diff options
Diffstat (limited to '36894-8.txt')
| -rw-r--r-- | 36894-8.txt | 43249 |
1 files changed, 43249 insertions, 0 deletions
diff --git a/36894-8.txt b/36894-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a44a979 --- /dev/null +++ b/36894-8.txt @@ -0,0 +1,43249 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les esclaves de Paris, by Émile Gaboriau + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les esclaves de Paris + +Author: Émile Gaboriau + +Release Date: July 29, 2011 [EBook #36894] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ESCLAVES DE PARIS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +LES +ESCLAVES DE PARIS + +SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS. + +[Illustration: E. GABORIAU + +LES ESCLAVES DE PARIS] + + + + +LES ESCLAVES DE PARIS + +[Illustration: Rose Pigereau fit disparaître la lettre dans une fente du +mur.] + + + + +LES ESCLAVES DE PARIS + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +LE CHANTAGE + + + + +I + + +La journée du 8 février 186.. fut une des plus rigoureuses de l'hiver. + +A midi, le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, qui est l'oracle des +Parisiens, marquait 9 degrés 3 dixièmes au-dessous de zéro. + +Le ciel était sombre et chargé de neige. + +La pluie de la veille était si bien gelée sur les pavés que la +circulation était périlleuse et que les fiacres et omnibus avaient +interrompu leur service. + +La ville était lugubre. + +A Paris, bien qu'on y puisse mourir de faim, tout comme sur le radeau de +la _Méduse_, on ne s'inquiète pas démesurément de ceux qui n'ont pas de +pain. + +Il semble que du banquet quotidien d'un million de convives il doit +tomber assez de miettes pour rassasier ceux qui n'ont pas trouvé place à +table. + +Mais l'hiver, quand la Seine charrie, involontairement, on pense à ceux +qui n'ont pas de bois et on les plaint. + +Cela est si vrai, que ce jour du 8 février, la maîtresse de l'Hôtel du +Pérou, Mme Loupias, une âpre et dure Auvergnate, se préoccupa de ses +locataires autrement que pour augmenter leur loyer ou les harceler de +ses incessantes demandes d'argent. + +--Quel froid d'ours! dit-elle à son mari, occupé à bourrer de charbon de +terre le poêle de la loge. Par des temps pareils, je suis toujours +inquiète, depuis cet hiver où nous avons trouvé un de nos locataires +pendu là-haut. L'accident nous coûta bien cinquante francs, sans +compter les injures des voisins. Tu devrais voir ce que font nos gens +des mansardes. + +--Baste!... répondit Loupias, ils sont sortis pour se réchauffer. + +--Tu crois? + +--J'en suis sûr. Le père Tantaine a filé au petit jour, et j'ai vu peu +après descendre M. Paul Violaine. Il n'y a plus là-haut que Rose, et je +pense qu'elle aura eu le bon esprit de rester couchée. + +--Oh! celle-là, fit la Loupias d'un ton méchant, je ne la plains guère. +Si je n'ai pas eu la berlue l'autre soir, elle ne tardera pas à planter +là M. Paul. Elle est trop belle pour notre maison, cette fille. + +C'est rue de la Huchette, à vingt pas de la place du Petit-Pont, qu'est +situé l'Hôtel du Pérou, et jamais enseigne ne fut plus cruellement +ironique. + +L'extérieur sordide de la maison, l'allée étroite et boueuse, les +fenêtres à carreaux ternes, tout crie aux passants: «Ici on loge la +misère.» Au premier abord, on soupçonne un repaire; point, l'endroit est +honnête. + +C'est un de ces asiles, de plus en plus rares dans notre Paris tout +neuf, où les pauvres honteux, les déclassés, les vaincus de toutes les +luttes sociales trouvent, en échange de leur dernière pièce de cent +sous, un abri et un lit. On se réfugie là comme un naufragé prend pied +sur un écueil, on respire un moment, et dès qu'on en a la force, on +repart. + +Impossible, si misérable qu'on soit, de concevoir la pensée d'habiter +sérieusement l'Hôtel du Pérou. + +Du haut en bas, au moyen de châssis de toile et de papiers d'occasion, +tous les étages ont été divisés en quantité de petites cellules que la +Loupias appelle fastueusement ses chambres. + +Les châssis se disloquent, les papiers éraillés pendent en loques, c'est +hideux. + +C'est splendide comparé aux mansardes. + +Il n'y en a que deux, heureusement, conquises sur un grenier, séparées +de la toiture par un faux plafond, éclairées par des fenêtres en +tabatière, si basses qu'à peine on s'y peut tenir debout. + +Elles ont pour meubles: un lit à matelas de varech, une table boiteuse +et deux chaises. + +Telles quelles, la Loupias les loue 22 francs chacune par mois, à cause +de la cheminée, assure-t-elle, un trou informe dans le mur. Et elles ne +restent jamais vides!... + +C'est dans une de ces mansardes, que par cet horrible froid se trouvait +la jeune femme dont Loupias avait prononcé le nom. + +Jamais plus admirable créature ne fut mise au monde pour le ravissement +des yeux. + +Elle venait d'avoir dix-neuf ans, elle était blonde et blanche. De longs +cils recourbés voilaient à demi l'éclat un peu dur de ses yeux bleus à +reflets d'acier. Ses lèvres, qui s'entr'ouvraient sur des dents fines et +nacrées, ne semblaient faites que pour sourire. Ses cheveux dorés, +lumineux et vivants, crêpelés sur le front, étaient retenus à demi sur +la nuque par un peigne de quatre sous, et retombaient à flots, narguant +les fausses tresses, sur des épaules d'un dessin exquis. + +Elle n'était pas restée couchée, ainsi que l'avait supposé Loupias. Elle +s'était levée, et, jetant, en guise de châle, sur sa mauvaise robe +d'indienne, la couverture du lit, une couverture digne du logis, sale, +reprisée, pelée, elle était venue s'établir près de la cheminée. + +Pourquoi là plutôt qu'ailleurs? C'était bien une idée. L'âtre était +froid. Dans le fond, deux tisons gros chacun comme le poing, faisaient +bien à eux deux autant de fumée qu'une cigarette, mais ne donnaient +aucune chaleur. + +N'importe! Accroupie sur une loque immonde que la Loupias décorait du +nom de tapis de foyer, Rose se tirait les cartes, essayant de se +consoler des souffrances du présent par les promesses de l'avenir. + +Elle apportait à cette grave opération une attention si grande, un tel +recueillement, qu'elle ne semblait pas sentir le froid qui bleuissait +ses mains. + +Devant elle, en demi-cercle, elle avait étalé ses cartes molles et +crasseuses, et du bout du doigt, en prenant bien garde de ne pas se +tromper, elle comptait de trois en trois, ainsi que cela se pratique, +comme on sait. + +Chacune des cartes sur lesquelles s'arrêtait son doigt, ayant pour elle +une signification favorable ou fâcheuse, elle se réjouissait ou se +dépitait. + +--Une, deux, trois, disait-elle, un jeune homme blond... ce doit être +Paul. Une, deux, trois... démarches. Une, deux, trois... de l'argent +pour moi. Une, deux, trois... non, voilà des retards. Une, deux, +trois... le neuf de pique! c'est-à-dire des chagrins, l'abandon, le +dénûment! toujours le neuf de pique! + +En vérité, elle était consternée comme si elle eût reçu l'assurance d'un +désastre prochain. + +Mais elle se remit vite. De nouveau elle mêla le jeu, le battit, le +coupa scrupuleusement de la main gauche, l'étala devant elle et +recommença à compter: une, deux, trois... + +Les cartes, cette fois, se montrèrent propices, et n'eurent que des +promesses séduisantes. + +--On t'aime, lui dirent-elles en leur langage, qui est celui des +sorcières, beaucoup, de tout coeur, au loin; tu auras une fortune, on +pense à toi; tu recevras mystérieusement une lettre d'un jeune homme +brun très riche! + +Le jeune homme était représenté par le valet de trèfle. + +--Encore l'autre!... murmura Rose. Décidément, c'est la destinée qui le +veut!... + +Aussitôt elle retira d'une fente de la cheminée, sa cachette, une lettre +pliée menu, sale, fripée, qu'elle avait lue bien souvent. Pour la +vingtième fois, depuis la veille, elle relut bien lentement: + + + «Mademoiselle, + + «Je vous ai vue et je vous aime. Parole d'honneur. + + «C'est vous dire que votre place n'est pas dans le quartier infect + où vous cachez votre beauté. + + «Un ravissant appartement--citronnier et palissandre--vous attend + rue de Douai. + + «Je suis carré en affaires, le loyer sera à votre nom. + + «Réfléchissez, allez aux informations, je présente des garanties + sérieuses. Je ne suis pas majeur, mais je le serai dans cinq mois + et trois jours et je serai libre alors de disposer de l'héritage de + ma mère. De plus, mon père est vieux, infirme; peut-être, en s'y + prenant bien, arriverait-on à le faire interdire. + + «Dois-je faire prévenir la couturière? + + «Pendant cinq jours, à partir d'aujourd'hui, j'irai, de quatre à + six, attendre en voiture votre décision, au coin de la place du + Petit-Pont. + + «GASTON DE GANDELU.» + + + + + +Cette lettre abominable, honteuse, ridicule, bien digne d'un de ces +jeunes drôles que le mépris public a baptisés du nom de «petits crevés», +ne semblait nullement révolter Rose. Bien plus, cette prose idiote +l'enivrait et lui paraissait la plus délicieuse musique. + +--Si j'osais! murmurait-elle frémissante de convoitise, si j'osais!... + +Elle restait pensive, le front appuyé sur sa main, quand un pas jeune et +leste fit craquer le frêle escalier. + +--Lui, fit-elle, effrayée, Paul!... + +Et d'un mouvement effarouché, rapide et précis comme celui d'une chatte, +elle fit disparaître la lettre dans la fente du mur. + +Il était temps, Paul Violaine entrait. + +C'était un tout jeune homme de vingt-trois ans à peine, svelte, +admirablement pris dans sa taille. + +Son visage, du plus pur ovale, avait la pâleur unie et mate des races du +Midi. Une moustache fine et soyeuse estompait sa lèvre, un peu épaisse, +juste assez pour donner à sa physionomie un caractère viril. Ses cheveux +blonds bouclés naturellement autour d'un front intelligent et fier, +faisaient ressortir l'étrange vivacité de ses grands yeux noirs. + +Sa beauté, plus saisissante que celle de Rose, était encore rehaussée +par cette distinction innée qui, sans être précisément le privilège des +héritiers des grandes maisons, ne saurait s'acquérir. + +La Loupias a toujours prétendu que son locataire des mansardes lui +imposait beaucoup, et lui faisait l'effet d'un prince déguisé. + +Pauvre prince en ce moment! + +Ses vêtements, en dépit d'une propreté miraculeuse, décelaient la +misère, non celle qui s'étale et sans vergogne vit de la pitié, mais +celle bien autrement cruelle qui rougit d'un regard de commisération, +qui se tait et se cache. + +Il portait, par cette température sibérienne, un pantalon, un gilet et +un habit de drap noir, élimé par la brosse, mince à donner le frisson. +Il avait encore, il est vrai, un léger pardessus d'été de couleur +claire, presque aussi épais que le tissu d'une forte araignée. Ses +souliers étaient supérieurement cirés, mais ils accusaient des courses +désespérées après la fortune. + +Paul, à son entrée, avait sous le bras un rouleau de papier qu'il +déposa, qu'il laissa tomber plutôt, sur le grabat. + +--Rien! fit-il, d'un ton d'affreux découragement, encore rien!... + +La jeune femme, oubliant ses cartes sur le tapis, s'était redressée. Sa +figure, tout à l'heure encore souriante, avait pris une expression de +morne lassitude. + +--Quoi! répondit-elle, simulant une surprise que certes elle n'éprouvait +pas, quoi! rien... après ce que tu m'avais dit en partant ce matin! + +--Ce matin, Rose, j'espérais. Je croyais, je t'ai dit de croire. On m'a +trompé, ou plutôt je me suis trompé moi-même. J'avais pris des +assurances en l'air pour des promesses sincères. Ici les gens n'ont même +pas la charité de vous dire: «Non.» Ils vous écoutent d'un air +d'intérêt; ils se mettent à votre disposition; la main tournée, ils ne +pensent plus à vous. Des protestations banales! Voilà la seule monnaie +qu'ait cette ville maudite au service des malheureux. + +Il y eut un long silence. Paul était trop profondément absorbé pour +remarquer de quel air de mépris Rose le considérait, elle semblait +indignée au spectacle de cette consternation résignée. + +--Nous voilà dans une belle position! dit-elle enfin. Qu'allons-nous +devenir? + +--Eh! le sais-je moi-même? + +--Alors, c'est fini. Hier, en ton absence, je n'avais pas voulu te le +dire pour ne point te troubler inutilement, la Loupias est montée me +réclamer les onze francs de la quinzaine échue. Si d'ici trois jours +elle n'a pas son argent, elle nous mettra dehors; elle me l'a dit, elle +le fera, je la connais... Oui, elle le fera, quand ce ne serait que pour +avoir la jouissance de me voir sur le pavé, car elle me hait, l'affreuse +grêlée! + +--Être seul au monde, murmurait Paul, isolé, perdu, n'avoir pas un +parent, pas un ami, personne!... + +--Nous ne possédons plus un centime, poursuivait Rose avec une +persistance féroce, j'ai vendu la semaine passée mes dernières nippes, +nous n'avons plus de bois, enfin nous n'avons pas mangé depuis hier +matin. + +A ces objections formulées comme des reproches poignants, le malheureux +jeune homme étreignait son front de ses mains crispées, comme s'il eût +espéré en faire jaillir une idée de salut. + +--Voilà le tableau!... continuait l'imperturbable Rose. Moi, je dis +qu'il serait bon de trouver un moyen, un expédient, quelque chose, +n'importe quoi. + +Brusquement, Paul se débarrassa de son léger pardessus et le jeta sur +une des chaises: + +--Tiens, porte cela au mont-de-piété. + +La jeune femme ne bougea pas. + +--C'est tout ce que tu trouves pour nous tirer d'affaire? +interrogea-t-elle. + +--On te prêtera bien trois francs; ce sera toujours de quoi acheter du +bois et du pain. + +--Et après? + +--Après!... nous verrons, je réfléchirai, je chercherai. Qu'est-ce que +je veux? gagner du temps. Je finirai bien par briser le cercle fatal qui +m'étreint. Le succès me viendra, et avec le succès la fortune. Mais il +faut savoir attendre. + +--Il faut pouvoir. + +--N'importe... fais toujours ce que je te dis, et demain... + +Moins troublé, Paul eût bien reconnu à la contenance de Rose qu'elle +était résolue à le pousser à bout. + +--Demain!... fit-elle avec une ironie de plus en plus accentuée, +toujours demain!... Voici des mois que nous vivons sur ce mot. Tiens, +Paul, tu n'es qu'un enfant, et il faut que tu aies enfin le courage de +regarder la vérité en face. Que me prêtera-t-on sur ce vêtement usé? +Trois francs... si on me les prête. Combien de jours vivrons-nous avec +ces trois francs? Mettons trois jours. Et ensuite? Déjà, ne le +comprends-tu pas? tu es trop pauvrement vêtu pour être bien reçu. Seuls, +les solliciteurs élégants sont favorablement écoutés. Pour obtenir une +chose, il faut surtout avoir l'air de n'en pas avoir besoin. Où iras-tu +quand tu n'auras que ton habit? Tu seras ridicule; tu n'oseras plus +sortir. + +--Tais-toi, interrompit Paul, je t'en prie, tais-toi. Hélas! je ne le +vois que trop clairement, à cette heure, tu es comme les autres, comme +tout le monde: ne pas réussir te semble un crime. Autrefois, tu avais +confiance en moi, tu ne parlais pas ainsi. + +--Autrefois, je ne savais pas. + +--Non, Rose, non, mais tu m'aimais. Mon Dieu! n'ai-je donc pas tout +essayé, tout tenté!... Je suis allé de porte en porte offrir mes +compositions, ces mélodies que tu chantais si bien, j'ai demandé des +leçons à tous les échos de Paris. Qu'aurais-tu fait de plus, à ma place? +parle, réponds... + +Paul s'animait par degrés. Rose, au contraire, affectait une irritante +nonchalance. + +--Je ne sais, répondit-elle enfin, pourtant il me semble que si j'étais +homme, je ne laisserais jamais manquer du nécessaire la femme que je +prétendrais aimer, non, jamais. J'irais, je travaillerais... + +--Je ne suis pas un ouvrier, malheureusement, je n'ai pas d'état. + +--Moi, j'en apprendrais un. Combien gagne-t-on par jour à servir les +maçons? C'est peut-être pénible, ce n'est pas, ce me semble, bien +difficile. Tu as, à ce que tu prétends, un rare talent? Je ne dis pas +non. Mais si j'étais un grand compositeur et s'il n'y avait pas de pain +chez moi, j'irais, sans hésiter, jouer dans les rues et dans les cafés, +je chanterais dans les cours. Enfin, j'aurais de l'argent quand même, +n'importe comment, n'importe d'où, à tout prix, quand je devrais... + +--Tu oublies que je suis un honnête homme, Rose! + +--Vraiment! ne dirait-on pas que je te propose une mauvaise action! Ta +réponse, Paul, est celle de tous ceux qui, faute d'adresse ou d'énergie, +restent en chemin. On va vêtu comme un mendiant, le ventre vide, crevant +de jalousie, mais on se redresse pour dire: Je suis honnête. Comme si on +ne pouvait absolument être riche ou faire fortune sans être le dernier +des coquins. C'est trop bête, à la fin! + +Elle parlait d'une voix vibrante, et une infernale hardiesse étincelait +dans ses yeux. C'était bien là une de ces créatures redoutables, +énergiques surtout pour le mal, qui peuvent conduire un homme faible sur +le bord de l'abîme, l'y pousser et l'oublier avant même qu'il ait roulé +jusqu'au fond. + +Sous le fouet de ces sarcasmes, la nature violente de Paul se +réveillait; la colère empourprait ses joues. + +--Que ne m'aides-tu toi-même, s'écria-t-il, que ne travailles-tu! + +--Oh!... moi... c'est autre chose, je ne suis pas faite pour travailler. + +Paul eut un geste terrible, il marcha la main levée sur la jeune femme. + +--Malheureuse, disait-il, tu n'es qu'une malheureuse! + +--Non... j'ai faim! + +Une querelle arrivée à ce point devait finir mal, lorsqu'un bruit assez +fort attira l'attention des jeunes gens; ils se retournèrent. + +La porte de la mansarde était ouverte, et sur le seuil se tenait, +debout, un vieux homme qui les regardait avec un sourire paternel. + +Il était grand et légèrement voûté. De son visage, on ne découvrait que +les pommettes couleur brique et le nez rouge; une barbe grisonnante, +longue, épaisse, inculte, cachait le reste. Il portait des lunettes de +pacotille à verres teintés, mais il avait en le soin d'entourer d'un +ruban noir la monture de fer. + +[Illustration: Paul eut un geste terrible, il marcha la main levée sur +la jeune femme.] + +En lui, tout respirait la misère et l'incurie à leur apogée. Son +paletot, à larges poches éraillées, informe, graisseux, portait les +traces de toutes les murailles essuyées à boire. Il devait être un de +ces cyniques nomades qui, jugeant fastidieux de quitter les vêtements +pour dormir, couchent tout habillés, à terre ou sur leur grabat. + +Ce vieux, Paul et Rose le connaissaient bien. Ils l'avaient déjà +rencontré dans les escaliers, et savaient qu'il habitait le taudis +voisin et qu'on l'appelait le père Tantaine. + +Sa vue rappela à Paul que d'une mansarde à l'autre on distinguait les +moindres paroles, et cette idée qu'on l'avait écouté l'exaspéra. + +--Que voulez-vous, monsieur, demanda-t-il brutalement, et qui vous a +permis d'entrer chez moi sans frapper? + +Cette question, adressée d'un ton presque menaçant, ne sembla ni fâcher +ni déconcerter le vieil homme. + +--Je mentirais, répondit-il, si je n'avouais pas que me trouvant par +hasard chez moi, et vous entendant causer de vos petites affaires, j'ai +prêté l'oreille. + +--Monsieur!... + +--Attendez donc, bouillante jeunesse!... Vous en êtes vite venus à une +querelle, et, par ma foi! cela s'explique. Quand il n'y a rien dans le +râtelier, les chevaux les plus jolis, les mieux élevés se battent, je +connais, ça, moi! + +Il parlait de l'air le plus bénin, sans paraître avoir conscience de son +indiscrétion. + +--Eh bien! monsieur, fit Paul, profondément humilié, vous savez au +juste, maintenant, jusqu'où la pauvreté peut faire descendre un homme de +coeur. Êtes-vous satisfait?... + +--Allons, bon! reprit le vieux, voilà que vous vous fâchez. Si je suis +venu, sans dire gare, c'est qu'à mon avis des voisins se doivent aide et +secours, surtout des voisins logés à notre enseigne. Quand j'ai été au +courant de vos petits chagrins, je me suis dit: Voici de jolis enfants +que je veux tirer de peine. + +Cette déclaration, cette promesse d'assistance, dans la bouche d'un +personnage de si piteuse apparence, avait quelque chose de si +véritablement comique, que Rose ne put dissimuler un sourire. + +Elle pensait que le vieux voisin allait tirer son porte-monnaie et +offrir la moitié de sa fortune, une pièce de vingt sous ou de quarante, +pour le moins. + +Paul eut une idée pareille; mais il fut touché, lui, de cette obligeance +si simple et si belle, sachant que l'argent emprunte aux circonstances +une prodigieuse valeur, et que l'unique franc qui nous assure pour deux +jours le pain du pauvre est un million de fois plus précieux que le +billet de mille francs du riche. + +--Hélas! monsieur, fit-il, visiblement radouci, que pouvez-vous pour +nous? + +--Qui sait! + +--Vous voyez à quel extrême dénûment nous sommes arrivés peu à peu. Tout +nous manque. Ne sommes-nous pas perdus? + +Le père Tantaine leva les bras, comme pour prendre le ciel à témoin d'un +blasphème. + +--Perdus!... dit-il. Ah! la perle cachée au fond de la mer et qui ignore +sa valeur est perdue pareillement, si un pêcheur adroit ne la découvre. +Les pêcheurs sont des malheureux qui ne portent pas de perles, mais ils +en savent le prix et ils les confient à des joailliers... + +Il acheva sa pensée par un petit rire discret dont le sens devait +échapper à deux pauvres enfants qui avaient en germe tous les instincts +mauvais, que poignaient toutes les convoitises, mais qui étaient +ignorants et inexpérimentés. + +--Enfin, monsieur, reprit Paul, je serais un sot orgueilleux si je +n'acceptais pas vos offres généreuses. + +--Parfait!... Cela étant, il va falloir tout d'abord descendre chercher +un bon repas. Il faut aussi faire monter du bois: il fait un froid +ici!... Ma vieille carcasse est à moitié gelée. Plus tard, nous +songerons aux vêtements. + +--Tout cela, soupira Rose, va nécessiter une grosse somme! + +--Eh! qui vous dit que je ne l'ai pas? + +Lentement, le père Tantaine déboutonna son paletot, et de la poche +intérieure il retira un petit papier sale qui y était fixé au moyen +d'une épingle. + +Ce chiffon, il le déplia soigneusement et le déposa tout ouvert sur la +table. + +--Un billet de 500 francs! exclama Rose stupéfaite. + +--Juste!... ma belle demoiselle, répondit le vieux d'une voix +triomphante. + +Paul se taisait. Il eût vu un des barreaux de la chaise sur laquelle il +s'appuyait bourgeonner tout à coup et donner des feuilles, qu'il n'eût +pas été plus surpris. + +Comment imaginer une telle somme cachée sous les haillons de ce vieux. +D'où tenait-il ce billet? + +L'idée d'une action punissable, d'un vol, pour le moins était si +naturelle et ressortait si nettement de la situation, qu'elle vint en +même temps aux deux jeunes gens. + +Ils échangèrent le regard le plus cruellement significatif, et Paul, +décontenancé, rougit jusqu'aux oreilles. + +Le bonhomme avait compris le soupçon. + +--Oh! fit-il, sans avoir aucunement l'air choqué, de vilaines +pensées!... Il est vrai que les billets de cinq cents ne poussent pas +spontanément dans des poches comme les miennes, mais celui-ci +m'appartient légitimement. + +Rose n'écoutait pas. Que lui importait l'explication! Le billet était +là, et cela lui suffisait. Elle l'avait pris, et elle le maniait, comme +si le contact du papier soyeux lui eût communiqué les plus délicates +sensations. + +--Il faut vous dire, continuait le père Tantaine, que je suis clerc +d'huissier. + +--Ah!... + +--Oui, et cela doit vous flatter. Être obligé par un clerc d'huissier, +voilà un triomphe! Mais ce n'est pas tout. Je suis chargé, par diverses +personnes, du recouvrement de créances litigieuses. De la sorte, j'ai +parfois en compte des sommes assez importantes. Vous prêter cinq cents +francs, pour un certain temps, ne peut donc pas me gêner. + +Entre les suggestions de la nécessité et les résistances de sa +conscience, Paul restait interdit, ému comme on l'est à l'instant d'un +acte décisif, tout tremblant. + +--Non, commença-t-il enfin, je ne saurais accepter; mon devoir... + +--Ah! mon ami, interrompit Rose, ce n'est pas honnête ce que tu fais là. +Ne vois-tu pas qu'en refusant tu chagrines monsieur? + +--Elle a parbleu raison! s'écria le père Tantaine. Donc, c'est entendu. +Allons, la belle enfant, descendez vite chercher les provisions, vite... +il est plus de quatre heures. + +Ce fut au tour de Rose de tressaillir et de rougir, comme si elle se fût +sentie devinée par le vieux voisin. + +--Quatre heures! murmura-t-elle, pensant à la lettre. + +Cependant, elle obéit vivement. Se posant devant la vieille glace, elle +disposa presque gracieusement ses haillons, elle descendit, emportant le +billet de banque. + +--Belle personne... remarqua le père Tantaine, avec l'accent d'un +connaisseur, très belle... Et quelle intelligence! Ah! si elle est bien +conseillée, elle ira loin!... + +Paul ne releva pas l'observation. Il recueillait ses idées en déroute. +Maintenant qu'il n'était plus sous l'obsession du regard de Rose, la +frayeur le prenait. + +Il trouvait à la physionomie de ce soi-disant clerc d'huissier quelque +chose de singulier et d'inquiétant. + +Où a-t-on vu jamais des vieux de cette espèce jetant des 500 francs à la +tête des gens? Pour sûr, cette générosité devait cacher quelque mystère +et lui, Paul, il allait peut-être se trouver compromis. + +--Toutes réflexions faites, monsieur, reprit-il résolument, accepter de +vous une telle somme ne serait pas délicat de ma part. Qui sait si je +pourrai jamais m'acquitter. + +--Bon! voici que vous doutez de vous, maintenant. Ce n'est pas le moyen +de réussir. Si vous avez échoué, jusqu'ici, c'est que l'expérience vous +manquait. Désormais, vous saurez comment vous y prendre. La misère, mon +enfant, forme les hommes, de même que la paille mûrit les nèfles. +D'abord, moi, j'ai confiance en vous. Ces 500 francs, vous me les +rendrez quand vous voudrez, je ne suis pas pressé, seulement vous me +donnerez six pour cent, et vous allez me souscrire un billet. + +--Comme cela, balbutia Paul... + +--Conclu!... c'est un placement. + +Paul n'était qu'un pauvre niais. Cette perspective de billet suffisait à +le rassurer, comme si sa signature au bas d'un papier timbré eût pu +servir à autre chose qu'à enlever à ce papier la valeur qu'il avait +étant blanc. + +De son côté, le père Tantaine, explorant de nouveau sa poche, en tirait +une feuille de papier timbré qui s'y trouvait tout à point. + +--Écrivez, dit-il: «Au huit juin prochain, je paierai, à l'ordre de M. +Tantaine, etc...» + +Le jeune homme terminait le parafe de sa signature lorsque Rose reparut, +les bras chargés de provisions. + +Elle était radieuse comme si un événement extraordinairement heureux fût +survenu dans sa vie; ses yeux avait une expression étrange. + +Mais Paul ne remarqua rien de cela. Il observait le vieux clerc +d'huissier qui, après avoir relu le billet, le serrait aussi +précieusement qu'une valeur de premier ordre. + +--Il est bien entendu, monsieur, reprit-il enfin, que la date n'est +qu'une formalité. Il n'est pas probable que d'ici quatre mois je puisse +économiser ce que je vous dois. + +Le père Tantaine eut un bon sourire. + +--Que diriez-vous, prononça-t-il, si après vous avoir prêté ces 500 +francs, je vous mettais à même de me les rendre avant un mois? + +--Quoi! monsieur, vous pourriez!... + +--Par moi-même, mon enfant, je ne puis rien, cela se voit. Mais j'ai un +ami qui a le bras long. Ah! si je l'avais écouté, autrefois, je ne +serais pas à l'hôtel du Pérou. Enfin!... Voulez-vous aller le trouver de +ma part? + +--Si je le veux! Mais je serais un fou de repousser cette occasion qui +se présente. + +--Eh bien! je vais voir mon ami ce soir même, je lui parlerai de vous. +Soyez chez lui demain à midi précis. Si vous lui plaisez, s'il s'occupe +de vous votre fortune est faite. + +Il tira de sa poche une carte et la présentant à Paul, il ajouta: + +--Mon ami se nomme Mascarot et voici son adresse. + +Cependant Rose, avec cette merveilleuse dextérité qui semble être un +privilège de la Parisienne, accoutumée à se mouvoir dans un petit +espace, avait tiré l'ordre du chaos et terminé ses préparatifs. + +La table était dressée, table digne du taudis avec ses tessons ébréchés +et ses papiers en guise de plats; un bon feu flambait dans la cheminée, +et deux bougies éclairaient la scène, fichées, l'une dans le chandelier +bossué de l'hôtel, l'autre dans une bouteille fêlée. + +Ce spectacle superbe pour des yeux de vingt ans, remplissait Paul de +satisfaction. Les affaires sérieuses étaient finies, les pressentiments +sombres s'étaient envolés. + +--A table!... s'écria-t-il, à table!... Voici enfin le dîner qui sera le +déjeûner. Allons, Rose, à ton poste. Et vous, mon cher voisin, vous +allez, je l'espère, nous faire le plaisir de partager le repas que nous +vous devons. + +Mais le père Tantaine, bien qu'un tel festin fût fait pour le tenter et +le séduire, ainsi qu'il le confessa, s'excusa avec beaucoup de +protestations de regrets. + +Il n'avait pas grand'faim, assura-t-il, puis il avait pour cinq heures +et demie un rendez-vous de la dernière importance à l'autre bout de +Paris. + +--Enfin, dit-il à Paul, il est indispensable que je voie Mascarot ce +soir. Je dois le prévenir, le disposer en votre faveur. + +Rose, assurément, ne tenait pas à la compagnie du bonhomme. Laid, +malpropre, misérable, il lui inspirait un sentiment de dégoût dont ne +triomphait pas la reconnaissance. + +Puis, bien qu'on ne vit pas ses yeux, elle devinait instinctivement, +sous les verres foncés de ses lunettes, un regard aigu et subtil, très +capable de lire au fond de sa pensée. + +Ce qui n'empêche que se faisant chatte et câline autant qu'il était en +son pouvoir, elle joignit ses instances à celles de Paul pour garder +leur ami. + +Mais il fut inébranlable, et après avoir, une fois encore, rappelé à +Paul qu'il devait être exact, le lendemain, à midi, il sortit en criant +de sa meilleure voix, aux jeunes gens qui venaient de s'attabler: + +--Au revoir! bon appétit! + +Seulement, une fois dehors, sur le palier, la porte refermée, le père +Tantaine s'arrêta, s'appuyant à la rampe grossière, écoutant. + +Les tourtereaux, comme il les appelait, étaient d'une gaieté folle, et +les éclats de leurs voix jeunes et fraîches emplissaient le dernier +étage de l'hôtel du Pérou. + +Pourquoi non? Paul après des angoisses affreuses, trouvait une sécurité +relative; il avait en poche l'adresse d'un homme qui devait faire sa +fortune; enfin, sur le coin de la cheminée brillait la monnaie du billet +de cinq cents francs, un de ces tas d'or qui, au temps des riantes +illusions, semblent inépuisables. + +Quant à Rose, elle ne pouvait cesser de s'égayer au sujet de ce vieux +clerc d'huissier, qu'en dedans d'elle-même elle jugeait absolument +idiot, et qu'elle trouvait du dernier grotesque. + +--Courage, mes mignons, grommela le père Tantaine, courage! Ce pourrait +bien être la dernière fois que vous riez ensemble. + +Cela dit, avec les plus louables précautions, il descendit le raboteux +escalier de l'hôtel du Pérou, que la Loupias n'éclaire que le dimanche, +parce que le gaz, dame! cela coûte de l'argent. + +Le père Tantaine ne sortit pas directement. + +Ayant, par la petite porte vitrée de la loge des propriétaires de +l'hôtel, aperçu la Loupias qui cuisinait sur son poêle des ragoûts de +son pays, il entra, après avoir gratté timidement, saluant bas, en homme +que la misère a accoutumé à toutes les rebuffades. + +--Je viens pour vous payer ma quinzaine, madame, annonça-t-il tout +d'abord. + +Et en même temps il déposait sur le coin de la commode une pièce de dix +francs et une pièce de vingt sous. + +Puis, pendant que Loupias, qui sait écrire, lui confectionnait un reçu, +il se mit à parler de ses affaires, racontant comme quoi il venait de +recueillir un héritage inattendu, qui allait lui donner l'aisance sur +ses vieux jours. + +A l'appui de ses assertions, avec le naïf orgueil de la pauvreté qui +craint de n'être pas crue sur parole, il montrait plusieurs billets de +banque renfermés dans un portefeuille. + +Ces chiffons produisirent si bien leur effet que, lorsque le bonhomme se +retira, Loupias voulut à toute force le reconduire, sa lampe d'une main, +sa casquette de l'autre. + +Le vieux clerc ne semblait d'ailleurs aucunement sensible à ces +prévenances. Il allait d'un air préoccupé, en homme qui poursuit un +plan. + +Arrivé dans la rue, il s'orienta, examina les magasins des environs, et, +sans hésiter, il marcha droit à la boutique d'un épicier qui fait +presque le coin de la rue du Petit-Pont et de la rue de la Bûcherie. + +Cet épicier, grâce à un certain vin que lui fabrique un chimiste de +Bercy, et qu'il vend neuf sous le litre, jouit dans le quartier d'une +vogue bien légitime. + +Il est petit, gros, court, rouge, irritable, plein d'importance; il +porte des favoris à l'anglaise, est veuf, sergent de la garde nationale +et répond au nom de Mélusin. + +Cinq heures, dans les quartiers pauvres, c'est en hiver le moment du +«coup de feu» pour les boutiquiers. + +Les ouvriers reviennent de leur chantier et les femmes qui ont quitté +leur travail à la nuit hâtent les préparatifs du souper. + +M. Mélusin était donc si fort affairé au milieu de ses pratiques, +recevant et rendant, surveillant, criant après ses garçons, qu'il ne +remarqua pas l'entrée du père Tantaine. + +L'eût-il remarqué, il ne se serait pas dérangé pour un acheteur aussi +misérablement vêtu. + +Mais le vieux clerc d'huissier avait en sortant de l'hôtel du Pérou, +quitté ses apparences humbles et bénignes. Se plaçant dans le coin le +moins encombré de la boutique, c'est d'un ton impératif qu'il appela: + +--Monsieur Mélusin!... + +L'épicier, surpris, laissa tout pour accourir. + +--Tiens! ce bonhomme qui me connaît, se disait-il, sans penser que son +nom brille en lettres d'un demi-pied au-dessus de la devanture. + +Le père Tantaine ne lui laissa pas le loisir de demander des +explications. + +--Monsieur, commença-t-il avec un bel accent d'autorité, n'est-il pas +venu ici il n'y a qu'un moment une jeune femme qui a changé un billet de +500 francs? + +--Oui, monsieur, oui, répondit Mélusin, mais comment avez-vous pu +savoir... + +Il s'interrompit pour se donner sur la tête un grandissime coup de poing +et reprit vivement: + +--J'y suis!... un vol a été commis, n'est-il pas vrai, et vous êtes sur +la piste du voleur. Connu!... Faut-il vous le dire? Quand cette jeune +fille qui avait l'extérieur d'une pauvresse a changé ce billet, j'ai +conçu un soupçon. Je l'ai observée attentivement et j'ai remarqué que sa +main tremblait. + +--Excusez, interrompit le père Tantaine, je ne vous ai point dit qu'il +s'agit d'un vol. Reconnaîtriez-vous cette jeune fille? + +--Comme moi-même, si je me rencontrais, oui, monsieur. Une créature +superbe, avec des cheveux!... A telles enseignes que je l'avais +distinguée déjà, car elle vient ici quelquefois, et j'ai de fortes +raisons de croire qu'elle habite un hôtel borgne de la rue de la +Huchette. + +Le boutiquier parisien n'aime pas toujours les agents qui dressent +contre lui des procès-verbaux lorsqu'il se trouve en contravention. + +Cependant, encouragé par la pensée de rendre service à la société, il +aide volontiers les investigations. Pour faciliter une capture +importante, il est capable de traits héroïques, comme de manquer la +vente, par exemple. + +--Voulez-vous, continuait M. Mélusin, que j'envoie un de mes garçons aux +informations, faut-il requérir des sergents de ville. + +--Inutile..., cher monsieur, répondit le vieux clerc d'huissier, et +même, je vous serais obligé de me garder le secret jusqu'à nouvel ordre. + +--Oh! je comprends, une indiscrétion pourrait donner l'éveil. + +--Juste! Seulement, je vous demanderai, si vous avez conservé ce billet, +la permission d'en prendre le numéro d'ordre. Je vous prierai aussi +d'inscrire ce numéro sur vos livres, avec une petite mention, à la date +d'aujourd'hui. Autant que possible il faut tout prévoir. + +[Illustration: Elle ponctuait ses phrases.] + +--Et mes livres feraient foi devant le tribunal, n'est-il pas vrai? Je +le crois bien, les livres d'un négociant!... Vous voyez que je suis au +courant. Une minute et je suis à vous. + +Tout se passa ainsi que l'avait souhaité le bonhomme et rapidement. + +Du reste, M. Mélusin ne le laissa pas s'éloigner sans toutes sortes de +politesses. Il le reconduisit jusque sur le seuil de sa boutique, et le +suivit des yeux, convaincu qu'il venait de rendre un service éminent à +un employé supérieur de la préfecture déguisé en mendiant. + +Mais qu'importait au père Tantaine l'opinion qu'on pouvait avoir de lui! + +Il avait gagné la place du Petit-Pont et paraissait y chercher +quelqu'un. Déjà il en avait fait deux fois le tour, scrutant les coins +sombres, lorsqu'il laissa échapper une exclamation de satisfaction; il +avait aperçu celui qu'il venait retrouver. + +C'était un affreux garnement d'une vingtaine d'années, n'en paraissant +guère que quinze ou seize, maigre, dégingandé, mal bâti. + +Il se tenait posté à l'angle du quai Saint-Michel et du Petit-Pont, et +effrontément demandait l'aumône, guettant de l'oeil les sergents de +ville, sans souci du réverbère qui l'éclairait en plein. + +Du premier coup, on reconnaissait en lui l'oeuvre malsaine de la +civilisation des grandes villes, l'ancien gamin de Paris, qui, à huit +ans, fumait les bouts de cigares ramassés à la porte des cafés et se +grisait avec de l'eau-de-vie. + +Ses cheveux, d'un jaune sale, étaient déjà rares, il avait le teint +flétri et plombé, un rictus ironique contractait sa large bouche à +lèvres plates, et la plus cynique audace flambait dans ses yeux. + +Vêtu d'une blouse grisâtre, il en avait relevé la manche droite et +exposait à nu un bras tordu, rabougri, contorsionné, hideux à point pour +exciter la commisération des passants. + +Il psalmodiait en même temps une légende monotone où sans cesse les +mêmes mots revenaient: «Pauvre ouvrier... vieille mère à nourrir... +incapable de travailler... estropié par une machine.» + +Le père Tantaine marcha droit à ce bon pauvre, et, d'un vigoureux revers +de main, appliqué sur la tête, fit sauter sa casquette à trois pas. + +L'autre se retourna furieux; mais, apercevant le bonhomme, il sembla +fort penaud et murmura: + +--Pincé!... + +Aussitôt grâce à une brusque contraction de l'épaule, il détordit son +bras, aussi droit et aussi sain que l'autre, en réalité, rabattit sa +manche et ramassa sa casquette. + +--C'est donc ainsi, reprit le père Tantaine, que tu exécutes les +commissions dont on te charge! + +--Quoi!... elle est faite depuis longtemps, votre commission! + +--Ce n'est pas une excuse. Grâce à ma recommandation, M. Mascarot t'a +procuré une bonne position, n'est-ce pas? Je te fais assez souvent +gagner de l'argent; ainsi, tu ne manques de rien. Il était convenu que +tu ne mendierais plus. + +--Excusez, bourgeois, je n'en fais plus mon état. Seulement, dame! il +fallait bien tuer le temps en vous attendant. D'abord, c'est plus fort +que moi, je ne peux pas rester sans rien faire. J'ai récolté sept sous. +C'est toujours ça... + +--Toto-Chupin, prononça gravement le vieux clerc d'huissier, +Toto-Chupin, vous finirez mal; c'est moi qui vous le prédis. Mais +arrivons au fait. Qu'as-tu vu? + +Ils avaient quitté le coin du pont et remontaient lentement le quai +désert, le long des vieux bâtiments de l'Hôtel-Dieu. + +--J'ai vu bourgeois, ce que vous m'aviez annoncé, répondait le +garnement. A quatre heures précises, une voiture est arrivée sur la +place et s'y est arrêtée comme pour y prendre racines, tenez là-bas, en +face de la boutique du perruquier. Voiture flambante, cheval superbe, +cocher très bien mis!... + +--Passe. Il y avait quelqu'un dans la voiture? + +--Naturellement. J'y ai reconnu le particulier que vous m'avez dit. Bien +vêtu, ma foi! Chapeau rogné, tout plat, pantalon clair, en fourreau de +parapluie, veston court, oh! mais d'un court... enfin, le dernier genre. +Pour plus de sûreté, comme il faisait déjà sombre, je suis allé le +regarder sous le nez. Il était descendu de voiture, vous m'entendez, et +il battait la semelle sur le trottoir, avec un cigare non allumé aux +dents. Moi, voyant le coup de temps, j'accours avec une allumette en +disant: «Du feu, mon prince!» Il m'a donné une pièce de dix sous. Autant +de pris. C'était bien lui: laid, petit, ratatiné, cagneux, une figure à +gifles avec un pince-nez... un singe, quoi! + +Quand Toto-Chupin raconte, le mieux est de le laisser aller. C'est au +moins le plus court pour obtenir les renseignements qu'on désire. + +Pourtant, le vieux clerc d'huissier s'impatienta. + +Qu'est-il arrivé ensuite? demanda-t-il. + +--Pas grand'chose. Mon individu n'avait pas l'air content du tout, de +faire le pied de grue. Pauvre ami!... Il allait de ci et de là, sur le +trottoir, il faisait des moulinets avec sa badine et dévisageait les +femmes. Dieu qu'il me déplaît, ce cocodès! Si jamais il vous prend envie +de lui repasser une bonne volée, bourgeois, je suis votre homme. Je l'ai +toisé, il n'est pas moitié si fort que moi. + +--Mais va donc Chupin, va donc. + +--Bon, j'y suis! Donc, il était là, c'est-à-dire, nous étions là, depuis +une grande demi-heure, quand tout à coup une femme tourne la rue et +vient droit au cocodès. Ah! bourgeois, la belle fille! Non, de votre +vie, vous n'avez rien vu de si admirable. Moi, j'en suis resté ébloui. +Mois quelle misère! Ils se sont mis à parler tout bas. + +--Et tu n'as rien entendu? + +--Pour qui me prenez-vous, bourgeois?... La belle fille a dit: «--C'est +entendu, à demain.» Le cocodès a demandé: «--Bien vrai?» Et elle a +répondu: «--Oui, parole d'honneur, vers midi.» Là-dessus ils se sont +quittés, elle a regagné la rue de la Huchette, lui est remonté dans sa +voiture, et fouette cocher!... En voilà pour cent sous, bourgeois! + +La réclamation ne parut nullement choquer le vieux clerc d'huissier. + +Il tira de sa poche une pièce de cinq francs et la remit au précoce +vaurien en disant: + +--Chose promise, chose due. Mais souviens-toi de ma prédiction, Chupin, +tu finiras mal. Sur quoi, bonsoir, nous ne suivons pas le même chemin. + +Pendant un moment encore, le père Tantaine resta en place, observant +Toto qui s'éloignait dans la direction du Jardin des Plantes, et c'est +seulement lorsqu'il l'eût perdu de vue, qu'il revint sur ses pas et +s'engagea sur le pont. + +Il marchait fort vite et semblait aussi satisfait que possible. + +--Voilà qui va bien, murmurait-il, je n'ai pas perdu ma journée. J'ai +tout prévu, même l'improbable. Flavie sera contente. + + + + +II + + +C'est rue Montorgueil, à quelques pas du passage de la Reine-de-Hongrie, +qu'est situé l'établissement du puissant ami du père Tantaine, M. B. +Mascarot. + +B. Mascarot est directeur d'un bureau de placement pour employés et +domestiques des deux sexes. + +Deux grands tableaux, accrochés de chaque côté de la porte de la maison, +apprennent aux intéressés les demandes et les offres de la journée, et +annoncent aux passants que l'agence, fondée en 1844, est encore régie +par son fondateur. + +C'est sans nul doute à ce long exercice d'une profession ordinairement +ingrate, que M. B. Mascarot doit sa réputation et la grande +considération dont il jouit, non seulement dans son quartier, mais +encore dans tout Paris. + +Les maîtres, assure-t-on, n'ont jamais eu à se plaindre d'un serviteur +garanti par lui. + +Parmi les domestiques, il est avéré qu'il ne procure que des places où +on a toutes les douceurs de la vie. + +Les employés, enfin, savent très bien que, grâce à ses connaissances, +grâce à ses nombreuses relations et ramifications partout, il a toujours +un bon emploi au service de qui sait lui plaire. + +B. Mascarot a d'autres titres à l'estime publique. + +C'est lui qui, le premier, vers 1845, conçut le projet d'organiser en +société les «gens de maison». On s'est emparé depuis de son idée et de +son programme, mais il n'a pas réclamé. + +Il s'est consolé en prenant un associé, un sieur Beaumarchef, et en +installant dans la maison même de son agence un hôtel garni où les +domestiques sans place trouvent à crédit le logement et la nourriture. + +Si ces diverses entreprises ont servi la société, elles ont aussi +profité à B. Mascarot. + +Il est propriétaire pour partie,--on dit pour un quart,--de la maison +qu'il occupe. + +Eh bien! c'est devant cette maison, qu'à midi, l'heure convenue, était +arrêté Paul Violaine. + +Il avait utilisé les cinq cents francs de son vieux voisin, et un +confectionneur lui avait improvisé une élégance qui n'était pas de trop +mauvais goût. + +Même, il était si bien, sous ses nouveaux vêtements, que les femmes qui +passaient se retournaient pour le voir encore. + +Lui n'y prenait garde. Il avait réfléchi depuis la veille, et +maintenant, il se prenait à douter beaucoup du pouvoir de cet inconnu, +qui, selon l'expression du père Tantaine, pour faire la fortune de +quelqu'un n'avait qu'à le vouloir. + +--Un placeur! murmurait-il; sûrement il va me proposer quelque emploi de +cent francs par mois! + +Cependant, il était un peu ému, et avant d'entrer il étudiait la maison, +comme si elle eût pu lui apprendre quelque chose de celui qui +l'habitait. + +Elle ressemblait à toutes les autres, avec ses deux corps de logis +séparés par une cour mal tenue. + +Le bureau de placement et l'hôtel étaient au fond. + +Sous la porte cochère, l'encombrant de ses ustensiles, était un marchand +de marrons, un jeune drôle à l'air insolent. + +--Allons, se dit Paul, rester ici ne m'avance à rien, il faut voir. + +Il traversa donc résolument la cour, monta un escalier en face, et +arrivé au premier étage, voyant sur une porte le mot: Bureaux, il +frappa. + +--Entrez?... cria une grosse voix. + +La porte n'était pas fermée, mais seulement maintenue par un poids +glissant au bout d'une corde. Paul n'eut qu'à pousser. + +La pièce où il pénétra ressemblait à tous les bureaux de placement de +Paris. + +Tout autour, régnait un large banc de chêne noirci et poli par l'usage. +Au fond, se trouvait une manière de loge grillée, entourée d'un rideau +de serge verte, que dans la clientèle on appelait le confessionnal. + +Entre les deux fenêtres, sur une plaque de zinc, on lisait: + + AVIS + + L'INSCRIPTION EST PAYABLE D'AVANCE + +Dans un des angles de la pièce, un monsieur était assis devant une +grande table, et, tout en écrivant sur un énorme registre, il donnait +audience à une femme debout. + +--Monsieur Mascarot? demanda Paul timidement. + +--Que lui voulez-vous? fit le monsieur sans saluer; s'agit-il d'une +affaire? je le remplace; désirez-vous vous faire inscrire? nous avons en +ce moment trois tenues de livres, une caisse, une correspondance, six +emplois de ville. Vous avez de bonnes références?... + +On eût juré que le monsieur récitait le tableau des _offres_ accroché à +la porte. + +--Pardon, interrompit Paul, je voudrais parler à M. Mascarot lui-même; +je lui suis envoyé par un de ses amis. + +Cette simple déclaration parut impressionner le monsieur. Il quitta son +air rogue, et c'est presque poliment qu'il dit à Paul: + +--Mon associé est en conférence, monsieur, mais il sera libre bientôt; +prenez la peine de vous asseoir. + +Paul prit place sur le banc et, faute de mieux, se mit à examiner +l'associé. + +Grand, robuste, éclatant de santé, cet associé porte les cheveux courts +et, sous un nez odieusement busqué, il étale une paire de moustaches +farouches, longues, lustrées, cirées, terminées en pointe. + +Ton, tenue, cheveux, moustaches, décèlent l'homme qui tient à ce que +chacun sache bien qu'il a été militaire. + +Il a servi, en effet, assure-t-il dans la cavalerie. C'est même au +régiment qu'il a gagné le nom sous lequel il est connu: Beaumarchef, +abréviation soldatesque de beau maréchal-des-logis-chef. Son vrai nom +est Durand. + +Il était jeune, en ce temps, il a plus de quarante-cinq ans, maintenant, +ce qui ne l'empêche pas de jouir encore d'une réputation incontestable +d'homme superbe. + +Sa besogne, qui consistait à écrire des noms à la suite les uns des +autres, ne l'empêchait nullement de répondre juste à la femme placée +devant lui. + +Cette cliente, qui, par sa mise, tenait le milieu entre la cuisinière et +la marchande des Halles, était ce qu'à Paris on appelle une forte +commère. + +Elle ponctuait ses phrases de larges prises de tabac. Elle s'exprimait +avec un accent alsacien des plus prononcés. + +--Finissons-en, disait le sieur Beaumarchef; voulez-vous réellement vous +replacer? + +--Oui, là, vraiment. + +--Vous en disiez autant, la dernière fois que vous êtes venue, il y a +plus de six mois. On vous trouve une bonne condition, vous y entrez et +paf!... le troisième jour vous rendez votre tablier, sans raison. + +--Alors, je n'étais pas dans le besoin. + +--Et à cette heure? + +--C'est différent, je commence à voir la fin de mes économies. + +M. Beaumarchef posa sa plume, et regardant finement la grosse femme +comme s'il eût cherché la confirmation de quelque soupçon, il dit +lentement: + +--Vous aurez fait quelque folie! + +Elle détourna la tête, et, sans répondre directement, se mil à se +répandre en plaintes sur la dureté des temps, sur la ladrerie des +maîtres, sur la rapacité des jeunes dames qui ne permettent plus à leurs +cuisinières de faire danser l'anse du panier, se chargeant très bien +elles-mêmes de ce soin. + +Beaumarchef approuvait de la tête, exactement comme un quart d'heure +plus tôt il donnait raison à une bourgeoise qui se plaignait amèrement +des serviteurs. Son état d'intermédiaire exige cette diplomatie. + +Cependant, la grosse femme avait fini. Elle sortit d'un porte-monnaie +bien garni le prix de l'inscription, le posa sur la table, et dit: + +--Allons, mon bon monsieur Beaumar, prenez mon nom. Caroline Schimel, et +tâchez de me trouver une bonne maison. Mais rien que pour la cuisine, +vous m'entendez. Je fais le marché moi-même, et je n'aime pas à avoir la +patronne sur le dos. + +--C'est bien; on cherchera. + +--Ah! si vous me trouviez un homme veuf! cela m'irait assez, ou bien +encore une toute jeune femme avec un mari très vieux... Enfin, faites +comme pour vous; je repasserai après-demain. + +Et, humant une prise de tabac plus forte que les autres, elle se retira. + +Paul, qui avait écouté, était confondu et aussi humilié que possible. +C'est grâce au père Tantaine, pourtant, qu'il se trouvait attendre en ce +lieu en pareille compagnie. Et attendre quoi?... + +Déjà il cherchait un prétexte honnête pour s'éloigner, résolu à ne plus +revenir, quand la porte du fond s'ouvrit, donnant passage à deux hommes +qui, sur le point de se séparer, achevaient une conversation. + +L'un, jeune, élégamment vêtu, avec cette mine suffisante et cette +désinvolture facile que d'aucuns prennent pour le suprême bon ton. +Plusieurs ordres étrangers illustraient sa boutonnière. + +L'aspect de l'autre était celui d'un bon vieil avoué de petite ville. Il +portait une chaude douillette de mérinos brun, avait aux pieds des +chaussures fourrées, et gardait sur la tête une calotte de velours, +brodée sûrement par une main bien chère. Sa barbe rude, soigneusement +taillée, s'appuyait sur une épaisse cravate blanche, et la délicatesse +de sa vue lui imposait des lunettes bleues. + +--Ainsi, cher maître, disait le jeune homme, je puis espérer, n'est-ce +pas? Mon intérêt vous répond de moi. N'oubliez pas combien la situation +est tendue!... + +--Je vous l'ai dit, monsieur le marquis, répondait l'homme à cravate +blanche, si j'étais le maître, ce serait: oui; mais je dois consulter +mes associés. + +--Enfin, cher monsieur, conclut l'élégant, je compte sur vous. + +Paul s'était levé, réconcilié avec la maison, à la vue de ce jeune homme +si décoré.--L'autre, pensait-il, qui a une si bonne figure et les dehors +d'un homme de loi, doit être M. B. Mascarot. + +Le marquis sortit, Paul allait se présenter, quand Beaumarchef, le +devançant, vint se placer devant l'homme à la cravate blanche: + +--Devinez, patron, lui dit-il respectueusement, qui je viens de voir? + +--Qui cela? Parle. + +--Caroline Schimel, vous savez... + +--L'ancienne domestique de la duchesse de Champdoce? + +--Précisément. + +M. Mascarot eut une exclamation de joie. + +--Voilà un vrai bonheur! s'écria-t-il; où demeure-t-elle? + +Cette question, si naturelle, consterna Beaumarchef. Lui qui +toujours,--oui, toujours, puisque c'était la consigne, demande l'adresse +de ses clientes, il n'avait pas demandé celle de Caroline. + +L'aveu de cet oubli fit bondir M. Mascarot, même il s'oublia jusqu'à +lâcher un juron qui eût fait frémir un charretier. + +--Sacrebleu! criait-il, on n'est pas inepte et sot à ce point. Voici une +fille que, depuis cinq mois, je cherche par tout Paris, tu le sais, le +hasard nous la livre et tu la laisses échapper! + +--Elle reviendra, patron, elle l'a dit; elle ne voudra pas perdre +l'argent de l'inscription. + +[Illustration: M. Mascarot leva son bonnet grec...] + +--Eh! elle se moque bien de dix sous ou de dix francs. Elle reviendra si +c'est sa fantaisie, sinon... une fille qui boit, qui est à moitié +folle... + +Mais voici que Beaumarchef, enflammé d'un espoir soudain, avait pris son +chapeau. + +--Elle ne fait que partir, dit-il, je cours; je suis capable de la +rejoindre. + +Il s'élançait, M. Mascarot le retint. + +--Attends, fit-il, tu n'es pas le limier qu'il faut. Prends avec toi +Toto-Chupin; qu'il campe-là ses marrons. Et si vous rattrapez cette +coquine, ne lui parlez pas, mais qu'il la suive et qu'il ne la lâche +plus. Je veux savoir heure par heure tout ce qu'elle fait!... tout, tu +m'entends!... + +Beaumarchef dehors, B. Mascarot continua à donner cours à sa mauvaise +humeur. + +--Être servi comme cela, disait-il, quelle misère! Ah! il faudrait +pouvoir faire tout soi-même. Je m'épuise à étudier une énigme +indéchiffrable, et cette ivrognesse en a certainement le mot!... + +Il était bien évident pour Paul qu'il n'avait pas été aperçu. Honteux de +son indiscrétion involontaire, il prit le parti de tousser. + +M. Mascarot se retourna menaçant, terrible. + +--Vous m'excuserez... commença Paul. + +Mais déjà le placeur avait repris sa bonne et honnête figure. + +--Ah! j'y suis, fit-il, monsieur Paul Violaine, n'est-ce pas? + +Le jeune homme s'inclina. + +--Eh bien! reprit M. Mascarot, je suis à vous à la minute. + +Il disparut vivement par la porte du fond, et Paul avait à peine eu le +temps de se remettre qu'il s'entendit appeler. + +--M. Paul!... Par ici, je vous prie, je n'ai pas de secrets pour vous! + +Comparé à la pièce d'entrée, à l'agence proprement dite, le cabinet +particulier de M. B. Mascarot est un séjour de délices et de splendeurs. + +On voit que les carreaux des fenêtres sont lavés quelques fois, le +papier vert de la tenture est propre, il y a un tapis à terre. + +Aussi, combien de clients, parmi les meilleurs, peuvent se vanter +d'avoir mis le pied dans ce sanctuaire? Extraordinairement peu. + +Les affaires courantes du matin, à l'heure de la halle, se brassent en +public autour de la table de M. Beaumarchef. Les négociations qui +exigent plus de précautions se traitent à voix basse, dans le crépuscule +du «confessionnal!» + +Mais Paul, ignorant les usages de la maison, ne pouvait apprécier +convenablement l'immensité de la faveur qui l'admettait, lui, nouveau +venu, à l'intimité du laboratoire. + +Lorsqu'il entra, B. Mascarot se chauffait à un bon feu de bois, assis +dans un excellent fauteuil, le coude appuyé à son bureau. + +Et quel bureau! Un monde. C'était bien là le meuble de l'homme que +harcèlent mille préoccupations diverses. + +Les cartons et les registres s'y entassaient en montagnes. La tablette +était couverte de quantité de petits carrés de papier très fort qu'on +appelle des fiches, portant un nom en grosses lettres et au-dessous des +notes et des indications d'une écriture menue et presque illisible. + +D'un geste paternel, M. Mascarot daigna indiquer à Paul un siège en face +de lui, et c'est de la voix la plus encourageante qu'il dit: + +--Causons. + +Non, en vérité, on ne feint pas, on ne saurait feindre les patriarcales +apparences de B. Mascarot. + +Sa physionomie calme, reposée, miroir d'une conscience pure, est bien de +celles qui font dire d'un homme: «J'aimerais à lui confier ma fortune.» + +En l'examinant ainsi, Paul subissait l'ascendant de l'honnêteté, et il +se sentait porté vers lui comme la faiblesse vers la force. + +Il s'expliquait l'enthousiasme du père Tantaine et il bénissait le +hasard qui l'instant d'avant, l'avait empêché de s'esquiver. + +--Nous disons donc, reprit M. Mascarot, que vos ressources actuelles +sont insuffisantes, nulles même, et que vous êtes décidé à tout +entreprendre pour vous assurer une position. Je vous répète là les +propres expressions de ce pauvre diable de Tantaine. + +--Il a été, monsieur, le fidèle interprète de mes sentiments. + +--Très bien. Seulement, avant de parler du présent et de songer à +l'avenir, nous allons, si vous le voulez bien, nous occuper du passé. + +Paul eut un tressaillement très léger, que le placeur remarqua pourtant, +car il ajouta: + +--Vous excuserez l'indiscrétion, mais elle est nécessaire. J'ai ma +responsabilité à mettre à couvert. Tantaine dit que vous êtes un +charmant jeune homme, honnête, bien élevé. En vous voyant, je suis +convaincu qu'il ne se trompe pas. Mais il me faut plus que des +présomptions. Vous devez comprendre qu'avant de me porter votre garant, +avant de répondre de vous à des personnes tierces... + +--C'est trop juste, monsieur, interrompit Paul, aussi suis-je prêt à +vous répondre, je n'ai rien à cacher. + +Un fin sourire, que le jeune homme ne surprit pas, vint effleurer les +lèvres de l'honorable placeur, et d'un geste qui lui était familier, il +rajusta ses lunettes sur son nez. + +--Merci de vos bonnes dispositions, fit-il. Quant à me cacher quelque +chose, eh! eh!... ce n'est peut-être pas aussi aisé que vous le +supposez. + +Il prit sur un coin de son bureau un petit paquet de fiches, les fit +glisser sous son pouce comme un jeu de cartes, et poursuivit: + +--Vous vous nommez Marie-Paul Violaine? + +Paul inclina la tête. + +--Vous êtes né à Poitiers, rue des Vignes, le 5 janvier 1843; vous êtes, +par conséquent, dans votre vingt-quatrième année. + +--Oui, monsieur. + +--Vous êtes un enfant naturel? + +La seconde question avait un peu surpris Paul, celle-ci le stupéfia. + +--C'est vrai, monsieur, répondit-il, sans essayer de cacher son +étonnement. J'étais loin de supposer M. Tantaine si bien informé. Je +reconnais que la cloison qui sépare nos chambres est plus mince encore +que je ne croyais. + +M. Mascarot ne sembla pas entendre l'épigramme adressée au vieux clerc +d'huissier, il continuait à remuer ses carrés de papier et à les +consulter. + +Si Paul, moins naïf, se fût penché, il eut vu ses initiales P. V., en +tête de chacune des fiches. + +--Madame votre mère, reprit le digne placeur, a tenu, pendant les quinze +dernières années de sa vie, un petit magasin de mercerie? + +--En effet. + +--Que peut rapporter un petit commerce comme celui-là, à Poitiers? Pas +grand'chose, n'est-il pas vrai? Par bonheur, elle avait, en outre, pour +l'aider à vivre et à vous élever, une pension annuelle de mille francs. + +Cette fois, Paul bondit sur son fauteuil. + +Ce secret, il était bien certain que le vieux locataire de l'hôtel du +Pérou n'avait pu le surprendre. + +--Monsieur, balbutia-t-il, absolument abasourdi; monsieur!... qui a pu +vous révéler un fait dont je n'ai parlé à personne depuis que je suis à +Paris, une circonstance de ma vie que Rose elle-même ignore? + +Le placeur haussa bonnement les épaules. + +--Vous devez bien comprendre, répondit-il, qu'un homme de ma position +est obligé à des moyens particuliers d'investigation. Eh! sans cela, ne +serais-je pas trompé quotidiennement, et, par contre, exposé à tromper +les autres!... + +Il n'y avait pas une heure que Paul avait passé le seuil de l'agence, +mais déjà il savait à quoi s'en tenir sur les «moyens particuliers.» + +Il se rappelait l'ordre donné au sieur Beaumarchef. + +--D'ailleurs, poursuivait le placeur, si je suis curieux par état, je +suis discret aussi. Ne craignez donc pas de me répondre franchement. +Comment cette rente parvenait-elle à votre mère? + +--Tous les trois mois, par l'intermédiaire d'un notaire de Paris. + +--Ah!... Connaissez-vous la personne qui les servait? + +--Aucunement. + +Cependant Paul commençait à s'inquiéter de cet interrogatoire. Mille +appréhensions vagues et inexpliquées tressaillaient en lui. + +Il avait beau chercher, il ne voyait ni le but, ni la portée, ni +l'utilité de toutes ces questions. + +Puis l'explication qui lui avait été donnée ne lui paraissait pas +claire. On a beau disposer de moyens puissants, ce n'est pas en une +matinée qu'on recueille des notions précises à ce point sur la vie d'un +homme. + +Et, cependant, rien dans l'attitude du digne placeur ne justifiait les +craintes du jeune homme. + +Il semblait ne questionner ainsi que par habitude, avec l'insouciance de +l'homme qui remplit les formalités de son état, sans conscience de son +horrible indiscrétion. + +Ce n'est qu'après un assez long silence qu'il reprit la parole: + +--Je suis là que je réfléchis, dit-il, et je vois que, selon toute +probabilité, c'est votre père qui servait cette rente. + +--Non, monsieur, non. + +--Qui vous l'a affirmé? + +--Ma mère, monsieur, qui me l'a juré sur son salut, et c'était une +sainte. Pauvre mère!... je l'aimais et je la respectais trop pour lui +parler de ces choses. Une fois, pourtant, poussé par je ne sais quelle +misérable curiosité, j'ai osé la questionner, lui demander le nom de +notre protecteur. Ses larmes m'ont cruellement fait sentir l'ignominie +de ma conduite. Ce nom, je ne l'ai jamais su, mais je sais que mon père +est mort avant ma naissance. + +M. Mascarot ne voulut pas remarquer l'émotion de son jeune client. + +--Comme cela, fit-il, la pension ne vous a pas été continuée après la +mort de madame votre mère? + +--Cette pension, monsieur, ne nous était plus servie depuis ma majorité. +Ma mère à cet égard était prévenue. Il me semble que c'est hier qu'elle +m'a appris cette nouvelle. Un soir, et comme c'était l'anniversaire de +ma naissance, elle avait préparé un repas meilleur que de coutume. Car +elle fêtait ma venue au monde, qu'elle eût dû maudire. Pauvre mère!... +«Paul, me dit-elle, lorsque tu es né, un ami généreux m'a promis qu'il +m'aiderait à t'élever. Il a tenu sa parole, tu as vingt et un ans, nous +ne devons plus rien espérer de lui. Te voici un homme, mon fils, tu ne +dois plus compter, je ne dois plus compter que sur toi. Travaille, sois +honnête, et si jamais un devoir te paraît pénible, souviens-toi que ta +naissance t'impose double obligation!...» + +Paul s'interrompit, l'émotion le gagnait, deux larmes chaudes roulèrent +le long de ses joues. + +--Dix-huit mois plus tard, reprit-il, ma mère mourait subitement, sans +avoir eu le temps de se reconnaître... Désormais, j'étais seul au monde, +sans famille, sans amis. Oh! oui, je suis bien seul. Je puis mourir, il +n'y aura personne derrière mon corbillard. Je puis disparaître, nul ne +s'inquiétera, car nul ne sait que j'existe. + +La physionomie de M. Mascarot était devenue sérieuse. + +--Eh bien! je crois que vous vous trompez, monsieur Violaine, je crois +que vous avez un ami... + +M. Mascarot s'était levé, comme s'il eût voulu dissimuler une émotion +dont il n'était pas le maître, et il arpentait son cabinet de long en +long, tracassant son beau bonnet de velours, ce qui chez lui est +l'indice manifeste de sérieuses délibérations intérieures. + +Ce n'est qu'après un bon moment de cet exercice que, sa résolution +prise, il s'arrêta brusquement, les bras croisés, devant son jeune +client. + +--Vous m'avez entendu, mon jeune ami, prononça-t-il. Je ne poursuivrai +pas un interrogatoire qui a dû vous blesser... + +--Je pensais, monsieur, répondit Paul diplomatiquement, que mon seul +intérêt vous dictait toutes ces questions. + +--C'est vrai. Je voulais vous éprouver, juger votre franchise; je puis +bien vous l'avouer. Pourquoi? Vous le saurez plus tard. Dès à présent, +soyez bien persuadé que je n'ignore rien de ce qui vous concerne. Ah! +vous vous demandez comment? Permettez-moi de ne pas vous le dire. +Admettez une intervention miraculeuse du hasard. Le hasard! cela répond +à tout. + +Jusqu'alors, Paul n'avait été que fort intrigué. Ces paroles ambiguës +lui causaient un véritable effroi que trahit aussitôt sa mobile +physionomie. + +--Allons, bon! fit le digne placeur en redressant ses lunettes à travers +lesquelles il voyait merveilleusement, voici que vous vous épouvantez. + +--Il est vrai, monsieur, balbutia Paul. + +--Pourquoi! Je me demande vainement ce que peut craindre un homme dans +votre position. Allons, cessez de vous creuser la cervelle, vous ne +devinerez pas, et abandonnez-vous à moi, qui ne veux que votre bien. + +Il dit cela du ton le plus doux et le plus rassurant, et regagnant son +fauteuil, il continua: + +--Arrivons à vous. Grâce au dévouement de votre mère, qui était, vous +l'avez dit justement, une sainte et digne femme, au prix d'héroïques +privations, vous avez pu faire vos études au lycée de Poitiers, ni plus +ni moins qu'un fils de famille. A dix-huit ans, vous avez été reçu +bachelier. Pendant un an, sous prétexte d'attendre une inspiration du +ciel, vous avez flâné; enfin, en désespoir de cause, vous êtes entré en +qualité de clerc chez un avoué? + +--C'est parfaitement exact. + +--Le rêve de votre mère était de vous voir établi aux environs, à Loudun +ou à Civray. Peut-être comptait-elle, pour payer une charge, sur l'aide +de l'ami qui l'avait si noblement assistée. + +--Je l'ai toujours pensé. + +--Malheureusement, le papier timbré ne vous plaisait pas. + +A ce souvenir, Paul ne put retenir un sourire qui déplut à M. Mascarot, +car il ajouta avec une certaine sévérité: + +--Je dis malheureusement, et vous avez assez souffert pour être de mon +avis. Au lieu de grossoyer à l'étude, que faisiez-vous? Vous vous +occupiez de musique, vous composiez des romances et même des opéras; +vous n'étiez pas fort éloigné de vous croire un génie de premier ordre. + +Paul, qui jusqu'alors avait tout subi sans trop se révolter, atteint en +plein coeur par ce sarcasme, essaya de protester, en vain. + +--En somme, poursuivit le placeur, un beau matin vous avez abandonné +l'étude, et vous avez déclaré à votre mère qu'en attendant d'être un +illustre compositeur, vous vouliez donner des leçons de piano. Vous n'en +avez pas trouvé, et même vous étiez assez naïf d'en chercher. Faites-moi +le plaisir de vous regarder, et dites-moi si vous avez la figure et la +tournure d'un professeur à placer près de jeunes demoiselles. + +Craignant sans doute quelque trahison de sa mémoire, M. Mascarot +s'arrêta pour consulter ses fiches. + +--Finissons, reprit-il. Votre départ de Poitiers a été votre dernière +folie et la plus grande. Le lendemain même de la mort de votre mère, +vous vous êtes occupé de réaliser tout ce qu'elle possédait, vous avez +recueilli un milier d'écus, et vous avez repris le chemin de fer. + +--C'est qu'alors, monsieur, j'espérais... + +--Quoi? Arriver à la fortune par le chemin de la gloire. Fou! Tous les +ans, mille pauvres garçons qu'ont enivrés les louanges de leur +sous-préfecture arrivent à Paris enfiévrés d'un pareil espoir. +Savez-vous ce qu'ils deviennent? Au bout de dix ans, dix au plus ont, +tant bien que mal, fait leur chemin, cinq cents sont morts de misère, de +rage et de faim, les autres sont enrôlés dans le régiment des déclassés. + +Tout cela, Paul se l'était dit, il avait mesuré ce qu'il faut au juste +d'énergie pour vouloir chaque matin, en s'éveillant, ce qu'on voulait la +veille, et cela durant des années. Ne trouvant rien à répondre, il +baissait la tête. + +--Si encore, disait M. Mascarot, si encore vous étiez venu seul? Mais +non. Vous vous étiez épris à Poitiers d'une jeune ouvrière, une +certaine Rose Pigoreau, vous n'avez rien trouvé de plus sage que de +l'enlever. + +--Eh! monsieur, si je vous expliquais... + +--Inutile! les résultats sont là. En six mois les trois mille francs ont +été flambés, puis la gêne est venue, puis la détresse, puis la faim... +et en dernier lieu, échoué à l'hôtel du Pérou, vous pensiez au suicide +quand vous avez rencontré mon vieux Tantaine. + +Ces vérités étaient cruelles à entendre, et Paul avait une furieuse +envie de se fâcher. Mais, alors, adieu la protection du puissant +placeur. Il se contint. + +--Soit, monsieur, fit-il amèrement, j'ai été fou, la misère m'a rendu +sage. Si je suis ici, c'est que j'ai renoncé à toutes mes chimères. + +--Renoncez-vous aussi à Mlle Pigoreau? + +Le jeune homme, à cette question ainsi posée, pâlit de colère. + +--J'aime Rose, monsieur, répondit-il d'un ton sec, je croyais vous +l'avoir dit. Elle a eu foi en moi, elle partage courageusement ma +mauvaise fortune, je suis sûr de son affection!... Rose sera ma femme, +monsieur! + +Lentement M. Mascarot retira son superbe bonnet grec, et de l'air le +plus sérieux, sans la moindre nuance d'ironie, il s'inclina très bas en +disant: + +--Excusez!... + +Mais il ne pouvait entrer dans ses intentions d'insister sur ce sujet: + +--Voici donc, reprit-il, votre bilan établi. Il vous faut un emploi, et +vite. Que savez-vous faire? Peu de chose, n'est-ce pas? Vous êtes comme +tous les jeunes gens élevés dans les lycées, apte à tout et propre à +rien. Si j'avais un fils, eussé-je cent mille livres de rentes, il +apprendrait un métier. + +Paul se mordait les lèvres, ne reconnaissant que trop la justesse de +l'appréciation. N'avait-il pas, la veille, souhaité le sort de ceux qui +peuvent gagner leur vie avec leurs bras? + +--Et cependant, disait le placeur, il faut que je vous case. Je suis +votre ami et mes amis ne restent jamais en route. Voyons, que +diriez-vous d'une situation d'une douzaine de mille francs par an? + +Ce chiffre, comparé aux plus audacieuses espérances de Paul, était +encore si fabuleux, qu'il pensa que le placeur s'amusait de son +inexpérience. + +--Il est peu généreux à vous de me railler, monsieur, fit-il. + +Mais B. Mascarot ne raillait pas. + +Seulement, il lui fallut un bon quart d'heure pour prouver à son jeune +client que, de sa vie, il n'avait parlé plus sérieusement d'une affaire +sérieuse. + +Très probablement il eût perdu ses frais d'éloquence, si, à bout de +raisons, il ne lui était venu à la pensée de dire: + +[Illustration: Le docteur tira son porte-monnaie et compta, en riant, +317 francs.] + +--Pour me croire, vous exigez des preuves... Voulez-vous que je vous +avance votre premier mois? + +Et il tendit un billet de mille francs qu'il avait pris dans le tiroir +de son bureau. + +Paul repoussa le billet, mais force lui était de se rendre devant ce +puissant argument. Alors, pris d'anxiétés terribles, il demandait si cet +emploi si magnifique, si inespéré, il serait capable de le remplir. + +--Eh!... vous le proposerais-je s'il était au-dessus de vos moyens? +repondait le digne placeur. Je vous connais, n'est-ce pas? Si je n'étais +très pressé, je vous expliquerais sur-le-champ la nature de vos +fonctions... Ce sera pour demain. Soyez ici, comme aujourd'hui, entre +midi et une heure. + +Si bouleversé que fût Paul, il comprit qu'en restant il serait importun, +et il se leva. + +--Un mot encore, fit le placeur. Vous ne pouvez rester à l'hôtel du +Pérou. Cherchez-vous immédiatement une chambre dans ce quartier, et, dès +que vous l'aurez trouvée, apportez-moi l'adresse. Allons, à demain, et +soyons forts et sachons porter la prospérité. + +Pendant près d'une minute encore, M. Mascarot resta debout près de son +bureau, prêtant l'oreille, étudiant le bruit des pas de Paul, qui +s'éloignait chancelant sous le poids de tant d'émotions diverses. + +Lorsqu'il fut bien certain qu'il avait quitté l'appartement, il courut à +une porte vitrée qui donnait dans sa chambre, et l'ouvrit en disant: + +--Hortebize!... docteur!... tu peux venir, il est parti. + +Un homme aussitôt entra vivement et alla se jeter dans un fauteuil, près +du feu. + +--Brrr! disait-il, j'ai les pieds engourdis. On me les couperait que je +ne les sentirais pas. C'est une glacière, ta chambre, ami Baptistin. Une +autre fois, tu me feras faire du feu, hein? + +Mais rien ne peut détourner M. Mascarot du but de ses pensées. + +--Tu as tout entendu? demanda-t-il. + +--J'entendais et je voyais comme toi-même. + +--Eh bien! que penses-tu du sujet? + +--Je pense que Tantaine est un homme très fort et qu'entre tes mains ce +joli garçon ira loin. + + + + +III + + +Le docteur Hortebize, cet intime du «l'agence», qui appelait ainsi +familièrement M. Mascarot par son prénom: Baptistin, a bel et bien +cinquante-six ans sonnés. + +Il n'en avoue que quarante-neuf et n'a pas tort. C'est à peine si on les +lui donnerait, tant il porte lestement son embonpoint de chanoine, tant +ses grosses lèvres sensuelles sont fraîches encore, tant il a les +cheveux noirs, l'oeil vif et sain. + +Homme du monde, et du meilleur monde, souple, élégant, spirituel, +voilant sous une ironie du meilleur goût un monstrueux cynisme, il est +très entouré, très recherché, très fêté. + +Cela tient à ce qu'il n'a pas de défauts, mais seulement quelques bons +gros vices qu'il étale avec un sans-gêne absolu. + +Ces dehors d'épicurien cachent, assure-t-on, un médecin distingué, un +savant. + +Ce qui est sûr, c'est que n'étant pas ce qui s'appelle un travailleur, +il exerce le moins qu'il peut. + +Même, il y a quelques années, voulant, à ce qu'il a prétendu, dégoûter +de lui sa clientèle qui devenait importante, un beau matin il +s'improvisa homoeopathe et fonda un journal médical: le _Globule_, qui +eut cinq numéros. + +Cette conversion pouvait prêter à rire; il en a ri le premier, prouvant +ainsi la sincérité de la philosophie qu'il professe. + +De sa vie, le docteur Hortebize n'a rien pu ou voulu prendre au sérieux. + +En ce moment même, M. Mascarot, qui cependant le connaît bien, semble +déconcerté et blessé de son ton léger. + +--Si je t'ai écrit de venir ce matin, dit-il d'un ton mécontent, si je +t'ai prié de te cacher dans ma chambre... + +--Où j'ai failli geler. + +--... C'est que je tenais à avoir ton avis. Nous engageons une grosse +partie, Hortebize, une partie terriblement périlleuse, et tu es de +moitié dans le jeu. + +--Bast!... j'ai en toi, tu le sais bien, une confiance aveugle. Ce que +tu feras sera bien fait. Tu n'es pas homme à te risquer sans atouts. + +--C'est vrai, mais je puis perdre, et alors... + +Le docteur interrompit son ami en agitant gaiment un gros médaillon d'or +suspendu à la chaîne de sa montre. + +Ce geste sembla particulièrement désagréable au placeur. + +--Quand tu me montreras ta breloque! fit-il. Voici vingt-cinq ans que +nous la connaissons. Que veux-tu dire? qu'il y a dedans de quoi +t'empoisonner en cas de malheur! C'est une louable prévoyance, mais +mieux vaut tâcher de la rendre inutile en me donnant un bon conseil. + +Le souriant docteur avait pris la pose ennuyée du marquis de Moncade +écoutant les comptes de son intendant. + +--Si tu tenais tant, dit-il, à une consultation, il fallait mander à ma +place notre honorable ami Catenac; il connaît les affaires, lui, il est +avocat. + +Ce nom de Catenac irrita tellement M. Mascarot, que lui, l'homme calme +et contenu par excellence, il arracha son magnifique bonnet grec et le +lança violemment contre la tablette de son bureau. + +--Est-ce sérieusement, Hortebize, demanda-t-il, que tu me dis cela? + +--Pourquoi non? + +L'honnête placeur souleva ses lunettes, comme si, avec ses yeux seuls, +il eût pu lire plus sûrement jusqu'au fond de la pensée de son +interlocuteur. + +--Parce que, fit-il en appuyant sur chaque syllabe de chaque mot, parce +que tu es comme moi, docteur, tu te défies de Catenac. Combien y a-t-il +de temps que tu l'as vu? Voici plus de deux mois qu'il n'est venu chez +Martin-Rigal. + +--Il est de fait que ses façons sont au moins singulières, de la part +d'un associé, d'un ancien camarade. + +M. Mascarot eut un sourire si mauvais, que certainement il eût donné +beaucoup à réfléchir au Catenac en question, s'il lui eût été permis de +le voir. + +--Ajoute, fit-il, que sa conduite est sans excuses de la part d'un homme +dont nous avons fait la fortune. Car il est riche, notre ami, très +riche, quoiqu'il prétende le contraire. + +--Vraiment, tu crois?... + +--S'il était ici, je lui prouverais qu'il a plus d'un million à lui. + +Les yeux de l'aimable docteur pétillèrent. + +--Un million!... murmura-t-il. + +--Oui, au moins. C'est que, vois-tu, Hortebize, tandis que toi et moi, +follement sans compter avec nos caprices, nous laissions couler l'or +comme du sable, entre nos mains prodigues, notre ami, lui, se privait et +amassait. + +--Que veux-tu? Il n'a pas d'estomac, ce pauvre Catenac, pas de +tempérament, pas de passions... + +--Lui!... il a tous les vices, il est hypocrite. Pendant que nous nous +amusions, il prêtait à la petite semaine, à quinze ou vingt pour cent. +Tiens, combien dépenses-tu par an, docteur? + +--Par an!... Tu m'embarrasses beaucoup. Enfin, mettons une quarantaine +de mille francs. + +--Tu dépenses plus, mais peu importe. Calcule ce que cela fait depuis +vingt ans que nous sommes associés. + +Jamais le docteur n'a su faire une addition, et il en tire vanité. +Cependant, pour complaire à son ami, il essaya: + +--Quarante et quarante..., commença-t-il, comptant sur ses doigts, font +quatre-vingts... puis encore quarante... + +--En tout, interrompit M. Mascarot, cela fait huit cent mille francs. +Mets-en autant pour ma part, c'est en tout seize cent mille francs que +nous avons dissipés. + +--C'est énorme! + +--Sans doute, et tu vois bien que Catenac qui a eu même part que toi est +moi est riche. C'est pour cela que je le redoute. Nos intérêts ne sont +plus les sont plus les mêmes. Il vient encore ici tous les jours, mais +uniquement pour empocher son tiers. Il veut bien partager les bénéfices, +mais il ne voudrait plus de risques. Voici deux ans qu'il ne nous a pas +apporté une seule affaire. Quant à compter sur lui, bonsoir! Tu peux lui +proposer l'opération la plus belle et la plus sûre, il te refusera net +son concours. Monsieur, maintenant, voit des dangers partout, et ses +scrupules ressemblent aux hauts-le-coeur d'un goinfre qui a trop dîné. + +--Mais il est incapable de nous trahir. + +M. Mascarot ne répondit pas immédiatement, il réfléchissait. + +--Je crois, répondit-il enfin, que Catenac a peur de nous. Il sait quel +lien nous lie. Il sait que la perte de l'un de nous peut entraîner la +perte des deux autres. Voilà notre garantie et notre sûreté. Mais s'il +n'ose pas nous trahir ouvertement, il est bien capable de faire avorter +toutes nos combinaisons. Notre association lui pèse. Sais-tu ce qu'il me +disait, la dernière fois qu'il est venu? Il me disait: «Nous devrions +fermer boutique et nous retirer.» Nous retirer!... Eh bien!... Et vivre +donc! Car enfin s'il est riche, lui, nous sommes pauvres. Que +possèdes-tu, toi, Hortebize? + +Le docteur, ce savant médecin que son portier croit millionnaire, tira +en riant son porte-monnaie de sa poche, compta ce qu'il contenait, et +répondit en riant: + +--Trois cent vingt-sept francs. Et toi! + +L'honorable placeur ne prit pas la peine de dissimuler une grimace. + +--Moi! répondit-il, je suis logé à ton enseigne. + +Il soupira profondément, et à demi-voix, comme se parlant à soi-même, il +ajouta: + +--Et j'ai des obligations sacrées que tu n'as pas, toi. + +Cependant un nuage, le premier depuis le commencement de cet entretien, +assombrissait le front du docteur. + +--Diable! fit-il d'un ton contrarié, et moi qui comptais sur toi pour un +millier d'écus dont j'ai besoin. + +L'inquiétude du docteur Hortebize fit sourire M. Mascarot. + +--Rassure-toi, dit-il, je puis te les donner. Il doit bien y avoir six +ou huit mille francs en caisse. + +Le docteur respira. + +--Mais c'est tout, poursuivit le placeur, c'est le fond du sac social. +Et cela, après des années de risques, d'efforts, de travaux, de... + +--Et nous n'avons plus vingt ans. + +D'un geste résolu, M. Mascarot assura ses bonnes lunettes. + +--Oui, reprit-il, nous vieillissons: raison de plus pour prendre un +grand parti. Ce n'est pas avec le courant que nous assurerons l'avenir. +Que donne-t-il ce courant? Au plus 4 à 5,000 francs par mois; nos agents +nous ruinent. Et que je tombe malade demain, la source est tarie. + +--C'est pourtant vrai, approuva le docteur, frissonnant à cette idée. + +--Donc il faut, coûte que coûte, risquer un grand coup. Voici des années +que je me dis cela, et que je prépare les éléments d'un coup de filet +miraculeux. Comprends-tu maintenant pourquoi, au dernier moment, c'est à +toi que je m'adresse et non à Catenac? Comprends-tu pourquoi je viens de +passer deux heures à t'expliquer le plan des deux opérations que j'ai en +vue? + +--Oh! qu'une seule réussisse, notre affaire est faite! + +--Oui. La question est de savoir si nous avons assez de chances de +succès pour entrer en campagne... Réfléchis et réponds. + +C'est un observateur très fin que le docteur Hortebize, en dépit de ses +apparences frivoles, un esprit délié et fertile en expédients de toute +nature, un conseiller d'autant plus sûr dans les circonstances graves, +que jamais, si imminent que puisse être le péril, son souriant +sang-froid ne l'abandonne. + +B. Mascarot le savait bien lorsqu'il insistait pour avoir son opinion. + +Mis au pied du mur, ayant à opter pour ainsi dire, entre le contenu du +médaillon et la continuation de sa voluptueuse existence, le docteur +perdit son air enjoué et parut se recueillir. + +Renversé sur son fauteuil, les pieds appuyés sur la tablette de la +cheminée, il analysait les combinaisons qui lui avaient été proposées +avec l'application d'un général étudiant le plan de bataille que lui +soumet le ministre dont il dépend. + +Cette analyse fut favorable à l'entreprise, car B. Mascarot, qui +examinait le docteur de toutes les forces de son attention, vit, petit à +petit, le sourire refleurir sur ses lèvres vermeilles. + +Enfin, après un long silence: + +--Il faut attaquer, prononça Hortebize. Ne nous dissimulons rien: tes +projets ont des côtés extrêmement dangereux, et un échec peut nous mener +loin. D'un autre côté, si nous attendons une affaire absolument sûre, +nous risquons d'attendre longtemps. Ici, nous avons bien une vingtaine +de chances contre nous, mais nous en avons quatre-vingts pour nous. Dans +de telles conditions, et surtout, nécessité n'ayant pas de loi, comme on +dit... en avant?... + +Il se redressa en prononçant ces paroles, et tendant la main à son +honorable ami, il ajouta: + +--Je suis ton homme!... + +Cette décision parut ravir B. Mascarot. Il est tel moment où, si fort +que l'on puisse être, on doute de soi, on hésite, et alors l'approbation +d'un ami compétent est un puissant secours. C'est le poids qui entraîne +le plateau de la balance trébuchante. + +Cependant avec le loyal placeur, de même qu'avec tous les gens à probité +scrupuleuse, il n'y a jamais de surprise. + +--Tu as bien tout pesé, insista-t-il, tout examiné? Tu sais que de mes +deux affaires, l'une, celle du marquis de Croisenois est prête, que +toutes les combinaisons sont arrêtées... + +--Oui, oui!... + +--Tandis que pour l'autre, celle du duc de Champdoce, j'ai encore à +rassembler d'indispensables éléments de succès. Qu'il y ait dans la vie +du duc et de la duchesse un secret qui nous les livre, cela ne fait pas +l'ombre d'un doute, mais quel est ce secret?... Est-ce celui que je +soupçonne? je le parierais, mais il nous faut plus que des soupçons, +plus que des probabilités, je veux une certitude absolue... + +--Peu importe, ce que j'ai dit est bien dit!... + +Le docteur espérait en être quitte, pour le moment du moins; il se +trompait. + +--Tout étant ainsi convenu, reprit le placeur, je reviens à ma question +de tout à l'heure, et j'attends une réponse sérieuse. Que penses-tu de +ce garçon, qui, en somme, doit être l'instrument indispensable de notre +fortune, de Paul Violaine, enfin? + +M. Hortebize se leva, fit deux ou trois tours dans le cabinet, et +finalement vint se placer en face de son ami, le dos appuyé à la +cheminée. + +C'est sa position favorite lorsque, dans un salon, après s'être bien +fait prier, il conte une de ses anecdotes graveleuses qu'on ne fait +passer qu'à force d'esprit, d'adresse et de sous-entendus, et qui sont +une de ses spécialités. + +--Je pense, répondit-il, que ce garçon présente beaucoup des qualités +requises et qu'il serait difficile de trouver mieux. D'ailleurs, il est +enfant naturel et ne connaît pas son père, c'est une porte ouverte aux +suppositions, il n'est pas de bâtard qui n'ait le droit de se croire +fils d'un roi. En second lieu, il n'a ni famille, ni parents, ni +protecteurs connus, ce qui nous assure que, quoi qu'il advienne, nous +n'aurons de compte à rendre à personne. De plus, il est pauvre; s'il n'a +pas grand bon sens, il a un certain brillant et il est vaniteux. Enfin, +il est prodigieusement joli garçon, ce qui peut aplanir bien des +difficultés. Seulement... + +--Ah!... il y a un seulement?... + +Le docteur qui sait que l'amitié ne vit que de ménagements et de +concessions, dissimula un sourire discret. + +--Il n'y en a pas un, répondit-il, j'en vois trois pour le moins. Tout +d'abord, cette jeune femme, cette Rose Pigoreau, dont la beauté a si +fort émerveillé notre digne Tantaine, me paraît un sérieux danger pour +l'avenir. + +M. Mascarot fit de la main un tout petit geste très significatif. + +--Sois tranquille, nous en débarasserons Paul de cette demoiselle. + +--Parfait! Mais ne t'y trompe pas, insista le docteur d'un ton sérieux +qui ne lui était pas habituel, il s'en faut, le danger n'est pas celui +que tu penses, celui que tu as songé à éviter. Tu es persuadé que ce +garçon aime cette fille, et lui-même croit l'aimer. Pour la plus légère +satisfaction d'amour-propre, il l'aura oubliée demain. + +--C'est possible. + +--Mais elle, qui s'imagine détester ce beau garçon, se trompe +pareillement. Elle est tout simplement lasse de la misère. Donne-lui un +mois de repos, de luxe, de fantaisies satisfaites, de bonne chère, et tu +la verras rassasiée de ce qu'elle croit être le plaisir, revenir à son +Paul. Oui, tu la verras le poursuivre, l'obséder, s'acharner comme +s'acharnent les femmes de cette sorte qui ne redoutent rien, et venir le +réclamer jusqu'aux pieds de Flavie. + +--Qu'elle ne s'en avise jamais! fit le doux placeur d'un ton menaçant. + +--Quoi! Que feras-tu? L'empêcheras-tu de parler? Elle connaît Paul, +elle, depuis son enfance; elle a connu sa mère, elle a été élevée près +de lui, dans la même rue peut-être. Crois-en ma vieille expérience, +surveille de ce côté. + +--Il suffit, je prendrai mes mesures. + +Il suffisait, en effet, pour B. Mascarot, de connaître un danger pour le +prévenir. Un bon averti, dit-on, en vaut deux; quand il est prévenu, +lui, il en vaut quatre. + +--Mon second «seulement», poursuivit le prévoyant docteur, m'est inspiré +par ce protecteur mystérieux dont ce jeune homme t'a parlé. Son père est +mort, prétend-il, sa mère le lui a juré... soit, je consens à le croire. +Mais alors, qu'est-ce que cet inconnu qui servait une rente à Mme +Violaine? Un sacrifice immédiat, si gros qu'il soit, ne prouve rien. Un +dévoûment si persévérant me taquine. + +--Tu as raison, docteur, raison mille fois. Là est le défaut de la +cuirasse. Mais je veille, mon ami, mais je cherche. + +Le docteur commençait à se lasser, il était aisé de le voir. + +--Ma troisième objection, poursuivit-il, est peut-être la plus forte. Il +va falloir utiliser ce garçon dès demain sans avoir eu le loisir de le +disposer à son rôle, sans l'avoir préparé. S'il allait être honnête, par +hasard!... Si à tes propositions les plus éblouissantes, il répondait +par un non bien ferme et bien catégorique!... + +A son tour, M. Mascarot se leva. + +[Illustration: Mademoiselle, debout auprès d'un pilier, causant avec un +jeune homme.] + +--Cette supposition, déclara-t-il du ton le plus dégagé, n'est pas +admissible. + +--Pourquoi? + +--Parce que, docteur, lorsque Tantaine, après avoir trié ce garçon entre +mille, nous l'a amené, il l'avait étudié. Tu ne l'as donc pas étudié, +lorsque je le faisais poser pour toi? Il est plus faible et plus volage +qu'une femme, vaniteux comme un faiseur de romans qu'il est, dévoré de +convoitises et honteux d'être pauvre. Va, entre mes mains, il prendra +telle forme que je voudrai, comme la cire sous les doigts du modeleur. +Ce qu'il faudra qu'il soit, il le sera. + +M. Hortebize ne voulait pas discuter. + +--Es-tu sûr, dit-il simplement, que Mlle Flavie ne soit pour rien +dans ton choix? + +--Sur cet article, répondit le placeur, tu me permettras de ne pas +m'expliquer... + +Il s'interrompit prêtant l'oreille. + +--On a frappé, je crois, fit-il, écoute... + +Le bruit s'étant renouvelé, le docteur s'apprêtait à s'esquiver, M. +Mascarot le retint. + +--Reste, dit-il, c'est Beaumarchef. + +Et au lieu de répondre, il appuya le doigt sur un timbre de +vermeil,--encore un présent, sans doute,--qui brillait au milieu de ses +paperasses. + +Le digne placeur ne s'était pas trompé. + +L'ancien sous-off, il aimait à se qualifier ainsi lui-même, parut +presque aussitôt. + +D'un air moitié respectueux, moitié familier, il salua militairement--la +main au front, le coude à la hauteur de l'oeil,--le docteur d'abord, +puis son associé qu'il appelle son patron. + +--Eh bien! Beaumar, lui demanda gaîment le docteur, nous buvons donc +toujours des petits verres? + +L'ex-sous-off,--fait prodigieux--rougit autant qu'une fillette prise par +sa maman le doigt dans le pot aux confitures. + +--Oh!... si peu, monsieur le docteur, répondit-il modestement, si +peu!... + +--Trop encore, Beaumar, beaucoup trop, penses-tu que je ne le vois pas? +Mais regarde donc ton teint, malheureux, ton nez, tes paupières +enflammées!... + +--Cependant, monsieur le docteur, je vous assure... + +--Si ce n'était que cela, encore! Mais tu sais ce que je t'ai dit: tu es +menacé d'un asthme. Quand tu feras: non, avec ta tête, c'est comme cela. +Vois comme tu es essoufflé, examine les mouvements des muscles +pectoraux, décélant une obstruction du poumon... + +--C'est que j'ai couru, monsieur le docteur. + +Mais cette consultation ne pouvait être du goût de M. Mascarot. + +--Si Beaumar est hors d'haleine, interrompit-il, c'est qu'il a dû jouer +des jambes. Il avait à réparer une inexcusable ineptie. Voyons ton +expédition, Beaumar? + +L'ancien sous-officier aimait bien mieux cela que les observations +taquines du docteur Hortebize. + +--Nous la tenons, patron! répondit-il d'un air triomphant. + +--Ce n'est pas malheureux. + +--Qui tenez-vous? interrogea le docteur. + +D'un doigt placé sur sa bouche, M. Mascarot fit à son ami un signe +d'intelligence, et, d'un ton leste qui ne lui est pas habituel, il +répondit: + +--Caroline Schimer, une ancienne servante de l'hôtel de Champdoce, qui a +un petit renseignement à me donner. Continue, Beaumar, comment +l'avez-vous rattrapée? + +--Grâce à une idée qui m'est venue, patron. + +--Peste! si tu te mets à avoir des idées, maintenant. + +Le sieur Beaumarchef se rengorgea. + +--C'est comme cela, répondit-il. En sortant de la maison, avec +Toto-Chupin, je me suis dit: notre gaillarde a dû remonter la rue, mais +il est impossible qu'elle soit allée jusqu'au boulevard sans entrer chez +un marchand de vins. + +--Bien raisonné! approuva le docteur. + +--En conséquence, Toto et moi, nous avons examiné tous les débits devant +lesquels nous passions. Bien nous en a pris. Arrivés rue du +Petit-Carreau, nous avons aperçu notre Caroline chez un marchand de +tabac qui vend des liqueurs. + +--Et Toto a pris la piste! + +--C'est-à-dire, patron, qu'il a juré qu'il marcherait dans son ombre +jusqu'à ce qu'on lui crie: assez! De plus, il nous fera parvenir un +rapport tous les jours. + +M. Mascarot se frottait les mains. + +--Bonne revanche! prononça-t-il. Beaumar, je suis content de toi. + +Le compliment parut enchanter l'ancien sous-officier. Il s'essuya le +front, mais ne se retira pas. + +--Ce n'est pas tout, patron, commença-t-il. + +--Quoi encore? + +--J'ai rencontré en bas La Candèle, qui revenait de la place du +Petit-Pont, vous savez?... + +--Ah!... qu'a-t-il vu? + +--Il a vu la jeune personne s'envoler dans un coupé à deux chevaux. +Naturellement, il l'a suivie. Elle est maintenant installée rue de +Douai, dans un appartement qui est tout ce qu'on peut voir de plus +splendide, a dit le concierge. Ah! patron, il paraît qu'elle est +supérieurement jolie, cette jeune personne! La Candèle était comme un +fou, en en parlant. Il prétend qu'elle a des yeux!... Oh! mais des +yeux... à faire descendre un homme de l'impériale d'un omnibus. + +A cette description, le regard du docteur pétilla. + +--C'est donc vrai, demanda-t-il, ce que nous a conté ce vieux roquentin +de Tantaine? + +Mais ce n'est pas l'austère placeur qui s'arrête jamais aux bagatelles. + +--C'est vrai, répondit-il en fronçant le sourcil, et cela prouve, +Hortebize, la justesse de ton objection de tout à l'heure. Oui, c'est un +danger qu'une fille si furieusement belle, que tout le monde la +remarque. Poussé par elle, le jeune idiot qui l'a enlevée pourrait bien +devenir très gênant. + +M. Beaumarchef osa toucher le bras de son patron, il était en veine; une +idée lui venait encore. + +--S'il ne s'agit que de se débarrasser du petit crevé, dit-il, ce n'est +pas bien difficile. + +--Comment? + +Au lieu de répondre, l'ancien sous-officier tomba en garde, fit deux +appels du pied et se fendit en criant d'un ton de prévôt de régiment: + +--Une, deux!... Du liant, donc!... Une, deux, dégagez, filez droit!... +Et voilà. + +--Une querelle de Prussien, murmura le placeur, un duel!... La fille ne +nous en resterait pas moins sur les bras. D'ailleurs, les moyens +violents me répugnent, ils sont compromettants. + +Il réfléchit un moment, puis, relevant lentement ses lunettes, il +chercha des yeux les yeux du docteur. Quand il les eût rencontrés: + +--Que n'avons-nous, fit-il en donnant à chaque mot une valeur +particulière, que n'avons-nous à nos ordre une bonne épidémie? Suppose, +docteur, cette belle fille atteinte de la petite vérole!... La voilà +défigurée. + +Ce fut autour du docteur de se recueillir. + +--En l'état de la science, répondit-il enfin, on peut donner un coup +d'épaule à l'épidémie. Mais après? Rose défigurée n'en sera que plus +acharnée après Paul. La ténacité d'une femme croit en raison de sa +laideur. + +--Ceci est à examiner, dit M. Mascarot. En attendant, il doit y avoir +quelque mesure à prendre, pour écarter tout danger immédiat. Voyons, +Beaumar, je t'ai dit ces jours-ci de préparer le dossier de ce Gandelu, +qu'elle est sa situation? + +--Il est criblé de dettes, patron, mais ses créanciers le ménagent à +cause d'un héritage prochain; Clichy, d'ailleurs n'existe plus. + +L'honorable placeur haussa les épaules. + +--Tu n'es qu'un sot, Beaumar, interrompit-il. Un gaillard de la trempe +de ce Gaudelu, endetté et amoureux d'une fille comme Rose, donnera tête +baissée dans tous les traquenards. Il est impossible que parmi ses +créanciers il n'y ait pas deux ou trois de nos gens prêts à agir selon +mes volontés. Étudie cela, tu me rendras réponse ce soir. Et sur ce... +laisse-nous. + +Une fois seuls, les deux amis restèrent assez longtemps enfoncés dans +leurs réflexions. L'instant était décisif. Ils étaient maîtres encore de +leurs résolutions, mais ils savaient qu'une première démarche les +engagerait irrémissiblement. Or, ils étaient assez forts, l'un et +l'autre, pour regarder bien en face et pour mesurer le péril. + +L'éternel sourire du docteur Hortebize, pâlissait, et c'est d'une main +fiévreuse qu'il tracassait son médaillon. + +B. Mascarot le premier domina la torpeur qui l'envahissait. + +--Assez de réflexions, fit-il, fermons les yeux et marchons... Tu as +entendu les promesses du marquis de Croisenois? Il se donne à notre +oeuvre, mais non sans conditions. Pour lui comme pour nous, il faut +qu'il soit le mari de Mlle de Mussidan. + +--C'est un mariage qui n'est pas fait. + +--Mais qui se fera, puisque nous le voulons. Et la preuve, c'est +qu'avant deux heures, les projets de mariage qui existent entre Mlle +Sabine et le baron de Breulh-Faverlay seront rompus. Nous tenons le +comte et la comtesse de Mussidan, n'est-ce pas?... + +Le docteur, tant bien que mal, étouffa un gros soupir. + +--Vrai! murmura-t-il, je comprends les scrupules de Catenac. Ah! si +comme lui j'avais un million!... + +Pendant ces dernières phrases, B. Mascarot, allant et venant de son +cabinet à sa chambre à coucher, remplaçait par sa tenue de ville son +costume d'intérieur. Quand il eut terminé: + +--Es-tu prêt? demanda-t-il au docteur. + +--Il le faut bien! + +--Partons alors. + +Et, entrebâillant la porte de son cabinet, B. Mascarot cria: + +--Beaumar, une voiture! + + + + +IV + + +S'il est à Paris un quartier privilégié, c'est assurément celui qui se +trouve compris entre la rue du Faubourg-Saint-Honoré d'un côté, et la +Seine de l'autre, qui commence à la place de la Concorde et finit à +l'avenue du bois de Boulogne. + +Dans ce coin béni de la grande ville, les millionnaires s'épanouissent +naturellement, comme les rhododendrons à certaines altitudes. + +Aussi, que de somptueuses demeures, avec leurs vastes jardins, leurs +massifs fleuris, leurs pelouses toujours vertes, leurs grands arbres +peuplés de merles familiers, de rossignols et de fauvettes! + +Mais, entre tous ces riants hôtels que lorgne le passant, il n'en est +pas de plus souhaitable que l'hôtel de Mussidan, la dernière oeuvre de +ce pauvre Sévair, mort à la peine, le jour où on reconnaissait enfin son +mérite. + +Bâti au milieu de la rue de Matignon, entre une grande cour sablée et un +jardin ombreux, l'hôtel de Mussidan a un aspect somptueux qui n'exclut +pas l'élégance. + +Peu de sculptures autour des fenêtres et le long des corniches, pas de +bariolages sur la façade. Un perron de marbre à double rampe, protégé +par une légère marquise, conduit à la grande porte. + +Lorsque le matin, vers sept heures, on passe devant la grille, le +mouvement des domestiques dans la cour trahit la grande et riche maison. + +C'est le carosse de cérémonie qu'on remise, ou le phaéton de monsieur le +comte, ou le coupé plus simple que prend madame la comtesse lorsqu'elle +court aux emplettes. + +Cette bête de race, dont on lustre si soigneusement la robe, c'est +Mirette, la favorite que monte parfois avant le déjeuner Mlle Sabine. + +C'est à quelques pas de cette belle demeure, au coin de l'avenue de +Matignon, que le placeur et son digne ami firent arrêter leur voiture. +Ils descendirent, payèrent le cocher et remontèrent la rue. + +B. Mascarot avait arboré son plus grand air. Avec ses vêtements noirs, +sa cravate éblouissante de blancheur et ses lunettes, on l'eût pris +aisément pour quelque grave magistrat. + +Le docteur, lui, en route, s'était fait une raison, et s'il était très +pâle encore, sa physionomie était redevenue souriante comme +d'ordinaire. + +--Prenons nos dernières dispositions, disait le placeur, tu es reçu chez +M. et Mme de Mussidan, tu es presque de leurs amis. + +--Oh!... de leurs amis, non. Un simple guérisseur, n'ayant pas eu +l'avantage d'avoir eu un aïeul aux croisades, n'existera jamais pour un +Mussidan. + +--Enfin, la comtesse te connaît, elle ne s'épouvantera pas dès que tu +ouvriras la bouche, elle ne criera pas à l'assassin. En te retranchant +derrière un coquin quelconque, tu peux même, à ses yeux, sauver ta +réputation. Moi je me charge de parler au comte. + +--Hum!... fit le docteur, méfie-toi. Ce cher comte est affreusement +violent. Il est homme, au premier mot malsonnant, à te jeter par la +fenêtre. + +M. Mascarot eût un geste de défi. + +--J'ai de quoi le mater, dit-il. + +--N'importe!... Tiens-toi sur tes gardes. + +Les deux amis passaient alors devant l'hôtel de Mussidan, et le docteur +en expliqua brièvement la disposition intérieure; puis, ils +poursuivirent leur route. + +--A moi le mari, disait B. Mascarot, à toi la femme. Du comte, j'obtiens +qu'il retire sa parole à M. de Breulh-Faverlay, mais je ne prononce pas +le nom du marquis de Croisenois. Toi, au contraire, tu poses carrément +la candidature Croisenois et tu glisses sur le Breulh-Faverlay. + +--Sois sans inquiétude, mon thème est fait, je saurai me tenir. + +--C'est là, cher docteur, qu'est le beau de notre affaire. Le mari +s'inquiétera surtout à l'idée de sa femme. La femme sera très occupée de +la pensée de son mari. Quand, après nous avoir vus, ils se trouveront +ensemble, le premier qui abordera la question ne sera pas peu surpris de +voir l'autre abonder dans son sens. + +Ce résultat parut assez comique au docteur pour lui arracher un sourire. + +--Et comme nous allons agir sur chacun d'eux par des moyens différents, +dit-il, jamais ils ne se douteront de rien!... Décidément, ami +Baptistin, tu es encore plus ingénieux qu'on ne croit. + +--Bien!... bien!... tu me feras des compliments après le succès. + +Ils venaient de s'engager dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, et de +l'autre côté de la rue on apercevait un café. M. Mascarot s'arrêta. + +--Tu vas, dit-il, docteur, entrer dans ce café, pendant que je ferai la +course que tu sais. En repassant je te préviendrai. Si c'est: oui, je me +présenterai le premier chez le comte, toi, un quart d'heure après moi, +tu demanderas la comtesse. + +Quatre heures sonnaient, lorsque ces honorables associés se séparèrent +en donnant une poignée de main. + +Le docteur Hortebize avait gagné le café indiqué. + +B. Mascarot continua à remonter le faubourg Saint-Honoré. Ayant dépassé +la rue du Colysée, il s'arrêta devant la boutique d'un marchand de vin +et entra. + +Le patron de cet établissement bien connu, il faudrait dire célèbre, +dans le quartier, n'a pas jugé convenable de mettre son nom au-dessus de +sa boutique. On l'appelle le père Canon. + +Le vin qu'il sert aux passants, à son comptoir d'étain, ne vaut pas le +diable, il le confesse sans pudeur; mais il tient en réserve, pour sa +nombreuse clientèle, composée uniquement de domestiques du voisinage, un +certain Mâcon qui a causé plus d'un congé immédiat. + +En voyant entrer chez lui un personnage d'apparence sévère, le père +Canon daigna se déranger. En France, le pays du rire, une mine grave est +le meilleur des passeports. + +--Monsieur désire quelque chose? demanda le marchand de vin. + +--Je voudrais, répondit le placeur, parler à M. Florestan. + +--De chez le comte de Mussidan, sans doute? + +--Précisément, il m'a donné rendez-vous ici. + +--Et il s'y trouve, monsieur, dit le père Canon; seulement il est en bas +dans la salle de musique; je cours le chercher. + +--Oh! inutile, ne vous dérangez pas, je descends. + +Et, sans attendre une réponse, B. Mascarot se dirigea vers l'escalier +d'une cave, dont l'entrée s'apercevait au fond de la boutique. + +--Il me semble maintenant, murmura le père Canon, que j'ai déjà vu cet +homme de loi qui connaît les êtres de ma maison. + +L'escalier n'était ni trop noir ni trop raide, et de plus il était orné +d'une rampe. + +M. Mascarot descendit une vingtaine de marches et arriva à une porte +matelassée qu'il tira. + +Aussitôt, de même que le gaz d'un ballon se précipite par une fissure, +des sons étranges, formidables, effroyables, s'élancèrent par cette +issue. + +Le placeur ne sembla ni effrayé ni surpris. + +Il descendit trois marches encore, poussa une autre porte, matelassée +comme la première, et se trouva sur le seuil d'une vaste pièce voûtée, +disposée comme celle d'un café, éclairée au gaz, avec des tables et des +chaises tout autour. Plusieurs consommateurs y buvaient du fameux vin de +Mâcon. + +Au milieu de la salle, deux hommes en bras de chemise soufflaient, +jusqu'à en être cramoisis, dans des trompes à la Dampierre, entourées du +galon vert traditionnel. + +[Illustration:--Monsieur le comte, souvenez-vous de Montlouis!...] + +Près d'eux, un très vieux bonhomme, chaussé de grandes guêtres de cuir +montant au-dessus du genou, ayant une ceinture de cuir fauve à plaque +armoriée sur un gilet rouge, sifflait l'air que s'efforçaient de +reproduire les joueurs de trompe. + +Le silence se fit dès que parut M. Mascarot, qui, son chapeau à la main, +saluait poliment à la ronde. + +--Eh!... c'est le papa Mascarot, s'écria un jeune homme à beaux favoris, +portant culotte courte et bas blancs bien tirés. Arrivez donc, je vous +attendais si bien que voici un verre propre pour vous. + +M. Mascarot, sans se plus faire prier, alla prendre place à la table, +trinqua, but et fit claquer sa langue en signe de satisfaction. + +--Comme cela, reprit le jeune homme, qui n'était autre que Florestan, le +père Canon vous a dit que j'étais à la salle de musique. Hein!... on est +bien ici. + +--Admirablement. + +--Vous nous voyez en train de prendre notre petite leçon. La police vous +savez, ne veut pas qu'on joue de la trompe à Paris. Alors, savez-vous ce +qu'a fait le père Canon? Il nous a installé dans cette cave. On peut y +souffler tant qu'on veut, personne au-dehors n'entend rien. L'air vient +par les deux tuyaux que vous voyez. + +Les deux élèves ayant repris leur leçon, Florestan était obligé de se +faire un porte-voix de ses deux mains, et de crier de toutes ses forces. + +--Ce vieux-là, poursuivait-il, est un ancien piqueur du duc de +Champdoce. Ah! quel professeur! Il n'a pas son pareil pour la trompe! +Tel que vous me voyez, je n'ai que vingt leçons, et je vais déjà très +bien. Il faut dire que j'ai, à ce qu'il paraît, une embouchure comme on +n'en voit guère. Tenez, voulez-vous que je vous sonne un débuché, un +bien-aller, un changement?... + +M. Mascarot eut peine à dissimuler un mouvement d'épouvante. + +--Merci! cria-t-il, un jour que j'aurai le temps, je serai ravi de vous +entendre; mais aujourd'hui, je suis un peu pressé et je voudrais vous +parler. + +--A vos ordres! Mais j'y songe, ici vous ne serez peut-être pas très +bien pour causer, montons, nous demanderons un cabinet. + +Si les «cabinets de société» du père Canon ne sont pas précisément +somptueux, ils ont l'inestimable mérite d'être discrets. + +Bien que séparés par de minces cloisons de verre rayé, rarement ils +laissent s'évaporer les confidences qui s'y échangent, confidences, dont +les «maîtres» sont l'éternel sujet. + +--Ah! ils en conteraient de belles, ces cabinets, s'ils pouvaient +parler!... + +Ainsi disait Florestan, en prenant place en face de M. Mascarot à une +petite table que le père Canon venait de charger d'une bouteille et de +deux verres. + +--Je le crois, approuva le digne placeur, mais ce n'est point de cancans +qu'il s'agit. Si je t'ai fait demander un rendez-vous par Beaumar, +c'est que tu es en position de me rendre un petit service. + +--A vos ordres. + +--En ce cas, nous y reviendrons. Commençons par parler de toi. Comment +te trouves-tu chez ton comte de Mussidan? + +Une outrageante familiarité est un des traits distinctifs de B. +Mascarot. Il ne saurait s'empêcher de tutoyer ses clients. Il ignore +sans doute qu'au mépris d'un homme pour ses semblables, on peut presque +toujours juger de quel mépris lui-même est digne. + +Cependant, ce tutoiement n'offusquait nullement Florestan. + +--Je suis très mal, répondit-il, chez ce noble de malheur, si mal que +j'ai déjà demandé à Beaumarchef de me chercher une autre condition. + +--C'est à n'y pas croire. Tous mes renseignements affirment que le +service du comte est très doux, et ton prédécesseur... + +--Merci!... interrompit le domestique avec une grimace significative, je +voudrais vous y voir. D'abord, il est rat!... + +D'un mouvement éloquent, l'honorable placeur blâma ce vilain défaut. + +--Ensuite, continua Florestan, il est plus soupçonneux qu'un chat. +Jamais rien à la traîne, pas une lettre, pas un cigare, pas un louis. La +moitié de sa vie se passe à ouvrir et à fermer ses serrures, et il dort +avec ses clés sous son oreiller. + +--J'avoue qu'une telle méfiance est singulièrement blessante. + +--N'est-ce pas? Ajoutez à cela qu'il est d'une violence terrible. Pour +un rien, les yeux lui sortent de la tête. On dirait toujours qu'il va +vous tuer ou vous battre, pour le moins. Moi, d'abord, il me fait peur. + +Ce portrait, après l'avertissement du docteur, devait donner à réfléchir +à B. Mascarot. + +--Le comte est-il donc toujours ainsi? demanda-t-il. + +--Les jours ordinaires, oui. Il est pire quand il a beaucoup joué ou +beaucoup bu. Et Dieu sait s'il s'en fait faute. Il ne rentre jamais +avant quatre heures du matin, quand il rentre toutefois. + +--Diable! cette conduite ne doit guère être du goût de la comtesse. + +Florestan éclata de rire, jugeant l'observation naïve. + +--Madame!... fit-il. Elle se soucie bien de monsieur, en vérité. Souvent +ils sont des semaines sans se voir. Cette femme-là, pourvu qu'elle +dépense, elle est contente. Aussi, il faut voir les créanciers chez +nous. + +--Cependant M. et Mme de Mussidan sont très riches. + +--Énormément riches, papa Mascarot, immensément. Ce qui n'empêche pas +qu'il y a des moments où il n'y a pas cent sous à l'hôtel. Alors, madame +est comme une tigresse, elle envoie emprunter à toutes ses amies, +n'importe quoi, cent francs, vingt francs, dix francs... et on les lui +refuse. + +--C'est humiliant. + +--A qui le dites-vous? Cependant, quand il faut absolument une grosse +somme, c'est au duc de Champdoce que madame s'adresse. Oh!... celui-là, +il ne dit jamais non. Et elle ne lui en écrit pas long, allez. + +M. Mascarot daigna sourire. + +--On dirait, fit-il, que tu sais ce que la comtesse écrit. + +--Dame! vous comprenez, on aime à savoir ce qu'on porte. Elle dit +simplement: «Mon ami, j'ai besoin de tant...» et il paie sans rechigner. +Il faut, voyez-vous, qu'il y ait eu quelque chose entre eux. + +--D'après cela, je le croirais. + +--Parbleu!... Aussi qu'arrive-t-il? Quand monsieur et madame se trouvent +ensemble, c'est pour se disputer. Et quelles disputes!... Dans les +ménages d'ouvriers, quand le mari a un peu bu, il cogne et la femme +crie. Mais ce n'est rien. On se couche là-dessus, on s'embrasse sur les +bleus et tout est dit. Tandis qu'eux, papa Mascarot, je les ai entendus +se dire froidement de ces choses qu'on ne peut pas pardonner... + +A l'air distrait dont le brave placeur écoutait ces détails, on eut pu +croire qu'il les connaissait. + +--Comme cela, fit-il, je ne vois, dans la maison, que Mlle Sabine +dont le service ne soit pas désagréable. + +--Oh! elle, il n'y a rien à lui reprocher, elle est bonne, pas +regardante, polie. + +--De telle sorte que son prétendu, M. de Breulh-Faverlay, sera un très +heureux mari. + +--Heureux, c'est selon. Le mariage n'est pas fait. D'ailleurs... + +Florestan s'interrompit comme s'il eût été pris d'un scrupule soudain. + +Il promena son regard autour du cabinet, pour bien s'assurer que nul ne +pouvait l'entendre, et c'est à voix basse, de l'air le plus mystérieux, +qu'il continua: + +--D'ailleurs, Mlle Sabine, je peux bien vous confier cela, à vous, a +toujours été abandonnée à elle-même, elle est libre autant que le serait +un garçon... Enfin, vous m'entendez. + +B. Mascarot était subitement devenu fort attentif. + +--Bah!... fit-il, Mlle Sabine aurait un amoureux? + +--Tout juste. + +--Impossible!... mon garçon. Et même, tiens, laisse-moi te le dire, tu +as tort de répéter des suppositions malveillantes. + +Cette simple observation parut indigner le discret domestique. + +--Des suppositions!... fit-il. Jamais... On sait ce qu'on sait. Si je +parle de l'amoureux, c'est que je l'ai vu, de mes yeux, non pas une, +mais deux fois. + +A la façon dont le bon placeur tracassa ses lunettes, Beaumarchef eût +reconnu qu'il était intéressé au plus haut point. + +--Vraiment! dit-il. Conte-moi donc cela. + +--Eh bien!... La première fois, c'était à l'église, un matin, que +mademoiselle était allée seule faire, soi-disant, ses dévotions. Tout à +coup le temps se met à la pluie, et Modeste, la femme de chambre, me +prie d'aller porter un parapluie. Bon, je pars, j'arrive. En entrant, +qu'est-ce que je vois? Mademoiselle debout, près du bénitier, causant +avec un jeune homme. Naturellement, je ne me montre pas, j'observe. + +--C'est là ce que tu appelles être sûr? + +--Positivement, et vous ne douteriez pas, si vous aviez vu de quels yeux +ils se regardaient. + +--Comment était ce jeune homme? + +--Très bien: de ma taille à peu près, parfaitement mis, ayant l'air pas +commode et même un peu extraordinaire. + +--Passe à la seconde fois. + +--Oh! c'est toute une histoire. Cette fois, on me charge d'accompagner +mademoiselle chez une de ses amies, qui demeure rue Marbeuf. Très bien. +Mais voilà qu'au coin de l'avenue mademoiselle me fait signe +d'approcher. J'approche.--«Tenez, Florestan, me dit-elle, j'oubliais la +lettre que voici, courez la jeter à la poste. Je vous attends ici.» + +--Et tu as lu cette lettre? + +--Moi, jamais. Je me dis: «Mon bonhomme, on veut t'éloigner, c'est qu'il +y a quelque chose; il faut rester.» En effet, au lieu de courir à la +poste, je me cache derrière un arbre et j'attends. J'avais à peine +disparu que je vois avancer, qui? mon particulier de l'église. Si +changé, par exemple, que j'ai eu de la peine à le reconnaître. Il était +vêtu comme un ouvrier, avec un pantalon de toile et une grande blouse +pleine de plâtre. Ils ont bien causé dix minutes. Mademoiselle lui a +remis quelque chose qui m'a paru être une photographie. Et voilà!... + +La bouteille de Mâcon était vide. Florestan allait frapper pour en +demander une autre. B. Mascarot l'arrêta. + +--Non, non, prononça-t-il, l'heure s'avance, et il faut que je te dise +quel service j'attends de toi. Le comte de Mussidan est chez lui en ce +moment? + +--Ne m'en parlez pas; voici deux jours qu'à la suite d'une chute de rien +dans l'escalier, il ne sort pas. + +--Eh bien!... mon garçon, j'ai absolument besoin de parler à ton patron. +Si je lui faisais passer ma carte, il ne me recevrait pas, j'ai compté +sur toi pour m'introduire près de lui. + +Florestan resta bien une bonne minute sans répondre. + +--C'est raide, fit-il enfin, ce que vous me demandez là. Il n'aime pas +les visites improvisées, le patron, et il est bien capable de me fourrer +à la porte. Mais bast! puisque je veux le quitter, je me risque. + +Déjà M. Mascarot était debout. + +--Nous ne pouvons arriver ensemble, dit-il. File, je vais régler ici, +et, dans cinq minutes, je me présenterai. Surtout, n'aie pas l'air de me +connaître. + +--Soyez tranquille!... Et, vous savez, cherchez-moi une bonne place. + +Ainsi qu'il était convenu, l'honnête placeur paya, puis passa au café +prévenir le docteur Hortebize. + +Et quelques instants plus tard, Florestan, de sa plus belle voix, +annonçait à son maître: + +--M. Mascarot. + + + + +V + + +Il est certain que B. Mascarot, directeur d'une agence de placement, +sise rue Montorgueil,--pour employer ses expressions--est doué d'un +prodigieux aplomb. + +Son esprit audacieux a si souvent parcouru le champ inexploré de toutes +les probabilités, qu'il n'est rien qui puisse le prendre au dépourvu. + +Tant de fois, par la pensée, il s'est placé au milieu des circonstances +les plus invraisemblables, que la réalité ne saurait avoir de surprises +pour lui. + +Quoi qu'il advienne, il est en garde naturellement. + +Lui-même aime à se comparer à ces écuyers habiles qui, ayant longtemps +monté des chevaux dressés à jeter bas leur cavalier, peuvent, sans +crainte d'être désarçonnés, enfourcher n'importe quelle monture. + +Cet orgueil est légitime et même justifié par des faits indiscutables. +B. Mascarot a fait ses preuves. + +Néanmoins, pendant qu'il gravissait les marches du magnifique escalier +de l'hôtel de Mussidan, éclairé, car la nuit était venue, par des +lanternes d'une richesse extrême, l'intrépide placeur--lui-même, +quelques heures plus tard, l'avouait au docteur--sentait ses jambes +fléchissantes et cotonneuses. + +Son coeur battait plus vite et sa salive s'épaississait autour de sa +langue, lorsque Florestan, après lui avoir fait traverser une +antichambre à divans de velours, l'introduisit dans la bibliothèque, une +pièce très vaste, du goût le plus sévère. + +A ce nom trivial de Mascarot, qui éclatait là plus dissonnant qu'un +juron d'ivrogne dans une chambrette de jeune fille, M. de Mussidan leva +vivement la tête. + +Le comte était établi au fond de la pièce, et il lisait à la lueur des +quatre bougies d'un candélabre d'un merveilleux travail. + +Laissant tomber son journal sur ses genoux, il posa son binocle sur son +nez et considéra d'un air profondément surpris le placeur, qui, le +chapeau à la main, la bouche en coeur, l'échine en cerceau, s'avançait +balbutiant d'inintelligibles excuses. + +Cet examen sommaire ne lui apprenant rien, M. de Mussidan se leva à +demi, et demanda: + +--Vous désirez, monsieur?... + +--Monsieur le comte, répondit B. Mascarot, daignera m'excuser si, +n'ayant pas l'honneur d'être connu de lui, j'ai osé... je me suis +permis... + +D'un geste brusque et impérieux, le comte lui coupa la parole. + +--Attendez! + +Cette fois, il se leva tout à fait, alla tirer violemment un des cordons +de sonnette qui pendait de chaque côté de la cheminée, et revint prendre +place dans son fauteuil. + +B. Mascarot, demeurait toujours au milieu de la bibliothèque, muet, un +peu interdit, se demandant, car cela entrait dans ses prévisions, si on +allait le faire reconduire jusqu'à la grille. + +Il s'était bien écoulé une minute lorsque, la porte s'ouvrant, le fidèle +domestique qui avait introduit «son placeur» parut. + +--Florestan, lui dit le comte du ton le plus calme, voici la première +fois que vous vous permettez de faire entrer quelqu'un ici, sans que je +vous en aie donné l'ordre. Si cela vous arrivait une seconde fois, vous +quitteriez mon service. + +--Je puis assurer à monsieur le comte... + +--Vous voilà prévenu, il suffit. + +Durant cette minute d'attente, pendant ce colloque rapide, B. Mascarot +étudiait le comte avec toute l'intensité d'attention que communique un +intérêt personnel en jeu. + +M. le comte Octave de Mussidan ne ressemblait en rien à l'homme qu'on se +serait imaginé après avoir entendu les histoires de Florestan. + +Déjà, du temps de Montaigne, il ne fallait se fier qu'à demi au portrait +d'un maître tracé par ses serviteurs. + +Le comte, qui avait alors cinquante ans à peine, en paraissait bien +soixante. D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, il était desséché +plutôt que maigre. Ses cheveux sur son crâne étaient rares, et ses +favoris, qu'il portait fort longs, étaient complètement blancs. Les +chagrins ou les passions de sa vie s'accusaient en rides profondes sur +sa figure tourmentée. L'expression amère encore plus que hautaine de sa +physionomie trahissait l'homme qui, ayant bu l'existence jusqu'à la lie, +ne souhaite plus que briser la coupe. + +Tels on se réprésente ces lords orgueilleux de l'Angleterre, qui ne +vivent plus que par les excitations de la tribune ou la fièvre de leur +ambition. + +Florestan sorti, M. de Mussidan se retourna vers l'intrus, et du même +ton glacial, dit: + +--Expliquez-vous maintenant, monsieur. + +M. Mascarot s'est des centaines de fois, exposé à des réceptions +fâcheuses, mais jamais il n'avait été reçu ainsi. + +Blessé dans sa vanité, car il est vaniteux comme tous ceux qui exercent +un pouvoir occulte, il ressentit contre M. de Mussidan le plus violent +mouvement de colère. + +--Misérable grand seigneur! pensa-t-il, nous verrons bien si tu seras +aussi fier tout à l'heure. + +Mais son visage ne trahit rien de ses pensées. Son attitude resta +servile, son sourire bassement obséquieux. + +--Monsieur le comte, commença-t-il, ne peut me connaître, et il me +permettra de prendre la liberté de me présenter moi-même. Monsieur le +comte a entendu mon nom. Pour ce qui est de ma profession, je suis +placeur et aussi agent d'affaires, quand l'occasion se présente. + +La volonté, la pratique, ont donné aux imitations de M. B. Mascarot une +perfection si rare, que son humilité, son ton de miel, trompèrent +absolument son interlocuteur. + +M. de Mussidan n'eut pas un soupçon, pas un pressentiment, il ne devina +pas sous ces lunettes bleues des regards menaçants. + +--Ah! vous êtes agent d'affaires, dit-il d'un air ennuyé. Ce sont alors +mes créanciers qui vous envoient vers moi, monsieur... + +--Mascarot, monsieur le comte. + +--Mascarot, soit! Eh bien! monsieur Mascarot, ces gens-là sont absurdes, +je le leur ai souvent répété. Comment sont-ils assez ridicules pour +donner signe de vie, lorsque je ne chicane jamais sur le total d'une +facture, quand je paye sans sourciller des intérêts extravagants? Ils +savent qu'ils ne peuvent manquer d'être payés, n'est-il pas vrai? Ils +n'ignorent pas que je suis riche, ils ont dû vous le dire. C'est vrai: +j'ai une fortune territoriale des plus considérables. Si jusqu'ici je +n'ai voulu ni vendre, ni emprunter, c'est que cela m'a convenu ainsi. +Emprunter est ridicule, quand on ne se suffît pas avec ses revenus. On +se grève d'intérêts qui s'accumulent et qui conduisent tout doucement à +l'expropriation, qui est la ruine. Le Crédit foncier me donnerait un +million demain, rien que de mes terres du Poitou, je n'en veux pas. + +[Illustration: Il épaule, ajuste et fait feu.] + +La preuve que B. Mascarot avait bien recouvré son sang-froid, c'est +qu'au lieu de chercher à ramener le comte à la question qui avait décidé +sa démarche, il le laissait dire, écoutant bien attentivement, songeant +à mettre à profit ce qu'il entendait. + +--Ce que je vous dis là, reprit le comte, rapportez-le textuellement aux +gens dont vous êtes l'ambassadeur. + +--Je demanderai pardon à monsieur le comte, mais... + +--Mais quoi? + +--Je me permettrai... + +--Ne vous permettez rien, ce serait inutile. Ce que j'ai promis, je le +tiendrai. Le jour où il me faudra doter ma fille, je liquiderai ma +situation, pas avant. Seulement, je veux bien ajouter qu'il ne +s'écoulera pas beaucoup de temps avant qu'elle épouse M. de +Breulh-Faverlay. J'ai dit. + +Ce «j'ai dit» signifiait on ne peut plus clairement: «Retirez-vous!» + +Pourtant M. Mascarot ne bougea pas. D'un geste prompt comme celui d'un +maître d'armes rajustant son masque, il ajusta ses lunettes sur son nez, +et c'est sans tremblement dans la voix qu'il lui dit: + +--Eh bien, monsieur le comte, c'est justement ce mariage qui m'amène. + +Positivement, M. de Mussidan crut avoir mal entendu. + +--Vous dites? interrogea-t-il. + +--Je dis, insista le placeur, que je suis envoyé vers vous, monsieur le +comte, au sujet du mariage de M. de Breulh et de Mlle Sabine. + +Lorsqu'ils parlaient de la violence du caractère de M. de Mussidan, ni +le docteur ni Florestan n'exagéraient. + +En entendant le nom de sa fille prononcé par ce louche agent d'affaires, +il devint fort rouge et un éclair de colère brilla dans ses yeux. + +--Sortez! dit-il d'un ton bref. + +Ce n'était certes pas l'intention du digne placeur. + +--Il s'agit de choses importantes, monsieur le comte, prononça-t-il. + +Cette insistance était faite pour exaspérer M. de Mussidan. + +--Ah! vous vous obstinez à rester! cria-t-il. + +Et en même temps, assez péniblement à cause de sa jambe malade, il se +leva pour aller à la sonnette. + +Mais B. Mascarot avait deviné le mouvement. + +--Prenez garde, fit-il, si vous sonnez, vous vous en repentirez toute +votre vie. + +Cette menace parut transporter de fureur M. de Mussidan. Laissant la +sonnette, il saisit une canne déposée près de la cheminée et il allait +châtier l'insolent, quand celui-ci, sans rompre d'une semelle, de la +voix la plus ferme dit: + +--Des violences, monsieur le comte, souvenez-vous de Montlouis!... + +Lorsqu'aux prudentes recommandations du docteur Hortebize, B. Mascarot +répondait: «sois tranquille, je sais comment mater le comte,» c'est à +peine s'il avait conscience de son pouvoir. + +A ce nom de Montlouis, M. de Mussidan devint plus blanc que sa chemise +et se recula, laissant échapper la canne dont il s'était armé. + +Un spectre, se dressant devant lui, les bras étendus pour protéger le +placeur ne l'eût pas plus vivement impressionné. + +--Montlouis!... murmura-t-il, Montlouis!... + +Mais déjà B. Mascarot, assuré désormais du succès de sa négociation +avait repris l'humble attitude du solliciteur. + +--Croyez, monsieur le comte, prononça-t-il, qu'il ne m'a pas fallu moins +que l'imminence du danger, pour me décider à prononcer ce nom qui +éveille en vous les plus pénibles souvenirs. + +M. de Mussidan paraissait à peine entendre. C'est en chancelant qu'il +avait regagné son fauteuil. + +--Ce n'est pas moi, continuait le placeur, qui jamais aurais conçu la +pensée de m'armer contre vous d'un accident... malheureux. Voyez en moi +ce que je suis réellement, un intermédiaire entre des gens que je +méprise, et vous, pour qui je professe le plus profond respect. + +Grâce à une énergie de volonté peu commune, M. de Mussidan avait réussi +à rendre à ses yeux et à sa physionomie leur expression habituelle. + +--En vérité, monsieur, dit-il, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre +indifférent, je ne vous comprends pas. Mon émotion n'est que trop +explicable. Un jour, à la chasse, j'ai eu le malheur affreux de tuer un +pauvre garçon, mon secrétaire, qui portait le nom que vous dites. Les +tribunaux ont été appelés à se prononcer sur cet horrible événement, et, +après avoir entendu les témoins, ils ont jugé que ce n'était pas à moi, +mais à la victime, qu'on devait imputer l'imprudence. + +Le sourire de B. Mascarot devenait si ironique et si éloquent à la fois +que M. de Mussidan s'arrêta. + +--Ceux qui m'envoient, répondit le placeur, savent ce qui a été dit +devant les juges. Malheureusement, ils connaissent le fait vrai, celui +que trois hommes d'honneur avaient juré de taire et de cacher à tout +prix. + +Le comte, sur son fauteuil, eut un tressaillement; mais M. Mascarot ne +voulut pas s'en s'apercevoir. + +--Rassurez-vous, monsieur le comte, poursuivit-il. Ce n'est pas +volontairement que vos témoins ont trahi leur serment. La Providence, en +ses desseins mystérieux... + +--Au fait, monsieur, interrompit le comte d'une voix frémissante; au +fait!... + +Jusqu'alors M. Mascarot avait parlé debout. + +Voyant que bien décidément on ne lui offrirait pas de siège, il s'avança +familièrement un fauteuil et s'assit. + +A cette audace, M. de Mussidan frémit de colère, mais il n'osa rien +dire. Et cette résignation seule eut suffi pour lever tous les doutes du +placeur s'il en eût eu encore. + +--J'arrive, dit-il. L'événement auquel nous faisons allusion avait deux +témoins: un de vos amis d'abord, le baron de Clinchan, puis un de vos +valets de pied, un certain Ludovic Trofeu, actuellement piqueur chez M. +le comte de Commarin. + +--J'ignore ce qu'est devenu Ludovic. + +--Mais nos gens le savent, monsieur le comte. Ce Ludovic, lorsqu'il vous +promettait un silence éternel, était garçon. Marié, quelques années plus +tard, il a tout raconté à sa jeune femme, tout absolument. Cette femme, +qui a mal tourné, a eu des amants, et c'est par l'un d'entre eux que la +vérité est arrivée jusqu'aux oreilles de ceux qui m'envoient. + +--Et c'est sur la parole d'un valet, s'écria le comte, sur le rapport +d'une fille perdue, qu'on ose m'accuser, moi!... + +Pas un mot d'accusation directe n'avait été prononcé, et déjà M. de +Mussidan se défendait. Le digne placeur le remarquait bien. + +--On a mieux que la parole de Ludovic, dit-il. + +--Ah! fit le comte, qui était bien sûr de son ami, oserez-vous me dire +que M. de Clinchan a parlé. + +Il fallait que son trouble fût immense, car lui, l'homme du monde, si +fin, le grand seigneur rompu à toutes les dissimulations, il ne +remarquait pas la perfidie des questions de son adversaire, il ne +s'apercevait pas que chacune de ses réponses était une arme qu'il +fournissait contre lui. + +--Non, répondit l'honorable placeur, le baron n'a pas parlé, il a fait +pis, il a écrit. + +--C'est faux!... + +B. Mascarot, qui n'en est pas à un démenti près, ne broncha pas. + +--M. de Clinchan a écrit, insista-t-il, seulement il croyait bien +n'écrire que pour lui seul. M. de Clinchan, vous ne pouvez l'ignorer, +monsieur le comte, est l'homme le plus méthodique de la terre, soigné et +ordonné jusqu'à la puérilité. + +--C'est connu, passez. + +--En ce cas, vous ne serez pas surpris d'apprendre que, depuis l'âge de +raison, M. de Clinchan tient registre de sa vie. Chaque soir, il relaie +sur son journal l'état de sa santé, les variations de la température, +les moindres incidents de sa journée inoccupée. + +En effet, le comte connaissait cette particularité, qui avait valu à son +ami plus d'une plaisanterie. + +Maintenant il commençait à entrevoir le péril. + +--En apprenant les révélations de Ludovic, continua M. Mascarot, nos +gens ont pensé que, si le fait était vrai, on en trouverait une mention +sur le journal de M. de Clinchan. Grâce à des prodiges d'adresse et +d'audace, ils ont eu entre les mains, pendant une journée, le volume de +ce journal correspondant à l'année 1842. + +--Infamie!... murmura le comte. + +--Ils ont cherché et ils ont rencontré non pas une mention, mais trois. + +M. de Mussidan eut un mouvement si violent que le brave placeur, un peu +effrayé, recula son fauteuil. + +--Des preuves, disait le comte, des preuves! + +--Rien n'a été oublié. Avant de remettre en place le volume, on en a +arraché les trois feuillets qui vous concernent. C'est aisé à +vérifier... + +--Où sont ces pages? + +B. Mascarot prit son grand air d'honnête homme indigné. + +--On ne me les a pas remises, fit-il, sans cela!... mais on les a fait +photographier et on m'en a confié une épreuve, afin de vous mettre à +même d'examiner l'écriture. + +Il présentait en même temps trois épreuves d'une admirable netteté. + +Longtemps le comte les examina avec la plus scrupuleuse attention, et +c'est d'une voix qui trahissait son découragement, qu'il dit: + +--Oui, c'est bien l'écriture de Clinchan. + +Pas un des muscles de la terne figure du placeur ne trahit la joie qu'il +ressentait. + +--Avant tout, reprit-il, je crois indispensable de prendre connaissance +de la relation de M. de Clinchan. Monsieur le comte désirerait-il la +parcourir lui-même, ou veut-il que je lui en donne lecture. + +--Lisez! répondit M. de Mussidan, qui plus bas ajouta: Je n'y vois plus. + +Le placeur, pour obéir, traîna son fauteuil près des bougies. + +--A en juger par le style, observa-t-il, M. de Clinchan doit avoir +rédigé ceci le soir même de l'accident. Enfin, je commence: + +«AN 1842.--_26 octobre._--Aujourd'hui, de grand matin, je suis parti +pour chasser avec Octave de Mussidan. Nous étions suivis du piqueur +Ludovic et d'un brave garçon nommé Montlouis, que Octave dresse pour en +faire son futur intendant. + +«La journée promettait d'être superbe. A midi, j'avais déjà trois +lièvres. Octave était d'une gaîté folle. + +«Vers une heure, nous traversions les taillis de Bivron. J'allais +devant, à cinquante pas, avec Ludovic, lorsque des éclats de voix nous +font nous retourner. Octave et Montlouis avaient une discussion de la +dernière violence, et nous voyons le comte lever la main sur son futur +intendant. + +«J'allais accourir, quand je vois Montlouis venir vers nous. Je lui +crie: Qu'y a-t-il? + +«Au lieu de me répondre, le malheureux se retourna vers son maître en +proférant des menaces et en criant un mot qui, dans la position +d'Octave, nouvellement marié, était une injure abominable. + +«Ce mot, Octave l'entendit. + +«Il avait à la main son fusil armé; il épaule, ajuste et fait feu. + +«Montlouis tombe nous accourons. L'infortuné avait été tué raide. Le +coup avait fait balle. + +«J'étais consterné, mais je n'ai rien vu d'aussi terrible que le +désespoir d'Octave. Il s'arrachait les cheveux, il embrassait le +cadavre!... + +«Seul de nous, Ludovic avait gardé son sang-froid. + +«--Ceci, nous dit-il, doit être un accident de chasse. Le terrain y +prête merveilleusement. Monsieur aura tiré de là-bas. + +«Là-dessus, nous avons arrangé une version, et fait le serment de la +soutenir. + +«C'est moi qui ait fait la déclaration au juge de paix de Bivron, il n'a +pas douté de mon récit. + +«--Mais quelle journée!... Je crains bien un gros rhume! Mon pouls bat +quatre-vingt-six pulsations, j'ai la fièvre, et je sens que je dormirai +mal. + +«Octave est comme fou. Mon Dieu!... Qu'arrivera-t-il?...» + +Enfoncé dans son fauteuil, le comte de Mussidan écouta cette lecture +sans donner le plus léger signe de sensibilité. + +Était-il tout à fait accablé, cherchait-il quelque moyen pour replonger +dans l'oubli de la tombe ce fantôme du passé qui, tout à coup, +surgissait menaçant en travers de son chemin? + +Voilà ce que se demandait le placeur, qui n'avait cessé d'épier l'effet +produit. + +Mais aux derniers mots le comte se redressa de l'air d'un homme qui à +son réveil constate qu'il vient d'être le jouet d'un affreux cauchemar. + +--C'est de la folie! fit-il avec le plus beau sang-froid. + +--Folie bien lucide, en ce cas, murmura M. Mascarot, folie jouant assez +bien la raison pour surprendre les plus experts. On n'est ni plus net, +ni plus précis, ni plus bref. + +--Et si je prouvais, moi, reprit le comte, que ce récit est faux, +absurde, ridicule, qu'il ne peut être que l'oeuvre d'un maniaque, d'un +halluciné... + +B. Mascarot secoua tristement la tête. + +--Ne nous laissons point endormir par de trompeuses illusions, monsieur +le comte, soupira-t-il, notre réveil n'en serait que plus terrible. + +Il disait «nous» audacieusement, associant par ce pluriel sa personne à +lui, B. Mascarot, et celle du comte de Mussidan. Et le comte, loin de se +révolter, eut comme un sourire. + +--A la grande rigueur, poursuivait le placeur, si M. de Clinchan se fût +borné à cette relation, on pourrait s'inscrire en faux, opposer un +système basé sur son état mental à un moment donné, état provenant de la +commotion par lui éprouvée. Malheureusement le baron se dépense en +encre. Permettez que je vous fasse entendre en quels termes il revient à +la charge. + +--Soit, j'écoute. + +--Trois jours se sont écoulés, reprit B. Mascarot; M. de Clinchan a eu +le temps de se remettre, et cependant voici ce qu'il dit: + +«AN 1842.--_29 octobre._--Ma santé m'inquiète. Je ressens des douleurs à +toutes les articulations. Ce malaise vient peut-être des tourments +incroyables que me cause l'affaire d'Octave. + +«J'ai été forcé tantôt de me transporter chez le juge d'instruction. Il +a, ce diable de juge, des regards à faire remuer la vérité au fond des +entrailles. + +«Je remarque avec terreur que ma version a quelque peu varié. Il faut, +si je ne veux pas me couper, que je rédige une déposition et que je +l'apprenne par coeur. Cela me sera surtout utile pour l'audience. + +«Ludovic se tient bien. Il est fort intelligent ce garçon, je serais +bien aise de l'avoir à mon service. + +«C'est à peine si j'ose sortir tant je suis obsédé de gens qui me +demandent le récit de l'accident. Rien que dans la famille de +Sauvebourg, je l'ai raconté dix-sept fois. + +«Je m'ennuie extraordinairement ici.» + +--Eh bien!... monsieur le comte, demanda le placeur, que pensez-vous de +ces réflexions? + +M. de Mussidan ne répondit pas à cette question. + +--Achevez votre lecture, monsieur, dit-il. + +--Volontiers. La troisième mention, pour brève qu'elle est, n'en est pas +moins décisive. Voici ce que le baron écrivait un mois après les +événements: + +«AN 1842.--_23 novembre._--Enfin, c'est fini. J'arrive du tribunal. +Octave est acquitté. + +«Ludovic a été admirable. Il a expliqué l'accident avec une si rare +habileté que personne, dans l'auditoire, n'a pu concevoir l'ombre d'un +soupçon. Tout bien pesé, ce garçon est trop fort, je ne le prendrai pas +à mon service. + +«Mon tour de déposer est venu. Il m'a fallu lever la main et jurer de +dire la vérité. Je ne pouvais prévoir l'émotion qui s'est emparée de +moi. + +«Non, il faut avoir passé par là pour se faire une idée de ce qu'est un +faux témoignage. J'ai cru que je ne parviendrais pas à lever le bras, il +me semblait de plomb. + +«En regagnant ma place, je constatai une forte oppression. Mon pouls, +certainement n'avait pas quarante pulsations. + +«Voilà pourtant où peut conduire la colère!... Il faut que pendant un an +j'écrive chaque jour cette maxime: «_Ne jamais céder à mon premier +mouvement._» + +--Et, en effet, ajouta le placeur, une année durant, M. de Clinchan a +écrit cette phrase en tête de toutes les pages de son journal. Je tiens +ces faits des gens qui ont eu les volumes entre les mains. + +C'était bien la dixième fois que B. Mascarot mettait en avant ces «gens» +dont il se prétendait le mandataire contraint, et M. de Mussidan +s'obstinait à ne le pas remarquer, s'entêtait à ne pas demander: «Quels +sont donc ces gens?» Cela était extraordinaire, sinon un peu inquiétant. + +Le comte s'était levé et il arpentait son cabinet, soit qu'il cherchât +des idées, soit qu'il voulût enlever au placeur la possibilité de suivre +dans ses yeux le reflet de ses émotions. + +--C'est tout? demanda-t-il après un silence. + +--Oui, monsieur le comte. + +--Cela étant, savez-vous ce que vous répondrait un juge impartial? + +--Oui, je serais assez curieux de savoir... + +--Il vous répondrait ceci, interrompit le comte: Un homme en possession +de son bon sens n'écrit pas des choses pareilles. Il est de ces secrets +qu'on s'efforce d'oublier, qu'on ne dit pas à son bonnet de nuit, qu'à +plus forte raison on ne confie pas à une feuille de papier qui s'égare, +qui peut être volée, qui doit tomber entre les mains d'héritiers. Il est +impossible qu'un homme sensé, coupable d'un faux témoignage, +c'est-à-dire d'un crime qui entraîne les travaux forcés, aille s'amuser +à en coucher les détails sur un registre, en y joignant l'analyse de ses +sensations. + +L'honnête placeur ne put retenir un mouvement de commisération. + +[Illustration: C'est à reculons qu'il sortit.] + +--Mon avis, monsieur le comte, dit-il, est que vous avez tort de +chercher une issue de ce côté. Votre thèse n'est pas soutenable, pas +un avocat ne l'accepterait. Si, pour arriver à des preuves certaines, +j'entends des preuves judiciaires, on examinait les trente et quelques +volumes du journal de M. de Clinchan, on y trouverait, paraît-il, bien +d'autres énormités. + +M. de Mussidan réfléchissait, mais sa physionomie ne portait aucune +trace d'appréhension si légère qu'elle fût. Il paraissait avoir arrêté +un parti et ne plus discuter que pour la forme. + +--Soit, fit-il, j'abandonne ce système. + +--Oui, cela vaut autant. + +--Mais qui m'assure que je n'ai pas sous les yeux l'oeuvre d'un +faussaire? On imite terriblement bien les écritures, en un temps où la +Banque a eu de la peine à reconnaître des billets faux mêlés aux siens. + +--On peut vérifier. Manque-t-il ou non des feuillets à un des volumes de +M. de Clinchan? + +--Qu'est-ce que cela prouve? + +--Tout, monsieur le comte. Laissez-moi vous montrer que ce système ne +vaut pas mieux que l'autre. Tout d'abord, j'abandonne le témoignage de +M. de Clinchan; il est clair qu'il répondrait conformément à vos +intérêts. + +--Passons, passons!... + +--Mais en l'état de cause, le journal de M. de Clinchan est pour nous +comme un livre à souche. Les fragments des feuillets déchirés +remplissent le rôle du talon. Si les deux déchirures se rapportent, n'y +a-t-il pas évidence? Hélas! les gens qui m'envoient vers vous sont bien +habiles, ils n'ont rien oublié. + +Le comte eut un sourire ironique, un de ces sourires d'homme qui tient +en réserve un argument vainqueur. + +--Est-ce vraiment votre opinion? demanda-t-il. + +--En mon âme et conscience, oui! + +--Alors, autant avouer. + +--Oh!... avec de telles preuves contre soi, on avoue pas, on est +convaincu. + +--Alors, oui, c'est vrai, Montlouis a été tué comme le dit Clinchan. Et +Clinchan, s'il est un imprudent, est un homme de coeur. Il a su +quelles raisons, dans ma discussion avec Montlouis, m'ont exalté +jusqu'au délire, et ces raisons, il ne les a pas consignées. + +B. Mascarot eut un soupir de soulagement, quoique, en vérité, il fut +inquiet de la tournure de l'entretien et du ton dégagé de son +adversaire. + +--Seulement, reprit le comte, ce sont des niais, ceux qui ont prétendu +se faire une arme contre moi de cet immense malheur. + +Il prit en parlant ainsi, un volume sur les rayons de sa bibliothèque, +le feuilleta et le plaça tout ouvert devant B. Mascarot, en disant: + +--Voici le code d'instruction criminelle, lisez, tenez, ici, _article_ +637: + +«L'action publique et l'action civile résultant d'un crime de nature à +entraîner la peine de mort ou des peines afflictives perpétuelles... se +prescriront après dix années révolues, etc., etc.» + +M. de Mussidan espérait bien que ce seul article écraserait le louche +personnage. Point. + +Loin de sembler surpris, M. Mascarot eut un large et bon sourire. + +--Eh!... répondit-il, je suis agent d'affaires, monsieur le comte, c'est +vous dire que je connais mon code. Le jour où ceux que je représente +sont venus me trouver, mon premier mouvement a été de leur lire cet +article. + +--Ah!... Et qu'ont-ils répondu? + +--Ceci, textuellement: «Pardieu!... nous savons cela. S'il n'y avait pas +prescription, nous n'aurions pas besoin de vos services; nous irions +tout bonnement trouver le comte, nous lui demanderions la moitié de sa +fortune, et il se ferait un plaisir de nous la donner.» + +Il n'y avait pas à se tromper à l'air et à l'accent d'assurance de B. +Mascarot. + +M. de Mussidan comprit bien que des misérables, d'une audace et d'une +habileté supérieures, devaient avoir trouvé quelque infaillible moyen +d'utiliser contre lui le crime de sa jeunesse. + +Mais s'il fut saisi, à cette certitude, d'une inquiétude si grande que +son coeur se serra, il était assez maître de lui pour n'en rien +laisser échapper. + +--Allons fit-il, la moitié de ma fortune l'échappe belle, à ce qu'il +paraît. Les prétentions, je l'imagine et je l'espère, sont plus +modestes, maintenant que les feuillets volés à mon ami ne sont plus que +d'inutiles chiffons. + +--Oh! inutiles!... + +--Le code, à cet égard, est précis, ce me semble? + +M. Mascarot prit la peine d'ajuster ses lunettes, signe manifeste qu'il +allait dire quelque chose de grave. + +--Vous avez raison, monsieur le comte, prononça-t-il. On ne doit pas +songer à vous atteindre par les voies judiciaires. Vous ne pouvez être +ni recherché ni poursuivi pour ce meurtre qui date de vingt-trois ans. + +--Donc! + +--Pardon!... Les malheureux au nom desquels je parle, et j'en rougis, +ont imaginé une petite combinaison qui ne laisserait pas que d'être bien +désagréable, je dirais volontiers désastreuse, pour vous d'abord, puis +pour M. le baron de Clinchan. + +--Et peut-on connaître cette combinaison... ingénieuse? + +--Certes!... c'est justement pour vous l'expliquer, pour vous en +démontrer le succès certain, que j'ai été envoyé vers vous. + +Il s'arrêta, cherchant sans doute comment exposer le mieux et le plus +nettement le projet, et enfin reprit: + +--Admettons d'abord, monsieur le comte, que vous rejetiez la requête que +je suis chargé de vous présenter. + +--Peste!... c'est là ce que vous appelez une requête? + +--Mon Dieu! le nom ne fait rien à la chose. Je me suppose repoussé par +vous. Qu'arrive-t-il? Dès demain, mes clients--j'ai honte de les appeler +ainsi,--font imprimer dans un journal le récit émouvant de M. de +Clinchan, avec ce simple titre: _Histoire d'une chasse_. On ne met que +des initiales, bien entendu, mais suffisamment transparentes. De plus, +on ajoute un détail. + +--Vous oubliez qu'il y a des tribunaux, monsieur, et qu'en matière de +calomnie la preuve n'est pas admise. + +Le digne placeur eut une petite grimace ironique. + +--Oh!... nos gens n'oublient rien, fit-il, et c'est même sur la +particularité que vous indiquez que leur plan est basé. C'est pour cela +que dans la version donnée à un journal, ils introduisent un cinquième +personnage, un homme à eux, un complice qu'ils nomment en toutes +lettres. Cet homme, dès le lendemain de la publication, dépose une +plainte contre le signataire. Il pousse les hauts cris, il se prétend +calomnié, il demande à prouver devant les tribunaux qu'il ne faisait pas +partie de cette funeste partie de chasse. + +--Et alors? + +--Alors, monsieur le comte, cet homme qui veut qu'il soit avéré, qu'il +soit reconnu que le journal s'est trompé, fait assigner comme témoins, +vous d'abord, puis M. de Clinchan, puis Ludovic. Comme il demandera des +dommages-intérêts, il aura un avocat, qui est trouvé et qui est du +complot. Naturellement cet avocat parlera. «Que M. de Mussidan soit un +assassin, dira-t-il, c'est ce dont nous ne saurions douter d'après les +documents que nous avons entre les mains. M. de Clinchan est un faux +témoin, il l'a écrit. Ludovic suborné a surpris la religion de la +justice. Mais mon client, cet homme honorable, ne saurait être confondu, +etc., etc.» Et comptez qu'on trouvera l'occasion de lire et de relire +les fameux feuillets! Je ne sais si je m'explique bien clairement!... + +Hélas! oui, si clairement et avec une logique si implacable que l'idée +ne pouvait même venir de se soustraire à cette odieuse machination. + +D'un rapide coup d'oeil, le comte embrassa l'avenir. + +Il vit l'éclat déshonorant, le scandale affreux d'un tel procès. Il vit +la France entière occupée de ces débats. Il se vit, ainsi que les siens, +au ban de l'opinion. + +Et cependant, tel était son caractère entier et impatient de toute +contrainte, qu'il était bien plus désespéré encore que consterné. + +Il connaissait la vie et les hommes. Il savait que les misérables qui le +tenaient là, sous le couteau, lui demandant la bourse ou l'honneur, +devaient redouter l'oeil de la justice. Il se disait que s'il +repoussait leurs prétentions, ils n'oseraient probablement pas accomplir +leurs menaces. + +S'il ne se fût agi que de lui, il eût certainement couru les risques de +la résistance, et pour commencer il se fût donné l'indicible +satisfaction de bâtonner l'impudent personnage qui était là, devant lui. + +Mais pouvait-il exposer aux périls d'un refus Clinchan, cet ami dévoué +qui s'était compromis pour lui. + +Clinchan, nature timide et peureuse, incapable de survivre à un éclat. + +Toutes ces pensées et bien d'autres tourbillonnaient dans son esprit +pendant qu'il arpentait sa bibliothèque. Il était ballotté entre les +résolutions les plus opposées, tantôt résigné à subir l'affront, tantôt +près de se jeter sur le digne placeur. + +Ses gestes désordonnés, ses exclamations trahissaient la violence de ses +sensations, et pour braver les emportements de ce furieux, qui, lorsque +le sang affluait à son cerveau, tirait sur un homme comme sur un lapin, +il fallait une impudence montée jusqu'à l'héroïsme. + +Mais B. Mascarot en a bien vu d'autres. + +Pendant qu'avec un petit frisson taquin il se demandait s'il sortirait +de la bibliothèque, par la porte ou par la fenêtre, il tournait ses +pouces d'un air bonasse. + +A la fin, le comte, se faisant une violence inouïe, la plus dure de son +existence, se décida pour le parti de la prudence. + +Il s'arrêta brusquement devant le placeur, et sans prendre la peine de +dissimuler son dégoût, d'une voix brève, il dit: + +--Finissons!... Combien voulez-vous vendre ces papiers? + +B. Mascarot eut la mine contrite de l'honnête homme méconnu. + +--Oh!... monsieur le comte, protesta-t-il, pouvez-vous bien me croire +complice... + +M. de Mussidan haussa les épaules. + +--Au moins, interrompit-il, faites-moi l'honneur de m'accorder autant +d'intelligence qu'à vous... Quelle somme exigez-vous? + +Pour la première fois depuis son entrée, le placeur parut embarrassé, il +hésita. + +--On ne veut pas d'argent, dit-il enfin. + +--Pas d'argent!... fit le comte surpris, que voulez-vous donc? + +--Une chose qui n'est rien pour vous, qui est énorme pour ceux qui +m'envoient. Je suis chargé de vous dire que vous pouvez dormir +tranquille, si vous consentez à rompre les projets d'union qui existent +entre Mlle de Mussidan et M. de Breulh-Faverlay. Les feuillets du +journal de M. de Clinchan vous seront restitués le jour du mariage de +Mlle Sabine avec tout autre prétendant que vous choisirez. + +Ces exigences, au moins bizarres, étaient si loin des prévisions du +comte qu'il demeurait immobile, comme pétrifié. + +--Mais c'est de la folie! murmura-t-il. + +--Rien jamais n'a été plus sérieux. + +Tout à coup M. de Mussidan tressaillit; un soupçon atroce venait de +traverser son esprit. + +--Voudriez-vous, demanda-t-il, oseriez-vous me présenter et m'imposer un +gendre?... + +L'honorable placeur se redressa. + +--J'ai assez d'expérience, monsieur, répondit-il, pour être certain que +jamais vous ne consentiriez à sacrifier votre fille à votre salut. + +--Mais alors... + +--Vous vous êtes mépris, monsieur le comte, sur le mobile du mes +clients. Ils vous menacent, c'est vrai, mais c'est à M. de Breulh qu'ils +en veulent. Ils ont juré qu'il n'épouserait pas une jeune fille qui aura +près d'un million de dot. Leurs procédés à votre égard sont ceux de +misérables, leur but pourrait presque s'avouer. + +Tel était l'étonnement de M. de Mussidan, que, sans y prendre garde, il +donna une apparence toute nouvelle à l'entretien. + +Il résistait encore, mais sans passion. Il répondait bien plutôt aux +objections de son esprit qu'à son interlocuteur. + +--M. de Breulh a ma parole, dit-il. + +--Un prétexte n'est pas difficile à trouver. + +--La comtesse de Mussidan tient beaucoup à ce mariage. Elle en parle +sans cesse, je trouverai de ce côté bien des obstacles. + +Le placeur jugea sage de ne pas répondre. + +--Enfin, continua le comte, je crains que ma fille ne ressente un grand +chagrin de cette rupture. + +Grâce à Florestan, B. Mascarot connaissait la valeur de cette objection. + +--Oh!... fit-il. Une jeune demoiselle du rang de Mlle Sabine, à son +âge, avec son éducation, ne saurait avoir des impressions bien +profondes. + +Pendant un quart d'heure encore, le comte lutta. Subir la loi de vils +coquins abusant d'un secret volé l'humiliait affreusement. + +Mais il était pris. Il était à la merci de ces gens. Il céda. + +--Soit, fit-il, ma fille n'épousera pas M. de Breulh. + +B. Mascarot triomphait, mais sa physionomie pour cela ne changea pas. +C'est à reculons qu'il sortit, saluant plus bas que jamais, outrant les +témoignages de respect. + +Mais en descendant l'escalier, il se frotta les mains. + +--Si Hortebize a réussi comme moi, murmurait-il, l'affaire est dans le +sac. + + + + +VI + + +Pour être admis à l'honneur de présenter ses hommages à Mme la +comtesse de Mussidan, le docteur Hortebize n'avait besoin d'aucun des +expédients imaginés par son ami Mascarot pour arriver jusqu'au comte. + +Dès qu'il parut, c'est-à-dire cinq minutes après l'entrée du placeur, +les deux valets de pied qui bâillaient dans le grand vestibule +reconnurent en lui l'homme du monde, l'hôte de la maison. + +Cependant, leur ton, le regard qu'ils échangèrent en disant:--«Oui, +Mme la comtesse reçoit,» auraient donné à réfléchir à un visiteur +moins complétement initié que le docteur aux détails de l'intérieur. + +La physionomie des valets trahissait la surprise profonde qu'ils +éprouvaient d'avoir à répondre: + +--Mme la comtesse est ici. + +C'était, en effet, une rare aventure, presque un miracle. + +Jamais un des amis de Mme de Mussidan, ayant à lui parler, ne +s'aviserait de venir sonner à sa porte. A quoi bon? + +On peut espérer la rencontrer à l'Exposition, aux courses, aux séances +de l'Académie, au restaurant, au théâtre, dans un magasin; on la trouve +aux cours publics, à une répétition de l'Opéra, dans les ateliers en +renom, chez le professeur qui fait entendre un ténor qu'il vient de +découvrir, partout en un mot, excepté chez elle. + +Elle est de ces femmes qu'un esprit inquiet, remuant, incapable de se +poser, mobile à l'excès, curieux de futilités, mène et mène +furieusement. + +Son mari, sa fille, sa maison n'ont jamais un moment occupé sa pensée. +Elle a bien d'autres soucis, vraiment! Elle quête pour les pauvres, elle +préside une société de «filles repenties,» elle aide à administrer un +hospice de vieillards. + +Avec cela, son désordre est de ceux qui viennent vite à bout des plus +immenses fortunes. C'est à se demander si elle a une notion, la plus +vague, de la valeur de l'argent. + +Les poignées de louis, entre ses mains, fondent comme des poignées de +neige. Qu'en fait-elle? Nul ne le sait. Elle-même ne saurait le dire. + +A tous ces travers, on attribue les relations pénibles du comte et de la +comtesse de Mussidan. + +Marié, le comte a toutes les charges du mariage sans en avoir les +bénéfices. Il a une maison montée et pas d'intérieur. + +On assure que pendant des années, chaque jour, à chaque repas, il a +attendu sa femme. Elle arrivait ou elle n'arrivait pas. + +De guerre lasse, il s'est résigné à manger à son club et à vivre tout à +fait en garçon. + +Tout cela, le docteur le savait, avec bien d'autres choses encore, aussi +est-ce sans la moindre préoccupation qu'il suivit le valet chargé +d'ouvrir la porte du grand salon et d'annoncer. + +Il est splendide, ce salon, très vaste, d'une hauteur de plafond +désormais inusitée, et meublé avec une richesse extrême. + +Et pourtant il est froid et triste. On sent dès le seuil que personne ne +s'y tient jamais. + +A demi étendue sur une causeuse, devant la cheminée, la comtesse de +Mussidan lisait. + +A la vue du docteur, elle se leva, laissant échapper une exclamation de +plaisir. + +--Que c'est donc aimable à vous, docteur, de me venir visiter. + +Elle disait cela, et en même temps elle faisait signe au domestique +d'avancer un fauteuil. + +Assez grande, svelte, la comtesse de Mussidan garde, à quarante-cinq ans +passés, la tournure d'une jeune fille. + +Sa chevelure est encore d'une abondance extrême, et grâce à sa nuance, +d'un blond cendré, on ne distingue pas les cheveux blancs qui déjà +foisonnent et qui de loin semblent une auréole de poudre. + +De toute sa personne s'exhale le parfum le plus aristocratique et ses +yeux d'un bleu pâle, presque laiteux, expriment habituellement la plus +noble hauteur et le plus froid dédain. + +--Il n'y a que vous, vraiment, docteur, reprit-elle, pour savoir ainsi +choisir les moments. Je me mourais d'ennui. Les livres m'excèdent. Tout +ce que je lis, il me semble que je l'ai déjà lu quelque part. Pour +arriver si à propos, il faut que vous ayez signé un pacte avec le +hasard. + +Le docteur avait bien signé un pacte, en effet; en se présentant il +était sûr de trouver la comtesse, seulement son hasard se nommait B. +Mascarot. + +[Illustration: La comtesse se leva tout d'une pièce.] + +--Je reçois si peu, poursuivit Mme de Mussidan, qu'on ne daigne plus +se déranger pour me venir visiter. Décidément je veux prendre une +après-midi par semaine pour mes amis. Dès que je reste chez moi, ma +solitude est affreuse. Or, voici deux mortels jours que je n'ai mis les +pieds hors de l'hôtel. Je soigne M. de Mussidan. + +L'assertion était assez hardie et assez singulière pour surprendre un +homme bien informé. + +Cependant le docteur ne sourcilla pas, et même la façon dont il +dit:--«Ah! vraiment!...» valait une phrase de félicitations. + +--Oui, continua la comtesse, M. de Mussidan a glissé dans l'escalier +avant-hier et il s'est blessé. Notre médecin assure que ce ne sera rien, +mais je n'ajoute guère foi à ce que les médecins disent. + +--Je sais cela par expérience, madame la comtesse. + +--Oh!... vous, docteur, c'est autre chose. Je vous jure que j'ai eu très +confiance en vous, autrefois. Vous quitter m'a fait beaucoup de peine. +Seulement, après votre conversion subite à l'homoeopathie, je le +confesse, j'ai eu peur. + +Hortebize eut un geste insouciant. + +--Bast!... fit-il, cette école vaut bien l'autre. + +--Vous croyez? + +--Comment, si je le crois? C'est-à-dire que je le parierais. + +Mme de Mussidan daigna sourire. + +--Puisqu'il en est ainsi, reprit-elle, j'ai bien envie de vous demander +une petite consultation. + +--Vous êtes indisposée, madame la comtesse? + +--Moi!... non pas, Dieu merci! Il ne manquerait plus que cela. Mais vous +me voyez très inquiète de la santé de ma fille. + +--Ah!... + +Cette maternelle inquiétude était le pendant du dévouement conjugal de +tout à l'heure, aussi le «ah!» du docteur valut son «vraiment.» + +--C'est ainsi, docteur. Il est bon que vous sachiez que depuis plus d'un +mois j'ai à peine vu Sabine. J'ai tant d'occupations! Hier, je l'ai +regardée et je l'ai trouvée bien changée. + +--Lui avez-vous demandé si elle souffrait? + +--Certainement. Elle m'a répondu que non, et qu'elle se portait à +merveille. + +--N'aurait-elle pas eu quelque petite contrariété? + +--Elle, docteur! Ignorez-vous donc que ma Sabine bien-aimée est la plus +heureuse jeune fille de Paris! Au surplus vous allez la voir, car vous +permettez, n'est-ce pas? + +Elle sonna sur ces mots. Un domestique parut. + +--Lubin, lui dit la comtesse, faites prier Mlle Sabine de descendre. + +--Mlle Sabine est sortie, madame la comtesse. + +--Ah!... Y a-t-il longtemps? + +--Mademoiselle est sortie un peu avant trois heures. + +--Qui l'accompagne? + +--Sa femme de chambre, Mlle Modeste. + +--Mademoiselle a-t-elle dit où elle allait? + +--Non, madame la comtesse. + +--C'est bien. + +Le domestique s'inclina et sortit. + +L'imperturbable docteur ne laissait pas que d'être un peu étonné. + +Quoi! Sabine de Mussidan, une jeune fille de dix-huit ans, était libre à +ce point! Elle sortait sans prévenir, on ne savait où elle était allée, +et sa mère trouvait cela tout naturel! + +--Voilà un fâcheux contre-temps, reprit la comtesse. Enfin, espérons que +l'indisposition que je crains n'empêchera pas une noce d'avoir lieu à +l'hôtel de Mussidan. + +Hortebize jouait de bonheur. Le sujet qu'il avait à traiter, qu'il ne +voyait trop comment aborder, arrivait tout naturellement sur le tapis. + +--Vous mariez Mlle Sabine, madame la comtesse? demanda-t-il. + +Mme de Mussidan posa mystérieusement un doigt sur ses lèvres. + +--Chut! fit-elle, c'est un grand secret, et il n'y a rien encore de +décidé. Mais vous êtes médecin, c'est-à-dire aussi discret, par +profession, qu'un confesseur, ou peut se fier à vous. Il est plus que +probable qu'avant la fin de l'année, Sabine sera Mme de +Breulh-Faverlay. + +Il est certain que le docteur Hortebize est bien moins audacieux que B. +Mascarot. Souvent, en face des conceptions de son ami, le docteur a +pâli, reculé, demandé grâce. + +Mais une fois engagé, quand il a dit: Oui, on peut compter sur lui. Il +va droit au but, sans hésitations, sans faiblesses. + +--Je dois vous avouer, madame la comtesse, dit-il, que j'ai ouï parler +de vos projets. + +--Vraiment, on s'occupe de nous? + +--Beaucoup. Et tenez, permettez-moi, madame, de vous le dire, ce n'est +pas le hasard, comme vous l'avez cru, qui m'amène chez vous, c'est ce +mariage. + +Mme de Mussidan aimait assez le docteur Hortebize et avait souvent +pris plaisir à entendre sa conversation spirituelle et tous les petits +cancans dont il était toujours largement approvisionné. + +Elle ne voyait à le recevoir de temps à autre aucun inconvénient, et +volontiers elle l'admettait à une sorte de familiarité banale. + +Mais qu'il s'autorisât de ce qu'elle jugeait des concessions, pour oser +s'occuper de sa fille, à elle, comtesse de Mussidan, née Diane de +Sauvebourg, c'est ce qui lui parut intolérable. + +--En vérité, docteur, dit-elle, c'est bien de l'honneur que vous nous +faites, au comte et à moi, de vous intéresser à ce mariage. + +Cette simple phrase fut soulignée d'un regard à faire bondir, comme sous +un coup de fouet, l'homme le moins sensible aux blessures +d'amour-propre. + +Mais le docteur n'était pas venu pour se fâcher. + +Il était venu pour dire quand même et d'une certaine façon certaines +choses. + +D'avance il avait étudié et préparé son rôle, et rien n'était capable de +l'en détourner parce qu'il s'était préparé à toutes les répliques. + +Sur ce terrain, il était supérieur à B. Mascarot, qui n'eût pas su, +comme lui, nuancer, préparer les transitions, ménager des sous-entendus, +tout dire enfin, sans blesser de puériles susceptibilités. + +Cette supériorité d'Hortebize, B. Mascarot la connaissait, et s'il +l'enviait, il ne la jalousait pas. + +--«C'est affaire de naissance, disait-il à ce sujet, Hortebize +appartient à une excellente famille, il a reçu une belle éducation; tout +jeune il a été admis dans la meilleure compagnie, tandis que moi, ce que +je sais, je me le suis appris seul; je suis le fils de mes oeuvres!» + +Hortebize courba donc la tête sous l'affront,--provisoirement. + +--Croyez, madame, répondit-il, que pour accepter la mission que je +remplis, il n'a pas fallu moins de toute la force de mon respectueux +dévouement. + +--Ah!... fit la comtesse, traînant la voix et clignant des yeux de la +façon la plus impertinente, ah!... vous nous êtes dévoué? + +--Beaucoup, oui, madame. Et je suis sûr qu'après m'avoir entendu vous +n'en douterez pas. + +Il dit cela d'un ton si sec que Mme de Mussidan tressaillit comme au +contact d'une pile électrique. + +--Voici vingt-cinq ans que j'exerce, reprit le docteur, c'est-à-dire +vingt-cinq ans que je pénètre dans les familles, que j'assiste à +d'horribles drames d'intérieur, que je suis le confident forcé des plus +affreux secrets. Souvent je me suis trouvé dans des situations délicates +et difficiles, jamais je n'ai été aussi embarrassé qu'en ce moment. + +--C'est donc bien grave? demanda la comtesse, qui oublia d'être +impertinente. + +--Peut-être. Si j'ai eu affaire à un fou, comme je l'espère encore... je +n'aurai qu'à vous demander les plus humbles excuses. Si, au contraire, +celui qui m'est venu trouver a son bon sens, si ce qu'il prétend savoir +est vrai, s'il a entre les mains les irrécusables preuves qu'il affirme +posséder... + +--Alors, docteur?... + +--En ce dernier cas, madame, je vous dirai: usez de mon dévouement, +parce qu'il y a un homme qui, moralement, a sur vous droit de vie et de +mort, un homme dont les volontés devront être les vôtres... + +La comtesse eut un grand éclat de rire, aussi faux qu'une larme +d'héritier. + +--En vérité, docteur, dit-elle, votre mine funèbre et votre accent +lugubre me feront mourir... de rire. + +Le docteur réfléchissait. + +--Elle rit trop fort, se disait-il; Baptistin ne m'a pas trompé. Soyons +prudent. + +Puis, tout haut, il reprit: + +--Puissé-je aussi, moi, madame, rire bientôt de craintes chimériques. +Mais quoiqu'il arrive, permettez-moi de vous rappeler ce que vous me +disiez il n'y a qu'un instant: le médecin est un confesseur. Cela est +vrai, madame. Comme le prêtre, le médecin sait oublier les secrets que +sa mission lui révèle; il sait conseiller et consoler. Mieux que le +prêtre, parce qu'il est mêlé plus directement aux intérêts et aux +passions, il comprend et excuse les fatalités de la vie, les +entraînements... + +--Docteur, interrompit la comtesse, vous oubliez de dire que, aussi bien +que le prêtre, il prêche... + +Pour lancer ce sarcasme, elle était parvenue à donner à sa physionomie +la plus comique expression de gravité. + +Mais elle n'arracha pas un sourire à Hortebize qui, de plus en plus, +paraissait navré. + +--Tant mieux si je suis ridicule, dit-il, tant mieux si je n'avive pas +quelque douloureuse blessure que vous aviez lieu de croire fermée... + +--Ne craignez rien, docteur. + +--Alors, madame, je commencerai par vous demander si vous avez gardé +souvenir d'un jeune homme de votre monde, qui, vers les premières années +de votre mariage, jouissait à Paris d'une grande réputation... Je veux +parler du marquis Georges de Croisenois. + +Mme de Mussidan se renversa sur sa causeuse, les yeux fixés au +plafond, le front plissé, comme si elle eût fait le plus énergique appel +à sa mémoire. + +--Georges de Croisenois, murmurait-elle, il me semble... Attendez donc, +docteur!... Non, j'ai beau chercher... je ne vois pas. + +Le docteur crut de son devoir d'aider cette mémoire rebelle. + +--Le Croisenois dont je parle, insista-t-il, a un frère nommé Henri, que +vous connaissez certainement, car je l'ai vu, cet hiver, chez le duc de +Sairmeuse, danser avec Mlle Sabine. + +--C'est juste!... Oui, docteur, vous avez raison, je me souviens +maintenant... + +On eût parlé à la comtesse d'un indifférent qu'elle n'eût pas gardé un +plus magnifique sang-froid. + +--Cela étant, reprit Hortebize, vous devez vous rappeler qu'il y a +maintenant un peu plus de vingt-trois ans, Georges de Croisenois +disparut tout à coup. Cette disparition fit un tapage affreux, ce fut +presque un événement, le sujet d'une interpellation au ministère... + +--Oui, en effet. + +--La dernière fois qu'on aperçut Georges, ce fut au Café de Paris. Il y +dînait en compagnie de quelques amis. Au coup de neuf heures, il se leva +brusquement et s'apprêta à sortir. Un de ses intimes lui offrit de +l'accompagner, il refusa. On lui demanda si on le reverrait dans la +soirée, il répondit que oui peut-être, à l'Opéra, mais qu'il ne fallait +pas compter sur lui. On supposa qu'il allait à quelque rendez-vous. + +--Ah! on supposa cela! + +--Oui, à cause de sa mise, qui était plus soignée que de coutume, bien +qu'il fût tout à fait un élégant, un lion, comme on disait alors. +Toujours est-il que Georges de Croisenois sortit seul, et qu'on ne l'a +plus revu. + +--Plus jamais! fit la comtesse, un peu trop gaîment peut-être. + +Le docteur ne sourcilla pas. + +--Non, madame, répondit-il, jamais. Les deux ou trois premiers jours, +cette disparition parut extraordinaire; au bout d'une semaine, elle +inquiéta. + +--Oh! docteur, que de détails!... + +--C'est vrai, madame. Je les ai connus autrefois, je les avais oubliés, +on me les a remis en mémoire ce matin. Ils se trouvent avec bien +d'autres, dans les procès-verbaux d'enquête. Car il y eut une enquête, +et des plus minutieuses. Les amis de M. de Croisenois avaient commencé +des recherches; comme elles n'aboutissaient pas, ils s'adressèrent au +préfet de police. Les plus habiles agents furent mis sur pied. La +première idée fut celle d'un suicide. Georges pouvait fort bien être +allé se tirer un coup de pistolet au fond de quelque bois. L'état de ses +affaires aussi prospères que possible, sa grande fortune, son caractère +gai, son constant bonheur, démontrèrent le peu de fondement de cette +supposition. Alors, on songea à un crime, et les investigations furent +dirigées en ce sens. Rien, on ne trouvait rien. + +La comtesse étouffa un bâillement d'une sincérité douteuse, et, comme un +écho, dit: + +--Rien. + +--La police était aussi déconcertée que possible quand trois mois plus +tard, un beau matin, un des amis de Georges reçut une lettre de lui. + +--Ah!... il n'était donc pas mort. + +Le docteur nota l'air et l'accent de la comtesse pour les analyser à +loisir. + +--Qui sait!... répondit-il. Cette lettre était datée du Caire. Georges +annonçait que, las de la ville de Paris, il allait essayer de pénétrer +dans l'intérieur de l'Afrique, et qu'on n'eût pas à s'inquiéter de lui. +Cette lettre, vous le comprenez, parut suspecte. On ne s'embarque pas +sans argent, et il a été prouvé que le marquis n'avait pas sur lui plus +de mille francs, dont moitié en pièces d'or portugaises, gagnées au +whist avant le dîner. On crut à une ruse de faussaire. Point. Les plus +habiles experts déclarèrent reconnaître l'écriture de Croisenois. Vite, +deux agents furent expédiés au Caire; mais, ni au Caire, ni le long de +la route, personne n'avait vu celui qu'ils cherchaient. Depuis lors, pas +un indice... + +Il parlait avec une lenteur savamment calculée, mais la comtesse était +de bronze. + +--Quoi! fit-elle quand il s'interrompit, c'est déjà fini? + +Hortebize chercha du regard le regard de Mme de Mussidan, et c'est +seulement quand il l'eut rencontré qu'il répondit: + +--Peut-être bien que non. Un homme, hier matin, est venu me trouver, qui +prétend que vous savez, vous, madame, ce qu'est devenu le marquis +Georges de Croisenois. + +L'homme le plus fort n'aura jamais l'énergie de résistance de la plus +faible femme. + +Si solidement trempé qu'un homme soit, si endurci, si impudent qu'on le +suppose, il laissera paraître quelque chose de ses intentions là où une +femme jugée simple gardera le secret de ses tortures sous un visage +riant. + +Sur le terrain de la dissimulation, une jeune fille battra toujours le +diplomate le plus retors, réunît-il à lui seul l'astuce et le génie de +Fouché et de Talleyrand. + +Quand, écrasé par l'évidence, l'homme tombe à genoux, la femme se +redresse et lutte encore. + +Dieu dit à Caïn: «Qu'as-tu fait de ton frère Albel?» et Caïn est frappé +de stupeur. Une femme, à sa place, eût ergoté, nié, cherché des raisons. + +Au seul nom de Montlouis, M. de Mussidan avait pâli et chancelé comme +après un coup de massue. + +A l'accusation si formelle du docteur, la comtesse partit d'un grand +éclat de rire, bien plein, bien sonore, qui, pendant près d'une minute, +sembla l'empêcher de répondre. + +--Ah! docteur, dit-elle à la fin, vous me contez des choses de l'autre +monde. C'est charmant, en vérité, cette histoire d'inconnu qui veut que +je sache, moi, ce qu'est devenu M. Georges de Croisenois. C'est une +somnambule, docteur, qu'il vous faut aller consulter. + +Mais le docteur, lui aussi, quand il s'y met, donne joliment la réplique +et joue passablement son petit rôlet. + +Loin de sembler surpris ou décontenancé de l'accès d'hilarité de la +comtesse, il eut l'air ravi et respira bruyamment comme s'il eût été +soulagé d'un poids énorme. + +--Dieu soit loué, fit-il; on m'avait trompé. + +Il prononça cet acte de grâce si naturellement, avec une telle +expression de foi naïve, que la comtesse y fut prise. + +--Cependant, reprit-elle, je ne serais pas fâchée de savoir quel est le +mauvais plaisant qui m'accuse d'être si bien instruite. + +--Bast!... répondit Hortebize, à quoi bon!... Il s'est joué de moi, il +m'a exposé à vous déplaire, madame la comtesse, cela suffit. Demain mon +domestique le recevra de la belle façon, s'il se présente. Même, si +j'écoutais mon indignation, je déposerais une plainte... + +--Y songez-vous, interrompit Mme de Mussidan, une plainte!... Ce +serait donner à une niaiserie une importance qu'elle ne mérite pas. +Dites-moi seulement le nom de votre mystérieux personnage. Est-ce que je +le connais? + +--Vous ne pouvez le connaître, madame, il est si loin de vous!... Son +nom ne vous apprendra rien. C'est un bonhomme que j'ai soigné, +autrefois, qui est clerc d'huissier, si j'ai bonne mémoire, et qu'on +appelle le père Tantaine. + +--Tantaine? + +--Ce doit être un sobriquet. Ce vieux drôle est tout ce qu'on peut +imaginer de plus misérable, une manière de philosophe cynique, ne +manquant pas d'intelligence, et c'est là ce qui m'épouvantait. Je me +disais qu'évidemment il ne venait pas de son chef, et qu'il devait être +l'instrument de gens d'autant plus dangereux, qu'arriver jusqu'à eux +était impossible. + +La comtesse ne put s'empêcher de trouver que le docteur se rassurait +trop vite et trop complétement. + +--Mais enfin, docteur, insista-t-elle, vous m'avez parlé de menaces, de +preuves irrécusables, de pouvoir occulte... + +--D'après le père Tantaine, oui, madame. Ce vieux drôle m'a dit: «Mme +de Mussidan connaît le sort du marquis Georges, cela résulte clairement, +pour moi, des lettres qu'elle a reçues, tant de M. de Croisenois +lui-même que de M. le duc de Champdoce.» + +La comtesse, cette fois, était touchée au bon endroit. + +Elle se dressa tout d'une pièce, comme si elle eût été mue par un +ressort, la joue livide, la pupille dilatée, la lèvre frémissante. + +[Illustration: Hortebize osa lui saisir les poignets et presque de force +la renversa sur la causeuse.] + +--Mes lettres!... dit-elle d'une voix rauque. + +On eût en pitié d'Hortebize, rien qu'à voir combien il était ému et +consterné de l'effet produit. + +--Vos lettres, madame, répondit-il avec une visible hésitation, ce +coquin de Tantaine prétend les avoir entre les mains. + +Mme de Mussidan poussa un cri terrible, le cri de la lionne qui +s'aperçoit qu'on lui a ravi ses petits. + +--Ah! misérable!... + +Et aussitôt, oublieuse de sa noble impassibilité, sans se soucier +d'Hortebize, elle s'élança hors du salon et on entendit dans l'escalier +ses pas précipités et le froufou de sa robe de soie s'éraflant aux +barres de la rampe. + +Ainsi abandonné, le docteur s'était levé. + +--Cherche!... murmurait-il avec un sourire cynique, cherche, tu vas bien +voir que les oiseaux sont envolés. + +Il s'était approché d'une des fenêtres, et machinalement, du bout des +doigts, il tambourinait sur les vitres. + +--Il est dit, pensait-il, que Mascarot ne se trompera jamais! Comment ne +pas admirer son infernale pénétration, sa logique implacable! Sur la +plus futile circonstance, il devine une existence entière, il en déduit +toutes les péripéties, comme le savant qui, à la vue de la feuille +d'arbre que le vent roule à ses pieds, dit quel arbre l'a produite, et +décrit ses graines, ses fleurs et ses fruits. Ah!... s'il avait appliqué +à quelque but noble et grand ses facultés surprenantes, sa dévorante +activité, son audace que rien ne déconcerte! + +A ces pensées, son front s'assombrit, et il se mit à arpenter le salon +de long en large, poursuivant son monologue. + +--Mais non, disait-il; en ce moment Baptistin est là-haut, occupé à +martyriser M. de Mussidan, de même que moi, ici, je torture la comtesse. +Quel métier!... Et voilà vingt-cinq ans que cela dure. Ah!... il y a des +jours où je trouve que je paye cher ma bonne et heureuse vie!... Sans +compter... + +Il tourmenta le médaillon de sa chaîne et ajouta: + +--Sans compter que nous pouvons trouver nos maîtres, échouer, et alors +quelle fin!... + +Il s'interrompit, la comtesse rentrait. + +Ses cheveux à demi-dénoués, le tremblement qui la secouait, sa pâleur, +son regard fixe et comme hébété, tout en elle exprimait son épouvante et +le désordre affreux de sa pensée. + +--On m'a volée!... disait-elle dès le seuil. + +Si grand était son trouble, qu'elle parlait très haut, oubliant que le +salon restait ouvert et que les valets de pied du vestibule pouvaient +l'entendre. + +Heureusement que le docteur ne perd jamais la tête, et c'est avec +l'aisance d'un acteur réparant un oubli du chef des accessoires, qu'il +alla refermer la porte. + +--Qu'a-t-on volé? interrogea-t-il. + +--Mes lettres, je ne les retrouve plus. + +Elle se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur la causeuse, et de +cette voix brève et saccadée que donne la conscience d'un péril +imminent, elle continua: + +--Et cependant ces lettres étaient cachées dans une cassette de fer +fermant à secret, et cette cassette était enfouie au fond d'un tiroir +dont la clé ne me quitte jamais. Et pas de traces de vol!... + +Hortebize avait repris sa mine consternée. + +--Tantaine aurait donc dit vrai? fit-il. + +--Il a dit vrai, reprit la comtesse. Oui, il est à cette heure des gens +dont moi je suis l'esclave, qui peuvent ployer ma volonté comme une +baguette de saule, qui sont maîtres de ma vie autant que s'ils tenaient +un poignard sur ma gorge. + +Elle cacha sa figure entre ses mains, comme si, par un reste de fierté, +elle eût voulu dissimuler le spectacle de son désespoir. + +--Ces lettres sont donc accablantes? demanda le docteur. + +--Je suis perdue!... + +Qui eût vu le docteur, eût supposé qu'il se torturait l'esprit à +chercher une issue à une inextricable situation. + +--Ah!... j'ai été bien coupable autrefois, poursuivit la comtesse, j'ai +été bien insensée. Hélas! je ne savais rien de la vie. Je haïssais, et +j'ai été frappée de vertige. Pauvre malheureuse!... C'est contre moi que +se tournent toutes les armes préparées pour ma vengeance. J'ai creusé un +abîme espérant y précipiter tous mes ennemis, et voici que j'y roule!... + +Le digne Hortebize se gardait bien d'interrompre. La comtesse était dans +une de ces crises de désespoir où tout ce qu'on a au fond de l'âme +remonte à la surface, comme les varechs pendant la tempête. + +--J'aimerais mieux mourir, disait-elle, oui, mourir plutôt que de voir +ces lettres entre les mains de M. de Mussidan. Pauvre Octave! N'a-t-il +donc pas assez souffert par moi! Ah!... je l'ai connu trop tard! Et +cependant, c'est là ce dont on me menace, n'est-il pas vrai, docteur? On +lui remettra ces lettres fatales si je ne consens pas à certaines +choses. C'est de l'argent qu'on veut, n'est-ce pas, beaucoup d'argent, +combien?... + +Le docteur fit un signe négatif. + +--Non, reprit la comtesse, ce n'est pas de l'argent qu'on exige? Quoi +alors? Ah! ne me laissez pas dans cette anxiété mortelle, parlez, que +veut-on de moi? + +Quand il est seul, en face de sa conscience, Hortebize s'avoue qu'il se +livre à des spéculations fâcheuses, il reconnaît qu'il joue gros jeu, +et même, comme il n'est point né méchant, il plaint ses victimes. + +Mais une fois la partie engagée, il oublie ses inquiétudes, rien n'est +capable de l'attendrir et il fait tout pour gagner. + +--Ce qu'on exige de vous, madame la comtesse, reprit-il, est, selon +qu'on l'envisage, peu de chose ou une énormité! + +--Parlez, je suis forte. + +--Ces lettres fatales vous seront toutes rendues le jour où Mlle +Sabine épousera le frère de Georges... le marquis Henri de Croisenois. + +La stupeur de Mme de Mussidan fut telle qu'elle demeura immobile +comme foudroyée. + +--On m'a chargé de vous dire, poursuivit le docteur, qu'on vous +accordera le délai que vous demanderez pour modifier les projets +existants. Mais voici où éclate l'odieux: on vous prévient que si +Mlle Sabine venait à épouser tout autre que M. de Croisenois, les +lettres seraient portées à M. le comte de Mussidan, votre mari. + +Tout en parlant, Hortebize, du coin de l'oeil, surveillait l'effet +produit. + +Il dépassa ses prévisions. + +La comtesse se leva, si défaillante, qu'elle fut contrainte de s'appuyer +au marbre de la cheminée. + +--Voici donc que tout est fini! prononça-t-elle. Ce qu'on me demande, il +est hors de mon pouvoir de l'accorder. Cela vaut mieux. Ainsi, je +n'aurai ni les angoisses, ni la lutte. Désormais mon sort est fixé. +Allez, docteur, allez dire au misérable, qui a réussi à s'emparer de mes +lettres, qu'il peut les porter au comte. + +L'accent de la comtesse accusait une résolution si irrévocablement +arrêtée, que Hortebize ne savait que penser. + +--Il est donc vrai, poursuivit-elle, qu'il existe des scélérats lâches +et vils autant que les plus odieux assassins, qui font commerce des +hontes et des douleurs qu'ils surprennent, et qui en vivent! On me +l'avait affirmé, je refusais de le croire. Ce sont là, me disais-je, des +imaginations malsaines de faiseurs de romans à court d'inventions. Je me +trompais. Pourtant qu'ils ne se hâtent pas de se réjouir, les infâmes +qui pensent me tenir en leur pouvoir. Ils ne profiteront pas de leur +ignominie. Il est un refuge où ils ne sauraient m'atteindre... + +--Madame!... suppliait le docteur, madame la comtesse... + +Il suppliait en vain. + +Elle était hors d'état de l'écouter ou même de l'entendre. + +Elle continuait avec une violence croissante, s'exaltant au souvenir des +souffrances endurées: + +--Pensent-ils donc, les misérables, que je crains la mort? Ah! il y a +des années que je demande comme une grâce, à Dieu qui me châtie, le +calme, le néant de la tombe. Cela vous surprend, n'est-ce pas, de +m'entendre parler ainsi, moi qui ai été la belle, l'adorée Diane de +Sauvebourg, comtesse de Mussidan. Voilà comment le monde juge... + +Au temps de mes plus belles fêtes, quand mon bonheur faisait envie, +j'avais épuisé toutes les tortures d'ici-bas, et sué toutes les agonies +de la passion. Et depuis... + +Maintenant, mes meilleures amies, examinant et jugeant ma conduite, se +demandent si je ne suis pas folle. Folle!... Que ne la suis-je, en +effet! + +Ils ne se doutent pas, ceux qui s'étonnent de mes inquiétudes +fiévreuses, de mes agitations, de mes jours emplis de tumulte; ils ne +comprennent pas que je fuis le fantôme du passé qui me poursuit partout. +Ils ne peuvent deviner que la solitude m'épouvante, que je me fuis +moi-même, que je cherche l'oubli. Malheureuse!... je devais pourtant le +savoir, tout le fracas de l'univers n'étouffera jamais le murmure de la +conscience. + +Elle parlait en femme dont le sacrifice est fait, qui n'a plus rien à +ménager ni à redouter. + +Sa voix vibrante emplissait l'immense salon. + +Et le docteur blêmissait, lui qui entendait à côté, dans le vestibule, +les allées et les venues des valets que l'heure du repas mettait en +mouvement. + +--Comment ai-je pu vivre ainsi? disait la comtesse. C'est que toujours +dans les brumes de l'avenir lointain, tremblote la chétive lueur de +l'espérance. Et on va vers cette lumière décevante; on tombe, on se +relève meurtri, mais on marche quand même... + +Aujourd'hui, cependant, tout espoir s'évanouit. Je n'aperçois plus que +ténèbres. Oh! non, la force ne me manquera pas pour anéantir +l'implacable pensée. Cette nuit, pour la première fois depuis bien des +années, Diane de Mussidan dormira d'un sommeil profond et sans rêves!... + +La comtesse était à ce point hors d'elle-même, que le docteur se +demandait avec effroi comment contenir cette explosion qu'il n'avait pas +prévue. + +Ces éclats de voix pouvaient appeler les domestiques, amener le comte en +ce moment sous le couteau de B. Mascarot. + +Alors, qu'arriverait-il? Le complot se découvrirait, tout serait perdu. + +Voyant bien que Mme de Mussidan allait s'élancer dehors, que des +paroles vaines ne l'arrêteraient pas, Hortebize osa lui saisir les +poignets et presque de force la renversa sur la causeuse. + +--Au nom du ciel, madame, lui disait-il de sa voix la plus onctueuse, au +nom de votre fille, daignez m'écouter. Ne vous abandonnez pas ainsi. +Serais-je ici, me serais-je résigné à ce rôle d'intermédiaire de +misérables qui me font horreur, si je croyais tout perdu? Mon dévouement +vous reste? c'est celui d'un homme de coeur et d'expérience. Ne +pouvons-nous lutter ensemble, conjurer l'orage? + +Le docteur parla longtemps, d'un air pénétré, faisant autant d'efforts +maintenant pour rassurer la comtesse, qu'il en avait fait le moment +d'avant pour lui bien démontrer l'immensité du danger. + +Hortebize est médecin. Il sait, lorsqu'il s'est décidé à une opération +indispensable, calmer les élancements de la blessure, et la guérir. + +Au moins eût-il la satisfaction de constater promptement que ses peines +n'étaient pas perdues. + +Aux flots de cette éloquence émoliente, qui tombait comme une douche sur +son désespoir, Mme de Mussidan se sentait prise d'engourdissement. + +Elle était accablée de cette prostration qui suit les grandes crises, +lorsque les nerfs, bandés à se briser, tout à coup se détendent et +deviennent lâches. + +Après un quart d'heure, grâce à des prodiges d'habileté, le docteur +l'avait amenée à regarder la situation en face et à la discuter. + +Alors seulement il respira et s'essuya le front. + +Il savait que qui discute est vaincu. + +Accepter la discussion, c'est tout au plus demander à son adversaire un +appoint de bonnes raisons pour céder. + +--C'est odieux, répétait la comtesse, c'est odieux! + +--D'accord, madame. Cependant examinons le fait en lui-même. Avez-vous +contre M. de Croisenois quelque motif personnel d'exclusion? + +--Aucun. + +--Il est de bonne maison, aimé et estimé, il est fort bien de sa +personne, il a trente-quatre ans à peine, car il était de quinze ans au +moins plus jeune que son frère... N'est-ce pas un parti sortable? + +--Oui, mais... + +--Il a fait des folies? Quel jeune homme n'en a pas fait? On le dit +criblé de dettes, ruiné. C'est faux; mais, en ce cas, Mlle Sabine est +assez riche pour deux. D'ailleurs, Georges de Croisenois a laissé une +fortune considérable, deux millions, je crois; il est impossible que +Henri n'obtienne pas, un jour où l'autre d'être envoyé en possession de +l'héritage de son frère. + +Mme de Mussidan était encore trop sous le coup d'une épouvantable +émotion pour songer aux objections si fortes qu'elle eût pu présenter au +docteur. C'est à peine si, en se faisant une violence inouïe, elle +pouvait rassembler ses idées confuses. + +--Je dirais oui, reprit-elle, que cela ne servirait de rien. M. de +Mussidan a décidé que Sabine serait la femme de M. de Breulh-Faverlay. +Je ne suis pas la maîtresse. + +--Vous pouvez tout sur votre mari, et si vous le voulez bien... + +La comtesse, à plusieurs reprises, secoua tristement la tête. + +--Autrefois, dit-elle, c'est vrai, j'ai régné en souveraine sur le +coeur et sur l'esprit d'Octave, j'ai été l'arbitre de ses volontés. Il +m'aimait alors, et depuis! Ne vous ai-je pas dit que j'ai été insensée. +J'ai lassé un amour si robuste qu'il semblait devoir être éternel. J'ai +rendu tout retour impossible, et maintenant... + +Elle s'arrêta, comme confondue de ce qu'elle allait dire, et ajouta: + +--Maintenant, je ne suis plus qu'une étrangère pour M. de Mussidan. Et +je ne puis me plaindre, je l'ai voulu... il est, lui, juste et bon. + +--On peut toujours essayer, gagner du temps... + +--J'essayerai, docteur. Mais, Sabine! qui nous dit que Sabine n'aime pas +M. de Breulh? + +--Oh! madame, une mère a toujours une influence telle... + +D'un geste violent, la comtesse saisit la main du docteur, et la serrant +à lui faire mal: + +--Faut-il donc, dit-elle d'une voix sourde, que je vous montre la +profondeur de mes misères? Je suis une étrangère pour mon mari. Ma +fille, c'est autre chose: elle me méprise et elle me hait.... + + * * * * * + +Beaucoup de gens pensent qu'il serait tout simple et très aisé de faire +deux parts distinctes de la vie. + +On donnerait la première au plaisir, à l'assouvissement de toutes les +fantaisies, puis plus tard, quand les tombées de cendre du temps ont +amorti le feu des passions, on consacrerait la seconde au repos, aux +joies pures de la famille. + +Il n'en peut être ainsi. + +Selon ce qu'a été la jeunesse, la vieillesse est la récompense ou +l'expiation. + +Cela n'apparaît pas toujours clairement dans la vie. Il est tant de +bonheurs mensongers! + +Mais tous ceux que leur mission conduit dans l'intérieur des familles, +le magistrat, le médecin, le prêtre, savent que cela est. + +La comtesse de Mussidan expiait. + +Mais le docteur Hortebize n'avait pas le loisir de s'oublier en ces +réflexions; le temps pressait; d'une minute à l'autre, le comte pouvait +entrer, un domestique en tout cas allait paraître pour annoncer le +dîner. + +Il renonça, quant au présent, à toute investigation, ne s'appliquant +plus qu'à calmer le comtesse, à lui démontrer qu'elle s'épouvantait de +chimères, qu'elle ne pouvait être une étrangère pour son mari, que sa +fille ne pouvait la haïr. + +Même, il fut si insinuant, si persuasif, il étala si bien les grandes +choses qu'on pouvait attendre de son dévouement qu'il fit pénétrer un +rayon d'espérance dans l'âme désolée de la pauvre femme. + +--Ah! docteur, lui dit-elle d'une voie émue, c'est au jour du malheur +seulement qu'on connaît ses véritables amis. + +De même que M. de Mussidan, la comtesse se sentait prise. + +Elle se rendait, après une bien plus longue résistance, mais, elle se +rendait. + +Elle promit que dès le lendemain elle s'occuperait de rompre les +engagements pris, et que, dès qu'elle trouverait une ouverture, elle +mettrait en avant M. Henri de Croisenois. + +Que pouvait-on souhaiter de mieux? + +Le docteur en échange de ses promesses, jura qu'il saurait bien contenir +Tantaine, le misérable, et le faire patienter. Il affirma aussi qu'il +donnerait de fréquentes nouvelles... + +Il y avait bien deux heures qu'Hortebize était près de la comtesse, +lorsqu'il put enfin se retirer. + +Il était brisé, on ne remporte pas impunément de pareils triomphes. Pour +être associé de Mascarot, on n'en est pas moins homme. + +Bien qu'il fit très froid, l'air du dehors parut délicieux au docteur; +il respirait à pleins poumons, ainsi qu'il arrive quand on vient +d'accomplir une tâche difficile ou qu'on reconnaît s'être heureusement +tiré d'un mauvais pas. + +Lentement il remonta la rue de Matignon, regagna le faubourg +Saint-Honoré, et enfin entra dans le café ou il avait déjà attendu son +associé, et où ils s'étaient donné rendez-vous une fois la bataille +gagnée. + +L'honorable placeur était déjà arrivé. + +Assis dans un coin, devant une chope intacte, enfoui derrière un journal +qu'il ne lisait pas, B. Mascarot se mourait d'impatience, tressaillant à +chaque bruit de la porte. + +Mille appréhensions l'assaillaient. Comme Hortebize tardait! Avait-il +donc rencontré quelque obstacle imprévu et insurmontable, cet +imperceptible grain de sable qui disloque les plus solides combinaisons? + +Dès que le docteur parut: + +--Eh bien! demanda-t-il, non sans un chevrotement dans la voix. + +--Victoire!... répondit Hortebize. + +Et il se laissa tomber sur un tabouret, en ajoutant: + +--Ouf!... C'a été dur! + +[Illustration: Un ouvrier maladroit me renversa un seau d'eau +bouillante.] + + + + +VII + + +Après avoir pris congé de B. Mascarot, désormais son protecteur, c'est +du pas mal assuré d'un homme pris de boisson et en se tenant à la rampe, +que Paul Violaine descendit le sale escalier de la maison de placement. + +Cette fortune subite, inattendue, qui lui arrivait comme une tuile sur +la tête, l'avait absolument enivré, étourdi. + +En un moment, sans transition, d'une position si horrible qu'en +traversant les ponts il regardait la Seine d'un oeil enfiévré, il +arrivait à une situation de douze mille francs par an... + +Car c'était bien là le chiffre fantastique, inouï, que le placeur avait +fait miroiter à ses yeux. + +Il avait bien dit: Douze mille francs par an, mille francs par mois, et +il avait offert d'avancer le premier mois. + +C'était à devenir fou, et Paul l'était presque. + +Ses idées étaient à ce point troublées, que hors le fait merveilleux il +n'apercevait rien; qu'il ne cherchait aucunement à se rendre compte des +incidents divers. + +Non, il trouvait toute naturelle cette succession d'événements bizarres: +Ce vieux clerc d'huissier apparaissant à point pour lui prêter 500 +francs; ce placeur qui connaissait aussi bien que lui sa vie entière, et +qui là, tout à coup, sans marchander, lui proposait les appointements +d'un chef de section du ministère. + +Cependant, une fois dans la rue, sous l'empire de sensations délirantes, +Paul n'eut pas l'idée de courir à l'hôtel du Pérou pour y porter la +grande nouvelle. + +Rose devait l'y attendre, il n'y songea pas, justifiant ainsi les +pronostics du docteur Hortebize. + +Après cette première gorgée de prospérité, il était pris d'un +irrésistible désir de mouvement. Il ressentait un impérieux besoin de +dépenser, d'épandre son exaltation. Il lui semblait que sa joie serait +doublée s'il pouvait raconter son bonheur, le dire, le clamer. + +Mais où aller par le temps qu'il faisait. Et il n'avait pas d'amis à +désoler de son succès. + +En cherchant bien, pourtant, il se souvint qu'aux jours de ses premières +misères à Paris, il avait emprunté quelqu'argent, oh!... bien peu, vingt +francs, à un jeune homme de son âge, nommé André, qui ne devait guère +être plus riche que lui. + +Il lui restait plus de la moitié du billet du vieux clerc d'huissier, +une quinzaine de louis environ qui frétillaient dans sa poche, il se +sentait des billets de mille francs sur la planche, n'était-ce pas le +cas de s'acquitter, en même temps qu'une occasion superbe d'afficher une +immense supériorité? + +Le malheur est que ce jeune homme demeurait fort loin, tout en haut de +la rue de La Tour-d'Auvergne. + +La distance effrayait un peu Paul, et il hésitait, quand une voiture +vide vint à passer. Il y monta, jetant l'adresse au cocher, du ton d'un +homme qui n'est pas habitué à aller à pied. + +Le fiacre se mit en marche, et Paul se prit à songer à ce généreux +créancier chez lequel il se rendait. André n'était pas un ami; à peine +était-ce un camarade. + +Paul avait fait sa connaissance dans un petit établissement du boulevard +de Clichy, le café de l'Épinette, où il allait souvent avec Rose, +lorsque, nouveau venu à Paris, il habitait Montmartre. + +Le café de l'Épinette n'est guère fréquenté que par des artistes: +peintres, musiciens, comédiens, journalistes, tous grands hommes en +herbe, qui discutent furieusement en buvant d'énormes quantités de +bière. + +Quant au nom de l'établissement, il lui vient d'un piano installé dans +une des salles du haut, instrument infortuné, soumis aux plus sévères +épreuves, rarement d'accord, et dont on entend les gémissements du +milieu de la chaussée. + +André, d'après ce que savait Paul, qui ne lui connaissait même pas +d'autre nom et qui jamais n'avait été chez lui, André était artiste et +avait plusieurs cordes à son arc. + +D'abord, il était sculpteur ornemaniste, c'est-à-dire qu'il exécutait, à +la journée ou à la tache, ces motifs si souvent ridicules dont les +propriétaires ont bien le droit d'orner leurs bâtisses, mais qu'ils ont +le tort de faire payer à leurs locataires. + +C'est un métier assez pénible que celui de sculpteur-ornemaniste. + +Le plus souvent, il faut travailler à des hauteurs vertigineuses, sur +des échafaudages que fait osciller le plus léger mouvement; il faut se +confier à des planches étroites ou se risquer au sommet d'échelles +branlantes. De plus, à de rares exceptions, on est exposé à toutes les +intempéries, gelé en hiver, grillé en été, sans autre abri contre la +pluie qu'une toile déchirée. Il est vrai que si l'état est dur, il est +lucratif. + +Donc, André devait vivre assez bien de ses figures et de ses guirlandes. + +Seulement, pendant bien des années, ce qui lui était venu par le maillet +et le ciseau s'en était allé par les pinceaux et par les couleurs. + +Car il était peintre aussi, mais alors pour son plaisir, pour la +satisfaction de son ambition, pour obéir à une vocation irrésistible. + +Il avait beaucoup étudié, beaucoup travaillé chez plusieurs maîtres, +puis enfin, un beau jour, se sentant assez fort pour marcher seul, il +avait pris un atelier. + +De ce moment la peinture ne lui coûta plus rien. Deux fois déjà il avait +exposé et les marchands commençaient à apprendre le chemin de sa maison. + +On tenait André en haute estime à l'Épinette. On disait qu'il avait un +talent très réel, une originalité saisissante et que certainement il +arriverait, étant, de plus, un forcené «bûcheur.» + +Paul ne s'était pas trouvé vingt fois à la même table que lui, lorsqu'un +soir, comme ils se retiraient ensemble, pressé par la misère, il lui +avait emprunté vingt francs, promettant de les lui rendre le lendemain. + +Mais le lendemain, Paul et Rose s'étaient trouvés plus pauvres que la +veille, leurs affaires avaient été de mal en pis, puis ils avaient +déménagé, ils étaient allés s'établir de l'autre côté de l'eau... Bref, +il y avait huit mois que Paul n'avait revu André. + +Le fiacre, en ce moment, s'arrêtait rue de La Tour-d'Auvergne, devant le +Nº... + +Paul sauta sur le trottoir, jeta deux francs au cocher et s'engagea dans +l'allée très large et très bien tenue de la maison. + +Au fond de l'allée, une vieille femme grasse, fraîche, proprette, avec +un bonnet à papillons, bien blanc, polissait les poignées de cuivre de +la porte de la cour. + +Ce ne pouvait être que la concierge. + +--Monsieur André? demanda Paul. + +--Il est chez lui, monsieur, répondit la vieille femme avec une +volubilité extraordinaire, et même, sans manquer à la discrétion qui +distingue tout concierge qui se respecte, je puis dire que c'est un +miracle. Toujours dehors, M. André! Ah! c'est que, voyez-vous, il n'a +pas son pareil comme travailleur. + +--Mais, madame!... + +--Et rangé donc qu'il est, continuait la vieille femme, et économe! Je +ne lui connais pas un son de dettes. Jamais je ne l'ai vu gris qu'une +fois. Je dirais même: et pas de connaissance!... n'était une jeune dame +qui, depuis un mois... J'ai même eu assez de mal à la voir, rapport à +son voile. Mais cela ne me regarde pas, n'est-il pas vrai? Moi, je la +trouve très bien, elle a toujours une femme de chambre avec elle, et +certainement quelque jour... + +--Morbleu! interrompit Paul impatienté, m'indiquerez-vous enfin +l'atelier de M. André? + +Cette violente interruption sembla choquer affreusement la concierge. + +--Quatrième... porte à droite! répondit-elle d'un ton sec. + +Et pendant que Paul montait lestement elle grommelait: + +--Vilain mal élevé! couper la parole à une femme d'âge!... Mais laisse +faire, mon joli garçon, si jamais tu te représentes, je te +reconnaîtrai, et tu ne trouveras pas souvent M. André chez lui. + +Paul était déjà au quatrième étage,--le dernier. + +Au milieu de la porte de droite, une carte de visite était clouée. Paul +s'approcha et lut: André. Il ne risquait pas de se tromper. + +Comme il n'apercevait pas de sonnette, il frappa, prêtant ensuite +l'oreille, comme on fait toujours, machinalement, en pareil cas. + +Aussitôt il entendit un piétinement, puis le bruit d'un meuble qu'on +roulait, puis le grincement d'anneaux de cuivre glissant sur une tringle +de fer. + +Enfin, une voix jeune et bien timbrée cria: + +--Entrez! + +Le protégé de B. Mascarot ouvrit et entra. + +Il se trouvait dans un atelier éclairé d'en haut par un large vitrage, +assez vaste, modeste, mais d'une propreté poussée jusqu'à la minutie. + +Des esquisses, des dessins, des tableaux inachevés garnissaient +entièrement les murs. A droite se trouvait un divan très bas, recouvert +d'un tapis tunisien. Au fond, au-dessus de la cheminée, était une glace +à bordure de bois qu'un amateur eut incontinent marchandée. A gauche, se +dressait un très grand chevalet à manivelle, mais un rideau de serge +verte cachait le tableau qu'il supportait, et dont on n'apercevait que +la bordure, une bordure d'un grand prix. + +Au milieu de l'atelier, sa palette dans le pouce, des pinceaux à la +main, un jeune homme se tenait debout: André. + +C'était un grand garçon, admirablement campé, très brun, ayant les +cheveux coupés courts, portant toute sa barbe, une barbe aristocratique, +fine, soyeuse, bouclée, noire, avec des reflets bleuâtres. + +Comparé à Paul, André certainement était laid. + +Mais le jeune peintre avait ce qui manquait au protégé de B. Mascarot: +une de ces physionomies qu'on n'oublie pas. + +Le voir, d'ailleurs, c'était le connaître. Son front large et fier, sa +bouche du dessin le plus ferme, son sourire, ses yeux noirs pleins +d'éclairs disaient du premier coup sa nature mâle et loyale, son +intelligence, la bonté de son coeur et l'énergie de sa volonté. + +Détail singulier et qui frappa Paul tout d'abord, André, qui était en +train de peindre, on le voyait à sa palette et à son pinceau, n'avait +point un costume d'atelier. + +Il était vêtu non à la mode, mais avec une recherche extrême. + +A la vue de Paul, André déposa sa palette, et s'avança, la main +largement tendue. + +--Eh!... vous voici donc, s'écria-t-il, de sa bonne voix sympathique et +loyale, qu'êtes-vous devenu, depuis qu'on ne vous voit plus? + +Cet accueil si amical ne laissa pas que de gêner un peu le protégé de B. +Mascarot. + +--J'ai eu des déceptions, commença-t-il, mille soucis... + +--Et Rose? interrompit André, vous allez, j'espère, m'en donner les +meilleures nouvelles. Est-elle toujours aussi jolie? + +--Toujours, répondit Paul d'un air pincé. Mais vous m'excuserez, +reprit-il très vite, d'avoir disparu si longtemps. Je viens vous +remercier et vous rendre ce que je vous dois. + +Le jeune peintre eut un geste insouciant. + +--Bast! fit-il, de nous deux vous seul pouviez vous souvenir de cette +bagatelle. Pas de façons avec moi, n'est-ce pas? si cela vous gênait le +moins du monde... + +Cette phrase sonna mal aux oreiller du vaniteux Paul. Il crut y démêler, +sous une feinte générosité, l'intention de l'humilier. + +Jamais plus magnifique occasion d'attester sa supériorité ne s'était +présentée. + +--Oh! dit-il de l'air le plus fat, cela ne me gêne aucunement. J'ai été, +je l'avoue, fort misérable autrefois, mais j'ai maintenant un emploi de +douze mille francs. + +Il pensait que ce chiffre allait éblouir l'artiste, lui arracher des +exclamations d'envie; il se trompait si bien qu'il se crut obligé +d'ajouter: + +--A mon âge, c'est joli. + +--C'est-à-dire que c'est superbe. Et que faites-vous, sans indiscrétion? + +Cette question était amenée par les circonstances mêmes. Cependant, +comme Paul n'y pouvait répondre, ignorant quel emploi lui était destiné, +elle le blessa autant qu'une insulte préméditée. + +--Je travaille, prononça-t-il en se redressant. + +Son air, en lançant ce mot, était si singulier, qu'André, qui était à +mille lieues des sensations, parut tout surpris. + +--Il m'arrive rarement de rester à rien faire, dit-il. + +--Oui, mais moi je suis forcé de travailler plus qu'un autre, n'ayant +personne qui s'inquiète de mon avenir, ni parent, ni protecteur. + +L'ingrat, il oubliait l'honorable B. Mascarot. + +Cependant, son ton emphatique sembla réjouir considérablement le +peintre. + +--Parbleu! répondit-il, vous imaginez-vous que l'administration des +hospices fournit des protecteurs à ses enfants-trouvés! + +Paul ouvrit de grands yeux. + +--Quoi! commença-t-il, vous seriez... + +--Précisément, et je n'en fais pas mystère, estimant qu'il y a là de +quoi pleurer, peut-être, mais non de quoi rougir. Tous mes camarades, +même ceux du chantier, le savent, et je m'étonne que vous l'ignoriez. Je +suis tout simplement un enfant de l'hôpital de Vendôme, où même, entre +parenthèse, j'ai dû laisser le renom d'un détestable garnement. + +--Vous?... + +--Moi-même, et franchement je n'ai pas le plus léger remords. Je +m'explique. Jusqu'à douze ans, j'avais été le plus heureux des gamins, +la soeur-professeur était enchantée de ma mémoire; le jour, je +travaillais au grand jardin qui s'étend le long du Loir; le soir, je +barbouillais d'immenses quantités de papier; je voulais être peintre. +Hélas! rien n'est durable ici-bas! J'eus douze ans, et la supérieure eut +l'idée de me placer en apprentissage chez un corroyeur. + +Paul s'était assis sur le divan, et tout en écoutant, il avait roulé une +cigarette. + +Il allait l'allumer, quand André le retint en lui disant: + +--Vous me feriez vraiment plaisir en ne fumant pas. + +Sans trop se rendre compte du caprice, car le peintre fumait beaucoup +d'ordinaire, Paul jeta son allumette. + +--J'obéis, fit-il, mais il me faut la fin de l'histoire. + +--Oh!... volontiers, d'autant qu'elle est courte. Du premier coup, ce +métier de corroyeur me déplut. Pour comble, dès le second jour, un +ouvrier maladroit me renversa sur le bras un seau d'eau bouillante qui +me brûla si cruellement que je faillis en mourir et que j'en porte +encore les traces. + +Il relevait en même temps sa manche droite et montrait une large +cicatrice qui, partant de la saignée, remontait vers l'épaule. + +--Dégoûté et échaudé, je conjurai la supérieure, une terrible femme à +lunettes, de me faire apprendre un autre état. Prières vaines, elle +avait juré que je serais corroyeur. + +--C'était dur. + +--Plus que vous ne croyez. Aussi, de ce jour mon parti fut pris. Décidé +à fuir dès que j'aurais amassé une petite somme, je devins le plus +soumis et le plus appliqué des apprentis. Au bout d'un an, grâce à des +prodiges de travail et de dégoût vaincu, j'avais économisé sou à sou +quarante francs. Je me dis que c'était assez, et par un beau matin +d'avril, muni d'une chemise, d'une blouse et d'une paire de souliers de +rechange, je prenais à pied la route de Paris. + +--Et vous n'aviez que treize ans! + +--Pas même. Seulement, j'ai reçu du ciel une assez forte dose de cette +volonté raisonnée que les imbéciles appellent de l'entêtement. J'avais +juré que je serais peintre... + +--Vous l'êtes. + +--Non sans peine, allez. Ah! je vois encore l'auberge où j'ai couché la +première nuit de mon arrivée à Paris; elle était située tout en haut du +faubourg Saint-Jacques. J'étais si las, que je dormis seize heures de +suite. A mon réveil, je déjeunai d'abord fort bien; puis, ayant reconnu +que mes fonds baissaient terriblement, je me dis: «Il s'agit, mon +garçon, de trouver de l'ouvrage tout de suite.» + +Un sourire monta aux lèvres de Paul. + +Il se rappelait ses premières déconvenues, en arrivant à Paris, et lui, +cependant, il n'avait pas treize ans, mais vingt-deux ans; il ne +possédait pas quarante francs, il en apportait trois mille. + +--Vous espériez, interrogea-t-il, trouver des travaux à faire? + +--Non, répondit l'artiste, j'étais plus fort que cela. Je me disais que +pour savoir une chose, il faut l'avoir apprise, et si je désirais si +passionnément gagner de l'argent, c'était afin de pouvoir payer mes +études. + +Il y avait cent raisons pour que Paul ne soufflât mot. + +--Heureusement, continua André, près de moi, pendant que je mangeais, un +gros homme déjeunait: + +«Monsieur, lui dis-je, regardez-moi, j'ai treize ans, mais je suis fort +comme si j'en avais seize, je sais lire et écrire, j'ai du courage, une +bonne volonté sans pareille, que dois-je faire pour gagner ma vie?» Il +me toisa une bonne minute, et d'une voix rude me répondit: «Va demain +matin à la Grève, tu trouveras quelque maître maçon qui t'embauchera.» + +--Et vous y êtes allé? + +--Heureusement pour moi. Dès quatre heures, le lendemain, je me +promenais autour de l'Hôtel-de-Ville. Je rôdais dans les groupes +d'ouvriers depuis assez longtemps, quand, tout à coup, je reconnais mon +gros homme de la veille. Lui aussi, m'aperçoit. Il vient droit à moi: +«Garçon, me dit-il, décidément tu me plais. Je suis entrepreneur de +sculptures, veux-tu être mon apprenti? tu aideras mes ouvriers +ornemanistes, et ils l'enseigneront l'état?»... Apprendre la sculpture! +Je crus voir les cieux s'entr'ouvrir. «Certes, je le veux,» répondis-je. +Ce qui fut dit fut fait. Ce brave homme était Jean Lantier, le père de +mon patron actuel. + +--Mais votre peinture? + +--Oh!... la peinture n'est venue que plus tard. Il fallait commencer par +me donner une certaine éducation. Tout en m'appliquant à mon +apprentissage, je travaillais; je fréquentais les écoles du soir, je +suivais des cours de dessin, j'achetais des livres, et le dimanche... je +me payais un professeur pour moi tout seul. + +--Sur vos économies? + +[Illustration: Penché sur la rampe, il l'aperçut.] + +--Mais oui. J'ai été bien des années avant d'oser m'offrir un verre de +bière. + +--Six sous!... Diable! c'était une somme. Enfin, le jour est arrivé où +j'ai gagné quatre-vingts ou cent francs par semaine, comme les +camarades, et c'est alors que je me suis mis à la peinture, mais les +mauvais temps étaient passés... + +--Et vous n'avez jamais été tenté de retourner à Vendôme? + +--Si, mais je n'y retournerai que le jour où il me sera possible de +constituer une rente de 500 francs pour un pauvre moutard abandonné +comme je l'ai été. + +Si André, connaissant Paul, eut prit à tâche de le blesser et de faire +saigner les plaies de sa vanité malade, il ne se fût pas exprimé +autrement. + +Chacune de ses phrases était tombée sur le coeur du protégé de B. +Mascarot, plus douloureuse qu'un soufflet sur la joue. + +Pourtant, Paul comprenait que la plus élémentaire politesse lui imposait +une phrase flatteuse. + +Il se fit donc violence, et dit: + +--Quand on a votre talent on n'a besoin de personne. + +Aussitôt, comme s'il eût voulu chercher une confirmation de son opinion, +il se leva et se mit à tourner autour de l'atelier. + +En apparence, il examinait les esquisses. + +En réalité, il était attiré par ce tableau à bordure si riche, placé en +face de lui, et caché par un rideau. + +Ce tableau agaçait sa curiosité. + +Pendant que se déroulait le récit d'André, si irritant et si humiliant +pour lui, Paul n'avait pu détacher ses regards de cette toile si +exactement cachée. + +Il réfléchissait, et plusieurs circonstances insignifiantes, inaperçues +sur le moment, se représentaient vivement à son esprit, et lui +paraissaient avoir entre elles une étroite relation. + +Tout d'abord, il se souvenait des remarques de Mme Poileveu, la +discrète concierge, au sujet de cette dame voilée qui, accompagnée d'une +femme de chambre, venait parfois visiter le peintre. + +En second lieu, quand il avait frappé, n'avait-on pas tardé à +l'admettre? N'avait-il pas entendu rouler un chevalet et tirer un +rideau? + +Puis encore, pourquoi cette tenue soignée? + +Enfin, quels motifs poussaient André à le prier de ne pas fumer? + +De tout cela, Paul concluait que le jeune peintre attendait ce jour-là +même sa visiteuse mystérieuse, et que ce tableau ne pouvait être que son +portrait. + +De là, à souhaiter de soulever ce rideau importun, qu'André y consentît +ou non, il n'y avait qu'un trait. + +Aussi, tout en s'arrêtant et s'extasiant devant les esquisses, tout en +prodiguant les «fort bien!» et les «Ah! très réussi!» Paul +manoeuvrait de façon à se rapprocher insensiblement du chevalet. + +Lorsqu'il se vit à portée, il étendit brusquement la main en disant: + +--Et ceci, qu'est-ce? La perle de l'atelier, sans doute. + +Mais André, s'il manquait absolument de défiance, n'était pas dépourvu +de finesse. Il avait remarqué la tactique de Paul et deviné ses +intentions. Blessé dans sa délicatesse, il ne voulut rien dire, +craignant peut-être de se tromper, mais il veilla. + +En conséquence, au moment précis où Paul allongeait rapidement le bras, +André étendit le sien plus vivement encore et l'arrêta. + +--Si je cache ce tableau, dit-il en même temps, c'est que je ne veux pas +qu'on le voie. + +--Oh!... pardon, fit Paul en s'excusant. + +Il cherchait à tourner en plaisanterie son indiscrétion, mais au fond il +était très choqué du ton de l'artiste et le jugeait fort ridicule. + +--Ah!... c'est ainsi, pensa-t-il, eh bien! je vais prolonger ma visite, +et si je n'ai pas réussi à voir le portrait, je verrai du moins +l'original. + +Sur cette belle résolution, il se jeta dans le grand fauteuil de cuir +placé près de la table de travail et commença une longue histoire, bien +décidé à ne pas apercevoir les gestes significatifs d'André, qui, à tout +moment, tirait sa montre et semblait sur les épines. + +Il parlait... il parlait... et il mettait à son récit d'autant plus +d'animation, que, presque sous sa main, il venait d'apercevoir une +photographie représentant une jeune femme. + +Profitant d'une distraction d'André, il put la prendre et l'examiner un +moment avant de dire: + +--Ma foi!... voici une jolie personne. + +A cette remarque, le jeune peintre devint plus rouge que le feu, ses +lèvres tremblèrent, et c'est avec une violence inouïe, qu'arrachant la +carte des mains de Paul, il la serra dans un livre. + +Ce mouvement brutal trahissait si bien une terrible colère, que le +protégé de B. Mascarot se leva fortement ému. Et pendant une minute au +moins, les deux jeunes gens restèrent debout, face à face, silencieux, +se mesurant du regard comme auraient pu le faire deux ennemis mortels. + +Ils se connaissaient à peine; le hasard qui les avait réunis allait les +séparer, et cependant chacun d'eux sentait vaguement, comprenait et se +disait que l'autre aurait sur sa vie une influence décisive. + +André, plus maître de soi, revint le premier. + +--Je vous demande pardon, dit-il, je suis dans mon tort de laisser +traîner des objets qui devraient être précieusement serrés. + +Paul s'inclinait déjà en homme qui accepte une explication, quand le +peintre ajouta: + +--Cette confiance vient de l'habitude où je suis de ne recevoir chez moi +que des amis. Il a fallu aujourd'hui une de ces exceptions imprévues... + +D'un geste, Paul interrompit l'artiste. + +--Croyez, monsieur, prononça-t-il d'un ton qu'il s'efforçait de rendre +blessant, croyez que, sans l'impérieux devoir que vous savez, je +n'aurais pas pris la liberté de pénétrer chez vous. + +Il dit, pirouetta, sur ses talons et sortit en tirant violemment la +porte. + +--Eh!... va-t-en au diable, sot indiscret, murmura André; aussi bien +j'allais être forcé de te mettre dehors. + +Quant à Paul, c'est le coeur gros de colère qu'il quittait l'atelier +du peintre. + +Venu avec l'honnête projet d'humilier de l'étalage de sa prospérité +suspecte un obligeant camarade, il se retirait écrasé. + +Se comparant à ce héros de la Volonté, si grand et si modeste, il se +sentait petit, mesquin, ridicule, presque odieux; et il le haïssait pour +toutes les nobles qualités qu'il était contraint de lui reconnaître; +oui, il le haïssait à la mort. + +--C'est égal, se disait-il, je n'en aurai pas le démenti, je la verrai, +cette invisible inconnue. + +En effet, sans réfléchir à la bassesse de sa conduite, il traversa la +rue et alla se mettre en observation devant la maison d'André. + +Il grelottait, mais les piètres esprits ont pour la satisfaction de +leurs puériles rancunes une ténacité qu'ils ne sauraient appliquer aux +choses sérieuses. + +Il attendait bien depuis une bonne demi-heure, quand enfin un fiacre +s'arrêta devant le nº... Deux femmes en descendirent, l'une très jeune, +dont la distinction sautait aux yeux; l'autre vêtue comme les suivantes +de bonne maison. + +Sans vergogne, Paul s'approcha, et, en dépit d'un voile assez épais, il +reconnut parfaitement la jeune femme de la photographie. + +--Et bien! fit-il, franchement, j'aime mieux Rose, et la preuve c'est +que je vais la rejoindre de ce pas. Nous allons payer la Loupias et +quitter pour toujours cet abominable hôtel du Pérou. + + + + +VIII + + +Le protégé de B. Mascarot n'avait pas été le seul à épier la visiteuse +du jeune peintre. + +Au bruit de la voiture, Mme Poileveu, la plus discrète des +concierges, était venue se planter sur le seuil de la porte, les yeux +obstinément attachés sur la jeune dame. + +Lorsque les deux femmes entrèrent, au lieu de s'effacer pour leur livrer +passage, Mme Poileveu sortit. Elle avait son idée. + +--Mauvais temps, n'est-ce pas? dit-elle au cocher. Il ne fait pas bon +sur le siège, l'hiver. + +--Ne m'en parlez pas, répondit l'homme, j'ai les pieds morts. + +--Vos deux pratiques viennent peut-être de loin? + +--Du diable! Je les ai prises tout en haut des Champs-Élysées, près de +l'avenue de Matignon. + +--Une fameuse trotte! + +--Oui, et quatre sous de pourboire. Quel malheur!... Tenez, ne me parlez +pas des femmes honnêtes. + +--Oh!... honnêtes!... + +--Ça, je le garantis. Les autres donnent plus, je m'y connais. + +Et en même temps, satisfait d'avoir fait preuve de pénétration, il +enveloppa son cheval d'un coup de fouet inoffensif et s'éloigna. + +Mme Poileveu, elle, regagnait sa loge à moitié contente. + +--Je sais toujours, murmurait-elle, le quartier de la princesse. C'est +bien le cadet de mes soucis; mais enfin!... la prochaine fois j'offrirai +quelque chose à la femme de chambre, un rien, du doux, et elle me dira +tout... + +C'est un chimérique espoir que caressait là Mme Poileveu. + +Cette femme de chambre, absolument dévouée à sa maîtresse, était +indignée des regards obstinés qui chaque fois lui étaient adressés et, +tout en gravissant l'escalier, elle se plaignait amèrement de ce qu'elle +appelait une horrible insolence. + +Dans sa colère, elle ne parlait rien moins que de raconter ces avanies à +André, qui ne manquerait pas de rendre cette mégère plus respectueuse. + +Mais la seule idée d'une plainte effraya si fort la jeune dame qu'elle +s'arrêta, se retournant vers sa femme de chambre: + +--Je te défends, Modeste, fit-elle bien bas, je te défends expressément +de dire un seul mot de cela à André. + +--Mais, mademoiselle... + +--Chut!... Veux-tu donc me faire de la peine? Allons, viens, il +m'attend. + +Oh! oui, elle était attendu avec ces trances délicieuses, ces anxiétés +divines de la vingtième année. + +Depuis le départ de Paul, André ne restait plus en place: il lui +semblait qu'il eût fait tenir l'éternité dans chaque seconde qui +s'écoulait. Il avait laissé la porte de son atelier ouverte, et à chaque +moment, croyant distinguer quelque bruit, il courait à l'escalier. + +Enfin, il l'entendit réellement, ce bruit harmonieux comme une musique +céleste, le froissement de la robe de la femme aimée. + +Penché sur la rampe, il l'aperçut, c'était bien elle, oui, elle arrivait +au second étage, au troisième... enfin elle entrait chez lui, dans son +atelier dont il refermait la porte. + +--Bonjour, André, dit-elle, en lui tendant la main, vous voyez que je +suis exacte. + +Pâle d'émotion, plus tremblant que la feuille, André prit cette main qui +lui tait tendue et l'effleura respectueusement de ses lèvres en +balbutiant: + +--Mademoiselle Sabine... Oh! vous êtes bien bonne... Merci!... + +C'était bien Sabine, en effet, l'unique héritière de l'antique et +orgueilleuse maison de Mussidan, qui était là, chez André, l'enfant +trouvé de l'hôpital de Vendôme. + +C'était Sabine, une jeune fille naturellement réservée et timide, élevée +dans le respect des conventions sociales, qui risquait ainsi ce qu'elle +avait de plus précieux au monde, son honneur, sa réputation. + +C'était elle qui, bravant les préjugés de son éducation et de sa race, +osait franchir l'effrayant abîme qui séparait le salon de la rue de +Matignon de l'atelier de la rue de la Tour-d'Auvergne. + +Il est de ces témérités que la raison admet à peine, mais que le coeur +se charge d'expliquer aisément. + +Depuis près de deux ans Sabine et André s'aimaient. + +C'est au château de Mussidan, au fond du Poitou, qu'ils s'étaient +rencontrés pour la première fois, réunis par un de ces concours de +petits événements qui seront l'éternelle confusion de la prudence +humaine. + +L'homme conçoit et combine des projets, mais au-dessus plane la +Providence--les imbéciles disent: le hasard--dont la main prévoyante +arrange et dispose tout pour l'accomplissement de ses impénétrables +desseins. + +A la fin de l'été de 1865, André, dont un travail excessif altéra la +santé, projetait un voyage, lorsque Jean Lantier, son patron, le fit, un +soir, prier de passer chez lui. + +--Si vous voulez, lui dit-il, vous reposer et gagner trois ou quatre +cents francs du même coup, j'ai, je crois, votre affaire. Un architecte +me demande un sculpteur pour quelques travaux en province, dans un pays +magnifique, vous plairait-il de vous en charger? + +La proposition convenait si bien à André, que dès la fin de la semaine +il se mit en route, se promettant un mois de bon temps. + +Tout devait lui réussir. Le jour même de son arrivée à Mussidan, ayant +examiné le travail pour lequel on l'avait mandé, il reconnut qu'il +serait un jeu pour lui. Il s'agissait d'exécuter quelques raccords le +long d'un balcon récemment réparé. Le tout pouvait être aisément fini en +moins d'une quinzaine. + +Mais il ne se pressa pas. Le pays lui plaisait, il trouvait dans les +environs des motifs d'études charmants, et sa santé se rétablissait à +vue d'oeil. + +Puis, raison impérieuse et qu'il ne s'avouait qu'à demi, de ne pas se +hâter, il avait entrevu dans le parc, glissant comme une ombre entre les +arbres, une jeune fille dont un seul regard l'avait ému d'une émotion +nouvelle pour lui et délicieuse. + +Cette jeune fille était Sabine. + +Les chaleurs venues, le comte de Mussidan était parti pour l'Allemagne, +la comtesse s'était réfugiée à Luchon, et ils n'avaient trouvé rien de +plus sage que d'envoyer leur fille passer quelques mois en ce vieux +manoir de famille, sous la protection d'une de leurs parentes très âgée, +la douairière de Chevauché. + +L'histoire des deux jeunes gens, histoire simple et naïve, fut celle de +tous ceux qui ont été vraiment jeunes et qui ont aimé. + +Une niaiserie fut le prétexte des premières paroles qu'ils s'adressèrent +en rougissant autant l'un que l'autre. + +Le lendemain, Sabine vint sur le balcon voir travailler André, prenant +un plaisir enfantin au mouvement des outils façonnant la pierre dure. + +Qui lui eût dit qu'elle s'intéressait au sculpteur et non à la sculpture +l'eut certes profondément surprise. Cela était ainsi, pourtant. + +Quoiqu'il fût plus troublé qu'il ne l'avait été de sa vie, André osa lui +adresser la parole. + +Ils causèrent longtemps, et elle était stupéfiée de l'élévation des +pensées de ce jeune homme qui, avec sa grande blouse blanche et son +chapeau de feutre souple, lui avait paru un ouvrier ordinaire. + +Ignorante et inexpérimentée, Sabine pouvait ne pas démêler au juste les +sentiments qui tressaillaient en elle. + +André ne s'abusa pas. + +Un soir, après un sévère examen de conscience, il fut obligé de +s'incliner devant la réalité. + +--Il est clair que je suis amoureux! murmura-t-il. + +Puis une lueur de raison éclairant sa folie, il mesura les +infranchissables obstacles qui le séparaient de cette jeune fille si +noble et si riche, et il fut saisi d'effroi. + +--Il faut fuir, s'écria-t-il, bien vite, sans réfléchir, sans retourner +la tête; il ne fait pas bon pour moi ici. + +On dit cela de la meilleure foi du monde, on prend parti, et ensuite... +On reste... Ainsi fit André. + +Il est vrai que la fatalité, comme toujours, sembla s'en mêler. + +Le château de Mussidan est assez éloigné de tout centre de population. +Pour gagner le village le plus proche, il faut traverser une partie des +bois de Bivron. En conséquence, lorsque André arriva, il fut décidé +qu'il prendrait ses repas au château. + +Il mangeait seul, aux heures qu'il indiquait, dans la grande salle, +servi par le vieux domestique de Mme de Chevauché. + +Bientôt cet isolement parut à Sabine la plus énorme des inconvenances et +la plus injuste des humiliations. + +--Pourquoi M. André ne prend-il pas ses repas avec nous? demandait-elle +à sa tante. Il est certes bien mieux que nombre de gens que nous +recevons, et il te distrairait. + +La vieille dame adopta cette idée. Assurément, il lui paraissait +prodigieux d'admettre à sa table un jeune homme qui, grimpé sur une +échelle, taillait des pierres à la journée; mais elle s'ennuyait +tant!... L'imprévu la décida. + +Invité sur le moment même, André accepta, et la vieille dame faillit +tomber de son haut quand, à l'heure du dîner, elle vit entrer un convive +qui avait la tenue, les façons, l'aisance d'un gentleman en +villégiature. + +--C'est à n'y pas croire, disait-elle en se couchant, à sa nièce, voici +un tailleur de pierres qui a tout l'air d'un grand seigneur. C'est la +fin. Il n'y a plus de rang; je n'aperçois que confusion; nous marchons +vers le chaos; il est temps que je meure. + +Malgré tout, André avait su se concilier les bonnes grâces de la +douairière, et comme il n'était pas dépourvu d'adresse, il acheva sa +conquête en lui brossant un portrait qui, pour être réussi et +ressemblant, n'en était pas moins outrageusement flatté. + +Admis de ce moment a l'intimité, ne craignant plus d'être froissé, il +devint, lui si réservé d'ordinaire, expansif et causeur. + +[Illustration:--Encore ici!... criait-elle.] + +Même une fois, Mme de Chevauché l'ayant un peu taquiné, il conta +l'histoire de sa vie, simplement, comme il l'avait contée à Paul, mais +avec plus de détails. + +Ce récit était bien fait pour enflammer l'imagination d'une jeune fille, +non pas romanesque, l'expression serait exagérée, mais chevaleresque. + +Sabine fut émerveillée de cet héroïsme obscur, le seul possible, le seul +vrai, à notre époque. Elle fut stupéfiée de l'énergie de cet homme, qui, +jeté tout enfant au milieu de la mêlée atroce des intérêts, avait su +prendre sa place. Elle admira sa grandeur, son génie, son ambition. Elle +vit en lui, et elle voyait bien, cet être supérieur que rêvent les +jeunes filles. + +Enfin, elle l'aima et elle osa s'avouer qu'elle l'aimait. Et pourquoi +non? + +Leurs destinées, si dissemblables en apparence, n'étaient-elles pas +pareilles en réalité? + +Entre un père et une mère qui fuyaient avec une égale horreur le foyer +domestique, Sabine était aussi abandonnée qu'André. + +Mais alors, leurs journées s'envolaient plus rapides que des secondes. + +Oubliés, pour ainsi dire de la terre entière, au fond de ce château +perdu, ils étaient libres comme l'air. + +Ce n'était certes pas Mme de Chevauché qui les gênait. + +Régulièrement, après le déjeuner, la vieille dame priait André de lui +lire sa gazette, et régulièrement aussi, entre la vingtième et la +trentième ligne, selon que le temps était orageux ou non, elle +s'endormait d'un sommeil profond qu'il était défendu, sous les peines +les plus sévères, de troubler. + +Les deux jeunes gens alors s'échappaient sur la pointe du pied, riants, +gais comme des écoliers qui ont trompé la surveillance du maître. + +Et ils allaient, au hasard, tantôt marchant à petits pas le long des +immenses avenues du parc, à l'ombre des grands chênes, tantôt courant en +plein soleil le long des roches rouges du bois de Bivron. + +D'autres fois, montant un vieux bateau vermoulu qu'André étanchait tant +bien que mal, ils s'aventuraient sur la petite rivière bordée d'iris et +de glaïeuls, tout encombrée de cannetée et de nénuphars. + +Deux mois s'écoulèrent ainsi, deux mois pleins, enchantés, splendides. + +Deux mois du plus pur et du noble amour, pendant lesquels le mot amour +ne monta pas une seule fois de leur coeur à leurs lèvres. + +Après avoir lutté longtemps contre l'entraînement d'une passion qu'il +sentait devoir être sa vie, et à laquelle, cependant, il ne voyait pas +d'issue, André avait fini par ne plus vouloir réfléchir. + +Il se défendait de songer à l'avenir comme un poitrinaire s'interdit de +penser à son mal. + +Il pressentait un coup de foudre... mais en l'attendant, chaque soir il +remerciait Dieu de lui avoir accordé encore un jour de rémission. + +--Non, se disait-il parfois, ce bonheur est trop grand; il ne saurait +durer. + +Il ne dura pas. + +Préoccupé de l'idée de justifier son séjour à Mussidan, André, après +avoir achevé ses raccords, s'était imaginé de doter le vieux manoir d'un +chef-d'oeuvre moderne. + +Il avait entrepris de faire jaillir de la pierre de l'antique balcon une +guirlande de volubilis et de vigne folle. Chaque jour, alors que tout le +monde dormait encore, il avançait sa tâche. + +Un matin, il allait se mettre à la besogne, lorsque le vieux valet qui +l'avait servi dans les premiers temps vint le prévenir que Mme de +Chevauché désirait lui parler. + +--Madame m'a ordonné, ajouta le bonhomme, de vous amener tout de suite, +tel que vous seriez. + +Un pressentiment sinistre, plus aigu que la lame d'un poignard, traversa +le coeur du jeune artiste. Il devina, il comprit que c'en était fait +de son rêve, et c'est du pas du condamné qu'on traîne à l'échafaud qu'il +suivit le domestique. + +Au moment d'ouvrir la porte du salon où se trouvait la tante de Sabine: + +--Prenez garde à vous, monsieur, recommanda le bon serviteur, madame est +dans un état!... Je ne l'ai jamais vue ainsi depuis le jour où défunt +notre maître... Enfin, suffit. + +Elle était, en effet, dans une effroyable colère, la vieille dame, et, +en dépit de son rhumatisme, elle allait de long un large dans le salon, +son haut bonnet monté campé de travers, gesticulant, faisant sonner sur +le parquet sa canne à bec de corbin. + +A la vue d'André, elle s'arrêta soudain, la tête rejetée en arrière, +choisissant la plus imposante de ses attitudes. + +--Eh bien!... mon garçon, s'écria-t-elle de cette voix bonnasse que +tenaient en réserve pour les belles occasions les femmes de l'ancienne +aristocratie, tu t'avises, à ce qu'on me rapporte, d'aimer ma nièce et +de lui faire la cour?... + +Elle le tutoyait, ma foi!... ni plus ni moins qu'un valet de ferme, +pensant ainsi lui faire comprendre et la bassesse de sa condition et son +audace. + +De pâle qu'il était, André devint cramoisi jusqu'à la racine des +cheveux. + +--Madame!... balbutia-t-il. + +--Vertu de ma mère!... interrompit la douairière; vas-tu pas nier, quand +tu as sur la face un pouce de fard qui avoue pour toi! Sais-tu qu'il +faut que tu sois un drôle bien outrecuidant d'avoir oser élevé tes +regards jusques à Mlle Sabine de Mussidan. D'où t'est venue cette +impertinence? De mes trop grandes bontés, sans doute? Espérais-tu la +séduire ou comptais-tu demander sa main?... + +--Je vous jure, madame, sur mon honneur!... + +--Sur ton honneur!... Ne croirait-on pas entendre un gentilhomme? Jour +de Dieu!... si feu le chevalier de Chevauché était encore de ce monde, +il te forait sortir le dernier souffle du corps sous le bâton. Moi, je +me contente de te chasser. Ramasse tes outils, mon garçon, et va tailler +des pierres ailleurs. + +André ne bougeait pas. Il était comme pétrifié. Lui, d'ordinaire si +impatient du mépris, il ne remarquait pas l'outrageante façon dont on le +traitait. + +Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'on le chassait, c'est qu'il ne +verrait plus Sabine. + +Sa mâle énergie ne tint pas contre ce malheur, le plus affreux qu'il pût +imaginer, et il éclata en sanglots, comme un enfant. + +L'explosion de cette douleur immense était si inattendue, si déchirante +chez un tel homme, que la vieille dame en fut bouleversée. + +Elle se détourna brusquement et fut plus d'une minute avant de pouvoir +reprendre la parole. + +--J'ai été dure avec vous, monsieur André, dit-elle enfin,--revenant au +_vous_. J'ai le malheur d'être vive. Ce qui est arrivé est de ma faute, +ainsi que me l'a fait sentir M. le curé de Bivron, qui s'est dérangé au +petit jour pour venir me prévenir, ce dont je lui rends grâces. Je suis +si vieille que j'ai oublié ce qu'est la jeunesse. J'étais seule à ne me +douter de rien, quand tout le pays jasait de vous et de ma nièce. + +André eut un geste de menace si terrible, que rien qu'en le voyant, les +six cents habitants de Bivron eussent pris la fuite, terrifiés. + +--Ah! s'écria-t-il, si je tenais les misérables qui ont osé.. + +--Bon!... interrompit Mme de Chevauché à qui cette vigoureuse +indignation ne déplaisait pas, espérez-vous couper toutes les mauvaises +langues? Il n'y a point eu de mal, c'est l'essentiel, partez, oubliez ma +nièce. + +Partez, oubliez!... Autant valait dire à André: Mourez! + +--Madame, commença-t-il avec un accent désolé, de grâce, écoutez-moi. Je +suis jeune, j'ai du courage!... + +Son désespoir avait une telle intensité d'expression, ses regards +suppliaient si bien, sa voix était à ce point brisée, que la vieille +dame émue, attendrie, sentit une larme chaude glisser le long de sa joue +ridée. + +--A quoi bon me dire tout cela? fit-elle. Est-ce que Sabine est ma +fille? Tout ce que je puis faire, c'est de ne rien dire au père de ma +nièce de cette algarade. Jour de ma vie! Si Mussidan se doutait +seulement de cela! Allons! en voilà assez, je me sens toute remuée... Je +suis capable de n'en pas manger de deux jours. + +André sortit, se tenant aux murs. Il lui semblait que le parquet, sous +ses pas, oscillait comme le pont d'un navire. Ses idées +tourbillonnaient comme la feuille sèche au gré de l'ouragan; il n'y +voyait plus. + +Mais, dans le grand vestibule qui précède le salon, il sentit qu'on lui +prenait la main. Il fit un effort pour ressaisir sa pensée; il parvint à +regarder, à voir. + +Plus immobile, plus blanche et plus glacée qu'une statue, Sabine était +devant lui. + +--J'étais là, monsieur André, dit-elle, j'ai tout entendu! + +--Oui, balbutia-t-il, c'est fini, on m'a chassé, je pars. + +--Où allez-vous? + +--Eh!... le sais-je? répondit-il, avec un geste d'horrible résignation, +je vais obéir, je sortirai d'ici, et puis... j'irai, je marcherai. + +Il sentait la folie envahir son cerveau, il voulut s'éloigner, Sabine le +retint. + +--Vous désespérez donc? demanda-t-elle. + +Il la regarda avec des yeux qui lui firent peur et d'une voix éteinte +répondit: Oui. + +Jamais Sabine n'avait été si belle. Ses yeux brillaient de la flamme des +plus généreuses résolutions, son visage avait une expression sublime. + +--Si cependant, reprit-elle, si je vous montrais au loin, dans l'avenir, +une espérance... que feriez-vous? + +--Ce que je ferais! s'écria André avec une exaltation délirante, tout! +oui, tout ce qui humainement est possible à un honnête homme. Qu'on +multiplie autour de vous les obstacles, je les renverserai; qu'on +m'impose les plus difficiles conditions, je les remplirai. Faut-il une +fortune? je la gagnerai; du talent? un nom illustre? je l'aurai. + +--Il faut autre chose encore, monsieur André, que vous oubliez: de la +patience. + +--Mais j'en ai, mademoiselle; j'en aurai! Ne comprenez-vous donc pas +qu'avec un mot de vous je puis vivre trois existences, heureux, +attendant et espérant! + +Mlle de Mussidan, à ces mots, posa une de ses mains sur le bras +d'André et leva l'autre vers le ciel qu'elle prenait à témoin. + +--Alors, dit-elle, travaillez et espérez, André!... Car, je le jure +devant Dieu, je serai votre femme ou je mourrai fille. S'il faut lutter, +je lutterai, parce que je vous... + +Un bruit terrible, au fond du vestibule, lui coupa la parole. + +C'était la vieille dame de Chevauché, qui, de sa canne à bec de corbin, +frappait contre la porte de toutes ses forces. + +--Encore ici!... criait-elle de sa voix plus éclatante qu'une trompette. + +André s'enfuit, éperdu de bonheur, emportant au fond de son âme un de +ses espoirs enivrants qui font épuiser, sans une plainte, tous les +dégoûts de la réalité. + +Que se passa-t-il, après son départ, entre Mme de Chevauché et sa +nièce? Les domestiques remarquèrent qu'après une longue conférence elles +avaient les yeux fort rouges l'une et l'autre. + +Peut-être Sabine réussit-elle à ramener la vieille dame à son parti. Ce +qui est sûr, c'est que, lors de sa mort, survenue deux mois plus tard, +la douairière laissa tout son bien, deux cent mille livres, à Sabine, +directement. + +Par un testament très bien fait et inattaquable, elle assurait à la +jeune fille les revenus d'abord, puis le capital entier le jour de sa +majorité ou de son mariage «conclu avec ou sans l'assentiment de ses +parents.» + +Cette clause fit même dire à la comtesse de Mussidan: + +--Notre pauvre tante perdait un peu la tête sur la fin. + +Non, elle ne perdait pas la tête, et Sabine et André le comprenaient +bien, lorsqu'ils pleuraient l'excellente femme qui, par ses dispositions +dernières, avait voulu venir en aide à leurs amours. + +Ils étaient alors à Paris l'un et l'autre, et si André redoublait +d'énergie, Sabine tenait toutes ses promesses. + +A Paris, Mlle de Mussidan était, s'il est possible, plus libre qu'au +fond du Poitou. + +Pour contrôler et surveiller ses actions, elle n'avait que sa fidèle +Modeste, qui lui eût été dévouée jusqu'au crime, s'il l'eût fallu. + +Sabine, à son tour, avait donc permis à André de lui écrire, et elle lui +répondait fort exactement. + +Plus tard, elle lui accorda quelques entrevues. En dernier lieu, cédant +à ses vives instances, elle avait consenti à venir à son atelier, +toujours accompagnée de Modeste. + +Il est vrai de dire que jamais souveraine visitant des sujets dévoués, +que jamais madone menée en procession ne furent l'objet d'une adoration +aussi respectueuse que celle qui entourait Sabine dans l'humble logis de +l'artiste. + + + + +IX + + +Il avait fallu à Mlle de Mussidan la certitude complète, absolue, +d'un respect sans bornes, pour la décider à venir chez André. + +Sûre de son empire, elle n'avait rien à redouter. + +En pénétrant dans cet humble atelier, tout plein de sa pensée, elle +devait se sentir chez elle, comme la vierge dans son sanctuaire, encore +parfumé de l'encens de la veille. + +Aussi, à la voir si parfaitement simple, si calme, si naturelle, jamais +on ne se serait douté qu'elle osait la plus grave, la plus périlleuse +démarche que puisse hasarder une jeune fille. + +Après avoir donné la main à André, elle dénoua lentement les brides de +son chapeau, le retira et le remit à Modeste en disant: + +--Suis-je bien ainsi, mon ami? + +L'exclamation passionnée de l'artiste à cette demande la fit sourire, et +c'est gaîment qu'elle ajouta: + +--Je veux dire: Suis-je bien comme je dois être pour mon portrait? + +Sabine de Mussidan était belle; mais comparer sa beauté à celle de Rose, +comme l'avait fait Paul, eût été une sottise et un blasphème. + +Belle d'une beauté grossière et sensuelle, Rose pouvait tout au plus +surprendre les sens et allumer les caprices d'un libertin. + +La beauté de Sabine était de celles qui empruntent à l'idéal une +irrésistible puissance et des séductions presque immatérielles à force +d'être profondes. + +Rose enchaînait le corps aux boues de la terre; Sabine emportait l'âme +vers le ciel. + +Pour juger Mlle de Mussidan, ou devait la connaître et, en quelque +sorte, être digne d'elle. + +Sa chaste beauté n'était pas de celles qui rayonnent et éblouissent. Une +expression de placidité résignée, une réserve un peu hautaine en +obscurcissaient l'éclat. Elle pouvait passer inaperçue comme un Raphaël +oublié sous une couche de poussière, au fond d'une pauvre église de +village. + +Mais, quand on l'avait remarquée, on ne se lassait plus d'admirer son +front impérieux couronné d'un diadème de cheveux noirs, fins et ondes, +ses grands yeux profonds et doux, ses lèvres exquises de délicatesse, +son teint si transparent qu'on voyait le sang frémir sous la peau. + +Elle avait adopté pour son portrait une coiffure depuis longtemps passée +de mode, qui lui seyait à merveille, et c'est en songeant à cette +coiffure qu'elle avait dit: Suis-je bien? + +--Hélas! répondit André, c'est en vous voyant que je reconnais mon +impuissance. Il y a une heure, en contemplant mon ouvrage, je me disais: +C'est achevé. Je reconnais que je n'ai rien fait. + +Il avait écarté le rideau de serge, et le portrait de Sabine +apparaissait en pleine lumière. + +Ce n'était pas un chef-d'oeuvre. André n'avait pas vingt-quatre ans, +et avant d'étudier il était obligé de gagner son pain de chaque jour. +Mais c'était une de ces compositions qui portent le cachet d'une +individualité puissante, et dont les défauts même et les inexpériences +ont une saveur d'originalité qui attire et qui charme. + +Sabine resta une minute immobile devant la toile, et c'est de l'accent +de la plus sincère conviction qu'elle dit: + +--Cela est beau! + +Le jeune peintre était bien trop découragé pour être sensible à cet +éloge. + +--C'est ressemblant, dit-il, mais la photographie que vous m'avez donnée +est ressemblante aussi. Je n'ai pas su fixer sur la toile un reflet de +votre âme. C'est une ébauche vulgaire, je recommencerai, et alors... + +D'un geste, Sabine l'interrompit! + +--Vous ne recommencerez pas, fit-elle d'une voix douce, mais ferme. + +--Pourquoi? demanda-t-il, tout surpris. + +--Parce que, mon ami, à moins d'événements graves, ma visite +d'aujourd'hui sera la dernière. + +Cette réponse foudroya André. + +--La dernière!... balbutia-t-il, que vous ai-je fait, ô mon Dieu! pour +que vous me punissiez si cruellement? + +--Je ne vous punis pas, André, répondit Sabine. Vous avez voulu mon +portrait, j'ai cédé à vos instances, je ne m'en repens pas. Écoutons +maintenant la voix de la raison. Ne comprenez-vous donc pas, malheureux, +que je ne puis continuer à jouer mon honneur de jeune fille qui est le +vôtre? Avez-vous songé à ce que dirait le monde, s'il venait à savoir +que je viens chez vous, que j'y passe des après-midi?... Répondez. + +Il ne répondit pas, il se raidissait contre le coup affreux. + +--D'ailleurs, reprit Mlle de Mussidan, à quoi nous avance une toile +qu'il faut cacher comme une mauvaise action? Oubliez-vous que de votre +succès rapide dépend notre avenir, notre... mariage? + +--Oh! non, non, je n'oublie pas. + +--Poursuivez donc le succès. Ce n'est pas tout que je dise: «Je n'ai pas +fait un choix vulgaire,» il faut que vous le prouviez par vos oeuvres. + +--Je le prouverai. + +--Je le crois, ô mon unique ami! j'en suis sûre. Mais rappelez-vous nos +chères conventions d'il y a un an. Je vous ai dit: «Devenez célèbre, et +alors venez hardiment demander ma main au comte de Mussidan, mon père. +S'il vous la refuse, si mes prières ne le touchent pas, eh bien! en +plein midi, je sortirai de l'hôtel à votre bras. Et après un tel +éclat... + +André était convaincu. + +[Illustration: Gandelu, armé d'un candélabre.....] + +--Vous avez raison! s'écria-t-il. Fou je serais si je sacrifiais tout un +avenir de félicités pour un bonheur de quelques jours, si grand qu'il +puisse être. Vous entendre d'ailleurs, c'est obéir. + +Mlle de Mussidan s'était assise dans le grand fauteuil, André prit +place près d'elle, sur un petit escabeau de chêne sculpté. + +--Nous voici donc d'accord, fit-elle, avec un bon sourire qui versait +des flots d'espérance dans le coeur de son ami, profitons-en un peu +pour causer de nos intérêts que nous négligeons, ce me semble, +terriblement. + +Leurs intérêts!... c'était le succès d'André. + +Tout ce que tentait le jeune artiste, tout ce qui lui était proposé, il +le disait à son amie, et gravement ils tenaient conseil. + +--Eh bien!... commença André, je suis cruellement embarrassé. +Avant-hier, le prince Crescenzi, le célèbre amateur, est venu visiter +mon atelier. Une de mes esquisses lui a plu, il m'a commandé un tableau +qu'il me paiera six mille francs. + +--Mais c'est un coup de fortune, cela? + +--Oui, malheureusement, il le veut tout de suite. D'un autre côté, Jean +Lantier, surchargé de travail, m'offre de me charger de toute +l'ornementation d'une maison immense que fait bâtir aux Champs-Élysées +un riche entrepreneur, M. Gandelu, je prendrais des ouvriers, et je +pourrais gagner là sept ou huit mille francs. + +--Où est l'embarras? + +--Voilà. J'ai vu déjà deux fois M. Gandelu, il a choisi des cartons, et +il veut que je me mette à sa bâtisse la semaine prochaine. Je ne puis +accepter les deux choses, il faut choisir. + +Sabine se recueillit un instant. + +--Moi, dit-elle, je choisirais le tableau. + +--Eh!... moi aussi, seulement... + +Mlle de Mussidan connaissait assez les affaires de son ami pour +deviner les causes de son hésitation. + +--Ah! murmura-t-elle, que ne m'aimez-vous assez pour vous rappeler que +je suis riche? Nos projets n'iraient-ils pas plus vite si vous +consentiez... + +André était devenu blême. + +--Voulez-vous donc, s'écria-t-il, empoisonner la pensée de notre amour? + +Elle soupira, mais elle n'insista pas. + +--Choisissons donc, fit-elle, la bâtisse de M. Gandelu. + +Cinq heures sonnaient au vieux coucou de l'atelier. Sabine se leva. + +--Avant de me retirer, fit-elle, je dois, mon ami, vous instruire d'une +contrariété qui me menace. Il est question pour moi d'un mariage avec M. +de Breulh-Faverlay. + +--Ce millionnaire qui fait courir? + +--Précisément. Résister aux désirs de mon père amènerait une +explication, et je n'en veux pas. J'ai donc décidé que j'avouerais la +vérité à M. de Breulh. Je le connais, c'est un honnête homme; il se +retirera. Que pensez-vous de mon idée? + +--Hélas! fit André désolé, je pense que si celui-là se retire, un autre +se présentera. + +--C'est probable... et nous le congédierons pareillement. Ne dois-je pas +avoir ma part de difficultés? + +Mais ces difficultés épouvantaient le malheureux artiste. + +--Quelle vie sera la vôtre, murmura-t-il, quand il vous faudra résister +aux obsessions de votre famille! + +Elle le regarda fièrement et répondit: + +--Est-ce que je doute de vous, André? + +Mlle de Mussidan était prête. André voulait aller lui chercher une +voiture; elle refusa, disant que Modeste et elle étaient bonnes +marcheuses, et que certainement elles trouveraient un fiacre en route. + +Comme à son entrée, elle abandonna sa main à André, et enfin elle sortit +en disant: + +--Je verrai M. de Breulh demain. A demain une lettre. + +André était seul. Lorsque Mlle de Mussidan s'était éloignée, il lui +avait semblé sentir la vie se retirer de lui. + +Mais son abattement ne dura pas. Une triomphante inspiration venait de +traverser son cerveau. + +--Sabine, se dit-il, est partie à pied, il ne dépend donc que de moi de +la voir quelques instants encore. Je puis, sans la compromettre, la +suivre de loin... + +Dix secondes plus tard, il était dans la rue. + +Il faisait nuit, et cependant au bas de la pente de la rue de la +Tour-d'Auvergne, il reconnut, il devina plutôt, Sabine et sa femme de +chambre. + +--C'est encore du bonheur! pensa-t-il, en s'élançant sur leurs traces. + +Elles allaient rapidement, mais il eut vite amoindri la distance, et +c'est à dix pas en arrière qu'il suivit, comme elles la rue de Laval, +puis la rue de Douai. + +Il allait, et il admirait la démarche de Sabine, sa distinction, la +façon charmante dont elle détournait sa robe au lieu de la relever. + +--Et dire, songeait-il, qu'un jour viendra peut-être où j'aurai le droit +de sortir avec elle. Je sentirai son bras charmant s'appuyer sur le +mien... + +Cette seule idée le faisait tressaillir comme le contact d'une pile +électrique. + +Sabine et Modeste arrivaient alors à la rue Blanche. Elles arrêtèrent un +fiacre et y montèrent. La vision s'évanouit. + +La voiture était déjà bien loin, qu'André restait encore au coin du +trottoir, planté sur ses pieds, regardant de toutes ses forces. + +Cependant il ne pouvait demeurer là éternellement. + +Il s'était décidé à reprendre lentement le chemin de son atelier, +lorsque vers le milieu de la rue de Douai, comme il passait devant une +boutique éclairée, il entendit une voix jeune et joyeuse qui l'appelait +par son nom. + +--Monsieur André! monsieur André! + +Il leva la tête, brusquement, comme un homme qu'on éveille, et regarda. + +Devant lui, près d'un coupé tout neuf, attelé de deux beaux chevaux, une +jeune femme en toilette tapageuse lui faisait des signes d'amitié. + +Il eut besoin d'un effort de mémoire pour la reconnaître. + +--Je ne me trompe pas, dit-il enfin... Mademoiselle Rose, n'est-ce pas? + +Mais derrière lui, presque à son oreille, une voix de fausset éclata, +qui le reprit: + +--Dites Mme Zora de Chantemille, s'il vous plaît. + +André se retourna et se trouva nez à nez avec un jeune monsieur qui +venait de donner des ordres au cocher du coupé. + +--Ah! fit-il un peu surpris et reculant d'un pas. + +--C'est ainsi, appuya le jeune monsieur. Chantemille est le nom de la +terre que je donne à madame le lendemain de la mort de papa. + +C'est avec une manifeste curiosité que le peintre examina ce donneur de +terres. + +Veston court, gilet rond, chapeau plat, jambes cagneuses, médaillon +énorme pendu à une chaîne d'or, binocle, gants rouges... Il était d'un +ridicule achevé. + +Quant à la physionomie, en disant: «Un singe!...» Toto-Chupin n'avait +pas sensiblement exagéré. + +--Bast!... s'écria Rose, que fait le nom!... L'important est que +monsieur, qui est de mes amis, dîne avec nous. + +Et sans attendre une réponse, brusquement, elle poussa André dans un +vestibule brillamment éclairé. + +--Eh bien!... disait le jeune monsieur, elle est bonne celle-là! Oui, je +la trouve très bonne!... Enfin... Les amis de nos amis sont nos amis. + +Tout ahuri de cette attaque imprévue, André se défendait de son mieux +mais sans avantage. Jalouse de montrer son pouvoir naissant, Rose était +placée devant la porte, et elle répétait: + +--Vous dînerez avec nous, je le veux!... je le veux! + +Puis comme elle était experte en belles manières, elle prit en même +temps la main d'André et celle du jeune monsieur, en disant: + +--Monsieur André, je vous présente M. Gaston de Gandelu. M. de +Gandelu..., M. André, artiste peintre. + +Les deux jeunes gens s'inclinèrent. + +--André!... faisait le jeune M. Gaston, j'ai entendu ce nom-là. J'ai vu +la figure aussi... Ah! j'y suis, c'est chez papa. N'est-ce pas vous, +monsieur, qui devez sculpter sa maison? + +--En effet, monsieur. + +--Alors, vous êtes des nôtres. Nous pendons une crémaillère, ce soir... +Hein! elle est forte celle-là!... Vous savez, plus on est de fous, plus +on rit. + +André résistait encore. + +--Je ne puis, disait-il, j'ai un rendez-vous urgent!... + +--Un rendez-vous!... Ah! mais non!... je la connais, celle-là, on ne me +la fait pas. + +André se taisait, indécis. Il était dans un de ces moments de tristesse +morne, où on éprouve le secret désir de se dissiper, d'échapper en +quelque sorte à soi-même. + +--Au fait, pensa-t-il, pourquoi ne pas accepter! Si les amis de ce jeune +homme lui ressemblent, ce sera drôle. + +--Allons, s'écria Rose en s'élançant vers l'escalier, voilà qui est dit. + +André s'apprêtait à la suivre, mais M. de Gandelu, mystérieusement, le +retint par le revers de son pardessus. + +--Hein! lui dit-il d'un air ravi, quelle femme!... Et encore, vous ne +voyez rien... Attendez que je l'aie formée, je ne vous dis que ça. +D'abord moi, pour lancer une femme, je n'ai pas mon pareil. Demandez +plutôt à Auguste de chez Riche. + +--Cela se voit, fit André le plus sérieusement du monde. + +--N'est-ce pas? Moi, d'abord, je suis comme ça, carré, et il faut +marcher. Zora... hein! un rude nom, n'est-ce pas? c'est moi qui l'ai +choisi. Donc, Zora n'est pas très épatante ce soir, mais laissez faire. +Je lui ai tantôt commandé six robes, chez Van Klopen. Oh! mais des +robes... Vous connaissez Van Klopen? + +--Pas du tout. + +--Eh bien!... elle est forte. Quand je dirai ça à Jules, il m'appellera +blagueur, vous verrez. Van Klopen, mon bon, est un tailleur pour dames. +C'est un Alsacien qui enfonce toutes les couturières. Il vous a un goût, +une invention, un chic... Il n'y a que lui pour habiller une femme... + +Arrivée à son appartement, Zora-Rose s'impatientait. + +--Viendrez-vous, enfin! cria-t-elle. + +--Vite, fit Gandelu entraînant André, montons. Quand on la fâche, elle a +des crises de nerfs terribles. Elle n'a pas voulu me l'avouer, mais on +ne me monte pas le coup, à moi, je connais les femmes... + +Rose et Paul n'étaient pas faits pour s'entendre. Ils se ressemblaient +trop. + +Si la nouvelle dame de Chantemille avait tant insisté pour avoir André à +dîner, c'est qu'elle comptait l'éblouir de sa splendeur. + +Pour commencer, elle lui montra ses deux domestiques, la cuisinière et +la femme de chambre, qui avaient, la dernière surtout, un air!... Puis +il fallut qu'André visitât tout l'appartement, on ne lui fit grâce ni +d'une pièce ni d'un meuble. + +Il dut s'extasier devant l'éternel et horripilant salon bouton d'or à +agréments gros bleu. Il fut forcé de palper les étoffes et d'essayer le +moelleux des fauteuils. + +Gandelu triomphant ouvrait la marche, armé d'un candélabre à huit +branches, dont les bougies l'inondaient de leurs larmes. Il faisait +remarquer le bon goût de chaque chose, et disait le prix de tout, d'un +ton de commissaire-priseur. + +En outre, il entremêlait cette visite domiciliaire de réflexions +philosophiques. + +--Cette pendule, disait-il, c'est cent louis, c'est pour rien. Est-ce +drôle que vous connaissiez papa! N'est-ce pas qu'il a une bonne tête?... +Cette jardinière, c'est trois cents francs!... c'est donné!... Mais +méfiez-vous, il est rat. Ne voudrait-il pas me forcer à travailler? Je +la trouve mauvaise. Moi travailler!... Il s'en ferait mourir... N'est-ce +pas, que ce n'est pas cher, ce guéridon, vingt louis?... Moi, d'abord, +quand il me la fait à la vertu, je me la brise. Un bonhomme qui n'en a +pas seulement pour six mois, disent les médecins, il ferait mieux... + +Il s'interrompit. On entendait un grand bruit dans l'antichambre. + +--Ah! voilà mes invités, fit-il. + +Et posant son candélabre sur la table, il sortit précipitamment. + +André était émerveillé. Il avait bien ouï parler de ces jeunes messieurs +qui font les délices des courses de Vincennes, mais il n'en avait +approché aucun. + +Son air stupéfait devait flatter Rose. + +--Comme vous voyez, fit-elle, j'ai quitté Paul. D'abord, il m'ennuyait, +puis il n'avait pas seulement de quoi m'acheter du pain. + +--Lui!... Plaisantez-vous? Aujourd'hui même il est venu chez moi et il +m'a dit qu'il gagnait douze mille francs par an. + +--Dites douze mille mensonges. A moins que... Sait-on ce dont est +capable un garçon qui accepte des billets de cinq cents francs de gens +qu'il ne connaît pas... + +Elle se tut, mais en faisant signe qu'elle en avait encore long à dire. + +Le jeune Gandelu introduisait et présentait ses amis. + +--Mes enfants, disait il, tout est de chez Potel. Nous allons rire un +peu, et après, vous savez... le petit bac de santé. + +Les invités valaient l'hôte, et André commençait à se féliciter d'être +venu, quand un domestique, en cravate blanche ouvrit les portes du salon +et cria: + +--Madame la vicomtesse est servie!!! + + + + +X + + +Quand on demande à B. Mascarot ce qu'il faut pour arriver, +invariablement il répond: + +--De l'activité, encore de l'activité, toujours de l'activité!... + +Mais il a sur le commun des hommes à principes, une immense supériorité +qui constitue sa force. + +Les maximes qu'il professe, il les met en pratique. + +C'est pourquoi, le lendemain de son expédition à l'hôtel de Mussidan, +dès sept heures et demie du matin, il était à son bureau et travaillait. + +Bien que, par suite d'un brouillard assez épais, il fît à peine jour, +les clients commençaient à emplir la première salle de l'agence de +placement. + +Cette clientèle matineuse inquiète peu l'honorable placeur. + +Elle se compose surtout de servantes de crêmeries ou de cuisinières qui, +nourrissant à forfait les employés des grands magasins, ont avantage à +s'approvisionner aux Halles centrales. + +Ces pratiques, en général, ne savent rien de ce qui se passe dans les +maisons où on les emploie, ou ce qui s'y fait n'offre aucun intérêt. + +B. Mascarot les abandonne donc absolument à Beaumarchef, et ne se +dérange que s'il survient quelque maître d'hôtel, ou encore un cuisinier +de grande maison ce qui arrive parfois. + +L'honorable placeur ne s'inquiétait donc pas plus du bruit de la salle +voisine, qu'un grand personnage du tumulte des solliciteurs encombrant +ses antichambres. Il mettait toute son attention à déchiffrer, à annoter +et à classer dans un certain ordre ces petits carrés de papier qui +avaient si fort intrigué Paul. + +Et telle était sa préoccupation que, pareil à un vase qui déborde, il +laissait échapper le trop plein de son cerveau en un monologue bizarre. + +--Quelle entreprise! marmottait-il, mais aussi, quel résultat!... Je +suis seul, cependant, tout seul, pour porter le faix de cette tâche +énorme. Mon dernier mot, personne le sait. Seul, je tiens en mes mains +puissantes le bout de tous les fils que depuis vingt ans, avec la +patience de l'araignée lissant sa toile, j'attache à mes pantins. Que je +fasse un mouvement, tout remue. Qui croirait cela, à me voir? Quand je +passe rue Montorgueil, on dit: «C'est Mascarot, placeur pour les deux +sexes et autres.» Et on rit, et je laisse rire. Il n'est de puissances +solides que les puissances ignorées. Celles qu'on connaît, on les +attaque et on les démolit. Personne ne me connaît, moi! + +Une fiche plus importante que les autres passait sous ses yeux. + +Rapidement, il traça en marge quelques lignes, et, après un silence, il +reprit: + +--Je puis échouer, c'est incontestable. Il peut se trouver un hardi +matin qui rompe une maille de mon filet, les timides s'évaderont par la +déchirure, et alors... Cet imbécile de comte de Mussidan ne me +demandait-il pas si je connais mon code! Oui, je l'ai étudié, mon code +pénal, et je sais que, livre 3, titre II, se trouve un certain article +400, qui semble avoir été rédigé spécialement en vue de mes opérations. +Travaux forcés à temps, s'il vous plaît... sans compter que si un +magistrat madré me joint avec l'article 305, il s'agit des travaux +forcés à perpétuité!... + +Sur ces mots, qu'il prononça lentement, comme pour en bien mesurer la +portée, un frisson courut le long de son échine; mais ce fut qu'un +éclair, car, avec un triomphant sourire, il poursuivit: + +--Oui... mais pour envoyer B. Mascarot respirer l'air de Toulon, il faut +pincer B. Mascarot, et ce n'est pas précisément l'enfance de l'art. +Vienne une alerte sérieuse, et... bonsoir, plus de Mascarot, il +disparaît, évanoui, fondu, évaporé!... Peut-on remonter à ces timides +joueurs qui sont mes associés. Catenac, l'avare, et Hortebize, +l'épicurien? Non, je les ai placés hors de toute atteinte. +Inquiéterait-on Croisenois? Jamais. Et il périrait plutôt que de parler. +Au fond de tout, on trouverait Beaumarchef, La Caudèle, Toto-Chupin et +deux ou trois autres pauvres diables. La belle prise! Ils ne diraient +rien, ceux-là, pour cent raisons, dont la première est qu'ils ne savent +rien. + +Ces raisonnements lui semblaient si péremptoires, qu'il s'oublia jusqu'à +rire tout haut. + +Puis, d'un geste fier rajustant ses lunettes, il ajouta: + +--J'irai droit à mon but, comme un boulet de canon. Ce que je veux, +sera. Par Croisenois, j'enlèverai d'un coup quatre millions... j'ai fait +mon compte. Paul épousera Flavie... je l'ai juré, et après, pour que +Flavie soit heureuse et enviée, elle sera duchesse à trois cent mille +livres de rentes... + +Ses fiches étaient en ordre. + +Il retira d'un tiroir secret de son bureau un petit registre qui +ressemblait à un répertoire, avec son alphabet collé le long de la +tranche. + +Il l'ouvrit, ajouta quelques noms à ceux qui s'y trouvaient déjà et le +ressera en disant d'un ton de menace: + +[Illustration: Plats, assiettes, verres, bouteilles, tout y a passé.] + +--Vous êtes tous là, mes bons amis, tous, et vous ne vous en doutez +guère. Vous êtes tous riches, vous êtes heureux et honorés, vous vous +croyez libres... Allons donc! Il est un homme à qui vous appartenez, +âme, corps et biens, et cet homme qui vous tient ainsi, c'est B. +Mascarot, le placeur de la rue Montorgueil. Vous êtes bien fiers tous, +et pourtant, quand il le voudra, vous serez à ses pieds, vous disputant +l'honneur de dénouer ses souliers. Or, il va vouloir, mes petits amis, +ce bon papa Mascarot, il trouve qu'il a travaillé assez comme cela, il +est las des affaires, il veut se retirer et il lui faut servir quelques +petites rentes. + +Il se tut, on frappait à la porte. + +Du bout du doigt il toucha son timbre, et la vibration n'était pas +éteinte, que Beaumarchef parut. + +--C'est à n'y pas croire, patron, s'écria dès le seuil l'ancien +sous-off... Vous m'avez demandé, n'est-ce pas, de compléter le dossier +du jeune M. de Gaudelu. + +--Après? + +--Eh bien, patron, il se trouve que la cuisinière qu'il a donnée à sa +petite dame a été placée par nous. C'est une de nos anciennes pratiques +de l'hôtel. Même elle nous devait onze francs, et elle nous les apporte; +elle est là, c'est une nommée Marie... Voilà un hasard? + +B. Mascarot haussa les épaules. + +--Tu n'est qu'un sot, Beaumar, prononça-t-il, de t'extasier ainsi. Je +t'ai cependant expliqué ce que c'est au juste que le hasard. C'est un +champ comme un autre, plus fertile cependant et plus vaste, et qui n'a +d'autre propriétaire que les habiles. Or, voici vingt-cinq ans que je +l'ensemence, ce champ; c'est s'il ne me donnait pas de récolte, qu'il +faudrait s'étonner. + +C'est d'un air pénétré que l'ex-sous-off... écoutait son patron, la +bouche béante, comme si par cette ouverture les leçons eussent pu entrer +en lui plus facilement pour s'aller loger dans les cases de sa cervelle. + +--Qu'est-ce que cette cuisinière? demanda le bon placeur. + +--Oh!... patron, rien qu'en la regardant, vous le devinerez. C'est une +vieille cliente, et il y a longtemps que l'ai classée dans la catégorie +D, vous savez: cuisinières à placer près des demoiselles très lancées. + +L'estimable placeur n'écoutait plus, il réfléchissait. + +--Va me chercher cette fille, dit-il enfin. + +Et pendant que Beaumarchef obéissait, il ajouta, répondant à quelque +objection de son esprit: + +--Négliger le plus léger renseignement est folie, l'expérience me l'a +démontré. + +Mais déjà la cuisinière de la catégorie D était devant lui, toute fière +d'être introduite dans le sanctuaire de l'agence. + +Et certes, il n'était besoin que d'un seul coup d'oeil pour comprendre +les causes déterminantes de la classification de Beaumarchef. + +C'est, du reste, avec cette aménité onctueuse qui a établi sa réputation +par tout Paris que B. Mascarot l'accueillit. + +--Eh bien! ma fille, lui demanda-t-il, vous avez donc trouvé une place à +votre convenance et où vous serez selon vos mérites? + +--Ma foi, monsieur, je crois que oui. Je ne connais Mme Zora de +Chantemille que d'hier à deux heures... + +--Ah!... elle s'appelle Zora de Chantemille. + +--C'est-à-dire, vous comprenez, c'est un nom comme ça qu'elle a pris. +Mais elle s'est assez disputée à ce sujet avec monsieur. Elle voulait, +elle, s'appeler Raphaële, mais monsieur en tenait pour Zora, si bien... + +--Zora est fort joli, prononça gravement le placeur. + +--Tenez, c'est justement ce que nous avons dit à madame, la femme de +chambre et moi. Belle personne, du reste, pas regardante, et qui +s'entend à faire danser les écus. Je puis vous garantir que, déjà, à mon +su, vu et entendu dire, elle a fait dépenser à monsieur plus de trente +mille francs. + +--Diable! + +--Oh! elle va bien. Et tout à crédit, s'il vous plaît. Monsieur de +Gandelu n'a pas le sou, à ce que m'a dit un garçon de chez Potel; mais +il paraît que son père ne connaît pas sa fortune. Ainsi, hier, pour la +crémaillère, comme ils disaient, il y a eu un dîner, mais un dîner!... +Enfin, il coûtait plus de mille francs avec les vins. + +Jusque-là, le digne placeur n'apercevait pas l'ombre d'un renseignement +à utiliser, et il se disposait à congédier sa cliente, lorsque celle-ci, +qui avait deviné son intention, reprit vivement: + +--Minute! je ne vous ai encore rien dit. + +Certainement, B. Mascarot n'attendait rien de cette fille, mais il est +patient, mais il a appris à se contraindre, mais il sait qu'un +ambitieux, si haut qu'il soit, ne doit jamais repousser un +collaborateur, si intime qu'il puisse être, si inutile qu'il paraisse. + +Il se renversa donc sur son fauteuil, et d'un air aussi satisfait que +s'il eût été prodigieusement intéressé, il dit: + +--Voyons le reste. + +--Donc, reprit la cuisinière de Rose-Zora, nous avons eu un grand dîner: +huit invités, et madame était la seule femme. Ah! monsieur, quels hommes +distingués, et aimables, et spirituels, et bien mis!... Mais c'est +encore monsieur qui était le mieux. + +--Peste!... + +--C'est ainsi. Sur les dix heures ils étaient tous très gris. Alors, +savez-vous ce qu'ils ont fait? Ils ont envoyé dire au concierge de +veiller à ce que personne ne traversât la cour, parce qu'ils voulaient +jeter la vaisselle par la fenêtre. Et ils l'ont jetée. Plats, assiettes, +verres, bouteilles, tout y a passé. C'est comme cela dans le grand +monde. Les garçons de chez Potel m'ont dit que c'est une mode qui a été +apportée à Paris par des princes russes. + +L'honorable placeur tracassait terriblement ses lunettes. La résignation +la plus héroïque a des bornes. + +--Enfin, demanda-t-il, qu'avez-vous remarqué de curieux? + +--Voilà!... Parmi tous ces messieurs, il y en avait un qui faisait comme +une tache dans la société, un grand brun à l'air mauvais, mal mis, et +qui ne disait rien. On aurait juré qu'il se moquait des autres; manant, +va!... + +--Eh bien? + +--Eh bien! Madame n'avait d'amabilités que pour lui. Elle était toujours +à lui offrir les meilleures choses: Voulez-vous de ceci, prenez donc de +cela, vous ne buvez pas, et patati, et patata... Après le dîner, quand +les autres se sont mis à jouer, lui, qui n'avait probablement pas le +sou, il est resté à causer avec madame. + +--Et vous savez ce qu'ils disaient? + +--Naturellement. Ils étaient près de la porte de la chambre à coucher; +je suis allée l'entrebailler et j'ai écouté. + +--Ce n'est peut-être pas très bien? + +--Tant pis!... J'aime à connaître les affaires des gens que je sers. +Donc, ils parlaient d'un monsieur que madame a connu autrefois, et qui +est l'ami du grand brun, un nommé... attendez donc... un nommé... + +Beaumarchef estima que c'était le cas de montrer son excellente mémoire. + +--Paul Violaine,... fit-il. + +--Précisément, répondit la cuisinière. + +Puis l'étonnement lui venant avec la réflexion, elle ajouta: + +--Ah ça! mais... comment savez-vous ce nom, vous? + +B. Mascarot avait relevé ses lunettes pour lancer à son associé un +regard foudroyant. + +--Beaumar sait tout, répondit-il négligemment, c'est son état. + +L'explication ne satisfit peut-être pas complètement l'estimable +cuisinière, mais comme elle tenait à son récit, elle continua: + +--Donc, madame racontait que ce n'était qu'un pas grand'chose, qu'il +fallait se défier de lui, qu'il était capable de tout, qu'il avait volé +douze mille francs... + +Le placeur s'était redressé, son attention était devenue très réelle, sa +patience était récompensée. + +--Avez-vous retenu, demanda-t-il, le nom de ce grand brun? + +--Ma foi!... non. Les autres l'appelaient l'artiste. + +Ce vague renseignement ne pouvait suffire au méthodique placeur. + +--Écoutez, ma fille, commença-t-il d'une voix de miel, voulez-vous me +rendre un service signalé? + +--A vous, le roi des hommes pour les domestiques!... Faut-il passer dans +le feu. + +--Non. Il faudrait simplement m'avoir le nom et l'adresse de ce grand +brun. Il ressemble tellement, d'après ce que vous me dites, à un artiste +qui me doit de l'argent... + +--Suffit, vous pouvez compter sur moi. + +Elle aspira une large prise et ajouta: + +--Aujourd'hui, il faut que je file pour mon déjeuner. Demain ou +après-demain, vous aurez votre adresse. Au revoir!... + +Elle sortit, et la porte n'était pas refermée sur elle que B. Mascarot +ébranla son bureau d'un formidable coup de poing. + +--Hortebize, s'écria-t-il, est incomparable pour flairer un danger. +Heureusement, j'ai le moyen de supprimer cette drôlesse et le jeune +crétin qui voudrait se ruiner pour elle. + +Comme toujours, quand le verbe _supprimer_ monte aux lèvres de son +patron, l'ex-sous-off tomba en garde: une, deux!... Il ne connaît que +cela, lui. + +--Dieu! que tu es ridicule avec les gestes, interrompit le doux placeur +en haussant les épaules. Va, j'ai mieux que cela. Rose avoue dix-neuf +ans, mais elle ment, elle en a bel et bien vingt et un passés. Donc elle +est majeure. Le jeune idiot, lui, est mineur encore. De sorte que si le +papa Gandelu avait un peu de nerf, eh! eh!... ce serait drôle et moral, +tout à la fois; l'article 354 est élastique. + +--Vous dites, patron? interrogea Beaumarchef, qui ne comprenait pas. + +--Je dis qu'il me faut, avant quarante-huit heures, des détails précis +sur le caractère de M. Gaudelu, le père. Je veux savoir aussi quels sont +ses rapports avec son fils. + +--Bien, je vais mettre La Candèle en campagne. + +--De plus, puisque le jeune M. Gaston cherche de l'argent partout, il +faut lui faire connaître notre honorable ami Verminet, le directeur de +la _Société d'escompte mutuel_. + +--Mais c'est l'affaire de M. Tantaine, ça, patron. + +B. Mascarot était trop préoccupé pour entendre. + +--Quant à cet autre, murmurait-il, répondant à ses craintes secrètes, +quant à ce grand garçon brun, cet artiste, qui me paraît de beaucoup +supérieur aux autres comme intelligence, malheur à lui si je le trouve +en travers de mon chemin. Quand on me gêne, moi... + +Un geste effroyablement significatif compléta sa pensée. + +Puis, après un silence, il ajouta: + +--Retourne à ta besogne, Beaumar, j'entends du monde. + +L'ancien sous-off ne bougea pas, si formel que fut le congé. + +--Excusez-moi, patron, dit-il, mais La Candèle est de l'autre côté, qui +reçoit. J'ai à vous faire mon rapport. + +--C'est juste. Prends un siège et parle. + +Cette faveur de parler assis, qui ne lui est pas souvent octroyée, +sembla ravir Beaumarchef. + +--Hier, commença-t-il, rien de nouveau. Ce matin, je dormais encore, +quand on est venu tambouriner à ma porte. Je me lève, j'ouvre, c'était +Toto-Chupin. + +--Il n'a pas lâché Caroline Schimel, au moins? + +--Pas d'une minute, patron. Même, il a réussi à lier conversation avec +elle, et ils ont déjà pris un café ensemble. + +--Allons, ce n'est pas trop mal. + +--Oh! il est assez adroit, ce vaurien de Toto, et, s'il était un peu +plus honnête... Enfin, il prétend que si cette fille boit, c'est pour +s'étourdir, parce qu'elle se croit toujours poursuivie par des gens qui +lui ont fait des menaces horribles. Elle a tellement peur d'être +assassinée, qu'elle n'ose loger seule. Elle s'est mise en pension chez +des ouvriers honnêtes qui la couchent et la nourrissent, et elle leur +fait du bien, car elle a de l'argent... + +L'honorable placeur semblait fort contrarié. + +--C'est fort gênant, cela, murmura-t-il, on ne peut pas aller lui rendre +visite incognito, à cette fille... Cependant, où demeurent les ouvriers +qui l'ont recueillie? + +--Tout en haut de Montmartre, bien plus haut que le Château-Rouge, rue +Mercadet. + +--C'est bien, Tantaine avisera. Surtout que Toto ne laisse pas cette +folle lui glisser entre les doigts. + +--Il n'y a pas de danger, et même il m'a dit qu'il allait s'informer de +ses habitudes, de ses relations et de la source de son argent. + +L'ex-sous-off s'arrêta tiraillant terriblement ses longues moustaches +cirées. + +Ce geste prouve si évidemment qu'une idée lui trotte par la cervelle, +que son patron lui demanda: + +--Qu'y a-t-il encore? + +--Il y a, patron, que, si j'osais, je vous dirais de vous défier de +Toto-Chupin. J'ai découvert que le garnement chasse pour son compte. Il +nous vole et il vend notre marchandise au rabais. + +--Rêves-tu? + +--Pas du tout. J'ai tiré ce renseignement d'un grand gaillard de +mauvaise mine qui est venu demander Chupin en se disant son ami. + +Les hommes forts ont toujours été prompts à prendre un parti. + +--C'est bien, prononça le placeur. Je vérifierai le fait, et s'il est +vrai, nous tendrons a maître Chupin un joli traquenard qui le conduira +en correctionnelle. + +Cette fois, sur un signe, Beaumarchef se retira, mais il reparut presque +aussitôt. + +--Patron, dit-il, c'est un domestique de M. Croisenois avec une +lettre... + +B. Mascarot ne prit pas la peine de dissimuler sa mauvaise humeur. + +--Le marquis est diablement pressé, fit-il... N'importe, amène-moi ce +domestique. + +Ce nouveau venu sentait d'une lieue sa grande maison. + +Irréprochable était sa tenue. + +Démarche, maintien, port de tête, tout disait en quelle haute estime il +se tenait. + +Évidemment il visait et outrait le genre anglais. + +Un faux col, cruellement empesé, lui sciait les oreilles. Il avait si +bien serré sa cravate, que sa figure, écorchée par le rasoir, en était +toute congestionnée. + +C'était, à coup sûr, un tailleur londonien qui avait, à coups de hache, +taillé dans du bois ses vêtement raides. + +Il paraissait de bois lui-même et semblait se mouvoir sous l'impulsion +de quelque mécanisme habilement dissimulé sous son gilet rouge. + +Remuait-il, on était tout surpris de n'entendre pas grincer un rouage. + +--Voici, dit-il en tendant une lettre à B. Mascarot, ce que monsieur le +marquis m'a chargé de remettre à monsieur. + +Tout en prenant le pli, le digne placeur, par dessus ses lunettes, +examinait et étudiait ce serviteur modèle. + +Il ne le connaissait pas. + +Croisenois, l'ingrat, n'avait jamais voulu accepter un serviteur de sa +main, trié par lui entre mille sur le volet. + +--Il paraît, mon garçon, remarqua-t-il, que ton maître, contrairement à +ses habitudes, s'est levé avec l'aurore, aujourd'hui. + +Non seulement, le domestique, genre anglais, ne sourit point de +l'épigramme, mais il parut vivement choqué. + +--Monsieur le marquis, prononça-t-il, me donne par an quinze louis en +sus de mes gages pour se passer la fantaisie de me tutoyer. Il est le +seul à avoir ce droit. + +--Ah!... fit le placeur sur trois tous différents, ah! ah!... + +Sa pantomime, en même temps, était des plus expressive. + +--Je vous demande un peu, pensa-t-il, où vont se loger la dignité et +l'amour-propre! Son maître, si l'idée me prenait de le tutoyer, ne se +formaliserait pas, lui! + +L'envoyé de M. de Croisenois, son observation faite, revint à sa +mission. + +--Je pense, reprit-il, que monsieur le marquis dort encore à cette +heure. Il a écrit ce billet en rentrant de son cercle. + +--Et il y a une réponse? + +--Yès, sir. + +--En ce cas, attendez. + +D'un geste exercé, B. Mascarot fit sauter l'enveloppe et lut: + + + «Mon cher maître, + + «Le _bac_ a des rigueurs... vous devinez le reste, n'est-ce pas? + J'ai joué si malheureusement, cette nuit, que j'ai perdu, outre + tout mon argent comptant, trois mille francs sur parole. Cette + somme doit être chez mon débiteur avant midi. Mon honneur + l'exige...» + +L'honorable placeur ne se gêna pas pour hausser les épaules. + +Puis, entre haut et bas, de façon que le domestique, qu'il épiait du +coin de l'oeil, pût, selon sa conscience, l'entendre ou non, il +murmura: + +--Son honneur!... Ma parole, c'est à mourir de rire; son honneur!... + +Pas un muscle du visage si bien rasé du serviteur si formaliste ne +bougea. + +Il restait raide autant qu'un soldat prussien à la parade, semblant ne +rien voir, ne rien entendre. + +B. Mascarot avait reprit sa lecture: + + «...Ai-je tort de compter sur vous pour cette bagatelle? Je pense + que non. Je suis même certain que vous m'enverrez cent cinquante ou + deux cents louis de plus, car je ne puis rester sans un sou. + + «Et pour la grande affaire, quelles nouvelles? C'est les pieds dans + le feu que j'attends votre décision. + + «Votre dévoué, + + «HENRI, marquis de CROISENOIS.» + + + +--Et voilllà!... grommela le placeur, cinq mille francs, là, _hic et +nunc!_ Puie, bon Mascarot, tire de l'argent de ta caisse. On n'est pas +plus régence! Méchant noble, va! Si je n'avais pas irrémissiblement +besoin du beau nom que t'ont légué tes ancêtres et que tu traînes dans +le ruisseau, tu pourrais les chercher tes cinq mille francs! + +Le malheur est que Croisenois était une des pièces importantes de la +grosse partie de l'aventureux placeur. + +[Illustration:--Monsieur m'excusera si je refuse.] + +Lentement et visiblement à regret, il sortit de la caisse où, la veille, +il puisait pour Hortebize, cinq billets de mille francs qu'il tendit à +l'envoyé du marquis. + +--Monsieur désire-t-il un reçu? demanda le domestique. + +--Inutile, la lettre m'en tiendra lieu. Cependant, attendez. + +Mascarot, ce ponte prudent et assidu de la banque du hasard, cherchait +dans son gousset une pièce de vingt francs. + +L'ayant trouvée, il la poussa, de l'air le plus engageant, sur la +tablette de son bureau, en disant: + +--Prenez ceci, mon ami, pour votre course. + +Mais l'autre, au lieu d'avancer la main, recula. + +--Monsieur m'excusera si je refuse, dit-il nettement. Quand j'entre dans +une maison, j'exige des gages assez élevés pour n'avoir aucunement +besoin de pourboires. + +Sur cette stoïque réponse, il salua, sérieux et grave comme un quaker, +et se retira à pas comptés. + +Ma foi! le placeur était désorienté. + +Vingt années d'expérience ne lui fournissaient pas le pendant d'une +aussi invraisemblable aventure. + +--C'est à n'y pas croire, murmurait-il. Où diable Croisenois va-t-il +recruter ses gens? Serait-il, par impossible, bien plus fort que je ne +l'ai supposé jusqu'ici? + +Une inquiétude inexplicable, vague et confuse comme un pressentiment, +troublait son assurance habituelle. + +--Ou plutôt, continua-t-il, ce gaillard si sûr ne serait-il pas un faux +domestique? J'ai tant amassé d'ennemis en ma vie, et de toutes sortes, +qu'il doivent maintenant former comme une avalanche. Si habilement que +je tienne mes cartes, on peut avoir vu dans mon jeu. + +Cette seule pensée le fit frissonner. + +Il est de ces parties si périlleuses qu'à l'instant décisif tout devient +sujet de méfiance et de crainte. + +B. Mascarot en était à ce point d'avoir peur de son ombre. + +C'est surtout quand on n'est plus séparé du but que par la longueur du +bras que l'anxiété est terrible. + +--Non, répondit-il, je suis un fou, et je me mets martel en tête pour +des soupçons chimériques. S'il se trouvait un homme habile à ce point de +m'avoir pénétré, patient jusque-là d'endosser la livrée de Croisenois +pour me surveiller de plus près, cet homme ne serait pas assez simple +pour se créer cette originalité qui me l'a fait remarquer. + +Il se disait cela, mais il se raisonnait aussi vainement qu'un poltron +siffle dans l'obscurité pour dissiper ses terreurs. + +Entre tous ses expédients, parmi ses moyens d'investigations, il devait +bien s'en trouver un qui lui permit de fouiller dans le passé de ce +domestique si susceptible, et il cherchait. + +Il se creusait la tête, lorsque Beaumarchef parut de nouveau tout +effaré. + +--Encore toi! dit durement le placeur; qui t'a appelé? Je ne saurais +donc rester tranquille une minute aujourd'hui? + +--Patron, c'est que... + +--Va-t'en. + +Mais le docile sous-off ne recula pas d'une semelle. + +--C'est le petit qui est là, insista-t-il. + +--Paul? + +--Lui-même, patron. + +--Comment, à cette heure!... Je ne lui avais donné rendez-vous que pour +midi. Lui serait-il survenu quelque aventure? + +Il s'interrompit. + +La porte que Beaumarchef avait laissé entrebâillée s'ouvrit, livrant +passage à Paul Violaine. + +En effet, il avait dû lui arriver quelque chose d'extraordinaire. + +Il était pâle, défait, ses yeux avaient cette indicible expression +d'égarement de l'animal longtemps poursuivi par une meute. + +Ses vêtements en désordre, son linge fripé trahissaient une nuit passée +à errer au hasard. + +--Ah! monsieur, commença-t-il... + +D'un geste impérieux, le placeur lui imposa silence. + +--Laissez-nous, Beaumar, fit-il, et vous, mon enfant, asseyez-vous. + +Paul s'assit, ou plutôt se laissa tomber comme une masse sur un +fauteuil. + +--Ma vie est finie, murmurait-il, je suis déshonoré, perdu!... + +L'estimable directeur de l'agence de placement avait la mine abasourdie +d'un homme qui tombe des nues. + +Mais cette grande stupéfaction était feinte, un de ses familiers l'eût +reconnu au mouvement de ses lunettes bleues, cet indispensable +accessoire de son individu, qui, à la longue, faisaient comme partie +intégrante de sa personne et semblaient ressentir quelque chose de +toutes ses impressions. + +Les causes de l'état où il voyait Paul, il les connaissait pour les +avoir préparées avec le soin du dramaturge qui, dès le premier acte, +apprête les scènes du dénouement. + +S'il était surpris, ce ne pouvait être que du résultat prompt et violent +de ses combinaisons. Si expérimenté qu'on soit, il est difficile, quand +on charge, d'en calculer exactement l'effet. + +C'est cependant avec le naturel admirable d'un auditeur bénévole qui +s'attend à des émotions, qu'il se tassa dans son fauteuil, en disant: + +--Voyons, mon enfant, remettez-vous, ayez confiance en moi, ouvrez-moi +votre coeur. Que vous arrive-t-il? + +Paul se leva à demi, et c'est du ton le plus tragique, avec un geste +désolé, qu'il répondit: + +--Rose m'a abandonné. + +B. Mascarot leva ses bras au ciel, paraissant le prendre à témoin de +l'insigne folie de son protégé. + +--Et c'est pour cela, fit-il, que vous dites que votre vie est perdue, à +votre âge, lorsque vous ne pouvez même vous douter de toutes les +revanches que vous réserve l'avenir!... + +--J'aimais Rose, monsieur! + +Si comique que fut son emphase, qu'un imperceptible sourire glissa sur +les lèvres pâles du placeur. + +--Diable!... fit-il. + +--Mais ce n'est pas tout, reprit le pauvre garçon, qui faisait, pour +retenir ses larmes, les plus héroïques et les plus inutiles efforts, je +suis accusé d'un vol infâme. + +--Vous? demanda le placeur, qui, en même temps, se disait: Nous y voici +donc!... + +--Moi, monsieur, et seul au monde, vous pouvez affirmer mon innocence, +parce que seul vous savez la vérité. + +--La vérité!... + +--Oui, par vous je puis être sauvé. Hier, vous avez daigné me témoigner +tant de bienveillance, que j'ai songé à vous tout de suite, et que, +devançant l'heure que vous m'aviez fixée, je viens vous demander aide et +assistance. + +--Mais, que puis-je? + +--Tout, monsieur. De grâce, permettez que je vous raconte de quelle +fatalité je suis victime. + +La physionomie de B. Mascarot exprima le plus vif intérêt. + +--Parlez, dit-il. + +--Hier, monsieur, reprit Paul, peu de temps après vous avoir quitté, +j'ai regagné l'hôtel du Pérou. J'arrive, je monte à ma mansarde, et bien +en évidence, sur la cheminée, j'aperçois cette lettre de Rose. + +Il tendait la lettre en même temps; mais le placeur ne daigna pas la +prendre. + +--Rose, monsieur, me déclare qu'elle ne m'aime plus et me prie de ne +jamais chercher à la revoir. Elle me dit que, lasse de partager ma +misère, elle accepte une fortune qui lui est offerte, des diamants, une +voiture... + +--Cela vous surprend. + +--Ah!... monsieur, pouvais-je m'attendre à cette trahison infâme, +lorsque la veille encore elle n'avait pas assez de serments pour +m'affirmer son amour? Pourquoi mentir? Voulait-elle me rendre sa perte +plus cruelle! Partie!... Je suis tombé comme assommé sous le coup. Moi +qui arrivais me faisant fête de sa joie quand je lui apprendrais vos +promesses!... Pendant plus d'une heure je suis resté dans ma chambre, +sans avoir conscience de moi-même, pleurant comme un enfant à cette idée +affreuse que je ne la reverrais plus... + +C'est avec son attention et sa pénétration habituelles que B. Mascarot +étudiait son sujet. + +--Toi, pensait-il, mon garçon, tu répands trop de paroles pour que ta +douleur soit aussi sincère et surtout aussi profonde que tu dis. + +Puis, tout haut, il demanda: + +--Mais enfin, ce vol, cette accusation?... + +--J'y arrive, monsieur. Le premier étourdissement passé, je résolus de +vous obéir, de quitter cet hôtel du Pérou qui, plus que jamais, me +faisait horreur. + +--A la bonne heure. + +--Je descendis donc et j'allai donner congé à madame Loupias et la +payer. Ah!... monsieur, quelle honte! Lorsque je lui ai tendu le montant +de mes deux quinzaines, c'est-à-dire vingt-deux francs, elle m'a toisé +de l'air le plus méprisant en me demandant où j'avais puis cet argent. + +B. Mascarot eut quelque peine à dissimuler un mouvement de satisfaction. +C'était le succès de sa petite machination que Paul lui annonçait. + +--Qu'avez-vous répondu! interrogea-t-il. + +--Rien, monsieur, j'étais pétrifié, et les paroles s'arrêtaient dans ma +gorge. Loupias s'était approché de sa femme, et tous deux me regardaient +en ricanant. Après avoir bien joui de ma confusion, ils m'ont déclaré +qu'ils étaient certains que, de concert avec Rose, avais volé M. +Tantaine. + +--Et vous ne vous êtes pas défendu? + +--J'avais perdu l'esprit. Je voyais que tout semblait donner raison à +ces gens et cette conviction m'accablait. La veille même, la Loupias +avait demandé de l'argent à Rose, qui lui avait répondu que je n'en +avais pas et que même je ne savais où m'en procurer. Or, voilà que, du +jour au lendemain, on me voyait vêtu d'habits neufs, payant mes dettes, +Rose avait disparu, moi-même j'annonçais mon départ. + +--Il est certain que toutes ces circonstances devaient frapper vos +hôteliers!... + +--Pour comble de malheur, c'est chez un épicier qui nous connaît, un +certain Mélusin, que Rose était allée changer le billet de 500 francs +que nous avait prêté M. Tantaine. C'est ce misérable qui a soulevé +l'opinion contre nous. N'a-t-il pas osé dire qu'un agent de police +chargé de nous arrêter, s'est présenté chez lui. + +Mieux que Paul, B. Mascarot connaissait l'histoire et savait au juste ce +qu'avait pu dire Mélusin: cependant il interrompit son protégé. + +--Entendons-nous, fit-il, la violence de votre chagrin trouble vos +idées, et je ne vous comprends plus bien. Y a-t-il eu, oui ou non, un +vol de commis? + +--Eh! monsieur, comment vous le dire!... Je n'ai pas revu M. Tantaine, +et il n'a pas reparu à l'hôtel du Pérou. On prétend, est-ce vrai? que +des valeurs importantes lui ont été enlevées, et que, par suite de ce +malheur, il est en prison. + +--Pourquoi n'avez-vous pas dit la vérité? + +--A quoi bon? Il est prouvé que je ne connaissais pas M. Tantaine, que +jamais je ne lui ai adressé la parole. Ou m'aurait ri au nez si j'avais +dit: Hier soir, tout à coup, il est entré chez moi, et là, de but en +blanc, il m'a offert 500 francs, et je les ai acceptés. + +Le digne placeur avait la physionomie sérieuse de l'homme qui cherche la +solution d'un difficile problème. + +--Il me semble, fit-il enfin, que je comprends tout, et cela tient à la +connaissance exacte que j'ai du caractère de Tantaine. + +Paul écoutait comme si sa vie eût dépendu d'une parole. + +--Tantaine, reprit B. Mascarot, est le plus honnête homme que je sache +et le meilleur coeur qui soit au monde, mais il a des lacunes dans le +cerveau. Il a été riche autrefois, et sa générosité l'a ruiné. Il est +pauvre comme Job, maintenant, et il a, comme autrefois, la passion de +rendre service quand même. + +--Cependant, monsieur... + +--Laissez-moi finir. Le malheur est que dans la petite situation qu'il +occupe, et qu'il me doit, il a des fonds en maniement. Saisi de pitié à +la vue de votre profonde misère, il a disposé du bien d'autrui comme du +sien propre. Mis en demeure de rendre ses comptes le soir même, se +trouvant en face d'un déficit, il a perdu la tête et a déclaré qu'on +l'avait volé. On est allé aux informations, vous êtes son voisin, on +vous a vu de l'argent, dont on ne s'explique pas l'origine, les soupçons +se sont portés sur vous. + +C'était net, précis, indiscutable. Paul frissonnait, une sueur froide +trempait ses cheveux, il se voyait arrêté, jugé, condamné. + +--Cependant, ajouta-t-il, M. Tantaine a un billet de moi qui est une +preuve de ma bonne foi. + +--Pauvre enfant!... croyez-vous donc que, s'il espère se sauver en vous +accusant, il laissera voir ce billet? + +--Mais vous savez la vérité, vous, monsieur, heureusement!... + +Le digne placeur hocha tristement la tête. + +--Me croirait-on? répondit-il. La justice est une institution humaine, +mon ami, c'est dire qu'elle est sujette à l'erreur. Ayant à choisir +entre la vérité et le mensonge, elle ne peut se décider que pour la +vraisemblance. Or, dites-moi si toutes les probabilités ne sont pas +contre vous? + +Cette logique impitoyable devait écraser Paul. + +--Je n'ai donc plus qu'à mourir, balbutia-t-il, si je veux échapper au +déshonneur. + +La combinaison imaginée par l'honorable placeur pour s'emparer de Paul +Violaine était d'une simplicité véritablement enfantine, mais il l'avait +jugée suffisante et il avait bien jugé. + +Paul avait été si complétement étourdi, qu'entre le prêt si +extraordinaire d'un billet de 500 francs et l'accusation de vol basée +sur le change de ce même billet, il n'avait pas aperçu le trait-d'union +qui pourtant sautait aux yeux. + +Facile à épouvanter, comme tous ceux qui ne sont pas bien sûr de leur +conscience, il avait commencé par fuir et maintenant il venait se livrer +pieds et poings liés. + +C'était là ce qu'avait voulu, prévu et préparé B. Mascarot. + +Le chirurgien qui se décide à une périlleuse opération commence par +affaiblir son malade. Avant d'entreprendre sérieusement un sujet, l'ami +d'Hortebize s'applique à briser les derniers ressorts de sa volonté. Or, +Paul en ce moment, ne s'appartenait plus. Il gisait là, éperdu, anéanti, +inerte, ne voyant d'autre issue que le suicide à la plus épouvantable +des situations. + +Le moment était venu de frapper les derniers coups. + +--Voyons, mon enfant, commença le placeur, il ne faut pas vous +désespérer ainsi. + +Pas de réponse. Paul entendait-il ou non? A coup sûr, il semblait hors +d'état de comprendre. + +Mais le digne placeur voulait qu'il entendît et comprît. Il allongea le +bras et le secoua assez rudement. + +--Morbleu!... disait-il, où donc est votre courage? C'est dans les +situations difficiles qu'un homme fait ses preuves. + +--A quoi bon!... gémit Paul. Ne venez-vous pas de me démontrer que +jamais je ne réussirai à établir mon innocence? + +Cette faiblesse impatienta terriblement B. Mascarot, mais il dissimula. + +--Non, répondit-il, non. J'ai tenu simplement à vous exposer les côtés +fâcheux de votre affaire. + +--Elle n'en a pas de bons. + +--Mais si!... Seulement vous ne m'avez pas laissé finir. J'ai tout mis +au pis, mais je dois me tromper. D'abord, l'accusation existe-t-elle +réellement? Nous supposons que Tantaine a disposé de fonds à lui +confiés. Est-ce démontré? Nous l'imaginons arrêté. L'est-il? Nous +admettons qu'il a rejeté la faute sur vous. Est-ce vrai? Avant de jeter +le manche après la cognée, que diable! on vérifie. + +A mesure que parlait le digne placeur, Paul revenait à lui. + +--C'est vrai, murmura-t-il, on peut vérifier. + +--Certainement. Sans compter que je pense avoir assez d'influence sur +Tantaine pour lui faire confesser la vérité. + +Les natures nerveuses comme celles de Paul ont ceci de précieux que si, +au moindre souffle du malheur, elles ploient, elles relèvent au plus +léger rayon d'espérance. + +Paul, qui, la minute d'avant, se jugeait perdu, se vit sauvé. + +--Oh! monsieur! s'écria-t-il, me sera-t-il jamais donné de vous prouver +l'étendue de ma reconnaissance! + +B. Mascarot souriait paternellement. + +--Peut-être, répondit-il, peut-être. Et, pour commencer, il faut prendre +sur vous d'oublier le passé. Le jour venu, on chasse le souvenir des +mauvais rêves de la nuit, n'est-ce pas? Je vous éveille pour une vie +nouvelle; soyez un autre homme. + +Paul soupira profondément. + +--Oublier Rose!... murmura-t-il. + +L'honnête placeur fronça le sourcil à ce nom. + +--Quoi! s'écria-t-il, vous pensez encore à cette créature! Il est, je le +sais, des gens qui se consolent aisément d'être dupés, dont l'amour même +redouble à chaque trahison. Si vous êtes de cette pâte facile, +serviteur, nous ne nous entendrons jamais. Courez après votre infidèle, +jetez-vous à ses pieds, suppliez-la de vous pardonner votre pauvreté. + +Sous le fouet de l'ironie, Paul se cabra. + +--Je prétends au contraire me venger d'elle! fit-il avec emportement. + +--C'est aisé: oubliez-la. + +En dépit du ton résolu de Paul, on lisait dans ses yeux une certaine +hésitation qui déplut à Mascarot. + +--Voyons, reprit-il, vous êtes ambitieux, vous voulez parvenir? + +--Oh!... oui, monsieur, oui... + +[Illustration:--Regardez à droite, près de la fenêtre, c'est elle.] + +--Et vous songez à vous embarrasser d'une femme comme Rose!... Il faut +avoir les deux bras libres, mon garçon, si on veut jouer probablement +des coudes dans la mêlée. Que diriez-vous d'un coureur qui, ayant des +prétentions au prix, s'attacherait un boulet à la jambe? Vous diriez: +Il est fou! Eh bien!... vous êtes ce coureur. + +--Je suivrai vos conseils, monsieur, prononça Paul, sans arrière-pensée, +cette fois. + +--Voilà qui est parler. Croyez-moi, avant longtemps, vous bénirez le +ciel d'avoir donné à Rose l'idée et les moyens de vous abandonner. Vous +pouvez aller haut et loin!... + +Il y a trente ans que B. Mascarot spécule sur les passions humaines et +met les faiblesses en coupe réglée. Il connaît les hommes. + +Avec dix phrases, il venait de prendre sur Paul une influence décisive. + +--Alors, monsieur, commença le jeune homme, cette place de douze mille +francs... + +--Eh!... il n'y a jamais eu de place, mon ami. + +Paul devint extrêmement pâle. + +Il se revoyait sans un sou, dans quelque taudis comme celui de l'hôtel +du Pérou, et seul cette fois. + +--Cependant, monsieur, balbutia-t-il, vous m'aviez fait espérer... + +--Quoi! douze mille francs? Rassurez-vous, vous aurez cela et même +davantage; mais vous ne me quitterez pas, je me fais vieux, je n'ai pas +de famille, vous serez mon fils... + +A cette proposition, le front de Paul s'assombrit. + +L'idée qu'il serait placeur aussi, lui, qu'il s'enfermerait dans le +confessionnal de la pièce d'entrée pour inscrire les offres et les +demandes, révoltait sa vanité. + +B. Mascarot, qui, par-dessus ses lunettes, épiait ses impressions, vit +bien ce qui se passait en lui. + +--Et ça n'a pas de pain!... pensait-il. Sot orgueilleux! Ah!... si ce +n'était Flavie, si ce n'était l'affaire Champdoce! + +Puis, tout haut il reprit: + +--N'allez pas croire, mon cher enfant, que je veuille vous condamner au +rude et obscur métier de placeur. Non. J'ai sur vous d'autres vues plus +digues de vos mérites. + +Paul respira. + +--Pourquoi ne pas vous dire la vérité? poursuivit Mascarot. Vous m'avez +plu, et je me suis promis de réaliser tous vos rêves d'ambition. Pour +parvenir, vous avez tout... sauf cependant ce qui manquera toujours aux +jeunes gens, la prudence et la constance de volonté. Eh bien!... je +serai, moi, votre volonté et votre prudence. + +Il s'arrêta un moment comme pour donner plus de poids à ses paroles, et +bientôt reprit: + +--Tenez, je pensais à vous hier, et je bâtissais dans ma tête l'édifice +de votre avenir. Il est pauvre, me disais-je, et à son âge, avec ses +idées, c'est cruel. Mais pourquoi n'épouserait-il pas une de ces +héritières qui apportent un million dans leur tablier à l'homme qui a su +toucher leur coeur? + +--Hélas!... + +--Comment, hélas!... Penseriez-vous encore à Rose? + +--Oh! non, certes, non!... je voulais dire... + +--Si je vous parle d'héritière, c'est que j'en connais une, et si je le +voulais bien, si mon ami le docteur Hortebize s'en mêlait.. Rose est +jolie, mais elle est presque aussi jolie que Rose, et, de plus, elle est +bien née, elle est sage, elle est spirituelle... Elle a de grandes +relations, et si son mari était un artiste de talent, un poète, un +compositeur, il pourrait prétendre à tout. + +Paul était devenu plus rouge que le feu; tout cela, il l'avait rêvé, +autrefois. + +--Bien plus, disait le placeur, songeant à votre naissance illégitime, +je poursuivais le plus magnifique roman. Avant 93, tout bâtard, vous le +savez, était tenu pour gentilhomme. Connaissez-vous votre père? Non. Qui +vous dit qu'il ne porte pas un des grands noms de France et qu'il n'a +pas, pour rehausser l'éclat de son écusson, 500,000 livres de rentes? +Peut-être, en ce moment, vous fait-il rechercher pour vous donner sa +fortune et son nom. Cela vous plairait-il d'être duc? + +--Monsieur, balbutia Paul, monsieur... + +B. Mascarot éclata de rire. + +--Nous n'en sommes encore qu'aux suppositions, fit-il. + +Le jeune homme ne savait que penser. + +--Enfin, monsieur, demanda-t-il, qu'exigez-vous de moi? + +Le placeur redevint sérieux. + +--J'exige l'obéissance, répondit-il. Une obéissance passive, absolue, +immédiate, sans réflexions, sans examen. + +--J'obéirai, monsieur, mais, de grâce, ne vous jouez-vous pas de moi? + +Au lieu de répondre, B. Mascarot sonna Beaumar, qui parut. + +--Je te laisse seul, dit-il, je vais chez Van Klopen. + +Puis se retournant vers Paul: + +--Je ne plaisante jamais, lui dit-il, et aujourd'hui même vous en aurez +la preuve. Nous allons aller déjeuner ensemble au restaurant; j'ai à +causer avec vous, et après... + +Il s'arrêta pour jouir de la surprise de Paul, et ajouta: + +--Après, je vous montrerai la jeune fille que je vous destine: il faut +bien que je sache si elle vous plaît. + + + + +XI + + +Ce n'est pas sans mille bonnes raisons que le jeune M. Gaston de +Gandelu, ce miroir de la nouvelle chevalerie parisienne, s'était récrié, +lorsqu'il avait découvert qu'André, un peintre de genre, ignorait +jusqu'à l'existence du sieur Van Klopen. + +Ce surprenant industriel jouit, on peut le dire, d'une renommée +européenne. + +Pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur ses factures, +illustrées de médailles conquises à toutes les expositions. + +On lit d'un côté: _Breveté de S. M. C. la reine d'Espagne_, et de +l'autre: _Fournisseur des cours du Nord_. + +Mais Van Klopen n'est pas Alsacien, ainsi que le disait l'intelligent +Gandelu, lequel estime, probablement, que l'Allemagne est un +arrondissement de l'Alsace; Van Klopen est bel et bien Hollandais. + +Vers 1850, cet homme intelligent, établi tailleur au centre de sa ville +natale, coupait dans des draps achetés à crédit ces vastes habits et ces +redingotes monumentales qui prêtent aux bourgmestres de Rotterdam une +dignité si particulière. + +Le métier ne lui réussit pas. + +Déclaré en faillite après des opérations troubles, il fut forcé de +fermer boutique et de fuir pour échapper à la rancune de ses créanciers. + +A Paris, ce centre fiévreux de toutes les concurrences, il semblait +destiné à mourir de faim. Point. + +On le vit, un matin, louer, rue de Grammont, un appartement de 26,000 +francs par an, écrire fièrement sur deux plaques de marbre, de chaque +côté de la porte: + + VAN KLOPEN + + _Tailleur pour Dames_ + +Puis, dans ses réclames, répandues à profusion, il se déclarait le +«régénérateur des modes», et se décernait le titre «d'arbitre souverain +des élégances féminines» et de «couturier des reines». + +Quel audacieux avait déposé le germe de ces idées au fond de la cervelle +de l'épais Hollandais? Quels capitalistes lui fournissaient les fonds? +Il ne l'a jamais dit. + +Le fait est que, pour commencer, la tentative eut peu de succès. + +Un mois durant, Paris se tint les côtes en songeant aux bouffonnes +prétentions du «Régénérateur de Rotterdam». + +Lui laissait rire, courbant la tête sous l'orage des quolibets. + +Il avait grandement raison. + +Ses prospectus multipliés venaient de lui amener les deux clientes qui +devaient sonner les premières fanfares de sa gloire. + +L'une était une fort grand dame, plus aventureuse et plus excentrique +encore que noble, la duchesse de Sairmeuse. + +L'autre n'était rien moins qu'une illustration du demi-monde, la belle +Jenny Fancy, que protégeait alors le comte de Trémorel. + +Il est certain qu'il composa pour elles des toilettes qui s'éloignaient +prodigieusement de tout ce qu'on avait fait ou rêvé jusqu'alors. + +De ce moment, il était lancé. Le succès lui arriva comme il arrive à +Paris: foudroyant. Et pour comble, le choeur immense des femmes de +chambre qui semblaient s'être donné le mot, chantait ses louanges... + +Aujourd'hui, la réputation de Van Klopen peut braver toutes les +concurrences, défier toutes les tentatives. + +Il en est réduit à refuser des commandes. + +--J'aime à choisir mon monde, dit-il, à trier mes pratiques. + +Et il choisit, et il trie!... Monsieur a ses caprices. + +C'est pourquoi les plus nobles et les plus riches briguent l'honneur +d'être habillées par lui. + +Les plus fières ne rougissent pas de le voir scruter les mystères de +leur taille. Elles lui confient des secrets qu'elles n'avouent pas à +leur mari. Elles supportent très bien que ses larges et grosses mains se +promènent sur leurs épaules pour en prendre la mesure. + +C'est la mode!... + +Ses salons sont comme un terrain neutre où se rencontrent, se +confondent, se mêlent, se provoquent du regard les femmes de tous les +mondes. + +Peut-être est-ce un des éléments de la vogue. + +Mme la duchesse de R... n'est pas fâchée de voir de près la célèbre +Bischy, pour qui le baron de N... s'est brûlé le peu de cervelle qu'il +avait. Peut-être, en prenant son tailleur, espère-t-elle prendre quelque +chose de ses séductions. + +De son côté, Mlle Diamant qui gagne, c'est connu, cent écus par an +aux Délassements, éprouve une délicate jouissance à écraser, par les +splendeurs de ses commandes, les grandes dames dont sa victoria croise +les équipages autour du lac. + +Entre ces clientes si diverses, l'adroit Van Klopen tient égale la +balance de ses faveurs. Aussi est-il le plus choyé, le plus adoré des +hommes. + +Que de fois il a entendu de belles bouches dédaigneuses lui dire: + +--D'abord, mon petit Klopen, si je n'ai pas ma robe pour mardi, je me +meurs!... + +L'hiver, les soirs de grandes fêtes, les équipages font queue dans sa +rue. + +Entre neuf heures et minuit, deux cents femmes prennent d'assaut sa +maison, jalouses de se faire attacher la dernière épingle de la main du +maître, ambitieuses de son sourire approbateur. + +Lui, grave, froid, impassible, le cigare aux dents quelquefois,--tout +lui est permis,--il regarde défiler le brillant escadron. Il est sobre +d'éloges. Il sait qu'un «très bien» de sa bouche enivre l'élue et désole +vingt rivales. + +Mais il a su s'attacher sa clientèle par des liens moins fragiles que +ceux de la vanité. + +Quand il a pris ses renseignements, si on lui offre des garanties +sérieuses, il fait crédit. + +Oui, il donne à crédit non seulement ses façons, mais encore les +étoffes. Au besoin, il ferait entendre raison à des fournisseurs +récalcitrants; à la rigueur, il prête de l'argent. + +Aussi, en ces jours de sarabande furieuse de l'anse du panier conjugal, +le tailleur pour dames est la terreur des maris. + +Honnêtes maris! Ils dorment sur les deux oreilles, ils admirent l'ordre, +l'économie, le savoir faire de leur femme, et, tout à coup, atroce +réveil, le flegmatique Hollandais apparaît une facture de 20,000 francs +à la main. + +Que faire? Payer. + +Oui, payer ou plaider, car il plaide, Van Klopen. N'a-t-il pas fait, à +la même audience, comparaître la brillante marquise de Reversay et +l'aventureuse Chinchette, celle-là, précisément, qui périt si +misérablement il y a trois mois!... + +La marchande à la toilette, qui exploite les misères des filles, +reculerait devant les manoeuvres de cet usurier de la soie et du +velours. + +Malheur donc à la femme qui se laisse prendre au piège du crédit qu'il +tend. La femme qui lui doit mille écus est perdue, car elle ne peut dire +jusqu'où elle descendra pour chercher de l'argent quand on lui en +réclamera. + +Pourtant, on trouve bien des noms honorables sur ses livres!... + +Est-il surprenant que tant de prospérités aient tourné la tête de Van +Klopen? Le contraire serait incroyable. + +Il est donc gras, rose, impudent, vaniteux, cynique!... Ses flatteuses +vont jusqu'à dire qu'il a de l'esprit. + +Tel est, aussi exactement que possible, l'homme chez lequel B. Mascarot +et son protégé Paul Violaine se rendaient après un long déjeuner chez +Philippe. + +La tenue de la maison de Van Klopen mérite une mention. Un tapis +superbe, posé à ses frais, habille l'escalier jusqu'au premier étage +qu'il occupe. + +Dans l'antichambre, très vaste, deux chasseurs en grande livrée, +reluisants d'or, étaient assis près des bouches du calorifère. + +A la vue de B. Mascarot, ils se levèrent respectueusement, et l'un d'eux +s'empressa d'éviter au placeur la peine d'une question. + +--M. Van Klopen travaille en ce moment avec Mme la princesse Korasof, +dit-il; mais dès qu'il va savoir que monsieur le demande, il se +dérangera. Monsieur veut-il prendre la peine de passer dans les +appartements particuliers de monsieur?... + +Le beau chasseur se mettait déjà en mouvement; B. Mascarot l'arrêta. + +--Nous ne sommes pas pressés, dit-il, nous attendrons dans le grand +salon avec les clients. Y a-t-il beaucoup de monde? + +--Une douzaine de dames au moins, les bals donnent... + +--Très bien, cela me distraira. + +Aussitôt, sans attendre la réplique du chasseur, B. Mascarot tourna le +bouton de cristal d'une porte à deux battants et poussa Paul dans la +vaste pièce que le facétieux Van Klopen appelle sa «salle des +Pas-Perdus.» + +Ce salon, superbement décoré, doré, ornementé, peinturluré, est d'un +goût exécrable; mais il surprend par une particularité bizarre. + +Le papier des murs disparaît entièrement sous une prodigieuse quantité +de petites aquarelles représentant des femmes en toilettes variées. + +Chaque tableau a sa légende, et si on s'approche, on lit avec les noms +en toutes lettres: + +_Robe de Mlle de C..., pour un dîner à l'ambassade russe;_ + +_Garnitures de la marquise de V..., pour un bal à l'Hôtel-de-Ville;_ + +_Costume d'eaux de Mlle H... de R..._ + +_Péplum de Mlle S..._ + +C'est le tailleur lui-même qui a imaginé ce moyen de léguer ces +conceptions à la postérité. + +Tel qu'il est, ce salon surprit si bien Paul par sa magnificence, que, +décontenancé, ébloui, il restait sur le seuil, n'osant avancer, +n'apercevant pas de siège où s'asseoir. + +Mais B. Mascarot a du sang-froid pour deux. + +Saisissant son protégé par le bras, il l'attira près de lui sur un +canapé en murmurant à son oreille: + +--De la tenue, morbleu! l'héritière est là! + +L'entrée de B. Mascarot et de son protégé, dans la «salle des +Pas-Perdus» de l'illustre Van Klopen, avait presque fait scandale. + +Il est si rare qu'un homme ose pénétrer dans ce sanctuaire des +élégances, que toutes les belles dames qui attendaient patiemment le bon +plaisir du roi des couturiers furent stupéfaites et comme saisies de la +témérité de ces intrus. + +L'impression était peut-être augmentée par la surprenante beauté de +Paul, cet adolescent aux yeux tremblants, plus timide et plus rougissant +qu'une vierge. + +Les conversations avaient cessé comme par enchantement, et sous le feu +d'une douzaine de paires d'yeux, sentant ses joues brûlantes, Paul +perdait contenance, tourmentait son chapeau comme un paysan devant un +tribunal, et n'osait lever la tête. + +Cette confusion ne pouvait convenir à l'honorable placeur. + +Il avait amené son protégé pour voir: il voulait qu'il regardât. + +C'est qu'il n'était pas intimidé, lui, par cette imposante assemblée. + +Dès en entrant, il avait salué à la ronde avec les grâces surannées d'un +mirliflor de 1820, et maintenant, sur son canapé, il semblait aussi à +l'aise qu'à son agence, au milieu de ses cordons bleus. + +L'imperturbable assurance de B. Mascarot tient, c'est lui qui l'avoue, à +son mépris profond de l'humanité et à ses lunettes. + +Si on savait au juste quels services peuvent rendre ces verres de +couleur derrière lesquels s'abritent et se cachent toutes les +impressions, l'univers entier chausserait des lunettes bleues. + +Cependant le bon placeur voulut laisser à son protégé quelques minutes +pour se remettre et aussi pour s'habituer à l'atmosphère tiède et trop +chargée de parfums du salon. + +Mais, à la longue, voyant que Paul s'obstinait à rester le nez dans son +gilet, légèrement, du coude, il lui poussa le bras. + +--C'est donc la première fois, lui dit-il à l'oreille, que vous voyez +des femmes en grande toilette? Avez-vous peur? + +Paul fit un effort pour se redresser. + +--Regardez à droite, murmurait Mascarot, entre le piano et la fenêtre... +c'est elle! + +Près de la fenêtre, à côté de sa femme de chambre, était assise une +toute jeune fille qui paraissait avoir dix-huit ans à peine. + +Elle n'était pas aussi jolie que l'avait annoncé l'estimable placeur, +mais sa beauté avait quelque chose de vif, d'étrange, d'inquiétant, même +pour l'observateur. + +Elle était petite, mignonne, frêle en apparence et très brune. + +[Illustration: Elle se tordait les mains, elle sanglotait, elle était +presque à genoux.] + +Ses traits manquaient de régularité, mais ses cheveux noirs et lumineux +semblaient lancer des gerbes d'étincelles; ses yeux, d'un bleu sombre, +avaient d'irrésistibles langueurs. La pourpre de ses lèvres un peu +charnues affirmait les ardeurs du sang qui y affluait, aussi sûrement +que son front bombé trahissait une opiniâtreté exagérée jusqu'à +l'absurde. + +Tout, en elle, respirait la passion, ou plutôt elle paraissait être la +passion même. + +Il fallut à Paul un appel énergique à sa volonté pour prendre sur lui de +la regarder. + +Cependant, il osa: leurs yeux se rencontrèrent, et tous deux en même +temps tressaillirent comme au choc de la même batterie électrique. + +Paul demeura immobile fasciné. Quant à la jeune fille, si violente fut +son émotion, qu'elle se détourna brusquement, craignant d'être +remarquée. + +Mais personne ne songeait à observer. + +La conversation avait repris son cours, et toutes les clientes du +célèbre Van Klopen écoutaient avec une religieuse admiration une jeune +dame aux airs évaporés qui décrivait une de ses dernières toilettes de +bois. + +--C'était renversant, disait-elle, et il n'y a que Klopen pour des +créations pareilles. Toutes ces demoiselles à calèches à huit ressorts +étaient furieuses. Je tiens du marquis de Croisenois que Jenny Fancy en +pleurait de rage. Imaginez trois jupes vertes, de nuances différentes, +découpées et étagées... + +L'excellent Mascarot ne s'intéressait pas à la description. + +Il avait épié et il avait vu. + +Le frémissement des deux jeunes gens fit monter un sourire à ses lèvres +flétries. + +--Eh bien? demanda-t-il à son protégé. + +Paul eut quelque peine à étouffer une exclamation d'admiration. + +--Adorable! murmura-t-il. + +--Et millionnaire!... insista le placeur. + +--Elle n'aurait pas un sou qu'on serait encore fou d'elle. + +B. Mascarot toussa et éprouva le besoin de rajuster ses lunettes. + +--Maintenant, pensa-t-il, je te tiens, mon garçon! Que ton émotion soit +feinte ou réelle, que tu adores la femme ou la dot, peu importe; tu +passeras partout où je voudrai. + +Sur cette paternelle réflexion, il se pencha de nouveau vers son +protégé. + +--Voulez-vous savoir son nom? souffla-t-il. + +--Oh! dites, je vous en prie. + +--Flavie. + +Paul était en extase. Il osait maintenant regarder la jeune fille, elle +s'était un peu détournée et il pensait, oubliant le jeu des glaces, +qu'elle ne pouvait le voir. + +La jeune dame ne tarissait toujours pas. + +--C'est navrant! disait-elle, ce qui arrive à cette pauvre comtesse de +Luxé qui est un ange. Oui, mesdames, elle mettait des tirettes à ses +jupes et faisait teindre ses robes. Elle économisait. Quelle duperie! +Pendant ce temps, M. de Luxé faisait des folies pour une demoiselle des +Bouffes. En apprenant cela, elle a failli mourir de douleur, et moi, +j'ai juré que si mon mari est jamais ruiné, ce sera par moi et non par +une autre. + +Elle s'interrompit. + +La porte du fond s'ouvrait avec fracas, et Van Klopen, en personne, +apparaissait dans sa gloire. + +Il a cinq pieds et demi; il est large plus qu'à proportion; sa face +rouge tient registre des petits verres qu'il boit; il a l'oeil +insolent, la voix doucereuse et le pur accent de Rotterdam. + +Comme toujours, il portait un coin de feu de velours grenat, avec jabot +et manchettes de dentelles. Un énorme diamant étincelait à son doigt. + +--De laquelle de ces dames est-ce le tour? demanda-t-il. + +C'était le tour de la dame évaporée; elle se levait déjà, lorsque le +grand couturier l'arrêta d'un geste. + +Il venait d'apercevoir B. Mascarot, et s'avançait vers lui avec un +empressement marqué. + +--Comment, c'est vous, cher monsieur, qui êtes là, disait-il, on vous a +fait attendre, oh!... que d'excuses!... + +Il y eut un murmure dans l'assemblée, mais si léger, si léger!... + +--De grâce, prenez la peine de passer dans mon cabinet, poursuivait Van +Klopen; monsieur est avec vous? très bien; passez, messieurs, passez... + +Il entraînait, tout en parlant, B. Mascarot et son protégé; il les +poussait devant lui. + +Il allait se retirer sans une excuse, quand une des clientes bondit +jusqu'à lui et le poussa presque de force dans le corridor, tirant la +porte après elle. + +--Monsieur, disait-elle, au nom du ciel, un mot. + +Van Klopen la toisa d'un air ennuyé. + +--Qu'y a-t-il encore? demanda-t-il. + +--Monsieur, c'est demain l'échéance du billet de 3,000 francs que je +vous ai souscrit. + +--C'est fort possible. + +--Eh bien! je n'ai pas d'argent pour le payer. + +--Ni moi non plus. + +--Je viens pourtant vous conjurer de me le renouveler, à deux mois, +monsieur, à un mois même, aux conditions que vous voudrez... + +Le tailleur pour dames haussa les épaules. + +--Dans deux moi, fit-il, vous serez encore moins en mesure +qu'aujourd'hui. Si le billet n'est pas acquitté demain, on poursuivra... + +--Mon Dieu!... mais alors mon mari saura... + +--J'y compte bien, et je sais qu'il paira. + +La malheureuse femme était glacée d'effroi. + +--Oui, dit-elle, mon mari paiera, mais je suis perdue, moi. + +--Je n'y puis rien, j'ai des associés... + +--Oh!... ne me dites pas cela, monsieur, je vous en supplie... +sauvez-moi. Mon mari a déjà payé mes dettes trois fois, et il m'a +juré... s'il ne s'agissait que de moi!... Mais j'ai des enfants, mon +mari est capable dans sa colère de me les retirer... Par pitié!... +monsieur, mon bon monsieur Van Klopen... + +Elle se tordait les mains, elle sanglotait, elle était presque à genoux. + +L'illustre couturier restait de glace. + +--Quand on est mère de famille, prononça-t-il, on prend une couturière à +la journée, il y en a qui bâtissent des robes charmantes. + +Elle essaya pourtant encore de le toucher, elle lui avait pris les +mains, pour un mot elle les eût portées à ses lèvres. + +--Monsieur, si vous saviez... je n'oserai jamais rentrer chez moi... je +n'aurai pas le courage d'avouer à mon mari... + +Van Klopen eut un ricanement d'un épouvantable cynisme. + +--Eh bien! dit-il, si votre mari vous fait peur, adressez-vous à un +autre!... + +Et se dégageant brutalement, abandonnant la malheureuse dans le couloir, +il rentra dans son cabinet où l'attendaient Paul et Mascarot. + +Il était vraiment mécontent, l'arbitre des élégances, et la preuve c'est +qu'il ferma la porte de son cabinet avec une violence éloignée de son +caractère et de ses habitudes. Les véritables puissances sont calmes et +sereines. + +--Avez-vous entendu, dit-il à Mascarot, cette scène pitoyable? Il m'en +arrive comme cela de temps à autre, et ce n'est pas gai. + +Il s'interrompit, parce qu'il sentait à la main un léger chatouillement; +il l'examina curieusement et l'essuya en disant avec un rire épais: + +--Tiens!... elle m'a pleuré sur la main!... + +Paul était franchement révolté. + +La première inspiration de son coeur était encore bonne. S'il eût eu +trois mille francs, il les eût portés à cette pauvre femme, dont on +entendait encore dans le couloir les gémissements étouffés. + +--C'est épouvantable!... fit-il. + +L'exclamation sembla scandaliser Van Klopen. + +--Ah!... dit-il, avec un intraduisible cynisme d'expressions, monsieur +donne dans les crises de nerfs!... Si monsieur était à ma place, il +saurait promptement ce que cela vaut au juste. C'est mon argent, après +tout, et celui de mes associés que je défends. Vous ne savez donc pas +que toutes ces farceuses que j'habille sont comme folles de vanité et +enragées de toilettes. Père, mère, mari, elles donneraient tout, avec +les enfants par-dessus le marché, pour se faire ouvrir un compte. Vous +ne pouvez savoir ce dont une femme est capable pour se procurer la robe +qui fera crever une rivale de dépit... Ce n'est jamais qu'au moment de +régler qu'elles songent à la famille... + +--Cependant, vous savez qu'avec celle-ci, vous ne perdrez rien; son +mari... + +--Ah! oui, les maris, s'écria Van Klopen, qui s'animait à la discussion, +parlons-en. Il me font encore mourir de rire, ceux-là. Apporte-t-on des +robes? Ils vous reçoivent avec toutes sortes de politesses, car ils +aiment les belles étoffes, eux aussi, qui leur font honneur. Quand on +présente la facture, c'est une autre paire de manches. Ils roulent des +yeux terribles et parlent de vous faire jeter à la porte... + +De la meilleure foi du monde, Paul s'imaginait plaider la cause de la +pauvre débitrice. + +--Les maris sont souvent trompés, objecta-t-il. + +--Laissez-moi donc!... Ils savent; et dans tous les cas, leur métier est +de s'informer. Mais non... ils font les ignorants, c'est plus commode. +Quand ils ont donné cent louis par mois, ils se croient quittes et +regardent défiler à la douzaine des toilettes à faire cabrer des chevaux +de fiacre. S'ils ne se disent pas que leurs femmes les achètent à +crédit, où pensent-ils donc qu'elles les prennent?... Mais, non, on +s'entend. Madame commence par se faire ouvrir un compte, et Monsieur, +après, discute le total et demande des réductions. Je connais ce jeu!... + +Le grand couturier paraissait si fort en colère que B. Mascarot jugea +son intervention nécessaire. + +--Vous avez peut-être été un peu dur, dit-il. + +Van Klopen lui jeta un coup d'oeil d'intelligence. + +--Bah!... répondit-il, demain je serai payé, je sais bien par qui et +comment, et j'aurai une autre commande. Pour agir comme je l'ai fait, +j'avais mes raisons... + +Ces raisons n'étaient peut-être pas fort honnêtes, car il n'osa les dire +tout haut. + +Il entraîna l'honorable placeur dans l'embrasure d'une fenêtre, et là, +tous deux, ils se mirent à causer très bas, riant abondamment comme au +récit d'un bon tour. + +N'entendant pas un traître mot, Paul se mit à examiner ce que Van Klopen +appelle son «cabinet de consultations». + +On n'y voyait rien de ce qu'il faut pour écrire, mais bien quantité de +mètres, de ciseaux, des règles, puis des monceaux d'échantillons, des +masses de croquis de toilette; enfin, dans le fond, six mannequins +supportaient les patrons en papier des nouvelles créations du tailleur +pour dames. + +Paul n'avait pas eu le temps de tout inventorier que déjà les deux amis, +il les jugeait tels, étaient de retour au coin du foyer. + +--Nous perdons notre temps, prononça B. Mascarot; j'aurais cependant +bien voulu jeter un coup d'oeil sur nos livres, mais il y a tant de +monde dans le salon. + +--Et cela vous arrête, fit insoucieusement le couturier; attendez une +minute. + +Il sortit sur ces mots, et presque aussitôt on entendit sa grosse voix +douceâtre. + +--Désolé, mesdames, disait-il, désespéré, parole d'honneur, mais je suis +en conférence avec un marchand de tissus, vous comprenez, c'est pour +vous, en somme, ce sera peut-être long... + +--Nous attendrons, répondit le choeur intrépide des clientes... + +Van Klopen reparut, étincelant de fierté: + +--Ce n'est pas plus malin que ça, prononça-t-il, elles resteront là +jusqu'à la nuit pour attendre leur petit Klopen. Pauvres chattes!... +Voilà les clients de Paris. Courez après eux, épuisez-vous en +gracieusetés... ils se sauvent comme des lièvres. Au contraire, +moquez-vous d'eux, recevez-les mal, ils affluent. Si jamais la vogue me +quitte, je ferme ma boutique, j'écris dessus: «Le public n'entre pas +ici», et le lendemain la foule aura défoncé mes portes. + +B. Mascarot daigna approuver de la tête, pendant que le tailleur pour +dames tirait d'un chiffonnier un gros registre. + +--Les affaires n'ont jamais été mieux, reprit Van Klopen; à vrai dire, +nous sommes en pleine saison. Depuis neuf jours que vous n'êtes venu, +nous avons pour 87,000 francs de commandes. + +--C'est superbe! Mais laissons le courant pour les affaires douteuses, +je suis pressé. + +L'arbitre des élégances feuilletait son registre. + +--Voici, dit-il. Du 4 février, Mlle Virginie Cluche demande cinq +toilettes de théâtre et de soirée, deux dominos, trois costumes de +ville. + +--C'est beaucoup. + +--Aussi ai-je demandé à me consulter. Elle ne doit qu'une misère: 1,800 +francs. + +--C'est déjà trop, si, comme on l'a dit, son protecteur est ruiné. Ne +refuse pas, mais ne faites rien jusqu'à nouvel ordre. + +Pour toute réponse, Van Klopen traça en marge de son registre un signe +cabalistique, traduction mystérieuse des volontés du placeur. + +--Du 6, même mois, commande importante de la comtesse de Mussidan, pour +elle. Une robe sans garniture pour sa fille. Son compte est des plus +élevés; le comte ne paie pas, il m'a prévenu. + +--N'importe! allez, et même poussez-la! + +Nouveau signe sur le registre. + +--Du 7: Demande d'ouverture de compte de Mlle Flavie Martin-Rigal; +une nouvelle cliente, la fille du banquier, sans doute. + +A ce nom, Paul tressaillit; mais l'estimable négociant ne sembla pas y +prendre garde. + +--Mon compère, fit-il du ton le plus sérieux, retenez bien ce nom. Quoi +que vous demande cette jeune fille, fût-ce votre maison entière, c'est +d'avance accordé. Et surtout, le plus profond respect. La moindre +irrévérence vous causerait des désagréments. Elle est dans votre salon, +aussitôt après mon départ vous la ferez entrer. + +A l'air surpris du couturier, il était aisé de voir que Mascarot n'abuse +pas de ce genre de recommandation. Paul n'était pas moins ébahi pour +d'autres motifs. + +--Vous serez obéi, monsieur, répondit Van Klopen. A la date du 8, un +jeune monsieur, Gaston de Gandelu, m'est présenté par M. Luper, le +bijoutier. Son père est très riche, dit-on, et personnellement il doit +recueillir à sa majorité, qui est proche, un héritage considérable. Ce +jeune homme demande un crédit de quinze ou vingt mille francs pour une +jeune dame. + +Le placeur dissimula un sourire. Par-dessous ses lunettes, il observait +son protégé. Paul ne bougeait pas. Ce nom de Gandelu ne lui apprenait +rien. + +--La dame, poursuivait le couturier, m'a été présentée hier. Elle +s'appelle soi-disant Zora de Chantemille. Le fait est qu'elle est +furieusement jolie. + +B. Mascarot réfléchissait. + +--Compère, dit-il, enfin, vous ne sauriez croire combien ce jeune homme +me gêne. On ne peut plus compter sur Clichy... Qu'imaginerions-nous pour +pouvoir l'éloigner de Paris? + +Le visage de Van Klopen devenait écarlate à vue d'oeil. Le moindre +effort de réflexion charriant son sang à la tête, produit cet effet. + +--Eh!... fit-il en se frappant le front, le moyen est trouvé. Ce Gandelu +qui m'a l'air d'un étourneau vaniteux, est capable de tout et de bien +d'autres choses encore, pour cette belle fille blonde. + +--Je le crois. + +--Alors, voici la chose. Je lui ouvre un petit compte pour lui mettre +l'eau à la bouche; bien!... Arrive une commande très importante, je +taille, j'essaye; mais, au moment de livrer, je fais semblant d'avoir +peur et je demande quelques petites valeurs que je jure de ne pas +négocier... à deux signatures, s'entend. On met alors le gaillard en +rapport avec la _Société d'escompte mutuel_, et notre cher Verminet lui +persuade aisément d'écrire de sa main un nom connu au bas d'un chiffon +de papier. Il m'apporte ces valeurs, je les accepte, nous le tenons. + +--Un petit faux!... + +--Dame, je ne vois pas d'autre moyen, à moins que... + +Il s'interrompit; on entendait dans l'antichambre un tapage inusité et +comme un bruit de voix se disputant. + +L'impassible Van Klopen s'était levé, un peu ému, et il prêtait +l'oreille, écoutant de toutes ses forces. + +--Je voudrais bien savoir, murmura-t-il, quel est l'impertinent qui se +permet de venir faire du scandale chez moi. Vous verrez que ce sera +encore quelque mari ridicule... + +Si les maris détestent et redoutent le couturier des reines, on doit +convenir qu'il le leur rend bien, et qu'ils sont le cauchemar de son +existence. + +Si on l'écoutait, l'institution serait abolie demain. + +--Allez voir ce que c'est, conseilla B. Mascarot. + +--Moi!... me commettre avec je ne sais qui, risquer d'essuyer une +avalanche d'injures; pas si bête! Je paye des domestiques pour +m'épargner ces ennuis. + +C'était sage et prudent. + +Le bruit d'ailleurs allait s'éteignant, le diapason des voix baissait. +On entendit encore ouvrir et se refermer la porte du salon, puis rien. +Tout était rentré dans le silence. + +--Revenons à nos moutons, reprit l'estimable placeur. Votre proposition +me va. J'avais bien un autre expédient, mais il peut manquer. Un joli +petit faux est une arme toujours chargée... + +Il quitta son fauteuil et entraîna le couturier à l'extrémité de la +pièce. + +Après ce qu'ils venaient de se confier, que pouvaient-ils avoir à dire +de plus affreux, de plus indigne? + +Depuis le commencement de cette odieuse conversation, Paul était devenu +plus pâle que la mort. + +Si ignorant qu'il fût des choses de la vie, il ne pouvait ne pas +comprendre. + +Déjà, chez Philippe, pendant le déjeuner, B. Mascarot lui avait laissé +entrevoir des choses étranges, ce qu'il entendait maintenant achevait de +l'éclairer. + +Il devenait évident pour lui que cet homme, dont il avait accepté la +protection bizarre, machinait quelque ténébreuse et détestable intrigue. + +Actes, démarches, discours, tout, de sa part, avait une signification, +une raison d'être, et tendait à quelque but mystérieux. + +Analysant et comparant ce qu'il avait vu, entendu ou surpris, Paul +devinait ou plutôt sentait une trame patiemment ourdie. + +[Illustration: Sa terreur était si grande, qu'elle était près de se +trouver mal.] + +Il entrevoyait d'inexplicables rapports entre cette Caroline Schimel +qu'on faisait espionner, et ce marquis de Croisenois, si fier et si +humble, et cette comtesse de Mussidan, qu'on poussait à la ruine, et +Flavie, cette riche héritière dont on lui faisait espérer la main, et ce +Gaston de Gandelu, à la passion de qui on allait arracher un faux, un de +ces crimes qui conduisent au bagne. + +Et lui, Paul, n'était-il pas un instrument rendu forcément docile? Vers +quels abîmes et à travers quels bourbiers allait-on le conduire? + +Ce placeur obscur, ce couturier illustre, n'étaient pas deux amis, comme +il l'avait cru, mais deux complices. + +Il voyait à quelles sources impures B. Mascarot puisait son pouvoir +terrible et sans bornes: il savait, il était comme le remords vivant, la +menace perpétuelle poursuivant ses tremblantes victimes le fouet à la +main. + +Et Paul se sentait aux mains de ce doucereux despote. L'évidence d'un +complot entre lui et Tantaine éclatait à ses yeux. Trop tard! + +Lui, innocent, il se trouvait sous le coup d'une accusation de vol. + +Lorsqu'il était sans défiance, B. Mascarot l'avait lié, ficelé, +garrotté, avec la redoutable adresse de ces mygales nocturnes des forêts +de Salcette, qui surprennent l'oiseau endormi sur sa branche et +l'enveloppent de leurs fils sans l'éveiller. + +Pouvait-il lutter avec quelques chances de succès? Non. Au moindre +effort pour rompre le filet fatal, il devait être brisé. + +Cette certitude le faisait frémir, mais il n'éprouvait pas la noble +horreur de l'honnêteté pour le crime. + +Il faut bien l'avouer: tous les instincts mauvais dont le germe était en +lui fermentaient comme la pourriture au soleil. + +Il était encore ébloui des splendides espoirs que le tentateur avait +fait briller à ses yeux. Il se souvenait qu'on lui avait dit que son +père était un grand seigneur, il songeait à cette jeune fille +millionnaire, dont un seul regard avait fait vibrer en lui des cordes +inconnues. + +Il se disait qu'un homme comme Mascarot, tout puissant, méprisant les +lois et les préjugés, fort, patient, devait quand même arriver à ses +fins. + +Quels risques courait-il à se livrer au torrent qui déjà l'entraînait? +Aucun. Mascarot devait être un nageur assez vigoureux pour lui tenir la +tête hors de l'eau... + +Paul ne s'était jamais exercé à se contraindre, il ne pouvait se croire +observé, aussi était-il aisé de saisir sur sa mobile physionomie le +reflet de toutes ses sensations. + +Ainsi faisait l'honorable placeur. + +Si cette conversation infâme avait eu lieu devant son protégé, c'est +qu'il l'avait voulu ainsi. + +Avant de lui donner le mot de son secret, avant de lui révéler ce qu'il +attendait de lui, il tenait à accoutumer son esprit timide à envisager +froidement les plus atroces combinaisons. + +Il avait observé que mieux mille fois que les plus subtiles théories, le +fait brutal qui surprend, démoralise et hâte la corruption. + +Il lut dans l'oeil de Paul sa résolution de s'abandonner, et c'est +avec la certitude absolue de son influence qu'il reprit à haute voix la +conversation: + +--Arrivons, dit-il, à la question sérieuse, qui est le post-scriptum de +ma visite. Où en sommes-nous avec la vicomtesse de Bois-d'Ardon? + +Le tailleur pour dames eut un geste suffisant, comme il lui arrive quand +on parle d'une de ses clientes de prédilection. + +--Elle va bien, répondit-il. Je viens de lui livrer une série de +toilettes inouïes. + +--Que doit-elle? + +--Au plus 25,000 francs; elle a dû bien plus. + +B. Mascarot tracassait furieusement ses lunettes. + +--Voilà, certes, dit-il, une femme calomniée. Elle est légère, coquette, +vaniteuse, dépensière, mais rien de plus. Depuis quinze jours, je +fouille son passé, et je n'y trouve pas le plus petit péché véniel qui +la mette à notre discrétion... Heureusement, sa dette nous la livre. Son +mari sait-il qu'elle a un compte ici? + +--Lui!... certes non. Il donne à sa femme un argent fou, et s'il se +doutait... + +--Parfait! Il faut lui présenter sa facture. + +--Mais, monsieur, remarqua Van Klopen surpris, elle a donné la semaine +passée un acompte important. + +--Raison de plus pour agir: elle ne doit pas être en fonds. + +L'arbitre des élégances grillait de présenter mille objections, un geste +impérieux du digne placeur lui ferma la bouche. + +--Je vous prierai de m'écouter, reprit B. Mascarot, de bien retenir ce +que je vais vous dire, et surtout faites-moi la grâce de me dispenser de +vos remarques. + +Van Klopen avait perdu cette superbe impudence qui impose tant à sa +clientèle. + +--Êtes-vous connu chez la vicomtesse de Bois-d'Ardon? demanda le +placeur. + +--Oh!... comme le loup blanc. + +--Très bien. Cela étant, après-demain, à trois heures précises,--ni plus +tôt, ni plus tard, réglez-vous sur la Bourse,--vous vous présenterez +chez la vicomtesse. On vous répondra que madame a une visite. + +--J'attendrai. + +--Point. Vous insisterez pour voir madame sur-le-champ. Si les +domestiques étaient par trop récalcitrants, menacez-les de moi. + +--Inutile; je saurai forcer la consigne. + +--Vous pénétrerez donc dans le salon, et vous trouverez la vicomtesse en +grande conversation avec M. le marquis de Croisenois. Vous le +connaissez, j'imagine?... + +--Oui, mais seulement de vue... + +--Cela suffit. Vous ne vous inquiéterez nullement de lui, vous tirerez +votre facture de votre poche, et brutalement, vous réclamerez de +l'argent. + +--Oh!... monsieur, y pensez-vous? La vicomtesse me menacera de me faire +jeter à la porte. + +--C'est très probable. Mais vous la menacerez, vous, de porter votre +facture à son mari. Elle vous ordonnera de sortir, mais au lieu d'obéir, +vous vous camperez insolemment dans un fauteuil en déclarant que vous ne +vous retirerez pas sans argent. + +--Mais ce sera affreux. + +--Sans doute. Mais le marquis de Croisenois mettra fin à la scène. Il +vous jettera à la tête un portefeuille, en vous disant: Paye-toi, +faquin!... + +--Et je déguerpirai. + +--Oui, mais avant, comme vous aurez en poche un crayon bien taillé, vous +libellerez un reçu au nom de M. Croisenois pour le compte de Mme de +Bois-d'Ardon. + +Jamais homme ne se vit humilié et piteux autant que l'était l'arbitre +des élégances... + +--Si j'y comprends quelque chose... murmurait-il. + +--Inutile. Vous m'avez entendu? + +--J'obéirai, monsieur, mais nous perdrons la clientèle de la vicomtesse. + +--Et après!... + +Van Klopen allait peut-être essayer de se retrancher derrière sa +dignité, lorsque la voix piaillarde qui, l'instant d'avant, emplissait +l'antichambre éclata de nouveau, mais tout près, cette fois, dans le +couloir même. + +--Elle est mauvaise! criait cette voix. On ne me la fait pas à la pose, +à moi. Attendre une heure!... plus souvent!... Où est mon sabre? Le +sabre, le sabre!... Van Klopen occupé!... Je la connais. Vous allez voir +qu'il se dérangera pour moi. + +Ces exclamations eurent au moins ce résultat de dissiper comme par +enchantement les nuages qui assombrissaient le front des deux associés. + +Ils échangèrent un regard gros de réticences, comme s'ils eussent connu +cette voix aigre et fausse qui perçait le tympan. + +--C'est lui! murmura Mascarot. + +La porte s'ouvrit en même temps, et le jeune M. Gaston de Gandelu fit +irruption dans le cabinet du tailleur pour dames. + +Il portait, ce jour-là, un veston plus court encore que d'habitude, un +pantalon plus clair et plus étroit, un faux-col plus vaste, une cravate +plus étourdissante. + +Sa plate figure était rouge et bouffie de colère. + +--C'est moi! s'écria-t-il dès le seuil. Hein!... vous la trouvez forte, +celle-là! Je suis comme cela, moi, bon enfant, mais carré, comme dit +Achille de chez Vachette. Attendre plus de vingt minutes, moi!... Ah!... +mais non. + +Il est sûr que cette infraction aux règles immuables de sa maison, que +ce mépris d'une étiquette consacrée mettaient le couturier des reines +hors de soi. + +Mais il était sous l'oeil du placeur, il avait reçu l'ordre de +s'emparer du jeune M. de Gandelu, il savait qu'on ne prend point de +mouches avec du vinaigre, il se résigna à filer doux. + +--Croyez, monsieur, commença-t-il, sans réussir, toutefois, à dépouiller +son air gourmé; croyez que si j'avais su... + +Cette simple explication enchanta le spirituel jeune homme. + +--Des excuses!... interrompit-il, je les accepte. Qu'on remporte les +épées!... Farceur, va! Mais n'importe, il ne faudrait pas me la refaire. +J'ai en bas mes chevaux qui sont capables d'avoir pris un rhume. Vous +les connaissez, mes chevaux? Quelles bêtes, hein! Et dire que Zora +voulait continuer de poser!... Est-elle assez jeune!... Mais je la +formerai, vous verrez... Je cours la chercher. + +Sur ces mots, il disparut dans le couloir en criant: + +--Zora!... Madame de Chantemille!... Chère vicomtesse!... + +Le grand couturier semblait aussi à l'aise, à peu près, qu'un homme sur +les charbons ardents. Quel affront pour sa maison!... Il lançait des +regards désespérés à B. Mascarot, qui, placé près de la porte donnant +sur l'escalier, gardait une physionomie d'augure. + +Quant à Paul, il n'était peut-être pas éloigné de prendre ce jeune +monsieur, qu'un équipage attendait à la porte, pour le modèle achevé des +grâces et façons du grand monde. + +Même son coeur se serrait en songeant à l'odieux traquenard où allait +être pris ce garçon si intéressant. + +Cette dernière impression fut si vive qu'il s'approcha du placeur, afin +de la lui communiquer. + +--N'y a-t-il donc aucun moyen, demanda-t-il à voix basse, d'épargner cet +infortuné jeune homme? + +B. Mascarot eut un de ces sourires pâles qui font frémir ceux qui le +connaissent pour l'avoir vu à l'oeuvre. + +--Avant un quart-d'heure, répondit-il, je vous adresserai cette même +question, en vous laissant maître de la résoudre à votre guise. + +--Oh! dans ce cas... + +--Chut!... voici venir votre première épreuve. Si vous n'êtes pas +l'homme fort que j'ai cru, bonsoir. Tenez ferme!... Une cheminée va vous +tomber sur la tête. + +Les expressions étaient triviales, mais le ton était si expressif que +Paul, effrayé, entrevit les plus fantastiques dangers et rassembla toute +son énergie. + +Bien lui en prit, car il put étouffer le cri de surprise et de colère +que devait lui arracher la vue de la femme qui entrait. + +La vicomtesse, la Zora du jeune M. de Gandelu, c'était sa Rose, à lui, +dans une toilette qui, pour avoir été achetée toute faite, n'en était +pas moins étourdissante. + +Évidemment, elle avait de belles dispositions, et, conseillée par +l'intelligent Gaston, elle devait aller loin... Et la preuve, c'est +qu'elle avait sur le nez un binocle qu'elle maintenait à grand'peine, et +qui paraissait la gêner énormément. + +Elle était intimidée pourtant, et M. de Gandelu, la traînait presque. + +--Auriez-vous peur; lui disait-il. Je la trouverais drôle?... Arrivez +donc, puisque je vous affirme qu'il va chasser ses domestiques. + +Zora-Rose installée dans un fauteuil, le séduisant jeune homme se +retourna vers le célèbre fournisseur des cours du Nord. + +--Eh bien! lui demanda-t-il, avez-vous pensé à nous? Avez-vous cherché +et composé la toilette qui convient à la beauté de madame? + +Van Klopen ne répondit pas. Il avait les sourcils froncés, le visage +contracté du devin qui, assis sur le trépied, attend l'inspiration. + +--J'y suis!... s'écria-t-il enfin avec un geste grandiose, j'y suis, +j'ai trouvé, je vois! + +--Hein!... fit Gaston influencé, quel homme! + +--Écoutez, poursuivit le couturier, l'oeil brillant de l'enthousiasme +des grands inventeurs. Costume de ville d'abord: polonaise à corsage +large, cordelières croisées à la pensionnaire; corsage, manches et +sous-jupe d'un marron vigoureux; jupe de dessus «cheveux de la reine», +avec échancrures ovoïdes; robe bouffante relevée en coquilles. + +Il eût pu parler longtemps ainsi, Zora-Rose ne l'entendait plus. + +Elle venait d'apercevoir Paul, et, en dépit de son audace nouvelle, sa +terreur était si grande qu'elle était près de se trouver mal. + +Qu'allait-il advenir de cette inexplicable rencontre? + +Comment Paul pouvait-il rester calme en apparence, se contenir, +lorsqu'elle lisait dans ses yeux les plus épouvantables menaces? + +Son malaise devenait si manifeste, qu'à la fin le jeune M. de Gandelu la +remarqua. + +Mais ne connaissant pas Paul, qu'il avait à peine aperçu en entrant, +doué d'une perspicacité un peu bornée, il se méprit complètement aux +causes du trouble affreux de Rose-Zora. + +--Arrêtez! cria-t-il à Van Klopen, arrêtez! arrêtez!... Voyez l'effet de +la joie! Je connais cela, moi. Dix louis qu'elle va avoir une crise de +nerfs! Ah! mais non, il n'en faut pas!... + +Durant cette scène, B. Mascarot n'avait pas perdu son protégé de vue. Le +jugeant près d'éclater, il pensa que prolonger l'épreuve serait à la +fois absurde et imprudent. + +--Je vous laisse, cria-t-il à Van Klopen; n'oubliez pas nos conventions. +Monsieur et madame, mes respects. + +Sachant comment se retirer sans traverser le salon, il prit le bras de +Paul et l'entraîna. Il était temps. + +Lorsqu'ils furent sur l'escalier, délivrés des empressements des +chasseurs de l'antichambre, alors seulement l'honorable placeur respira. + +--Que pensez-vous de l'aventure? demanda-t-il. + +Si pénible avait été la contrainte que Paul s'était imposée, la rage de +l'amour-propre offensé serrait si bien ses dents, qu'il lui fut +impossible de répondre autrement que par un gémissement sourd. + +--Diable!... pensa l'honnête directeur de l'agence de la rue +Montorgueil, il a été rudement touché. Peu importe, il s'est assez bien +tenu et le grand air va le remettre. + +Point. Arrivé dans la rue, Paul eût été contraint de s'arrêter, tant ses +jambes flageolaient, s'il n'eût eu un point d'appui. + +Son digne protecteur ne pouvait le traîner en cet état, aussi eut-il un +soupir de satisfaction en apercevant un petit café à sa convenance. + +--Entrons ici, dit-il, vous prendrez quelque chose, et cela vous +remontera le moral. + +Ils allèrent s'établir dans une étroite salle où ils étaient seuls, et +au bout de dix minutes, après avoir bu deux verres de rhum, Paul reprit +figure humaine, le sang remontait à ses joues. + +--Cela va mieux? demanda le placeur. + +--Oui. + +Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Quand B. Mascarot a +étourdi son homme, il l'achève sans lui laisser le loisir de respirer. + +Il y a un quart-d'heure, reprit-il, je vous ai promis de vous rappeler +vos bonnes dispositions au sujet de M. de Gandelu... + +--Assez, interrompit violemment Paul, assez!... + +Le digne placeur eut un paternel sourire. + +--Voyez pourtant, fit-il, comme, selon la position, les points de vue +changent. Voici que vous commencez à devenir raisonnable. + +--Oui, je suis raisonnable, c'est-à-dire que je veux être riche, moi +aussi... Ah! vous n'aurez plus à me presser. C'est moi qui vous sommerai +de réaliser vos promesses. Je ne veux plus avoir à subir une humiliation +comme celle d'aujourd'hui. + +B. Mascarot eut un haussement d'épaules que son protégé ne vit pas. + +--Vous êtes en colère? fit-il. + +--La colère passera, mes dispositions resteront les mêmes. + +Maintenant que Paul s'avançait, le placeur battait en retraite. C'est la +tactique indiquée. + +--Ne vous engagez pas sans réfléchir, dit-il. En ce moment, vous êtes +encore votre maître; demain, si vous vous abandonnez à moi, il vous +faudra abdiquer votre libre arbitre. + +--J'irai jusqu'au bout. + +Le placeur triomphait enfin. + +--C'est bien!... fit-il froidement. Le docteur Hortebize vous présentera +chez M. Martin-Rigal, le père de Mlle Flavie, et moi, huit jours +après le mariage, je vous donnerai une couronne de duc à faire peindre +sur vos équipages. + + + + +XII + + +Lorsqu'elle avait annoncé à André qu'elle s'en remettrait à la loyauté +de M. de Breulh-Faverlay, Mlle de Mussidan avait consulté les +intérêts de son amour bien plus que ses forces. + +Elle dut le reconnaître lorsque seule, en face d'elle-même, elle se +demanda comment tenir sa promesse. + +Tout son être se révoltait à cette idée qu'elle allait être forcée de +demander un rendez-vous à un homme, et qu'il faudrait le laisser lire +jusqu'au fond de son âme. + +Un étranger l'eût moins épouvantée que M. de Breulh. + +Il lui paraissait, et c'était juste, que par ce seul fait qu'il avait +recherché sa main, c'est-à-dire désiré sa personne, il avait acquis des +droits sur sa pensée même. + +[Illustration: Debout près de la cheminée, elle s'appuyait à la +tablette.] + +Tout le long de la route, dans le fiacre où elle était montée avec sa +dévouée Modeste, Sabine ne prononça pas un mot. + +On allait se mettre à table lorsqu'elle arriva à l'hôtel de Mussidan. + +Le dîner fut lugubre. + +Si les plus cruelles incertitudes torturaient la jeune fille, le comte +et la comtesse se taisaient, obsédés par les menaces du docteur +Hortebize et de l'honorable B. Mascarot. + +Autour d'eux, dans la magnifique salle à manger, les domestiques +allaient et venaient, remplissant leur service avec cette apparence +d'empressement que donne l'habitude. + +Que leur importait la tristesse des maîtres, et qu'avaient-ils à y voir? +N'étaient-ils pas bien logés, mieux nourris, payés régulièrement? +N'allaient-ils pas tout à l'heure, à l'office, prendre leur revanche de +la gravité qui leur était imposée au même titre que la livrée? + +Ils se souciaient bien du reste! A eux véritablement était l'hôtel. Pour +eux surtout, le comte de Mussidan touchait ses fermages. + +Combien de maisons à Paris sont ainsi, où les maîtres semblent les hôtes +de passage de leur gens. + +Dès neuf heures, Sabine, retirée dans sa chambre, s'efforçait +d'accoutumer son esprit à la démarche terrible, s'exerçant pour ainsi +dire aux souffrances qu'elle endurerait lorsqu'elle serait en présence +de M. de Breulh. + +Elle ne dormit pas cette nuit-là. + +Au matin, elle se trouva toujours aussi défaillante. Mais la pensée ne +lui venait pas d'éluder sa promesse, ni même de gagner du temps. + +D'abord, elle avait juré, et André devait attendre une lettre avec une +mortelle impatience. + +Puis, à mesure qu'elle étudiait mieux sa situation, elle sentait plus +impérieusement la nécessité d'une prompte détermination. + +Laisser les choses s'engager, c'était s'exposer à rencontrer +d'invincibles obstacles. + +On ne marie pas, prétend-on, une jeune fille contre son gré. C'est une +erreur. Sabine ne l'ignorait pas. + +Et elle ne pouvait se confier à son père, encore moins à sa mère. + +Sans jamais avoir été admise aux épanchements de leur intimité, elle +était sûre qu'il y avait sur la maison une menace de malheur. + +Lorsqu'au sortir du couvent elle était rentrée dans sa famille, elle +avait compris qu'elle y était de trop, qu'elle y gênait. + +Elle était sûre à n'en pouvoir douter que le comte et la comtesse +appelaient de tous leurs voeux le jour où, par son mariage, elle les +affranchirait. Ils seraient libres alors de se séparer, de fuir, chacun +de son côté, après s'être juré de ne se revoir jamais. + +Elle était le lien de deux haines. + +Toutes ces circonstances, qui se représentaient à son esprit, +redoublaient ses angoisses. + +Alors, sans aucun doute, elle était dans une de ces dispositions +d'esprit qui inspirent aux jeunes filles les résolutions désespérées. + +Oui, il lui eût semblé moins pénible, moins cruel de quitter pour +toujours le toit paternel, que d'affronter le regard de M. de Breulh, +quand elle lui dirait la vérité. + +Par bonheur, elle devait à l'habitude de vivre repliée sur elle-même une +énergie virile. + +Pour André, encore plus que pour elle-même, elle voulait rester dans le +cercle étroit des conventions sociales. Elle eût souffert d'une félicité +qu'il faut cacher comme une honte, et dont le monde hypocrite et méchant +se venge tôt ou tard. Il fallait à ses désirs ce bonheur permis, +d'accord avec les préjugés et la passion, qui s'affirme hautement à la +face de Dieu et des hommes. + +A midi, elle n'était pas encore décidée, et, agenouillée à son +prie-Dieu, elle priait et pleurait. + +Hélas! pourquoi n'avait-elle pas de mère? + +Un moment elle eut l'idée d'écrire. Mais elle comprit que c'est folie de +confier au papier les phrases qu'on n'ose prononcer. + +Le temps pressait, et Sabine se reprochait amèrement ce qu'elle appelait +sa pusillanimité, lorsqu'elle entendit les grilles de l'hôtel tourner +sur leurs gonds. + +Une voiture entrait dans la cour de l'hôtel. + +Machinalement, la jeune fille s'approcha de la fenêtre, regarda et +poussa un cri de joie. + +Elle venait de voir M. de Breulh-Faverlay descendre d'un phaéton qu'il +conduisait lui-même malgré le froid. + +--Dieu m'a entendue, murmura-t-elle; le plus pénible de mon entreprise +m'est épargné. + +--Quoi! mademoiselle, demanda la dévouée Modeste, vous allez parler à M. +de Breulh ici? + +--Oui. Ma mère n'est pas habillée, on n'ira pas avertir mon père dans la +bibliothèque sans un ordre exprès; en arrêtant M. de Breulh au passage +et en le faisant entrer au salon, j'ai un quart d'heure à moi; c'est +plus qu'il ne faut. + +Rassemblant alors tout son courage, triomphant de ses dernières +hésitations, elle sortit. + +Certes André eût le droit de s'enorgueillir d'être préféré, lui, le +pauvre peintre, l'enfant trouvé, à l'homme que le comte de Mussidan +avait choisi entre tous pour sa fille unique. + +M. de Breulh-Faverlay est un des dix hommes dont Paris s'inquiète en +dehors du monde officiel. + +Il semble que la fortune ait pris plaisir à vider sur sa tête le trésor +de ses faveurs. + +Il n'a pas quarante ans; il est remarquablement bien de sa personne, son +intelligence est supérieure, on redoute son esprit; enfin, il est un des +plus riches propriétaires de France. + +Comment reste-t-il, en apparence, étranger aux affaires de son pays et +de son temps, pourquoi se tient-il à l'écart? On le lui a souvent +demandé. + +--J'ai bien assez à faire, répond-il, de dépenser ma fortune sans me +donner trop de ridicules. + +Est-ce modestie réelle ou affectation? On ne sait. + +Ce qui est sûr, c'est qu'il est comme l'expression dernière de tout ce +que la noblesse française eut autrefois de beau, de brillant, de +poétique. Il en a la loyauté parfaite, la courtoisie spirituelle, +l'esprit chevaleresque et la généreuse disposition à se dévouer pour des +causes perdues. + +Il a eu, prétend-on, de grands succès auprès des femmes. Si les «on dit» +sont vrais, il a su être assez habile pour ne jamais compromettre +personne. + +Une sorte d'ombre mystérieuse et romanesque, qui plane sur ses jeunes +années, ajoute encore à son prestige. + +Il n'a pas toujours été riche, il s'en faut. + +Orphelin, n'ayant qu'un insignifiant patrimoine, M. de Breulh +s'embarqua, lorsqu'il n'avait guère que vingt ans, pour l'Amérique du +Sud. Il y est resté douze ans, tantôt faisant la guerre de partisans, +tantôt demandant aux plus singulières professions sa vie de chaque jour, +préludant par deux expéditions aux tentatives avortées de +Raousset-Boulbon et de Pindray. + +A son retour en France, il n'était guère plus riche qu'avant son départ, +lorsque son oncle, le vieux marquis de Faverlay, mourut en lui léguant +ses propriétés, à la condition de joindre, par un trait d'union, à son +nom de Breulh le nom de Faverlay, menacé de s'éteindre. + +On ne lui connaît qu'une passion sérieuse, les chevaux. Mais s'il fait +courir, c'est en grand seigneur et non en palefrenier. + +Voilà ce que savait le monde sur l'homme qui allait tenir entre ses +mains les destinées d'André et de Mlle de Mussidan. + +Il venait d'entrer dans le vestibule, et il allait adresser la paroles +aux valets de pied qui s'étaient levés à son approche, lorsque +apercevant Sabine sur les dernières marches de l'escalier, il salua +profondément. + +La jeune fille vint droit à lui. + +--Monsieur, dit-elle, si émue que sa voix était à peine intelligible, +monsieur, je vous demanderai de m'accorder un moment d'entretien. Je +voudrais vous parler, à vous seul... sur-le-champ. + +M. de Breulh s'inclina profondément sans rien laisser voir de son +étonnement. + +--Ce m'est un grand honneur, mademoiselle, répondit-il, d'avoir à me +mettre à vos ordres. + +Sur un signe de Sabine, un des valets de pied avait ouvert la porte de +ce même salon où le docteur Hortebize avait vu presque à genoux +l'orgueilleuse comtesse de Mussidan. + +La jeune fille entra la première, peu soucieuse de l'opinion et +conjectures des domestiques. + +Elle n'offrit point de siège à M. de Breulh. + +Debout, près de la cheminée, elle s'appuyait à la tablette, comme si +elle eut craint d'être trahie par ses forces. + +Ce n'est qu'après un long silence, horriblement embarrassant pour tous +deux, que Mlle de Mussidan réussit enfin à surmonter l'horreur que +lui inspirait sa démarche. + +--Ma conduite extraordinaire, commença-t-elle, vous prouvera, monsieur, +mieux que les plus longues explications, la sincérité de mon estime pour +votre caractère, ma confiance absolue en vous... + +M. de Breulh ne sourcilla pas. + +Où voulait en venir Sabine? Son esprit s'égarait en mille suppositions +contradictoires. + +--Vous êtes un ami de notre famille, poursuivit la jeune fille, vous +avez pu mesurer les misères secrètes de notre intérieur. Vous avez dû +reconnaître, qu'entre mon père et ma mère, je suis abandonnée autant +qu'une orpheline... + +Elle s'arrêta, interdite et honteuse. + +L'idée que M. de Breulh allait peut-être se méprendre à ses expressions +et s'imaginer que, devançant son blâme, elle cherchait à s'excuser, +révoltait sa fierté. + +C'est donc avec une nuance de hauteur, qui devait paraître étrange à +coup sûr, dans sa situation, qu'elle reprit: + +--Mais ai-je donc à me justifier?... Si j'ai osé vous demander un +entretien, monsieur, c'est que je veux vous conjurer de renoncer au... +projet dont il a été question, et vous prier de prendre sur vous la +responsabilité d'une rupture. + +Si inattendue était cette déclaration, que M. de Breulh, malgré cette +puissance de dissimulation que donne l'usage du monde, laissa voir sa +surprise profonde, voilée d'un certain dépit. + +--Mademoiselle... commença-t-il. + +Sabine l'interrompit. + +--C'est un grand service, dit-elle, que j'implore de votre générosité. +Il dépend de vous de m'épargner de cruels chagrins... + +Elle eut un sourire triste et ajouta: + +--J'ai conscience de ne vous demander qu'un léger sacrifice. C'est à +peine si j'ai l'honneur d'être connue de vous, je ne puis que vous être +bien indifférente. + +La physionomie de M. de Breulh trahissait une profonde souffrance. + +--Vous vous trompez, mademoiselle, prononça-t-il d'une voix grave, et +vous me jugez mal. J'ai passé l'âge des déterminations prises à la +légère. Si j'ai sollicité votre main, c'est que j'ai su apprécier comme +il convient les nobles qualités de votre coeur et de votre esprit. Je +crois qu'il sera heureux entre tous, celui dont vous daignerez accepter +le nom. + +Mlle de Mussidan ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà M. de +Breulh poursuivait: + +--En quoi vous ai-je déplu assez pour être ainsi repoussé? Je l'ignore. +Seulement, mademoiselle, sachez-le bien, c'est un malheur dont je ne me +consolerai de ma vie. + +La sincérité de la douleur de M. de Breulh était si évidente, que Sabine +en fut émue. + +--Croyez, monsieur, dit-elle, que je suis touchée plus que je ne saurais +l'exprimer. Vous ne m'avez pas déplu, monsieur, et votre recherche +m'honore au-delà de mes mérites. J'aurais été heureuse et fière d'être +votre femme, si... + +Elle fut obligée de s'interrompre, tant le sang affluait à sa gorge. + +Mais M. de Breulh fut cruel, il insista: + +--Si?... demanda-t-il. + +Mlle de Mussidan détourna la tête pour dérober le spectacle de sa +confusion, et c'est presque défaillante qu'elle répondit: + +--Si je n'avais donné mon coeur et promis ma main à un autre. + +M. de Breulh ne put retenir une exclamation: + +--Ah! + +Intention, hasard ou jalousie, il avait, ce «Ah!» comme une apparence +d'ironie qui blessa et révolta Sabine. + +Elle se retourna irritée, et c'est la tête haute, après avoir cherché et +rencontré le regard de M. de Breulh, qu'elle reprit: + +--Oui, monsieur, un autre, choisi par moi entre tous, librement, à +l'insu de ma famille. Un autre, pour qui je suis tout, de même qu'il est +tout pour moi... + +M. de Breulh ne répondit pas. + +--Et ce choix ne saurait vous offenser, reprit la jeune fille. Vous +ignoriez jusqu'à mon existence, quand je l'ai rencontré, cet autre. +D'ailleurs, est-il une comparaison possible entre vous et lui? Non. Vous +êtes, vous, tout en haut de l'échelle sociale: il est, lui, tout en bas. +Autant vous êtes noble, autant il est peuple. Vous êtes fier de ne point +porter de titre: on dit les sires de Breulh comme on dit les sires de +Coucy; lui n'a pas même de nom. Votre fortune dépasse vos fantaisies; +lui se débat et lutte obscurément pour le pain de chaque jour. Car il en +est là! oui, monsieur. Peut-être est-ce un homme de génie; les +difficultés les plus misérables de l'existence enchaînent son essor. +Pour conquérir le droit de devenir un grand artiste, il est ouvrier... +Et si jamais vous serrez sa main loyale, vous y sentirez les callosités +du travail... + +Mlle de Mussidan eût pris à tâche de désoler ce galant homme, dont +elle attendait un grand service, un sacrifice plus grand encore, qu'elle +n'eût pas parlé autrement. + +Dans son inexpérience, elle faisait tout pour aviver la blessure qu'elle +venait de lui faire. + +Et jamais elle n'avait été si belle qu'en ce moment, où elle vibrait +tout entière au souffle de la passion. Sa voix avait des sonorités +étranges. Son âme même montait à ses yeux. + +--Maintenant, monsieur, reprit-elle, comprenez-vous ma préférence? Plus +est large, profond, infranchissable, en apparence, l'abîme qui le sépare +de moi, plus je me dois d'être fidèle aux serments échangés. Je sais mon +devoir. La femme digne de ce nom doit être, pour qui l'aime, l'espérance +et la foi, qui enfantent des miracles. Qu'on me juge insensée, j'y +consens. Je sais quels dangers on court à heurter les préjugés. Il se +peut que l'avenir me réserve un châtiment terrible... on ne m'entendra +jamais me plaindre. Enfin, cet autre... + +Elle hésita un moment, et, enfin, d'un ton simple mais ferme, elle +ajouta: + +--Cet autre... je l'aime. + +M. de Breulh écoutait, plus immobile, en apparence, et plus froid que le +marbre. En réalité, la plus terrible des passions, la jalousie, grondait +au fond de son coeur. + +C'est que s'il avait laissé entrevoir la vérité, il ne l'avait pas dite +toute entière. + +Il aimait Sabine, et il l'aimait depuis longtemps. C'était l'édifice +entier de son avenir que, sans paraître le remarquer, Mlle de +Mussidan renversait. Oui, il était noble, oui, il était riche, mais +titres et fortune, il eut tout donné pour être à la place de cet autre +qui gagnait son pain, qui était un enfant trouvé, mais qui était aimé. + +Bien d'autres, à sa place, eussent haussé les épaules et expliqué Sabine +d'un seul mot: romanesque. + +Lui, non. Il était digne de la comprendre. + +Ce qu'il admirait le plus en elle, c'était cette belle franchise qui va +droit au but, sans réticences et sans ambages, cette hardiesse à braver +le danger après l'avoir reconnu et raisonné. + +Elle était certes, inhabile et imprudente; mais cela même la grandissait +à ses yeux. Ce n'est d'ordinaire ni la prudence ni l'habileté qui +manquent aux jeunes demoiselles élevées comme Sabine au noble et moral +couvent des Oiseaux. + +Par ce temps de galanteries banales, d'intrigues amoureuses bêtes et +plates comme un livre obscène, à une époque où le notaire qui rédige le +contrat représente toute la poésie de la moitié des mariages, M. de +Breulh se trouvait en présence d'une femme capable d'une grande et +vigoureuse passion. + +Cette femme, il avait espéré qu'elle serait sienne, et voici qu'elle lui +échappait. + +Il brûlait d'interroger cependant, de savoir, soit qu'il gardât une +ombre d'espérance, soit qu'il trouvât comme une âcre volupté à se bien +convaincre de son malheur. + +--Mais cet autre, demanda-t-il à Sabine, comment vous est-il possible de +le voir? + +Elle comprit qu'elle n'avait rien à cacher. + +--Je le rencontre à la promenade, répondit-elle; je suis allée chez +lui... + +--Chez lui!... + +--Oui: je lui ai donné quinze séance pour mon portrait. + +Et fièrement elle ajouta: + +--Une fille comme moi peut aller sans danger chez l'homme qu'elle a +choisi: il ne s'y passe rien dont elle ait à rougir. + +M. de Breulh se taisait, il était confondu, abasourdi. + +--Vous savez tout, monsieur... Je me suis fait violence à ce point de +vous dire, moi, jeune fille, ce que je n'ai pas osé avouer à ma mère. +Que dois-je maintenant espérer? + +Ceux-là seuls qui, passionnément épris, ont trouvé une femme assez +loyale pour leur dire: + +--«Je ne vous aime pas, j'ai donné ma vie à un autre, je ne vous aimerai +jamais, renoncez à toute espérance.» + +Ceux-là seuls peuvent se faire une juste idée de la situation d'esprit +de M. de Breulh et des tortures qu'il endurait. + +Certes, s'il eut appris par quelque voie détournée les amours de Sabine, +il ne se serait pas retiré. Il eut accepté la lutte, avec l'espoir de +triompher de ce mortel heureux qu'on lui préférait. + +Mais ici, lorsque Mlle de Mussidan se mettait à sa discrétion, abuser +de sa confiance était impossible. + +[Illustration: M. de Mussidan, presque effrayée, se pendit aux +sonnettes.] + +--Il sera fait selon vos désirs, mademoiselle, répondit-il, non sans une +certaine amertume. Ce soir même, j'écrirai à votre père pour lui +rendre sa parole. Ce sera la première fois que je ne tiendrai pas la +mienne. Je me demande quel prétexte j'imaginerai pour colorer ma +retraite; ce qui est sûr, c'est que si précieuse que ma défaite puisse +être, M. de Mussidan m'en voudra cruellement. Mais vous l'exigez... + +A l'exaltation de Sabine avait succédé cette prostration physique et +morale qui suit inévitablement les dépenses excessives d'énergie. + +--Je vous remercie, monsieur, murmura-t-elle, et du plus profond de mon +âme. J'éviterai, grâce à vous, une lutte dont la pensée seule me glaçait +d'horreur, car j'étais résolue à résister aux désirs de ma famille. +Tandis que maintenant!... + +M. de Breulh ne paraissait nullement partager la sécurité de la jeune +fille. + +--Malheureusement, mademoiselle, je tremble de vous voir reconnaître, +avant peu, l'inutilité de mon sacrifice... De grâce, laissez-moi +m'expliquer. Jusqu'ici vous n'êtes allée que fort peu dans le monde, et +dès que vous y avez paru, on a su que des projets d'union existaient +entre vos parents et moi. De là vient que vous avez été peu entourée. +Qu'on sache demain que je me retire, vingt prétendants se mettront sur +les rangs. + +Mlle de Mussidan soupira. C'était la l'objection d'André. + +--Reconnaissez-le, poursuivait M. de Breulh, votre situation sera des +plus difficiles. Si vos nobles qualités sont faites pour exalter les +sentiments les plus élevés, votre grande fortune doit irriter les plus +sordides convoitises. + +Pourquoi ces mots de «fortune» et de «convoitise»? Était-ce une allusion +à la pauvreté d'André? Elle regarda fixement M. de Breulh: ses yeux ne +trahissaient pas la plus légère intention d'ironie. + +--C'est vrai, fit-elle tristement, j'ai une grosse dot. + +--Que répondrez-vous à ceux qui se présenteront? + +--Je ne sais; sans doute je trouverai des raisons plausibles de refus. +D'ailleurs, j'obéis à la voix de mon coeur et de ma conscience, je ne +puis mal faire, Dieu aura pitié de moi. + +Cette dernière phrase était un congé. M. de Breulh, un homme du monde, +ne pouvait s'y méprendre; cependant il ne bougea pas. + +--Si j'osais, mademoiselle, commença-t-il, si je me supposais assez +votre ami pour me permettre un conseil... + +--Parlez, monsieur, je vous en prie. + +--Eh bien! pourquoi ne pas rester dans les termes où nous sommes? Tant +que notre rupture ne sera pas ébruitée, votre tranquillité est assurée. +Il me serait aisé de retarder d'un an les démarches décisives, et je +serais toujours prêt à me retirer au moindre signe. + +Cette proposition cachait-elle une arrière-pensée? Non. Mais Sabine ne +s'en inquiéta même pas. + +--Non, monsieur, répondit-elle vivement, non. Ce serait abuser de votre +dévouement et vous condamner à un rôle affligeant. Et d'ailleurs, +réfléchissez, ce subterfuge ne serait-il pas indigne de vous, de moi... +et de lui? + +M. de Breulh n'insista pas. A son premier mouvement de dépit succédait +un invincible attendrissement. + +Un projet digne de son caractère chevaleresque obsédait son esprit, et +il hésitait à le traduire, tant cette belle jeune fille, si craintive et +si vaillante à la fois, si pure et si imprudente le frappait de respect. + +Il parvint cependant à vaincre cette timidité si nouvelle pour lui. + +--Serait-ce, commença-t-il avec des hésitations d'adolescent, serait-ce +abuser de la confiance que vous avez daigné me témoigner, que de vous +dire... de vous exprimer combien je serais... heureux de connaître +l'homme que vous avez choisi?... + +Sabine rougit excessivement. + +--Je n'ai rien à vous cacher, monsieur, dit-elle. Il se nomme André, il +est peintre, il demeure rue de la Tour-d'Auvergne, nº... + +M. de Breulh ne devait oublier ni ce nom ni cette adresse. + +--De grâce, reprit-il avec plus de fermeté, ne croyez pas à une vaine +curiosité. Le seul désir de vous servir a décidé ma question. Il me +serait si doux de devenir votre allié, d'être pour quelque chose dans +votre vie. J'ai des amis puissants, les relations que donne une grande +fortune... + +La passion est maladroite. C'est le trait essentiel qui la trahit. + +Avec les plus délicates intentions, M. de Breulh, ce gentilhomme si +expert et si fin d'ordinaire, n'avait pour ainsi dire pas prononcé une +phrase sans blesser Sabine. + +Voici que maintenant il paraissait proposer sa protection à André! +C'est-à-dire qu'il semblait établir sa supériorité à lui sur l'homme +aimé. C'est ce que jamais femme ne tolèrera. + +--Pour ceci encore, monsieur, répondit-elle, merci. Mais je connais +André. Une offre de service l'humilierait affreusement. C'est ridicule? +Oui, je le sais. Excusez-nous, notre condition particulière nous impose +des scrupules exagérés. Pauvre cher!... Sa fierté est toute sa noblesse! + +Ayant dit, et voulant couper court à un entretien qui était pour elle un +supplice, Mlle de Mussidan sonna. Un valet parut. + +--Avez-vous prévenu ma mère de la visite de monsieur? demanda-t-elle. + +--Non, mademoiselle, monsieur et madame nous ont fait avertir qu'ils ne +pouvaient recevoir. + +--Comment donc ne m'avez-vous rien dit? fit durement M. de Breulh. + +Et sans attendre la justification fort simple du valet de pied, il +s'inclina cérémonieusement devant Sabine, s'excusa de l'avoir +involontairement importunée, et sortit en laissant paraître juste assez +de mécontentement pour qu'on le remarquât. + +--Celui-là aussi, pensait Sabine, est digne d'être aimé!... + +--Elle s'apprêtait à remonter chez elle, lorsque le bruit d'une sorte de +discussion dans le vestibule, l'arrêta. + +La porte du salon avait été entrebâillée et elle entendait les instances +d'un visiteur qui voulait absolument voir le comte de Mussidan, +sur-le-champ, malgré les objections des valets de pied qui résistaient +respectueusement mais fermement. + +--Trédame!... disait la voix de ce visiteur obstiné, que me chantez-vous +donc avec vos ordres!... Est-ce que votre consigne me concerne? Me +reconnaissez-vous? Suis-je, oui ou non, l'ami intime de votre maître? +Oui. Allez donc lui dire à l'instant que je suis ici, que je +l'attends... sinon je vais monter moi-même. + +L'entêtement de cet intime eut à la fin raison de la résistance des +domestiques, et la preuve, c'est qu'il pénétra dans le salon. + +Ce visiteur n'était autre que M. de Clinchan en personne, le camarade de +jeunesse de M. de Mussidan, le seul témoin avec Ludovic de la mort de +l'infortuné Montlouis, M. de Clinchan, celui-là même qui confiait au +papier l'analyse de ses sensations au moment d'un faux témoignage. + +M. de Clinchan n'était ni grand ni petit, ni gras ni maigre, ni beau ni +laid. Sa personne est effacée comme son esprit, comme son costume. + +En lui, rien de saillant où accrocher une remarque. Si, pourtant. Il +porte en breloque une énorme main de corail. Il craint le mauvais +oeil. + +Jeune, il était méthodique. En vieillissant, il est devenu maniaque. A +vingt ans, il notait chaque jour le nombre de ses pulsations. A quarante +ans, il rédige quotidiennement l'histoire de ses digestions. + +Si le paradis est la réalisation de nos voeux impossibles ici-bas, M. +de Clinchan sera pendule dans l'autre monde. + +Pour l'instant, il était si terriblement agité qu'il ne salua pas +Sabine. + +--Quelle émotion, disait-il, et pour comble, j'avais mangé plus que +d'usage. Si je n'en meurs pas, je m'en ressentirai encore dans six mois. + +A la vue de M. de Mussidan qui entrait, il s'interrompit. Il courut à +lui, il se jeta sur lui plutôt, en criant: + +--Octave, sauve-nous! C'en est fait de nous, si tu ne romps pas le +mariage de ta fille avec... + +La main nerveuse de M. de Mussidan s'appliquant sur sa bouche lui coupa +la parole. + +--Tu es donc fou, disait le comte, tu ne vois donc pas ma fille! + +Obéissant à un regard impérieux de son père, Mlle de Mussidan s'était +empressée de s'enfuir. + +Mais M. de Clinchan en avait dit assez pour emplir son coeur d'alarmes +et de défiances. + +Qu'était-ce que cette rupture? avec qui? pourquoi? Comment le salut de +son père et de Clinchan pouvait-il dépendre de son mariage à elle? + +A coup sûr, il y avait quelque chose, une énigme: l'empressement +qu'avait mis le comte à fermer la bouche à son ami le prouvait. + +Le nom que n'avait pu prononcer M. de Clinchan, elle ne le devinait que +trop, c'était le nom de Breulh-Faverlay. + +Un de ces pressentiments sinistres, qu'il serait puéril de nier, lui +disait que ce commencement de phrase surpris par elle contenait toute sa +destinée. + +Elle avait comme la certitude absolue que sa vie, son bonheur, sa +personne même, allaient être l'enjeu d'une partie qui se décidait en ce +moment. + +Mais comment entendre ce qu'allaient dire son père et le comte de +Clinchan? car elle brûlait de les entendre, elle le voulait, quoiqu'il +pût lui en coûter. Une curiosité, une anxiété plutôt de savoir, la +poignait. + +Elle cherchait un expédient, lorsqu'elle pensa qu'en faisant le tour de +la salle à manger, il lui serait possible de s'établir dans un des +salons de jeu séparés du grand salon par une simple portière. + +Elle y courut. Elle y distinguait les moindres paroles des deux +interlocuteurs. + +M. de Clinchan en était encore à se plaindre. + +Si brusque, il faudrait dire si brutal avait été le geste de M. de +Mussidan, qu'il avait fait mal à son ami et l'avait presque renversé. + +--Trédame!... geignait M. de Clinchan, comme tu y vas. Quelle journée, +mon Dieu! Songe un peu... déjeuner trop abondant, émotion violente, +course rapide, colère provoquée par tes domestiques, joie en te voyant, +puis choc et interruption des fonctions respiratoires... C'est dix fois +ce qu'il faut pour prendre une maladie qui... à notre âge... + +Mais le comte, plein d'indulgence habituellement pour les manies de son +ami, n'était pas dans des dispositions à l'écouter. + +--Au fait!... interrompit-il d'un ton bref et dur, que se passe-t-il? + +--Il arrive, gémit M. de Clinchan, qu'on sait l'histoire des bois de +Bivron. Une lettre anonyme, reçue il y a une heure, me prédit les plus +épouvantables malheurs, si je ne t'empêche de donner ta fille à de +Breulh... Ah!... les coquins qui m'écrivent connaissent la vérité, et +ils ont des preuves. + +--Où est cette lettre? + +M. de Clinchan tira de sa poche cette lettre. Elle était explicite et +menaçante autant que possible, mais elle n'apprenait rien à M. de +Mussidan qu'il ne sut déjà. + +--As-tu vérifié ton journal? demanda-t-il à son ami. Y manque-t-il +véritablement trois feuillets?... + +--Oui. + +--Comment a-t-on pu te les enlever? + +--Ah!... comment? C'est ce que je ne puis m'expliquer, et si tu peux me +le dire... + +--Es-tu sûr de tes domestiques? + +--Eh! ne sais-tu pas que Lorin, mon valet de chambre, est à mon service +depuis seize ans, qu'il a été élevé chez mon père, et que je l'ai +façonné à ma ressemblance? Jamais aucun autre de mes domestiques n'a mis +le pied dans mes appartements. Les volumes de mon journal sont déposés +dans un meuble de chêne dont la clé ne me quitte jamais. + +--Il faut cependant qu'on ait pénétré chez toi? + +M. de Clinchan réfléchit un moment, puis tout à coup se frappa le front, +éclairé par un souvenir qui était comme une révélation. + +--Trédame!... s'écria-t-il, je vois... + +--Quoi?... + +--Écoute. Il y a de cela quelques mois, un dimanche, Lorin était allé à +une fête des environs de Paris, but un coup de trop avec des gens dont +il avait fait connaissance en chemin de fer. Après boire il se prit de +querelle avec ces amis de bouteille, et fut si cruellement maltraité, +qu'il est resté six semaines sur le lit. Il avait, ma foi! un bon coup +de couteau dans l'épaule. + +--Qui t'a servi pendant ce temps? + +--Un jeune homme que mon cocher est allé prendre au hasard dans un +bureau de placement. + +M. de Mussidan crut qu'il tenait un indice. Il se souvenait de cet homme +qui était venu le trouver, et qui avait eu l'impudence de lui laisser sa +carte, B. Mascarot, agence pour les deux sexes,--rue Montorgueil. + +--Sais-tu, demanda-t-il, où est situé ce bureau? + +--Parfaitement, rue du Dauphin, presque en face de chez moi. + +Le comte eut une exclamation de fureur. + +--Ah! les misérables sont forts, s'écria-t-il, très forts. Il faut se +rendre. Et cependant, si tu partageais mes idées, si tu te sentais assez +d'énergie pour braver le scandale, nous tiendrions tête à l'orage... + +Il suffit de cette simple proposition pour faire frisonner M. de +Clinchan de la tête aux pieds. + +--Jamais, s'écria-t-il, non, jamais. Mon parti est pris. Si tu prétends +résister, déclare-le-moi franchement, je rentre chez moi et je me fais +sauter la cervelle. + +Il était homme à faire comme il le disait. Outre qu'en dehors de ses +ridicules, sa bravoure était incontestable, il était d'un tempérament à +recourir aux dernières extrémités plutôt que de rester exposé à des +tracasseries qui troubleraient ses digestions. + +--Je céderai donc! fit M. de Mussidan avec la rageuse résignation de +l'impuissance. + +Alors seulement M. de Clinchan osa respirer à pleins poumons. Ignorant +quels assauts son ami avait subis, il ne croyait pas qu'il serait si +facile de l'amener à composition. + +--Une fois en ta vie, s'écria-t-il, tu es donc raisonnable. + +--C'est-à-dire que je te parais l'être, parce que j'écoute les conseils +de ta frayeur! Ah!... maudits feuillets!... Et maudite aussi soit ton +inconcevable fureur de confier au papier les secrets de ta vie et de la +vie des autres. + +Mais, sur l'article de son journal, M. de Clinchan est intraitable. + +--Trédame!... s'écria-t-il, ne vas-tu pas t'en prendre à moi! Si tu +n'avais pas commis un crime, je n'aurais pas eu à en commettre un pour +t'obliger, et à l'enregistrer ensuite. + +Un silence assez long suivit cette cruelle réponse. + +Glacée d'horreur, plus tremblante que la feuille, Sabine avait tout +entendu. Ses plus affreux pressentiments étaient dépassés par l'horrible +réalité... Un crime!... Il y avait un crime dans la vie de son père!... + +Cependant le comte de Mussidan avait repris la parole... + +--A quoi bon des reproches!... dit-il. Pouvons-nous faire que ce qui est +ne soit pas? Non! Soumettons-nous. Aujourd'hui même tu as ma parole, +j'écrirai à de Breulh pour lui signifier la rupture de nos projets. + +Pour M. de Clinchan, c'était le salut, la paix. Mais après ses +angoisses, cette joie eut un effet terrible. + +De rouge qu'il était, il devint blême, il chancela, fit un tour sur +lui-même, et s'affaissa sur le canapé en murmurant: + +--Repas trop copieux!... émotions violentes!... c'était indiqué!... + +Il se trouvait mal. + +M. de Mussidan, presque effrayé, se pendit aux sonnettes. + +A ce tocsin, les domestiques accoururent de toutes les parties de +l'hôtel et, derrière eux, la comtesse elle-même. + +Il fallut plus de dix minutes et un flacon d'eau de Cologne au moins, +pour faire revenir à lui M. de Clinchan. + +Enfin il fit un mouvement, il ouvrit un oeil d'abord, puis l'autre, +puis il se souleva sur le coude. + +--Je m'en tirerai, balbutiait-il avec un sourire pâle. Faiblesse, +éblouissements, je sais ce que c'est, et j'ai mon remède: Elixir des +Carmes, deux cuillerées dans un verre d'eau sucrée, repos... + +Tout en parlant, il avait réussi à se dresser. + +--Je rentre, dit-il à son ami, j'ai ma voiture, heureusement; toi, +Octave, sois prudent. + +Et prenant le bras d'un des valets de pied, il sortit, laissant seuls en +présence le comte et la comtesse de Mussidan. + +A côté, dans le petit salon de jeu, Sabine écoutait toujours. + + + + +XIII + + +Depuis la veille, c'est-à-dire depuis le moment où il avait saisi sa +canne avec l'intention d'administrer une correction à l'honorable B. +Mascarot, le comte de Mussidan était dans un état à faire pitié. + +Oubliant la douleur de son pied malade, il avait passé la nuit à +arpenter sa bibliothèque, demandant vainement à son esprit un expédient +pour se soustraire à la plus humiliante des tyrannies. + +Il sentait la nécessité d'aviser promptement, car il avait assez +d'expérience pour comprendre que, en dépit des belles protestations du +doux placeur, cette première tentative n'était que la préface +d'exigences qui deviendraient de plus en plus exorbitantes. + +Mille projets se présentaient à son esprit, repoussés et repris tour à +tour, puis définitivement abandonnés. + +Tantôt il avait envie d'aller confesser toute l'histoire au préfet de +police. + +Tantôt il songeait à faire appeler quelqu'un de ces policiers _in +partibus_ qui opèrent pour le compte des particuliers en dehors de la +préfecture, et souvent malgré elle. Il en est d'habiles, dit-on. + +Mais plus le comte réfléchissait et se débattait, plus il sentait +solides et perfidement noués les liens qui le garrottaient. + +De quelque façon qu'il s'y prît, il arrivait toujours à un scandale, et +B. Mascarot n'offrait aucune prise. + +[Illustration: La première fois qu'elle sortit de l'hospice, de veilles +femmes prirent de la boue au ruisseau et l'en couvrirent.] + +Cependant, vingt heures de colère avaient affaissé les ressorts de son +caractère violent, lorsqu'on était venu lui annoncer la visite de M. de +Clinchan. + +Grâce à cette disposition, il avait pu accueillir son vieil ami avec un +calme relatif. + +La lettre anonyme ne l'avait pas surpris. On pourrait presque dire qu'il +s'attendait à quelque chose de pareil. Lui dépêcher M. de Clinchan était +habile et dénotait une connaissance parfaite de l'homme. + +Tourmenté par toutes ces idées, qui bouillonnaient en son cerveau, M. de +Mussidan allait de long en long, se préoccupant si peu de la présence de +sa femme, qu'il laissait, par moments, échapper des lambeaux de phrases +et de sourdes exclamations. + +Ce manège, à la longue, irrita la comtesse, dont les derniers mots de +l'homme au journal avaient éveillé la curiosité. + +Ne devait-elle pas être toujours sur le qui-vive, ainsi que ceux qui se +trouvent dans une position menacée? + +--Qu'avez-vous donc à vous agiter ainsi, Octave? demanda-t-elle. +Serait-ce l'indigestion de M. de Clinchan qui vous inquiète? + +Le comte connaissait sa femme pour en souffrir depuis des années. + +Il devait être accoutumé à cette voix de tête si affreusement agaçante +adoptée par elle. Il devait être habitué à ce sardonique sourire qui +était comme figé sur ses lèvres. + +Cependant, cette apparence de raillerie en un tel moment le transporta +d'indignation. + +--Ne parlez pas ainsi, fit-il d'une voix frémissante. + +--Bon Dieu! comme vous me dites cela! Qu'avez-vous, mon ami? Est ce que +vous êtes malade, vous aussi? + +--Madame!... + +--Enfin, daignerez-vous me dire ce qu'il se passe d'extraordinaire? + +La face du comte s'était empourprée; sa colère revenait avec une +violence d'autant plus grande qu'elle avait été longtemps réprimée. + +Il s'arrêta brusquement devant le fauteuil où la comtesse était assise, +et, les yeux flambloyants de haine et de menace, il dit: + +--Il y a que notre fille ne peut épouser M. de Breulh-Faverlay, qu'elle +ne l'épousera pas. + +Cette inconcevable déclaration eut dû combler de joie Mme de +Mussidan. C'était la moitié de la tâche imposée par le docteur +Hortebize, et la plus difficile, qui se trouvait accomplie sans effort. + +Cependant son premier mouvement fut de chercher des objections. + +Les femmes commencent toujours, systématiquement et instinctivement, +par s'opposer aux desseins qu'elles approuvent le plus. C'est leur +façon de les faire entrer profondément dans l'esprit de qui les leur +propose. + +Chacune de leurs objections est calculée pour produire l'effet d'un coup +de maillet sur un coin. + +--Plaisantez-vous? dit-elle. Repousser M. de Breulh!... Retrouverez-vous +jamais un parti aussi brillant, je dirai presque inespéré? + +--Oh!... ne craignez rien, répondit le comte avec la plus amère ironie, +on se chargera de vous fournir un prétendant. + +Cette phrase, arrachée à M. de Mussidan par l'intensité de ses craintes, +serra jusqu'à l'angoisse le coeur de la comtesse. + +Qu'est-ce que cela voulait dire? Était-ce une allusion! + +Son mari avait-il voulu désigner Croisenois? Savait-il sous l'empire de +quelles obsessions abominables elle était condamnée à agir? + +Mais elle était brave. Elle était de celle qui, à l'anxiété du désastre, +préfèrent le désastre lui-même, si complet et si effroyable qu'il puisse +être. Elle voulut savoir. + +--De quel prétendant parlez-vous? demanda-t-elle avec une nonchalance +affectée. Présenté par qui? comment? Qui donc aurait osé disposer de +l'avenir de ma fille sans me consulter?... + +--Moi!... + +La comtesse eut un petit ricanement qui fut pour le comte comme un coup +de cravache à travers la figure. Il perdit la tête, il oublia tout. + +--Ne suis-je donc pas le maître! s'écria-t-il d'une voix terrible. Et je +saurai le montrer, parce que telle est la volonté des misérables qui ont +surpris le secret de ma vie, de mon crime, et qui ont entre les mains +assez de preuves pour déshonorer mon nom. + +Mme de Mussidan s'était levée. Elle se demandait si la raison de son +mari ne s'égarait pas. + +--Un crime, balbutia-t-elle, vous! + +--Oui, moi! Ah! cela vous surprend et vous ne vous en doutiez guère. +C'est ainsi. Vous vous souvenez peut-être d'un accident de chasse qui +attrista les premiers mois de notre mariage. Ce jeune homme... dans les +bois de Bivron. Eh bien! il n'y a pas eu d'accident. C'est +volontairement que je l'ai ajusté, que j'ai fait feu. Je l'ai assassiné, +enfin?... Et on le sait, et on peut le dire et le prouver. + +La comtesse, terrifiée, reculait, les bras étendus en avant, comme pour +écarter un danger. + +--Ah! vous êtes épouvantée!... reprit le comte avec un rire sinistre. Je +vous fais horreur, peut-être? Ne tremblez pas, ne vous éloignez pas +ainsi, je n'ai pas de sang aux mains, soyez tranquille... + +Il appuya ses deux mains sur son coeur, comme si la respiration lui +eût manqué, et il poursuivit: + +--C'est là qu'il est le sang, et il m'étouffe! Il y a vingt-trois ans de +cela, et cependant, parfois encore, la nuit, je m'éveille baigné de +sueur, parce que dans mon sommeil j'ai entendu le dernier râle de +l'infortuné. + +Mme de Mussidan s'était laissée glisser sur un fauteuil. + +--C'est horrible, murmurait-elle... + +--N'est-ce pas?... Et cependant vous ne savez point encore pourquoi j'ai +tué. Savez-vous ce qu'il avait osé me dire, ce malheureux!... Il m'avait +dit que ma jeune femme que j'adorais avait eu un amant. + +La comtesse de Mussidan se dressa, la protestation aux lèvres, mais M. +de Mussidan ayant ajouté froidement: + +--Et c'était vrai, j'en ai acquis plus tard la certitude. + +Elle retomba comme assommée, cachant son visage entre ses mains. + +--Pauvre Montlouis!... poursuivait le comte, il était aimé, lui. Il +avait une maîtresse, une grisette qui allait en journée pour gagner sa +vie. Mais elle était plus noble cent fois par le coeur, cette pauvre +fille, que l'orgueilleuse héritière que je venais d'épouser et qui était +une Sauvebourg. + +--Octave!... Monsieur!... + +--Ah!... c'est ainsi, elle l'a prouvé. Elle s'était donnée à Montlouis, +cependant, et il devait l'épouser; il me l'avait dit. Tout le monde la +croyait sage, elle était enceinte. A la mort de son amant elle a été +déshonorée. On est impitoyable dans les petites villes. La première fois +qu'elle sortit de l'hospice avec son enfant sur les bras, de vieilles +femmes prirent de la boue au ruisseau et l'en couvrirent. Il fallait +fuir... + +Quand il se serait agi de la vie, la comtesse n'aurait pu articuler une +parole. + +--Elle serait morte de faim sans moi! disait le comte. Pauvre fille! +C'était bien peu, ce que je lui donnais. Eh bien! avec ce peu, à force +de privations, elle a élevé son fils comme celui d'un bourgeois. +L'enfant est un homme aujourd'hui, et quoi qu'il arrive, son avenir est +assuré, car je suis là, moi... + +Pour les grands mouvements de l'âme, il n'est pas de circonstances +extérieures. Moins profondément émus, M. de Mussidan et sa femme eussent +entendu des sanglots étouffés, qui, lorsqu'ils cessaient de parler, +rompaient lugubrement le silence. + +Souvent Mme de Mussidan avait eu,--prétendait-elle,--à souffrir des +violences de son mari. + +Mais jamais le comte n'avait été ainsi. + +Même en ses plus furieux emportements, il ne dépassait pas certaines +bornes, comme si d'avance il eut pu dire à sa colère: Tu n'iras pas plus +loin. + +En ce moment, une circonstance inouïe rompait toutes les digues imposées +par une ferme volonté, et le torrent faisait irruption. + +Et, il faut le dire, il semblait éprouver une âcre et délicieuse +jouissance, un soulagement immense à donner un libre cours à toutes les +amertumes qui, depuis des années, s'étaient amassées goutte à goutte en +son âme. + +--Dites-moi maintenant, madame, s'il n'y aurait pas injustice à vous +comparer à cette pauvre fille qui était la maîtresse de Montlouis? Vous +n'êtes donc jamais descendue au fond de votre conscience? Vous n'avez +jamais tremblé en songeant que Dieu, certainement, vous punirait un +jour, vous qui avez été fille coupable, épouse criminelle et mère +indigne?... + +D'ordinaire, la comtesse tenait tête à son mari, elle se redressait sous +ses justes reproches; aujourd'hui, elle n'osait. + +--Avec vous, poursuivait le comte, la honte et le malheur sont entrés +dans ma vie. Qui donc eût pu prévoir cela, en vous voyant courir +insouciante et rieuse sous les grands arbres de Sauvebourg? Que de fois, +en ce temps où mon seul rêve était d'unir ma destinée à la vôtre, je +vous ai observée sans soupçonner que j'étais dupe d'une odieuse comédie! +Jeune fille; vous aviez atteint la perfection de la dissimulation. +Jamais les détestables pensées qui vous bouleversaient n'ont jeté une +ombre sur votre front. Jamais vos plus affreux desseins n'ont altéré la +pureté de votre regard. Ah! qui n'y eût été trompé comme moi!... En +entrant dans cette petite église où a été bénie notre union maudite, +intérieurement je vous demandais pardon d'être si peu digne de vous. +Misérable fou!... J'en étais encore aux premières ivresses de la +possession que, déjà, vous aviez installé l'adultère à mon foyer. + +La comtesse eut un geste de dénégation. + +--C'est faux!... murmura-t-elle... on vous a menti!... + +M. de Mussidan eut un de ces rires glacés qui sont l'expression la plus +saisissante du désespoir. + +--Non, répondit-il, j'ai eu des preuves. Ah! cela vous paraît +extraordinaire. Vous m'avez toujours pris pour un de ces maris benêts, +qu'on bafoue impunément. Vous pensiez m'avoir noué sur les yeux un +bandeau épais. Erreur. J'y voyais... Comment ne vous ai-je jamais dit +cela? Ah! voilà!... Je ne pouvais pas ne pas vous aimer. C'était plus +fort que ma volonté, que mon orgueil, que ma raison. Il n'y a à rire des +épouvantables lâchetés, des transactions misérables de la passion, que +ceux qui n'ont jamais aimé de toute la puissance de leur coeur et de +leur chair... + +Il parlait avec une véhémence extraordinaire et la comtesse écoutait, +confondue de ces transports, respirant à peine. + +--Je me taisais, continuait M. de Mussidan, parce que je savais que le +jour où je dirais un mot, vous seriez perdue pour moi. Or, j'aurais pu +vous tuer, il était hors de mon pouvoir de vivre séparé de vous. Non, +vous ne saurez jamais combien vous avez été à deux doigts de la mort. Au +moment de vous embrasser, il me semblait voir votre visage marbré par +les baisers d'un autre, et il me fallait d'héroïques efforts pour ne pas +vous étouffer entre mes bras. Je ne savais plus au juste, à la fin, si +je vous aimais ou si je vous haïssais... + +--Octave! de grâce! balbutia la comtesse, en joignant les mains, Octave! + +Le comte haussa les épaules. + +--Je pourrais vous surprendre étrangement, fit-il, si je voulais!... +Mais, bast!... + +La comtesse frissonnait. Son mari connaissait-il, oui ou non, +l'existence des lettres? Pour elle, tout était là. + +Par exemple, elle était certaine qu'il ne les avait pas lues. Il se +serait exprimé autrement, s'il eut connu le mystère qu'elles +expliquaient. + +--Laissez-moi vous dire, commença-t-elle... + +--Rien!... répondit durement M. de Mussidan. + +--Je vous jure... + +--Oh! inutile. Tenez, je veux vous avouer ma présomption en ces années +de notre jeunesse. Vous raillerez!... peu importe. Je me berçais de +l'espoir de vous ramener à moi. La lâcheté a son héroïsme, elle aussi. +Je me disais que tôt ou tard vous seriez touchée de ce grand amour, si +profond et si doux, que j'avais pour vous. Quelle dérision! Comme si +jamais un sentiment avait fait battre votre coeur plus vite! + +--Ah! vous êtes impitoyable. + +Il la regarda avec des yeux emplis d'une haine de vingt années, et +froidement dit: + +--Et vous, qu'avez-vous donc été? + +--Si vous saviez... + +--Je sais où ont abouti mes efforts. C'est jusqu'à la lie que j'ai vidé +le calice empoisonné que verse une femme adorée à un mari trompé. Chaque +jour a élargi et creusé l'abîme qui nous séparait, et nous en sommes +venus à vivre de cette existence infernale qui me tue. + +--Vous n'aviez qu'à vouloir... + +--Quoi? Vous retenir de force, me faire votre geôlier? A quoi bon? Ce +que je voulais de vous, c'était l'âme... J'aurais emprisonné le corps, +mais qui sait à quel rendez-vous serait allée la pensée? Comment ai-je +eu la force de rester près de vous? C'est qu'il fallait sauver non +l'honneur, il était perdu, mais les apparences de l'honneur. Moi +présent, le nom ne pouvait traîner dans la boue. + +Mme de Mussidan, une fois encore, essaya de protester; son mari ne +sembla même pas entendre l'interruption. + +--Je voulais aussi sauver la fortune, poursuivait-il, car votre +prodigalité est un gouffre où s'engloutiraient des millions. Au feu de +quelles fantaisies flambez-vous donc les billets de mille francs, qu'on +n'en retrouve même pas la cendre? On vous refuse crédit. Vos +fournisseurs me croient ruiné, et cette croyance empêche ma ruine. +Pourquoi n'ai-je pas liquidé notre position? C'est que je ne veux pas +que nous finissions à l'hôpital. Il faut aussi doter Sabine; je la +doterai richement, et cependant... + +Il hésita. D'où pouvait venir cette hésitation, après tout ce qu'il +avait dit? + +Mme de Mussidan interrogea: + +--Et cependant?... + +--Cependant, répondit-il avec une terrible explosion de rage, je ne l'ai +jamais embrassée sans ressentir une horrible douleur jusque dans les +entrailles. Sabine est-elle ma fille!... + +La comtesse se dressa frémissante. Cela, elle ne pouvait, non, elle ne +pouvait le supporter. + +--Assez, s'écria-t-elle, assez. Oui, Octave, j'ai été coupable, bien +coupable; mais non pas comme vous croyez. + +--A quoi bon vous défendre? + +--Je défendrai Sabine, à tout le moins. + +M. de Mussidan eut un geste de dédain. + +--Mieux eût valu l'aimer, répondit-il, surveiller l'éclosion de ses +premières idées, l'initier à ce qui est beau et à ce qui est bien, +apprendre à lire comme en un livre ouvert dans ce jeune coeur, être sa +mère, en un mot. + +La comtesse était dans une telle agitation, que, certainement, son mari +eût été surpris s'il l'eût remarqué. + +--Ah!... Octave, s'écria-t-elle, que n'avez-vous parlé plus tôt!... Si +vous saviez!... Mais je veux tout vous dire... oui... tout... + +Mais le comte, malheureusement, l'arrêta. + +--Épargnez-nous, dit-il, ces explications. Si j'ai rompu le silence que +je m'étais imposé, c'est que rien de vous ne saurait me toucher ni +m'émouvoir... + +Mme de Mussidan se laissa retomber sur le canapé, elle comprit que +tout espoir était anéanti. Dans le petit salon de jeu, les sanglots +avaient cessé. Sabine avait eu la force de se traîner jusqu'à sa +chambre. + +Le comte se préparait à regagner sa bibliothèque, quand un domestique +gratta respectueusement à la porte. Il apportait une lettre. + +M. de Mussidan rompit le cachet. La lettre était de M. de Breulh; il +rendait sa parole. + +Après tant d'émotions, ce coup frappa le comte. Il crut y reconnaître la +main de cet homme qui était venu le menacer chez lui, et il fut +épouvanté du terrible et mystérieux pouvoir de ces gens dont il était +l'esclave. + +Mais il n'eut pas le temps de réfléchir, la femme de chambre de Sabine, +Modeste, pale et effarée, se précipita dans le salon. + +--Monsieur! criait-elle, madame! au secours! mademoiselle se meurt!... + + + + +XIV + + +Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, connaît son Paris--hommes et +choses--sur le bout du doigt. + +Comme tous les industriels dont les opérations sont basées sur de larges +crédits, il a besoin de quantités de renseignements qu'il puise un peu +partout et qu'il n'oublie plus. + +Sa tête carrée est un bottin revu et augmenté qu'il laisse feuilleter à +ses amis. + +Aussi, lorsque B. Mascarot lui avait parlé du père de cette brune +Flavie, dont les yeux avaient si fort impressionné Paul Violaine, +l'arbitre des élégances avait répondu sans hésiter: + +--Martin-Rigal? Connu! C'est un banquier. + +Banquier, M. Martin-Rigal l'est en effet, et il habite une des plus +belles maisons de la rue Montmartre, presque en face de Saint-Eustache. + +Son logement particulier est situé au second étage, ses bureaux occupent +tout le premier. + +Pour n'avoir pas son nom inscrit au livre d'or de l'aristocratie +financière, M. Martin-Rigal n'en est pas moins très connu, extrêmement +puissant et suffisamment estimé. + +Il est en relations surtout avec ce petit commerce parisien qui vivote +plutôt qu'il ne vit, et qui se trouverait heureux sans ce fantôme +périodique et implacable qui s'appelle l'échéance. + +Tous les gens qui s'adressent à lui, ou presque tous, il les tient dans +la main. + +[Illustration:--Tous les jours, je me mettais à la fenêtre.] + +Que deviendraient-ils si fantaisie lui prenait de fermer ses guichets! +ils manqueraient à leurs engagements, les jugements arriveraient à la +suite des protêts, puis la faillite, la ruine. + +Il peut donc tout oser, et il ose, il use et il abuse. + +Son despotisme n'admet pas d'objection. Si, en présence d'une nouvelle +mesure, quelque audacieux risque un: Pourquoi? On lui répond nettement: + +--Parce que... + +Et pas autre chose avec. + +C'est le caissier, bien entendu, qui répond cela, et non M. +Martin-Rigal. + +Lui, on ne le rencontre guère. Dans la matinée, il est toujours +invisible; il travaille dans son cabinet, à l'extrémité des bureaux. + +Et pas un de ses employés ne serait assez hardi pour aller frapper à sa +porte. + +A quoi bon, d'ailleurs? Il ne répondrait pas. L'expérience a été tentée. +Le feu prenant à la maison ne le tirerait pas de ses comptes. + +Physiquement, M. Martin-Rigal est grand et chauve. Sa face osseuse est +toujours scrupuleusement rasée, et ses petits yeux gris ont une +inquiétante mobilité. Lorsqu'il parle, si un mot lui échappe, s'il +poursuit une idée, il promène sur son nez l'index de sa main droite: +c'est son tic. + +Sa politesse est parfaite. C'est d'une voix de miel qu'il dit les choses +les plus cruelles. Il ne manque jamais de reconduire jusqu'à la porte, +avec force salutations et excuses, les gens auxquels il refuse de +l'argent. + +Dans son costume, il affecte cette sorte d'élégance juvénile qui est un +trait des moeurs des manieurs d'argent de la jeune école. + +En dehors des affaires, il est aimable, obligeant et spirituel par +dessus. + +Volontiers il recherche les douceurs qui aident à traverser la vie, +cette vallée de larmes. Il ne déteste pas un bon dîner et n'a jamais +boudé un jeune et joli visage. + +Cependant il est veuf et on ne lui connaît qu'une passion au monde: sa +fille unique, sa Flavie. + +Il est vrai que son amour paternel a quelque chose du fanatisme idiot de +l'Indien qui se fait écraser sous les roues du char de son idole. + +La maison Martin-Rigal n'est pas montée sur un fort grand pied, mais on +dit dans le quartier que Mlle Flavie a des dents aiguës à croquer des +millions. + +Le banquier ne va qu'à pied; c'est hygiénique, prétend-il; mais sa fille +a une jolie voiture attelée de deux chevaux de prix pour aller au bois, +sous la protection d'une duègne moitié domestique, moitié parente, +qu'elle a fini par rendre un peu folle. + +M. Martin-Rigal en est encore à répondre: Non, à une fantaisie de +Flavie. + +Parfois des amis ont essayé de lui faire entendre que cette adoration +perpétuelle préparait à Flavie un avenir très malheureux; sur ce +chapitre, il est intraitable. + +Invariablement, il répond qu'il sait ce qu'il fait, et que s'il +travaille comme un cheval, c'est à la seule fin que sa fille puisse se +permettre tout ce qui lui passe par la tête. + +Et c'est vrai, au moins, qu'il travaille à lui seul autant que tous ses +employés ensemble. + +Après être resté, depuis le matin, le nez sur des chiffres, à quatre +heures du soir il ouvre son cabinet et reçoit ceux qui ont à +l'entretenir d'affaires. + +Ainsi, le surlendemain du jour où Paul Violaine et Flavie s'étaient +rencontrés chez le couturier célèbre, sur les cinq heures et demie, M. +Martin-Rigal donnait audience à une de ses clientes. + +Elle était très jolie, toute jeune et mise avec une simplicité +charmante; mais elle paraissait bien triste, ses beaux yeux étaient +pleins de larmes, à grand'peine retenues. + +--A vous, monsieur, disait-elle, je dois l'avouer, si vous nous refusez +notre bordereau, comme le mois passé, il nous faudra déposer notre +bilan. Nous avons fait argent de tout pour l'échéance de janvier. Tous +les bijoux dont je pouvais disposer sans qu'on s'en aperçut sont au +Mont-de-Piété; nous mangeons dans du fer... + +--Pauvre petite femme!... murmura le banquier. + +Ce mot lui donna plus d'assurance. + +--Et pourtant, reprit-elle, notre position n'a jamais été meilleure, +voici notre établissement payé, la vente marche très bien... + +Elle s'exprimait d'un petit air entendu qui semblait charmer M. +Martin-Rigal, s'expliquant clairement, nettement. + +La Parisienne excelle en ces démarches difficiles. Plus futée que son +mari, pleine de confiance en soi, elle garde l'esprit libre là où il +perd la tête. + +Aussi, le plus souvent, dans les crises du petit commerce, pendant que +l'homme se désole, c'est la femme qui agit. + +En écoutant l'exposé d'une situation qu'il connaissait fort bien, le +banquier dodelinait sa tête chauve. + +--Tout cela est fort joli, dit-il enfin, mais ne rend pas meilleures les +signatures que vous m'offrez. Si j'avais confiance, ce serait en vous... + +--Oh! monsieur, nous avons plus de trente mille francs de marchandises +en magasin. + +--Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire... + +Il souligna ces mots d'un sourire et d'un regard si singulièrement +expressifs, que la pauvre femme en rougit jusqu'à la racine des cheveux +et perdit presque contenance. + +--Comprenez donc, reprit-il, que vos marchandises ne me donnent pas plus +confiance que vos valeurs. Supposez un malheur. Que vendrait-on tout +cela? Sans compter que ces diables de propriétaires ont des +privilèges... + +Il s'interrompit. La femme de chambre de Flavie, s'autorisant du +despotisme de sa maîtresse, entrait dans le cabinet sans frapper. + +--Monsieur, dit-elle, mademoiselle vous demande tout de suite, tout de +suite!... + +M. Martin-Rigal se leva: + +--J'y vais, répondit-il, j'y vais!... + +Et prenant la main de sa cliente pour la mettre plus vite dehors, il +ajouta: + +--Voyons, ne vous désolez pas... revenez me voir, nous arrangerons cela. + +Elle voulait le remercier; mais déjà il s'était élancé dans l'escalier. + +Si Flavie avait envoyé chercher son père, c'est qu'elle tenait à lui +faire admirer sa toilette nouvelle, que venait de lui envoyer Van +Klopen, qu'elle essayait et qu'elle trouvait miraculeuse. + +Il est de fait que le «couturier des reines», outre qu'il avait été +d'une rare promptitude, s'était surpassé. + +Le costume de Flavie était un de ces chefs-d'oeuvre de mauvais +goût,--à la mode, hélas!--qui donnent à toutes les femmes une même et +odieuse tournure de poupée, imaginés, croirait-on, pour leur enlever +d'un coup grâce, distinction et poésie. + +Ce n'étaient que garnitures, découpures et dentelures, jupes étagées, +couleurs désagréables bizarrement assemblées. + +Van Klopen avait été fidèle à son système, car il a un système qu'il +résume en deux axiomes forts clairs: + +1º Donner aux robes une coupe telle que, sitôt défraîchies, elles soient +absolument inserviables; + +2º Rechercher les étoffes bon marché, ce qui plaît aux maris, et +multiplier les garnitures qui sont la bouteille à l'encre des modes. + +Il a trouvé cela, ce Hollandais madré, et il n'est plus une couturière +bourgeoise qui ne s'efforce de profiter de sa découverte. + +Seulement, Flavie se souciait infiniment peu de la question économique. + +Debout, au milieu du salon paternel, dont elle venait de faire allumer +les lustres, car le jour baissait, elle étudiait quelques effets +nouveaux,--c'est-à-dire qu'elle répétait sa toilette. + +Et en vérité, elle était si naturellement jolie, mignonne et gracieuse, +que l'oeuvre de Van Klopen ne l'enlaidissait presque pas. + +Mais tout à coup, elle se retourna. + +Elle venait d'apercevoir, dans la glace, son père qui entrait tout +essoufflé d'avoir grimpé si vite les escaliers. + +--Comme tu as tardé!... lui dit-elle. + +Certes, il n'avait pas perdu une seconde. Cependant il s'excusa. + +--J'étais avec un client, répondit-il, de sorte que... + +--Eh! il fallait le renvoyer. + +Il allait chercher d'autres explications encore, mais la jeune fille se +tint pour satisfaite. + +--Voyons, père, commença-t-elle, ouvre les yeux bien grands, regarde-moi +et dis-moi, oh!... franchement, comment tu me trouves. + +Point n'était besoin de le lui demander. L'admiration la plus parfaite +s'épanouissait sur sa physionomie. + +--Charmante, murmura-t-il, divine! + +Si accoutumée qu'elle fut aux parfums de l'encens paternel, Flavie parut +enchantée. + +--Alors, reprit-elle, tu crois que je lui plairai? + +Lui!... c'était Paul Violaine; M. Martin-Rigal ne le savait que trop. Il +soupira profondément en répondant: + +--Comment veux-tu ne pas lui plaire? + +--Hélas! fit-elle, devenant songeuse, s'il s'agissait de tout autre, je +ne douterais pas de moi, je ne craindrais rien, je ne sentirais pas ces +transes cruelles qui me serrent le coeur... + +M. Martin-Rigal était assis près de la cheminée: il attira sa fille par +la taille pour lui mettre un baiser au front, et elle, avec des +mouvements coquets et onduleux de jeune chatte guettant des caresses, +elle s'établit sur les genoux de son père. + +--C'est que, vois-tu, continuait-elle, poursuivant sa pensée, s'il +allait ne pas faire attention à moi, si je lui déplaisais!... Tiens, +père, je le sens, j'en mourrais. + +Le banquier détourna la tête pour cacher sa douloureuse impression. + +--Tu l'aimes donc bien? demanda-t-il. + +--Oh!... + +--Plus que moi? + +Flavie prit entre ses mains la tête de son père et la secoua doucement, +tout en riant d'un petit rire sonore et pur comme le tintement du +cristal. + +--Que t'es bête, pauvre père, disait-elle, que t'es bête!... Je te +demande un peu si cela peut se comparer! Toi, je t'aime, parce que tu es +mon père... d'abord. Je t'aime ensuite, parce que tu es bon, que tu veux +tout ce que je veux, que tu dis toujours: Oui; je t'aime, parce que tu +es comme les enchanteurs des féeries, tu sais, qui sont bien vieux, bien +vieux, qui ont des barbes qui n'en finissent plus, et qui réalisent tous +les souhaits de leurs filleules. Je t'aime pour cette bonne vie +heureuse que tu me donnes, pour ma voiture, pour mes jolis chevaux, pour +mes belles toilettes, pour les pièces d'or neuves dont, sans te lasser, +tu emplis ma bourse, pour cette parure de perles que j'ai au cou, pour +ce bracelet... pour tout enfin. + +L'énumération était désolante. Chaque mot trahissait un égoïsme féroce +en sa naïveté. Et cependant le banquier écoutait d'un air riant, ravi, +engourdi dans une sorte de béatitude irraisonnée. + +--Et lui? interrogea-t-il. + +--Oh!... lui, répondit Flavie devenue subitement sérieuse, lui, je +l'aime parce qu'il est lui, d'abord; puis, parce que... parce que je +l'aime. + +L'accent de la jeune fille trahissait une telle intensité de passion que +le pauvre père ne put retenir un geste de colère. + +Elle vit ce geste et éclata de rire. + +--Vilain jaloux! fit-elle de ce ton qu'on prend pour faire honte à un +enfant d'une faute légère, fi!... que c'est laid, monsieur. Vous montrez +le poing à cette pauvre fenêtre, parce que c'est de cette fenêtre que +j'ai aperçu mon Paul pour la première fois. C'est mal, monsieur, c'est +très mal!... + +Comme l'enfant pris en faute et grondé, M. Martin-Rigal baissa la tête. + +--Eh bien! reprit Flavie, je l'aime, moi, cette fenêtre, qui me rappelle +les plus fortes et les plus douces émotions de ma vie. Voici pourtant +quatre mois de cela. Tiens, père, il me semble que c'était ce matin... +J'étais venue me mettre à la fenêtre sans savoir pourquoi... et on dit +que nous sommes maîtres de nos destinées! Quelle folie!... Je regarde +machinalement, quand tout à coup, à la croisée de la maison d'en face, +je l'ai aperçu. Ça été comme un éclair. Mais cette seconde a suffi pour +décider de ma vie. Moi, qui jamais n'avais rien senti là--elle mettait +la main sur son coeur,--j'y ai éprouvé une douleur épouvantable, +aiguë, la sensation d'un fer rouge. + +Le banquier paraissait être au supplice, mais sa fille ne s'en +apercevait pas. + +--Toute la journée, poursuivait-elle, j'ai été comme jamais... il me +semblait qu'il n'y avait plus d'air pour respirer, j'avais comme un +poids immense, là, au creux de la poitrine, et autour de la tête un +cercle de fer. Ce n'était plus du sang qui circulait dans mes veines, +mais de la flamme... La nuit, impossible de dormir, je frissonnais et +j'étais trempée de sueur. Sans savoir pourquoi, j'avais peur, je +tremblais... + +Le banquier secoua tristement la tête. + +--Flavie, murmura-t-il, chère adorée, pauvre folle enfant, que ne +t'es-tu confiée à moi, alors? + +--J'en avais envie... + +--Eh bien!... + +--Je n'ai pas osé. + +M. Martin-Rigal leva les bras au plafond. Il prenait le ciel à témoin +que si sa fille n'avait pas osé, ainsi qu'elle le disait, elle n'avait +pour cela aucune raison, aucune. + +--Tu ne comprends pas cela, fit Flavie. Ah!... voilà. Tu as beau être le +meilleur des pères, tu es un homme. Si j'avais une mère, elle me +comprendrait. + +--Eh! qu'aurait fait ta pauvre mère, que je n'aie tenté, essayé? murmura +M. Martin-Rigal. + +--Rien, peut-être, tu as raison. Parce que, vois-tu, il y a des jours où +je ne me comprends pas moi-même. Et cependant, va, après cette première +aventure, j'ai été terriblement courageuse. J'avais juré que jamais, non +plus jamais, je n'ouvrirais cette croisée. J'ai lutté trois jours, oh! +lutté comme il n'est pas possible. Le quatrième, je n'y ai plus tenu. +J'ouvre, je regarde... Il était à la fenêtre, lui aussi, le front appuyé +contre la vitre, et triste.... si triste que je me suis mise à pleurer. + +Le banquier, cet homme si dur que jamais le désespoir d'un client +malheureux ne l'avait touché, avait-lui-même les yeux pleins de larmes. + +--Depuis! reprit Flavie, dont la voix avait une douceur pénétrante, +depuis je n'ai plus résisté. Est-ce qu'on lutte contre la destinée!... +Tous les jours je me mettais à la fenêtre. J'ai eu bien vite deviné ce +qu'il faisait. Il donnait des leçons de piano à ces deux longues +demoiselles si maigres, que nous rencontrons quelquefois. Pauvre +garçon!... J'épiais son arrivée et aussi sa sortie. Si tu savais, père, +comme il avait l'air malheureux!... Il y avait des jours où il était si +pâle, où il se traînait si péniblement que je me demandais s'il avait +mangé. Te fais-tu une idée de cela? Lui!... souffrir la faim, lorsque +moi je suis riche! Car nous sommes riches, n'est-ce pas? J'avais fini +par connaître toutes les expressions de sa physionomie. Tiens, quand il +était content, il faisait comme cela avec son bras... + +Elle imitait en même temps un geste de Paul, geste qui lui était +familier quand il lui arrivait quelque chose d'heureux. + +--Mais, hélas!... continuait Flavie, un jour il a disparu... Pendant une +semaine je suis restée à la fenêtre, attendant, espérant... En vain. +C'est alors que je suis tombée malade, et que je t'ai tout avoué, et que +je t'ai dit: Celui-là est mon mari, je l'aime!... + +C'est d'un air sombre et avec une visible contrainte que M. Martin-Rigal +écoutait ce récit que Flavie lui répétait pour la centième fois, au +moins, depuis trois mois. + +--Oui, murmurait-il, c'est bien ainsi que tout s'est passé. Tu étais +malade, je te voyais déjà mourante, je t'ai promis que ce jeune homme, +cet inconnu dont tu ne savais même pas le nom, serait ton mari... + +Dans un élan de reconnaissance, la jeune fille jeta ses bras autour du +cou de son père, et couvrit son front de baisers sonores. + +--Et aussitôt, reprit-elle, j'ai été guérie. Et tu tiendras ta parole, +n'est-ce pas? Ah!... père chéri, je t'aime pour cela plus que pour tout +le reste. Dire que le jour même, rien qu'avec les renseignements que je +te donnais, tu t'es mis en quête de mon mystérieux artiste. + +--Hélas!... je suis sans forces contre tes volontés. + +Flavie se redressa, menaçant gaîment son père, d'un mouvement mutin. + +--Que signifie cet hélas! monsieur? demanda-t-elle. En seriez-vous par +hasard à regretter votre bonté parfaite, votre obéissance? + +Il ne répondit pas. Il regrettait en effet. + +--Par exemple, reprit Flavie, je donnerais bien mon beau collier pour +savoir comment tu t'y es pris pour le découvrir. Pourquoi ne m'as-tu +jamais conté le plus petit détail? Voyons, ne me cache rien, qu'as-tu +imaginé pour arriver jusqu'à lui, d'abord, et ensuite pour l'amener +jusqu'à nous sans éveiller ses soupçons. + +M. Martin-Rigal sourit bonnement. + +--Ceci, répondit-il, est mon secret. + +--Soit, garde-le. Au fait, que m'importent les moyens employés, puisque +tu as réussi! Car tu as réussi, n'est-ce pas, je ne rêve pas, je ne +deviens pas insensée! Ce soir, avant une heure, dans quelques instants +peut-être le docteur Hortebize va nous le présenter. Et il s'assoiera à +notre table, je le regarderai à mon aise, j'entendrai le son de sa +voix... + +--Folle!.... interrompit le banquier, malheureuse enfant!... + +Elle ne pouvait pas ne pas protester. + +--Oh!... répondit-elle vivement, folle?... peut-être. Mais malheureuse? +pourquoi? + +--Tu l'aimes trop, répondit le banquier, avec l'accent d'une conviction +profonde, il abusera. + +--Lui!... fit la jeune fille avec la certitude admirable de la passion, +lui, jamais?... + +--Fasse Dieu, pauvre chère adorée, que mes pressentiments me trompent. +Mais que veux-tu? ce n'est point là l'homme que je rêvais pour toi. Un +artiste... + +Flavie, sérieusement fâchée cette fois, quitta les genoux de son père. + +[Illustration: Son père doucement l'attira sur ses genoux.] + +--Et voilà donc, s'écria-t-elle, tout ce que tu trouves contre lui. Il +est artiste. Serait-ce un crime! Que ne lui reproches-tu aussi sa +misère? Oui, il est artiste mais il a du génie, je l'ai lu sur son font. +Oui, il est affreusement pauvre, mai je suis assez riche pour deux. Il +me devra tout, tant mieux! Quand il aura de la fortune, il ne sera pas +forcé de s'épuiser à donner des leçons de piano; il lui sera permis +d'utiliser son talent. Il écrira des opéras comme ceux de Félicien +David, plus beaux que ceux de Gounod. On les représentera dans les +théâtres et les salles crouleront sous les applaudissements. Moi, +cependant, toute seule au fond d'une loge fermée, je m'enivrerai de la +gloire de l'élu de mon coeur. Le monde aura la poésie, moi j'aurai le +poète, et, quand je le voudrai, c'est pour moi seule que chanteront ses +divines mélodies... + +Elle parlait avec une exaltation extraordinaire, si pénétrée de son +rêve, qu'elle ressentait, dans toute leur intensité, les sensations +exactes de la réalité. + +Mais elle dut s'arrêter, une quinte de toux lui coupait la parole. + +Et pendant que les efforts secouaient sa poitrine et que le sang +affluait à ses pommettes, M. Martin-Rigal la contemplait avec une +expression navrante. + +La mère de Flavie avait été emportée à vingt-quatre ans par cette +implacable maladie qu'on nomme la «phtisie galopante,» qui ne pardonne +pas, qui est le désespoir de la science impuissante, et qui, en quinze +jours, d'une fille rayonnante de vie et de santé, fait un cadavre. + +--Tu souffres, Flavie? demanda le banquier d'un ton qui trahissait une +inquiétude trop poignante pour pouvoir être complétement dissimulée. + +--Moi! souffrir? répondit-elle avec un regard extatique, ce serait donc +de joie? + +M. Martin-Rigal eut un geste terrible. + +--Par le tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, si jamais ce misérable te +fait verser une larme, c'est un homme mort! + +L'accent du banquier était à ce point menaçant, que sa fille eut presque +peur. + +--Qu'as-tu? père, demanda-t-elle; qu'ai-je dit qui te mette en colère? +Pourquoi appeler Paul misérable? + +--Pourquoi?... répondit M. Martin-Rigal, incapable de se maîtriser, +parce que je tremble pour toi. Il m'a volé le coeur de ma fille, et je +ne puis le lui pardonner que si tu trouves près de lui plus de bonheur +que près de ton vieux père. Oui, je suis épouvanté, parce que, si tu ne +le connais pas, je le connais, moi! Du jour où tu me l'as désigné dans +la foule, tous mes amis, tous les gens qui m'ont des obligations ont été +sur pied. De ce moment, il a été entouré d'espions, surveillé, suivi. Je +ne me suis pas contenté de connaître sa vie actuelle, on a fouillé son +passé. Il n'a pas eu une pensée que je n'aie sue, pas prononcé une +parole qui ne m'ait été rapportée. Je l'ai étudié... c'est-à-dire mes +amis l'ont étudié avec une si scrupuleuse persistance, qu'il ne cache +pas au fond de sa conscience un secret que nous n'ayons surpris. + +--Cependant, père, tu m'as dit qu'on n'avait rien trouvé contre lui. + +--Non, rien... Seulement il est plus faible que le brin d'osier, plus +inconstant que la feuille sèche qui tournoie au moindre souffle. Non, +rien!... Mais c'est un de ces être neutres, indécis pour le bien comme +pour le mal, qui vont où on les pousse, sans but arrêté, sans énergie, +sans volonté. + +--Tant mieux!... Ma volonté sera la sienne. + +M. Martin-Rigal sourit tristement. + +--Tu te trompes, chère fille, dit-il, comme toutes les femmes, +d'ailleurs. Tu crois que les natures faibles, hésitantes, vacillantes, +sont celles qu'on gouverne le plus aisément. Erreur. On ne domine +véritablement que les forts, de même qu'on ne s'appuie sûrement que sur +ce qui résiste. Ferme la main sur un morceau de marbre, il ne +t'échappera pas. Essaie de serrer et d'étreindre une poignée de sable, +elle glissera entre les doigts. + +Flavie se taisait. + +Son père, doucement, la saisit par la taille et l'attira sur ses genoux. + +--Écoute ton vieux père, fillette aimée, poursuivit-il, ton meilleur +ami. N'as-tu donc pas confiance en moi? Ne sais-tu pas qu'il n'y a pas +dans mes veines une goutte de sang qui ne soit à toi? Toutes mes pensées +ne t'appartiennent-elles pas? Paul va venir, sois prudente. Tiens-toi en +garde contre une désillusion possible... + +--Impossible!... + +--Soit! Mais alors, dans l'intérêt même de ton avenir, de ton bonheur, +je t'en conjure, dissimule, ne laisse rien deviner de ce qui se passe en +toi, crains les trahisons de tes regards. Les hommes sont ainsi faits +que tout en se plaignant bêtement de la duplicité des femmes, ils ne +leur pardonnent pas la franchise. Crois-en l'expérience de ton vieil +ami. Souviens-toi que la sécurité absolue tue l'amour... + +Il s'interrompit, on sonnait à la porte de l'appartement. + +A ce coup de sonnette, tout le corps de Flavie vibra comme le timbre +même sous le marteau. + +--C'est lui!... dit-elle d'une voix étranglée, lui!... + +Et, faisant un effort, elle ajouta: + +--Je t'obéis, père, je me sauve; je veux, avant de me montrer, tuer mon +opinion et cette malheureuse sensibilité... Je reviendrai lorsque +d'autres personnes seront arrivées. Sois sans inquiétude, je vais te +prouver que ta fille serait une comédienne, au besoin... + +Elle s'enfuit comme la porte du salon s'ouvrait. + +Mais ce n'était point Paul. + +Ce premier arrivant était un ami de M. Martin-Rigal, un gros fabricant, +qui donnait le bras à sa femme, aussi parfaitement mise +qu'insignifiante. + +Pour ce soir-là, le banquier avait cru devoir inviter une vingtaine de +personnes. Un grand dîner expliquait et justifiait la présentation de +Paul. + +En ce moment, précisément, le protégé de B. Mascarot entrait chez le +docteur Hortebize, l'honorable parrain qui allait lui ouvrir les portes +du monde. + +Paul ne se ressemblait plus. Il sortait des mains d'un tailleur en +renom, et même c'était là ce qui l'avait retardé. + +Grâce à l'influence du digne placeur, ce tailleur avait, en +quarante-huit heures, exécuté un de ces costumes de soirée qui, à +première vue décident un mariage. + +Le moelleux des étoffes, «la perfection de la coupe», la richesse des +accessoires, mettaient en relief tous les «avantages» de Paul et +rehaussaient sa bonne mine naturelle. + +Peut-être était-il un peu gêné par ces élégances si nouvelles, mais à +l'âge qu'il avait, ou plutôt qu'il paraissait avoir, cet embarras qu'on +devait prendre pour de la timidité était une grâce de plus. + +En tout cas, il était si bien, que le docteur, en le voyant, eut un +sourire approbatif. + +--Décidément, murmura-t-il, Flavie a bon goût. + +Puis, interrompant Paul qui s'accusait d'arriver en retard: + +--Il n'y a pas de mal, lui dit-il, asseyez-vous, le temps de mettre une +cravate fraîche, et je suis à vous. + +Laissé seul par le docteur qui venait de passer dans son cabinet de +toilette, Paul Violaine s'assit ou plutôt se laissa tomber lourdement +sur un fauteuil. + +Il était harassé de fatigue. + +Depuis cinq nuits, il ne dormait pas. + +Dès qu'il se couchait, une fièvre terrible s'emparait de lui, le brûlait +et le chassait de son lit. + +C'est que si son corps était gêné dans ses beaux habits neufs, sa pensée +se débattait, à la torture, au milieu des angoisses d'une situation +impossible, absolument imprévue. + +Son honnêteté, qu'il vantait à Rose d'un air si sûr de soi, avait été +mise à l'épreuve et n'avait pas résisté. + +Quand, au sortir de chez l'illustre Van Klopen, Paul avait dit au +placeur: «Je suis à vous», il avait obéi aux inspirations de sa vanité +blessée et de ses rancunes. + +D'ailleurs, il était encore étourdi de la terrible puissance du placeur, +ébloui des regards de Flavie, fasciné par ces fantastiques millions +qu'on faisait miroiter à ses yeux. + +Le soir, seulement, il fut épouvanté en se demandant de quels ténébreux +desseins il devenait l'instrument, en songeant à cet engagement qu'il ne +pouvait plus reprendre. + +Mais le lendemain, il avait dîné avec son protecteur chez Hortebize, et +la certitude de la complicité active de cet excellent docteur l'avait +décidé à étouffer les dernières convulsions de sa conscience. + +C'est ainsi: selon les sphères où il se trouve, le vice,--il faudrait +dire le crime,--peut être une provocation ou un salutaire enseignement. + +Laid, sale, idiot, abattu, il répugne et raffermit la vertu chancelante. +Riche, heureux, spirituel, triomphant, il éveille dans l'âme des faibles +de furieuses jalousies caressées par l'espoir de l'impunité. + +Le luxe du docteur, ses façons d'homme du monde, son importance, ses +paradoxes ingénieux à l'endroit des préjugés du Code, devaient achever +la besogne de corruption du digne B. Mascarot. + +--Je ne serais qu'un sot, pensait Paul, si je luttais, si j'hésitais +encore, quand ce médecin que je vois riche, heureux, honoré, n'a pas de +scrupules. + +Il eût hésité, cependant, s'il eût su quelle relique renfermait ce +médaillon d'or qui battait le ventre prospère du prudent associé de +l'honorable placeur. + +Mais Paul ne pouvait savoir, et, admis pour la première fois à +l'intimité d'une vie large et facile, il admirait le magnifique +appartement du docteur, qui occupe tout le premier étage d'une vieille +maison de la rue du Luxembourg. + +Dès l'antichambre, on devine l'égoïste aimable, le spirituel épicurien, +qui ne croit perdus ni le temps ni l'argent qu'il dépense à ouater son +bien-être. + +--Je veux être logé comme cela, s'était dit Paul, mordu au coeur par +toutes les vipères de l'envie. + +Le docteur reparut, vêtu comme toujours lorsqu'il va dans le monde, avec +la dernière recherche. + +--Je suis à vos ordres, dit-il au protégé de B. Mascarot, devenu le +sien; partons, nous n'arriverons que bien juste à l'heure. + +Dans la cour, la voiture du docteur, un coupé Binder, attelé d'un +vigoureux trotteur, attendait. + +En s'installant sur les coussins, Paul se disait: + +--J'aurai aussi un coupé comme celui-ci. + +Mais si le jeune homme oubliait pour des chimères les choses positives, +le docteur qui avait reçu ses instructions, veillait. + +--Voyons, commença-t-il dès que la voiture fut dans la rue, causons peu, +mais bien. On vous offre une occasion telle que bien des fils de famille +n'en trouvent pas une pareille en leur vie, il s'agit d'en profiter. + +--J'en profiterai, répondit Paul avec une nuance de fatuité. + +--Bravo!... Mon cher garçon, j'aime cette audace juvénile. Seulement, +permettez-moi de la doubler de ma vieille expérience. Et pour commencer, +savez-vous au juste ce que c'est qu'une héritière? + +--Je pense, monsieur... + +--Laissez-moi parler. Une héritière, fille unique, surtout, est le plus +ordinairement une jeune personne fort désagréable, capricieuse, +fantasque, pénétrée de ses mérites et complétement affolée par les +adulations dont elle a été l'objet dès sa plus tendre enfance. Certaine, +grâce à sa dot, de ne pas manquer de mari, elle se croit tout permis. + +--Oh!... fit Paul, singulièrement refroidi, serait-ce le portrait de +Mlle Flavie que vous m'esquissez là? + +Le docteur eut un franc éclat de rire. + +--Pas précisément, répondit-il, je dois vous prévenir que notre +héritière a son grain de fantaisie. Je la crois, par exemple, très +capable de faire tout pour tourner la tête d'un soupirant, à la seule +fin de le planter là après, et de s'égayer de son air déconfit. + +Paul, qui, jusqu'à ce moment, n'avait examiné que les côtés brillants de +l'aventure, fut consterné de cet envers qu'on lui montrait et qu'il +n'avait pas soupçonné. + +--Si c'est ainsi, demanda-t-il tristement, à quoi bon me présenter? + +--Mais pour que vous réussissiez donc. N'avez-vous pas tout ce qu'il +faut pour cela? Il se peut que Mlle Flavie vous accueille avec une +distinction flatteuse: n'en tirez aucune conclusion immédiate. Elle se +jetterait à votre tête que je vous dirais: Doutez, soyez prudent, c'est +peut-être un piège. Entre nous, une fille qui possède un million est +bien excusable d'essayer de savoir au juste si c'est à elle que +s'adressent les hommages où à son argent. + +La voiture s'arrêtait: ils étaient arrivés rue Montmartre. + +Après avoir donné à son cocher l'ordre de venir le reprendre à minuit, +le docteur entraîna son protégé. + +Paul était si ému, au moment de la démarche décisive, qu'il ne pouvait +parvenir à mettre ses gants. + +Il y avait quinze personnes dans la maison du banquier, quand le +domestique annonça M. le docteur Hortebize et M. Paul Violaine. + +Si M. Martin-Rigal détestait l'homme choisi entre tous par sa fille, il +n'y parut guère à sa réception. + +Après avoir serré la main de son vieil ami le docteur, il le remercia +avec une effusion bien sentie de lui présenter un homme aussi distingué +que M. Violaine. + +Cet accueil rendit à Paul une partie de son assurance perdue. Mais il +avait beau regarder, il n'apercevait pas Mlle Martin-Rigal. + +Le dîner était pour sept heures. A sept heures moins cinq minutes +seulement, Flavie parut et fut aussitôt entourée par les invités. + +Elle avait réussi à cacher sa sensibilité. Si émue qu'elle fût, elle +dominait son émotion, et ses yeux, en s'arrêtant sur Paul, qui +s'inclinait devant elle, exprimaient une indifférence parfaite. + +M. Martin-Rigal ne s'attendait certes ni à tant d'énergie ni à tant de +réserve. + +Mais Flavie avait médité ses dernières paroles et compris leur justesse. +Placée assez loin de Paul, à table, elle eut le courage de s'abstenir de +le regarder. + +Après le dîner seulement, lorsque les tables de whist furent organisées, +Flavie osa s'approcher de Paul et d'une voix tremblante, elle lui +demanda de faire entendre au piano quelques-unes de ses compositions. + +Paul était médiocre exécutant; sa musique ne valait pas grand'chose, et +pourtant Flavie l'écoutait avec un recueillement béatifique comme si +Dieu lui eût envoyé un de ses anges pour lui donner une idée des +symphonies célestes. + +Assis l'un près de l'autre, M. Martin-Rigal et le docteur Hortebize +suivaient d'un regard plein de sollicitude les émotions de la jeune +fille. + +--Comme elle l'aime!... murmurait le banquier, et ne savoir au juste les +pensées de ce garnement, qui certes ne se doute pas de son bonheur! + +--Bast!... Mascarot le confessera demain. + +Le banquier ne répondit pas. + +--Je crois que demain, reprit le docteur, ce cher Baptistin aura +diablement de l'occupation. A dix heures, conseil général. Nous verrons +donc enfin le fond du sac de notre ami Catenac. Je suis curieux aussi de +voir quelle figure fera le marquis de Croisenois quand on lui apprendra +ce qu'on attend de lui. + +Cependant, l'heure s'avançait, et les invités se retiraient un à un. + +Le docteur fit un signe à son protégé, et ils sortirent ensemble. + +Flavie, ainsi qu'elle l'avait promis, avait été si bonne comédienne, que +Paul se demandait s'il devait croire et espérer. + + + + +XV + + +Lorsque B. Mascarot réunit en conseil ses honorables associés, +Beaumarchef a l'habitude de revêtir ce qu'il nomme sa «grande tenue.» + +Outre que très souvent il est appelé pour donner des renseignements et +qu'il tient à paraître avec tous ses avantages, il a la vénération innée +de la hiérarchie, et sait ce qu'on doit à ses supérieurs. + +Il garde pour ces occasions solennelles, le plus beau de ses pantalons à +la hussarde, qui n'a pas moins de sept plis sur chaque hanche, une +redingote noire qui dessine cette taille mince et cette poitrine bombée +dont il est si fier; enfin, des bottes armées de gigantesques éperons. + +De plus, et surtout, il empèse avec une vigueur particulière ses longues +moustaches dont les pointes ont perçu tant de coeurs. + +Ce jour-là, cependant, bien que prévenu depuis l'avant-veille qu'une +assemblée aurait lieu, l'ancien sous-off, à neuf heures du matin, avait +encore ses vêtements ordinaires. + +Il en était sérieusement affligé, et s'efforçait de se consoler en se +répétant que cet acte d'irrévérence était bien involontaire. + +C'était la vérité pure. Dès l'aurore, on était venu le tirer du lit, +pour régler le compte de deux cuisinières qui, ayant trouvé une +condition, quittaient l'hôtel où B. Mascarot loge les domestiques sans +place. + +Cette opération terminée, il espérait avoir le temps de remonter chez +lui, mais juste comme il traversait la cour, il avait aperçu +Toto-Chupin, lequel venait lui faire son rapport quotidien, et il +l'avait fait entrer dans la première chambre de l'agence. + +Beaumarchef supposait que ce rapport serait l'affaire de quelques +minutes: il se trompait. + +Si Toto n'avait rien de changé extérieurement, s'il conservait sa blouse +grise, sa casquette informe, son ricanement cynique, ses idées s'étaient +terriblement modifiées. + +Ainsi, lorsque l'ancien sous-off le pria de lui donner brièvement, car +il était pressé, l'emploi de sa journée de la veille, le garnement, à sa +grande surprise, l'interrompit par un geste narquois et une grimace des +plus significatives. + +--Je n'ai pas perdu mon temps, répondit-il, et même j'ai découvert du +nouveau; seulement avant de parler... avant de vous dire... + +--Eh bien? + +--Je veux faire mes conditions, là. + +Cette déclaration, appuyée d'un expressif mouvement de mains, abasourdit +si bien l'ancien sous-off, qu'il ne trouva pas un mot à répondre. + +--Des conditions! répéta-t-il, la pupille dilatée par la stupeur. + +--C'est comme cela, insista Chupin, à prendre ou à laisser. Pensez-vous +donc que je vais me tuer le tempérament jusqu'à la fin des fins pour +rien, pour un grand merci? Ce ne serait pas à faire. On sait ce qu'on +vaut, n'est-ce pas? + +Beaumarchef était exaspéré. + +--Je sais que tu ne vaux pas les quatre fers d'un chien, exclama-t-il. + +--Possible. + +[Illustration: Il allait recevoir un maître coup de pied lorsqu'un bruit +à la porte le fit retourner.] + +--Et tu n'es qu'un petit misérable d'oser parler ainsi, après toutes les +bontés du patron pour toi. + +Toto-Chupin éclata de rire. + +--Des bontés!... fit-il de sa voix la plus odieusement enrouée, oh! là, +là... Ne dirait-on pas que le patron s'est ruiné pour moi? Pauvre homme! +Je voudrai bien les connaître ces bontés. + +--Il t'a ramassé dans la rue, une nuit qu'il tombait de la neige, et +depuis tu as une chambre à l'hôtel. + +--Un chenil. + +--Il te donne tous les jours le déjeuner et le dîner... + +--Je sais bien, et à chaque repas une demi-bouteille de mauvais bleu qui +ne tache seulement pas la nappe, tant il y a d'eau dedans. + +Voilà comment Toto-Chupin pratique la reconnaissance. + +--Ce n'est pas tout, continua Beaumarchef, on t'a monté une boutique de +marchand de marrons. + +--Oui, sous la porte cochère. Il faut rester debout du matin au soir, +gelé d'un côté, grillé de l'autre, pour gagner vingt sous. J'en ai +assez. D'ailleurs, il y a trop de chômage dans cet état-là!... + +--Tu sais bien que pour l'été on t'installera un réchaud à pommes de +terre frites. + +--Merci! l'odeur de la graisse me donne mal à l'estomac. + +--Que voudrais-tu donc faire? + +--Rien. Je sens que je suis né pour être rentier. + +L'ancien sous-off était à bout d'arguments. + +--Je dirai tout cela au patron, fit-il, et nous verrons. + +Mais cette menace n'impressionna nullement Toto. + +--Je me fiche un peu du patron, répondit-il. Il me renverra? Bonne +affaire. + +--Méchant drôle!... + +--Tiens, pourquoi donc? Est-ce que je ne mangeais pas avant de connaître +le patron? Je vivais mieux et j'étais libre. Rien qu'à mendier, à +chanter dans les cours et à ouvrir les portières, je me faisais mes +trois francs par jour. On les buvait avec des amis, et ensuite on allait +coucher à Ivry, dans une fabrique de tuiles où la police n'a jamais mis +les pieds. C'est là qu'on est bien l'hiver, près des fours... Je +m'amusais alors, tandis que maintenant... + +--Plains-toi donc!... Maintenant, quand tu surveilles quelqu'un, je te +donne cent sous tous les matins. + +--Tout juste. Et je trouve que ce n'est pas assez. + +--Par exemple!... + +--Oh! ce n'est pas la peine de vous fâcher. Je demande de +l'augmentation; vous répondez: Non. C'est très bien; moi, je me mets en +grève. + +Beaumarchef eût volontiers donné dix sous de sa poche pour que B. +Mascarot entendit maître Chupin. + +--Tu n'es qu'un coquin! s'écria-t-il. Tu fréquentes des sociétés qui te +mèneront loin. Ne dis pas non. Il est venu ici te demander un certain +Polyte, portant casquette cirée, accroche-coeurs collés aux tempes, +jolie cravate à pois: je suis sûr que ce gaillard-là... + +--D'abord, mes sociétés ne vous regardent pas. + +--C'est pour toi, ce que j'en dis; il t'arrivera des désagréments, tu +verras. + +Cette prédiction parut révolter Toto-Chupin; elle cachait, il le +comprenait bien, une menace fort sérieuse. + +--De quoi! fit-il, rouge de colère, de quoi!... Qui donc me ferait +arriver de la peine? Le patron? Moi, je l'engage à se tenir tranquille. + +--Toto!... + +--C'est que vous m'ennuyez fameusement à la fin. Méchant drôle par ci, +garnement par là, chenapan, coquin!..... Ah ça! qu'êtes-vous donc, vous +et le patron? Définitivement, vous me prenez pour un autre. Vous croyez +peut-être que je ne comprends pas vos manigances et que je gobe les +bourdes que vous me contez! Allons donc!... On y voit clair, Dieu merci! +Quand vous me faites suivre celui-ci ou celui-là pendant des semaines, +ce n'est pas pour porter des secours à domicile, n'est-ce pas! Qu'il +m'arrive malheur, je sais bien ce que je dirai au commissaire. Vous +verrez alors qu'un bon ouvrier vaut un peu plus de cent sous par jour. + +Certainement Beaumar est un ancien militaire; incontestablement, il est +très brave; il tire avec distinction la pointe et la contrepointe, mais +il se laisse aisément démonter. + +La surprenante impudence de Toto lui donnait à penser que le précoce +gredin obéissait à quelque conseiller expérimenté. Dès lors, il était +impossible de calculer la portée de ses menaces. + +Ne sachant comment agir en cette difficile conjoncture, n'ayant pas de +consigne, l'ancien sous-off pensa que le plus prudent, en tout cas, +était de filer doux. + +--Enfin, demanda-t-il, qu'exiges-tu? + +--D'abord, je veux sept francs par jour. + +--Peste!... tu vas bien, toi. N'importe, je dirai tes prétentions au +patron, et en attendant, je te donnerai aujourd'hui ce que tu demandes. +Ainsi, tu peux parler... + +Mais c'est avec le plus insolent dédain que le jeune garnement +accueillit cette conciliante proposition. + +--Ah! bien!... ouiche!... fit-il. + +--Quoi? + +--Vous espérez me faire jaser pour quarante sous? Plus souvent! D'abord, +je jure de ne pas desserrer les dents si vous ne me donnez pas +immédiatement cent francs. + +--Cent francs! répéta Beaumar, confondu. + +--Ni plus ni moins. + +--Et en quel honneur, te donnerait-on cette somme? + +--Parce que je l'ai gagnée, donc... + +Beaumarchef haussa les épaules. + +--Tu es fou, prononça-t-il. Que veux-tu faire de cent francs? à quoi les +dépenseras-tu? + +--Soyez tranquille, ce ne sera pas à acheter de la pommade comme celle +que vous mettez sur vos moustaches. + +Imprudent Chupin!... Toucher à la moustache de Beaumarchef. + +Il allait recevoir un maître coup de pied, lorsqu'un léger bruit à la +porte, restée entrebâillée, le fit retourner ainsi que l'ancien +sous-off. + +C'était le père Tantaine, en personne, qui entrait. + +Brave et digne père Tantaine!... + +Tel il était apparu à Paul, dans sa mansarde, tel il était encore avec +sa longue redingote noire, feutrée par des couches successives de +graisse et de poussière, avec la flasque loque noire et luisante qu'il +appelait son chapeau. + +Son éternel sourire voltigeait sur ses lèvres flétries. + +--Eh bien! eh bien!... disait-il, qu'est-ce que cela signifie? On se +fâche, je crois, et les portes ouvertes encore!... + +Intérieurement, Beaumarchef bénit la Providence, protectrice des causes +justes, qui lui envoyait ce renfort. + +--Monsieur, commença-t-il, c'est Toto-Chupin qui prétend... + +--J'ai tout entendu, interrompit doucement le père Tantaine. + +A ces mots, Toto jugea prudent de se reculer hors de portée. + +C'est un profond observateur que ce précoce gredin. Depuis des années +qu'il vit en écumant le ruisseau de Paris, la nécessité a aiguisé sa +pénétration naturelle. + +A trier de l'oeil, dans la foule, ses dupes quotidiennes, il est +devenu physionomiste, comme tous les gens dont l'existence est à la +merci du caprice de ceux qu'ils exploitent. + +Toto-Chupin connaissait à peine B. Mascarot et s'en méfiait. + +Il méprisait prodigieusement Beaumarchef dont il avait reconnu la +niaiserie sous ses airs de matamore. + +Mais il craignait comme le feu ce doucereux Tantaine, en qui il devinait +un maître qu'on ne brave pas impunément. + +Aussi, chercha-t-il bien vite à s'excuser. + +--Laissez-moi vous dire, m'sieu, hasarda-t-il... + +--Quoi? interrompit le bonhomme. Que tu es un garçon intelligent? Nous +le savons; ce qui n'empêche que tu finiras mal. + +--C'est que, m'sieu, je voudrais... + +--De l'argent? C'est fort naturel... Peste!... tu es un auxilliaire trop +précieux pour se priver de tes services. Allons, Beaumar, vite un billet +de cent francs à ce joli garçon. + +L'ancien sous-off, stupéfait de cette générosité, allait certainement +résister, mais sur un geste du bonhomme, que Toto n'aperçut pas, il +s'exécuta et tira de sa caisse cinq pièces de vingt francs qu'il tendit +au jeune drôle. + +Mais voici que Chupin n'osait plus prendre cet argent si impérieusement +réclamé. + +Supposait-il qu'on voulait se moquer de lui? Flairait-il un piège caché +sous cette surprenante facilité? + +--Prends, insista Tantaine, si tes renseignements ne valent pas ce que +tu demandes, je te repincerai. Tu parleras, à cette heure, j'espère... + +--Oh! oui, m'sieu!... fit Toto triomphant. + +--Cela étant, suis-moi dans le confessionnal, nous n'y serons pas +dérangés par les clients. + +On n'y voit pas fort clair, dans le confessionnal de l'agence de B. +Mascarot, les rideaux verts qui entourent le grillage interceptent le +jour, mais on n'y est pas mal. + +Il s'y trouvait un fauteuil à coussinet, deux chaises et une petite +table. + +En familier de la maison, Tantaine s'empara du fauteuil, et s'adressant +à Chupin qui restait debout, tortillant sa casquette, il dit simplement: + +--Je t'écoute. + +Le mauvais drôle avait repris son impudence habituelle. Ne sentait-il +pas, à travers la toile de sa poche, les cinq louis de Beaumarchef! + +--Il y a cinq jours, commença-t-il, que je surveille Caroline Schimel, +je la connais à présent comme ma tante. C'est une horloge pour les +habitudes, cette femme-là, et les petits verres qu'elle boit marquent +les heures. + +Le vieux clerc d'huissier daigna sourire de la métaphore. + +--Elle se lève vers dix heures, poursuivit Toto, prend son absinthe, +déjeune chez le premier marchand de vin venu, sirote son café et fait sa +partie de bésigue avec n'importe qui. Voilà pour la journée. A six +heures sonnant, elle file au _Turc_, et n'en sort qu'à la fermeture, +après minuit, pour aller se coucher. + +--Au _Turc_?... interrogea le père Tantaine. + +--A la table d'hôte de la rue des Poisonniers, quoi!... Parlez-moi d'un +établissement comme celui-là! On y trouve à dîner, à boire, à danser... +Tous les agréments de la vie, enfin, sans se déranger. C'est d'un beau +là-dedans, à ce qu'il paraît! + +--Comment, à ce qu'il paraît!... Tu n'y es donc pas entré? + +D'un geste piteux, Toto Chupin montra son costume délabré. + +--On me refuserait au contrôle, répondit-il. Mais laissez faire, j'ai +mon plan. + +Tout en causant, le père Tantaine prenait l'adresse de ce séjour de +délices. Lorsqu'il eut fini: + +--C'est là, fit-il sévèrement, ce que tu évalues cent francs? maître +Toto? + +Le garnement eut une grimace de singe méditant un méchant tour. + +--Attendez donc, bourgeois, fit-il. Pour mener la vie de Caroline, il +faut de l'argent, n'est-ce pas? Elle n'est pas propriétaire, cette +fille... mais moi je sais où elle prend sa monnaie. + +Le demi-jour du confessionnal permit au vieux clerc d'huissier de +dissimuler la satisfaction que lui causait cette révélation. + +--Ah!... fit-il sur deux tons différents, ah! tu sais cela!... + +--Un peu, bourgeois, et d'autres choses aussi. Écoutez l'histoire: Hier, +après son déjeuner, voilà ma Caroline qui se met à jouer aux cartes avec +deux individus qui avaient mangé un morceau à une table voisine. +C'étaient des lapins, allez, des vrais. Rien qu'à voir leurs mains +tripoter les cartons, je me suis dit: «Toi, ma bonne femme, tu vas te +faire nettoyer!» Ça n'a pas manqué. Au bout d'une heure, elle était si +bien à sec, que n'ayant plus le sou pour payer sa consommation, elle a +offert au marchand de vin une de ses bagues en gage. Lui, a répondu +qu'il n'en voulait pas, ayant confiance. Alors elle a dit: «C'est bon, +je monte chez moi, et je reviens.» J'ai vu et entendu, j'étais au +comptoir à prendre un canon. + +--Et ce n'est pas chez elle qu'elle est allée? + +--Non, bourgeois, non. Elle sort, traverse tout Paris d'un pas de +chasseur à pied, et va sonner droit à la porte de la plus belle maison +de la rue de Varennes, un vrai palais. On ouvre, elle entre, et moi +j'attends. + +--Sais-tu au moins qui l'habite, ce palais? + +--Naturellement. L'épicier du coin m'a dit que cet hôtel appartient au +duc de... attendez donc... au duc de... Champdoce; oui, c'est bien ce +nom-là. Champdoce; un noble qui a, paraît-il, ses caves pleines d'or, +comme la Banque. + +Le père Tantaine n'est jamais si indifférent que lorsqu'il est +sérieusement intéressé. + +--Abrège, Toto dit-il, abrège, mon garçon. + +Chupin, qui avait compté produire une vive impression, parut très vexé. + +--Faudrait me laisser le temps!... répondit-il. Donc, au bout d'une +demi-heure, ma Caroline reparaît, gaie comme un pinson. Une voiture +passait, elle grimpe dedans, et fouette cocher!... chien de fiacre!... +il allait d'un train!... Heureusement j'ai des jambes, et j'arrive au +Palais juste pour voir Caroline descendre, entrer chez un changeur et +changer deux billets de deux cents francs. + +--Comment as-tu deviné cela? + +--Tiens, on a des yeux, peut-être. Les papiers étaient bleus. + +Le bon Tantaine eut un paternel sourire. + +--Tu te connais donc en billets de banque? dit-il. + +--Pourquoi pas? On a fait ses études le long des boutiques. Seulement, +je n'en ai jamais manié. On dit que c'est doux à la main comme du satin. +Une fois, j'ai voulu savoir, et je suis entré chez un changeur pour lui +demander de me laisser tâter un billet de mille... Oh! rien que tâter: +il m'a donné une claque. Gredin, va! Mais je lui ai répondu: «Tiens, +pourquoi exposez-vous des fortunes en tas derrière une vitrine? C'est +donc pour faire bisquer le monde?» + +Mais le père Tantaine n'écoutait plus. + +--C'est tout, n'est-ce pas? demanda-t-il. + +--Minute!... répondit Chupin, j'ai gardé le nanan pour la fin. J'ai à +vous dire que nous ne sommes pas seuls à surveiller Caroline. + +Cette fois Toto dut être content de l'effet. Le vieux clerc fit sur son +fauteuil un tel bond que son chapeau tomba. + +--Pas seuls! fit-il, que me chantes-tu là? + +--Je chante ce que j'ai vu, bourgeois. Depuis trois jours, je voyais +rôder autour de notre gibier un grand drôle avec une harpe sur le dos, +et je me défiais. J'avais raison. Il a fait la course du faubourg +Saint-Germain, lui aussi... + +Le père Tantaine réfléchissait. + +--Un grand drôle, murmurait-il, un musicien... Hum!... il y a du +Perpignan là-dessous, ou je me trompe fort. On verra... + +Et s'adressant à Toto: + +--Il faut lâcher Caroline, lui dit-il, et «filer» le drôle à la harpe. +Et sois prudent, surtout... Allons, va, tu as gagné tes cent francs!... + +Chupin sortit, le vieux clerc hocha tristement la tête. + +--Trop intelligent, cet enfant, grommela-t-il, beaucoup trop, il ne fera +pas de vieux os... + +Beaumarchef ouvrait la bouche pour demander au père Tantaine de garder +la boutique pendant qu'il irait se mettre en grande tenue, mais le bon +vieux l'arrêta. + +--Bien que le patron n'aime pas à être dérangé, dit-il, j'entre chez +lui. Et quand ces messieurs arriveront, introduisez-les bien vite, parce +que, voyez-vous, monsieur Beaumar, la poire est si mûre, que si on ne la +cueillait pas, elle tomberait. + + + + +XVI + + +C'est le docteur Hortebize qui, le premier, arriva au rendez-vous +assigné par B. Mascarot à ses honorables associés. + +Se lever avant dix heures est un supplice pour lui, et la journée +entière s'en ressent. Mais les affaires avant tout. + +L'agence, lorsqu'il se présenta, était pleine de clients et Beaumarchef +en bénit le ciel. D'abord on remarquait ainsi bien moins le négligé de +sa mise, puis il échappait de la sorte à l'inévitable: «trop de petits +verres, Beaumar», du bon docteur. + +--Monsieur est là, dit l'ancien sous-off, et il vous attend avec +impatience. M. Tantaine est avec lui. + +Une idée comique brilla dans les yeux de M. Hortebize, mais c'est du ton +le plus sérieux qu'il répondit: + +--Pardieu!... je serai ravi de le voir ce brave père Tantaine. + +Cependant, lorsque le docteur pénétra dans le sanctuaire de l'agence, il +trouva B. Mascarot seul, classant ses éternelles petites fiches. + +--Eh bien!... lui demanda-t-il, après une cordiale poignée de main, quoi +de neuf? + +--Rien. + +--Tu n'as pas encore vu Paul? + +--Non. + +--Viendra-t-il, au moins? + +--Oui. + +L'estimable placeur est laconique d'ordinaire, mais non tant que cela. + +--Ah ça! qu'as-tu, demanda l'excellent docteur, tu me parais funèbre, +serais-tu souffrant? + +--Je ne suis que préoccupé, ce qui est bien excusable, la veille d'une +bataille décisive. + +Il y avait de cela, dans la tristesse du placeur, mais il y avait autre +chose encore, qu'il se gardait bien de dire à son ami. + +Toto-Chupin l'inquiétait. Une paille, et le plus solide essieu d'acier +forgé se brise. Toto, le triste drôle, pouvait être le grain de sable +qui, glissant dans l'engrenage d'une machine, l'arrête et fait tout +éclater. + +[Illustration: Entre la porte et lui se tenait Hortebize.] + +B. Mascarot cherchait comment supprimer le grain de sable. + +--Bast!... fit le docteur, en caressant son médaillon, nous réussirons. +Qu'as-tu à redouter? Une résistance de Paul? + +L'honnête placeur haussa dédaigneusement les épaules. + +--Paul résistera si peu, dit-il, que j'ai résolu de le faire assister à +notre séance d'aujourd'hui, qui sera orageuse. On pourrait lui mesurer +la vérité comme le vin à un convalescent, j'aime mieux la lui verser +d'un coup. + +--Diable! c'est grave. S'il allait prendre peur et s'envoler avec notre +secret? + +--Il ne s'envolera pas, prononça B. Mascarot, avec un accent qui eût +fait frémir son protégé, pas plus que ne s'envole le hanneton qu'un +enfant tient au bout d'un fil. Ne connais-tu donc pas ces natures molles +et flasques? Il est le gant, je suis la main nerveuse qui, sous la peau, +garde sa puissance et sa force. + +Le docteur n'entreprit point de discuter. + +--_Amen!_ prononça-t-il. + +--Si nous trouvons une résistance, reprit le placeur, elle viendra de +Catenac. Je puis obtenir de lui une coopération apparente, sincère; +non... + +--Catenac!... fit le docteur surpris; tu te proposais, disais-tu, de te +passer de lui. + +--Telle était mon intention, en effet. + +--Pourquoi changer d'avis? + +--Parce que j'ai reconnu que nous ne pouvions nous priver de son +concours, parce que pour renoncer à ses services, il faudrait confier le +fin mot de notre société à un homme d'affaires, parce que... + +Il s'interrompit en disant: + +--Écoute! + +Dans le corridor, on entendait les: broum! broum! d'un homme qui, ayant, +comme on dit vulgairement, la poitrine grasse, tousse dès qu'il change +de température, dès qu'il passe du froid de la rue à la chaleur des +appartements. + +--C'est lui, fit Hortebize. + +La porte s'ouvrit. C'était Catenac, en effet. + +Don naturel ou résultat d'un savant exercice, maître Catenac a cette +tournure, ces façons, cet «on ne sait quoi», qui, à première vue, font +dire: «Voici un honnête homme.» + +Sur la seule foi de son enseigne, c'est-à-dire de sa bonne figure à +minces favoris châtains, on serait heureux de lui confier sa fortune. + +Tartuffe avec l'oeil louche, la lèvre cauteleuse et pincée, la +physionomie fuyante, éveillerait la méfiance et ainsi ne serait pas +Tartuffe. + +Le regard de Catenac, clair et droit, croise franchement le regard de +son interlocuteur. Sa voix est pleine et ronde. Il a le secret d'une +brusquerie joviale qui ne manque jamais son effet. + +Avocat très estimé au Palais pour son savoir, Catenac plaide peu et mal. + +S'il gagne trente mille francs par an, c'est qu'il a une spécialité. + +Il arrange les contestations qui ne peuvent se plaider, par cette raison +que, soumises à un tribunal, elles enverraient au bagne les deux parties +ou les déshonoreraient à tout le moins. + +Tous les jours, à Paris, il s'entame des procès de ce genre. + +Le plus violent des adversaires lance une assignation, commence des +poursuites; le public, qui flaire un scandale, attend... Rien. + +Les deux adversaires épouvantés sont allés trouver Catenac, tout est +arrangé!... + +A combien de fripons insignes, de voleurs considérés, prêts à se +dénoncer mutuellement, a-t-il fait entendre raison!... + +Il a mis d'accord des assassins qui se disputaient les dépouilles de +leur victime, prêts à invoquer des juges pour le règlement des parts. + +Et ce ne sont pas là ses plus hideuses affaires. + +Lui-même le dit parfois: «J'ai remué en ma vie des monceaux de boue.» + +Dans son cabinet de la rue Jacob, il s'est chuchotté des aveux à faire +tomber le crépi du plafond. + +Ce genre de conciliation rapporte au conciliateur ce qu'il veut. + +Le client qui a mis à nu devant son avocat les ulcères de sa conscience, +lui appartient, comme le malade appartient au médecin qui a soigné ses +maladies honteuses, comme la pénitente appartient à son directeur. + +De sa spécialité, Catenac a gardé cette faconde prolixe, oiseuse, +diffuse, indispensable aux gens qui, pris pour arbitres, doivent, avant +tout, calmer la violence des adversaires mis en présence. + +--Me voici, s'écria-t-il tout d'abord. Tu m'as appelé, ami Baptistin, tu +m'as convoqué, assigné, mandé, et j'arrive, j'accours, j'obéis, je me +rends... + +--Prends donc une chaise, interrompit le placeur. + +--Merci, cher ami, mille grâces, bien des remercîments; mais je suis +pressé, vois-tu, affairé, tiraillé; ou m'attend; je suis lié, engagé... + +--Eh bien! prononça le docteur, assieds-toi quand même. Ce que veut te +dire Baptistin est autrement important que n'importe quel rendez-vous. + +Catenac obéit, toujours souriant en apparence, au fond très en colère et +un peu inquiet. + +--De quoi donc s'agit-il? disait-il, qu'est-ce, qu'y a-t-il? + +B. Mascarot s'était levé et était allé pousser les verrous. + +Lorsqu'il eut repris sa place: + +--Voici le fait, répondit-il. Nous sommes décidés, Hortebize et moi, à +lancer la grande affaire dont je t'ai vaguement entretenu autrefois. +Nous avons un homme important à mettre à la tête, le marquis de +Croisenois. + +--Mon cher... commença l'avocat... + +--Attends. Ton concours nous est indispensable, de sorte... + +Maître Catenac se leva brusquement. + +--Assez, interrompit-il, suffit, la cause est entendue. Si c'est pour me +proposer, pour m'offrir une affaire, que tu m'as écrit de venir, de +passer, tu as eu tort, tu t'es trompé, tu as fait fausse route, je te +l'ai dit, redit, affirmé, répété cent fois... + +Il se retournait déjà, se préparant à battre en retraite; mais, entre la +porte et lui, se tenait debout le bon docteur Hortebize, qui le +regardait d'un air singulier!... + +Certes, le Catenac n'est pas homme à se laisser aisément effrayer. + +Mais l'attitude de l'excellent Hortebize était si expressive, le pâle et +froid sourire de B. Mascarot--qu'il regarda--lui offrit une si édifiante +signification, qu'il demeura interdit. + +--Qu'est-ce que cela signifie, balbutia-t-il, qu'est-ceci? Que +voulez-vous de moi? que souhaitez-vous, que désirez-vous? + +--Nous voulons d'abord, prononça le docteur en appuyant sur chaque mot, +que tu prennes la peine d'écouter quand on te parle. + +--Mais j'écoute, ce me semble. + +--Reprends donc ta chaise, et ouvre ton esprit aux propositions de notre +ami Baptistin. + +Le visage de Catenac ne trahissait rien de ses impressions. Il l'a +exercé et assoupli à ce point qu'un soufflet ne ferait pas monter une +seule goutte de sang à ses joues. + +Seulement, son geste, lorsqu'il se rassit, disait l'irritation qu'il +éprouvait de cette violence qui lui était faite. + +--Que Baptistin s'explique donc, dit-il. + +A part un mouvement machinal pour assurer ses lunettes sur son nez, +l'honorable placeur n'avait pas bougé. + +--Avant d'aborder les détails, dit-il d'un ton glacé, j'aurais dû +demander à notre respectable ami--et associé--si oui ou non il est avec +nous. + +--Eh!... cela doit-il faire l'ombre d'un doute, interrompit l'avocat, +est-ce que tous mes voeux... + +--Pardon! Il n'est pas question de voeux stériles. Ce qu'il nous faut, +c'est un concours loyal, une coopération active. + +--C'est que mes amis... + +--Je dois te prévenir, insista B. Mascarot, que nous avons toutes les +chances pour nous, et que si nous gagnons, chacun de nous aurait près +d'un million. + +Hortebize n'avait pas la patience du placeur. + +--Voyons, fit-il, prononce-toi. Réponds: oui ou non. + +Catenac, ses amis pouvaient le voir, était cruellement indécis. Il fut +plus d'une minute sans répondre: il se recueillait. + +--Eh bien!... non!... s'écria-t-il avec une violence qui trahissait +l'effort de la lutte; tout bien vu, réfléchi, considéré, pesé, je vous +répondrai nettement et carrément: Non. + +B. Mascarot et le docteur Hortebize eurent la même exclamation: + +--Ah!... + +Ce n'était pas surprise, mais bien ce sentiment mal défini qu'on éprouve +à voir une prévision, même fâcheuse, réalisée. + +--Permettez, poursuivit Catenac, que j'explique ce que sans doute vous +appelez ma défection. + +--Dis trahison, ce sera plus juste. + +--Soit. Je ne chicanerai pas sur les mots, je serai franc. + +--Oh!... murmura le docteur, une fois n'est pas coutume. + +--Il me semble, cependant, que je ne vous ai jamais caché ma façon de +penser. Voici à coup sûr plus de dix ans que je vous ai parlé de rompre +notre association. Vous rappelez-vous ce que je vous disais alors? Je +vous disais: Notre extrême besoin, notre dénûment ont pu justifier +toutes nos entreprises, elles sont maintenant inexcusables. + +--En effet, répondit le placeur, tu nous as fait part de tes scrupules. + +--Ah!... vous voyez donc bien. + +--Seulement ces scrupules ne t'ont jamais préoccupé au moment +d'encaisser ta part, que tu es toujours venu toucher régulièrement. + +--C'est-à-dire, insista le docteur, que si tu répudiais les risques, tu +acceptais fort bien les bénéfices. C'est-à-dire que tu voulais bien +gagner au jeu, mais que tu prétendais ne point exposer d'argent. + +L'argument, bien qu'il parût sans réplique, ne décontenança point +Catenac. + +--C'est vrai, reprit-il, j'ai toujours palpé mon tiers. Mais n'ai-je pas +autant que vous contribué à mettre l'agence sur son pied actuel? Ne +va-t-elle pas toute seule maintenant, sans bruit, sans effort, comme une +machine parfaite? N'avons-nous pas réussi à donner à nos opérations +comme un cachet commercial? Tous les mois, sans se déranger, on peut +palper de beaux bénéfices, et, incontestablement, j'ai droit à un tiers. +Vous plaît-il de laisser les choses aller leur petit train? Topez là, je +suis votre homme. + +--C'est fort heureux, en vérité! + +--Mais voici que tout à coup vous prétendez m'embarquer dans des dangers +incalculables, alors je vous crie: Halte-là!... je n'en suis plus. Je +lis dans vos yeux que vous me trouvez absurde. Fasse Dieu que les +événements ne vous montrent pas impitoyablement que j'ai raison. +Songez-y; voici plus de vingt ans que la chance est pour nous. Que +faut-il pour qu'elle tourne? Un rien. Croyez-moi, ne la tentez pas. La +fortune, vous le savez, se venge tôt ou tard de ceux qui, au lieu de lui +faire la cour et de l'épouser sagement, l'ont violentée. + +--Oh!... grâce d'homélies, fit le docteur. + +--Très bien!... je me tais. Mais encore une fois, pendant qu'il en est +temps encore, réfléchissez. L'impunité n'a qu'un temps. Si prodigieuses +que soient vos espérances, elles sont peu de chose en comparaison de ce +que vous allez exposer. + +Cette faconde à froid devait exaspérer le docteur Hortebize. + +--Parler ainsi, t'est facile, dit-il, tu es riche, toi. + +--J'ai de quoi vivre, en effet; en dehors de ce que je gagne, j'ai deux +cent mille francs à moi. Et s'il ne faut que les partager pour vous +déterminer à renoncer à vos projets, dites un mot et c'est fait. + +B. Mascarot, qui jusqu'alors avait laissé le débat s'agiter entre les +deux associés, jugea qu'il était temps d'intervenir. + +--Pauvre ami! fit-il, as-tu vraiment deux cent mille francs? + +--Ou peu s'en faut. + +--Et tu nous en offre un tiers!... Ah! maître, c'est un beau trait, et +nous serions des ingrats si nous n'étions pas profondément touchés; +seulement... + +Il s'arrêta, tracassa ses lunettes, et d'un ton incisif ajouta: + +--Seulement, quand tu nous auras donné à chacun cinquante mille francs, +il t'en restera encore plus de onze cent mille. + +Catenac eut un éclat de rire si franc, si juste d'intonation, qu'un +observateur y eût été pris. + +--Que ne dis-tu vrai!... fit-il. + +--Et si je te prouvais que je dis vrai? + +--Je serais bien surpris. + +Le digne placeur ouvrit un de ses tiroirs, en sortit un petit registre +qu'il feuilleta et le présenta à son associé en disant: + +--Regarde alors, car voici l'état exact de ta fortune à la fin du mois +de décembre de l'année dernière. Depuis, tu as fait divers achats par +l'intermédiaire de M. L... Je ne les ai pas portés en compte, mais j'en +ai la note. Dois-je te la montrer?... + +Pour le coup, l'impassible visage de Catenac exprima quelque chose! Il +se redressa furieux. Ses yeux lançaient des éclairs. + +--Eh bien! oui! s'écria-t-il, oui! j'ai douze cent mille francs de +fortune, et c'est pour cela que je ne veux plus d'association. Oui, j'ai +soixante mille livres de rentes, c'est-à-dire soixante mille bonnes +raisons pour ne pas me compromettre, et je ne me compromettrai pas. +Ah!... vous êtes jaloux! Est-ce donc ma faute si nos conditions sont +devenues inégales? N'étais-je pas comme vous sans un sou quand nous +avons commencé! Ma vie n'a pas été la vôtre, voilà tout. Vous dépensiez +sans compter, moi j'économisais. Vous ne songiez qu'au présent, je +pensais à l'avenir. Hortebize faisait tout pour chasser ses clients, je +m'épuisais en efforts pour attirer les miens. Et maintenant, parce que +je suis riche et que vous n'avez rien, il me faudrait subir vos +exigences!... Allons donc. Quand je touche au but de mon ambition, il me +faudrait revenir en arrière avec vous! Jamais. Suivez votre chemin, je +suis le mien, je ne vous connais plus. + +Il se levait déjà et prenait son chapeau; un geste du placeur l'arrêta. + +--Si je te disais, insistait Mascarot, que tu nous es utile, +indispensable!... + +--Je répondrais: Cela est fâcheux pour vous. + +--Si cependant nous voulions bien... + +--Quoi?... Me contraindre? Comment? Vous me tenez, mais je vous tiens. +Vous ne pouvez rien contre moi que je ne puisse contre vous. Essayer de +me perdre serait vous perdre. + +--Es-tu bien sûr de cela? + +--Si sûr, que je vous le répète encore: Entre vous et moi, il n'y a plus +rien de commun. + +--Je crois que tu te trompes, maître!... + +--Moi! pourquoi? + +--Parce que voici un an que je loge et nourris gratis à notre hôtel une +jeune fille du nom de Clarisse. Ne la connaîtrais-tu pas, par hasard?... + +Ce n'est pas sans intentions habilement calculées que, depuis dix +minutes, B. Mascarot laissait son ami Catenac se débattre, s'épuiser en +efforts aussi inutiles que ceux du poisson engagé dans la nasse. + +Il avait voulu ainsi pénétrer les intentions de cet honorable associé et +connaître ses ressources. + +S'il avait comme pris à tâche de l'irriter, s'il avait encouragé +Hortebize à le fouetter de ses ironies, c'est qu'il savait combien peut +être indiscrète la colère de l'homme le plus maître de soi. + +Se jugeant suffisamment éclairé, d'un seul mot l'estimable placeur +reprit sa supériorité. + +A ce nom de Clarisse, l'avocat fut comme un promeneur qui, marchant en +pleine sécurité, apercevrait tout à coup à ses pieds la mèche allumée +d'une mine prête à éclater. + +Instinctivement il recula, les bras en avant, secoué par un spasme +nerveux, la pupille dilatée par l'effroi. + +--Clarisse!... balbutiait-il, qui t'a dit... comment as-tu pu savoir? + +Mais l'ironique sourire qu'il put surprendre sur les deux lèvres de ses +deux associés cingla si cruellement son orgueil, qu'il reprit aussitôt +les apparences du sang-froid. + +--Décidément, fit-il, je deviens fou. Ne voila-t-il pas que je leur +demande comment ils s'y sont pris pour tout découvrir! Ne dirait-on pas +que j'ai oublié quels moyens nous employons pour surprendre les secrets +de ridicule ou d'infamie que nous exploitons!... + +--Je t'avais bien jugé, dit le placeur. + +--En quoi? + +--J'avais prévu que le jour où tu te sentirais assez fort pour te passer +de nous, tu tenterais de rompre les liens qui nous unissent. Aujourd'hui +tu voudrais nous abandonner. Tu nous trahirais demain si tu le pouvais +sans danger. J'ai pris mes précautions. + +Le bon docteur se frottait vigoureusement les mains. + +--Voilà ce que c'est, disait-il, on ne s'avise jamais de tout. + +--Ce que je ne conçois pas, poursuivit Mascarot, c'est que toi, Catenac, +un homme fort, tu nous aies fait le jeu si beau. Comment, il y a un an +de cela, tu nous haïssais, tu songeais à nous perdre, et tu nous offres +cette prise. C'est à n'y pas croire. + +--A n'y pas croire!... fit le docteur comme un écho. + +--Et cependant, continuait le placeur, ton... comment dirai-je? ton +imprudence est des plus communes, de celles que nous avons le plus +souvent observées et qui nous ont le plus rapporté. Pardieu!... Tous les +jours cela se voit. Tu ne lis donc plus la _Gazette des Tribunaux_? + +Hier encore, j'y lisais une histoire qu'on jurerait être la tienne. + +Un bourgeois ambitieux et hypocrite, frais verni d'honnêteté, fait venir +de la campagne une jeune et jolie bonne, éclatante de santé, assez +naïve, ayant les mains bien rouges..., et il se donne le délicat plaisir +de la séduire. + +Pendant quelques mois tout va bien; mais voici qu'un matin la pauvre +fille ne peut plus cacher qu'elle est enceinte. Voilà le bourgeois +épouvanté. Que diront les voisins et le portier? + +L'enfant est supprimé et la mère jetée sans pitié sur le chemin de +Saint-Lazare. C'est simple... + +--Baptistin, de grâce!... + +--... Mais c'est fort imprudent. Ces choses-là se découvrent toujours. +Si le crime a pour lui ses combinaisons et ses ruses, la justice a pour +elle ces hasards que l'on dit invraisemblables, et qui se représentent à +chaque minute de la vie. Tu as un jardinier à ta maison de Champigny? +Suppose que la fantaisie vienne à cet homme de creuser la terre autour +de ce puits qui est au fond du jardin. Sais-tu ce qu'il trouverait?... + +[Illustration:--Une nuit tu as creusé là un trou.] + +--Assez!... prononça Catenac, je me rends. + +--B. Mascarot, comme toujours au moment décisif, ajusta ses lunettes. + +--Toi, dit-il, te rendre... Pas encore. En ce moment tu cherches à parer +le coup que je te porte. + +--Je t'assure... + +--Épargne-toi cette peine. Ton jardinier ne trouverait rien. + +L'avocat eut une exclamation de rage. Il commençait à comprendre dans +quel horrible piège il était tombé. + +--Il ne trouverait rien, reprit le placeur. Et pourtant il est bien +vrai, n'est-ce pas, qu'au mois de janvier de l'année dernière, une nuit, +tu as creusé là un trou et que dans ce trou tu as déposé le corps d'un +enfant roulé dans un châle... Et quel châle!... celui-là même que toi, +Catenac, pour hâter la défaite de la mère, tu étais allé acheter à +_Pygmalion_: les commis en témoigneraient, s'il le fallait. Maintenant, +tu peux chercher, tu ne trouveras rien... + +--Et c'est toi, c'est toi qui as enlevé... + +--Non, interrompit le placeur du ton le plus ironique, c'est Tantaine. +Que veux-tu? je suis prudent. Je sais où est le cadavre, comme on dit +vulgairement, et tu ne le sais pas. Mais sois tranquille, il n'est pas +perdu. Il est en bon lieu. Une seule tentative de trahison, et le +lendemain tu liras dans le _Petit Journal_, à l'article _Paris_: «Hier, +des terrassiers qui travaillaient à tel endroit, ont découvert le +cadavre d'un nouveau-né. Le commissaire de police, aussitôt prévenu, +s'est transporté sur le terrain et a commencé une enquête...» Tu lirais +cela, et tu me connais assez pour être persuadé d'avance que l'enquête +aboutirait. Tu devines bien qu'au châle de cette pauvre Clarisse, j'ai +ajouté assez d'indices pour qu'on puisse aisément remonter jusqu'au +coupable... jusqu'à toi. + +A la colère de Catenac avais succédé une affreuse prostration. Cet +homme, que rien n'aurait dû surprendre ni étonner, était assommé et +paraissait avoir perdu la faculté de réfléchir et de délibérer. + +Son désespoir s'échappait en paroles incohérentes, et il laissait voir +sa souffrance, comme s'il eût espéré toucher ses implacables associés. + +--Vous m'assassinez, murmurait-il, vous me tuez au moment où j'allais +recueillir le prix de vingt années de travaux et de privations. + +--Travaux est joli! observa le docteur. + +Mais l'heure pressait; d'un instant à l'autre, Paul et le marquis de +Croisenois pouvaient arriver. B. Mascarot comprit combien il était +important de remonter le moral de son associé. + +--Voyons, reprit-il, tu cries comme si nous voulions t'égorger. A quoi +bon? Nous supposes-tu assez niais pour nous exposer sans des certitudes +presque absolues de succès? Hortebize, tout comme toi, s'est cabré quand +je lui ai parlé de la grande opération. Je la lui ai expliquée, et +maintenant il approuve. + +--C'est exact, déclara Hortebize. + +--Donc, reprit le placeur, tu n'as, pour ainsi dire, rien à craindre. Tu +es, nous en sommes convaincus, trop beau joueur pour nous garder +rancune... + +Catenac eut un sourire forcé. + +--Je ne vous en veux pas, répondit-il; parle, j'obéirai. + +B. Mascarot se recueillit un moment. + +--Ce que j'attends de toi, répondit-il, ne peut te compromettre en rien. +J'ai à te demander de nous dresser un acte de société dans des +conditions que je dirai tout à l'heure. Tu t'occuperas ensuite de +l'affaire, mais non ostensiblement. + +--Bien!... + +--Ce n'est pas tout. Tu as été chargé par le duc de Champdoce d'une +mission très difficile, très délicate... Il s'agit de recherches qui +doivent rester secrètes... + +--Quoi!... tu sais cela aussi? + +--Je n'ignore rien de ce qui peut nous être utile. J'ai appris, par +exemple, qu'au lieu de t'adresser à moi, tu es allé sottement trouver le +seul homme que nous ayons à craindre, Perpignan, un gaillard presque +aussi fort que nous, et bien autrement âpre. + +--Enfin, qu'exiges-tu de ce côté? + +--Peu de chose. Tu me tiendras au courant de tes recherches. Tu ne diras +jamais au duc un seul mot dont nous ne soyons convenus à l'avance. + +--C'est entendu. + +La querelle semblait terminée, le digne M. Hortebize était ravi. + +--Là!... fit-il, était-ce la peine de crier comme un écorché. + +--Soit, fit Catenac, j'ai eu tort. + +Il tendit la main à ses deux amis et ajouta avec un pâle sourire: + +--Que tout soit donc oublié!... + +Était-il sincère? Le rapide regard qu'échangèrent Mascarot et le docteur +était gros de soupçons. + +Mais depuis un moment déjà, on frappait à la porte; le docteur alla +ouvrir, et Paul parut, saluant affectueusement ses deux protecteurs. + +--Avant tout, mon enfant, commença le placeur, je veux vous présenter à +un de mes vieux amis. + +Et se retournant vers Catenac, il ajouta: + +--Mon cher maître, je te demande tes bontés pour mon jeune ami Paul, un +brave garçon qui n'a ni père ni mère, et que nous pousserons dans le +monde. + +A ces mots, soulignés d'un étrange sourire, l'avocat bondit sur son +fauteuil. + +--Sacrebleu! s'écria-t-il, que n'as-tu parlé plus tôt! + +Confident du duc de Champdoce, Catenac venait d'entrevoir le plan de B. +Mascarot. + + + + +XVII + + +Le marquis de Croisenois se fait toujours attendre. Chez lui, c'est un +système qui dégénère en manie. + +Peut-être croit-il ainsi affirmer son importance. Le calcul est faux. +L'homme habile se soucie peu d'arriver en avance ou en retard, il ne se +préoccupe que de paraître au moment précis où on le souhaite le plus. + +Arriver à propos, tout est là. C'est le secret de bien des fortunes +qu'on ne s'explique pas. + +M. de Croisenois avait été convoqué par B. Mascarot pour onze heures. Il +était plus de midi quand il se présenta, ganté de frais, le lorgnon à +l'oeil, agitant sa badine, grimé de cette débonnaireté impertinente et +familière qu'affectent les imbéciles quand ils croient faire acte de +condescendance. + +A trente-cinq ans, Henri de Croisenois affiche les dehors évaporés d'un +beau-fils de vingt ans. Cette légèreté insoucieuse est son armure de +guerre, l'excuse toujours prête des folies les plus risquées. + +On dit encore de lui, après des fredaines un peu fortes: + +--C'est un étourdi, un véritable lycéen, on ne saurait lui en vouloir, +il est si bon enfant, il a un si excellent coeur!... + +En lui-même, il doit bien rire de cette opinion du monde. + +Calculateur féroce, cet aimable gentilhomme, qui de sa vie n'a eu un bon +mouvement, s'est exercé à se défier de l'inspiration première. + +Sous le masque de son laisser-aller, ce facile compagnon dissimule une +remarquable âpreté. En matière de chicane, il en remontrerait à l'avoué +le plus retors. Il a roulé et dupé jusqu'aux usuriers auxquels il a eu +affaire. + +S'il s'est ruiné, c'est qu'il s'est entêté à régler son train sur celui +d'amis dix fois plus riches que lui. Toujours la même histoire. + +Mêlé à ce groupe de viveurs brillants, dont le comte de Trémorel fut +longtemps le parangon, et qui maintenant prend le mot d'ordre du fils +aîné du duc de Sairmeuse, Croisenois a voulu, lui aussi, avoir son +écurie de courses. + +Entre tous les moyens de fondre une fortune, celui-là est le plus sûr et +le plus expéditif. + +Le léger marquis en sait quelque chose. Il avait abusé de tous les +expédients et était à la veille de faire le plongeon, lorsque B. +Mascarot lui tendit la main. + +Il s'y cramponna désespérément, comme un homme qui se noie se +raccrocherait à une barre de fer rouge. + +Mais si les inquiétudes les plus aiguës le tenaillaient, son aplomb ne +s'en ressentait nullement, et c'est du ton le plus aisé qu'après avoir +salué les personnes présentes, il dit au placeur: + +--Je vous ai peut-être fait un peu attendre, cher maître; vrai, j'en +suis désolé, j'avais des préoccupations... Mais me voici tout à vous, et +s'il vous plaît que nous causions, j'attendrai volontiers que vous ayez +terminé avec ces messieurs... + +Sur quoi, son cigare qu'il avait gardé étant près de s'éteindre, il en +tira deux ou trois bouffées. + +La phrase était supérieurement impertinente, et cependant le digne +Baptistin n'en fut pas offusqué. Non, il ne dit rien, lui qui abomine +l'odeur du tabac. + +Les forts ont de ces longanimités. On peut bien passer quelque chose à +un fat, quand on sait qu'il dépend de soi de l'écraser sous l'ongle... + +D'ailleurs, B. Mascarot avait besoin de Henri de Croisenois. Il était un +des indispensables pions de sa partie. + +--Nous commencions à désespérer de vous voir, répondit-il. Je dis nous, +parce que ces messieurs sont ici pour vous, pour notre affaire... + +Le marquis ne prit point la peine de dissimuler une petite moue +contrariée. + +--Ces messieurs, poursuivit le placeur, sont mes associés. Monsieur est +le docteur Hortebize, monsieur est maître Catenac, du barreau de Paris, +enfin monsieur--et il montrait Paul--est notre secrétaire. + +Cette présentation avait une gravité comique. + +Si M. de Croisenois était dépité de trouver quatre confidents au lieu +d'un, Catenac était furieux de voir qu'on livrait l'association à un +inconnu. + +C'est chose subtile qu'un secret, plus volatile que l'éther, qui +s'évapore, si hermétiquement clos que soit le flacon où on le verse. + +Hortebize, en dépit de sa confiance aveugle, ne laissait pas que d'être +surpris. + +Quant à Paul, il n'avait ni assez d'yeux, ni assez d'oreilles. + +Seul, le placeur conservait cet imperturbable sang-froid de l'homme qui, +ayant un but, va droit vers ce but, comme le boulet que n'arrêtent ni ne +font dévier les branchages ni les broussailles. + +--Monsieur le marquis, commença-t-il, lorsque Croisenois fut assis, je +ne vous laisserai pas une minute d'incertitude. Toute diplomatie serait +puérile entre gens comme nous. + +Ce pluriel parut si singulier à M. de Croisenois, que c'est avec une +nuance très accusée de persiflage qu'il répondit: + +--Vous me flattez, cher maître. + +Plus attentif, le léger marquis eut remarqué le mouvement des lunettes +de B. Mascarot, mouvement qui signifiait clairement: + +--Vous me faites pitié!... + +Hortebize prétendait que les lunettes de l'honorable placeur étaient +«parlantes,» et il avait raison. + +C'est vainement que des fourbes illustres, redoutant la trahison du +regard, dissimulent leurs yeux sous des verres épais. Les lunettes, à la +longue, font comme partie de qui les porte: elles vivent, pour ainsi +dire, elles tressaillent, elles finissent par avouer ce qu'avouerait +l'oeil qu'elles cachent. + +--Je vous confesserai sans ambages, monsieur le marquis, reprit le +placeur, que votre mariage est conclu si nous le voulons, mes associés +et moi. Nous pouvons vous garantir le concours actif du comte et de la +comtesse de Mussidan. Reste à obtenir le consentement de la jeune fille. + +Croisenois eut un geste magnifique de suffisance. + +--Oh! je l'aurai, s'écria-t-il, je m'en charge. Chaque époque a ses +moyens de séduction, j'ai étudié et pratiqué ceux de la nôtre. Je +promettrai les plus beaux chevaux de Paris, une loge aux Italiens, un +crédit illimité chez Van Klopen, une liberté absolue... Quelle jeune +fille résisterait à de tels éblouissements. Oui, je réussirai... Ah! à +une condition, toutefois, c'est que je serai patronné par une personne +jouissant d'une certaine influence dans la maison... + +--Pensez-vous que la vicomtesse de Bois-d'Ardon, soit une marraine +convenable? + +--Peste!... je le crois bien, une parente du comte!... + +--Eh bien!... le jour où nous le voudrons, Mme de Bois-d'Ardon +appuiera vos prétentions et chantera vos louanges. + +Le marquis se dressa triomphant. + +--En ce cas, s'écria-t-il d'un ton à faire coiffer sainte Catherine à +toutes les héritières, en ce cas l'affaire est dans le sac. + +Paul se demandait s'il était bien éveillé. Quoi!... on lui avait promis +une femme riche, à lui, et voici qu'on mariait cet autre! + +--Ces gens-ci, se dit-il, outre qu'ils placent les domestiques des deux +sexes et autres, m'ont tout l'air de faire fonctionner, moyennant +espèces, «la profession matrimoniale.» + +Cependant le marquis interrogeait de l'oeil B. Mascarot, hésitant à +découvrir toute sa pensée. + +--Oh!... parlez, encouragea le digne placeur, nous sommes entre nous. + +--Reste donc, fit M. Croisenois, à fixer le... comment dirai-je?... le +courtage, le droit de commission... + +--J'allais aborder la question. + +--Eh bien!... mon cher maître, je n'ai qu'une parole. Je vous ai dit que +je vous donnerais le quart de la dot. Le lendemain du mariage je vous +signerai des lettres de change pour le montant de ce quart. + +Cette fois, Paul croyait comprendre tout à fait. + +--Voici le grand mot lâché, pensa-t-il. Si j'épouse Flavie, j'aurai à +partager la dot avec ces honnêtes messieurs. Je m'explique maintenant +l'intérêt qu'ils me portent et leurs caresses. + +Mais les offres du marquis n'avaient point paru satisfaire l'honorable +placeur. + +--Nous sommes loin de compte, prononça-t-il. + +--Eh bien!... je consens à payer en dehors, et comptant, ce que je vous +dois. + +B. Mascarot hocha la tête, au grand désespoir de Croisenois, qui reprit: + +--Vous voulez le tiers?... Soit, j'en passerai par là. + +Le placeur restait de glace. + +--Ce n'est pas le tiers qu'il nous faut, déclara-t-il, ni même la +moitié. La dot entière ne nous suffirait pas. Vous la garderez donc, +ainsi que ce que je vous ai prêté... si nous nous arrangeons. + +--Qu'exigez-vous? Parlez... parlez. + +Mascarot assura solidement ses lunettes. + +--Je parlerai, répondit-il, mais avant il est absolument indispensable +que je vous dise l'histoire de l'association dont je suis le chef. + +Jusqu'à ce moment, Catenac et Hortebize avaient écouté sans se permettre +seulement un geste, silencieux et grave comme des sénateurs romains sur +leur chaise curule. + +Ils pensaient assister à une de ces comédies auxquelles B. Mascarot les +avait accoutumés, comédies dont les péripéties variaient, mais dont le +dénoûment était comme fatal. + +A suivre ce débat, entre le marquis de Croisenois et le placeur, ils +prenaient ce plaisir méchant qu'éprouvent certaines gens à voir un chat +jouer avec une misérable souris avant de la dévorer. + +Mais lorsque B. Mascarot annonça qu'il allait livrer leur dangereux +secret, tous deux se dressèrent en même temps, furieux, épouvantés. + +--Deviens-tu fou?... s'écrièrent-ils ensemble. + +B. Mascarot haussa les épaules. + +--Pas encore, répondit-il d'un ton calme, et je vous prie de me laisser +poursuivre. + +--Sacrebleu!... cependant, essaya Catenac, nous avons voix au chapitre. + +--Assez!... fit violemment le placeur, je suis le maître, n'est-ce pas? + +Et d'un ton d'amère ironie, il reprit: + +--Est-ce qu'on ne peut pas tout dire devant monsieur? + +Le médecin et l'avocat avaient repris leur place. Croisenois pensa qu'il +serait adroit et tout à fait conforme à ses intérêts de les rassurer. + +--Entre honnêtes gens... commença-t-il. + +--Nous ne sommes pas honnêtes, interrompit Mascarot. + +Puis, pour répondre à l'air de stupeur profonde du marquis, il ajouta +avec un accent écrasant et en le regardant bien: + +--Ni vous non plus, d'ailleurs. + +Cette brutale déclaration fit monter un flot de sang au front de +Croisenois. Le code de la bonne compagnie n'interdit-il pas expressément +de dire aux gens, en face, ce qu'on pense d'eux? + +Il avait bonne envie de se fâcher, mais c'était se brouiller, c'était +laisser échapper la perche de salut. Il courba la tête sous l'insulte, +décidé à la prendre en plaisanterie. + +--Parbleu!... fit-il, le paradoxe est raide. + +Mais l'honorable placeur ne daigna pas remarquer cette lâcheté, qui fit +sourire le bon docteur Hortebize. + +--Je vous serai obligé, monsieur le marquis, reprit-il, de m'écouter +attentivement. + +Il se retourna vers Paul et dit: + +--Et vous aussi, mon cher enfant. + +Il y eut un moment de silence presque solennel, pendant lequel on +entendit le murmure des clients qui se pressaient autour de Beaumarchef +dans la première pièce. + +Si Hortebize et Catenac semblaient confondus, Croisenois était si +stupéfait qu'il laissait éteindre son cigare, et Paul frémissait +d'avance. + +B. Mascarot, lui, paraissait transfiguré. Il n'avait plus rien du +placeur bénin, le sentiment de son pouvoir le grandissait, ses lunettes +lançaient des éclairs. + +--Tels que vous nous voyez, monsieur le marquis, commença-t-il, mes +respectables associés et moi, nous n'avons pas toujours été ce que nous +sommes. + +Il y a vingt-cinq ans, nous étions jeunes, nous étions honnêtes, toutes +les illusions de l'adolescence nous souriaient encore, nous avions la +foi qui soutient dans les épreuves, nous avions ce courage qui enflamme +le soldat marchant à l'assaut d'une batterie. + +Nous habitions tous trois un misérable hôtel garni de la rue de la +Harpe, et nous nous aimions comme trois frères!... + +[Illustration: Tiens, misérable! paies-toi.] + +--Comme c'est loin, ce temps!... murmura Hortebize, comme c'est loin!... + +--Oui, c'est loin, continua le placeur, et cependant pour moi le temps +n'a pas de brumes; je nous revois tels que nous étions, et mon coeur +se serre en comparant les espérances d'alors aux réalités +d'aujourd'hui!... + +Il me semble, mes amis, que tout cela est d'hier. + +Nous étions pauvres, alors, monsieur le marquis, affreusement pauvres, +et cependant le monde nous avait bercés de ses plus décevantes caresses. +Les directeurs de toutes les serres chaudes consacrées à l'éclosion des +talents encore en leur oeuf, avaient murmuré aux oreilles de chacun de +nous des paroles magiques: Tu réussiras, _tu Marcellus eris_... + +Croisenois dissimula un sourire. L'histoire ne lui semblait pas +palpitante. + +--Tiens, fit-il; vous savez le latin. + +--Je l'ai su du moins. C'est que je dois vous le dire, chacun de nous +semblait promis à une destinée brillante. Catenac, avocat de la veille, +venait de recevoir un prix pour sa thèse _De la Transmission de la +Propriété_; Hortebize avait été couronné pour un travail sur l'_Analyse +des matières suspectes_, travail reproduit presque en entier par +l'illustre Orfila, dans son _Traité des Poisons_. Moi-même, je venais de +subir victorieusement les épreuves de la licence, de l'agrégation et du +doctorat ès sciences et ès lettres... + +Paul ouvrait des yeux énormes. Il ne s'était jamais demandé ce que +deviennent les neuf dixièmes des élus des concours. + +--Malheureusement, poursuivait le placeur, Hortebize était brouillé avec +sa famille, la famille de Catenac était aux prises avec la misère, et +moi je n'ai pas de famille... Nous mourrions de faim décemment. + +Seul de nous trois, je gagnais un peu d'argent à préparer des élèves aux +examens de Saint-Cyr et de l'École polytechnique. + +Moyennant trente-cinq sous par jour,--la moitié d'un salaire du +manoeuvre--je bourrais de géométrie et d'algèbre des fils de famille +qui se moquaient de ma maigreur et de mes habits râpés. + +Trente-cinq sous!... et là-dessus nous étions trois à prendre notre +pain, et j'avais une maîtresse, aimée jusqu'au délire, qui se mourait de +la poitrine! + +Qui jamais eût cru cela de ce sphinx à lunettes vertes qui avait nom B. +Mascarot!... + +--J'abrège, reprit-il. Un jour vint où, entre nous trois, nous ne pûmes +trouver un sou. Et Hortebize venait de m'avouer que, faute d'aliments +substantiels, de viande, de vin, ma maîtresse allait mourir. + +--Eh bien! m'écriai-je, attendez-moi, mes amis, je saurai bien trouver +de l'argent. + +Sans savoir ce que j'allais faire, je m'élançai dehors. J'étais fou +furieux, j'étais enragé. Je me demandais s'il fallait tendre la main +pour quelques sous ou étrangler un passant pour lui prendre sa bourse. +J'étais descendu jusqu'à la Seine, et j'allais le long des quais livrant +au vent des exclamations incohérentes. Tout à coup, un éclair sillonna +les ténèbres de mon désespoir. + +Je me rappelai que nous étions au mercredi, jour de la sortie de l'École +polytechnique, et je me dis qu'en me rendant au Palais-Royal, au café +Lemblin, je trouverais infailliblement quelqu'un de mes anciens élèves, +qui, peut-être, consentirait à me prêter cent sous... + +Cent sous! ce n'est guère, n'est-il pas vrai, monsieur le marquis? Eh +bien!... ce jour-là, cent sous représentaient pour moi la vie de mes +amis et le salut de ma maîtresse. Avez-vous jamais eu faim, monsieur le +marquis? + +Croisenois tressaillit. Non, il n'avait jamais souffert de la faim. Mais +savait-il ce que l'avenir lui réservait, à lui dont les ressources +étaient à ce point épuisées, qu'il pouvait demain, tomber du faîte de +ses apparentes splendeurs sur le pavé, dans la boue. + +--Quand j'arrivai au café Lemblin, poursuivit B. Mascarot, je n'y +trouvai pas un seul élève de l'école. Le garçon auquel je m'adressai, me +toisa d'abord dédaigneusement, mes vêtements tombaient en lambeaux. Mais +lorsqu'il sut que j'étais un répétiteur, il daigna me répondre que ces +messieurs étaient déjà venus et qu'ils ne tarderaient pas à revenir. Je +déclarai que j'allais les attendre. Le garçon me demanda ce que je +voulais prendre; je répondis: rien, et je m'assis dans un coin. + +Depuis ma sortie, j'avais eu comme un brasier dans le cerveau; mais en +ce moment, j'éprouvai un bien-être relatif. J'espérais. Parmi les noms +que m'avait cités le garçon, il s'en trouvait deux de jeunes gens qui +avaient été bons pour moi. + +J'attendais depuis un quart d'heure environ, lorsque tout à coup entra +dans le café un homme dont jamais, dussé-je vivre cent ans, je +n'oublirai la figure. + +Il était plus blanc que sa chemise. Ses traits étaient contractés et +comme crispés. Il avait l'oeil hagard et la bouche entr'ouverte, comme +un agonisant qui râle. + +Une douleur, horrible autant que la mienne, poignait cet homme; je le +compris. + +Mais il était riche, lui, on le voyait bien. + +Lorsqu'il se fut laissé tomber sur le divan, les garçons accoururent +pour lui demander ce qu'il désirait prendre. + +D'une voix rauque, si peu intelligible que les garçons durent le faire +répéter deux fois, il demanda: + +--Une bouteille d'eau-de-vie et de quoi écrire! + +C'était bien une histoire réelle, que racontait B. Mascarot. La vérité +seule a cette émotion profonde, ces notes poignantes qui font vibrer les +entrailles. + +Le placeur s'était interrompu, et aucun de ses auditeurs n'osait +souffler mot. + +L'excellent et souriant Hortebize lui-même était devenu sombre. + +--La vue de cet homme, continua l'honorable placeur, me soulagea. Nous +sommes ainsi faits que le malheur d'autrui est un adoucissement, une +atténuation à notre malheur. + +Il était évident pour moi que cet inconnu souffrait horriblement, et je +me disais avec une sorte de satisfaction malsaine: + +«Il n'y a donc pas que les misérables à maudire la vie; les riches, eux +aussi ont donc leurs tortures?» + +Cependant les garçons s'étaient empressés d'obéir. Ils avaient apporté +de l'eau-de-vie, du papier, de l'encre. + +L'homme commença par se verser un grand verre, qu'il avala comme de +l'eau. L'effet fut soudain et terrible. Il devint cramoisi, comme s'il +allait avoir un coup de sang, et resta plus d'une minute privé de +sentiment, anéanti. + +Je l'observais avec une curiosité ardente. Une voix me criait que +désormais un lien mystérieux existait entre cet inconnu et moi, qu'il +serait pour quelque chose dans mon existence, et que son influence me +serait fatale. + +Si effrayante était cette voix, qu'un moment j'eus l'idée de sortir. Je +résistai. La curiosité m'ardait. + +L'inconnu cependant revenait à lui. + +Il saisit sa plume, et rapidement traça quelques lignes sur une feuille +du cahier de papier à lettres placé devant lui. + +Elles ne le satisfirent pas, car brusquement il s'interrompit, tira de +sa poche un briquet et brûla cette première épreuve. + +Le courage lui manquait. Il se versa et but un second verre +d'eau-de-vie. + +Une nouvelle lettre ne le satisfit pas plus que la première, car il la +chiffonna rageusement et la glissa dans le gousset de son gilet. + +Il recommença pour la troisième fois, décidé sans doute à faire un +brouillon, car je le voyais tour à tour réfléchir, écrire, raturer. + +Pour moi, il était clair qu'il n'avait conscience ni de soi ni du lieu +où il se trouvait. Il gesticulait, laissait échapper des exclamations +sourdes comme s'il eût été chez lui, seul dans son cabinet, à l'abri des +indiscrets. + +Ayant relu une troisième fois son brouillon, il en parut content. Il le +recopia, ce qui fut l'affaire d'une minute, et ensuite le déchira en +menus morceaux qu'il jeta sous la table. + +Sa lettre soigneusement fermée, il appela le garçon: + +--Prenez ces vingt francs, lui dit-il, et portez vous-même cette lettre +à son adresse. Vous viendrez me rendre réponse,--car il y aura une +réponse,--chez moi. Voici ma carte, allez, hâtez-vous... + +Le garçon sortit en courant, et presque sur ses pas le monsieur se +retira après avoir payé sa consommation. + +Quel drame venait de se jouer là, devant moi? Je devinais quelqu'une de +ces ténébreuses intrigues qui s'agitent dans l'ombre de la vie privée. +Cet homme pouvait être un mari trompé, un joueur ruiné, un père dont le +fils venait de déshonorer le nom. + +J'essayais de penser à autre chose; je ne pouvais. + +Ces petits fragments de papier, jetés sous le divan par l'imprudent, me +fascinaient. Je brûlais de les ramasser, de les assembler, de savoir... + +Mais je vous l'ai dit, j'étais honnête, et une telle action révoltait +tous mes instincts. + +J'aurais triomphé de la tentation, je le crois, sans une de ces +circonstances futiles qui décident de l'existence entière. + +On ouvrit une porte, un courant d'air s'établit, et le vent fit +tournoyer et chassa jusqu'à mes pieds, un fragment du brouillon. + +J'eus comme un éblouissement. J'étais vaincu. Je ramassai l'étroit +morceau de papier et j'épelais ces quatre mots: + + ....._me brûle la cervelle_... + +Je ne m'étais donc pas trompé. J'étais en présence d'une affreuse +énigme, et il ne tenait qu'à moi d'en avoir le mot. + +Ayant cédé une première fois à une détestable obsession, j'avais le bras +pris dans l'engrenage, j'étais perdu. Je ne discutais plus. + +Les garçons allaient et venaient, nul ne faisait attention à moi, je me +rapprochai insensiblement de la place qu'occupait l'inconnu, et je +ramassai deux nouveaux fragments. Sur le premier, je lus: + + ....._la honte et l'horreur_... + +Et sur le second: + + ....._Ce soir, cent mille francs_... + +J'étais fixé. J'avais voulu surprendre un secret, je le tenais. Ces +trois bouts de phrases étaient pour moi plus clairs que le jour. + +Dès lors, à quoi bon poursuivre? Je poursuivis cependant. Je réussis à +réunir tous les fragments, je les assemblai et je lus ce billet +affreusement laconique: + + + «_Charles_, + + «_Il me faut ce soir même cent mille francs et à toi seul je puis + les demander sans ébruiter la honte et l'horreur de ma situation._ + + _«Peux-tu réunir cette somme en deux heures?_ + + _«Selon que ta réponse sera: oui, ou non, je suis sauvé ou je me + brûle la cervelle.»_ + +Vous vous étonnerez peut-être de la précision de ma mémoire, monsieur le +marquis. Vous devez pourtant le savoir: il est de ces choses qu'on ne +peut oublier. + +En ce moment encore, je revois ce brouillon, et je pourrais vous en dire +les virgules et les ratures. + +Mais je passe. + +Au-dessous de ces neuf lignes était la signature d'un grand industriel, +très connu, presque célèbre, et qui, tout en étant le plus estimable des +hommes, traversait une de ces crises où un commerçant peut laisser à la +fois sa fortune, son honneur et sa vie. + +B. Mascarot s'interrompit un moment, succombant sous le poids de ses +souvenirs; mais il ne vint à l'esprit d'aucun de ses auditeurs de +risquer seulement une observation. + +Le brillant Croisenois avait jeté son cigare. + +--Je puis vous le dire, reprit le placeur, ma découverte m'atterra. +J'oubliai mes anxiétés pour ne songer qu'aux siennes. N'éprouvions-nous +pas les mêmes angoisses, lui, pour cent mille francs, moi, pour cent +sous!... + +Mais déjà, au milieu des ténèbres de mon malheur, une idée infernale +commençait à poindre. + +Ne pouvais-je tirer parti de ce secret volé? + +Ce fut une inspiration. Je me levai et j'allai demander au comptoir des +pains à cacheter et un almanach de Paris. + +Revenu à ma place, je collai rapidement les fragments sur une seconde +feuille de papier, je pris l'adresse du négociant et je sortis. + +Cet homme malheureux habitait rue de la Chaussée-d'Antin. + +Pendant plus d'une demi-heure, je me promenai devant la superbe maison +qu'il habitait. + +Vivait-il encore? Cet ami, ce Charles, avait-il répondu: Oui? + +Enfin, je me décidai à entrer. + +Un domestique en livrée me répondit brutalement que son maître ne me +recevrait pas, que d'ailleurs, en ce moment, il dînait avec sa famille. + +L'insolence de ce valet me révolta. + +--Eh bien!... m'écriai-je, si vous voulez éviter de grands malheurs, +allez dire à votre maître qu'un pauvre diable lui rapporte le brouillon +de la lettre qu'il vient d'écrire au café Lemblin. + +L'indignation m'avait donné un accent si impérieux que le domestique +n'hésita pas. + +L'effet de cette annonce dut être terrible, car le valet reparut presque +aussitôt tout effaré, et me dit: + +--Vite!... arrivez... monsieur vous attend. + +Il m'introduisait en même temps, ou plutôt me poussait dans un vaste +cabinet magnifiquement décoré. + +Au milieu, le négociant se tenait debout, pâle, menaçant. + +Moi, j'étais dans un état à faire pitié. J'étouffais. + +--Vous avez ramassé le brouillon que j'avais déchiré? me demanda cet +honnête homme. + +De la tête je fis signe que oui, et en même temps je montrais les +fragments assemblés et appliqués sur une seconde feuille de papier. + +--Combien voulez-vous de cette lettre? fit-il. Je vous offre mille +francs. + +Je vous le jure, messieurs, je n'étais pas venu pour vendre ce secret. +J'étais venu pour dire à cet homme: Un autre que moi pouvait trouver cet +écrit et en abuser; moi, je vous le rapporte; c'est un service que je +vous rends; à votre tour, soyez-moi utile, prêtez-moi cinquante, cent +francs... + +Oui, voilà ce que je voulais dire; mais voyant comme il me traitait, +moi, je fus saisi d'un mouvement de rage, et je répondis: + +--Je veux deux mille francs!... + +Il ouvrit son tiroir, arracha à une liasse énorme deux billets de +banque, les froissa et me les lança à la figure en disant: + +--Tiens, misérable, paye-toi! + +C'est avec une violence inouïe que B. Mascarot s'exprimait. + +Qui donc jamais eût supposé que cet homme, figé d'ordinaire dans une +glaciale apathie, pût se montrer à cet état d'exaltation! + +Sa voix, onctueuse habituellement et toute de miel, avait l'éclat +strident d'un instrument de cuivre. + +Ce n'était plus une histoire qu'il contait. + +Plaidait-il les circonstances atténuantes d'une cause perdue, la sienne? +Tentait-il cette tâche impossible de se disculper aux yeux de ses +associés? Essayait-il de s'excuser, sinon de se réhabiliter, devant le +tribunal de sa conscience? + +Paul et Croisenois tremblaient autant que si on leur eût mis à la main +un poignard pour un assassinat. + +--Ce que je ressentis, continua le placeur, sur le coup de cette injure +abominable et imméritée, je ne saurais vous le dire. Il y eut en moi un +déchirement aussi affreux que si on m'eût arraché les entrailles. + +Certainement, je perdis la libre disposition de moi-même. En bonne +conscience, devant Dieu, je n'aurais pas été responsable d'un crime +commis là, en cet instant. + +Et je fus sur le point d'en commettre un. + +Jamais l'homme dont je vous parle ne verra la mort d'aussi près qu'une +seule fois. Sur son bureau était un de ces redoutables couteaux catalans +dont on se sert en guise de coupe-papier; je m'en saisis, j'allais +frapper... + +La pensée de ma maîtresse qui se mourait faute d'aliments arrêta mon +bras... + +Je jetai violemment le couteau à terre, et je sortis éperdu, la tête en +feu. + +J'étais entré dans cette maison maudite le front haut, fier de ma misère +et de mon honnêteté, j'en sortais déshonoré. + +Certes, à l'exception de Paul, tous les hommes qui étaient là +connaissaient les envers de la vie. Leur esprit s'était sali à toutes +les boues de la civilisation, les angoisses du mal avaient émoussé et +usé leur sensibilité. Et cependant ils ne pouvaient s'empêcher de +frissonner. + +--Mais continuons, reprit le placeur. Une fois dans la rue, ces deux +billets de banque que j'avais ramassés et que je serrais convulsivement +me causèrent une épouvantable sensation de douleur. Il me semblait qu'à +les toucher la chair de ma main se crevassait comme au contact d'un fer +rouge. J'entrai, je me précipitai, plutôt, chez un changeur, qui dut me +prendre pour un fou ou pour un assassin. Comment ne me fit-il pas +arrêter? Je ne sais. Peut-être eût-il peur. En échange de mes deux +billets, il me remit, non de l'or--en 1843 l'or était rare et se +vendait,--mais deux pesants sacs de mille francs, en pièces d'argent. +C'est chargé de ce fardeau que je regagnai notre misérable logement de +la rue de la Harpe. Hortebize et Catenac m'attendaient avec une +impatience, avec une inquiétude plutôt, inexprimable. Vous en +souvient-il, mes amis?... Vous saviez si bien que nous étions à bout de +ressources, vous m'aviez vu sortir si désespéré, moi, dont le courage, +jusqu'alors, avait soutenu le vôtre, vous me sentiez si convaincu de la +mort prochaine d'une femme tendrement aimée, que sans vous communiquer +vos affreux pressentiments, vous vous demandiez si, en traversant les +ponts, j'aurais le courage de résister aux provocations du suicide, à la +tentation d'en finir avec une existence devenue intolérable... Car voilà +où nous en étions, marquis. En me voyant entrer, mes amis voulurent me +sauter au cou, mais brutalement je les repoussai. «Arrière!... +m'écriai-je, arrière! je ne suis plus digne de vous, mais nous ne +manquerons plus de rien!...» Sur ces mots, je jetai violemment les sacs +à terre; l'un d'eux se rompit, et les pièces d'argent s'éparpillèrent et +roulèrent de tous côtés. A ce bruit, ma maîtresse, qui râlait presque +sur son grabat, se dressa comme un fantôme. «De l'argent! +murmurait-elle, beaucoup d'argent!... Nous allons donc manger à notre +faim!... Je suis sauvée...» + +[Illustration:--Arrière! m'écriai-je.] + +Mes amis, marquis, n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui. Ils +s'éloignèrent de moi avec une horreur qu'ils ne pouvaient dissimuler, +ils croyaient à un crime. «Non, leur dis-je, non, il n'y a pas de crime, +puisque la loi ne saurait m'atteindre. Si cet argent est le prix de +notre honneur, personne ne s'en doutera.» + +Nous ne dormîmes pas cette nuit-là, marquis. + +Mais lorsque le jour vint nous surprendre autour d'une table chargée de +bouteilles, nous avions, nous, les vaincus de la vie, déclaré la guerre +à la société, nous avions juré que, par tous les moyens, nous +arriverions à la fortune; le plan de notre redoutable association était +arrêté. . . . + + * * * * * + + + + +XVIII + + +Décidé à laisser Paul et Croisenois sous une impression forte, B. +Mascarot se leva et se mit à arpenter de long en large son cabinet. + +S'il avait surtout l'intention de produire un prodigieux effet, il +pouvait se féliciter, le résultat devait dépasser son attente. + +Paul chancelait sur sa chaise comme s'il eût reçu sur la tête un coup de +massue. + +Croisenois, lui, luttait. Mais c'est vainement qu'il cherchait +quelqu'une de ces plaisanteries qui atteste la liberté d'esprit de +l'homme fort; sa mémoire, à défaut de son imagination, ne lui +fournissait pas un trait présentable. + +Il comprenait fort bien qu'entre ce récit et son affaire un rapport +intime existait; mais lequel? Il ne l'entrevoyait pas. + +Quant à Hortebize et à Catenac, qui croyaient, eux, connaître à fond +leur Baptistin, ils échangeaient des regards surpris et inquiets. + +Ils se demandaient: + +--Est-il de bonne foi ou bien joue-t-il une comédie dont le but nous +échappe? + +Avec B. Mascarot, savoir au juste à quoi s'en tenir est difficile, pour +ne pas dire impossible. + +Lui, cependant, paraissait se soucier infiniment peu des impressions de +ses auditeurs. Il était revenu prendre sa place devant son bureau. + +Son visage, enflammé le moment d'avant de tous les feux de la colère et +de la haine, avait recouvré sa placidité accoutumée, et c'est de son +geste habituel qu'il ajustait ses lunettes. + +J'espère, monsieur le marquis, reprit-il, que vous excuserez cette +longue, mais indispensable préface. + +Cette introduction est, comme qui dirait le côté romanesque. Écoutez +maintenant la partie réelle... et pratique. + +Sachant tout ce que l'attitude imprime d'autorité à la parole, B. +Mascarot se leva de nouveau et vint s'adosser à la tablette de la +cheminée. + +Ses lunettes, il est vrai, cachaient ses yeux; mais il se dégageait de +toute sa personne comme un fluide magnétique, émanation subtile de son +énergique volonté, qui commandait, qui imposait l'attention. + +--En cette nuit dont je vous parle, monsieur le marquis, reprit-il, nous +avons, mes amis et moi, rompu violemment les liens de la morale et de +l'honneur, nous avons secoué toutes les tyrannies du devoir. Et le plan +qui était sorti entier et complet de mon cerveau, je puis vous le +développer en me servant des expressions que j'employais il y a vingt +ans pour l'exposer à mes amis. + +Vous devez le savoir, marquis, lorsque l'été s'avance il n'est plus une +cerise qui ne renferme un ver. Les plus belles, les plus rouges, les +plus fraîches en apparence, sont celles dont l'intérieur, si on les +ouvre, est le plus infecté. + +De même, dans une société raffinée comme la nôtre, il n'est pas de +famille,--je dis pas une, entendez-moi bien,--qui ne cache en son sein +quelque plaie secrète, quelque mystère de douleur, de ridicule ou de +honte. + +Maintenant, supposez un homme connaissant le secret de tous les autres. + +Celui-là ne sera-t-il pas le maître du monde? Ne sera-t-il pas plus +puissant que le plus puissant monarque? Ne disposera-t-il pas, selon son +caprice et sans contrôle possible, de tout et de tous? + +Eh bien!... je m'étais dis que je serais cet homme... + +Depuis des mois qu'il était en relations avec l'honorable placeur, le +marquis de Croisenois n'avait pas été sans soupçonner son genre +d'opérations. + +--Mais c'est la théorie du chantage que vous me prêchez! fit-il. + +B. Mascarot s'inclina ironiquement. + +--Tout juste! répondit-il. Oui, marquis, c'est bien là ce qu'on appelle +le chantage. + +Relativement le mot est nouveau, mais la spéculation est vieille comme +le monde, probablement. Le jour où un homme, surprenant l'action infâme +d'un autre homme, le menaça de la divulguer s'il ne subissait pas +certaines exigences, le chantage était inventé. + +Si tout ce qui est vieux est respectable, le «chantage» l'est à coup +sur. + +Comment vivait, s'il vous plaît, le «divin Arétin,» ce poète obscène qui +s'intitulait si fièrement «le fléau des princes?» Il faisait chanter +les rois. Et quels rois!... François Ier et Charles-Quint. Mais tout +se démocratise, marquis, et nous autres, nous nous contentons de faire +chanter le peuple, j'entends tous ceux qui ont de l'argent... + +L'aveu était si affreusement cynique, qu'une légère rougeur colora les +joues de Croisenois. + +--Oh! monsieur, protesta-t-il, monsieur... + +--Bah!... s'écria le digne placeur, êtes-vous pudibond à ce point que le +mot propre vous épouvante! Qui donc en sa vie n'a pas fait un peu de +chantage? Et tenez, vous-même... vous souvient-il qu'une nuit de cet +hiver, à votre club, vous avez surpris, trichant au jeu, les mains +pleines de cartes préparées, un jeune étranger fort riche? Que lui +avez-vous dit sur le moment? Rien. Seulement, le lendemain vous êtes +allé lui emprunter dix mille francs. Quand les lui rendrez-vous? + +Pour le coup, Croisenois faillit tomber à la renverse. + +--Prodigieux!... balbutia-t-il, effrayant! + +Mais déjà B. Mascarot poursuivait: + +--Je connais, moi, à Paris, deux mille individus qui vivent bien et qui +n'ont d'autres moyens d'existence que le chantage. Je les ai tous +étudiés, oui, tous, depuis l'ignoble forçat qui extorque de l'argent à +son ancien compagnon de chaîne, jusqu'au gredin à _dog-cart_ qui, parce +que le hasard l'a fait le confident des faiblesses d'une pauvre femme, +force cette femme à lui donner sa fille en mariage... + +Si jamais, près de vous, sur le boulevard, le prince de S... venait à +croiser J..., ce boursier si taré que je ne voudrais pas le saluer, +regardez, vous verrez le prince, qui est bien le plus fier grand +seigneur que je sache, serrer affectueusement la main du misérable. +Pourquoi? Je n'ai pu le découvrir, et cependant je flaire là un secret +de cent mille francs. + +J'ai connu, dans les environs de la rue de Douai, un commissionnaire +qui, en cinq ans, a amassé une jolie fortune. Devinez comment? Quand on +lui remettait une lettre, il commençait par la décacheter et la lire. Si +elle contenait une seule ligne compromettante, il ne la portait pas et +revenait vite la vendre à qui l'avait écrite. + +Il n'est pas une affaire industrielle importante qui n'ait ses +parasites, gens adroits qui ont découvert quelque ressort suspect et qui +font payer leur silence. + +Je sais une grande et honnête société qui, pour avoir violé une fois ses +statuts, est condamnée à servir une pension de vingt-cinq mille francs à +un gredin tout chamarré de croix étrangères qui a su soustraire des +preuves. + +Tout cela, il est vrai, se négocie mystérieusement, avec mille +précautions. En matière de «chantage,» les tribunaux français ne +plaisantent pas et la police est alerte... + +B. Mascarot s'était sans doute donné la tâche de faire parcourir à ses +auditeurs la gamme entière des émotions. + +A ces mots de «tribunaux» et de «police» ainsi jetés après des aveux +extraordinaires, ils furent secoués par le frisson de la peur. + +Lui les regardait d'un air de défi. + +--Sur ce terrain, poursuivit-il, les Anglais sont nos maîtres. + +A Londres, un secret honteux se négocie aussi facilement qu'une lettre +de change. Il y a, dans la Cité, un bijoutier bien connu, qui, sur la +simple consignation d'une lettre dangereuse, signée d'un nom +«respectable», avance des fonds. Sa boutique est comme le Mont-de-Piété +de l'infamie. + +Les «maîtres chanteurs» de Londres ont, en diverses fois, tiré du noble +lord Palmerston, cinquante mille livres sterling, au bas mot, plus d'un +million. Le vieux Pam avait le défaut d'aimer plus que de raison la +femme de son prochain et le tort de craindre affreusement le scandale. + +En Amérique, c'est mieux encore. Le «chantage», élevé à la hauteur d'une +institution, a pignon sur rue, tient boutique et paie patente. Le +citoyen de New-York qui médite un mauvais coup s'inquiète des +trafiquants de secrets bien plus que de la police... + +Depuis longtemps déjà, Hortebize, Catenac surtout, donnaient les signes +les plus manifestes d'une sérieuse impatience. + +C'était un réquisitoire en règle qu'ils subissaient. + +Mais ni leurs regards, ni les signes du docteur qui montrait Paul près +de se trouver mal, ne troublèrent l'imperturbable placeur. + +--Nos commencements furent rudes, monsieur le marquis, poursuivit-il: +nous semions, alors, et vous arrivez lorsqu'il n'est plus question que +de moissonner. Heureusement, les études de Catenac et de mon cher +Hortebize étaient comme choisies en vue de nos opérations. L'un était +avocat, l'autre médecin. Ils soignaient l'un les plaies du corps, +l'autre les plaies de la bourse. Vous comprenez tout ce qu'a dû leur +révéler l'exercice bien entendu de leur profession. Quant à moi, chef de +l'association, je ne pouvais ni ne voulais rester les bras croisés. Mais +que faire? Pendant une longue semaine je flottai indécis entre bien des +partis divers, et il fallait se hâter, notre mise de fonds diminuait. +Enfin, après bien des réflexions, je vins louer cet appartement où nous +sommes, et je fondai mon agence de placement. Un placeur n'inquiète +personne... Du reste, les calculs qui déterminèrent mon choix étaient +justes. Le résultat l'a prouvé, mes associés sont là pour vous +l'affirmer. + +Catenac et Hortebize inclinèrent la tête en signe d'assentiment. + +--A notre époque, continua le placeur, et nos moeurs admises, on doit +reconnaître que la domesticité, dans les grandes villes surtout, est +comme un filet immense, à mailles fortes et serrées, sous lequel se +débattent les classes aisées. + +Rechercher les «pourquoi» et les «comment» serait trop long. + +Ce qui est clair et positif, c'est que le riche, en son hôtel, au milieu +de ses gens, est plus strictement surveillé que le prévenu au fond de +son cachot, entouré d'invisibles espions. + +Rien de ce que fait l'homme riche n'échappe à une curiosité qu'attise +l'intérêt toujours en éveil. Qu'il parle ou se taise, qu'il soit irrité +ou satisfait, triste ou gai, on l'observe. + +Paroles, gestes, regards, mouvements imperceptibles de la physionomie, +tout est recueilli, examiné, commenté, analysé. + +Cacher huit jours, non une de ses actions, mais une de ses pensées lui +est impossible. + +Du secret que la nuit, les portes closes, il confie à sa femme, sur le +traversin, de bouche à oreille, toujours il s'évapore quelque chose... + +M. de Croisenois qui, faute de pouvoir faire autrement, avait pris +bravement le parti de se résigner, daigna sourire. + +--Connu!... murmura-t-il, connu!... + +--En effet, monsieur le marquis, vous devez avoir médité ces vérités, +vous qui ne m'avez jamais laissé vous choisir un valet de chambre. + +--Oh! j'ai la main si heureuse! + +--Je le sais. Vous trouvez des serviteurs uniques, impayables, qui +refusent les louis qu'on leur offre. En suis-je moins exactement informé +de vos actions? Non. En revanche, vous avez près de vous, est-ce bien +prudent? un homme que vous ne connaissez pas... + +--Oh!... Morel m'a été recommandé par un de mes amis, sir Waterfield... + +--Possible!... Ce qui n'empêche qu'il m'inquiète, ce gaillard à allures +raides... Nous y reviendrons... Pour en finir, je vous dirai qu'ayant +reconnu et calculé la puissance énorme dont disposent les domestiques, +je conçus le projet de m'approprier cette puissance sans emploi, de +l'emmagasiner, pour ainsi dire, comme de la vapeur, et enfin de +l'utiliser à notre profit après l'avoir réglée. Et cela, je l'ai fait. +Ce bureau, qui n'a l'air de rien, est comme le centre d'une toile +d'araignée qui a coûté vingt ans d'efforts et de patience, mais qui +enveloppe Paris. + +Je suis ici, les pieds devant le feu, mais j'ai partout des yeux +écarquillés et des oreilles largement ouvertes, qui voient et entendent +pour moi. + +La police dépense des millions pour entretenir ses agents. J'ai, moi, +sans bourse délier, une armée d'agents incorruptibles et dévoués. + +Je reçois, en moyenne, tous les jours, cinquante domestiques des deux +sexes. Comptez ce que cela fait au bout de l'année. + +Et pendant que les espions de la police en sont réduits à rôder +furtivement autour des maisons qu'ils observent, les miens sont au +coeur de la place, ils y vivent, ils sont mêlés aux intérêts, aux +passions, aux intrigues qui s'agitent. Et ce n'est pas tout. Par les +employés que je place, caissiers ou teneurs de livres, j'ai un pied dans +le commerce. Par mes garçons de restaurant, j'ai la clé des cabinets +particuliers les plus mystérieux. + +C'est avec l'accent de l'orgueil satisfait que B. Mascarot expliquait +les rouages de sa redoutable machine. Ses lunettes étincelaient. + +--Et ne croyez pas, reprit-il, que tous ces gens sont dans le secret. +Non, Dieu merci!... Ils ne savent, pour la plupart, ce qu'ils font, et +là est ma force. Chacun d'eux m'apporte incessamment son brin de fil, et +c'est moi qui en fais la corde qui attache mes esclaves. Ils viennent +ici, ils causent, ils sont indiscrets et médisants, voilà tout. Nous +sommes ici trois qui passons notre vie à écouter. + +Puis, le soir, nous passons au crible tout ce qui nous a été dit, et +toujours, parmi les bavardages, surnage quelque renseignement que +j'utilise. + +Tous ces gens qui me servent sans s'en douter, je ne puis les comparer +qu'à ces oiseaux singuliers des solitudes du Brésil, dont la présence +annonce infailliblement une source souterraine. A l'endroit précis où +l'un d'eux a chanté, le voyageur mourant de soif peut creuser, il +trouvera de l'eau. Mes oiseaux à moi me révèlent simplement l'existence +d'un secret. Creuser est ensuite mon affaire. Je mets en campagne mes +agents spéciaux, je cherche et je trouve... Voilà, monsieur le marquis, +ce qu'est au juste notre association. + +--Et par certaines années, insista le docteur Hortebize, elle a rapporté +plus de deux cent cinquante mille francs. + +Si M. de Croisenois détestait les longs discours, il était fort sensible +à l'éloquence des chiffres. + +Il connaissait trop la vie de Paris pour ne pas comprendre qu'à jeter +ainsi quotidiennement son filet en eau trouble, B. Mascarot devait +prendre beaucoup de poisson,--c'est-à-dire considérablement d'argent. + +De là à s'unir plus étroitement à des hommes de tant d'expédients, la +pente était naturelle. + +Il arbora donc sa plus aimable physionomie, pour demander d'un ton de +douce raillerie: + +--Enfin, par quels services mériterai-je la protection de la société? + +B. Mascarot était bien trop fin pour ne pas apercevoir immédiatement la +nuance. Ses explications n'eussent-elles obtenu que cette indispensable +bonne volonté, elles étaient justifiées. + +Mais elles avaient un autre résultat encore, vivement souhaité par +l'estimable placeur. + +Paul glacé d'effroi au début, s'était visiblement rassuré. Il reprenait +confiance en mesurant la puissance de ces hommes, qui se chargeaient de +son avenir. Il oubliait l'infamie de la spéculation pour en admirer les +combinaisons ingénieuses. + +--Monsieur le marquis, reprit B. Mascarot, j'arrive au fait: Si +jusqu'ici nous n'avons pas eu de désagréments, c'est que tout en +semblant être d'une témérité inouïe, nous avons été très prudents. Nous +avons usé des armes que nous savions conquérir; nous n'en avons pas +abusé. C'est d'une main discrète que nous tondons nos... comment +dirai-je? nos tributaires. Nous n'en avons jamais écorché un seul. +Jamais nous n'avons tourmenté un insolvable, et nous faisons crédit à +ceux qui sont gênés. C'est ainsi. Je vends des secrets «à tempérament,» +comme certains tapissiers vendent des meubles aux lorettes. D'ailleurs, +comptez que nous n'avons pas toujours exigé de l'argent. Catenac a +trouvé moyen de caser très bien toute sa famille qui est fort nombreuse. +Hortebize a recueilli une foule de petits bonheurs qui sont comme les +menus suffrages de notre... profession. Enfin, moi-même j'ai souvent +recherché des satisfactions d'amour-propre. Nul n'est parfait. + +Cependant, monsieur le marquis, si lucrative que soit une profession, on +finit toujours par s'en dégoûter. Voici vingt-cinq ans que nous +exerçons, mes amis et moi, nous vieillissons, nous avons besoin de +repos. Donc, nous sommes décidés à nous retirer. Mais, avant, nous +voulons liquider, écouler avantageusement, s'il se peut, notre fonds de +boutique. + +--Ce n'est que juste, approuva Croisenois. + +--J'ai entre les mains, continua l'honorable placeur, une masse énorme +de documents. Mais ils sont d'une nature particulière, et en tirer parti +n'était pas précisément facile. J'ai compté sur vous pour faire rentrer +les sommes considérables qu'ils représentent... + +A cette déclaration, Croisenois devint d'une pâleur livide. + +Quoi!... il irait, lui, plus vil que l'assassin des grandes routes, +lequel a du moins l'excuse du péril bravé, il irait armé de papiers +compromettants, demander aux gens: La bourse ou l'honneur? + +Il consentait bien à partager les profits d'un trafic ignoble; il ne +pouvait supporter l'idée de mettre, comme on dit vulgairement, la main à +la pâte. + +--Jamais!... s'écria-t-il, jamais!... Ne comptez pas sur moi!... + +L'indignation du marquis semblait si sincère, sa détermination +paraissait si irrévocablement arrêtée que le docteur Hortebize et maître +Catenac se regardèrent, un peu inquiets de la tournure que prenait la +conférence. + +[Illustration: Croisenois se dressa furieux.] + +Le coup d'oeil qu'ils adressèrent à B. Mascarot les rassura. + +Il haussait les épaules et rajustait tranquillement ses lunettes. + +--Ça, dit-il, assez d'enfantillage, monsieur, vous ne m'avez fait perdre +que trop de paroles. Attendez avant de vous récrier. Je vous ai dit que +mes documents sont d'une nature spéciale, voici pourquoi: La grande +difficulté de notre genre d'affaires, est que souvent nous nous heurtons +à des gens mariés qui, bien que forts riches, n'ont pas la libre +disposition de leur fortune. Les maris disent: «Détourner dix mille +francs de la fortune sans que ma femme le sache, est impossible!» Les +femmes répondent: «Je ne puis avoir d'argent qu'en en demandant à mon +mari.» Et ces gens sont sincères. Combien en ai-je vu qui, désespérés de +savoir entre mes mains un secret important, se jettaient à mes genoux et +me criaient: Grâce!... je ferai tout ce que vous voudrez; vous aurez +plus que vous ne demandez, trouvez seulement un prétexte... Le prétexte +à fournir à tous ces actionnaires de bonne volonté, je l'ai cherché et +trouvé. Ce prétexte sera la société industrielle que vous lancerez avant +un mois. + +--D'honneur!... commença le marquis, je ne vois pas... + +--Pardon!... vous voyez très bien. Tel mari qui n'aurait pu nous donner +cinq mille francs sans mettre le feu à son ménage, nous en versera +gaîment dix mille, parce qu'il pourra dire à sa femme: «C'est un +placement.» Telle femme qui n'a pas dix sous vaillant saura bien +déterminer son mari à nous apporter la somme que nous lui fixerons. + +--Que dites-vous de cette idée? + +--Elle est excellente, mais en quoi vous suis-je indispensable? + +--En ce sens qu'à la tête d'une compagnie il faut un homme. + +--Mais vous... + +--Plaisantez-vous, marquis? Me voyez-vous, moi, placeur, lancer une +affaire? On me rirait au nez. Hortebize, un médecin, et homéopathe +encore, ne recueillerait que des quolibets. Quant à Catenac, sa +situation lui interdit toute spéculation; il se contentera d'être notre +conseil. Or, pour que le prétexte soit bon, il faut que la société +paraisse bien sérieuse. + +M. de Croisenois était cruellement embarrassé. + +--C'est que vraiment, reprit-il, je ne me reconnais aucune des qualités +qu'on exige d'un financier, d'un spéculateur. + +--Vous êtes trop modeste. D'abord, vous avez votre titre et votre nom. + +--Oh! un nom..., un titre! + +Cela ne signifie rien, je le sais, mais cela manque rarement son effet. +N'y a-t-il pas des compagnies qui payent, et très cher, les noms et les +titres qu'elles gravent en tête de leurs prospectus, tout comme les +tables d'hôte entretiennent les majors constellés de décorations qui +président le repas... + +--Ma situation, financièrement parlant, est impossible. + +--Elle est excellente, au contraire. Avant de lancer l'affaire, vous +payez vos dettes, et aussitôt on en conclut que vous disposez de +capitaux énormes. L'héritage de votre frère, si déprécié en ce moment, +reprend une importance énorme. Enfin, on apprendra en même temps votre +mariage avec Mlle de Mussidan. Que voulez-vous de plus? + +--Ma réputation est détestable. On me dit léger, dépensier, frivole. + +--Tant mieux! Le jour où vous annoncerez la liquidation de votre +société, vous ne rencontrerez qu'indulgence. On dira en riant: «Ce sacré +Croisenois!... Quelle diable d'idée lui a pris de se mêler d'industrie!» +Mais comme à ce jeu-là vous aurez gagné votre part d'abord, et en second +lien le million de dot de Mlle Sabine, vous laisserez rire. + +Quelles perspectives, pour un homme dont l'existence était comme un +problème qu'il lui fallait résoudre chaque matin! + +--Admettons que j'accepte, fit-il, comment finira la comédie? + +--Le plus simplement du monde. Quand tous mes actionnaires se seront +exécutés, vous mettrez la clé sous la porte, et tout sera dit. + +Croisenois se dressa furieux. + +--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que vous comptez me sacrifier. Mettrez la +clé sous la porte!... Vous voulez donc m'envoyer au bagne? + +--L'ingrat! répondit B. Mascarot; voilà comment il me remercie de faire +tout au monde pour l'empêcher d'y aller!... + +--Monsieur!... + +Mais à son tour Me Catenac s'était levé. + +N'ayant pu se dégager, il était de son intérêt d'aider de tout son +pouvoir à la réussite des projets de B. Mascarot. + +--Vous vous méprenez, cher monsieur, dit-il à Croisenois; n'avons-nous +pas les sociétés à responsabilité limitée? + +Écoutez plutôt. Demain vous vous présentez chez un notaire, et vous +déclarez que vous faites appel aux capitaux intelligents pour +l'exploitation de n'importe quoi... des marbres des Pyrénées, si vous +voulez. Nous trouverons mieux, soyez tranquille. + +En conséquence, vous ouvrez une liste de souscription. Cette liste, les +actionnaires de mon ami Baptistin la remplissent. + +Quand nous avons les fonds, que faisons-nous? Tranquillement, nous +remboursons les souscripteurs étrangers, et nous écrivons aux autres que +l'affaire n'a pas réussi, que tout a été contre nous; bref, que le +capital est perdu!... + +Or, Baptistin, ayant obtenu ou fait obtenir de chacun de ses gens une +décharge en règle, aucun ne soufflera mot... C'est simple comme +bonjour. + +Le marquis avait écouté de toutes ses forces; il réfléchissait. + +--Mais, messieurs, s'écria-t-il, tous ces souscripteurs contraints +sauront que j'ai fait une spéculation ignoble. + +--Possible. + +--Ils me mépriseront. + +--Probablement; mais nul ne sera assez hardi pour le laisser voir. + +--Oh!... + +--Quoi! oh! Est-ce que les apparences ne vous suffisent pas? Vous êtes +diantrement difficile. Entre nous, qui estime-t-on sincèrement et sans +restriction à notre époque? Personne. On paraît estimer, voilà tout! +Même, pour exprimer ce sentiment singulier, on a créé un mot nouveau: la +considération, c'est-à-dire l'hommage rendu à la force unie à l'adresse. +Vous serez considéré. + +Le brillant marquis était fort ébranlé. + +--Et vous êtes sûr de vos... actionnaires? demanda-t-il. En tenez-vous +vraiment assez pour être certain de couvrir les frais qui seront +considérables? + +Cette question, l'honorable placeur l'attendait pour porter le dernier +coup. + +--Mes calculs sont faits, prononça-t-il, et ils sont exacts. + +Il prit en même temps, sur son bureau, un paquet de ces fiches qu'il +passait sa vie à annoter, et les faisant claquer sous ses doigts comme +un jeu de cartes, il continua: + +--J'ai là les noms de 350 personnes qui, en moyenne, verseront chacune +dix mille francs. + +--Trois millions cinq cent mille francs!... + +--C'est là le total, si Barême ne ment pas. Et vous plaît-il, à cette +heure, de connaître la nature de nos armes? Accordez-moi deux minutes +encore et jugez, je ne choisis pas. + +D'une main exercée, il battit et mêla les fiches qu'il tenait à la main, +et c'est au hasard qu'il lut: + +_N..., ingénieur._--_Cinq lettres décisives adressées à la femme du +protecteur qui lui a procuré sa position, et qui d'un mot peut la lui +faire perdre.--Versera 15,000 francs._ + +_P..., négociant._--_Un agenda établissant que sa dernière faillite +était frauduleuse et qu'il a détourné 200,000 francs de +l'actif,--Donnera certainement 20,000 francs._ + +_Mme V..._--_Son portrait photographié dans un costume trop léger. +N'est pas riche.--Fera cependant verser 3,000 francs._ + +_Mme H..._--_Trois billets de sa mère ne laissant aucun doute sur une +aventure fâcheuse avant son mariage. Lettre d'une sage-femme à +l'appui.--Domine son mari.--Doit faire verser au moins 10,000 francs._ + +_L..._--Une chanson obscène et impie, écrite de sa main et signée.--Peut +donner 2,000 francs. + +_S..._, employé supérieur de la Cie de ***.--Minute de son traité +avec un fournisseur, stipulant pour lui un pot-de-vin considérable.--Ira, +si on le pousse, jusqu'à 15,000 francs. + +--_X..._--Partie de sa correspondance avec L..., en 1848.--Versera 3,000 +francs. + +_Mme M... de M..._--Un petit roman qui est l'histoire exacte de ses +aventures avec M. J... + +Il n'en fallait pas tant pour décider M. de Croisenois. + +--C'est assez, interrompit-il, je me rends. Oui, je m'incline devant +votre mystérieuse puissance, plus formidable que celle de la police... + +--Et bien autrement sérieuse, ajouta l'excellent docteur. Nous n'avons +jamais examiné nos opérations à ce point de vue. C'est un tort. +N'entreprenez rien contre le droit, la loi ou la foi, et on ne vous fera +pas chanter. Donc, le «chantage» est un moyen de moralisation... + +Mais le marquis de Croisenois était trop agité pour goûter la +plaisanterie. Il se retourna vers B. Mascarot, et, d'une voix brève, +dit: + +--J'attends vos ordres, monsieur. + +Comme toujours, B. Mascarot l'emportait. Successivement il avait abattu +le comte de Mussidan, Paul Violaine et Catenac lui-même. Maintenant il +voyait M. de Croisenois à ses pieds. + +Entré le front haut, rayonnant d'audace et d'impudence, le brillant +marquis se résignait à passer sous les fourches caudines du placeur, si +bas qu'il fallut ramper pour cela. + +Dix fois, pendant la discussion, l'idée lui était venue de dire: + +--Et si je n'acceptais pas, cependant, si je refusais!... + +La réflexion avait dix fois arrêté sur ses lèvres cet imprudent défi. + +Il avait compris que des hommes comme ces trois associés ne livrent pas +leur secret à la légère. + +Et, plus B. Mascarot montrait d'abandon et de cynique franchise, mieux +Croisenois sentait qu'il devait être, qu'il était entièrement au pouvoir +de ce personnage étrange. + +Il ne pouvait pas ne pas tout savoir, celui qui avait réussi à découvrir +sa déshonorante transaction de jeu. + +Or, le marquis avait sur la conscience juste assez de peccadilles pour +trembler sous le regard qu'à travers ces lunettes vertes il sentait +arrêté sur lui, persistant et aigu comme celui d'un juge d'instruction +qui s'efforce de faire tressaillir la vérité au fond de l'âme d'un +prévenu. + +Sans doute sa vanité souffrait cruellement de cette humiliante et +déshonorante dépendance, et les quelques gouttes de sang généreux qui +coulaient encore dans ses veines se révoltaient. + +Mais, d'un autre côté, tout ébloui de l'éclat de cette puissance +mystérieuse qui se révélait à lui, il se réjouissait d'avoir désormais +pour associés dans la vie de pareils lutteurs. + +S'il avait craint tout d'abord d'être sacrifié, il était rassuré par +l'évidence d'une indissoluble communauté d'intérêts. + +De toutes ces considérations avait jailli cette phrase qui, une heure +plus tôt, eût écorché sa bouche orgueilleuse: + +--J'attends vos ordres!... + +Humilité perdue! Seuls les débiles éprouvent une inepte satisfaction à +faire sentir le poids de leur tyrannie. B. Mascarot n'abuse jamais. Il +sait que si le vaincu peut oublier sa défaite, il ne pardonne pas +l'insulte inutile. + +C'est donc avec la plus parfaite courtoisie qu'il répondît: + +--Je n'ai pas d'ordre à vous donner, monsieur le marquis. Nous avons +tous au succès un intérêt égal; nous ne pouvons que délibérer, nous +concerter avant d'adopter définitivement les mesures les plus +convenables. + +Croisenois s'inclina, touché de cette politesse inattendue succédant à +tant de brutalité. + +--Il est oiseux, n'est-ce pas, reprit le digne placeur de vous montrer +tous les avantages de votre résolution? Notons seulement, pour éviter +les récriminations ultérieures, votre situation actuelle. Vous +m'écriviez, l'autre jour: «J'attends les pieds dans le feu...» En bon +français, vous êtes à bout d'expédients, et vous n'avez plus rien +d'heureux à espérer de l'avenir. + +--Pardon... permettez... J'ai à espérer l'héritage de mon pauvre frère +Georges, disparu d'une façon si inexplicable... + +B. Mascarot eut un joli geste d'amicale menace. + +--Puisque vous voici des nôtres, cher marquis, fit-il, laissez-moi vous +dire qu'entre nous la franchise est de rigueur. Demandez plutôt à notre +bon ami Catenac. + +--En effet!... répondit l'avocat, à qui cette pointe de fine ironie +arracha une grimace plutôt qu'un sourire. + +Le marquis prit l'air le plus étonné. + +--Je ne vois pas, interrogea-t-il, en quoi je manque de franchise... + +--Que diable nous parlez-vous de cet héritage!... + +--Mais il existe, monsieur, mais il est considérable!... + +--Assez, assez!... Nous sommes fixés sur ce point. On peut encore, +malgré beaucoup de non-valeurs, l'évaluer à douze ou quatorze cent mille +francs!... + +--Eh bien!... Ne puis-je obtenir un arrêt d'envoi en possession? Les +articles 127, 129 et suivants du Code Napoléon... + +Il s'interrompit, surprenant sur la figure du bon docteur Hortebize tous +les signes de la violente envie de rire. + +--Ne nous dites donc pas de ces choses-là, répondit le placeur. Tant +qu'il s'est agi d'obtenir une déclaration d'absence et un envoi en +possession provisoire permettant de palper les revenus, vous vous êtes +fort remué; mais votre situation a changé, et, tout dernièrement, vous +avez fait secrètement des pieds et des mains pour éviter un envoi en +possession définitif. + +--Quoi!... vous pouvez croire... + +--Chut!... vous avez sagement agi. Cette succession est si bien +escomptée et surescomptée qu'elle ne suffirait pas à désintéresser vos +créanciers. Qu'elle soit liquidée demain, après-demain votre crédit est +perdu. En ce moment ce fameux héritage n'est pour vous qu'un miroir à +alouettes qui vous sert à éblouir vos fournisseurs. + +C'était un beau joueur que Croisenois. Se voyant percé à jour, il prit +le parti d'éclater de rire. + +--On fait ce qu'on peut!... dit-il. + +L'honorable placeur avait regagné son fauteuil. Toute son animation +avait disparu. Il paraissait accablé de fatigue. + +--Il y aurait barbarie, marquis, reprit-il, après un moment de silence, +à vous retenir davantage. Nous nous reverrons ces jours-ci pour aviser à +faire capituler vos créanciers au meilleur marché possible. En +attendant, Catenac voudra bien s'occuper de la constitution de la +société, et de plus il vous donnera le vernis financier qui vous est +indispensable. + +Était-ce un congé? + +M. de Croisenois et l'avocat le prirent ainsi, car ils se levèrent, et, +après de larges poignées de main à B. Mascarot et au docteur, après un +léger salut à Paul, ils sortirent ensemble, ressemblant plutôt à de +vieux amis qu'à des connaissances d'une couple d'heures. + +Dès que la porte fut refermée sur eux: + +--Et bien! Paul, mon enfant, demanda le placeur, que pensez-vous de +notre histoire? + +Chez les natures molles et friables, les impressions peuvent être vives +et profondes, elles ne sont jamais durables. + +Après avoir été sur le point de succomber à la violence de ses émotions, +Paul, s'il était un peu pâle encore, avait repris tout son sang-froid. + +Maintenant qu'il avait presque réussi à étouffer les cris de sa +conscience, il devait, conseillé par sa déplorable vanité, mettre son +amour-propre à afficher un cynisme digne de celui de ses honorables +patrons. + +--Je pense, monsieur, répondit-il sans trop de tremblement dans la voix, +je suis sûr, même, que vous avez besoin de moi. Tant mieux!... Moi qui +ne suis pas marquis, je vous obéirai sans toutes les façons de M. de +Croisenois! + +L'assurance toute nouvelle de Paul ne parut aucunement surprendre +l'honorable placeur. + +Mais lui plut-elle? Lui fut-elle au contraire, essentiellement +désagréable? Il eût été malaisé de le discerner. + +Toujours est-il qu'un observateur exercé eût surpris sur sa physionomie, +d'ordinaire indéchiffrable, les traces d'une lutte entre deux sentiments +contraires: une vive satisfaction et une sérieuse contrariété. + +Quant au bon docteur Hortebize, il fut tout simplement émerveillé de +l'impudente audace de ce néophyte qui était un peu son élève. + +Le sens exact de la scène qui venait d'avoir lieu éclatait si bien à ses +yeux qu'il se frappa le front en homme qui s'étonne et se gourmande de +n'avoir pas eu une idée d'une extrême simplicité. + +--Que je suis niais!... pensa-t-il. Ce n'est pas au marquis de +Croisenois qu'en réalité Baptistin s'adressait. Il posait pour Paul. +Quel merveilleux comédien. Avec quelle prestigieuse sûreté chacune de +ses paroles est allée faire taire un remords ou éveiller une convoitise +dans l'âme de ce garçon si faible et si vaniteux! + +Cependant Paul s'inquiétait du silence de son protecteur. + +Si d'abord il avait été épouvanté en se sentant aux mains de cet homme +extraordinaire, il tremblait maintenant à la seule idée d'être abandonné +par lui et livré à ses propres forces. + +--J'attends, monsieur, insista-t-il. + +--Quoi? + +--Que vous me disiez à quelles conditions je puis conquérir un grand +nom, devenir millionnaire et épouser Mlle Flavie Rigal... que j'aime. + +B. Mascarot eut un sourire amer, presque méchant. + +--Dont vous aimez la dot... interrompit-il, ne confondons pas. + +--Excusez-moi, monsieur, j'ai bien dit ce que je voulais dire. + +Le docteur, qui n'avait pas pour être sérieux les raisons de son +honorable ami, ne prit pas la peine de dissimuler un geste ironique. + +--Déjà!... fit-il. Et Rose, et cette jolie Rose!... + +--J'ai jugé Rose, monsieur, répondit le jeune homme, et j'ai compris ma +simplicité. Pour moi, elle n'existe plus... + +[Illustration:--Non! dit-il, cette lettre est indigne de moi.] + +Sans aucun doute, Paul disait vrai. C'est du moins avec l'accent si +difficile à feindre de la simplicité, qu'il ajouta: + +--Et j'en suis à maudire la fortune de Mlle Rigal, qui creuse un +abîme entre nous. + +Cette déclaration dissipa les nuages qui obscurcissaient le front du +placeur, et ses lunettes semblèrent tressaillir d'aise. + +--Rassurez-vous, fit-il gaîment, nous comblerons l'abîme. N'est-ce pas, +Hortebize? Seulement, Paul, mon enfant, ne vous le dissimulez pas, le +rôle que je vous destine sera plus difficile que celui de M. de +Croisenois, plus périlleux surtout. + +--Tant mieux! + +--La récompense, il est vrai, sera bien autrement magnifique. + +--Soutenu et conseillé par vous, je me sens capable de tout oser, de +tout braver et de réussir. + +--C'est qu'il vous faudra de l'audace, en effet, et beaucoup, et de +l'esprit de suite, surtout. Il vous faudra peut-être renoncer à votre +personnalité... + +--J'y renoncerai de grand coeur. + +--Vous devrez revêtir la personnalité d'un autre, prendre à cet autre +son nom, son passé, ses habitudes, ses idées, ses mérites et ses vices. +Force vous sera d'oublier que vous êtes vous, pour arriver à vous +persuader à vous-même que vous êtes lui; c'est le seul moyen de le +persuader aux autres. Vous avez vécu non votre vie à vous, mais la vie +de cet autre. Ah! la tâche sera lourde!... + +--Eh!... monsieur, s'écria Paul avec ce facile enthousiasme des faibles, +s'occupe-t-on des obstacles de la route lorsqu'on marche les yeux fixés +sur un but éblouissant! + +Le bon docteur ne put s'empêcher de battre doucement des mains. + +--Bien, cela, fit-il. + +--Puisqu'il en est ainsi, reprit le placeur, dès qu'on aura soulevé le +dernier coin du voile, on n'hésitera pas à vous révéler le secret de vos +hautes destinées. Et d'ici-là préparez votre courage, exercez votre +front à rester impassible, vos yeux à ne jamais trahir votre pensée +intime. Vous m'entendez... monsieur le duc?... + +Il s'interrompit. + +Beaumarchef se présentait après avoir discrètement annoncé son entrée +par trois ou quatre petits coups à la porte. + +L'ancien sous-off en était venu à ses fins. + +Profitant d'un moment où il n'y avait presque personne dans «l'agence,» +il était monté chez lui et avait revêtu sa grande tenue. + +--Qu'y a-t-il? demanda B. Mascarot. + +--Patron, pendant que vous étiez «en séance» avec ces messieurs, on a +apporté les deux lettres que voici. + +--Donne... Merci, et laisse-nous. + +Pendant que Beaumar, accoutumé à ces brusques congés, se retirait, +l'honorable placeur examinait la suscription des deux lettres. + +--Voici, murmura-t-il, des nouvelles de Van Klopen et de l'hôtel de +Mussidan. Voyons d'ailleurs ce que dit notre illustre tailleur pour +dames. + +Il prit l'enveloppe et lut à haute voix: + + + «Cher monsieur, + + «Soyez satisfait. Notre ami Verminet a exécuté fort adroitement vos + ordres. + + «A son instigation, le jeune monsieur Gaston de Gandelu a fort + proprement imité sur cinq effets de mille francs la signature de M. + Martin-Rigal, ce banquier dont vous m'avez recommandé la fille. + + «Je tiens ces cinq effets à votre disposition. + + «Et je suis, en attendant vos nouveaux ordres, relativement à + Mme de Bois-d'Ardon, votre humble serviteur. + + «VAN KLOPEN.» + + + +--Et d'un!... s'écria B. Mascarot. Si jamais celui-là s'avisait de +barrer le chemin de notre ami Paul... + +--Lui, monsieur, comment pourrait-il?... + +Le placeur ne répondit pas. Il ouvrit l'autre lettre, et tout haut il +lut: + + «Je vous annonce, monsieur, la rupture du mariage de Mlle Sabine + et de M. de Breulh-Faverlay. Elle est, je crois, inutile. + Mademoiselle est au plus mal. Je viens d'entendre les médecins dire + entre eux qu'elle ne passera peut-être pas la journée. + + «FLORESTAN.» + + + +A cette nouvelle qui menaçait tous ses projets, B. Mascarot fut saisi +d'une telle colère, qu'oubliant son impassibilité, il brisa presque, +d'un formidable coup de poing, la tablette de son bureau. + +--Tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, pourvu que cette péronnelle ne nous +joue pas le tour de se laisser mourir!... Nous serions jolis garçons +avec le Croisenois sur les bras!... Ce serait tout un plan à refaire... + +Il avait violemment repoussé son fauteuil et arpentait rageusement son +cabinet. + +--Florestan ne se trompe-t-il pas? disait-il. Qu'est-ce que cette +maladie de Mlle de Mussidan coïncidant avec la rupture de son +mariage?... Il y a quelque chose là-dessous. Quoi?... Il faut le savoir: +nous ne pouvons demeurer dans cette incertitude. + +--Veux-tu, demanda le docteur, que j'aille jusqu'à l'hôtel Mussidan? + +--Oui, c'est une idée. Ta voiture est à la porte, n'est-ce pas?... Tu es +médecin, on te laissera voir Sabine. + +Le docteur se hâtait de passer les manches de son pardessus, B. Mascarot +l'arrêta. + +--Inutile, fit-il, reste. J'ai réfléchi. Ni toi, ni moi ne pouvons nous +montrer dans cette maison. Ce sont nos mines, docteur, qui éclatent. +Elles étaient trop chargées... Il y aura eu, vois-tu, une explication +entre le comte et la comtesse, et entre deux colères la fille aura été +brisée... + +--Alors, comment savoir... + +--Je vais courir moi-même aux renseignements, je verrai Florestan, +j'aurai des détails!... + +Et sans attendre la réponse du docteur il s'élança dans sa chambre à +coucher. + +Il avait laissé la porte ouverte, et tout en se dépêchant de changer de +vêtements, il continuait à s'adresser, d'une pièce à l'autre, à son ami +Hortebize. + +--Ce coup ne serait rien, poursuivait-il, si je n'avais à m'occuper que +de Croisenois. Mais je songe à Paul. L'affaire de Champdoce ne peut +souffrir aucun délai... Et Catenac, ce traître qui a mis Perpignan et le +duc en rapport! Il faut que je voie Perpignan, que je sache au juste ce +qu'on lui a dit de l'affaire et ce qu'il en a deviné... J'ai à voir +Caroline Schimel aussi, à lui arracher le dernier mot de l'énigme! Ah! +le temps! le temps! + +Il était prêt, il attira le docteur jusqu'au milieu de sa chambre à +coucher. + +--Je file, lui dit-il; toi, ne laisse pas Paul. Nous ne sommes pas +encore assez sûrs de lui pour le laisser se promener avec notre secret. +Mène-le dîner chez Martin-Rigal, et trouve un prétexte pour lui offrir +l'hospitalité cette nuit... Allons, à demain. + +Et il sortit, trop préoccupé pour entendre le docteur qui lui criait: + +--Bonne chance! + + + + +XIX + + +Au sortir de l'hôtel de Mussidan, après sa promesse à Sabine, M. de +Breulh-Faverlay ne remonta pas dans le phaéton qui l'avait amené et qui +l'attendait au bas du perron. + +--Rentrez doucement à l'hôtel, dit-il à ses domestiques, j'irai à pied. + +Il éprouvait, comme après toutes les crises, un impérieux besoin de +mouvement. Il voulait marcher, se lasser s'il était possible, pour se +remettre, pour tasser ses idées, pour ressaisir son sang-froid en +déroute. + +S'il était profondément et péniblement affecté, il était plus surpris +encore. Il se sentait étourdi, comme après une chute. + +Il y avait tant d'années qu'il n'avait été remué par un sentiment +profond et durable, qu'il ne se reconnaissait plus. + +Ses amis ne l'auraient pas reconnu davantage, à le voir descendre à +grandes enjambées les Champs-Élysées. + +Qu'était devenue sa belle impassibilité glaciale, admiration et modèle +de tous les jeunes gens de son cercle? Son visage, dont rien jamais ne +dérangeait les ligues correctes, était bouleversé. + +L'émotion, la passion, la stupeur l'emportaient si bien hors de +lui-même, que tout en marchant il parlait à haute voix, s'exclamait et +gesticulait, ce qui est d'un commun à faire frémir et contre toutes les +règles. + +--Voilà donc la vie!... disait-il. On se croit bronzé, blasé, usé, +vieilli, fini, on juge tout mort en soi, et il suffit d'un regard de +beaux yeux pour vous rendre les palpitations de l'adolescence. On se +trouble autant qu'un lycéen, on balbutie, on rougit, et même... le +diable m'emporte!... on sent une larme taquine au coin de l'oeil. + +Certes, il aimait déjà Sabine, le jour où il avait demandé sa main au +comte de Mussidan, il l'aimait... mais non comme en ce moment. + +Depuis qu'il la savait perdue pour lui, il lui découvrait des mérites +extraordinaires. Elle lui paraissait plus belle, plus spirituelle, parée +de surprenantes qualités, mille fois plus désirable, enfin. + +Qui donc eût jamais pu prévoir cela, que lui, le grand seigneur adulé, +envié et recherché par excellence, lui, adoré de toutes les femmes, si +tous les hommes le redoutaient, il serait repoussé le jour où, pris +d'une passion sérieuse, il offrait à une jeune fille sa fortune et son +nom. + +--Ah! c'était bien là, murmurait-il, la compagne que je rêvais. +Retrouverai-je jamais cette âme tendre, cet esprit viril, tant +d'innocence et de chaste témérité, parmi toutes ces agaçantes poupées +que je vois autour de moi, s'habillant, babillant, chevauchant, parlant +argot et copiant les excentricités des filles. Est-il une Sabine, parmi +ces extravagantes pour qui la vie est comme un cotillon perpétuel, et +qui prennent un mari comme elles choisissent un valseur... parce qu'on +ne peut valser seule. + +Toutes les femmes lui paraissaient haïssables en ce moment, et il avait +par avance des rassasiements rien qu'à songer aux héritières de sa +connaissance. + +--Quelle expression sublime avaient ses yeux, pensait-il, pendant +qu'elle parlait de lui!... Elle lui croit du génie et elle a adopté +toutes ses pensées. C'est son âme, à lui, qui palpite en elle. Avec +quelle noble fierté elle disait: Nous!--Nous sommes pauvres... Nous +n'avons pas de nom!... + +Cependant il essaya de secouer la tristesse affreuse qui l'envahissait. + +--Bast!... s'écria-t-il en décrivant un moulinet avec sa canne, de cette +affaire je mourrai garçon. Mon valet de chambre, sur mes vieux jours, +deviendra mon meilleur ami. Je ferai un dieu de mon ventre. Le baron +Brisse prétend qu'on peut faire jusqu'à quatre repas par jour... C'est +quelque chose... Puis, pour égayer mes digestions, j'aurai autour de mon +fauteuil la comédie de mes héritiers. + +Il eut un ricanement nerveux, mais presque aussitôt il ajouta, non sans +un douloureux soupir: + +--Ah!... n'importe, ma vie est manquée! + +Cependant, si cruelle que fût la déception, si cuisante que fût la +blessure, M. de Breulh n'en voulait ni à Sabine, ni à cet autre dont il +enviait l'étonnant bonheur. + +Orgueilleux au suprême degré, il était au-dessus des absurdes vanités +des gens médiocres. Il ne voyait rien d'extraordinaire, d'anormal, de +monstrueux à ce qu'une femme lui préférât un autre homme. Il en +gémissait, voilà tout. + +Sabine avait bien jugé, lorsqu'elle s'était dit: «Celui-là aussi est +digne d'être aimé!» + +M. de Breulh méritait un autre piédestal que celui que lui avaient élevé +des amitiés et des rivalités également idiotes. + +Il valait mieux que sa réputation, que sa vie, que son époque; il valait +mieux surtout que ses nombreux amis. + +A la mort de son oncle, il s'était lancé dans ce qu'on appelle «le +tourbillon de la haute vie»; mais il avait été vite las de cette +existence vide et agitée. + +Posséder une écurie victorieuse, voir ses déplacements signalés par les +journaux de sport, être trompé à raison de deux ou trois cents louis par +mois par une demoiselle de théâtre, ne suffisait pas au bonheur de ce +difficile mortel. + +Depuis longtemps déjà, rongé d'ennui sous ses frivoles apparences, il +cherchait un but à son ambition, une tâche à la hauteur de ce qu'il se +sentait d'énergie et d'intelligence. + +Il s'était bien juré que la veille de son mariage il vendrait ses +chevaux de courses et romprait avec des habitudes qui l'excédaient. Et +voici que ce mariage tant souhaité devenait impossible!... + +Lorsqu'il entra à son club, les traces de ses émotions étaient si +évidentes, que plusieurs jeunes gens occupés à battre les cartes +laissèrent voir leur surprise et ne purent s'empêcher de lui demander si +par hasard «Chamboran», un de ses chevaux, déjà classé pour le Grand +Prix, n'était pas indisposé. + +Il répondit que «Chamboran» se portait a merveille, et se hâta de passer +dans un des petits salons réservés à la correspondance. + +--Sur quelle herbe a donc marché de Breulh?... remarqua un des joueurs. + +--Qui sait?... Le voilà en train d'écrire. + +Il écrivait, en effet, à M. de Mussidan pour retirer sa parole, et la +besogne n'était pas aisée. + +En relisant sa lettre, M. de Breulh dut s'avouer que sous chaque phrase +perçait une pointe d'ironie, et que le ton général accusait un dépit +dont on ne manquerait pas de lui demander les raisons. + +On a beau être chevaleresque, on est homme, et toujours quelques levains +mauvais fermentent et s'agitent sous les plus généreuses résolutions. + +--Non, dit M. de Breulh, cette lettre est indigne de moi. + +Et sur cette réflexion, il recommença, cherchant, pour les exposer, les +excuses les plus naturelles, parlant vaguement de sa vie, d'habitudes +enracinées, de certaine liaison qu'il ne sentait pas le courage de +briser. + +Ce petit chef-d'oeuvre de diplomatie terminé, il le remit à un des +domestiques du club avec l'ordre de le porter immédiatement à son +adresse. + +M. de Breulh pensait que ce devoir d'honneur rempli, ses vaisseaux +brûlés, il se sentirait l'esprit et le coeur plus libres. Point. + +Il se mit au jeu, mais au bout d'un quart-d'heure il en avait assez. Il +voulut dîner, il n'avait pas faim et ne put manger. Il entra à l'Opéra, +il y bâilla, la musique lui portait sur les nerfs. + +De guerre lasse, il rentra chez lui sur les deux heures, ce qui ne lui +était pas arrivé depuis près d'un an. + +L'obsession persistait. + +Détacher sa pensée de Sabine lui était aussi impossible que d'empêcher +son pouls de battre plus vite qu'à l'ordinaire. + +Qui était cet homme qu'on lui préférait. + +Il estimait trop le caractère de Mlle de Mussidan pour la soupçonner +d'un choix indigne. + +D'un autre côté il avait vu en sa vie tant de passions inexplicables!... + +Quand les gens les plus expérimentés se laissent prendre à des pièges +grossiers, comment une jeune fille se défendrait-elle contre les +surprises de son coeur? + +--Si pourtant elle s'était trompée! se disait M. de Breulh. S'il était +possible de lui ouvrir les yeux! + +Puis, pour s'excuser, sans doute, de garder cette espérance, il +ajoutait: + +--S'il est digne d'elle, au contraire, eh bien!... je l'aiderai à +renverser les obstacles. + +Il se complaisait à cette idée, savourant à l'avance l'âpre plaisir +qu'il goûterait à assurer le bonheur de celle qu'il aimait et qui le +repoussait. + +Peut-être cependant, à son insu, se mêlait-il à cette belle générosité +un désir vague d'affirmer sa supériorité et de l'étaler aux yeux de +Sabine. + +A quatre heures du matin, il était encore dans son fauteuil, au coin de +son feu éteint. + +Il était presque décidé à aller voir André. Quand on est riche, on a +toujours en poche un prétexte pour visiter l'atelier d'un peintre. + +Quant à ce qu'il ferait ou dirait, il ne s'en occupait pas, s'en +remettant au hasard des événements et à son expérience. Il se coucha sur +cette détermination. + +Mais le lendemain, à son réveil, sa résolution chancelait. Pourquoi se +mêlerait-il de cette affaire?... D'un autre côté, la curiosité le +poignait. + +Enfin, sur les deux heures, il donna ordre d'atteler, et quelques +instants plus tard, il prenait au grand trot le chemin de la rue de La +Tour-d'Auvergne. + +Mme Poileveu, la discrète concierge d'André, était debout sur sa +porte, appuyée sur le manche de son balai, lorsque le magnifique +attelage de M. de Breulh s'arrêta devant la maison. + +La digne femme eut comme un éblouissement. De sa vie elle n'avait vu de +près des chevaux si luisants sous leurs harnais plaqués d'argent avec +leurs bouffettes aux oreilles, une voiture à ce point étincelante, des +domestiques si richement habillés. + +--Grand Dieu!... pensa-t-elle, est-ce bien pour nous que vient ce +seigneur? Ne se trompe-t-il pas? + +Mais son ahurissement n'eut plus de bornes lorsque M. de Breulh, +descendu de son coupé, s'avança vers elle et lui demanda: + +--M. André, artiste peintre? + +--Pour sûr, répondit-elle, c'est ici qu'il demeure... et voilà déjà plus +de deux ans qu'il est notre locataire. Ah!... si tous les artistes lui +ressemblaient! Ce n'est pas lui qui serait en retard pour son terme!... +Et rangé, qu'il est, et poli, et complaisant... Jamais de noces chez +lui, ni de tapage. Un être parfait, quoi!... Et sans la petite dame des +Champs-Élysées... mais quoi!... vous savez, on est jeune ou on ne l'est +pas... + +Elle parlait, elle parlait, sans trop savoir ce qu'elle disait, tant +elle appliquait son attention à considérer le possesseur de cette +superbe voiture. + +--Indiquez-moi son atelier, interrompit M. de Breulh impatienté. + +--Eh bien!... c'est au quatrième, à droite, le nom est sur la porte, on +ne peut se tromper... Mais c'est égal, je vais conduire monsieur. + +--Inutile, ma brave dame, je trouverai, ne vous dérangez pas. + +[Illustration:--Monsieur! cria André.] + +M. de Breulh se dirigea vers l'escalier, et Mme Poileveu demeura sur +le seuil, la bouche ouverte jusqu'au gosier, aussi immobile que la femme +de Loth après sa cristallisation. + +--Voilà une histoire, pensa-t-elle. On vient voir M. André en grand +tralala à cette heure. Quel genre. Un garçon qui n'a l'air de rien du +tout... Il y a bien quatre jours que Poileveu n'a pas fait son ménage, +et il ne s'est seulement pas plaint!... Ah!... mais cela ne peut durer +ainsi. Un artiste qui a des connaissances comme ça, on le soigne!... Lui +qui est bon enfant, il est capable de nous faire avoir un bureau de +tabac!... Mais quel peut être ce grand personnage? + +Sur cette réflexion, elle rentra poser son balai derrière la porte, +décidée à revenir, selon son expression, tirer les vers du nez des +domestiques. + +Pendant ce temps, M. de Breulh-Faverlay montait lentement, et en homme +qui ménage sa respiration, le raide escalier. + +Il était arrivé au dernier étage et allait frapper à la porte sur +laquelle il lisait le nom de André, quand, au bruit d'un pas jeune et +leste, derrière lui, il se retourna. + +Il était sur l'étroit palier, face à face avec un jeune homme, grand et +très brun, vêtu d'une de ces longues blouses blanches comme en portent +les ornemanistes à leur travail. Il tenait à la main un grand broc de +zinc, qu'il venait de remplir d'eau au réservoir de la maison. + +--Monsieur André? demanda M. de Breulh. + +--C'est moi, monsieur... + +--Je désirerais vous parler... + +--Veuillez alors, monsieur, prendre la peine d'entrer chez moi. + +Ce disant, le jeune peintre se glissa entre la rampe et M. de Breulh, et +ouvrit la porte de son atelier, où il précéda son visiteur. + +La première impression de M. de Breulh avait été favorable à André. Il +avait été frappé, lui qui avait l'expérience des hommes, de cette +physionomie ouverte et hardie, de ce regard lumineux et franc, de cette +voix ronde et sonore. + +--En tout cas, pensa-t-il, celui-là est un homme. + +D'un autre côté, bien que les épreuves de sa jeunesse l'eussent +dépouillé de quantité de préjugés, le costume d'André l'étonnait. + +Il avait bien du mal à imaginer l'homme distingué par Sabine de Mussidan +en blouse, allant chercher lui-même son eau à la pompe. + +Mais on ne voyait rien de sa surprise; il avait eu le temps, depuis la +veille, de reprendre cet air parfaitement détaché de tout, qui lui était +habituel. + +--Je dois, monsieur, commença André, vous prier de m'excuser de vous +recevoir ainsi... Mais, que voulez-vous, tant qu'on n'est pas très +riche, on n'est bien servi que par soi, et encore!... + +Il montrait en même temps, sans embarras mais sans forfanterie, sa +blouse et son broc qu'il venait de déposer dans un coin. + +Le ton plut à M. de Breulh, qui eut un sourire et un geste cordial. + +--C'est à moi plutôt, qui vous dérange, fit-il, de vous demander pardon. +Je vous suis adressé par un de mes amis, un de mes... + +Il cherchait. + +--Par le prince Crescenzi, peut-être! demanda André. + +C'est à peine si M. de Breulh connaissait le célèbre armateur, mais il +saisit avec empressement la perche que lui tendait son interlocuteur. + +--Précisément! répondit-il. Le prince fait le plus grand cas de votre +talent et n'en parle qu'avec enthousiasme. Connaissant la sûreté de son +goût, je me suis dit qu'il me faudrait un tableau de vous... Soyez +tranquille, vous serez chez moi en bonne compagnie... + +André s'était incliné, plus rougissant qu'une pensionnaire à un +compliment de monseigneur l'évêque. + +--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, dit-il, d'avoir ainsi cru +le prince Crescenzi sur parole, malheureusement vous vous serez dérangé, +et je crains, inutilement... + +--Pourquoi cela? + +--J'ai eu tant d'occupation, les mois derniers, tant de travail, que je +n'ai rien d'achevé, rien de présentable... + +M. de Breulh l'interrompit. + +--Qu'importe? Est-ce que l'avenir n'est pas un peu à nous? Ce qui n'est +pas fait, vous le ferez... + +--Il est vrai, monsieur, que si vous avez en moi assez de confiance... + +--Comment, si j'ai confiance!... Crescenzi n'est-il pas votre garant! + +--Alors, nous pourrions convenir d'un sujet... + +Sans s'en douter, André achevait la conquête de son visiteur. + +--C'est particulier, pensait M. de Breulh, je devrais le haïr, ce +garçon, j'ai pour cela mille bonnes raisons, et jamais cependant +personne ne m'a été si sympathique. + +Comme il se taisait, cherchant à se bien rendre compte de ses sentiments +encore confus, André reprit la parole. + +--J'ai là, monsieur, poursuivit-il, une trentaine d'esquisses, qui +deviendront, je l'espère, des tableaux passables; si l'une d'elles vous +convenait... + +--Oui!... voyons, répondit avec empressement M. de Breulh. + +Ayant jugé le caractère, il n'était pas fâché de juger le talent, et +c'est avec la plus sérieuse attention qu'il commença à passer en revue +les toiles accrochées aux murs. + +André, sans mot dire, le laissait faire... + +Cette commande qui lui venait pensait-il, par l'entremise du prince +Crescenzi, pouvait être le point de départ de sa fortune artistique. Le +prince est un des sept ou huit amateurs de l'Europe qui, d'un mot, +peuvent faire vendre 10,000 francs la plus indigne croûte. + +Mais André n'était pas en disposition de se réjouir de ce bonheur. + +Rarement, en sa vie si tourmentée, il avait éprouvé une tristesse +pareille à celle qui, en ce moment, lui serrait le coeur. + +C'est que, l'avant-veille, après lui avoir annoncé une démarche +décisive, Sabine l'avait quitté en lui disant: «A demain une lettre.» + +Or, ce lendemain, impatiemment attendu, était passé, on était au +surlendemain, trois heures venaient de sonner, et il n'avait reçu ni un +mot, ni un signe de vie... rien... + +Depuis quarante-huit heures, il était sur des charbons ardents. + +Il ne doutait pas de Sabine, il eut douté de soi avant; mais que +s'était-il passé là-bas, à cet hôtel de Mussidan, dont les portes lui +étaient fermées? + +Il endurait cet intolérable supplice qui torture un homme énergique, +lorsqu'il sent sa destinée se décider, et qu'il sait ne rien pouvoir +pour hâter la solution et se la rendre favorable. + +Cependant M. de Breulh avait terminé son examen. + +Pour lui, désormais, le talent de André était évident, indiscutable. + +Sur toutes ces toiles, esquissées à la hâte, on pouvait relever de +grands défauts, des inexpériences, des témérités malheureuses, mais +chacune d'elles était marquée au cachet d'une puissante individualité. + +André était un «homme» dans la forte acception du mot; il était +«artiste» aussi,--en restituant à ce titre magnifique son véritable +sens. + +Dire que l'orgueil de Breulh-Faverlay ne saignait pas sous les griffes +aiguës de la jalousie serait trop dire. Mais il sut dompter les révoltes +des sentiments mauvais. C'est franchement et loyalement qu'il tendit la +main au jeune peintre. + +--Lorsque je suis entré chez vous, monsieur, lui dit-il, je désirais un +tableau de vous; maintenant je le veux... Ce n'est plus sur la foi d'un +autre que je crois à votre talent. + +Et comme André ne répondait pas: + +--J'ai choisi mon esquisse, ajouta-t-il, arrêtons nos conditions. + +Pauvre, sans protecteurs, sans influence d'école, attaché à la rude +tâche quotidienne qui lui donnait du pain, André n'avait eu ni le temps +ni les moyens d'aller étudier aux pays classiques les secrets des +poésies de convention. Il se contentait de rendre ce qu'il voyait et +sentait. Il estimait que faire palpiter sur la toile la passion et la +vie est un peu plus difficile que d'y peinturlurer des bonshommes en +costumes étrangers. + +Entre toutes ses esquisses, il s'en trouvait une qu'il avait appelée: +_Le Lundi à la Barrière_. + +Au premier plan, deux hommes luttaient qu'un troisième s'efforçait de +séparer. Les vêtements déchirés laissaient voir les torses nus. Les +muscles saillaient sous les chairs palpitantes. Les visages avaient les +contorsions de l'ivresse, de la haine et de la colère. + +Un peu à droite, une femme, la cause du combat, était étendue à terre, +les cheveux épars, une large blessure à la tempe, et deux de ses +compagnes accroupies près d'elle, s'efforçaient de lui faire reprendre +ses sens. + +Quelques badauds faisaient cercle; des enfants se sauvaient, et dans le +lointain on apercevait les tricornes des sergents de ville qui +accouraient. + +Chose vulgaire! oui. Scène vraie. + +Et seule, la vérité, à cette heure, peut sauver l'art... mais la vraie, +non la convenue, celle qui agrandit et généralise, non celle qui +particularise et rapetisse... + +C'est cette esquisse que désigna M. de Breulh. + +--Voilà, dit-il, ce que je voudrais. + +Alors, André, avec cette insistance pratique que donne l'habitude des +déceptions, entra dans les détails de l'exécution, s'expliquant sur la +composition, sur les proportions à donner au sujet, sur les dimensions +de la toile, sur tout, enfin. + +M. de Breulh, du geste et de la voix, approuvait. + +--Ce que vous ferez, disait-il, sera bien fait; que rien ne vous gêne ni +ne vous inquiète: obéissez à vos inspirations. + +Il brûlait, maintenant, d'en finir et de se retirer, ayant trop de +délicatesse pour ne pas souffrir de la fausseté de la situation. La +confiance d'André le gênait considérablement: il en perdait son +assurance. + +Toutes les conventions étaient arrêtées, et il fallut à M. de Breulh un +effort de volonté pour aborder la question du prix de ce tableau qu'il +commandait. + +Peut-être s'attendait-il à des tergiversations, aux simagrées d'une +fausse modestie et d'un désintéressement ridicule. Point. + +--Monsieur, répondit dignement André, la valeur de la peinture étant +toute de convention, je ne puis rien vous dire. Une toile de la +dimension que nous disons, coûte, blanche, quatre-vingts francs. +Couverte de couleur, elle peut n'avoir plus aucune valeur, ou valoir... + +--Pensez-vous, interrompit M. de Breulh, qu'en vous offrant dix mille +francs... + +André eut un geste de protestation. + +--Trop, fit-il, beaucoup trop. + +--Cependant... + +--En l'état actuel, n'étant pas plus connu que je ne suis, quatre mille +francs seront un prix magnifique. Si cependant je réussissais au-delà de +mes espérances, eh bien!... je vous demanderais six mille francs. + +--Soit, répondit M. de Breulh, voilà qui est dit. + +Il avait tiré de sa poche un élégant portefeuille à son chiffre. Il y +prit deux billets de mille francs qu'il posa sur la table, en disant: + +--Voilà toujours la moitié d'avance. + +Le jeune peintre devint plus rouge que le carmin de sa palette. + +--Vous voulez plaisanter, monsieur, balbutia-t-il. + +--Pas le moins du monde, répondit gravement M. de Breulh, j'ai en +affaires des principes dont je ne m'écarte jamais. + +Puis, du ton le plus encourageant, il ajouta: + +--Qui vous dit que je ne prétends pas vous lier, mon cher maître? Ces +deux billets nous tiennent lieu de contrat. + +Ainsi présentée, l'action de M. de Breulh n'avait rien que de très +flatteur. Cependant la susceptibilité un peu excessive peut-être de +André s'effarouchait. + +--C'est que, monsieur, commença-t-il, je ne pourrai vous livrer ce +tableau avant cinq ou six mois... J'ai traité avec un riche +entrepreneur, M. Gandelu, pour les sculptures d'une maison. + +--Qu'importe! insista M. de Breulh, je ne reviens jamais sur ce que je +dis. + +Décemment, à moins d'être fou, André ne pouvait résister davantage. Il +inclina la tête en signe d'assentiment, ne pouvant s'empêcher de +s'avouer que cet argent arrivait singulièrement à propos. + +M. de Breulh, lui, s'apprêtait à se retirer. + +--Donc, fit-il, en ouvrant la porte de l'atelier, bonne réussite, mon +cher peintre. Si vous étiez aimable, vous viendriez un matin me demander +à déjeuner, je vous montrerais un Murillo qui, à lui seul, vaut le +voyage... + +Et, autant pour affirmer son invitation que pour faire savoir qui il +était, il tendit sa carte et sortit. + +En présence de ce visiteur, André n'avait pas donné un regard à cette +carte, mais dès qu'il fut seul, il regarda. + +Ce nom de Breulh-Faverlay lui sauta aux yeux plus flamboyant que +l'éclair qui précède la foudre. + +Pendant une seconde, il fut assommé. A la seconde suivante, une +épouvantable colère charria tout son sang à son cerveau. + +Il se vit joué, raillé, humilié... + +Sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il se précipita sur le palier +et, se penchant le long de la rampe, il appela à pleine voix! + +--Monsieur!... monsieur!... + +M. de Breulh, qui déjà était arrivé au second étage, releva la tête. + +--Remontez!... cria André. + +Après un mouvement insaisissable d'hésitation, le gentilhomme obéît. + +Lorsqu'il fut rentré dans l'atelier: + +--Reprenez votre argent, monsieur, lui dit André d'une voix que la +colère rendait à peine intelligible, reprenez ces billets. + +--Qu'avez-vous?... Qu'y a-t-il? + +--Rien, sinon que j'ai réfléchi; je ne puis faire, je ne ferai pas votre +tableau. + +--Ah ça... pourquoi? + +Pourquoi!... M. de Breulh le savait parfaitement. Il comprenait que +Sabine avait prononcé son nom et dit ses espérances. Peu généreux en +cette circonstance, imprudent même, il abusait de la position si +difficile et si délicate du jeune peintre. + +--Parce que! répondit André. + +--Mais ce n'est pas une raison, cela! + +André perdait la tête. Dire les raisons de son revirement soudain était +impossible. Il fût mort plutôt que de prononcer le nom de Sabine. Il ne +vit que la violence pour sortir d'une situation sans issue. + +--En bien! monsieur, fit-il avec un regard chargé de haine, admettez que +votre figure m'a déplu!... C'est une raison, cela!... + +--Mais c'est une provocation, cela, monsieur André. + +--Ah! ce sera ce que vous voudrez!... + +La patience n'était pas la vertu dominante de M. de Breulh. Il devint +plus blanc que sa chemise et eut un mouvement terrible. + +Mais sa nature généreuse reprenant aussitôt le dessus, c'est d'une voix +émue qu'il dit: + +--Acceptez mes excuses sincères, monsieur André... Tenez, je l'avoue, +j'ai joué un rôle qui n'était digne ni de vous ni de moi... Je devais, +dès en entrant, me nommer et vous dire: Je sais tout. + +--Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit André d'un ton glacé... + +--Si, vous me comprenez, mais vous vous défiez de moi... J'ai mérité +cette injure. Cessez de feindre, cependant; Mlle Sabine m'a tout +confié, tout, entendez-vous bien... Et, s'il vous fallait une preuve, je +vous dirais que cette toile que j'aperçois là, tournée du côté du mur, +doit-être le portrait de Mlle de Mussidan. + +André gardant toujours le silence, M. de Breulh eut un triste sourire. + +--J'ajouterai, reprit-il, pour dissiper tous vos soupçons, que hier, sur +la prière de Mlle Sabine, j'ai retiré la demande que j'avais faite de +sa main. + +Aux explications de ce galant homme, reconnaissant si noblement ses +torts, André avait senti, peu à peu, sa colère se dissiper. + +--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, commença-t-il... + +--Oh!... interrompit vivement M. de Breulh, on ne doit pas de +remercîments à qui n'a fait que strictement son devoir... Je mentirais +en vous disant que je n'ai pas été douloureusement surpris... Mais +enfin, ce que j'ai fait, vous l'eussiez fait à ma place. + +--C'est vrai, monsieur. + +--Et nous sommes amis, maintenant, n'est-ce pas?... dit M. de Breulh en +tendant la main. + +Ce n'est pas sans une violente émotion que André serra cette main loyale +qui lui était tendue. + +--Oui, amis, balbutia-t-il, amis!... + +M. de Breulh devait croire que tout était oublié. + +--Cela étant, reprit-il, avec une gaîté un peu forcée, ne parlons plus +de ce tableau qui n'était qu'un prétexte... Tenez, je serai franc, avec +vous comme avec moi-même. En venant ici, je me disais: «Si l'homme que +Mlle Sabine me préfère est digne d'elle, je ferai tout au monde pour +qu'il soit accepté par sa famille. Je suis venu, monsieur, je vous ai +jugé et je vous dis: Faites-moi un grand plaisir et un grand honneur, +laissez-moi mettre au service de votre amour ma personne, ma fortune, +mes influences et mes amis.» + +C'est avec l'enthousiasme du dévoûment le plus pur, et dans toute la +sincérité de son âme, que M. de Breulh-Faverlay se mettait à la +disposition de ce jeune homme, dont il enviait le bonheur. + +La générosité a ses entraînements, et le sacrifice librement consenti, +si pénible qu'il puisse être, procure comme une amère jouissance, qui +est la récompense première. + +Cependant André secouait tristement la tête. + +--Je n'oublierai jamais vos offres, monsieur, prononça-t-il, +seulement... + +Il hésitait, M. de Breulh insista. + +--Seulement?... + +--Eh bien! je ne saurais les accepter. + +Le gentilhomme eut un geste de surprise. + +--Pourquoi?... interrogea-t-il. + +[Illustration: Les valets le toisèrent d'un oeil à fois curieux et +surpris.] + +--Ah!... tenez, monsieur, répondit André, moi aussi je serai franc avec +vous, et je vous dirai toute ma pensée... Vous trouverez peut-être mes +susceptibilités ridicules, mais que voulez-vous, le malheur, lorsqu'il +ne brise pas le ressort de la dignité, exalte et irrite l'orgueil. +J'aime mademoiselle de Mussidan de toutes les forces de mon être, il +n'est pas dans mes veines une goutte de sang qui ne lui appartienne, je +donnerais avec transport la moitié des années que j'ai à vivre pour +combler l'abîme qui nous sépare, et pourtant... + +Il s'interrompit, cherchant les expressions justes pour rendre ce qu'il +ressentait, et enfin, avec une violence contenue, il ajouta: + +--De grâce, ne vous offensez pas de ce que je vais vous dire... Je +renoncerais à Mlle Sabine plutôt que d'accepter votre assistance. + +--Mais c'est de la folie!... s'écria M. de Breulh. + +--Non, monsieur, non, ce n'est pas folie, mais sagesse. Il est de ces +dévoûments qu'on doit repousser, car on ne peut que les payer de la plus +noire ingratitude. Si je me rendais à vos désirs, votre rôle serait trop +beau, trop sublime, je me sentirais affreusement humilié, je serais +jaloux. Ne suis-je donc pas déjà assez écrasé par votre supériorité?... +Pendant que vous êtes des plus nobles et des plus riches de Paris, je +suis des plus pauvres, et je n'ai pas d'état civil. Je suis si bien +seul, ignoré, perdu en ce monde, que je n'ai même pas été appelé à tirer +à la conscription. Tout ce qui me manque, vous l'avez, et vous +voudriez... + +--Mais j'ai été pauvre aussi, moi, répétait M. de Breulh, j'ai été +malheureux autant et plus que vous. + +André, qui ne connaissait rien du passé de M. de Breulh, qui ne voyait +que les éblouissements du présent, s'arrêta stupéfait. + +--Savez-vous ce que je faisais à votre âge? continua le gentilhomme: je +mourais de faim au fond de la Sonora. Pour vivre, j'étais réduit à +endosser la chemise de laine du manouvrier ou à entrer au service d'un +spéculateur de Guaymas comme toucheur de boeufs... Pensez-vous qu'en +ces instants je m'estimais amoindri? + +--Eh! s'écria le jeune peintre, tant mieux si vous avez souffert, vous +me comprendrez plus aisément. Croyez-vous donc que je ne me juge pas +votre égal? Détrompez-vous. Mais je cesserais de l'être le jour où +j'aurais recours à vous... N'est-ce pas à mon énergie et à mon courage +que je dois d'avoir été distingué par Mlle de Mussidan? Elle a eu foi +en moi, le jour où elle m'a dit: «Élevez-vous jusqu'à moi!» Ce qu'elle a +ordonné, je le ferai ou je périrai à la tâche. Mais, dans tous les cas, +je suis résolu à réussir ou à périr seul. Je ne veux pas de remords +après la victoire. Je ne veux pas qu'un homme puisse dire de moi: «C'est +à ma rare générosité, à ma chevaleresque abnégation que celui-ci doit +son bonheur.» + +--Oh? monsieur, protesta M. de Breulh, monsieur... + +--Non, sans doute, interrompit André, vous ne diriez pas cela hautement, +votre délicatesse est bien trop grande. Mais ne le penseriez-vous pas? +Et cela serait, en effet, et je le saurais, et la fille du noble comte +de Mussidan, devenue la femme du peintre André, le saurait aussi. +C'est-à-dire que j'arriverais à Sabine dépouillé de ma seule noblesse, +ma sauvage fierté. Notre mariage arrivant ainsi serait sa première +désillusion. Est-ce que, involontairement, elle ne nous comparerait pas +de nouveau? Que serais-je alors à ses yeux! Infailliblement, l'avenir +changerait le bienfait en une mortelle et ineffaçable injure. Ah!... +tenez, ma vie serait empoisonnée. Toujours entre ma femme et moi votre +fantôme se dresserait. + +Il s'arrêta court, comme effrayé de sa violence. Une phrase encore, et +il allait menacer ce galant homme qui se conduisait si noblement. + +Il fit à sa volonté un énergique appel, et c'est d'un ton de courtoisie +parfaite qu'il ajouta: + +--Mais en vérité, je ne sais ce que je dis!... Nous vous devons trop +déjà, monsieur, pour que je ne tienne pas à l'honneur de rester votre +ami. + +Ainsi, comme Sabine, il disait: Nous. Ce que Mlle de Mussidan avait +prédit se réalisait, à l'idée seule d'une apparence de protection, André +se révoltait. + +Mais M. de Breulh était digne de comprendre cet emportement d'André, +emportement qui eût fait rire bien des gens à une époque où tourner en +ridicule tout sentiment sérieux et profond est considéré comme une +preuve d'esprit et de goût. + +Même, il était si violemment ému, que la pensée ne lui vint pas +d'ajouter un seul mot. + +Lentement, il replaça dans son portefeuille les deux billets de mille +francs restés sur la table, et d'une voix vibrante il dit: + +--Je vous approuve, monsieur. Quoi qu'il arrive, souvenez-vous, qu'à +toute heure de jour et de nuit, vous pouvez compter sur +Breulh-Faverlay... Adieu!... + +Resté seul, André se trouva moins malheureux qu'il ne l'était depuis +deux jours. + +Grâce à M. de Breulh, il savait maintenant que Sabine n'avait pas +rencontré d'obstacles imprévus, et s'il s'étonnait de n'avoir pas encore +de ses nouvelles, il ne s'en inquiétait plus. + +Cependant, il était si agité encore, qu'il lui fut impossible de +profiter d'un reste de jour pour terminer certaines maquettes qu'il +devait soumettre à M. Gandelu le père. + +Il se jeta dans son fauteuil et s'efforça de ressaisir les moindres +détails de la scène qui venait d'avoir lieu. + +Il eût très probablement oublié l'heure du dîner, si, au moment où il +était enfoncé le plus avant dans ses rêveries, Mme Poileveu n'était +entrée--sans frapper. + +--Voici une lettre que le facteur apporte, dit-elle. + +C'était miracle de voir Mme Poileveu monter une lettre au quatrième +étage; mais, renseignée sur la personnalité de M. de Breulh, elle avait +décidé que «son artiste» serait désormais servi mieux qu'un prince. + +Mais André était si préoccupé que cette complaisance surprenante ne le +frappa pas. Il ne songea qu'à Sabine. + +--Une lettre!... s'écria-t-il en se dressant d'un bond, vite, donnez. + +Et il la prit, il l'arracha plutôt, des mains de la portière. + +Mais ce n'était pas Sabine qui avait tracé les caractères communs et +irréguliers de l'adresse. Pourtant, il était aisé de reconnaître une +écriture de femme. + +Avec une impatience nerveuse, André déchira l'enveloppe, chercha la +signature et vit: «Modeste». + +Modeste! la femme de chambre de Mlle de Mussidan! Qu'est-ce que cela +signifiait? + +Il frissonna, pressentant quelque malheur horrible, et, c'est comme à +travers un brouillard qu'il lut: + +«Je vous adresse la présente à la seule fin de vous faire savoir que +Mlle Sabine a bien réussi pour ce que vous savez. + +«Si je me permets de vous écrire sans ordres, c'est que, hélas! +mademoiselle est si malade qu'elle ne peut vous donner de ses +nouvelles.» + +Ces quelques lignes foudroyèrent André. + +--Sabine malade!... balbutiait-il, sans penser aux avides oreilles de la +Poileveu, Sabine trop malade pour pouvoir m'écrire... Mais alors... elle +est en danger, elle est morte, peut-être... + +Il demeurait immobile, l'oeil fixe, les traits décomposés, et il +répétait comme un mot vide de sens: + +--Morte! morte!... + +Mais presque aussitôt la réaction se produisit. Il froissa la lettre de +Modeste, la jeta à terre, et, tête nue, vêtu de sa blouse de chantier, +il s'élança dehors. La stupéfaction de la Poileveu était évidente. + +--En voilà une d'aventure! murmurait-elle. Ah ça! mais.... + +Elle s'arrêta souriante. Elle venait d'apercevoir à ses pieds la +lettre... Elle la ramassa et lut. + +--Tiens! tiens! tiens!... marmotait-elle, la petite dame s'appelle +Sabine. Joli nom!... Ah!... elle est malade!... C'est donc ça qu'il est +comme un fou! C'est égal, j'ai idée que ce vieux si mal mis et si +aimable qui est venu me questionner sur M. André me donnerait bien +quelque chose de cette lettre... Ah! mais non! pour ça, non!... On est +honnête ou on ne l'est pas. + + + + +XX + + +Lorsqu'elle disait que son artiste était devenu fou, la discrète Mme +Poileveu ne semblait pas fort éloignée de la vérité. + +Son opinion dut être celle de tous les gens qui aperçurent ce grand +jeune homme, habillé de blanc, qui courait avec une incroyable rapidité +le long des rues qui conduisent du quartier des Martyrs aux +Champs-Élysées. + +En sortant de sa maison, il avait croisé un fiacre vide dont le cocher +lui avait fait un signe engageant; la pensée d'y monter ne lui vint pas. +Même il sourit de pitié. Est-ce que jamais les maigres rosses de la +Compagnie auraient pu approcher de sa vitesse! + +Il allait à fond de train, les coudes au corps, ménageant son haleine, +guidé à travers la foule par le pur instinct machinal. Son visage avait +une si étrange expression qu'on s'écartait devant lui, et qu'ensuite on +se retournait pour le suivre des yeux. + +Il n'avait, d'ailleurs, pas l'ombre d'un projet. Pourquoi il courait rue +de Matignon, ce qu'il ferait ou dirait, il l'ignorait. Il ne se +demandait pas s'il lui restait une espérance. + +Sabine était malade, mourante, croyait-il; il se rapprochait d'elle, +voilà tout. + +A chaque moment, dans Paris, on rencontre des gens qui vont ainsi, +traversant la foule affairée sans la voir ni l'entendre, poussés par +leur passion comme les boulets par l'explosion de la poudre. + +C'est seulement en arrivant à l'entrée de la rue de Matignon, que André +recouvra la faculté de réfléchir, de délibérer, de souffrir. + +Autant pour recueillir ses idées que pour reprendre haleine,--il n'avait +pas mis vingt minutes à faire ce trajet,--il s'assit sur une borne, à +quelques pas de l'hôtel de Mussidan. + +S'il était venu, c'est qu'il voulait des nouvelles précises, exactes, +des détails. Mais comment s'en procurer, quel expédient imaginer? + +Il faisait nuit. Le mince filet de gaz des réverbères tremblottait +rougeâtre et sans rayonnements au milieu d'un de ces brouillards de +février qui suivent toutes les reprises des gelées. + +Il faisait froid. La rue de Matignon, rarement animée, même de jour, +était absolument déserte. Pas un fiacre, pas un passant, rien. Nul +bruit que le roulement sourd et continu des voitures le long du faubourg +Saint-Honoré. + +Mais les pensées du jeune peintre étaient plus lugubres encore que cette +nuit, que cette solitude, que ce silence. + +Il reconnaissait avec un mortel désespoir son impuissance absolue. La +moindre de ses démarches pouvait compromettre celle qui lui avait confié +son honneur. + +Il se leva, cependant, et alla se poster près de la grille de l'hôtel de +Mussidan. Il espérait que l'aspect seul de l'hôtel lui apprendrait +quelque chose. Il lui semblait que si véritablement Sabine était +mourante, les pierres elles-mêmes le lui crieraient. + +Triste folie! La maison était comme perdue dans le brouillard, et il ne +distinguait même pas quelles fenêtres étaient éclairées... + +La voix de la raison lui disait de se retirer, d'espérer, d'attendre... + +Plus impérieuse et plus pressante, la voix de la passion lui +criait:--Reste!... + +Et il s'obstinait à rester. Pourquoi? Il ne savait. Il lui semblait que +Modeste, lui ayant écrit, devait deviner qu'il était là, dévoré par les +plus horribles angoisses, et qu'elle allait sortir, le chercher... + +Mais voici que, tout à coup, il eut un cri de joie. Une idée de salut, +pareille à l'éclair rayant la nuit, venait d'illuminer son cerveau. + +--M. de Breulh!... s'écria-t-il. Ce que je ne puis, il le peut, lui; il +lui est facile d'envoyer prendre des nouvelles!... + +Par bonheur, il avait dans sa poche la carte du généreux gentilhomme, +tant bien que mal il déchiffra l'adresse et s'élança, comme un trait, +dans la direction indiquée. + +M. de Breulh-Faverlay occupe, avenue de l'Impératrice, un bel hôtel où +il est fort mal, assure-t-il, et pour cent raisons. Mais ses chevaux y +ont de l'air, de l'espace, ils y sont très bien... et il y reste. + +Lorsque André pénétra dans la cour, une voiture y stationnait. Dans le +vestibule, brillamment éclairé, quatre ou cinq domestiques causaient et +riaient. Il alla droit à eux. + +--M. de Breulh?... demanda-t-il. + +Les valets le toisèrent d'un oeil à la fois curieux et surpris. + +--Monsieur est sorti, répondirent-ils enfin, et pour longtemps. + +André, qui avait retrouvé sa lucidité, comprit et n'insista pas. Il tira +la carte de M. de Breulh, et rapidement y traça au crayon ces cinq mots: + + «_Une minute--un service--André._» + +--Tenez, remettez ceci à votre maître dès qu'il sera rentré. + +C'est lentement qu'il s'éloigna. Il était certain que M. de Breulh +venait de rentrer; il était sûr que, dès que la carte lui serait +remise, il le ferait poursuivre, rattraper. + +Ce qu'il prévoyait arriva, et, trois minutes plus tard, un laquais +l'introduisait dans un magnifique cabinet de travail. + +A la seule vue de André, M. de Breulh devina une catastrophe. + +--Qu'y a-t-il? demanda-t-il. + +--Sabine se meurt, répondit le jeune peintre. + +Et rapidement il raconta sa soirée, la lettre de Modeste, sa course +folle à travers Paris, sa station douloureuse devant l'hôtel de +Mussidan... + +Mais, à sa grande surprise, à mesure qu'il parlait, le front de M. de +Breulh se rembrunissait. Lorsqu'il eut fini: + +--Cette incertitude est affreuse, intolérable et pourtant il ne dépend +pas de moi de la faire cesser... + +--Cependant... + +--C'est ainsi, mon cher André... malheureusement! Réfléchissez un peu: +Hier j'ai écrit à M. de Mussidan pour lui signifier la rupture d'un +mariage presque décidé... Envoyer prendre des nouvelles de la santé de +sa fille serait la pire des outrecuidances, une impardonnable +impertinence... Expédier un de mes domestiques serait dire: «Je me suis +retiré, donc cette fille doit être sur le point de mourir de +chagrin!...» + +--C'est pourtant vrai! murmura André abasourdi. + +M. de Breulh était aussi agité que le peintre, et la preuve, c'est +qu'avant de se désespérer, il ne se demandait pas jusqu'à quel point +étaient fondées des craintes qu'il partageait d'instinct. Il +réfléchissait, cherchant un expédient praticable. + +--J'ai notre affaire!... s'écria-t-il enfin. Je suis un peu parent d'une +jeune femme qui est la cousine germaine de Mussidan, la vicomtesse de +Bois-d'Ardon; elle sera ravie de nous rendre service. C'est une folle, +mais elle a un coeur d'or... Ma voiture est attelée, venez vite... + +Les valets étaient confondus de l'intimité qui semblait régner entre +leur maître et ce jeune homme en blouse. Et lorsque la voiture +s'éloigna, les emportant au galop, un vieux valet de pied, vétéran de la +livrée émit cette opinion qu'il devait y avoir quelque chose là-dessous. + +Pas un mot ne fut échangé entre les deux hommes, durant le trajet, qui +fut très court--l'hôtel habité par Mme de Bois-d'Ardon, ayant sa +façade sur l'avenue des Champs-Élysées. + +La voiture n'était pas arrêtée que déjà M. de Breulh était à terre. + +--Attendez-moi là, dit-il à André, je reviens. + +D'un bond il fut dans la maison. + +--Madame?... demanda-t-il aux domestiques qui le connaissaient. + +--Madame reçoit. + +Blanche, dodue, fraîche, souriante, blonde naturellement, rouge grâce à +un artifice de toilette,--ah! la mode!--ayant les plus jolis yeux du +monde, Mme de Bois-d'Ardon passe pour une des plus agréables femmes +de Paris. + +Elle a trente ans. Elle sait tout, connaît tout, a tout vu, ne doute de +rien, parle sans cesse, rencontre l'esprit souvent et la méchanceté +toujours. On la dit très redoutable. + +Elle dépense quarante mille francs par an pour sa toilette, mais quand +elle dit à son mari: «Je n'ai pas une robe à me mettre sur le dos», elle +dit vrai. Elle est gâcheuse. + +Capable des plus insignes imprudences, d'escapades inouïes, elle est +fort calomniée. On lui prête libéralement des amants à la douzaine, +jamais elle n'en a eu un seul. + +Avec ses allures incroyables, en dépit des vertiges de sa vie +tourbillonnante, elle adore son mari et le craint comme le feu. + +Lui le sait et ne s'en vante pas; c'est un sage. Il laisse bien la +vicomtesse s'agiter dans le vide, comme la marionnette au bout d'un fil, +mais il tient ce fil d'une main ferme... + +Telle est en toute vérité la femme vers laquelle un valet, en livrée +trop voyante, guidait M. de Breulh. + +Mme la vicomtesse de Bois-d'Ardon était dans un ravissant petit salon +attenant à sa chambre à coucher, quand on lui annonça M. de +Breulh-Faverlay. + +Elle venait de mettre les dernières épingles à sa toilette, la cinquième +seulement de la journée. + +Pour tuer le temps, elle examinait un costume coquet de vivandière Louis +XV--chef-d'oeuvre de Van Klopen--qu'elle devait revêtir en sortant des +Italiens, pour se rendre à un bal travesti à l'ambassade d'Autriche. + +A la vue de M. de Breulh, elle eut une exclamation de plaisir et battit +gaîement des mains. + +Quoique se voyant rarement ailleurs que dans le monde, M. de Breulh et +la vicomtesse s'aimaient beaucoup. Lorsqu'ils étaient plus jeunes l'un +et l'autre, ils avaient passé bien des mois ensemble, au château de leur +oncle, le vieux comte de Faverlay. + +Ils avaient gardé de leurs relations d'enfance une affectueuse +familiarité, il s'appelaient par leurs prénoms. + +--Comment, c'est vous, Gontran! s'écria la jeune femme, à cette heure, +chez moi!... Mais c'est un fait inexplicable et bizarre, un miracle, un +rêve... + +Elle s'interrompit brusquement, frappée de la physionomie bouleversée de +son visiteur. + +[Illustration: Elle tomba à terre, en poussant un cri déchirant.] + +--Mais qu'avez-vous! interrogea-t-elle, votre mine est funèbre, vous +est-il arrivé quelque malheur? + +--J'espère encore que non, mais je suis horriblement inquiet: on vient +de m'apprendre que Mlle de Mussidan est dangereusement malade. + +--Ah!... mon Dieu!... je m'explique votre chagrin. Et qu'a-t-elle, cette +pauvre Sabine? + +--Je l'ignore, et c'est là ce qui m'amène. Je viens, ma chère Clotilde, +vous prier d'envoyer un de vos gens à l'hôtel Mussidan s'informer de ce +qu'il y a de vrai dans ce qu'on m'a dit. + +Mme de Bois-d'Ardon ouvrait de grands yeux. + +--Plaisantez-vous! fit-elle. Pourquoi ne pas envoyer vous-même? + +--Je ne puis. Et, tenez, si vous êtes charitable, ne me demandez pas mes +raisons. D'abord, je vous mentirais... De plus, je vous conjure de ne +parler à personne de ma démarche. + +Si oppressée de curiosité que fût la jeune femme, elle n'interrogea pas. + +--Soit, répondit-elle, je respecte votre secret. Seulement, vous pensez +bien que j'irai moi-même chez Octave. Je partirais à l'instant, n'était +que Bois-d'Ardon, qui ne peut souffrir de manger seul, me gronderait. +Mais en sortant de table, je me mets en route. + +--Merci, mille fois merci. Cela étant, je rentre chez moi attendre un +mot de vous. + +--Chez vous? Oh!... pour cela, non. Vous dînez ici. + +--Impossible, un de mes amis m'attend en bas. + +A l'accent de M. de Breulh, la vicomtesse comprit qu'insister serait +parfaitement inutile; elle se tint pour battue, elle se promettait bien +de prendre sa revanche. Elle flairait vaguement une énigme et elle se +jurait de la déchiffrer. + +--Puisque c'est ainsi, fit-elle du ton le plus détaché, je vous promets +une lettre dans la soirée... Et maintenant, allez vite rejoindre votre +ami. + +M. de Breulh serra affectueusement la main de la jeune femme et se hâta +de descendre. + +Dès qu'il sortit de la maison, André courut à lui. + +--Eh bien? + +Si courte qu'eût été l'absence de son compagnon, le jeune peintre +n'avait pas eu la patience de l'attendre dans la voiture; il piétinait +fiévreusement sur le trottoir. + +--Reprenez courage, répondit M. de Breulh, Mme de Bois-d'Ardon n'a +pas été informée de la maladie de Mlle Sabine, c'est bon signe. En +tout cas, avant trois heures, nous aurons des nouvelles précises. + +--Trois heures!... soupira André, du même ton qu'il eût dit: Trois +siècles!... + +--Oui, c'est long, je le sais, mais nous parlerons d'elle en attendant. +Car nous ne nous quittons pas, je vous emmène, vous partagerez mon +dîner. + +André fit un signe d'assentiment, et reprit sa place dans le coupé, qui +rebroussa chemin au galop. + +Il n'est pas d'énergie qui résiste à plusieurs heures d'angoisses et de +luttes. + +André, depuis le matin, avait eu plus d'émotions peut-être qu'en toute +sa vie. Après une exaltation voisine de la folie, il se laissait aller à +cet invincible engourdissement qui suit toutes les crises douloureuses. + +Les gens de M. de Breulh avaient été bien surpris lorsque leur maître +était sorti avec ce grand jeune homme en blouse blanche. Ils furent +stupéfaits de les voir rentrer ensemble. + +L'aventure, enfin, prit des proportions fantastiques quand ils virent le +hautain gentilhomme qu'ils servaient s'asseoir en face d'André dans la +magnifique salle à manger et faire retirer jusqu'au maître d'hôtel pour +causer plus librement. + +La chère était exquise, mais les convives étaient trop émus pour y faire +honneur. C'est presque machinalement qu'ils remuaient leur couteau et +leur fourchette; ils ne mangeaient ni ne buvaient. + +A dix reprises, ils essayèrent d'aborder des sujets étrangers à leur +préoccupation; dix fois, après quelques monosyllabes, la conversation +tomba. + +Ils reconnurent si bien l'inutilité de leurs efforts, qu'étant passés, +après le dîner, dans le cabinet de M. de Breulh, où le café avait été +servi, ils gardèrent le silence, chacun s'enfonçant dans ses réflexions. + +Leur situation, après les explications de l'après-midi, était au moins +extraordinaire. Mais l'entraînement des événements est tel, qu'ils ne le +remarquaient pas. + +André, qui était allé s'asseoir dans un coin, ne quittait pas la pendule +des yeux. M. de Breulh, installé près de la cheminée, tracassait le feu. + +Enfin, sur les dix heures, ils entendirent du bruit dans le vestibule, +des chuchottements, le frou-frou d'une robe de soie. + +M. de Breulh se levait, quand la porte s'ouvrit brusquement. + +Mme de Bois-d'Ardon, en personne, entra comme un ouragan. + +--C'est moi!... fit-elle dès le seuil. + +La démarche était un peu plus que hardie. Mais la vicomtesse n'en était +pas à une extravagance près. + +--Si j'ose venir chez vous, Gontran, reprit-elle avec une véhémence +extraordinaire, c'est que je tiens à vous dire en face ce que je pense +de votre conduite: elle est abominable, indigne d'un galant homme!... + +--Clotilde!... + +--Taisez-vous, vous êtes un monstre. Ah!... je comprends que vous +n'ayez pas osé envoyer prendre des nouvelles de la pauvre Sabine. Vous +aviez prévu l'effet de votre lettre. + +M. de Breulh eut un sourire, et se retournant vers André: + +--Que vous avais-je dit? fit-il. + +Il fallut cette observation pour que Mme de Bois-d'Ardon s'aperçut de +la présence d'un étranger. Elle pensa qu'elle venait de commettre une +horrible indiscrétion. + +--Ah! mon Dieu!... s'écria-t-elle en se reculant instinctivement, et moi +qui vous croyais seul. + +--C'est au moins comme si je l'étais, répondit gravement M. de Breulh, +monsieur est un de ces amis pour qui on n'a pas de secrets. + +Il prit en même temps la main de André, et l'attirant près de la +vicomtesse. + +--Permettez, ma chère Clotilde, ajouta-t-il, que je vous présente M. +André, un peintre dont le nom, inconnu aujourd'hui, sera célèbre demain. + +André s'inclina profondément, mais la vicomtesse était si stupéfaite +qu'elle resta court. + +--Monsieur, balbutia-t-elle, cherchant quelque chose à dire, monsieur... + +Le costume de cet ami intime la confondait. Puis, pourquoi cette +singulière présentation? + +--Enfin, reprit M. de Breulh, on ne nous a pas trompés,--il insista sur +le _nous_,--Mlle de Mussidan est véritablement malade. + +--Hélas!... + +--Vous l'avez vue? + +--Oui, je l'ai vue, Gontran. Ah! que n'étiez-vous avec moi pour +regretter cette fatale rupture. Pauvre Sabine!... Elle ne m'a pas +reconnue lorsque je suis entrée dans sa chambre, m'a-t-elle vue, +seulement? + +Elle est dans son lit, plus blanche que les draps, froide et immobile +comme une statue, les yeux grands ouverts, sans chaleur, sans +expression. Pas une parole, pas un mouvement, rien! Et voilà plus de +vingt-quatre heures qu'elle est ainsi. On la croirait morte, m'a dit sa +mère, n'étaient de grosses larmes qui, par moments, glissent le long de +ses joues... + +André s'était promis de se maîtriser quand même, en présence de Mme +de Bois-d'Ardon. Mais en apprenant la désolante vérité, son émotion fut +plus forte que sa volonté, et il fut impossible d'étouffer les sanglots +qui lui montaient à la gorge. + +--Ah!... elle est perdue, s'écria-t-il, je le sens bien... + +L'explosion de sa douleur était si déchirante que l'insoucieuse +vicomtesse se sentit le coeur serré. + +--Je vous assure, monsieur, répondit-elle, que vous vous exagérez la +gravité de la situation. Il n'y a nul danger, au moins pour le moment. +Les médecins disent que c'est une sorte de catalepsie... Il paraît +qu'on a fréquemment observé des accidents pareils chez des personnes +nerveuses, sous le coup de quelque catastrophe inattendue, après un +grand chagrin... + +--Mais quel chagrin? insista André. + +Mme de Bois-d'Ardon ne répondit pas. Elle s'était retournée vers M. +de Breulh et ses regards brillants de la curiosité la plus vive +suppliaient. + +Comment ce jeune homme qui semblait un ouvrier se trouvait-il là? D'où +venait cet intérêt extraordinaire qu'il portait à Sabine? + +--Mon Dieu!... répondit-elle enfin, personne ne m'a dit que la maladie +de Sabine fût causée par la rupture de son mariage, mais je l'ai +supposé... + +--Non, interrompit M. de Breulh, ce ne peut être cela. + +--Cependant... + +--J'en suis sûr, et mes sérieuses alarmes viennent de cette certitude. +Que s'est-il passé? Vous ne vous êtes donc pas informée, Clotilde, on ne +vous a donc rien dit? + +L'assurance extraordinaire de M. de Breulh, un regard d'intelligence +surpris entre André et lui, commençaient à éclairer la vicomtesse. + +--Vous pensez bien que j'ai interrogé, répondit-elle. D'abord, moi, je +déteste les cachotteries. Mais les réponses ont été très vagues. Si +Sabine ressemble à une morte, Octave et sa femme, près du lit de leur +fille, ont l'air de deux spectres. Ils l'auraient tuée de leurs mains +qu'ils ne seraient pas dans un plus affreux état. Ils se regardent avec +des yeux si effrayants qu'ils m'ont fait peur. Maintenant, après vos +affirmations, je jurerais qu'on ne m'a pas tout avoué, car, +voyez-vous... + +M. de Breulh ne prit point la peine de dissimuler un geste d'impatience. + +--Enfin! interrompit-il, qu'a-t-on répondu à vos questions? + +--Le voici exactement: D'abord, toute la matinée, Sabine a paru si +extraordinairement agitée que sa mère lui a demandé si elle n'était pas +souffrante. + +--Nous le savons; nous savons aussi pourquoi elle était ainsi. + +--Ah! fit la vicomtesse stupéfaite, alors je passe. Dans l'après-midi, +vous êtes resté une demi-heure environ avec Sabine. Où est-elle allée en +vous quittant? On l'ignore. Il est prouvé seulement qu'aucune lettre ne +lui a été remise, qu'elle n'est pas sortie de l'hôtel... Toujours est-il +qu'une heure plus tard elle est remontée à sa chambre, où se trouvait +une fille qui la sert et qui lui est extrêmement attachée, Modeste. +Sabine avait la figure absolument décomposée et balbutiait des mots +inintelligibles. Voyant qu'elle chancelait, Modeste accourut à elle. +Trop tard. Sabine est tombée à terre en poussant un cri déchirant. On +l'a relevée et couchée, et depuis elle est dans l'état que je vous ai +dit, elle n'a pas repris connaissance, elle n'a ni prononcé une parole +ni fait un mouvement. + +On eût dit la vie d'André suspendue aux lèvres de Mme de +Bois-d'Ardon. Pour lui, ce n'était pas un récit. Grâce à ce phénomène +magique de l'imagination, qui supprime le temps et l'espace, il +assistait aux scènes décrites, il voyait Sabine à terre, il la voyait +sur son lit immobile et glacée. + +Plus maître de soi, n'ayant pas la passion qui exaltait André jusqu'au +délire, M. de Breulh écoutait moins la jeune femme qu'il ne s'efforçait +de pénétrer sa pensée intime. + +--Et c'est là tout? demanda-t-il d'un ton singulier. + +--Mais oui, répondit la vicomtesse, c'est tout. + +--Le jureriez-vous? + +La jeune femme tressaillit, et son hésitation fut visible. + +--Comme vous me dites cela? fit-elle avec un sourire forcé; comme vous +me regardez!... Savez-vous que vous feriez un excellent juge +d'instruction. + +--Peut-être, dit M. de Breulh, peut-être... + +Il s'interrompit. Mille soupçons vagues, et qu'il lui eût été difficile +de formuler, assiégeaient son esprit. + +Il avait, lui, l'expérience de la vie, il savait, pour l'avoir appris à +ses dépens, qu'il faut surtout se défier de ces apparences trompeuses +que les imbéciles appellent l'évidence des faits. + +Cependant, au moment de prendre un parti fort grave, il hésitait, il en +calculait les conséquences, et, pour cacher ses irrésolutions, il se mit +à arpenter son cabinet d'un pas saccadé. + +Après une minute du silence le plus gênant, il s'arrêta brusquement +devant la vicomtesse qui s'était assise au coin du feu. + +--Ma chère Clotilde, commença-t-il d'un ton solennel, je ne vous +apprendrai rien en vous disant que vous avez été souvent calomniée. + +--Bast!... je laisse dire... + +--Mais je vous déclare que je vous juge bien autrement que le monde. +Vous êtes l'imprudence même; votre présence chez moi, à cette heure, en +est une preuve; vous êtes mondaine, frivole, étourdie, un peu... +folle... Mais vous êtes aussi, je le sais, une brave et digne femme, et +vous avez bon coeur. + +La vicomtesse, dont la timidité n'est pas le défaut, paraissait +absolument déconcertée. + +--Ah ça!... balbutia-t-elle, où voulez-vous en venir? + +--A ceci, ma chère Clotilde, qu'on peut, n'est-ce pas, sans courir le +moindre risque, vous confier un secret d'où dépendent l'honneur et +peut-être la vie de plusieurs personnes? + +Beaucoup plus émue encore qu'elle ne le semblait, Mme de Bois-d'Ardon +se leva. + +--Je vous remercie, Gontran, répondit-elle simplement, vous m'avez bien +jugée. + +Mais André, qui comprenait enfin les intentions de M. de Breulh, +s'avança tout à coup: + +--Avez-vous bien le droit de parler, monsieur, demanda-t-il. + +M. de Breulh lui prit la main qu'il garda un moment entre les siennes. + +--Mon ami André, répondit-il, mon honneur, en cette circonstance, est +aussi bien en cause que le vôtre. Manqueriez-vous de confiance? + +Puis, se retournant vers Mme de Bois-d'Ardon: + +--Dites-nous le reste... fit-il. Je parlerai après. + +--Oh?... le reste, commença la jeune femme, est bien peu de chose, et +c'est de Modeste que je le tiens. Vous étiez à peine sorti de l'hôtel de +Mussidan, que M. de Clinchan est arrivé.. + +--Clinchan!... un vieux maniaque, n'est-ce pas, qui est l'ami intime du +comte? + +--Précisément. Ils ont eu ensemble une... comment dire? une altercation +si terrible, qu'à la fin M. de Clinchan s'est trouvé mal, qu'il a fallu +l'inonder d'eau de mélisse, et qu'à grand'peine il a pu regagner sa +voiture au bras d'un domestique. + +--Ah!... c'est déjà un indice, cela. + +--Attendez... Le Clinchan parti, Octave et sa femme ont eu une +discussion de la dernière violence. Vous connaissez mon cher cousin. Les +éclats de sa voix faisaient trembler la maison. C'est pendant cette +scène que Sabine est arrivée mourante dans sa chambre. Modeste croit +qu'elle aura entendu quelque chose. + +Il n'était pas un mot de ce récit qui ne fortifiât un des soupçons de M. +de Breulh. + +--Vous voyez bien, ma chère Clotilde, s'écria-t-il, qu'il y a quelque +chose, et vous direz comme moi quand vous saurez tout. + +Et aussitôt, brièvement, clairement, sans omettre un détail important, +il raconta l'histoire de André et de Sabine, et la sienne aussi. + +Pendant que parlait M. de Breulh, Mme de Bois-d'Ardon frissonnait un +peu de peur, un peu de plaisir. Elle allait donc pouvoir satisfaire, en +tout bien tout honneur, cette passion d'anxiété qui tourmente les femmes +inoccupées et qui souvent est la cause de leurs pires folies. + +Lorsque M. de Breulh eut fini, la vicomtesse lui tendit la main. + +--Pardonnez-moi mes injustes reproches, mon bon Gontran, dit-elle. +Maintenant je suis de votre avis. Oui, il y a quelque chose. + +--Et quelque chose qui doit être pour notre ami André un obstacle de +plus. + +--Oh!... demanda le jeune peintre, pourquoi cela? + +--Je ne sais rien. Ce n'est qu'un pressentiment, je n'ai pas de preuves, +et pourtant je ne doute pas. Or, notez bien ceci, ajouta-t-il d'un ton +menaçant, j'ai pu, sur les prières d'une jeune fille sublime, me retirer +devant vous... je ne veux pas avoir ouvert le champ aux prétentions d'un +autre. Mlle de Mussidan ne pouvant être ma femme... il faut qu'elle +soit la vôtre. + +--Oui, murmura la vicomtesse; mais comment deviner ce qui s'est passé? + +--Nous le découvrirons, ma chère Clotilde... si vous êtes pour nous, si +vous consentez à nous aider. + +Il n'est pas de femme, jeune ou vieille, que n'enchante la perspective +d'avoir à s'occuper d'un mariage. + +Mme de Bois-d'Ardon fut ravie à la seule idée d'avoir à servir une +passion si noble et si pure, et dont les commencements étaient si +romanesques. + +Loin de la décourager, les obstacles qu'elle découvrait irritaient sa +vaillance. Ne lui fourniraient-ils pas l'occasion de prouver une fois de +plus la supériorité de la pénétration et de la diplomatie féminines? Il +lui faudrait lutter, se cacher, négocier, s'entourer de précautions et +de mystères... Quelle joie! + +--Je suis absolument à votre disposition, mon cher Gontran, dit-elle. +Avez-vous un projet? + +Non, M. de Breulh n'avait pas de projet, mais il cherchait. + +--Avec Mlle de Mussidan, commença-t-il, on aurait tort de ne pas agir +franchement. Adressons-nous à elle directement. Notre ami André va lui +écrire pour lui demander une explication, et si demain elle va mieux, +comme il faut l'espérer, vous lui remettrez la lettre. + +La proposition était... vive, la commission étrange; mais c'est, certes, +ce dont se préoccupa le moins la vicomtesse. + +--Mauvais moyen! fit-elle d'un petit air capable qui lui seyait à +merveille, très mauvais moyen! + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûre. Au surplus, M. André nous écoute; qu'il juge. + +André écoutait en effet. Il avait pu paraître brisé par la violence de +ses sensations, mais il n'était pas de ceux qui abdiquent leur libre +arbitre, et qui, aux moments décisifs, s'abandonnent aux inspirations +d'autrui. + +Interpellé par Mme de Bois-d'Ardon, il s'avança. + +--Je pense, répondit-il, que madame a raison. Apprendre brusquement à +Mlle de Mussidan que nous avons disposé d'un secret qui est le sien +plus que le nôtre, serait une imprudence. + +La vicomtesse approuva du geste. + +[Illustration:--Attention, voici Modeste.] + +--Il est un expédient plus simple et plus sûr, continua le peintre. Si +demain matin, madame la vicomtesse veut bien prier Modeste de se trouver +au coin du la rue et de l'avenue de Matignon, elle m'y trouvera, j'y +serai, et j'aurai par elle les renseignements les plus précis. + +--A la bonne heure!... déclara Mme de Bois-d'Ardon, voilà qui est +sage!... Demain, monsieur André, de bon matin, je serai chez Octave et +vos intentions seront fidèlement remplies... + +Elle s'arrêta court et laissa échapper un petit cri de jolie femme +effrayée. Son regard venait de tomber sur la pendule qui marquait minuit +moins vingt minutes. + +--Ah!... Seigneur!... s'écria-t-elle, en se dressant brusquement, et moi +qui vais à l'ambassade d'Autriche et qui ne suis pas habillée!... + +Aussitôt, d'un geste coquet, elle ramena son grand cachemire sur ses +épaules et s'élança dehors en criant: + +--A demain, Gontran, je m'arrêterai chez vous en allant au Bois. + +Ce fut si prestement fait, que M. de Breulh n'eut le temps ni de sonner +pour qu'on l'éclairât, ni de la reconduire. Il sortit, elle était déjà +loin. + +Plus tranquille désormais, André et M. de Breulh restèrent longtemps +encore à causer au coin du feu, expansifs comme des gens qui, ayant +souffert ensemble, poursuivent un but commun. + +Au matin, ils ne se connaissaient pas. Lorsqu'ils se séparèrent, ils +étaient comme deux vieux amis dont l'affection, basée sur une estime +inébranlable, ne compte plus les services reçus ou rendus. + +M. de Breulh avait offert à André de le faire conduire en voiture, mais +le jeune peintre refusa, demandant seulement une coiffure et un paletot, +qu'il passa sur sa blouse blanche. + +--Demain, murmura-t-il en se retirant, demain Modeste me donnera des +détails... Pourvu toutefois que cette femme si excellente et si légère +ne m'oublie pas. + +Mais Mme de Bois-d'Ardon--ainsi qu'elle se plaît à l'affirmer--sait +être sérieuse à l'occasion. En rentrant du bal, elle ne se coucha pas, +afin d'être avant dix heures chez M. de Mussidan. + +Aussi, lorsqu'à midi André arriva au rendez-vous, il aperçut Modeste qui +déjà l'attendait. + +La brave fille avait une mine de déterrée. Ses joues blêmes, ses yeux +rougis disaient qu'elle avait ressenti le contre-coup de toutes les +douleurs de son adorée maîtresse. + +Sabine n'avait pas repris connaissance. Le médecin de la maison ne +paraissait pas inquiet, mais il demandait une consultation. + +Voilà ce que tout d'abord Modeste apprit à André. Mais à ses pressantes +questions, elle ne put rien répondre; elle avait bien réellement dit à +la vicomtesse tout ce qu'elle savait. + +Cependant la conversation entre eux fut longue, et en se quittant ils +convinrent de se rencontrer matin et soir à la même place. + +Pendant deux jours encore, la situation de Sabine resta la même. André +menait une existence affreuse. Il passait sa vie à courir de chez lui +rue de Matignon, et de là chez M. de Breulh, où il rencontrait souvent +Mme de Bois-d'Ardon. + +Enfin le troisième jour, au matin, il trouva Modeste plus désolée. + +La catalepsie avait cessé, mais maintenait Sabine se débattait contre +les convulsions d'une fièvre nerveuse. + +La fidèle femme de chambre et André étaient si bien isolés par leur +douleur, qu'ils ne virent pas passer près d'eux un des domestiques de +l'hôtel de Mussidan, le beau Florestan, qui allait jeter à la poste une +lettre à l'adresse de B. Mascarot. + +--Écoutez, Modeste, interrompit André d'une voix à peine distincte; elle +est en danger, en grand danger, n'est-ce pas? + +--Le médecin a dit qu'une crise pareille ne peut se prolonger. Avant la +fin de la journée, on saura: Revenez à cinq heures. + +André s'éloigna de ce pas rapide, particulier aux infortunés qui ont +perdu la raison. Il délirait quand il arriva chez M. de Breulh. L'idée +que Sabine se mourait peut-être, et qu'il ne pouvait recueillir le +dernier soupir de cette âme qui avait été toute à lui, le transportait +jusqu'à la fureur. + +Il perdait si bien la tête, que le moment venu d'aller chercher des +nouvelles qui semblaient devoir être fatales, M. de Breulh insista pour +l'accompagner. + +Comme ils quittaient la contre-allée de l'avenue, ils virent une femme, +Modeste, qui accourait vers eux. + +--Elle dort, cria-t-elle, le médecin dit qu'elle est sauvée. + +André chancelait, et M. de Breulh fut obligé de le soutenir jusqu'à un +banc, sur lequel il tomba mourant... + +Ils ne se doutaient pas qu'ils étaient observés. + +A vingt pas du banc, deux hommes, B. Mascarot et le beau Florestan, +épiaient tous leurs mouvements. + +Tiré de sa trompeuse sécurité par le billet trop laconique de Florestan, +l'honorable placeur, en sortant de chez lui, s'était emparé sans façon +du coupé du docteur Hortebize. + +Le cheval, un trotteur de premier ordre, n'avait pas mis un quart +d'heure à franchir la distance assez considérable qui sépare la rue +Montorgueil du faubourg Saint-Honoré. + +Cependant l'anxiété de B. Mascarot était si pressante, que dix fois le +long de la route, et bien que la voiture brûlât le pavé, il se pencha +hors de la portière, pour crier au cocher: + +--Nous ne marchons pas. + +C'est devant l'établissement du père Canon, ce protecteur éclairé du cor +de chasse, que le placeur se fit arrêter. + +Fait surprenant! C'était l'heure de l'absinthe, et cependant Florestan +n'était pas chez le marchand de vin. + +--Il va venir, répondit-on. + +Mais B. Mascarot, incapable de supporter une plus longue incertitude, +l'envoya chercher à l'hôtel de Mussidan, et il accourut. + +Lorsque le beau domestique l'eut informé de la crise heureuse qui était +survenue, et qui, très probablement, assurait le salut de Sabine, alors +seulement le placeur respira. + +Depuis un moment il se demandait si le patient et fragile édifice de +vingt années d'intrigues n'était pas brisé en mille pièces. + +Par exemple, il fronça le sourcil lorsque Florestan le mit au fait des +entrevues quotidiennes de Modeste et de ce jeune homme, qu'il appelait +l'amoureux de Mademoiselle. + +--Ah! murmura-t-il, que ne puis-je assister, fût-ce de loin, à ces +rendez-vous! + +--Mais il me semble que rien n'est plus facile, répondit Florestan. + +Et tirant de son gousset une ravissante petite montre d'or qui devait +être un présent de l'amour, il ajouta: + +--C'est à cette heure-ci, à peu près, que nos gens se retrouvent, +toujours au même endroit, par conséquent, papa, si le coeur vous en +dit... + +--Oui, sortons. + +Ils sortirent aussitôt, et craignant d'être aperçus ensemble, pour plus +de sûreté, c'est par la rue du Cirque qu'ils gagnèrent les +Champs-Élysées. + +Pour eux, l'endroit était favorable. Non loin du trottoir de l'avenue de +Matignon, du côté du Cirque de l'Impératrice, s'élevait une +demi-douzaine de ces petites boutiques en planches, où, l'été, de +vieilles femmes vendent des jouets et des gâteaux poussiéreux. + +--Nous serons divinement derrière une de ces barraques, proposa +Florestan. + +La nuit tombait. Déjà des allumeurs de réverbères avec leur petite +lanterne au bout d'une longue perche passaient en courant pour aller +commencer leur besogne en haut de l'avenue. Cependant, on distinguait +encore très nettement les objets et les personnes. + +Il y avait environ cinq minutes que l'honorable placeur était à l'affût, +lorsque son digne compagnon le poussa vivement du coude: + +--Attention!... disait-il, voici Modeste... pourvu qu'elle ne s'avise +pas de venir de notre côté!... Non... elle prend sa course... Tiens!... +l'amoureux est avec un de ses amis, ce soir. Allons, bon, on dirait +qu'il se trouve mal!... Heureusement l'autre le soutient. Voyez-vous, +papa?... + +B. Mascarot ne voyait que trop. Cette scène, qui trahissait la plus +ardente passion, lui causait un vif déplaisir. + +S'attaquer au bonheur d'un homme qui aime véritablement et se sait aimé +est toujours périlleux. + +--Ainsi, demanda le placeur, c'est bien ce grand brun qui se pâme comme +une carpe sur ce banc qui est l'adorateur de la demoiselle?... + +--Vous l'avez dit. + +--Décidément, murmura B. Mascarot, il faut savoir au juste qui est ce +gaillard-là! + +Florestan prit son air le plus diplomatique, et ricana d'un petit ton +friand: + +--Eh! eh!... + +--Tu le connais? interrogea vivement le placeur. + +--Allons, papa Mascarot, répondit le beau domestique, ne vous emportez +pas, on va tout vous dire sans vous faire languir. Vous êtes un bon +enfant, vous!... Donc, avant-hier, je fumais ma pipe devant la grille de +l'hôtel, quand je vois passer notre jeune coq. Dame! il avait la crête +basse! Mais je comprends ça. Si ma connaissance tombait malade, je +serais tout chose... + +Bref, n'ayant rien à faire, je me dis: «Toi, je saurai qui tu es.» Et +là-dessus, je me mets à le suivre, les mains dans mes poches. Il marche, +il marche... moi aussi, naturellement. Enfin, il entre dans une maison. +Bon! J'entre derrière lui une minute après. Je vais droit à la portière, +et lui montrant ma blague que j'avais tirée de ma poche, je lui dis: +«Voici ce que vient de perdre le jeune homme qui monte, le +connaissez-vous?»--Certainement, répond-elle, c'est l'artiste du +quatrième, M. André!... + +--Mais cela se passait rue de La Tour-d'Auvergne, nº..., interrompit B. +Mascarot. + +--Juste!... répondit le beau domestique abasourdi. Ah!... vous me faites +poser, vous êtes mieux informé que moi. + +Non, l'honorable placeur ne faisait pas poser Florestan. + +Lui-même, il était confondu de l'étrange insistance du hasard à pousser +ce jeune homme à travers ses combinaisons. + +Le lendemain du jour où la cuisinière de Rose--devenue de par le jeune +Gaston de Gandelu la vicomtesse Zora--lui avait parlé d'un artiste +connaissant le passé de Rose et de Paul Violaine, et pouvant le +raconter, il s'était mis sur ses gardes. + +Tantaine était allé aux informations et était arrivé jusqu'à Mme +Poileveu, c'est-à-dire jusqu'à André. + +Aujourd'hui, cet amoureux de Mlle de Mussidan, si gênant pour le +présent, et qui pouvait devenir si menaçant, se trouvait être ce même +André. + +--Au moins, demanda B. Mascarot au beau domestique, as-tu redemandé ta +blague à la concierge? + +--Ma foi, non. J'avais dit que je venais de la trouver, je la lui ai +laissée. Je m'en moque; je n'y tenais pas. + +--Imprudent! s'écria le placeur, fou!... + +--Moi!... pourquoi? + +B. Mascarot hésita une minute et finit par répondre: + +--Pour rien!... + +La vérité, il ne pouvait la dire à Florestan. + +La vérité est qu'il était aussi mécontent que possible en songeant que +cette preuve d'investigations qu'il n'avait pas ordonnées resterait +entre les mains de la Poileveu. + +Il faut si peu de choses pour mettre un homme habile sur la voie de +l'intrigue la plus compliquée! + +N'a-t-il pas suffi à Canler d'un chiffon de papier qui avait enveloppé +une chandelle pour remonter jusqu'à la bande de la rue Saint-Denis? + +C'est une pincée de cendre de cigare trouvée sur le marbre d'une +cheminée qui a livré Corvinsi à M. Lecoq. + +--Voilà, murmura-t-il, si bas que Florestan ne put l'entendre, de ces +inepties qui ne se réparent pas... + +Mais il s'arrêta pour concentrer sur André toute son attention. Le jeune +peintre était revenu à lui, il s'était redressé et il causait avec une +animation singulière. Il devait dire des choses très fortes, car Modeste +en paraissait effrayée et levait les bras au ciel. + +--Ah çà! maintenant, reprit B. Mascarot, qui est l'autre, qui a un peu +l'air d'un Anglais? + +--Quoi! vous ne connaissez pas M. de Breulh-Faverlay. + +--De Breulh!... Celui qui... + +--Celui qui devait épouser Mademoiselle... précisément. + +L'honorable placeur était de ces redoutables aventuriers que rien +déconcerte ni n'étonne, toujours prêts à tout, qu'un coup de poignard +dans le dos fait à peine retourner; cependant, il ne fut pas maître d'un +mouvement de terreur, et laissa échapper un effroyable juron. + +--Tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, Breulh et André sont donc amis?... + +--Ah!... pour ça, vous n'en savez rien ni moi non plus, papa, vous êtes +trop curieux! + +Il fallait que B. Mascarot fût hors de son sang-froid pour demander +cela. Tout dans l'attitude de ces deux hommes décelait une grande +intimité. + +Modeste venait de les quitter, et ils s'éloignaient dans la direction de +l'avenue de l'Impératrice, se tenant familièrement par le bras. + +--Je vois, reprit le placeur, que M. de Breulh se console d'avoir été +congédié. + +--Congédié!... lui!... Je ne vous ai donc pas dit?... Mais, au fait, +non. Eh bien! c'est M. de Breulh qui a écrit pour retirer sa demande. + +--Cette fois, B. Mascarot eut la force de garder le secret du coup +terrible qui lui était porté. C'est même d'un air riant, qu'après +quelques questions encore il se sépara de Florestan. + +Mais il était affreusement bouleversé. Après avoir cru sa partie gagnée, +il la voyait, non perdue, mais compromise. + +--Quoi!... grondait-il, les poings crispés par la colère, lorsque je +touche au but, la sotte passion d'un enfant m'arrêterait!... Non, cela +ne sera pas!... Il faut que j'arrive. Je le trouve en travers de mon +chemin... Tant pis pour lui! + + + + +XXI + + +Il y a longtemps que le digne docteur Hortebize a renoncé à discuter les +volontés de B. Mascarot. + +Baptistin ordonne, il obéit.--Cela lui donne bien moins de peine. + +L'honorable placeur lui avait recommandé de ne pas perdre Paul de vue; +il ne l'avait pas abandonné une minute. + +Successivement, il l'avait conduit chez M. Martin-Rigal, où ils avaient +dîné, bien que le banquier fût absent, puis à son cercle, puis chez lui, +où il avait fini par lui faire accepter un lit. + +Ayant veillé fort avant dans la nuit, M. Hortebize et son disciple +s'étaient levés tard. + +Cependant, vers onze heures, ils avaient terminé leur toilette et +s'apprêtaient à faire honneur à un excellent déjeuner, quand le +domestique annonça M. Tantaine. + +Sur ses talons, le bonhomme parut dans la salle à manger, l'échine +ployée en arc, toujours souriant et débonnaire. + +A la vue de ce protecteur fatal, Paul sentit tout son sang bouillonner +dans ses veines. + +Brusquement il se dressa rouge comme le feu, l'oeil flamboyant de +colère, si menaçant qu'on eût dit qu'il allait se jeter sur le vieux +clerc d'huissier. + +--Enfin, je vous retrouve, monsieur!... s'écria-t-il, nous avons un +compte à régler!... + +Le bon père Tantaine semblait tomber des nues. + +--Un compte!... demanda-t-il. + +--Oui, monsieur, oui!... Nierez-vous que c'est grâce à vos manoeuvres +perfides que j'ai été accusé de vol par Mme Loupias? + +--Et après? + +--N'est-ce pas vous qui êtes venu à moi? + +L'ancien clerc d'huissier haussa les épaules. + +--Je supposais, répondit-il d'un ton de miel, que M. Baptistin vous +avait tout expliqué; je croyais que vous vouliez épouser Mlle +Flavie... On m'avait dit que vous étiez un jeune homme rempli +d'intelligence et de pénétration!... + +Le docteur ne se gênait pas pour rire. Paul comprit qu'en effet, sa +tardive indignation était bien ridicule, il baissa la tête et se rassit, +humilié et confus. + +--Si je vous dérange, monsieur le docteur, reprit le père Tantaine, +c'est que je vous suis dépêché par le patron. + +--Il y a du nouveau? + +--Oui et non. D'abord Mlle de Mussidan est hors de danger. Son état +hier soir était plus rassurant; ce matin, elle va tout à fait mieux. M. +de Croisenois peut poser sa candidature. Il a bien surgi un obstacle de +ce côté, mais on le supprimera. + +Le docteur avala une gorgée de son excellent bordeaux, fit claquer ses +lèvres, et dit: + +--En ce cas... au mariage de ce cher marquis et de Mlle Sabine. + +--_Amen_, répondit le doux Tantaine. Autre chose: M. Paul est prié de ne +pas quitter M. Hortebize. Il enverra prendre ses effets à l'hôtel où il +loge et s'installera ici... + +Le docteur eut une grimace si significative, que Tantaine s'empressa +d'ajouter: + +--Oh!... provisoirement. J'ai mission de louer et de meubler pour +monsieur un petit appartement. Il ne peut rester en garni, c'est trop +compromettant. + +Paul ne dissimula pas la satisfaction que lui causait ce nouvel +arrangement. Être dans ses meubles est le commencement de la fortune. + +[Illustration: Le professeur saisit la cravache posée sur la chaise...] + +--Eh bien! mon brave Tantaine, s'écria gaîment le docteur, maintenant +que vos commissions sont faites, asseyez-vous et déjeunez... + +Mais le vieux clerc secoua négativement la tête. + +--Bien des merci de l'honneur! dit-il, mais j'ai déjeuné. D'ailleurs, +pas une seconde à perdre. L'affaire du duc de Champdoce presse +terriblement, et il faut, avant d'ouvrir le feu, que je vois ce gredin +de Perpignan. Je vais chez lui de ce pas. + +A un signe qu'il fit, et que Paul n'aperçut pas, Hortebize se leva et +accompagna le bonhomme jusque dans l'antichambre. Arrivés là: + +--Ne lâche toujours pas le petit, fit à demi-voix le père Tantaine, je +t'en débarrasserai demain... Et, tu sais, chauffe-le, prépare-le... + +--Fie-toi à moi, répondit le docteur. + +Et revenant se mettre à table, il cria: + +--Mes hommages à ce cher Perpignan!... + +Ce cher Perpignan, qui avait préoccupé B. Mascarot, et chez lequel se +rendait le père Tantaine, est fort connu à Paris. D'aucuns disent: trop +connu. + +De par son extrait de naissance, il s'appelle Isidore Crocheteau, mais +il a adopté et conservé le nom de sa ville natale. + +Vers 1845, Perpignan, qui, à cette heure frise la cinquantaine, eut des +malheurs. + +Chef des cuisines d'un restaurant à 32 sous, du Palais-Royal, il fut +pris en flagrant délit de tripotages avec des fournisseurs, traduit en +police correctionnelle et condamné à trois ans. + +Mais à quelque chose malheur est bon. + +C'est pendant ces trois années de prison qu'il conçut le plan de sa +grande affaire qui devait, pensait-il, l'enrichir sans dangers. + +Huit jours après sa libération, il faisait imprimer et lançait son +prospectus, dont voici l'exacte copie: + + + I.-C. PERPIGNAN + --- + Informations et Recherches + Surveillances privées + --- + DISCRÉTION + --- + «MONSIEUR, + + «Il n'est personne qui, en sa vie, n'ait ressenti le besoin d'un + agent habile et discret à qui confier certaines investigations, + délicates de leur nature et mystérieuses. + + «Les créanciers dont les débiteurs se cachent, les pères que + préoccupe la conduite d'un fils prodigue, les familles désireuses + de connaître les habitudes d'un de leurs membres, tous ceux, en un + mot, qui voudraient faire exercer des investigations morales ou des + recherches judiciaires, peuvent s'adresser en toute sécurité à M. + Perpignan, dont l'habileté comme observateur est reconnue, et dont + l'honorabilité est au-dessus du soupçon. + + «On traite à forfait.» + +Par cette circulaire impudente, Perpignan annonçait la création d'une de +ces honteuses boutiques de police privée, qui n'ont jamais servi que les +passions malpropres. + +Il lui fallait une spécialité, il en eut une. Il fut la providence des +maris jaloux. + +L'idée de l'ancien cuisinier lui réussit si merveilleusement qu'après un +an d'exercice il employait jusqu'à huit de ces odieux espions que, rue +de Jérusalem, on nomme des _fileurs_. + +Il est vrai qu'abusant du succès, il jouait un double jeu. + +N'ayant même pas la probité de l'infamie, il flouait indignement ses +pratiques, et sans scrupule vendait deux fois sa marchandise. + +Régulièrement, quand il était chargé de suivre, de «filer» une femme +soupçonnée, il allait trouver cette femme et lui tenait ce langage: + +--On me promet tant si je découvre et si je dis la vérité; que +m'offrez-vous pour ne livrer que des renseignements que vous me +dicterez? + +C'est sur ce terrain de l'espionnage qu'à deux ou trois reprises les +«hommes» de Perpignan s'étaient heurtés aux agents du placeur. + +S'il n'y eut pas conflit, c'est qu'ils se firent peur mutuellement, et +que par un accord tacite ils évitèrent d'exploiter les mêmes parages de +cette grande forêt de Bondy qui s'appelle Paris. + +Mais tandis que l'ex-chef mal servi par d'horribles drôles n'avait +jamais réussi à pénétrer le mystère de l'agence de placement, B. +Mascarot, admirablement secondé par ses volontaires, n'ignorait rien des +affaires du directeur du bureau des renseignements. + +B. Mascarot, par exemple, avait tout de suite vu que les revenus de +l'espionnage privé ne pouvaient suffire aux dépenses de Perpignan. + +Car Perpignan mène grandement et largement la vie. Si son établissement +n'est guère dispendieux, il paye en ville le loyer d'un ménage qui doit +lui revenir furieusement cher, et il a une voiture au mois. + +Il prétend de plus avoir des «goûts d'artiste». Ces goûts, pour lui, +consistent à porter des gilets mirifiques et à se couvrir de bijouterie. +Il avoue son faible pour la bonne chère, ne saurait dîner sans vins +fins, et fait volontiers un doigt de cour à la dame de pique. + +Enfin, il aime à se produire, s'exhiber, s'étaler. On le rencontre aux +courses et au bois: il fréquente les grands restaurants et recherche les +premières représentations. + +Où prend-il de l'argent? s'était dit B. Mascarot. + +Et le digne placeur avait cherché et il avait trouvé. + +--C'est par là que nous le tenons, pensait le bon Tantaine, et c'est en +vérité fort heureux pour nous. Perpignan est un dangereux coquin, sans +foi ni loi, trop taré pour rien craindre, mais les perspectives d'un +voyage de santé à Cayenne le tiendront toujours en respect. Au pis +aller, si Catenac a eu la langue trop longue, on lui découpera une +petite part dans le gâteau. + +Le vieux clerc était arrivé à la porte de l'ancien cuisinier, porte +historiée de toutes sortes de plaques, il sonna. + +Une grosse femme à l'air affreusement commun, vint lui ouvrir. + +--M. Perpignan? demanda le bon Tantaine. + +--Il est sorti. + +--A quelle heure reviendra-t-il? + +--Je ne sais s'il rentrera avant ce soir. + +--Je connais ça. Cependant, comme il faut que je lui parle aujourd'hui +même, je vous serai obligé de me dire où je puis le rencontrer. + +--Il ne m'a pas dit où il allait. Mais, si monsieur vient pour des +renseignements... + +Le bonhomme eut un de ces sourires qui donnait à sa face rougeaude +l'expression du plus pur idiotisme. + +--Ne serait-il pas à la fabrique? demanda-t-il. + +La grosse femme prévoyait si peu cette question, qu'elle tressaillit et +recula. + +--Comment! balbutia-t-elle, vous savez?... + +--Parbleu!... Ainsi, ne vous gênez pas avec moi. Est-il là-bas? + +--Je le crois. + +--Merci. Je l'y rejoins. + +Et saluant assez peu poliment, contre son habitude, l'affreuse mégère, +le bon Tantaine tourna les talons. + +--Voilà, grondait-il, un désagréable contre-temps, une course d'une +lieue!... merci!... D'un autre côté, cependant, pris à l'improviste au +milieu de ses honnêtes occupations, le gaillard, n'étant pas sur ses +gardes, sera plus bavard et plus coulant. Marchons donc. + +Il ne marchait pas, il courait avec une agilité qu'on n'eût jamais +attendue de ses maigres jambes. + +C'est avec une vitesse double de celle d'un fiacre à l'heure, qu'après +avoir suivi la rue de Tournon et traversé diagonalement le Luxembourg, +il se lança dans la rue Gay-Lussac. + +Toujours du même train, il suivi la rue des Feuillantines, remonta +l'espace de cent pas, la rue Mouffetard, et enfin s'élança dans les +ruelles qui s'enlacent et se croisent entre la manufacture des Gobelins +et l'hôpital de Lourcine. + +C'est là un quartier étrange, inconnu, à peine soupçonné de la part des +Parisiens. + +On se croirait à mille lieues du boulevard Montmartre, quand on loge +ces rue--il faudrait dire ces chemins--inaccessibles aux voitures, où +s'élèvent de loin en loin des masures inhabitables et pourtant habitées, +bordées presque partout de murs qui tombent en ruines. + +Des hauteurs de la ruelle des Gobelins, le spectacle est saisissant. + +A ses pieds, on a une vallée au fond du laquelle coule, ou plutôt reste +stagnante, la Bièvre, noire et boueuse. De tous côtés, des usines, des +tanneries aux toits rouges avec leur énormes amas de tan, des séchoirs à +mottes ou des étendoirs de teinturiers, puis, de-ci et de-là, au milieu +de bouquets d'arbres, des taudis, des bouges, parfois une haute maison +d'aspect désolé. + +A gauche on a les bâtisses de la populeuse et travailleuse rue +Mouffetard. A droite, l'oeil suit les ombrages des boulevards +extérieurs. + +En face, de l'autre côté de la place d'Italie, un rideau de peupliers +qui indique le cours de la Bièvre ferme l'horizon. + +Si on se retourne, on domine Paris... + +Involontairement le père Tantaine s'arrêta et regarda. + +Une pensée s'agita en son cerveau qui amena sur ses lèvres un sourire +amer. + +Mais la seconde d'après il haussa les épaules et continua sa route. + +Il semblait un habitant du quartier, tant il allait sûrement par ces +chemins capricieusement tracés. + +Il se risqua dans ce casse-cou qui s'appelle la ruelle des Reculettes, +tourna la rue Croulebarbe et enfin arrivé rue Champ-de-l'Alouette, il +eut un soupir de satisfaction en murmurant: + +--C'est ici. + +Il était devant une maison à trois étages, très vaste, précédée d'une +cour qu'entourait une clôture de planches à demi-pourries. + +La maison était isolée, l'endroit sinistre. On devait se demander si ce +logis n'était pas abandonné et si le feu n'y avait pas passé, dévorant +jusqu'aux châssis des fenêtres. + +Le vieux clerc, après une minute de délibération, traversa la cour où +broutait une chèvre attachée à un piquet, et entra bravement dans la +maison. + +L'intérieur répondait au dehors. + +Deux pièces seulement composaient le rez-de-chaussée. + +Dans l'une on avait étendu de la paille à terre, en assez grande +quantité, et sur cette paille se trouvaient des lambeaux d'étoffes +grossières et des débris de couvertures. + +L'autre pièce était transformée en cuisine, et on y avait dressé une +table, c'est-à-dire qu'on avait ajusté de longues planches sur deux +tréteaux. + +Devant la cheminée de cette cuisine, une affreuse mégère au teint +enflammé par l'alcool, à l'oeil pétillant de méchanceté, coiffée d'un +madras, repoussante, malpropre, surveillait, armée d'une spatule de +bois, l'ébullition d'un immense chaudron où cuisaient des choses +indescriptibles. + +Dans un renfoncement, près de la cheminée, sur une espèce de lit de fer, +maigrement garni d'un matelas varech, geignait et grelottait un petit +garçon d'une dizaine d'années. + +Sa figure, sur l'étoffe déchirée et ignoblement sale de l'oreiller, +ressortait plus blanche que la cire: ses petites mains étaient +effrayantes de maigreur, et la fièvre donnait à ses grands yeux noirs un +éclat de mauvais augure. + +Par moments, la souffrance lui arrachait un gémissement plus fort que +les autres, mais aussitôt la vieille femme se retournait et le menaçait +de sa spatule.--Te tairas-tu, méchant «môme?» disait-elle. + +--Ah! j'ai mal, geignait le malheureux avec un accent italien des plus +prononcés, j'ai bien mal!... + +--Il fallait travailler, mauvais fainéant, reprit la vieille. Si tu +avais rapporté de bonnes journées, on ne t'aurait pas battu; si on ne +t'avait pas battu, tu ne serais pas là!... + +--Ah!... J'ai mal, j'ai froid, je voudrais retourner au pays, revoir +maman!... + +Si émoussée que puisse et doive être la sensibilité d'un vieux clerc +d'huissier habitué à procéder au milieu des plus déchirantes explosions +de la misère et de la ruine, la scène était si affligeante, que le bon +Tantaine en fut remué. + +A plusieurs reprises, et en y mettant l'insistance de l'affectation, il +toussa pour annoncer sa présence. + +La mégère, à la fin, se retourna avec un grognement de dogue qui redoute +de se voir arracher un os. + +--Que voulez-vous? demanda-t-elle d'une voix dont des torrents de +mêlé-cassis avaient brisé les cordes. + +--Le bourgeois? + +--Pas arrivé. + +--Viendra-t-il? + +--Ah! voilà!... ça dépend. C'est bien son jour, mais il n'est pas exact. +Au surplus adressez-vous à M. Poluche. + +--Qui ça, Poluche? + +L'horrible vieille eut une grimace de dédain. Il lui parut prodigieux +que celui dont elle parlait ne fût pas plus connu que cela. + +--C'est le professeur, répondit-elle. + +--Ou est-il? + +--Eh!... là-haut, vieux serin!... dans le conservatoire. + +Et, se retournant vivement, car le chaudron débordait, à cause du +bouillon trop fort, elle ajouta: + +--Voilà assez de questions comme ça, n'est-ce pas? On n'est pas de la +police, pour vous répondre. Faites-moi le plaisir de me montrer vos +talons. + +Ce brusque congé ne sembla nullement offenser le vieux clerc d'huissier. + +Avant de monter, il examinait l'escalier dont la rampe avait été +arrachée et dont un assez bon nombre de marches manquaient. + +Il était si roide et si délabré, il paraissait si bien sur le point de +s'effondrer, qu'un acrobate, avant de s'y hasarder, eût demandé à +réfléchir. + +Mais le père Tantaine est brave. Il se risqua, non sans précautions, par +exemple, non sans avoir bien soin de se tenir le plus près possible du +mur. + +A mesure qu'il montait, des sons bizarres, qui l'avaient frappé dès la +cour, arrivaient plus distincts à son oreille, non formidables et +ronflants comme ceux de la cave à musique du père Canon, mais stridents, +perçants, grinçants, lamentables. + +On eût dit un concert de scies qu'on aiguise à la lime, accompagné de +piaulements de chats. + +Par instant, l'abominable cacophonie cessait brusquement. + +On entendait alors les éclats d'une voix grave qui jurait, puis un bruit +sec, puis des hurlements de douleur. + +Ce pitoyable charivari pouvait affecter l'ouïe du père Tantaine, mais il +ne le surprenait pas. + +Arrivé au premier étage, il se trouva en face d'une porte disloquée qui +pendait de travers à une seule charnière placée tout en haut. + +Il tira sur cette porte. Elle ouvrait sur ce que la mégère de la cuisine +appelait le conservatoire. + +C'était une salle immense, formée de la réunion de toutes les pièces qui +autrefois divisaient l'étage. + +Les cloisons avaient été brutalement abattues par des mains inhabiles, +et on en reconnaissait les vestiges tant au plafond qu'au ras de terre. + +Cinq fenêtres qui n'auraient pu à elles toutes fournir trois vitres +intactes, éclairaient le conservatoire. + +Était-il carrelé ou planchéié? on ne pouvait le deviner, tant étaient +épaisses les couches successives de boue, d'ordures et de poussière +tassées, foulées, piétinées sur le sol primitif. + +Les murs, blanchis à la chaux, effrayaient, tant ils étaient maculés de +taches ignobles, couverts d'inscriptions, d'essais informes et de +dessins obscènes. + +A l'odeur âcre des tanneries voisines se mêlaient des émanation +singulières, et le tout composait une puanteur infâme qui remuait +l'estomac jusqu'à la nausée. + +En fait de meubles... rien: une chaise boiteuse, et sur cette chaise, en +travers, une forte cravache de manège. + +Certes, depuis qu'il glisse à travers tous les bas-fonds de Paris, comme +une anguille dans sa bourbe, le père Tantaine a beaucoup vu et beaucoup +retenu. + +Cependant, il s'arrêta sur le seuil du conservatoire, muet, immobile, +presque heureux de n'être pas aperçu, pour un moment, tant ce qu'il +apercevait le stupéfiait. + +Tout autour de la pièce, adossés au mur, étaient rangés une vingtaine +d'enfants de sept à douze ans, affreusement déguenillés, repoussants +d'incurie et de malpropreté. + +Les haillons qui les couvraient n'avaient pas été ajustés à leur taille. +Ils grelottaient dans des paletots dont les pans tombaient jusqu'à terre +ou dans des pantalons dont la ceinture leur montait jusqu'au cou. De +linge point. + +Les uns étaient armés d'un violon, les autres s'accrochaient à une harpe +plus haute qu'eux. Le long du manche de tous les violons, Tantaine +remarqua des raies à la craie. + +Au milieu de la pièce se tenait debout un homme d'une trentaine +d'années, long et mince comme un cierge, remarquablement laid, avec son +visage glabre, son nez épaté et ses cheveux noirs et gras tombant sur +ses épaules. + +Sa redingote d'une couleur perdue, vert olive, pendait le long de son +maigre torse et de ses jambes dégingandées misérablement, comme une +voile après un mât quand il n'y a pas de vent. + +Tout comme les enfants, il était armé d'un violon qu'il ne tenait pas +sous le menton, mais qu'il s'appuyait au pli de la cuisse. + +Évidemment celui-là était Poluche, le professeur,--il donnait sa leçon. + +--Attention!... criait-il, chacun va répéter à son tour. A toi, Ascanio, +le refrain du _Château de la Marguerite_... et en mesure. + +Et il se mit à chanter et à jouer pendant que l'enfant désigné râclait +désespérément son instrument et répétait d'une voix éraillée et avec le +plus pur accent nasillard des campagnes piémontaises: + + Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'il est beau, + Le château de... + +--Scélérat!... interrompit Poluche, petit gredin!... Ne t'ai-je pas +répété mille fois qu'au mot «château» il faut placer la main gauche sur +le quatrième cran et tirer l'archet!... Recommençons. + +L'enfant recommença: + + Ah! mon Dieu!.., mon Dieu!... qu'il est... + +[Illustration: Perpignan est un petit homme apoplectique.] + +--Halte!... s'écria le professeur d'une voix terrible, halte!... Graine +de filou!... Le fais-tu donc exprès?... Tu vas reprendre, et si tu ne +répètes pas le refrain entier, sans une seule hésitation, gare à toi. +Allons... le doigt sur le premier cran, et en poussant: + + Ah mon Dieu!... + +Hélas! Ascanio s'était encore trompé. Il fallait pousser l'archet, il le +tira. + +Gravement le professeur saisit la cravache placée sur la chaise à sa +portée, et froidement, sans apparence de colère, il en cingla à cinq ou +six reprises les jambes du petit malheureux, qui se mit à pousser des +hurlements lamentables. + +--Cela t'apprendra, prononça Poluche, à faire attention une autre fois à +ce que je dis. Quand tu auras fini de brailler, nous recommencerons. Et +si ça va aussi mal, tu sais, pas de soupe ce soir. Te voilà prévenu. +Allons, au lieu de braire comme une âne, ouvre les yeux et les oreilles, +et regarde faire tes voisins. A toi, Giuseppe. + +Quoique plus jeune de deux ou trois ans que Ascanio, Giuseppe était bien +autrement fort sur le violon. + +Il répéta sans se tromper le refrain entier: + + Ah!... mon Dieu!... mon Dieu!... qu'il est beau! + Le château de la Margueri... i... ite... + +--Pas mal, approuvait Poluche, qui, lui aussi, s'escrimait de l'archet, +pas mal du tout!... Encore deux ou trois jours de bonne volonté, et tu +sortiras. Hein!... tu seras content de sortir? + +--Oh!... oui, monsieur!... répondit l'enfant d'un air ravi, je +rapporterai, moi aussi, des petits sous. + +Mais le consciencieux professeur ne gaspille pas en conversations vaines +le temps précieux des leçons. + +Il se retourna vers un autre de ses élèves en criant: + +--A Fabio!... et en mesure!... + +Fabio, un tout petit, petit garçon de sept ans au plus, à la mine futée, +à l'oeil noir et éveillé comme celui d'une souris, ne s'empressa pas +d'obéir. + +Il venait d'apercevoir le vieux clerc d'huissier debout sur le seuil du +Conservatoire, et il le montrait au professeur. + +--Moussiou!... oh!... un homme. + +Vivement Poluche se retourna et se trouva presque sur le père Tantaine, +qui, se voyant découvert, s'avançait. + +La brusque apparition d'un spectre se dressant à ses pieds n'eût pas +beaucoup plus effrayé le professeur. Il est comme cela des professions +où on n'est jamais tranquille, où on redoute particulièrement les +inconnus, les curieux, les indiscrets. + +--Que demandez-vous? fit-il d'une voix altérée; qui êtes-vous? que +voulez-vous? + +La frayeur de Poluche enchanta le père Tantaine. + +Elle était pour lui comme le gage du succès de sa démarche, en lui +indiquant sur quel ton il devrait le prendre avec Perpignan lorsqu'il +arriverait jusqu'à cet important personnage. + +Aussi se plut-il à prolonger les perplexités de la situation, et durant +une bonne minute il tint suspendu à son sourire guoguenard le pauvre +professeur, qui, de plus en plus, perdait contenance. + +A la fin, il eut pitié. + +--Rassurez-vous, monsieur, dit-il, je suis un ami intime du bourgeois, +et si j'ai pris la liberté de venir jusqu'ici, c'est que j'ai à +l'entretenir d'affaires très pressantes, relatives à son commerce. + +Poluche respira longuement et bruyamment, en homme allégé d'un pesant +fardeau. + +--Cela étant, monsieur, fit-il en offrant au bonhomme la chaise unique +du Conservatoire, daignez donc vous asseoir, le patron ne saurait tarder +à arriver. + +Mais le père Tantaine refusa poliment, protestant qu'il serait désolé de +gêner, affirmant qu'il attendrait fort bien debout, et qu'il se +retirerait plutôt que de troubler une leçon qui lui avait paru bien +intéressante. + +--Oh!... reprit vivement le professeur, la leçon touchait à sa fin. +Voici l'heure où la Butor donne la pâtée à mes coquins. + +Et, se retournant vers ses élèves dont pas un n'avait osé broncher. + +--Assez pour aujourd'hui, prononça-t-il, leste, sauvez-vous. + +Les gamins ne se le firent pas répéter deux fois. Ils poseront leurs +instruments à terre, et avec des cris d'écoliers entrant en récréation, +non sans bousculades, ils se précipitèrent dans l'escalier, au risque de +se rompre le cou. + +Peut-être espéraient-ils que leur maître, préoccupé de son visiteur, +oublierait certaines menaces faites pendant la leçon. + +Vain espoir!... Le sévère mais juste Poluche est doué d'une mémoire +impitoyable. + +Gravement il se dirigea vers le palier, et se penchant au-dessus de la +cage de l'escalier, il appela d'une voix formidable qui dominait le +bruit: + +--Holà!... mère Butor!... + +L'atroce vieille de la cuisine l'entendit. + +--Quoi, monsieur? demanda-t-elle d'en bas. + +--Vous ne donnerez pas de pâtée à Morel, répondit le professeur, et +Ravouillat n'aura qu'une demi-portion. + +Ces ordres importants donnés, il reparut avec cet air satisfait que +donne l'accomplissement d'un devoir. + +--Voilà mes comptes réglés, expliqua-t-il au père Tantaine. Ce ne sont +pas, remarquez-le, des étrangers que je punis. Nos Piémontais et nos +Calabrais vont toujours passablement. Mais ne me parlez pas de ces +Italiens des Batignolles ou de Montrouge que le bourgeois m'amène depuis +quelque temps. Il y trouve de l'économie, assure-t-il; moi, je périrai à +la peine. Ces petits scélérats sont pétris d'impudence et d'orgueil, +corrompus au point de me faire rougir, moi qui vous parle; leur tête est +plus dure que du fer, et enfin ils n'ont aucune vocation, ils ne sont +pas organisés, quoi!... + +Le vieux clerc d'huissier, sous ses lunettes, ouvrait des yeux énormes. + +Pour lui, ce qu'il voyait et entendait était absolument neuf, et comme +on apprend à tout âge et qu'il aime à s'instruire, il était tout +attention. + +--Vous faites un difficile métier, monsieur, prononça-t-il. Enseigner la +musique à de si jeunes enfants doit être pénible. + +Le professeur jeta au plafond un regard désespéré. + +--Plût à Dieu! s'écria-t-il, que j'enseignasse l'art sublime! Les +premiers principes, si arides, auraient des charmes pour mon coeur. +Mais non!... le patron ne le veut pas, il me l'a déclaré. S'il +découvrait ici grand comme la main de papier réglé, il me chasserait... + +--Cependant, tout à l'heure. + +--Je _serinais_, monsieur, répondit Poluche, humilié et navré, je +_serinais_... + +--Ah! + +--C'est comme cela. Vous n'êtes pas, j'imagine, sans avoir entendu +parler de ces vieilles femmes, propriétaires d'une serinette, qui, à +raison de vingt centimes le cachet, vont à domicile donner des leçons +aux serins? On les appelle des _serineuses_. + +Non: le père Tantaine ne connaissait pas cette industrie, il le confessa +en toute humilité. + +--Eh bien!... reprit le professeur avec un sourire amer, cette +profession est la mienne. Au lieu de _seriner_ des oiseaux je _serine_ +des moutards. Ce n'est pas de mon côté qu'est l'avantage. Triste tâche, +monsieur, pour un homme d'imagination. Il y a des jours où j'envie le +sort des gens qui se sont voués à l'éducation des perroquets. Ah! quelle +patience, quelle patience! + +Sur ce mot, le doux clerc d'huissier ne put s'empêcher de montrer du +bout du doigt l'énorme cravache déposée sur la chaise. + +--Et ceci! demanda-t-il. + +Poluche haussa les épaules. + +--Je voudrais, cher monsieur, répondit-il, vous voir à ma place. Le +bourgeois, n'est-ce pas, se procure un gamin et me l'amène, bien. +L'enfant est désolé, ahuri, tant pis! Je dois, en quinze jours, trois +semaines au plus, lui apprendre à râcler quelque chose. Il ne sait ni ce +qu'est un violon, ni ce qu'est un archet, peu importe! Il faut que +mécaniquement je lui mette dans les doigts les dix ou quinze positions +qu'exige l'air le plus simple. Naturellement le coquin me résiste, +alors, moi... j'insiste. Avez-vous jamais fait entrer un clou dans une +planche de chêne sans un marteau? Non, n'est-ce pas? Eh bien!... ma +cravache est le marteau avec lequel j'enfonce des airs dans la tête de +mes élèves. + +Et ne vous imaginez pas qu'ils ont peur des corrections. Ces petits +misérables se blasent sur les coups comme les enfants gâtés sur les +confitures. Après un mois d'exercice, il faut leur enlever la peau pour +leur arracher, non un cri,--dès que je lève la main, ils hurlent,--mais +une vraie larme. + +Par bonheur, j'ai d'autres moyens. Je prends mes gredins par l'estomac. +Je leur supprime, le quart, le tiers, la moitié de leur pâtée, la pâtée +entière, au besoin. Rien de tel que le jeûne pour développer +l'intelligence. + +Pour les récalcitrants, j'ai mieux encore. Je les prive du sommeil. +Voilà un traitement! Une séance de nuit avance plus un entêté que quatre +leçons de jour. + +Je tiens cette recette infaillible d'un écuyer du Cirque, lequel +l'employait pour dresser un cheval à jouer de l'orgue de Barbarie... + +Pendant ces longues explications, le bon Tantaine, à diverses reprises, +avait senti courir le long de son échine comme un petit frisson taquin. + +Certes, ses préjugés ne l'importunaient guère, mais ce système +d'éducation musicale lui paraissait vraiment exagéré. + +--Si seulement, reprit le professeur, je pouvais disposer de +l'instrument de popularité que j'ai entre les mains!... + +--J'avoue... + +--Quoi!... Vous ne comprenez pas?... Eh! monsieur, j'ai quarante élèves +qui, dès huit heures du matin, se répandent dans Paris et ne rentrent +jamais avant minuit. Que demain je _serine_ un morceau... dans huit +jours il sera populaire. Tenez, depuis trois mois, je leur _serine_ le +_Château de la Marguerite_, dites-moi ce qu'en ce moment vous entendez +partout gratter, râcler, pincer sur les instruments les plus variés? +Toujours mon refrain de tout à l'heure: «_Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... +qu'il est beau!..._» + +Le vieux clerc d'huissier s'expliquait maintenant la persistance étrange +de certains airs qui, tout à coup, s'abattent sur tous les quartiers à +la fois, et poursuivent le Parisien, où qu'il aille. + +Poluche, lui, avait mis son violon sous son bras, et armé de son archet, +il gesticulait. + +--Ah!... si le patron voulait, continua-t-il, je donnerais aux Français +le goût de la bonne musique. Mais non... il n'est pas artiste. N'a-t-il +pas failli me jeter dehors pour avoir seriné à mes élèves un air d'un de +mes opéras!.... + +Le temps passait, mais le père Tantaine ne s'ennuyait pas. + +--Comment... de vos opéras? interrogea-t-il. + +--Oui! répondit Poluche d'un tout autre ton qu'il avait eu jusqu'alors. +Il n'est pas un théâtre qui n'ait dans ses cartons un opéra de moi. Un +de mes amis, qui était poète, et qui est devenu fou à force de boire de +l'absinthe, me composait des livrets sublimes! Oh!... ne riez pas. J'ai +eu, tel que vous me voyez, un prix au Conservatoire. J'ai eu des +illusions, je voulais être célèbre et être aimé!... Je buvais de l'eau +claire et je travaillais la nuit!... Un jour pourtant je me suis lassé +de danser devant le buffet de la gloire, et j'ai cherché des leçons... +Hélas!... je suis si ridicule et si laid qu'on ne voulait pas de moi +dans les pensionnats. Je mourais de faim quand j'ai rencontré le +bourgeois. Il m'a tenté, j'ai succombé. J'ai cinq francs par jour de +fixe et deux sous par élève. Je fais un métier ignoble, je me méprise, +mais je mange!... + +Il s'interrompit tout à coup et prêta l'oreille d'un air inquiet. + +--Voici le bourgeois!... fit-il; j'ai reconnu son pas. Si vous voulez +lui parler, descendons; il ne monte jamais, l'escalier lui fait peur. + + + + +XXII + + +Voir ce marchand de renseignements que Poluche appelle «le bourgeois,» +et qui glorifie le nom de Perpignan, c'est le juger. + +Impossible de se méprendre à cette superbe nature de gredin où il se +trouve à la fois du charlatan, du garçon coiffeur, du mouchard et du +maquignon. + +Perpignan est un petit homme apoplectique, très gros, trop court, fort +rouge, à la lèvre impudente et à l'oeil cynique. + +Il est toujours trop bien mis. On jurerait qu'il vient de voler à la +devanture d'un bijoutier ses bagues, ses chaînes et ses breloques. + +Parle-t-il, c'est des profondeurs de son ventre, siège de ses pensées, +qu'il tire sa forte voix de basse, dont il se plaît à exagérer le +volume. + +Tel, effrayant en sa vulgarité, apparut l'ancien cuisinier au bon père +Tantaine qui descendait à la suite du patient professeur, le dangereux +escalier. + +Si Poluche avait été troublé, en apercevant l'ancien clerc d'huissier, +son bourgeois ne le fut pas beaucoup moins, mais pour d'autres causes. +Il connaissait Tantaine pour être le bras droit du placeur de la rue +Montorgueil. + +--Tonnerre!... pensa-t-il, pour que ces gens-là se soient donné la peine +de pénétrer le mystère de mon exploitation et viennent me relancer +jusqu'ici, il faut qu'ils aient de bonnes raisons. Tenons-nous bien! + +Et dissimulant sous un rire, trop gai pour être de bon aloi, sa fâcheuse +impression, il tendit la main à Tantaine. + +--Ravi de vous voir, cher monsieur, disait-il, oui, ravi, parole sacrée. +Je vais pouvoir vous être agréable en quelque chose! Car, avouez-le, +vous avez quelque petit service à me demander. + +--Oh!... protesta le bonhomme, un rien, une bagatelle... + +--Tant pis! corbleu! tant pis!... J'aime M. Mascarot, moi!... + +Cet amical colloque avait lieu dans le corridor de la maison, et à tout +moment il était troublé par les cris et les rires des élèves de Poluche, +qui, attablés jusqu'au menton, dévoraient le contenu du chaudron de la +mère Butor. + +En même temps que ces cris, on entendait, continus et sourds comme un +accompagnement de basses, des pleurs et des gémissements. + +--Ah çà! mille tonnerres! s'écria Perpignan, d'une voix qui eût fait +frémir les vitres, si les vitres n'eussent été absentes, qui est-ce qui +n'est pas content ici? + +Nulle réponse ne venant, Poluche crut devoir intervenir. + +--Ce sont, répondit-il, deux de nos garnements de Parisiens que j'ai mis +à la diète. Je veux être pendu s'ils mangent un pain à cacheter avant +d'avoir appris... + +Il s'arrêta béant, interloqué, sous les regards foudroyants que lui +lançait le bourgeois! + +--A la diète!... hurlait Perpignan, on ose, chez moi, à mon insu, priver +de pauvres petits enfants de nourriture... Mais c'est infâme, c'est +monstrueux, c'est canaille. Vingt mille tonnerres!... monsieur Poluche, +d'où vous vient cette audace? + +--Mais, bourgeois, balbutia le triste professeur, vous m'avez dit cent +fois... + +--Quoi?... Que tu n'es qu'un sot? C'est une grande vérité. Tais-toi, et +va dire à la Butor de donner la pâtée à ces chérubins. + +La scène était fâcheuse, mais irréparable. + +Sans en paraître affecté, bien que furieux en réalité, Perpignan prit le +bras du père Tantaine et l'entraîna vers le fond du corridor. + +--Vous venez, disait-il, pour me parler en particulier? Oui. Très bien. +Prenez la peine d'entrer dans ce petit réduit... c'est mon bureau. + +L'endroit n'était pas brillant. C'était une petite pièce sale, nue, +délabrée comme toute la maison. Trois chaises, une table de bois blanc, +une planche étagères supportant quelques registres, constituaient le +mobilier. + +Une fois assis, les deux hommes se regardèrent assez longtemps sans mot +dire, chacun s'efforçant de pénétrer les secrètes réflexions de l'autre. + +Deux adversaires qui, l'épée à la main, attendent le signal de leurs +témoins pour commencer le combat, ne s'observent pas avec une plus +ardente attention. + +Mais, dans cette lutte préalable, tous les avantages étaient du côté du +vieux clerc d'huissier, retranché derrière ses impénétrables lunettes. + +Aussi est-ce Perpignan qui, le premier, rompit le silence. + +--Comme cela, commença-t-il, vous aviez entendu parler de mon petit +établissement? + +--Oh!... bien par hasard!... répondit le père Tantaine, de l'air le plus +détaché. A courir comme moi, on apprend des tas de choses... Par +exemple, nous savons fort bien qu'ici toutes vos précautions sont prises +pour n'être pas compromis. + +--Comment!... comment!... + +--Sans doute. Vous êtes le bailleur de fonds, le maître en réalité... en +apparence, vous n'êtes rien. Pour tout le monde, c'est le mari de votre +ménagère, un nommé Butor, qui a monté l'affaire, et le bail est à son +nom. S'il arrivait un désagrément, si le parquet vous serrait de près, +crac!... vous disparaîtriez comme un diable à boudins dans sa boîte, et +la police sous sa large main ne trouverait que l'homme de paille, Butor. +Comme idée, c'est élémentaire, mais dans la pratique, ce truc réussit +toujours. + +Il sembla réfléchir et ajouta, avec une lenteur calculée: + +--Quand je dis toujours: Toujours... je veux dire: Toutes les fois qu'il +ne se trouve pas un ennemi assez habile pour rendre les précautions +inutiles, en apportant des preuves de... complicité. + +L'ancien cuisinier était trop intelligent pour ne pas comprendre la +menace et sa portée. + +--Sacré tonnerre!... pensait-il, ces gens-ci doivent savoir quelque +chose. Mais quoi?... Bast!... bavardons toujours. + +Et tout haut il reprit: + +--Le plus sûr est d'avoir la conscience nette. C'est mon cas. Je n'ai +rien à cacher, moi. Vous avez vu ma maison, qu'en pensez-vous? + +--Elle me semble montée sur un bon pied. + +--N'est-ce pas? Vous me direz peut-être que la spéculation n'est pas +faite pour m'attirer la considération publique? Je le sais, sacrebleu, +bien. Je préférerais certainement une bonne fabrique à Roubaix. Mais on +fait ce qu'on peut. + +Le vieux clerc d'huissier approuvait de la tête. + +[Illustration: Il le fit basculer, l'enleva et le lança à demi asphyxié +sur une chaise.] + +--Il n'y a pas de sot métier, prononça-t-il. + +--Voilà ce que je me dis, poursuivit l'ancien cuisinier. D'ailleurs, je +ne suis pas seul à exercer. Allez rue Sainte-Marguerite, j'y ai des +confrères. Mais je n'aime pas le faubourg Saint-Antoine. Ici, mes +chérubins sont en bien meilleur air. + +--Sans compter, ajouta Tantaine, le plus innocemment du monde, que si, +par hasard, ils crient quand on les corrige un peu, il n'y a pas de +voisins pour les entendre. + +Perpignan ne jugea pas à propos de relever l'observation. + +--Les journaux, continua-t-il, nous ont beaucoup attaqués. Sacré +tonnerre!... ils feraient bien mieux de s'occuper de politique. A qui +faisons-nous tort, en définitive? à personne, n'est-ce pas? Le malheur +est qu'on s'exagère énormément nos bénéfices. + +--Allons... allons... vous gagnez votre vie. + +--Certainement, je n'y suis pas de ma poche, mais je vous assure qu'il y +a bien des non-valeurs dans le métier. Tenez, en ce moment, j'ai six de +mes chérubins malades, trois là-haut et trois à l'hôpital, sans compter +que celui que vous avez vu à la cuisine m'a l'air de filer un mauvais +coton... + +--Vrai, fit sérieusement le bonhomme, je vous plains beaucoup. + +L'inaltérable sang-froid du père Tantaine commençait à agacer +singulièrement l'ancien cuisinier. + +--Sacrebleu!... s'écria-t-il, si la spéculation est si bonne, pourquoi +Mascarot ne l'entreprend-il pas? Ma parole sacrée, on dirait à vous +entendre, qu'on trouve comme cela des moutards tant qu'on en veut. Mais +c'est le diable, mon cher monsieur, pour s'en procurer. Il faut aller en +Italie, les ramasser, les passer à la frontière comme des objets de +contrebande, les amener ici. Tout cela ruine positivement!... + +Ce n'est pas sans intention que Perpignan se livrait ainsi avec le plus +amical abandon. + +Il allait au-devant des questions. A parler seul, on dit mieux et plus +juste ce qu'on veut dire. + +Mais le bon Tantaine n'est pas de ceux dont on noie la volonté sous des +flots de paroles. + +Perpignan s'étant arrêté pour reprendre haleine, il jugea sage d'abréger +une exposition qu'il trouvait un peu longue. + +--En somme, demanda-t-il de son air le plus innocent, combien avez-vous +d'élèves? + +--De quarante à cinquante. + +--Peste! vous opérez en grand. Et... quelle somme exigez-vous de chacun +d'eux tous les soirs? + +La question était si indiscrète que l'ancien cuisinier hésita. + +--Cela dépend, répondit-il. + +--Bah? vous avez bien un moyenne. + +--Mettons trois francs! + +La physionomie du vieux clerc d'huissier était si naturellement candide, +qu'en vérité il était impossible de lui soupçonner la moindre +arrière-pensée. + +--Va pour trois francs, fit-il, et comptons seulement sur quarante +chérubins, comme vous dites, c'est une somme ronde de cent vingt francs +par jour que vous empochez ainsi... + +La douce obstination du bonhomme ne laissait pas que de surprendre +Perpignan. + +--Comme vous y allez! interrompit-il. Pensez-vous donc que chacun de mes +drôles me rapporte la somme indiquée!... + +--Farceur!... comme si vous n'aviez pas des moyens pour la leur faire +rapporter. + +L'ex-cuisinier ne put dissimuler un tressaillement. + +--Sacrebleu!... fit-il d'une voix un peu enrouée par l'inquiétude, que +voulez-vous dire? + +--Oh! rien qui vous offense, répondit le doux Tantaine avec effusion. +Qui veut la fin veut les moyens, n'est-ce pas. Seulement je mentirais si +je disais que l'opinion vous est favorable. Entre nous, la _Gazette des +Tribunaux_ vous nuit. Elle a porté à la connaissance du public certains +procédés, un peu vifs, peut-être, employés par d'aucuns de vos collègues +pour encourager leurs moutards au travail. N'avez-vous pas ouï parler de +ce patron qui attachait ses enfants sur une couchette de fer et qui les +y laissait un jour, un jour et demi, deux jours quelquefois. A quoi donc +a-t-il été condamné? + +Depuis un moment, Perpignan, qui commençait à sembler fort mal à l'aise +se leva: + +--Est-ce que je sais, moi!... s'écria-t-il d'un ton bourru. Est-ce que +je m'occupe de ces histoires!... de ma vie, je n'ai commis un acte de +brutalité. + +Le vieux clerc d'huissier tracassait ses lunettes, comme toujours +lorsqu'il aborde ce qu'il appelle le noeud des questions. + +--On peut être, reprit-il, l'homme le plus humain de la terre, avoir un +coeur d'or, et cependant être... entraîné, engagé par les événements. + +Le moment décisif approchait. Perpignan le sentait bien, cependant il +paya d'audace. + +--Je veux que le tonnerre m'écrase, s'écria-t-il, si je comprends!... + +--Alors, prenons un exemple: Supposons que ce soir vous ayez à vous +plaindre d'un de vos chérubins. Que faites-vous? Vous l'enfermez dans la +cave. A cela, rien à dire. Vous vous couchez donc, la conscience +tranquille, et vous dormez comme un loir. Mais voilà que dans la nuit +une pluie torrentielle survient. Un monceau de sable obstrue le ruisseau +de votre rue, qui est fort en pente, et toute l'eau du ciel se précipite +dans votre cave. Au matin, quand vous allez ouvrir au chérubin, on ne +trouve qu'un cadavre, il a été noyé... + +La face, si rouge d'ordinaire, de l'ancien cuisinier, était devenue +livide. + +--Et après? interrogea-t-il. + +--Ah!... c'est ici que l'entraînement commence. Naturellement on se +demande quel parti prendre. Aller trouver le commissaire de police et +lui conter l'accident serait le plus simple; mais ce serait provoquer +une enquête, appeler l'attention du parquet... D'un autre côté... Mais +on est seul; on se dit que nul ne sait l'enfant là; on creuse un trou, +et... ni vu ni connu. + +Perpignan était allé s'adosser à la porte de son bureau, fermant ainsi +toute retraite au vieux clerc d'huissier. + +--Vous savez beaucoup de choses, monsieur Tantaine, prononça-t-il, trop +de choses!... + +Il n'y avait pas à se tromper à l'accent du «bourgeois» de Poluche. + +Son attitude seule, devant la porte, était plus significative que toutes +les explications. + +Cependant, le père Tantaine ne semblait aucunement remarquer ces +dispositions hostiles. + +Loin de là. Il souriait de son plus bénin sourire, content de soi, en +apparence comme un enfant après quelque affreuse espièglerie dont il n'a +pu calculer les conséquences funestes. + +--Ceci n'est rien, reprit-il. Un homicide par imprudence, tout au plus. +Il faudrait un ministère public diablement malin, pour en extraire une +condamnation à plus de cinq ans de prison. Encore serait-il forcé +d'insister sur les antécédents. + +Je vous rappellerais, si vous y teniez, quelque chose de bien autrement +grave: certain voyage dans les environs de Nancy... + +C'en était trop, l'ancien cuisinier éclata: + +--Cent mille tonnerres!... s'écria-t-il, expliquez-vous. Que voulez-vous +de moi, à la fin! + +--J'ai déjà eu le plaisir de vous le dire, un petit service... + +--Vraiment!... et c'est pour si peu que vous essayez de m'intimider, ni +plus ni moins que si vous prétendiez me faire chanter? + +--Oh!... cher monsieur. + +--Vous n'oubliez qu'une chose, c'est qu'on ne m'épouvante pas aisément, +et que d'ailleurs j'ai perdu la voix depuis longtemps. + +--Pardon!... c'est vous qui, le premier, avez parlé de votre... +industrie. + +--Alors, c'est pour m'être agréable que, depuis une heure, vous me +contez toutes sortes d'histoires absurdes. + +Pour toute réponse, le vieux clerc haussa légèrement les épaules. + +--Eh bien!... reprit Perpignan en s'efforçant de contenir les éclats de +sa voix, voulez-vous qu'à mon tour je vous dise ce que je pense? + +--Allez, ne vous gênez pas. + +--Je vous dirai alors qu'il est de ces expéditions qu'on ne doit pas +entreprendre seul. Pour venir dire à un homme comme moi, chez lui, face +à face, les choses que vous me dites, il faut être un peu moins vieux +que vous, et un peu plus solide. Je vous apprendrai qu'il n'est pas +prudent, quand on tient à sa peau, de s'aventurer dans une maison comme +celle-ci, qui est absolument isolée... + +--Eh! bon Dieu!... que voulez-vous qu'il m'arrive? + +Perpignan ne répondit pas. Sa face convulsée, ses yeux injectés de sang, +ses lèvres devenues blanches trahissaient un des accès de rage folle où +l'homme le plus maître de soi perd son libre arbitre. + +Il avait glissé sa main droite sous son paletot et il remuait évidemment +quelque chose dans sa poche de côté. + +Mais le bon Tantaine, fort attentif sans le paraître, ne perdait pas de +vue son interlocuteur. A un brusque mouvement qu'il fit, à un éclair +atroce de haine qui brilla dans son oeil, il se dressa et bondit +jusqu'à lui. + +L'ancien cuisinier, avec son cou de taureau, est d'une force peu +commune; cependant lorsque la main du bonhomme s'abattit sur lui, il +plia sur les jarrets et chancela. + +Un effort héroïque le redressa, il se débattit, envoya au hasard +quelques coups de poing en vain. Tantaine avait empoigné sa cravate, +l'avait tortillée entre ses doigts et l'étranglait. Il râla. + +La lutte ne dura pas quatre secondes. Par trois fois, le bonhomme fit +pirouetter son robuste adversaire, puis, tout à coup, le saisissant par +les reins avec une vigueur dont jamais on ne l'eût cru capable, il le +fit basculer, l'enleva et le lança, à demi-asphyxié, sur une chaise. + +Et ce fut tout. Pas un cri. Pas un mot. + +Mais personne, certes, en ce moment, n'eût reconnu le doux père +Tantaine. Il semblait grandi d'un pied et rajeuni de vingt ans; sa +physionomie d'habitude si bénigne, exprimait le mépris le plus profond +et la plus froide méchanceté. + +--Ah!... tu voulais jouer du couteau, disait-il à Perpignan, qui avait +bien du mal à retrouver sa respiration; ah!... tu voulais tuer un tout +petit peu un pauvre vieux inoffensif qui ne t'a jamais rien fait!... Me +crois-tu donc naïf à ce point de me hasarder sans précautions dans ton +repaire? + +Il sortit à demi et montra la crosse d'un revolver. + +--J'avais, comme tu vois, de quoi te répondre... Allons, jette ton petit +couteau à terre. + +Le flair du bonhomme ne l'avait pas trompé. C'était un poignard fort +pointu que Perpignan avait essayé d'ouvrir dans sa poche... mais il +était maintenant si démoralisé, si aplati, qu'il obéit à l'ordre du +bonhomme et lança son arme dans un coin. + +--A la bonne heure!... approuva le vieux clerc d'huissier; voici que tu +deviens raisonnable, de fou que tu étais tout à l'heure... Comment, +c'est toi, un homme qu'on dit adroit, qui voulais... Mais tu n'avais +donc pas réfléchi, malheureux! Je suis venu seul, c'est vrai, mais on +sait que je suis ici, puisqu'on m'y envoie. Si je n'étais pas rentré ce +soir, penses-tu que mon patron M. Mascarot, n'aurait pas été surpris? +Demain, il aurait été très inquiet. Après-demain, il serait allé trouver +le procureur, et deux heures plus tard tu aurais été serré... Ah! tu me +dois une fière chandelle, et si tu ne consens pas à faire tout ce que je +demanderai, tu n'es qu'un ingrat. + +Les traits décomposés de l'ancien cuisinier exprimaient la plus +douloureuse mortification. On l'avait battu et on le raillait! Il ne se +rappelait pas avoir souffert une telle humiliation. + +--Il faut bien obéir, fit-il d'un air farouche, quand on est pas le plus +fort. + +--Tout juste. Seulement tu aurais dû comprendre cela du premier coup. + +--J'ai perdu la tête. Vous me menaciez, je prévoyais bien que vous +alliez exiger de moi des choses... des choses... + +--Voilà où tu te trompes. Je viens peut-être t'apporter une affaire +superbe... + +--Alors, mille tonnerres!... pourquoi tant de façons? Pourquoi!... + +D'un geste impérieux, le père Tantaine l'arrêta. + +--Parce que, répondit-il d'un ton sec, je voulais, avant de te rien +dire, te prouver que tu appartiens à Mascarot bien plus que tes pauvres +Italiens ne t'appartiennent. Ils sont tes esclaves... tu es le sien. Tu +es dans sa main, mon bonhomme, comme un oeuf dans la main d'un fort de +la halle. Un mouvement, et tu es écrasé... Il sait tes histoires et il a +des preuves à fournir. + +L'ex-cuisinier baissa la tête et balbutia: + +--Votre Mascarot est le diable; on ne résiste pas au diable. + +--Allons donc!... te voilà tel que je te souhaitais! Nous pouvons +maintenant causer comme une paire d'amis. + +C'est de l'air le plus piteux que Perpignan vint prendre place en face +du père Tantaine, de l'autre côté de la petite table de bois blanc. + +Tant bien que mal, il se remettait et réparait le désordre de sa +toilette. + +--Allons, murmurait-il, tournant, faute de ne pouvoir faire autrement, +la scène en plaisanterie, me voici bridé, libre à vous d'en abuser à +votre aise... + +Mais le vieux clerc n'était pas homme à abuser. Il était venu avec un +plan tout fait; ses prévisions avaient été en partie trompées, il se +consultait avant d'engager l'action. + +--Ça, reprit-il, oublions ce qui vient de se passer et commençons par le +commencement. Voici plusieurs jours que vous faites suivre une certaine +Caroline Schimel. + +--Moi?... + +--Un peu, mon neveu! Vous employez à la suivre l'aîné de tous vos +chérubins, un grand drôle de seize à dix-sept ans qui joue de la harpe, +qui répond au nom de Ambrosio, lequel n'est pas le sien. + +--C'est pourtant vrai! + +--Même, il est assez maladroit, ce garnement, c'est une justice à lui +rendre. D'abord, il accepte trop facilement le petit canon de l'amitié, +sur le comptoir: puis, défaut énorme pour un «fileur», il porte mal la +boisson. Comme nous redoutions, l'autre soir, que son absence ne vous +donnât l'éveil, nous avons été obligés de le hisser dans un fiacre, et +de le déposer à deux pas d'ici, au coin de la rue des Anglaises... + +Illuminé par un souvenir soudain, l'ancien cuisinier se frappa le front. + +--C'est donc vous, s'écria-t-il, qui observez cette Caroline. + +--Vous devinez cela!... + +--Eh!... je savais très bien que je n'étais pas seul à «la filer» mais +qu'y faire? On voit que vous ne connaissez pas l'envers de Paris. A côté +de la vraie police, et malgré elle, s'agitent, se remuent, intriguent je +ne sais combien de polices clandestines. Si on s'obstine à tirer +certaines choses au clair, on risque sa peau, et je tiens énormément à +la mienne. + +Évidemment, Perpignan cherchait à égarer la conversation. + +--Voyons, voyons, interrompit le bonhomme, revenons à nos moutons; +pourquoi épiez-vous Caroline Schimel? + +--Pourquoi?... Dame... parce que... En, vérité, je ne sais si je dois... +Vous connaissez la devise de mes circulaires: _Célérité et discrétion_. +Vous touchez à un secret qui ne m'appartient pas, qui a été confié à ma +probité... + +Le bon Tantaine eut un mouvement d'impatience et de dépit. + +--Jouons-nous cartes sur table? fit-il. + +--Oui, assurément. + +--Alors, pourquoi parler de discrétion, lorsque précisément vous suivez +Caroline pour votre compte, espérant arriver par elle à pénétrer un +mystère dont on ne vous a confié qu'une très petite partie? + +Si abasourdi que fût l'ex-cuisinier, il essaya encore de dissimuler. + +--Êtes-vous sûr de ce que vous avancez? demanda-t-il. + +--Si sûr que je puis vous dire que le client au secret vous a été amené +par un avocat, Me Catenac. + +Décidément Perpignan était battu. Ce n'était plus de la surprise +qu'exprimait sa physionomie, c'était la stupeur, l'effroi. + +--Sacré tonnerre!... s'écria-t-il, en levant les bras au ciel, quel +mâtin que ce Mascarot! Il sait tout, tout!... + +Enfin, le vieux clerc d'huissier obtenait l'effet attendu, et c'est avec +une visible jubilation qu'il tracassait ses lunettes. + +--Non, répondit-il, le patron ne sait pas tout, et la preuve, c'est que +je viens vous demander de nous apprendre ce qui s'est passé entre le +client de maître Catenac et vous. Voilà le service que nous attendons de +votre obligeance. + +--Et je vous le rendrai, sacrebleu!... Mascarot, décidément, est un +solide lapin, je parie de son côté. Et, tenez, parole sacrée!... Je +serai franc... Voilà la chose: + +Il y a de cela trois semaines, un matin, je venais d'expédier une +douzaine de clients, chez moi, rue du Four, quand ma bonne m'apporte une +carte: Je lis: Catenac, avocat. Je réponds: connais pas, faites entrer. +Il entre, et après un bout de conversation, il me demande si je suis de +force à retrouver une personne dont on a perdu la trace depuis très +longtemps. Je lui affirme que oui, naturellement puisque c'est mon +métier. + +Là-dessus, il me prie de rester chez moi le lendemain matin, parce que +sur les dix heures on viendra m'en apprendre plus long. + +En effet, le lendemain, à dix heures précises, je vois entrer un homme +respectable et pauvrement vêtu. Soixante ans, redingote de garçon de +bureau retraité, chapeau fatigué, mais propre. + +Mais on a du flair, Dieu merci! Je regarde le linge: blanc comme neige, +fin comme satin. Je lorgne la chaussure: souliers premier choix. +J'examine les mains: peau fine, soignée, ongles limés et polis. + +Alors, je me dis: Parfait! Voici un innocent vieillard qui se croit +supérieurement déguisé, laissons-lui ses illusions, mais ouvrons +l'oeil. + +Poliment, je lui avance mon propre fauteuil, il s'asseoit, et, sans se +faire prier, il me dégoise sa petite affaire. + +«--Monsieur, me dit-il, tel que vous me voyez, je n'ai pas toujours été +heureux. J'étais, à une certaine époque, si absolument dénué de +ressources que je fus contraint de porter aux Enfants-Trouvés un petit +garçon que je venais d'avoir d'une maîtresse que j'adorais et qui est +morte. + +«Il y a de cela vingt-quatre ans. + +[Illustration: Allons, jette ton couteau!] + +«Aujourd'hui, je suis vieux, je suis seul dans la vie, je possède une +certaine aisance. + +«Je donnerais la moitié de ma fortune pour retrouver cet enfant. + +«Pensez-vous que cela soit possible?» + +Outre qu'il a été cuisinier, qu'il dirige un bureau de renseignements, +et qu'il possède une troupe de petits Italiens, Perpignan est beau +parleur. + +Il était superlativement flatté de l'attention du père Tantaine et +n'était pas fâché de lui prouver, croyait-il, que sous certains rapports +il vaut bien B. Mascarot. + +Aussi parlait-il avec une lenteur calculée pour exciter l'impatience de +son auditeur, soulignant ses intentions, triant ses phrases et épluchant +ses mots. + +--Vous comprenez aisément, cher monsieur Tantaine, reprit-il après une +pause, que la naïve proposition de ce vieillard me réjouit +considérablement. + +Je n'apercevais à faire qu'une démarche fort simple, consistant à aller +prendre des renseignements à l'hospice où avait été déposé l'enfant en +question. Je me disais que ce vieux serait bien pauvre si la moitié, le +quart même de sa fortune ne me dédommageait pas amplement de mes peines. + +Je lui répondis donc bravement que je me faisais fort de le satisfaire, +pourvu qu'il consentit à m'accorder un peu de temps. + +Mais, ainsi que vous l'allez voir, je me réjouissais beaucoup trop tôt, +et le bonhomme était un fin renard. + +Après m'avoir bien laissé causer et m'enferrer, il m'arrêta: + +«--Vous ne m'avez pas laissé finir, reprit-il, laissez-moi vous +expliquer toutes les circonstances, et peut-être votre zèle sera-t-il +refroidi, et jugerez-vous la tâche moins aisée.» + +--Naturellement, je lui répondis qu'avec les surprenants éléments +d'investigations que je possède, nul ne saurait se dérober à mes +recherches, et que pour moi l'Europe n'est qu'une cage où je n'ai qu'à +allonger la main pour saisir l'oiseau que bon me semble, si sûrement +qu'il se présume caché. + +C'est qu'en effet, l'organisation de mon bureau de renseignements est +telle que, sans vanité, je puis me vanter... + +--Passons! passons!... dit le père Tantaine, je connais. + +--Soit, fit l'ancien cuisinier. Aussi bien vous êtes de force à deviner +tout ce que je puis dire à un client. + +Lui, qui ne connaît pas «la partie» comme vous, m'écoutait de l'air le +plus satisfait. + +«Tant mieux, répondit-il, si vous êtes habile comme le prétend Me +Catenac et puissant autant que vous l'affirmez. Jamais occasion plus +rare et plus belle d'exercer votre perspicacité ne s'est présentée. + +«Ainsi que vous pouvez le croire, j'ai, de mon côté, tenté quelques +démarches, elles ont été bien inutiles. + +«Pour commencer, je me suis transporté à l'hospice où mon enfant avait +été déposé. + +«On s'y souvient parfaitement de lui. + +«On m'a montré le registre sur lequel il avait été inscrit à la date du +dépôt. + +«Seulement, on ne sait ce que ce pauvre abandonné est devenu. + +«A l'âge de douze ans et demi, il s'est échappé de l'hospice, et depuis +on n'a pas eu de nouvelles de lui. Toutes les tentatives faites, lors de +sa fuite, pour retrouver ses traces, sont restées infructueuses. Ou ne +sait ni où il est allé, ni ce qu'il est devenu, ni même s'il est vivant +ou mort.» + +--Eh! eh! ricana le père Tantaine, le problème est joli, il n'y a pas à +soutenir le contraire. + +--Joli!... répondit Perpignan, cela vous plaît à dire, moi je prétends +et je soutiens qu'il est à peu près insoluble. Allez donc au bout de dix +ans passées retrouver la piste d'un moutard qui est devenu un homme. + +--On a vu plus fort que cela. + +L'accent du vieux clerc d'huissier dénotait une si ferme conviction que +Perpignan en fut troublé et lui lança un regard gros de défiances. + +Il put supposer que l'affaire avait été offerte à B. Mascarot, qui +l'avait acceptée et la poursuivait avec quelque espoir de succès. + +--Acceptable ou non, reprit-il, sans trop dissimuler le froissement de +sa vanité, comme je n'ai pas la prétention d'être aussi fort que votre +patron, la proposition de mon client me cassa bras et jambes. + +Je fis bonne figure, cependant, et je lui demandai s'il serait possible +de se procurer un signalement du moutard. + +Il me répondit qu'on me le donnerait très exact et très minutieux, car +plusieurs personnes, la supérieure de l'hôpital entre autres, se le +rappelaient fort bien, et que de plus on me procurerait divers autres +renseignements qui me seraient très utiles. + +--Et vous avez sans doute, ce signalement et ces renseignements? + +--Pas encore. + +--Allons donc! c'est une plaisanterie!... + +--C'est la vérité pure, parole sacrée!... Je ne sais si le bonhomme +avait lu dans mon oeil ma déconvenue et mes hésitations, toujours +est-il qu'il refusa net de s'expliquer plus clairement sur le moment. + +Peut-être n'était-il venu ce jour-là que pour prendre une consultation. + +«Une affaire comme celle-ci, me dit-il, mérite qu'on réfléchisse, qu'on +se consulte. Elle est d'autant plus épineuse et délicate, que toutes les +recherches doivent être faites dans le plus profond secret. Il ne faut +songer ni à réclamer l'aide de la police ni à employer la publicité des +journaux.» + +Je pensai que le vieux avait surtout besoin d'être rassuré, et je me mis +à lui expliquer que mon établissement est avant tout le tombeau des +secrets. + +Il me répondit simplement qu'il le croyait bien. Puis, après m'avoir +prié de lui rédiger un projet d'investigations que je remettrais à Me +Catenac, il me déclara qu'il ne voulait pas abuser de mon temps pour +rien, et il tira de son portefeuille un billet de 500 francs qu'il +déposa sur ma table. + +Je le repoussai, quoiqu'il m'en coûtât. C'était trop ou pas assez, et +j'espérais mieux pour plus tard. + +Mais il insista, m'affirmant que nous nous reverrions, et m'annonçant +qu'en attendant j'aurais affaire à son avocat, Me Catenac. + +Sur quoi, il se leva et sortit, me laissant bien moins occupé de ses +recherches qu'intrigué à son sujet. + +Voilà tout!... + +Il était clair pour le père Tantaine que l'ex-cuisinier disait la +vérité. Cependant, comme il omettait un point essentiel: + +--Quoi!... lui demanda-t-il, vous n'avez pas cherché à savoir qui est ce +vieillard qui avait recours à un travestissement. + +Pendant un moment, Perpignan parut se consulter. Mais il comprit vite +qu'avec un homme aussi bien renseigné que l'envoyé de B. Mascarot, les +réticences étaient puériles. + +--Si!... répondit-il. Mon client était encore dans les escaliers que +déjà j'avais passé une blouse, puis une casquette, et que je m'élançais +sur ses traces. Arrivé dans la rue, je le vis à dix pas en avant. Je le +suivis, et bientôt je le vis entrer, comme chez lui, dans un des beaux +hôtels de la rue de Varennes. + +C'était bien cela, et cette franchise devait aller au coeur du vieux +clerc d'huissier. + +--Et votre client était bien chez lui, interrompit-il, vous aviez eu +l'honneur de donner une consultation au duc de Champdoce en personne. + +--Vous l'avez dit. J'ai dans ma clientèle le duc de Champdoce, ce qui +est, j'ose le dire, un peu flatteur. Seulement, je veux être étranglé +par le diable, après avoir failli l'être par vous, si je devine comment +vous avez découvert tout cela. + +--Oh!... répondit modestement Tantaine, le hasard est si grand!... Mais +ce que je n'aperçois pas, c'est le trait d'union entre le duc et +Caroline. + +L'ancien cuisinier eut une grimace narquoise. + +--Vraiment!... fit-il. Alors pourquoi la faites-vous suivre?... Mes +raisons, à moi, sont fort simples. Comme bien vous pensez, j'ai pris sur +le duc de Champdoce tous les renseignements à ma portée. C'est, +m'a-t-on dit, un très grand seigneur immensément riche et de moeurs +très austères. Il est marié et vit très bien avec sa femme. Ils avaient +un fils unique, ils l'ont perdu l'an passé, et depuis cette mort, ils +sont inconsolables. + +Alors, je me suis dit ceci: + +On a beau être duc, on est homme. M. de Champdoce, dans sa jeunesse, +aura eu, de quelque goton, un enfant qu'on aura porté à l'hospice et +qu'on aura oublié. + +Son héritier légitime étant mort, n'ayant personne à qui léguer sa +fortune et son nom, le duc s'est souvenu, du fils de la goton, qui après +tout est le sien, et il voudrait le retrouver. + +Que pensez-vous de la conclusion?... + +--Elle me semble logique, mais elle ne me dit rien de vos vues sur +Caroline Schimel!... + +Il est sûr que Perpignan était loin d'être de la force du doux émissaire +de B. Mascarot. Mais il n'était point assez simple pour ne pas sentir +qu'il subissait un interrogatoire en règle. + +S'il ne se révoltait pas, lui si arrogant, c'est qu'il n'avait que trop +conscience de sa dépendance absolue. + +D'ailleurs, la confession une fois commencée, autant la faire entière et +sincère. Enfin, au bout de toutes ces questions, il pressentait, il +entrevoyait quelque proposition avantageuse. + +--Vous devez penser, cher monsieur Tantaine, reprit-il, que, mon +opinion, une fois arrêtée sur le mobile du duc de Champdoce, mon premier +soin a été de m'enquérir de son passé. Je n'avais pas la prétention de +remonter jusqu'à la mère de l'enfant, mais j'espérais fort recueillir +sur elle quelques détails biographiques. Je regrette de l'avouer, mes +investigations sont restées absolument infructueuses. + +--Quoi!... avec tous les éléments que vous possédez!... + +--Raillez-moi, c'est ainsi. Des trente domestiques qui emplissent les +antichambres, les cuisines et les écuries de l'hôtel de Champdoce, il +n'en est pas un qui soit dans la maison depuis plus de douze ans. Où +sont allés ceux qui servaient le duc quand il était jeune? Je n'ai pu +les retrouver. + +J'étais aussi dépité que possible, quand un jour, par le plus grand des +hasards, étant entré chez un marchand de vins de la rue de Varennes, +j'entendis parler d'une servante qui était chez notre homme il y a +vingt-cinq ans et qui encore maintenant en reçoit une petite rente. + +Cette servante était Caroline Schimel. + +J'ai sû son adresse par un valet de pied et je la fais suivre. + +--Qu'espérez-vous donc d'elle? + +--Pas grand'chose, je l'avoue. Cependant, cette petite pension qu'on +sert à cette fille me porte à croire qu'elle a rendu autrefois quelque +service à ses maîtres. Ne peut-on pas supposer qu'elle a eu connaissance +de la naissance de cet enfant naturel? + +--La présomption est peu probable! fit le vieux clerc d'huissier, de +l'air le plus indifférent du monde. + +--Du reste, reprit Perpignan, je n'ai plus revu M. de Champdoce. + +--Mais avez-vous vu M. Catenac? + +--Oui, trois fois. + +--Et il ne vous a donné aucune indication nouvelle? Il ne vous a même +pas dit à quel hospice a été déposé l'enfant? + +--Rien... C'est à ce point qu'à ma dernière visite, je lui ai déclaré +que je commençais à me lasser d'être tenu le bec dans l'eau. Il devait +tout me révéler, cette fois-là... Ah bien! ouitche! Je l'ai trouvé tout +chose. C'était à jurer qu'il grillait de renoncer à l'affaire, et que +même il regrettait de s'en être mêlé. + +Le bon Tantaine n'en était pas à s'étonner des tergiversations de +l'honorable avocat. Il reconnaissait l'effet des menaces de B. Mascarot. +Cependant il parut partager le mécontentement de son interlocuteur. + +--Est-ce que tous ces faux-fuyants ne vous semblent pas singuliers? +demanda-t-il. + +--Pas trop. Je parierais que ce M. Catenac n'est pas plus avancé que +moi. Le duc, très probablement, hésite à se livrer tout à fait. Dame! +c'est grave, convenez-en. A sa place, je craindrais de retrouver mon +moutard encore plus que je ne le désirerais. Qui sait ce que fait le +futur héritier des Champdoce? Il doit écumer les barrières, à moins +qu'il n'achève ses études dans quelque maison centrale. Que voulez-vous +que devienne un garnement qui, à treize ans, s'est enfui d'un endroit où +il était très bien? + +Mieux que tout autre, Perpignan, le tyran de quarante pauvres petits +musiciens des rues, peut savoir quel abîme de misère et d'infamie +attendent les enfants abandonnés. + +--J'avais cependant imaginé un plan assez beau, continua-t-il. Avec de +l'argent et de la patience, on peut, en matière d'investigations, +accomplir des miracles. + +--Je suis de votre avis. + +--Et bien!... voici ce que je comptais faire. Je traçais autour de la +ville, comme un cercle idéal, que je parcourais méthodiquement. Je me +disais: J'entrerai dans toutes les maisons de tous les villages, dans +toutes les auberges, dans toutes les cabanes isolées, j'en rassemblerai +les habitants, et je leur tiendrai ce langage: + +«Quelqu'un de vous se souvient-il d'avoir, à telle époque, recueilli, ou +logé, ou nourri, ou même vu un enfant de tel âge, vêtu comme ça et comme +ça, fait de telle façon? etc.» Et indubitablement je rencontrerais +quelqu'un qui me répondrait: «Oui, je me souviens!» Or, fiez-vous à moi. +Du moment où j'aurais eu entre les doigts un bout de fil conducteur, je +serais bien venu à bout de démêler l'écheveau. + +La méthode parut si ingénieuse et si pratique au bon père Tantaine, +qu'il ne crut pas devoir taire son impression. + +--Pas mal imaginé!... fit-il. + +L'ancien cuisinier n'osa cependant pas trop s'enorgueillir de cette +approbation. Le bonhomme avait une si singulière façon de distribuer le +blâme et l'éloge, que bien malin il eût été celui qui eût pu dire ce +qu'il en fallait prendre ou laisser. + +--Eh! mille tonnerres!... s'écria Perpignan, vous me feriez croire à la +fin que je ne suis qu'un sot! Je vous semble niais? Ce n'est pas +surprenant, vous me tenez. Tout cela ne m'empêche pas d'avoir des +inspirations. Ainsi, par exemple, au sujet de cet enfant, il m'est venu +une petite idée qui, bien conduite, pouvait devenir très avantageuse. + +--Peut-on la connaître? + +--A vous on peut tout révéler sans danger, n'est-ce pas? Donc je m'étais +dit: Découvrir cet enfant est à peu près impossible, mais pourquoi n'en +pas supposer un, qu'on stylerait et qu'on lui substituerait adroitement? + +A cette proposition inattendue, le bon Tantaine bondit sur sa chaise et +porta précipitamment la main à ses lunettes. C'est son geste des grandes +circonstances. Peut-être s'assure-t-il ainsi que son oeil est bien à +l'abri et ne peut rien révéler de ce qui se passe en lui. + +--C'était hardi!... prononça-t-il, c'était audacieux. + +Perpignan avait fort bien vu le tressaillement du bonhomme, mais il le +prit pour un involontaire hommage rendu à sa belle conception. Plus +habile, moins convaincu surtout de son infériorité, ce qui est la plus +grande des faiblesses, il eût bien senti qu'il venait de trouver le +défaut de la cuirasse. + +--Oui!... c'était crâne, reprit-il, et même diablement chanceux. Mais je +n'y pense plus. + +--Vous avez peur? + +--Moi!... C'est vous qui me demandez si... Sacré tonnerre! vous ne me +connaissez donc pas!... Peur!... moi!... + +Le vieux clerc d'huissier était certainement ému, car sa voix devenait +de plus en plus onctueuse. + +--Alors pourquoi renoncer? interrogea-t-il. + +--Pourquoi?... La belle malice! Parce qu'il n'y a pas moyen, mon vieux +papa, parce qu'il y a un obstacle. + +--Je n'en vois pas, prononça nettement Tantaine, qui voulait aller +jusqu'au fond de la pensée de son interlocuteur. + +--Tiens!... sacrebleu! Au fait, j'ai peut-être omis ce détail.... Le duc +de Champdoce m'a dit expressément qu'il était certain de pouvoir +constater l'identité de son enfant, grâce à certaines cicatrices. + +--De quelle sorte? + +--Ah! dame... vous m'en demandez trop long. + +Sur cette réponse, le vieux clerc se dressa brusquement, dissimulant +ainsi à son interlocuteur la violence de son émotion. + +--Par ma foi!... cher monsieur Perpignan, dit-il de l'air le plus +dégagé, je suis au désespoir d'être venu vous troubler... Mon patron +avait supposé que vous chassiez le même lièvre que lui, il se +trompait... C'est dire que nous vous laissons le champ libre. + +L'ex-cuisinier voulait répondre, mais déjà le bonhomme avait ouvert la +porte, et poursuivait: + +--A votre place, je m'en tiendrais au premier plan que vous m'avez +soumis. Vous n'arriverez certes pas à l'enfant, mais si vous savez vous +y prendre, vous tirerez du duc de Champdoce bien des billets de mille +francs. Mes excuses... et au revoir. + +L'ancien cuisinier était-il dupe de l'explication? Le doux Tantaine ne +se le demanda même pas. Que lui importait!... L'important était de ne +rien laisser apercevoir de ses sensations, il craignait de se trahir, et +c'est en toute hâte qu'il quitta la «fabrique» de Perpignan. + +--Il y a des cicatrices, grommelait-il, tout en remontant la ruelle des +Reculettes, et je l'ignorais, et Catenac, le traître, ne me prévient +pas! + + + + +XXIII + + +B. Mascarot expliquait d'une façon aussi simple que saisissante sa façon +d'opérer, lorsqu'il se comparait à ces montreurs de marionnettes qui, +invisibles pour les spectateurs, tiennent les ficelles de tous les +pantins qui s'agitent sur leur petit théâtre. + +[Illustration: André s'était précipité entre le père et le fils.] + +Dès que volontairement ou fortuitement un personnage se trouvait mêlé à +l'action dont il préparait depuis si longtemps et avec tant de patience +le dénoûment, B. Mascarot lui attachait,--pour parler son langage,--«un +fil de manoeuvre». + +En d'autres termes, plus clairs que cette image théâtrale, il mettait ce +personnage sous la surveillance discrète d'un de ses anges gardiens. + +Ainsi, il n'y avait pas deux heures que André avait quitté Modeste, au +coin de l'avenue de Matignon, que déjà il avait à ses trousses un espion +chargé de rendre compte de toutes ses actions, de ses démarches les plus +insignifiantes, à l'honorable placeur. + +Ce «fileur» n'était autre que le collègue de Beaumarchef, La Candèle, un +garçon de mérite, assure Mascarot. Il avait surtout ordre d'être prudent +et de se cacher avec un soin extrême. + +Mais, en vérité, il n'était pas besoin de précautions. + +L'idée que Sabine de Mussidan était sauvée emplissait bien trop le +coeur et l'esprit d'André pour qu'il pût prêter la plus légère +attention aux choses extérieures. L'univers s'écroulant ne l'eût pas +distrait de son bonheur. + +Maintenant, d'ailleurs, son amour entrait dans une phase nouvelle, et +jamais ses espérances ne lui avaient paru si réalisables. + +Il avait un ami, à cette heure, M. de Breulh-Faverlay; une confidente, +Mme de Bois-d'Ardon, deux alliés dont l'influence, à un moment donné, +pouvait être décisive. + +Or, il n'en était plus à s'indigner presque du dévoûment de M. de +Breulh. + +Leurs communes angoisses, pendant trois jours, avaient établi entre eux +une de ces amitiés solides comme le temps seul n'en cimente pas. + +Mais plus l'avenir souriait à André, plus il se répétait qu'il lui +fallait se remettre à l'ouvrage avec une ardeur nouvelle. Il avait bien +du temps perdu à se désoler à rattraper. + +Il quitta donc, ce soir-là, M. de Breulh de fort bonne heure, après un +dîner qui fut excessivement gai. + +--A partir de demain, lui dit-il en lui serrant la main, s'il vous plaît +de lever le nez quand vous traverserez les Champs-Élysées, vous +m'apercevrez, hissé sur un échafaudage, en train de gratter le moellon. + +Il fallut à André une partie de la nuit pour achever les dessins qu'il +devait soumettre à M. Gandelu, cet entrepreneur si riche, dont il devait +sculpter la maison depuis les soupiraux des caves jusqu'aux corniches +des cheminées. + +Levé de bon matin, il donna comme tous les jours un regard et une pensée +à ce portrait de Sabine qu'il cachait à tous les yeux, et, prenant son +carton à dessins, il sortit pour se rendre chez M. Gandelu, l'heureux +père du jeune M. Gaston. + +C'est rue de la Chaussée-d'Antin, dans une maison qui lui appartient et +qui ne semble pas exposée à l'expropriation, que demeure cet +entrepreneur presque célèbre depuis qu'il a fait construire le joli +théâtre des _Comédies-Parisiennes_. + +Lorsque André se présenta chez lui, sur les dix heures, le domestique +auquel il s'adressa lui conseilla fortement de remettre sa visite à un +autre moment. + +--Je ne sais ce qu'a monsieur, ce matin, lui dit cet homme; mais jamais, +non, jamais, depuis cinq ans que je suis à son service, je ne l'ai vu +dans un état pareil... Il a tout saccagé dans son cabinet. Et, tenez... +écoutez! + +Point n'était besoin de prêter l'oreille pour distinguer les éclats +d'une voix puissante, un bruit de meubles qu'on brisait, et des jurons à +faire frémir un sous-officier de cavalerie. + +--Monsieur est comme cela depuis une heure, ajouta le domestique; ça l'a +pris après la visite de son avocat, M. Catenac, qui est venu dès +patron-minet; ainsi, à la place de monsieur. + +Mais André était pressé. + +--Qu'importe! fit-il, votre maître ne me mangera pas... Annoncez-moi. + +Le domestique obéit, non sans quelques observations encore, et ouvrit à +André la porte d'une pièce immense, fort richement décorée, au milieu de +laquelle l'entrepreneur gesticulait furieusement, armé du montant d'une +chaise dont les débris étaient à ses pieds. + +A soixante ans passés, M. Gaudelu peut, hardiment, ne s'en laisser +donner que cinquante. + +C'est une manière d'Hercule limousin, au torse noueux, aux épaules +carrées, à la main velue, plus large qu'une épaule de mouton, gros, +grand, large, travaillé par le sang, gêné dans ses paletots doublés de +satin, et paraissant toujours regretter la libre blouse de ses jeunes +années. + +Est-il fier ou importuné de cette idée qu'il peut aligner trois +millions, peut-être quatre? Le discerner est malaisé. + +Il a le droit, en tout cas, de parler de sa fortune. Elle a deux nobles +origines: le travail et l'économie. Ses envieux, en remontant jusqu'à la +source, c'est-à-dire jusqu'à la première pièce de cinq francs portée à +la caisse d'épargne, ne réussiraient pas à trouver une tache de boue. + +Cependant il ne fait pas sonner haut ses écus. Il aime bien mieux parler +de ce bon temps où il était si malheureux, et où il escaladait les +échelles, pliant sous le faix d'une «truellée gâchée serrée». + +Pour grossier, il l'est autant que du pain d'orge, et vulgaire, et +brutal, et violent plus que la poudre, et mal élevé. Seulement... + +Seulement, sous cette rude enveloppe, se cachent, comme le diamant sous +sa gangue, les plus nobles et les plus généreux sentiments et une +probité intacte. + +Il jure comme un païen, c'est vrai; il fait des cuirs, c'est +incontestable: il tire toutes ses comparaisons du «bâtiment», c'est +ridicule. Mais il est bon, mais il n'a jamais refusé un service, mais il +comprend toutes les délicatesses. Il a les mains caleuses, mais non le +coeur. + +Dès que la porte s'ouvrit: + +--Quel est, s'écria-t-il, le jean-sucre!...--Il disait: jean, mais non +pas: sucre.--Quel est le jean-sucre qui se permet de venir me déranger. + +--Vous m'aviez donné rendez-vous, monsieur, commença André. + +Le jeune peintre ornemaniste avait bien fait d'insister pour entrer; il +s'en aperçut vite. + +En le reconnaissant, le front de l'entrepreneur se dérida. + +--Ah! c'est vous, dit-il d'une voix subitement radoucie; venez, jeune +homme, votre visite ne pouvait mieux tomber; vous voir me plaît. Entrez, +et asseyez-vous... s'il y a encore une chaise d'aplomb. + +Le domestique avait eu raison d'affirmer que son maître venait d'avoir +une crise terrible. Il n'y avait pour ainsi dire pas un meuble du +cabinet qui fut intact. La garniture même de la cheminée était à terre. + +--Je vous aime, moi, poursuivait M. Gandelu, qui ne lâchait toujours pas +son montant de chaise, parce que vous êtes solide et franc comme un bloc +de liais. Je vous aime, parce que vous avez du coeur, de l'honneur, +vous, et l'envie de bien faire; parce que vous ne boudez pas au +travail... + +--En vérité, monsieur... + +--Ne rougissez pas comme une mariée, jeune homme, quoique ce soit beau +aussi d'être modeste. Je vous ai toisé et cubé, moi, du premier coup +d'oeil? Est-ce que Jean Lantier, votre patron et mon ami, ne m'a pas +conté votre histoire? Est-ce qu'on ne sait pas que vous vous êtes fait +tout seul, à la force du poignet?... + +--Oh!... monsieur, je dois ce que je sais à Jean Lantier. + +--Oui, Jean est un brave, lui aussi; c'est connu. Mais c'est égal. Où il +n'y a pas de pierre d'attente, on n'accroche pas une bâtisse. Quand un +garçon n'a rien ici--il se battait la poitrine à la briser,--quand il +n'a rien là--il se frappait le front,--on perd son temps, ses soins et +ses peines. Vous n'étiez rien, vous, et vous êtes quelque chose... + +C'est vainement que André essayait d'arrêter M. Gandelu; ce panégyrique +ne laissait pas que de l'embarrasser. + +Mais l'entrepreneur était lancé. + +--Oui, insista-t-il, vous êtes quelque chose. Vous faut-il cent mille +francs pour entreprendre quelque affaire? ils sont à votre service, à +trois, pour le temps que vous voudrez. Ah!... si j'avais une fille et +qu'elle vous plût! Je vous dirais: Tope, garçon!... elle est à toi, +voilà la dot, écus, et je vous bâtirais une maison!... + +André ne connaissait pas assez M. Gandelu pour comprendre d'où soufflait +l'orage. + +--Il faut bien se remuer, fit-il, quand on ne peut compter que sur soi. + +--C'est vrai, fit l'entrepreneur d'une vois profonde qui trahissait une +cruelle souffrance; vous n'avez jamais connu vos parents. Vous ne savez +pas ce qu'est un père, vous, un bon père... vous aimeriez le vôtre, +vous!... + +Il s'interrompit, et comme André ne répondait pas, brusquement il lui +demanda: + +--Vous connaissez mon fils?... + +Le ton de M. Gandelu, cette question à brûle-pourpoint: «Connaissez-vous +mon fils?» devaient éclairer André. + +Le sens de toutes les paroles de l'entrepreneur, obscur jusqu'alors, +éclatait à ses yeux. Les raisons de toutes ces violences, il les +pressentait. + +Il se trouvait, c'était évident, en présence d'un père justement irrité, +qui prenait une triste et amère satisfaction à comparer son fils à un +jeune homme dont il estimait l'intelligence et l'énergie. + +André, qui se souvenait trop du dîner donné chez Rose, et qui avait +encore sur le coeur certaines expressions de M. Gandelu fils, hésita +quelque peu à répondre. + +Il se demandait si, pour couper court, il ne serait pas sage de dire: +«Non», tout simplement. Puis il pensa que ce serait là, probablement, un +mensonge inutile, et c'est en devenant fort rouge qu'il dit: + +--J'ai eu le plaisir de me trouver une ou deux fois avec M. Gaston. + +L'entrepreneur à ces mots, bondit comme s'il eût reçu un coup de fouet +en pleine figure, et d'un terrible revers du montant de chaise qu'il ne +lâchait toujours pas, il fit voler en éclats un des panneaux d'une +magnifique armoire de chêne. + +--Saint bon Dieu! s'écria-t-il avec un accent terrible, ne prononcez +jamais ce nom-là devant moi! Gaston!... Est-ce que véritablement vous +croyez que mon fils à moi, Nicolas Gandelu, se nomme Gaston? Il a été +baptisé Pierre, du nom de défunt mon père, qui était terrassier de son +état, qui était un homme. Ce nom de Pierre a fait honte à ce sot qui est +mon fils. Il ne le trouve pas assez relevé. Il lui faut un petit nom +d'amour bien doux, et surtout distingué, à donner comme sien à ces +créatures qui le grugent en se moquant de lui. Pierre!... c'est commun, +ça pue le travail et l'honnêteté! Tandis que Gaston!... Diable! ça sent +son prince et ça fleure la pommade. Gentil, Gaston, mignon, joli... +donnez patte à maîtresse! + +L'expression de l'entrepreneur, en même temps qu'il s'efforçait d'imiter +une voix flûtée, était si réellement comique, en dépit de sa douleur, +que André, à grand'peine, dissimula un sourire. + +--Si c'était tout, poursuivit M. Gandelu, je hausserais les épaules et +ne dirais mot. Mais avez-vous vu ses billets de visite? Il fait mettre +dessus: Gaston de Gaudelu, et il y a une couronne de marquis dans un des +angles, Marquis! lui, le fils d'un homme qui a servi les maçons! +marquis! quand moi, son père, je n'ai pas encore essuyé sur mon échine +la trace des sacs de plâtre que j'ai portés!... Ah! je t'en ferai voir +des _de_! Ah! je t'en donnerai des marquisats!... + +--Les très jeunes gens, essaya André, ont de ces petites faiblesses... + +Mais M. Gandelu n'était pas un père à admettre des enfantillages de ce +genre. + +--Non!... répondit-il, avec une violence croissante, vous ne sauriez +excuser cela. Monsieur mon fils rougit de moi. Porter un nom pur et sans +tache le gêne. Il y en a tant comme cela! Il trouverait meilleur d'être +le fils d'un gredin titré. Il prétend que ce titre le pose dans la +société. Elle est bien, et vaut qu'on y tienne, sa société! Un ramassis +de fripons, de filles perdues et de dupes! Je connais ses amis, des +désoeuvrés, des drôles, qui vont vêtus comme des poupées, frisés, +gantés, des caricatures d'hommes. Méchants crevés! On les saignerait à +blanc, que d'eux tous on ne tirerait pas une pinte de sang pur. C'est +pour ce monde-là qu'il s'est donné un _de_... Quand les garçons de +restaurant lui disent: «Monsieur le marquis» il est aux anges. Idiot!... +Avec la moitié de ce qu'il dépense, je voudrais qu'on m'appelât sire, ou +pour le moins monseigneur... Et il ne voit pas qu'on se moque de lui! On +l'entoure, on le flatte, on le caresse, et il croit qu'on rend hommage à +son esprit, à sa beauté... Propre à rien! C'est aux écus de ton père le +maçon qu'on fait la cour... + +La situation d'André devenait de plus en plus pénible et délicate. Il +eut donné bien des choses pour échapper à ces confidences arrachées à la +colère, mais il ne pouvait se faire entendre, et il n'osait se retirer. + +--Il n'a que vingt ans, poursuivait M. Gandelu, et déjà il est usé, +fané, flétri, fini. Il est vieux, ses yeux clignotent et ses cheveux +tombent. Il ne tient pas debout, il n'a que le souffle, et il passe ses +nuits à boire. Mais c'est ma faute, aussi, j'ai été trop bon. J'ai +toujours été à plat-ventre devant sa volonté. Il m'aurait demandé ma +vieille peau pour lui faire une descente de lit, je la lui aurais +donnée. Depuis qu'il sait parler, il n'a eu qu'à dire: Je veux, et il a +eu... + +J'avais perdu ma pauvre femme, je n'avais que lui... + +Savez-vous ce qu'il a ici? Un appartement de prince, deux domestiques et +quatre chevaux à sa disposition. Je lui donne tous les mois 1,500 francs +pour ses cigares; il m'en carotte autant... et il va partout répétant +que je suis un vieux pingre, un grippe-sous, et il s'endette, et il a +déjà escompté la fortune de sa pauvre mère... + +Il s'interrompit brusquement, et de cramoisi qu'il était, devint livide. +Un frémissement convulsif fit trembler ses lèvres, ses yeux lancèrent +des éclairs. + +La porte venait de s'ouvrit, et le jeune M. Gaston,--Pierre de son vrai +nom,--apparaissait pimpant, suffisant, luisant, l'air ravi, comme +toujours de son séduisant personnage. + +Il s'avança d'un pas délibéré, le chapeau sur la tête, le cigare aux +dents. + +--Bonjour, papa, dit-il; ça va bien, ce matin? + +Mais le père recula tout frissonnant. + +--Ne m'approchez pas! cria-t-il, arrière! + +Le jeune M. Gaston s'arrêta un peu surpris, interrogeant André de +l'oeil. + +--Pas content ce matin, papa, ajouta-t-il. Est-ce que la goutte +reviendrait? Mauvaise affaire... + +L'entrepreneur étouffa le cri de douleur de l'homme blessé au coeur, +et fit avec sa barre de bois un si terrible moulinet, que son fils jugea +prudent de se reculer. + +André s'était précipité entre le père et le fils. + +--Oh! ne craignez rien, dit l'entrepreneur d'un ton funèbre, j'ai encore +ma raison! + +Et soit qu'il voulût rassurer le jeune peintre, soit qu'il se défiât de +sa violence, il jeta dans un coin l'arme, terrible entre ses mains, +qu'il tenait. + +Certainement, M. Gaston avait été quelque peu effrayé; mais c'est un +garçon solidement trempé, et qui ne perd pas facilement sa belle +assurance. + +--De quoi!... murmura-t-il, un infanticide! Ah! mais non! je la trouve +mauvaise! Je demande à ne pas être de cette petite fête de famille, +comme dit Dupuis des Variétés, dans... + +Il n'acheva pas la citation. André venait de lui saisir le poignet, et +le lui serrait à le faire crier, en lui soufflant à l'oreille; + +--Plus un mot. + +Mais le silence lugubre qui suivit ne pouvait faire le compte de M. +Pierre-Gaston. + +--Oui, reprit-il, silence et mystère... connu. Seulement, je voudrais +bien savoir de quoi il retourne, et ce que cela signifie? + +C'est à André que répondit M. Gandelu. + +--Je vais tout vous expliquer, monsieur André, commença-t-il, et vous me +plaindrez, vous, et vous comprendrez ma souffrance. Hélas! mon malheur +doit être celui de bien des pères. On dit que c'est notre destinée, à +nous autres parvenus, de bâtir sur le sable et de voir s'effondrer tous +les projets que nous formons pour l'avenir de nos enfants. Nos fils, +qui devraient être la glorification de notre travail, deviennent comme +le châtiment de notre orgueil. + +--Pas mal! pour un homme qui n'en fait pas son métier, murmura le jeune +monsieur Gaston, j'ai toujours dit que papa finirait dans les +bénisseurs. + +M. Gandelu, par bonheur, ne put entendre cette nouvelle impertinence. Il +poursuivait d'une voix rauque et brève: + +--Ce malheureux qui est là, monsieur André, est mon fils. Sur la mémoire +de sa sainte mère, défunte ma femme, je jure que depuis vingt ans il a +été ma seule et unique préoccupation. Voici vingt ans que sa pensée +emplit mon coeur, ma tête, mes veines, que je ne vis que par lui et +pour lui. Eh bien! la semaine passée, il pariait, il jouait sur ma vie +ou ma mort, comme vous parieriez sur une de ces rosses qu'on va voir +sauter des haies aux courses de Vincennes... + +--Ah! mais non! s'écria le jeune M. Gaston, celle-là est trop forte. + +L'entrepreneur eut un geste de mépris éclatant. + +--Ayez donc au moins, dit-il, le courage de votre infamie, de votre +crime. Pauvre garçon!... vous m'avez cru aveugle, parce qu'il ne me +plaisait pas de vous dire: Je vois! Il m'a bien fallu ouvrir les yeux à +la fin... + +--Cependant, papa... + +--Ne niez pas... Ce matin, mon homme d'affaires, Me Catenac, est venu +me rendre visite, et il a eu cet affreux courage, que les vrais amis ont +seuls, de me dire la vérité. Je sais tout... + +L'accent de M. Gandelu trahissait un tel excès d'horreur, on sentait si +bien que pour lui, désormais, c'en était fait de tout bonheur ici-bas, +que André demandait, non sans effroi, quelle révélation il allait +entendre. + +Ce devait être horrible, car l'assurance du jeune M. Gaston faiblissait, +et sa verve si spirituelle et si brillante paraissait éteinte. + +--C'est pour vous dire, monsieur André, reprit l'entrepreneur, que la +semaine passée j'ai été pris d'une attaque de goutte comme on n'en a pas +deux dans sa vie. Pendant trois jours on a cru, et je pensais bien +moi-même, que j'avais gâché mon dernier sac. J'avais fait mon testament. +Les bâtisses solides s'écroulent tout d'un coup, et je me sentais +ébranlé des fondations au faîte. Durant ces longues heures de +souffrances, mon fils ne m'a pour ainsi dire pas quitté. Et moi, pauvre +niais de père, en le voyant à mon chevet, attentif et le visage triste, +je me sentais pénétré d'une joie profonde. + +«Il m'aime donc, me disais-je, je m'étais trompé. Sa tête est folle, +mais il a bon coeur. Il me pleurerait si je mourais, il répandrait de +vrais larmes.» + +D'autres fois je pensais: + +--«C'est tout de même bon d'être malade, on a son fils près de soi.» + +[Illustration: Il saisit le jeune homme par la ceinture et le jeta sur +le palier.] + +Hélas! c'est lorsque je disais ou que je pensais cela que j'errais +misérablement. + +Ce n'était pas la vie que guettait l'infâme; il épiait la mort qui +devait lui livrer ma fortune. + +Si son visage était triste, c'est qu'il était poursuivi, traqué, harcelé +par des créanciers qui le menaçaient de s'adresser à moi. + +S'il s'éloignait à peine de ma chambre, c'est que, spéculant sur mon +agonie, il négociait un emprunt, et qu'il avait intérêt à faire croire +mon état plus désespéré qu'il ne l'était en réalité. + +Il s'était adressé à un abject usurier nommé Clergeot et en avait obtenu +la promesse d'un prêt de cent mille francs, en lui affirmant, en lui +écrivant que je n'avais plus que quelques jours à vivre. + +Je tenais entre mes mains, il n'y a pas une heure, le papier sur lequel +ont été stipulées les conditions provisoires. + +Il y est dit, en propres termes, que si je meurs dans les huit jours du +prêt, mon fils ne donnera que 20,000 fr. de commission. Il s'engage à +rendre 150,000 fr. si je passe le mois. Enfin, si j'en échappe, il se +reconnaît débiteur d'une somme de 200,000 fr... + +L'entrepreneur s'arrêta. Sa respiration devenait haletante, il +étouffait. + +Il avait tiré son mouchoir, et d'un geste fou, il essuyait son front +moite d'une sueur glacée. + +--Mon Dieu!... pensait André, voici un malheureux homme qui ne me +pardonnera jamais d'avoir été l'involontaire confident de ses +souffrances. + +Mais le jeune peintre se trompait. Les natures primitives ne sauraient +souffrir en silence, il faut une issue à leur douleur quand elle est +trop forte. + +Ce qu'il disait à André, M. Gandelu, sans hésiter, l'eût dit à tout +homme, estimable selon lui, qui fût entré en ce moment. + +--Tout cela n'est encore rien, reprit-il. Avant de livrer une somme si +forte, car c'est une fortune, cent mille francs, Clergeot tenait à +savoir si véritablement j'étais aussi bas qu'on le prétendait. Il +demandait des sûretés, il exigeait des certificats! Comment s'y prendre +pour le satisfaire, pour lui donner confiance? Mon fils chercha et +trouva. Oui, c'est alors que mon fils se mit à me parler sans relâche +d'un médecin spécialiste, unique au monde, me jurait-il en m'embrassant, +pour les maladies comme la mienne. + +Je le voyais si tourmenté, si agité; il insistait avec de si douces +prières dans la voix, que je me rendis à ses supplications, et qu'un +soir je lui dis: + +--Amène donc ce docteur, puisque tu crois qu'il me guérira. + +Et il me l'amena. + +Car, il faut vous le dire, monsieur André, il s'est trouvé un médecin +pour accepter la mission infâme de l'usurier; un médecin que je devrais +dénoncer au mépris public et à la juste indignation de ses confrères. + +Il est venu, cet homme, et il est resté plus d'une demi-heure près de +moi. Il me semble le voir encore, penché sur mon lit, me tâtant le +pouls, m'examinant, me touchant, m'accablant de questions. + +En sortant, après une prescription insignifiante, il a dit--devant mon +fils qui l'avait suivi--à Clergeot, qui attendait dans la rue, le +résultat de cette consultation monstrueuse: + +--Vous pouvez lâcher votre monnaie, le bonhomme ne s'en tirera pas. + +Voilà pourquoi, cinq minutes plus tard, mon fils reparut heureux, +souriant, et me cria de la voix la plus joyeuse: + +--Cela va bien, papa! + +Non, cela n'alla pas bien. Cela n'alla pas, du moins, selon les +prédictions du docteur. + +La journée fut très mauvaise; mais la nuit, après une crise, un mieux +sensible se déclara. Le surlendemain j'étais sur pied. + +Or, il avait fallu quarante-huit heures à Clergeot pour rassembler ses +fonds. Il apprit mon rétablissement: la négociation fut rompue... Mon +fils n'a pas eu ses cent mille francs... + +Il pleurait, ce pauvre vieux père, et c'était un spectacle lamentable, +de voir de grosses larmes rouler silencieuses le long de ses joues et se +perdre dans les rides de son visage. + +C'est d'un ton déchirant qu'il ajouta: + +--Que n'as-tu eu, malheureux! l'effroyable courage de hâter la mort de +ton père, puisque tu la souhaites avec tant d'ardeur! Peut-être ne +savais-tu pas qu'un des remèdes qu'on me faisait prendre est un poison +qui ne pardonne pas? Que n'en as-tu mis dans le verre que tu portais à +mes lèvres, dix gouttes au lieu d'une! Tout serait fini maintenant... et +ce crime ne serait pas bien plus grand que le tien... + +André ne quittait pas des yeux le jeune monsieur Gaston. + +Il s'attendait à tout moment à le voir se jeter aux pieds de ce père +qu'il avait si mortellement offensé et implorer le pardon, l'oubli d'une +action abominable. Point. + +Le jeune monsieur Gaston demeurait immobile, raide, les lèvres serrées. + +Il semblait humilié, irrité, mais non touché ni ému. Et, en effet, en ce +moment même, il se demandait comment l'histoire de sa négociation avec +Clergeot avait pu arriver aux oreilles de l'avocat de son père, et +comment surtout Me Catenac avait pu produire des preuves et montrer +le projet de contrat. + +Comme André, l'entrepreneur avait espéré que son fils allait demander +grâce; il s'apprêtait peut-être déjà à pardonner... + +Mais voyant qu'il s'obstinait au silence: + +--Vous connaissez, mon cher André, reprit-il avec une violence nouvelle, +le noble emploi que mon fils ferait de ma fortune? Il la porterait à une +créature ramassée au ruisseau, dont il a fait sa maîtresse, et qui le +berne comme les autres. Il l'a établie vicomtesse, comme il s'était +installé marquis. Vicomtesse de Chantemille!... Marquis Gaston!... Ils +sont dignes l'un de l'autre! + +Cette fois, Gaston-Pierre tressaillit. On attaquait l'objet aimé, il se +révolta. + +--Ah!... mais non!... s'écria-t-il, je ne veux pas qu'on touche à Zora, +moi! + +L'entrepreneur eut un éclat de rire nerveux. + +--Tu ne veux pas!... répondit-il. Et si je veux, moi? Quand vous aurez +vingt et un ans sonnés, vous direz: Je veux; mais, jusque-là, moi, je +ferai fourrer en prison toutes les vicomtesses qui abusent de votre +imbécillité!... + +--De quoi!... de quoi!... vous ne feriez pas cela. + +--Non, fit M. Gandelu, que cette résistance exaspérait, je me +gênerais... Je sais mes droits, maintenant que Me Catenac me les a +expliqués... Vous êtes mineur; votre Zora, qui s'appelle Rose, est +majeure... le Code est précis, j'ai lu l'article. + +--Mon père!... + +--Oh! inutile de prier. Mon avocat a rédigé une plainte pour le +procureur impérial, elle lui sera remise à midi, et avant la nuit votre +vicomtesse sera payée de ses peines. + +Si cruel fut ce coup, pour le séduisant jeune homme, que les larmes +jaillirent de ses yeux. + +--Zora en prison!... fit-il douloureusement. + +--D'abord au dépôt, puis en police correctionnelle, et enfin à +Saint-Lazare. Catenac me l'a dit, c'est réglé... + +Cette dernière raillerie transporta le jeune monsieur Gaston. + +--Ah!... vous abusez, s'écria-t-il, c'est honteux!... O Zora!... toi qui +portes si bien la toilette. Mais laisse faire, si tu vas en police +correctionnelle, j'y serai, et je ferai venir tous mes amis. Oui, papa, +je suis comme ça, moi! J'irai m'asseoir à côté d'elle et je prouverai +que c'est une femme honnête, voilà? Je dirai que je l'aime et que je +l'estime. Si on la condamne, je lui achète des diamants. Et quand +j'aurai vingt et un ans, je vivrai avec elle, et je l'épouserai plus +tard!... Allez-y! On parlera d'elle et de moi dans les journaux; ça me +va; ça nous posera... + +Si grand que puisse être l'empire d'un homme sur soi, il lui est pour +ainsi dire impossible de résister aux alternatives d'une longue lutte. + +M. Gandelu qui avait eu assez d'énergie pour se contenir, lorsqu'il +reprochait à son fils le plus odieux des crimes, ne put tolérer les +grotesques et cyniques menaces de ce fils. + +Des flots de sang affluèrent à son cerveau, il perdit la tête et se +précipita vers l'arme qu'il venait de jeter à terre, sans avoir certes +conscience de ce qu'il allait faire. + +Par bonheur, André qui ne quittait pas de l'oeil l'entrepreneur, +comprit le mouvement. + +Prompt comme la pensée, il ouvrit la porte, saisit par la ceinture le +jeune monsieur Gaston, et le poussa sur le palier. + +Et quand l'entrepreneur se retourna le bras levé, il se trouva en face +du jeune peintre seul. + +La surprise suffit pour lui rendre, sinon le plénitude de sa raison, au +moins la faculté de réfléchir. + +--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, qu'avez-vous fait? + +--Monsieur, de grâce!... + +--Eh!... ne voyez-vous donc pas que le misérable va courir chez cette +coquine de femme, la prévenir, lui donner les moyens de s'échapper!... +Laissez-moi passer! + +Puis, comme André, qui redoutait un affreux malheur, s'efforçait de le +retenir, il l'écarta d'un revers de son bras d'hercule, et se précipita +dehors en appelant tous ses domestiques. + +Le jeune peintre était confondu, et véritablement glacé d'horreur. + +Il avait beau chercher, il ne trouvait point de termes pour qualifier +cette scène incroyable, où, bien malgré lui, il avait tenu un rôle. + +André n'était ni un puritain ni un niais, il avait beaucoup vécu ayant +beaucoup souffert. + +Il avait rencontré, en sa vie, bien des méchants et coudoyé bien des +coquins; il connaissait de ces libertins dont les débauches épouvantent +les familles, et de ces cerveaux brûlés qu'emportent des passions +frénétiques. + +Mais il n'avait jamais été à même d'observer de près un de ces pâles et +malfaisants drôles sans jeunesse, sans intelligence et sans coeur, qui +se flattent entre eux de représenter la fine fleur de la gentilhommerie +française, et qui ont le secret de ravaler jusqu'à leurs vices. + +Il s'était égayé de leurs ridicules dont le théâtre s'est emparé, non +sans succès; mais il ne se doutait pas de leurs côtés odieux. + +Il ne savait pas tout ce que peut contenir de vaniteuse impudence, de +scélératesse froide et de plate bêtise la cervelle étroite d'un «petit +crevé». + +Mieux que tout autre, il pouvait juger la conduite du jeune M. Gaston, +lui qui s'était trouvé seul, à treize ans, aux prises, avec les +difficultés de l'existence, lui dont le coeur se serrait quand il +pensait aux joies douces et salutaires de la famille dont il avait été +sevré. + +Mais il n'eut pas le loisir de réfléchir beaucoup. M. Gandelu reparut. + +Il avait dû faire à son courage un appel désespéré, car il avait réussi +à reprendre sa physionomie accoutumée, son air à la fois rude et bon. + +--Voilà qui est fait, dit-il d'une voix encore un peu tremblante, mon +fils est enfermé à clé dans sa chambre, et gardé à vue par un de mes +domestiques, un vieux qui a été mon compagnon de truelle, et qu'il ne +pourra ni corrompre ni tromper. + +--Ne redoutez-vous rien, monsieur, de son exaltation?... + +--L'entrepreneur haussa les épaules. + +--Plût à Dieu! répondit-il, qu'on eût à craindre quelque chose! Hélas! +vous ne le connaissez pas. Vous battriez longtemps son paletot avant +d'en faire sortir un homme. Savez-vous ce qu'il fait en ce moment? Il +est couché à plat ventre sur son lit, et il sanglotte, il pleure en +appelant sa princesse. Zora! je vous demande si c'est un nom de +chrétienne. Saint bon Dieu! qu'est-ce qu'elles leur font donc boire, ces +créatures, pour les abêtir comme ça! Et c'est mon fils! O Françoise ma +pauvre défunte, si je ne savais pas que tu es une sainte au ciel, je +dirais: «Non, il n'est pas possible que ce propre à rien soit de moi!» + +Il s'était laissé tomber sur un fauteuil, et s'accoudait à son bureau, +le front entre ses mains. + +--Vous souffrez, monsieur, demanda André. + +--Oui! ça saigne en dedans. Mais j'ai été assez père comme cela, je veux +être homme à présent. Je sais ce que j'ai à faire: Me Catenac m'a +tracé ma ligne de conduite. Ah!... malheureux!... tu souhaites ma mort +pour manger ma succession. Eh bien! tu n'auras pas même celle de ta +mère. La loi est pour moi. Dès demain, j'assemble un conseil de famille +et je provoque l'interdiction de mon fils. Et après cela, plus un sou. +Il verra bien, quand son gousset sera vide, si on l'adore tant qu'il +croit, et si on l'appelle marquis. Quant à la fille, tant pis!... elle +ira en prison, elle payera pour toutes les autres. + +Il s'interrompit, et ce n'est qu'après un moment de douloureuses +réflexions qu'il reprit tristement: + +--J'ai bien envisagé toutes les conséquences de ma plainte au procureur +impérial. Elles sont affreuses. Mon fils fera comme il nous a dit, c'est +certain. Je le vois d'ici, s'affichant aux côtés de cette créature +perdue, la regardant tendrement, criant qu'il l'adore, se glorifiant de +sa bêtise et de sa honte à la face de tout Paris... Je sais bien que les +journaux s'empareront de ce scandale, que le ridicule de mon fils +rejaillira sur moi, que mon nom sera comme déshonoré... + +--Il y aurait peut-être quelqu'autre moyen, hasarda André. + +--Non. Il faut un exemple. Si tous les pères avaient mon courage, nous +ne verrions pas nos enfants épuisés à vingt ans. C'est l'avis de Me +Catenac. D'ailleurs, il est impossible que ces idées d'emprunt sur ma +mort et de comédie de médecin aient poussé dans l'esprit de mon fils. +C'est un enfant, il est la faiblesse même: on l'aura conseillé. + +Déjà ce père infortuné en était à chercher des excuses à son fils. + +--Mais en voici assez, dit-il, je me connais: si je m'enfonce dans mes +idées noires, je suis perdu. Je verrai vos dessins un autre jour. +Sortons. + +Il se leva, et regardant autour de lui: + +--Voyez un peu, reprit-il, en quel état j'ai mis tout ici! Des meubles +si beaux. Quand j'y voyais une tache, je la frottais avec le pan de ma +redingote. Mais, quand je suis en colère, je deviens comme une bête +brute, il faut que je détruise. + +D'un brusque mouvement il saisit les mains d'André, et les serrant à les +broyer entre les siennes: + +--Vous avez peut-être sauvé la vie de mon garçon et la mienne, +prononça-t-il d'une voix profonde; quand j'ai ramassé une barre de bois, +j'y voyais rouge... + +Et comme André se défendait: + +--Oh!... ajouta-t-il, je sais que ces services-là ne se payent pas, mais +c'est un compte à régler... Partons; allons jusqu'à ma bâtisse des +Champs-Élysées: nous déjeunerons en chemin. + +Cette bâtisse, dont André avait entrepris les sculptures à forfait, +s'élève presque à l'angle de la rue Chaillot et de l'avenue des +Champs-Élysées, et était encore masquée par les échafaudages. + +Déjà une douzaine d'ornemanistes, embauchés par André, y étaient à la +besogne. Depuis le matin, ils attendaient leur jeune camarade, devenu +pour un moment leur patron, fort surpris de son inexactitude. Aussi, le +saluèrent-ils d'amicales interpellations lorsqu'il leur apparut, +précédant le riche entrepreneur. + +Mais M. Gandelu, qui n'est pas fier d'ordinaire, c'est connu dans le +bâtiment, ne sembla même pas apercevoir les jeunes ouvriers. + +C'est d'un pas de spectre qu'il parcourut les divers étages, et c'est +certainement sans les voir qu'il examinait les derniers travaux. + +Le corps seul allait, sous l'impulsion de l'habitude; la pensée était +restée rue de la Chaussée-d'Antin, dans la chambre du jeune Gaston. + +Au bout d'un quart-d'heure au plus, il revint vers André. + +--Je ne me sens pas bien, dit-il; je rentre, à demain. + +Et il s'éloigna, la tête basse, si affaissé sur lui-même, que les +ouvriers ne purent s'empêcher de le remarquer. + +--Décidément, firent-ils, depuis son attaque de goutte, le père Gandelu +ne va plus; il a été rudement touché. + + + + +XXIV + + +A peine arrivé à la «bâtisse» du riche entrepreneur, André avait quitté +son paletot et revêtu une blouse de travail, roulée dans sa boîte +d'outils. + +--Il s'agit, avait-il dit, de regagner le temps perdu. + +Il comptait le regagner, en effet, mais il n'avait pas donné vingt coups +de maillet, lorsqu'un petit apprenti monta le prévenir qu'un monsieur le +demandait en bas. + +--Et un homme un peu cossu, même, ajouta le gamin, tout ce qui se fait +de mieux dans le grand genre. + +Fort contrarié d'être dérangé, André abandonna son ciseau et descendit, +mais toute sa mauvaise humeur se dissipa lorsque, sur le trottoir, il +aperçut M. de Breulh-Faverlay. + +C'est avec l'empressement le plus sincère et le plus vif qu'André +s'avança vers M. de Breulh. + +Sa reconnaissance était grande pour ce généreux gentilhomme, qui, après +s'être effacé devant lui avec tant d'abnégation, devenait l'auxiliaire +le plus utile et le plus dévoué de ses espérances. + +--Ah!... voilà qui est bien, monsieur, s'écria-t-il, de sa voix la plus +joyeuse, merci de vous être souvenu de moi. + +Et montrant ses mains, déjà toutes blanches de plâtre, il ajouta: + +--Vous m'excuserez de ne pas vous les tendre, le métier, voyez-vous... + +Les paroles expirèrent sur ses lèvres. Il remarquait enfin l'expression +soucieuse du visage de M. de Breulh, et son silence contraint. + +--Qu'y a-t-il? demanda-t-il tout inquiet, Mlle de Mussidan +aurait-elle eu une rechute? + +M. de Breulh hocha tristement la tête. Il n'y avait pas à se méprendre à +ce mouvement, il signifiait clairement: + +--Plût à Dieu qu'il n'y eût que cela!... + +[Illustration: Lisez, dit-il.] + +Hormis cela, pourtant, André n'apercevait rien qui pût l'atteindre +gravement. Aussi n'interrogea-t-il pas, il attendit. + +--Voici deux fois déjà que je viens vous chercher, mon cher ami, reprit +le gentilhomme; il est indispensable que nous causions. Il s'agit d'une +affaire bien importante et qui exige une prompte détermination. +Avez-vous quelques instants de liberté? + +--Mais... je suis à vos ordres, répondit le jeune peintre, surpris et +troublé. + +--En ce cas, remontons jusque chez moi. Je n'ai pas ma voiture, mais +c'est à peine si nous en avons pour un quart d'heure de chemin. + +--Je vous suis, monsieur. Je vous demanderai seulement une minute, le +temps d'escalader quatre étages. + +--Avez-vous donc des ordres à donner là-haut. + +--Non, monsieur. + +--Eh bien! alors? + +--Je voudrais reprendre un vêtement plus présentable. + +M. de Breulh eut un geste d'insouciance. + +--A quoi bon? fit-il. Est-ce que cela vous gêne ou vous fâche, de sortir +ainsi? + +--Moi? non, certes; j'y suis accoutumé; c'est à cause de vous, +monsieur... + +--Oh! alors, en route, hâtons-nous. + +--Mais, monsieur, on va vous remarquer... + +--On me remarquera... + +--Il se peut qu'on dise... + +--Bast! laissez dire. + +Et sans attendre une nouvelle objection d'André, il lui prit le bras et +l'entraîna. + +Évidemment, les prévisions du jeune peintre étaient justes. + +Les nouveaux amis n'avaient pas fait dix pas, que dix personnes déjà +s'étaient arrêtées pour regarder cet homme si élégant, qui avait la +tournure d'un duc et pair d'Angleterre, donnant familièrement le bras à +ce garçon, dont la blouse était toute maculée de taches de plâtre et qui +était coiffé d'un chapeau gris, de feutre mou. + +Cet effet produit, le gentilhomme ne pouvait pas ne l'avoir pas prévu. + +Les hommes placés en vue comme lui sont peu suspects d'étourderie. Sûrs +que leurs moindres actes seront commentés, ils s'exercent et s'habituent +à résister aux entraînements du premier mouvement. + +Si donc M. de Breulh se montrait au bras d'André avec une sorte +d'affectation, c'est qu'il entrait dans ses vues de faire parler de +cette amitié surprenante. Il savait qu'on ne manquerait pas de +s'informer et il se proposait de répondre aux curieux, de façon à +servir puissamment le talent et l'avenir du jeune peintre. + +Mais cette démarche semblait trop voulue et préméditée pour ne pas +intriguer profondément André. Son esprit se perdait en mille +conjectures, toutes plus invraisemblables les unes que les autres. + +Il avait bien essayé d'interroger son compagnon, mais à ses questions M. +de Breulh avait répondu d'un ton qui n'admettait pas d'insistance: + +--Attendez que nous soyons chez moi. + +Enfin ils arrivèrent, sans avoir échangé vingt paroles en route, et +s'enfermèrent dans la bibliothèque. + +Là, M. de Breulh ne laissa pas languir son jeune ami. + +--Ce matin, vers midi, commença-t-il aussitôt, comme je traversais +l'avenue de Matignon, j'ai aperçu Modeste, qui, depuis plus d'une heure, +vous guettait. + +--Ah! ce n'est pas ma faute si j'ai manqué au rendez-vous... + +--Peu importe. En m'apercevant, Modeste est venue à moi. Elle +désespérait de vous voir, et sachant quelle amitié nous unit, elle m'a +chargé de vous faire tenir une lettre de Mlle de Mussidan. + +André frissonna. Cette lettre ne pouvait annoncer que quelque grand +malheur, il le sentit au ton de M. de Breulh. + +--Où est-elle? demanda t-il. + +M. de Breulh la lui tendit en disant: + +--Du courage, mon ami, du courage!... + +D'une main que l'émotion faisait plus tremblante que celle d'un +vieillard, André brisa l'enveloppe et lut: + + + «Mon ami, + + «Je vous aime, et jamais, je le sens, je ne cesserai de vous aimer + de toutes les forces de mon âme. + + «Mais il est de ces devoirs sacrés auxquels une Mussidan ne saurait + se soustraire. Je les remplirai, dût-il m'en coûter la vie. + + «Nous ne nous reverrons jamais, et cette lettre est la dernière que + vous recevrez de moi. + + «Avant peu, sans doute, vous apprendrez mon mariage. Plaignez-moi. + Si grand que puisse être votre désespoir, il ne sera rien comparé + au mien. + + «Dieu ait pitié de nous! Essayez de m'oublier, André. Moi, je n'ai + même pas le droit de mourir... + + «Encore une fois, ô mon unique ami, la dernière, adieu!... + + «SABINE.» + + + +Si M. de Breulh avait tenu à amener André jusque chez lui, c'est que +sachant à peu près, par Modeste, le contenu de cette lettre, il +s'attendait à quelque crise déchirante de douleur. Il s'abusait. + +André, à cette lecture, devint livide; ses yeux pendant cinq secondes, +eurent une affreuse expression d'égarement; un spasme nerveux le secoua, +mais il ne laissa pas même échapper une exclamation. + +C'est avec un geste automatique, pour ainsi dire, qu'il tendit la lettre +à M. de Breulh en lui disant: + +--Lisez!... + +Le gentilhomme obéit, plus effrayé du calme de André que de la plus +terrible explosion... + +--Il ne faut pas vous laisser abattre, mon ami, commença-t-il. + +André se redressa fièrement, le regard étincelant. + +--Moi!... s'écria-t-il, me laisser abattre! Vous m'avez mal jugé. C'est +vrai, quand je croyais Sabine mourante, je pleurais comme un enfant. Je +suis homme à l'heure du combat et du danger!... + +M. de Breulh ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà il poursuivait: + +--Qu'est-ce que ce mariage que Mlle de Mussidan m'annonce comme sa +condamnation à mort? On allait donc rompre avec vous quand vous avez +rompu. Peut-on espérer un parti plus brillant? Non. D'où vient donc ce +prétendant qui soudain est agréé? Elle n'en avait pas ouï parler quand +elle vous a confié notre secret. Quel affreux événement est survenu +depuis? Ma noble et vaillante Sabine n'est pas de ces filles faibles et +lâches qu'on marie contre leur volonté. Elle me l'a dit cent fois: «Si +on voulait me contraindre, je sortirais en plein midi de l'hôtel de mon +père pour n'y plus rentrer.» Et c'est elle qui changerait ainsi? Ah!... +tenez, nous sommes victimes de quelque abominable machination... + +Toutes ces réflexions d'André, M. de Breulh les avait faites, d'autant +que s'il avait dit la vérité il n'avait pas dit toute la vérité. + +C'est bien à lui et non au jeune peintre que Modeste avait tenu à +remettre le billet de Sabine. + +Avertie de la résolution de sa jeune maîtresse, sans en connaître les +raisons, la fidèle servante avait senti son sang se glacer dans ses +veines, à la seule pensée des extrémités auxquelles le désespoir pouvait +pousser André. + +Elle avait donc guetté M. de Breulh, et après lui avoir conté tout ce +qu'elle savait, elle avait ajouté, non sans fondre en larmes: + +--Vous êtes son ami, monsieur, au nom du ciel, surveillez-le. + +De là, toutes les précautions de M. de Breulh, précautions inutiles, il +le reconnaissait à l'intrépide sang-froid du jeune peintre. Loin de +s'abandonner, il se raidissait contre le malheur, et tout en en +mesurant, sans illusions, l'étendue, il songeait évidemment à y trouver +un remède. + +--Vous avez dû remarquer, monsieur, reprit bientôt André, cette +coïncidence étrange de la maladie de Mlle de Mussidan et de sa lettre +désolée. Vous la quittez gaie et souriante, heureuse de votre +magnanimité, et une demi-heure plus tard, à peine, elle tombe comme +foudroyée. D'horribles convulsions nerveuses la mettent un moment entre +la vie et la mort; puis, à peine revenue à la raison et au sentiment de +sa situation, elle m'écrit cette lettre affreuse... + +Le jeune peintre en ce moment était comme transfiguré. L'oeil fixe, la +pupille démesurément dilatée, les bras étendus, il semblait suivre dans +le vide quelque lueur chétive, à peine saisissable, qui devait le guider +jusqu'à la vérité. + +--Souvenez-vous, monsieur, poursuivait-il, que tant que Mlle Sabine a +eu le délire, M. et Mme de Mussidan sont restés, à tour de rôle, près +de son lit, écartant de la chambre tous les domestiques, ne permettant +pas qu'on partageât leurs fatigues. C'est Modeste qui nous l'a dit. + +--Oui, je me rappelle même ses expressions. + +--Eh bien!... n'est-ce pas la preuve que, entre le comte, la comtesse et +leur fille, un secret existe, qu'ils gardent comme on garde un trésor, +comme on garde son honneur? + +Cela encore, M. de Breulh se l'était dit, mais ses suppositions, à lui, +avaient eu, en quelque sorte, une base. Il connaissait le comte et la +comtesse, il avait été admis dans leur intérieur, il savait ce que +disait le monde de leurs relations, de leur façon de vivre. + +--J'ai toujours supposé, mon cher ami, répondit-il, que depuis bien +longtemps la famille de Mussidan est en proie à quelqu'une de ces plaies +secrètes comme on en trouverait dans beaucoup de familles, si on +cherchait bien. + +--C'est là votre avis, sur l'honneur? + +--Oui. + +Sans plus se préoccuper de M. de Breulh que s'il n'eût point été là, +André se mit à arpenter d'un pied fiévreux l'immense bibliothèque. + +La contraction de ses sourcils et de sa bouche disait l'effort de sa +pensée. + +Il revoyait, comme aux lueurs sinistres d'un éclair, toute sa vie, +depuis qu'il connaissait Sabine. + +Il se rappelait jusqu'à leurs plus courts rendez-vous et aux plus +périlleux. Il repassait toutes les paroles qu'elle lui avait dites, même +les plus insignifiantes, ayant trait à ses parents. Il s'efforçait de +ressaisir jusqu'aux moindres discours de la feue douairière de +Chevauché, au château de Mussidan. + +Et de tant de mots, de tant de lambeaux de phrases, épars dans un espace +de plusieurs années, il tâchait de reconstituer une déclaration précise, +qu'il pût articuler, se livrant à un travail pareil à celui d'un homme +qui rassemble des anneaux brisés et dispersés, pour en recomposer une +chaîne. + +Après huit ou dix tours, il s'arrêta brusquement en face de son hôte. + +--Eh bien, oui!... s'écria-t-il, oui, il y a là un mystère que nous +pénétrerons, parce que je le veux. Ce qu'on veut, on le peut, quand +chaque matin on se lève en souhaitant plus ardemment ce qu'on souhaitait +la veille... Je sais vouloir, moi!... + +Il prit une chaise, s'assit près de M. de Breulh, à demi étendu sur un +canapé, et d'une voix sourde, comme s'il eût craint d'être écouté du +dehors, il reprit: + +--Le seul raisonnement, monsieur, nous conduit près de la vérité. +Écoutez-moi, et si j'avance quelque chose qui ne soit pas absolument +démontré, arrêtez-moi. Êtes-vous convaincu que Mlle Sabine m'aime? + +--Oh!... du plus profond de son coeur. + +--C'est donc sous l'empire d'une nécessité mortelle qu'elle m'écrit? + +--Évidemment. + +--Donc voici déjà Mlle de Mussidan hors de cause. + +Il s'interrompit, paraissant chercher la façon la plus saisissante et la +plus claire de présenter ses idées, et, toujours à demi-voix, il +poursuivit: + +--Vous étiez agréé comme gendre par la comtesse et par le comte de +Mussidan, n'est-il pas vrai? Votre mariage avec Mlle Sabine était +comme arrêté... + +--Je vous l'ai dit. + +--Eh bien! je vous le demande, M. de Mussidan peut-il trouver pour sa +fille un parti plus brillant, plus avantageux, présentant également +toutes les convenances de personnes, d'âge, de fortune, de +considération... + +Le gentilhomme ne put s'empêcher de sourire. + +--Par ma foi! fit-il, vous m'en demandez trop. + +--Eh! monsieur, il s'agit bien de modestie, vraiment!... Répondez. + +--Soit. Je vous déclare alors que si nous n'envisageons que les +conditions enviables selon le monde, M. de Mussidan me remplacera +difficilement. + +--Vous l'avouez donc!... Alors, comment le comte et la comtesse qui +rencontraient en vous le phénix des gendres, n'ont-ils rien tenté pour +vous retenir? + +--L'amour-propre blessé... + +--Non, ne dites pas cela. Le jour où vous avez retiré votre parole, M. +de Mussidan allait vous redemander la sienne: vous ne l'ignorez pas; on +nous l'a affirmé; on nous a donné des preuves. + +--C'est au moins la conviction de Modeste. + +André se redressa, comme pour donner plus de poids à ses paroles. + +--Donc, reprit-il, ce prétendant dont nous parle la lettre qui a surgi +soudainement, s'il épousait Mlle de Mussidan, l'épouserait malgré sa +volonté, à elle, malgré la volonté de ses parents. Pourquoi? D'où vient +à cet homme cette mystérieuse puissance? Cette influence est trop +grande, trop indiscutable, pour être avouable. Si le comte et la +comtesse se résignent à cette honte de forcer la main de leur fille, +c'est qu'eux-mêmes ont la main forcée. Et croyez que la contrainte est +purement morale. Sabine n'en souffrirait pas d'autre, je la connais. On +lui a montré le sacrifice, en lui disant: «Là est le devoir,» et elle se +sacrifie... Donc cet homme, quel qu'il soit, ne peut être que le dernier +des misérables!... + +C'était net, précis, indiscutable. + +Toutes ces pensées, M. de Breulh les avait vaguement entrevues dans la +demi-obscurité du doute, mais il n'en avait pas trouvé la formule. + +--Et ceci admis, demanda-t-il, que comptez-vous faire? + +Un éclair brilla dans les yeux d'André, terrible pour qui connaissait +son indomptable énergie. + +--Moi, répondit-il, rien pour le moment. Sabine me conjure de l'oublier, +j'aurai l'air de lui obéir. Modeste a en moi assez de confiance pour me +servir et se taire. Je saurai attendre, me préparer à la lutte. Le +misérable qui en ce moment brise ma vie ne sait pas que j'existe... Là +est ma force et mon espoir. Je lui révélerai mon existence le jour où je +l'écraserai. + +Mais M. de Breulh ne partageait pas cette belle confiance. + +--Prenez garde, mon cher André, murmura-t-il, prenez garde, le moindre +éclat perdrait votre cause à tout jamais. + +Le jeune peintre secoua fièrement la tête. + +--Il n'y aura pas de scandale, répondit-il, rassurez-vous. Maintenant, +je vois quelle conduite tenir. Dans le premier moment, je m'étais dit: +«Dès que je connaîtrai le misérable, j'irai à lui, je le provoquerai, +nous nous battrons, je le tuerai ou il me tuera!» c'était bien simple. + +--Malheureux!... c'était rendre votre mariage impossible. + +--Peut-être, mais ce n'est pas là ce qui m'a arrêté. La vérité est que +je ne veux pas qu'il y ait un cadavre entre Sabine et moi, les taches de +sang sur une robe de noces portent malheur. Puis, croiser mon épée avec +cet homme, s'il est tel que je le soupçonne, tel qu'il doit être, serait +lui faire trop d'honneur. Il me faut une vengeance, plus entière, plus +complète. Je n'oublierai jamais qu'il a failli tuer Mlle de Mussidan. + +Il se recueillit quelques secondes et reprit: + +--Pour abuser de son pouvoir comme il le fait, il faut que cet homme +soit un vil scélérat. On ne devient pas tout à coup un misérable sans +honneur et sans entrailles. Sa vie doit être semée de hontes et +d'infamies. Eh bien! je le démasquerai et je lui infligerai une telle +flétrissure, qu'il sera forcé de fuir, obligé de se cacher. + +--Oui, voilà ce qu'il faut faire!... + +--Et nous le ferons, monsieur, s'il plaît à Dieu! Je dis nous, parce que +je compte absolument sur vous. Vos offres si généreuses, dans mon +atelier, quand je les repoussais, j'avais raison. Maintenant, après +toutes les preuves d'amitié que vous me donnez, je ne serais qu'un sot +orgueilleux si je ne vous demandais pas aide et assistance. A nous deux, +dévoués à une cause commune, nous devons réussir. Nous ne sommes ni l'un +ni l'autre de ces hommes abêtis par le luxe et le bien-être au point +d'être incapables de ne rien tenter eux-même. Vous et moi, nous avons eu +ces deux maîtres dont les enseignements ne s'oublient pas, le malheur et +la pauvreté. Nous saurons nous taire et agir... + +André se tut, attendant peut-être une objection; mais, le gentilhomme ne +répondant pas, il continua: + +--Mon plan est la simplicité même. + +Dès que nous connaîtrons ce prétendant mystérieux, il sera à nous. Sans +qu'il puisse s'en douter, nous nous attacherons à lui, et nous ne le +quitterons pas plus que son ombre. + +Il y a des agents de police qui, pour une faible somme, se chargent de +reconstituer la vie entière d'un homme, et de voir clair dans toutes ses +actions. Est-ce que la passion ne me donnera pas la pénétration et le +jugement de ces gens-là? + +A nous deux, monsieur, nous nous complétons merveilleusement pour cette +tâche, car nous pouvons opérer à notre aise dans des sphères +différentes, vous en haut, moi en bas. + +Vous, dans votre monde, à votre club, dans les salons, partout, vous +vous informerez, vous recueillerez les on dit, les propos, les cancans +de l'opinion. Vous aurez ainsi le côté brillant et extérieur de notre +ennemi. + +Moi, en bas, dans l'ombre, j'étudierai le dessous de l'existence, +l'envers. Je fouillerai le passé, je descendrai dans les détails les +plus intimes. Je puis passer partout, moi, suivre un homme jour et nuit +le long des rues, stationner sous les portes cochères, arracher la +vérité à des fournisseurs, offrir un canon sur le comptoir à des +domestiques... Jamais on ne se défiera de moi. Je suis peuple, moi; +quand j'ai une blouse et une casquette, je ne suis pas déguisé. + +M. de Breulh se leva enthousiasmé. + +C'était un intérêt énorme, palpitant, qui tombait dans son existence si +désoeuvrée. + +Il allait avoir une préoccupation constante de toutes les heures, qui +remplirait ses journées si souvent longues et vides. + +[Illustration:--Paye-toi, drôle, et sors.] + +C'était une partie, cela, une vraie, poignante, dont l'enjeu était la +vie de trois personnes, et qui ne ressemblait en rien à ses parties +autour du tapis vert, où il risquait insoucieusement des poignées de +louis, perdant ou gagnant sans plaisir ni peine, sans seulement +ressentir une émotion. + +--Oui! je suis à vous! s'écria-t-il. Et s'il faut de l'argent, beaucoup +d'argent, souvenez-vous que je suis immensément riche. + +Le jeune peintre n'eut pas le temps de répondre, on frappait fort +rudement à la porte de la bibliothèque. + +--Ah ça!... murmura le gentilhomme, dont les sourcils s'enfoncèrent, qui +est-ce qui se permet chez moi... + +Il s'arrêta court. Au même moment une voix de femme se faisait entendre; +elle criait: + +--Gontran!... c'est moi!... Êtes-vous fou!... Ouvrez donc!... + +M. de Breulh se frappa le front. + +--Eh!... fit-il, c'est Mme de Bois-d'Ardon. + +Il ne se trompait pas. Le verrou retiré, la vicomtesse se précipita dans +la bibliothèque, selon son habitude, à la manière des tourbillons, et +courut se jeter sur un divan. + +Alors, André aussi bien que M. de Breulh purent remarquer combien ses +traits charmants étaient décomposés, et combien il coulait de larmes de +ses jolis yeux, qu'elle essuyait incessamment. + +M. de Breulh ne laissa pas que d'être un peu effrayé. Mme de +Bois-d'Ardon pleurer, au risque de se gâter le teint, ce ne pouvait être +que pour une vraie catastrophe, ou pour rien... + +--Qu'avez-vous, ma chère Clotilde, demanda-t-il affectueusement, que +vous arrive-t-il? + +--Ah!... un grand malheur! C'est-à-dire que je n'ose réfléchir à ce que +j'ai entrevu. Mais vous pouvez peut-être me sauver.. + +--Si je le puis... + +--Avez-vous vingt mille francs à me prêter? + +M. de Breulh respira, et même ne put s'empêcher de sourire. + +--S'il ne s'agit que de cela, dit-il, soyez sauvée. + +--Ah!... c'est qu'il me les faut tout de suite, là, à l'instant. + +--Je ne les ai pas ici; mais je puis les avoir dans une demi-heure. + +--Bien, alors. + +M. de Breulh écrivit rapidement dix lignes qu'il remit à un valet de +pied en lui recommandant de se hâter. + +--Merci, s'écria la vicomtesse, merci mille fois; mais ce n'est pas tout +encore, outre l'argent il me faut un conseil. + +Supposant que Mme de Bois-d'Ardon devait souhaiter se trouver seule +avec M. de Breulh, André s'apprêta discrètement à se retirer. + +Mais la jeune femme, d'un geste amical et gracieux, le retint. + +--Restez, monsieur André, dit-elle, restez, vous n'êtes pas de trop. + +Et comme il hésitait encore: + +--Il va être question, ajouta-t-elle, d'une personne qui vous tient bien +fort au coeur. + +--De Mlle de Mussidan, peut-être? + +--Précisément. Ah!... vous n'avez plus envie de vous éloigner, +j'espère!... + +De sa vie, l'aimable vicomtesse n'a pu rester cinq minutes de suite sur +la même impression, surtout si cette impression est triste. Elle s'en +excuse en affirmant que le sérieux est hors de sa nature. + +Entrée chez M. de Breulh sous le poids d'une émotion poignante, elle +oubliait la gravité de sa situation, pour n'en plus voir que le côté +comique. + +--Véritablement, mon cher Gontran, reprit-elle, jamais on n'a vu une +aventure aussi surprenante que celle qui vous vaut ma visite. Il n'y a +qu'à moi qu'il arrive des choses pareilles! + +Encore une prétention de Mme de Bois-d'Ardon. Elle est persuadée que +sa vie n'est qu'une longue suite d'incidents tout à fait particuliers. + +--Je vous écoute, ma chère Clotilde, dit M. de Breulh. + +--Et vous ne perdrez pas votre temps, allez! Imaginez-vous que ce matin, +c'est-à-dire il y a deux heures, j'étais horriblement en retard, ayant +eu pour le moins une vingtaine de visites. J'allais monter m'habiller, +quand on m'a annoncé encore un visiteur. J'étais furieuse, mais +l'importun arrivait sur les talons du valet de pied; il me voyait de +l'antichambre, impossible de le congédier. Bien malgré moi, je donne +l'ordre de le faire entrer. Il entre. Devinez quel était ce visiteur? Je +vous le donne en dix, en cent, ou mille... Y êtes-vous? + +--Pas du tout. + +--Eh bien!... c'était le marquis de Croisenois. + +--Le frère de ce Croisenois disparu si mystérieusement il y a une +vingtaine d'années? + +--Lui-même. + +--Il est donc de vos amis? + +--C'est-à-dire que je ne le connais pas du tout. Je l'ai rencontré dans +le monde, je dois avoir dansé avec lui; il me salue au bois, et c'est +tout. + +--Et il venait comme cela... + +D'un joli geste mutin, la vicomtesse imposa le silence à M. de Breulh. + +--Chut donc! fit-elle d'un petit ton fâché, vous me coupez tous mes +effets. Oui, il venait comme cela. C'est d'ailleurs un fort joli +cavalier, mis avec goût, fort aimable, causant bien. Il se présentait +chez moi sous le meilleur patronage. Il m'arrivait porteur d'une lettre +de recommandation d'une vieille amie de ma grand'mère et de la vôtre, la +marquise d'Arlange; vous la connaissez bien. + +--N'est-ce pas cette excentrique personne qui est la grand'mère de la +jeune comtesse de Commarin? + +--Juste!... Moi d'abord je raffole de cette vieille femme; elle jure +comme un sapeur, et quand elle se met à raconter des histoires de sa +jeunesse, elle est «épatante.» + +Ce dernier mot fit bondir André sur sa chaise. Il était fort naïf. Il ne +connaissait de femme de l'aristocratie que Sabine, et, selon lui, toutes +devaient ressembler à ce parfait modèle. + +Il ignorait que, pour l'heure, les jeunes femmes du monde, des +meilleures et des plus honnêtes en réalité, se donnent un mal affreux +pour affecter le plus détestable ton possible. Peut-être croient-elles +ainsi faire preuve de désinvolture, d'indépendance et d'esprit. + +Émailler leur conversation de tous les mots d'argot qu'elles peuvent +accrocher sur les lèvres de leurs frères ou de leur mari, leur procure +un vif plaisir. + +Ressembler le plus qu'elles peuvent à ces «demoiselles,» qu'elles +appellent «des horreurs,» mais dont elles copient les façons et singent +les toilettes, paraît être leur plus chère ambition. + +Mme de Bois-d'Ardon raconte, non sans orgueil, que deux ou trois fois +dans sa vie elle a été prise pour une... «demoiselle.» C'est la grande +mode. + +Cependant, elle poursuivait: + +--Dans la lettre que me remit M. de Croisenois, la marquise d'Arlange me +disait qu'il est fort de ses amis, et me priait de lui rendre, pour +l'amour d'elle, un grand service qu'il avait à me demander. + +--Eh!... que ne l'accompagnait-elle! + +--Pas moyen, elle est clouée sur son lit par des rhumatismes. Raison de +plus pour bien accueillir son protégé. Me voilà donc le faisant asseoir +et m'efforçant de le mettre à l'aise pour me présenter sa requête. Pour +de l'esprit, il en a. Il m'a conté une histoire d'une demoiselle des +Variétés et de M. de Clinchan, qui est tout ce qu'on peut rêver de +plus... pittoresque. + +Je m'amusais divinement, quand voilà que tout à coup j'entends dans le +vestibule comme une dispute. On parlait, on criait, on jurait, et +j'allais sonner pour m'informer, quand la porte s'ouvre, et je vois +paraître Van Klopen, rouge, l'oeil allumé... + +--Van Klopen?... + +--Eh! oui, mon tailleur. Tout d'abord je me dis: «S'il pénètre ainsi, +c'est qu'il vient d'imaginer quelque nouveau modèle plein de chic, et +qu'il veut me le soumettre.» Point. Savez-vous ce qu'il voulait, le +coquin? + +M. de Breulh garda son sérieux, mais un sourire pétilla dans son oeil. + +--Je gagerais, fit-il, qu'il voulait de l'argent. + +La vicomtesse parut confondue de cette perspicacité. + +--C'est pourtant vrai!... répondit-elle d'un ton grave. Il venait me +présenter ma facture chez moi, dans mon salon, devant un étranger; il +était entré malgré mes gens! Qui jamais se fût attendu à un tel excès +d'impudence de la part de Van Klopen, un homme qui fournit la plus haute +société!... + +--Oui, c'est inimaginable. + +--Aussi ai-je été indignée, et lui ai-je ordonné de sortir sur-le-champ. +Je me figurais qu'il allait se retirer en se confondant en excuses. +Quelle erreur! Voilà un coquin qui se met à se fâcher, à parler tout +haut, et qui me menace, si je ne le paye pas sur-le-champ de s'adresser +à mon mari. + +M. de Bois-d'Ardon est le plus généreux des époux; il donne à sa femme, +tous les mois, une somme considérable pour sa toilette; mais sur +l'article dettes, il ne plaisante pas. M. de Breulh le savait. + +--Terrible menace, fit-il. La facture était donc bien importante? + +--Elle s'élevait à dix-neuf mille et tant de cents francs!... Vous +concevez ma frayeur; elle était si grande que, toute rouge de honte, je +priai humblement Van Klopen de patienter, lui promettant de passer chez +lui dans la journée avec un acompte; mais ma faiblesse redoubla son +audace, et perdant toute mesure, il osa s'asseoir sur un fauteuil, +déclarant qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir reçu de l'argent ou vu +mon mari. + +M. de Breulh eut un geste dont la vue seule eût fait frissonner le +couturier des reines. + +--Que faisait donc M. de Croisenois? s'écria-t-il. + +--Il n'avait rien dit jusqu'alors. Mais sur cette insolence, il se leva, +tira un portefeuille et le lança à la figure de Van Klopen en lui +disant: «Paye-toi, drôle, et sors!» + +--Et il est sorti? + +--Oh! pas ainsi. «Il faut, monsieur, a-t-il dit au marquis de +Croisenois, que je vous donne une quittance.» Et, en effet, il a sorti +de sa poche de quoi écrire, et je l'ai vu mettre au bas de la facture: +«Reçu de M. de Croisenois, pour le compte de Mme la vicomtesse de +Bois-d'Ardon la somme de....., etc., etc.» + +--Oh! fit M. de Breulh sur trois tons différents, oh! oh! J'imagine du +moins qu'après le départ du sieur Van Klopen, M. de Croisenois n'a plus +hésité à vous présenter sa requête! + +La vicomtesse hocha la tête d'un air singulier. + +--C'est ce qui vous trompe, répondit-elle, il n'a plus parlé que de se +retirer, j'ai eu toutes les peines du monde à lui arracher son secret. + +--Enfin que voulait-il? + +--Il venait m'avouer qu'il est amoureux fou de Mlle de Mussidan, et +me prier de le présenter à Octave et me conjurer de le servir de toute +mon influence. + +André et M. de Breulh se dressèrent, comme cinglés par une même secousse +électrique. + +--C'est lui!... s'écrièrent-ils ensemble. + +Le mouvement fut à la fois si brusque et si menaçant que Mme de +Bois-d'Ardon ne put retenir un petit cri de surprise. + +--Lui!... interrogea-t-elle, toute brûlante de curiosité, que +voulez-vous dire? + +--Que votre marquis de Croisenois est un misérable qui a surpris la +bonne foi de Mme d'Arlange. + +--Je suis loin d'affirmer le contraire, mais je crois... + +--Avant tout, ma chère Clotilde, écoutez nos raisons. + +Et aussitôt, avec une vivacité extrême, M. de Breulh mit la vicomtesse +au courant de la situation, lui montra la lettre si cruellement +significative de Sabine et lui exposa presque mot pour mot la déduction +d'André. + +Il fallait que Mme de Bois-d'Ardon fût terriblement intéressée, car +elle n'interrompit pas une seule fois. Elle se contentait d'approuver ou +d'improuver de la tête. + +Lorsque le gentilhomme eut achevé: + +--Tout cela est fort bien trouvé, reprit-elle d'un petit air capable qui +lui allait à merveille. Le malheur est que votre raisonnement pèche +absolument par la base. + +--Par exemple! + +--Vous doutez? Alors, je prouve. Voici un prétendant mystérieux qui se +dessine, n'est-ce pas. Très bien. S'il obtenait la main de cette pauvre +Sabine, à quoi la devrait-il? A un incompréhensible pouvoir sur le comte +et la comtesse de Mussidan, à des manoeuvres infâmes, à des menaces. + +--Il me semble que cela saute aux yeux. + +--Oui, mon cher Gontran, oui, mais il est évident aussi que cet inconnu +doit avoir des relations avec la famille dont il va faire le désespoir. +On ne tient pas à sa merci des étrangers. Or, M. de Croisenois n'a +jamais mis les pieds à l'hôtel de Mussidan. Il connaît si peu Octave, +qu'il est venu me demander de le présenter. + +Si précieuse et si péremptoire était cette observation, que M. de Breulh +en resta tout interdit. + +--Diable! murmura-t-il, l'objection est forte. + +Mais André n'était pas d'un caractère à se laisser si aisément +déconcerter. + +--J'avoue, fit-il, que c'est une circonstance singulière et peu +explicable. Est-ce un habile artifice destiné à dépister les +informations et les on dit du monde? J'incline à le croire. Ce qui est +sûr, c'est que plus je réfléchis à la scène que vient de vous décrire +madame la vicomtesse, plus je sens grandir et se fortifier mes soupçons. + +--Cependant, monsieur. + +--Excusez-moi, madame, si j'ose vous interrompre; mais il me semble +entrevoir des particularités qui peuvent nous éclairer. Permettez que +nous revenions à ce qui s'est passé chez vous. Est-ce que le procédé de +ce tailleur ne vous a pas paru étrange? + +--Monstrueux, monsieur, révoltant, inouï! + +--Car vous étiez pour lui une bonne pratique? + +--Sa meilleure. J'ai dépensé chez lui une fortune. + +André eut un mouvement de satisfaction. + +--Très bien! fit-il. Voici donc que notre point de départ est déjà un +fait anormal. + +Tel n'était pas l'avis de M. de Breulh. + +--Pas si anormal que vous croyez, objecta-t-il. J'ai ouï dire que +l'illustre Van Klopen ne plaisante pas quand on lui doit de l'argent. +N'a-t-il pas traîné la marquise de Reversay devant les tribunaux? + +--D'accord! Reste à savoir s'il avait osé s'asseoir dans son salon +devant un étranger. + +--Reste à savoir, aussi, insista la vicomtesse, si elle lui avait donné +17,000 francs d'acompte comme moi le mois dernier. + +--L'insulte n'en est que plus inexplicable, prononça André, mais +passons. + +Il se retourna vers M. de Breulh et poursuivit: + +--Connaissez-vous M. de Croisenois? + +--Oh!... fort peu. Je sais qu'il est d'une très grande famille, je sais +que son frère aîné Georges, disparu si singulièrement, était fort +estimé; hormis cela... + +--Est-il riche? + +--On m'a assuré que d'un jour à l'autre, il peut être envoyé en +possession d'un héritage fort considérable. En attendant, je lui crois +plus de dettes que de rentes. + +--Et cependant, il avait à point nommé 20,000 francs dans sa poche. +C'est une fort grosse somme d'abord, qu'on porte rarement sur soi en +visite, et qui de plus s'est trouvée être juste la somme nécessaire. + +Depuis un moment André ne se ressemblait plus. Lui si réservé +d'ordinaire, il s'était pour ainsi dire emparé de la situation. C'est +d'un air d'autorité, presque d'un ton impérieux, qu'il multipliait ses +questions, comme si la grandeur de sa passion lui eût donné des droits. + +--Donc, reprit-il, encore une circonstance bizarre à noter. Je prierai +maintenant madame la vicomtesse de bien rassembler ses souvenirs. Qu'a +dit Van Klopen en recevant le portefeuille à travers la figure? + +--Rien. + +--Quoi! pas un mot? Il a accepté cette insulte sans sourciller, +froidement, paisiblement? Il n'a seulement pas engagé cet étranger à se +mêler de ses affaires? + +--En effet, c'est drôle, et moi... + +--Oh! attendez. Le tailleur a-t-il ouvert le portefeuille et compté les +billets de banque? + +Mme de Bois-d'Ardon parut faire un énergique appel à sa mémoire: + +--Cela, répondit-elle avec une visible hésitation, je ne saurais le +dire. J'étais, vous le comprenez, très émue et très troublée. Cependant, +il me semble, j'affirmerais presque... je jurerais que je n'ai pas vu de +billets entre les mains de Van Klopen. + +La physionomie d'André rayonnait. + +--De mieux en mieux!... s'écria-t-il. On lui a dit: «Paye-toi,» à ce +couturier, et il s'est tenu pour payé. Il n'a pas douté une minute que +le portefeuille ne contînt vingt mille francs, et il l'a empoché. +Observons de plus que, par un hasard admirable, M. de Croisenois n'avait +dans ce portefeuille ni une lettre, ni une adresse, ni un papier, rien +en un mot, que ces vingt mille francs. + +--Il est certain, murmura M. de Breulh, que tout cela n'est pas +absolument naturel. + +--Bast! je vois mieux encore. Entre le total de la facture et le contenu +du portefeuille, il y avait bien une petite différence. + +--Oui, répondit Mme de Bois-d'Ardon, cent trente ou cent cinquante +francs, je ne sais plus au juste. + +--Parfait!... Et cette différence, le tailleur l'a-t-il rendue? + +--Non: seulement, il était lui-même très agité. + +--Le croyez-vous, madame? Est-ce donc pour cela qu'il avait si +naturellement dans sa poche de quoi écrire, de quoi donner un reçu? + +L'insoucieuse vicomtesse était atterrée. Il lui semblait qu'elle avait +eu devant les yeux un brouillard épais, et qu'il se dissipait. + +[Illustration: L'infortunée se tordait les mains de désespoir.] + +--Puis, reprit André, comment était libellée cette quittance? Au nom de +M. de Croisenois. Ils se connaissaient donc? Enfin, comme Van Klopen est +un homme prudent un affaires, il ajoute: «Pour le compte de Mme la +vicomtesse de Bois-d'Ardon.» + +M. de Breulh était enthousiasmé. + +--La complicité est comme prouvée! s'écria-t-il. + +--Une dernière particularité nous fixera. Qu'est devenue la facture du +sieur Van Klopen, cette facture portant reçu? + +Il s'interrompit; Mme de Bois-d'Ardon était devenue fort pâle, elle +frissonnait. + +--Ah!... balbutia-t-elle, quelque chose me disait bien que j'étais sous +le coup de quelque malheur affreux. C'est pour cela, Gontran, que je +voulais vous demander un conseil. + +--Parlez, ma chère Clotilde. + +--Eh!... ne comprenez-vous pas que je ne l'ai pas, cette facture. M. de +Croisenois l'a froissée d'un air furieux, puis il l'a mise dans sa poche +comme par distraction. Je n'ai pas osé la lui demander sur le moment. + +André triomphait. + +--Eh bien!... s'écria-t-il, la comédie est-elle assez évidente? M. de +Croisenois avait besoin de votre influence, madame; il a voulu vous +mettre dans l'impossibilité de la lui marchander. Admettez que vous +n'ayez pas été assez généreuse pour vous intéresser à lui, ne vous +croiriez-vous pas engagée par le seul fait de ces vingt mille francs si +généreusement prêtés? + +--Oui, c'est vrai, c'est vrai... + +Maintes fois déjà en sa vie, l'aimable vicomtesse de Bois-d'Ardon +s'était jetée à l'étourdie dans les aventures les plus périlleuses. + +A vingt reprises, pour un caprice, pour une niaiserie, par dépit, par +oisiveté, pour rien, elle avait risqué son nom, sa réputation, son +bonheur et celui du son mari. + +Elle avait eu parfois des transes terribles, mais jamais, autant qu'en +ce moment, elle ne s'était sentie le coeur serré par une affreuse +angoisse. + +--Mon Dieu! murmura-t-elle, pourquoi m'effrayer ainsi? Ce n'est pas +généreux. Que voulez-vous que M. de Croisenois fasse de cette quittance? + +Ce qu'il pouvait en faire!... Elle ne le sentait que trop, et cependant, +par une faiblesse d'esprit inconcevable bien que très commune, elle se +refusait, pour ainsi dire, à constater le danger, à le reconnaître. + +--Ce qu'il fera, répondit M. de Breulh, rien, si vous embrassez sa cause +avec chaleur. Mais hésitez à le servir, et vous verrez s'il ne vous fait +pas sentir que bon gré mal gré vous devez être son alliée, parce qu'il +tient votre honneur entre ses mains. + +--Et malheureusement, approuva André, la réputation d'une femme a +toujours été à la merci d'un infâme ou d'un fat. + +Mme de Bois-d'Ardon essaya encore de protester. + +--Oh! vous exagérez, fit-elle du ton d'un enfant qui commence à douter +de Croquemitaine, vous vous créez des fantômes. + +--Eh quoi! fit tristement M. de Breulh. En êtes-vous à ignorer que par +les folies de luxe et les rages de toilettes qui courent, les femmes du +monde qui se conduisent mal passent pour ruiner leurs amants aussi +lestement que les filles les plus adroites? Mais c'est archi-connu, +cela!... + +--Quelle honte!... + +--Que demain, à son club, M. de Croisenois dise: «Cette petite +Bois-d'Ardon me coûte les yeux de la tête!» puis qu'il montre +négligemment votre facture de vingt mille francs, acquittée à son nom, +que pensera-t-on, je vous le demande? + +--On me fera bien l'honneur, je suppose... + +--Non, Clotilde, non, on ne vous fera aucun honneur. Qui diable ira +s'imaginer que c'est là un prêt? On dira simplement: «Cette chère +vicomtesse est horriblement coquette, l'argent que son mari lui donne ne +suffisant pas à son appétit, voici qu'elle grignotte Croisenois!» Et on +rira. Cela ne va-t-il pas de soi et ne se voit-il pas tous les jours? +Vous savez des exemples. Et si le misérable y tient, huit jours plus +tard le propos arrivera aux oreilles de Bois-d'Ardon, embelli, enjolivé, +envenimé... + +L'infortunée vicomtesse se tordait les mains de désespoir. + +--Ah! c'est affreux!... disait-elle, c'est horrible!... Savez-vous que +c'est à peine si mon mari douterait! Il prétend qu'une femme qui, comme +moi, suit les modes et est citée parmi les plus élégantes, est capable +de tout pour conserver une supériorité qui désole les autres femmes. +Oui, il dit cela, et il le croit... + +Le silence d'André et de M. de Breulh apprit à la vicomtesse que leur +avis était absolument celui de M. de Bois-d'Ardon. + +--Ah! maudits chiffons, poursuivit-elle, misérables toilettes!... Moi +qui ai si bien tout pour être la plus heureuse des femmes. Non, je le +jure, je ne ferai plus de dettes!... + +Ces héroïques résolutions, Mme de Bois-d'Ardon ne manque jamais de +les prendre après chaque folie un peu forte. Mais serments de coquette +et serments d'ivrogne se ressemblent. Elle oublie vite ses repentirs +périodiques. + +--Enfin, reprit-elle, comment sortir de là, mon bon Gontran? J'espérais +que vous me trouveriez un expédient. Si vous alliez redemander cette +malheureuse facture à M. de Croisenois? + +M. de Breulh réfléchit un moment. + +--Je le puis, certes, répondit-il; mais cette démarche, loin de vous +être utile, vous nuirait. Ai-je des preuves décisives de l'infamie de M. +de Croisenois? Non. Il niera tout et n'en clabaudera pas moins. Aller +le trouver, c'est lui dire que vous avez pénétré ses desseins, c'est +vous préparer une inimitié mortelle. + +--Sans compter, reprit André, que cette réclamation mettrait M. de +Croisenois sur ses gardes, et qu'une fois prévenu il nous échapperait. + +L'infortunée vicomtesse courbait le front sous ces objections si +concluantes. + +--Suis-je donc perdue! s'écria-t-elle, éclatant en sanglots. Suis-je +pour toute ma vie au pouvoir de cet être odieux, condamnée à lui obéir +quand même, réduite à trembler sous son regard comme l'esclave sous le +fouet! + +Mais André avait eu le temps d'étudier la situation et de reconnaître +ses avantages. + +--Non, madame, répondit-il, non, rassurez-vous. Avant longtemps, je +l'espère, j'aurai mis M. de Croisenois hors d'état de nuire à qui que ce +soit. Une question, pourtant, une seule: Qu'avez-vous répondu à sa +demande de présentation? + +--Rien de positif; je pensais à vous et à Sabine. + +--Oh!... en ce cas, madame, dormez tranquille. Tant qu'il aura l'espoir +de gagner votre influence, M. de Croisenois se gardera de troubler votre +repos. Servez-le donc, ne soufflez mot de la facture, témoignez-lui +estime et amitié, ouvrez-lui les portes de l'hôtel de Mussidan, +appuyez-le, chantez ses louanges. + +--Mais vous, monsieur, vous... + +--Moi, madame, aidé de M. de Breulh, je travaillerai à démasquer +l'infâme, et notre tâche sera d'autant plus facile que sa sécurité sera +d'autant plus grande... + +Il s'interrompit; le domestique dépêché par M. de Breulh-Faverlay +revenait avec les fonds. + +Lorsqu'il se fut retiré, le gentilhomme prit les vingt billets de +banque, et les présentant à la jeune femme: + +--Voici toujours, ma chère Clotilde, lui dit-il, de quoi payer le +Croisenois. Si vous m'en croyez, vous lui enverrez cela ce soir même, +avec un billet tout gracieux... + +--Merci, Gontran, je ferai ce que vous dites. + +--Surtout, glissez dans votre lettre un mot d'espoir au sujet de la +présentation. Qu'en pense maître André? + +Maître André était fort préoccupé. + +--Je pense, répondit-il, que si on pouvait obtenir du Croisenois un reçu +de cette somme, ce serait toujours cela de gagné. + +--Plaisantez-vous? + +--Pas du tout. + +--Ce serait éveiller les soupçons du drôle. + +--Qui sait!... murmura le jeune peintre, en s'y prenant bien!... + +Et se retournant vers Mme de Bois-d'Ardon: + +--Il est impossible, continua-t-il, que madame la vicomtesse n'ait pas à +son service quelque camériste bien futée... + +--J'en ai une plus fine que l'ambre. + +--Eh bien! ne peut-on pas remettre à cette fille la lettre et les +billets de banque séparément? On lui aura fait la leçon d'avance. En +arrivant chez M. de Croisenois, elle semblera épouvantée de la somme +qu'elle apporte, elle semblera habilement maladroite, elle aura des +défiances ridicules; bref, elle exigera un reçu qui dégage sa +responsabilité. + +--Ah! comme cela, oui, la chose est faisable. + +--Et elle sera faite, je vous le garantis, affirma la vicomtesse. +Joséphine n'a pas sa pareille pour jouer la comédie. + +A ces idées de comédie, de tromperie, de ruse, le sourire refleurissait +sur les lèvres de la jolie vicomtesse. La fermeté d'André et de M. de +Breulh dissipait toutes ses inquiétudes. Elle ne pouvait croire que, +protégée par ces deux hommes, elle courût le moindre danger. + +--De plus, reprit-elle, fiez-vous à moi pour endormir le Croisenois. +Avant quinze jours, je veux être sa confidente, et tout ce qu'il me +dira, vous le saurez. + +Elle eut un joli geste de menace, et poursuivit: + +--C'est de franc jeu, n'est-ce pas? Pourquoi venir me «monter un coup?» +C'est odieux... Et ce Van Klopen, qui «était de l'affaire!» A qui se +fier, bon Dieu! Un homme sans rival pour inventer un costume. Qui est-ce +qui m'habillera maintenant? Car il faut que je le «lâche,» il n'y a pas +à dire!... + +Le naturel revenait au galop, et l'argot aussi. La vicomtesse se leva. + +--Allons! fit-elle, «je me la casse.» J'ai quatre amis de Bois-d'Ardon à +dîner ce soir. Adieu, ou plutôt au revoir. + +Et, légère, toute souriante, elle regagna sa voiture. + +--Voilà comme elles sont toutes aujourd'hui! s'écria M. de Breulh. Et +encore celle-ci a du coeur, si elle n'a pas de cervelle. + +Mais André était trop à son idée fixe pour relever l'observation. + +--Maintenant, s'écria-t-il, le Croisenois est à nous. Notre point de +départ est trouvé. Il tient M. de Mussidan comme il croit tenir Mme +de Bois-d'Ardon. Nous connaissons les façons de travailler de cet +honorable gentilhomme, il vous vole vos secrets et il vous fait chanter +après... Mais nous sommes là: M. de Mussidan ne chantera pas... + + + + +XXV + + +Être le maître du plus confortable des intérieurs, y trouver toutes ses +aises, avoir pris la délicieuse habitude d'y cuver en paix les égoïstes +jouissances du célibataire, puis, tout à coup, être dépossédé! + +Peut-on imaginer un plus affreux supplice. + +Ce fut précisément celui du docteur Hortebize, lorsque le bon père +Tantaine au nom de B. Mascarot, vint le prier de donner l'hospitalité à +Paul Violaine. + +Il pâlit et frémit, l'aimable épicurien, à la seule idée de cette +invasion. Partager son appartement ou en être chassé par les huissiers +lui semblait tout un. + +Il vit, comme en un tableau sombre, sa vie dérangée, ses habitudes +troublées, sa liberté compromise. + +Que faire, que devenir, où aller, quels plaisirs prendre, avec ce garçon +pour commensal obligé, dormant sous son toit, mangeant à sa table, le +suivant dehors, pendu à son paletot comme le moutard au tablier de sa +bonne? + +Plus de délicats dîners au restaurant, en compagnie de spirituels +gourmets. Plus de ces visites mystérieuses qu'il attendait souvent avec +impatience, le soir, les rideaux tirés, après avoir envoyé ses +domestiques au spectacle. + +Aussi, de quel coeur il vouait au diable l'honorable placeur et son +intéressant protégé. + +Mais l'idée ne lui vint pas d'essayer seulement de se soustraire à cette +écoeurante corvée. + +Initié presque complétement aux projets de B. Mascarot, il sentait que +surveiller Paul pendant les premiers jours était d'une importance +capitale. + +Il fallait le dépayser, ce garçon, le dérouter, l'étourdir, le +transformer, creuser entre son passé et le présent un si profond abîme, +qu'il ne pût revenir sur ses pas. + +N'était-il pas indispensable, sans dire absolument la vérité à Paul, de +le préparer à l'entendre? On devait aguerrir son esprit contre les +révoltes, sinon probables, du moins possibles, de sa conscience au +dernier moment. + +Le docteur se résigna donc et sut faire, comme on le dit vulgairement, +contre fortune bon coeur. + +Paul trouva en lui le plus agréable des compagnons, un spirituel +causeur, un conseiller facile, prêchant une morale à la douce et une +philosophie sans scrupules. + +Pendant cinq jours, ils ne se quittèrent pas, déjeunant dans les grands +restaurants, se promenant au bois, dînant au club du docteur. + +Quant à leurs soirées, elles étaient prises. + +Ils les passaient exactement chez M. Martin-Rigal. Le docteur jouait +avec le banquier, lorsqu'il n'était pas sorti,--et Paul et Flavie +causaient, à demi-voix, ou faisaient de la musique. + +Mais rien n'est éternel ici-bas. + +Le cinquième jour de cette agréable existence, le bon Tantaine parut, +annonçant qu'il venait chercher Paul et son bagage. + +--Je vous ai déniché et arrangé, lui dit-il, le plus charmant réduit +qu'on puisse rêver. Dame!... c'est beaucoup moins beau qu'ici, mais tout +y est conforme à la position qu'il convient que vous affichiez. + +--Où est-ce? + +Le bonhomme eut un sourire qui voulait être très malicieux: + +--J'ai songé à économiser vos chaussures, répondit-il, vous ne serez pas +à une lieue de chez M. Martin-Rigal. + +--Partons donc!... s'écria le jeune homme, que la curiosité ardait. + +Comme factotum, le vieux clerc n'a pas son pareil. Il sait tout, connaît +tout, prévoit tout, pense à tout. + +Paul dut s'en convaincre au premier coup d'oeil donné à sa nouvelle +demeure. + +C'est rue Montmartre, presque au coin de la rue Joquelet, que le père +Tantaine avait rencontré ce qu'il cherchait. + +C'était bien, ainsi qu'il l'avait fait pressentir, le logis modeste d'un +artiste à ses débuts, mais d'un artiste ayant déjà vaincu les premières +difficultés, songeant à l'avenir et se préoccupant du bien-être présent. + +L'appartement, situé au troisième étage, se composait d'une petite +entrée, de deux jolies pièces et d'un assez grand cabinet de toilette. +Une des pièces était la chambre à coucher, l'autre était disposée en +petit salon de travail, et près de la fenêtre se trouvait un piano. + +Meubles, rideaux, tentures, bibelots, tout était propre, rien n'était +neuf. + +Une particularité frappa Paul. + +Cet appartement, qu'on lui disait loué et meublé pour lui depuis trois +jours seulement, paraissait habité. La vie y palpitait. Ou eût juré que +le locataire venait de sortir à la minute, et qu'il allait rentrer. + +Tout, depuis le lit qu'on aurait supposé tiède encore, jusqu'aux bouts +de bougie des candélabres, trahissait des habitudes quotidiennes non +interrompues. + +Il y avait, sous le lit, des pantouffles qui avaient servi, le feu du +matin n'était pas tout à fait éteint, on apercevait dans l'âtre des +bouts de cigare, sur la table du salon de travail était une feuille de +papier de musique, où on avait commencé de noter un air. + +Cette sensation de la présence d'un maître était si forte, que Paul ne +put s'empêcher de s'écrier: + +--Mais cet appartement est habité, monsieur, nous sommes chez quelqu'un. + +--Nous sommes chez vous, mon enfant. + +--Maintenant, peut-être, parce que vous aurez acheté ici tout en bloc; +mais celui qui vous a vendu son mobilier ne fait que de partir... + +Le doux Tantaine avait l'air ravi d'un écolier après une espièglerie. + +--Depuis plus d'un an, répondit-il, le seul locataire de céans, c'est +vous. Ne reconnaîtriez-vous plus votre logis? + +Paul écoutait bouche béante, flairant une mystification ou un mystère. + +--Quelle plaisanterie! dit-il, pour dire quelque chose. + +--De ma vie je n'ai été aussi sérieux. Voici plus d'une année que vous +avez installé vos pénates ici. En voulez-vous une preuve? Je vais vous +la donner. + +Il n'attendit pas la réponse. Il courut se pencher au-dessus de la cage +de l'escalier, et, de toutes ses forces, cria: + +--Mère Brigot!... Ohé!... Montez donc!... + +Puis revenant à Paul: + +--C'est la concierge de la maison, dit-il, vous allez voir. + +Au même moment, une grosse vieille, répugnante d'obésité, au nez +écarlate ayant une mine obséquieuse que démentait son petit oeil +méchant caché sous de gros sourcils gris, fit son entrée dans +l'appartement. + +--Bonjour la mère, lui dit le vieux clerc d'huissier; je vous ai appelée +pour un petit renseignement... + +--Bien à votre service, monsieur Tantaine. + +Du doigt, le bonhomme montra Paul, tout en continuant à s'adresser à la +portière. + +--Vous connaissez monsieur? demanda-t-il. + +--Cette malice! Un locataire. + +--Comment se nomme-t-il? + +--Paul. + +--Tout court? + +--Mais oui; Paul de Rien-Avec, autrement dit. N'allez-vous pas lui +reprocher de n'avoir connu ni père ni mère... + +--Quelle est sa profession? + +--Artiste donc! il donne des leçons de piano, il compose des airs et il +copie de la musique. + +[Illustration: Il fut saisi d'un tel effroi qu'il se laissa tomber sur +un fauteuil.] + +--Que gagne-t-il à ce métier? + +--Ah!... je n'ai pas compté avec lui. A vue de nez, ça doit aller dans +les trois ou quatre cents francs par mois. + +--Et cette somme lui suffit? + +--Certainement. Mais dame! c'est si sage, si économe! une vraie fille, +quoi! Au point que moi qui ai une demoiselle, je voudrais qu'elle lui +ressemblât. Et travailleur, et distingué, et propre... + +Elle sortit sa tabatière, huma une copieuse prise, et, avec l'accent +d'une conviction bien arrêtée, ajouta: + +--Et joli garçon!... + +L'air connaisseur de la grosse femme parut réjouir beaucoup le bon +Tantaine. Cependant il poursuivit: + +--Pour être si bien informée, il faut que vous connaissiez M. Paul +depuis longtemps, et qu'il vous ait parlé de ses affaires. + +--Pardine!... il y aura quinze mois, au terme prochain qu'il a emménagé +ici, et depuis ce temps, tous les jours que le bon Dieu fait, c'est moi +qui arrange son ménage... + +--Savez-vous où il logeait avant? + +--Naturellement, puisque je suis allée aux renseignements. Il demeurait +rue Jacob, de l'autre côté de l'eau. On l'y a même bien regretté, allez, +mais il fallait qu'il se rapprochât de son travail, qui est ici près, +rue Richelieu, à la bibliothèque. + +D'un geste, le bonhomme arrêta la portière. + +--Cela suffit, mère Brigot, dit-il, laissez-moi seul avec monsieur. + +Ce bizarre, ce surprenant interrogatoire, Paul l'avait écouté de l'air +ahuri d'un homme qui se tâte pour savoir au juste s'il dort ou s'il +veille, s'il vit ou s'il rêve. + +Le doux père Tantaine, lui, ferma soigneusement la porte sur les talons +de la portière, et revint vers son protégé en riant aux éclats trop fort +pour que son rire fût complétement naturel. + +--Eh bien! lui demanda-t-il, que dites-vous de l'aventure? + +Paul fut bien deux minutes au moins pour recouvrer la parole. Il faisait +d'héroïques efforts pour rassembler ses idées en déroute, il appelait à +la rescousse sa fermeté vacillante. + +Il se rappelait les conseils que depuis cinq jours le docteur Hortebize +lui chantait sur tous les tons: «Attendez-vous aux événements les plus +extraordinaires, ne vous étonnez de rien, soyez prêt à tout.» + +Pour un premier assaut, sa contenance ne fut pas trop fâcheuse. + +--Je suppose, monsieur, reprit-il enfin, que vous avez fait la leçon à +cette femme. + +La grimace du vieux clerc ne laissait pas de doute sur le vif +désappointement que lui causa cette réponse. + +--Diable!... fit-il d'un ton d'ironie qu'il ne prit pas la peine de +dissimuler, si c'est là tout ce que vous avez compris, nous ne sommes +pas près de nous entendre! + +Cette raillerie devait piquer la vanité toujours à vif du protégé de B. +Mascarot. + +--Pardon, reprit-il d'un air gourmé, je comprends que cette scène n'est +qu'une préface, et j'attends le roman. + +Cela fut dit avec une belle assurance qui enchanta le vieux clerc +d'huissier. + +--Oui, mon enfant, s'écria-t-il tout attendri d'une effusion paternelle, +oui, ce n'est qu'une préface indispensable! Le roman, on te le révélera +quand le moment propice sera venu, et tu verras quel magnifique rôle on +t'y réserve, et tu comprendras quel succès t'attend, si tu sais être un +acteur de talent! + +--Pourquoi ne pas dire la vérité tout de suite? + +Le bonhomme hocha doucement la tête. + +--Patience, répondit-il en revenant au «vous,» patience, impétueuse +jeunesse! On n'a point bâti Paris en un jour. Laissez-vous guider, ô mon +fils! laissez-nous mesurer le fardeau à vos forces, abandonnez-vous à +nos lisières protectrices! C'en est assez pour aujourd'hui. Vous venez +de recevoir votre première leçon, repassez-la, méditez-la. + +--Une leçon? + +--Ou une répétition, comme vous voudrez, oui, mon enfant. Ce que j'avais +à vous apprendre, je l'ai mis en action, pour vous frapper plus +vivement, pour le graver plus profondément dans votre esprit. + +C'était précis, cela: il n'y avait ni à douter, ni à équivoquer, ni à +hésiter. + +--Tout ce que cette bonne femme a dit, poursuivit le doux Tantaine en +appuyant sur chaque mot pour lui donner une valeur plus grande, tout ce +qu'elle a répondu doit être la vérité. Donc, c'est la vérité. Quand vous +serez arrivé à vous le persuader à vous-même, vous serez prêt pour la +lutte; jusque-là, non. Souvenez-vous de ceci: on n'impose que les +croyances auxquelles on ajoute lui. Il n'est pas un imposteur illustre +qui n'ait été sa première dupe et sa plus entêtée. + +A ce vilain mot: imposteur! le protégé de B. Mascarot ne fut pas maître +d'un haut-le-corps. Il essaya de protester. + +Mais ce fut une raison pour Tantaine d'insister sur son idée et de +souligner sa réplique comme on accentue la phrase décisive qui livre la +clé d'une situation indéchiffrable. + +--Un de mes amis, prononça-t-il, a vécu dans l'intimité d'un faux Louis +XVII, qui eût ses partisans, et il m'a raconté une foule de +particularités de son existence. Ce garçon, qui était le fils d'un +cordonnier d'Amiens, avait si parfaitement fait abstraction de soi pour +se pénétrer de son personnage d'emprunt, que, mis inopinément en +présence d'une fille de son pays, qui avait été sa maîtresse et qu'il +avait aimée à la folie, il ne la reconnut pas. + +--Oh!... interrompit Paul; quelle histoire!... + +--Non, il ne la reconnut pas. Et voilà à quelle perfection vous devez +prétendre. Ne souriez pas, le cas est sérieux. Il vous faut réussir à +vous dégager totalement de vous-même pour entrer dans la peau d'un homme +nouveau. Paul Violaine, le fils illégitime d'une petite mercière de +Poitiers, le trop naïf amant de la Belle Rose, n'existe plus. Il est +mort d'inanition dans un grenier de l'hôtel du Pérou, ainsi qu'en +témoignerait au besoin Mme Loupias. + +C'est qu'il ne plaisantait pas, le vieux clerc d'huissier. + +Il avait arraché son masque de bénigne niaiserie, il avait cet accent +irrésistible qui enfonce les idées comme des pointes acérées dans les +cerveaux les plus rebelles. + +--Vous dépouillerez, poursuivait-il, cet individualité importune comme +un vêtement usé qu'on jette et qu'on oublie. Le succès est à ce prix. Et +je ne vous commande pas seulement de perdre la mémoire de +l'intelligence, celle-là n'est rien; je vous ordonne de perdre la +mémoire du corps, qui est idiote, absurde, terrible, qui trahit +toujours. Il ne faut pas que si, dans la rue, un inconnu crie: +Violaine!... vous vous retourniez machinalement. + +Si préparé que dût être Paul à cette leçon, il sentait sa raison +vaciller comme la flamme d'une bougie au vent. Le cauchemar continuait. + +--Qui suis-je?... balbutia-t-il. + +Le doux Tantaine se permit un ricanement sardonique. + +--La portière vous l'a dit, répondit-il, aussi bien, mieux même que je +n'aurais su vous le dire. Vous avez nom Paul, tout court, vous avez été +élevé aux Enfants-Trouvés, vous n'avez jamais connu vos parents. Voici +quinze mois que vous habitez ici, et vous demeuriez l'an passée rue +Jacob. Votre femme de ménage n'en sait pas davantage... Mais lorsque +vous viendrez avec moi rue Jacob, les concierges vous reconnaîtront, et +ils vous diront où était, avant, votre domicile; et si nous y allons, on +se souviendra de vous pareillement. + +--Et il me sera possible de remonter ainsi le passé?... + +--Mon Dieu, oui, jusqu'au jour de votre naissance. Peut-être en +cherchant bien, arriveriez-vous jusqu'à votre père... + +--Oh!... monsieur!... + +--A moins qu'il n'arrive jusqu'à vous. + +Le front de Paul devenait de plus en plus soucieux. + +--Mais si on me demandait des détails sur ma vie, sur ce que j'ai fait? +Cela peut arriver; je puis être interrogé par M. Martin-Rigal, par +Mlle Flavie... + +--Nous y voici donc!... Eh bien! rassurez-vous; on vous communiquera des +documents si explicites, si précis qu'il vous sera aisé de donner, heure +par heure pour ainsi dire, l'emploi de vos vingt-trois ans. + +--Mais alors, monsieur, il était donc, comme moi, musicien, compositeur, +cet autre dont je prends la place? + +Le vieux clerc d'huissier, impatienté, ne se gêna pas pour lâcher un +maître juron. + +--Sacrebleu!... s'écria-t-il, jouez-vous la simplicité? Vous ai-je dit +que vous preniez la place de qui que ce soit? Que me parlez-vous d'un +autre? Il n'y a que vous ici. Vous n'avez donc pas écouté la portière. + +--Si, mais... + +--Eh bien! elle vous l'a appris, vous êtes artiste. Vous vous êtes fait +seul, comme les hommes qui ont du nerf. Est-ce que le talent a besoin de +maître! Pour vivre en attendant que vos oeuvres arrivent à l'Opéra, +vous donnez des leçons. + +--A qui? On me questionnera. + +Le père Tantaine prit dans une coupe, sur la cheminée, trois cartes de +visite, et les présenta à Paul, en disant: + +--Voici le nom et l'adresse de trois élèves que vous avez et qui vous +donnent chacune cent francs par mois pour deux séances par semaine. Ces +deux-ci vous affirmeraient si vous en doutiez, que vous êtes leur +professeur depuis longtemps. La troisième, Mme veuve Grodorge, +témoignera même en justice, sous la foi du serment, qu'elle doit à vos +leçons tout ce qu'elle sait, et elle est forte. Demain, vous vous +présenterez chez ces élèves, aux heures indiquées sur les cartes. Vous +serez reçu comme un familier de la maison, lâchez d'y être à l'aise +autant qu'un ancien maître... + +--Je tâcherai. + +--Encore un mot. En dehors de vos leçons, et pour augmenter votre +bien-être, vous copiez à la bibliothèque, pour des amateurs riches, des +fragments d'anciens opéras inédits. Voici sur le piano le travail que +vous achevez pour M. le marquis de Croisenois, une oeuvre charmante de +Valserra: _I tredici mesi_... + +C'était tout pour le moment. Il prit le bras de Paul et lui fit visiter +en détail l'appartement. + +--Vous le voyez, disait-il, on n'a rien oublié, on vous croirait ici +depuis des siècles. Bien plus, comme, en garçon rangé que vous êtes, +vous ne dépensez pas ce que vous gagnez, vous trouverez dans le tiroir +de votre bureau huit obligations d'Orléans et un millier de francs, ce +sont vos économies. + +Mille questions se pressaient sur les lèvres de Paul, mais déjà le +bonhomme avait ouvert la porte pour se retirer. + +--Je reviendrai demain avec le docteur, dit-il. + +Puis adressant à son élève une bénédiction ironique, il ajouta, comme +jadis B. Mascarot: + +--Tu seras duc!... + +Debout devant sa loge, la concierge de la maison, la mère Brigot, +guettait la sortie du vieux clerc d'huissier. + +Dès qu'elle l'aperçut descendant lentement l'escalier, la tête baissée +en homme écrasé sous le poids de ses préoccupations, elle courut à lui, +autant toutefois que son obésité lui permettait de courir. + +--Êtes-vous content de moi, monsieur Tantaine? lui demanda-t-elle de sa +voix affreusement pateline... + +--Chut!... interrompit le bonhomme en la poussant brutalement dans sa +loge, dont la porte était restée ouverte, chut donc! Êtes-vous folle de +parler ainsi tout haut, au risque d'être entendue du premier venu! + +Il paraissait si furieux, ce bon Tantaine, que la portière baissait le +nez, tremblante comme une coupable devant la justice. + +--J'espérais, balbutia-t-elle, que j'avais bien répondu. + +--Très bien, en effet, mère Brigot; vous m'aviez parfaitement compris. +Je rendrai bon compte de vous à M. Mascarot. + +--Quel bonheur!... Alors, nous sommes sauvés, Brigot et moi? + +Le vieux clerc eut un geste équivoque. + +--Sauvés... répondit-il, pas encore tout à fait. Le patron, +certainement, a le bras long, mais vous avez des ennemis, beaucoup +d'ennemis. Tous les domestiques de la maison vous exècrent, et ils +seraient ravis, je ne vous le cacherai pas, de vous faire arriver de la +peine. + +--Oh!... monsieur, est-ce possible; peut-on dire des choses pareilles! +Nous qui sommes si bons pour eux, mon mari et moi. + +--Maintenant peut-être, parce que vous redoutez leur témoignage; mais +autrefois?... Ah! vous vous êtes mis dans de biens vilains draps, votre +mari et vous. La loi est précise: Article 386, paragraphe 3. Il y va de +la réclusion. Vous avez surtout cette diable de circonstance de paquets +de clés vus entre vos mains par les deux bonnes du second étage, qui est +terrible. + +Ce fut au tour de la grosse femme de frémir. Elle joignit les mains en +murmurant d'une voix suppliante: + +--Plus bas! monsieur, je vous en conjure, plus bas!... + +--Votre grand tort, poursuivait le père Tantaine, est d'être venu +trouver le patron trop tard. On avait beaucoup jasé déjà, la police +avait été prévenue et ne pouvait se dispenser d'agir. + +--C'est égal, si M. Mascarot voulait... + +--Mais il veut, chère dame, il ne demande qu'à vous être utile. Je suis +persuadé qu'il réussira à égarer l'enquête; déjà beaucoup de témoins ont +promis de vous être favorables... Seulement, vous savez, service pour +service, il faut lui obéir ponctuellement. + +--Oh! le cher homme!... nous passerions dans le feu pour lui, Brigot et +moi; ma fille Euphémie y passerait aussi... + +Prudemment le vieux clerc recula. + +Il put craindre que, transportée d'espoir, dans l'effusion de sa +reconnaissance, la portière ne se jetât à son cou. + +--Le patron n'exige pas de tels sacrifices, dit-il; tout ce qu'il vous +demande, c'est de ne jamais varier dans vos déclarations au sujet de +Paul. Ce qu'il attend, c'est une discrétion impénétrable. Un seul mot du +secret qui vous a été confié, il vous abandonne, et alors, je vous l'ai +dit, l'article 386... + +Décidément, l'énoncé de cet article qui édicte les peines applicables +aux vols domestiques avait la vertu de donner des coliques à l'honnête +concierge. + +--La tête sur le billot, monsieur, s'écria-t-elle, je soutiendrais +mordicus que M. Paul est mon locataire depuis un an, qu'il est artiste, +que je le connais, et le reste. Quant à lâcher une traître parole de ce +que vous m'avez conté, je me couperais plutôt la langue, et j'y tiens... +allez! + +Si véritablement sincère était l'accent de cette déclaration, que le +vieux clerc d'huissier revint à sa bénignité accoutumée. + +--Dans ces conditions, prononça-t-il, je suis autorisé à vous dire: +Espérez. Oui, le jour où l'affaire de notre jeune homme sera terminée, +on vous obtiendra une petite déclaration qui vous rendra blancs comme +neige et qui vous permettra de dire le front haut que vous avez été +calomniés. + +C'était un marché, la mère Brigot ne devait pas s'y méprendre. + +--Qu'il réussisse donc bien vite, dit-elle, ce cher enfant mignon. + +--Ce ne sera pas long, je vous le garantis. Mais jusque-là, vous savez, +surveillance attentive de tous les instants. + +--On ouvrira l'oeil. + +--A qui que ce soit, en dehors du patron, de son médecin ou de moi, qui +viendrait demander Paul, vous répondrez qu'il est sorti. + +--Entendu, personne ne montera. + +--De plus, il vous faudrait tâcher de savoir le nom du visiteur et venir +nous avertir rue Montorgueil. + +--S'il vient quelqu'un, vous serez prévenu dans les cinq minutes. + +Le bon Tantaine se recueillit cherchant s'il n'avait pas quelque autre +recommandation à faire. + +--C'est bien tout, dit-il au bout d'un moment. Ah! encore ceci. Tenez +exactement note des heures de sortie et de rentrée de ce joli garçon, +parlez-lui le moins possible, mais épiez ses moindres actions. + +Cela dit, sans s'arrêter aux protestations de la portière toute brûlante +du zèle d'un intérêt bien entendu, il s'éloigna en répétant: + +--Surveillez! surveillez!... qu'il ne fasse pas de sottises. + +Cette dernière préoccupation, pour le moment du moins, était absolument +superflue. + +Paul était hors d'état de tenter quoi que ce fût. + +Tant qu'il s'était senti sous l'oeil du père Tantaine, il avait puisé +dans sa détestable vanité assez d'énergie pour garder une ferme +contenance. + +Mais, une fois seul, après le départ du bonhomme, il fut saisi d'un tel +effroi qu'il se laissa tomber comme anéanti sur un fauteuil. + +C'est qu'entre toutes les idées qui doivent répugner à l'imagination, il +n'en est pas de plus odieuse que celle de la perte de sa personnalité. + +Si l'esprit accepte facilement la nécessité d'un travestissement imposé +par les circonstances, c'est que ce travestissement n'est que momentané, +et que d'ailleurs, sous un faux nom pris au hasard, sous le costume +d'emprunt, on reste soi. + +Tel n'était pas le cas de Paul. + +Non seulement il se voyait réduit à renoncer à son individualité, mais +il si trouvait prendre l'individualité d'un autre. + +Il serait peut-être heureux et riche, il épouserait Flavie, il aurait un +grand nom; mais, femme, argent, noblesse, bonheur, il devrait tout à une +infâme comédie. + +Et le pacte conclu, et il l'était presque, il lui deviendrait impossible +de revenir sur ses déclarations. Il serait comme un acteur condamné à +vivre avec le masque et le costume de son rôle. Il lui faudrait, jusqu'à +sa mort, être cet autre dont il volait le passé. + +Il frissonnait en se rappelant cette lugubre parole du père Tantaine: + +--Paul Violaine est mort. + +Et il lui semblait, en effet, que quelque chose venait de se briser en +lui. + +Il torturait sa mémoire à chercher parmi ses souvenirs quelques exemples +de cette situation étrange; il n'en trouvait pas. + +Si, cependant. + +Il se rappelait l'histoire de Cognard, ce bandit si audacieux, incarné +en comte de Sainte-Hélène, dont tout Paris admirait la tournure martiale +et le brillant uniforme, sur le front des troupes, aux revues royales. + +[Illustration: Le reste de la phrase se perdit dans le mouvement qu'elle +fit en aspirant une prise de tabac.] + +Cognard, ce forçat trahi par un ancien compagnon de chaîne. + +Car c'était là ce qu'il risquait, à jouer cette périlleuse partie: le +bagne. + +Ne serait-il pas reconnu, lui aussi, par quelque camarade oublié, qui au +moment du triomphe le montrerait du doigt et crierait: + +--Arrêtez!... Celui-ci est Paul Violaine, de Poitiers, le fils de la +petite mercière de la rue des Vignes. + +Que ferait-il alors, que répondre? Aurait-il sur les émotions poignantes +d'un tel moment assez de puissance pour payer d'audace, pour regarder, +d'un oeil riant cet accusateur en lui disant: + +--Vous vous trompez, je ne vous connais pas. + +Il ne se sentait pas cette impudence imperturbable, et la conviction de +n'être pas à la hauteur de son rôle ajoutait à son effroi. + +S'il n'eût pas été engagé déjà, s'il eût su que devenir, où aller, +comment vivre, il eût pris la fuite. + +Le pouvait-il? + +Hélas! bien que fort inexpérimenté, il comprenait que des gens comme le +placeur, comme Hortebize et comme Tantaine ne sèment pas leurs secrets +au hasard. Ils lui avaient fait, à eux trois, assez d'étranges +confidences pour lui bien prouver qu'ils le considéraient comme +absolument en leur pouvoir. + +Or, il savait à quoi s'en tenir sur la puissance de B. Mascarot. Il +était certain que, quoi qu'il pût faire, il n'échapperait pas à sa +vengeance. + +Accepter le traité, c'était courir un danger; mais un danger lointain, +probable peut-être, mais non pas assuré. + +Éluder le traité c'était s'exposer à un péril immédiat et parfaitement +défini. + +Pris entre ces menaces, Paul devait choisir les plus éloignées. + +Ce furent d'ailleurs les dernières convulsions de son honnêteté +expirante. + +--J'accepte, murmura-t-il, en avant!... + +Il faut bien le dire, les cinq jours passés en compagnie de l'excellent +Hortebize pesaient d'un poids énorme dans la balance des décisions de +Paul. + +Il possédait au suprême degré, ce respectable docteur, l'art de rendre +le vice aimable et de le mettre à la portée de toutes les consciences. + +Pour exposer ses odieuses théories, il savait toujours rencontrer le +terme congruant, l'expression agréable et de bonne compagnie. + +Paraissait-on néanmoins surpris, vite il trouvait parmi ses souvenirs +des exemples rassurants à citer. + +Si bien qu'il semblait impossible qu'à son contact l'honnêteté à peine +trempée d'un adolescent dévoré de convoitises, tout flambant de passions +inassouvies, ne fût pas désorganisée. + +Un garçon bien autrement affermi que Paul en d'honorables principes, +eût très probablement succombé à ces incessantes attaques, ayant +l'apparence inoffensive et la redoutable puissance de la goutte d'eau +qui, à la longue, use le rocher. + +Nul comme le docteur ne savait émettre à propos ces maximes dissolvantes +qui sont comme le lien commun de la corruption. + +Il professait, prétendait-il, le catéchisme des forts. + +Il prêchait deux morales, celle des intelligents et celle des imbéciles. + +--De quelle postérité voulez-vous être, demandait-il à Paul, de celle +d'Abel ou de celle de Caïn? Entre les deux, il faut opter sans +rémission. Éternels moutons, les fils d'Abel seront toujours tondus. Les +descendants de Caïn, au contraire, savent s'armer de ciseaux et tondre. +Que redoutez-vous? Ce n'est plus Dieu maintenant qui, du haut des +nuages, crie: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?» C'est la justice +humaine qui se contente de demander si on s'est débarrassé d'Abel selon +les règles prescrites par le code. + +Puis, tous ces discours, il les condensait en aphorismes mis en +pratique, affirmait-t-il, par les heureux du monde. + +Il disait à Paul: + +«Le succès justifie tout.» + +«Une bonne grosse infamie qui enrichit d'un coup, épargne quantité de +petites infamies de détail que se permettent les plus honnêtes gens.» + +Ou encore: + +«Le grand chemin de la fortune est si encombré, que ceux-là seuls +arrivent au but qui ont l'adresse de prendre un chemin de traverse.» + +Or, les renseignements du docteur avaient cela de terrible, qu'à tout +instant il pouvait se proposer pour modèle, et dire: + +--Regardez-moi! + +Et, en effet, son exemple était de ceux qui feraient douter de la +conscience et de la justice. + +En lui le vice triomphait, jouissait, s'engraissait, roulait voiture, +éclaboussait en riant l'honnêteté pauvre. + +Quant au châtiment qui toujours arrive, tôt ou tard, s'il le redoutait, +il se gardait bien de l'avouer. + +Il ne disait pas à Paul que ce médaillon enrichi de pierreries qui +battait son ventre de financier, renfermait un poison subtil sur lequel +il comptait en cas de catastrophe. + +Non. Il répétait: + +--Du courage, ami Paul, abandonnez-vous à Mascarot, comme moi, comme le +marquis de Croisenois, comme Van Klopen, comme tant d'autres. Mascarot +peut tout ce qu'il veut, il est dévoué et sûr. Quand entre la fortune et +un de ses amis se trouve un bourbier, il n'hésite pas, il prend, +nouveau saint Christophe, son ami sur ses robustes épaules, et le passe. + +Sur ce dernier point, le docteur prêchait un croyant. + +Loin de douter de la force de B. Mascarot, Paul se la serait plutôt +exagérée. Après cette dernière scène, il n'apercevait pour ainsi dire +pas de limites à une puissance établie sur la terreur. + +Si depuis sa sortie de l'hôtel du Pérou, il avait été ébloui par la +rapidité des événements, son installation dans cet appartement de la rue +Montmartre, lui paraissait tenir du prodige. + +Il était stupéfait de la quantité de gens que l'honorable placeur savait +faire mouvoir et forcer de concourir à la réussite de ses projets. + +Cette portière qui assurait le connaître, ces concierges de la rue Jacob +près desquels on pouvait aller aux renseignements, ces élèves qu'on lui +procurait, tous ces gens n'étaient-ils pas comme autant d'esclaves qu'un +secret livrait pieds et poings liés à la discrétion de B. Mascarot? + +Était-il à craindre d'échouer avec de tels éléments de succès? +Risquait-on même quelque chose, protégé par un homme à qui rien +n'échappait, qui semblait disposer à son gré des événements, qui +organisait le hasard à sa convenance? + +--Et j'hésiterais, se disait Paul en arpentant d'un pied fiévreux son +nouvel appartement, et j'aurais des scrupules! Ah! ce serait trop bête. + +Il dormit mal cependant cette première nuit. A diverses reprises, il +s'éveilla en sursaut. Il lui semblait voir rôder autour de son lit +l'ombre vengeresse de l'homme dont il volait la personnalité. + +Mais le lendemain, lorsque l'heure arriva d'aller donner sa première +leçon, il se sentait en veine de courage, il faudrait dire d'impudence, +et c'est d'un pas leste, la tête haute et la mine assurée qu'il se +rendit à l'adresse indiquée sur la carte de Mme veuve Grodorge, celle +qui devait se déclarer la plus ancienne de ses élèves. + +Certes, il ne se doutait guère que deux de ses protecteurs, dissimulés +derrière un lourd camion, le surveillaient et l'observaient. + +C'était ainsi, cependant. + +Amenés par le même désir de savoir comment Paul acceptait sa situation +nouvelle, depuis qu'il était livré à lui-même, le bon Tantaine et le +docteur Hortebize s'étaient rencontrés au coin de la rue Joquelet, juste +à temps pour voir passer leur disciple et saisir sur sa physionomie +l'expression de ses sensations. + +En le voyant s'éloigner tout pimpant, ils échangèrent un coup d'oeil +de triomphe. + +--Eh! eh! ricana le vieux clerc d'huissier, notre jeune coq redresse sa +crête qui était bien basse hier au soir... cela va bien! + +--Oui, approuva le docteur; le voilà lancé maintenant, il ira loin. + +Pour plus de sûreté, cependant, ils entreront se renseigner près de la +mère Brigot. + +C'est avec les témoignages les plus serviles d'un respect sans bornes +que la grosse femme les accueillit et répondit à leurs questions. + +--Personne ne s'est présenté pour notre jeune homme, déclara-t-elle. +Hier, il n'est descendu qu'à sept heures. Il m'a demandé de lui indiquer +le restaurant le plus voisin; je l'ai envoyé au bouillon Duval, ici à +côté. A huit heures, il était de retour; il est remonté se pomponner et +est ressorti. A minuit, il était couché. + +--Passons à aujourd'hui. + +--Voilà! Quand je suis montée chez lui, ce matin, il pouvait être neuf +heures. Il venait de se lever et finissait de s'habiller. Quand j'ai eu +fini son ménage, il m'a priée de lui aller chercher à déjeuner et de lui +préparer du café. J'ai obéi. Il s'est mis alors à manger de si bon +appétit, que je me suis dit: «Allons, voilà l'oiseau habitué à sa cage!» + +--Et après? + +--Il s'est mis à chanter, toujours comme un oiseau. Puis il a touché du +piano. Ah! le cher mignon, sa voix est aussi agréable que sa figure. Foi +de femme!... on en deviendrait folle de ce petit homme-là! Heureusement, +ma fille Euphémie ne vient pas me voir souvent... + +Le reste de la phrase se perdit dans le mouvement qu'elle fit en +aspirant une énorme prise de tabac. + +--Enfin, s'il est sorti, reprit le père Tantaine, a-t-il dit s'il serait +longtemps dehors? + +--Le temps de donner sa leçon. Il sait que monsieur doit venir... + +--C'est bien. + +Satisfait de la surveillance, le bonhomme se retourna vers l'excellent +M. Hortebize. + +--Vous alliez peut-être à l'agence, monsieur le docteur? demanda-t-il. + +--Précisément, je comptais voir M. Mascarot. + +--Il est absent, mais si vous avez quelque chose à lui faire dire, +prenez la peine de monter avec moi jusque chez notre jeune homme; il +faut que je lui parle, et je vais l'attendre. + +--Soit, répondit le docteur. + +C'était comme un ordre pour l'obséquieuse concierge. Elle s'empressa de +remettre à ses deux visiteurs la clé que lui avait laissée son +locataire, et ils montèrent rapidement. + +Mieux que Paul, l'excellent Hortebize pouvait juger l'habileté qui avait +présidé à l'arrangement de cet appartement destiné à donner l'idée d'un +long séjour et d'une existence calme et laborieuse. + +--Sacrebleu!... mon vieux, s'écria-il avec l'accent de la sincère +admiration, quel metteur en scène tu ferais!... + +D'un coup d'oeil il avait embrassé les détails les plus futiles en +apparence, et il poursuivait: + +--Parole d'honneur! sur la seule vue de ce petit salon de travail, un +père donnerait sa fille au garçon qui l'habite... + +Mais il s'interrompit, surpris du silence du vieux clerc d'huissier. Il +le regarda et fut frappé de son air sombre. + +--Qu'as-tu, demanda-t-il avec une nuance d'inquiétude, qu'y a-t-il?... + +Tantaine fut un moment sans répondre. Il s'était assis les jambes +croisées devant le feu près de s'éteindre, et tisonnait furieusement. + +--Il y a, grommela-t-il enfin, il y a que nos cartes se brouillent. + +A cette déclaration le front du souriant docteur se rembrunit. + +--C'est Perpignan qui te gêne, fit-il. Tu auras rencontré près de lui +des difficultés insurmontables... + +--Non. Perpignan n'est qu'un sot. Il fera naturellement juste ce que je +voulais lui conseiller de faire. Nous tenons le Champdoce... + +Le digne M. Hortebize, fort oppressé depuis un moment, eut un gros +soupir de satisfaction. + +--Alors, murmura-t-il, je ne vois pas... + +--Quoi!... tu oublies le mariage de Croisenois! Là est l'obstacle. Une +affaire si sagement combinée, cependant, conduite avec tant de prudence. +Hier encore j'aurais répondu sur ma tête d'un succès sans anicroche. + +--Eh!... c'est cela, tu marchais avec trop d'assurance... + +--Point. J'ai joué de malheur, voilà tout. Est-ce que la sagesse humaine +existe!... La sagesse humaine!... ce n'est qu'un mot. On fait la part de +l'imprévu, on ne fait pas celle de l'impossible. + +--Cependant... + +--C'est ainsi. Jamais ennemi habile n'eût imaginé contre nous la série +de combinaisons invraisemblables que nous oppose le hasard. Toi qui vas +dans le monde, connais-tu, en 1868, une héritière très belle et très +noble, insensible aux jouissances du luxe et de la vanité et capable +d'une grande et vraie passion... + +Le docteur eut un sourire qui, certes, était la plus explicite des +négations. + +--Eh bien! poursuivit le bonhomme, cette héritière existe, et elle a nom +Sabine de Mussidan. Elle aime, et sais-tu qui?... un homme que par trois +fois déjà j'ai trouvé en travers de ma route, un artiste, un peintre, et +il faut que ce garçon soit doué de la plus redoutable énergie qu'on +puisse concevoir. + +--Bast!... un artiste sans fortune, sans doute, sans relations... + +Un geste de son interlocuteur l'interrompit... + +--Cet artiste n'est pas sans relations, malheureusement, déclara le doux +Tantaine, il a un ami, et quel ami!... le gentilhomme qui devait épouser +Mlle Sabine, M. de Breulh-Faverlay. + +Cette nouvelle était si étrange, que l'excellent Hortebize demeura sans +voix. + +--Comment est venu ce rapprochement, poursuivit Tantaine, je ne puis me +l'expliquer. Ce doit être un coup du génie de Mlle Sabine. Enfin le +fait est là. Et à eux deux ils ont gagné à leurs intérêts la femme que +je destinais à pousser la candidature de Croisenois. + +--Mais c'est impossible. + +--C'est mon avis. Ce qui n'empêche que, hier soir, ils étaient réunis +tous les trois, et juraient, je le présume du moins, de tout tenter pour +empêcher le mariage du marquis. + +L'excellent docteur bondit sur son fauteuil. + +--Quoi! s'écria-t-il, quoi!... ils ont pénétré les projets de +Croisenois! Ah! ça, comment? + +Le vieux clerc eut un geste découragé. + +--Ah! voilà! répondit-il. Un général ne peut être sur tous les points +d'une grande bataille, et toujours parmi ses lieutenants il se trouve +des imbéciles ou des traîtres. J'avais arrangé entre Van Klopen et +Croisenois une comédie qui devait nous livrer la vicomtesse. Tout avait +été prévu, combiné, arrangé: j'avais soigné les détails comme seul je +sais les soigner. Je ne pouvais pas ne pas compter sur un triomphe +complet. + +Malheureusement, après une répétition générale excellente, la +représentation a été détestable. Ni Croisenois, ni Van Klopen n'ont pris +la peine de jouer leur rôle sérieusement. Je leur avais préparé un +chef-d'oeuvre de finesse et de transitions, ils ont exécuté une scène +brutale, ridicule, révoltante, une parade!... Ils ont cru, les idiots! +qu'il est aisé de tromper une femme! + +Et pour comble, le marquis, à qui j'avais recommandé la plus extrême +réserve, a démasqué immédiatement ses batteries; oui, ce niais vaniteux +a parlé de Sabine. + +Dès lors, tout était perdu. La vicomtesse, qui sur le moment avait été +dupe, a réfléchi, et la connivence des deux acteurs lui a sauté aux +yeux. Flairant un piège, la peur l'a prise et elle a couru crier: «Au +secours!» chez M. de Breulh. + +Le docteur écoutait, la consternation peinte sur le visage. + +--Qui donc, demanda-t-il a pu t'informer ainsi? + +--Personne, je devine. Je vois les résultats, je pénètre la cause. Oh! +l'éveil est donné, va!... + +Le doux Tantaine n'est pas homme à gaspiller en inutiles discours ce +capital qui s'appelle le temps. + +Quand il ouvre la bouche, c'est qu'il a quelque chose à dire, et ses +paroles, les plus oiseuses en apparence, ont toujours une portée +sérieuse. + +Le docteur le savait bien. + +De là son anxiété de plus en plus poignante, à mesure qu'il sentait +qu'on se rapprochait d'un but qu'il ne pénétrait pas. + +--Pourquoi me dis-tu tout cela, interrogea-t-il, que n'avoues-tu plutôt +sans ambages que la partie est désespérée! + +--C'est qu'elle ne l'est pas. + +--A t'entendre, cependant!... + +--J'ai déclaré qu'elle était fort compromise, rien de plus, et c'est +bien différent. Quand tu joues à l'écarté, en cinq points, que ton +adversaire en a quatre et que tu n'en a pas un seul, jettes-tu tes +cartes et abandonnes-tu ton enjeu? Non. Tu gardes l'espoir de piquer sur +quatre, comme on dit vulgairement. + +L'inaltérable flegme du vieux clerc d'huissier exaspérait vraiment le +digne M. Hortebize. + +--Ainsi, s'écria-t-il, tu t'obstines à lutter. + +--Naturellement. + +--Mais c'est de la démence, c'est de l'aberration, c'est courir de gaîté +de coeur à un abîme dont on a mesuré la profondeur. + +Le vieux clerc se permit un petit sifflotement on ne peut plus agaçant. + +--Que devrions-nous donc faire, demanda-t-il, au jugement de Votre +Excellence? + +--Rien. Abandonner cette combinaison et en chercher une autre, moins +lucrative, peut-être, mais aussi moins périlleuse. Ne vas-tu pas te +piquer au jeu? Ce serait, par ma foi! de la vanité bien placée. Tu as +voulu mordre un morceau, il est trop dur, n'est-ce pas? abandonne-le; à +t'obstiner tu te casserais les dents. Nous avons tâté ces gens, ce sont +des lutteurs au-dessus de nos forces; laissons-les. Au fond, que nous +importe que Mlle de Mussidan épouse Croisenois ou de Breulh, ou tout +autre! La spéculation est-elle là? Non, heureusement. L'idée vraiment +productive, l'idée d'une société à laquelle tu fais souscrire tous nos +contribuables, reste pleine et intacte. Nous la reprendrons. Mais, en +attendant, crois-moi, confessons entre nous notre défaite, battons en +retraite et faisons les morts. + +Il s'arrêta, déconcerté par l'expression gouailleuse du sourire du bon +père Tantaine. + +--Il me semble, ajouta-t-il, d'un ton blessé, que ma proposition n'a +rien de ridicule, qu'elle est raisonnable. + +[Illustration: Six convives achevaient de déjeuner.] + +--Peut-être. Reste à savoir si elle est pratique. + +--Je ne découvre rien qui t'empêche de l'accepter. + +--Vraiment! C'est qu'alors la frayeur te montre la position à travers de +singulières lunettes. Nous nous sommes trop avancés, mon bon docteur, +pour avoir encore notre libre arbitre. Aller de l'avant nous est +impérieusement commandé. Reculer maintenant, serait attirer nos +adversaires sur notre piste. Quoi que nous fassions, il faudra en +découdre. Or, bataille pour bataille, mieux vaut choisir son terrain et +commencer. A forces égales, l'agresseur gagne trois chances sur dix, on +l'a calculé. + +--Ce sont des mots!... + +--Bah!... sont-ce des mots aussi, nos confidences à Croisenois?... + +L'argument, s'il n'ébranla pas le docteur, le frappa vivement. + +--Serait-il donc assez infâme pour nous trahir? fit-il. + +--Pourquoi non, si c'est son intérêt évident? Réfléchis et juge: +Croisenois est au bout de son rouleau; nous l'avons ébloui des +perspectives d'une fortune princière: à quel parti s'arrêtera-t-il si +nous allons lui dire: «Pardon! il n'y a rien de fait; vous êtes dans la +misère; restez-y!» + +--On pourrait le désintéresser, l'assister. + +--Et cela nous conduirait, où? Veux-tu payer ses dettes, dégager son +héritage, défrayer son luxe et ses passions? Quelles limites auront ses +exigences? Depuis que je lui ai livré le secret de l'association, il +nous tient autant que nous le tenons; plus même, car il a moins à +risquer. Nous lui avons appris la musique, docteur, il nous ferait +joliment chanter. + +--Ah!... tu as été bien imprudent. + +--Sacrebleu! il faut pourtant se confier à quelqu'un. D'ailleurs, les +deux affaires, celle du duc de Champdoce et celle de Sabine, se +tiennent. Je les ai conçues ensemble, ensemble elles réussiront ou me +craqueront entre les mains. + +--Ainsi, tu persistes? + +--Plus que jamais. + +Depuis un moment, le docteur, avec une affectation qui ne pouvait +échapper à son interlocuteur, agitait et faisait sonner le médaillon +d'or pendu à la chaîne de sa montre. + +--J'ai juré autrefois, prononça-t-il avec un pâle sourire, que nos +destinées seraient communes. Je ne me dédis pas. Marche, si périlleuse +que me semble la route où tu t'obstines, je te suivrai jusqu'au bout... +jusqu'au fossé de la culbute. J'ai sous la main ce qu'il faut pour +éviter les angoisses de la chute: Une contraction du gosier, comme pour +avaler une pilule amère, une convulsion foudroyante, un vertige, un +hoquet... et tout est fini. + +La lugubre précaution du docteur avait toujours offusqué le bon +Tantaine. Elle lui fut en ce moment particulièrement désagréable. + +--Oh!... assez, fit-il. Si tout tourne mal, tu utiliseras ton médaillon; +jusque-là, par grâce, laisse-le en repos. + +Il se leva de l'air le plus mécontent, s'adossa à la cheminée, et +poursuivit: + +--Pour des gens de notre trempe, un danger connu n'est plus un danger. +On nous menace, nous nous défendrons. Malheur à qui me gêne. Au pis +aller, j'aurai recours aux grands moyens. + +Il s'interrompit, alla ouvrir toutes les portes pour se bien assurer que +personne n'écoutait derrière, et, revenant à sa place, il reprit d'une +voix sourde: + +--En résumé, un seul homme nous fait obstacle: André. Supprime le, tout +va comme sur des roulettes. + +L'excellent Hortebize tressauta comme s'il eût été touché d'un fer +rouge. + +--Malheureux! s'écria-t-il, tu voudrais... + +Le vieux clerc eut un petit rire sec des plus effrayants. + +--S'il le fallait, pourtant! répondit-il. Ne vaut-il pas mieux tuer le +diable que d'être tué par lui? + +L'effroi du digne M. Hortebize était tel que ses dents claquaient comme +des castagnettes. Il consentait bien à demander aux gens: «La bourse ou +l'honneur!» Mais demander: «La bourse ou la vie!» et frapper... + +--Et si nous étions découverts! balbutia-t-il. + +--Nous? Allons donc! Suppose le crime commis: la justice cherchera à qui +il profite. Arrivera-t-elle à nous? Jamais. Par exemple, elle saura que +cette mort rend à M. de Breulh la main d'une femme qu'il adore, et qui +lui préférait André... + +--Horrible!... fit le docteur révolté. + +--Eh! je le sais bien. Aussi ferai-je tout au monde pour éviter cette +extrémité. Les moyens violents me répugnent autant qu'à toi. Je +chercherai, je trouverai mieux... + +Il s'arrêta court. Paul rentrait une lettre à la main. + +Le protégé de B. Mascarot rayonnait, et c'est d'un air de suffisance +bien plaisant qu'il tendit la main au docteur Hortebize et au vieux +clerc d'huissier. + +--Par ma foi!... messieurs, dit-il, du ton le plus dégagé, je comptais +bien sur votre aimable visite, mais non de si bonne heure. Je remercie +le hasard qui m'a inspiré la pensée de monter un moment. + +Le père Tantaine eut bien du mal à s'empêcher de hausser les épaules. + +Involontairement, il comparait cette crânerie toute nouvelle de Paul à +ses défaillances vingt-quatre heures plus tôt, à cette même place. + +--Les affaires vont donc comme nous voulons? interrogea le docteur. + +--Elles vont au moins assez bien pour que, même en cherchant bien, je ne +puisse trouver un sujet de plainte. + +--Vous venez de donner votre leçon? + +--Précisément. Je quitte à l'instant Mme Grodorge. Quelle femme +aimable et charmante! Vous dire de quelles prévenances elle m'a comblé +est impossible. + +Paul eût ignoré totalement pourquoi et comment la porte de Mme +Grodorge lui était ouverte, qu'il ne se fût pas exprimé autrement. + +--On s'explique, cela étant, votre satisfaction si légitime, fit le +docteur avec une nuance de persiflage que Paul ne saisit pas. + +--Oh!... répondit-il, je ne m'en fais pas accroire pour si peu de chose. +Si je vous semble ravi, c'est que j'ai d'autres raisons... plus +sérieuses. + +--Serait-ce une indiscrétion de vous demander lesquelles? + +Paul prit la mine grave et mystérieuse de l'adolescent qu'étouffe son +premier secret d'amour. + +--Je ne sais trop si j'ai le droit de parler, confiance oblige. + +--Diable!... une aventure, déjà! + +L'amour-propre de l'élève du placeur s'épanouissait délicieusement. + +--Gardez votre secret, mon cher enfant, conseilla le père Tantaine, +gardez-le. + +C'était bien le moyen de lui délier promptement la langue; le malicieux +bonhomme l'avait prévu. + +--Oh! monsieur, protesta-t-il, me croyez-vous donc ingrat à ce point +d'avoir quelque chose de caché pour vous!... + +Il agita triomphalement le papier qu'il tenait à la main, et ménageant +autant que possible ses effets, il poursuivit: + +--Voici une lettre que m'a remis la concierge lorsque je suis rentré. +Elle m'a été apportée par un garçon de banque. Devinez-vous de qui elle +peut être? Allez, ne cherchez pas, elle est de mademoiselle Flavie Rigal +et ne me laisse aucun doute sur ses sentiments à mon égard. + +--Oh!... + +--C'est ainsi. Le jour où je prendrai la peine de le vouloir +sérieusement, Mlle Flavie deviendra Mme Paul. + +Une fugitive rougeur, aussitôt disparue, courut sous la peau épaisse et +ridée du vieux clerc d'huissier. + +--Vous êtes heureux!... fit-il, non sans un tremblement fort appréciable +de la voix, bien heureux!... + +L'autre, négligemment, releva le revers de son paletot, et, passant son +pouce dans l'entournure de son gilet, répondit: + +--Mon Dieu oui!... Mais sans grands efforts je vous prie de le croire. +Je n'ai pas déplu à Mlle Flavie, et à ma troisième visite, elle me +le confessait bien gentiment. + +Comme s'il eût jugé ses lunettes insuffisantes à dissimuler ses +émotions, le père Tantaine écoutait, le visage caché entre ses mains. + +--Hier soir, cependant, poursuivit Paul, Mlle Flavie avait été d'une +réserve et d'une froideur désespérantes. Vous pensez peut-être que je me +suis efforcé de l'attendrir? Point. Je me suis dit: «Mignonne, tu perds +ton temps,» et je l'ai quittée de meilleure heure que de coutume. + +Il mentait; il avait été horriblement inquiet. + +--Et j'agissais sagement, continuait-il. La pauvre fille! Pour me tenir +rigueur, elle luttait contre son coeur. Écoutez plutôt ce qu'elle +m'écrit: + +Il rejeta ses cheveux en arrière, se posa de la façon qu'il jugeait la +plus avantageuse, et lut: + + + «Mon ami, + + «J'ai été méchante hier, et je m'en repens. Je n'ai pu dormir de la + nuit, en me rappelant la grande tristesse qu'on lisait dans vos + yeux quand vous vous êtes retiré. Paul, c'était une épreuve. Me + pardonnerez-vous? J'ai plus souffert que vous, croyez-le. + + «Quelqu'un qui m'aime bien, hélas! plus que vous peut-être, me + répète sans cesse qu'une jeune fille qui livre à celui qu'elle aime + sa pensée entière, risque son bonheur. Est-ce vrai cela? + + «Hélas! ce serait bien malheureux, Paul, car moi je ne saurais + jamais feindre. Et, la preuve, c'est que je vais tout vous dire. + Mon bon père est le meilleur, le plus excellent des hommes, et tout + ce que je veux il le veut. Je suis bien sûre que si votre ami, + notre bon docteur Hortebize venait de votre part lui présenter une + certaine requête, il ne dirait pas: non. Je suis bien sûre que si + je le priais d'une certaine manière, il me répondrait: oui...» + +--Et cette lettre ne vous a pas touché? demanda le père Tantaine. + +--Franchement, si. Écoutez donc, il y a un million de dot. + +Sur cette vanterie, le vieux clerc d'huissier se dressa d'un bon si +menaçant, que Paul recula, stupéfait de ce soudain mouvement de colère. + +Mais, sur un coup d'oeil de l'excellent Hortebize, le bonhomme se +contint. + +--Si encore il pensait ce qu'il dit, gronda-t-il; si son vice n'était +pas pure fanfaronnade. + +--C'est notre élève!... fit le docteur avec un sourire. + +Le bon Tantaine, cependant, s'était approché de Paul. Il posa sa large +main sur sa tête, et froissant presque brutalement ses beaux cheveux +blonds, il lui dit: + +--Tu ne sauras jamais, mon garçon, tout ce que tu dois à Mlle +Flavie! + +Cette scène rapide impressionna Paul d'autant plus vivement, qu'il n'en +pouvait comprendre ni les motifs ni la portée. + +Voilà deux hommes qui avaient mis en oeuvre les deux plus puissantes +ressources de leur funeste esprit pour pervertir en lui tout sens moral; +il essayait de mettre leurs leçons en pratique, espérant s'attirer leurs +éloges, et, au lieu de cela, ils le traitaient avec le dernier mépris. +C'était inexplicable. + +Mais, avant qu'il fût assez revenu de sa surprise pour interroger, le +père Tantaine avait maîtrisé son émotion. + +--Mon cher enfant, reprit-il, voici ma commission faite. Si je tenais à +vous voir, c'est uniquement parce que je craignais quelque défaillance +de votre énergie. + +--Cependant, monsieur... + +--Oh!... réparation d'honneur. Vous êtes fort, bien plus fort que je ne +le pouvais supposer. + +--Il a fait des progrès, l'enfant! approuva le docteur. + +--Tant de progrès, que le moment est venu de le traiter en homme. Ce +soir, mon cher Paul, M. Mascarot aura par Caroline Schimel le mot de +l'énigme qu'il poursuit. Demain à deux heures, trouvez-vous à l'agence, +vous saurez tout. + +Paul voulait répliquer, s'informer, le bon Tantaine ne lui en laissa pas +le temps. + +Il lui coupa la parole d'un adieu des plus secs, et sortit en entraînant +le docteur, de l'air d'un homme qui fuit une explication irritante ou +périlleuse. + +--Partons, lui disait-il à l'oreille, une minute encore et je battrais +ce misérable petit farceur. Ah!... Flavie, Flavie!... Ta folie +d'aujourd'hui te coûtera plus tard des larmes de sang!... + +Les deux associés étaient déjà au bas de l'escalier, que le protégé de +B. Mascarot demeurait encore debout, au milieu de son petit salon de +travail, un bras en avant, la bouche entr'ouverte, frappé d'immobilité, +offrant le plus parfait modèle d'une statue de la confusion. + +Toute la fierté qui le gonflait l'instant d'avant s'était évaporée comme +le gaz d'un ballon crevé d'un coup d'épingle. + +--Dieu sait, pensait-il, ce que doivent dire de moi ce misérable médecin +et cet odieux clerc d'huissier. Sans doute ils rient de ma naïveté, ils +se moquent de mes prétentions!... + +Cette pensée l'exaspérait jusqu'à le faire grincer des dents; colère +bien injuste, en vérité! Ni le docteur, ni le bon Tantaine n'avaient +prononcé le nom de Paul, une fois hors de chez lui. + +Tout en remontant la rue Montmartre, Tantaine et le docteur ne +s'occupaient que de trouver un moyen de paralyser les démarches +d'André. + +--Mes informations sont beaucoup trop vagues, disait le bonhomme; j'ai +trop peu étudié le terrain pour prendre un parti. Ma tactique pour le +moment est de ne pas donner signe de vie, et j'ai donné, dans ce sens, +mes instructions à Croisenois. Mais j'ai attaché un de nos agents à +chacun de nos adversaires. André, M. de Breulh, la vicomtesse, ne +sauraient faire un mouvement sans que je sois prévenu. J'ai une oreille +à leur porte, un oeil au trou de leur serrure, lorsqu'ils se croient +le plus en sûreté. Bientôt je verrai clair dans leur jeu, et alors... +Va, reprends ton heureuse insouciance et fie-toi à moi. + +Ils étaient arrivés au boulevard; le vieux clerc d'huissier s'arrêta +brusquement et tira sa grosse montre d'argent. + +--Déjà quatre heures! s'écria-t-il. Comme le temps file! Je te quitte, +je n'ai plus une minute à perdre. Ce n'est pas quand on a du lait sur le +feu qu'on peut s'endormir. J'ai dix courses indispensables à faire. Ne +dois-je pas surveiller mes observateurs et m'assurer qu'ils sont à leur +poste. + +--Du moins, on te verra ce soir? + +--C'est peu probable. Tel que tu me vois, je me propose d'aller dîner +dans quelque restaurant des boulevards extérieurs. + +Le docteur ouvrit de grands yeux. + +--Oh!... pas pour mon plaisir, je te l'affirme, ajouta le bonhomme. J'ai +ce soir rendez-vous au _Grand-Turc_, avec ce garnement de Toto-Chupin. +Je dois y trouver cette Caroline, qui possède, j'en mettrais ma main au +feu, le secret des Champdoce. Elle est discrète, rusée, sous le coup +très probablement de menaces effroyables, mais elle adore les petits +verres, et ce sera bien le diable si je ne découvre pas la liqueur qui +lui délie la langue. Sur ce, je suis pressé, à demain!... + + + + +XXVI + + +Oui, il était pressé, le père Tantaine, et la preuve, c'est que lui, +l'infatigable marcheur, il prit une voiture à l'heure et promit cent +sous de pourboire pour être mené bon train. + +C'est au coin de la rue Blanche et de la rue de Douai qu'il se fit +conduire tout d'abord. Il ordonna au cocher de l'attendre et gagna d'un +pas leste l'heureuse maison où le jeune M. de Gandelu avait installé sa +divinité. + +Il passa sans rien demander devant le concierge, en homme qui connaît +les êtres, il sonna sans se tromper à l'appartement si somptueusement +meublé où Rose s'était métamorphosée en vicomtesse Zora de Chantemille. + +On fut assez longtemps à venir à son appel. + +Enfin, au bout de deux minutes, la porte fut ouverte par une grosse +fille au teint enluminé, le bonnet de travers. C'était la cuisinière de +Zora-Rose, cette Marie qui avait si religieusement rapporté à B. +Mascarot les onze francs qu'elle lui devait. + +A la vue du vieux clerc, elle laissa échapper une exclamation de +plaisir. + +--Eh! s'écria-t-elle, c'est le père Tantaine qui arrive comme marée en +Carême. + +--Chut! fit le bonhomme d'un air inquiet. + +--Tiens, pourquoi se gêner? + +--Si votre maîtresse entendait, elle pourrait venir. + +La cuisinière éclata de rire. + +--Pas de danger!... répondit-elle; madame est dans un certain endroit +d'où on ne revient pas comme cela. Vous savez, les bijoux précieux +risquent de s'égarer, et on les serre. + +Cette périphrase, qui signifiait que la pauvre Rose avait été arrêtée, +sembla surprendre beaucoup le vieux clerc. + +--Pas possible! s'écria-t-il. + +--C'est comme cela. Mais entrez donc, on vous contera la chose pendant +que vous trinquerez avec notre société. + +Dans la salle à manger, où pénétra le père Tantaine, six convives, assis +devant une table chargée de bouteilles, achevaient un déjeuner commencé +vers midi. + +L'honorable société était composé de quatre femmes, que le bonhomme +reconnut pour des pratiques de l'agence, et de deux messieurs. Sur la +seule physionomie de ces messieurs, on ne leur eût pas confié sa bourse. + +--Comme vous le voyez, papa, commença le cordon bleu, après que son +nouvel invité eut trinqué et bu, on se passe du bon temps. C'est tout de +même une drôle d'affaire. Imaginez-vous qu'hier, comme je venais de +mettre mon dîner en train, deux messieurs se présentent pour parler à +madame. On les fait entrer et tout de suite ils lui déclarent qu'ils +viennent la chercher pour la conduire en prison. Là-dessus, la voilà à +pousser des cris si perçants, qu'on devait l'entendre de la rue +Fontaine. Elle ne voulait pas marcher; elle s'accrochait aux meubles. +Alors, eux, très proprement, vous l'ont prise par la tête et par les +pieds et l'ont portée à un fiacre qui attendait en bas. Emballée. Cela +fait ma quatrième patronne qui a du désagrément... Mais vous ne buvez +pas! + +[Illustration: Elle saute à terre et part comme si elle avait le diable +à ses trousses.] + +Le doux Tantaine tenait le renseignement qu'il était venu quérir; il +s'excusa poliment et se retira, laissant continuer le festin qui +semblait ne devoir finir qu'avec la dernière bouteille de la cave. + +--De ce côté-ci, murmurait-il en montant en voiture, tout va pour le +mieux... Voyons ailleurs. + +Ailleurs, ce fut d'abord aux Champs-Élysées... + +Il descendit non loin de la bâtisse de M. Gandelu père, et s'approcha +d'un petit homme brun qui, armé d'une latte, écartait les passants, +qu'eussent pu atteindre les gravats tombant des échafaudages. + +--Quoi de neuf, La Candèle, demanda-t-il. + +--Rien, monsieur Tantaine; dites bien au patron que j'ouvre l'oeil. + +Successivement le bonhomme alla causer quelques instants avec un valet +de pied de M. de Breulh et une fille de service de Mme de +Bois-d'Ardon. + +Puis, congédiant sa voiture, il gagna d'un pied leste l'établissement du +père Canon, le marchand de vins de la rue Saint-Honoré, où il trouva +Florestan. + +Autant le beau domestique est humble avec B. Mascarot, autant il est +fier avec le pauvre Tantaine. + +Cette fois, pour mieux constater sa supériorité, il le força d'accepter +à dîner. Mais il ne put rien lui apprendre, sinon que Mlle Sabine +était d'une tristesse morne. + +Il allait être huit heures, quand le vieux clerc put enfin se +débarrasser de Florestan et sauter dans un fiacre pour se faire conduire +au _Grand-Turc_. + +C'est rue des Poissonniers, au 18e arrondissement, à cent pas du +boulevard extérieur, que se balance au vent l'enseigne du _Grand-Turc_, +cet établissement dont les séductions multiples irritaient si fort +depuis huit jours les convoitise de Toto-Chupin. + +Éloquente plus qu'un pitre de foire, la façade qui crie aux passants: +«Entrez!» promet à l'intérieur un résumé de toutes les joies de ce +monde: Bonne table d'hôte à six heures, café, bière, liqueurs, et +par-dessus le marché, danse, pour précipiter la digestion. + +Un couloir assez long donne aux élus l'accès de ce paradis terrestre. + +Les deux portes qu'on trouve au fond conduisent, celle de droite au bal, +celle de gauche à la table d'hôte. + +Là viennent prendre leur repas du soir quantité d'employés, des artistes +à leurs débuts et des rentiers des environs. + +Le dimanche, il n'y a jamais assez de place, et encore on tient les +enfants au-dessous de sept ans sur les genoux, comme dans les omnibus. + +A coup sûr, le baron Brisse demanderait parfois à remanier le menu: +mais comme les appétits les plus robustes y trouvent leur satisfaction, +tout est pour le mieux. + +La table d'hôte, d'ailleurs, est la moindre des attractions. + +Les dernières bouchées du dessert sont à peine avalées, que sur un signe +du patron, tout à coup il se fait un grand remue-ménage. + +En un clin d'oeil, la vaisselle et les nappes sont enlevées. Le +restaurant devient café, la bière coule à flots. Le bruit des dominos +remplace le cliquetis des fourchettes. + +Ce n'est rien encore. A ce second signal, on ouvre à deux battants une +large porte, et aussitôt on cesse de s'entendre. C'est l'orchestre du +bal qui verse dans la salle d'hôte ses torrents d'harmonie. + +Libre alors aux dîneurs de profiter des cornets à pistons, le prix d'un +repas donne l'entrée gratuite au bal. + +Pourtant, malgré cette faveur, les deux clientèles de l'établissement, +celle de l'estomac et celle des jambes, ne se mêlent guère. + +Cela tient-il à la spécialité du bal? On ne s'y amuse pas, comme +ailleurs, à l'éternel quadrille, on n'y danse presque exclusivement que +des «danses tournantes,» des polkas, des mazurques, des valses. Oh!... +des valses surtout. Le _Grand-Turc_ est le conservatoire de la valse, +c'est connu. + +Tout, on le voit vite, a été sacrifié à cette danse jalouse. Le milieu +de la salle, qui affecte la forme d'une rotonde, est isolé par une +banquette décrivant un cercle parfait. + +Le décor du dôme qui représente des colombes planant dans l'azur, manque +peut-être de fraîcheur, mais le parquet est merveilleusement soigné et +entretenu, glissant à point et uni comme un miroir. + +N'est-ce pas dire que la Germanie parisienne se précipite à ce bal avec +une passion qui rappelle celle des enfants de l'Auvergne pour leur +musette? + +Au _Grand-Turc_, il doit parler allemand, le galant cavalier qui se +risque à inviter une dame pour la prochaine, ou tout au moins connaître +le gracieux idiome des environs de Strasbourg. + +Mais aussi quels duos de totons, quels vertiges, quels +tourbillonnements! C'est au _Turc_ qu'il faut voir les cordons-bleus de +l'Alsace, raides, sans un mouvement de tête, la bouche entr'ouverte, +l'oeil mourant, tourner pendant des quarts d'heure avec la grâce de +ces petits danseurs de bois des orgues de Barbarie. + +Pour la dixième fois déjà dans la soirée, le maître des cérémonies du +bal venait de crier de sa voix la plus enrouée: «En place! en place!» +quand le bon père Tantaine se présenta, après avoir jeté au guichet ses +cinq sous d'entrée. + +La fête était alors fort animée, et l'atmosphère commençait à se charger +de lourdes émanations et de parfums étranges. Tout nouveau venu eût été +suffoqué. Mais le vieux clerc d'huissier ressemble en ceci à Alcibiade, +que partout où le conduisent les nécessités de sa profession, il est à +l'aise autant que chez lui. + +C'était la première fois qu'il venait au _Turc_, et cependant c'est de +l'air d'un vieil habitué qu'il parcourut les endroits réservés aux +buveurs, le rez-de-chaussée, d'abord, puis la galerie du premier étage. + +Mais c'est en vain qu'il essuya les verres de ses lunettes, troublés et +obscurcis par la buée du bal, il n'aperçut ni Caroline Schimel ni +Toto-Chupin. + +--Aurais-je fait une course inutile, grommela-t-il, où suis-je +simplement arrivé trop tôt? + +Attendre, était impossible. Il redescendit donc, alla s'installer dans +la partie la plus éclairée, près du comptoir, et se fit servir une chope +de bière. + +Pour se distraire, il avait en face de lui le tableau symbole de +l'établissement. + +C'est une grande peinture où les couleurs terribles n'ont pas été +ménagées. + +Cela représente un homme affligé d'une gênante obésité, coiffé d'un +mouchoir blanc, vêtu d'un maillot bleu, assis dans un fauteuil rouge, +près d'une tenture verte, les pieds sur un tapis jaune. D'une main, il +tient son ventre; et, de l'autre, il tend un verre pour qu'on lui verse +à boire. + +On voit très bien que c'est un Grand Turc, à sa pipe d'abord, qui est +énorme, au lion qui est près de lui, et enfin à la sultane qui, de l'air +le plus gracieux, emplit sa coupe d'une bière écumeuse. + +Cette sultane elle-même, superbe personne blonde, bien portante et +richement mise, est née, cela saute aux yeux, en Alsace, ce qui est une +délicate flatterie de l'artiste à l'adresse des danseuses de +l'établissement. + +Le vieux clerc d'huissier admirait, lorsqu'il fut troublé par une voix +paillarde qui discutait loin de lui. + +Machinalement, il prêta l'oreille; il lui semblait reconnaître cette +voix. + +--Mais c'est Chupin, se dit-il, le misérable garnement! Où donc est-il, +que je ne l'ai pas aperçu? + +Il se retourna, et à deux tables plus loin, dans un recoin assez obscur, +il finit par distinguer celui qu'il cherchait. + +Qu'il fût passé près de Toto sans le reconnaître, il n'y avait rien de +surprenant à cela: Toto ne se ressemblait plus. + +Non, Toto n'avait plus rien du piteux drôle qui grelotait sous une +lamentable blouse percée; il reluisait, il rayonnait, il resplendissait. + +Son plan était fait le jour où il avait arraché cent francs au doux +Tantaine, et ce plan, il l'avait mis à exécution. + +Il s'était juré qu'il serait beau; il était superbe. Toutes les +splendeurs d'un magasin de confections d'occasion y avaient passé. Après +s'être outrageusement moqué du jeune M. Gaston de Gandelu, qu'il +comparait à un singe, il avait évidemment cherché à le copier. + +Il portait un petit veston court et clair, un gilet surprenant de +couleur et de dessin et un pantalon à sous-pieds. Lui, qui jadis +méprisait les chemises, il tournait péniblement le cou dans un faux-col +terriblement raide qui lui descendait jusqu'au milieu de la poitrine. +Comme il était tête nue, on voyait clairement qu'il avait confié sa tête +à un coiffeur; ses cheveux, d'un jaune sale, frisaient. + +Il était assis devant une table chargée de plusieurs mooss vides, et, en +face, buvant avec lui, se tenaient deux messieurs qui avaient bien l'air +d'être ce qu'ils étaient. Il avaient la cravate à la Colin, la coquette +casquette de toile cirée, et leurs cheveux, ramenés sur le côté, +formaient deux accroche-coeurs soigneusement collés et maintenus aux +tempes. + +A l'importance de Toto-Chupin, à sa mine fière, à son verbe haut, il +n'était pas difficile de comprendre qu'il régalait et qu'il jouissait de +la supériorité qu'a celui qui paye à boire sur celui qui accepte. + +Le bon Tantaine se levait pour aller prendre le garnement par l'oreille, +quand une réflexion soudaine l'arrêta. + +Cauteleusement, avec une prudente lenteur, sans le moindre mouvement qui +pût attirer l'attention de l'aimable trio, il se retourna, enjamba deux +bancs et parvint à se rapprocher beaucoup en se dissimulant derrière un +des pilliers qui soutiennent la galerie supérieure. + +Grâce à cette manoeuvre, qui lui prit bien cinq minutes, il se +trouvait à la portée de tout entendre. + +C'était Chupin qui avait la parole: + +--Vous avez beau me «blaguer,» disait-il à ses deux amis, et m'appeler +petit crevé, je resterai toujours comme je suis; d'abord c'est mon idée, +et ensuite, pour travailler dans le grand, comme je veux, il faut avoir +l'air cossu. + +Les deux messieurs riaient aux larmes. + +--Oh?... je sais bien, poursuivait Toto, que j'ai une bonne tête avec +mes habits, mais cela vient de ce que je n'en ai pas l'habitude. La +belle malice! On s'y fera bien vite. S'il le faut, je me payerai des +leçons d'un maître de danse pour ressembler à quelqu'un de très chic. + +--Voilà une pose!... fit un des messieurs. Dis donc Chupin, quand tu +iras au bois en voiture, tu m'emmèneras? + +--Tiens! pourquoi pas! Qu'est-ce qu'il faut pour avoir une voiture? de +l'argent. Quels sont ceux qui gagnent de l'argent? Ceux qui ont un +«truc». Eh bien! moi j'en ai un qui a crânement réussi à ceux qui me +l'ont appris. Pourquoi ne me réussirait-il pas? + +C'est avec une réelle terreur que le père Tantaine venait de +s'apercevoir que Toto était ivre. Que savait-il au juste, qu'allait-il +dire? + +Le bonhomme se tenait sur ses gardes, prêt à renfoncer d'un bon coup de +poing dans la gorge du garnement la première parole compromettante. + +Les deux invités de Toto, eux aussi, savaient bien qu'il avait trop bu. + +Depuis qu'il semblait disposé à leur livrer le secret de ses intentions, +ils étaient devenus fort attentifs et échangeaient des regards +d'intelligence. + +Pourquoi, en effet, ce précoce gredin n'aurait-il pas, ainsi qu'il le +prétendait un «truc» ingénieux? + +Ses habits neufs, sa suffisance, ses libéralités prouvaient en tout cas +qu'il possédait de l'argent. Où l'avait-il pris? Le lui faire confesser +pour puiser aux mêmes sources était indiqué. Il avait le vin si expansif +que lui arracher les dernières confidences ne pouvait pas être bien +difficile. + +D'un coup d'oeil, ces messieurs à accroche-coeurs s'entendirent +mieux que larrons en foire et se distribuèrent les rôles. + +Le plus jeune secoua la tête d'un air incrédule et ironique à la fois. + +--Toi, un «truc» jamais de la vie. + +L'autre, aussitôt, prit le parti du jeune garnement, ce qui était le sûr +moyen de caresser sa vanité et de lui délier la langue. + +--Pourquoi donc pas? dit-il. + +--J'en ai un, affirma Toto. + +--Dis-le donc, si tu ne veux pas que l'on croie que tu te vantes. + +--C'est simple comme bonjour, fit-il enfin, seulement il s'agissait +d'inventer la chose. Je vais vous en donner une preuve. Supposons que +j'aie vu Polyte, que voilà, «lever» deux paires de bottes à un étalage. + +Le susdit Polyte protesta avec une telle énergie, que le bon Tantaine, +qui ne perdait pas un mot de la conversation, ne douta pas qu'il n'eût +sur la conscience quelque méfait de ce genre. + +--Ce n'est pas la peine de «t'enlever,» continua Toto, puisqu'on te dit +que c'est une supposition. Mettons que ce soit arrivé et que je le +sache. Savez-vous ce que je fais? Je vais tout droit trouver mon Polyte, +et je lui dis dans le tuyau de l'oreille: «Part à deux, ou je vends la +mèche.» + +--Possible, mais alors, moi, pour ta part, je te casserais la figure. + +Oubliant le rôle d'homme distingué, Toto eût le geste narquois des +gamins de Paris. + +--Tu ne casserais rien, dit-il, parce que tu n'es pas une bête. Tu te +dirais: «Si je fais mal à ce garçon, il criera comme un aveugle, cela +donnera l'éveil et on m'arrêtera.» Et au lieu de cela tu tâcherais de +t'en tirer au meilleur marché possible; tu marchanderais et nous +finirions par nous arranger très bien. + +--Et c'est là ce que tu nommes un «truc?» + +--Mais oui. Est-ce qu'il n'est pas bon? On laisse les imbéciles courir +seuls tous les risques, et ensuite on les force à partager les +bénéfices. + +--Connu, le système! C'est tout simplement du chantage. + +--Précisément, je m'en flatte. + +Et, sur cette fière déclaration, Toto empoigna un mooss vide et se mit à +frapper sur la table de toutes ses forces, criant qu'il avait soif et +qu'on apportât à boire pour lui et ses deux amis. + +Les deux messieurs, pendant ce temps, se regardaient d'un air +passablement penaud. La comparaison de Toto ne leur apprenait rien de +neuf, rien de pratique surtout. + +Le chantage est une spéculation d'une simplicité primitive, à la portée +de toutes les intelligences; le difficile est de trouver quelqu'un à +faire chanter, et quelqu'un ayant de la voix, c'est-à-dire de l'argent. + +L'objection de Polyte trahit immédiatement cette préoccupation. + +--Je ne dis pas qu'il n'y a pas de bons coups à faire dans cette partie, +remarqua-t-il, mais il doit y avoir du chômage, dans cet état-là. On +n'est pas réveillé tous les matins par un filou qui vous dit: +«Viens-t-en voir un peu comment je décroche les bottes aux étalages!» + +--Cette idée exclama Chupin en haussant les épaules, c'est dans ce +métier-là comme dans les autres: il faut se remuer pour gagner de +l'argent. Certainement, si on attend les clients à domicile, ils ne +viennent guère; mais on les cherche, et on les trouve! + +--Où? + +--Ah! voilà!... + +Il y eut un silence dont le doux Tantaine eut envie de profiter pour se +montrer. Il était certain ainsi de couper court aux confidences. Mais +d'un autre côté il jugeait utile de connaître les idées du garnement. Il +se rapprocha donc encore, au point qu'il n'était plus séparé du trio que +par un pilier. + +Toto, lui, oubliant l'harmonie de sa frisure, se grattait la tête avec +cette mine si plaisamment grave que prennent les ivrognes quand ils vont +à la pêche de leurs idées. + +--Bast!... prononça-t-il enfin, pourquoi pas? + +Il se pencha vers ses invités, et mystérieusement, il ajouta: + +--On est entre amis, on peut parler? + +--N'aie pas peur. + +--Eh bien! c'est aux Champs-Élysées que je trouve mon affaire, et deux +fois par jour plutôt qu'une. + +--Pourtant, je ne vois pas d'étalage à dégarnir par là. + +Chupin haussa dédaigneusement les épaules. + +--Pensez-vous donc, reprit-il, que je m'adresse aux voleurs? Mauvaise +affaire? Parlez-moi des honnêtes gens, voilà des pratiques qui aiment à +chanter! les honnêtes gens, c'est doux, c'est généreux. + +Le père Tantaine frémit. Il se souvenait d'avoir entendu B. Mascarot +prononcer une phrase dans ce genre. Il fallait que Toto eût écouté aux +portes. + +--Allons donc!... exclama Polyte, les honnêtes gens n'ont pas de raisons +pour chanter. + +Toto faillit briser sa chope, tant il la posa rudement sur la table. + +--Me laisserez-vous parler? fit-il. + +--Cause, Toto, répondirent les autres. + +--M'y voilà. Donc, quand on a besoin de monnaie, on file aux +Champs-Élysées, les mains dans ses poches, et on va s'asseoir sur un +banc, le long d'une des avenues qui sont entre la grande allée et le +quai. Sur son banc, on fait ce qu'on veut; on peut en «griller une ou +deux,» mais en même temps on guigne les fiacres qui marchent doucement. +Dès qu'il s'en arrête un, on court voir qui en descend. Si c'est une +honnête femme, on a gagné sa journée. + +--Et tu sais reconnaître une honnête femme, toi! + +--Un peu! Est-ce que cela ne se voit pas! Une honnête femme qui descend +d'une voiture où elle ne devrait pas être fait une drôle de figure, je +vous le promets. Elle est à la portière, qui allonge la tête, qui guette +de droite à gauche, qui baisse son voile si elle en a un. Dès qu'elle +croit que personne ne le regarde, elle saute à terre, et elle part comme +si elle avait le diable à ses trousses... + +--Et ensuite? + +--Ensuite!... On prend le numéro de la voiture et on «file» la dame +jusque chez elle. + +Pour le coup, le bon Tantaine n'en pouvait douter, Toto intéressait +prodigieusement ses auditeurs. + +Pour lors, continua-t-il, on pose à la porte pour donner à la dame le +temps de monter chez elle. Dès qu'on la suppose arrivée, on se précipite +chez le concierge en disant: «Excusez! je désirerais savoir le nom de la +dame qui vient de rentrer?» + +--Et tu crois que les portiers disent les noms comme cela? + +--Pas du tout. Aussi a-t-on toujours sur soi une ficelle, qui consiste +en un joli petit portefeuille de treize ou vingt-cinq. Quand le pipelet +vous a répondu d'un ton rogue: «Connais pas!» On sort le calepin de sa +poche, et on dit d'un air de n'y pas toucher: «C'est vexant, car elle +vient de laisser tomber ceci devant la maison, sur le trottoir, je +voulais le lui rendre.» + +[Illustration: Elle était en proie à une violente crise de nerfs.] + +Ravi de l'effet qu'il produisait, Toto vida, comme le plus vieil +Allemand du _Grand Turc_, un énorme verre de bière, et poursuivit: + +--Là-dessus, le portier devient aimable et poli, il dit le nom, il +indique l'appartement, et l'on monte. Pour cette première fois, il +s'agit de s'informer si la femme est mariée ou non, ce qui n'est pas +malin. Si elle ne l'est pas, on a perdu son temps. Si elle l'est tout va +bien!... + +--Que dit-on dans ce cas? + +--Rien. Seulement on va aux renseignements; puis, le lendemain, de bonne +heure, on vient se mettre en faction devant la maison pour guetter la +première sortie du mari. Dès qu'il s'est éloigné, on ne fait ni une ni +deux, on va sonner chez lui, et on demande à parler à son épouse: c'est +là qu'il faut de l'aplomb! «Madame, lui dit-on, j'ai pris hier, dans la +journée, le fiacre numéro tant,--on indique le numéro de son fiacre à +elle,--et j'ai eu le malheur d'y oublier mon porte-monnaie, qui +contenait cinq cents francs. Comme je vous ai vue monter dans cette +voiture immédiatement après moi, je viens vous demander, si, par hasard, +vous ne l'auriez pas trouvé.» + +Vous pensez bien que voilà une femme pas contente. Elle nie, elle se +défend, elle se fâche, elle menace. Mais on ajoute poliment: + +«Puisque c'est ainsi, madame, je m'adresserai à votre mari.» + +Aussitôt, la peur la prend, et... elle chante. + +--Et le tour est fait? + +--Pour ce jour-là, oui, mais non pour toujours. Plus tard, dès que les +fonds baissent; on retourne visiter la dame, et on joue le même jeu: +«C'est moi, madame, qui suis ce pauvre jeune homme dont l'argent s'est +trouvé perdu dans le fiacre nº..., etc..., etc.» + +Et quand on a une douzaine de pratiques pareilles, on vit de ses rentes. +Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je tiens à être si bien mis? +Autrefois, quand j'avais ma blouse, on m'aurait offert cent sous; tandis +que maintenant, je peux demander carrément mon billet de mille. + +La verve railleuse des invités de Toto-Chupin peu à peu s'était éteinte. +Ils réfléchissaient. + +Il parut au père Tantaine que chacun d'eux, à part soi, tirait les +dernières conséquences de ce qu'il venait d'entendre. + +Pourtant leur physionomie n'exprimait qu'un ironique dédain. + +--Pas neuf le «truc!» déclara Polyte au bout d'un moment. + +--Non, pas neuf du tout! approuva l'autre. + +C'est vrai. Cette abominable spéculation est vieille comme le mariage, +comme la trahison, comme la jalousie. + +Et il semble qu'elle doive durer et se perpétuer, tant qu'il y aura des +maris jaloux de leur honneur et des femmes oublieuses de leurs devoirs. + +Hélas! qui saurait compter, à Paris seulement, combien il est de +malheureuses qu'un instant d'égarement, amèrement regretté quelquefois, +livre sans défense à tous les caprices de la plus lâche et de la plus +affreuse des tyrannies. + +Un jour, lorsque heureuses et palpitantes, elles couraient à un +rendez-vous d'amour, elles ont été épiées et suivies par un misérable. +Et quelques jours après, en même temps que le remords, souvent, ce +misérable est venu, bien autrement impitoyable, la prière aux lèvres et +la menace dans les yeux, demander le prix de son silence, le prix d'une +sorte de monstrueuse complicité. + +Et depuis, pour ces esclaves infortunées du «chantage», l'existence n'a +été qu'une longue angoisse. Plus de calme, plus de paix, de +contentement, de repos d'esprit. A chaque coup de timbre de leur porte +d'entrée, elles tressaillent et pâlissent. Qui vient? Serait-ce encore +lui, l'être exécrable et vil, qui veut présenter quelque requête +formidable, dans le goût de celle imaginée par Toto: + +«Madame ne refusera pas un petit secours à un pauvre jeune homme qui a +eu le malheur de perdre son porte-monnaie dans une voiture où madame est +montée après lui! madame se souvient sans doute...» + +Parfois la _Gazette des Tribunaux_ révèle au public quelque turpitude de +ce genre, mais qui donc y prend garde? + +Pour bien des gens encore LE CHANTAGE, ce détestable crime qu'on +retrouve partout, du premier au dernier degré de l'échelle sociale, +n'est qu'un mot, un vain mot. On rit, on ne se croit pas menacé. + +Qui n'a connu, cependant, l'histoire de la pauvre Mme de V...? + +Un matin, elle se résout à une démarche horriblement compromettante et +périlleuse; innocente, pourtant. + +Elle se détermine à aller visiter, chez lui, dans la chambre qu'il +occupe dans une maison meublée près de l'École-Militaire, un jeune chef +d'escadron de hussards, qui tout l'hiver a été son courtisan assidu, qui +lui a écrit trois ou quatre lettres qui l'ont touchée. + +Si elle ose ainsi aller chez lui, c'est qu'il est dangereusement malade, +qu'il voudrait la voir une dernière fois avant de mourir. + +Elle prend une toilette de circonstance: robe sombre, chapeau à voile +très épais. Elle sort, elle monte dans la voiture d'un de ces cochers +marrons, qui sortent on ne sait d'où, et se fait conduire avenue de +Lowendal. + +Elle avait bien les allures effarouchées, l'air effrayé, les mouvements +inquiets que Toto-Chupin décrivait à ses amis. Comme autant de preuves +infaillibles d'honnêteté. + +Même, ces signes étaient si visibles, que le cocher les remarqua. Il se +promit qu'il saurait qui était cette femme, se jurant bien qu'il +tirerait parti de sa faute, si faute il y avait. + +Les moyens d'investigation ne lui manquaient pas. + +Après être restée une demi-heure environ près du malade, qui ne la +reconnut même pas, Mme de V... descendit toute en larmes, remonta en +voiture, et se fit reconduire non devant sa maison, mais à une certaine +distance. + +Précautions vaines. Le misérable donna sa voiture à garder à un +commissionnaire, et s'attacha aux pas de la pauvre femme. + +Le soir même, il savait son nom, qu'elle était mariée et avait deux +petites filles, que son mari était fort soupçonneux sans avoir raison de +l'être, et enfin qu'ils passaient pour être riches. Il sut enfin où elle +était allée. + +Le lendemain, il se présentait, en l'absence du maître de la maison, et +réclamait à Mme de V... 500 francs de pourboire. + +Elle eut l'imprudence, la faiblesse de les donner. + +Quelle misère! Elle se disait que d'un mot cet homme pouvait la perdre, +briser sa vie, ruiner son honneur à elle, et aussi le bonheur et +l'honneur de son mari et de ses enfants. + +L'homme vit bien quelle terreur il produisit et projeta d'en abuser. +Huit jours plus tard il reparut, implorant la petite charité de 1,000 +francs, qui lui furent accordés. Cette somme dura peu. Il revint une +troisième fois, puis une quatrième, une dixième, une vingtième, toutes +les semaines, sans cesse, sans trêve. + +Et si Mme de V... hésitait, se plaignait, marchandait, protestait +qu'elle était sans ressources, qu'il la ruinait, il répétait avec son +cynique sourire: + +--Il faudra donc que je m'adresse à M. de V..., il sera plus généreux, +lui; que ne donnerait-il pas pour savoir... + +Et jamais le vil gredin ne se retira les mains vides. + +Il ne conduisait plus de voitures, il s'amusait, vivait bien, buvait +outre mesure. Il entretenait une maîtresse, et quand cette fille le +tourmentait pour quelque fantaisie coûteuses, il courait chez Mme de +V... + +Comme à la longue il s'était accoutumé à l'ignominie, qu'il finissait +par croire à l'impunité, il ne prenait plus de précautions. Il venait le +matin, le soir, à toute heure, sans demander seulement si M. de V... +était absent ou non. Plusieurs fois il se présenta complètement ivre, +jurant, balbutiant des menaces incohérentes. Et les domestiques entre +eux ne pouvaient expliquer qui était cet homme ni comment leur maîtresse +ne lui parlait qu'à mains jointes. + +Cela en vint au point que Mme de V... se trouva complètement +dépouillée. Tout ce dont elle pouvait disposer avait passé aux mains du +brigand. Elle en était à envoyer de l'argenterie de la maison au +Mont-de-Piété, à n'oser plus s'acheter une robe, à économiser sur les +dépenses du ménage, à faire danser--extrémité flétrissante!--l'anse du +panier conjugal. + +C'est dans ces circonstances que le cocher s'avisa d'exiger d'un seul +coup une somme considérable, afin, disait-il, de s'épargner des +démarches désagréables. + +Mme de V... ne pouvant la lui remettre, il s'emporta, il jura, il fit +dans le salon une scène révoltante, atroce. + +Ne pouvant rien obtenir d'une femme qui n'avait plus rien, il sortit en +déclarant qu'il accordait vingt-quatre heures de réflexion, et que +c'était trop de bonté de sa part. + +Il était à peine sorti, qu'il fallut porter Mme de V... à son lit. +Elle était en proie à une violente crise de nerfs, la fièvre la prit, et +ses jours furent en danger. + +Ce fut un bonheur pour elle. Son délire révéla la vérité à son mari, et +quand le misérable se présenta pour réclamer «son dû,» il trouva un +officier de paix qui le pria de le suivre au dépôt. + +Aujourd'hui ce cocher doit réfléchir dans quelque maison centrale, sur +les dangers qu'il y a de trop «tirer sur la ficelle.» + +C'est que la justice ne plaisante pas, lorsqu'il s'agit du «chantage,» +une plaie hideuse où il faut porter le fer et le feu. Quant à la police, +partout où elle le soupçonne, elle le poursuit, le cerne, le traque et +venge les victimes. Cependant les auditeurs de Toto-Chupin, en dépit de +leurs mines dédaigneuses, étaient excessivement surpris. + +Eux qui avaient pratiqué tant de métiers honteux, ils ignoraient +celui-là, dont la simplicité les séduisait. Raison de plus pour le +déprécier en apparence, afin de tirer de Chupin des renseignements plus +exacts. + +--Ces choses-là, commença Polyte, ça se dit, mais ça ne se fait pas. + +--Ça se fait, soutint Toto. + +--As-tu essayé? + +En tout autre moment, le vaniteux garnement eût répondu bravement: Oui! +Mais en ce moment, les fumées de son ivresse s'épaississaient de plus en +plus, et la vérité sortait des mooss de bière. + +--Pas précisément, répondit-il, mais j'ai vu manoeuvrer le «truc.» +Beaucoup plus en grand, c'est vrai, raison de plus pour que je réussisse +en petit. + +--Tu as vu, tu as vu!... + +--Comme je te vois remplir ta chope. + +--Tu étais donc de l'affaire? + +--J'en étais, et je mettais la main au pétrin. Ah! j'en ai suivi de ces +voitures!... J'en ai filé, de ces beaux messieurs et de ces belles +dames! Seulement, je ne travaillais pas à mon compte. J'étais comme qui +dirait le chien qui attrape le gibier et ne le mange pas. Quel +malheur!... Si encore on m'eût jeté un os, de temps en temps! Mais rien! +du pain sec, des injures avec, des coups au dessert! Il n'en faut plus. +Je vais m'établir. + +--Et pour qui travaillais-tu comme cela? + +Chupin se redressa avec une fierté extraordinaire. Loin de songer à dire +du mal de B. Mascarot, il ne pensait qu'à exalter ses mérites, comme si +de la gloire de ses maîtres il eût rejaillit quelque chose sur lui. + +--Pour des gens, répondit-il, qui n'ont pas leurs pareils à Paris. +Ah!... ils ne s'amusent pas à la bagatelle de la porte, ceux-là!... +Aussi sont-ils riches à faire trembler. Tout ce qu'ils veulent, ils le +peuvent, et si je vous contais... + +Il s'arrêta court, la bouche béante, la pupille dilatée par la surprise +et par la peur... + +Il venait de voir se dresser devant lui le bon père Tantaine. + +En apparence, l'épouvante de Chupin ne s'expliquait pas. + +Jamais la physionomie du vieux clerc d'huissier n'était arrivée à une si +parfaite expression de benignité niaise. + +C'est d'une voix toute paternelle qu'il s'écria: + +--Enfin, voici Toto, ce mauvais sujet que je cherche depuis plus d'une +demi-heure. Sac à papier!... est-il assez beau! On dirait un fils de +prince. + +Mais le garnement demeura insensible à ce compliment, qui eût dû +l'enchanter. Cette indulgence inaccoutumée le déconcertait. + +Il est vrai que la seule vue du bonhomme avait suffi pour dissiper, +comme par magie, les brouillards de bière et de vin qui obscurcissaient +sa cervelle. + +A mesure qu'il reprenait son sang-froid, il se rappelait vaguement tout +ce qu'il venait de raconter. Il était navré de sa sottise et accablé du +pressentiment d'un malheur indéterminé et pourtant certain. + +C'est que la naïveté ne comptait pas au nombre des défauts de cet enfant +de Paris. Sans cesse aiguisée aux meules de la nécessité, son +intelligence était bien au-dessus de son âge. + +Sa foi aux apparences doucereuses du père Tantaine était fort +chancelante. + +Il se sentait en face d'un problème, comprenant que de sa prompte +résolution dépendait en quelque sorte son existence. Avait-il ou non été +entendu? Tout était là, pour lui. + +--Si ce vieux coquin m'a écouté, pensait-il, je suis perdu. + +Et il l'examinait avec toute l'attention dont il était capable, comme +s'il eût espéré déchiffrer cette vivante énigme. + +Il était trop adroit cependant pour ne pas dissimuler ses inquiétudes. +Le moindre silence d'angoisse devait le trahir. + +C'est donc avec une gaîté trop bruyante pour n'être pas forcée, qu'il +répondit: + +--Je vous attendais, bourgeois, et c'est pour vous faire honneur que je +me suis mis sur mon trente et un. + +--A la bonne heure. C'est gentil, cela. + +--Mais oui. Aussi j'espère bien que vous me permettrez de vous offrir +quelque chose: un bock, un petit verre, un rien, histoire de trinquer... + +Toto s'enhardissait jusqu'à proposer «une politesse» à son bourgeois, +cela était prodigieux. Mais il eût osé bien d'autres énormités pour se +grandir dans l'opinion des deux amis qu'il croyait avoir écrasés de sa +supériorité. + +Il s'attendait à voir son invitation rejetée bien loin; il se trompait. +C'est fort honnêtement que le vieux clerc s'excusa, et comme d'une offre +toute naturelle. + +--Je sors de table, répondit-il. + +--Raison de plus pour avoir soif, insista Chupin. + +Il montra d'un geste fier les mooss vides restés sur la table, et +ajouta: + +--Voici ce que nous avons bu, mes amis et moi, depuis le dîner. + +C'était une présentation. Le père Tantaine souleva légèrement son +chapeau gras, et les messieurs à accroche-coeurs s'inclinèrent +profondément. + +Ces messieurs ne laissaient pas que d'être effarouchés par la présence +de ce vieux. + +En outre, estimant que le quart d'heure de Rabelais ne pouvait tarder à +sonner, ils jugèrent prudent de s'esquiver, pour le cas où Toto se fût +avisé de revenir sur sa générosité. Au _Grand-Turc_, comme ailleurs, +c'est parfois l'invité qui est obligé de s'exécuter et de payer la +carte. + +L'instant leur était propice. Une valse venait de finir, et le maître +des cérémonies hurlait son éternel «En place! en place!» + +Les messieurs serrèrent la main de Toto, saluèrent le bonhomme et se +perdirent dans la foule. + +--Bons garçons! exclama Toto, qui ne rougit pas de ses amitiés. + +Le vieux clerc modula du bout des lèvres un petit sifflement fort +méprisant. + +--Tu fréquentes des sociétés déplorables, Toto, fit-il, qui te +gâteront... + +--Oh!... c'est fait, bourgeois. + +--Je le crains pour toi. Enfin, cela te regarde; tu sais ce que je t'ai +répété maintes fois, tu finiras mal. + +Cette prédiction à laquelle il est si bien accoutumé rendit à Toto +presque toute sa tranquillité d'esprit. + +--Si le vieux coquin se doutait de quelque chose, se dit-il, +certainement il ne me menacerait pas. + +Infortuné Chupin, c'est au moment même où son impudence rassurée +reprenait le dessus, que le péril était le plus imminent. + +Définitivement, pensait le père Tantaine, ce garnement a trop d'esprit, +il ne vivra pas. Ah!... si je devais continuer les affaires, je me +l'attacherais; il me rendrait de grands services. Mais, au moment de +fermer boutique, laisser après soi un gredin si bien instruit serait une +impardonnable imprudence de la part de gens qui sont payés pour savoir +ce que peut coûter un secret envolé. + +Cependant Toto avait appelé le garçon. Il jeta sur la table une pièce de +dix francs en criant d'un air superbe: «Payez-vous!» + +Mais le vieux clerc s'opposa à cette dépense, et c'est de sa poche que +sortirent les dix francs qui étaient dus. + +Cette générosité ne pouvait manquer de mettre le garnement en belle +humeur. + +--Autant d'économisé! fit-il. Allons maintenant trouver Caroline +Schimel. + +--Es-tu sûr qu'elle soit ici? Je n'ai pu la découvrir. + +--C'est que vous n'avez pas su chercher. Elle fait son piquet dans la +salle du café. Arrivez, bourgeois. + +Le père Tantaine ne s'empressa pas de suivre le jeune drôle. + +--Un instant, fit-il, convenons de nos faits. Tu as bien répété à cette +fille tout ce que je t'avais dit? + +--Mot pour mot, bourgeois. + +--Répète, car il s'agit de ne pas se couper. + +Chupin qui était déjà debout se rassit. + +--Donc, commença-t-il, voilà cinq jours qu'il n'y a plus que Toto pour +votre Caroline. J'ai trouvé le joint. Nous jouons au piquet des cinq +heures d'horloge, et à tout coup je lui donne quatorze d'as. Pour lors, +tout en battant le carton, je lui ai glissé la chose en douceur, je lui +ai confié que j'ai un brave homme d'oncle, dans les prix de cinquante +ans, encore bien propre, garanti bon teint, allant au feu et à l'eau, un +peu bête si on veut, mais bien aimable, veuf, sans enfants, et grillant +de se remarier avec une personne... très bien, qu'elle connaissait, vu +que l'ayant aperçue il en était tombé amoureux... + +--Pas mal, Toto, pas mal!... Et qu'a-t-elle répondu? + +--Dame! elle a souri, cette fille, ça la flattait. Seulement, comme elle +est plus défiante que notre chat, j'ai bien vu qu'elle craignait qu'on +n'en voulût qu'à sa monnaie. Alors, moi, bien vite, sans avoir l'air d'y +toucher, je me suis mis à chanter que mon oncle est un vrai oncle, un +solide fait sur mesure, ayant le sac, propriétaire et gagnant au moins +quatre mille francs par an. + +--Et tu m'as nommé? + +[Illustration: Transporté de fureur, il saisit Catenac...] + +--Oui, à la fin. Sachant qu'elle vous connaît, ce n'est pas pour vous +flatter, je me disais: Ce sera dur. Au contraire, dès que j'ai eu +prononcé votre nom, ses yeux ont flambé: «Ché lé gônnais, a-t-elle dit +dans son langage, ché lé gônnais peaugoub!» C'est chez le patron +qu'elle vous a remarqué; vous lui allez... A quand la noce, bourgeois? +J'en suis. Elle vous attend ce soir... + +Le vieux clerc assura ses lunettes d'un geste décidé, se leva et dit: + +--Marchons. + +Le jeune garnement ne s'était pas trompé. L'ancienne fille de service du +duc de Champdoce était attablée à son éternelle partie. + +Mais dès qu'elle aperçut le soi-disant oncle de Toto, et bien qu'elle +eût une quinte au roi et un quatorze de dix, elle jeta ses cartes pour +faire à cet amoureux le plus gracieux et le plus encourageant accueil. + +Il s'en montra digne. Toto-Chupin négociateur de mariages par occasion, +n'avait jamais vu son «bourgeois» si empressé, si aimable, si causeur. + +Il avait, ce bon Tantaine, des grâces de roquentin passionné qui +parurent faire une vive impression sur le coeur de Caroline Schimel. + +Jamais, non jamais, elle n'avait entendu chanter à son oreille des +phrases si tendres d'une voix si harmonieuse. C'était à en perdre la +tête. + +Oui, on l'eût perdue à moins, car le vieux clerc faisait noblement les +choses, il avait demandé un bol de punch au kirsch, et doux propos et +verres de dur se succédaient et alternaient. + +Tantaine n'avait plus que vingt ans; il but, il chanta, il dansa. Oui, +sur un mot de Caroline, il la saisit par la taille et l'entraîna dans la +salle de bal, et Toto, stupide d'étonnement, les vit se lancer dans le +tourbillon de valseurs. + +Mais aussi, quelle récompense! A dix heures, le mariage était arrêté, et +Caroline, subjugée, sortait au bras de son futur époux. Elle venait de +lui permettre de lui offrir au restaurant le souper des fiançailles. + + * * * * * + +Le lendemain, au petit jour, des balayeurs descendant des hauteur de +Montmartre, trouvaient sur le boulevard, étendue à terre, inanimée, une +femme. + +Ils eurent la charité de la porter au poste. Elle n'était pas morte, +comme on le crut d'abord, mais seulement étourdie. + +Revenue à elle, cette malheureuse déclara qu'elle se nommait Caroline +Schimel, qu'elle était rentrée dans un restaurant pour souper avec son +fiancé, et que de ce moment elle ne se rappelait plus rien. + +Sur sa demande, on la reconduisit à son domicile, rue Marcadet. + + + + +XXVII + + +«Il n'est, pour voir, que l'oeil du maître,» a dit La Fontaine, et une +fois de plus on pouvait vérifier l'exactitude du proverbe, au bureau de +placement de la rue Montorgueil. + +Depuis huit jours à peine, B. Mascarot avait cessé de prendre place, +tous les matins, au confessionnal, et déjà l'agence et l'hôtel des +domestiques sans place, son annexe, souffraient. La clientèle se +plaignait; on trouvait Beaumarchef charmant, mais insuffisant. + +L'ancien sous-off, qu'effrayait sa responsabilité, avait risqué de +timides observations, mais il avait été rembarré si durement qu'il ne +soufflait plus mot, et se contentait de gémir tout bas. + +Mais qu'importait à B. Mascarot son agence! Se soucie-t-on du moyen, +quand on touche le but? + +Ainsi, le lendemain de l'expédition du bon Tantaine au _Grand-Turc_, +pendant que Beaumar répondait à tous ses clients: «Monsieur est sorti,» +monsieur était enfermé dans son cabinet. + +Ce jour-là, sa physionomie portait les traces de fatigues écrasantes. A +plusieurs reprises, il souleva ses lunettes pour essuyer ses yeux; ses +paupières étaient rouges et enflammées. Sur sa cheminée était posée une +tasse de tisane, et de temps en temps il y trempait ses lèvres comme +pour éteindre un feu intérieur. + +Lui, toujours froid et calme d'ordinaire, si maître des mouvements de sa +passion, il était en proie à une agitation terrible. + +Les grands capitaines, la veille d'une bataille décisive, peuvent +paraître impassibles à leurs familiers, mais ils n'échappent pas pour +cela à l'accès de fièvre qui précède l'action. + +Or, pour B. Mascarot, l'heure de la lutte suprême sonnait. Il allait +faire ce pas après lequel on ne peut plus reculer. + +Il attendait Catenac, Hortebize et Paul pour leur révéler son plan tout +entier. Le premier au rendez-vous fut le docteur Hortebize. + +--J'ai reçu les instructions, Baptistin, dit-il dès le seuil, et je t'ai +obéi. J'arrive en droiture de l'hôtel de Mussidan. + +--Quelle figure y fait-on? + +--Triste, mais résignée. Mlle Sabine n'a jamais été d'une gaîté +folle; elle est plus grave et plus pâle qu'avant sa maladie, voilà tout. + +--As-tu pu te trouver seul avec la comtesse? + +--Parfaitement. Je lui ai dit que j'étais harcelé par les gens qui +détiennent sa correspondance, qu'elle devait prendre garde. A quoi elle +a répondu, avec un soupir à fendre l'âme, que Croisenois épouserait, +puisqu'il le fallait; qu'elle était au désespoir, mais qu'elle était +assurée du consentement de son mari et de la docilité de sa fille. + +Autant le doux Tantaine était démonstratif, autant l'honorable placeur +l'était peu. Bien qu'il dût être ravi de ces nouvelles, c'est presque +froidement qu'il répondit: + +--Ce que j'ai décidé sera. J'ai vu Croisenois ce matin, et s'il m'obéit, +et il ne peut faire autrement, nous gagnerons en vitesse André et M. de +Breulh. Le marquis sera le mari de Sabine qu'ils en seront encore à +guetter la publication des bancs. La noce faite, je me moque d'eux. +Quant à notre grande râfle finale, j'ai mûri l'idée de la Société dont +Croisenois sera le directeur, et dans huit jours les prospectus seront +lancés. Mais aujourd'hui, il ne s'agit que de l'affaire de Champdoce... + +Il fut interrompu par l'entrée de Paul, qui arrivait fort timidement, +appréhendant fort une fâcheuse réception, après le singulier adieu du +père Tantaine... + +Contre toute attente, l'accueil fut aussi amical que possible, soit que +le vieux clerc d'huissier n'eût rien dit, soit que l'honorable placeur +eût une autre manière de voir. + +--Tous mes compliments, fit-il, de vos succès chez M. Martin-Rigal. +Outre que vous plaisez à la fille, vous avez séduit le père... + +--Je l'ai bien peu vu, cependant; hier soir encore il était absent... + +--Nous le savons. Il dînait chez un de nos amis, qui a sondé ses +intentions à votre endroit. Si demain Hortebize va lui demander, pour +vous, la main de Mlle Flavie, il ne dira pas: non. + +Paul chancela. Le million de dot de Mlle Rigal venait de passer +devant ses yeux plus éblouissant que l'éclair... + +--Attention!... interrompit Hortebize, j'entends dans le corridor le pas +trottinant de Catenac. + +Le digne docteur ne s'était pas trompé; c'était bien l'avocat qui +arrivait en retard, selon sa coutume, voilant sa contrariété sous le +plus amical sourire. + +Rien qu'à sa vue, B. Mascarot parut hors de soi, et s'avança d'un air si +menaçant que prudemment Catenac fit un saut en arrière. + +--Qu'est-ce que cela signifie? balbutia-t-il. + +--Ne le devines-tu pas? répondit le placeur d'une voix terrible. J'ai +mesuré la profondeur de ton infamie. Je t'avais ramené à nous l'autre +jour, mais à peine seul, tu n'as plus songé qu'à nous vendre. Je croyais +à ton concours sincère, et tu me tendais le piège où je devais tomber à +l'heure du triomphe. + +--Je te jure, Baptistin... + +--Oh! pas de serment. Un mot de Perpignan m'a éclairé. Ignores-tu que le +duc de Champdoce peut reconnaître sûrement l'enfant qu'il cherche, à des +cicatrices ineffaçables? + +--J'avais oublié... + +Il s'arrêta court, déconcerté, malgré son aplomb, par le regard du +placeur. + +--Tiens, poursuivit Mascarot, veux-tu que je te dise, tu n'es qu'un +lâche et un traître! Les forçats, entre eux, ne se manquent pas de +parole. Je te savais vil, mais pas à ce point... + +--Pourquoi m'employer malgré moi, alors? + +Cette velléité de révolte transporta B. Mascarot d'une telle fureur, que +saisissant Catenac au collet, il le secoua comme s'il eût voulut +l'étrangler. + +--Je me sers de toi, bête venimeuse, continua-t-il, parce que je t'ai +mis hors d'état de nuire. Et tu me serviras quand il te sera prouvé que +ta réputation volée, ton argent, ta liberté, et peut-être ta vie, +dépendent de notre succès. Ah! je sais où est le cadavre, heureusement! +Les preuves irrécusables de ton crime, entends-moi bien, sont entre les +mains d'une personne sûre. Que j'échoue, pour quelque cause que se +puisse être, et ces preuves seront adressées au procureur impérial. + +Il y eut un silence qui parut formidable à Paul. + +--Et prie Dieu, ajouta le placeur d'un ton glacé, de nous préserver de +tout accident, Hortebize, Paul et moi. Si l'un de nous venait à mourir +un peu rapidement, la condamnation serait jetée à la poste le jour même. +C'est dit, un bon averti en vaut deux... Je compte sur ton intelligence. + +Catenac demeurait la tête basse, immobile, foudroyé. + +Sa physionomie, contractée par la rage, n'annonçait certes rien de bon, +mais qui s'en inquiétait? On le lui avait dit, et il ne le sentait que +trop, il était lié, enchaîné, hors d'état d'essayer même un mouvement. + +Plus de tergiversations possibles; nul espoir de vengeance. + +Sa position, qu'il devait au chantage, le chantage la menaçait. + +B. Mascarot, lui, avala un verre de tisane, et tranquillement, comme +s'il ne se fût rien passé que d'ordinaire, il revint s'asseoir dans son +fauteuil, au coin du feu, rajustant ses lunettes dérangées par la +véhémence de ses mouvements. + +--Je dois te dire aussi, maître Catenac, qu'à ce détail près, que tu me +cachais, je connais un peu mieux que toi l'affaire de Champdoce. Qu'en +sais-tu, toi? Juste ce qu'il a plu au duc de vous confier, à toi et à +Perpignan. T'imaginerais-tu qu'il vous a dit la vérité? Par bonheur, je +suis un peu mieux informé. Cela ne te surprendra pas, quand je +t'avouerai qu'il y a des années que je suis cette affaire... + +--Oui, il y a longtemps, affirma le digne docteur. + +--Du reste, il faut que vous sachiez comment j'ai été mis sur la trace +de cette opération. Il vous souvient peut-être de cet écrivain public +qui avait son échoppe près du Palais de Justice, et qui s'avisait de +faire chanter le monde. Une spéculation maladroite le conduisit en +police correctionnelle et il attrapa deux ans de prison. + +--En effet je me rappelle... + +--C'était un gaillard intelligent. Il achetait au poids des papiers +manuscrits de toutes sortes, et ces montagnes de paperasses, il les +triait, les dépouillait, les épluchait et les lisait. + +Dire quelles trouvailles on peut faire dans des correspondances +abandonnées au chiffonnier est impossible. + +Songez qu'il n'est pas un homme qui, une fois dans sa vie au moins, +n'ait regretté d'avoir su écrire à un moment donné. Avez-vous une cause +célèbre sans quelque lettre accablante déterrée par la police? + +Ces faits m'ont si souvent frappé, que je me demande comment les gens +prudents n'écrivent pas avec ces encres particulières qui, au bout de +trois quatre, huit jours, s'effacent et s'évaporent sans laisser trace +sur le papier. + +Bref, je fis comme l'écrivain public. J'achetai des vieux papiers, et +entre autres choses curieuses, je découvris ceci... + +Il prit sur son bureau un fragment de papier chiffonné, sali, maculé, et +le tendit à Hortebize et à Paul en leur disant: + +--Regardez. + +En haut de ce fragment, une main tremblante avait écrit: + +_tnafneertoniomzedneréitipzeyaetneconnisiusejecarg_. + +Et au-dessous de ces deux lignes de lettres se trouvait ce seul mot, +d'une grosse écriture: + +_Jamais!_ + +--Il était évident que j'avais sous les yeux un cryptogramme, +c'est-à-dire une lettre composée selon des conventions particulières, +conventions destinées à mettre à l'abri d'une indiscrétion certaines +communications compromettantes. + +Ceci démontré par la nature même des choses, je me dis qu'on emploie +guère des précautions si gênantes pour les relations ordinaires de la +vie. Je conclus donc que ce chiffon recélait quelque aveu dangereux... + +C'était avec un parti bien pris de dénigrement que Catenac écoutait. + +Il était de ces entêtés et inintelligents lutteurs qui jamais ne +consentent à reconnaître que leurs épaules ont touché le sable de +l'arène, et qui vaincus et à terre, s'obstinent encore à nier leur +défaite. + +--La conclusion était indiquée, fit-il d'un ton railleur. + +--Elle était élémentaire, c'est vrai, mais encore fallait-il la trouver. +Ces choses sont celles dont on ne s'avise jamais, tant ce qui est +naturel répugne à la vanité humaine. Témoin l'oeuf cassé de Colomb. +Pour moi, je me croyais d'autant plus intéressé à pénétrer le sens de +l'énigme qui m'était offerte, que je suis le chef d'une association dont +les membres doivent à l'habile exploitation des secrets d'autrui, non +seulement l'argent qu'ils prêtent à la petite semaine, mais encore la +fausse considération dont ils se drapent. + +Hortebize lança à Catenac un regard moqueur. + +--Empoche, murmura-t-il, on te tient quitte du reçu. + +D'un geste, l'honorable placeur remercia son ami. + +--C'était un matin, poursuivit-il, je fermai ma porte, et je me jurai +que je ne sortirais de mon cabinet qu'après avoir traduit cet +hiéroglyphe. + +L'un après l'autre, Paul, le docteur Hortebize et même Catenac, +examinèrent avec la plus scrupuleuse attention la lettre que leur +tendait B. Mascarot. + +Ces caractères assemblés comme au hasard ne présentaient aucun sens à +leur esprit. + +--Ma foi! fit le docteur impatienté, je donne ma langue aux chiens. De +ma vie je n'ai su deviner un logogriphe. + +L'honorable placeur souriait. Il ne péchait pas précisément par le +manque d'amour-propre, et il avait ses raisons pour prolonger, tout en +en jouissant, l'étonnement de ses auditeurs. + +--Vous ne devinez pas? demanda-t-il en retirant des mains de Paul le +fragment de lettre. + +--Oh! pas du tout, répondit l'avocat d'un ton rogue. + +--Eh bien! je le confesse, reprit B. Mascarot, à première vue, je n'ai +pas plus compris que vous en ce moment. Pourtant je ne jetai pas au +panier ce chiffon qui m'arrivait après avoir traîné partout, ainsi que +le prouvaient les taches et les maculatures dont il était couvert. A la +couleur jaunâtre du papier, à la pâleur de l'encre, il était aisé de +voir que ce document était ancien déjà. Puis, au fond de moi-même, une +voix secrète parlait, qui m'assurait que je tenais là, entre mes doigts +l'instrument de notre fortune à tous. + +--Tous les prédestinés ont comme cela leur voix, murmura l'avocat. + +B. Mascarot ne jugea pas à propos de relever cette raillerie. + +--Dans les replis de l'esprit de tout homme, poursuivit-il, se cachent +un besoin irraisonné de savoir, un inexplicable instinct de curiosité. +C'est à cela que doivent leur succès les rébus et les charades, futiles +aliments jetés à la curiosité désoeuvrée. + +Et notez que je n'avais pas, pour m'exciter, l'enthousiasme d'une +puérile confiance. Je pouvais arriver à une niaiserie aussi bien qu'à +une découverte immense. Les chances étaient égales, et je ne m'abusais +pas. + +Tout d'abord, en étudiant attentivement cet énigmatique fragment, j'y +reconnus deux écritures parfaitement distinctes. Si c'est une femme qui +a composé le rébus, c'est certainement un homme qui, au-dessous, a +ajouté ce mot: Jamais. + +Ce «jamais», cela tombe sous le sens, est une conséquence forcée des +incompréhensibles lignes qui précèdent. + +Donc, le tout est comme un dialogue entre ces deux personnes. La femme +demande une grâce, l'homme la refuse. + +Maintenant, pourquoi cet emploi de deux langues, pour ainsi dire? +Pourquoi cette phrase mystérieuse, pourquoi ce mot écrit selon les +règles de l'alphabet usuel? + +De courtes réflexions me donnèrent les raisons de cette apparente +anomalie. + +La demande de la femme, dangereuse de sa nature, pouvait révéler des +faits qu'on avait un intérêt puissant à dissimuler, tandis que cette +laconique réponse «Jamais» ne compromettait rien. + +Mais comment se fait-il, me demanderez-vous, que prière et refus se +trouvent sur la même feuille de papier, sur la même page. Cette question +que je me posai, aussi, moi, fut vite résolue. + +La lettre dont nous tenons les fragments, n'était pas destinée à la +poste et n'y a jamais été mise. Elle a été échangée entre deux maisons +voisines, entre deux étages de la même maison, et, qui sait? peut-être +entre deux pièces du même appartement. + +Sous l'empire d'émotions terribles, de circonstances urgentes, une femme +a écrit ces deux lignes et les a fait porter par un domestique à l'homme +dont elle implorait la pitié. Lui, transporté de colère en ce moment, a +saisi une plume, a écrit ce refus impitoyable et a rendu le papier au +domestique en lui disant: «Retournez ceci à votre maîtresse!» Ces +préliminaires posés, restait à déchiffrer le cryptogramme. Fort neuf à +cette besogne, j'éprouvai, je ne vous le cacherai pas, d'horribles +difficultés. C'est que par suite de cette rage si commune de supposer à +autrui une finesse supérieure, je cherchais midi à quatorze heures. + +[Illustration: Sur l'impériale le cocher bourre sa pipe.] + +C'est le hasard qui me livra la clé que je cherchais vainement. + +Ayant machinalement élevé au jour ce fragment, le verso tourné de mon +côté, je lus couramment ce qui était écrit sur le recto. + +J'étais en face d'un échantillon de cryptographie véritablement +enfantine. Lettres et mots, au lieu d'aller de gauche à droite, allaient +de droite à gauche, et pour obtenir le sens, il ne s'agissait que de les +replacer dans leur ordre. + +Vite je pris un crayon, et sur mon sous-main, je reproduisis toutes les +lettres en commençant par la fin, _g_, _r_, _a_, _c_, _e_, _j_, _e_, +_s_, etc... Je divisai les mots confondus avec intention, et j'obtins +cette phrase significative: + +«_Grâce, je suis innocente, ayez pitié, rendez-moi notre enfant!..._» + +Le digne M. Hortebize s'était déjà emparé du chiffon resté sur le +bureau, et il répétait la manoeuvre indiquée. + +--C'est pourtant vrai, s'écria-t-il, c'est l'enfance de l'art. + +L'honorable placeur poursuivait: + +--J'avais donc lu, mais c'était la moindre des choses. Ce fragment de +lettre avait été trouvé parmi cinq ou six cents livres de paperasses +achetées lors de la vente d'un château des environs de Vendôme; comment +remonter jusqu'à ses auteurs? + +Je désespérais d'y parvenir, lorsque, dans l'angle de ce chiffon, tenez, +là, j'aperçus ces traces d'une devise. Illisible pour moi, elle ne le +fut pas pour un de mes amis, ancien élève de l'École des chartes. Cette +devise est celle de la fière et noble maison de Champdoce... + +Il se leva, comme pour laisser tomber ses paroles de plus haut, s'adossa +à la cheminée et continua: + +--Tel fut, messieurs, mon point de départ. L'idée était faible. Chétive +était la lueur qui devait me guider. Un autre eût été découragé; moi, +non. Je suis patient et je sais me réveiller chaque matin avec l'idée de +la veille. + +Six mois plus tard, je savais que cette phrase suppliante avait été +adressée par la duchesse de Champdoce à son mari, comment et en quelles +circonstances. + +Puis, le temps aidant, j'ai pénétré le mystère que cette lettre m'avait +fait soupçonner. + +Si je n'ai pas agi plus tôt, c'est qu'un point, un seul, restait encore +obscur pour moi. Depuis hier il ne l'est plus... + +--Ah!... fit le docteur, Caroline Schimel a parlé. + +--Oui, l'ivresse lui a arraché le secret qu'elle gardait depuis +vingt-trois ans. + +Sur ces mots, l'honorable placeur ouvrit un des tiroirs de son bureau et +en tira un volumineux manuscrit qu'il brandit d'un air de triomphe. + +--Voici mon chef-d'oeuvre, s'écria-t-il, l'explication de mes +manoeuvres depuis quinze jours. Après ce récit vous comprendrez +comment, sous le même filet, je tiens le duc et la duchesse de +Champdoce et Diane de Sauvebourg, comtesse de Mussidan. Écoute, docteur, +toi qui a eu en moi une aveugle confiance; écoute aussi, Catenac, toi +qui a voulu me trahir; vous me direz ensuite si je m'abuse lorsque +j'affirme que je suis sûr du succès. + +Il tendit le cahier à Paul et ajouta: + +--Et vous, mon cher enfant, lisez. C'est pour vous surtout que j'ai +écrit ceci. Lisez avec toute l'attention dont vous êtes capable, c'est +l'histoire d'une grande maison. Et pénétrez-vous bien de ceci qu'il +n'est pas un détail, si futile qu'il puisse vous paraître, qui n'ai pour +votre avenir une énorme importance... + +Paul avait ouvert le cahier, et c'est d'une voix tremblante d'abord, +mais qui alla en s'affermissant, qu'il lut la douloureuse histoire +rédigée par Mascarot: + + LE SECRET DE LA MAISON DE CHAMPDOCE + + FIN DE LA PREMIERE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LE SECRET DES CHAMPDOCE + + + + +I + + +Quand de Poitiers on veut se rendre à Loudun, le plus court est encore +d'aller retenir une place à la diligence qui fait le service entre le +chef-lieu du département de la Vienne et Saumur, la plus coquette des +cités qui se mirent aux flots bleus de la Loire. + +Le bureau de cette diligence est à deux pas de l'hôtel de France, entre +le restaurant du Coq-Hardi et le café Castille. + +Un employé fort poli y reçoit les voyageurs. On lui donne cinq francs +d'arrhes, et en échange il garantit une bonne place de coupé pour le +lendemain matin. + +--Surtout, recommande-t-il, arrivez à six heures, six heures très +précises. + +Le lendemain donc, on se fait tirer du lit dès l'aurore, on s'habille en +deux temps, et on arrive au pas de course. Hâte inutile! + +Tout dort encore dans le bureau, à l'exception d'un garçon, juste assez +éveillé pour répondre une grossièreté aux questions qu'on lui adresse. + +S'indigner? A quoi bon! En face, un débit s'ouvre où on vend du café au +lait, mieux vaut s'y réfugier. + +Ce n'est guère que vingt-cinq minutes plus tard que le «buraliste» se +montre, bâillant à se démettre les mâchoires. + +Presque aussitôt, le conducteur apparaît, sacrant, donnant des ordres, +jurant que jamais il n'a été si en retard. + +Vite on tire de la cour la vieille diligence qui sonne la ferraille. Le +postillon et un palefrenier surviennent, traînant par leur longe les +trois chevaux endormis. On attelle et les facteurs hissent sur +l'impériale les bagages et les colis. + +--En voiture!... crie le buraliste, en voiture!... + +Fausse alerte! Pas un des voyageurs de la ville n'a montré le bout de +son nez. On attend M. de Rocheposay, qui demeure rue Saint-Porchaire, +maître Nadal, qui habite près de Blossac et aussi M. Richaud, de Loudun, +venu la veille pour ses affaires, et descendu à l'hôtel des +Trois-Pilliers, et d'autres encore. + +Un à un ils se présentent, se hâtant lentement, portant force boîtes +dont ils embarrassent les compartiments. + +Enfin le compte y est. Sept heures et demie sonnent, le conducteur lâche +un dernier juron, le fouet du postillon claque; hue! on part; on est +parti. + +C'est au galop de ses rosses fourbues, que la voiture descend les rampes +de la ville; elle traverse comme un trait le pont du Clain, elle brûle +le pavé du faubourg, elle atteint la grande route et les chevaux +emboîtent le trot somnolent qu'ils garderont jusqu'au relai. + +Sur l'impériale, le conducteur bourre sa pipe. + +Bons voyageurs, penchez-vous à la portière pour regarder le paysage. + +Regardez, voici le haut Poitou, tout entrecoupé de plaines fertiles, de +vastes pâturages et de grandes forêts. Les vallées succèdent aux vallées +et à perte de vue se déroulent les champs à la terre rougeâtre, plantés +çà et là de châtaigniers dont les branches pendent jusque sur les +sillons. + +Regardez, voici les landes et les taillis de Bivron. + +Si le gibier foisonne, c'est que leur propriétaire, le comte de +Mussidan, n'y a pas tiré un coup de fusil depuis qu'il eut le malheur de +tuer à la chasse un de ses domestiques. Il y a de cela vingt-trois ans. + +Le château de Mussidan est plus loin, sur la droite. Il y aura deux ans, +à la Noël, que la douairière de Chevauché, une rude et brave femme, +disent les paysans, y est morte, en laissant tout son bien à sa nièce +Mlle Sabine. + +De l'autre côté de la route on aperçoit, à demi caché par ses hautes +futaies, le haut castel de Sauvebourg. Un des artistes aimés de François +Ier a sculpté ses balcons et entouré ses fenêtres de guirlandes +précieuses respectées par le temps. + +Plus loin, enfin, au sommet d'un coteau aux pentes raides, comme une +forteresse sur un roc, apparaît une masse imposante de constructions +anciennes. + +C'est le vieux manoir de Champdoce. + +Rien de triste comme cette immense habitation, jadis une des plus +magnifiques du Poitou. + +Abandonnée, oubliée de ses maîtres depuis un quart de siècle, elle va +perdant de jour en jour de sa valeur, tombant en ruine. + +Déjà l'aile gauche est à demi écroulée. Les tempêtes ont emporté les +toitures et les girouettes. La pluie et le soleil ont émietté les +contrevents, dont les ferrures pendent misérablement le long des murs +lézardés. + +Là, vers 1840, vivait, avec son fils unique, l'héritier d'un des noms +illustres de France, César-Guillaume de Dompair, duc de Champdoce. + +Dans le pays il passait pour un original. + +On le rencontrait par les chemins, vêtu comme le plus pauvre des +paysans, portant une méchante veste rapiécée, coiffé d'une casquette de +cuir à oreillettes, les pieds dans d'énormes sabots, invariablement armé +d'un gros bâton terminé en fourche. + +L'hiver il jetait sur ses épaules une peau de bique toute pelée, dont +n'eût pas voulu le dernier toucheur de boeufs. + +C'était alors un homme de soixante ans, d'une puissante carrure, d'une +force herculéenne, bâti à chaux et à sable, un des survivants de la +grande génération de 89, dont la robuste constitution suffisait à tous +les travaux comme à tous les excès. + +Son regard seul trahissait une volonté de fer, comme ses muscles. + +Il avait, sous ces gros sourcils en broussailles, de petits yeux d'un +gris clair qui devenaient absolument noirs lorsqu'ils s'irritait et que +le sang affluait à son cerveau. + +Quand il servait à l'armée de Condé, un coup de sabre lui avait fendu la +lèvre supérieure, et la cicatrice donnait à sa physionomie une +expression terrible de dureté. + +Il n'était pas méchant, cependant, mais d'un entêtement qui touchait à +la folie, d'un despotisme odieux et d'une violence extraordinaire. + +Heureusement pour ceux qui l'entouraient, trois jurons indiquaient le +degré de sa colère. + +Mécontent, il disait: Jarnicoton! Irrité, il criait: Jarnidieu! +Jusque-là, rien à craindre. Mais quand de sa puissante voix il hurlait: +Jarnitonnerre! il était bon de se mettre prestement hors de portée de +son bâton fourchu. + +On le redoutait extrêmement. + +C'est avec un respect mêlé de crainte qu'on se découvrait sur son +passage, le dimanche, lorsque suivi de son fils il traversait le bourg +de Bivron pour se rendre à l'église où il avait un banc, le premier +devant le choeur. + +Tant que durait la messe, il lisait à demi-voix dans son gros paroissien +ou accompagnait les chantres. A la quête, il donnait régulièrement une +pièce de cinq francs. + +Cette offrande hebdomadaire, le prix d'un abonnement à la _Gazette de +France_, cinq écus par an qu'il octroyait au barbier qui venait le raser +deux fois la semaine, constituaient toute sa dépense personnelle. + +Ce n'est pas qu'on vécût mal chez lui. Volailles dodues, gibiers, +légumes savoureux, fruits exquis abondaient. Mais rien, jamais, ne +paraissait sur sa table qui n'eût été récolté ou tué sur ses domaines. +La viande de boucherie en était sévèrement exclue parce qu'il faut la +payer. + +Fréquemment invité à des dîners ou à des fêtes, par les châtelains du +voisinage qui, bien qu'il pût faire, le considéraient un peu comme leur +chef, il refusait régulièrement, disant qu'un gentilhomme ne saurait +accepter sans rendre, et que rendre coûte de l'argent. + +Certes ce n'était pas la pauvreté qui contraignait le duc de Champdoce à +cette sévère économie. + +On lui connaissait, tant dans le Poitou que dans l'Angoumois et dans la +Saintonge, pour plus de douze cents mille francs de terres au soleil, +sans compter la forêt de Champdoce qui, habilement aménagée, rapportait +bon an mal an de huit à dix mille écus en sacs. + +On prétendait encore, et on avait raison, que sa fortune en portefeuille +dépassait sa fortune territoriale. + +Naturellement, on le taxait d'avarice, en quoi on se trompait. Il +n'était pas avare dans le sens qu'on attache à ce mot. + +Cet entêté gentilhomme poursuivait simplement l'exécution d'un plan +longuement médité et fortement arrêté. + +Son passé pouvait, jusqu'à un certain point expliquer sa conduite. + +Né en 1780, le duc de Champdoce avait émigré et servi dans l'armée de +Condé. Ennemi implacable de la Révolution, il habita Londres tant que +dura l'Empire, réduit, pour vivre, à donner des leçons d'escrime. + +Revenu en France avec les Bourbons, il dut à un prodigieux hasard d'être +remis en possession d'une portion des immenses domaines de sa maison. + +Mais qu'était cette portion pour lui? Rien. Comparant la richesse +présente à l'opulence princière de ses aïeux, il se trouvait misérable. + +Pour comble de douleur, à coté de la vieille aristocratie, oisive et +énervée, il voyait surgir du commerce et de l'industrie, une +aristocratie nouvelle, jeune, ambitieuse, remuante, fière de ses +richesses, fatalement destinée à enlever à l'ancienne son influence et +jusqu'à son prestige. + +C'est alors que cet homme, que l'orgueil de son nom exaltait jusqu'au +délire, conçut le projet auquel il devait consacrer sa vie. + +Il crut découvrir un moyen de rendre à l'antique maison de Champdoce sa +splendeur et sa puissance passées. Trois ou quatre générations devaient +se sacrifier au profit de la postérité. + +--Ainsi, se disait-il, je puis en vivant comme un paysan, en me refusant +toute satisfaction, tripler en trente ans mes capitaux. Que mon fils +m'imite, et dans cent ans, les ducs de Champdoce reprendront, grâce à +une fortune royale, le rang auquel leur naissance leur donne droit. + +Vers 1820, fidèle à son plan d'enrichissement, il épousa, bien contre +son inclination, une jeune fille aussi laide que noble, mais bien dotée, +et il vint avec elle s'établir au château de Champdoce. + +Cette union ne fut pas heureuse. + +On alla jusqu'à accuser le duc de brutalités inouïes envers une jeune +femme incapable d'admettre ses idées, et qui ne pouvait comprendre que +l'homme auquel elle avait apporté 500,000 francs, lui refusât une robe +dont elle avait besoin. + +Pourtant, après un an de ménage, elle lui donna un fils baptisé sous les +noms de Louis-Norbert. + +Mais six mois plus tard, elle mourait des suites d'une frayeur que lui +avait causée son mari. + +Loin de s'affliger de cette mort, le duc intérieurement s'en réjouit. Il +avait un héritier bien constitué, robuste, la fortune de la mère était +acquise à la maison de Champdoce; que lui importait le reste! + +Même son veuvage fut le prétexte d'économies nouvelles. Il condamna tous +les étages supérieurs du château et adopta définitivement le costume +comme les moeurs des métayers, ses voisins. + +Faisant valoir lui-même, l'oeil ouvert aux moindres détails d'une +immense exploitation, il ne se ménagea plus. + +Levé avant le jour, il suivait ses ouvriers aux champs et travaillait +comme eux. Puis il courait les marchés et les foires pour vendre ses +grains et ses bestiaux, âpre au grain comme le paysan qui, ayant épousé +la terre, la voudrait tout entière pour lui seul. + +Son fils, il ne s'en occupait que pour se demander s'il serait assez +robuste pour continuer l'oeuvre. + +Norbert était élevé comme les enfants des fermiers, ni mieux ni pis. On +le laissait errer en liberté le long des haies, se rouler sur la +litière, barboter au bord des mares, pieds nus l'été, l'hiver chaussé de +galoches garnies de paille. + +Quand il eut neuf ans, son éducation rurale commença. + +Tout d'abord il garda les vaches dans les pâtures ou sur la lisière des +bois, armé d'une grande gaule pour empêcher les bêtes d'aller brouter +les jeunes pousses. Il partait au jour, avec la pitance de la journée +dans un panier pendu à l'épaule. + +Puis, successivement, à mesure qu'il avança en âge, il apprit à tracer +un sillon profond et droit, à faucher, à semer à la volée, à évaluer +d'un coup d'oeil le rapport d'une pièce de terre, à soigner l'enfle et +la clavelée, enfin à débattre un marché. + +Longtemps le duc de Champdoce avait hésité avant de faire apprendre à +lire à son fils. + +Puisqu'il prétendait le condamner à la rude vie des gens de la campagne, +à quoi bon? D'un autre côté, l'homme qui ne sait pas au moins lire, +écrire et compter, ne saurait mener à bien une lourde exploitation. + +[Illustration: C'est machinalement qu'il alla décharger les sacs.] + +S'il s'était décidé pour l'affirmative, c'est que certainement il avait +été influencé par les observations du curé lors de la première communion +de Norbert. + +Cependant, tout alla bien jusqu'au jour où Norbert eut seize ans, ou +plutôt jusqu'au jour où son père le conduisit pour la première fois à la +ville, c'est-à-dire à Poitiers. + +A seize ans, Louis-Norbert de Champdoce en paraissait dix-neuf, et était +bien le plus bel adolescent qu'on puisse imaginer. + +Il avait cette physionomie pensive des humbles travailleurs de la terre +accoutumés à vivre seuls, repliés sur eux-mêmes, face à face avec la +nature. + +Le hâle donnait à son teint la richesse de tons des vieux bronzes. Il +avait les cheveux noirs, légèrement ondulés, et de grands yeux bleus +mélancoliques, les yeux de sa mère! Pauvre femme! c'était sa seule +beauté. + +Les durs travaux auxquels il était astreint avaient donné à ses muscles +une rare vigueur, sans pourtant altérer l'élégance de sa taille, et ses +mains, sous leurs callosités, gardaient une rare perfection de formes. + +C'était d'ailleurs un parfait sauvage. + +Tenu par son père dans la dépendance la plus étroite, il ne s'était +jamais éloigné d'une lieue du château. + +Pour lui, le bourg de Bivron, avec soixante maisons, sa mairie, sa +petite église et sa grande auberge, était un séjour de délices, de +tumulte et de bruit. + +Il n'avait pas en sa vie parlé à trois étrangers, et les nombreux +ouvriers qu'employait le duc de Champdoce le redoutaient bien trop pour +oser prononcer devant son fils un mot capable de l'éclairer ou de le +faire réfléchir. + +Ainsi élevé, Norbert ne pouvait concevoir une existence autre que la +sienne. S'éveiller au chant du coq, travailler jusqu'à la nuit courbé +sur le sillon, dormir à poings fermés après un bon souper, devait lui +paraître la seule fin de l'homme ici-bas. + +Pour lui, le bonheur c'était d'obtenir de belles récoltes; le malheur +c'était d'avoir ses blés versés ou ses vignes gelées. + +Cependant il avait ses distractions. + +La grand'messe, chaque dimanche, était presque une fête pour lui. Il en +rapportait des petits morceaux du pain bénit qui se distribue +parcimonieusement, haché menu dans une grande corbeille proprement +entourée d'une serviette. + +Il prenait plaisir à voir sur la place, à la sortie, les groupes +endimanchés; il s'arrêtait devant quelque jeu de tourniquet ou +s'émerveillait du casque emplumé d'un charlatan débitant son boniment du +haut de sa voiture. + +Depuis plus d'un an déjà les jeunes paysannes le lorgnaient du coin de +l'oeil et rougissaient jusqu'aux oreilles quand il leur adressait la +parole, mais il était bien trop naïf pour s'en apercevoir. + +Après la messe, il accompagnait son père qui allait inspecter les +travaux de la semaine, ou il obtenait la permission de tendre des pièges +aux oiseaux. + +Chez lui, pas la moindre notion de la vie réelle, du monde, de la +société, nulle idée des rapports des hommes entre eux, de la valeur de +l'argent, rien. + +Un peu effrayé de la vivacité de son intelligence, son père s'était +ingénié à épaissir les ténèbres autour de sa pensée. + +Tel était exactement Norbert, quand un soir son père lui commanda de +s'apprêter à le suivre le lendemain à Poitiers. + +Le duc de Champdoce avait reçu la veille le prix d'une coupe et touché +des fermages importants, et il s'agissait de placer cet argent, car il +ne laissait guère ses capitaux oisifs. + +S'il se faisait accompagner de son fils, c'est qu'il commençait à sentir +l'impérieuse nécessité de l'initier au maniement de l'immense fortune +qu'il lui laisserait, à la charge de la tripler. + +Ils partirent de bon matin, dans une de ces petites charrettes +suspendues qu'on rencontre sur toutes les routes du Poitou, véhicules +incommodes dont le siège mobile se balance à l'extrémité de quatre +fortes courroies. + +Ils avaient sous leurs pieds près de quarante mille francs en argent, +charge si lourde que les ressorts pliaient et qu'à toutes les côtes il +fallait descendre pour soulager le cheval. Norbert était radieux. + +Il y avait plus d'un an qu'il brûlait de voir Poitiers, dont Champdoce, +cependant, n'est éloigné que de cinq lieues. + +Si souvent et si diversement il avait entendu parler de la «tant belle +ville,» comme dit la vieille chanson huguenote, qu'il éprouvait comme +une vague terreur à mesure qu'il en approchait. + +Poitiers n'est pas précisément la cité la plus gaie de France. Plus d'un +étudiant de l'École de droit y bâille, soupirant lorsqu'il songe à +Paris. Le pavé est détestable, les rues sont étroites et tortueuses, les +maisons, hautes et noires, semblent dater de dix siècles. Cependant, +Norbert fut ébloui. + +Pendant que la charrette traversait la ville au pas, crainte d'accident, +il crut voir aux devantures des boutiques toutes les merveilles des +_Mille et une Nuits_. + +C'était jour de foire, et il était stupéfait du mouvement, étourdi du +brouhaha de cette cohue. Peut-être ne s'imaginait-il pas que la terre +eût tant d'habitants. + +Telle était sa préoccupation qu'il ne s'aperçut pas que le cheval +s'arrêtait de lui-même devant une maison ornée des panonceaux d'un +notaire. Son père dut le secouer comme s'il eût été endormi. + +--Nous sommes arrivés! lui criait-il. + +Ils descendirent, mais la pensée de Norbert courait la ville. + +C'est machinalement qu'il aida à décharger les sacs. Il ne remarqua pas +l'empressement presque respectueux du notaire à leur entrée. Il +n'entendit pas un mot de l'interminable conversation qu'eurent son père +et l'officier ministériel, cherchant ensemble l'emploi le plus +avantageux des fonds. + +Enfin, le duc sortit de l'étude, emmenant son fils. + +Ils allèrent remiser charrette et cheval à une grande auberge près du +champ de foire, et déjeunèrent d'un morceau de lard et d'un verre de vin +aigre, sur un coin de la table de la salle commune, entre des valets de +charrue qui débattaient un marché et deux toucheurs de boeufs qui +achevaient de se griser. + +Mais M. de Champdoce n'était pas venu seulement pour son placement. Il +comptait profiter de la foire pour chercher un meunier de Châtellerault, +son débiteur depuis près d'un an. + +Le frugal repas terminé, il ordonna donc à son fils de l'attendre, et +s'éloigna. + +Norbert restait planté sur ses jambes devant l'auberge, un peu ému +d'être abandonné au milieu de tant de gens inconnus, lorsqu'il se sentit +frapper sur l'épaule. + +Il tressaillit, et se retournant brusquement, il se trouva en face d'un +garçon de son âge, qui lui dit en riant aux éclats: + +--Eh bien! on ne reconnaît donc plus les amis? + +Il fallut à Norbert un moment pour remettre cet ami. Enfin, il s'écria: + +--Montlouis. + +Ce Montlouis, fils d'un des métayers de M. de Champdoce, était un +camarade de Norbert. + +Souvent, autrefois, ils s'étaient entendus pour conduire leurs vaches +aux mêmes pâtis, et ils avaient passé des journées à jouer ensemble, à +faire tourner aux cours d'eau des moulins de joncs ou à dénicher des +oiseaux. + +Il n'y avait guère que cinq ans qu'ils s'étaient perdus de vue. + +L'hésitation première de Norbert était venue du costume de Montlouis. Ce +garçon portait un habit à boutons de métal et un chapeau à haute forme. +C'était l'uniforme du collège où il achevait sa seconde. + +Pendant que le grand seigneur s'efforçait de faire de son fils un +paysan, le paysan prétendait faire du sien un «monsieur.» + +Norbert fut si choqué de la différence des vêtements qu'il ne trouva pas +un mot. + +--Que fais-tu là? interrogea Montlouis. + +--J'attends mon père. + +--Moi de même. Cependant nous avons bien le temps de prendre une tasse +de café ensemble. + +Et sans attendre l'assentiment de son ancien camarade, il l'entraîna +jusqu'à un petit estaminet, à une cinquantaine de pas de l'auberge. La +supériorité de Montlouis était manifeste, il en abusa. + +--Si le billard n'était pas retenu, dit-il, je te proposerais une +partie. Il est vrai que cela coûte de l'argent, et ton père ne doit pas +t'en donner beaucoup. + +De sa vie Norbert n'avait eu en sa possession seulement une pièce de dix +sous. Cette fois il se sentit sérieusement humilié et devint cramoisi. + +--Mon père à moi, poursuivit le collégien, ne me refuse rien. Par +exemple, je travaille énormément. Je suis sûr de deux prix à la +distribution. Quand je serai reçu bachelier, le comte de Mussidan me +prendra pour secrétaire, j'irai à Paris, je m'amuserai. Et toi que +feras-tu?... + +--Moi! je ne sais pas. + +--Oh! on le sait. Tu piocheras la terre comme ton père. Est-ce que cela +t'amuse? Dire que tu es le fils d'un grand seigneur, de l'homme le plus +riche du Poitou, et que tu n'es pas si heureux que moi, le fils de son +fermier! Enfin... + +Ils se séparèrent, et quand le duc de Champdoce revint à l'auberge, il +retrouva son fils à la place où il l'avait laissé, et n'aperçut rien en +lui d'extraordinaire. + +--Allons, attelons, lui dit-il. + +Le retour à Champdoce fut silencieux. La conversation de Montlouis était +tombée dans l'esprit de Norbert comme une goutte d'un poison subtil dans +un vase d'eau pure. + +Vingt paroles inconsidérées d'un enfant allaient détruire l'oeuvre de +seize années de patience et d'obstination. + +De ce jour, une révolution complète s'opéra dans le caractère de +Norbert, révolution dont personne ne surprit le secret. + +C'est au fond des campagnes que les diplomates devraient aller étudier +la dissimulation. + +Cet adolescent, qui ignorait tout, savait du moins commander à son +humeur. Jamais sa physionomie souriante ne trahit l'orage terrible qui +grondait au fond de son coeur. C'est avec son entrain accoutumé qu'il +remplissait sa tâche quotidienne, qu'il aimait autrefois et que +maintenant il avait en horreur. + +Pour saisir un indice de ses pensées, il eût fallu le suivre, l'épier. + +Souvent alors, on l'eût vu, lorsqu'il se croyait seul, rester des heures +entières immobile, appuyé sur le manche de sa bêche, les sourcils +froncés, réfléchissant, lui, jadis insoucieux autant que l'oiseau +chantant dans les buissons. + +Éveillée par Montlouis, son intelligence était maintenant aux aguets, et +il découvrait quantité de circonstances autrefois inaperçues et qui +étaient, pour lui, autant de révélations. + +Par exemple, observant les relations de son père avec les paysans du +voisinage, il mesura vite, en dépit de l'apparente familiarité, l'abîme +qui les séparait. + +Ses égaux, il le comprit, il devait les chercher parmi les châtelains +qui l'été habitaient leurs terres et se rendaient le dimanche à l'église +de Bivron. + +Le vieux comte de Mussidan, si imposant avec ses cheveux blancs, le +marquis de Sauvebourg, si fier et que les campagnards saluaient jusqu'à +terre, mettaient un empressement marqué à tendre la main au duc de +Champdoce et à son fils. + +Autre signe: les plus belles et les plus dédaigneuses dames de la +noblesse, qui avaient une démarche de reine, quand elles traversaient la +place, balayant la poussière avec leurs robes superbes, oui, les plus +imposantes semblaient toutes heureuses quand le duc de Champdoce, qui +sous ses habits grossiers gardait des façons de l'ancienne cour, leur +baisait galamment la main. + +Tout cela devait éclairer Norbert. Il se sentit l'égal de ces gens si +hautains. Quelle différence, cependant, entre eux et lui! + +Pendant que son père et lui se rendaient à la messe à pied, chaussés +d'énormes souliers ferrés, les autres arrivaient dans des voitures +superbes, traînées par des chevaux de prix, entourés de laquais +magnifiques prêts à obéir au moindre de leurs gestes. + +Pourquoi cette différence; d'où venait-elle? + +Il savait qu'elle ne venait pas de leur pauvreté à eux. + +Il connaissait assez la valeur de la terre, pour savoir que son père +était plus riche que tous ces gens dont il enviait le sort. + +Il fallait donc que tout ce qu'il entendait depuis qu'il ouvrait +l'oreille et pénétrait les allusions fut vrai. + +Entre eux, les ouvriers de Champdoce disaient que le duc était un vieil +avare, et plutôt que de jouir de son or ou de le distribuer aux pauvres, +qu'il l'enterrait dans les souterrains du château. On assurait que +toutes les nuits il se levait pour aller voir et adorer ses trésors. + +--Norbert est bien malheureux, ajoutaient-ils, d'avoir un père comme +celui-là. Lui qui devrait avoir toutes les aises et tous les plaisirs de +la vie, il est traité plus durement que nos enfants à nous qui n'avons +rien. + +Et d'autres, d'un ton de menace murmuraient: + +--Ah! si j'étais à sa place!... + +Les ouvriers n'étaient pas seuls à le plaindre. + +Il se rappelait parfaitement qu'une fois, pendant que son père parlait +avec le marquis de Sauvebourg, une vieille dame qui l'accompagnait, la +marquise, sans doute, avait arrêté sur lui des regards empreints de la +plus tendre compassion. + +Même emportée sans doute par la violence de ses sentiments, elle avait +ajouté: + +--Pauvre enfant! il a perdu sa mère bien jeune! + +Qu'est-ce que cela signifiait sinon qu'on était pris de pitié en le +voyant soumis au despotisme sans contrôle de cet homme qui était son +père? + +Pour comble, tous ces heureux du monde étaient entourés de jeunes gens +de son âge, leurs fils. Toutes les tortures de la jalousie le poignaient +jusqu'aux larmes lorsqu'il se comparait à eux. Parfois, lorsqu'il +revenait du labour, marchant devant les boeufs, l'aiguillon sur +l'épaule, il se croisait avec quelqu'un d'entre eux monté sur un joli +cheval. + +Dans ces rencontres, ceux qui le connaissaient lui criaient: + +--Bonjour, Norbert! + +Et ce salut amical lui paraissait insultant. + +Ces jeunes gens lui semblaient insolents comme le bonheur, il les +haïssait. + +Quelle pouvait bien être leur existence, à la ville, où ils retournaient +aux premiers froids, pendant que lui s'employait aux semailles? comment +s'écoulait leurs heures oisives; que faisaient-ils? Voilà ce qu'il ne +pouvait imaginer, et son ignorance se perdait en conjectures absurdes. + +Ce que jusqu'alors il avait entendu appeler le plaisir ne représentait à +son imagination rien qu'il enviât. Les campagnards appelaient s'amuser, +aller s'enfermer dans une salle d'auberge; ils y buvaient des quantités +énormes de vin, criaient, se disputaient et souvent, à la fin, se +battaient. + +Les autres, il le comprenait fort bien, devaient avoir d'autres +distractions bien plus raffinées, une gaîté toute différente que celle +de l'ivrogne regagnant son logis en chantant. Mais quoi? + +Derrière ce désert tracé autour de lui par la volonté paternelle, il +sentait s'agiter un monde, pour lui merveilleux comme l'inconnu. Que s'y +passait-il? Cela ne se devine pas. + +Mais qui interroger? à qui se confier? + +C'est alors qu'il s'indigna de l'ignorance affreuse où on l'avait tenu, +pendant que Montlouis, le fils du fermier allait au collège. + +Et lui, que la vue seule d'une page imprimée faisait bâiller, qui avait +besoin d'épeler tous les mots de plus de trois syllabes, il se mit à la +lecture avec acharnement. + +Mais cette passion ne pouvait convenir au duc de Champdoce, qui un soir, +à la veillée, lui déclara qu'il n'aimait pas les «lisards.» + +L'ardeur de Norbert s'en accrut, aiguillonnée par les obstacles et par +des transes perpétuelles. Il se cacha. + +Il savait vaguement qu'une des salles hautes du château était pleine de +livres. Il enfonça la porte et fut ébloui des richesses qu'il allait +avoir à sa disposition. Il s'y trouvait bien trois mille volumes, dont +cinq cents au moins de romans, qui avaient occupé la dernière année de +la vie de sa mère. + +Norbert se jeta sur ces livres comme un affamé sur du pain. Il lut de +tout, indistinctement, sans discernement, sans raison. + +A la longue, tout se confondait et se mêlait dans son cerveau, le roman +et l'histoire, le passé et le présent. + +Cependant de ce chaos deux idées nettes et distinctes se dégagèrent. + +Il s'estimait l'être le plus misérable de la terre, et il détestait son +père. + +Oui, il le haïssait d'une haine froide et avec toute la violence des +convoitises inexprimables qui le brûlaient. Et s'il eût osé... + +Mais il n'osait pas. Le duc de Champdoce lui inspirait une invincible +terreur. + +Depuis plus de dix-huit mois cette situation se prolongeait, lorsque le +duc de Champdoce pensa que le moment était venu de révéler enfin ses +pensées et ses espérances à ce fils qui devait être le continuateur de +son oeuvre de restauration. + +C'était un dimanche, après le souper dans la salle commune, dont il +avait fait sortir tous les serviteurs. + +Jamais Norbert n'avait vu à son père cet air solennel. Il redressait sa +haute taille courbée par le travail des champs. Tout l'orgueil de sa +race qu'il dissimulait depuis des années éclatait dans ses yeux. Il lui +apprit l'histoire de la maison de Champdoce dont l'origine se perd dans +les légendes de nos annales. Il lui conta la vie de tous les héros qui +l'ont illustrée. Il lui dit de quels honneurs elle a été comblée, +combien elle compte d'alliances souveraines, quelle était sa richesse et +sa puissance au temps où les Dompair de Champdoce, véritables +souverains, levaient des impôts, avaient des places fortes et une armée, +et lassaient un cheval avant d'être sortis de leurs domaines. + +--Voilà ce que nous avons été, disait-il d'une voix forte. Que nous +reste-t-il de tant de splendeurs? Un hôtel à Paris, rue de Varennes, ce +château, quelques terres, quelques maigres valeurs, deux cent mille +livres de rentes au plus, pas cinq millions!... + +Norbert savait son père riche, mais non tant que cela. + +Ce chiffre prestigieux, cinq millions, le frappait de stupeur. + +Puis, en moins d'une seconde, mille pensées traversèrent son cerveau. + +[Illustration: Seul, il les avait déchargés, et montés au grenier.] + +Cinq millions!... Et on le condamnait à l'écrasant labeur de l'homme qui +a besoin pour manger des trente sous de sa journée. Deux cent mille +livres de rentes!... et cette salle commune où il était en ce moment +avec son père ressemblait à l'unique pièce de la plus misérable +chaumière. Ses aïeux avaient eu une armée de serviteurs, et tous les +gars du pays le tutoyaient. + +Comment accepter tant d'humiliations et une pareille pauvreté, étant si +noble, si riche. + +Emporté hors de sa timidité accoutumée par un premier mouvement de rage, +il se leva à demi pour reprocher à son père son avarice et sa cruauté. + +Mais ses forces trahirent son audace; si forte était son émotion qu'il +retomba sur son escabeau, sans avoir pu prononcer une parole, et fondant +en larmes. + +Le duc de Champdoce n'avait rien vu. + +A son exaltation, lorsqu'il disait les grandeurs de Champdoce, avait +succédé un profond accablement. + +Il marchait de long en long, dans la salle, d'un pas lourd, la tête +inclinée sur sa poitrine. + +--C'est peu, murmura-t-il, bien peu. + +Bien peu!... Et Norbert savait que pas une des familles réputées riches +dans la contrée, ne possédait la moitié de cette somme énorme. + +Les Mussidan avaient-ils seulement soixante mille livres de rentes? Les +Sauvebourg, à coup sûr, n'en possédaient pas cent. + +Il y avait bien, aux environs, un certain M. de Puymadour qu'on disait +archi-millionnaire, mais sa noblesse n'était rien moins qu'authentique, +et de plus, il ne fallait pas, assurait-on, examiner de trop près son +argent, si on ne voulait pas y découvrir les taches de boue de +l'origine. + +C'est avec une physionomie furieuse que Norbert suivait de l'oeil son +père, continuant sa promenade monotone et laissant échapper çà et là +quelques inintelligibles exclamations. + +Il fallait à Norbert toute sa raison, toute l'énergie d'une conscience +honnête, pour écarter les épouvantables pensées qui assiégeaient son +esprit. + +A la fin, le duc de Champdoce s'arrêta devant son fils. + +--Ma fortune n'est rien, reprit-il d'un ton amer, non, rien, à une +époque où triomphe le bourgeois enrichi, insolent et vaniteux. Ces +gens-là, parce qu'ils ont acheté nos châteaux et mis un nom de terre au +bout de leur nom ridicule, se croient nobles et s'exercent à copier non +nos qualités, mais nos vices. La vraie noblesse, faute d'avoir compris +son époque, râle et finira par mourir de faim. On n'est plus que par ou +pour l'argent. Pour lutter contre tous ces enrichis d'hier, princes de +finances dont le blason est un écu volé, il faut à un Champdoce un +million au moins, de revenu. Vous l'entendez, mon fils, un million!... + +Norbert ouvrait de grands yeux surpris; malgré l'attention la plus +soutenue, son intelligence ne pouvait suivre les explications de son +père. + +--Ni vous ni moi, mon fils, poursuivait le duc, ne verrons dans nos +coffres le capital d'un tel revenu. Mais nos descendants, s'il plaît à +Dieu, l'y trouveront. C'est par le courage et l'épée que nos aïeux ont +fondé la puissance de notre maison, à nous de nous montrer dignes d'eux +et de la consolider par les privations et le travail. + +Le vieux gentilhomme s'interrompit, singulièrement ému de développer +ainsi le sujet habituel de ses méditations. + +--J'ai fait mon devoir, reprit-il d'un ton plus calme, à vous de faire +le vôtre. Je n'avais pas quinze cent mille francs, quand résolûment je +me suis mis à l'oeuvre, je viens de vous dire ce que j'ai maintenant. +Vous m'imiterez. Vous épouserez quelque jeune fille riche qui vous +donnera un fils que vous élèverez à la dure, comme je vous ai élevé. En +vivant comme moi, vous devrez léguer à ce fils de douze à quinze +millions. Qu'il nous imite et il laissera lui-même à ses fils une +fortune royale. Voici ce qui doit être, ce qui sera, il le faut, je le +veux. + +Cette fois, Norbert comprenait, et s'il se taisait, c'est qu'il était +tout étourdi de cette confidence étrange. + +--C'est une pénible tâche que j'offre à votre dévouement, continuait le +duc, mais c'est celle de tous les chefs d'illustres familles. Qui veut +fonder une grande maison doit vivre dans l'avenir et non dans le +présent, s'oublier pour ne songer qu'à sa postérité. + +Certes, il est des moments où les instincts mauvais ou frivoles se +réveillent et se révoltent; on les étouffe et on les dompte en se +représentant sans cesse la grandeur du but où on tend. Ainsi ai-je fait. +C'est pour mes descendants et par eux, pour ainsi dire, que j'existe. Je +vis par la pensée la vie de splendeurs qu'ils nous devront. + +En vérité, Norbert croyait rêver. + +--Vous m'avez vu, poursuivait M. de Champdoce, disputer des heures +entières pour un misérable louis, c'est que je disais que ce louis, mes +descendants, quelque jour, le jetteraient noblement à un pauvre, du haut +de leur carrosse. De tout ce que j'amasse, je fais ainsi emploi pour +eux. L'an prochain, je vous conduirai à Paris, et vous visiterez l'hôtel +que nous y avons. Là, vous verrez des tapisseries comme on n'en trouve +plus, des meubles uniques, des chefs-d'oeuvre des plus grands maîtres. +Cet hôtel, je le garde, je le soigne, je l'embellis, comme l'amoureux le +logis qu'il destine à sa fiancée. C'est que je le destine à nos enfants, +Norbert, aux Dompair de Champdoce de l'avenir. + +C'est avec l'accent du triomphe qu'il s'exprimait; tout ce qu'il +dépeignait, il le voyait réellement. + +--Si je vous ai parlé ainsi, reprit-il d'un ton qui ne souffrait pas de +réplique, c'est que vous êtes en âge d'entendre la vérité. Je viens de +vous dicter la règle de conduite de votre vie. Vous voici un homme, mon +fils, et vous devez vous accoutumer à agir volontairement, comme vous +avez agi jusqu'ici pour me complaire. J'ai dit. Demain matin, vous +chargerez vingt-cinq pochées de blé que j'ai vendues à la minoterie de +Bivron... Vous pouvez vous retirer. + +Norbert se retira en chancelant. + +Comme tous les despotes déshabitués de la contradiction, le terrible +gentilhomme n'admettait pas que sa volonté pût être l'objet, non d'une +résistance, mais seulement d'une hésitation. + +Il n'entrevoyait nul obstacle, et cependant, à ce moment même, Norbert +se jurait avec d'horribles serments qu'il n'obéirait pas. + +Sa colère, contenue par la crainte, tant qu'il avait été sous les yeux +de son père, éclatait enfin librement. + +Il avait gagné la grande allée des noyers qui est derrière le château, +et là, marchant à grands pas, il jetait au vent de la nuit d'injurieuses +menaces et des imprécations de rage. + +Il se voyait condamné et condamné sans appel. + +Tant qu'il avait cru son père un avare il avait espéré: les passions ont +leurs retours. Maintenant, malgré son inexpérience, il comprenait qu'on +ne détruit pas des imaginations comme celle du duc de Champdoce. + +--Mon père est fou!... répéta-t-il, mon père est fou! + +Tout ce qu'il avait entendu lui paraissait monstrueux et absurde. + +Certes, il était bien résolu, pour l'instant du moins, à se soustraire à +tout prix à cette tyrannie insupportable; mais comment, par quel moyen, +que faire? + +Hélas! on ne trouve que trop aisément les mauvais conseillers. Norbert +devait en rencontrer un, dès le lendemain, à Bivron, un certain Dauman, +un ennemi du duc de Champdoce. + + + + +II + + +Ce Dauman n'était pas du pays, et même on ne savait trop d'où il venait, +ni quels étaient ses antécédents. + +Il prétendait avoir été huissier autrefois, à Barbezieux, ce qui était +possible après tout; personne n'y était allé voir. + +Ce qui est sûr, c'est qu'il avait dû vivre longtemps à Paris, car il en +parlait en homme qui en connaît les détours et qui en a exploité les +ressources. + +C'était un petit homme de plus de cinquante ans, à visage, il faudrait +dire à museau de fouine. Tout d'abord, on était frappé de son long nez +pointu, de ses yeux mobiles et fuyants, de ses lèvres plates et minces. +Son seul aspect eût dû éveiller la défiance. + +Il y avait une quinzaine d'années qu'il était arrivé à Bivron, chaussé, +comme on dit dans le Poitou, d'une botte et d'un sabot, portant au bout +d'un bâton, dans un mouchoir noué, tout son saint-frusquin. + +Mais il avait une envie endiablée de gagner de l'argent; il était prêt à +tout. + +Il avait donc prospéré et possédait des champs et des vignes, et même +une maison à la Croix-du-Pâtre, qui est le point de jonction du chemin +communal de Bivron et de la grande route. On lui supposait des économies +assez rondes. + +Sa profession était surtout de n'en pas avoir, de se mêler de tout, de +se faufiler partout. + +Sans lui, point de vente ni d'expertise. Il se livrait surtout au +courtage rural. Il achetait les récoltes sur pied aux besogneux et se +donnait pour bon géomètre arpenteur. Ceux qui avaient besoin d'argent ou +de grains pour les semailles l'allaient trouver, et s'ils présentaient +des garanties solides, ma foi! il les obligeait volontiers, à raisons de +cinquante pour cent. + +Enfin, il était le conseil juré de tous les gens véreux et l'inspirateur +de tous les mauvais gars, à cinq lieues à la ronde. + +Il passait pour excessivement adroit, capable de tirer n'importe qui +d'un mauvais pas. Était-il «ferré sur la loi», comme on le disait? Le +fait est qu'il ne pouvait parler une minute sans citer quelque article +du Code. + +Améliorer le sort des gens de la campagne était sa marotte, à ce qu'il +assurait: c'est pourquoi, tout en exigeant d'eux des intérêts +affreusement usuraires, il les excitait contre les nobles, les bourgeois +et les prêtres. + +Sa facilité d'élocution, sa science de juriste et la longue redingote +noire qu'il portait habituellement lui avaient valu les surnoms de +«l'homme de loi» et de «président». + +S'il en voulait cruellement à M. de Champdoce, c'est que le duc s'était +ouvertement déclaré contre lui, lors de certaine aventure qui l'avait +conduit jusqu'au seuil de la cour d'assises, et dont il ne s'était tiré +qu'en subornant quatre ou cinq témoins. + +Il avait juré qu'il se vengerait, et depuis cinq ans il guettait une +occasion favorable. + +Tel est, au moral et au physique, l'homme que le lendemain des +confidences de son père, Norbert rencontra à la minoterie de Bivron. + +Se conformant aux ordres reçus, il venait d'y amener vingt pochées de +blé, et seul il les avait déchargées et montées au grenier. + +Il remettait sa veste et faisait ses dispositions pour reprendre avec sa +lourde charrette, attelée de deux chevaux vigoureux, la route du +château, lorsque maître Dauman s'avança vers lui, saluant jusqu'à terre, +le priant de lui accorder une petite place jusqu'à sa maison. + +--J'espère, disait-il, que monsieur le marquis excusera mon +indiscrétion; j'ai des coquins de rhumatismes qui m'empêchent de +marcher, je me fais vieux, je n'ai plus l'âge heureux de monsieur le +marquis. + +Il savait ce Dauman, donner à chacun un titre congruant. Il avait lu +quelque part que l'aîné d'un duc est marquis. + +C'était la première fois que Norbert s'entendait nommer ainsi. Quelques +jours plus tôt, son bon sens l'eût mis en garde contre cette flatterie +et il eût haussé les épaules. Mais, maintenant, sa vanité affamée +cherchait pâture. + +--A vos désirs, président, répondit-il; j'attends pour partir qu'on +m'ait descendu un sac vide oublié à la dernière livraison. + +Dauman s'inclina en grimaçant un sourire bas. + +Mais tout en se confondant en remerciements, il guignait Norbert du coin +de l'oeil, trouvant à sa physionomie une expression qui ne lui était +pas habituelle. + +--Évidemment, se disait le «président,» il s'est passé au château de +Champdoce quelque chose d'extraordinaire. + +Était-ce enfin l'occasion tant et si ardemment attendue d'assouvir sa +haine, qui se présentait? Il en eut le pressentiment. + +Il y avait bien longtemps que pour la première fois il s'était dit que +l'héritier de ce vieux noble serait entre ses mains un terrible +instrument de rancune, et qu'il serait beau et digne de lui de frapper +le père par le fils. + +Cependant, un ouvrier venait de rapporter le sac. Maître Dauman avait +escaladé la charrette et s'y était installé sur un peu de paille. +Norbert s'assit lestement sur un des limons, les jambes pendantes, et +mit ses chevaux au marche. + +Le «président» gardait le silence. Il cherchait pour entrer on +conversation, quelque phrase banale qui n'éveillai pas la prudence du +jeune Champdoce. + +--Il faut que vous vous soyez levé bien matin, monsieur le marquis, +commença-t-il enfin, pour avoir fini à cette heure. + +Le jeune homme ne répondit pas. + +Monsieur le duc votre père, continua Dauman, a une fière chance d'avoir +un fils comme vous. Ah! j'en sais qui voudraient être aussi heureux que +lui. J'en connais plus d'un dans Bivron, qui souvent ont dit à leurs +enfants: «Prenez donc exemple sur monsieur le marquis. Regardez s'il +boude le travail et s'il a peur de se durcir les mains. Et pourtant il +est noble, lui, il a de bonnes rentes, il ne tiendrait qu'à lui de se +croiser les bras.» + +Un cahot de la charrette coupa la parole à «l'homme de loi», mais il ne +tarda pas à reprendre: + +--C'est qu'il n'y a pas à dire, il n'en est point qui vous vaillent. +Tout à l'heure, je vous regardais monter vos poches de blé, elles +n'avaient pas l'air de peser sur votre dos plus qu'une plume. A part +moi, je me disais: «Quelles épaules! quelle poigne!...» + +A une autre époque, Norbert eût été très sensible à cet éloge d'une +vigueur dont il aimait à faire montre. En ce moment elle lui déplut et +l'irrita autant qu'une insulte. + +Le brutal et inutile coup de fouet dont il sangla son limonier trahit sa +colère. + +--Allons, monsieur le marquis, poursuivit Dauman, le proverbe a bien +raison: «Bonne vie fait bonne santé et bourse pleine.» C'est ce que je +réponds à ceux qui essayent de vous railler, parce que vous êtes sage +comme une demoiselle. Cela vaut un peu mieux que d'imiter un tas de +godelureaux et de jolis coeurs de ma connaissance, amis du billard, de +la ribote et du reste, qui jouent, qui ont des maîtresses, qui font la +vie, quoi! qui s'amusent! + +Tout ce verbiage, débité d'une voix fade, exaspérait Norbert. + +--Eh!... je ferais comme eux, si je pouvais, s'écria-t-il. + +--Plaît-il?... interrogea le président, qui avait parfaitement entendu. + +--Je dis qu'on vit comme on peut et non pas comme on veut, et que si +j'étais libre, si j'étais mon maître, si j'avais de l'argent... + +Il n'acheva pas, mais il en avait dit précisément assez pour éclairer +Dauman. + +Un éclair de joie brilla dans son oeil terne. + +--Je sais à présent, pensa-t-il, où le bât le blesse. Je puis le mener +loin, ce joli garçon, et faire maudire et pleurer au duc de Champdoce +l'idée qu'il a eue de se mêler de ma vie privée. Mais voyons si je ne +m'égare pas. + +Et, entre haut et bas, d'un ton de commisération hypocrite, il murmura: + +--Ah! il y a des parents qui sont aussi par trop sévères. + +Un geste brusque de Norbert lui apprit qu'il n'avait pas fait fausse +route; aussi est-ce avec plus d'assurance qu'il poursuivit: + +--C'est comme cela dans ce bas monde. Quand le diable devient vieux, il +se fait ermite. Le crâne se pèle, le sang se refroidit dans les veines, +et on ne se souvient plus du temps ou on avait des cheveux et du feu à +revendre. On oublie qu'il faut que jeunesse se passe et qu'il est bon +pour la santé des gars de s'amuser, de se dissiper, de jeter leur +gourme. Votre père, à vingt-cinq ans, n'était pas ce qu'il est +aujourd'hui. + +--Mon père!... + +--Lui-même. On ne s'en douterait guère... Eh bien! interrogez ses amis, +ils vous en conteront de drôles. + +La charrette atteignait la grande route. + +--Nous voici arrivés, monsieur le marquis, dit Dauman; comment vous +remercier? Ah! si vous vouliez me permettre de vous offrir un verre de +vrai cognac, quel honneur pour moi!... + +Norbert hésita un moment. Une voix secrète lui disait qu'il faisait mal, +qu'il devait refuser, il ne l'écouta pas. Il arrêta ses chevaux et +suivit le «président.» + +La maison de maître Dauman annonçait l'aisance. + +Il y était servi par une vieille femme, étrangère comme lui au pays, +dont le rôle près de lui n'était pas nettement défini, et qui jouissait +d'une exécrable réputation, malgré ses apparences. + +Son cabinet, car il disait: «mon cabinet,» ni plus ni moins qu'un avocat +ou un notaire, avait quelque chose de l'ambiguïté du maître. + +Si d'un côté on voyait un bureau chargé de cartons verts, de l'autre on +apercevait, rangés le long du mur, des sacs de blé, de seigle et de +légumes secs. + +Il s'y trouvait une bibliothèque bondée de livres de jurisprudence, aux +solives du plafond pendaient à des ficelles des paquets de fleurs sèches +conservées pour la graine. + +C'est, d'ailleurs, avec les démonstrations du respect le plus servile +que le Président accueillait le fils du duc de Champdoce. + +C'est dans son propre fauteuil, garni de cuir, qu'il le fit asseoir, et +après avoir échangé son chapeau contre un bonnet grec, il descendit de +sa personne à la cave pour chercher derrière les fagots «ce qu'il avait +de mieux». + +--Goûtez-moi ça, monsieur le marquis, disait-il après avoir empli deux +verres, c'est un propriétaire d'Archiac qui m'a donné cette eau-de-vie +lorsque j'étais dans les affaires, pour me remercier d'un grand service +que je venais de lui rendre. Car j'en ai rendu, allez, des services, +sans me vanter, quand j'étais huissier, et aussi depuis. + +Il gardait son verre à la main, y trempait ses lèvres, faisait claquer +sa langue, et répétait: + +--Est-ce bon, hein? Quel bouquet! On n'en trouve pas à acheter de +pareille. + +Tant d'obséquiosités, de prévenances ne devaient pas être perdues. + +Une demi-heure ne s'était pas écoulée que déjà le maître hypocrite avait +confessé Norbert. + +[Illustration: Mlle Diane de Sauvebourg.] + +Jusqu'à un certain point, le malheureux garçon était excusable. + +Il traversait de ces crises où se confier à quelqu'un est un besoin, un +ineffable soulagement. De plus, il ignorait de quelle déconsidération +était frappé le Président. + +Il dit donc tout, sans restriction. + +Et pendant qu'il livrait ainsi ses plus secrètes pensées, les pires, +Dauman, en dedans, jubilait, mais il gardait la tristesse grave du +médecin qui, appelé en consultation, reconnaît une maladie dangereuse. + +--Tout cela est affreux, répétait-il, terrible. Jeune homme infortuné! +N'était le respect que je dois à M. le duc de Champdoce,--il porta la +main à son bonnet grec,--je dirais qu'il ne jouit pas de la plénitude de +ses facultés intellectuelles... + +Un enfant tel que Norbert pouvait-il se défier de preuves si manifestes +de la plus sincère commisération? + +--Et voilà où j'en suis, disait-il avec des larmes de rage dans les +yeux. Ma destinée est écrite; mes efforts n'y changeraient rien. Je dois +me résigner à mon sort, à moins... + +Il s'interrompit un instant, et d'une voix sourde, les dents serrées, il +ajouta: + +--A moins que je n'en finisse avec la vie! Ne vaut-il pas mieux pourrir +dans la terre que de végéter ainsi? Ne vaut-il pas... + +De nouveau il s'arrêta, profondément étonné du bon sourire qui, +épanouissant les lèvres minces du sieur Dauman, découvrit ses dents +noires. + +--Ah! s'écria-t-il, vous pensez que ce sont là des propos d'enfant? + +--Dieu m'en préserve! monsieur le marquis. Vous avez trop souffert pour +ne pas songer aux partis les plus désespérés. Seulement on ne doit pas +parler ainsi quand on a dix-huit ans, quand a devant soi le plus +magnifique avenir! + +--L'avenir! interrompit Norbert que ce seul mot mettait hors de lui, que +me parlez-vous d'avenir, quand mon supplice peut durer dix ans, vingt +ans... + +--Monsieur le marquis exagère. + +--En quoi? Mon père est jeune... + +--D'accord, vous ne vivrez pas près de lui, voilà tout. Ne serez-vous +pas majeur dans trois ans? N'aurez-vous pas alors le droit de réclamer +l'héritage de votre mère? + +A l'air stupéfait de Norbert, le Président vit bien que le jeune homme +était plus «innocent» encore qu'il ne l'avait supposé, et qu'il venait +de lui apprendre une chose dont il n'avait pas même l'idée. + +Il regretta d'avoir été si prompt, mais il s'était trop avancé pour ne +pas continuer. + +--Un homme, à sa majorité, monsieur le marquis, peut disposer de sa +personne et de sa légitime. C'est la loi. Or, il vous reviendra de feu +madame la duchesse--il salua--assez de bien pour mener une belle vie. + +Norbert semblait n'entendre plus. + +--Jamais je n'oserai rien réclamer à mon père, murmura-t-il. + +--Cela je le conçois. Monsieur le duc, quand il est en colère, ne se +connaît plus. Mais on ne fait pas ces commissions-là soi-même. On donne +des pouvoirs à un notaire qui se charge des démarches et reçoit, s'il y +a lieu, les coups du bâton fourchu. Les coups se comptent à part; c'est +prévu par le Code, livre III, article 222, un mois à deux ans. C'est +donc au plus trois ans que vous avez à patienter. + +--Jamais je n'attendrai jusque-là, répondit Norbert, et j'en finirai si +je ne trouve un moyen de me soustraire à cette tyrannie. + +--Heureusement, il y a des moyens... + +--Vous croyez, Président? + +--J'en suis sûr, monsieur le marquis, et je me permettrai de vous les +indiquer. Que n'êtes-vous majeur! ce serait simple comme bonjour. Vous +iriez trouver un avoué qui vous rédigerait une requête en interdiction; +coût... selon le succès. + +--Oh!... + +--Pardon, monsieur le marquis, mais cela se fait tous les jours. On a un +papa qui ne peut se décider à laisser jouir ses enfants de ce qu'il a, +alors, dame! on tâche de l'y contraindre légalement. Rien de si commun +dans les grandes familles. + +Il avala une gorgée d'eau-de-vie, et ajouta: + +--Mais dans l'espèce, il faut songer à autre chose, nous ne sommes pas +majeur. + +Maître Dauman embrassait toujours avec une telle chaleur la cause de ses +clients, que confondant leur personnalité et la sienne, il disait: Nous. + +--Nous avons dix-huit ans, et nous voulons échapper à un père dont la +folie nous opprime. D'abord, nous pouvons nous engager comme soldat. + +--C'est toujours une ressource. + +--Pitoyable, monsieur le marquis, croyez-moi. En second lieu, nous +pouvons adresser une plainte à monsieur le procureur du roi--il souleva +son bonnet grec. + +--Une plainte! + +--Certainement. Pensez-vous que le législateur n'a pas prévu le cas où +un père abuserait de son autorité? Détrompez-vous. + +Après un moment de silence calculé, Dauman reprit: + +--Nous pourrions dans une plainte que je rédigerais et que vous +recopieriez, exposer au juge que nous ne sommes pas élevé selon notre +condition, qu'on nous a privé des bienfaits de l'instruction, qu'on nous +utilise comme domestique. Votre père vous a-t-il frappé quelquefois? + +--Jamais. + +--N'importe, nous le mettrons tout de même. Ah! nos conclusions seraient +écrasantes pour les défendeurs. «Desquels faits, dirions-nous, patents +et notoires, toute la contrée déposera, car, bien que notre père y +possède pour plus de deux millions de propriétés, nous y étions l'objet +de la pitié de tous, à ce point que, dans la commune de Bivron, on ne +nous désigne guère que sous la dénomination du «petit sauvage de +Champdoce...» + +Norbert, à ces mots, bondit comme un poulain sous un coup de cravache. + +--Qui a osé m'appeler ainsi, s'écria-t-il d'une voix terrible, qui?.... +nommez!... + +Cette explosion qu'il avait provoquée à dessein ne surprit pas le +Président. + +--Vos ennemis, répondit-il, ou du moins les ennemis de votre père, et il +en a beaucoup. Ce n'est pas à vous seulement que pèse son despotisme... + +--Cependant, moi... + +--Oh! vous, monsieur le marquis, vous n'avez que des amis, et plus que +vous ne croyez, même surtout parmi les personnes du sexe. Tenez, pas +plus tard que jeudi dernier, on parlait de vous devant Mlle Diane de +Sauvebourg, et rien qu'en entendant votre nom elle est devenue plus +rouge que la crête de mon coq. Vous la connaissez, Mlle Diane. + +Le jeune homme sentant ses joues s'empourprer, baissa la tête et ne +répondit pas. + +--_Sufficit!_ fit le sieur Dauman, nous serons libre quelque jour, et +nous ferons nos farces. Revenons donc à cette plainte... + +Mais Norbert, dont les yeux venaient de s'arrêter sur le coucou qui +décorait le cabinet du Président, se dressa brusquement. + +--Midi! s'écria-t-il, on va se mettre à table chez nous! Que dira mon +père!... + +--Quoi! vous le craignez tant que cela!... + +Mais Norbert n'entendit pas cette raillerie, il avait rejoint son +attelage, et déjà s'éloignait au grand trot. Du seuil de sa maison, le +Président le suivait du regard. + +--Cours, disait-il, cours, mon garçon. Tu ne m'as pas dit au revoir, +mais tu me reviendras. J'ai un troisième moyen à t'offrir, le bon, et tu +l'adopteras parce que je le veux. Cours, j'ai déposé dans ta cervelle +une graine qui germera et portera fruit. Ah! monsieur le duc de +Champdoce, pour une pécadille amoureuse vous voulez envoyer les gens aux +galères!... Nous verrons où j'enverrai votre héritier. + + + + +III + + +Le sieur Dauman ne mentait pas, lorsque pour attiser la colère de +Norbert, il lui disait: + +--On ne vous appelle jamais autrement que «le sauvage de Champdoce.» + +Seulement on n'attachait à ce surnom aucune intention injurieuse. + +Offenser le fils d'un homme qui possédait en réalité deux cent mille +livres de rentes, mais qu'on gratifiait du double, c'eût été manquer au +respect qu'on doit à l'argent. + +Or, en Poitou,--à cette époque,--l'argent était Dieu. + +Il est vrai de dire que les sentiments de la noblesse poitevine, à +l'égard du duc de Champdoce, avaient subi en vingt ans de singulières +modifications. + +Tout d'abord, quand pour la première fois il était apparu en veste ronde +et en sabots, on s'était prodigieusement égayé. + +Lui, laissa railler, se souciant peu du qu'en dira-t-on, persuadé que +l'opinion et les rieurs finissent toujours par se ranger du côté des +plus gros sacs d'écus. + +L'événement lui donna raison. + +Tous ses bons amis, les gentilshommes ses voisins, se prirent à +réfléchir, quand ils le virent, sans trêve ni relâche, ajouter à ses +bois une vigne, une prairie, s'accroître, s'arrondir, gagner +incessamment du terrain, comme la mer quand elle porte son effort sur +une côte. + +Dès lors, le point de vue changea. + +Les ridicules du duc de Champdoce furent célébrés comme autant +d'excentricités; le fou devint un original, sa dureté fut acceptée pour +une mâle énergie; on appela prudence et remarquable entente de +l'administration son âpreté au gain. + +On se serra autour de lui; on fut fier de lui. Les rayonnements de ses +millions donnaient à la bure de sa veste des reflets plus splendides que +ceux du satin ou du velours. + +Après cela comment s'apitoyer sur le sort de son fils? La certitude +d'hériter d'une fortune colossale ne devait-elle pas suffire à tous ses +désirs? + +Plus que les hommes, les femmes s'occupaient de Norbert. + +Les mères qui avaient une fille à placer rêvaient pour elle un mariage +avec le «sauvage de Champdoce.» Quelle alliance! + +Malheureusement, son père avait pour le garder la sollicitude jalouse +d'une duègne. Comment arriver jusqu'à lui ou l'attirer jusqu'à soi? + +Cette oeuvre de séduction, que pas une maman n'osait essayer, une +toute jeune fille résolut de la tenter. + +Cette audacieuse n'était autre que Mlle Diane de Sauvebourg. + +Certes, elle avait bien des chances pour elle. + +A dix-huit ans qu'elle allait avoir, Mlle Diane passait pour une des +plus belles personnes du Poitou, et c'était justice. + +Elle était assez grande et très blonde. Son teint blanc et uni avait un +éclat sans pareil, sa chevelure lumineuse était abondante jusqu'à +l'importuner; on ne résistait pas au charme de son sourire. + +En elle, cependant, quelque chose eût inquiété un observateur. + +Ses yeux, dès qu'elle s'oubliait à ses secrètes pensées, brillaient d'un +feu sombre et trahissaient l'ambition et l'énergie qui faisaient le fond +de son caractère. + +Elle avait été élevée dans une communauté de Niort, où ses parents +souhaitaient qu'elle prît le voile. + +Ils venaient de la rappeler près d'eux sur ses prières réitérées +d'abord, puis sur la demande de la supérieure, singulièrement +embarrassée et inquiète d'une pensionnaire qui sans cesse menaçait de +s'enfuir en escaladant les murs de la communauté, et dont l'indépendance +était du plus fâcheux exemple. + +Son père était fort riche, mais elle avait un frère plus âgé qu'elle de +dix ans, et le vieux gentilhomme ne se gênait pas pour déclarer qu'il +laisserait tout son bien à l'héritier du nom. + +Pour sa fille, sa paternelle munificence allait jusqu'à promettre, si +elle se mariait jamais, le trousseau, quarante mille francs comptant, et +pas un sou avec. + +--Ainsi, ma pauvre enfant, disait-il au retour de Diane, à toi d'aller +avec tes armes, c'est-à-dire tes beaux yeux, à la chasse au mari. Mais, +si avisée que tu sois, tu risques fort de revenir bredouille. + +Bercée avec cette idée qu'elle serait déshéritée au profit de son frère, +Mlle de Sauvebourg en avait pris gaîment son parti. + +--Laisse-moi du moins essayer, cher père, répondit-elle. Si j'échoue, eh +bien! il sera toujours temps de m'emprisonner, et j'aurai, en tout cas, +passé près de toi, que j'aime tant, quelques bonnes années. + +--A ton aise, ma fille, essaye, tu verras. + +M. de Sauvebourg avait autrefois blâmé très énergiquement la conduite de +M. de Champdoce, lequel, à l'entendre, sacrifiait son fils. + +Sacrifier sa fille lui paraissait tout naturel. + +Je réussirai, répétait l'entêtée, j'en suis sûre. + +Mlle Diane était dans ces honnêtes dispositions, quand pour la +première fois elle entendit parler du «sauvage de Champdoce». + +Un ami de son père venait d'énumérer devant elle les grandes espérances +de ce malheureux jeune homme. + +--Pourquoi ne serait-il pas mon mari! se dit-elle. + +Dès le lendemain, avec la merveilleuse finesse des femmes en pareille +occasion, elle alla aux renseignements. Ils furent brillants et tels +qu'elle osait à peine les rêver. Elle se mit à étudier le fort et le +faible de la situation. + +Le fort, c'était d'être duchesse, de posséder deux cent mille livres de +rente, d'habiter Paris, d'avoir une loge aux Italiens, d'éblouir le +faubourg Saint-Germain. + +Le faible, c'était la difficulté de rencontrer Norbert et, plus encore, +l'avarice du duc. + +--Mais bast! pensait-elle, il n'est pas éternel. Que peut-il bien vivre +encore? Six ou sept ans. J'aurai donc vingt-cinq ans à sa mort. + +Cependant, avant de rien décider en elle-même, elle voulut voir Norbert. +Elle se le fit montrer le dimanche suivant à l'église, et ressentit à +première vue une impression vive et profonde. Elle était frappée de sa +mâle beauté, de l'expression ardente de ses yeux, de son attitude pleine +de noblesse sous ses pauvres vêtements. + +Sa pénétration féminine découvrait quelque chose des sentiments de +Norbert. Elle devina qu'il était malheureux et irrité, qu'il souffrait. + +Elle le plaignit et sentit qu'elle l'aimerait. Elle l'aimait déjà... + +Lorsque, la messe achevée, on sortit de l'église, elle s'était juré +qu'elle serait la femme de Norbert. Cependant elle ne dit rien de ses +dessins à ses parents. + +Sans savoir au juste ce qu'elle ferait, il lui semblait qu'on gênerait +sa liberté d'action. Réussir seule, sans appui, sans aide, sans +conseils, n'était-ce pas plus beau! + +D'ailleurs, elle ne doutait pas du succès. + +Mlle Diane de Sauvebourg était fort romanesque, et plus d'une fois au +couvent, on lui avait reproché son exaltation, mais elle était en même +temps très positive. + +Les femmes seules ont assez de puissance pour associer ces deux +dispositions si opposées; elles savent garder la tête froide quand le +coeur flambe. + +Cette toute jeune fille pouvait, tout en s'éprenant de chimères, rester +prudente et calculer. Elle avait appris beaucoup de choses au couvent, +et son maintien de vierge, son air candide, dissimulaient une notable +expérience et surtout une parfaite entente des intérêts sociaux. + +Avant tout, il fallait rencontrer Norbert et le rencontrer par le plus +grand des hasards. Comment? + +Tout à coup elle parut prise d'un accès extraordinaire de charité. +Porter des secours aux malades, aux vieillards, aux petits enfants, +devint sa grande et unique préoccupation. + +Sans cesse on la rencontrait par la campagne, parfois suivie d'un +domestique chargé d'un panier de provisions, le plus souvent seule, +portant du bouillon dans une grande bouteille revêtue d'osier. + +--On se trompe souvent sur sa vocation, disait M. de Sauvebourg. Diane, +décidément, était née pour être soeur de charité. + +Il ne remarquait pas, le digne gentilhomme, et personne ne remarquait +non plus que lui, que les protégés de Mlle Diane se trouvaient tous +demeurer du côté de Bivron, particulièrement dans les environs du +château de Champdoce. + +On ne la soupçonnait guère non plus d'établir ainsi des précédents, et +de conquérir le droit de se montrer où et quand bon lui semblerait sans +qu'on en jasât. + +Mais c'est en vain qu'elle multipliait ses courses, changeait ses +heures, prenait tantôt la traverse et tantôt la grande route, le +«sauvage de Champdoce» était invisible. + +Même, on ne le voyait plus régulièrement à la messe le dimanche. Souvent +le duc venait seul. + +C'est qu'un événement insignifiant pour tout autre, immense pour lui et +absolument inattendu, venait de bouleverser la vie de Norbert. + +Une huitaine de jours après lui avoir confié ce qu'il nommait la «raison +d'État» de la maison de Champdoce, son père le retint après le dîner, +qui avait lieu vers midi dans la salle commune, et où mangeaient à la +même table que les maîtres les quarante serviteurs du château. On était +alors à la fin d'août, et tous les gens étaient employés au battage de +la récolte. + +--Il est inutile, mon fils, commença le vieux gentilhomme, de vous +déranger pour rejoindre les ouvriers. + +--C'est que, mon père... + +--Laissez-moi parler, je vous prie. Ma confiance de l'autre soir a dû +vous avertir que notre position était sur de point de changer. A dater +d'aujourd'hui, vous ne travaillerez plus comme vous l'avez fait +jusqu'ici. Je vous destine une tâche moins pénible, peut-être, mais plus +difficile. Vous surveillerez. Vous donnerez des ordres sous ma +direction. + +On eût dit, à l'air de Norbert, qu'il ne pouvait croire que son père +parlât sérieusement. + +[Illustration: C'est-à-dire que vous m'avez pris pour un niais.] + +--Vous n'êtes plus un enfant, continua le duc, je veux de mon vivant +vous habituer à l'exercice de l'indépendance, afin qu'à ma mort vous +ne soyez pas enivré de votre liberté. + +Il se leva, alla prendre dans un coin un fort beau nécessaire de chasse, +et le plaçant devant son fils il ajouta: + +--Je suis content de vous, et en voici la preuve. Vous trouverez dans ce +nécessaire un fusil et un port d'armes. Mon garde, Thomas, a ce matin +amené pour vous un chien d'arrêt qui est attaché sous le hangar. Vous +chasserez. Il faut à un jeune homme quelques distractions. De plus, +comme un chasseur est exposé à des dépenses imprévues, voici, pour faire +le garçon, de l'argent que je vous exhorte à ménager, vous souvenant +qu'une prodigalité inconsidérée peut retarder, ne fût-ce que d'un jour, +le moment où nos descendants reprendront leur rang. + +Le vieux gentilhomme eût pu parler longtemps. Son fils écoutait, bouche +béante, n'allongeant seulement pas la main pour prendre les six pièces +de cinq francs qu'il lui tendait, si ébahi qu'il ne songeait même pas à +ouvrir le nécessaire. + +Cette apparence d'impassibilité déplut au duc qui s'attendait à des +transports de joie. + +--Jarniton! fit-il, vous le prenez bien froidement, je pensais vous être +agréable. + +Norbert comprit qu'il ne pouvait plus longtemps garder le silence, et +faisant un effort il balbutia: + +--Je vous remercie de votre bonté, je vous suis bien reconnaissant. + +Mais le duc, impatienté, lui tourna le dos et sortit en grondant: + +--Jarnibleu! Qu'est-ce que cela signifie? Ce garçon aurait-il conçu +quelque fâcheux dessein? Notre curé aurait-il raison? + +C'est qu'en effet, ces idées d'émancipation et de munificence, si +contraires à ses grands principes, n'étaient pas venues naturellement à +M. de Champdoce. L'honneur en revenait au curé de Bivron, qui les lui +avait soufflées. + +Mais ce relâchement de discipline qui, un an plus tôt, eût empli de joie +le coeur de Norbert, ne lui causa aucun plaisir. Il venait trop tard. + +Son haine contre son père qu'il appelait son tyran, était trop terrible +pour être ainsi désarmée. + +D'ailleurs, quelle si grande grâce lui accordait-on? On lui donnait un +fusil, la belle affaire! Trente francs, quelle dérision! + +En serait-il moins mal vêtu, moins gauche, moins ridicule, moins +ignorant, moins seul? Ne continuerait-on pas à l'appeler le «Sauvage?» + +Quelles perspectives lui offrait-on, et approchaient-elles seulement de +l'idéal du bonheur tel qu'il se le représentait? + +Car il ne cessait d'essayer d'ajuster à ses convoitises tout ce qu'il +avait retenu de ses lectures désordonnées. + +Cependant, la chasse était ouverte. Norbert chassa, prenant moins de +plaisir à brûler de la poudre qu'à être suivi de son chien, un épagneul +magnifique répondant au nom de Bruno. Il avait un compagnon, enfin, un +ami qui lisait dans ses yeux et qui, selon qu'il était triste ou gai, +marchait la tête basse ou sautait à ses côtés. + +Mais il ne pouvait cesser de songer à Dauman. + +Il avait interrogé plusieurs ouvriers, et tous lui avaient répondu que +«le président» était un homme dangereux, capable de tout. + +Norbert n'en était que plus déterminé à retourner lui demander conseil. +Pourtant il hésitait, il n'osait. Une dernière lueur de raison éclairait +le précipice où il allait rouler. + + + + +IV + + +Dauman, lui, attendait, tout aussi rassuré que l'oiseleur qui, ayant +habilement disposé dans les chaumes son perfide miroir, se croise les +bras, sûr que les alouettes s'y viendront prendre. + +N'avait-il pas fait briller aux yeux de Norbert l'éblouissant espoir de +la liberté? + +Comme tous ces hommes qui, dans les campagnes, exploitent +alternativement la cupidité et la misère, maître Dauman avait des +espions partout. + +Heure par heure, pour ainsi dire, il savait tout ce qui se passait au +château de Champdoce. + +On lui avait rapporté presque textuellement le dernier entretien du duc +et de son fils. Il était informé des conditions nouvelles faites à +Norbert. + +Il n'en fut ni inquiet, ni affecté, persuadé qu'en se relâchant de son +despotisme, M. de Champdoce hâtait la révolte de son fils. + +Souvent, le soir, quand après son dîner il allait, selon sa coutume, se +promener sur la grande route en fumant sa pipe de bruyère fabriquée par +lui, il s'arrêtait au bas des taillis de Bivron d'où l'on apercevait le +château de Champdoce. + +Il montrait le poing au vieil édifice, et d'une voix sourde il répétait: + +--Il y viendra, il y viendra... + +Il y vint. + +Après une semaine de luttes intérieures, après de cruels combats, après +s'être mis deux fois en route et deux fois être revenu sur ses pas, +Norbert osa venir frapper à la porte de l'ennemi de son père. + +De sa fenêtre, Dauman l'avait aperçu descendant lentement la côte, le +fusil sur l'épaule, suivi de son bel épagneul Bruno. + +Le maître hypocrite avait donc eu le loisir de préparer sa physionomie, +et de prendre une contenance toute différente de celle de la première +entrevue. + +C'est encore avec toutes les démonstrations d'un respect outré qu'il +reçut «Monsieur le marquis,» comme il l'appelait avec une grotesque +emphase; mais il sut paraître gêné, affectant précisément assez de +contrainte pour que Norbert ne pût ne la point remarquer. + +Lui, si beau parleur d'ordinaire, et qui avait un gros répertoire de +formules banales qu'il débitait à ses clients, il semblait s'entortiller +à n'en pouvoir sortir dans ses phrases respectueuses, ne sachant que +répéter: + +--Bien à votre disposition, monsieur le marquis, tout à votre service. + +Norbert, qui comptait sur le chaud accueil de l'autre jour, fut si +décontenancé de cette surprenante froideur, qu'un moment il eut l'idée +de se retirer. + +Une puérile vanité le retint, et il se dit qu'ayant fait tant que de +venir, il se devait de prendre son courage à deux mains et de parler. + +--Je voudrais vous consulter, Président, commença-t-il, pour ce que vous +savez; n'ayant nulle expérience, je me décide à profiter de la vôtre. + +L'autre avait l'air de tomber des nues. Il renversait la tête en +arrière, les yeux au plafond, comme s'il eût attendu une inspiration des +solives où pendaient ses paquets de graines. + +--Ce que je sais, murmurait-il, ce que je sais... + +Une fois engagés dans une voie qu'ils savent périlleuse, les plus +timides ferment les yeux et vont droit au danger. + +--Eh oui! fit Norbert, ne deviez-vous pas me donner le moyen de changer +contre une meilleure l'existence qui m'excède? + +--En effet il me semble... + +--Vous m'avez offert deux expédients et vous m'en avez fait entrevoir un +troisième, plus sûr, affirmiez-vous; quel est-il? + +L'embarras si admirablement joué du sieur Dauman sembla redoubler à +cette question, trop précise pour qu'il pût l'éluder. + +--Comment, répondit-il avec le plus niais sourire qu'il put trouver, +comment, vous vous souvenez encore de cela? + +--Je n'ai cessé d'y penser. + +Le maître coquin intérieurement était ravi. + +C'est pourtant avec le même sourire forcé qu'il reprit: + +--Oh! vous savez, monsieur le marquis, on dit comme cela tant de +choses!... Entre l'intention et le fait, il y a un bout de chemin, la +loi le reconnaît. Je suis si franc de mon naturel, que je ne sais pas +toujours tenir ma maudite langue. J'aurai parlé en l'air. + +Norbert était un pauvre garçon fort ignorant; ce n'était pas un être +faible et mou. Son père avait pu plier les ressorts de son énergie, mais +non les briser. D'ailleurs, c'était bien le sang rouge et chaud des +Dompair de Champdoce qui courait dans ses veines. + +Du coup il se dressa, frappa violemment le parquet de la crosse de son +fusil. + +--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que vous m'avez pris pour un niais... + +--Oh! monsieur le marquis!... + +--Et que vous avez pensé qu'on pouvait se jouer de moi impunément. Il +vous a paru plaisant de m'arracher mes secrets. Qu'en comptez-vous +faire? Les colporter pour en rire pourrait vous coûter cher, +Président!... + +Il s'interrompit, surpris de l'air navré du sieur Dauman, et il eut +presque regret de son emportement lorsqu'il l'entendit s'écrier du ton +le plus douloureusement ému: + +--Me juger ainsi, moi! monsieur le marquis; me supposer capable d'une +pareille infamie!... + +--Alors, que signifient vos façons d'aujourd'hui? + +La physionomie traîtresse du sieur Dauman exprima la plus vive anxiété. + +Il hésitait, il paraissait délibérer afin de décider lequel était le +plus convenable de parler ou de se taire. + +Enfin, il se dressa, il avait pris son parti. + +--Tenez, monsieur le marquis, fit-il résolûment, puisque vous m'avez +deviné, tant pis! je vous dirai la vérité. Vous vous fâcherez si vous +voulez... + +--Je ne me fâcherai pas. Parlez sans crainte, Président. + +--Eh bien! j'ai réfléchi. + +--Ah? + +--C'est comme cela. Je ne suis qu'un pauvre homme, moi, monsieur le +marquis, et il n'en faudrait guère pour me compromettre. La moindre de +mes imprudences peut être punie par le manque de pain. Que fais-je en +vous assistant de mes conseils? Évidemment, je contrecarre les projets +de monsieur votre père. Me voyez-vous, moi, Dauman, luttant contre le +tout-puissant et richissime duc de Champdoce?--Il salua.--Qu'arriverait-il, +s'il apprenait jamais mon audace? Il irait tout droit trouver monsieur +le procureur du roi.--Il souleva son bonnet.--Et dès demain, les +gendarmes viendraient chercher mon Dauman pour le conduire en prison. + +Norbert n'apercevait pas la relation. + +--Les gendarmes demanda-t-il, pourquoi? + +--Comment, pourquoi! Vous n'avez donc jamais ouvert un code, monsieur le +marquis? Mon Dieu! que les parents sont négligents! vous n'avez pas +dix-neuf ans, et je connais un certain article 354 d'où on peut tirer +tout ce qu'on veut, même cinq ans de réclusion pour votre serviteur. +Peste! la loi ne badine pas quand il s'agit d'un mineur qui est fils +d'un duc millionnaire. Et dire que votre père pourrait apprendre que je +vous ai fait connaître vos droits! Je tremble rien que d'y songer... + +--Comment l'apprendrait-il? + +Le sieur Dauman ne répondit pas, et ce silence significatif parut à +Norbert si injurieux, que tapant du pied, il insista: + +--Je vous demande, Président, comment il l'apprendrait? + +--Hélas! monsieur le marquis, vous respectez et surtout vous craignez +votre père, ce qui est votre devoir... + +--C'est-à-dire que vous me croyez assez simple pour aller tout lui dire. + +--Non, mais il peut concevoir un soupçon et vous interroger; vous-même +m'avez appris que, lorsqu'il vous regarde d'une certaine façon, il +obtient tout de vous. + +Tout s'expliquait pour Norbert. Sa colère tomba; c'est d'un ton amer, +mais presque froidement qu'il dit: + +--Je puis être un «sauvage,» je ne serai jamais un dénonciateur. Quand +j'ai promis de garder un secret, il n'est ni menaces ni tortures qui +puissent me l'arracher. Je redoute mon père, ma terreur en sa présence +est plus forte que ma volonté, mais je suis Champdoce, je ne crains +personne autre; entendez-vous, Président? + +--Ah! comme cela... + +--Nul jamais ne saura par moi que vous m'avez seulement dit un mot, je +vous en donne ma parole d'honneur. + +La physionomie du Président reprenait peu à peu cette expression de +sympathique intérêt qui inspirait tant de confiance à Norbert. + +--En vérité, reprit-il, on dirait, à voir mes hésitations, que mon +dessein est de vous pousser au mal, monsieur le marquis, tandis qu'au +contraire... C'est que l'expérience rend prudent. Moi donner un mauvais +conseil! Jamais. Est-ce que je ne connais pas mon code? Voilà mon +bréviaire, à moi, ma règle de conduite, ma foi, ma conscience. + +Il avait pris, sur la tablette de son bureau, un gros petit livre à +tranches multicolores, encrassé par un long usage, et le brandissant +fièrement, il ajouta: + +--Mais il faut savoir tout ce qui est là-dedans. + +Ce panégyrique agaçait singulièrement Norbert. + +--Enfin, interrogea-t-il, que dois-je faire? + +Maître Dauman cligna de l'oeil et répondit: + +--Rien, monsieur le marquis. Trois ans à peine vous séparent de votre +majorité, il faut patienter, attendre... + +--Eh! si je m'en étais senti le courage, je ne serais pas ici. + +--C'est pourtant le seul expédient raisonnable. Votre père est un +vieillard, pourquoi le chagriner? Laissez-lui donc encore ces trois +années de répit pour caresser ses chimères... + +D'un coup de poing violemment appliqué sur le bureau, Norbert lui coupa +la parole. + +--Si c'est là tout ce que vous avez à me dire, fit-il, je regrette +d'être venu. + +Il se leva, siffla Bruno comme s'il voulait se retirer, et ajouta: + +--J'aurais fort bien trouvé cet expédient sans le secours du votre +expérience: bonsoir! + +Le Président ne bougea pas, sûr que d'un mot il retiendrait Norbert. + +--Vous êtes vif, monsieur le marquis, fit-il, que ne me laissez-vous +achever? + +--Alors, finissez vite, dit le jeune homme sans se rasseoir. + +Maître Dauman n'en parla ni plus ni moins vite. + +--Remarquez, monsieur le marquis, reprit-il, que si je vous exhorte à +ménager votre père, je ne vous engage pas, pour cela, à endurer comme +par le passé toutes ses fantaisies. Qu'est-ce que je veux, moi? vous +voir heureux l'un et l'autre. Je suis en ce moment comme un bonhomme de +juge de paix qui s'efforce de mettre deux adversaires d'accord. Il est +des accommodements avec les situations les plus difficiles. Ne +pouvez-vous, tout en restant en apparence le plus dévoué des fils, agir +en réalité à votre guise? Il ne faut jamais résister ouvertement à ses +parents. Combien de jeunes gens sont dans votre cas! Devant papa et +maman, on leur donnerait le bon Dieu sans confession, et derrière ils +font le diable à quatre. Quand on n'est pas le plus fort, on doit être +le plus fin. + +A la mine de son «client,» le Président jugeait l'effet de son +allocution; il était grand, et tel qu'il le souhaitait. + +Norbert qui jusque-là avait gardé la main sur le loquet de la porte, le +lâcha et se rapprocha. + +--N'avez-vous pas une certaine liberté maintenant, monsieur le marquis? +poursuivit Dauman. C'est l'essentiel. Votre père saura-t-il si vous +l'employez à chasser ou à toute autre chose? + +--A quoi? + +Dauman partit d'un franc éclat de rire. + +--Dame!... je ne sais pas, cela dépend des goûts. Je ne puis parler que +de ce que je ferais si j'étais à votre place. + +--Dites-le, Président. + +--Pour lors, je ne resterais au château que juste assez pour ne pas +inquiéter papa. Ah! je n'y ferais pas grande poussière. Le reste de mon +temps, le bon, je le passerais à Poitiers, qui est une belle ville où on +a tout sous la main. J'y louerais un petit appartement, et j'y vivrais +comme un joli garçon qui est son maître. A Champdoce, je garderais ma +veste et mes sabots, mais à Poitiers j'aurais de fins escarpins et des +habits achetés chez les meilleurs tailleurs. Puis, je me faufilerais +dans la société des étudiants, de joyeux vivants, qui passent toutes les +nuits à boire du punch, à jouer au billard et à chanter la mère +Godichon. Voilà qui est vivre. J'aurais des amis, des maîtresses; +j'irais au spectacle, au bal, dans les cafés. J'en ai tâté, moi, quand +j'étudiais pour entrer dans les affaires... + +Il s'interrompit et brusquement demanda: + +--Il doit y avoir de bons coureurs parmi les chevaux que votre père +élève, et qui sont parqués en bas des prés Juron? + +--Oui certes! + +--Eh bien! quoi de plus facile que d'en dresser un à votre usage? Je +suppose que vous avez envie d'aller à Poitiers, que faites-vous? Le +soir, quand on vous croit endormi, vous filez doucement, avec votre +fusil, emmenant le bel épagneul que voici; vous bridez un cheval, et +hop! en deux temps de galop vous êtes à la ville. Vous mettez le bidet à +l'auberge, vous vous habillez en grand soigneur que vous êtes et vous +rejoignez vos amis. S'il vous plaît de rester là-bas, ici on se dit, en +ne voyant ni votre fusil ni votre chien: «Il est à la chasse.» Et ni vu, +ni connu!... + +Norbert avait naturellement un caractère droit et ferme. L'idée d'une +existence de tromperies continuelles, de ruses, de mensonges, lui +répugnait singulièrement. + +C'est là cependant que conduisent fatalement l'oppression et la crainte. + +D'un autre côté, ce tableau grossier de plaisirs faciles et vulgaires +que lui présentait maître Dauman répondait si bien à ses imaginations +secrètes qu'il pâlissait tant son émotion était vive, et que la flamme +des plus ardentes convoitises brillait dans ses yeux. + +--Oui, balbutia-t-il, c'est bien là ce que je pensais. + +--Alors qui vous empêche?... + +Le pauvre garçon ne put retenir un gros soupir, et bien bas il murmura: + +--Il faut de l'argent, pour cela, beaucoup, et je n'en ai pas. Si j'en +demandais à mon père, il me refuserait, et d'ailleurs, je n'oserais +jamais... + +[Illustration: Il épaula, ajusta et fit feu.] + +--Quoi! monsieur le marquis, vous qui serez si riche dans trois ans, +vous n'avez pas un ami qui puisse vous obliger? + +--Je n'ai personne! + +Et, écrasé sous le sentiment de son impuissance, Norbert se laissa +lourdement retomber sur sa chaise. Le sieur Dauman, lui, les sourcils +froncés, paraissait réfléchir. On eût juré qu'au dedans de lui un combat +violent se livrait entre deux idées absolument opposées. + +--Eh bien, non! s'écria-t-il, non, monsieur le marquis, il ne sera pas +dit que j'aurai eu la dureté, vous voyant malheureux, de ne pas +m'employer à votre service. On a tort de mettre le doigt entre l'arbre +et l'écorce, mais tant pis! je me risque. On vous prêtera ce qu'il vous +faut. + +--Vous, Président? + +--Malheureusement, non! Je ne suis qu'un pauvre diable, moi, je n'ai +rien de côté, et ce n'est qu'à grand'peine et à force de privations que +je joins les deux bouts; mais j'ai la confiance de plusieurs fermiers +aisés d'ici, qui m'apportent leurs économies pour les faire valoir. Qui +m'empêche d'en disposer en votre faveur? + +C'est à peine si Norbert respirait, tant l'espérance et l'anxiété lui +serraient le coeur. + +--Oh! si cela se pouvait! murmura-t-il. + +--Cela se peut, monsieur le marquis. Seulement, il vous en coûtera cher. +On vous demandera, comme de juste, des intérêts proportionnés aux +risques de pertes qui sont considérables. + +--Que m'importe! + +--C'est que, voyez-vous, le Code ne reconnaît pas ces transactions, et, +en m'en mêlant, je manque aux principes de toute ma vie. C'est de +l'usure, me dira-t-on. Possible. Moi, je répondrai que le bénéfice, +quand il est aléatoire, doit être grand. Mon devoir était de vous +avertir; vous êtes prévenu, réfléchissez. Je vous le déclare, à votre +place je ne consentirais pas cet emprunt, j'attendrais une occasion. + +--Je ne veux plus attendre. + +Maître Dauman eut ce geste des épaules, qui signifie si clairement: +«Comme vous voudrez, j'ai fait ce que j'ai pu.» + +--A votre aise, monsieur le marquis, poursuivit-il. Je m'explique votre +insouciance. Vous serez si riche à votre majorité, que quelques milliers +de francs à rembourser ne vous gêneront en rien. + +Et aussitôt, pour l'acquit de sa conscience, comme il disait, car +Norbert ne l'écoutait pas, il se mit à expliquer les «clauses et +conditions» de l'emprunt, appuyant à dessin sur ce qu'elles avaient +d'exorbitant, insistant sur ce fait qu'il était étranger à des +prétentions assez ridicules, qu'il ne faisait que remplir le mandat de +ses commettants. + +--Vous comprenez? répétait-il à chaque phrase, vous comprenez? + +Norbert comprenait si bien, que c'est avec une véritable explosion de +joie qu'en échange de deux mille francs il signa deux obligations de +quatre mille francs chacune,--il en eût signé dix,--au profit d'un sieur +Besson et d'un sieur Lantoine, deux cultivateurs du pays, gens +absolument tarés et entièrement à la discrétion de Dauman, leur +créancier. + +Il s'était d'ailleurs engagé, sur l'honneur, à ne jamais avouer, quoi +qu'il pût arriver, que le Président s'était mêlé de cette affaire. + +--Surtout, monsieur le marquis, de la prudence, beaucoup de prudence!... +Ne parlez à âme qui vive de nos relations, et cachez-vous pour venir me +visiter. + +Ce fut le suprême conseil de Dauman, quand «son client» s'éloigna. + +Il était seul dans son «cabinet,» il triomphait; il se mit à relire les +titres que Norbert laissait entre ses mains en échange de deux billets +de banque. Étaient-ils en règle, ne s'y trouvait-il rien qui pût les +frapper de nullité entre ses mains? + +Non. Il connaissait la loi, il n'avait rien oublié. Hormis le cas où +Norbert viendrait à mourir, il avait tout prévu. + +Et certes, Dauman espérait bien que l'opération ne se bornerait pas à ce +prêt insignifiant. Il comptait que Norbert aurait vite dissipé cette +somme de deux mille francs, énorme lorsqu'il s'agit de la gagner, +insignifiante pendant qu'on la jette par toutes les fenêtres de ses +fantaisies. + +Devançant l'avenir, il se voyait plaçant toutes ses économies, +c'est-à-dire une quarantaine de mille francs, sur la tête de cet +écervelé, et, à sa majorité, lui réclamant une fortune. Sans compter que +d'ici là... + +Il est vrai que tous ces beaux projets dépendaient de la discrétion de +Norbert. Sur un soupçon, le duc ne manquerait pas d'apparaître et +romprait tout. + +Cependant, Dauman ne comptait que sur quatre ou cinq jours d'anxiété, +car, bien évidemment, si le jeune homme ne se trahissait pas sur le +moment même, il aurait vite acquis l'habitude de la dissimulation. + +Le Président avait raison de ne pas trop craindre. + +La passion a des ressources et des roueries inattendues. La peur extrême +que Norbert avait de son père lui tint lieu de dix ans de diplomatie. + +Par moments il doutait, et il se demandait si c'était bien à lui, si +misérable jusqu'ici, qu'arrivait cette bouffée de bonheur +extraordinaire, et pour être bien sûr qu'il n'était pas le jouet d'un +rêve, il froissait dans sa poche le papier soyeux des billets de banque. + +La nuit lui parut éternelle. Dévoré de la fièvre aiguë de l'impatience, +il se tournait et se retournait sur son lit, appelant vainement le +sommeil qui lui eût fait perdre conscience des heures trop lentes. + +Et au jour, il était sur la route de Poitiers, le fusil sous le bras, +marchant à grandes enjambées, sifflant à tout moment Bruno qui +s'attardait dans les champs. + +Son plan était bien arrêté. + +--J'arrive, se disait-il, je loue un gentil petit appartement; je cours +chez un tailleur, je me lie avec tous les étudiants, etc., etc. + +C'était là, juste ce que le Président avait dit qu'il ferait. + +Quel homme que ce Dauman et quel ami précieux! + +Le malheur est que, toujours, entre le désir et sa réalisation, se +glisse quelque empêchement d'autant plus imprévu qu'il est plus simple. + +Arrivé à Poitiers, où il n'était venu qu'une fois, Norbert se trouva +effaré, perdu, comme l'oiseau qui, né et élevé en cage, s'échappe et ne +sait pas se servir de ses ailes. + +Il marchait tout penaud par les rues, regardant les maisons, lorgnant +les boutiques, mortellement embarrassé pour en venir à ses fins. + +Enfin, après mille hésitations, mille résolutions prises et abandonnées, +mourant de faim, pleurant presque, maudissant sa timidité, il gagna non +sans peine le champ de foire et entra déjeuner dans l'auberge où il +avait mangé un morceau avec son père. + +Puis, désespéré, il regagna Champdoce aussi triste qu'il était gai le +matin. + +Mais Dauman était là. + +Consulté par Norbert, après avoir bien ri de sa singulière déconvenue, +il le mit en rapport avec un sien ami, lequel, moyennant une bonne +commission, comme de raison, pilota le jeune «sauvage», lui loua un +petit appartement meublé rue Saint-François, et enfin le conduisit chez +un tailleur où il se commanda pour 500 francs d'habits. + +Alors il croyait que ses voeux allaient être comblés à point. Après +avoir eu la fringale pendant des années, se trouvant enfin à table, il +ne put pas manger. + +Il lui arriva ce qui toujours advient à ceux qui ont trop vécu de rêves. + +Comparée aux mensonges de son imagination, la réalité lui parut froide, +repoussante, affreuse. + +Sa timidité, d'ailleurs, sa sauvagerie, le sentiment de son ignorance de +la vie le paralysaient et l'empêchaient de goûter aucune des jouissances +qu'il s'était promises. Il lui eût fallu un ami; où le prendre? + +Un soir, il osa entrer au café Castille. Bien qu'on fût à l'époque des +vacances, quelques étudiants s'y trouvaient. Leur gaîté bruyante +l'effaroucha et le fit fuir. + +Il vécut donc seul à Poitiers, comme à Champdoce, et plus désolé. + +Ses heures de liberté volée, il les passait tristement dans son +appartement, en compagnie de Bruno, qui certes eût préféré battre la +campagne. Ou bien, quittant la veste, il revêtait ses beaux habits et il +allait se promener sur Blossac. + +En tout, il n'eut pas plus de cinq bonnes soirées qu'il passa au +théâtre. + +Et que de risques pour de si maigres satisfactions, que de peines, de +précautions! Combien de mensonges entassés! + +Puis, que de terreurs! Son père ne pouvait-il ouvrir les yeux? + +M. de Champdoce, en effet, s'était aperçu des sorties et des absences de +son fils; mais, à cent lieues de la vérité, il les attribuait à d'autres +causes qui ne lui déplaisaient pas trop. + +Un matin, cependant, il railla doucement Norbert de sa maladresse à la +chasse. Il n'avait pas rapporté trois pièces de gibier depuis qu'il +avait un port d'arme. + +--Aujourd'hui, du moins, lui dit le duc, tâchez de revenir le carnier +plein, car nous aurons demain un ami à dîner. + +--Un ami! ici? + +--Oui, répondit M. de Champdoce, qui ne put s'empêcher de sourire, nous +recevrons M. de Puymandour. Même pour cette circonstance, je fais ouvrir +et disposer la salle à manger du second étage; nous y dînerons. + +Norbert s'éloigna, aussi intrigué que possible. + +Ce dîner, ces préparatifs étaient des événements extraordinaires. +Cependant, le choix du convive était plus surprenant encore. + +--N'importe, se dit Norbert, je veux tuer quelque chose. + +Mais il ne suffit pas toujours de vouloir. Il était fort inexpérimenté. + +C'est donc en vain qu'il fit plus de six lieues dans sa matinée et brûla +beaucoup de poudre. Il était furieux. + +Cependant, vers les deux heures, comme il arrivait aux bruyères de +Bivron, il crut apercevoir à vingt pas, près d'une haie, un imprudent +lapin tout occupé de brouter une touffe de luzerne. Quelle occasion! + +Avec des précautions extrêmes, il épaula, ajusta et fit feu. + +A l'explosion de l'arme, un cri de douleur ou d'effroi, un cri terrible, +répondit, et Bruno s'élança vers la haie, en aboyant avec fureur. + + + + +V + + +Les hommes, assez volontiers, vantent leur esprit de suite, leur +fermeté, leur persévérance. Pure fatuité de leur part. + +C'est chez la femme seulement que la persévérance se trouve, mais +opiniâtre, inflexible, intraitable, poussée jusqu'à la folie. + +Sous ce rapport, Mlle Diane de Sauvebourg était dix fois femme. + +Cette belle et naïve jeune fille, toute préoccupée en apparence de +futilités, que son père appelait en riant sa «chère girouette,» cachait +sous ses dehors frivoles une volonté de fer, et fût morte avant de +renoncer volontairement au projet qu'elle avait conçu d'être un jour +duchesse de Champdoce. + +Cependant, ses longues promenades à travers champs, toutes savamment +choisies pour amener une rencontre qu'elle jugeait devoir être décisive, +étaient restées inutiles. + +Bien que le temps fût souvent mauvais, que les sentiers détrempés +fussent devenus moins praticables, qu'il fît froid, elle continuait ses +charitables visites autour du château de Champdoce. + +--Un jour viendra bien, pensait-elle, où je l'apercevrai, cet invisible. + +Le jour tant souhaité vint. + +C'était vers la mi-novembre, un jeudi, et, depuis le commencement de la +semaine, la température s'était tout à coup radoucie. + +Le ciel était bleu, les dernières feuilles frémissaient à la brise, les +merles sifflaient dans les haies dépouillées. + +Mlle de Sauvebourg, seule, un petit panier au bras, suivait le +sentier qui conduit à Mussidan en longeant les bois de Bivron, dont il +n'est séparé que par un fossé et une haie épaisse et haute. + +Elle marchait lentement, au beau soleil tiède, lorsqu'un bruit de +branches brisées sous des pas lui fit lever la tête. + +Elle regarda, et tout son sang afflua à son coeur. + +A travers une éclaircie de la haie, de l'autre côté, elle venait de +reconnaître celui qui, depuis plus de deux mois, occupait toute sa +pensée, Norbert. + +Il s'avançait fort lentement, avec les précautions minutieuses d'un +chasseur sous bois, l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la +détente de son fusil. + +Une insurmontable émotion cloua sur place Mlle Diane. Elle se sentait +défaillir; ses idées devenaient confuses. Elle mesurait l'abîme qui +sépare du fait les intentions les plus formelles, et toute la belle +fantasmagorie de ses projets s'évanouissait. + +L'occasion si ardemment désirée, si patiemment épiée se présentait, et +si grand était son trouble qu'elle comprenait bien qu'elle n'en pourrait +profiter. Articuler une seule parole lui eût été impossible. + +Qu'allait-il arriver? + +Norbert allait passer près d'elle; il la saluerait, elle répondrait par +une inclination de tête, il s'éloignerait et ce serait tout, et elle +attendrait peut-être des mois une seconde rencontre. + +Toutes ces réflexions traversèrent son esprit en moins de temps que n'en +met l'éclair à rayer le ciel. + +Cependant, elle faisait pour rassembler son courage d'héroïques efforts, +quand elle vit le fusil de Norbert s'abaisser vers elle. + +Le double canon la menaçait. Elle voulut avertir, elle ne le put... + +Une douleur aiguë, comme le serait la piqûre d'une aiguille rougie, +mordit sa chair, un peu au-dessus de la cheville. Elle battit l'air de +ses deux mains, poussa un grand cri, et s'affaissa sur le sentier. + +Pourtant, elle n'avait pas perdu entièrement connaissance, car elle +entendit l'explosion de l'arme, un cri terrible qui répondit au sien, et +ensuite des aboiements furieux et un grand froissement de branchages. + +Presque aussitôt elle sentit sur son visage comme une haleine chaude, +puis quelque chose d'humide et de froid dont le contact la fit frémir. + +Elle ouvrit les yeux. Bruno, le bel épagneul, était près d'elle, +s'agitant, lui léchant les mains. + +Au même instant, la haie s'écarta sous un énergique effort, et Norbert +apparut, pâle, éperdu, les cheveux hérissés par la terreur. + +Sa vue eut cet effet admirable de rendre subitement à Mlle de +Sauvebourg sa présence d'esprit et son sang-froid. Elle eut conscience +des avantages de sa position, résolut d'en tirer parti et referma les +yeux. + +Norbert, lui, en présence de cette femme étendue à terre, immobile, plus +blanche que marbre, se sentait devenir fou. Il la reconnaissait, il +avait tué Mlle de Sauvebourg. + +Son premier mouvement fut de s'enfuir, de courir devant lui tant qu'il +aurait de forces. Le sentiment inné du devoir l'arrêta. + +Il s'approcha secoué par un horrible tremblement; il se pencha et +reconnut qu'elle ne pouvait être morte. + +Alors, il s'agenouilla près de cette jeune fille que souvent il avait +admiré à l'église, et bien doucement souleva cette tête charmante et +l'appuya au pli de son bras. Il cherchait où il pouvait l'avoir frappée. + +--Mademoiselle, disait-il d'une voix que l'angoisse rendait à peine +intelligible, de grâce, parlez-moi, un seul mot! + +Elle ne répondait pas, elle se recueillait, elle bénissait l'événement. + +Enfin, elle fit un mouvement qui arracha une exclamation de joie à +Norbert; puis, bien lentement, elle souleva ses paupières ombragées de +longs cils et promena autour d'elle le regard surpris d'une personne qui +s'éveille. + +--C'est moi, mademoiselle, balbutiait le pauvre garçon, Norbert de +Champdoce; ne me connaissez-vous pas? Grand Dieu! quel affreux malheur! +C'est moi qui vous ai blessée. Me pardonnerez-vous jamais! Sans doute +vous souffrez beaucoup... + +Son anxiété était si poignante, que Mlle Diane en eut pitié et +n'abusa pas. D'un geste d'une douceur infinie, elle repoussa le bras qui +la soutenait et se redressa. + +--Rassurez-vous, monsieur, dit-elle; c'est à moi de vous demander pardon +de m'évanouir comme une femmelette, et pour rien, car j'ai eu bien plus +de peur que de mal. + +Elle souriait si délicieusement en disant cela, que Norbert crut voir le +ciel s'entr'ouvrir. Il respira. + +--Je puis courir chercher des secours, proposa-t-il. + +--A quoi bon! Si j'ai quelque chose, ce ne peut être qu'une égratignure +insignifiante. + +En même temps elle allongea un pied à faire tourner une tête plus solide +que celle de Norbert, et ajouta: + +--Tenez, c'est là. + +En effet, un peu au-dessus de la bottine, une tache de sang assez large +rougissait le bas fin et blanc. + +A cette vue, l'effroi de Norbert le reprit. Il se releva vivement: + +--Je cours jusqu'au château, fit-il, et avant une heure... + +--Je vous le défends bien, interrompit la jeune fille, ce n'est rien, je +vous l'affirme. Regardez, je remue très bien le pied dans tous les sens. + +Elle le remuait, en effet, d'un geste mutin et gracieux. + +--Cependant, je vous en prie... + +--Taisez-vous, nous allons voir ce que c'est. + +Sur ces mots, elle sortit de sa poche un petit canif, et, fendant son +bas, elle découvrit ce qu'elle appelait en riant «l'horrible blessure.» + +A vrai dire, c'était une plaisanterie. Deux grains de plomb l'avaient +atteinte. L'un avait éraflé la face interne de la cheville qui saignait +un peu; l'autre s'était logé dans la chair, mais il était resté à fleur +de peau et on le distinguait très bien. + +[Illustration: Norbert apparut, éperdu, les cheveux hérissés par la +terreur.] + +--Il faudrait un médecin, fit Norbert. + +--Pour cela... Ah! ce n'est vraiment pas la peine. + +Et fort adroitement, de la pointe de son canif, elle dégagea le grain de +plomb, qui roula à terre. + +Debout au milieu du sentier, immobile, retenant son souffle, comme +l'enfant qui arrive au troisième étage de son château de carton, Norbert +contemplait d'un oeil surpris et ravi cette belle jeune fille assise à +ses pieds. + +Jamais il ne s'était imaginé qu'une créature humaine pût réunir tant de +divines perfections. Il n'avait nulle idée d'un tel accueil, si amical, +si bon et si gai à la fois. De sa vie, il n'avait entendu une voix comme +celle-là douce et sonore, et qui allait droit au coeur. + +Puis, comme elle était jolie, encore mal remise de son émotion! Une +larme tremblait encore dans ces beaux yeux, retenue par les cils, et +cependant ses lèvres roses souriaient. Son teint était si transparent +qu'on croyait voir le sang courir plus vite dans ses veines. Avec quelle +grâce étrange ses cheveux, à demi dénoués dans sa chute, retombaient en +grappes dorées sur ses épaules! + +Et lui, si facile à effaroucher, il ne se sentait aucunement déconcerté. + +Cependant, Mlle de Sauvebourg avait déchiré son mouchoir de fine +batiste et en avait fait quatre bandes dont elle entoura son +égratignure, et qu'elle assujettit avec des épingles. + +--Voilà qui est fait, dit-elle gaiement, le mal est réparé. + +Elle tendait en même temps sa main fine et délicate à Norbert pour qu'il +l'aidât à se relever. + +Une fois debout, elle essaya de marcher et fit quelques pas en boitant +légèrement,--un peu volontairement peut-être. + +--Ah! je ne le vois que trop, s'écria Norbert désespéré, vous souffrez, +mademoiselle! + +--Mais non, je vous le promets. Cela me cuit bien un peu en ce moment, +mais ce soir je n'y penserai plus. + +Elle eut un petit éclat de rire franc et sonore, vrai rire de +pensionnaire, et, d'un ton d'amicale ironie, elle ajouta: + +--Et quand même, monsieur le marquis, ce serait un souvenir de notre +première rencontre. + +Norbert ne songea pas à se demander si c'était un reproche. Il était +surtout frappé de ce que Mlle Diane l'appelait monsieur le marquis. +Jusqu'ici, Dauman seul lui avait donné ce titre. Cette attention fut +comme un baume versé sur les plaies toujours saignantes de son orgueil. + +--Du moins, pensait-il, elle ne me méprise pas. + +Mlle de Sauvebourg poursuivait: + +--Cette aventure tragi-comique devrait être une leçon pour moi. Maman me +recommande toujours de suivre le grand chemin, mais je ne puis le +souffrir; il m'ennuie. Combien je préfère cet étroit sentier où on +marche à l'ombre et d'où on découvre toute notre vallée... + +Elle étendait la main, en disant cela, et il parut à Norbert qu'à ce +geste un rideau se levait comme sur un théâtre, et que, pour la première +fois, il voyait ce paysage familier où il avait vécu. + +--C'est vrai que cela est beau! murmura-t-il. + +--Je passe donc tous les jours par ici, continuait Mlle Diane, +quoique ce soit bien laid de désobéir à sa mère, lorsque je vais chez la +Besson, dont la maison est au bas de la côte. Pauvre femme! elle se +meurt d'une maladie de poitrine, et le médecin croit bien qu'elle ne +passera pas l'hiver. Je fais ce que je peux pour la secourir: je lui +porte du pain blanc, du bouillon, un peu de viande... + +C'est avec l'onction attendrie d'une fille de Saint-Vincent-de-Paul +qu'elle s'exprimait. La femme s'effaçait, faisant place à l'ange. Dans +la pensée de Norbert, il ne lui manquait que les ailes. + +--Et ce n'est pas tout, disait-elle, cette pauvre Besson a trois petits +enfants qui manquent de tout. Où prendrait-elle de quoi les vêtir, quand +elle n'a pas toujours assez de pain pour leur faim? Le père de ces +malheureux est bon ouvrier, dit-on, mais mauvais sujet et fainéant. Le +peu qu'il gagne, il le dépense dans les cabarets, et quand il rentre +chez lui ayant bu, il bat sa femme. + +C'était justement à ce Besson, un ivrogne dont la femme était à la +mendicité, que Norbert se trouvait avoir souscrit une obligation de +4,000 francs. + +C'était là un des deux clients qui, à entendre maître Dauman, lui +confiaient pour les faire valoir, leurs économies. + +Mais Norbert ne fit pas attention à ce détail. + +Il ne comprenait qu'une chose, c'est que Mlle Diane allait le +quitter, regagner Sauvebourg, et qu'il ne la verrait plus. + +Déjà elle avait ramassé le panier qu'elle avait laissé échapper en +tombant. + +--Avant de vous dire adieu, monsieur le marquis, commença-t-elle avec +une véritable hésitation, je désirerais... je voudrais... si j'osais... +vous demander un service. + +--A moi, mademoiselle? Oh! je vous en supplie, parlez!... + +Elle ne put s'empêcher de sourire de l'enthousiasme de Norbert. + +--Vous m'obligerez beaucoup, reprit-elle, en ne parlant à personne du +petit accident de tout à l'heure. Si le bruit en arrivait aux oreilles +de mes parents, ils s'inquiéteraient et me priveraient peut-être de la +petite liberté qu'ils me laissent et qui profite tant à mes pauvres. + +--Je me tairai, mademoiselle; personne ne saura l'horrible malheur qui a +failli... + +--Merci, monsieur le marquis, interrompit Mlle Diane, merci!... + +Et dessinant une coquette révérence, elle ajouta gaiement: + +--Par exemple, une autre fois, avant de tirer, vous ferez bien de vous +assurer qu'il ne passe personne dans le sentier. + +Ce fut tout, elle s'éloigna. + +Mais elle ne boitait plus; elle était si heureuse qu'il semblait que ses +pieds ne touchaient plus la terre. + +C'est qu'elle n'avait pu se méprendre aux regards de Norbert, au +tremblement de sa voix, à ses gestes, à son attitude. Elle avait lu sur +sa physionomie comme dans son coeur même ses pensées les plus +secrètes, et elle ne pouvait douter de l'impression profonde que gardait +cet adolescent. + +Les femmes, d'ailleurs, ont comme un sixième sens qui leur révèle cela. + +--Maintenant, se disait-elle, plus d'incertitudes, je serai duchesse de +Champdoce. + +Oh! comme elle le bénissait, ce bienheureux coup de fusil qui pouvait la +tuer! + +En moins de cinq phrases, et avec toutes les apparences du plus candide +abandon, elle avait appris à Norbert tout ce qu'il importait qu'il sût. + +Lui dire qu'elle passait tous les jours par ce sentier, ce n'était +certes pas lui donner à entendre qu'elle espérait l'y revoir, mais +c'était avouer qu'elle ne serait pas bien surprise de l'y rencontrer. + +Parler de la petite liberté dont elle jouissait, cela ne signifiait-il +pas, ou à peu près, que, le cas échéant, elle ne serait pas réduite à +compter les minutes d'un entretien? + +Elle était bien sûre que Norbert n'était pas de force à la deviner, mais +elle était certaine aussi que pas une de ses paroles ne serait perdue. + +Donc, elle n'apercevait pas d'obstacles. + +Ah? si, pourtant. Le duc de Champdoce!... + +Elle rejoignait en ce moment la route, elle se retourna cherchant si +elle n'apercevrait pas encore Norbert. + +Elle l'aperçut à la même place où elle l'avait quitté, dans la même +attitude, ne bougeant non plus que les arbres qui l'entouraient. + +Le pauvre garçon, lorsque Mlle Diane s'était éloignée, avait senti +quelque chose se déchirer en lui. Longtemps il l'avait suivie des yeux, +et longtemps après l'avoir perdue de vue, il restait sous le charme et +comme en extase. + +Quel événement!... Mais ne rêvait-il pas? Etait-elle bien là, tout à +l'heure, près de lui, le regardant, lui parlant?... + +Une inspiration lui vint qu'il jugea divine. Il pouvait se procurer une +preuve de la réalité de ses impressions, et quelle preuve!... + +Il s'agenouilla sur le sentier et après de minutieuses recherches, sous +un brin d'herbe, il découvrit ce grain de plomb qui avait blessé Mlle +Diane. Même, un peu de sang s'était caillé autour... + +C'est lentement, perdu dans une rêverie d'une douceur infinie, qu'il +regagna le château. + +A sa grande surprise, quand il entra dans la cour, il vit la grande +porte ouverte, et, sur le perron, son père qui lui cria dès qu'il parut: + +--Enfin, vous voici; vite, hâtez-vous, que je vous présente à notre +hôte. + + + + +VI + + +Depuis la mort de l'infortunée duchesse de Champdoce, les étages +supérieurs du château restaient rigoureusement fermés. + +Les appartements n'en demeuraient pas moins habitables. Le duc en +prenait soin, de même qu'il se plaisait à embellir son hôtel de Paris, +non pour lui, mais pour ses petits-enfants. + +La salle à manger, par exemple, était splendide, avec ses grands +dressoirs de chêne noir sculpté, rehaussés d'incrustations d'acier, +chargés de montagnes de vaisselle plate, aux armes des Dompair de +Champdoce. Tout y était grandiose, les buffets et les consoles, les +sièges larges et bas, recouverts d'une précieuse tapisserie; la table, +si pesante que deux hommes la remuaient à peine. + +Lorsque Norbert, à l'appel de son père, pénétra dans la salle, il +aperçut tout d'abord, au fond, près d'une fenêtre, un gros petit homme, +haut en couleur, à la lèvre épaisse et lippue, aux yeux à fleur de tête, +un peu chauve, portant moustache et royale. + +Sa mise était soignée, recherchée, même. Il avait à coup sûr un homme de +goût pour tailleur, mais sa tournure était commune et mesquine. + +Humble et mesquine à la fois était sa mine. On eût dit un subalterne de +la veille mal initié aux relations de l'égalité, s'exerçant timidement à +l'insolence. + +A l'entrée de Norbert, M. de Champdoce le prit par la main et, +doucement, l'attira vers ce personnage. + +--Monsieur le comte, fit-il, le marquis de Champdoce, mon fils. + +Il se retourna ensuite vers Norbert, et dit: + +--Marquis, M. le comte de Puymandour. + +Norbert tout en s'inclinant un peu trop, était stupéfait et le laissait +voir. Ce titre de marquis, jamais son père ne le lui avait donné. + +Cet étranger soudainement introduit, contre toutes les habitudes du +château, ce dîner dans la grande salle, cette cérémonie d'une +présentation dans les règles de l'étiquette, la physionomie singulière +du duc, tout cela était pour lui matière à réflexion. + +Il n'était pas remis encore de son émotion du tantôt, et déjà un nouvel +événement extraordinaire se présentait. + +Une inquiétude vague l'agitait, comme s'il eût pressenti confusément que +cette journée allait avoir sur sa destinée une influence décisive, et +qu'elle serait comme le point de départ d'une vie toute différente de +l'ancienne. + +Cependant, la grosse cloche du perron, immobile depuis quinze ans sur +ses gonds rouilles, sonna une volée. + +Presque aussitôt, un valet de chambre parut, qui portait gauchement, +avec les plus respectueuses précautions, une énorme soupière d'argent +qu'il déposa sur la table. + +Les convives s'assirent. + +Ce dîner à trois, dans cette salle immense, eût été lugubre sans M. de +Puymandour. Mais ce gros homme, outre qu'il avait la parole abondante et +facile, possédait un fonds inépuisable de souvenirs, d'aventures, +d'anecdotes et de balivernes, qu'il débitait d'une grosse voix vulgaire, +riant d'un large rire de ses plaisanteries. + +Tout en causant, il mangeait ferme et s'extasiait sur l'excellence du +vin que le duc était allé chercher dans ses caves, où il en tenait en +réserve des quantités considérables, destinées à égayer les repas de ses +descendants. + +Et le duc de Champdoce, si grave d'ordinaire, presque morose, silencieux +comme les gens qu'obsède une idée fixe, M. de Champdoce souriait +bonnement, paraissait prendre un plaisir extrême au bavardage de son +hôte. + +Etait-ce pure politesse d'amphitryon? Son approbation était-elle +sincère? Sa gracieuseté ne cachait-elle pas une arrière-pensée? Le +discerner était difficile. + +Toujours est-il que Norbert n'en revenait pas. + +Sans être doué d'une grande pénétration, il avait étudié son père comme +l'esclave étudie son maître, et il le connaissait. Il avait retenu son +opinion exacte sur quantité de choses, et savait précisément quels +sujets avaient le don de lui plaire ou de l'irriter. + +Or, M. de Puymandour eût parié de froisser toutes les idées du duc de +Champdoce, de heurter tous ses préjugés, qu'il ne s'y fût pas pris +autrement. + +Mais il n'avait rien parié de semblable, le digne homme. Une telle +pensée était bien loin de son esprit, cela sautait aux yeux. Sa figure +n'exprimait que le parfait contentement de soi et des autres; il +s'épanouissait, il triomphait en dehors, il jouissait. + +Ces manières d'être n'avaient rien de surprenant pour qui était au fait +de sa position dans le pays. + +Il y jouissait d'une exécrable réputation. + +M. de Puymandour habitait avec sa fille unique, Mlle Marie, une +ravissante maison moderne, éloignée de moins d'une lieue de Champdoce. +Recevoir était son plus grand bonheur, et il recevait magnifiquement. + +Mais les hobereaux du voisinage, qui acceptaient de la meilleure grâce +du monde ses bons dîners, ne se gênaient pas pour le déchirer à belles +dents, tout en digérant. On disait très nettement: «Ce voleur de +Puymandour,» ou encore: «Puymandour, ce coquin.» Il eût été prouvé qu'il +s'était enrichi à arrêter des diligences sur les grands chemins, qu'on +ne l'eût pas traité beaucoup plus mal. + +C'est qu'en effet, il était riche. Il ne possédait pas moins de cinq +millions, assuraient les bien informés. De là, certainement, la haine. + +La vérité est que M. de Puymandour était un galant homme, avait fort +honnêtement gagné ses millions, à faire le commerce des laines sur les +frontières d'Espagne. + +Son grand, son seul tort était de s'appeler simplement Palouzat. + +Hélas! il vivait heureux et estimé à Orthez, sa ville natale, quand un +matin la tarentule nobiliaire le piqua, et sa vie fut empoisonnée. + +Son nom de Puymandour, il l'avait emprunté à une de ses terres; son +titre de comte, il l'avait acheté à l'étranger; ses armes, il les avait +commandées chez le meilleur faiseur de Paris. + +Dès lors, il n'avait plus eu qu'une préoccupation: être, ou du moins +paraître noble. + +Chassé d'Orthez par les plaisanteries béarnaises, il vint s'établir en +Poitou, espérant y trouver la noblesse moins exclusive et plus clémente. +Funeste erreur! + +Il fut toléré dès le premier jour; reconnu jamais. Et depuis douze ans, +une moyenne de cinq allusions par jour lui prouvait qu'on oubliait pas +son origine. + +C'est dire quels sentiments de gratitude profonde il apportait au +château de Champdoce. + +Dîner chez ce terrible duc, qui jamais n'admettait personne à table, +c'était recevoir un indiscutable brevet de noblesse. + +Aussi, lorsqu'on eut servi le café,--le duc en avait envoyé acheter à +Bivron,--la reconnaissance de M. de Puymandour, déborda en actions de +grâces et en promesses d'absolu dévouement. + +Mais dix heures sonnaient, il parla de se retirer, et bientôt il sortit, +fier d'offrir son bras au duc de Champdoce, qui avait insisté pour +l'accompagner jusqu'à la route. Ils allaient lentement, s'arrêtant de +temps à autre, et Norbert qui marchait derrière eux, pouvait saisir +quelques brides de leur conversation. + +--Je n'ai qu'une parole, faisait M. de Puymandour, j'irai jusqu'au +million tout rond, c'est une somme cela. + +--Trop faible de moitié, répétait le duc. + +--Songez que ce sera comptant. + +--Jarnicoton! mon cher comte, vous irez bien jusqu'à quinze cent mille +francs. + +--Ah!... monsieur le duc, vous m'égorgez... + +Mais qu'importait à Norbert cette discussion d'intérêts mesquins! + +Il était à cent lieues de la situation présente. Depuis que cette jeune +fille si belle lui était apparue comme une vierge miraculeuse à un +mystique, sa pensée ne lui appartenait plus. + +Sa préoccupation était si profonde, que c'est par un instinct purement +machinal qu'il s'arrêta quand s'arrêtèrent son père et M. de Puymandour. + +Et certes, il n'entendit rien des phrases qu'ils échangèrent avant de se +séparer, tout en se prodiguant les poignées de main. + +--Vous avez mon dernier mot, disait le duc de Champdoce. + +--Oh! jamais, c'est impossible. + +--Laissez donc, vous y viendrez... dans votre intérêt. + +--Enfin, je réfléchirai. Nous avons du temps devant nous et nous sommes +gens de revue. Sans adieu, monsieur le duc!... + +--Sans adieu, cher comte. Mes respectueux hommages à Mlle de +Puymandour. + +Il était déjà loin, ce «cher comte,» et le duc de Champdoce restait en +place, écoutant le bruit de ses pas qui devenait de moins en moins +distinct. + +Quand il fut certain qu'on ne pourrait l'entendre: + +--Jarnicoton! s'écria-t-il, ce sire de Puymandour peut s'estimer heureux +que j'aie besoin de lui. Vit-on jamais faquin plus outrecuidant!... + +Sur cet amical adieu, il prit le bras de Norbert pour regagner le +château. Mais sa contrainte de la soirée avait été trop forte pour qu'il +n'éprouvât pas le besoin d'exhaler sa colère dissimulée. + +[Illustration: Il tomba à ses genoux, s'empara de ses mains qu'il +couvrit de baisers.] + +--Voilà pourtant, disait-il, un des représentants de la nouvelle +aristocratie. Et des meilleurs, notez-le. Car enfin, s'il est du dernier +bouffon, et pitoyablement vaniteux, il a de l'intelligence et de la +probité. Dans cent ans les fils de ces gens-là, mieux éduqués que +messieurs leurs pères, constitueront une noblesse nouvelle tout aussi +avide de prérogatives et d'influence que l'ancienne. + +Pendant plus d'une heure encore, M. de Champdoce parla sur ce sujet, +texte habituel de ses méditations. Il eût pu parler toute la nuit sans +contradiction. + +D'abord, son fils n'eût jamais osé l'interrompre; ensuite, il ne +l'écoutait même pas. + +Norbert en était à s'efforcer de ressaisir les plus minutieux détails de +l'aventure du matin, et telle était la puissance de son désir, qu'il +arrivait à la sensation intense de la réalité. Il revoyait Mlle de +Sauvebourg, il touchait son bas taché de sang, sa voix harmonieuse +vibrait à son oreille. + +Mais n'avait-il pas été un peu niais et même ridicule? + +Cette question, surtout, le préoccupait et l'inquiétait. + +Après avoir failli tuer Mlle Diane, il s'était excusé avec autant +d'à-propos, à peu près, que s'il lui eût simplement marché sur le pied +ou déchiré la robe. + +Quelle opinion avait-elle pu emporter de lui? + +A cette idée, que sans doute elle le jugeait un être grossier et mal +élevé, absolument indigne d'elle, il lui montait au cerveau des bouffées +de rage folle. + +A qui devait-il s'en prendre de n'être, par les façons et par +l'éducation, qu'un paysan, un rustre? A son père. Ah! si le duc l'eût +élevé selon sa condition, il connaîtrait les usages de la belle +compagnie et saurait comment on parle aux jeunes filles pour s'en faire +aimer. Et cette raison s'ajoutant à toutes celles qu'il croyait avoir de +haïr son père, sa haine redoublait. + +Cependant, ce que Mlle Diane avait préparé et prévu, se réalisa. + +Norbert ne pouvait oublier qu'elle lui avait dit que tous les jours elle +passait par ce sentier où il l'avait rencontrée. + +Donc, il pouvait se trouver sur son passage, réparer sa maladresse. + +En ce moment, il lui semblait qu'il avait mille choses à lui dire, et +que si elle était là il trouverait des paroles pour l'émouvoir. + +N'importe, il pouvait être trahi par sa timidité, et il passa la nuit à +méditer et à écrire une lettre qu'il se proposait de lui remettre. + +Ah! il eut du mal. Il déchira et brûla plus de quarante brouillons. + +Écrire: «Je vous aime» tout simplement, lui semblait hardi et malséant, +et il s'épuisa à chercher l'équivalent de cette phrase sublime. + +Enfin, sur le matin, il crut avoir composé un chef-d'oeuvre. + +Il se jeta sur son lit, dormit mal, et aussitôt après le premier +déjeuner, il prit son fusil, siffla Bruno, et alla se poster à +l'endroit précis où la veille il avait vu Mlle Diane gisant à terre, +évanouie. + +Hélas! c'est vainement qu'il attendit. + +Les heures se traînaient lentes, éternelles, toutes pleines de fébriles +impatiences. Elle ne vint pas. + +Un instant, il eut la pensée d'aller s'informer d'elle chez la Besson, +il n'osa. + +Il y avait longtemps que le soleil était couché quand Norbert se décida +à rentrer. Les plus cruelles angoisses l'obsédaient. + +On l'eût certes bien surpris si on lui eût dit qu'en ne se montrant pas, +Mlle de Sauvebourg obéissait à un calcul. + +Cela était ainsi cependant. + +Et même, pendant que Norbert, en proie aux plus affreuses incertitudes, +l'attendait et se désespérait, par deux fois elle était venue l'observer +en prenant bien des précautions pour ne pas être vue. + +C'était là le trait d'une coquette expérimentée, et Mlle Diane +sortait du couvent. Mais au couvent, on apprend surtout ce qu'on n'y +enseigne pas. + +Le lendemain, après s'être assurée que Norbert l'attendait encore, elle +se serait peut-être retirée comme la veille, sans une circonstance +fortuite. + +Norbert, en effet, était revenu à cette place qu'il considérait comme +sacrée, et il s'était juré qu'il y reviendrait tous les jours, tant +qu'il n'aurait pas revu Mlle Diane. + +Il s'était assis tristement sur le rebord du fossé, et son chien Bruno +était couché à ses pieds. + +Au moment où Mlle de Sauvebourg arrivait au coin du bois de Bivron +d'où on apercevait le sentier, le bel épagneul la devina. Il se dressa, +aboya joyeusement et s'élança vers elle. + +Il n'y avait pas à hésiter, elle avança rapidement. + +Tiré à l'improviste de ses rêveries, d'un bond Norbert se releva. + +Mais si prompt que fut son mouvement, il lui prit dix secondes, et quand +il sauta sur le sentier, il se trouva en face de Mlle de Sauvebourg. + +Ils devinrent fort rouges tous deux, elle plus encore que lui, toute +bouleversée de cette idée que peut-être elle avait été surprise se +cachant pour observer. + +Pendant un moment, ils restèrent immobiles l'un devant l'autre, +silencieux, affreusement troublés, si rapprochés que leur haleine se +confondait presque. + +Instinctivement, ils baissaient les yeux, chacun redoutant que l'autre y +pût lire les secrets de sa pensée. + +Le coeur de Norbert battait à rompre sa poitrine, sa raison s'égarait. + +Il tenait la main sur sa fameuse lettre. La remettrait-il? + +Au dernier moment, il eut peur. C'était là une de ces démarches sur +lesquelles on ne peut plus revenir. Le péril l'éclaira. + +Il revit, comme en traits de feu, sa lettre entière et la jugea ce +qu'elle était, puérile et ridicule. + +L'inspiration devait le servir mieux que toutes les peines qu'il avait +prises. Rassemblant toute son énergie, il eut le courage de rompre le +premier le silence. + +--Si j'ose me présenter ainsi devant vous, mademoiselle, commença-t-il +de cette voix rauque et voilée que donne l'extrême émotion, c'est qu'une +inquiétude insoutenable me déchirait. Aviez-vous seulement pu regagner +Sauvebourg, blessée comme vous l'étiez! + +Il s'arrêta, espérant un mot d'encouragement qui ne vint pas. Il +poursuivit donc: + +--Je brûlais de courir au château demander de vos nouvelles, mais vous +m'aviez défendu de parler du malheureux accident... pour rien au monde +je ne vous aurais désobéi. + +--Je vous remercie, monsieur le marquis, balbutia enfin Mlle Diane. + +--Hier, poursuivit Norbert, j'ai passé la journée ici, comptant les +minutes. Me pardonnerez-vous ma folie? Je me disais que peut-être, ayant +vu ma douleur, vous devineriez mes anxiétés, que vous en auriez pitié, +et qu'alors, vous daigneriez... + +Il n'acheva pas, effrayé de sa hardiesse, confondu de l'apparence +d'impertinente présomption de ce qu'il allait ajouter. + +Mlle de Sauvebourg, pourtant, ne parut point choquée. + +--Hier, répondit-elle de son air le plus candide, j'ai été retenue par +ma mère. + +C'était tout dire... ou rien. + +C'était, selon qu'on le prendrait, la reconnaissance d'un rendez-vous +tacite où elle n'avait pu venir, ou simplement une formule de banale +politesse. + +Le secret des réponses équivoques, elle ne l'avait pas appris au +couvent, toute femme le possède de naissance. Mais Norbert était trop +naïf encore pour saisir la nuance. + +--Depuis deux jours, reprit-il, j'ai perdu la possession de moi-même et +mon libre arbitre. Dépend-il de moi de cesser de penser que j'ai failli +commettre un horrible crime, et que je vous ai vue où nous sommes, +étendue à terre, sans mouvement, plus blanche qu'une morte! + +Comment oublier que, penché vers vous, j'ai épié votre réveil, que je +vous ai soulevée, que votre tête s'est appuyée ici, sur mon bras!... +Elle n'y a reposé qu'un instant, et pourtant il me semble que vos +cheveux y ont laissé comme un parfum pénétrant et délicieux qui +m'enivre, et qui ne saurait s'évaporer, quand je vivrais des siècles!... + +--Monsieur le marquis!... murmura Mlle Diane, monsieur le marquis!... + +Ce fut dit si bas qu'il ne l'entendit pas; il poursuivit: + +--Ah! si vous saviez... si vous saviez!... J'étais si éperdu, l'autre +jour, que je n'ai pu trouver une parole pour exprimer ce que je +ressentais. Comment l'aurais-je osé, d'ailleurs! Mais lorsque vous avez +disparu, là-bas, au détour de l'allée, quand j'ai cessé d'apercevoir +votre robe bleue, il m'a semblé que la nuit, tout à coup, se faisait, et +que mon coeur cessait de battre... + +Il frissonnait, en disant cela, au souvenir de la sensation éprouvée. + +--C'est alors, reprit-il avec une exaltation croissante, que je songeai +à ce grain de plomb si petit, qui pouvait vous donner la mort, qui avait +pénétré dans votre chair... Longtemps, courbé sur le sol, je l'ai +cherché dans la poussière!... Non, vous ne saurez jamais quels +transports ont été les miens, quand je l'ai découvert sous un brin +d'herbe! Vous ne pouvez savoir avec quelle sollicitude respectueuse je +l'ai recueilli, humide encore et rouge de votre sang... Que seraient +pour moi tous les trésors de la terre, comparés à cette relique sainte +et précieuse qui est quelque chose de vous!... + +Mlle de Sauvebourg détournait la tête; elle ne se sentait pas assez +maîtresse de sa physionomie pour empêcher d'y briller un rayon de la +joie céleste qui inondait son âme. + +Jamais elle n'avait espéré un si prompt, un si éclatant triomphe. + +Et pourtant c'est bien ainsi qu'elle avait rêvé d'être aimée par +Norbert. + +Lui se méprit au geste de la jeune fille. + +--Oh! pardon, mademoiselle, fit-il, véritablement désespéré, pardon si, +sans le vouloir, je vous ai offensée. Vous auriez pitié de moi, si vous +pouviez seulement concevoir l'idée de la vie qui, jusqu'à ce moment, a +été la mienne. + +Hélas! plaignez-moi. Lorsque vous m'êtes apparue, me souvenant de votre +regard si bon, de votre voix si douce, j'avais rêvé qu'enfin je venais +de trouver une femme qui s'intéressait à mon sort, et je me disais qu'en +échange de sa compassion, ce serait peu que de lui donner tout mon sang, +mon dévouement absolu, ma vie entière! + +Sa voix vibrante avait des sonorités étranges, l'enthousiasme de la +passion brillait dans ses yeux et enflammait ses joues. + +Involontairement, Mlle de Sauvebourg recula d'un pas. + +--J'étais donc fou, s'écria Norbert avec un accent déchirant, j'étais +fou, je ne le vois que trop! Je l'ai bien lu dans mes livres, il est des +destinées fatales qui s'accomplissent quand même. Je puis défier le +malheur! + +C'en était trop pour Mlle Diane. Elle était capable de calculs +habiles jusqu'à l'odieux, mais elle était femme, mais elle avait +dix-huit ans. + +L'émotion fut plus forte que sa volonté; un sanglot monte à sa gorge, +des larmes jaillissent de ses yeux. + +--De grâce, monsieur le marquis, murmura-t-elle, ne parlez pas ainsi! Ce +n'est pas à notre âge qu'on désespère... + +Le regard qui accompagnait ces quelques mots était assez significatif +pour rendre courage à Norbert. + +Le pauvre garçon chancela, fléchissant sous le poids du bonheur entrevu. + +--Par grâce, murmura-t-il, mademoiselle, ne vous jouez pas de moi, ce +serait mal, ce serait cruel!... Ne m'abusez pas d'espérances +irréalisables... ma misère après serait trop grande. + +Elle baissa la tête sans répondre, et lui, alors, tomba à genoux, +s'empara de ses mains, qu'il couvrit de baisers. + +Pâle, toute frémissante, les lèvres serrées, Mlle Diane se sentait +emportée dans le tourbillon de cette passion si jeune et si puissante. +Ses tempes battaient avec une violence inouïe, sa respiration devenait +haletante, ses mains tremblaient. + +Elle était prise au piège qu'elle était venue tendre, et elle n'eut pas +trop de toute son énergie pour se dégager mollement. + +--Vous aviez raison, balbutia-t-elle avec un rire forcé, bien raison, +vous êtes fou, vraiment fou! + +Cependant, elle sentait la nécessité de rompre brusquement l'entretien. + +--Et mes pauvres, s'écria-t-elle, mes pauvres que vous me faites +oublier! + +Norbert, qui s'était relevé, la regardait d'un oeil suppliant. + +--Oh! s'il m'était permis de vous accompagner, mademoiselle! + +--Soit! mais il vous faudra marcher vite. + +Il n'est que trop vrai que souvent l'existence entière dépend d'une +circonstance frivole. + +Si ce jour là Mlle Diane se fût rendue chez la Besson, Norbert, en +l'y suivant, y eût été mis en garde contre maître Dauman. + +Malheureusement, c'est chez une vieille femme d'une commune voisine +qu'elle portait des secours. Norbert l'y vit remplir avec un dévouement +et une grâce admirables sa mission de soeur de charité, et comme il +avait encore de l'argent de son emprunt, en sortant il déposa deux louis +sur la table. + +L'excursion avait duré bien près de deux heures. Ils avaient pris le +plus long. Cependant le moment vint où il fallut se séparer; ils +arrivaient aux premières maisons de Bivron. + +De son doigt placé sur ses lèvres, Mlle Diane ordonna le silence, +puis elle s'élança sur la route en jetant à Norbert ce seul mot: + +--Demain! + +Alors seulement Norbert recouvra en partie son sang froid, et put +recueillir ses idées, éparpillées comme les feuilles aux tempêtes +d'automne, par cette bourrasque de passion qui venait de fondre sur lui. + +La destinée, enfin, se lassait de le persécuter; il allait apprendre le +bonheur,--un mot vide de sens jusqu'ici pour lui. + +Car elle l'aimait, cette jeune fille si jolie, pour laquelle il était +prêt à verser tout son sang. + +Il comprenait, en dépit de son inexpérience, que ce fait d'abandonner +entre ses mains un souvenir comme ce grain de plomb, teint de son sang, +constituait un aveu, presque un engagement. + +Aussi, est-ce avec un beau geste de triomphe qu'il déchira sa lettre si +laborieusement écrite, et qu'il en jeta les morceaux au vent. + +En ce moment, nulle inquiétude de l'avenir ne l'agitait. Il se tenait +pour assuré de la protection de la Providence, qui avait évidemment +manifesté ses dessins, en ménageant les circonstances étranges de sa +rencontre avec Mlle de Sauvebourg. + +Il ne pouvait lui venir à l'esprit que cette jeune fille au regard si +candide avait fait au moins une bonne moitié de la besogne de cette +Providence qu'il bénissait du fond de l'âme. + +Il fut si gai, ce soir-là au souper, sa joie débordait si visiblement +que son père en fut frappé. + +Mais comment le duc de Champdoce en eût-il soupçonné les motifs! + +--Jarnicoton! mon fils, dit-il, je gagerais bien une bonne pistole que +vous avez été adroit à la chasse, aujourd'hui. + +--C'est vrai, mon père, répondit audacieusement Norbert. + +Par extraordinaire, on ne lui demanda pas à visiter son carnier. Mais on +pouvait avoir cette curiosité une autre fois; aussi le lendemain, avant +de se rendre au sentier de Bivron, il passa chez un braconnier qu'il +connaissait, et lui acheta quelques perdreaux et un lièvre. + +Il n'eut pas à attendre, à désespérer comme la veille. + +Il n'était pas au rendez-vous depuis une demi-heure quand Bruno, par ses +aboiements joyeux, signala l'arrivée de Mlle de Sauvebourg. + +Contre son ordinaire elle était fort pale et le cercle de bistre qui +entourait ses yeux témoignait des poignantes angoisses qui la +torturaient depuis vingt-quatre heures. + +Tant que la partie n'avait pas été engagée, elle s'était interdit de +réfléchir. + +Mais en quittant Norbert, sa raison lui avait représenté son imprudence +et les risques qu'elle courait. + +C'était sa vie entière qu'elle allait jouer, son avenir, et ce qu'une +jeune fille a de plus précieux, sa réputation, son honneur. + +Un instant, elle eut la pensée de se confier à ses parents. + +--Non, se dit-elle, rejetant cette salutaire inspiration, non, ils ne me +comprendraient pas. Mon père me prouverait que jamais l'avare duc de +Champdoce ne donnera son consentement. On me retiendrait au château, on +me mettrait peut-être au couvent. + +Cette dernière crainte mit fin à ses hésitations et la détermina à +persister dans sa résolution d'agir seule et sans conseils. + +Cependant, au moment de courir à ce rendez-vous qu'elle avait donné, un +sinistre pressentiment l'arrêta sur le seuil du château: elle le +repoussa. + +--Ah! c'est trop de faiblesse, murmura-t-elle, je veux... je veux!... Le +pis qui me puisse arriver est d'être enfermée au couvent avec ma +réputation perdue. Eh bien! j'aime mieux cela que d'y rentrer tant qu'il +reste une lueur d'espoir. + +Elle partit donc, et, à mesure qu'elle avançait, la confiance lui +revenait, et la vue de Norbert acheva de dissiper sa tristesse. + +Comment craindre, en voyant dans les yeux de cet adolescent cet +enthousiasme de pur amour prêt à braver tous les périls, et cette foi +que ne rebute aucun obstacle? + +Elle fut donc ce qu'elle avait été la veille, enjouée et bienveillante, +avec plus de réserve toutefois, instruite à se tenir en garde contre les +surprises de son coeur. + +Longtemps ils restèrent à causer à cette place qui leur était si chère, +il ne fallut rien moins que le bruit des pas d'un paysan qui passait au +bout du sentier pour rappeler Mlle Diane au sentiment de la +situation. + +N'avait-elle pas ses pauvres à visiter? Négliger en ce moment ce +prétexte de sa liberté eût été une insigne folie... + +Comme la veille, Norbert l'accompagna. Il s'était enhardi jusqu'à lui +offrir son bras, elle avait accepté, et aux passages difficiles, quand +le sentier devenait glissant elle s'appuyait légèrement sur lui. + +Il en fut ainsi le lendemain et les jours suivants. + +Ils se retrouvaient au même endroit, à une heure convenue, causaient +quelques moments, puis se mettaient en marche. + +On les rencontrait par les chemins, se donnant le bras, penchés l'un +vers l'autre comme des amoureux, et les paysans qui les apercevaient +interrompaient leur travail pour les suivre des yeux. On est aussi +médisant qu'ailleurs, en Poitou. + +[Illustration: Respectueusement il ouvrit la portière.] + +C'était là une horrible imprudence, Mlle de Sauvebourg ne s'abusait +pas; mais il entrait dans ses vues de se laisser compromettre. Puis, pas +plus que Norbert, elle ne savait se défendre du charme de ces +promenades. + +Il était avec elle la confiance même, et au bout d'une semaine, il +n'avait plus un secret pour son amie. Et à mesure qu'elle apprenait à +mieux le connaître, sa résolution lui semblait meilleure. + +Elle ne doutait pas qu'il ne lui obéît en tout quand elle le voudrait, +et elle calculait que bientôt il serait majeur, libre de ses actions, +maître de la fortune de sa mère. + +Ce furent les plus belles heures de leurs amours. + +Malheureusement on était à la fin de novembre, et le répit accordé par +l'hiver ne pouvait durer. + +Un matin, en se levant, Norbert trouva le temps changé. Plus de soleil. +Un vent glacé tordait les branches noires des arbres, et chassait des +torrents de pluie. + +Il dut reconnaître et s'avouer qu'on ne laisserait pas Mlle Diane +sortir par un temps pareil, et tristement il alla s'installer avec un +livre sous la haute cheminée de la salle commune. + +Mlle de Sauvebourg était sortie cependant, mais en voiture, pour se +rendre chez une pauvre veuve qui habitait une misérable masure à +l'entrée du bourg du Bivron. + +Cette malheureuse, la semaine précédente, s'était cassé la jambe en +allant à l'herbe pour ses deux vaches, et ce n'est pas avec les douze +sous que sa fille Françoise gagnait à aller en journée qu'elles +pouvaient se suffire. + +Quand Mlle Diane pénétra dans l'unique chambre de cette triste +demeure, elle trouva la veuve en larmes, et sa fille qui sanglotait, +agenouillée au pied du lit, la tête cachée dans la couverture. + +--Quel malheur vous arrive? demanda-t-elle, qu'avez-vous? + +La veuve lui montra une feuille du papier timbré, placée sur le lit, et +avec une volubilité lamentable, lui apprit qu'elle devait cent trente +écus, qu'elle n'avait pu les payer à l'échéance, qu'on la poursuivait, +qu'on la ruinait en frais, qu'on allait saisir ses deux vaches et les +vendre, qu'ensuite elle serait sans pain et que ce serait la fin de +tout. + +C'était le Président, ajoutait-elle, ce coquin de Dauman, qui était la +cause de tout, encore qu'il parût n'agir pas pour son compte, mais elle +savait à quoi s'en tenir sur ce gueux, ce brigand, ce voleur... + +Et alors, avec la crudité des gens de campagne, qui n'habillent pas leur +pensée moins simplement qu'eux-mêmes, et qui appellent un chat du chat, +la veuve raconta qu'elle avait envoyé implorer un délai, que ce «gredin» +de Dauman l'avait refusé, mais qu'il avait bien en le front de dire +qu'il changerait peut-être d'avis, si la fille de la veuve venait le lui +demander... + +Cette fille n'était pas jolie, il s'en faut, mais c'était une robuste et +plantureuse Poitevine, ayant sur la joue un pouce de fard nature; bonne +travailleuse, et qui ne pouvait manquer de trouver un mari. + +Elle accompagnait sa mère de cris aussi déchirants que si on l'eût +écorchée. + +Ce récit révolta Mlle de Sauvebourg. + +--C'est une indignité, s'écria-t-elle, je vais aller lui parler, à cet +homme; attendez-moi, je reviens. + +Elle remonta vivement en voiture, ordonnant au cocher de presser les +chevaux, et dix minutes après elle entrait chez le «Président.» + +Maître Dauman était occupé à colorier un plan destiné à une expertise, +quand l'équivoque vieille qu'il appelait sa ménagère, introduisit +Mlle de Sauvebourg dans son «cabinet.» + +A son entrée, il repoussa brusquement son fauteuil et se leva, son +bonnet de velours à la main, s'inclinant jusqu'à terre, affectant un +trouble respectueux qu'il était fort loin d'éprouver réellement. + +La vérité est que, mieux informé de ce qui se passait dans le pays que +le brigadier de gendarmerie, il n'ignorait pas les relations de Mlle +de Sauvebourg et de Norbert, et qu'en lui-même il se demandait: + +--Que diable vient chercher chez moi cette jolie fille? + +Mais Mlle Diane, sans connaître précisément le Président, n'était +pas, comme Norbert, naïve au point de se laisser prendre à tout ce +patelinage de mauvais aloi. + +C'est du geste le plus dédaigneux qu'elle repoussa la chaise que lui +tendait Dauman, se faisant, par cela seul, un ennemi de ce dangereux et +rancunier personnage. + +--Monsieur Dauman, commença-t-elle, de cette voix sèche et brève +qu'affectent les plus jeunes filles de la haute classe, quand elles +s'adressent à des subalternes, Monsieur Dauman, je sors à l'instant de +chez la veuve Rouleau. + +--Ah! mademoiselle connaît cette pauvre femme? + +--Oui, je m'intéresse à elle. + +--Mademoiselle est bien bonne, fit le Président en souriant bassement. + +--Cette malheureuse est dans la plus profonde misère. Elle est clouée +sur son grabat, sans ressources, sans pain, avec une jambe cassée. + +--En effet, j'ai appris son accident. + +--Et cependant on la poursuit, on la ruine en papiers timbrés, on la +menace de lui saisir ses deux vaches, tout ce qu'elle possède au +monde... + +Dauman était arrivé a donner à sa figure louche l'expression de la plus +sincère compassion. + +--Pauvre mère Rouleau! fit-il; le proverbe a bien raison de dire qu'un +malheur ne vient jamais seul! + +Mlle Diane resta tout interdite de cette impudence. + +--Mais il me semble, reprit-elle, que ce nouveau malheur ne peut être +attribué qu'à vous. On me l'a dit du moins... + +C'est de l'air pénétré de l'innocence calomniée que le Président leva +les yeux au ciel en murmurant: + +--Si c'est, Dieu, possible! + +--Qui donc persécute cette pauvre veuve, si non vous? + +Cette fois, «l'homme de loi» de Bivron parut exaspéré. + +--Moi! s'écria-t-il, frappant sa poitrine de son poing fermé, moi! Ah! +les langues de vipère! moi!... C'est comme si je vous disais, +mademoiselle... Mais non, vous ne comprendriez pas. Enfin, c'est égal. +Le fin de la chose, le voilà; la mère Rouleau emprunte à un homme de +Mussidan deux pochées de blé et une de pommes de terre; bon! Un mois +après, elle achète à ce même homme, à crédit, trois ouailles; bien! Puis +encore je ne sais quoi. Tout cela monte à... je ne sais plus combien. + +--Cent trente écus, je crois. + +--Possible. Tant il y a qu'elle devait, qu'elle disait toujours: «je +paierai, je paierai,» et qu'on ne voyait pas la couleur de son argent. A +la fin, l'homme de Mussidan s'est lassé. Dame! il a ses affaires aussi, +cet homme; vous savez: charité bien ordonnée!... Bref, comme je suis son +conseil, il est venu me trouver avec les pièces. Voici, m'a-t-il dit, +assez longtemps qu'on me lanterne, faites des frais. Je lui ai parlé de +patienter; ah bien ouitche! ça été comme si je chantais... Même il m'a +menacé, si je n'agissais pas de rigueur, de porter sa pratique +ailleurs... J'ai obéi. D'ailleurs, il a la loi pour lui... + +Qu'y avait-il de vrai dans tout ce verbiage? Mlle de Sauvebourg ne +savait trop que croire... + +--Si encore, murmura-t-il, comme se parlant à soi-même, si seulement je +voyais un moyen de la sortir de là, cette malheureuse! Mais non, l'autre +veut de l'argent. Où en prendre? Si j'en avais, tout serait vite +arrangé. Mais je n'en ai pas. Que j'aille à Bivron, avouer cela, on ne +me croira pas. On dit: «Le Président, le Président!... il a du pain +cuit, celui-là!» Du pain! c'est-à-dire que j'aime mieux faire envie que +pitié. Mais quand à de l'argent, bonsoir! + +Il ouvrit un tiroir où traînaient quelques pièces de monnaie, une +cinquantaine de francs, et les montrant: + +--Voilà, ajouta-t-il, tout ce qu'il y a à la maison. + +Ton, geste, regards, tout était si parfait, qu'il était bien difficile +de douter de sa sincérité. + +--Mais que je suis bête! s'écria-t-il tout à coup; la mère Rouleau est +sauvée, elle ne sera pas vendue, du moment où une demoiselle noble comme +mademoiselle s'intéresse à elle. + +Le malheur est que Mlle Diane n'avait pas d'argent. Elle avait tant +étendu le cercle de ses charités, pour étendre le rayon de ses +promenades, que non-seulement toutes ses économies étaient dévorées, +mais qu'elle avait, tour à tour, importuné de ses demandes le marquis et +la marquise de Sauvebourg. + +--J'en parlerai, en effet, à mon père, dit-elle d'un ton qui annonçait +qu'elle doutait du succès de sa démarche. + +La mine du Président redevint toute triste. + +--A M. le marquis de Sauvebourg, fit-il, oh! alors nous n'en avons pas +fini. Il ira aux informations, il hésitera, il marchandera, et pendant +ce temps, la veuve sera vendue. Si j'osais donner un conseil à +mademoiselle, je lui dirais qu'au cas où elle n'aurait pas ces cent +trente écus, elle ferait mieux de les demander à quelqu'un des amis de +sa famille, à M. Norbert de Champdoce, par exemple. + +Il prononça ce nom avec une insistance méchante. C'était un commencement +de vengeance pour le mépris qu'on lui avait témoigné. + +--Je sais bien, poursuivit-il, que monsieur le duc n'emplit pas d'or les +poches de son fils, mais le jeune homme ne doit pas être embarrassé pour +s'en procurer, n'étant pas éloigné de sa majorité. Sans compter que, +même avant, un mariage peut mettre une immense fortune entre ses mains. + +Mlle de Sauvebourg donna dans le piège qui lui était tendu. + +--Un mariage!... fit-elle. + +--Dame!... je ne sais pas; je dis mariage, comme je dirais héritage... +au hasard. Il est vrai que si M. Norbert prétend se marier à son gré et +non à celui de son père, il a encore au moins six bonnes années à +attendre. + +--Six ans!... Mais il sera majeur dans quinze mois. + +--Qu'est-ce que cela prouve? Pour se marier sans le consentement de ses +parents, il faut avoir non vingt et un ans, mais vingt-cinq accomplis. + +Le coup était si rude, si inattendu, que Mlle Diane changea de +couleur. Tout son sang-froid disparut. + +--Est-ce possible? s'écria-t-elle d'un ton d'affreuse anxiété, ne vous +trompez-vous pas? Mais alors... + +Le Président eut un sourire de triomphe. + +--Je ne fais jamais erreur, prononça-t-il, quand il s'agit de la loi. Je +la connais, Dieu merci! Mademoiselle en veut-elle une preuve? + +Il atteignit son «bréviaire» à tranches multicolores, et, l'ouvrant à +l'endroit où il est traité du mariage, il le plaça sous les yeux de la +jeune fille. + +Elle lut avidement, et, pendant qu'elle lisait, il la regardait de côté, +comme un chat qui guigne un oiseau sur un arbre. + +--Avais-je raison? murmurait-il. Pas de «sommations respectueuses» avant +vingt et un ans pour une jeune fille et vingt-cinq ans pour un homme, le +texte est formel. Ainsi M. Norbert attendra. Car espérer que son père +s'en ira ad patres avant cela, ce serait folie, ces vieux-là, ça dure +autant que des chênes... + +Mlle Diane n'était que trop convaincue. Elle se redressa, pâle, +l'oeil égaré. + +--C'est bien, balbutia-t-elle sans savoir ce qu'elle disait, que +m'importe! Très bien! je parlerai à mon père pour la mère Rouleau. +Merci... tout ira bien... Je suis très pressée... + +Elle sortit, faisant un effort terrible, car ses jambes fléchissaient; +mais elle ne voulait pas se trahir, se livrer davantage... + +Pour lui, toujours saluant, il l'accompagna jusqu'à sa voiture, et +respectueusement ouvrit la portière. + +--Ça va chauffer! se disait-il en se frottant les mains, ça chauffe!... + +Hormis ce qu'il pouvait logiquement déduire de l'attitude de Mlle de +Sauvebourg et des paroles incohérentes arrachées à son trouble, maître +Dauman ne savait rien des intentions de cette jeune fille. + +Mais ce peu devait suffire à un homme doué d'un flair exercé tel que le +«Président,» pour l'éclairer, pour lui faire prévoir un antagonisme +terrible, une lutte où, des deux côtés, on aurait recours aux dernières +extrémités. + +Ces perspectives le ravissaient. + +Seulement, pour tirer vraiment parti de la situation, il lui importait +d'être exactement renseigné. Mais cela, il se le disait, n'était pas la +mer à boire. + +Ne pouvait-il pas attirer Norbert sous n'importe quel prétexte et le +confesser? + +Bien mieux, en faisant la leçon à l'huissier qui poursuivait la veuve +Rouleau, il lui était aisé de se ménager une entrevue avec Mlle de +Sauvebourg. Adroit comme il l'était, il saurait bien jouer un beau rôle, +poser en homme généreux et calomnié et mériter, ne fût-ce qu'à titre de +conseil, les confidences d'une pauvre enfant ignorante. + +--Dès ce soir, se disait-il, je passerai chez l'huissier, car elle doit +être dans ses petits souliers, la chère demoiselle. + +Il raisonnait juste. + +Une fois en sûreté sur les coussins de sa voiture, Mlle Diane +s'abandonna au plus violent désespoir. + +Cette fatale prévoyance du législateur rendait vains tous ses calculs. + +Elle s'était dit, se croyant bien forte: «Avec mes quarante mille francs +de dot, jamais le duc de Champdoce, si riche, ne voudra de moi pour +belle-fille. Je m'en moque! Dès que Norbert sera majeur, il m'épousera +malgré son père. C'est un peu plus d'un an à attendre.» + +Au lieu de cela, elle entrevoyait six années de luttes, d'angoisses, et +la possibilité, la probabilité d'un échec à la fin. + +Et nulle présomption d'un malheur heureux pour elle. Les paroles de +Dauman, à propos de M. de Champdoce, lui revenaient en mémoire: + +«Ces vieux entêtés-là durent autant que les chênes!» + +Comment ne pas le haïr, ce redoutable vieillard, seul obstacle entre +elle et ce qu'elle croyait le bonheur! + +Avec quelles armes lutter contre sa volonté armée de la loi? + +Faillirait-elle donc à ses devoirs? Quitterait-elle la maison paternelle +avec Norbert maître de sa fortune, mais non de sa main? Cette seule idée +la glaçait d'horreur. + +Et elle sanglotait. Comme un palais de verre sous le marteau brutal, +l'édifice entier de ses espérances s'écroulait, brisé en mille pièces. + +Mais son énergie était trop robuste pour plier. Elle n'était pas de ces +faibles qui, poursuivant un but, s'arrêtent à la première barrière et +reviennent sur leurs pas. + +Ce qu'elle ferait, elle l'ignorait, mais plus que jamais elle +s'affermissait dans la résolution de combattre et de vaincre. +L'important était de voir Norbert le plus tôt possible. + +En arrivant chez la veuve Rouleau, son parti était pris. + +--J'ai vu le Président, lui dit-elle; rassurez-vous, tout s'arrangera, +grâce à quelqu'un qui m'aidera... + +Les bénédictions commencèrent, mais elle y coupa court. + +--Seulement, ajouta-t-elle, il me faudrait de quoi écrire. + +En mettant la masure à l'envers, on trouva un chiffon de papier assez +malpropre, une plume qui servait à défunt Rouleau, et un vieil encrier +dont on délaya la boue avec quelques gouttes de vin. + +Alors, d'une main ferme, Mlle de Sauvebourg traça ces quatre lignes: + + «Elle serait peut-être allée là-bas, en dépit de la tempête, si + elle n'avait dû s'occuper des affaires d'une pauvre malade. Le + devoir la retiendra encore demain et même la forcera, quelque temps + qu'il fasse, de se rendre, vers les deux heures, chez un nommé + Dauman. + + «D...» + + + +Cette lettre écrite, elle la relut deux fois lentement. + +A qui la veille lui eût prédit qu'elle risquerait une telle démarche, si +compromettante, hardiment elle eût répondu: Jamais. + +Cependant, c'est ainsi. Du moment où on a quitté le droit chemin de la +vérité pour s'engager dans les voies tortueuses du calcul et de la +duplicité, on ne peut plus dire sûrement: Je ne ferai pas cela. + +Après que Mlle Diane eut plié son billet: + +--Il s'agirait, mère Rouleau, reprit-elle, de faire tenir ceci, +aujourd'hui même, à M. Norbert du Champdoce, mais secrètement, de telle +sorte que ni son père, ni âme qui vive au château n'en sache rien. + +Précisément, Françoise avait fait des blouses pour un des ouvriers de +Champdoce, il lui devait une trentaine de sous, c'était un prétexte. +Elle se chargea de la commission sans que la veuve y trouvât à redire, +bien qu'elle ne fût pas absolument dupe de l'explication de Mlle de +Sauvebourg. + +Elle n'était pas maladroite, cette grosse Françoise; elle chaussa ses +sabots, prit sa cape et sortit, et une heure plus tard le message était +fidèlement et discrètement remis. + +Voilà pourquoi, le lendemain, un peu avant deux heures, par une pluie +battante, Norbert se présenta chez maître Dauman, ayant à causer de sa +créance, prétendait-il, parce que les deux mille francs s'épuisaient et +qu'il fallait aviser à lui procurer de l'argent. + +Lui aussi, le pauvre garçon, il était travaillé d'idées de mariage. +Épouser cette jeune fille si belle, qu'il aimait à la folie, vivre près +d'elle dans une belle habitation comme Sauvebourg, la voir, l'entendre, +lui parler à toute heure, lui semblait le comble de la félicité humaine. + +Mais si enflammés que fussent ses désirs, ils n'allaient pas encore +jusqu'à lui donner l'audace de s'ouvrir à son père de ses projets. +D'avance il était sûr d'un refus bien net et bien formel, et il lui +semblait ouïr les paroles dures et railleuses dont il serait accompagné. + +Son sort n'était-il par arrêté et fixé par une volonté inexorable? Après +l'avoir condamné à la plus misérable jeunesse, on prétendrait le +contraindre à épouser une femme qu'il détesterait. Le duc lui avait dit: +«Tu épouseras une fille très riche.» + +Mais sur ce point, Norbert s'était juré de résister. Il était décidé à +mourir sous le bâton fourchu du duc de Champdoce, au roulement de ses +Jarnitonnerre! plutôt que de céder. + +Or, il comptait sur Dauman pour lui fournir des moyens de résistance. + +[Illustration: Il la serra contre sa poitrine.] + +Il venait donc d'entamer ce sujet, quand on entendit une voiture +s'arrêter devant la maison du Président. Presque aussitôt Mlle du +Sauvebourg parut. Elle était fort pâle, et ses lèvres serrées +trahissaient la violence qu'elle se faisait pour recourir à ce +déplorable expédient. + +D'un coup d'oeil, maître Dauman comprit ses avantages; aussi +abrégea-t-il ses formules de civilité pour expliquer à mademoiselle que, +jaloux de lui être agréable, il s'était occupé de l'affaire Rouleau et +qu'il la considérait comme arrangée. + +--Je puis même ajouta-t-il, montrer à mademoiselle la lettre de +l'huissier; il consent à arrêter les poursuites... + +Il la cherchait, cette lettre, avec acharnement, parmi ses papiers, +partout, avec autant de persistance que si vraiment elle eût existé. + +--Je ne puis mettre la main dessus, dit-il d'un ton dépité, je l'aurai +laissée en bas ou dans ma chambre. J'ai tant d'occupations que j'en +perds la tête. Il faut la trouver, pourtant... Vous permettez, je +descends, je suis à vous à l'instant! + +Il sortit en effet rapidement, et vivement referma la porte sur lui. + +Véritablement il était un peu étourdi du surprenant concours de +circonstances qui, sans peines, sans efforts de sa part, amenait ces +deux jeunes gens ensemble, dans sa maison, à son entière discrétion, et +il avait besoin de réfléchir. + +Sa sortie avait été une de ces inspirations qui jamais ne font défaut +aux coquins à l'affût de l'occasion. Devinant un rendez-vous donné chez +lui, il était bien aise de laisser un peu «les amoureux», comme il +disait, tête à tête. + +Il ne risquait rien à cela, n'étant pas allé plus loin que l'autre côté +de la porte. + +Alternativement, il collait l'oeil et l'oreille à la serrure, il +entendait, il voyait. + +Cet instant de liberté que lui laissait la grossière diplomatie de +l'intrigant de village, parut à Norbert une faveur céleste. + +Ce n'est pas que l'intelligence lui manquât, pour deviner le piège; mais +l'esprit, dans les grandes crises, ne s'arrête pas aux circonstances +extérieures. + +Depuis l'entrée de Mlle de Sauvebourg, il était frappé de +l'altération de ses traits si purs, respirant d'ordinaire le calme +assuré de l'innocence. + +Il osa lui prendre la main, qu'elle ne retira pas, et chercha son +regard, espérant lire jusqu'au fond de son âme. + +--De grâce, mademoiselle, commença-t-il, qu'avez-vous? Ce ne peut-être +le malheur de cette pauvre femme qui vous attriste à ce point! + +Un soupir profond fut la seule réponse de Mlle Diane. Une grosse +larme brilla dans ses yeux, trembla une seconde dans ses cils, et +lentement roula, brûlante, la long de sa joue. + +Cette larme emplit de douleur l'âme du pauvre jeune homme. + +--Au nom du ciel, insista-t-il d'une voix étranglée par l'angoise, que +vous arrive-t-il! mademoiselle!... Diane!... je vous en conjure, +parlez-moi, répondez-moi... ne suis-je pas votre ami, le plus dévoué, le +plus aimant des amis? + +Elle résista d'abord, écartant doucement Norbert, détournant la tête. +Puis enfin, avec toutes sortes d'hésitations, et comme si elle eût fait +à ses pudeurs de jeune fille la plus douloureuse violence, elle avoua +que la veille au soir, et lorsqu'elle s'y attendait le moins, son père +lui avait parlé d'un parti qui se présentait, un jeune homme offrant +toutes les garanties de naissance, de caractère et de fortune qui +enlèvent le consentement des familles. + +Norbert l'écoutait, la joue blême, secoué par toutes les furies de la +jalousie et de la colère. + +--Et vous n'avez pas refusé, s'écria-t-il, vous n'avez pas repoussé ces +propositions affreuses?... + +Hélas! le pouvait-elle? + +Sans répondre directement, elle se répandit en plaintes désolées, sur la +tyrannie de la famille. Que peut faire une pauvre jeune fille, +abandonnée sans défense aux caprices ou aux calculs de sa famille, +obsédée, réprimandée, épiée? + +Comment disposerait-elle librement de son coeur, prise entre deux +alternatives également effrayantes, réduite à opter entre un mariage qui +lui faisait horreur, et le couvent, dont la seule menace la glaçait?... + +Accroupi derrière la porte de son cabinet, ne perdant ni un geste, ni un +mot, ni un coup d'oeil, ni une intonation, maître Dauman jubilait +prodigieusement. + +--Eh! eh! ricanait-il, pas mal, pour une petite pensionnaire émancipée +d'hier. Elle a des dispositions, cette jeune commère, et inspirée par +moi elle peut aller loin. Bien trouvé, pour forcer ce jeune benêt à se +déclarer! Mais réussira-t-elle?... + +Oui! la mort la plus épouvantable, inévitable, imminente, la hache +au-dessus de sa tête, n'eussent pas effrayé Norbert autant que ces +horribles perspectives. + +--Et vous avez pu hésiter! fit-il d'un ton de reproche. On sort du +couvent, si hauts qu'en soient les murs, tandis que le mariage... le +mariage!... + +Il s'arrêta. Il ne trouvait pas d'expressions pour rendre la sensation +qu'il éprouvait, en songeant que Mlle de Sauvebourg pourrait être à +un autre. + +Elle, cependant, rendue mille fois plus belle par son désordre, +poursuivait ses lamentations d'une voix entrecoupée. On eût dit que sa +poitrine gonflée par les sanglots allait éclater. + +--Quelles raisons donner à son père de sa résistance? Ne savait-on pas +bien qu'elle n'aurait pas de dot, qu'elle était sacrifiée à son frère +aîné, immolée aux stupides préjugés de l'orgueil nobiliaire? Qui donc +dans de telles conditions s'intéresserait à elle, qui donc songerait à +demander jamais sa main! + +--Et moi! s'écria Norbert frémissant, et moi, qui suis-je donc! Vous ne +m'aimez donc pas, que vous n'avez pas daigné penser à moi!... + +--Hélas! mon ami, murmura-t-elle, êtes-vous libre plus que moi? Nos +destinées ne sont-elles pas pareilles? Oubliez-vous tout ce que vous +m'avez dit? N'êtes-vous pas, ainsi que moi, victime de l'implacable +raison de famille!... + +Norbert écoutait, les traits contractés par une rage froide. Il lui +semblait qu'un homme nouveau s'éveillait en lui. L'énergie terrible de +ses pères, courbée sous une main de fer, se révoltait. Le sang rouge des +Champdoce qui coulait dans ses veines, enflammé par la passion, +bouillonnait comme la lave. + +--Je ne suis donc qu'un enfant débile et lâche? dit-il, se contenant à +peine. + +--Votre père est tout puissant, lui fut-il répondu avec la douceur de la +résignation; il est rude, il est inflexible, et vous êtes en son +pouvoir. Votre père, mon ami... + +C'en était trop! L'orage terrible qui grondait dans le coeur de +Norbert éclata. + +--Mon père, s'écria-t-il d'une voix éclatante, mon père!... Eh! que +m'importe! Je suis Dompair de Champdoce aussi bien que lui, et tant pis +pour celui qui se trouve en travers du chemin d'un Champdoce! Oui, +malheur à celui-là, fût-il mon père, qui oserait se placer entre mon +désir et la femme que j'aime! Car je vous aime, Diane; je t'aime, tu es +à moi, et il n'est pas de puissance humaine assez forte pour t'arracher, +moi vivant, à mon amour. + +Il était hors de lui, il délirait; il étendit les bras, et, saisissant +la jeune fille par la taille, il la serra contre sa poitrine à la +briser; et comme pour prendre possession de sa personne, il la marqua au +front d'un baiser brûlant! L'oeil grand ouvert au trou de la serrure, +maître Dauman retenait son souffle. + +--Cré chien!... grommelait-il, évidemment empoigné, pour n'importe qui, +ma place vaut cent sous comme un liard... Pour moi, elle vaut cent +cinquante mille francs, que ces amoureux me donneront. Il tient de son +papa, le petit. Quelle braise!... Quand la jeune personne et moi +soufflerons dessus, l'incendie sera vite allumé... + +Plus palpitante que l'oiseau entre les mains d'un enfant, Mlle de +Sauvebourg repoussait Norbert et se dégageait de son étreinte. + +Il lui paraissait sublime en ce moment: transfiguré par la colère, +admirable d'orgueil et de passion. Et, sentant vibrer toutes les cordes +de son être, elle avait peur... peur de lui, peur d'elle même. Après ce +grand éclat, Norbert gardait le silence, tout étourdi et confus de son +emportement. + +Il cherchait maintenant quelqu'un de ces arguments raisonnables et +décisifs qui assurent le triomphe d'une cause en suspens. Bientôt il +crut l'avoir trouvé. + +--Me refuseriez-vous donc, mademoiselle, reprit-il d'une voix plus +calme, me repousseriez-vous si, à genoux, à mains jointes, je vous +demandais d'être ma femme, d'être duchesse de Champdoce? + +Mlle de Sauvebourg répondit par un seul regard, mais il n'y avait pas +à s'y méprendre, il disait: Oui, oui avec bonheur. + +--Eh bien! répondit Norbert, pourquoi nous effrayer de vaines chimères? +Douteriez-vous de moi, de ma parole, de mon amour? Il se peut que mon +père s'oppose à des projets qui assureraient la félicité de ma vie; +qu'importe! Avant longtemps j'échapperai à son despotisme. Je serai +majeur dans quelques mois, c'est-à-dire libre, maître de suivre les +inspirations de mon coeur, et alors... + +De l'air le plus triste Mlle Diane hochait la tête. Il s'interrompit +un peu inquiet et presque aussitôt demanda: + +--Que voulez-vous dire? Quel obstacle apercevez-vous? + +--Hélas! mon ami, comment ne pas vous dire que vous vous bercez +d'illusions vaines. Ce n'est qu'à vingt-cinq ans accomplis qu'un homme +échappe aux dernières entraves du pouvoir paternel, et peut donner son +nom à qui bon lui semble... + +Cet avertissement, le perspicace Président l'attendait derrière sa +porte. + +--Bravo! murmura-t-il, bravo, la jeune demoiselle! Voilà donc pourquoi +elle est venue, elle voulait prévenir l'enfant. Peste! il fait bon lui +donner des leçons, elle ne les oublie pas. + +Cependant Norbert ne pouvait en croire ses oreilles. + +--Ce que vous dites est impossible, mademoiselle, dit-il. + +--C'est la vérité, malheureusement, mon ami. Au-dessus de nous, de notre +volonté, de nos plus ardents désirs, il y a la loi, et c'est la loi qui +a fixé l'âge que je vous dis: vingt-cinq ans. Ce serait donc sept ans à +attendre... sept ans! Vous jouirez de votre fortune, alors, Norbert, +vous habiterez Paris, vous serez fêté, entouré, flatté, toutes les +séductions viendront au-devant de vous, tous les plaisirs, toutes les +ivresses. Penserez-vous encore à moi? Vous souviendrez-vous seulement +qu'il existe une pauvre jeune fille que vous prétendiez aimer, et qui +elle-même... + +--Champdoce n'oublie jamais, s'écria Norbert, et jamais ne cède! Que me +parlez-vous de la loi? J'aurai de l'argent quand je serai majeur, et je +trouverai des gens qui m'apprendront comment on peut s'y soustraire. Et +si c'est impossible, eh bien! j'aviserai. J'ai dit: Je veux. +J'arracherai le consentement de mon père de vive force, s'il le faut... + +Le Président s'était relevé, et d'un doigt soigneux il époussetait à +coups de pichenettes les genoux de son pantalon. + +--Attention! se disait-il, voici l'instant de paraître. Je reviens en +hâte, j'ouvre la porte, je surprends quelques mots, j'y réponds, et je +suis en plein dans la situation. Allons, cela évitera bien des +longueurs... + +Ce disant, il entra. + +Le même cri de surprise et d'effroi échappa à Mlle de Sauvebourg et à +Norbert. + +Entièrement absorbés dans les sensations de l'heure présente, ils +avaient oublié en quel lieu ils se trouvaient, et jusqu'à l'existence du +«Président.» + +Lui, ne sembla nullement décontenancé de l'effet qu'il produisait; il +l'avait prévu. C'est du ton le plus détaché, et comme s'il se fût agi +d'une chose toute naturelle, qu'il prit la parole. + +--Impossible, commença-t-il, de dénicher cette satanée lettre. Mais +qu'importe, je vous garantis l'affaire de la mère Rouleau arrangée, et +je voudrais bien en dire autant de la vôtre. + +Norbert et Mlle Diane tressaillirent et échangèrent un regard où se +peignait l'inquiétude qu'ils ressentaient de se savoir à la discrétion +de cet homme. + +Cette crainte, très-évidente, parut cruellement mortifier Dauman. + +--Mon Dieu! reprit-il d'un ton bourru, je sais bien que ce ne sont pas +là mes affaires, et que vous avez le droit de me dire: «Bonhomme, +mêle-toi de ce qui te regarde!» Mais que voulez-vous, c'est plus fort +que moi, l'injustice me révolte, et bon gré mal gré il faut que je me +mette du côté des plus faibles. Ah! il m'en a cuit plus d'une fois. On +ne se refait pas. Donc, j'arrive, je vous entends causer de vos peines, +je devine ce que je n'entends pas, et aussitôt je me dis: Président, +voici deux gentils amoureux, créés l'un pour l'autre, c'est sûr... + +--Monsieur!... interrompit Mlle de Sauvebourg, froissée dans toutes +ses délicatesses de femme, monsieur! Vous vous oubliez. + +La figure de maître Dauman exprima le désappointement comique et naïf de +l'homme qui, pensant rendre un grand service, s'aperçoit qu'il commet +une insigne maladresse. + +--Mademoiselle me pardonnera, balbutia-t-il, je ne suis qu'un pauvre +paysan, je dis les choses comme mon coeur me les inspire; si j'ai +péché, ce n'est pas avec intention; je me tais. + +Mais Norbert avait trop d'intérêt à être renseigné pour s'en tenir à +cette défaite. + +--C'est bien, dit-il, mademoiselle vous excuse; Président, continuez. + +--Ce sera donc pour vous obéir, monsieur le marquis. + +--Oui, vous m'obligerez. + +Dauman attendit quelques secondes une objection de Mlle Diane; elle +se taisait, il reprit: + +--Pour lors, je me disais: voici des jeunes gens dont les désirs sont +naturels, raisonnables, juste même, et qui vont avoir à lutter contre +les volontés de leurs familles. Jeunes, sans expérience, ignorant +jusqu'aux dispositions du Code, ils seront infailliblement vaincus. +Pourquoi ne me mettrais-je pas de leur côté? Mes conseils rétabliraient +l'égalité de la partie. Car je connais la loi, moi, je l'ai étudiée, +analysée; j'en ai surpris le fort et le faible; je sais comment on +l'attaque et comment on la tourne. + +Et pendant un bon moment encore, du ton le plus emphatique, il célébra +son éloge, soit qu'il ne pût se défaire de cette habitude qu'ont les +finauds de campagne d'étourdir leurs victimes de flots d'éloquence, soit +qu'il voulût laisser à Mlle Diane ni à Norbert le loisir de la +réflexion. + +Il affectait en tous cas de ne pas les regarder, de ne point remarquer +que debout, dans l'embrasure de la fenêtre, ils se consultaient à voix +basse. + +--Pourquoi ne pas nous confier à lui? disait Norbert, il a l'expérience +pour lui, on vient le consulter de trois lieues à la ronde, dans les cas +difficiles. + +--Quoi! lui livrer notre secret! + +--Ne l'a-t-il pas surpris? + +--Il nous trahira; il est capable de tout pour de l'argent. + +--Tant mieux s'il est avide, son avidité même nous répond de lui; il se +taira sur la promesse d'une magnifique récompense. + +--Agissez donc comme vous l'entendrez, mon ami. + +Enhardi par cette approbation, Norbert s'avança vers maître Dauman. + +--Assez, interrompit-il, j'ai confiance en vous et j'ai répondu de vous +à mademoiselle. Vous connaissez la situation, arrivons au fait. Que nous +conseillez-vous? + +--Sachez attendre, articula vivement le Président. Tout est là. Avant +votre majorité, la moindre démarche perdrait tout. + +--Cependant... + +--Eh! monsieur le marquis, qu'est-ce qu'un an de patience à votre âge, +avec la certitude du bonheur au bout? Pour le lendemain de vos vingt et +un ans, je vous promets, foi de Dauman, trois moyens de faire capituler +le duc de Champdoce votre père et de lui arracher son consentement. + +Il parlait avec une imperturbable assurance, comme s'il les eût connus, +ces moyens. + +--D'ici là, poursuivit-il, de la prudence, monsieur le marquis, +dissimulez, cachez-vous. On doit être le plus fin, quand on n'est pas le +plus fort. On vous a rencontré donnant le bras à mademoiselle. Quelle +faute! On a jasé. Qu'adviendrait-il si les propos des bavards arrivaient +aux oreilles de M. de Sauvebourg et de M. de Champdoce? Vous seriez +séparés, enfermés, surveillés. Voulez-vous réussir? Ne donnez pas +l'éveil. Plus inattendus seront les coups que nous frapperons le moment +venu, meilleures seront nos chances. + +Il ne voulut pas s'expliquer autrement, mais il avait le don de la +persuasion, et quand Mlle de Sauvebourg et Norbert sortirent de chez +lui, ils étaient rassurés et plein d'espoir. + +Ce fut d'ailleurs une de leurs dernières entrevues de l'année. Le temps +continuait à être si mauvais qu'ils ne pouvaient songer à se rencontrer +dehors, et la crainte qu'ils avaient d'être épiés les empêchait de +profiter de l'hospitalité que Dauman mettait à leur disposition. + +Ils ne restaient pas pour cela sans nouvelles l'un de l'autre. Chaque +jour la fille de la mère Rouleau portait une lettre à Sauvebourg et +rapportait une réponse à Champdoce. Norbert écrivait des volumes. + +D'ailleurs la saison s'avançait, et les châtelains du voisinage, chassés +par les premiers froids, se réfugiaient à la ville. Le vieux comte de +Mussidan était allé demander un rayon de soleil à l'Italie, M. de +Puymandour était parti pour Paris avec Mlle Marie, sa fille. + +Seul, le marquis de Sauvebourg, chasseur enragé, tenait bon. Mais, +pourtant, à la suite d'une tombée de neige, ne pouvant sortir, il se +décida à suivre l'exemple général et à regagner, pour l'hiver, la belle +et vaste maison qu'il possédait à Poitiers. + +Cette séparation, Norbert et Mlle de Sauvebourg l'avaient prévue, et +leurs mesures étaient prises. Ils avaient, grâce à l'ingénieuse +complaisance de Dauman, toutes facilités pour correspondre. + +Mais à quoi bon! Poitiers n'était pas le bout du monde. + +Deux ou trois fois la semaine, Norbert sautait sur un cheval, arrivait à +la ville, changeait en hâte de vêtements, et allait se promener devant +une petite porte, pratiquée dans le mur du fond d'un grand jardin. + +A une certaine heure, convenue d'avance, cette petite porte +s'entr'ouvrait mystérieusement. Norbert se glissait par +l'entrebâillement, et il retrouvait Mlle Diane, plus belle, plus +adorée que jamais. + +Cette grande passion, la certitude d'être aimé, lui avaient fait perdre +en grande partie sa farouche timidité. + +Il ne passait plus son temps seul à Poitiers. Il y avait retrouvé +Montlouis, ce fils du fermier de son père qui lui avait offert sa +première tasse de café, et assez souvent ils allaient, le soir, jouer +aux dominos au café Castille. + +Montlouis n'était plus que pour peu de temps à Poitiers. Ses études +étaient terminées, et il devait, le printemps venu, rejoindre à Paris le +jeune vicomte de Mussidan, en qualité de secrétaire intendant. + +Même ce départ le désolait, car il aimait passionnément, ainsi qu'il +l'avoua à Norbert, une jeune fille de Châtellerault qu'il allait visiter +tous les dimanches. + +Confidence pour confidence, Norbert ne sut pas cacher ses amours, et, +plus d'une fois, Montlouis l'accompagna lorsqu'il allait attendre que +s'entr'ouvrît la petite porte du jardin du marquis de Sauvebourg. + +Comment le duc de Champdoce laissait-il à son fils une liberté si +grande? Il était impossible d'expliquer ce relâchement de sévérité. + +[Illustration:--Jarnitonnerre! vous osez me braver.] + +Quoi qu'il en fut, il aida les jeunes gens à passer l'hiver. Ils en +étaient à compter les jours qui les séparaient de cette majorité tant +attendue. Chacun d'eux avait un almanach où il effaçait, le soir, la +journée écoulée. + +Ainsi ils effacèrent décembre, puis janvier, puis trois mois encore; les +beaux jours revenaient; les châteaux se repeuplaient; M. de Puymandour +et M. de Mussidan étaient de retour; le marquis de Sauvebourg ne tarda +pas à les imiter. + +Quel moment que celui où Norbert et Mlle de Sauvebourg se +retrouvèrent chez Dauman, libres de toute contrainte! + +Ils n'avaient plus que quelques mois à attendre, et pour s'encourager à +prendre patience, à l'aide de mille précautions, ils passaient toutes +les après-midi une heure ensemble au sentier de Bivron, mais de l'autre +côté de la haie, cachés par les arbres. + +C'est de l'un de ces rendez-vous que revenait Norbert, l'esprit libre, +le coeur plein de joie, quand on l'avertit que son père le demandait +dans la salle commune. Il y courut. + +--Marquis, commença le duc sans préambule, réjouissez-vous; je vous ai +trouvé un parti, avant deux mois vous serez marié! + + + + +VII + + +C'est quand on est heureux, surtout, qu'on doit craindre. + +C'est au moment où l'avenir paraît sourire, où les espérances chèrement +caressées semblent sur le point de se réaliser, qu'il faut trembler. + +Le soleil brille, pas un nuage au ciel, la brise arrive tiède et +parfumée, on s'endort. Et c'est dans les ténèbres, aux éclats de la +foudre, qu'on se réveille. + +Le tonnerre tombant aux pieds de Norbert l'eût moins épouvanté que cette +déclaration de son père: + +--Avant deux mois vous serez marié. + +Chancelant sous ce coup inattendu, qui l'arrachait aux félicités de +l'illusion et le mettait aux prises avec l'implacable réalité, il essaya +de répondre, de dire quelque chose, mais les paroles expiraient sur ses +lèvres. + +Le duc ne vit pas ou ne voulut point voir le trouble affreux de son +fils, et c'est du ton le plus posé qu'il reprit: + +--Il n'est pas besoin, j'imagine, mon fils, de vous apprendre le nom de +la jeune fille que je vous destine, vous le devinez.» + +Norbert ne répondit pas. + +--Cette jeune fille, poursuivit M. de Champdoce, n'est autre que Mlle +Marie de Puymandour. Vous la connaissez, vous l'avez vue; un dimanche +même, en sortant de la grand'messe, étant avec vous, je lui ai adressé +la parole. Eh bien!... ne m'entendez-vous pas? Répondrez-vous? Ne vous +rappelez-vous pas!... + +--Oui, mon père, balbutia le pauvre garçon, oui, je me souviens... + +--Elle ne saurait manquer de vous plaire. C'est une fort jolie personne, +grande, brune, assez forte, merveilleusement constituée pour nous donner +des héritiers robustes. Ses yeux, ses cheveux et ses dents sont +admirables. N'est-ce pas votre avis?... + +--En effet, répondit Norbert, sans avoir, certes, conscience de ce qu'il +disait, il me semble... je crois... Cependant, c'est à peine, si je l'ai +regardée. + +Le vieux gentilhomme eut un geste équivoque, très-digne d'un ancien +favori du comte d'Artois. + +--Jarnicoton? fit-il d'un air goguenard, je vous croyais plus convaincu. +Enfin!... vous aurez tout le temps de l'examiner quand vous serez son +mari. + +Le duc avait fait mourir sa femme de chagrin; il avait réduit son fils +unique aux derniers expédients du désespoir; mais que lui importait!... +Ni la duchesse, ni Norbert n'avaient osé, de leur vie, élever une +plainte ou hasarder une objection; donc il triomphait. + +--Du reste, marquis, poursuivit-il, de votre mariage va dater une ère +nouvelle. Votre équipage de rustre n'est plus de mise. Demain, nous nous +rendrons à Poitiers, où je vous ferai habiller comme le doit être un +homme de votre rang. Il s'agit de ne pas effaroucher cette péronnelle... + +--Cependant, mon père... + +--Attendez. Je vous abandonnerai un des appartements du château, et vous +y passerez votre lune de miel. Vous tâcherez qu'elle dure le moins +possible. En nous y prenant bien, nous amènerons vite votre jeune femme +à nos habitudes. J'entends qu'avant un an, elle soit ce qu'elle devra +rester, une bonne grosse fermière, prudente, économe, ayant l'oeil à +tout, mettant son bonheur et sa gloire à amasser une grosse fortune pour +nos descendants. Quand elle en sera là, nous fermerons l'appartement; +vous reprendrez votre veste de travail, et tout sera dit. + +Ces incroyables prétentions n'étaient pas nouvelles, cent fois le duc +les avait hautement exprimées, et cependant Norbert restait abasourdi, +comme s'il les eût comprises pour la première fois. + +--Cependant, mon père, commença-t-il sans trop d'hésitation, si Mlle +de Puymandour ne me plaisait pas?... + +--Eh bien? + +--Si je vous priais de m'épargner un mariage qui ferait le malheur de ma +vie?... + +M. de Champdoce haussa les épaules. + +--Propos d'enfant! répondit-il. Cette alliance me convient, et c'est +assez... + +--Mon père... + +--Vous m'interrompez, je crois, et vous hésitez?... + +Six mois plus tôt, Norbert eût courbé le front; mais, maintenant, il +avait son bonheur à défendre. Il rassembla tout son courage et dit: + +--Non, je n'hésite pas. + +Accoutumé à l'obéissance passive de son fils, l'obstiné gentilhomme +devait se méprendre au sens de cette réponse. + +--A la bonne heure, reprit-il. Qu'un bourgeois, un garçon de rien, +consulte son coeur et cherche le bonheur en ménage, rien de mieux. +Mais pour un homme de notre nom, le mariage ne doit être qu'une affaire +de raison. C'est, certes, une affreuse mésalliance que je vous propose, +mais il faut en passer par là. Pour un homme, d'ailleurs, une +mésalliance n'est rien. Le nom protège la femme comme un pavillon +redouté couvre la marchandise. Vous épouseriez la dernière des filles de +cuisine, que votre aîné n'en serait pas moins Dompair de Champdoce. + +Il se promenait par la salle tout en parlant, gesticulant avec une +véhémence extraordinaire. + +--Du reste, poursuivit-il, je lui ai serré le bouton comme il faut, à +cet imbécile de Puymandour. Savez-vous les conditions? Quinze cent mille +livres espèces sonnantes, donation des deux tiers de sa fortune, dont il +ne se réserve que l'usufruit. Et savez-vous ce qu'il possède. Cinq +millions au moins. Cinq millions qui entrent dans notre maison, qui sont +à nous!... Je vous verrai avant ma mort plus de six cent mille livres de +rentes! + +Son exaltation allait croissant de moment en moment, elle touchait à la +démence. + +Il saisit la main de son fils, et, la serrant à la broyer: + +--Raison de plus, s'écria-t-il, pour se priver, pour économiser, pour +amasser, pour hâter la restauration de notre maison. Songez-vous au +magnifique avenir de nos descendants, si grands par la naissance et +tout-puissants par la fortune?... Oh! mon fils, comment avec cette seule +pensée ne pas réaliser gaîment des miracles d'abnégation!... + +Il fit deux ou trois tours dans la salle, laissant échapper des +exclamations incohérentes, et enfin, revenant à son fils: + +--Voilà qui est entendu, fit-il. Demain, je vous conduis à Poitiers, je +vous équipe, et dimanche nous dînons chez le Puymandour pour la +présentation. + +Norbert avait assez recouvré son sang-froid pour réfléchir, et son +anxiété était horrible. + +Quel parti prendre en cette extrémité? + +--Attends! lui disait la raison, la ruse est l'arme du faible; Dauman +trouvera quelque expédient. + +Mais l'orgueil criait: + +--Résiste! Hausse ton énergie à celle de ton amie; aurais-tu moins de +courage qu'elle? + +La voix de l'orgueil l'emporta. + +Et, certes, il fallait un immense amour pour lui inspirer la résolution +de résister à son père, pour lui donner l'audace d'une colère qu'il +savait devoir être terrible. + +Par doux fois, cependant, il ouvrit la bouche avant de pouvoir articuler +une parole. Les forces physiques trahissaient sa volonté. Il étouffait; +ses tempes battaient, il lui semblait qu'il avait un brasier dans les +entrailles. + +--Mon père, commença-t-il enfin, aller demain à Poitiers est inutile... + +--Que dites-vous?... Que voulez-vous dire? + +--Je ne saurais aimer Mlle de Puymandour, mon père, et... jamais elle +ne sera ma femme! + +Il y avait tant d'années que le duc de Champdoce voyait son fils à +genoux devant ses moindres volontés, qu'il fut frappé de stupeur, comme +pétrifié. + +Il pouvait tout prévoir excepté cela. + +Son esprit se refusait à concevoir et à comprendre ce qui lui paraissait +un acte monstrueux de lèse majesté paternelle. + +Il avait bien entendu, et cependant il doutait encore. + +--Vous devenez fou, prononça-t-il enfin, et vous ne savez sans doute ce +que vous dites. + +--Je le sais. + +--Réfléchissez, mon fils... + +--Toutes mes réflexions sont faites! + +On eût vraiment pu supposer que c'était chez Norbert un parti pris de +blesser son père, de l'exaspérer, tant son attitude était provoquante, +tant sa voix était brève et saccadée. + +Mais ce n'était de sa part que maladresse involontaire. + +N'ayant pas trop de toute sa puissance sur soi pour soutenir le rôle +qu'il s'était imposé, il avait assez à faire à parler seulement, sans +se préoccuper de ménagements habiles. + +M. de Champdoce, lui, faisait visiblement tout au monde pour rester +calme. + +--Et vous espérez, reprit-il d'un ton de dédaigneuse pitié, que je me +contenterai de cette réponse? + +--J'espère que vous vous rendrez à mes prières. + +--Vraiment!... J'aurai, moi, vieillard, moi, chef de famille, conçu un +plan magnifique, digne de l'illustration de notre maison, je l'aurai +mûri, j'aurai consacré ma vie entière à son exécution, je lui aurai tout +sacrifié, et aujourd'hui, là, tout à coup, j'y renoncerais, parce que +c'est la fantaisie d'un enfant, le caprice d'un misérable insensé! + +Norbert ne comprenait que trop qu'il ne réussirait pas à vaincre +l'implacable obstination de son père, qu'il ne parviendrait pas à +l'émouvoir. + +Cependant, il voulut tenter l'impossible. + +--Non, mon père, commença-t-il, ce n'est pas par caprice que je vous +conjure de me laisser ma liberté. N'ai-je pas toujours été un bon fils? +Vous l'avez reconnu vous-même. Ai-je parfois discuté vos ordres! Vous me +disiez: «Fais ceci,» je le faisais; «Va là,» j'y allais. Je suis le fils +de l'homme le plus riche du pays, j'ai vécu comme le fils de nos +ouvriers, me suis-je plaint? M'est-il arrivé de laisser échapper un +murmure quand je travaillais à la terre à côté de nos valets de charrue? +Commandez-moi ce qu'il vous plaira... + +--Je vous commande d'épouser Mlle de Puymandour. + +--Oh! tout, hormis cela. Je ne l'aime pas, je ne saurais l'aimer, je le +sens, je le sais. Voulez-vous donc faire le malheur de ma vie entière? +Par pitié! n'exigez pas cela de moi. + +--J'ai dit, vous obéirez. + +Autant eût valu prier un des blocs de chêne qui se trouvaient dans la +salle. + +Norbert le sentit, et se redressant, enragé de l'inutilité de sa +tentative: + +--Eh bien!... non, dit-il, je n'obéirai pas! + +Répondre ainsi était de sa part de l'héroïsme. + +Il connaissait son père et savait quelle épouvantable colère allait +éclater. + +Le duc, en effet, fort rouge d'ordinaire et haut en couleur, était +devenu livide. Il semblait que tout le sang se retirât de sa face et +même de ces petits vaisseaux sanguins qui rayaient sa peau hâlée comme +autant d'égratignures. + +--Jarnidieu! s'écria-t-il d'une voix formidable qui jadis eût fait +rentrer Norbert sous terre, qui vous rend si hardi d'oser me résister en +face? + +--Le sentiment de mon droit. + +--Depuis quand les fils refusent-ils d'obéir lorsque les pères +commandent? + +--Depuis que les pères commandent des choses injustes. + +C'était plus que n'en pouvait supporter le due de Champdoce. + +Il se précipita sur son fils, le bâton levé, en criant: + +--Jarnitonnerre!... vous osez me braver!... + +Pourtant il ne laissa pas retomber son bâton fourchu, arme terrible aux +mains d'un homme de sa force, aveuglé par la fureur; il le lança loin de +lui en disant d'une voix rauque: + +--Non!... je ne frapperai pas un Dompair de Champdoce! + +Qui saurait dire si l'attitude de Norbert ne lui imposa pas? + +Cet adolescent, si timide la veille, n'avait ni bronché, ni seulement +tressailli; il était resté sous la menace calme, les bras croisés, la +tête haute. + +A cette impassibilité, si froide qu'elle arrivait au dédain, le duc de +Champdoce n'avait pu méconnaître son sang, et peut-être,--les sentiments +à la même seconde sont si divers et si multiples,--peut-être son orgueil +avait-il été flatté intérieurement. + +Cependant, Norbert continuait à le regarder d'un air de défi. + +--C'est ce que je ne saurais supporter, fit-il. + +Et saisissant son fils par le collet, il le traîna, il le porta plutôt, +jusqu'à une des chambres du second étage du château, et l'y poussa comme +une chose inerte. + +Puis, avant de refermer la porte à clé: + +--Vous avez, prononça-t-il, vingt-quatre heures pour vous décider à +accepter la femme que je vous destine. + +--Jamais! répondit Norbert, jamais! jamais! + +Cette dernière bravade était superflue; le duc ne pouvait l'entendre, il +était déjà dans les escaliers. Norbert restait seul, prisonnier. + +Il était seul, et il ressentait cette exquise et intense jouissance +qu'on éprouve après l'accomplissement d'une action très dangereuse ou +très pénible, ce qui en est la plus grande et la plus sûre récompense. + +A cette heure, véritablement, il était digne de Mlle Diane, cette +jeune fille si énergique; il l'avait en quelque sorte méritée, et en +examinant tout ce qu'il venait de faire pour elle, ce qu'il avait osé et +risqué, il l'aimait mille fois davantage. + +Mais comment la voir, comment courir vers elle, lui tout conter? +N'était-il pas enfermé? + +Pourtant, il était urgent de la voir, prudent de la prévenir le plus tôt +possible, afin qu'elle se mît en garde contre toutes les éventualités. + +N'était-il pas également indispensable d'informer Dauman de cet +événement inattendu, afin de savoir de cet habile et savant conseiller +quelle conduite tenir en des conjonctures si graves? + +Ces nécessités se présentèrent si vivement à l'esprit de Norbert qu'il +forma le projet de fuir, de s'évader, ce qui ne devait pas être bien +malaisé. + +C'était, en tout cas, plus difficile qu'il ne l'avait supposé. La porte +était en chêne plein, de plus d'un pouce d'épaisseur; il eût fallu une +hache pour l'entamer. Quant à la serrure, puissante, énorme, elle +semblait inattaquable. + +Restait la fenêtre. Elle était à plus de quarante pieds du sol. Mais +Norbert dit que sans nul doute on viendrait faire le lit pour la nuit, +qu'il aurait ainsi deux draps à sa disposition, qu'en les nouant l'un à +l'autre il obtiendrait ainsi un moyen de descente très suffisant. + +S'échappant la nuit, avec l'intention de revenir avant le jour, il ne +verrait pas Mlle Diane, mais il la ferait avertir par Dauman. + +Ces résolutions prises, il s'étendit dans un des fauteuils de sa +chambre, le coeur joyeux comme il ne l'avait pas eu depuis qu'il +connaissait Mlle de Sauvebourg. + +Entre son père et lui la glace était brisée, et, à son sens, c'était +tout. Ce qui lui restait à faire lui paraissait bien peu de chose, +comparé à ce qu'il avait fait. + +--Et cependant, pensait-il, mon père doit être furieux. + +Sur ce point, il voyait juste. + +Jamais on n'avait vu au duc un visage si terrible. Au souper, où tous +les gens mangeaient à la table du maître, il ne se trouva personne +d'assez hardi pour prononcer une parole. Et cependant on savait qu'il y +avait eu outre le père et le fils une altercation de la dernière +violence, et toutes les curiosités étaient en éveil. + +Le repas terminé, M. de Champdoce appela un vieux domestique de +confiance, à son service depuis plus de trente ans. + +--Jean, lui dit-il, M. Norbert est enfermé au second, dans la chambre +jaune; en voici la clé, tu vas lui monter à souper. + +--A l'instant, monsieur le duc. + +--Attends. Tu passeras la nuit dans la chambre de M. Norbert. Qu'il +dorme ou non, toi, tu ne fermeras pas l'oeil. Il se peut qu'il veuille +s'échapper: tu l'en empêcheras. S'il faut employer la force, tu +l'emploieras, je te l'ordonne. Si tu n'étais pas le plus fort appelle... +j'arriverai. + +Cette précaution du duc de Champdoce anéantissait toutes les espérances +de Norbert. + +Plus d'évasion possible, maintenant qu'il était gardé à vue. + +Il essaya bien de persuader à son geôlier de le laisser s'échapper deux +heures jurant que même avant ce temps écoulé il reviendrait se +constituer prisonnier: ses prières furent vaines aussi bien que les +promesses et les menaces. + +[Illustration: Elle ne peut retenir un cri d'effroi.] + +S'il se fût mis à la fenêtre, il eût pu voir M. le duc de Champdoce +arpentant de long en large la grande cour qui précède le château. + +Il marchait d'un pas saccadé, les mains derrière le dos, la tête +inclinée sur la poitrine, tout entier aux sombres calculs de son orgueil +blessé. + +Les paroles de Norbert, son attitude, ses regards, les expressions même +dont il s'était servi, disaient à M. de Champdoce, lui affirmaient que, +dans la vie de son fils, tout un côté existait qu'il n'avait pas +soupçonné. + +Quantité de circonstances futiles, négligées par lui à l'instant où +elles s'étaient produites, se représentaient vives et nettes à son +esprit, et étaient pour lui comme autant de révélations accablantes. + +--Il y a une femme là-dessous, murmurait-il. + +Cette conclusion ressortait des faits eux-mêmes. Il n'y a qu'une femme, +pour s'emparer en si peu de temps de l'esprit d'un jeune homme, pour +changer son caractère du blanc au noir. + +--D'ailleurs, pensait le vieux gentilhomme, pour refuser si obstinément +celle que je lui propose, il faut qu'il en aime une autre. + +Mais quelle était cette femme, et comment la découvrir? + +Demander à Norbert de la nommer, c'eût été folie, M. de Champdoce le +comprit. + +D'un autre côté, courir aux informations, ouvrir en quelque sorte une +enquête lui répugnait formellement. + +Une partie de sa nuit s'était passée à examiner et a rejeter les +expédients qui se présentaient à son esprit, lorsqu'au matin une +inspiration lui vint, qu'il jugea une faveur divine. + +--J'ai Bruno! s'écria-t-il, j'ai le chien de Norbert. Par lui, je puis +savoir les habitudes de mon fils, les maisons qu'il hante, arriver +jusqu'à la femme que je soupçonne... + +Ce système d'investigation était excellent. + +Il avait observé que depuis la fermeture de la chasse Norbert ne +quittait jamais guère le château avant une ou deux heures de +l'après-midi, c'était un indice; il résolut d'attendre jusque-là. + +Un peu rassuré par l'espoir du succès, il était calme comme à +l'ordinaire quand il parut pour donner ses ordres. A midi comme +d'ordinaire il se mit à table et fit monter le dîner du prisonnier en +ordonnant une surveillance plus sévère que jamais. + +Enfin, le moment favorable pour l'expédition était arrivé. + +Il siffla Bruno, lequel habituellement ne le suivait pas volontiers, et, +à force de caresses et d'agaceries, il parvint à l'entraîner jusqu'à +l'extrémité de la grande allée de marronniers. C'était de ce côté que +passait toujours Norbert. + +Au bout de cette allée se trouvaient trois chemins s'éloignant dans +diverses directions. + +L'épagneul n'hésita pas. Il se lança sur celui de gauche, un chien qui +sait parfaitement où il doit se rendre. Il ne le savait que trop. + +Pendant un kilomètre environ il suivit le chemin, puis arrivé à un +certain endroit, il se jeta brusquement dans les bois de droite, ainsi +que son maître avait coutume de le faire. + +Il allait, battant les taillis de droite et de gauche, mais il ne +perdait jamais la direction, et M. de Champdoce n'avait aucune peine à +le suivre. + +Cette marche dura bien quarante minutes, et enfin Bruno déboucha sur le +sentier de Bivron, à l'endroit précis où Norbert avait failli tuer +Mlle de Sauvebourg. + +Là, il commença par quêter en cercle, et ne trouvant rien il s'assit. +Son oeil intelligent semblait dire: attendons. + +--Évidemment, pensa le duc, c'est ici que mes amoureux se rencontrent. + +Il examina l'endroit, et il lui parut habilement choisi. + +Le sentier, peu fréquenté, aboutissait des deux côtés à un village, le +bois offrait une retraite sûre, enfin, grâce à la situation élevée, on +pouvait apercevoir de loin le danger, c'est-à-dire un indiscret. + +Cette dernière réflexion engagea M. de Champdoce à se cacher +promptement. + +Il était clair que si celle qui allait arriver au rendez-vous +l'apercevait d'en bas, elle rebrousserait chemin au plus vite, et qu'il +ne saurait rien. + +Il rentra donc dans le bois et alla s'asseoir sur une couche moussue, au +pied d'un bouquet de chênes. + +La presque certitude du succès le mettait en belle humeur, et il +s'applaudissait de sa pénétration. + +A la réflexion le danger lui paraissait moins grand qu'il ne l'avait +imaginé tout d'abord. De qui Norbert pouvait-il être épris? De quelque +petite campagnarde ambitieuse et futée qui, jugeant ce garçon naïf et du +bois dont on fait les dupes, avait conçu le projet de se faire épouser. + +S'en défaire n'était qu'un jeu pour lui. + +D'abord, il comptait l'effrayer si bien, que d'elle-même elle prêcherait +la soumission à Norbert. Au pis aller, il s'adresserait aux parents, +qui, sur sa seule injonction, éloigneraient leur fille. + +Il soupçonnait quelque accroc à la réputation; mais, décidé à payer le +dégât, il ne s'en inquiétait nullement. + +M. de Champdoce en était là de ses réflexions lorsqu'il entendit japper +joyeusement, en chien qui salue une personne amie. + +--Ah! fit-il en se dressant, la voici! + +Au même moment, les branches de la haie s'écartèrent, et Mlle de +Sauvebourg franchit lestement le petit fossé. + +Alors seulement elle reconnut M. de Champdoce et ne put retenir un cri +d'effroi. + +--Le duc!... + +Elle se sentait perdue, en grand péril, du moins. Fuir!... Elle en eut +la pensée, mais elle ne pouvait; elle chancelait, elle fut forcée de +s'appuyer à un arbre. + +Le vieux gentilhomme n'était guère moins étourdi qu'elle. + +Attendre quelque gardeuse de vaches, et voir arriver la fille du marquis +de Sauvebourg! Les bras lui tombaient. + +Mais sa colère dépassait encore sa surprise. D'un coup d'oeil il +appréciait les modifications de la position. + +S'il n'avait rien à craindre de la paysanne, il avait tout à redouter de +la demoiselle noble. Les prétentions de l'une étaient ridicules, +absurdes; les desseins de l'autre n'étaient que trop justifiables. + +Et ici, nul recours à la famille. + +Qui lui garantissait que le marquis et la marquise de Sauvebourg +n'étaient pas d'accord avec Mlle Diane? + +--Eh! eh!... commença enfin M. de Champdoce avec un mauvais rire, ma +présence n'a pas l'air de vous ravir, ma chère enfant? + +--Monsieur!... + +--Bien, bien?... je comprends cela. On vient rejoindre le fils, on +trouve le père, le désappointement est cruel. Cependant, n'en veuillez +pas à Norbert, s'il n'est pas ici, le pauvre garçon, ce n'est certes pas +sa faute! + +Mlle de Sauvebourg n'était pas, il s'en faut, une jeune fille +vulgaire. + +Sous ces apparences charmantes, derrière ses yeux si beaux, se +dissimulait une énergie qui ne le cédait en rien à celle de ce vieux +gentilhomme au torse d'athlète. + +Accablée un moment, elle eut bientôt repris tout son sang-froid, et si +l'angoisse d'une catastrophe probable la déchirait, rien n'en paraissait +sur son calme visage. + +Bien que surprise en flagrant délit, pour ainsi dire, elle pouvait nier: +tout mauvais cas est niable. + +L'idée ne lui en vint même pas. Un désaveu de sa conduite lui eût paru +une bassesse indigne d'elle. D'ailleurs, elle était trop bien blessée du +ton goguenard de M. de Champdoce et de ses regards impertinents, pour ne +pas se révolter, pour ne pas payer d'audace, quoi qu'il pût lui en +arriver. + +--En effet, monsieur le duc, répondit-elle, sans que le timbre de sa +voix fût en rien altéré, c'est pour monsieur le marquis votre fils que +je venais... Vous m'excuserez en conséquence de vous quitter. + +Elle dessinait déjà une gracieuse révérence et s'apprêtait à se retirer, +M. de Champdoce la retint doucement en lui prenant la main. + +--J'aurais à vous parler, mon enfant, dit-il en s'efforçant de prendre +le ton le plus paternel, et à vous parler sérieusement. + +--Je vous écoute en ce cas, reprit Mlle Diane, avec autant d'aisance +et de naturel que si elle eût été dans le salon de Sauvebourg. + +--Savez-vous pourquoi Norbert manque au rendez-vous assigné!... + +--Oh! je suppose bien qu'il aura quelque bonne et valable raison à me +donner. + +--Mon fils, mademoiselle, est enfermé dans sa chambre, gardé à vue par +mes domestiques, lesquels ont ordre de s'opposer, même par la force, à +toute tentative d'évasion. + +Si rude que fût le coup, Mlle Diane eut le courage de se composer la +physionomie compatissante d'une petite maîtresse apprenant un léger +désagrément survenu à l'un de ses amis. + +--Quoi! vraiment, fit-elle en minaudant, il est prisonnier? Oh! le +pauvre garçon, que je le plains! + +Le duc était consterné de ce qu'il qualifiait intérieurement +d'effronterie sans exemple; consterné et furieux. + +--Je puis vous dire, reprit-il en haussant le ton, je puis vous +apprendre pourquoi je traite avec cette rigueur mon fils unique, +l'héritier de ma fortune et de mon nom. + +Ses yeux lançaient des éclairs, mais ils ne firent même pas vaciller le +fin regard de Mlle de Sauvebourg. + +--Dites!... monsieur le duc, répondit-elle nonchalamment. + +--Eh bien! mademoiselle, puisque vous tenez à le savoir, j'ai trouvé +pour Norbert une jeune fille dont un prince souverain envierait la main. +Elle a votre âge à peu près, elle est belle, gracieuse, spirituelle, +riche... + +--Elle est très noble, sans doute? + +Cette ironie fit bondir l'entêté gentilhomme. + +--Quinze cent mille francs de dot, répondit-il durement, valent bien +quelques merlettes ou même une tour d'argent sur champ d'azur... + +C'étaient les armes des Sauvebourg. Le duc s'arrêta, pour mieux +souligner sa méchanceté, et bientôt reprit: + +--Outre cette fortune, elle a encore des espérances solides, qui ne +sauraient lui échapper, et qui s'élèvent au triple ou au quadruple. +Cette héritière, qui me convient à moi, mon fils prétend la refuser!... +c'est ce que je ne tolérerai pas. + +--Et vous aurez raison, monsieur le duc, si vous croyez vraiment que ce +mariage doive assurer le bonheur de votre fils. + +--Son bonheur!... Eh! que m'importe, si j'assure la suprématie de notre +maison. Le nom avant tout. Tenez pour sûr que jamais un Dompair de +Champdoce n'est revenu sur une décision prise, et j'ai décidé, moi, que +Norbert accepterait la femme que je lui destine. Oui, jarnidieu! il +l'épousera, de gré ou de force, je l'ai juré, je le veux, je le lui ai +dit. + +La souffrance de Mlle Diane était atroce, mais son indomptable +orgueil la soutenait et la poussait en avant. + +Étant, ou du moins se croyant sûre de Norbert, elle pensa qu'elle +pouvait oser. + +--Et lui, demanda-t-elle d'une voix railleuse, lui, que dit-il? + +L'audace de cette question stupéfia si bien le duc, qu'il en demeura +tout interdit. + +--Lui! balbutia-t-il, cherchant pour sa pensée une forme qui ne fût pas +trop brutale, lui!... + +Mais l'attitude provocatrice de Mlle de Sauvebourg ne pouvait manquer +de transporter hors de lui un homme si irascible. + +--Norbert, reprit-il violemment, rentrera dans le devoir quand il me +plaira de le soustraire à de pernicieuses séductions, et cela me plaît +maintenant. + +--Oh! + +--Il obéira quand je lui aurai démontré que, s'il ignore le prestige de +sa fortune et de son nom, il est des personnes qui le connaissent et qui +l'envient. Être duchesse de Champdoce! C'est un rêve, cela. Mon fils +n'est qu'un enfant, mais j'ai de l'expérience pour deux. Il cédera, +quand je lui aurai montré la spéculation et l'intérêt, là où il n'avait +vu, le fou! que pur amour et généreux dévouement. Je lui apprendrai ce +qu'on doit penser de ces fières demoiselles, qui n'ont que la cape et +l'épée, c'est-à-dire leur jeunesse et leurs beaux yeux, et qui courent +le mari à leurs risques et périls et au grand dommage de leur +réputation. + +Mlle de Sauvebourg pâlit sous cet outrage, d'autant plus cruel que +jusqu'à un certain point elle l'avait mérité et qu'il frappait juste. + +--Courage! monsieur le duc, interrompit-elle d'un ton où la hauteur le +disputait à la colère, poursuivez!... Insulter une pauvre fille qui ne +peut se défendre, l'accabler, la railler, cela est noble et grand, et +bien digne d'un gentilhomme! + +M. de Champdoce haussa les épaules à ce sarcasme. + +--Je pensais, répondit-il, m'adresser à celle dont les conseils ont +poussé mon fils à la révolte. Me serais-je trompé? Vous avez un moyen +bien simple de me mettre dans mon tort: décidez Norbert à se soumettre. + +Elle baissa la tête sans répondre. + +--Vous voyez donc bien, reprit le duc avec un nouvel emportement, que +j'ai cent fois raison. Cependant, prenez garde, mademoiselle! je ne +pardonnerais pas une obstination qui entraverait mes desseins. +Réfléchissez-y, persister serait justifier d'avance les pires +représailles. Vous êtes prévenue, assez d'amourettes comme cela! + +Ce mot «amourettes,» souligné de la façon la plus injurieuse, acheva +d'égarer la raison de Mlle Diane; en ce moment, elle eût sacrifié, +pour se venger, son honneur, son ambition, sa vie même. + +Oubliant toute prudence, jetant fièrement le masque, elle se redressa, +la joue empourprée par la rage, les yeux étincelants de la haine la plus +atroce. + +--Eh bien!... oui! s'écria-t-elle d'une voix vibrante, avec un geste +superbe de menace, oui, j'ai juré que Norbert serait mon mari... il le +sera. Emprisonnez votre fils, monsieur le duc, livrez-le aux brutalités +de vos valets, vous ne lui arracherez jamais un lâche consentement. Il +résistera, parce que je le veux, et jusqu'à la mort, s'il le faut. +Jamais son énergie doublée de la mienne ne faiblira... + +Sans cesser de fixer le duc, Mlle de Sauvebourg avait reculé jusqu'au +bord du fossé qui séparait le bois du petit soulier. + +Là, elle s'arrêta, et lui adressant la plus ironique révérence: + +--Croyez-moi, monsieur le duc, ajouta-t-elle, ménagez votre fils, et +songez, avant d'attaquer mon honneur de jeune fille, que je serai un +jour de votre famille. Adieu!... + +Mlle Diane était loin déjà que le duc était encore à la même place, +trépignant, gesticulant, jetant à tous les vents les plus affreuses +imprécations, des menaces terribles et les plus grossières injures. + +Certes, tandis qu'il passait ainsi sa colère, il se croyait bien seul. +Il se trompait. Cette scène étrange avait eu un invisible témoin: +Dauman. + +Prévenu par un des domestiques du château de ce qu'il appela incontinent +la «séquestration du jeune marquis,» le «Président» n'avait plus eu +qu'une préoccupation: aviser Mlle Diane de ce grave événement. + +Le malheur est qu'il n'avait, pour cela, nulle facilité. Il ne pouvait +se présenter, de sa personne, à Sauvebourg, et pour rien, au monde il +n'eut écrit une ligne. + +Son embarras était donc fort grand, lorsque l'idée lui vint de courir au +rendez-vous habituel des amoureux. + +Connaissant le lieu et l'heure, il s'était mis en route à propos, et il +était arrivé tout juste comme Mlle Diane apercevant le duc, laissait +échapper un cri. + +Ce cri avait mis Dauman sur ses gardes. Bruno vint bien le flairer, mais +il était connu de l'épagneul; quelques caresses l'en débarrassèrent. + +Alors, usant de précautions infinies, il avait réussi à se glisser, en +rampant, jusqu'à un endroit d'où il ne perdait ni un geste ni une +parole. + +S'il se délectait des fureurs du duc, cet ennemi qu'il haïssait jusqu'au +crime, il admirait et bénissait l'audace de Mlle Diane. Son énergie +lui paraissait sublime, à lui qu'un seul regard du terrible gentilhomme +eût couché à plat ventre dans la poussière. Jamais il n'avait osé rêver, +pour servir ses lâches et ténébreux desseins, un si admirable caractère. + +Au défi jeté en adieu par cette fière jeune fille, il fut si bien +enthousiasmé, qu'il lui fallut presque se raisonner pour ne pas +applaudir comme au théâtre. + +Il est vrai que, dès qu'elle eut disparu, un souci pressant vint +assaillir l'esprit alerte du Président. + +Il comprenait que Mlle Diane, ayant brûlé ses vaisseaux et acceptant +une lutte au grand jour, allait se trouver extraordinairement perplexe, +et qu'elle ne manquerait, avant de rentrer à Sauvebourg, de passer chez +lui le consulter. + +--Or, se dit-il, si je veux profiter de sa colère pendant qu'elle est +chaude encore, je dois me trouver chez moi pour la recevoir. + +Et sans s'inquiéter désormais de donner l'éveil, il se releva vivement +et détala comme un lièvre, longeant le bois pour aller chercher un +chemin autre que celui de Mlle de Sauvebourg. + +Ce mouvement dans la feuillée interrompit le furieux monologue de M. de +Champdoce. + +Il prêta l'oreille, et il lui sembla bien entendre des craquements de +branches mortes à terre, et des pas qui s'éloignaient. + +--Qui va là? cria-t-il en marchant vers l'endroit d'où était sorti le +bruit. + +Pas de réponse. + +Il pouvait s'être trompé. Il appela Bruno, et du geste l'excita à se +mettre en quête, l'animant de la voix: + +--Cherche! cherche! + +Bruno, qui savait à quoi s'en tenir ne se donna pas beaucoup de +mouvement. Pourtant, il fit plusieurs fois le tour du buisson qui avait +abrité Dauman, flairant de préférence à une certaine place. + +M. de Champdoce s'approcha, et se baissant, il reconnut sur la mousse, +et très distinctes les empreintes de deux genoux. + +--On nous écoutait, pensa-t-il, très frappé de cette circonstance, mais +qui?... Serait-ce Norbert qui s'est échappé?... + +Ce soupçon, qui lui arracha un jarnidieu! terriblement accentué, le +décida à regagner en toute hâte le château. + +Il ne lui fallut pas vingt minutes pour faire un trajet qui d'ordinaire +en exige le double. + +Un garçon de ferme traversa la cour, il l'appela. + +--Où est mon fils? demanda-t-il. + +--Là-haut, notre maître. + +[Illustration: Il porta à Norbert un coup terrible de son bâton.] + +M. de Champdoce respira. Norbert n'avait pas trompé la surveillance de +son gardiens; ce n'était pas lui qui était aux écoutes dans le bois. + +--Même, notre maître, ajouta le domestique de l'air le plus affligé, +notre jeune maître est dans un état qui fait peine... + +--Qu'a-t-il? + +--Ah! voilà! Il voulait absolument se sauver. Jean a été obligé +d'appeler à l'aide. C'est qu'il est terriblement fort, monsieur Norbert. +A six que nous nous sommes mis pour le tenir, nous n'étions que bien +juste assez. + +--On ne lui a fait aucun mal, au moins? + +Oh! pour cela, non. Il se serait pourtant jeté par la fenêtre, oui, sans +nous. Il criait de toutes ses forces qu'il allait être absent deux +heures, et qu'il lui fallait sortir qu'il s'agissait de son bonheur, de +sa vie... + +Trois heures! C'est à cette heure précise que Mlle Diane arrivait au +sentier Bivron. Mais qu'importait cette circonstance touchante à un +vieillard en qui le monstrueux épanouissement de l'idée fixe, avait +étouffé jusqu'au dernier vestige de sensibilité! + +C'est avec la raide impassibilité de l'homme qui s'imagine remplir un +devoir sacré qu'il gravit les deux étages du château et alla frapper à +la porte de la chambre où Norbert était prisonnier. + +Jean, la domestique de confiance, vint ouvrir, et pendant une minute au +moins, M. de Champdoce demeura immobile, sur le seuil, regardant. + +La chambre était dans le plus affreux désordre. Tous lus meubles avaient +été renversés, on le voyait; quelques-uns avaient été brisés et leurs +débris jonchaient le parquet. + +Un robuste valet de charrue était assis devant la fenêtre. + +Sur le lit, Norbert était couché tout habillé, la figure tournée du côté +du mur. + +--Laissez-nous, dit enfin M. de Champdoce à ses domestiques, qui se +retirèrent. + +Puis, s'avançant vers le lit, et s'adressant à son fils: + +--Levez-vous, Norbert, ajouta-t-il. + +Le jeune homme obéit. + +Plus encore que la chambre, ses vêtements trahissaient la lutte +désespérée qu'il avait soutenue. Le col et le devant de sa chemise +étaient en lambeaux. Une poche de sa veste avait été arrachée et pendait +sur le côté. + +Tout autre que M. de Champdoce eut été frappe de l'expression sombre et +farouche de sa physionomie. La colère avait tuméfié sa face et contracté +ses traits, ses yeux hagards avaient cet éclat extraordinaire qu'on +observe chez les fous. + +--Qu'est-ce que cela signifie? commença le duc de sa voix la plus rude, +mes ordres ne suffisent plus, vous les méconnaissez! Il a fallu, en mon +absence, employer la force pour vous retenir. + +Norbert se taisait. + +--Ainsi, mon fils, ce sont là les inspirations de la solitude? Quels +sont donc vos projets, vos espérances? + +--Je veux, je prétends être libre. + +Si nette et si décisive que fût la réponse, M. de Champdoce ne voulut +pas l'entendre. + +--A votre résistance obstinée, reprit-il, j'avais cru reconnaître les +perfides conseils d'une femme décidée à tirer profit de votre +inexpérience, et qui, pour s'emparer plus sûrement de vous, caressait +votre orgueil et vos passions mauvaises. + +Il s'interrompit, attendant un mot; il ne vint pas. + +--Cette femme, que je soupçonnais, poursuivit-il, je l'ai cherchée, et, +comme bien vous pensez, je l'ai trouvée. J'arrive du bois de Bivron. +Faut-il vous dire que j'y ai rencontré Mlle Diane de Sauvebourg? + +--Et... vous lui avez parlé? + +--Oui. Je lui ai dit ce que je pense de ces aventurières qui poursuivent +de leurs agaceries les dupes qu'elles se proposent d'exploiter. + +--Mon père! + +--Quoi!... Vous seriez-vous laissé prendre aux beaux semblants d'amour +de cette demoiselle? Je vous croyais plus perspicace. Ce n'est pas à +vous, marquis, qu'elle en veut, la fine mouche, mais bien à notre +fortune et à notre nom. Mais je suis là, moi, jarnidieu! et je lui ai +appris, si elle l'ignorait, qu'il y a des maisons où on enferme les +femmes qui détournent les jeunes gens!... + +Une pâleur mortelle avait envahi le visage de Norbert. + +--Vous lui avez dit cela!... fit-il d'une voix rauque. Vous êtes allé +insulter la femme que j'aime, pendant qu'on me retenait ici. Ah! prenez +garde!... je finirais par oublier que vous êtes mon père... + +--Jarnitonnerre! hurla le duc, mon fils me menace! + +Et fou de colère, aveuglé par le sang qui affluait à son cerveau, il +porta à Norbert un terrible coup de son bâton fourchu. + +Le pauvre garçon, par bonheur, avait reculé instinctivement. L'extrémité +seule du bâton l'atteignit au-dessus de la tempe et glissa, en la +déchirant, le long de la joue. + +Ivre de fureur à son tour, il allait s'élancer sur son père, quand il +s'aperçut que leurs mouvements dégageaient la porte restée ouverte; +c'était la liberté, le salut. + +D'un bond, il fut sur le palier, et, avant que le duc n'eût eu le temps +de crier: Au secours! il courait à travers champs comme un fou... + + + + +VIII + + +Le chemin pris par le sieur Dauman pour regagner son logis était plus +long de beaucoup que la route ordinaire suivie par Mlle de +Sauvebourg. + +Mais il n'avait pas eu le choix, tenant surtout à n'être pas aperçu de +la jeune fille. + +Il avait compté, pour la devancer, sur ses longues jambes, et il n'avait +pas eu tort. Il n'était plus question de rhumatismes. On lui eût donné +vingt ans, à le voir détaler à travers champs. + +Quand il arriva à sa maison, il était à bout d'haleine, et la sueur, à +larges gouttes, tombait de son visage. Mais il arrivait le premier. +Mlle de Sauvebourg ne s'était pas encore présentée. + +--Écoute, toi, cria-t-il à sa ménagère, à ceux qui te demanderaient si +je suis sorti aujourd'hui, tu répondras que je n'ai pas bougé de mon +fauteuil. + +La vieille eût bien souhaité quelques explications, mais il lui imposa +brutalement silence. Il n'avait pas de temps à perdre. + +Rapidement il monta à son grenier, et d'un trou pratiqué dans la +maîtresse poutre, et dissimulé avec un art merveilleux, il retira un +flacon de verre noir, bouché à l'émeri, qu'il glissa dans sa poche. + +Revenu à son cabinet, il l'examina un moment, ce flacon, avec un affreux +sourire, et après s'être assuré que le contenu était intact, il le +déposa sur son bureau, derrière des dossiers. + +Cette besogne terminée, il respira. Il s'essuya le front, arbora son +beau bonnet de velours et revêtit la loque sordide qui lui servait de +robe de chambre. + +Mlle Diane pouvait arriver, il était prêt. + +Le malheur est que les minutes s'écoulaient, et qu'elle ne paraissait +pas. C'était bien la peine de s'exposer à une bonne pleurésie! + +L'inquiétude commençait à gagner Dauman. S'était-il donc trompé? +Avait-il trop préjugé de l'implacable orgueil et de la sombre énergie de +cette jeune fille? + +Déjà, à plusieurs reprises, Dauman était allé à la fenêtre explorer la +route; il avait tiré dix fois sa montre, il jurait à demi-voix, quand +enfin on frappa légèrement à la porte du cabinet. + +--Entrez!... cria-t-il. + +C'était elle, c'était bien Mlle de Sauvebourg. + +Elle s'avança lentement, et sans répondre aux civilités obséquieuses du +«Président», sans paraître même s'apercevoir de sa présence, elle +s'assit ou plutôt s'affaissa sur une chaise. + +Intérieurement, Dauman triomphait. Il avait vu juste. La faiblesse de +Mlle Diane lui expliquait son retard. + +Mais cet abattement extrême ne pouvait durer. Grâce à un effort +terrible, elle secoua la torpeur qui l'envahissait et se dressa. + +--Président, commença-t-elle d'une voix brève, il me faut un conseil. +Écoutez-moi. Il y a une heure, environ... + +D'un geste désolé Dauman interrompit Mlle Diane. + +--Hélas!... soupira-t-il, je sais tout! + +--Vous savez... + +--Que M. Norbert est prisonnier, oui, mademoiselle; que vous avez +rencontré M. de Champdoce au bois de Bivron, oui encore. Bien plus, tout +ce que vous a dit monsieur le duc, on me l'a rapporté. + +Mlle Diane ne put dissimuler un mouvement de stupeur et d'effroi. + +--On vous a rapporté!... balbutia-t-elle; qui?... + +--Un bûcheron qui sort d'ici. Ah! les bois sont traîtres, mademoiselle. +On cause tout haut, on donne la volée à ses secrets, on se croit seul, +pas du tout; il y a une paire d'oreilles derrière chaque tronc d'arbre. +Ils étaient quatre fagoteurs à vous écouter, et ils n'ont pas perdu une +seule syllabe. Dès que vous avez eu quitté le duc, ils se sont séparés +pour aller, chacun de son côté, semer la nouvelle dans le pays. J'ai +bien fait jurer à celui que j'ai vu de se taire, mais bast! il est +marié, il contera tout à sa femme. D'ailleurs, il y a les trois autres! +Empêchez donc les langues d'aller leur train! + +Il s'interrompit comme pour respirer, en réalité afin de juger de +l'effet produit. Il avait lieu d'être satisfait. Une angoisse affreuse +contractait les traits si beaux de la malheureuse jeune fille. + +--Mais je suis perdue, alors, dit-elle, perdue... + +Maître Dauman baissa la tête. C'était répondre. + +Cependant, non, Mlle de Sauvebourg ne pouvait se rendre ainsi, sans +combat. + +Elle saisit le bras du «Président,» et le secouant rudement: + +--Tout n'est pas fini!... s'écria-t-elle... Voici que Norbert atteint sa +majorité, il résistera, je le veux; ne peut-on essayer... + +--Quoi? + +--Eh!... le sais-je moi! c'est vous qui devez le savoir. Que faire? +Parlez; je suis prête à tout, puisque je n'ai plus rien à perdre. Non, +il ne sera pas dit que ce duc de Champdoce m'aura humiliée, le lâche, +et que je ne me suis pas vengée. Vous plaît-il de m'aider?... + +Le «Président» semblait tout effrayé de la violence de sa cliente. + +--De grâce, mademoiselle, interrompit-il, calmez-vous, parlez plus +bas... Ah! vous ne connaissez pas M. de Champdoce, on le voit bien... + +--C'est-à-dire que vous en avez peur!... + +--Oui, mademoiselle, grand'peur, je n'en rougis pas. Ah! quel homme!... +Quand il en veut à quelqu'un, il est capable de tout. Savez-vous qu'il a +essayé de me faire casser le cou, à moi qui vous parle, pour me punir de +l'avoir cité devant monsieur le juge de paix--il retira son bonnet--au +nom d'un de mes clients! Aussi, quand on vient me trouver pour une +affaire contre lui... serviteur. + +Depuis ce jour où elle avait osé donner rendez-vous à Norbert chez +Dauman, Mlle Diane avait revu et consulté souvent ce dangereux +personnage, et en toute occasion, elle l'avait trouvé dévoué à ses +projets, lui prêchant confiance et courage. + +Elle devait donc être surprise et indignée du brusque revirement du +«Président,» ne devinant pas sa manoeuvre,--toujours la même pourtant. + +--En d'autres termes, reprit-elle avec l'accent du plus profond mépris, +après nous avoir poussés à nous compromettre, vous nous abandonnez au +dernier moment. + +--Oh!... mademoiselle, pouvez-vous croire... + +--A votre aise, Président, Norbert me reste... il suffit! + +Maître Dauman hocha mélancoliquement la tête. + +--Prenez garde, mademoiselle, prononça-t-il; qui compte sur l'avenir +compte deux fois. Savons-nous si, en ce moment même, monsieur le marquis +ne répond pas _Amen_ à toutes les propositions de son père? + +C'était verser de l'huile sur le feu; le «Président» le savait bien. Il +excellait en cet art d'exalter la passion par ses résistances calculées. + +--Non!... s'écria Mlle Diane, supposer cela serait offenser Norbert. +Lui, trahir... il se tuerait avant! Il est timide, c'est vrai; lâche, +non. Avec ma pensée et son amour, il résistera... + +Le sieur Dauman s'était laissé tomber sur son fauteuil de cuir, devant +son bureau, comme s'il eût été brisé par les émotions de cet entretien. + +--Nous raisonnons froidement, dit-il, parce que nous sommes ici, libres, +en sûreté. M. Norbert, lui, est prisonnier, exposé à toutes sortes de +tortures physiques et morales, livré sans défense au caprice du plus +méchant et du plus obstiné des hommes... Il est des heures de détresse +où les caractères les plus solidement trempés faiblissent. + +--Soit, vous avez raison. J'admets que Norbert m'ait abandonné, qu'il +soit le mari d'une autre, que je reste moi, déshonorée, perdue, devenue +la fable du pays! Et vous pensez que tout serait dit?... + +--A la rigueur, mademoiselle, il vous resterait... + +--Il me resterait la vie, Président, que je donnerais avec bonheur en +échange d'une vengeance terrible!... + +L'accent de Mme de Sauvebourg trahissait une si effroyable +résolution, que le «Président» tressaillit; pour de bon, cette fois. + +--Ce que c'est que de nous!... reprit-il après un moment. Voilà bien +comme j'étais, moi, le soir du jour où, sur la dénonciation de M. de +Champdoce, je fus mandé au parquet.--Il souleva sa calotte de +velours.--Je ne savais que répéter, en montrant le poing à son château +maudit: «Ah! il verra! il verra bien!...» Il n'a rien vu. J'ai cherché, +je vous l'ai dit, des armes dans mon code... + +--Oh! ce n'est pas là que j'en chercherais, moi. + +--J'entends bien. Beaucoup comme nous ont fait ce serment de haine, qui +n'étaient pas des poules mouillées. Ils disaient, avec des blasphèmes à +faire tomber le coq du clocher: «Qu'il tremble, ce noble de malheur! un +bon coup de fusil au coin d'une haie, à la brune, voilà ce qui +l'attend.» Ils ont chargé leurs armes, ils sont allés à l'affût... et le +duc se porte comme un charme. + +Il soupira profondément, et poursuivit plus bas et comme se parlant à +lui-même: + +--Autant vaut pour eux que le coeur leur ait manqué. La justice +veille, et pour elle un meurtre est un crime. Et pourtant, si les juges +savaient quelquefois... si on examinait bien les circonstances!... + +Qui sait de combien de misérables la mort de M. de Champdoce sauverait +le bonheur!!! + +Mlle de Sauvebourg pâlissait en écoutant ces lugubres lamentations. +Chacune des paroles du «Président» trouvait en elle comme un écho et +éveillait une détestable pensée. Sa conscience se troublait, la nuit se +faisait pour ainsi dire dans son cerveau. + +--Cependant, continuait Dauman, monsieur le duc vivra cent ans. Il est +riche, il est puissant, il est honoré... Il s'éteindra doucement dans +son lit, entouré de respect et d'hommages, il y aura foule à son +enterrement, et monsieur le curé le recommandera au prône... + +Depuis un moment, le «Président» avait repris derrière ses dossiers son +flacon de verre noir, et il le tournait et retournait,--machinalement en +apparence. + +--Oui, ajouta-t-il, M. de Champdoce nous enterrera tous, à moins que... + +Il déboucha le flacon et, avec précaution, fit glisser dans le creux de +sa main une petite portion de son contenu. + +C'étaient quelques grains d'une poussière très fine, blanchâtre, +brillante, ou plutôt scintillante comme des cristaux microscopiques. + +--Et voilà!... fit-il d'une voix sourde. Un peu de cette poudre, et +personne ne craindrait plus ce terrible duc... On ne craint pas un homme +qui est à six pieds en terre, sous une large pierre portant une belle +épitaphe. + +Il s'arrêta, son regard rencontra celui de Mlle Diane. + +Pendant deux minutes, au moins, ils restèrent face à face, immobiles, +frissonnants, la gorge serrée... Le silence était si profond qu'ils +entendaient les battements précipités de leurs artères. + +Ils se fixaient obstinément, chacun s'efforçant de descendre tout au +fond de l'âme de l'autre; chacun voulant s'assurer, avant de prononcer +un seul mot, que sa criminelle pensée était bien celle de l'autre. + +C'était vraiment un pacte dont leurs yeux arrêtaient les conditions. Ils +s'entendirent, car Dauman, à la fin, se décida à parler bien bas, comme +s'il eût tremblé que le son de sa voix n'éveillât quelque danger. + +--Cela ne fait pas souffrir, dit-il. + +--Ah! + +--Imaginez-vous un coup d'assommoir sur la tempe: voilà l'effet. Dix +secondes et c'est fini. Pas un cri, pas une convulsion, pas un hoquet, +rien... + +--Rien. + +--Et pas d'apprêts. Une pincée suffit. On la laisse tomber dans +n'importe quel liquide, dans du vin ou dans du café de préférence, elle +est dissoute avant d'arriver au fond du vase. Et rien ne trahit sa +présence. Elle n'altère ni la couleur, ni la saveur, ni le parfum... + +--Mais on cherche... on retrouve. + +--A Paris et dans quelques grandes villes, quelquefois. Au fond des +campagnes, rarement. Jamais nulle part quand il n'y a pas déjà des +soupçons. Si on cherchait... + +--Eh bien? + +--On retrouverait et on constaterait les symptômes d'une apoplexie +foudroyante. Il y a peut-être, en France, quatre médecins capables de +distinguer une différence... et encore! + +Mlle de Sauvebourg avait pris une chaise et s'était rapprochée de +Dauman. Ils se parlaient d'oreille à oreille, pour ainsi dire, d'une +voix brève et saccadée. + +--D'ailleurs, reprit Dauman, ce n'est pas tout que de dire: «Il y a ceci +là», il faut prouver qu'on l'y a mis, et chercher qui l'y a mis. + +--Oui, peut-être... + +--Il n'y a pas de peut-être. Les investigations seraient vite à bout. On +ne trouve pas ce... + +[Illustration: Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.] + +Il s'arrêta court, un mot lui était venu aux lèvres qu'il n'osait +prononcer. Il toussa pour masquer son hésitation, et reprit vivement: + +--Cette substance ne se délivre pas chez les pharmaciens. Elle est rare, +difficile à préparer et à obtenir, extrêmement coûteuse... Si quatre ou +cinq laboratoires en conservent quelques centigrammes à l'état pur, +c'est uniquement pour les besoins de la science. Impossible d'imaginer +que quelqu'un, en ce pays, en possède un atome. Où et comment aurait-on +pu se la procurer? + +--Cependant, vous...? + +--Autre histoire. J'ai rendu, quand j'étais dans les affaires, un +service signalé à un chimiste éminent, et il me fit présent de ce... +produit de son art. Remontez donc à cette origine! Il y a dix ans de +cela, et le chimiste est mort. + +--Il y a dix ans!... + +--Passés. Et cependant cette substance, précieusement conservée, n'a +perdu aucune de ses précieuses propriétés. + +--Aucune? + +--Je m'en suis assuré il n'y a pas un mois. Un hasard; j'en ai délayé +une pincée dans une jatte de lait, que j'ai présentée à un chien de +forte taille. A la deuxième lampée, il roulait foudroyé. + +Saisie d'une indicible horreur, Mlle de Sauvebourg se jeta violemment +en arrière. + +--Horrible!... balbutia-t-elle, horrible! + +Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres minces du «Président». + +--Pourquoi, horrible? Ce chien avait été mordu, il pouvait devenir +enragé, me mordre, et j'expirais dans les plus affreuses souffrances. +N'est-ce pas un cas de légitime défense? Restons dans l'espèce. Plus +dangereux que le chien, un homme s'apprête à m'assassiner moralement... +je le supprime. Suis-je coupable? La loi dit oui et me condamne, mais ma +conscience m'absout. Mieux vaut tuer le diable... + +La main de Mlle Diane, violemment appliquée sur la bouche du +«Président». arrêta brusquement l'exposé de ces monstrueuses théories. + +--Écoutez! fit-elle. + +On entendait dans l'escalier un pas pesant. + +--Norbert!... + +--Impossible! Est-ce que son père... + +--C'est lui! répéta Mlle de Sauvebourg. + +Et, arrachant des mains de Dauman le flacon de verre noir, elle le +glissa dans l'ouverture de son corsage. + +Mlle de Sauvebourg avait eu un éclair de seconde vue. + +Si invraisemblable que cela dût sembler, ce pas lourd et mal assuré qui +ébranlait l'escalier, c'était bien celui de Norbert. + +Il parut, et sa vue arracha au «Président» et à Mlle Diane un même +cri d'effroi. + +Tout en lui trahissait quelque épouvantable catastrophe, tout: sa +démarche automatique, ses yeux hagards, le sang mal essuyé qui couvrait +son visage. + +Dauman eut comme l'idée d'un crime. + +--Vous êtes blessé, monsieur le marquis? demanda-t-il. + +--Oui... mon père m'a frappé. + +--Comment, c'est lui qui... + +--C'est lui. + +Mlle Diane, elle aussi, avait cru à quelque chose de pis; elle +tremblait comme la feuille en s'approchant de Norbert. + +--Permettez, disait-elle, que j'examine votre blessure...--elle lui +prenait la tête entre ses mains, et se haussait pour mieux voir.--C'est +là, n'est-ce pas? Tous les cheveux, au-dessus de la tempe, sont collés +ensemble. Grand Dieu!... Un pouce plus bas!... Président, si on allait +quérir un médecin? Donnez-moi toujours un peu d'eau fraîche et un +morceau de toile... + +Mais, malgré sa résistance, Norbert se dégagea et la repoussa. + +--Nous nous occuperons de cette niaiserie plus tard, interrompit-il de +ce ton tranchant et dur que donne aux hommes le péril bravé ou une +grande résolution prise. J'ai évité le coup, un coup formidable, qui +devait me coucher. Sans un mouvement instinctif, j'étais assommé sur +place, par mon père... + +--Par le duc? Pourquoi?... Que s'est-il passé? + +--Il vous a offensée, Diane, et il a osé venir me le dire... s'en +vanter... à moi! Par le saint nom de Dieu! me prend-il donc pour un +bâtard! Ne sait-il pas que le sang de mes veines est le sien, le sang +des Champdoce! A ses lâches insultes, j'ai répondu par des menaces, il a +frappé... + +Mlle de Sauvebourg fondait en larmes. + +--Et c'est moi, balbutia-t-elle, c'est moi qui suis cause... + +--Vous!... Vous lui avez peut-être sauvé la vie. Sans vous, Diane, +j'aurais châtié ce suprême outrage. Me frapper de son bâton, moi, comme +un laquais!... Votre souvenir m'a arrêté... j'ai fui, et jamais plus je +ne passerai le seuil du château. On parle de la malédiction des pères, +celle des fils doit aussi porter malheur. Mais le duc de Champdoce n'est +plus mon père, je ne le connais plus... je veux l'oublier! ou plutôt, +non... je veux me souvenir pour haïr et pour me venger. + +De sa vie, maître Dauman n'avait éprouvé joie si pleine et si grande. +Tous ses exécrables instincts s'épanouissaient délicieusement. + +Certes, il avait été puissamment servi par les circonstances, mais enfin +il pouvait s'enorgueillir d'avoir, par ses savantes combinaisons, +préparé et hâté la dernière crise, maintenant imminente. + +Le moment lui parut venu de prendre la parole. + +--Enfin, monsieur le marquis, commença-t-il, à quelque chose malheur est +bon! Votre père a enfin commis une imprudence qui va lui coûter cher... +Ah! monsieur le duc, pour un homme adroit, quel pas de clerc!... Nous +vous tenons... + +--Que voulez-vous dire? + +--Simplement qu'il dépend de nous de secouer dès demain le joug +paternel. Enfin, nous possédons les éléments d'une plainte!... Nous +avons séquestration, menaces, violences avec l'aide de tiers, sévices +graves, coups et blessures ayant mis la vie en péril... toutes les +herbes de la Saint-Jean, quoi! Un médecin va venir, qui constatera +l'état de la tête et fera un rapport que nous garderons. Les faits +sont-ils niables? Non. Nous produirons quantité de témoins. Pour ce qui +est de la blessure, messieurs de la cour en peuvent distinguer +l'affreuse cicatrice... Pour commencer nous introduirons un référé, à +l'effet de voir dire que nous ne serons pas réintégré au domicile +paternel. En même temps, requête: «Attendu que le duc de Champdoce +prétend violenter nos sentiments les plus légitimes et les plus +respectables, nous supplions humblement monsieur le président, etc., +etc...,» comme il est dit au modèle 7 du formulaire... Ensuite, jugement +qui nous émancipe, ou qui du moins... + +--Assez! interrompit Norbert. Ce jugement me donnera-t-il le droit +d'épouser qui bon me semble sans le consentement de M. de Champdoce? + +Maître Dauman hésita. Dans son opinion, vu les circonstances et l'état +mental du duc, Norbert pouvait arriver à obtenir de la justice +l'autorisation de contracter une alliance honorable... Seulement, le +dire, c'était conseiller la patience. + +Il répondit donc hardiment: + +--Non, monsieur le marquis. + +--Alors, pas de plainte! Les Champdoce ont toujours lavé leur linge sale +en famille, je ferai de même. + +Le ton ferme de Norbert ne laissait pas que de surprendre le +«Président». + +--Si j'osais, commença-t-il, donner un conseil à Monsieur le marquis... + +--Un conseil? Non. Mon partis est pris; mais j'ai besoin d'un service. +Il me faudrait avant vingt-quatre heures, une grosse somme, une +vingtaine de mille francs. + +--On pourrait les trouver, monsieur le marquis, mais ce serait cher... +bien cher!... + +--Eh! que m'importe! + +Mlle de Sauvebourg allait hasarder une objection, Norbert l'arrêta +d'un geste. + +--Ne me comprenez-vous donc pas, Diane? reprit-il avec la plus extrême +agitation; ne devinez-vous pas mes projets? Ici notre vie ne peut être +qu'un long martyre: un odieux caprice de nos parents nous sépare... Il +faut fuir. Partons... je saurai bien trouver quelque retraite sûre où +nous vivrons heureux et ignorés... + +--Mais c'est de la folie! s'écria Dauman effrayé. + +--Est-ce votre avis, Diane? demanda Norbert. + +La jeune fille baissa la tête sans répondre. + +--On vous poursuivrait, insista le «Président», on vous découvrirait +infailliblement. + +--Silence!... fit impérieusement Norbert. + +Et, s'agenouillant devant Mlle de Sauvebourg, il lui dit d'une voix +tremblante de la passion la plus vive: + +--Est-ce vrai, Diane, que vous hésiterez à me confier votre vie, si je +vous jure devant Dieu de vous consacrer mon existence entière, toutes +mes pensées et tout mon être? Quand je vous le demande à genoux, à mains +jointes, refuserez-vous de fuir?... + +A la contraction des traits de Mlle de Sauvebourg, on devait croire +qu'un violent combat se livrait en elle. + +--Je ne puis, murmura-t-elle enfin, non, je ne puis. + +D'un bond, Norbert se redressa. + +--Ah! c'est que vous ne m'aimez pas! s'écria-t-il avec l'accent du +désespoir. Fou que j'étais, quand je croyais... Vous ne m'avez jamais +aimé. + +Elle, cependant, levait vers le ciel ses beaux yeux noyés de pleurs. + +--Tu l'entends, ô mon Dieu! disait-elle avec une expression sublime; il +dit que je ne l'aime pas!... + +--Alors pourquoi repousser notre seul moyen de salut? + +--Norbert, mon ami... + +--Je ne le comprends que trop... le monde vous fait peur; il y a les +préjugés, l'opinion... + +Il s'interrompit, accablé du regard de reproche que lui jetait Mlle +Diane. + +--Faut-il donc, reprit-elle, que je descende jusqu'à me justifier?... +Que me parlez-vous de préjugés! Ne les ai-je pas défiés?... Ai-je craint +de me montrer par les chemins, en plein jour, appuyée sur votre bras? Le +monde!... il m'a jugée déjà, quoi que je fasse... Tout ce que nous avons +dit, je pourrais sans rougir le répéter à ma mère; trouvez quelqu'un qui +le croie. L'opinion! que peut-elle encore me prendre? Ne suis-je pas +perdue de réputation, alors que jamais les bornes de l'austère pudeur +n'ont été franchies? Quand on parle à Bivron de la demoiselle de +Sauvebourg, on ajoute: «Ah! oui, la maîtresse du jeune marquis de +Champdoce!» + +Sa voix était si douce à la fois et si pénétrante, que Dauman lui-même +était ému. Il sentait dans le coin de sa paupière ce picotement qui +annonce une larme près de venir, quand il crut s'apercevoir que Mlle +de Sauvebourg lui faisait un signe. + +Il douta. Avait-elle donc la plénitude de son sang-froid? Était-ce +supposable? Cet accent qui arrivait à une telle intensité d'émotion +serait donc joué? + +Norbert, lui, était transporté de colère. + +--Qui parle ainsi? s'écria-t-il, qui ose prononcer votre nom autrement +qu'avec un profond respect? + +--Hélas! mon ami, tout le monde. Et demain, ce sera bien autre chose. Il +y a quelques heures, pendant que votre père m'accablait de son mépris, +quatre personnes, cachées près de nous, écoutaient... + +--C'est impossible. + +--Ce n'est que trop vrai, affirma Dauman, je le tiens d'un de ceux qui +étaient cachés. + +Cette fois, impossible de se faire illusion. Il n'y avait pas à se +méprendre au coup d'oeil que venait de lui lancer Mlle de +Sauvebourg; elle lui ordonnait de sortir. Pourquoi ne pas obéir? + +--Écoutez, fit-il... On m'appelle... excusez... + +Et il sortit, refermant à grand bruit la porte derrière lui. + +Il ne fallait pas moins que ce grand fracas de serrures, pour que +Norbert remarquât le départ du «Président». + +Il ne s'en sentit ni plus ni moins libre. + +--Ainsi, reprit-il d'une voix sourde, le duc de Champdoce n'avait même +pas eu cette vulgaire prudence, cette délicatesse banale de s'assurer +que nul ne pouvait l'entendre! On écoutait!... Et lui ne se doutait pas +qu'en vous outrageant comme il l'a osé faire, il se couvrait de honte, +il se déshonorait!... + +--Hélas! + +--Quelle folie est donc la sienne! Notre désespoir présent ne lui suffit +pas, il veut encore briser notre avenir... Qu'espère-t-il? Croit-il +ainsi me forcer à accepter cette héritière qu'il m'a choisie, cette +Marie de Puymandour que je hais sans la connaître!... + +Mlle de Sauvebourg tressaillit: elle la connaissait, elle. Le duc ne +lui avait pas dit le nom de la femme qu'il destinait à son fils. Ce nom +devait rester gravé dans sa mémoire, comme s'il eut été imprimé au fer +rouge dans sa chair même. + +--Ah! murmura-t-elle, c'est Mlle Marie qu'on vous offre... + +--Oui, elle... ou plutôt ses millions... S'il s'en trouvait une plus +riche dans le pays, fût-elle la dernière des vachères, on me +l'imposerait. Mais ma main se séchera et tombera en poussière avant que +je la laisse tomber dans la sienne!... Vous l'entendez, Diane!... + +Elle sourit tristement, et murmura: + +--Pauvre Norbert! + +Ces deux mots, ainsi prononcés, avaient une signification que le jeune +homme ne pouvait pas ne pas comprendre. + +--Vous êtes cruelle, reprit-il, pénétré de douleur. Qu'ai-je fait pour +mériter cette injuste défiance? Avec quels serments dois-je jurer que je +n'aurai jamais d'autre femme que vous?... + +Mlle de Sauvebourg ne répondant pas, il crut voir comme une lueur +dans ses ténèbres. + +--Grand Dieu! s'écria-t-il, palpitant d'espérance, est-ce parce que vous +doutez de moi que vous refusez de me suivre? + +--Non, le doute ne m'arrêterait pas. + +--Mais qu'est-ce donc alors, puisque vous méprisez les absurdes propos +du monde? N'est-ce donc pas la liberté, le bonheur, que je vous propose? +Qui vous retient? + +Elle se redressa fièrement, et d'une voix ferme répondit: + +--Ma conscience! + +Norbert fut comme anéanti. + +Jusqu'à ce moment, un merveilleux espoir le soutenait, lui faisait +oublier l'injure reçue et sa haine, et voici qu'il lui échappait comme +de l'eau qu'il aurait essayé de retenir entre ses mains. + +Il comprenait que rien désormais ne serait capable de faire revenir +Mlle Diane sur sa résolution. + +Cependant elle continuait: + +--Oui, ma conscience, dont je ne saurais étouffer la voix, ma +conscience, qui jusqu'ici m'a donné le courage de marcher le front haut, +en dépit des murmures que je recueille sur mon passage. En ce moment, +elle me crie: «Arrête!» Je ne passerai pas outre. Si rude que soit mon +devoir, et dût mon coeur se briser, je n'y faillirai pas, je ne vous +suivrai pas... + +Un spasme nerveux lui coupa la parole, mais elle le dompta, et reprit +avec plus d'énergie: + +--Seule au monde, j'hésiterais peut-être. Mais j'ai les miens, j'ai une +famille où l'honneur est comme un dépôt sacré, dont chaque membre garde +une portion dont il doit compte aux autres... + +--Une famille qui vous sacrifie à un frère aîné!... + +--Soit!... Je n'en aurai que plus de mérite! Où avez-vous pris que la +vertu soit toujours facile? + +Elle prêchait la révolte, et donnait l'exemple de la piété filiale!... +Mais Norbert n'était pas en état d'apercevoir la contradiction. + +--Mais ici, continua-t-elle, ma raison et ma conscience sont d'accord. +Pour une jeune fille, sortir du cadre étroit des conventions sociales, +c'est la mort. Vous cesseriez bientôt d'estimer celle que les autres +mépriseraient... + +--Me croyez-vous donc?... + +--Je vous crois homme, mon ami. Admettez que je vous suivre aujourd'hui, +et que demain on vienne vous apprendre que mon père, pour un propos sur +mon compte, s'est battu en duel et a été tué... que ferez-vous? + +Tant d'objections se présentaient à la fois à l'esprit du pauvre garçon +qu'il resta court. + +--Croyez-moi donc, reprit la jeune fille, fuyez... mais seul. La vie en +ce pays, près de votre père, serait insoutenable... Il serait, je le +sens, plus sage d'obéir, mais vous conseiller d'épouser... cette autre, +est au-dessus de mes forces. Partez, mon ami, vous avez vingt ans à +peine, il n'est pas de douleur que le temps n'efface... Vous m'oublierez +je le veux!... + +--Vous oublier!... s'écria Norbert; moi!... + +Et saisissant le bras de Mlle de Sauvebourg il ajouta: + +--Vous pourriez donc m'oublier, vous! + +Il était si près d'elle, qu'elle sentait sur son visage son souffle +brûlant. + +--Moi, balbutia-t-elle; moi!... + +Norbert se recula comme pour la mieux tenir sous son regard. + +--Et si je partais, interrogea-t-il, que deviendriez-vous? + +A cette question, Mlle de Sauvebourg parut perdre contenance. Un +sanglot souleva sa poitrine, son énergie parut sur le point de +l'abandonner. + +--Moi, répondit-elle d'une voix douce et résignée comme devait l'être +celle des martyres près d'entrer dans le cirque, moi je connais mon +sort. Nous nous voyous en ce moment pour la dernière fois. Je vais +rentrer à Sauvebourg... on doit tout savoir! Je trouverai mon père +irrité et menaçant. Il me fera monter dans une voiture et... demain... +je serai au couvent. + +--Ah! jamais! Ne sais-je pas que ce serait pour vous une lente agonie; +ne ma l'avez-vous pas dit? + +Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait. + +[Illustration:--Ne buvez pas.] + +--Oui, répondit-elle, mais il le faut, c'est le devoir... Pour me sauver +à cette heure, il faudrait... un miracle, le consentement de votre père. +Là-bas, je vivrai de nos souvenirs... Et d'ailleurs... quand le fardeau +est si lourd qu'il vous écrase, on le jette... Dieu ne saurait punir +cela. L'agonie ne durera que ce que je voudrai... + +Elle avait, tout en parlant, glissé sa main sous son corsage, et elle en +sortait à demi le flacon de verre noir. + +Norbert comprit. + +--Malheureuse! s'écria-t-il. + +Il voulut lui prendre le flacon, elle résista, elle se débattit, +pourtant il parvint à s'en emparer. + +Mais cette lutte parut avoir épuisé les dernières forces de Mlle +Diane. Ses beaux yeux se fermèrent, sa tête se renversa, elle +s'abandonna inerte entre les bras de Norbert qui, les cheveux hérissés, +se demandait s'il n'allait pas recueillir son dernier soupir. + +On l'eut dite expirante, et cependant elle murmurait encore quelques +paroles d'une voix défaillante, mais pourtant distincte. + +Elle conjurait Norbert de lui rendre ce flacon, sa liberté à elle. Puis, +avec une admirable précision, elle donnait toutes les indications +qu'elle tenait de Dauman. + +--Oh! mon unique ami, disait-elle, rends-le moi... Cela ne fait pas +souffrir... dix secondes... pas une plainte... une pincée dans du vin ou +dans du café... On ne peut se douter de rien... + +A cette pensée qu'elle voulait mourir, cette bien-aimée de son âme, et +mourir parce qu'on la séparait de lui, et de quelle mort!.., Norbert +sentait sa raison s'égarer. + +--Diane, répétait-il, en se penchant vers elle, Diane!... + +Mais elle poursuivait, comme dans le délire de la fièvre: + +--Mourir!... après tant de divines espérances. Ah!... monsieur de +Champdoce, vous êtes sans pitié!... Vous m'avez pris mon bonheur, il +vous a fallu ensuite mon honneur de jeune fille, le présent et +l'avenir... Maintenant il vous faut ma vie et vous me tuez... Grâce, +monsieur le duc!... + +Norbert poussa un cri terrible, un cri de haine et de rage, qui alla +épouvanter Dauman dans son corridor. + +Un exécrable projet venait d'éclater dans son cerveau. + +Il souleva Mlle Diane et la déposa dans le fauteuil du «Président». + +--Non, tu ne te tueras pas, disait-il d'une voix rauque, et je ne +partirai pas... + +Il la regarda une fois encore: elle avançait les lèvres, comme pour les +tendre à ses baisers, elle murmurait son nom... + +Eût-il eu sa raison encore, c'eût été la dernière goutte du philtre qui +verse l'ivresse furieuse, folle. + +--Tu seras à moi, murmura-t-il, et ce poison qui l'était destiné, sera +le châtiment et la vengeance... + +Et aussitôt, de ce pas raide et effrayant des malheureux en état de +somnambulisme, il se retira... + +Les pas de Norbert retentissaient encore dans le vestibule de la maison, +que déjà maître Dauman s'était précipité dans son cabinet. + +Il était blême, ce digne «Président», et ses dents claquaient. + +Cette scène, dont il n'avait perdu ni un geste, ni une intonation, ni un +clignement d'yeux, l'avait terriblement remué. + +Mais il faillit tomber de son haut, lorsque, rentrant, il aperçut +Mlle Diane, qu'il croyait trouver en syncope, debout devant la +fenêtre, le front collé à la vitre, regardant s'éloigner Norbert. + +--Quelle femme! murmura-t-il, quelle femme! + +Norbert venait de quitter la grande route. Mlle de Sauvebourg ne +pouvait plus l'apercevoir, elle se retourna. + +Elle était pâle sans doute, mais non extrêmement. Ses paupières étaient +rouges et gonflées, mais l'orgueil de la victoire éclatait dans ses +yeux. + +--Demain, Président, dit-elle, demain je serai duchesse de Champdoce! + +Il était à ce point abasourdi, que lui, l'orateur de Bivron, il ne +trouvait pas une syllabe. + +--A moins, cependant, ajouta Mlle Diane, que tout ne se découvre ce +soir. + +Le sieur Dauman sentit un frisson courir le long de sa maigre échine. +Elle disait cela d'un ton!... Brrr!... + +Pourtant, à tout hasard,--il faut tout prévoir,--il essaya de poser la +base d'un futur système de défense. + +--Je ne vous comprends pas, mademoiselle, balbutia-t-il, que peut-on +découvrir, que voulez-vous dire?... + +Elle lui lança un regard si écrasant de mépris et d'ironie qu'il en fut +attéré, et que les mots expirèrent dans son gosier. + +Il reconnaissait son erreur. Il avait cru jouer avec Mlle Diane, +comme le chat avec la souris, et pas du tout, c'est elle qui s'était +jouée de lui. Il avait été sa dupe. + +--Le succès semble infaillible, reprit-elle, seulement... Norbert est +maladroit. + +Avec une tranquillité affectée, presque incroyable, après toutes les +émotions qu'elle avait subies coup sur coup depuis le matin, elle +rajustait sa coiffure un peu dérangée et redonnait à sa robe ses plis +gracieux. + +Quand ce fut fini, après un dernier coup d'oeil au miroir du +«Président»: + +--On doit s'inquiéter de mon absence à Sauvebourg, dit-elle, il faut que +je rentre... + +Et d'un ton où perçait, en dépit de sa puissance sur elle-même, ses +mortelles angoisses et les affreuses appréhensions qui l'agitaient, elle +ajouta: + +--Ah! les heures seront longues, cette nuit!... Que ne sommes-nous à +demain!... Tout sera décidé quand nous nous reverrons, Président!... +Allons... adieu! + +Tout cela avait été si rapide, si inattendu, que le sieur Dauman se +demandait s'il n'avait pas rêvé. + +Mais non. Il était bien éveillé. Et avant de s'éloigner, Mlle de +Sauvebourg lui avait, comme à dessein, jeté une inquiétude qui +grandissait de minute en minute, qui le peignait et l'étreignait, qui +l'obsédait comme ces spectres grimaçants qui, dans les nuits de +cauchemar, viennent s'asseoir sur la poitrine, et dont le poids +imaginaire étouffe. + +Ces trois mots: «Norbert est maladroit» étaient comme une meule +oscillant au-dessus de sa tête et près de l'écraser. + +Si grande devint sa terreur qu'un instant il délibéra s'il ne courrait +pas jusqu'au château de Champdoce, pour prévenir... Mais c'était aller +au-devant d'un péril certain! + +Il s'affaissa sur son fauteuil, et les coudes sur la tablette de son +bureau, le front entre ses mains, il essaya de se remettre, de +réfléchir. + +Peut-être tout s'accomplissait-il en ce moment même? Où était à présent +Norbert, que faisait-il? + +Norbert remontait alors le chemin d'exploitation qui conduit à +Champdoce, entre deux rangées de noyers. + +Toute faculté de raisonnement était abolie en lui, et cependant il +croyait raisonner. L'ivresse la plus furieuse a son discernement +particulier. Ceux qui ont approché les fous savent avec quelle +stupéfiante lucidité ils tirent d'une imagination absurde des déductions +logiques. + +Les ténèbres qui enveloppaient son esprit laissaient en pleine lumière +sa résolution. Il voyait très clairement comment il en viendrait à ses +fins. + +Tous les gens de Champdoce, et Norbert comme eux, buvaient du vin +récolté dans les environs, très sain, mais grossier. Le duc, pour son +usage particulier, s'en réservait d'une qualité meilleure, qu'il tirait +de ses propriétés du Médoc. + +Le vin du maître, comme on disait au château, lui était servi dans une +grosse bouteille, qu'après chaque repas on plaçait sur une des planches +de la salle commune, à la portée de tous, et sans danger, car personne +n'eût osé y toucher. + +Norbert pensait à cette bouteille; il la voyait sur sa planche. Quand il +entra dans la cour du château, plusieurs serviteurs qui s'y trouvaient, +occupés à charger des charrettes de paille, interrompirent leur besogne +pour le regarder curieusement. + +Ils savaient tous les événements de tantôt: que M. de Champdoce avait +voulu assommer son fils, et que celui-ci s'était enfui en le maudissant. + +Naturellement, ils prenaient parti pour Norbert. Mais sa présence les +emplissait d'étonnement, car ils avaient pensé qu'on ne le reverrait +pas de longtemps à Champdoce. + +Lui, sans prendre garde à eux, marcha droit à la salle commune. Elle +était déserte. Il eut un soupir de satisfaction. + +Alors, mû par un instinct de prudence qu'on n'eût pas attendu de son +égarement, il alla ouvrir successivement toutes les portes, afin de +s'assurer que nul ne l'épiait. Il se pencha même aux fenêtres. + +Il était bien seul! + +Aussitôt, avec une rapidité extrême, et une prodigieuse précision de +mouvements, il atteignit la bouteille, la déboucha avec ses dents, et y +fit glisser, non une pincée, mais deux ou trois de la poudre du flacon. + +Il agissait mécaniquement, pour ainsi dire, sans conscience de ses +actes, comme si une volonté autre que la sienne eût disposé de ses +membres. + +Mais il ne négligea rien. + +A deux ou trois reprises, il retourna la bouteille et l'agita, pour +hâter la dissolution, sans brusquerie, toutefois, crainte de troubler le +vin ou de provoquer une mousse suspecte. + +Quelques atomes de la poudre étaient restés attachés au goulot de la +bouteille, il les essuya minutieusement, non avec une des serviettes qui +se trouvaient sur le dos d'une chaise, car il redoutait quelque +accident, mais avec son mouchoir de poche. + +Tout fut terminé on moins d'une minute. + +Il remplaça la bouteille sur la planche, et alla s'asseoir dans un coin, +attendant... + +M. le duc de Champdoce arpentait alors rageusement la grande allée de +marronniers. + +Pour la première fois de sa vie, peut-être, cet homme entêté, jusqu'à +l'absurde, ce despote regrettait un de ses actes, et se repentait. + +Non, assurément, à cause de l'acte en lui-même, il estimait que Norbert +méritait, et au-delà, le châtiment qu'il lui avait infligé, mais en +raison des conséquences possibles, sinon probables. + +Les considérations qui avaient frappé Dauman, l'apôtre du Code, se +présentaient à son esprit comme autant de cuisants remords. + +Il apercevait tous les éléments d'une plainte au parquet. Quels en +seraient les résultats? Oh! il ne s'abusait pas. Il savait que pour +beaucoup de gens sa façon de vivre présentait un caractère très accusé +de monomanie. + +Le tribunal une fois saisi de l'affaire ne lui enlèverait-il pas toute +autorité sur son fils? C'était à supposer. Qui sait? on lui contesterait +peut-être jusqu'à l'exercice de son influence morale. + +L'idée de recourir à la justice ne viendrait pas à Norbert, pensait-il; +mais manquait-il de complaisants pour la lui souffler? + +Toutes ces réflexions enflammaient sa colère, mais lui démontraient en +même temps l'absolue nécessité de dissimuler, d'agir désormais avec une +prudence extrême. + +Il ne renonçait pas à ses vues sur Mlle de Puymandour non, il eût +renoncé à la vie plutôt; mais il se résignait, pour atteindre son but, à +substituer la ruse à la violence. + +L'important, le difficile aussi, était de ramener Norbert. +Consentirait-il à revenir sous le toit paternel? + +Il ne serait pas fort malaisé ensuite de l'amadouer et de lui faire +oublier, à force de cajoleries, l'odieuse scène. + +Il en était là quand on vint le prévenir en hâte de la rentrée de +Norbert. On ne pouvait lui annoncer plus agréable nouvelle. + +--Je le tiens! pensa-t-il. + +Et lestement il gagna le château. + +Quand il rentra dans la salle commune, Norbert, oubliant son respect +accoutumé, ne se leva pas. + +Cette infraction aux règles de l'étiquette domestique frappa beaucoup le +duc. + +--Jarnicoton! pensa-t-il, est-ce que mon drôle se croit déjà affranchi +de tout devoir? + +Mais il ne laissa rien paraître de l'inquiétude que lui causa cette +petite circonstance. D'ailleurs, le sang qui couvrait encore le visage +de son fils lui causait une certaine impression. + +--Norbert, mon ami, demanda-t-il, souffrez-vous? Pourquoi n'avez-vous +pas fait panser votre blessure? + +Il attendait une réponse, elle ne vint pas. + +--Pourquoi ce sang encore à cette heure? poursuivit-il, est-ce un +reproche? Il n'en était pas besoin, mon fils, pour me faire déplorer mon +emportement, ma... violence de tantôt. + +Norbert ne répondait toujours pas, et ce silence, outre qu'il +désappointait fort M. de Champdoce, l'embarrassait terriblement. + +Le personnage qu'il faisait était si nouveau pour lui, il s'imposait une +contrainte si extraordinaire, qu'il ne savait plus quelle attitude +prendre, ni quelles paroles prononcer. + +En cette extrémité, bien plus pour se donner une contenance que parce +qu'il avait soif, il prit sur un dressoir un verre qu'il posa sur la +table, et, atteignant sa bouteille, il le remplit à demi de vin. + +Un frisson d'horreur secoua Norbert de la nuque aux talons. + +--Voyons, mon fils, reprit le duc, quelles excuses doit vous faire votre +père? Parlez, un homme s'honore en reconnaissant ses torts. + +Il avait pris le verre, et machinalement il l'élevait à la hauteur de +l'oeil. + +Norbert ne respirait plus; il lui semblait que le vide se faisait autour +de lui. + +La tête lui tournait, il entendait comme des détonations à ses oreilles, +son estomac se soulevait, ses veines charriaient des torrents de lave... +Pourtant il ne broncha pas. + +--Il est cruel, continuait le duc, il est douloureux de s'humilier +devant son fils... et de s'humilier inutilement. + +En vain Norbert détournait la tête... il voyait. + +M. de Champdoce flairait le verre; il l'approchait de ses lèvres; il +allait boire... Non! Norbert ne put supporter cela. + +D'un bond il fut sur son père, et, lui arrachant le verre des mains, il +le lança par la fenêtre, en criant d'une voix terrifiante: + +--Ne buvez pas!... + +Le mouvement de Norbert, sa physionomie, sa voix, valait toutes les +explications. + +Une épouvantable lueur éclaira le duc. + +Ses traits se décomposèrent, sa face s'empourpra, ses yeux s'injectèrent +de sang, il ouvrit la bouche pour parler, il n'en sortit qu'un râle +sourd, il étendit les bras, battit l'air de ses mains et tomba raide, à +la renverse, heurtant de la nuque l'angle d'un lourd dressoir de chêne. + +Norbert s'était précipité dehors. + +--Au secours! criait-il; à moi!... J'ai tué mon père. + + * * * * * + + + + +IX + + +Tout ce qu'avait pu dire M. le duc de Champdoce de la soif +d'anoblissement qui ardait M. de Puymandour et tout ce qu'il pensait +encore était bien au-dessous de la triste et bouffonne réalité. + +Pauvre homme! + +Il était heureux autrefois, quand le nom de Palouzat, qui était le nom +de son père, un honnête homme, suffisait à son ambition. + +Alors, il avait une importance incontestable. + +Ses grands revenus le plaçaient à cent piques des hobereaux envieux et +besoigneux qui faisaient la cour à ses écus. + +On respectait en lui l'homme qui avait su amasser honnêtement une +immense fortune. + +On l'estimait et on l'aimait pour ses qualités sérieuses, sa délicatesse +et la sûreté de ses relations. Personne ne songeait à lui contester un +rare bon sens, et même un esprit dont les saillies méridionales ne +manquaient pas de brillant. + +Tout ce prestige s'évanouit le jour où la fatale idée lui vint de signer +au bas d'une invitation à dîner: Comte de Puymandour. + +De ce moment ses misères et ses tribulations commencèrent. + +Entre la noblesse, qui le raillait et refusait de le reconnaître pour +sien, et la bourgeoisie qui, ne voulant pas de lui, se moquait de ses +prétentions, il se trouva comme un volant entre deux raquettes, renvoyé, +rejeté, ballotté, bafoué. + +Comme de raison ses déboires irritèrent sa manie. + +On contait, en se tenant les côtes, la légende des complaisances +auxquelles il se résignait, uniquement pour se faire tolérer de +l'aristocratie poitevine. + +Et que de mauvais compliments digérés, de camouflets empochés, de +couleuvres avalées!... Dieu seul et lui en savaient le compte. + +C'est dire de quelle ardeur incomparable il souhaitait le mariage de sa +fille et du fils de haut et puissant seigneur Dompair duc de Champdoce. + +Il avait sacrifié le tiers de sa fortune à l'honneur de cette alliance, +il l'eût donné entière pour cette perspective de faire sauter sur ses +genoux un vrai duc ayant dans ses veines du sang des Palouzat mêlé à +celui des héros des croisades. + +Puis, le mariage mettrait un terme à ses maux. Son gendre saurait bien +imposer silence aux railleurs et le faire accepter. + +Tout cela lui semblait si beau, qu'il s'était bien gardé d'en souffler +mot à qui que ce fût. Une déconvenue eût encore ajouté à son fonds de +ridicule, déjà considérable. + +Il avait même poussé la prudence jusqu'à ne rien dire à sa fille. Les +femmes sont si indiscrètes! + +Le lendemain seulement du jour où il eut la parole définitive du duc de +Champdoce, M. de Puymandour songea à prévenir sa fille. + +D'obstacle, il n'en apercevait point. + +Comment sa fille ne serait-elle pas ravie, lorsque, lui, il était aux +anges! + +C'était au matin, dans une pièce trop richement décorée, qu'il appelait +sa bibliothèque, qu'il prenait cette détermination. + +Il sonna; un domestique parut. + +[Illustration: Mademoiselle Marie entra...] + +--Allez, lui dit-il demander à la femme de chambre de Mlle Marie, si +mademoiselle peut me recevoir et m'accorder un moment d'entretien. + +C'est de l'air le plus solennel qu'il donna cet ordre étrange, lequel ne +parut nullement surprendre le domestique. + +Les relations entre le père et la fille étaient ainsi réglées. + +Depuis longtemps, M. de Puymandour avait adopté pour son intérieur une +étiquette que les railleurs disaient empruntée à la cour d'une vieille +archiduchesse. + +Moins de deux minutes après la sortie du domestique, on gratta à la +porte de la bibliothèque. + +Il cria: «Ouvrez!» et tout aussitôt Mlle Marie entra et, se jetant à +son cou, lui appliqua sur les joues deux bons gros baisers sonores. + +Ces embrassades ne le charmèrent pas, il s'en faut. Peut-être lui +paraissaient-elles peu nobles, et digne tout au plus de gens du commun. + +Il se dégages assez brusquement, et, fronçant les sourcils: + +--Pourquoi vous déranger, Marie, prononça-t-il, lorsque je vous faisais +prier de m'attendre chez vous? + +--Eh! cher père, parce que c'est plus naturel et surtout plus vite fait. +Voyons, ne te fâche pas. + +M. de Puymandour disait: vous, à sa fille; elle lui disait: tu, en dépit +de ses fréquentes remontrances à ce sujet. Ce _tu_ vulgaire +l'affligeait. + +--Toujours la même chose!... Quand donc prendrez-vous le ton et la +gravité qui conviennent à une personne de votre nom et de votre rang? + +Et d'un air de mauvaise humeur il se jeta sur un divan en murmurant +après les jeunes filles inconsidérées qui n'ont nul souci de la dignité. + +Mlle Marie le regardait en souriant un peu, oh! bien peu, en fille +qui, si elle sent les ridicules de son père, ne les juge pas et surtout +les excuse. + +Elle était ravissante ainsi, et le duc de Champdoce n'avait pas flatté +le portrait qu'il faisait d'elle à Norbert. + +Pour être toute différente de la beauté de Mlle de Sauvebourg, la +beauté de Mlle Marie n'en était pas moins éblouissante et rare. + +Sa taille assez élevée, était divinement prise, et sa démarche avait +cette grâce un peu nonchalante qui est une séduction des femmes des +contrées méridionales. + +En elle, ce qui imposait surtout l'attention, c'était le contraste de +ses grands yeux noirs veloutés, et de sa peau unie et rosée comme les +pétales des roses-thé. Pour ses cheveux, d'un noir bleu, quelle que fût +la mode, elle les tordait et les fixait, comme au hasard, assez haut sur +la nuque, et les femmes ne pouvaient qu'admirer et envier. + +Mais ce qu'elle avait, ce que n'avait pas la fière Diane, c'était une +âme tendre, capable de tous les dévouements, une angélique douceur qui +même dégénérait en faiblesse, et une disposition naturelle à se trouver +heureuse, pourvu qu'elle se sentit aimée. + +--Voyons, père, reprit-elle, quand elle crut que M. de Puymandour avait +assez exhalé son dépit, ne me gronde pas. Tu sais bien que la marquise +d'Arlange m'a donné cet hiver des leçons de dignité. Je te jure que je +m'exerce en secret, et tu seras intimidé toi-même quand je prendrai mon +grand air... + +M. de Puymandour haussa les épaules. + +--Voilà bien les femmes!... dit-il, ces êtres frivoles et légers, pour +qui les intérêts les plus graves sont textes à plaisanteries. Vous +raillez, Marie, et moi je me demande avec anxiété si vous saurez porter +le poids des hautes destinées que vous prépare mon affection. + +Il se leva et alla s'adosser à la cheminée, une main dans l'ouverture de +son gilet, l'autre prête pour le geste, ce qui était sa pose de +prédilection quand il méditait un effet oratoire. + +--Prêtez-moi toute votre attention, ma fille, commença-t-il. Vous avez +eu dix-huit ans le mois passé; le moment est venu de songer à votre +établissement. J'ai à vous annoncer une grande nouvelle... Ou m'a +demandé votre main. + +Mlle Marie baissa la tête, espérant ainsi cacher sa confusion. + +--Avant de rien décider sur un sujet si grave, continua M. de +Puymandour, j'ai longtemps réfléchi... Je me suis entouré de tous les +renseignements propres à m'éclairer... J'ai tenu à m'assurer que +l'alliance qu'on nous proposait présentait bien, pour vous, toutes les +garanties humaines du bonheur..... On ne saurait espérer ni même rêver +mieux. Le jeune homme est de peu d'années plus âgé que vous, il est bien +de sa personne, sa fortune est considérable, il a de la naissance, il +porte le titre de marquis... + +--Il vous a donc fait parler? interrompit Mlle Marie, non sans un +tremblement dans la voix. + +--Il?... Qui: Il? + +--Lui! + +M. de Puymandour était stupéfait. + +--Qui: Lui? + +--M. Georges de Croisenois. + +Ce nom arracha à l'ancien négociant en laines un juron qui n'avait rien +d'aristocratique. + +--Que me parlez-vous de Croisenois! s'écria-t-il. Qu'est-ce que ce +marquis de Croisenois? Serait-ce ce freluquet à petites moustaches que +j'ai vu tourner autour de vos jupes cet hiver? + +La pauvre jeune fille était toute décontenancée. + +--C'est lui, oui, mon père, balbutia-t-elle. + +--Eh bien!... pourquoi voulez-vous qu'il m'ait demandé votre main? +Quelles raisons avez-vous de supposer qu'il me l'a demandée? Vous le +connaissez donc? + +--Mon bon père... + +--Il n'y a pas de bon père ici, mademoiselle. Dans le fait, il me semble +avoir vu ce prestolet vous parler avec une animation... Il a peut-être +osé vous dire qu'il vous aimait!... + +--Je jure sur... + +--Assez! Du moment où vous jurez, c'est que mes présomptions sont +justes. Ma fille, une Puymandour, écoute des déclarations et ne me +prévient pas! Morbleu! il vous a peut-être aussi écrit, ce faquin!... + +Elle était incapable d'un détour; elle garda le silence; sa physionomie +avait l'expression la plus suppliante. + +--Vous vous taisez, poursuivit M. de Puymandour, donc j'ai deviné... +Qu'avez-vous fait de ces lettres? + +--Je les ai... + +--Silence! Vous les avez soigneusement conservées, cela va de soi. Mais +on ne me trompe pas; je veux les voir, où sont-elles? + +--Mon père, je le promets... + +--Ces lettres!... interrompit M. de Puymandour d'une voix formidable, où +sont-elles? il me les faut, je les veux. Je les aurai quand je devrais +faire fouiller toute la maison!... + +Contre une telle colère, la pauvre fille était sans force. + +Ces lettres chéries, si précieusement conservées, elle les livra. + +Il y en avait quatre, réunies et attachées avec une petite faveur bleue. +Il en prit une au hasard et commença de lire à haute voix, entremêlant +sa lecture d'invectives et d'exclamations: + + + «Mademoiselle, + + «Bien que je ne redoute rien tant que de vous déplaire, j'ose + encore, et malgré votre défense, vous écrire. Pardonnez-moi... + J'apprends que vous êtes sur le point de quitter Paris pour + plusieurs mois. + + «J'ai vingt-quatre ans, je suis orphelin et maître de mes actions, + j'appartiens à une grande et honorable famille, ma fortune est + considérable, et... je vous aime du plus profond et du plus + respectueux amour. + + «Je viens vous supplier de m'autoriser à demander votre main à M. + de Puymandour. + + «Mon grand-oncle M. de Sairmeuse, qui a l'honneur de connaître + monsieur votre père, serait près de lui mon répondant et mon + interprète à son retour d'Italie, ou il est encore pour trois ou + quatre semaines au plus. + + «Daignez m'excuser, mademoiselle, etc.» + +M. de Puymandour avait de l'esprit, mais pas assez de tact pour +reconnaître que la sécheresse de cette lettre était une délicatesse de +celui qui l'écrivait. + +--Joli! s'écria-t-il, très joli! Peste! il n'y va pas par quatre +chemins, ce monsieur! Ce billet me dispense de lire les autres... Et +vous, qu'avez-vous répondu? + +--Qu'il devait s'adresser à toi, mon bon père. + +--Vraiment!... C'est bien de l'honneur, en vérité. Et vous avez pu +croire que j'accueillerais comme cela, tout d'un coup, les prétentions +de cet étourneau! Ah çà! vous l'aimez donc!... + +Elle détourna la tête sans affectation; ses larmes, qu'elle s'était +efforcée de retenir, jaillissaient. + +Cet aveu--c'en était un--exaspéra M. de Puymandour. + +--Vous l'aimez!... reprit-il d'une voix éclatante, et vous avez l'audace +de me l'avouer! En quel temps vivons-nous!... Pauvres pères!... Nous +dormons sur la foi des traditions d'honneur de nos ancêtres, et nos +filles en profitent pour négocier des mariages avec le premier jeune fat +qui les a séduites en conduisant un cotillon avec grâce. Nos filles +veulent faire à leur tête. Mais comme elles sont sottes, comme elles +sont inexpérimentées, elles donnent dans tous les piéges que leur +tendent des intrigants... + +Cette brutalité révolta Mlle Marie. + +--M. de Croisenois, mon père, répondit-elle, est de bonne maison, sa +famille... + +--Allons!... vous ne savez ce que vous dites. Le premier des Croisenois +était un petit commis de Richelieu, un gratte-papier. Louis XIII lui +conféra des lettres de noblesse pour on ne sait quelle ténébreuse +commission. On connaît son armorial, peut-être. A-t-il seulement des +moyens avouables d'existence, votre mince marquis?... + +--Il a cinquante mille livres de rentes, mon père. + +--A ce qu'il dit... + +--D'ailleurs ne suis-je pas assez riche pour deux? + +M. de Puymandour s'inclina ironiquement. + +--Nous y voici donc, fit-il en goguenardant. Assez riche pour deux!... +Parbleu! c'est juste ce qu'il a calculé, votre freluquet. J'ai crié le +chiffre de votre dot par dessus les toits. Vous avez pris pour vous, ma +chère, les hommages passionnés qui s'adressaient à mon argent. +C'est-à-dire que j'aurais travaillé vingt ans pour ce Croisenois. Rayez +cela de vos papiers... Et c'est vous, une personne de sens, qui vous +laissez duper ainsi!... + +Jamais la pauvre fille n'avait autant souffert. + +--Tu te trompes, mon père, interrompit-elle avec l'accent de la plus +inébranlable conviction, je réponds de son désintéressement comme du +mien. + +--Chansons!... Prétendriez-vous m'apprendre la vie? Je juge ce jeune +homme sur ses actes. Qu'espérait-il en s'adressant à vous en secret? +Vous intéresser, vous compromettre, vous séduire!... et, qui sait? +rendre impossible votre mariage avec un autre. + +--Oh! pourquoi supposer... + +--Je ne suppose pas, j'affirme. Savez-vous ce que fait un homme +d'honneur, quand il devient amoureux? + +--Mon bon père!... + +--Il va trouver son notaire, mademoiselle... + +--Cependant... + +--Silence!... et il lui expose sa situation et ses intentions. Ce +notaire, aussitôt se rend chez le notaire de la jeune personne, et quand +ces deux notaires ont examiné et étudié la convenance d'une alliance, +s'ils l'approuvent, on laisse le coeur parler. + +Que répondre!... Mlle Marie pleurait à chaudes larmes. + +--D'ailleurs, reprit M. de Puymandour, inutile d'insister sur ce sujet: +vous oublierez Croisenois. Je vous ai choisi un mari, et j'ai donné +votre parole. Vous la tiendrez. Dimanche, présentation de ce jeune +homme. Lundi, visite à Monseigneur l'évêque de Poitiers, lequel bénira +votre union. Mardi, promenade dans le pays, pour y semer la nouvelle. +Mercredi, lecture du contrat. Jeudi, grand dîner de fiançailles. +Vendredi, préparatifs et examen du trousseau. Dimanche... les bans. Et à +la fin de la semaine suivante, nous ferons la noce. + +Mlle Marie n'en pouvait croire ses oreilles. + +--De grâce, mon père, dit-elle, tout cela ne saurait être sérieux. + +Lui haussa les épaules. + +--Enfin, ajouta-il, le mari n'est autre que le fils du duc de Champdoce, +M. le marquis Norbert. + +La malheureuse jeune fille devint pâle comme une morte. Ce nom lui +disait à la fois combien ce projet était réel et combien son père y +devait tenir. + +--Mais je ne le connais pas! balbutia-t-elle, je ne saurais l'aimer. + +--Je le connais, moi... et cela suffit. Puis, où avez-vous vu que le +mariage soit une amourette? Dans quel roman?... J'ai dit: vous serez +duchesse... + +Mlle Marie aimait M. de Croisenois plus qu'elle ne l'avait dit à son +père, bien plus surtout qu'elle n'avait osé se l'avouer à elle-même. +Aussi résista-t-elle d'abord avec une obstination, il faudrait dire +avec un héroïsme bien loin de son caractère si faible. + +Mais M. de Puymandour n'était pas homme à abandonner sans combat la +chimère de toute sa vie. Il ne quitta plus sa fille d'une minute, il +l'entoura, il la persécuta, il l'obséda. Le troisième jour, au soir, +Mlle Marie se rendit et prononça le _oui_ fatal entre deux sanglots. + +Et cependant, c'est à peine si M. de Puymandour, ravi, prit le temps de +la remercier de l'horrible sacrifice. + +--Il me faut courir à Champdoce, lui dit-il, depuis trois jours je suis +sans nouvelles du duc et nos dernières dispositions ne sont pas +arrêtées... Et il sortit en disant: + +--A bientôt, ma petite duchesse! + +M. de Puymandour avait dans ses écuries les plus beaux chevaux du pays, +et sous ses remises, tout un assortiment d'équipages de tout genre. + +Il n'en prit pas moins à pied le chemin du château de Champdoce. +Affecter une noble simplicité lui semblait du meilleur goût, lorsque +lui, parvenu, il allait visiter ce grand seigneur de moeurs si +austères. + +Dieu sait, cependant, s'il avait hâte de revoir M. de Champdoce. + +Lorsque, trois jours plus tôt, ils s'étaient séparés après la parole +donnée, le duc lui avait dit: «A demain, des nouvelles,» et on n'avait +plus entendu parler de lui. + +Ce retard, certes, avait servi M. de Puymandour, puisqu'il lui avait +donné le temps d'arracher le consentement de Mlle Marie, mais d'un +autre côté il le préoccupait. Était-il donc survenu quelque anicroche? + +Il allait d'un bon pas, en dépit de la chaleur encore très forte, bien +que le jour fût sur son déclin, malgré son embonpoint aussi, qui lui +rendait la marche pénible, lorsque, en arrivant à la côte de Bivron, il +aperçut Dauman, en grande conversation avec la fille de la mère Rouleau. + +C'était, pour M. de Puymandour, une occasion de s'arrêter. Préparant, +sans en rien dire, sa candidature à la Chambre, il faisait de la +popularité et ne manquait jamais d'adresser la parole aux gens qu'il +rencontrait quand il leur savait une certaine influence. Or, Dauman, +bien que décrié, était un très actif et très remuant agent d'élections. + +--Bonjour, Président, lui cria-t-il; quoi de neuf? + +Maître Dauman s'était incliné jusqu'à terre. + +--Une bien fâcheuse nouvelle, monsieur le comte, répondit-il: on dit M. +le duc de Champdoce bien malade. + +--Le duc!... Est-ce croyable? + +--C'est la jeune fille que voici qui vient de me l'apprendre, monsieur +le comte. N'est-ce pas, Françoise? + +La fille de la mère Rouleau ne devint pas plus rouge qu'à l'ordinaire, +c'était impossible, mais elle fit sa plus belle révérence et répondit: + +--On m'a conté comme cela, au château, qu'il ne s'en relèverait pas. + +--Et qu'a-t-il. + +--On ne me l'a pas dit. + +M. de Puymandour semblait atterré. + +--Un homme si robuste, murmura-t-il, et qui se portait comme un arbre, +quand je l'ai quitté l'autre soir. + +--Voilà ce que c'est que de nous, observa philosophiquement M. Dauman, +on ne sait ni qui vit ni qui meurt. On se croit bien assuré... + +--Adieu, Président, interrompit M. de Puymandour, je cours demander des +renseignements plus précis. + +Il se mit à courir, en effet, ce dont on ne l'eût guère cru capable, +mais l'inquiétude le fouettait. + +Dans la cour, tous les gens du château, réunis en groupes, causaient. + +Dès que parut M. de Puymandour, l'un d'eux se détacha et s'avança à sa +rencontre. C'était Jean, le domestique de confiance du duc. + +--Eh bien!... lui cria M. de Puymandour. + +--Ah!... monsieur, quel malheur! mon pauvre maître... + +--Serait-il donc mort? + +--Hélas!... il n'en vaut guère mieux. + +Le digne M. de Puymandour tremblait comme une feuille au vent. + +--Mais, qu'est-ce, enfin, insista-t-il, comment cela lui a-t-il pris? + +--Oh! comme la foudre, répondit Jean non sans une hésitation visible. +C'était avant-hier, vers cette heure, monsieur le duc se trouvait seul +avec M. Norbert dans la grande salle. Tout à coup, nous entendons des +cris, oh! mais des cris effrayants... + +--C'était M. de Champdoce? + +--C'était M. Norbert, monsieur, qui appelait au secours. Nous accourons. +Que voyons-nous? Monsieur le duc à terre, sans le souffle, la figure +gonflée et noire... + +--Il venait d'être frappé d'une attaque... + +--Pas précisément. Le médecin a dit que c'était... attendez donc, un +empêchement... + +--Vous voulez dire un épanchement... au cerveau. + +[Illustration: Norbert, roulant sur un fauteuil, s'assit en face du +lit.] + +--Peut-être. Ce qui est sûr, c'est que s'il n'est pas mort sur le coup, +cela tient à ce que sa tête a heurté l'angle d'un meuble, et que le sang +a jailli naturellement. Comme de juste nous l'avons porté dans son +lit. Il râlait alors, il se débattait, ses yeux étaient si bien +retournés qu'on ne voyait plus que le blanc. + +--Et pas de médecin! murmura M. de Puymandour. + +--On était allé en quérir un. Mais en attendant, nous avions Méchinet, +notre berger, qui est autant dire vétérinaire, et qui s'y connaît aussi +pour les chrétiens. Il a saigné monsieur le duc aux pieds et lui a mis +des ventouses. Le docteur, en arrivant, a tout approuvé. + +--Et maintenant? + +--A cette heure, on ne peut pas dire que monsieur le duc soit mort, +puisqu'il bouge encore, mais on ne peut pas dire non plus qu'il soit +vivant, puisqu'il ne voit ni n'entend rien... + +M. de Puymandour faisait d'honorables efforts pour dominer son émotion. + +--Quand on n'est pas foudroyé, objecta-t-il, on se remet. + +Le vieux valet secoua tristement la tête. + +--Autant qu'il ne se remette pas, répondit-il d'un ton funèbre, le +docteur prétend que s'il revient, il restera, sauf le respect que je lui +dois, imbécile. + +--Affreux!... oui, c'est affreux! Un homme si remarquable! Je ne vous +demande pas de me conduire près de lui, non, sa vue me causerait une +trop pénible impression, mais si je pouvais voir M. Norbert... + +Jean eut comme un geste d'effroi. + +--Y pensez-vous!... monsieur, dit-il. + +--J'étais l'ami de son père... le très intime ami, et si quelques +consolations pouvaient adoucir la violence de son chagrin... + +--Impossible! interrompit le domestiqua d'un ton farouche. M. Norbert +est près de son père; il ne le quitte pas d'une minute, et il a défendu +qu'on l'appelât pour quelque affaire que ce fût..., même, il faut que je +le rejoigne, nous attendons deux grands médecins de Poitiers... + +--Je me retire, alors... J'enverrai prendre des nouvelles ce soir. + +M. de Puymandour se retira en effet, mais lentement, affaissé sous le +poids de ses sombres méditations. + +Le ton de ce domestique, son attitude, son regard avaient été si +singuliers, qu'il en demeurait préoccupé. + +Lui avait-il bien dit toute la vérité? Cette subite attaque n'avait-elle +pas quelque raison qu'on s'efforçait de cacher? Pourquoi Norbert +refusait-il ainsi de recevoir tous qui venaient le visiter? Il lui +semblait flairer quelque mystère. + +Ce qui le frappait surtout, c'est que M. Norbert se trouvait seul avec +son père lors de l'accident. + +L'esprit encore tout plein des résistances de sa fille, il en arrivait à +conclure que le duc avait trouvé chez son fils des répugnances +pareilles, qu'il avait voulu les vaincre de haute lutte, qu'une scène +violente s'en était suivie, et que le terrible gentilhomme avait été +foudroyé dans un transport de colère. + +Ainsi, l'intérêt et la passion aiguisant la pénétration de M. de +Puymandour, il arrivait presque à la vérité. + +--Si cela est, pensait-il, que M. de Champdoce meure ou qu'il reste +idiot Norbert rompra nos projets d'alliance. + +Cette possibilité l'épouvantait si fort, qu'il croyait déjà s'entendre +signifier la rupture. Que ferait-il alors? + +Un seul moyen s'offrait de conjurer le ridicule: marier sans délai +Mlle Marie à M. de Croisenois, qui était encore un parti brillant et +honorable, il le savait bien, quoi qu'il eût dit... + +Une voix qui éclata à son oreille l'arracha en sursaut à ses réflexions. + +C'était la voix de Dauman que le hasard ramenait encore sur son chemin. + +--La petite avait-elle raison, monsieur le comte? demanda le +«Président.» + +--Hélas! oui. Mon pauvre ami de Champdoce est au plus mal: ces +épanchements de cerveau ne pardonnent pas... + +--Ainsi, c'est bien une attaque qui... + +--Oui, Président, oui. + +Maître Dauman eut un geste désolé. + +--Et M. Norbert? interrogea-t-il. Monsieur le comte lui a sans doute +parlé? + +--Non. Ce malheureux jeune homme est au désespoir. + +--Dame!... On conçoit cela, fit hypocritement le «Président.» C'est un +grand malheur!... Bien votre serviteur, monsieur le comte. + +Mais M. de Puymandour maudissait Norbert bien plus qu'il ne le +plaignait. Que n'eût-il pas donné pour savoir ce qu'il faisait en ce +moment... ce qu'il pensait surtout! + +Norbert était alors penché sur le lit de son père agonisant, et, la +sueur au front, le coeur serré par l'angoisse, il épiait dans ses yeux +une étincelle de vie ou une lueur de raison. + +Trois jours d'épouvantable désespoir en avaient fait un autre homme. Un +de ces abîmes que le temps ne saurait combler, le séparait à cette heure +d'un passé qu'il ne pouvait se rappeler sans frissonner jusqu'aux +moelles. + +C'est seulement à la dernière seconde, et lorsque déjà son père touchait +des lèvres le poison, qu'il avait eu l'exact sentiment de l'horreur et +de l'immensité de son crime. + +Tout son être s'était révolté, et il lui avait semblé entendre les +éclats d'une voix formidable qui lui criait: Assassin! parricide!... + +Lorsque son père était tombé à la renverse, il avait eu la force +d'appeler au secours; mais aussitôt après, saisi d'une terreur folle, il +s'était enfui vers la campagne, au hasard, de toute la vitesse de ses +jambes, comme s'il eût espéré, grâce à la rapidité de sa course, se +dérober aux furies vengeresses des remords, échapper aux clameurs de sa +conscience, se délivrer enfin de soi-même. + +Pendant les premiers instants de confusion qui suivirent la catastrophe, +les gens du château qui remarquèrent l'absence de Norbert ne songèrent +pas à s'en étonner. Peut-être pensèrent-ils qu'il était allé chercher un +médecin. + +Seul, le plus ancien des serviteurs, Jean, témoin de cette fuite +précipitée, fut transi d'une sinistre appréhension. + +Il avait, il est vrai, pour être attentif, mille raisons que les autres +domestiques n'avaient pas. + +Possédant toute la confiance de ses maîtres, il n'ignorait rien des +dissentiments qui séparaient le père et le fils. Il connaissait leur +violence à tous deux, et savait qu'une femme se dressait entre eux, qui +les animait l'un contre l'autre. + +Témoin de l'emportement de M. de Champdoce quand il avait frappé son +fils, Jean avait été confondu lorsqu'il avait vu reparaître Norbert. +Avec quelles intentions revenait-il? + +Enfin, appelé par ses occupations près des bâtiments, il avait vu +Norbert lancer dans la cour un verre dont le contenu s'était répandu sur +le sol. + +Toutes ces circonstances réunies en faisceaux paraissaient au vieux +domestique, si graves, si formellement accusatrices que, dès que le duc +fut déposé dans son lit, il descendit à la salle commune, persuadé qu'il +y trouverait quelque indice. + +La bouteille contenant le vin du duc était encore sur la table, aux +trois quarts vide. Comment expliquer ce fait? + +Avec une grande circonspection, il versa dans le creux de sa main +quelques gouttes, qu'il dégusta et rejeta aussitôt. Le vin conservait +tout son bouquet et ne donnait aucun arrière-goût. + +N'importe. Obéissant à l'inspiration de son dévouement, Jean s'empara de +la bouteille, et, sûr de ne pas être observé, la porta à sa chambre où +il la cacha. + +Cette précaution prise, il courut recommander à Méchinet de ne pas +quitter le duc une minute, jusqu'à l'arrivée du médecin, et, sous le +premier prétexte qui lui vint à l'esprit, il sortit pour se mettre à la +recherche de Norbert. + +Deux heures durant, il battit en tous sens les environs: en vain. + +Découragé, il regagnait le château par le sentier de Bivron, quand, à la +lisière du bois, sur le revers d'un fossé, il crut distinguer une forme +humaine. + +Il s'avança... C'était Norbert qui était étendu là. + +Le malheureux!... L'instinct, cette mémoire tenace de la chair, qui dans +les tourmentes de l'âme se substitue à la volonté, l'avait conduit, +après une course insensée, à cette place où il avait aperçu Diane pour +la première fois, à ce sentier où il avait été remué par les plus +puissantes émotions, où il avait goûté les plus grandes, les seules +félicités de sa vie. + +Le digne serviteur se baissa vers son jeune maître, et, reconnaissant +qu'il était comme privé de sentiment, il lui secoua rudement le bras. + +A cette étreinte, Norbert se releva d'un bond en poussant un cri. + +Il lui avait semblé ressentir comme une brûlure atroce là ou il avait +été touché, et que cette main qui s'abattait sur lui était celle de la +justice, humaine ou divine, prenant possession de sa personne. + +Jean devina, plutôt qu'il ne vit, ce mouvement d'un indicible effroi. + +--C'est moi!... monsieur, prononça-t-il. + +--Ah! oui, en effet... Que veux-tu? + +--Je vous cherchais, monsieur; pour vous conjurer de rentrer à +Champdoce. + +Norbert recula d'un pas. + +--Rentrer au château!... fit-il d'une voix rauque, non!... Pas +maintenant. + +--Il le faut cependant, monsieur, votre absence paraîtrait inconcevable, +elle ferait réfléchir, chercher... et qui sait!... Votre place est près +du lit de votre père. + +--Jamais!... non... jamais!... + +Il disait cela, mais il ne bougeait pas. Jean, alors, passa son bras +sous le sien, et l'entraîna. + +Il se laissait conduire, n'opposant nulle résistance à cette sorte de +violence qui lui était faite. Il trébuchait comme un homme ivre, buttant +à tous les cailloux; il serait tombé s'il n'eût été soutenu. Après une +scène qui avait exalté ses nerfs jusqu'à un degré insoutenable, la +réaction était venue, et tous les ressorts se brisaient en lui. + +Toujours au bras de Jean, il traversa la cour du château et gravit +l'escalier. + +Mais arrivé à la porte de la chambre du duc de Champdoce, il s'arrêta +brusquement et, s'arc-boutant sur ses jarrets, il essaya de se dégager. + +--Je ne veux pas!... balbutiait-il en se débattant, je ne peux pas!... + +Mais le fidèle domestique lui serrait les poignets à les broyer. + +--Vous entrerez, lui dit-il, je le veux! Quoi qu'il y ait, vous sauverez +l'honneur du nom! + +Ces quelques mots lui communiquèrent juste assez d'énergie pour +traverser la chambre et aller s'abattre près du lit. + +Une fois à genoux, le front appuyé sur la main glacée de son père, les +larmes qui l'étouffaient jaillirent. + +Il pleura, et en entendant ces sanglots, les assistants respirèrent. + +Ce n'étaient que des paysans grossiers, mais en voyant Norbert plus pâle +que si on lui eût tiré la dernière goutte de sang, les lèvres +tremblantes, les yeux secs et brillants de l'éclat de la fièvre, ils +s'étaient demandé s'il n'était pas devenu fou. + +Il avait touché, en effet, les limites de la folie; mais à cette heure, +la lumière peu à peu se faisait dans son cerveau, et avec la faculté de +penser, la faculté de souffrir lui revenait. + +Il était assez maître de lui pour ne pas paraître plus qu'un fils +désolé, quand arriva le médecin de Bivron. + +C'était un brave et honnête homme, fort savant, point prétentieux, et +qui eût été parfait sans une déplorable affectation de brutalité. + +Quand on lui eût expliqué quels secours on avait administrés en +l'attendant, il examina longuement le malade, et écrivit une ordonnance +qu'il remit à Norbert. + +--Votre père est perdu, monsieur, lui dit-il, sans s'inquiéter du coup +qu'il portait. Il se peut que nous sauvions la vie, nous ne sauverons +pas la raison... On doit la vérité aux parents je vous la dis. Vous +m'excuserez... je reviendrai demain dans la matinée. + +Norbert n'alla pas reconduire le docteur. Il était tombé comme assommé +sur une chaise, et il serrait entre ses mains sa tête qui lui semblait +près d'éclater. + +Il était ainsi immobile depuis plus d'une demi-heure, lorsque tout à +coup il se dressa en étouffant un cri. + +Une pensée venait de lui venir plus terrible que les autres. + +Il se souvenait de cette bouteille où il avait glissé le poison et qui +était restée sur la table... Qu'en avait-on fait? Si quelqu'un la +vidait, cependant... qu'arriverait-il?... Est-ce que tout ne serait pas +découvert? + +L'intensité de l'angoisse lui donna la force de descendre jusqu'à la +salle commune. + +La bouteille n'était plus sur la table; elle n'était pas non plus à sa +place habituelle, sur la planche. + +Le malheureux avait entrepris d'explorer tous les dressoirs et tous les +recoins de la salle quand une porte s'ouvrit, et Jean parut sur le +seuil. + +A la vue de son jeune maître, le fidèle serviteur éprouva un tel +saisissement que la lumière qu'il tenait faillit lui échapper. + +--Pourquoi êtes-vous ici, monsieur? demanda-t-il d'une voix tremblante. + +--Je voulais... balbutia Norbert, je cherchais... + +Les soupçons du vieux domestique se changeaient en une épouvantable +certitude. + +Il s'avança vers le jeune homme, et se penchant à son oreille: + +--Vous cherchez la bouteille, n'est-ce pas?... murmura-t-il. +Rassurez-vous... C'est moi qui l'ai prise, elle est dans ma chambre. +Demain, nous en jetterons ensemble le contenu... La preuve n'existera +plus. + +Jean parlait bien bas, articulant à peine les syllabes; si bas, qu'il +fallait presque deviner ses paroles au mouvement de ses lèvres. + +Et cependant, il semblait à Norbert que cette voix, qui lui rappelait +son abominable action, avait le fracas du tonnerre et remplissait le +château de ses éclats. + +--Tais-toi!... ordonna-t-il en promenant autour de lui des regards +effarés, tais-toi!... + +Quel aveu explicite eût eu la signification de ce mouvement d'effroi! + +--Oh! nous sommes bien seuls, monsieur, murmura Jean. Ne craignez rien. +Il est, je le sais, des mots qu'on ne doit pas prononcer... Si j'ai osé +vous dire quelque chose de ce que j'ai surpris involontairement, c'est +qu'il était de mon devoir de vous rassurer, de vous épargner une +imprudence... + +Norbert comprit que le vieux domestique le supposait plus coupable +encore qu'il ne l'était réellement. + +--Malheureux!... interrompit-il, qu'oses-tu croire!... Mon père n'a pas +goûté à ce vin, je lui ai arraché le verre avant qu'il n'y eut trempé +ses lèvres, et je l'ai lancé dans la cour où tu retrouveras les +débris... + +--Je ne suis pas votre juge, monsieur, et vous n'avez pas d'explications +à me donner. Ce que vous voudrez que je croie, je le croirai... + +--Ah!... il doute!... s'écria Norbert, il ne veut pas me croire!... +Jean, au nom de tout ce que j'ai de sacré, je te le jure, je suis +innocent! + +Le vieux valet hocha tristement la tête. + +--Il faut que vous le soyez, en effet, monsieur, répondit-il; oui, il le +faut. Ne devons-nous pas sauver l'honneur de la maison! Même, +écoutez-moi bien: si on arrivait à découvrir quelque chose, à +soupçonner... Eh bien!... rejetez tout sur moi... hardiment. Je me +défendrai, mais si mal, qu'on me croira coupable. Et, tenez, au lieu de +jeter la bouteille, je veux la garder, je la casserai maladroitement +dans ma chambre, et si on fait une perquisition, on la trouvera... Ce +sera une preuve, cela!... Qu'importe qu'un pauvre homme comme moi passe +en jugement et même soit condamné!... Tandis que vous,... un +Champdoce!... + +Norbert se tordait les bras de désespoir. L'expression de ce dévouement +sublime lui prouvait que la conviction de Jean était arrêtée, et que, +quoi qu'il pût faire ou dire, il ne l'ébranlerait pas. + +Il allait le tenter, pourtant, expliquer ce qui s'était passé, quand, au +premier étage, retentit le bruit d'une porte qu'on fermait. + +--Silence! fit précipitamment Jean, on va venir. Il ne faut pas qu'on +nous trouve en conciliabule, cela éveillerait certainement des doutes... +Grand Dieu! on en a déjà peut-être... Je ne puis m'ôter de l'idée qu'on +lit le secret sur ma figure, dans vos yeux... Vite, monsieur, remontez, +soyez prudent, prenez sur vous d'être calme, c'est l'honneur du nom qui +est en jeu!... + +Norbert obéit, il remonta. + +La chambre du duc, lorsqu'il y rentra, était déserte. Un à un, les +domestiques s'étaient retirés, et il ne restait plus que Méchinet, le +berger vétérinaire, qui, établi dans l'embrasure d'une fenêtre luttait +contre le sommeil et faisait des efforts inouïs pour tenir ses yeux +ouverts. + +Quand parut le «jeune maître,» il se leva. + +--Monsieur, dit-il, on vient d'apporter le remède ordonné par le +docteur. J'en ai fait prendre une cuillerée à M. le duc, et il me semble +qu'elle produit un certain effet. Voyez plutôt... + +Il n'y avait ni à dire: non, ni même à hésiter, il fallait regarder. +Norbert regarda. + +Il lui parut que la face du moribond était moins tuméfiée. Une des +paupières était à demi relevée et laissait apercevoir le globe de +l'oeil terne, sans vie ni chaleur, et comme noyé dans un liquide +blanchâtre. + +--Le docteur, ajouta Méchinet, a bien recommandé de donner une cuillerée +de la potion de demi-heure en demi-heure, jusqu'à ce que la fiole soit +vide. + +--C'est bien. + +--C'est que... si monsieur le permettait, je suis terriblement las... +Jean va venir, il me l'a promis. Si j'allais me coucher à présent, je +serais levé plus tôt demain pour relever monsieur... + +Du geste, Norbert lui montra la porte, et roulant un fauteuil, il +s'assit en face du lit. + +Une irrésistible fascination, plus forte que sa volonté et que sa +raison, l'attirait près du corps inanimé de son père, il n'en pouvait +détacher ses regards. + +En quelques heures, Norbert avait enduré tout ce que l'organisation peut +supporter de douleurs, et, à tant de chocs successifs, sa sensibilité +s'était évanouie. C'est que les facultés humaines sont bornées, et +certaines limites une fois dépassées, l'âme et le corps perdent jusqu'à +la perception de la souffrance. + +Enseveli dans une sorte d'engourdissement, Norbert s'efforçait de se +rappeler quelle succession rapide d'événements l'avait conduit à +l'abîme. + +Le bandeau si fortement noué sur ses yeux tombait; il voyait et il +jugeait. + +Il lui semblait encore entendre la voix rude de son père, lui disant: + +--Cette fille n'est qu'une intrigante, elle ne vous aime pas, elle veut +votre nom et votre fortune... + +[Illustration:--Pourquoi n'allez-vous pas, pendant que vous y êtes, +demander...] + +Il s'était révolté alors, il avait cru ouïr un blasphème. Hélas! le duc +n'avait que trop raison, il fallait bien le reconnaître. + +La certitude d'avoir été pris pour dupe enflammait son ressentiment. Il +était bien niais, bien sot, qu'il ne s'était aperçu de rien!... + +Mille circonstances lui revenaient, qui eussent dû l'éclairer. + +Comment n'avait-il pas vu que cette jeune fille se jetait à sa tête, +qu'elle mettait en oeuvre des séductions indignes d'une honnête femme, +que tout en elle était combiné, son abandon ou sa réserve; qu'elle +s'emparait de son inexpérience; qu'elle le poussait peu à peu dans cette +voie fatale au bout de laquelle il avait rencontré l'abîme! + +Le sens monstrueux de la comédie jouée chez Dauman éclatait à ses yeux. + +Celle qu'il croyait une noble et pure jeune fille était la complice du +«Président.» Ils s'étaient entendus pour exalter sa haine jusqu'à la +folie, et au dernier moment, ils lui avaient remis le poison qu'il +devait verser à son père. + +Il frémissait en reconnaissant tout cela, et cette Diane de Sauvebourg +qu'il avait aimée jusqu'au crime, il la haïssait maintenant avec une +violence égale... + +Le jour venait, cependant; il était brisé, il s'endormit d'un mauvais +sommeil, plus pénible encore que la veille, sommeil peuplé de +fantômes... + +Il était près de midi quand il s'éveilla. Le soleil inondait la chambre, +le docteur était debout près du lit. + +Après un court examen, il s'approcha de Norbert. + +--Nous sauverons le corps, lui dit-il. + +Le médecin de Bivron ne se trompait pas. + +Le soir même, le duc de Champdoce put se soulever sur son lit. Le +lendemain, il balbutia quelques paroles inintelligibles. Le jour +suivant, il fît comprendre qu'il avait faim. + +Il était sauvé. Mieux eût valu la mort. + +La puissante volonté qui animait ce corps d'athlète avait été anéantie. +L'oeil avait perdu sa flamme, la physionomie son intelligence; la +lèvre inférieure retombait avec une navrante expression d'idiotisme. + +Et nul espoir de guérison. Le duc resterait toujours ainsi... toujours! + +Après avoir reconnu l'énormité du crime, Norbert pouvait mesurer +l'immensité du châtiment... + +C'est à ce moment seulement que Jean osa parler de la visite de M. de +Puymandour, et telle était la disposition d'esprit de Norbert, qu'il +pensa que c'était un avertissement du ciel même. + +--Du moins, dit-il, la volonté de mon père sera faite. + +Et en effet, sans perdre une minute, il écrivit à M. de Puymandour qu'il +l'attendait, et qu'il espérait bien que le malheur qui le frappait ne +changerait rien aux projets arrêtés... C'était sa destinée qu'il fixait. + + + + +X + + +Pareille au mineur qui, sa mine chargée et sa mèche allumée, se retire à +l'écart en attendant l'explosion, Mlle Diane de Sauvebourg, en +quittant Dauman, s'était hâtée de regagner la maison paternelle. + +Les heures, ainsi qu'elle l'avait prévu, se traînèrent mortellement +longues et douloureuses. + +Si robuste que fût son énergie, si grande que fût sa puissance sur +elle-même, elle ne put entièrement dissimuler l'angoisse qui +l'étreignait et qui devenait plus poignante à mesure que s'avançait la +soirée. + +Pendant le souper, qui au château de Sauvebourg avait lieu vers neuf +heures, il lui fut presque impossible de parler, et il lui fallut des +efforts inouïs pour avaler quelques bouchées. + +Elle se disait qu'en ce moment même on soupait pareillement à Champdoce, +et son imagination lui représentait avec une vivacité et une netteté +effrayantes, le duc vidant le verre où Norbert avait mis le poison. + +Par bonheur, ni le marquis ni la marquise de Sauvebourg ne faisaient +attention à elle. + +Ils avaient reçu, dans la journée, une lettre qui leur annonçait que +leur fils, le frère aîné auquel on sacrifiait Mlle Diane, et qui +vivait magnifiquement à Paris, était assez sérieusement indisposé. Ils +étaient inquiets et soucieux, ils parlaient d'entreprendre le voyage. + +Ils ne firent donc aucune objection, quand en sortant de table, Mlle +Diane annonça qu'elle avait une migraine affreuse et demanda la +permission de se retirer chez elle. + +Seule dans sa chambre de jeune fille, sa soubrette congédiée, elle eut +un soupir d'ineffable soulagement. + +Enfin, elle n'avait plus besoin de se contraindre, de composer sa +physionomie, de surveiller ses regards. + +Elle était libre d'être inquiète à son aise, et elle l'était +horriblement, torturée par l'incertitude de l'événement. + +La pensée de se coucher ne pouvait lui venir; à quoi bon? Elle +s'enveloppa d'un grand peignoir de mousseline, et, ouvrant une fenêtre, +elle s'accouda au balcon sculpté. + +Que n'eût-elle pas donné pour posséder, ne fût-ce qu'une seconde, ce +merveilleux pouvoir qui permet de voir et de savoir ce qui se passe au +loin! + +Elle se penchait, le cou tendu, la pupille dilatée, dans la direction de +Champdoce, comme si elle eût espéré une révélation d'une lueur dans les +ténèbres, ou d'un bruit troublant le silence de la campagne. + +Il lui paraissait impossible que Norbert ne cherchât pas et ne trouvât +pas un expédient pour lui faire savoir qu'ils avaient réussi... ou +échoué. + +A deux ou trois reprises, des pas rapides qui sonnaient sur un chemin +longeant le parc lui causèrent d'atroces palpitations. Si c'était +lui!... + +Mais non; c'était quelque gars de Bivron venant de visiter sa bonne +amie, et qui rentrait en hâte. + +Le jour allait venir, cependant; le ciel, au levant, se nuançait de +teintes oranges, la cime des arbres frissonnait à la brise matinale. + +Mlle Diane se sentait glacée jusqu'à la moelle des os. Elle referma +la fenêtre, et, toute grelottante, se blottit sous ses couvertures, +n'osant appeler le sommeil. + +Norbert, se disait-elle, aura jugé imprudent de s'éloigner; il est +impossible que j'aie de ses nouvelles avant l'heure du déjeuner. + +Mais tous les calculs qu'elle faisait ne la rassuraient pas; elle fut +sur pied la première et alla se poster à un endroit du jardin d'où on +découvrait la route. + +Rien ne venait. La cloche sonna le déjeuner, et elle dut aller s'asseoir +à table, entre ses parents. C'était le supplice de la veille, mille fois +plus douloureux. + +Enfin, vers trois heures, n'y pouvant tenir davantage, elle s'échappa et +courut chez Dauman. + +Il devait, pensait-elle, savoir quelque chose, et, au pis-aller, il +trouverait des raisons qui calmeraient son intolérable inquiétude. Elle +se trompait. + +Le «Président» n'avait guère passé de meilleurs instants qu'elle, et +toute la nuit il avait sué entre ses draps, l'agonie de la peur. + +Toute la matinée il était resté claquemuré dans son cabinet, tremblant +au moindre bruit, et c'est au tantôt seulement qu'il s'était hasardé à +sortir, espérant recueillir quelques informations. + +Son espoir ne fut pas tout à fait déçu. Le minotier de Bivron, qu'il +rencontra, lui apprit que la veille, sur le tard, on était venu +chercher le médecin pour M. de Champdoce, lequel était à toute +extrémité. + +Dauman rentrait avec ce seul renseignement, sensiblement menaçant, quand +arriva Mlle de Sauvebourg. + +En la reconnaissant, sa joue blême s'empourpra, ses yeux flamboyèrent, +et sans souci de la civilité, il lâcha le plus grossier juron de son +répertoire. + +--C'est vous, fit-il brusquement; que voulez-vous? Il faut que vous +soyez folle pour venir ici!... Vous tenez, paraît-il, à apprendre à tout +Bivron que nous sommes les complices de Norbert... + +--Grand Dieu!... qu'y a-t-il? + +--Il y a que ce duc de malheur n'est pas mort, et que, s'il se remet, +nous sommes flambés! Quand je dis: nous, je veux dire: moi. Vous, on +vous tirera toujours de là; vous êtes la fille d'un noble, et les gros +ne se mangent pas entre eux. C'est moi qui payerai pour tous! + +--Vous disiez que c'était... foudroyant. + +--J'ai dit cela, moi!... c'est faux. Ah! si j'avais su. Mais je nierai +tout. Vous m'avez trompé et volé. C'est que je me défendrai, oui! Vous, +les nobles et toute la clique, je vous mettrai plus bas que la boue. Je +suis un honnête homme, moi!... Il fallait faire le coup vous-même, vous +êtes une gaillarde, vous n'auriez pas perdu la tête, tandis que cet +imbécile qui est votre amant aura caponné!... + +Être ainsi outragée, et par un tel misérable! Mlle Diane essaya de se +révolter. + +Mais il lui coupa la parole. La frayeur d'un lâche est impitoyable. + +--Ah! je n'ai pas le temps de mettre des gants pour vous parler, +reprit-il, quand je sens ma tête branler sur mes épaules. Ainsi, +faites-moi un plaisir: décampez et ne remettez plus les pieds ici. + +--Soit!... je vais envoyer quelqu'un à Champdoce. + +--Sacré tonnerre! s'écria Dauman, avec un geste menaçant, si vous +faisiez cela!... Pourquoi, pendant que vous y êtes, n'allez-vous pas +demander au duc de Champdoce si le poison était de son goût?... + +Mais Mlle de Sauvebourg voulait savoir. Tout lui paraissait +préférable à l'horreur de l'incertitude. Elle tint ferme; après avoir +prié, elle menaça, et à la fin elle obtint de Dauman qu'il irait à la +découverte, et que, si le lendemain ils n'apprenaient rien de précis, +ils enverraient, le jour suivant, la fille de la mère Rouleau à +Champdoce. + +Ils convinrent encore, avant de se séparer, de l'endroit où ils se +rencontreraient pour échanger leurs informations... + +Les promesses, d'ordinaire, ne coûtaient rien au sieur Dauman, et si +elles le gênaient ensuite, il s'en affranchissait le plus délibérément +du monde. + +Cependant, il ne lui vint pas à l'esprit d'essayer même de se soustraire +aux conventions arrêtées avec Mlle de Sauvebourg. + +Pour dire vrai, l'énergie de cette jeune fille lui imposait +extraordinairement, elle lui faisait peur. + +Pris entre le risque de se compromettre et les menaces qu'il la croyait +fort capable de tenir, il jugea que le moindre danger était encore de +lui obéir. + +Démarches perdues, imprudences inutiles! Il n'apprit rien de plus que le +peu qui lui avait été conté du premier coup par le minotier. + +C'est que personne, dans le pays, n'en savait plus long. + +Grâce aux précautions de Jean, rien de ce qui se passait à Champdoce ne +transpirait au dehors, et il avait usé et abusé de son influence sur +tous les gens du château pour les empêcher de rien rapporter de l'état +du duc. + +Force fut donc à Dauman de recourir à la fille de la mère Rouleau. + +Il avait, pour lui ouvrir les portes du château, un prétexte admirable: +de l'argent à réclamer à Méchinet, le berger vétérinaire, qui lui devait +une soixantaine d'écus. + +Il fit donc venir Françoise, laquelle, hélas! n'avait plus de raisons de +le craindre, et l'endoctrina assez habilement pour qu'il lui fut +possible de prendre les informations essentielles, sans se douter le +moindrement du but réel de sa mission. + +Même, pour plus de sûreté et aussi parce que l'impatience le dévorait, +il l'accompagna jusqu'au bas de la côte de Champdoce, et lui dit qu'il +allait s'asseoir et l'attendre. + +C'était à cet endroit qu'il devait rencontrer Mlle de Sauvebourg. + +Il n'attendit pas longtemps. + +Vingt minutes s'étaient à peine écoulées lorsqu'il aperçut en haut de là +côte sa commissionnaire qui revenait grand train. Il se leva tout +palpitant. + +--Eh bien!... lui cria-t-il d'abord, ce mauvais payeur de Méchinet +t'a-t-il remis mon dû? + +--Ma fine!... non, Président, et je n'ai seulement pas pu lui parler. + +--Il était absent? + +--Je crois bien que non, mais depuis que le maître est malade on tient +les portes du château verrouillées et on ne laisse entrer personne. Il +paraît qu'il est bien bas, ce pauvre monsieur, bien bas... + +--On t'a dit sa maladie, au moins? + +--Non, ce que je vous en conte, je le tiens du fils de la Jubon, que +j'ai trouvé dans la cour; il m'en aurait débité plus long, mais M. Jean +est arrivé... + +--Le vieux domestique du duc? + +Françoise cligna malicieusement de l'oeil. + +--Précisément, répondit-elle. M. Jean était comme un furieux. Toi, +a-t-il crié à Jubon, va-t-en voir à l'étable si j'y suis! Alors il s'est +retourné vers moi. Et toi, la fille, m'a-t-il demandé, que veux-tu? +Naturellement je lui ai expliqué que je venais pour Méchinet. Mais il +m'a coupé la parole, en me disant: C'est bon, il n'est pas ici; +tourne-moi les talons, tu repasseras le mois qui vient... + +--Et tu ne t'es pas récriée, petite sotte! + +--Oh! que si, j'ai insisté. Mais aussitôt il m'a regardée avec des yeux +terribles, en criant: + +--Qui est-ce qui t'envoie? petite espionne. + +Le «Président» tressaillit. + +--Ah! fit-il vivement, il a dit cela... Et qu'as-tu répondu? + +--Pardi!... que c'était vous, donc! + +--Oui, en effet... c'est juste! Et alors?... + +--Alors, M. Jean s'est gratté le menton, et il a dit comme cela: Ah! tu +viens de la part du Président!... J'aurais dû m'en douter... C'est bon, +c'est bon, il aura de mes nouvelles! + +Maître Dauman, à ce rapport, ressentit une telle commotion qu'il en +pensa choir, ses jambes flageollaient. + +Cependant, il ne poursuivit pas son interrogatoire; il venait de +s'entendre appeler, il se retourna: c'était M. de Puymandour qui montait +au château. + +Certain qu'il aurait par lui des renseignements précis, il congédia +Françoise et guetta le retour du riche propriétaire. Ses prévisions se +réalisèrent. Il sut enfin par lui la nature de la maladie de M. de +Champdoce. + +De ce moment, il fut, ou du moins il se crut fixé, et le terrible poids +qu'il avait sur la poitrine diminua un peu. + +C'est que le chimiste qui avait fait cadeau à Dauman du «produit de son +art» contenu dans le flacon de verre noir, lui en avait expliqué les +propriétés, et il ne doutait pas que l'attaque d'apoplexie du duc ne fût +un effet de l'intoxication. + +Donc Norbert n'avait pas reculé; donc on ne pouvait le poursuivre, lui, +sans poursuivre Norbert; donc il était à peu près sauvé. + +C'est avec bonheur que, peu de moments plus tard, il donnait à Mlle +Diane cette explication. + +--M. Norbert lui dit-il, n'aura pas administré une dose assez forte; ce +duc de malheur avait un tempérament de cheval; l'épanchement n'aura pas +été complet. Mais rassurez-vous: cette substance ne pardonne pas; si le +duc vit, il sera idiot, et notre but sera atteint quand même. + +Mlle Diane réfléchissait. + +--Pourquoi Norbert ne m'écrit-il pas? murmura-t-elle. Pourquoi?... + +--Pourquoi? Parce qu'il est prudent, mademoiselle. Savez-vous s'il n'est +pas épié? C'est un brave jeune homme qui comprend qu'il est des choses +qu'on n'écrit pas. Nous n'avons plus qu'à attendre... + +Ils attendirent. Mais la semaine s'écoula sans nouvelles de Norbert. + +Les souffrances de Mlle de Sauvebourg étaient atroces durant ces +jours, qui lui paraissaient interminables. + +Mais si merveilleuse était son organisation, si résistants étaient les +ressorts de son énergie, que nul, à Sauvebourg, ne se douta des tortures +qui la déchiraient. + +Le dimanche cependant arriva. + +Levée matin, la marquise de Sauvebourg était allée à la première messe, +et elle avait décidé que sa fille irait à la grande, accompagnée de sa +femme de chambre. + +Cet arrangement devait ravir Mlle Diane. Peut-être verrait-elle +Norbert. + +Hélas! non. L'office était déjà commencé quand elle arriva, et cependant +le banc de la famille de Champdoce était vide. + +Lentement, elle gagna sa place, et, s'agenouillant, elle essaya de lire +dans son paroissien, et même s'efforça de prier; mais elle ne pouvait: +son âme était trop loin de là, et c'est machinalement qu'elle suivait +les mouvements des fidèles. + +Cependant elle s'aperçut que le curé montait en chaire. C'était à Bivron +le moment palpitant de la messe, parce que, avant le sermon, avaient +lieu les publications de mariage. + +Les hommes, qui jusque-là se tenaient au bas de l'église, ou même +dehors, sur la place, ne manquaient pas de s'approcher, et un silence +s'établissait si profond, qu'on entendait les dévotes renifler la prise +de tabac qui dégage le cerveau. + +Il en fut ce dimanche-là comme des autres. + +Le curé, après avoir promené son regard sur l'auditoire, comme pour +compter ses ouailles, se moucha largement, toussa, et enfin tirant de +son bréviaire une feuille de papier, lut: + + «Il y a promesse de mariage...» + +Toutes les curiosités étaient suspendues à ses lèvres; il fit une pause, +et d'une voix forte, reprit: + + «Entre monsieur Louis-Norbert de Dompair, marquis de Champdoce, + fils mineur et légitime de Guillaume-César de Dompair et de feu + Isabelle de Barville, son épouse, domicilié dans cette paroisse..., + d'une part. + +[Illustration:--Je me vengerai!] + + «Et demoiselle Désirée-Anne-Marie Palouzat, fille mineure et + légitime de René-Auguste Palouzat, comte de Puymandour, et de + défunte Zoé Staplet, son épouse, également de cette paroisse..., + d'autre part...» + +C'était la foudre qui, du haut de cette chaire, frappait Mlle Diane. +Son coeur cessa de battre. Elle crut qu'elle allait mourir... + +Le prêtre continuait: + + «Cette première publication sera la dernière, vu les dispenses que + les parties se proposent d'obtenir de Mgr l'archevêque.» + +Puis il dépêcha en bredouillant les formules ordinaires: + + «Ceux qui connaîtraient quelque empêchement à la célébration de ce + futur mariage, sont obligés, sous peine d'excomunication, de nous + en donner connaissance, de même qu'il est défendu, sous la même + peine, d'en apporter aucun, par malice et sans cause!...» + +Des empêchements!... Quelle épouvantable ironie!... Mlle de +Sauvebourg n'en connaissait que trop des empêchements!... + +Une inspiration du désespoir traversa son cerveau. Elle eut l'idée de se +lever, et de crier, là, devant tous: Non ce mariage ne peut avoir lieu, +Norbert est à moi, il est mon mari devant Dieu, nous sommes unis par un +lieu plus fort et plus indissoluble que tous les liens terrestres... par +un crime. + +Mais au milieu de ce désastre, et lorsqu'elle était comme écrasée sous +les ruines de son bonheur et de ses chères espérances, son intraitable +orgueil la sauva d'elle-même. + +Grâce à un prodigieux effort, elle se redressa, plus blanche que sa +collerette, mais souriante. Et apercevant à quelques chaises d'elle, une +jeune fille de ses amies, elle eut le courage inouï de lui adresser un +petit geste amical, comme pour lui dire: + +--Qui se serait jamais attendu à cela?... + +Toute son intelligence se concentrait sur ce point: faire bonne +contenance, et pour y parvenir elle n'avait pas trop de toute son +énergie. La voix des chantres bourdonnait insupportablement à ses +oreilles, l'odeur de l'encens lui donnait des nausées. Il lui semblait +qu'elle allait s'évanouir, et que cette messe n'en finissait pas. + +Enfin, le prêtre se retournant vers les fidèles, entonna l'_Ite missa +est_. Mlle Diane saisit le bras de sa femme de chambre, et sans +prononcer une parole l'entraîna. Elle avait soif de solitude, comme ces +lutteurs qui, blessés à mort, s'efforçaient de dérober les convulsions +de leur agonie. + +A Sauvebourg, une émotion nouvelle l'attendait. + +Au moment où elle pénétrait sous le vestibule, un domestique vint à +elle, dont la figure était toute décomposée. + +Ah! mademoiselle, lui dit cet homme, quel malheur! Monsieur et Madame +vous attendent dans leur appartement... C'est horrible! + +Sans plus s'informer, elle monta lentement. Elle ne doutait pas qu'il ne +dût être question de Norbert. Quand on a une préoccupation poignante, on +y rapporte toute chose. Sans doute, ses parents avaient appris ses +imprudences, peut-être pis!... + +Lorsqu'elle entra, son père et sa mère, assis l'un près de l'autre, +pleuraient. Elle s'avança, et alors le marquis, l'attirant à lui, la fit +asseoir sur ses genoux, et la pressa entre ses bras avec une sorte +d'égarement. + +--Pauvre fille! balbutia-t-il, pauvre chère fille, mon enfant +bien-aimée, nous n'avons plus que toi!... + +Le frère de Mlle Diane était mort. Un exprès avait apporté cette +affreuse nouvelle pendant qu'elle était à l'église. + +Elle était fille unique, à cette heure, seule héritière de plus de +soixante mille livres de rentes. Elle devenait un des brillants partis +de la province. + +Voilà ce qu'elle vit tout d'abord. + +Pourtant elle pleura, elle aussi, comme ses parents, mais ses larmes +étaient des larmes de rage. + +Survenue huit jours plus tôt, cette catastrophe la sauvait, elle +assurait son mariage avec Norbert; elle lui épargnait un crime +abominable. + +Maintenant, ce n'était plus qu'une effroyable raillerie du la destinée, +un châtiment. + +Pour son frère, elle n'eut pas un regret. Elle ne pouvait détacher sa +pensée de Norbert, et elle entendait toujours cette publication fatale. + +Pourquoi cette surprenante détermination, ce mariage odieux tout à coup +décidé? + +Elle devinait un mystère et s'appliquait à le pénétrer. + +Qu'était-il arrivé à Champdoce? Le duc, contrairement aux affirmations +de Dauman, s'était-il rétabli? Avait-il découvert la tentative de son +fils et en abusait-il pour lui imposer sa volonté? + +La journée se consuma en conjectures, et à chercher par quel moyen, quel +qu'il fût, elle parviendrait à rompre cette union. Car elle ne renonçait +pas à lutter, elle ne désespérait pas encore. Sa fortune nouvelle +pouvait faire pencher la balance de son côté. + +Elle avait le pressentiment qu'elle triompherait quand même, si elle +pouvait voir Norbert seulement une minute. N'était-elle pas sûre de son +empire sur lui? N'avait-elle pas déjà, d'un seul regard, brisé ses plus +fermes résolutions? Serait-il capable de résister à ses prières et à +ses pleurs? Elle le verrait à ses pieds, comme autrefois si, allant à +lui, elle lui disait: + +--Je t'aime, tu es ton maître, et tu en épouses une autre!... + +Mais il fallait arriver jusqu'à Norbert, et promptement. Le péril +pressait. Les jours valent des années. + +Elle décida que, cette nuit même, elle s'échapperait de Sauvebourg, et +irait à Champdoce. + +L'entreprise était pleine de hasards, presque insensée. C'était jouer +son avenir d'un coup, peut-être courir à l'abîme. + +Un peu après minuit, ayant jeté une mante sur ses épaules (lorsqu'elle +se fut assurée que personne, dans la maison, ne bougeait), elle +descendit l'escalier à tâtons, les pieds nus, et s'échappa par une porte +qui donnait sur la campagne. + +Comment elle s'y prendrait pour arriver à Norbert? Elle n'était pas +embarrassée. Souvent il lui avait décrit l'intérieur du château de +Champdoce, et elle savait qu'il avait sa chambre au rez-de-chaussée, +avec deux fenêtres sur la cour. Cela lui suffisait. + +Quand elle fut arrivée, elle hésita. Si elle allait se tromper de +fenêtre? + +Elle se dit qu'elle était trop avancée pour reculer, que si un autre que +Norbert ouvrait, elle s'enfuirait, et à tout hasard, elle frappa à un +volet, doucement d'abord, puis plus rudement, enfin de toutes ses +forces. + +Sa mémoire l'avait bien servie. Ce fut Norbert qui ouvrit en demandant: + +--Qui va là?... + +--C'est moi, Norbert, c'est moi, Diane... + +Il l'avait si bien reconnue, qu'il recula en jetant un cri. + +Elle profita de ce moment. L'appui de la fenêtre était fort bas; elle y +monta hardiment et sauta dans la chambre. + +--Que voulez-vous, demandait Norbert d'un air égaré, que venez-vous +faire ici? + +Elle le regardait et ne le reconnaissait pour ainsi dire plus, tant sa +physionomie était étrange. Elle eut peur, elle se troubla. + +--Vous épousez Mlle de Puymandour? murmura-t-elle. + +--Oui. + +--Et cependant, vous prétendiez m'aimer! + +Tous les ressentiments de Norbert se réveillèrent, il se rapprocha. + +J'étais un enfant, commença-t-il, j'étais ignorant de toutes choses, +quand pour mon malheur je vous rencontrai sur mon chemin. Qui se serait +défié de vous, qui avez des yeux si purs que les anges doivent en avoir +de semblables? Oh! oui, je vous ai aimée follement, jusqu'au renoncement +de la vie, jusqu'au crime. Vous, vous ne poursuiviez que le titre de +duchesse, et une fortune princière! + +Mlle Diane eut un geste désespéré. + +--Malheureux!... s'écria-t-elle, serais-je donc ici à cette heure, s'il +en était ainsi? Mon frère est mort, Norbert, je suis aussi riche que +vous, et cependant me voici!... M'accuser d'un odieux calcul, moi!... Et +pourquoi? Sans doute parce que je n'ai pas voulu vous suivre quand vous +m'avez proposé de fuir. O mon unique ami, c'était notre bonheur à venir +que je défendais, c'était... + +Elle s'interrompit, béante, la pupille dilatée par la terreur. + +La porte venait de s'ouvrir, et le duc de Champdoce entrait, balbutiant +des mots inintelligibles, riant de ce rire navrant des idiots. + +--Comprenez-vous maintenant, reprit Norbert, pourquoi le souvenir de nos +amours m'est devenu abominable? Osez-vous bien parler de bonheur quand +toujours ce fantôme de mon père se dresserait entre nous? + +Du doigt, Norbert lui montrait la fenêtre; elle la franchit de nouveau. + +Mais elle était transportée de rage et de jalousie, elle ne pouvait +pardonner à Norbert ce crime commis par elle, qui anéantissait toutes +ses espérances, et son adieu fut une menace. + +--Je me vengerai, Norbert, cria-t-elle; à bientôt! + + + + +XI + + +Il n'avait fallu que trois jours, bien employés il est vrai, pour +terminer les préliminaires du mariage de Norbert et de Mlle Marie. + +En trois jours, toutes les difficultés avaient été levées ou écartées, +un contrat provisoire avait été signé et il avait été possible de +réunir, pour les remettre au curé, les actes indispensables à la +publication des bans. + +Et un samedi soir, les deux jeunes gens, M. de Puymandour disait: les +deux futurs, furent présentés l'un à l'autre. + +Ils se déplurent. Au premier regard échangé, il avaient éprouvé ce +sentiment d'instinctive répulsion dont les années ne triomphent pas +toujours. + +Le malheur est qu'ils n'avaient près d'eux personne qui s'en aperçut, +personne surtout doué d'assez de tact pour les rapprocher, pour détruire +les préventions qu'ils nourrissaient l'un contre l'autre, pour leur +inspirer, à défaut de passion, cette mutuelle estime qui est la base des +amitiés durables. + +Lorsqu'elle était encore sous le coup des obsessions de son père, +inspirée par le désespoir, Mlle Marie avait songé à confier à Norbert +le secret de son coeur. Elle avait eu l'idée de lui tout avouer, de +lui dire qu'elle en aimait un autre, qu'elle ne l'épousait que par +contrainte et force, et qu'elle le conjurait de rompre en prenant sur +lui la responsabilité de la rupture. + +Hélas! elle était faible. Au moment de parler, elle eut peur. Elle se +tut, laissant échapper la seule chance qu'il y eût de conjurer les +malheurs qui menaçaient deux existences. + +Car Norbert, au premier mot, se fût retiré, heureux sans aucun doute de +ce prétexte, et c'en était un excellent, de ne pas tenir l'engagement +vis-à-vis de lui-même, d'obéir à son père, maintenant que son père ne +pouvait plus commander. + +En attendant, il avait été admis à faire sa cour. + +Chaque jour, un peu après midi, il arrivait chez M. de Puymandour chargé +d'un énorme bouquet. + +On l'introduisait au salon, il remettait ses fleurs à Mlle Marie, en +balbutiant un compliment, elle le remerciait en rougissant beaucoup, et +ils s'asseyaient, ayant en tiers une vieille parente qu'on avait fait +venir d'Oloron pour la circonstance. + +Alors, pendant des heures, ils restaient en présence, elle penchée sur +quelque broderie, lui ne sachant quelle contenance garder, cruellement +embarrassés, n'ayant rien à se dire, ne disant rien le plus souvent, en +dépit d'efforts inouïs pour maintenir vivante un semblant de +conversation banale. + +Jamais ils n'étaient si contents que lorsque M. de Puymandour leur +proposait une excursion dans les environs. Avec lui, du moins, il n'y +avait pas à redouter la pénible gêne du silence. + +Mais ces promenades étaient rares, M. de Puymandour n'ayant pas une +minute à lui, et se donnant, selon ses propres expressions, un mal de +chien. + +Jamais on ne l'avait vu brillant, bruyant, empressé, pressé, comme +depuis que ce bienheureux mariage était la nouvelle du pays. + +On ne rencontrait plus que lui sur les chemins, à cheval ou en voiture. +Il portait lui-même ses invitations, et sa vanité s'épanouissait aux +félicitations dont on le comblait. + +Et ce n'était pas tout. Il avait encore à surveiller les préparatifs de +la noce. Il la voulait magnifique. + +Norbert lui avait bien fait remarquer que toutes les splendeurs qu'il +rêvait seraient jugées inconvenantes, en présence de la situation +affreuse du duc de Champdoce; il n'avait rien voulu entendre. + +On remettait tout à neuf, on abattait des cloisons, on posait des +tentures, on peignait sur les voitures les armes des Champdoce près des +armes de Puymandour. Quelle gloire!... + +On les retrouvait partout, ces armes: au-dessus de toutes les portes, +sur les meubles et sur la vaisselle, sur les plus menus objets. M. de +Puymandour les eût fait broder sur sa poitrine s'il l'eût osé. + +A ces bruits de fête, au milieu de tout ce tumulte, la tristesse de +Norbert et de Mlle Marie redoublait. On eût dit, à les voir pâles et +mornes, qu'ils avaient comme le pressentiment de l'avenir qu'on leur +préparait. + +M. de Puymandour avait des yeux pour ne pas voir. Se trouvait-il seul +avec eux? c'était pour les accabler de railleries dont le goût devenait +de plus en plus douteux. + +Un jour, cependant, il rapporta de ses courses une telle nouvelle, qu'il +courut au salon, où il savait trouver ses «amoureux», ainsi qu'il +disait. + +--Eh bien! mes enfants, leur cria-t-il dès le seuil, votre exemple est +bon, et on le suit. Le maire et le curé auront de la besogne cette +année. + +Mlle Marie interrogeait son père du regard. + +--C'est comme cela, poursuivit-il. On vient de me parler d'un mariage +qui suivrait de près le vôtre et qui ferait du bruit aussi. + +--Lequel?... + +--Quand M. de Puymandour tenait une histoire qu'il jugeait intéressante, +il en abusait impitoyablement. + +--Vous connaissez, demanda-t-il à Norbert, le fils du comte de Mussidan? + +--Le vicomte Octave? + +--Précisément. + +--Je croyais qu'il habitait Paris. + +--Il l'habite, en effet, et même y fait ses farces. Mais il est ici, +chez son père, depuis huit jours, et voici que déjà il a le coeur +pris. Devinez un peu à qui on le marie? je vous le donne en cent, je +vous le donne en mille... + +--Nous ne devinerons jamais, cher père, ainsi ne nous fais pas languir. + +M. de Puymandour crut devoir prendre son air le plus mystérieux. + +--Ce que je vous en dis, continua-t-il, est entre nous. Je le tiens de +Gavinet, le notaire, à qui j'ai promis le secret; ainsi... Il paraît que +le comte Octave de Mussidan va épouser Mlle Diane de Sauvebourg. + +Mlle Marie eut un geste incrédule. + +--Ce n'est guère probable, fit-elle. Il n'y a pas huit jours que Mlle +Diane a perdu son frère. + +--Raison de plus, parbleu! La voici une riche héritière, maintenant. Les +Mussidan, qui sont plus fins que l'ambre, sont très capables d'avoir +écrit à leur fils d'accourir, afin de devancer tous les partis qui vont +se présenter. Octave est venu, c'est un charmant cavalier, et ma foi! je +trouve cela tout naturel. + +Norbert était devenu fort rouge d'abord, puis livide. Si grand avait été +son saisissement, qu'il faillit laisser échapper un album qu'il tenait. + +Mais la précaution qu'il prit de détourner la tête pour cacher son +émotion était inutile, ni Mlle Marie ni son père n'avaient remarqué +son trouble. + +M. de Puymandour poursuivait: + +--J'approuve, du reste, le vicomte de Mussidan. Mlle Diane, outre que +sa beauté est surprenante, me paraît de tous points une personne +accomplie. On n'a pas plus grand air. Quelle hauteur, quels dédains!... +Rien qu'à la voir, on devine la fille de grande maison, tenant en un +profond mépris le commun de l'humanité. Quant à son esprit, j'en ai +éprouvé le piquant. + +Il se retourna vers sa fille et ajouta: + +--Voilà, Marie, le modèle que vous devez vous proposer maintenant que +vous allez être duchesse. Combien de fois n'ai-je pas eu à vous +reprocher la modestie que vous outrez! Vous n'entrez pas dans un salon, +vous vous y glissez. + +Comment voulez-vous qu'on vous accorde les égards dus à votre rang, si +vous ne paraissez pas en avoir conscience? + +Lorsqu'il abordait ce chapitre, M. de Puymandour ne tarissait pas. +Mlle Marie le savait, aussi profita-t-elle d'un moment où il +reprenait haleine, pour s'esquiver sous prétexte d'un ordre à donner. + +Le comte ne se fâcha pas trop de ce manque du révérence filiale, Norbert +lui restait. + +--Pour en revenir à Mlle Diane, reprit-il, je viens de la rencontrer +à l'instant, sortant de chez la mère Rouleau. Le noir lui sied, +parbleu!... à ravir. Décidément un deuil est une bonne fortune pour une +blonde... Mais, pardon, je suis là à vous chanter ses mérites, comme si +vous ne les connaissiez pas mieux que personne... + +--Moi? monsieur le comte. + +--Vous, monsieur le marquis... Ah ça, voudriez-vous nier, par hasard? + +--Quoi? + +--Que vous lui avez fait la cour, et de très près même, mon gaillard! +Allons, bon! voilà que vous rougissez... il n'y a pas de quoi. On est +jeune, on est amoureux, on a une maîtresse... + +--Mais, monsieur le comte, je vous jure... + +M. de Puymandour éclata de rire. + +--A d'autres, marquis, interrompit-il, à d'autres! On vous a trop +souvent rencontrés ensemble sous la coudrette... Eh! eh!... la +discrétion est inutile. + +[Illustration:--Grâce, mon père! grâce!] + +Vainement Norbert essaya de se défendre, de protester avec toute +l'énergie de la vérité, il s'adressait au plus têtu des hommes. + +--Vous n'avez d'ailleurs rien à vous reprocher, poursuivait le comte. +Certainement vous n'avez pas trompé Mlle Diane. Pouvait-elle espérer +devenir votre femme? Non, puisqu'elle n'avait pas le sou. Ah! maintenant +que son frère est mort et qu'elle est riche, ce serait une autre +histoire... + +Positivement, cette théorie ignoble était celle de M. de Puymandour. +Elle révolta si bien l'honnêteté de Norbert qu'une réplique fort +blessante lui vint aux lèvres. Il se contint, ayant un parti pris de +résignation. + +Mais il était si réellement indigné qu'il ne put prendre sur lui de +rester à dîner, et que, résistant aux pressantes instances du comte, +prétextant des soins à donner à son père, il se retira. + +Les sentiments les plus confus et les plus contraires s'agitaient en +lui, pendant qu'il regagnait Champdoce. Il souffrait. + +Cependant, il doutait encore des assertions de M. de Puymandour, et il +songeait au moyen de savoir la vérité, quand, en sortant de Bivron, sur +la grande route, il s'entendit appeler par quelqu'un qui courait +derrière lui. + +--Monsieur le marquis! monsieur!... + +Il se retourna et se trouva on face de Montlouis, ce fils du fermier de +son père, dont, l'hiver précédent, à Poitiers, il avait fait son +confident et son ami. + +--Vous ne m'aviez pas aperçu en passant, monsieur le marquis? +demanda-t-il. + +Montlouis, autrefois, tutoyait Norbert; mais il avait depuis trois mois +pénétré dans un monde où on lui avait appris la distante énorme qui le +séparait, lui fils d'un paysan, n'ayant pas cent louis de rentes, d'un +grand seigneur millionnaire. + +--J'étais très préoccupé, répondit Norbert. + +Et, craignant d'avoir froissé son ancien camarade, il lui tendit la +main. + +--Voici une semaine, reprit Montlouis, que je suis revenu au pays avec +mon patron. Car j'ai un patron, maintenant. M. le vicomte de Mussidan +m'a définitivement attaché à sa maison en qualité de secrétaire, ou +plutôt d'intendant. M. Octave n'est peut-être pas très commode, il se +met pour un rien dans des colères épouvantables; mais au fond, c'est le +meilleur des hommes. Je suis enchanté de ma position. + +--Allons tant mieux, mon ami, tant mieux. + +Mais ce n'était pas uniquement pour lui communiquer ces détails que +Montlouis avait couru après Norbert. + +--Et vous, monsieur le marquis, continua-t-il, vous allez épouser +Mlle de Puymandour? Quand ou me l'a appris, j'ai failli tomber de mon +haut. + +--Pourquoi? s'il te plaît. + +--Dame!... monsieur, j'en étais encore au temps où nous allions +attendre, au bout d'un certain jardin, que certaine petite porte +s'ouvrît mystérieusement. + +--Tu aurais dû oublier cela, Montlouis. + +--Oh!... monsieur, je vous en parle, mais nul autre que vous, quand il +s'agirait de ma tête, ne m'arracherait un mot à ce sujet. Je voulais +vous dire que les hasards de la vie sont bien surprenants. Pensez que +votre ancienne... + +D'un geste menaçant Norbert l'interrompit. + +--Malheureux!... s'écria-t-il, qu'oses-tu dire!... + +--Monsieur!... + +--Sache bien que Mlle de Sauvebourg est aussi pure que le jour où je +l'ai aperçue pour la première fois. Elle a été folle, elle a été +imprudente, oui; coupable, non. Je le jure devant Dieu! + +--Et je vous crois, monsieur, je vous crois!... + +Le fait est qu'il ne croyait pas un mot de ce que disait Norbert, et il +était aisé de le comprendre à sa physionomie et à son accent. + +--Toujours est-il que Mlle de Sauvebourg va devenir ma patronne. + +--Elle!... tu en es sûr? + +--J'ai du moins de fortes raisons de le croire; on ne parle que de cela +à Mussidan. + +Ainsi donc, M. de Puymandour était exactement informé, Norbert était +bien forcé de se rendre. + +--Cependant, interrogea Norbert, quand le vicomte a-t-il pu voir Mlle +Diane? où? comment? + +--Oh! bien simplement. A Paris, M. Octave était assez lié avec le fils +du marquis de Sauvebourg, et il l'a visité souvent pendant sa maladie. +Dès que les parents de ce pauvre jeune homme ont su monsieur le vicomte +ici, ils l'ont fait demander, et il s'est rendu à leurs désirs. +Naturellement il a vu Mlle Diane, et il est revenu enthousiasmé, si +épris qu'il en rêve. + +L'irritation de Norbert était devenue si visible, que Montlouis +s'arrêta, convaincu qu'il était amoureux et jaloux. + +--Après cela, ajouta-t-il, en manière de consolation, rien n'est encore +décidé!... + +Mais Norbert était trop bouleversé pour supporter davantage le bavardage +de Montlouis. Il lui serra la main, lui dit brusquement: «au revoir,» et +s'éloigna à grands pas, le laissant planté au beau milieu de la route, +immobile et muet d'étonnement. + +C'est que jamais, même au plus beau temps de ses amours, le seul nom de +Diane ne l'avait tant remué, et il était furieux contre lui-même. + +--Quoi!... se disait-il, après tout ce qui s'est passé, je ne puis +prendre sur moi de l'oublier!... Je sais qu'elle se jouait de moi; je +n'étais que l'instrument de son exécrable ambition; elle a froidement +préparé l'assassinat de mon père, et je l'aimerais encore!... Ne suis-je +donc qu'un lâche! et, pour cesser de penser à elle, faudra-t-il +m'arracher le coeur!... + +Aux tortures déjà insupportables de Norbert, s'ajoutaient à cette heure, +les plus horribles inquiétudes. + +Interrogeant l'avenir, il ne découvrait que malheurs et pressentait les +plus affreuses complications. Tout tournait contre lui. + +Il lui semblait qu'il était comme enfermé dans un cercle d'airain qui, +de moment en moment, allait se rétrécissant et finirait par le broyer. + +Il voyait Mlle de Sauvebourg épousant le vicomte Octave de Mussidan +et rencontrant Montlouis au service de son mari. + +Quelles seraient ses impressions, quand elle se trouverait en face de ce +confident de ses anciennes amours, de ce jeune homme qui, dix fois, +quand Norbert était retenu à Champdoce, était venu lui porter une +lettre, chercher une réponse? + +Et Montlouis!... quelle conduite tiendrait-il? Aurait-il le sang-froid +et le tact nécessaires pour sauver une situation si délicate? + +Que résulterait-il de ce rapprochement qui paraissait une cruelle ironie +de la Providence? + +Très probablement la femme ne se résignerait pas à subir l'odieuse +présence du complice des fautes de la jeune fille. Elle s'empresserait +d'imaginer quelque prétexte pour le faire éloigner. Lui ne serait pas +dupe, et furieux de perdre une position qui lui plaisait et qui faisait +toute sa fortune, il parlerait. + +Montlouis parlant, M. de Mussidan justement indigné d'avoir été si +misérablement trompé, chasserait sa femme sans ménagements. + +Que ferait Diane, quand elle se verrait irrémissiblement perdue, mise au +ban de ce monde où elle prétendait régner? + +Ne chercherait-elle pas à se venger de Norbert? + +Il en était à se demander si la mort ne serait pas un bienfait, lorsque, +approchant de Champdoce, il vit surgir devant lui la fille de la mère +Rouleau. + +Cachée derrière une haie depuis plus de deux heures, elle guettait son +passage. + +--J'ai une commission pour vous, monsieur, lui dit-elle. + +Il prit une lettre qu'elle lui tendait, l'ouvrit et lut: + + «Vous dites que je ne vous aime pas; vous voulez des preuves, sans + doute! Eh bien, partons ensemble ce soir... Je serai perdue, mais à + vous. + + --«Réfléchissez, Norbert, il en est temps encore. Demain il sera + trop tard...» + +C'était Mlle de Sauvebourg qui osait lui écrire! + +Longtemps il tint les yeux attachés sur cette lettre, pour lui d'une si +poignante éloquence, comme s'il eût espéré qu'elle trahirait quelque +chose de la pensée qui l'avait dictée. + +L'écriture d'ordinaire si ferme et si nette de Mlle Diane était +tremblée et confuse. Les trois derniers mots étaient presque illisibles. +En plusieurs endroits, le satiné du papier était enlevé. Étaient-ce des +traces de larmes? + +Mais l'écriture ment; on peut mouiller du papier avec quelques gouttes +d'eau. + +Cependant il comprenait que, pour tenter cette démarche suprême, pour +risquer l'humiliation d'un refus de sa personne, qu'elle offrait, elle +avait dû faire à son indomptable orgueil la plus horrible violence. + +--Si elle m'aimait, pourtant!... murmura-t-il. + +Il hésitait, oui, il hésitait saisi de cette idée qu'elle sacrifiait +pour lui honneur, famille, fortune, qu'elle était à lui s'il la voulait, +qu'il ne tenait qu'à lui d'être avant deux heures près d'elle, au fond +d'une voiture, fuyant vers quelque pays nouveau; son coeur battait à +rompre sa poitrine, quand à cinquante pas sur la route, il aperçut un +homme qui s'avançait: son père. + +C'était la seconde fois que, par sa seule présence, M. de Champdoce +triomphait des plus puissantes séductions de Mlle Diane. + +--Jamais! s'écria Norbert--avec un tel emportement, que la fille de la +mère Rouleau fit un bon en arrière,--jamais! jamais! + +Et froissant la lettre avec une rage inconsciente, il la jeta sur le +chemin où Françoise la ramassa précieusement l'instant d'après, et se +précipita vers son père. + +Le duc était alors remis de son attaque. + +Remis... en ce sens, du moins, que la vie était sauve, qu'il se +levait, marchait, mangeait et dormait comme avant. + +Mais l'âme ne commandait plus au corps. L'intelligence, l'étincelle +divine, paraissait pour toujours éteinte. + +Guidé par l'instinct, par une sorte de mémoire de la chair qui survit à +la raison, il accomplissait mécaniquement une partie des actes qui lui +étaient habituels. Ainsi, il faisait aux environs sa tournée +quotidienne, il allait regarder les ouvriers travailler aux champs, il +visitait les écuries et les étables, mais de ce qu'il faisait, il +n'avait nulle conscience. + +Même cet état du duc avait soulevé des difficultés dont Norbert ne se +fût pas tiré de sitôt sans l'aide de M. de Puymandour. + +Mais cet excellent comte, naturellement actif, avait, en ces +circonstances, réalisé des prodiges. Grâce à un conseil de famille et +des jugements, il avait obtenu pour Norbert l'émancipation et le droit +d'administrer provisoirement la fortune. + +Tout cela retarda un peu le jour du mariage. Il arriva cependant. + +Dès le matin, après une nuit épouvantable, Norbert avait été saisi par +son beau-père. Livré ensuite aux compliments et aux empressements des +invités qui arrivaient en foule, il n'eut pas une seconde de réflexion. + +A onze heures, il monta en voiture. On le conduisit à la mairie d'abord, +puis à l'église. A midi, tout était fini; il était lié pour la vie. + +Que lui importait, après cela, la magnificence qu'avait déployée M. de +Puymandour! Un seul des événements de cette journée d'étourdissement +devait rester gravé dans sa mémoire. + +Un peu avant le dîner, on lui présenta le vicomte Octave de Mussidan, +et, après l'avoir complimenté, le vicomte profita de la circonstance +pour annoncer officiellement son mariage avec Mlle de Sauvebourg. + +Cinq jours plus tard, les nouveaux époux étaient installés à Champdoce. + +Pris entre une femme qu'il ne pouvait aimer, dont la tristesse mortelle +lui semblait un reproche, et son père frappé d'imbécilité, Norbert était +assailli d'idées de suicide. + +Consumé de regrets et de remords, ne concevant aucun but à donner à sa +vie, n'apercevant pas de terme à son supplice, il s'affermissait de plus +en plus dans son fatal dessein, quand un matin on vint le prévenir que +son père refusait de se lever. + +On envoya chercher le médecin qui jugea le duc en danger. + +Une sorte de réaction, en effet, se produisait. Toute la journée, le +malade s'agita terriblement. Sa langue, qui était restée fort +embarrassée, parut se dégager, et à la tombée de la nuit il parlait +librement. Et alors un délire effrayant s'empara de lui, et Jean et +Norbert durent éloigner tout le monde. Il y avait à craindre que le duc +ne révélât le secret de son mal, à chaque moment les mots de poison ou +de parricide revenaient dans ses phrases incohérentes. + +Vers les onze heures, cependant, il s'était calmé et paraissait assoupi, +quand tout à coup il se dressa sur son séant en appelant d'une voix +forte: «A moi!» + +Norbert et Jean se précipitèrent vers le lit et furent terrifiés. + +Le duc avait repris sa physionomie d'autrefois, son oeil brillait, sa +lèvre tremblait comme lorsqu'il était irrité. + +--Grâce?... cria Norbert en tombant à genoux, grâce, mon père. + +M. de Champdoce étendit doucement la main vers lui. + +--Mon orgueil était insensé, prononça-t-il, Dieu m'a puni. Mon fils, je +vous pardonne. + +Le malheureux jeune homme sanglotait. + +--Je renonce à mes projets, mon fils, je ne veux pas que vous épousiez +Mlle de Puymandour, puisque vous ne l'aimez pas. + +Norbert s'était à demi soulevé: + +--Je vous ai obéi, mon père, murmura-t-il, elle est ma femme. + +Le visage de M. de Champdoce à ces mots exprima la plus affreuse +angoisse; ses yeux roulèrent dans leur orbite, il raidit ses bras en +avant comme s'il eût voulu écarter un fantôme, et d'une voix rauque il +cria: + +--Malheureux!... Trop tard!... + +Une convulsion suprême le rabattit sur ses oreillers; il était mort! + +S'il est vrai que parfois, pour les mourants, le voile de l'avenir se +déchire, le duc de Champdoce avait vu. + + + + +XII + + +Repoussée par Norbert, brutalement chassée, Mlle Diane reprit, la +mort dans l'âme, le chemin de Sauvebourg, que l'instant d'avant elle +parcourait palpitante d'espoir. + +L'apparition du duc de Champdoce l'avait terrifiée. Elle comprenait +l'horreur du crime, maintenant qu'elle l'avait vu. + +Elle courait, éperdue, car il lui semblait que des voix effroyables se +mêlaient aux mugissements de la tempête, et que dans les ténèbres, +autour d'elle, des spectres la menaçaient. + +Mais son imagination n'était pas de celles qui restent longtemps +frappées. Lorsqu'elle eût regagné sa chambre, sans bruit, comme elle +l'avait quittée, quand elle eût fait disparaître ses vêtements souillés +de boue et de toutes les traces de sa sortie, elle commença à se +remettre et même ne tarda pus à sourire de ses terreurs. + +Réfléchissant, elle se disait que, sans l'arrivée du duc, elle eût +peut-être reconquis Norbert, et que désespérer serait faiblesse tant que +le «Oui» fatal ne serait pas prononcé. + +Accablée de honte sur le moment, et frémissante, elle avait menacé +Norbert. Plus calme à cette heure, elle sentait qu'elle ne pouvait +prendre sur elle de le haïr. + +Toute sa haine s'adressait à cette autre femme, cette rivale, cette +Marie de Puymandour qui avait été comme son mauvais génie. + +De celle-là, oui, il fallait se venger. + +La voix secrète du pressentiment disait à Mlle Diane, que c'était de +ce côté qu'elle devait chercher des raisons de rompre ce mariage dont +les bans avaient été publiés le matin même. + +Mais avant de rien entreprendre, connaître le passé de Mlle de +Puymandour était indispensable. Mlle Diane se jura qu'elle +connaîtrait ce passé. + +Telles étaient les dispositions de Mlle de Sauvebourg quand on lui +présenta le vicomte de Mussidan, l'ami de ce frère dont la mort la +faisait si riche. + +Il n'accourait pas sur un avis de son père, ainsi que l'avait +charitablement supposé M. de Puymandour. + +Le hasard seul le ramenait dans sa famille, ou plutôt le désir d'obtenir +de la munificence paternelle de quoi éteindre quelques dettes devenues +gênantes. + +Octave de Mussidan, à cette époque, réunissait, à un degré supérieur, +toutes les conditions qui, au début de la vie, promettent et même +paraissent assurer de longues années de bonheur. + +Grand, bien fait, doué de la plus heureuse physionomie, ayant une santé +de fer, il avait en outre les avantages d'un beau nom et d'une fortune +considérable. + +Deux femmes, qui étaient la grâce et l'esprit mêmes: sa mère, une +Rhéteau de Commarin et sa tante, veuve de ce général de Sairmeuse, si +fameux sous la Restauration, s'étaient chargées de son éducation +sociale. + +Envoyé à Paris à vingt ans, avec une pension assez forte pour y faire +bonne figure, il se trouva du premier coup, grâce aux alliances de sa +famille, lancé dans la société du grand monde. + +Mêlé aux viveurs de bonne compagnie du café de Paris, à une époque où +les Septdeuil, les Maufort, les Dreycant et les Sarbovèze donnaient le +ton, il eut vite perdu le fonds de naïveté apporté de sa province, et +conquis cette assurance qui donne la conscience d'une certaine +supériorité et la domination des choses à demi faciles. + +S'il est vrai que les gens heureux dont les désirs s'éparpillent en +mille satisfactions sont incapables de sentiments sérieux, Octave de +Mussidan devait être à l'abri des orages d'une grande passion. + +Cependant, il n'en fut pas ainsi. + +A la seule vue de Mlle de Sauvebourg, il ressentit cette commotion +intérieure que Stendhal appelait le «coup de foudre,» présage d'un de +ces amours qui font le désespoir ou la félicité de la vie entière. + +Il est vrai que jamais Mlle Diane n'avait été aussi étrangement +séduisante qu'elle l'était alors, et que jamais elle ne le fut à un +degré égal. + +[Illustration: Elle essaya de le lui arracher.] + +Octave de Mussidan lui déplut. Il était trop différent de Norbert. + +Entre ce gentilhomme si correct, et «le sauvage de Champdoce», elle ne +voyait nul rapport, nulle comparaison possible. + +Rien, d'ailleurs, rien au monde n'était capable d'effacer du coeur de +Mlle de Sauvebourg l'image de Norbert lui apparaissant pour la +première fois dans les bois de Bivron, son fusil encore fumant à la +main, vêtu de sa veste de bure. + +C'est ainsi qu'elle aimait à se le figurer, frémissant d'énergie +contenue, rougissant, intimidé, osant à peine lever sur elle ses beaux +yeux tremblants. + +Cependant Octave était pris, et il s'abandonnait délicieusement au +sentiment qui l'envahissait et qui, à chacune de ses visites à +Sauvebourg, le pénétrait davantage. + +Mais, en amoureux chevaleresque, et qui prétend ne tenir la femme aimée +que de sa seule et libre disposition, il s'adressa tout d'abord à +Mlle Diane. + +Ayant réussi à se trouver un instant seul près d'elle, respectueusement +et de la voix la plus émue, il lui demanda si elle daignait permettre +qu'il sollicitât du marquis de Sauvebourg, l'honneur de son alliance. + +Cette démarche la surprit extrêmement. Tout entière aux anxiétés de la +lutte qu'elle avait entreprise, elle ne s'était aperçue de rien. + +Elle fut affreusement impressionnée: autant qu'un malade à qui le +chirurgien annonce que c'est assez s'engourdir dans la souffrance, et +qu'une horrible opération est devenue nécessaire. + +Octave la forçait, en quelque sorte, de regarder en face la réalité. + +Elle arrêta sur M. de Mussidan un indéfinissable regard, et après une +longue hésitation lui promit pour le lendemain soir une réponse +décisive. + +La nuit entière se passa en épouvantables hésitations. Avoir commis un +crime et n'en pas recueillir les fruits!... Cela ne pouvait lui entrer +dans l'esprit. + +Le résultat de ses méditations fut la lettre confiée à la fille de la +mère Rouleau. + +L'accusé qui attend de la délibération de ses juges un verdict de vie ou +de mort, n'endure pas tout ce que soutint Mlle Diane pendant qu'elle +guettait au bout du parc de Sauvebourg le retour de sa messagère. + +Cette atroce agonie durait depuis plus de quatre heures, lorsque enfin +Françoise reparut tout essoufflée. + +--Qu'a-t-il dit? demanda Mlle Diane. + +--Rien!... c'est-à-dire si; il s'est écrié comme cela, avec des +gesticulations de furieux: Jamais!... jamais!... + +Il ne fallait pas que cette fille pût se douter de quelque chose. +Mlle Diane eut la force de sourire. + +--C'est bien ce que je pensais, fit-elle. + +Et comme Françoise semblait vouloir ajouter quelque chose, elle +l'interrompit, lui remit un louis pour sa course et lui fit signe de +s'éloigner. + +Certes, Mlle de Sauvebourg était anéantie, mais elle éprouvait en +même temps cet indéfinissable soulagement du joueur qui, risquant une +fortune après d'effroyables alternatives, perd son dernier louis et +s'écrie: Enfin!... + +Plus d'incertitudes désormais, de doutes, d'angoisse, plus rien à +tenter. Nul espoir ne survivait, sinon celui de la vengeance. + +Elle bénissait l'amour d'Octave, maintenant. Elle se disait que, mariée, +elle serait libre, et qu'elle pourrait suivre Norbert et sa femme à +Paris. + +Quand elle entra au château Octave venait d'arriver. + +Il l'interrogea du regard, et d'un doux geste de tête, plein d'adorables +promesses, elle répondit: Oui. + +Ce consentement, pensait-elle, la libérait du passé. Elle se trompait. + +Elle comptait sans les imprudences commises, sans les complices, sans +Dauman. + +En apprenant que le coup était manqué--ce furent ses expressions,--le +vaillant «Président» avait été saisi d'une de ces terreurs, il disait: +«souleurs,» qui tuent leur homme. + +Rapidement et sans bruit, il avait réuni le plus possible d'argent +comptant, et ses paquets faits, il se tenait prêt à s'envoler à la +première alerte. Les nouvelles que lui donna M. de Puymandour le +tranquillisèrent un peu; il ne fut vraiment rassuré que lorsqu'il fut +bien sûr que le duc avait perdu la raison, et que le médecin avait cessé +ses visites à Champdoce. + +Mais alors, il fut pris de ce vertige dont est frappé l'homme qui mesure +le précipice où il a failli rouler. + +Ses nerfs, excités outre mesure, se détendirent tout à coup, et telle +fut la réaction qu'il dut se mettre au lit et que pendant une douzaine +de jours il fut en proie à une sorte de fièvre cérébrale. + +Il commençait à se lever, lorsqu'on lui annonça successivement le +mariage de Norbert et la mort du duc. + +Ne découvrant plus l'ombre d'un danger, il recouvra ses facultés +ordinaires de calcul, et se prit à réfléchir en toute liberté d'esprit. + +Il avait dans son tiroir pour vingt mille francs d'obligations de +Norbert, de l'or en barre maintenant qu'il jouissait de ses droits. Mais +l'appétit vient en mangeant, et le «Président» ne tarda pas à trouver +que cela était peu pour ses peines et rien pour les risques qu'il avait +courus. + +De là à chercher les moyens de recueillir, de cette affaire, un regain +qui valût la moisson, il n'y avait qu'un pas, qu'il eut vite franchi. + +En moins de rien, il eut arrêté son plan et pris ses mesures, et pour sa +première sortie, il alla rôder autour de Sauvebourg. + +Il se disait que ce serait bien le diable, si le hasard ne lui +fournissait pas l'occasion d'un petit tête-à-tête avec Mlle Diane. + +Il lui fallut de la patience. Mlle Diane sortait tous les jours, mais +toujours accompagnée, et il se gardait de se montrer. + +Dauman avait bien fait quinze heures de faction en diverses fois, quand +enfin il eut le plaisir de voir celle qu'il guettait, se dirigeant seule +vers Bivron. + +Il la suivit sans qu'elle pût s'en douter, parce qu'à cet endroit la +route était découverte, mais quand elle arriva à un petit bois qui est à +mi-chemin du bourg, il parut tout à coup. + +Mlle de Sauvebourg ne l'avait pas aperçu depuis qu'elle l'avait forcé +d'aller aux renseignements, et sa vue lui causa la plus pénible +impression. + +--Que voulez-vous? lui demanda-t-elle brusquement. + +Il ne répondit pas directement, mais, après s'être confondu en excuses +de son audace, il commença à féliciter Mlle Diane de son mariage, +dont tout le monde s'entretenait, et dont il était ravi, pour sa part, +car il lui était respectueusement dévoué, et il jugeait M. de Mussidan +bien supérieur comme genre, comme... + +D'un geste elle arrêta ce flux de paroles. + +--Si c'est là tout ce que vous avez à me dire!... fit-elle. + +Déjà elle se détournait, il osa l'arrêter par un des coins de son châle. + +--J'aurais encore quelque chose à ajouter, insista-t-il, relativement +à... vous savez bien... + +Elle s'impatientait. + +--Relativement à quoi? demanda-t-elle, sans déguiser son profond mépris. + +Il sourit bassement, s'assura d'un regard que personne n'était à portée +de l'entendre, et, se penchant vers Mlle Diane, il murmura: + +--C'est rapport au poison. + +Elle se rejeta violemment en arrière, comme si elle eût vu un aspic se +dresser sous ses pieds. + +--Qu'osez-vous dire?... balbutia-t-elle. + +--Mais déjà il avait repris son air obséquieux, et il se répandait en +plaintes et en récriminations. Quel tour abominable elle lui avait joué! +Lui voler son flacon de verre noir!... Si tout se fût découvert, il eût +certainement payé pour tous, et de sa tête, un crime dont il était +innocent. Il en avait été malade de douleur, et à cette heure encore le +sommeil le fuyait et il était poursuivi par d'affreux remords... Bien +plus, tout pouvait se découvrir encore... + +--Au fait!... fit Mlle Diane en frappant du pied; au fait!... + +--Eh bien!... mademoiselle, je ne saurais rester dans le pays; j'y meurs +d'inquiétude; je veux passer à l'étranger... C'est ma fortune que me +coûte cette affaire... Vous savez, quand il faut réaliser... Je suis un +homme ruiné... + +--Enfin, que voulez-vous? + +Le regard clair de Mlle de Sauvebourg arrêté sur lui, gênait +atrocement Dauman. + +Il voulait, il l'expliqua verbeusement, de quoi se consoler de l'exil... +un souvenir, un faible secours..., le strict nécessaire... le capital +d'une petite rente de trois mille francs. + +Mlle de Sauvebourg était incapable de modérer son indignation et de +cacher son dégoût. + +--Je comprends, interrompit-elle; vous voulez faire payer ce que vous +appelez votre dévouement. + +--Mademoiselle... + +--Et vous l'estimez soixante mille francs! c'est cher. + +--Hélas! c'est à peine la moitié de ce que me coûte cette malheureuse +affaire!... + +--Oh!... je sais ce que je dois penser de ces exigences. + +Dauman leva vers le ciel des bras éplorés: + +--Des exigences! s'écria-t-il d'un ton larmoyant, ai-je donc l'air d'un +homme qui exige? Ah! il est dur d'être ainsi méconnu... Que fais-je en +ce moment? Je viens à vous, humblement, chapeau bas, comme si je +demandais l'aumône. Si j'exigeais, ce serait autre chose. Je dirais: Je +veux tant, ou je parle. Qu'ai-je à perdre, en somme, si tout se +découvre? Presque rien. Je suis un pauvre homme, et je suis vieux. M. +Norbert, au contraire, et vous, mademoiselle, avez tout à risquer; vous +êtes jeunes, riches et nobles, l'avenir vous promet le bonheur. + +Il s'arrêta pour juger de l'effet de ses paroles. + +Mlle Diane réfléchissait: + +--Vous parleriez, fit-elle, qu'on ne vous croirait pas. Quand on avance +certaines choses de certaines gens, il faut des preuves. + +--C'est vrai, mademoiselle; mais qui vous dit que je n'en ai pas?... Eh! +eh! je suis un homme de précaution, moi, et j'ai la preuve de bien des +choses. Croyez-vous, par exemple, que si j'allais trouver M. le marquis +votre père, il ne me donnerait pas une jolie somme bien ronde, du billet +que j'ai là, et qui éclairerait singulièrement M. de Mussidan! Je vous +donne la préférence et vous vous plaignez!... + +Tout en parlant, il sortait de sa poche un portefeuille crasseux, et il +en tirait un papier qui avait dû être chiffonné et ensuite lissé +soigneusement. + +Mlle Diane étouffa un cri de frayeur et de rage. + +Elle venait de reconnaître son dernier billet à Norbert. + +--Ah! s'écria-t-elle, Françoise m'a trahie... sans doute pour me +récompenser d'avoir sauvé sa mère!... + +Le «Président» tenait sa lettre entr'ouverte; elle pensa qu'il ne se +défiait pas; d'un geste rapide comme la pensée, elle essaya de la lui +arracher. + +Mais il était sur ses gardes; il recula en faisant du doigt un geste +ironique. + +--Oh! que non pas, dit-il avec un accent d'odieuse familiarité. Il n'en +sera pas de ceci comme du petit flacon. Ce billet, je vous le rendrai en +même temps qu'un autre que j'ai de vous adressé à moi, quand j'aurai ce +que je demande. Jusque-là, rien... Si je suis pris, je veux m'asseoir +sur les bancs de la cour d'assises en bonne compagnie... + +Mlle de Sauvebourg était véritablement au désespoir. + +--Mais je n'ai pas d'argent!... s'écria-t-elle, une jeune fille n'a pas +d'argent! + +--M. Norbert en a. + +--Adressez-vous à lui, alors... + +Dauman hocha la tête. + +--Nenni!... fit-il, pas si sot!... Il m'en cuirait, peut-être. Je +connais M. Norbert, il est tout le portrait de son père... Tandis que +vous, mademoiselle, vous lui ferez prendre la chose en douceur... Vous y +êtes quasi plus intéressée que lui! + +--Président! + +--Oh!... il n'y a plus de Président qui tienne. Comment! je viens à vous +bien humblement, et vous me traitez comme le dernier des derniers!... Je +me révolte, à la fin! Je suis honnête, moi, quarante-sept années de +probité sont là pour le prouver. Je n'ai jamais empoisonné personne... +Assez de rebuffades! Nous sommes aujourd'hui mardi: si vendredi, avant +six heures, je n'ai pas ce que je demande, votre père et M. de Mussidan +auront de mes nouvelles. Tenez-vous à vous marier?... + +Il salua ironiquement, tourna les talons et s'éloigna en disant: + +--C'est à prendre ou à laisser! + +Mlle de Sauvebourg était comme pétrifiée de tant d'impudence, et +Dauman avait déjà disparu au tournant de la route, qu'elle cherchait +encore, et vainement, une réponse pour l'écraser. + +--Misérable!... murmura-t-elle, toute frémissante, misérable!... + +Oui, misérable, en effet, mais il la tenait, et pour la perdre à tout +jamais, il n'avait qu'à vouloir. + +Et elle comprenait qu'il était un homme à exécuter ses menaces, dût-il +n'en retirer aucun profit, dût-il même se compromettre sérieusement pour +lui nuire, obéissant à cet instinct de perversité qui pousse à faire le +mal pour le mal. + +Mais les niais seuls se désolent sans agir, trouvant comme une imbécile +consolation à répéter les éternels: «Si j'avais su!» des incapables et +des lâches. + +Les forts commencent par chercher comment se tirer d'affaire. + +Ainsi fit Mlle Diane. Mais elle n'avait pas le choix des moyens. +Force était d'en passer par où voulait Dauman. S'adresser à Norbert +était l'unique ressource. + +Certes, elle ne doutait pas que Norbert ne fît tout au monde pour +prévenir et écarter un péril qui le menaçait autant qu'elle-même, mais +l'idée d'implorer son secours révoltait sa fierté. + +Voilà donc à quelles extrémités d'abjection elle était descendue, elle, +une Sauvebourg! Voilà où aboutissaient ses rêves de grandeur et +d'ambition. Elle était à la merci du plus vil des êtres, d'un Dauman. +Elle en était réduite à se traîner aux genoux d'un homme qu'elle avait +trop aimé pour ne le point haïr mortellement. + +Cependant, elle n'hésita pas. + +Au lieu de continuer sa promenade, elle se rendit directement chez la +veuve Rouleau et chargea Françoise d'aller trouver Norbert, et de lui +dire qu'il fallait absolument qu'il se rendit, à la nuit tombante, à la +petite porte du parc de Sauvebourg, qu'elle l'y attendrait, que c'était +pour eux deux une question de vie ou de mort. + +La seule contenance de Françoise à la vue de sa bienfaitrice, sa +rougeur, son trouble, avaient été le plus explicite aveu de sa trahison. + +Mais Mlle Diane ne voulut rien remarquer et lui parla avec sa bonté +accoutumée. Certaine de la complicité de cette fille et de Dauman, elle +jugeait prudent de dissimuler et habile de la choisir encore pour +messagère. + +Seulement le diable n'y perdait rien, et tout en regagnant Sauvebourg, +elle se jurait que Françoise payerait cher sa perfidie. + +Ni les mille occupations des apprêts d'un mariage, ni la présence +d'Octave de Mussidan ne purent, le reste de la journée, distraire +Mlle Diane de son idée fixe. + +Elle semblait doucement souriante, enjouée même, et cependant elle était +à la torture, elle suait sous son corset. + +A mesure qu'approchait le moment qu'elle avait fixé, son coeur se +serrait davantage, et les doutes les plus effrayants la poignaient. + +Norbert viendrait-il au rendez-vous? Françoise aurait-elle pu parvenir +jusqu'à lui? Et s'il avait quitté le pays!... Il y avait cinq jours +qu'on avait enterré le duc de Champdoce, et elle avait entendu dire que +Norbert annonçait partout son intention d'aller habiter Paris avec sa +femme. + +Et, s'il venait, quelle serait cette entrevue? + +Cependant la nuit tombait; les domestiques apportaient au salon les +lampes allumées. + +Mlle Diane s'esquiva et courut à la petite porte. + +Norbert l'attendait. + +Dès qu'elle parut, il s'élança d'abord vers elle, emporté par un +mouvement involontaire, puis une réflexion soudaine le cloua sur place. + +--Vous m'avez fait demander, mademoiselle? dit-il d'une voix rauque. + +--Oui, monsieur le duc... + +A ce titre de duc, donné sans réflexion, ils tressaillirent affreusement +l'un et l'autre. Ce titre, Norbert le devait à la mort de son père, +c'est parce que Mlle Diane voulait être duchesse, que M. de Champdoce +était mort... + +Elle se remit la première, et aussitôt, sentant le besoin d'en finir, +avec une volubilité elle se mit à exposer les odieuses prétentions de +Dauman, exagérant encore, quoiqu'il n'en fut guère besoin, la portée de +ses menaces. + +Elle supposait que cette scélératesse du «Président» transporterait +Norbert de colère. A sa grande surprise, il demeura impassible. Il avait +tant souffert qu'il en était venu à une morne insensibilité dont rien ne +semblait capable de le tirer. + +--Soyez sans crainte, répondit-il, je verrai Dauman... + +Il paraissait sur le point de se retirer, elle l'arrêta d'un geste. + +--Vous me quittez ainsi, fit-elle tristement, sans un mot!... + +--Que puis-je vous dire, mademoiselle, que peut-il y avoir de commun +entre nous?... Mon père mourant m'a pardonné... je vous pardonne. +Adieu... + +--Adieu donc, Norbert. Nous ne nous reverrons plus, sans doute. Je vais +me marier, on a dû vous le dire. Pouvais-je résister aux volontés de ma +famille? D'ailleurs à quoi bon!... + +Elle s'interrompit comme si elle eût été près de succomber sous l'excès +de son émotion, passa sa main sur ses yeux et ajouta: + +--Encore adieu!... Souvenez-vous que personne autant que moi ne forme +des voeux ardents pour que vous soyez heureux. + +--Heureux!... s'écria Norbert, moi! Est-ce possible! Pouvez-vous donc +être heureuse, vous! Ah!... enseignez-moi alors ce qu'il faut faire pour +oublier, pour anéantir la pensée. Vous ne savez donc pas que près de +vous j'avais rêvé des félicités dont l'idée sera le désespoir de ma vie, +dont le souvenir ne s'effacera pas de mon coeur quand je vivrais mille +ans! Vous ne savez donc pas... + +[Illustration: Des paysans entraient portant un brancard sur leurs +épaules] + +Il s'arrêta, comme s'il eût eu horreur de ce qu'il allait dire, comme +s'il eût compris qu'il se trahissait, qu'il se livrait... Il se +détourna brusquement et s'enfuit éperdu. + +Une joie farouche, la joie du triomphe entrevu, dut à ce moment éclairer +le visage de Mlle Diane. + +Cette entrevue, dont elle avait redouté les émotions, la laissait plus +froide que le marbre. + +--Je ne l'aime plus, murmura-t-elle, et lui m'aime plus que jamais. La +vengeance devient facile. + +Lorsqu'elle reparut au salon, sa satisfaction était si évidente que le +vicomte Octave ne put s'empêcher de lui en demander la cause. + +Elle répondit par une plaisanterie, mais gracieuse, presque tendre, car +elle était pour son futur mari d'une amabilité qui le rendait le plus +heureux des hommes. + +--Pourvu, pensait-elle, que Norbert voie Dauman à temps! + +Il le vit. Le surlendemain même, le fidèle serviteur des Champdoce, +Jean, aborda Mlle Diane comme elle rentrait de la promenade et lui +remit un paquet assez volumineux. + +Elle l'ouvrit. Il renfermait, outre les deux lettres que possédait le +«Président,» toute sa correspondance avec Norbert, plus de cent lettres +fort longues pour la plupart, et aussi compromettantes que possible. + +Son premier mouvement fut de tout brûler, et même elle alluma une bougie +dans cette intention. + +Mais elle réfléchit, et déposa le paquet dans une cachette où se +trouvaient déjà les lettres que Norbert lui avait écrites. + +--Qui sait!... murmurait-elle, tout cela servira peut-être un jour. + +Tout cela, en effet, devait servir... mais contre elle-même. + +Il en avait cependant coûté soixante mille francs à Norbert, pour ravoir +ce que Dauman appelait ses garanties. Il dut, de plus, lui compter vingt +mille francs, montant des obligations qu'il avait souscrites. + +Cette somme, ajoutée à de notables économies, constituait au «Président» +une si belle fortune, qu'il résolut de quitter Bivron, et d'aller à +Paris chercher un théâtre plus digue de ses capacités. + +C'est pourquoi, huit jours plus tard, le pays apprit avec stupeur que +Dauman avait mis la clé sous la porte et était parti enlevant la +plantureuse Françoise. + +Deux femmes en pleurs allaient de maison en maison, semant l'incroyable +nouvelle, non sans force imprécations. + +La veuve Rouleau, d'abord, qui accusait fort nettement Mlle de +Sauvebourg d'avoir prêté les mains à une abomination qui lui ravissait +le pain de ses vieux jours, disait-elle. + +Puis, cette vieille si louche, qui était la ménagère du «Président,» et +qui se voyant abandonnée, ne se gênait pas pour raconter comment Dauman, +le scélérat, n'avait jamais été huissier, et comme quoi toute sa science +judiciaire lui venait d'une maison centrale où il avait séjourné dix +ans. + +Cette double fuite, si inattendue, du «Président» et de Françoise, +enchanta Mlle de Sauvebourg, bien qu'elle eût assez de pénétration +pour se douter des propos envenimés dont elle serait le prétexte. + +Ces propos, pensait-elle, n'arriveraient jamais jusqu'à elle, et, en +revanche, elle était débarrassée de cette perpétuelle appréhension de se +trouver inopinément face à face avec un de ses complices. + +Dauman et cette malheureuse avaient quitté le pays d'une telle façon, +qu'il n'était guère probable qu'ils eussent jamais l'effronterie d'y +revenir. + +D'un autre côté, Norbert était parti pour Paris avec sa femme, et M. de +Puymandour allait disant partout qu'on ne reverrait pas de sitôt la +duchesse sa fille à Champdoce. + +Mlle Diane respirait donc librement. Interrogeant l'horizon, il lui +semblait que tous les images menaçants s'étaient dissipés. + +L'avenir lui appartenait, elle pouvait s'occuper de son mariage. + +Il devait avoir lieu dans une quinzaine de jours, et déjà un des amis +d'Octave, qui devait être son témoin, M. de Clinchan était arrivé. +C'était un brave garçon, et point gênant, le plus poli et le plus +complaisant des hommes, précieux aux jours d'ennui pour la quantité de +ridicules qu'il étalait naïvement. + +Mais Mlle de Sauvebourg se souciait peu de M. de Clinchan. + +Elle avait jugé la grandeur de l'amour qu'elle inspirait à Octave, et +elle s'était mis en tête de tout faire pour l'augmenter encore. + +Se faire aimer jusqu'à l'aberration, jusqu'à la stupidité, d'un homme +qu'on disait supérieur par l'esprit et par l'intelligence, qui devait +avoir l'expérience de la passion, lui semblait une tâche digne de son +ambition et mettait un intérêt palpitant dans sa vie. + +Faire prendre, dès l'abord, à Octave, le pli de sa volonté et de ses +caprices, c'était prudence et prévoyance. C'était, de plus, s'exercer +pour plus tard, quand elle serait à Paris, quand elle serait une femme à +la mode, et son succès ici devait lui donner la mesure de l'empire +qu'elle exercerait là-bas. + +Octave fut pris, et tout autre l'eût été à sa place. Elle avait le don +de la séduction, et jamais plus merveilleuse comédie d'amour ne fut +jouée par la plus raffinée des coquettes. + +Le jour de son mariage, elle était radieuse. Mais ce grand contentement +était une affectation et une bravade. Elle se sentait observée. Lorsque +sortant de l'église elle traversa la double haie des habitants de +Bivron rangés sur son passage, elle surprit plus d'un regard +malveillant. + +Un malheur plus direct et plus réel l'attendait au château de Mussidan, +qu'elle allait habiter désormais. + +Elle y trouva Montlouis, et si grande que fût son audace, elle ne put +s'empêcher de rougir jusqu'à la racine des cheveux quand on le lui +présenta. + +Lui, heureusement, qui avait prévu le moment, avait eu le temps de s'y +préparer, et il fit bonne contenance. + +Mais si respectueusement qu'il s'inclinât, Mlle Diane, devenue Mme +de Mussidan, crut distinguer dans ses yeux cette expression d'ironique +mépris et de menace, qu'elle avait aperçue dans les yeux de Dauman. + +--Cet homme ne peut rester ici, pensa-t-elle, il ne restera pas. + +Demander à Octave le renvoi de Montlouis était simple et prompt. Mais +c'était chanceux aussi. C'était en quelque sorte provoquer ce jeune +homme à dire ce qu'il savait du passé. + +Le plus sage était de lui faire bonne figure et de déterminer son renvoi +à la première bonne occasion. + +Or, cette occasion ne pouvait se faire attendre longtemps. Octave était +fort mécontent de son secrétaire. + +Montlouis qui était plein de zèle, quand il habitait Paris avec son +patron, se relâchait singulièrement depuis son séjour à Mussidan. Il +avait renoué des relations avec cette jeune fille de Châtellerault qu'il +adorait, et il ne se passait pas de semaine qu'il ne disparût +quelquefois deux jours entiers. Cela ne pouvait durer. + +Ce ne fut cependant pas de ce côté que partit le premier coup qui +atteignit la jeune mariée. De ce côté, elle était en garde, et c'est +surtout ce qu'on ne saurait prévoir, le hasard, l'impossible, qu'il faut +craindre. + +Il y avait une douzaine de jours qu'elle était vicomtesse de Mussidan, +quand un après-midi, Octave lui proposa une promenade à pied. Elle jeta +un châle sur ses épaules, et ils partirent, gais comme des amoureux en +vacances. + +Ils suivaient le chemin charmant qui tourne le bourg de Bivron, quand +tout à coup ils entendirent de grands aboiements dans un taillis qui +borde la route. + +Un chien de forte taille en sortit presque aussitôt, qui, toujours +aboyant, se précipita sur la jeune femme. Elle ne put retenir un cri. +Elle reconnaissait Bruno. + +L'épagneul, arrivé à elle, s'était dressé, et, appuyant ses pattes de +devant sur sa poitrine, avançait son museau fin et intelligent. + +--A moi Octave!... balbutia-t-elle. + +Mais déjà M. de Mussidan avait écarté l'épagneul. + +--Ce chien vous a fait peur, mon amie? demanda-t-il. + +--Oui!... une peur affreuse!... + +Elle était fort pâle, en effet, et plus tremblante que la feuille. Elle +frémissait de cette reconnaissance, des suites qu'elle pouvait avoir. M. +de Mussidan, lui, observait les allures de Bruno. + +Tout surpris de la réception qui lui était faite, le bel épagneul +s'était assis un peu à l'écart, et son oeil parlant semblait demander +une explication. + +--Ce chien, à coup sûr, ne voulait pas vous faire mal, dit enfin Octave. + +--N'importe!... Chassez-le. + +Et elle-même s'avança sur Bruno, son ombrelle levée, comme pour le +frapper. Mais le chien ne s'enfuit pas. Croyant que son ancienne amie +voulait jouer avec lui, comme autrefois, il se mit à décrire autour +d'elle des cercles rapides, jappant joyeusement, poussant de petits cris +de plaisir, comme pour la défier et la provoquer à le poursuivre. + +--Mais ce chien vous connaît, Diane, remarqua M. de Mussidan. + +--Moi!... d'où?... Comment?... + +--Regardez plutôt. + +Bruno, en ce moment, lui léchait la main. + +--Au fait, répondit-elle sans savoir ce qu'elle disait, il est possible +que je l'aie caressé je ne sais où, et qu'il ait plus de mémoire que +moi... Cependant, je ne me sens pas fort rassurée; venez, Octave; +allons-nous-en. + +Il la suivit, et il eût vite oublié cet incident si Bruno, tout joyeux +d'avoir retrouvé quelqu'un de connaissance, ne s'était obstinément +attaché à leurs pas. + +--C'est singulier, répétait Octave, tout à fait singulier. + +Il avait tout fait pour effrayer l'épagneul et il allait ramasser des +pierres pour les lui jeter, quand, dans un champ, à vingt pas de lui, il +aperçut un paysan qui bêchait. + +--Eh!... mon brave!... lui cria-t-il, connaissez-vous ce chien? + +--Oui bien, monsieur. + +--A qui appartient-il? + +--A notre maître, monsieur, à M. Norbert de Champdoce. + +Ce nom seul secoua la jeune dame de Mussidan comme le choc d'une pile +électrique. + +--En effet, s'écria-t-elle vivement, je me souviens, à cette heure... +j'ai vu souvent ce chien chez la mère Rouleau, et je lui donnais du +pain... Il suivait toujours cette malheureuse qui est partie avec ce +vilain homme... Oui, je le reconnais maintenant, il doit s'appeler +Bruno. Ici, Bruno!... + +Le chien accourut; et elle se baissa, bien moins pour le caresser que +pour cacher son visage qu'elle sentait plus rouge que le feu. + +Octave reprit le bras de sa femme sans ajouter un mot. Le soupçon venait +de l'effleurer de son aile de chauve-souris. Cette scène ne lui +paraissait pas naturelle, l'agitation de Diane était bien +extraordinaire. De vagues défiances, indéterminées, qu'il n'eût su +comment traduire, s'éveillaient en lui. + +Mme Diane, de son côté, était horriblement tourmentée. Cet accident +était un avertissement. Il lui révélait l'étendue du péril qu'elle +bravait tous les jours. + +Elle se maudissait d'avoir été si faible, si pusillanime, si lâche! +Comment une femme forte comme elle avait-elle pu perdre la tête à ce +point? Pourquoi se défendre si énergiquement de connaître ce chien? à +quel propos?... Quelle maladresse que cette explication ensuite!... +Est-il donc vrai que la voix de la conscience peut étouffer celle de la +raison!... + +Si elle eût dit tout simplement: «Tiens! c'est Bruno, le chien du duc de +Champdoce!» son mari n'eût rien vu là de surprenant. Son trouble avait +fait, de la chose la plus simple du monde, un gros événement. + +La préoccupation de son mari avait été visible après cette fatale +promenade. Elle avait surpris un soupçon dans un coup d'oeil qu'il lui +avait jeté. Comment l'effacer? Comment lui rendre sa sécurité? + +A tout hasard, elle se condamna à avoir désormais une frayeur +insurmontable des chiens. En apercevait-elle un, elle poussait un cri. +Elle faisait tenir ceux d'Octave à la chaîne... Ah! n'importe, elle +sentait le terrain brûlant sous ses pieds, il lui semblait qu'elle était +environnée d'une atmosphère explosible, qui à la moindre étincelle +allait s'enflammer! + +De ce jour, la dame de Mussidan n'eut plus qu'une pensée: partir, +quitter Bivron, fuir n'importe où, mais fuir. + +Il avait été convenu qu'au sortir de l'église les jeunes époux +trouveraient une chaise de poste qui les emporterait vers quelque +contrée bénie, inconnue, où elle trouverait avec l'oubli et le calme, la +virginité de ses impressions. + +Les événements en avaient décidé autrement, et de semaine en semaine, +toutes sortes de raisons les retenaient à Mussidan. + +Libre, la jeune femme n'eût pas été arrêtée une minute par ces raisons +qui intéressaient cependant la fortune et l'avenir; mais elle avait trop +à compter avec l'opinion de ceux qui l'entouraient pour oser paraître en +faire bon marché. + +Tout ce qu'elle pouvait raisonnablement tenter, c'était de pénétrer +Octave de son idée fixe, de ramener continuellement son esprit à cette +question de départ, qu'il lui était interdit d'aborder franchement. + +A l'entendre parler devant les grands parents, on eût juré qu'elle +voulait vivre et mourir à Mussidan. + +Mais dès qu'elle était seule avec son mari, elle avait l'art de lui +faire dire, tout en semblant le contrarier, qu'ils y étaient fort mal, +que leur vie y était envahie par des importuns, qu'ils s'y trouvaient +comme en tutelle, qu'ils ne s'appartiendraient véritablement que le jour +ou ils seraient dans leur ménage, serrés l'un contre l'autre, chez eux, +enfin! + +Il est certain qu'Octave était bien persuadé qu'il avait pensé tout cela +avant de le dire. Il serait parti s'il l'eût pu. + +--Voyons, murmurait la jeune femme, ne saurais-tu patienter un peu! + +--Eh!... ni ton père et le mien n'en finissent, avec leurs tracasseries +d'intérêts. + +Cependant il fallait à Mme Diane plus que de la patience, car elle +avait le pressentiment qu'une catastrophe était proche, elle la +devinait, elle la sentait dans l'air. + +La catastrophe arriva. + +C'était dans les derniers jours d'octobre, le 26, un jeudi, vers les +quatre heures de l'après-midi. + +Elle venait d'achever sa toilette et était accoudée à une des fenêtres +de sa chambre, quand tout à coup la cour du château fut envahie par une +foule visiblement émue. Quelques femmes pleuraient s'essuyant les yeux +du coin de leur tablier. + +Presque aussitôt des paysans entrèrent, portant un brancard sur leurs +épaules. + +Ce brancard était entièrement recouvert d'un drap, tout taché de sang +d'un côté, et sous la toile grossière, on distinguait nettement les +contours raides et immobiles d'un cadavre. + +A cette vue, Mme Diane se sentit glacée jusqu'à la moelle des os; +elle était saisie d'horreur, et cependant elle ne pouvait s'arracher de +cette fenêtre. + +Le matin même, son mari et M. de Clinchan, accompagnés de Montlouis et +d'un domestique nommé Ludovic, étaient partis pour chasser aux environs. + +Évidemment, un de ces quatre hommes gisait sous ce drap. Lequel?... + +Le doute dura peu Octave parut. Il n'avait plus figure humaine, il +paraissait mourant. M. de Clinchan et Ludovic le soutenaient chacun sous +un bras. + +Le mort était Montlouis!... + +Il ne serait donc plus nécessaire de ruser pour obtenir le renvoi de +l'infortuné secrétaire. Il n'y avait plus à craindre qu'il parlât! + +Cette idée abominable traversant le cerveau de la jeune femme lui donna +la force de descendre pour s'informer, pour savoir... Mais, à moitié de +l'escalier, elle fut arrêté par M. de Clinchan, qui montait, et qui, +hors de lui, la saisit brusquement par le bras, en lui disant d'une voix +rauque et brève: + +--Remontez, madame, remontez... + +--Mais qu'y a-t-il, au nom du ciel? + +--Un malheur affreux!... Venez, rentrez chez vous; votre mari nous suit. + +Elle résistait, mais il employait presque la force; il la poussa jusque +dans sa chambre, et Octave s'y précipita au même moment. + +En apercevant sa femme, il étendit les bras, l'attira à lui et, la +serrant contre sa poitrine, il éclata en sanglots. + +--Il pleure! murmura M. de Clinchan, il est sauvé! J'ai cru qu'il allait +devenir fou. + +Enfin, après bien des questions et des réponses incohérentes, Mme de +Mussidan comprit que son mari avait tué Montlouis, à la chasse, +involontairement... + +Quelques heures plus tard, au salon, Ludovic expliquait cet horrible +accident, le mimait pour ainsi dire; et prouvait qu'il n'y avait en rien +de la faute de son maître, et qu'il fallait que la fatalité s'en fût +mêlée. + +Diane crut à cette fatalité. + +Et cependant on ne lui disait pas la vérité. + +Montlouis était mort pour elle, comme déjà le duc de Champdoce. Il était +mort parce qu'il l'avait connue, qu'il possédait son secret, qu'il avait +parlé. La vérité, la voici: + +Après un déjeuner de chasseurs, dans les bois de Bivron, Octave, animé +par une bouteille de sauterne, s'était mis à plaisanter Montlouis sur +ses fréquentes absences, et à railler la femme qui en était la cause. + +Ils marchaient alors seuls, un peu en arrière de leurs compagnons. + +Pendant un moment, Montlouis laissa maltraiter cette femme qu'il aimait +à la folie, mais à la fin, piqué par un sarcasme trop vif, il se révolta +et répondit peu poliment. + +C'en était assez pour irriter M. de Mussidan. Après avoir déclaré à son +secrétaire qu'il ne tolérerait plus ses escapades, il lui reprocha +amèrement de risquer une belle position pour une fille qui n'en valait +pas la peine, qui le trompait, se moquait de lui avec d'autres, pour une +drôlesse, enfin. + +Montlouis était devenu plus blanc qu'un linge. + +--Pas un mot de plus, monsieur, s'écria-t-il, je vous le défends!... + +Son accent était si menaçant que, persuadé qu'il allait se précipiter +sur lui, Octave leva la main pour le frapper. + +[Illustration:--J'espère que nous sommes toujours amis.] + +D'un saut de côté, Montlouis esquiva le coup, mais il était ivre de +fureur, et cette insulte dernière acheva de lui faire perdre la tête. + +--Que parlez-vous de duper, s'écria-t-il, vous qui épousez la maîtresse +des autres! Que parlez-vous de drôlesses, vous dont la femme n'est +qu'une...... + +--Le mot n'était pas prononcé, qu'il tombait ayant reçu en pleine +poitrine la charge entière du fusil d'Octave... + +Comment M. de Mussidan cacha-t-il la vérité à Diane?... Comment ne +chercha-t-il pas à savoir ce qu'il y avait au fond des affreuses +imputations du Montlouis?... + +Il n'osa pas. Il aimait sa femme éperdument, et la passion vraie est +capable du toutes les capitulations et de toutes les lâchetés. Il +sentait que jamais il n'aurait le courage de se séparer de Diane, qu'il +pardonnerait quoi qu'il y eût... + +Dès lors, à quoi bon s'éclairer?... Mieux valait le doute qu'une +désolante réalité. Le doute! c'est encore une porte ouverte à +l'illusion. + +Acquitté pat les juges, grâce à l'audacieuse initiative de Ludovic, +Octave n'avait pas été absous par sa conscience. + +Cette jeune fille, qu'aimait Montlouis, il la fit rechercher et parvint +à la découvrir après bien des démarches. Pauvre fille! elle venait de +mettre au monde un fils, et chassée par sa famille, elle était près de +périr de misère. + +Octave la sauva du désespoir, et sans lui dire quelles raisons le +guidaient, lui jura qu'il l'aiderait à élever son enfant, qu'elle avait +appelé Paul, comme Montlouis. + +Quelques jours plus lard, M. et Mme de Mussidan quittaient le Poitou. +Plus que jamais Diane souhaitait habiter Paris. Elle avait attiré à son +service une ancienne soubrette de Mlle de Puymandour, et cette fille +avait été indiscrète. Diane savait qu'avant son mariage, Mlle de +Puymandour avait aimé Georges de Croisenois, et elle comptait sur lui +pour se venger de Norbert. + + + + +XIII + + +Le mariage de Norbert avec Mlle de Puymandour ne pouvait avoir même +un rayon de cette lune de miel fugitive qui luit pour deux êtres +étrangers rapprochés par le hasard, et brusquement unis par des +convenances de famille. + +Chacun d'eux en voulait cruellement à l'autre de sa propre faiblesse, et +si, pour Norbert, Marie était toujours une femme imposée par une volonté +despotique, elle ne pouvait, elle, lui pardonner de l'avoir épousée. + +Lorsqu'aux formules de la loi lues par le maire, il répondaient: Oui! il +y avait déjà entre eux un abîme de glace. Chaque jour le creusa +davantage. + +Et personne pour les rapprocher. Personne pour amortir les chocs +continuels de deux caractères également fiers et exaspérés. + +Le comte de Puymandour les avait comme abandonné. + +Dès le lendemain de l'établissement de sa fille,--c'était son +expression,--il n'avait plus songé qu'à en tirer parti, au profit de sa +vanité. Courir le pays aux armes de Champdoce, visiter vingt personnes +par jour pour avoir l'occasion de dire vingt fois «madame la duchesse ma +fille» lui semblait un bonheur sublime. + +Lorsque Norbert, le lendemain de la mort de son père annonça qu'il +partait pour Paris, M. de Puymandour approuva de toutes ses forces sa +résolution. Il lui paraissait que restant seul au pays, il y +remplacerait en quelque sorte le vieux duc, et sans doute pour mieux +recueillir sa succession d'autorité et d'esprit, il annonça qu'il +s'établirait à Champdoce, et en effet, il s'y installa. + +C'est lorsqu'elle fut arrivée à Paris, que la jeune duchesse se jugea +véritablement et avec trop de raison, hélas!... la plus infortunée des +femmes. + +Champdoce, c'était presque la maison paternelle; ses yeux se reposaient +sur des paysages connus, on venait la visiter; si elle sortait, elle +rencontrait des figures amies. + +Ici, tout lui semblait étranger, ennemi. + +Lorsqu'elle se trouva dans cet immense hôtel de la rue de Varennes, elle +se crut perdue. + +Pourtant, elle devait avoir là cette vie quasi-royale que son père lui +dépeignait comme une suprême jouissance ici-bas. + +Le feu duc de Champdoce, si économe lorsqu'il s'agissait de lui ou de +Norbert, redevenait le grand seigneur généreux et prodigue jusqu'à la +folie dès qu'il croyait travailler pour ses descendants. + +Cet hôtel, préparé pour ses petits-fils, était un miracle de luxe +grandiose. + +Tout y était somptueux, magnifique et rare, depuis les tentures +jusqu'aux plus menus objets, depuis les services armoriés et +l'argenterie massive jusqu'aux tableaux et aux statues qui décoraient la +grande galerie. + +Et le duc avait toujours si amoureusement soigné cet hôtel que tout y +était disposé comme si, d'un instant à l'autre, on eût attendu le +maître. + +Norbert et sa femme arrivant, purent croire qu'ils rentraient chez eux +après une courte absence, tant chaque chose était à sa place. + +Les trois vieux valets qui avaient la garde et le soin de l'hôtel, leur +dirent que leur chambre était prête et que le dîner allait être servi. + +Cependant Norbert, livré à lui-même, eût été très embarrassé. Mais il +avait un conseiller, le fidèle Jean, qui gardait les traditions de la +bonne époque, et qui eut bientôt établi le service sur le plus grand +pied. + +A Paris on trouve tout à acheter, tout, même le temps. En moins de +quinze jours Jean peupla les cuisines, les offices et les antichambres +de valets bien dressés; il encombra les remises d'équipages et emplit +les écuries de chevaux de prix. + +Mais pour la jeune duchesse de Champdoce, ce mouvement, ce train +princier n'animaient pas l'hôtel. Il restait pour elle vide et morne. +Les valets lui faisaient l'effet d'ombres se mouvant dans un crépuscule +funèbre. + +Elle trouvait les appartements trop vastes, les plafonds trop hauts, les +tentures lugubres, les tableaux affreusement tristes, tous les meubles +trop grands et trop lourds. + +Elle vivait sous l'impression continuelle d'une terreur vague, +indéfinissable, le coeur serré d'une inexprimable angoisse, +tressaillant au moindre bruit. + +Et personne à qui confier ses peines... + +Ses anciennes amies de Paris... Norbert lui avait défendu de les voir: +il ne les jugeait pas assez nobles. Ils étaient en grand deuil... +Norbert avait déclaré qu'ils ne feraient de visites que l'année +suivante. + +Elle restait donc seule, abandonnée. + +Comment le souvenir de Georges Croisenois ne lui serait-il pas revenu? + +Si son père l'eût voulu, pourtant, elle eût été la femme de Georges, et, +à cette heure, ils seraient bien loin, ensemble, ils cacheraient leur +bonheur dans quelque contrée bénie, en Italie, à Florence, à Naples. Il +l'aimait, celui-là, tandis que Norbert... + +Norbert menait alors une de ces existences insensées qui annoncent comme +un parti pris de ruine et de suicide. + +Présenté dès son arrivée au cercle de... par son oncle, le chevalier de +Septvair, il fut reçu avec acclamation. On le considérait comme une +conquête. + +Il portait un des noms historiques de France, la renommée triplait sa +fortune si considérable; il fut entouré, recherché, fêté, choyé. Il ne +savait auquel entendre, tant il eut bientôt d'amis intimes, de +complaisants, de flatteurs et de simples parasites. + +Sentant quels succès lui défendait l'infériorité de son éducation, il +rechercha les triomphes faciles, ceux qu'assurent l'argent dépensé, les +abus des forces physiques, les excentricités bruyantes, le mépris +affecté de toutes les conventions sociales. + +Ne pouvant prétendre à devenir le plus élégant et le plus spirituel, il +voulut au moins se distinguer par sa brutalité et son cynisme. + +Il jetait l'or par les fenêtres pour installer une écurie de courses, il +eut l'art d'accrocher deux ou trois duels qui furent heureux, il se +montrait partout en compagnie de filles perdues. + +Ses journées se passaient à monter à cheval et à faire des armes. La +nuit, il soupait et il jouait. Sa femme ne le voyait plus. Quand il +rentrait à l'hôtel, c'était à l'aube, les jambes flageolantes et la +langue pâteuse, ayant le plus souvent perdu des sommes considérables. + +Jean, ce gardien fidèle de l'honneur de la maison de Champdoce, +gémissait, non de voir son maître courir à la ruine, mais de le savoir +toujours entouré d'équivoques compagnons de débauche. + +--Et le nom! monsieur, disait-il quelquefois, le nom! + +--Eh! que m'importe, pourvu que je vive vite et que je meure bientôt!... + +La vérité est que cette vie tourbillonnante attirait Norbert comme +l'abîme le malheureux qui se penche au-dessus. S'abandonnant au vertige, +il ne luttait plus, il ne pensait plus. + +Une seule pensée émergeait de l'ombre, celle de Diane. Celle-là, quoi +qu'il fît, il ne pouvait l'anéantir. Au milieu même des brouillards de +l'ivresse, l'image de cette femme tant aimée se détachait lumineuse, +comme une lampe dans la nuit... + +Il y avait plus de six mois que cette existence sans frein durait, +quand, par une belle après-midi du mois de février, au moment où il +descendait à cheval la grande avenue des Champs-Élysées, Norbert aperçut +une femme qui lui adressait, de la tête, un salut amical. + +Elle était dans une magnifique calèche découverte, malgré le froid, +enveloppée jusqu'au menton dans de précieuses fourrures. + +Norbert pensa que c'était quelqu'une des demoiselles de théâtre qu'il +connaissait, et par désoeuvrement il poussa son cheval vers la +voiture. + +Arrivé à dix pas, il faillit tomber, tant sa surprise fut grande. Il +venait de reconnaître Diane, Mme de Mussidan. + +Il continua d'avancer cependant, et comme la voiture venait de +s'arrêter, il rangea son cheval entre la portière et la contre-allée. + +La jeune femme ne semblait guère moins agitée que lui, et pendant un +instant ils gardèrent le silence, échangeant des regards enflammés, +oppressés comme s'ils eussent pressenti quelle destinée était suspendue +au-dessus de leur tête. + +Enfin Norbert comprit qu'il fallait dire quelque chose, quoi que ce fût, +mais parler; déjà les domestiques l'examinaient d'un oeil curieux. + +--Vous à Paris, madame!... balbutia-t-il. + +--Oui, monsieur le duc. + +--Depuis longtemps? + +--Il y aura mardi deux mois que mon mari et moi sommes installés. + +Elle appuya sur ces mots: Mon mari. + +--Deux mois!... + +--Ni plus ni moins, et c'est à peine si j'y puis croire, tant les jours +ont passé vite. + +Un sourire étrange passa dans ses yeux et elle ajouta: + +--Mais donnez-moi donc des nouvelles de Mme la duchesse de Champdoce; +se plaît-elle à Paris? + +Norbert eut un geste furibond. + +--La duchesse, fit-il d'une voix sourde, la duchesse... + +Mme de Mussidan l'interrompit. Elle avait dégagé une de ses mains des +fourrures, elle la lui tendit, en disant d'un ton moitié tendre, moitié +railleur: + +--J'espère que nous sommes toujours amis..., bons amis. Allons, au +revoir... + +Le cocher, comme si le mot: «Au revoir,» eût été un signal, toucha, et +la calèche partit au grand trot de ses beaux carrossiers. + +Norbert n'avait pas pris la main que lui tendait la jeune femme; il +était bien trop abasourdi. + +Mais il ne lui fallut pas dix secondes pour se remettre. Enlevant +brusquement son cheval, il le fit voiler sur place, et, lui enfonçant +les éperons dans le ventre, il le lança vers l'Arc-de-Triomphe. + +--Ah! s'écriait-il, avec l'accent de la rage la plus vive, je l'aime +encore! Je ne puis aimer qu'elle! je n'ai jamais aimé, je n'aimerai +jamais qu'elle!... + +Ainsi songeait Norbert, tout en poussant, contre toute prudence, son +cheval au milieu des voitures qui sillonnaient l'avenue, cherchant des +yeux la calèche de Mme de Mussidan. Il fallait qu'elle eût quitté les +Champs-Élysées par une allée latérale, car il ne l'apercevait pas. + +--Mais je retrouverai Diane, murmurait-il, je la chercherai, je la +reverrai, je le veux; elle ne m'a pas oublié, sa voix me l'a dit... + +A ce moment, une pensée de salut traversa son esprit. + +--Une femme comme elle, se dit-il, ne peut pardonner franchement +certaines offenses; quand elle paraît revenir, on a tout à craindre. + +Malheureusement il ne s'arrêta pas à cette réflexion. Il avait tout +oublié, et les pires infortunes ne lui avaient rien appris. + +Et le soir même, il courait à son cercle, pensant qu'il y trouverait +infailliblement quelqu'un pour lui apprendre la demeure de Mme de +Mussidan. + +Personne encore n'était arrivé au cercle; personne, sauf le baron +Dusourd. C'était un gros homme curieux et bavard, sachant tout, se +mêlant de tout, qui ne manquait pas d'esprit, capable de faire battre +des montagnes, personnage problématique comme sa baronnie, fort riche +d'ailleurs, et qu'on avait surnommé «La Gazette.» + +C'est au baron que Norbert s'adressa, et dès les premiers mots il éclata +de rire. + +--Encore un!... fit-il. Comment, vous aussi, mon cher duc, vous voici +amoureux de la divine vicomtesse! + +Norbert devint cramoisi. Il n'avait pu encore se déshabituer de rougir. + +--Oh! il n'y a pas de honte à cela, dit gravement le gros homme. Vous ne +seriez pas le premier à qui Mme de Mussidan mettrait la cervelle à +l'envers. Vous seriez, à ma connaissance, le... le combien seriez-vous? +Mettons le cinquième. + +--Le cinquième!... + +--Juste!... faut-il vous énumérer les victimes? D'abord, Mussidan; il a +épousé, lui. Puis, le plus jeune des Sairmeuse, puis Clairin, puis +Georges de Croisenois... Vous le voyez, elle mène son char à quatre; +vous, on vous mettra en arbalète... + +Impatienté, Norbert tourna le dos au baron qui ne s'en offensa pas, +habitué qu'il était à ces procédés. Même le gros homme riait dans ses +favoris, de la malice qu'il avait eue de ne pas répondre... + +C'était une leçon pour Norbert; il résolut de s'en remettre au hasard, +et le hasard ne lui fit pas défaut. Le hasard est toujours exact, quand +on s'engage dans une entreprise funeste, et qu'il pourrait la faire +manquer. + +Le lendemain même, aux Champs-Élysées, Norbert rencontra Mme de +Mussidan, et il la rencontra pareillement tous les jours qui suivirent. + +A chaque rencontre, ils avaient échangé quelques mots, et au +commencement de la semaine suivante, après bien des hésitations, Diane +finissait par promettre à Norbert que le lendemain, à trois heures, elle +ferait arrêter sa calèche près du bois, qu'elle descendrait comme pour +marcher un peu, et qu'elle lui accorderait une entrevue. + +Mme de Mussidan avait dit: A trois heures... + +Bien avant deux heures, Norbert était au rendez-vous, bouillant +d'impatience, torturé par l'incertitude. + +Il se demandait: Est-ce bien moi qui attends ici, comme autrefois au +sentier de Bivron? + +Que d'événements, cependant; que de changements survenus!... + +Ce n'était pas Diane qui allait venir. Ce serait la comtesse de +Mussidan, la femme d'un autre. + +Lui-même, il était marié. + +Ce n'était pas le caprice d'un père, qui les séparait à cette heure, +c'était le devoir, la loi, la société. + +Pourquoi, se disait-il dans sa folle exaltation, Diane et lui ne +s'affranchiraient-ils pas de vains préjugés? Pourquoi ne +quitteraient-ils pas, elle son mari, lui sa femme?... + +L'heure passait cependant. + +Depuis une heure, Norbert avait consulté sa montre soixante fois au +moins. + +--Si elle allait ne pas venir!... + +Comme il disait cela, il vit une voiture s'arrêter et une femme en +descendre. + +C'était elle. + +Rapidement elle gagna les arbres, et franchit un espace vide, sans +s'inquiéter des ronces, pour arriver plus vite à la petite allée. + +Norbert s'inclinait, mais elle, sans mot dire, lui prit le bras et +l'entraîna plus avant dans le bois. + +Il avait beaucoup plu les jours précédents, et l'allée où avait attendu +Norbert était fort boueuse. Mais cela n'arrêta pas Mme de Mussidan. + +--Marchons! disait-elle d'une voix brève, marchons, on peut nous +apercevoir de la route... J'ai pris toutes mes précautions, ma voiture +et mes gens m'attendent à une des portes de Saint-Philippe-du-Roule, +mais je puis avoir été épiée, suivie... Marchons!... + +--Vous n'aviez pas ces frayeurs, autrefois!... + +--J'étais ma maîtresse, alors. Ma réputation était toute ma fortune, +mais elle m'appartenait, j'avais le droit de la risquer; en la perdant, +je ne faisais tort qu'à moi seule.... En me mariant, j'ai reçu en dépôt +l'honneur de l'homme qui me donnait son nom. Je saurai le garder intact. + +--Dites que vous ne m'aimez plus. + +Elle s'arrêta brusquement, écrasa Norbert d'un de ces regards glacés +dont elle avait le secret, et lentement répondit: + +--Vous avez perdu la mémoire, monsieur le duc, moi je me rappelle une +lettre... + +D'un geste suppliant, Norbert l'interrompit. + +--Grâce!... balbutia-t-il, ayez pitié!... Vous me plaindriez si vous +connaissiez l'horreur du châtiment!... J'étais devenu fou, aveugle, +stupide... Jamais je ne vous ai aimée comme à cette heure... + +Un sourire glissa sur les lèvres de Mme de Mussidan. Norbert ne lui +apprenait rien, mais elle voulait, il lui fallait ce mot: la certitude. + +[Illustration: Norbert et sa femme entraient.] + +--Hélas! murmura-t-elle, que puis-je vous répondre? un mot terrible et +fatal: trop tard!... + +--Diane!... + +Il essaya de prendre la main de la jeune femme, elle se rejeta en +arrière. + +--Oh! pas ainsi, monsieur le duc, dit-elle d'un air véritablement égaré, +ne m'appelez pas ainsi... Vous n'en avez pas le droit... C'est assez +d'avoir perdu la jeune fille, ne déshonorez pas la jeune femme!... Il +faut m'oublier, entendez-vous?... C'est pour vous dire cela que je suis +venue. L'autre jour, en vous apercevant, je n'ai pas été maîtresse de +mon premier mouvement; ce coeur que vous avez possédé tout entier +s'élançait vers vous, et je vous ai fait signe... Ne cherchez pas à vous +prévaloir de ma faiblesse... Je vous ai dit: «Nous sommes amis...» +J'étais folle. Nous ne pouvons même pas être amis, nous devons devenir +l'un pour l'autre... des étrangers. + +Les paroles du baron, au cercle, sonnaient encore aux oreilles de +Norbert. + +--Vous êtes moins sévère pour M. de Sairmeuse, fit-il amèrement, pour M. +Georges de Croisenois, pour... + +--Que prétendez-vous dire! interrompit-elle d'un ton hautain. Ces +messieurs sont les amis de mon mari. Tandis que vous... + +Elle lui prit les poignets qu'elle serra comme en un étau, entre ses +mains délicates, et penchant son visage vers celui de Norbert, jusqu'à +le toucher presque: + +--Vous oubliez encore, poursuivit-elle, qu'à Bivron on affirmait que +j'étais votre maîtresse!... Croyez-vous que la calomnie n'a pas su +pénétrer jusqu'à mon mari!... Un jour qu'on prononçait votre nom devant +lui, j'ai vu le soupçon et la haine dans ses yeux... Grand Dieu!... s'il +se doutait, quand je rentrerai, que votre main vient de toucher la +mienne, il me chasserait comme une misérable... Est-ce que la porte de +notre maison ne vous est pas à tout jamais fermée?... + +--Ah!... je suis bien malheureux!... + +--Trouvez-vous donc mon sort digne d'envie!... Mais à quoi bon gémir! On +ne change pas sa destinée. Soyez homme... et s'il vous reste quelque +affection... pour moi, prouvez-le-moi en ne cherchant jamais à me +revoir. + +Norbert était désespéré, il la conjurait de rester encore, il +s'attachait à elle... + +--Ah!... s'écria-t-elle, ne m'ôtez pas mon courage!... + +Et, se dégageant vivement, elle regagna sa voiture qui partit au galop. + +Elle s'éloignait, mais elle venait de verser dans le coeur de Norbert +un poison plus subtil que celui qu'elle destinait au duc de Champdoce. + +C'est qu'elle le connaissait, comme le virtuose de génie l'instrument +dont il tire des sons merveilleux; elle savait quelles cordes vibraient +en lui, et comment il fallait les attaquer. Elle était certaine qu'avant +un mois il serait à ses pieds, qu'elle reprendrait sur lui un empire +plus absolu que jamais, et qu'il l'aiderait à exécuter contre lui-même +l'abominable projet qu'elle avait conçu. + +Et rien ne devait la gêner, car elle était libre, quoi qu'elle eût dit, +libre comme l'air. + +Ses calculs, d'ailleurs, étaient justes. + +Après l'avoir suivie comme son ombre, mais à distance, pendant quinze +jours, Norbert s'enhardit jusqu'à l'aborder aux Champs-Élysées. Elle se +fâcha, mais non assez pour qu'il ne reparût plus. Il reparut... Elle +pleura... N'importe, il revint encore. + +Sa défense parut héroïque à Norbert, et cependant, peu à peu, elle +faiblit; il devint plus pressant; elle lui accorda une entrevue, puis +deux... + +Mais quelles entrevues!... Elles avaient lieu à l'église, quelquefois, +ou dans un musée, ou au bois... et c'est à peine s'il avait le temps de +lui serrer furtivement la main. + +Et cependant, il n'osait se plaindre, tant était terrible le tableau +qu'elle lui faisait des dangers qu'elle bravait pour lui. + +Enfin, après des hésitations, des larmes, toutes sortes de réticences, +elle finit par lui avouer qu'elle avait trouvé un moyen de rendre leurs +rendez-vous plus fréquents, plus longs, presque sans péril... c'était, +mais elle n'osait le dire... c'était sans doute bien mal... c'était... +qu'elle devînt l'amie de la duchesse de Champdoce!... + +Cette fois, Norbert reconnut qu'elle était un ange, et il fut décidé que +dès le lendemain il la présenterait à sa femme. + + + + +XIV + + +C'était dans les premiers jours du mois de mars, un mercredi. + +Au lieu de se faire servir dans son appartement ou de courir au cercle +rejoindre quelques amis, comme c'était son habitude de tous les matins, +le duc de Champdoce, Norbert, avait voulu déjeuner avec la duchesse. + +Il était d'une humeur charmante, souriant et causeur comme jamais sa +femme ne l'avait vu depuis leur funeste mariage. Il rit, il plaisanta, +il conta fort spirituellement deux ou trois anecdotes très amusantes et +un peu scandaleuses, qui couraient alors les cercles et les salons de +Paris. + +Le café servi, il demanda à la duchesse de fumer devant elle, se fit +apporter des cigares, et s'installa confortablement devant l'immense +poêle de la salle à manger. + +On eût dit que pour la première fois il s'apercevait qu'il était marié, +qu'il était chef de famille, qu'il avait certains devoirs à remplir, et +qu'il voulait s'exercer à ces jouissances si douces pour qui les connaît +et les a éprouvées, de l'intérieur et de l'intimité. + +Mme de Champdoce ne pouvait en revenir. Cette métamorphose si +complète et si soudaine l'inquiétait et l'effrayait. Elle pressentait +quelque chose d'extraordinaire et de grave, un évènement qui allait +tomber dans sa vie et la changer. Et comme elle était inexpérimentée, +inhabile à garder ses impressions et à feindre, ses regards +interrogeaient. + +Norbert, lui, attendait avec une impatience évidente que les valets +eussent fini leur service et se fussent retirés. + +Dès qu'il se trouva seul avec sa femme, il se rapprocha d'elle et lui +prit la main, qu'il baisa galamment. + +--Voici longtemps déjà, ma chère Marie, commença-t-il, non sans une +certaine hésitation, que je me propose de vous ouvrir mon coeur. Une +franche et amicale explication entre nous est devenue indispensable. + +--Une explication!... + +--Mon Dieu!... oui. Mais que ce vilain mot ne vous effraye pas... +Jusqu'ici, chère amie, j'ai dû vous paraître le plus triste et le plus +fâcheux des maris... + +--Monsieur le duc... + +--Permettez que je m'explique. Depuis que nous sommes ici, c'est à peine +si nous nous sommes vus; je sors de grand matin, je rentre fort tard, +nous sommes restés jusqu'à trois jours sans échanger une parole... + +La jeune femme écoutait de l'air d'une personne qui doute du témoignage +de ses sens. Était-ce bien Norbert qui s'accusait ainsi!... + +--Je ne me suis jamais plainte, monsieur, balbutia-t-elle. + +--Je le sais, Marie, vous êtes une noble et digne femme et vous êtes +jeune... Il est impossible que vous ne m'ayez pas mal jugé!... + +--Je ne vous ai pas jugé, monsieur. + +--Tant mieux!... je n'aurai, cela étant, ni à me défendre, ni à me +disculper. C'est qu'il faut que vous le sachiez, Marie, vous étiez ma +chère pensée, alors même que je semblais m'éloigner de vous. J'ai peu +vécu chez moi, c'est vrai, mais cela tenait à des circonstances +particulières, à des nécessités de situation... à des projets... au but +que je poursuis, à mille causes enfin qu'il serait long de vous +énumérer. Mais pendant que vous me supposiez tout occupé de mes +plaisirs, je souffrais de vous savoir seule à la maison et comme +abandonnée... + +Évidemment, il faisait, pour paraître bon, affectueux, ému, les plus +sincères comme les plus utiles efforts. Ses expressions étaient presque +tendres, mais sa voix n'avait rien même d'amical. + +--Je sais les devoirs d'une honnête femme, monsieur, fit dignement la +duchesse. + +Norbert protesta du geste. + +--De grâce, chère Marie, interrompit-il, que jamais il ne soit question +entre nous de devoir. Les causes de votre isolement, vous les connaissez +aussi bien que moi. Les amis de Mlle de Puymandour pouvaient-ils +devenir les amis d'une duchesse de Champdoce? Non, vous me l'avez avoué. + +--Aussi n'ai-je pas insisté. + +--C'est vrai. D'un autre côté, cependant, notre deuil nous interdit +toute visite pendant quatre on cinq mois encore. + +La duchesse se leva, espérant peut-être couper court à cette +conversation impatientante outre mesure. + +--Eh!... monsieur, fit-elle, vous ai-je donc jamais demandé à sortir!... + +--Jamais. Raison de plus, pour moi, de m'occuper de rendre votre +intérieur agréable. Ah!... que de fois j'ai souhaité voir auprès de vous +quelque personne de mérite, non une de ces folles qui n'ont la tête +pleine que de plaisirs et de toilettes, mais une jeune femme sensée, de +votre âge, de votre rang, une amie enfin... Mais où trouver une amie?... +Les liaisons entre jeunes femmes sont pleines de périls!... Des +premières amitiés dépendent souvent le bonheur d'un ménage... + +Il s'embarrassait dans ses phrases, cherchait péniblement ses mots, en +homme qui, ayant à exprimer une idée difficile, tourne longtemps autour. + +--Enfin, reprit-il plus vivement, je crois avoir découvert cette +compagne que je rêvais pour vous... J'ai eu l'occasion de la voir chez +Mme d'Arlange, qui m'a fait son éloge, et je compte vous la présenter +aujourd'hui même. + +--Ici? + +--Certainement. Que voyez-vous là d'extraordinaire? cette jeune femme +d'ailleurs n'est pas une étrangère pour nous; elle est de notre pays, +vous la connaissez. + +Il se sentait rougir, il se baissa vers le poêle comme pour en ajuster +la porte en ajoutant: + +--Vous devez vous rappeler Mlle de Sauvebourg! + +--Mlle Diane? + +--Précisément. + +--Oh!... je la voyais très peu. Son père et le mien étaient assez mal +ensemble. Le marquis de Sauvebourg nous considérait comme de bien +petites gens... + +Norbert avait repris son assurance. + +--Eh bien! interrompit-il, j'espère que la fille rachètera à vos yeux +les défauts du père. Elle a épousé peu après notre mariage le vicomte de +Mussidan, un allié des Commarin, s'il vous plaît... Bref, elle doit vous +rendre visite aujourd'hui, et j'ai dit à vos gens que vous receviez... + +Mme de Champdoce ne répondit pas. Elle manquait d'expérience, mais +non d'esprit, ni de cette pénétration que donne le malheur, et le +trouble de Norbert, son embarras, ses réticences ne lui avaient pas +échappé. + +Le silence durait depuis un bon moment, et commençait à devenir gênant, +quand ou entendit le roulement sourd d'une voiture sur le sable de la +cour. + +Le timbre du vestibule frappa un coup, ce qui signifiait une visite pour +madame. + +Presque aussitôt, un domestique entra dans la salle à manger, annonçant +que la comtesse de Mussidan attendait au salon. + +Norbert s'était levé avec l'empressement le plus marqué. Il prit le bras +de sa femme et l'entraîna presque en disant: + +--Venez, Marie, venez, c'est elle!... + +Ce n'était pas sans de longs débats intérieurs que Diane s'était décidée +à cette étrange et audacieuse démarche, à cette visite en dehors de tous +les usages reçus. Elle s'exposait, et elle ne le sentait que trop, aux +plus pénibles humiliations. + +Il y avait une minute au plus que Mme de Mussidan était seule dans le +grand salon de l'hôtel de Champdoce, et il lui semblait qu'elle +attendait depuis un siècle, quand enfin la porte s'ouvrit: Norbert et sa +femme entraient. + +Le moment était si décisif que le coeur de Diane cessa de battre, une +sueur froide trempa la racine de ses cheveux, et si maîtresse qu'elle +fût de ses sensations, sa physionomie dut trahir une horrible anxiété. + +Mais ce fut l'affaire d'une seconde et il fut impossible de surprendre +le secret de son angoisse. Un seul regard l'avait rassurée: la duchesse +ne savait rien du passé, jamais un soupçon n'avait effleuré sa +confiance. + +C'est donc avec la plus gracieuse aisance, et le sourire aux lèvres, que +la comtesse de Mussidan s'inclina devant Mme de Champdoce, s'excusant +gaiement de son importunité. + +Elle n'avait pu, disait-elle, résister un désir de revoir une ancienne +voisine, la sachant si près, et elle passait sur toutes les convenances, +tant elle se faisait une fête de causer du Poitou, de Bivron, de +Champdoce, de ce beau pays où elle était née et qu'elle aimait tant. + +La Duchesse écoutait sans un mot, sans seulement une exclamation, ce +charmant verbiage. Elle avait salué très froidement et son visage +disait, plus clairement peut-être que ne le veulent les règles de la +bonne compagnie, la surprise que lui causait cette visite inattendue. + +Il y avait là de quoi déconcerter un aplomb moins solide que celui de +Mme Diane. Mais la gêne présente était si peu de chose comparée au +péril couru, qu'elle trouvait au service de son audace une loquacité +abondante et spirituelle qui, jusqu'à un certain point, sauvait la +situation. + +Établie dans une chaise longue près du foyer, elle présentait +alternativement ses pieds à la flamme, détournant la tête à demi. + +Elle sentait le regard de la duchesse de Champdoce arrêtée sur elle, et +il lui convenait de se prêter à un examen attentif, persuadé qu'il lui +serait favorable. + +Norbert, lui, était resté debout, il allait et venait par le salon. Son +personnage l'embarrassait extraordinairement, car il ne sentait que trop +l'odieux du rôle qu'il avait accepté. + +Cependant dès qu'il jugea que la glace était rompue et que les deux +jeunes femmes causaient amicalement, il sortit, ne sachant plus s'il +devait se réjouir ou s'affliger du succès de cette comédie indigne. + +Mais une fois hors du salon, ses fugitifs remords se dissipèrent. + +--Baste!... se dit-il, Diane est une femme habile, elle nous tirera très +bien de là. + +La tâche était plus difficile qu'il ne le pensait. + +D'après ce que Norbert lui avait dit de sa femme, Mme de Mussidan +pensait qu'elle serait reçue par la duchesse un peu comme le serait un +ange, qui descendrait du ciel pour visiter et consoler un prisonnier. + +Elle s'attendait à trouver une sorte de niaise, qui, dès la première +visite, lui sauterait au cou, et qui bientôt, dans ses élans d'expansion +et de reconnaissance, se livrerait tout entière. + +Elle reconnut vite que Norbert, à l'exemple de trop de maris, jugeait +mal sa femme, qu'elle s'adressait à une personne dont elle ne +s'emparerait pas sans les plus grands ménagements, assez clairvoyante +pour deviner les pièges qu'on lui tendrait s'ils n'étaient pas +habilement dissimulés. + +Loin de la décourager, cette difficulté l'excita. Et telle était quand +elle le voulait, sa puissance de séduction que lorsqu'elle se retira le +premier pas était fait. + +Le soir même, Mme de Champdoce disait à son mari: + +--Je crois que la comtesse est une excellente femme. + +--Excellente est le mot, répondit Norbert. Tout Bivron pleurait quand +elle est partie: elle était la providence des pauvres. + +Intérieurement il se sentait flatté du succès de Mme Diane. + +--Comme elle est adroite et futée, pensait-il. + +Loin de l'effrayer, cette prodigieuse duplicité le charmait. Il y voyait +une nouvelle raison d'admirer une femme d'un génie si supérieur. + +N'était-ce pas pour lui, d'ailleurs, qu'elle déployait tant d'adresse, +n'était-ce pas une preuve de la plus vive passion!... + +Son contentement diminua beaucoup le lendemain, lorsqu'il vit Mme de +Mussidan aux Champs-Élysées. Elle était triste et préoccupée. + +--Qu'avez-vous, mon amie? lui demanda-t-il. + +--J'ai... que je me repens amèrement d'avoir cédé aux inspirations de +mon coeur et à vos supplications. Hélas!... nous avons commis une +imprudence affreuse. + +--Nous!... Comment cela? + +--Norbert, votre femme se doute de quelque chose. + +--Elle!... Impossible. Elle chantait vos louanges après votre départ. + +Mme de Mussidan haussa les épaules. + +--Si cela est, reprit-elle, c'est qu'elle est plus forte encore que je +ne l'avais cru. Elle dissimule ses soupçons... donc elle veut les +vérifier. Que me disiez-vous qu'elle était simple et crédule?... Elle +est fine, au contraire, plus fine que nous. Oh!... no souriez pas, il +n'y a qu'une femme pour juger une autre femme. + +Le ton de Mme Diane était si grave que Norbert s'effrayait +sincèrement. + +--Que faire, alors? demanda-t-il, quelle conduite tenir? + +--Renoncer à nous voir serait le plus sûr. + +--Oh!... jamais, jamais!... + +--Laissez-moi réfléchir, alors, me consulter... et en attendant, au nom +du ciel, mon ami, de la prudence!... + +Le résultat des réflexions de Mme de Mussidan fut que tout à coup +Norbert dut changer de vie. Plus de cercle, de parties, de soupers, de +nuits passées à jouer ou à boire. + +Dans la journée, il se montrait avec sa femme, souvent le soir, il +rentrait à l'hôtel. + +Au cercle, on l'accusait de tourner au mari modèle. + +Ce brusque changement n'eut pas lieu sans révoltes, il s'indignait de +l'hypocrisie constante à laquelle il était condamné; mais la petite main +blanche si délicate et si frêle de Mme Diane était une main de fer. + +--Il faut que vous viviez ainsi, répondit-elle à ses plaintes, d'abord +parce qu'il le faut, ensuite parce que je le veux. Me croiriez-vous si +faible que de tolérer d'un homme qui prétend m'aimer ce que subissait +votre malheureuse femme? D'ailleurs, de votre conduite présente dépend +notre sécurité à venir... Il faut, pour Mme de Champdoce, que le +bonheur soit entré avec moi dans sa maison. + +[Illustration:--Mais je ne l'ai pas volé! disait-il.] + +A cela, que répondre? Norbert était plus follement épris que jamais, et +une crainte terrible glaçait toute objection sur ses lèvres. «--Que je +lui déplaise, pensait-il, et je la perds!» Et il obéissait. + +Sa consolation était de voir que du moins Mme de Mussidan ne perdait +pas ses peines. + +Après s'être tenue longtemps sur la défensive, la duchesse n'avait pas +su résister aux charmes de cette amitié si intelligente et si dévouée +qui s'offrait à elle, et elle avait fini par se livrer absolument à sa +plus mortelle ennemie. + +Bientôt, elle n'eût plus de secrets pour elle, et enfin, un jour, en +rougissant beaucoup, après de longues et intimes confidences, elle lui +avoua son premier, son seul amour de jeune fille, ce grand amour dont le +souvenir restait au fond de son coeur comme un précieux parfum. Elle +osa nommer Georges de Croisenois. + +Ce jour-là, Mme de Mussidan tressaillit de joie. + +Cet aveu, elle l'attendait depuis longtemps déjà; il le lui fallait pour +le succès de son plan, et elle avait tout fait pour le provoquer. + +Quel parti elle en tirerait? elle ne le savait que trop, depuis tant de +mois qu'elle ne songeait qu'à cela. Elle savait que les femmes ont plus +perdu de femmes que les hommes n'en ont séduit. + +--Je la tiens donc enfin, pensait-elle, je vais donc être vengée! + +Les deux jeunes femmes étaient alors comme deux soeurs et ne se +quittaient plus, pour ainsi dire. C'était à ce point que Norbert +finissait par être jaloux de cette grande amitié que lui-même avait +cimentée. + +C'est que cette amitié ne lui donnait pas, il s'en fallait, la liberté +et les facilités de relations qu'il en attendait. + +Depuis que Mme Diane venait tous les jours à l'hôtel de Champdoce, il +la voyait beaucoup moins qu'avant. Quelquefois il s'écoulait des +semaines sans qu'il réussît à se trouver seule avec elle une minute. + +Elle prenait si exactement et si adroitement ses mesures, que toujours +entre elle et lui se dressait sa femme, comme dans ces farces italiennes +où constamment Pierrot, quand il est près d'embrasser Colombine, +rencontre sous ses lèvres le visage d'Arlequin. + +A diverses reprises, il fut sur le point d'éclater; toujours Mme de +Mussidan avait pour lui fermer la bouche des provisions de raisons, +bonnes ou mauvaises. + +Tantôt elle plaisantait sans pitié, tantôt, prenant son grand air qui +lui en imposait quand même, elle disait: + +--Qu'aviez-vous donc espéré?... De quelles infamies me supposez-vous +capable?... + +Évidemment, il était joué par Diane comme un enfant, comme un sot: il le +voyait, il le sentait. + +Il était clair que toutes ces manoeuvres perfides tendaient vers un +but. Lequel? + +Norbert eût au moins dû chercher à le deviner. Il n'y pensa même pas. +Toutes ses réflexions, comme de l'huile tombant sur le feu, enflammaient +encore sa passion, et les déchirements de l'orgueil blessé se piquant +aux exaspérations de ses désirs, il se sentait devenir fou. + +Si encore il eût pu suivre Mme de Mussidan comme autrefois!... Mais +dehors aussi elle était gardée, et soit qu'elle se promenât au Bois, +soit qu'elle se montrât aux courses, toujours quelques cavaliers +servants galopaient à la portière de sa voiture. C'était tantôt M. de +Sermeuse, tantôt M. de Clairin, le plus souvent Georges de Croisenois. + +Tous ces messieurs déplaisaient souverainement à Norbert; mais ce +dernier avait surtout le don de l'irriter. Il le jugeait impertinent et +fat. En quoi il jugeait on ne peut plus mal. + +A vingt-cinq ans qu'il venait d'avoir, M. le marquis de Croisenois +passait pour un des hommes spirituels de la haute société parisienne. +Chose rare, sa réputation était méritée, et il n'était pas méchant. Il +pouvait avoir beaucoup de jaloux, il n'avait pas d'ennemis sérieux. On +l'estimait et on l'aimait pour la sûreté de ses relations et sa loyauté. +Enfin, son caractère avait certains côtés chevaleresques et aventureux +qui séduisaient. + +Au physique, c'était un homme de taille moyenne, bien pris, très brun, +ayant le front ouvert et intelligent, d'admirables cheveux noirs, le +regard doux et le sourire légèrement sarcastique. + +--Je voudrais bien savoir, demandait Norbert à Mme de Mussidan, quel +charme vous trouvez à vous faire suivre par cet impertinent gentillâtre? + +A quoi invariablement elle répondait avec un diabolique sourire: + +--Vous êtes trop curieux!... Vous le saurez plus tard. + +Plus prudent et mieux avisé, Norbert se fût inquiété du ton de ces +réponses. Au lieu de s'emporter follement, il se fût appliqué à analyser +la conduite de Diane, et il est probable que cette étude l'eût mis sur +la trace de la vérité. + +Mme de Mussidan poursuivait alors avec une patience infinie et des +ménagements merveilleux son oeuvre de destruction. + +Il ne s'était pas écoulé un seul jour sans qu'il eût été question de +Croisenois entre elle et Mme de Champdoce, elle avait su accoutumer +l'esprit de la duchesse à envisager froidement quantité de probabilités, +de possibilités même, dont la seule idée quelques mois plus tôt la +faisait frémir. + +Ce grand point obtenu, Mme Diane jugea que le moment était venu de +rapprocher ces deux amants, et qu'une seule rencontre inopinée vaudrait +ses plus savantes insinuations. + +Un jour donc que Mme de Champdoce était allée prendre son amie pour +une promenade, on la pria d'attendre au salon quelques minutes. Elle y +entra et trouva le marquis de Croisenois. + +Un même cri de surprise leur échappa, lorsqu'ils se reconnurent, et ils +devinrent extrêmement pâles l'un et l'autre. Même l'émotion de la +duchesse fut telle, qu'elle s'affaissa, anéantie, sur un fauteuil, près +de la porte. + +Georges n'était guère moins agité. Il avait profondément aimé Marie de +Puymandour, et n'était pas encore consolé de son mariage. + +--J'avais eu foi en vous, balbutia-t-il, d'une voix à peine +intelligible, et vous avez oublié. + +--Vous ne croyez pas ce que vous dites!... répondit la duchesse en se +dressant à demi. + +Mais presqu'aussitôt, elle se laissa retomber, en poursuivant sans se +rendre compte de la gravité de ses paroles: + +--Mon père commandait... j'ai obéi... j'ai été faible... je n'ai rien +oublié... + +Accroupie derrière une porte, Mme de Mussidan ne perdait ni un mot ni +un geste, et son coeur était inondé d'une détestable joie. Elle se +disait qu'une entrevue qui commençait ainsi ne serait pas la dernière... + +Elle ne se trompait pas. Bientôt elle découvrit que la duchesse et +Georges s'entendaient pour se rencontrer chez elle à son insu. + +Mais elle était bien trop habile pour paraître s'apercevoir de rien. +Elle était tranquille à cette heure, elle était récompensée de ses +peines, elle n'avait plus qu'à attendre. + +Que fallait-il désormais, pour amener la catastrophe si patiemment, +préparée? Un hasard, une occasion, un rien, l'imperceptible vibration +qui détache l'avalanche et la précipite sur la vallée. + +L'occasion ne faillit pas. + + + + +XV + + +Le mois de septembre était venu, et bien que le temps fût détestable, le +jeune duc de Champdoce, accompagné de son fidèle Jean, était allé +s'établir à Maisons, où se trouvait son écurie de courses. + +Son prétexte était qu'il tenait à surveiller en personne l'entraînement +de six ou huit chevaux engagés pour les courses d'automne, et dont un, +qui lui coûtait 30,000 francs avait quelques chances de gagner un grand +prix. + +La vérité est qu'ayant eu une discussion avec Mme de Mussidan, il +voulait essayer de la réduire par l'absence, ayant ouï dire au cercle +que l'absence est pareille au vent qui attise les incendies et éteint +les flammes légères. + +Il y avait deux jours déjà que Norbert était à Maisons, et il +s'inquiétait de n'avoir pas de nouvelles de Mme de Mussidan, quand un +soir, comme il surveillait le dernier repas de ses chevaux, on le +prévint qu'un homme était à la porte des écuries, qui demandait à lui +parler. + +Il s'y rendit et trouva un pauvre vieux, bien connu dans le pays, qui +vivait moitié d'aumônes, moitié du prix de quelques commissions. + +--Que me veux-tu? interrogea M. de Champdoce. + +Le bonhomme sortit à demi de sa poche une lettre qu'il montra en +clignant de l'oeil d'un air qui prétendait être fin. + +--C'est pour vous, cela, bourgeois, fit-il. + +--Eh bien!... donne. + +--C'est que, bourgeois, on m'a recommandé d'attendre que vous soyez seul +pour... + +--Peu importe, dépêche... + +--Enfin, puisque vous le voulez absolument... + +Dans la pensée de Norbert, cette lettre ne pouvait venir que de Mme +Diane. + +Les recommandations faites au commissionnaire décelaient les craintes +d'une personne qui a de fortes raisons pour se cacher. Peut-être +était-elle à Maisons, à cent pas de lui, à lui... + +Il jeta vivement un louis au bonhomme et courut se placer sous un des +réverbères de l'écurie. + +Mais l'adresse n'était pas de l'écriture délicate et aristocratique de +la comtesse de Mussidan. + +Les caractères lourds, empâtés, tremblés, trahissaient une main de femme +peu habituée à manier la plume, une main de cuisinière. + +Même il y avait une faute grossière, horrible: Champdoce était écrit +avec deux _s_ au lieu d'un _c_ à la fin. + +--Qui diable! peut m'envoyer cela? pensa Norbert. + +Il brisa le cachet, cependant. + +Le papier de la lettre était grossier comme l'enveloppe, graissé par +places, et timbré, à l'angle gauche, de l'éternel et énigmatique Bath. +L'écriture était odieuse, les fautes d'orthographe fourmillaient. + +Cette lettre disait: + + «Monsieur le duc, + + «Cela me fait bien de la peine d'être obligée de vous apprendre la + vérité, mais c'est plus fort que moi, il faut que je soulage ma + conscience. Je ne peux pas supporter davantage qu'une femme soit + assez sans coeur et sans honneur pour tromper un homme comme + vous. + + «C'est pour vous dire que votre femme vous trahit et se moque de + vous avec un autre. + + «Vous pouvez me croire, car je suis une honnête fille, moi, et il + vous est facile de vous assurer que je ne mens pas. + + «Cachez-vous, ce soir même, dans un endroit d'où on découvre bien + la petite porte de votre jardin, et entre dix heures et demie et + onze heures, pour sûr, vous verrez entrer le bien-aimé. Il y a + longtemps qu'on lui a donné une clé. + + «L'heure du rendez-vous est bien choisie, il n'y aura pas un + domestique à l'hôtel. + + «Mais je vous en prie, monsieur le duc, ne faites pas de bruit pour + si peu de chose, je ne voudrais pas faire de tort à votre femme... + + «Celle qui se dit, etc., etc.» + +Il ne fallut à Norbert qu'un coup d'oeil pour lire entièrement cette +lâche et infâme dénonciation anonyme. + +Un flot de sang lui monta à la tête, et il poussa un cri, un rugissement +plutôt, tel que les hommes de l'écurie se précipitèrent vers lui. + +--L'homme!... leur cria-t-il, où est l'homme? + +--Quel homme? + +--Celui qui vient à l'instant de m'apporter cette... cette lettre. Qu'on +coure après lui, qu'on le cherche, qu'on le trouve, qu'on l'amène!... +Vite, bien vite, allez!... + +Moins d'une minute après, le bonhomme apparaissait, se débattant entre +deux palefreniers qui le traînaient fort brutalement. + +--Mais je ne l'ai pas volé!... criait-il, on me l'a donné!... Je suis +prêt à le rendre! + +Il parlait du louis que lui avait jeté Norbert. L'énormité de la somme +avait inquiété sa probité. Il avait bien pensé qu'il y avait eu erreur, +mais, comme il n'était pas sûr... + +Norbert comprit. + +--Lâchez-le, dit-il aux palefreniers. + +Et s'adressant au vieux, il reprit: + +--Toi, garde ce que je t'ai donné, c'est bien à toi, mais tâche de me +répondre. Qui ta remis cette lettre? + +--Je ne sais pas, mon bon monsieur, répondit le pauvre diable encore +tremblant. + +--Est-ce un homme où une femme? + +--Un homme. + +--Et tu ne le connais pas, bien vrai? + +Le bonhomme leva la main comme un témoin devant le tribunal. + +--Je ne l'avais jamais tant vu, répondit-il; que cette pipe que je tiens +m'empoisonne, si je mens. Il est descendu d'un fiacre, arrêté près du +pont, sur le chemin du bord de l'eau. Je passais, il est venu à moi, et +il m'a dit: «Tu vois bien cette lettre? Je vais te la confier. Quand +sept heures et demie sonneront, pas une minute plus tôt, tu la porteras +à M. le duc de Champdoce, dont la maison est sur le chemin de la forêt.» +J'ai répondu: «Je sais bien.» Là-dessus il m'a remis la lettre et cent +sous dans la main; il est remonté en voiture, et fouette cocher!... + +--Quelle heure était-il à ce moment? + +--Quatre heures environ. + +Norbert eut un geste de découragement. Il avait eu un instant la vague +espérance de rejoindre le fiacre sur la grande route. + +--Et comment était cet homme? fit-il. + +--Dame!... mon bon monsieur, il avait l'air d'un bourgeois. Il avait une +grosse chaîne de montre en or, à son gilet. Pour ce qui est du +signalement, c'est un grand individu, c'est-à-dire pas trop petit, ni +jeune ni vieux. + +--Assez!... tu peux te retirer, merci!... + +En ce moment, la colère de Norbert, et elle était des plus violentes, ne +s'adressait qu'à l'auteur de cette vile lettre anonyme. + +Il ne pouvait croire, il ne croyait pas à une trahison de la duchesse: +il ne l'aimait pas, il la haïssait même; mais il l'estimait. + +--Ma femme, se disait-il, est une honnête femme, et c'est quelque fille +de service qui pense se venger ainsi d'une réprimande. + +Cependant il se remit à lire cette lettre odieuse; il lui semblait que +ce méchant style n'était pas naturel, mais laborieusement cherché. Puis +il découvrait des dissonnances. La partie relative aux indications ne +ressemblait en rien au reste. La dernière phrase: «Ne faites pas de +bruit pour si peu de chose,» avait une intention railleuse marquée. + +--Est-ce bien celle qui a tenu la plume, se demandait-il, qui a pensé +cette phrase? + +Une autre chose l'intriguait: l'allusion à l'absence des domestiques. Il +fit appeler Jean. + +--Est-il vrai, lui demanda-t-il, que l'hôtel soit seul aujourd'hui? + +--Il le sera du moins ce soir et une partie de la nuit. + +--Et pourquoi? + +--Monsieur le duc ne se le rappelle pas? Le second cocher se marie, tous +les gens sont invités au bal, monsieur a lui-même donné +l'autorisation... + +--C'est juste! Cependant, si la duchesse a besoin de quelque chose? + +--Madame a été assez bonne pour dire qu'elle ne voulait priver personne +du bal, que du moment où le concierge de l'hôtel et sa femme restaient, +cela suffisait... + +--C'est bien!... + +Après les premières minutes d'emportement, Norbert affectait un grand +calme et la sérénité railleuse d'un homme mis hors de soi par une chose +qu'il reconnaît n'en valoir pas la peine. + +Mais cette attitude mentait. Le doute avait traversé son esprit, +douloureux comme une de ces crampes aiguës qui tout à coup sillonnent +les chairs. + +Et on ne discute ni on ne raisonne le soupçon: il est ou il n'est pas. + +--Pourquoi, se disait Norbert, pourquoi ma femme ne me trahirait-elle +pas? Je la crois vertueuse et attachée à ses devoirs, mais tous les +maris trompés croient à la vertu et à l'honnêteté de leur femme, cela va +de soi. + +Pourquoi ne profiterait-il pas de l'avis, d'où qu'il vînt? Pourquoi +n'irait-il pas se cacher là où on disait? + +--Non, pensait-il ensuite, non, je ne descendrai pas à cet excès de +bassesse. Je serais aussi vil que la misérable qui m'adresse cette +infâme dénonciation, si j'acceptais ce rôle d'espion qu'elle me propose. + +Il s'arrêta, il venait de s'apercevoir que tous ses gens l'observaient +avec une ardente curiosité. + +--Allez donc à vos occupations!... leur cria-t-il d'un ton terrible, +éteignez les lanternes et fermez les fenêtres. + +Son parti, alors, était décidément pris. + +Il tira sa montre, il était huit heures. + +--Je n'ai que le temps de courir à Paris, pensa-t-il. + +Il gagna en hâte la maison, et appela Jean. + +Avec cet homme, dévoué corps et âme à la maison de Champdoce, encore +plus qu'à lui Norbert, dissimuler était inutile. + +--Jean, lui dit-il d'une voix brève, il faut que j'aille à Paris ce +soir, à l'instant! + +Le bonhomme hocha tristement la tête. + +--A cause de cette lettre? fit-il respectueusement. + +--Oui! + +[Illustration:--Fuyez ou nous sommes perdus.] + +--On aura écrit des infamies sur madame la duchesse. + +Norbert eut un geste presque menaçant. + +--Comment sais-tu cela? + +--Hélas!... Il n'était que trop aisé de le deviner, et après les +questions que m'a adressées monsieur le duc, le doute n'était plus +possible. + +--Alors, vite, mes habits et qu'on attelle... La voiture m'attendra +devant la porte du cercle et j'irai, moi, à pied. + +Jean osa interrompre son maître. + +--Cela ne peut être ainsi, prononça-t-il. Les gens doivent avoir eu le +même soupçon que moi, Dieu sait ce qu'ils diraient, s'ils voyaient +monsieur s'éloigner! Si Monsieur persiste, il doit se rendre à Paris, et +en revenir, sans que personne s'en doute; pour les gens, il n'aura pas +quitté Maisons. + +--Peut-être as-tu raison, mais comment s'y prendre? + +--Je me charge de faire sortir secrètement un des chevaux de la petite +écurie. Justement Romulus, qui est un de nos meilleurs coureurs s'y +trouve. Je vais le seller et le conduire de l'autre côté du pont où +monsieur viendra nous rejoindre. J'attendrai ensuite le retour de +monsieur le duc dans quelque cabaret. + +--Soit, mais fais vite; alors, mes minutes sont comptées. + +Jean sortit rapidement, et Norbert l'entendit, dans l'escalier, crier à +un domestique: + +--Qu'on apprête quelques mets froids, monsieur le duc soupera. + +Norbert, lui, entra dans sa chambre à coucher pour passer un pardessus +et des bottes, et en même temps il glissa dans sa poche un revolver dont +il avait renouvelé les cartouches. + +Il alla ensuite ouvrir la porte de l'escalier de service, s'assura qu'il +était désert, descendit et sortit avec la certitude de n'avoir pas été +vu. + +La nuit était noire: il tombait une petite pluie fine, dense, glaciale, +qui épaississait encore les ténèbres, et qui avait détrempé les chemins. + +Le vieux domestique était déjà au rendez-vous avec le cheval, Norbert +n'eut qu'à monter en selle. + +--On ne m'a pas aperçu, fit Jean. + +--Moi non plus. + +--Alors, tout va bien. Je vais rentrer et faire le service comme si +monsieur le duc était dans sa chambre et soupait. Même, je mangerai, +pour qu'on ne devine pas la supercherie. + +--Bon appétit, vieux Jean!... + +Le vieillard poussa un profond soupir. + +--Monsieur le duc a-t-il bien le coeur de rire!... fit-il d'un ton de +reproche. Enfin!... dans trois heures je serai dans le cabaret que +voici, à gauche. Quand monsieur reviendra, il n'aura qu'à frapper deux +coups au volet du pommeau de sa cravache, je sortirai aussitôt. + +--Entendu! + +Le cheval piaffait d'impatience et se tourmentait. Norbert serra +légèrement les genoux, lui tendit la main, il partit comme un trait. + +Jean avait bien choisi. Romulus était ce fameux cheval qui, l'année +suivante, vendu au marquis de Septvair gagna le grand prix à Epsom. + +Il allait, le long de la route boueuse, se développant, s'allongeant, le +cou tendu, d'un galop régulier et précis, le souffle toujours égal. + +Et l'imagination de Norbert, surexcitée déjà par les émotions de la +soirée, par les apprêts de ce départ furtif, s'exaltait et se montait. +Il pressait les flancs de son cheval, et exigeait toute sa vitesse. + +Cependant, lorsqu'il arriva aux premières maisons du faubourg, ses +défiances de paysan s'éveillèrent. + +Si c'était une méchante farce qu'on lui faisait! Si cette lettre avait +été adressée par quelques-uns de ses amis du cercle! Ils guetteraient +certainement le résultat; ils le laisseraient se morfondre pendant deux +heures; puis, tout à coup, ils apparaîtraient, ravis de le surprendre +dans la situation la plus ridicule. + +Que d'éclats de rire, ensuite, quelles gorges chaudes!... Vous êtes +jaloux, duc? Il croyait les entendre. + +Cette crainte le rendit prudent. Au lieu de traverser Paris, il suivit +au grand trot les boulevards extérieurs et longea les quais jusqu'à +l'esplanade des Invalides. + +Arrivé là, une difficulté se présenta qu'il n'avait pas prévue, non plus +que Jean. Que faire de son cheval? + +Les boutiques de marchands de vins étaient encore ouvertes, il pouvait +entrer chez l'un d'eux, il y rencontrerait un homme de bonne volonté. + +Mais, la supposition d'une plaisanterie absurde étant admise, n'est-ce +pas donner l'éveil aux mystificateurs? + +Il se demandait si mieux ne valait pas attacher Romulus à un arbre, +quand, de l'autre côté de la chaussée, il vit passer un soldat qui sans +doute regagnait sa caserne. Il poussa son cheval vers lui en l'appelant. + +--Vous plairait-il, mon ami, lui dit-il, de me rendre un grand service, +et de gagner vingt francs du même coup? + +--Tout de même, s'il ne faut rien faire contre le service. + +--Il s'agirait simplement de tenir mon cheval et de le faire marcher +pour qu'il ne prenne pas froid, pendant que j'irai à deux pas d'ici +rendre une visite... + +--Oh! si c'est ainsi, pied à terre!... j'en suis, j'ai la permission de +la nuit. + +Norbert descendit, et après être bien convenu avec le soldat de +l'endroit où il le retrouverait, il s'éloigna rapidement. + +Pour plus de sûreté, redoutant toujours une mystification, il remonta +l'esplanade des Invalides, suivit la rue de Babylone, et enfin gagna la +rue Barbet-de-Jouy, où donnait la porte des jardins de l'hôtel de +Champdoce. + +Presque en face se trouvait un porte cochère. Norbert se blottit dans un +des angles et attendit. Il était alors dix heures moins cinq minutes. + +Ce n'est pas sans précautions préalables que Norbert avait choisi cette +cachette. + +Par deux fois il avait exploré d'un bout à l'autre la rue +Barbet-de-Jouy, qui est fort courte, et s'était assuré qu'elle était +absolument déserte. + +La supposition d'une mystification se trouvait ainsi à peu près écartée. + +Restait à s'assurer si la dénonciation était calomnieuse. Il décida dans +son esprit qu'il attendrait jusqu'à minuit, et que si à cette heure +personne n'était venu, il reconnaîtrait l'innocence de la duchesse et se +retirerait. + +De son poste, Norbert distinguait la petite porte de ses jardins, et par +une éclaircie, il découvrait une partie de l'immense façade de son +hôtel. + +Trois fenêtres seulement, au premier étage, étaient éclairées d'une +lueur pâle, chétive, mystérieuse. Ces trois fenêtres, il les +reconnaissait bien, étaient celles de la chambre à coucher de la +duchesse. Que faisait-elle à cette heure? Elle était seule, comme tous +les soirs, et sans doute, assise au coin du feu, elle pleurait. + +--Et ce serait là, pensait-il, une femme qui attend son amant!... Non, +ce n'est pas possible, et, si je reste ici plus longtemps, je perds +toute estime de moi-même. + +Pourtant, il restait. + +Insensiblement, il en était venu à réfléchir à sa conduite envers sa +femme. + +Que n'avait-elle pas à lui reprocher? Il l'avait épousée malgré lui, la +haïssant, en adorant une autre, et il ne lui avait que trop laissé voir +l'état de son coeur. + +Dès le lendemain de son mariage, il l'avait abandonnée. Et si, depuis +quelques mois, il lui accordait quelques semblants d'affection, elle les +devait, la malheureuse, au caprice de l'autre, qui lui donnait cela +comme une aumône. + +Qu'un homme entrât maintenant chez lui, qu'avait-il à dire? + +La loi lui réservait toujours ses droits; sa conscience ne lui en +accordait certainement aucun. + +Il se tenait alors serré contre le mur, immobile comme la pierre même; +il s'engourdissait, il lui semblait que sa vie et sa pensée se +figeaient. + +Depuis combien de temps était-il là? Depuis une heure ou depuis dix? Il +l'ignorait absolument. Il voulut consulter sa montre; en vain, il +faisait si noir qu'il ne voyait pas même dans sa main. Une demie sonna +aux Invalides; quelle demie? + +Il songeait sérieusement à se retirer, lorsqu'il crut entendre un léger +bruit à l'extrémité de la rue. Il prêta l'oreille, avançant la tête pour +mieux écouter. + +Il avait encore les sens parfaits du paysan, de l'homme qui a vécu seul +aux champs, et il était difficile qu'il se trompât. C'était bien le pas +d'un homme qu'il entendait. + +Mais ce pas n'était point net et décidé comme celui d'un homme, qui va +où il a le droit d'aller, qui rentre chez lui, par exemple. Il était +timide, ce pas, indécis et comme furtif. Norbert croyait deviner l'homme +qui frémit en songeant qu'il est peut être suivi, et qui hésite, qui +sonde le terrain, qui à chaque enjambée regarde de tous côtés. + +Était-ce donc celui qu'il était venu attendre à tout hasard? + +Bientôt il distingua comme une ombre qui glissait le long de la +muraille, de l'autre côté de la rue. Arrivée en face de la petite porte +du jardin, l'ombre s'arrêta. + +Il y eut un temps d'arrêt. Puis, il lui parut que l'ombre faisait +quelques mouvements, il entendit un choc qu'il ne s'expliqua pas, et +tout disparut. + +Mais le bruit sec d'un pêne retombant sur sa gâche lui apprit que la +porte avait été ouverte et refermée. + +Un homme venait d'entrer, l'incertitude n'était pas possible, et +cependant Norbert voulait douter encore. + +Il est de ces faits si inouïs, si invraisemblables, qu'on ne peut se +résoudre à les accepter, qu'ils ne peuvent entrer dans l'esprit, qu'on +accuserait presque ses sens d'erreur. + +Si c'était un voleur?... pensait-il. Mais un voleur aurait des +complices. + +Pourquoi cet homme ne viendrait-il pas pour quelque femme de chambre?... +Mais tous les gens étaient absents, tous... + +Cependant, il ne perdait pas de vue les fenêtres de la chambre de sa +femme. + +Au bout d'une minute, elles s'éclairèrent plus vivement. On venait soit +de relever l'abat-jour de la lampe, soit d'allumer une bougie... + +C'est une bougie qu'on venait d'allumer, car presque aussitôt il en vit +la clarté aux fenêtres du palier, puis à celles du grand escalier. + +Il fallait bien se rendre à l'évidence, cette fois!... C'était un amant +qui venait d'entrer; la duchesse l'attendait, il avait dû faire un +signal convenu, et la duchesse allait au-devant de lui... + +Norbert n'avait plus froid, maintenant, sa tête brûlait, son sang +bouillait dans ses veines, le brouillard glacé lui semblait les vapeurs +d'un brasier... + +Comment punir les misérables qui outrageaient son honneur, quel +châtiment trouver proportionné au crime?... + +Tout à coup, il poussa un cri... Une idée infernale venait de traverser +son esprit, et il l'acceptait comme une inspiration divine. + +Il courut à la petite porte et forçant la serrure à l'aide de la crosse +de son revolver, il se précipita dans le jardin. + + * * * * * + + * * * * * + + + + +XVI + + +Celle qui avait écrit la dénonciation anonyme était bien informée. + +La duchesse de Champdoce attendait ce soir-là Georges de Croisenois. + +C'était la première fois. Hélas! la pauvre femme avait fini par tomber +dans le piège que lui tendait incessamment celle qu'elle croyait être +son amie la plus tendre et la plus dévouée. + +Elle succombait, en apparence au moins, à un genre de séduction odieux, +infâme, beaucoup moins rare, il faudrait dire bien plus fréquent qu'on +ne croit, à une de ces machinations d'autant plus perfides et +infaillibles que celle qui en est l'objet est perdue si elle a seulement +une minute d'éblouissement. + +La veille, elle s'était trouvée dans le salon de Mme de Mussidan +seule avec Georges de Croisenois; la contagion de sa passion l'avait +gagnée, elle n'avait pas su résister à ses paroles enflammées; elle +avait perdu la tête, et elle avait accordé ce rendez-vous, imploré à +genoux. + +--Eh bien! soit, avait-elle dit, soit... demain soir, à dix heures et +demie, venez à la petite porte du jardin, elle sera simplement retenue +par une pierre, poussez-la; et quand vous serez dans le jardin, +prévenez-moi en frappant plusieurs fois des mains... + +Ces quelques mots n'avaient pas été perdus pour Mme Diane, et comme +elle estimait assez son amie pour craindre un retour, elle ne la quitta +pas de la soirée, et le lendemain elle voulut dîner avec elle, et resta +longtemps après le dîner. + +C'est seulement lorsqu'elle fut seule, que la duchesse de Champdoce +mesura l'étendue de sa faute, l'énormité de son imprudence. Ah! combien +elle se repentait à cette heure, de sa faiblesse: Ce qu'elle possédait +de plus précieux au monde, elle l'eût donné pour pouvoir reprendre cette +fatale promesse. + +Et le moment était venu, son amie était restée près d'elle jusqu'à la +dernière minute. + +Un moyen de salut s'offrait. Elle pouvait aller fermer la petite porte. +Elle se leva pour y courir... trop tard. + +Le signal retentissait dans le jardin. + +Pauvre femme!... Ces battements de mains qui annonçaient un rendez-vous +d'amour, vibrèrent dans son âme comme un glas d'agonie tintant dans la +nuit. + +Vivement elle se baissa pour allumer une bougie au foyer, mais le +tremblement nerveux qui la secouait paralysait ses mouvements. La cire +coulait, qui avivait le feu et la brûlait, la mèche ne s'enflammait pas. + +Elle se hâtait cependant. Elle se sentait enveloppée d'une atmosphère de +périls inconnus, il lui semblait que chaque seconde qui s'envolait +emportait des années de vie. + +L'idée que Georges de Croisenois pénétrerait dans la maison, qu'il +entrerait dans sa chambre, la glaçait d'horreur. + +Elle voulait courir au devant de lui, et le conjurer de se retirer. +Résisterait-il à ses prières? Elle ne le pouvait croire. En tous cas, +elle était déterminée à employer la ruse, à mentir, à lui dire qu'elle +n'était pas seule, qu'on la gardait à vue, que son mari était là... + +Elle était persuadée que Croisenois demeurerait dans le jardin, et s'y +cacherait, tant qu'elle n'aurait pas répondu à son signal. Il ne pouvait +lui venir à l'esprit qu'il osât ouvrir la porte du vestibule ou +seulement en approcher. + +Elle comptait sans la prévoyante perfidie de celle qui avait juré sa +perte!... + +Avec un art parfait et assez naturellement pour qu'il fût impossible de +soupçonner quel personnage méprisable elle jouait, Mme Diane avait +appris à Croisenois que l'hôtel de Champdoce serait sûrement désert. + +Il savait, en venant, que la duchesse était seule, que le duc habitait +Maisons, que tous les domestiques dansaient à la noce d'un de leurs +camarades. + +Il n'hésita donc plus. Il gravit le perron; les portes étaient ouvertes, +il entra et s'engagea à tâtons dans le grand escalier. + +Et lorsque la duchesse, sa bougie allumée, sortit enfin, elle se trouva +face à face avec Georges, qui montait sans bruit, blême d'émotion, les +dents serrées, frémissant, une main sur son coeur pour en comprimer +les battements. + +Elle se rejeta en arrière, étouffant un cri d'angoisse. + +--Fuyez!... balbutia-t-elle, ou nous sommes perdus! + +Mais il ne sembla pas l'entendre; il montait toujours, et quatre ou cinq +marches le séparaient encore du palier. + +Instinctivement, la duchesse reculait... Elle recula jusqu'au fond de sa +chambre, et il la suivit, repoussant seulement la porte derrière lui. + +Mais cette minute de répit avait suffi pour éclairer Mme de +Champdoce. + +--Si je souffre qu'il parle, pensait-elle, si je laisse voir mon indigne +faiblesse, c'en est fait de l'honneur. + +Le sentiment du devoir lui communiquait alors une énergie surnaturelle. + +--Monsieur le marquis, commença-t-elle d'une voix affreusement altérée, +et ferme, cependant; il faut vous retirer... à l'instant. J'ai eu hier +un moment d'égarement. Vous êtes trop généreux et trop noble pour en +abuser... la raison m'est revenue... + +Il s'obstinait à la fixer, l'air suppliant, les mains jointes. Elle +poursuivit: + +--Écoutez-moi! Ma franchise vous donnera la mesure de ma résolution. Je +vous aime... + +Croisenois eut une exclamation de joie. + +--Oui, continua la duchesse, pour être votre femme, je donnerais avec +transport toutes les années qui me restent à vivre, hormis une seule. Je +vous aime, Georges... mais la voix du devoir parle plus haut en moi que +celle de mon amour. Il se peut que je meure de douleur... je mourrai du +moins sans remords, ayant pour linceul mon honneur intact... J'ai dit... +adieu! + +Le marquis secoua la tête, il ne pouvait se résigner à s'éloigner ainsi. + +--Sortez!... ordonna la duchesse avec plus de force, sortez!... + +Et comme il ne bougeait: + +--Si vous m'aimez véritablement, ajouta-t-elle, mon honneur doit vous +être cher autant que le vôtre... Retirez-vous et ne cherchez jamais à me +revoir. Non, nous ne nous reverrons plus, le péril présent m'éclaire... +Je suis la duchesse de Champdoce et je garderai intact et pur le nom que +je porte. Je ne saurais d'ailleurs ni tromper, ni trahir... + +L'enthousiasme des plus nobles sentiments, donnait à sa beauté une +expression sublime, cette divine exaltation des vierges martyres qui +chantaient au milieu des supplices. + +Jamais Croisenois ne l'avait tant aimée; elle lui apparaissait plus +belle que l'idéal, que le rêve; il était prêt à mourir pour elle. + +--Que parlez-vous de trahir!... s'écria-t-il. Oui, c'est vrai, je +méprise la femme qui sourit au mari qu'elle trompe; la femme qui se +résigne aux hypocrisies de tous les instants, aux caresses menteuses qui +sont le flétrissant tribut de l'adultère... Mais je dis qu'elle est +noble et courageuse, celle qui hardiment risque sa vie et abandonne tout +pour celui qu'elle aime. Laissez ici votre nom, Marie, votre titre, +votre fortune immense, toutes les jouissances de luxe et de vanité..., +et partons. + +[Illustration: Georges se retourna vivement.] + +Mme de Champdoce eut un triste sourire. + +--Je vous aime trop, Georges, répondit-elle, pour consentir à briser +votre vie... Un jour viendrait où vous regretteriez amèrement votre +abnégation... Ce doit être une lourde charge qu'une femme déshonorée!... + +Georges de Croisenois se méprit au sens de ses paroles. + +--Ah! vous doutez de moi!... interrompit-il, je le vois, je le sens... +Oui, vous tremblez qu'un jour, bientôt peut-être, je ne rompe le lien +qui nous unirait. Un lien!... j'en saurai trouver un qui vous rassurera. +Vous seriez déshonorée, dites-vous... Eh bien!... je le serai aussi. +Cette nuit, au cercle, je veux me faire surprendre trichant au jeu... On +me soufflettera, je ne répondrai pas; on me chassera, je sortirai la +tête basse au milieu des huées... On dira: Croisenois, voleur!... +Serai-je assez déshonoré?... Je me croirai cependant heureux, oh!... +bien heureux, si le lendemain vous consentez à fuir avec moi, loin, bien +loin, où vous voudrez, sous un nom d'emprunt... + +Il s'était approché, il avait pris la main de Mme de Champdoce, et +elle ne songeait pas à la retirer. Cette preuve d'amour était si forte, +si inouïe, qu'elle sentait chanceler sa résolution... Et quelles +perspectives... seuls, bien loin!... + +Mais une idée affreuse traversa son esprit, elle se redressa vivement: + +--Malheureuse!... s'écria-t-elle, malheureuse que je suis... j'oubliais +Ah!... c'est impossible maintenant, impossible... + +--Pourquoi?... + +--Ah! Georges, parce que... elle sanglotait... Georges, si vous saviez, +si... + +Il s'était encore avancé, il avait osé la saisir par la taille, et elle +se débattait faiblement. Déjà, il se penchait vers ce front si pur qui +attirait irrésistiblement ses lèvres, quand tout à coup il sentit que le +corps de la duchesse s'affaissait entre ses bras, ses traits se +décomposaient affreusement, elle étendait vers la porte son bras roidi. + +Georges se retourna vivement. + +La porte de la chambre était ouverte et Norbert de Champdoce se tenait +immobile sur le seuil. + +Le marquis de Croisenois était brave: cependant tout son sang se figea +d'un bloc dans ses veines. + +Il vit, comme aux lueurs de l'éclair, la situation telle qu'il l'avait +faite, telle qu'elle était: affreuse, désespérée, sans issue... + +--N'avancez pas!... cria-t-il d'une vois terrible; n'avancez pas!... + +Il était dans la maison d'autrui, la nuit, sans armes... et il menaçait. +Il lui semblait que la vie de la duchesse était en danger, et sa raison +s'égarait. + +Un éclat de rire sardonique de Norbert le rappela au sentiment du péril +réel. + +Il eut honte de son trouble, de son empressement inutile, de la +trépidation nerveuse qui le secouait. + +Enlevant comme une plume Mme de Champdoce, qu'il avait soutenue +jusqu'alors, il la déposa sur un fauteuil. + +Elle était inanimée, inerte, mais à travers ses longs cils presque +joints filtrait un dernier regard d'amour et de pardon pour celui qui la +perdait. + +Ce regard, Croisenois le surprit, et il suffit pour lui rendre toutes +les apparences de sang-froid et lui inspirer une audace désespérée. + +Il se retourna brusquement, et s'adressant à Norbert: + +--Quelles que soient les apparences, monsieur, commença-t-il, vous +n'avez ici qu'un coupable à punir: moi. L'ombre d'un soupçon s'adressant +à Mme la duchesse serait un outrage injuste... C'est à son insu, sans +un encouragement, sachant l'hôtel désert, que j'ai osé pénétrer +jusqu'ici... + +Norbert ne répondit pas. + +Lui aussi, il avait besoin de se remettre, de recueillir ses idées. + +Il savait, en montant l'escalier, qu'il allait surprendre un amant près +de la duchesse; mais il ne pouvait prévoir que cet amant serait +précisément l'homme qu'il haïssait le plus au monde. + +En apercevant Croisenois, il lui avait fallu un effort surnaturel de +volonté pour résister à la tentation de se précipiter sur lui. + +Cet homme, il le soupçonnait de lui avoir volé sa maîtresse, et +maintenant il lui volait sa femme!.... + +S'il se taisait, c'est qu'il ne voulait pas lui donner le spectacle du +désordre de son esprit. S'il semblait plus froid que le marbre, quand il +avait toutes les flammes de l'enfer dans le coeur, c'est qu'il s'était +imposé un rôle. + +Mais on voit tous les jours des fous furieux affecter une surprenante +placidité. Avec ces apparences de calme inaltérable, Norbert était fou. + +Cependant Croisenois, debout, les bras croisés, poursuivait: + +--Je venais d'entrer, monsieur, lorsque vous êtes arrivé... Pourquoi, +mon Dieu!... n'avez-vous pas entendu notre entretien!... Vous +connaîtriez toute la grandeur, toute la noblesse des sentiments de +Mme de Champdoce... Mon offense, je le sens, n'en est que plus +grande... mais je me mets à vos ordres, monsieur... à votre discrétion. +Je suis prêt à vous accorder toutes les satisfactions que vous +exigerez... + +Ces dernières paroles semblèrent rompre le charme qui clouait Norbert +sur le seuil. Il entra d'un pas lourd et roide, et alla successivement +fermer toutes les portes, dont il mit les clés dans sa poche. + +Ce soin pris, il vint s'adosser à la cheminée, ayant sa femme à demi +évanouie à sa gauche, Croisenois en face. + +--Si je vous ai bien compris, monsieur, commença-t-il, vous me proposez +un duel. C'est-à-dire, qu'après m'avoir déshonoré ce soir, il vous +conviendra de me tuer demain... c'est trop de bonté. + +--Monsieur... + +--Permettez!... Je suis peut-être un enfant, ainsi que vous le disiez à +Mme de Mussidan, j'ai du moins assez d'expérience pour savoir qu'il +est sot d'abandonner les avantages acquis. Au jeu que vous jouiez, +monsieur, on risque sa vie... et vous avez perdu, n'est-ce pas? + +Croisenois inclina machinalement la tête en signe d'assentiment. Le nom +de Mme de Mussidan jeté dans cette conversation, lui révélait les +véritables sentiments de Norbert. + +--Je suis un homme mort, pensa-t-il, en regardant la duchesse, non à +cause de celle-ci... mais à cause de l'autre. + +Norbert, lui, poursuivait, s'exaltant au bruit de ses paroles. + +--Un duel!... où donc seraient, monsieur, mes avantages? Je vous tue... +en suis-je moins déshonoré? Non. Vous me tuez, je suis déshonoré plus +que jamais, et ridicule par dessus. A quoi bon un duel... Je rentre au +milieu de la nuit, je suis armé, je vous brûle la cervelle... la loi a +une excuse pour moi. + +Il avait, tout en parlant, sorti de la poche de son pardessus son +revolver; il l'avait armé, et le doigt sur la détente, il ajustait +Croisenois. + +Ce fut pour Georges un instant terrible, car la violence des sensations +ne lui en ôtait pas l'exacte perception. + +Il ne bougea pas. Il mettait son honneur à bien tomber. Mais voyant que +l'autre hésitait et tardait, le supplice devenait intolérable. + +--Tirez, cria-t-il, tirez donc!... + +--Non!... fit Norbert. + +Et relevant son revolver, il ajouta froidement: + +--J'ai réfléchi: votre cadavre me gênerait. + +Croisenois avait fait le sacrifice de sa vie, mais c'était mourir deux +fois que de subir les irrésolutions d'un homme en démence. + +Exaspéré de l'effort qu'il avait dû faire, il lui saisit le bras, et le +serrant rudement: + +--Il faut que ceci finisse, monsieur, dit-il, ma patience à des bornes. +Que voulez-vous enfin!... + +--Je veux vous tuer!... s'écria Norbert avec un tel accent de haine et +de rage, que Georges en frissonna, mais non pas avec une balle que je ne +sentirais pas entrer... + +Il se dégagea, se recula, et, avec une violence inouïe, poursuivit: + +--Je prétends vous tuer utilement pour mon honneur. On dit que le sang +lave la boue... C'est faux. Quand j'exprimerais tout le vôtre, jusqu'à +la dernière goutte, sur la tache que vous venez de faire à mon blason, +elle ne serait pas effacée. Il faut qu'un de nous deux disparaisse, de +telle sorte que jamais on ne puisse retrouver sa trace... qu'il soit +comme englouti. + +--Eh!... monsieur, trouvez le moyen. + +Norbert parut réfléchir. + +--Je l'aurais, ce moyen, murmura-t-il, si j'étais sûr que personne au +monde ne sait... ne se doute... que vous êtes ici. + +--Personne ne peut en avoir la pensée, monsieur, personne... + +--Le jureriez-vous? + +--Sur tout ce que j'ai de plus sacré au monde, je le jure. + +Un sourire de triomphe que ne remarqua pas le marquis, illumina la +physionomie de Norbert. + +--Alors, fit-il, au lieu d'user de mon droit, qui était de vous tuer, je +consens à risquer ma vie contre la vôtre. + +Croisenois dissimula, non sans peine, un soupir de soulagement. Il était +jeune, riche, heureux: c'était une chance de salut qui se présentait. + +--Je vous ai dit que j'étais à vos ordres, fit-il. + +--J'entends, surtout pour un duel. Pourtant, ne vous abusez pas, ce ne +sera pas un combat ordinaire, en plein soleil, avec des témoins pour +déclarer si l'honneur est satisfait un peu, beaucoup, pas du tout... + +--Nous nous battrons selon que vous le déciderez, monsieur... + +--Fort bien. Cela étant, nous allons nous battre à l'épée, à l'instant +même, dans le jardin. + +Le marquis jeta un coup d'oeil vers la fenêtre. + +-Vous regardez, reprit Norbert, et vous dites que la nuit est bien +noire, qu'on ne verra pas le bout des épées... + +--C'est vrai. + +--Rassurez-vous, monsieur le marquis, il y aura toujours assez de clarté +pour l'agonie de celui de nous qui restera dans le jardin..., car un de +nous y restera, vous devez l'avoir compris. + +--Je l'ai compris... descendons. + +Norbert secoua la tête. + +--Vous êtes bien pressé, monsieur le marquis prononça-t-il, vous ne me +laissez pas finir mes conditions... + +--Parlez, monsieur. + +--Il y a au bout du jardin, un espace assez vaste, si humide qu'on n'y +cultive rien et que personne n'en approche. C'est là que je veux vous +conduire. Nous prendrons chacun une pelle et une pioche, et en moins de +rien nous aurons creusé un trou assez profond pour recevoir celui de +nous qui sera tué. Alors seulement nous mettrons l'épée à la main, et +nous nous battrons jusqu'à ce qu'un de nous deux tombe. Celui qui +restera debout achèvera l'autre, s'il n'est pas mort, le poussera dans +la fosse et le recouvrira de terre. + +Une insurmontable horreur glaçait Georges de Croisenois. + +--Jamais! s'écria-t-il enfin, jamais je n'accepterai de conditions +pareilles. + +--Prenez garde alors, fit Norbert, j'userai de mes droits! + +Et relevant son revolver, il ajouta: + +--Dans quatre minutes, onze heures sonneront à cette pendule... si au +premier coup vous n'avez pas accepté.... je fais feu!... + +Pas un muscle du visage de Croisenois ne bougea. + +Le quadruple canon du revolver était à moins d'un pied de sa poitrine, +le doigt d'un ennemi mortellement offensé s'appuyait sur la détente; +mais ce danger, après tant d'émotions, le laissait absolument +insensible. + +Ce qu'il comprenait, c'est qu'il avait quatre minutes devant lui, un +siècle, en un moment pareil! pour se reconnaître, pour réfléchir, pour +délibérer. + +Tant d'événements depuis une demie heure se succédaient, se pressaient, +qui lui semblaient impossibles, incohérents, absurdes, qu'il n'était pas +bien sûr de n'être point le jouet d'un cauchemar odieux, et qu'il +sentait vaciller sa raison. + +--Monsieur le marquis, prononça Norbert, vous n'avez plus que deux +minutes. + +Croisenois tressaillit. Son âme était à mille lieues de la situation +présente. Vite, ses yeux cherchèrent les aiguilles de cette pendule qui +battait les secondes qui lui restaient à vivre, s'il n'acceptait pas. + +Il ne restait même pas deux minutes complètes. + +Ses regards allèrent alors de Norbert à Mme de Champdoce. + +La duchesse, toujours affaissée sur un fauteuil, semblait près +d'expirer. On l'eût crue morte sans le spasme nerveux qui la secouait de +la nuque aux talons, sans les sanglots étouffés qui, à intervalles +inégaux, déchiraient sa poitrine et rompaient le silence funèbre. + +La laisser en cet état, sans secours, était affreux; mais Croisenois ne +savait que trop que la plus légère marque de compassion de sa part, +serait comme une insulte nouvelle. + +Norbert, lui, conservait son attitude de statue, ses gestes roides, +quelque chose de mécanique dans tous ses mouvements. A le mieux étudier, +Croisenois remarquait enfin la flamme étrange, anormale, de ses yeux. + +--Dieu prenne pitié de nous, pensa-t-il, nous sommes à la discrétion +d'un maniaque, d'un fou!... + +La première pensée de haine pénétrait en lui. Il se demandait en +frémissant ce que deviendrait, lui mort, cette femme qu'il avait aimée +jusqu'à lui offrir le sacrifice de son honneur. + +--Pour mon salut, dit-il, pour le salut de cette infortunée, dont la vie +ne serait plus qu'une lente agonie, il faut que je tue M. de +Champdoce... et je le tuerai. + +A cette pensée, des bouffées de rage lui montaient au cerveau, ses +dernières hésitations s'évanouirent. + +--J'accepte!... déclara-t-il d'une voix forte. + +Il était temps. Le ressort de la pendule glissa, ou entendit cette +légère vibration du métal qui précède la sonnerie, le premier coup de +onze heures tinta. + +--Je vous remercie, monsieur, dit froidement Norbert. + +Mais Croisenois avait tout à coup dépouillé cette affectation de +froideur dédaigneuse qui est comme le cachet indélébile d'une certaine +éducation. Il n'avait plus peur d'être de mauvais goût, maintenant. Il +était résolu de défendre quand même sa vie, qu'il croyait être celle de +la duchesse. + +--Oui, j'accepte, reprit-il... mais à de certaines conditions, pourtant. + +--Il a été convenu... + +--Permettez que je m'explique: Nous allons nous battre dans votre +jardin, n'est-ce pas, la nuit, sans témoins, sur le bord d'une fosse +creusée par nous... soit. Celui qui restera debout recouvrira de terre +le corps de l'autre... Soit encore. Mais êtes-vous bien sur qu'alors +tout sera dit, et que la terre nous gardera un éternel secret? + +Norbert haussa dédaigneusement les épaules. + +--Vous ne savez pas... reprit violemment Croisenois, vous ne savez +pas... mais je sais, moi, ce qui arriverait, si le hasard, un jour, nous +trahissait, si on découvrait quelque chose... + +--Ah!... + +--On accuserait le survivant, vous ou moi, d'assassinat. + +--Probablement. + +--Il serait poursuivi alors, arrêté, emprisonné, traîné en cour +d'assises, jugé, condamné, envoyé au bagne... + +--Je le crois. + +--Vous le croyez... et vous avez espéré que je consentirais à courir de +tels risques!... + +Un geste, plus éloquent que toutes les protestations, compléta sa +pensée. + +--Ces risques existent, en effet, reprit Norbert, mais ils sont ma +garantie, à moi. Cette crainte de poursuites probables, m'assure que, si +vous me tuez, ma mort sera cachée comme je veux qu'elle le soit. + +--Vous vous contenterez de ma parole, monsieur. + +Il était aisé de voir que cette discussion animait Norbert, et qu'il lui +fallait, pour se contenir, les plus violents efforts. + +--Ah...! prenez garde, fit-il d'une voix sourde, je finirais par croire +que vous avez peur. + +--J'ai peur d'être accusé d'un meurtre... oui. + +--C'est un danger qui me menace comme vous. + +Mais Croisenois était bien décidé à ne pas céder. + +--Eh bien...! s'écria-t-il avec l'accent d'une inébranlable résolution, +s'il en est ainsi, je refuse votre duel...! Non, je ne veux pas me +battre dans des conditions telles que je serais réduit à souhaiter +plutôt être tué que survivre. Vous parliez de l'égalité des chances... +Sont-elles égales entre nous? Que je disparaisse... nul jamais ne +s'avisera de venir chercher mon cadavre ici. Vous êtes chez vous, vous +pouvez prendre toutes les précautions imaginables... Si je vous tue, au +contraire... que faire? Faudra-t-il que je demande l'aide de la duchesse +de Champdoce... Ne sera-t-elle pas soupçonnée elle-même?... Faudra-t-il, +lorsque tout Paris s'occupera de votre disparition, faudra-t-il qu'elle +dise à ses jardiniers: «Surtout gardez-vous de donner un coup de bêche +là-bas, au fond du jardin, là où vous avez, un matin, trouvé la terre +fraîchement remuée!...» + +Norbert restait pensif. Les appréhensions de Croisenois peu à peu le +gagnaient. + +Il songeait à cette lettre anonyme, et à celle qui l'avait écrite, qui +possédait son secret, qui pouvait l'ébruiter... + +--Que voulez-vous donc? demanda-t-il. + +--Simplement que chacun de nous, sans mentionner les causes de notre +rencontre, en écrive les conditions avec une acceptation signée; nous +échangerons ensuite les procès-verbaux. + +--Soit, mais faisons vite... + +Il tira d'un petit pupitre des plumes et du papier qu'il plaça sur la +table, et en moins de rien les déclarations furent rédigées. + +Puis, sur la proposition de Croisenois, chacun des adversaires écrivit +deux lettres, datées de l'étranger, que le survivant devait faire jeter +à la poste à l'endroit d'où elles étaient datées et qui ne pouvaient +manquer de dérouter les recherches au lendemain d'une disparition. + +Tout étant arrêté désormais, Norbert se leva. + +--Un mot encore, dit-il. Un militaire promène en ce moment, le long de +l'esplanade des Invalides, le cheval sur lequel je suis venu... si vous +me tuez, allez reprendre ce cheval, j'ai promis vingt francs au soldat. + +--J'irai... + +[Illustration: Il tomba en arrière tout d'une pièce.] + +--C'est bien?... descendons. + +Ils sortaient de la chambre, et déjà Norbert avait fait passer +Croisenois sur le palier, lorsque se sentant tirer par son pardessus, il +se retourna. + +La duchesse, trop faible pour se tenir debout, s'était traînée jusque-là +à genoux. + +Pauvre femme!... elle avait tout entendu et, les mains jointes, d'une +voix à peine intelligible, elle priait. + +--Grâce!... Norbert, disait-elle, je suis innocente, je vous le jure... +Vous ne m'aimez pas; pourquoi vous battre?... Grâce!... demain, je vous +le promets, j'entrerai dans un couvent, pour la vie... ayez pitié!... + +--Eh!... interrompit-il, priez Dieu pour que ce soit votre amant qui me +tue... vous serez libre après!... + +Et se dégageant brutalement, il repoussa la malheureuse femme, qui +tomba, et referma la porte. + + + + +XVII + + +Vingt fois, durant cette scène d'un quart d'heure, Norbert de Champdoce +avait été sur le point d'éclater et de s'abandonner à toute la furie de +son ressentiment; vingt fois, la vanité plus forte l'avait retenu. + +Il savait combien cruellement on avait raillé son manque absolu +d'éducation, ses emportements, la brutalité de ses façons; il tenait à +prouver à son ennemi qu'il savait, au besoin, se conduire en +gentilhomme, et qu'il était capable de discuter froidement une question +de vie ou de mort. + +Mais il était à bout de volonté; quand il quitta la chambre de la +duchesse, la contrainte trop violente qu'il s'était imposée l'étouffait, +et il témoignait un empressement farouche, une impatience qui +ressemblait à de la férocité. + +Tout en éclairant Croisenois, le long du grand escalier, il ne cessait +de répéter: + +--Dépêchons!... dépêchons-nous!... + +Maintenant qu'il avait imposé ses conditions, il tremblait que cet homme +qui l'avait outragé ne lui échappât. Que fallait-il pour le soustraire à +sa vengeance? Un de ces hasards qui déconcertent les desseins les mieux +conçus. Un domestique pouvait rentrer... + +Arrivé au rez-de-chaussée, Norbert introduisit Croisenois dans une vaste +pièce, qui avait l'air d'un arsenal, tant il s'y trouvait d'armes de +toutes sortes, de toutes les époques et de tous les temps. + +--Ici, dit-il d'un ton de raillerie blessante, nous devons trouver notre +affaire. + +Déjà, il avait posé sur la cheminée le bougeoir qu'il tenait à la main. +Il sauta lestement sur le divan établi autour de la pièce, décrocha +plusieurs paires d'épées, et les jeta sur la table, en disant: + +--Choisissez!... + +Non moins ardemment que M. de Champdoce, Georges de Croisenois désirait +en finir. Tout était préférable au supplice qu'il endurait. + +Lui aussi, sous sa politesse glaciale, il dissimulait des transports de +rage et la plus implacable haine. + +Le dernier regard de la duchesse lui était entré dans le coeur comme +un poignard. Lorsqu'il avait vu Norbert refuser rudement sa femme +agenouillée, peu s'en était fallu qu'il ne le frappât au visage. + +Il ne daigna seulement pas examiner les épées qui lui étaient offertes. +Il en saisit une au hasard en disant: + +--La première venue sera la bonne. + +--Soit!... dit Norbert, je prends l'autre. Sortons!... + +Mais lorsqu'ils arrivèrent à la porte du jardin, une difficulté se +présenta, que Croisenois avait prévue. + +A la pluie de tout à l'heure, le brouillard avait succédé, épais et +lourd comme la fumée de houille. La nuit était tellement noire, que, le +bras étendu, on ne distinguait pas même vaguement sa main. + +Norbert laissa échapper un juron. + +--Impossible, dit-il, de se battre dans de pareilles ténèbres. + +Et l'autre ne répondant pas, il insista. + +--Qu'en pensez-vous, monsieur? + +--Moi!... répondit ironiquement Croisenois, je penserai tout ce qu'il +vous plaira. Vous venez de me prouver... + +D'un geste furibond, Norbert l'interrompit. + +--Ce n'est pas là du moins ce qui nous arrêtera, déclara-t-il; j'ai une +idée. Veuillez seulement me suivre par ici; bien... par ce couloir, pour +ne pas éveiller l'attention des concierges. + +Ils gagnèrent ainsi une écurie, et Norbert y prit une grosse lanterne à +huile qu'il alluma. + +--Avec cela, dit-il d'un ton satisfait, nous nous verrons. + +--Certainement, mais les voisins nous verront aussi. Cette lumière à +cette heure, dehors, ne manquera pas d'éveiller l'attention. + +--Rassurez-vous... de nulle part on ne voit chez moi. + +Ils étaient revenus au jardin, l'avaient traversé diagonalement et +avaient gagné l'endroit dont avait parlé Norbert. + +C'était un espace assez vaste, vide, mal tenu, qui servait de +dégagement, et qui était fort adroitement dissimulé par une forte haie +et des massifs d'arbres verts. Les jardiniers déposaient en cet endroit +tous les détritus du jardin, les fagots de branches mortes, les outils +de rebut, les pots de fleurs brisés. Il s'y trouvait des tas de sable et +de terre de bruyère, de la paille, du fumier et des monceaux de +feuilles. + +Norbert, tant bien que mal, accrocha sa lanterne à une branche. Elle +donnait plus de lumière qu'un réverbère ordinaire. + +--Tenez, dit-il à Croisenois en montrant une place, près du mur, nous +allons creuser la fosse là, dans ce coin. Elle y sera d'autant mieux +qu'il sera très facile de cacher la terre fraîchement remuée sous une +brassée de paille que voici. + +Il avait retiré son pardessus et son paletot, tout en parlant. Il remit +une bêche à Croisenois et s'empara d'une pioche en disant: + +--A l'oeuvre!... + +Seul, Croisenois n'eût pas eu trop de la nuit entière, pour mener à fin +une pareille besogne. Mais le duc de Champdoce n'avait pas oublié le +pénible apprentissage de sa jeunesse. La terre était tassée, en cet +endroit, et à chaque coup de pioche, il soulevait des mottes énormes. + +Il déployait, d'ailleurs, toutes ses forces et une dextérité +merveilleuse. Il travaillait avec une sorte de rage, sans avoir +conscience de l'horreur de sa tâche. La sueur tombait de son front en +grosses gouttes. + +Mais aussi, au bout de quarante minutes la fosse était assez profonde. + +--Assez!... fit Norbert. + +Et jetant sa pioche pour ramasser son épée, il ajouta: + +--En garde, monsieur!... + +Mais Croisenois ne bougea pas. Nature nerveuse et impressionnable, il +sentait un froid mortel filtrer jusqu'à la moelle de ses os. Cette nuit, +cette lueur vacillante, ces apprêts hideux saisissaient terriblement son +imagination. Il ne pouvait détacher ses yeux de cette fosse béante, elle +le fascinait, elle l'attirait. + +--Eh bien?... répéta durement Norbert. + +Croisenois tressaillit et parut vouloir parler. + +La lanterne éclairait assez pour qu'il fût aisé de suivre sur son visage +les traces d'un violent combat intérieur. + +--Je parlerai, dit-il enfin d'un ton solennel. Dans une minute, +monsieur, un de nous deux sera couché là, mort... On ne ment pas en +face de la mort... Eh bien!... je vous jure sur mon honneur et sur mon +salut que Mme la duchesse de Champdoce est innocente... + +Norbert frappa impatiemment du pied. + +--Vous m'avez déjà dit cela, interrompit-il d'un ton qui annonçait la +plus parfaite incrédulité. Pourquoi vous répéter?... + +--Parce que c'est mon devoir, monsieur, parce que si je meurs, je +mourrai désespéré de cette idée que ma folle passion a perdu la plus +pure et la plus noble des femmes. Ah! croyez-moi, les mourants ne +mentent pas, vous n'avez rien à lui pardonner... et, tenez, je ne rougis +pas de vous prier... oui, je vous prie... Si vous me tuez, que cette +expiation vous suffise... Soyez humain pour votre femme, traitez-la +doucement... Ne faites pas de sa vie un long supplice... + +--Assez!... interrompit Norbert, pour la troisième fois, assez!... où je +finirais par croire que vous êtes un lâche. + +--Malheureux! s'écria Croisenois, en garde donc, et que Dieu décide!... + +Ils tombèrent en garde, les fers se croisèrent et le combat commença, +âpre, ardent, acharné, silencieux. + +Le marquis de Croisenois passait pour un tireur habile, mais Norbert +était doué d'une prodigieuse force musculaire, et, de plus, il tenait de +son père un jeu brusque, saccadé, violent, très fait pour déconcerter +une première fois. + +Une circonstance encore contribuait à égaliser les chances. L'espace +éclairé par la lanterne était assez restreint, dès qu'un des adversaires +en sortait, il se trouvait dans l'ombre, presque à l'abri, tandis que +l'autre restait en pleine lumière, exposé aux attaques, dans +l'impossibilité de parer des coups qu'il ne voyait pas venir. + +Ce fut la perte de Croisenois. + +Comme il avançait, Norbert se déroba par un saut de côté, et lui parant +un coup droit terrible, à fond, il lui traversa la poitrine de part en +part. + +Le malheureux étendit les bras en croix, lâchant son épée, sa tête se +renversa, ses genoux fléchirent, et il tomba en arrière tout d'une +pièce, sans un cri, sans un râle. + +Trois fois il essaya de se relever, il parvint presque à se dresser sur +son séant, trois fois ses forces le trahirent. + +Il voulut parler, il ne put prononcer que quelques mots absolument +inintelligibles, il vomissait le sang à flots. + +Enfin, une dernière convulsion plus forte le tordit comme un sarment, +ses mains se crispèrent serrant une poignée de terre, et il poussa un +gros soupir. + +Et ce fut tout!... De tant de force, de jeunesse, d'espérances, il ne +restait plus qu'un cadavre. + +Georges de Croisenois était mort!... + +Georges de Croisenois était mort, et Norbert de Champdoce restait debout +devant lui, effaré, la pupille dilatée par la terreur, les cheveux +hérissés sur la tête, secoué par une horrible trépidation nerveuse. + +Il apprenait ce qu'on souffre à voir se débattre dans les spasmes de +l'agonie l'homme qu'on a frappé. + +Et cependant ce n'était pas l'idée qu'il venait de tuer Croisenois qui +affolait Norbert. Il croyait sa cause juste, il pensait avoir agi comme +il devait. + +S'il était trempé des sueurs d'une mortelle angoisse, c'est qu'il +songeait qu'il allait être forcé de se pencher sur ce corps, de le +prendre dans ses bras, et de le jeter encore chaud et souple, tout +tressaillant et vibrant encore, dans cette fosse. + +A cela, il ne pouvait, non, il ne pouvait se résoudre. + +Il le fallait, cependant. Pouvait-il s'arrêter dans la voie où il +s'était engagé, hésiter, réfléchir même? Non. Force était d'aller +jusqu'au bout; d'accomplir jusqu'à la fin son affreux dessein. + +Il luttait!... Il lutta bien dix minutes, cherchant pour s'encourager +des raisons les plus fortes et les plus décisives, le risque d'une +surprise, l'honneur de sa maison en péril. + +Il se baissait, il avançait les bras... puis il reculait devant le +contact, le coeur lui manquait et il se redressait. + +Enfin, triomphant d'une indicible horreur, il saisit le corps de +Croisenois, l'enleva, et d'un seul coup, par un effort extraordinaire, +il le lança dans la fosse... + +Le corps tomba contre la terre humide avec un bruit flasque et sourd qui +retentit jusqu'au fond des entrailles de Norbert. + +L'émotion extraordinaire qu'il en ressentit acheva de troubler son +cerveau. Une ivresse furieuse s'empara de lui, pareille à cette +incompréhensible frénésie qui parfois transporte les meurtriers et les +pousse, sans motifs appréciables, à s'acharner après le corps de leur +victime. + +Saisissant une bêche, la même que l'instant d'avant maniait si +maladroitement le pauvre Georges, il se mit avec une adresse et une +vigueur surhumaines, à combler la fosse. + +En moins de rien il eut recouvert le corps. Il foula ensuite la terre, +la battit et la piétina. Puis, quand il vit que le terrain était bien +uni, il répandit dessus des poignées de feuilles mortes et de paille +menue. + +C'était fini... qu'une averse vînt seulement et le lendemain l'oeil le +plus exercé ne devait pas découvrir aucun indice. + +--Voilà, murmura-t-il, comment sait se venger un Dompair de +Champdoce!... Voilà ce qu'il en coûte... + +Il s'arrêta court. + +A quelques pas, dans l'ombre, sous les arbres, il lui semblait +distinguer presque au ras de terre, une tête, des yeux ardents fixés sur +lui. + +Le coup fut si fort qu'il chancela... Mais il se remit aussitôt, et +emporté par un mouvement instinctif, il ramassa son épée, sanglante +encore, et se précipita vers l'endroit où il avait aperçu l'effrayante +apparition. + +A son premier geste, une forme humaine s'était dressée d'un bond, une +forme de femme. Elle se mit à fuir à toutes jambes vers l'hôtel. + +Il la rejoignit au perron. + +Se sentant prise, elle s'était laissée tomber à genoux, et le front sur +le sable, les bras tendus vers lui, elle criait désespérément: + +--Grâce! ne m'assassinez pas!... + +Il saisit la misérable par ses vêtements, la redressa, et l'entraîna de +force jusqu'au bout du jardin, sous la lanterne. + +C'était une fille de dix-huit à dix-neuf ans, laide, mal faite, +pauvrement vêtue et malpropre. + +Norbert l'examinait et ne la reconnaissait pas, pourtant il était bien +sûr qu'il avait déjà vu ce vilain visage. + +--Qui es-tu? lui demanda-t-il. + +Elle ne répondit que par un torrent de larmes, elle suffoquait. Il +comprit qu'il n'en tirerait pas un mot s'il ne la rassurait pas. + +--Voyons, fit-il plus doucement, ne pleure pas et ne tremble pas ainsi, +je ne te ferai aucun mal. Qui es-tu? + +--Je suis Caroline Schimel. + +Ce nom n'apprenait rien à Norbert. + +--Caroline?... répéta-t-il. + +--Oui, monsieur le duc, je suis fille de cuisine chez vous depuis trois +mois. + +C'était bien cela; il l'avait aperçue en traversant la cour, il la +remettait maintenant. + +--Comment n'es-tu pas à la noce avec les autres? demanda-t-il. + +Elle se remit à sangloter de plus belle. + +--Hélas!... monsieur le duc, ce n'est pas ma faute, j'étais invitée et +j'avais bien envie d'y aller; mais je n'avais pas de robe à me mettre: +je ne gagne que quinze francs par mois. Pas une des filles de madame n'a +voulu m'en prêter une. Elles disent comme cela que je suis trop laide, +et que je sens la vaisselle: comme si c'était ma faute!... + +L'important était de savoir au juste ce que cette fille avait pu +surprendre. + +--Comment te trouvais-tu dans le jardin? interrompit Norbert. + +--J'étais bien désolée et je m'étais mise à la fenêtre de ma mansarde +pour pleurer, quand j'ai aperçu une lumière dans le jardin, j'ai pensé +que c'étaient peut-être des voleurs, et je suis descendue sur la pointe +du pied, par l'escalier de service... + +--Et qu'as-tu vu? + +Caroline se tut, elle avait peur. + +--Réponds, insista Norbert, qui bouillait, mais qui sentait la nécessité +de se contenir, ne crains pas de me dire la vérité, si tu es bien +franche, tu seras récompensée. + +--Eh bien!... j'ai tout vu. + +--Tout quoi?... + +--Quand je suis arrivée, vous étiez en train de creuser la terre avec +l'autre, tant que vous pouviez... c'est moi qui ai été surprise en vous +reconnaissant. Tout de suite j'ai pensé que c'était pour des trésors, +que vous creusiez... Comme je me trompais! Bientôt l'autre vous a parlé, +mais je n'entendais pas, et ensuite vous avez commencé à vous battre +tous deux... Seigneur Dieu!... comme c'était beau!... Vos sabres +brillaient comme des baguettes de feu, quand la lumière donnait +dessus... J'avais une frayeur terrible, mais je ne pouvais pas détourner +les yeux, il fallait que je regarde, c'était plus fort que moi... Puis +j'ai vu quand l'autre est tombé en arrière, comme ça... + +--Et ensuite?... + +Caroline frissonnait à ce point que ses dents claquaient quand elle +s'interrompait. + +--Ensuite, répondit-elle avec une visible hésitation, j'ai vu quand vous +l'avez.. enterré là!... + +--L'as-tu bien regardé, cet autre? + +--Oui, monsieur le duc. + +--L'avais-tu déjà vu, le connaissais-tu, sais-tu son nom? + +--Non, monsieur le duc. + +Norbert réfléchissait. Il s'agissait de prendre un parti et de le +prendre vite. + +--Écoute, ma fille, reprit-il, si tu sais te taire, si tu sais oublier, +ce sera un grand bonheur pour toi d'être descendue au jardin cette nuit. + +--Oh!... je ne dirai rien, monsieur le duc, je vous le jure, à personne. + +--Eh bien! si tu tiens ce serment que tu me fais, ta fortune est faite. +Demain, je le remettrai une bonne somme, tu retourneras dans ton pays et +tu épouseras quelque brave garçon qui te plaira... + +--Serait-ce bien possible, mon Dieu!... + +--Cela sera. Tu vas remonter dans ta chambre et te coucher. Demain, mon +valet de chambre, Jean, te dira ce qu'il faut faire, tu lui obéiras +comme à moi-même. + +[Illustration:--Grâce! ne m'assassinez pas?] + +--Oh!... monsieur le duc, monsieur le duc!... + +Dans le transport de sa joie, elle riait et pleurait à la fois. + +--Je compte donc sur ton silence, insista Norbert. Si tu es discrète, +c'est le bonheur. Si tu dis jamais un mot, un seul... tu es perdue. Tu +penses bien qu'un homme comme moi fait tout ce qu'il veut... Va donc, et +jusqu'à ce que tu aies vu Jean, tiens ta langue et cache ton +contentement. + +Deux mobiles tout-puissants, l'intérêt et la peur, semblaient répondre +de Caroline Schimel et assurer son silence. + +C'était évidemment dans la sincérité même de son âme qu'elle avait juré +de se taire. + +Mais cela ne signifiait pas qu'elle fût assez forte pour porter le poids +écrasant de ce redoutable secret. Un moment ne viendrait-il pas où elle +céderait à un besoin d'épanchement plus fort que sa volonté, où elle se +confierait à quelqu'un! Ne se pouvait-il pas encore qu'elle fût assez +simple pour se vendre sans s'en douter si on venait à la questionner par +hasard. + +Savoir son nom, son honneur, sa vie, aux mains d'une fille de cette +condition, c'était à perdre tout repos, toute sécurité, à l'exemple de +ce prisonnier qui voyait, au-dessous de son cachot, les enfants de son +geôlier jouer avec des allumettes au milieu des barils de poudre. + +Et se sentir à sa merci!... Car Norbert était à sa discrétion absolue. +Il ne le comprenait que trop. Pour lui, les moindres désirs de cette +fille seraient des ordres irrésistibles. Il pouvait lui passer par la +tête des idées absurdes, des fantaisies exorbitantes... elle +commanderait et il obéirait. + +Quel moyen employer pour se soustraire à cet asservissement odieux? Il +n'y en avait qu'un. Les morts seuls ne parlent pas. + +Quatre personnes allaient maintenant posséder le secret de Norbert: +celle qui avait écrit la lettre anonyme et qu'il ne connaissait pas, la +duchesse, Caroline, et enfin Jean à qui il serait bien forcé de se +confier... + +Mais ce n'était ni le temps, ni le lieu de réfléchir, de se désespérer. +L'heure volait, et de seconde en seconde le danger grandissait. Les +domestiques pouvaient reparaître d'un moment à l'autre. + +Norbert se hâta de faire disparaître les dernières traces du duel, et +courut à la chambre de la duchesse. + +Il pensait la trouver inanimée, mourante là où elle était tombée quand +il l'avait poussée. Il comptait la faire revenir à elle, la forcer de se +coucher et repartir pour Maisons. + +Ses prévisions furent trompées. + +La duchesse, lorsqu'il entra, était dans un fauteuil, au coin du la +cheminée, pâle, l'oeil sec et brillant du feu de la fièvre. + +Elle se leva, dès que son mari parut, attachant sur lui un regard si +étrange, que n'en pouvant endurer la fixité, il baissa la tête. + +Mais il se redressa presque aussitôt, honteux et indigné contre lui, +d'un mouvement dont il rougissait comme d'une insigne lâcheté. + +--Mon honneur est vengé, prononça-t-il avec un ricanement mauvais. M. le +marquis de Croisenois est mort!... J'ai tué votre amant, madame. + +Elle était armée contre ce coup, car elle ne broncha pas. Seulement, son +expression devint plus dédaigneuse et la flamme de ses yeux noirs +redoubla d'intensité. + +--Vous vous trompez, fit-elle d'une voix dont nulle émotion n'altérait +le timbre. M. de Croisenois... Georges, n'était pas mon amant. + +--Oh!... vous pouviez vous épargner un mensonge, je ne vous demande +rien... + +L'attitude impassible de la duchesse blessait et irritait Norbert. Il +faisait tout pour la tirer de ce calme, inexplicable pour lui. + +Mais c'est en vain qu'il cherchait des paroles mortifiantes, qu'il +prenait son accent le plus sarcastique, elle planait à de telles +hauteurs qu'il ne pouvait l'atteindre... + +--Je ne mens pas, répondit-elle. A quoi me servirait de tromper et de +feindre... Qu'ai-je à redouter, désormais!... Vous voulez la vérité? +Soit. Sachez donc que ce n'est pas à mon insu que Georges s'est +introduit ici ce soir. Il vous l'affirmait, le malheureux, il espérait +me sauver. S'il est venu, c'est que je lui avais donné un rendez-vous, +je l'attendais; j'avais, exprès pour lui, laissé ouverte la petite porte +du jardin... + +--Madame!... + +--Quand vous êtes arrivé, il entrait, et c'était la première fois qu'il +entrait chez moi... J'aurais pu vous abandonner, vous trahir, non... +Georges avait l'âme trop loyale et trop haute pour accepter les +dégoûtantes transactions de l'adultère. Quand vous l'avez surpris à mes +genoux, il me conjurait de fuir avec lui. J'ai tenu à ce moment, sa vie +et son honneur... et j'hésitais. Ah!... malheureuse, pourquoi ai-je +hésité... Il vivrait encore maintenant, nous serions loin d'ici, +l'aurore d'une existence de bonheur se lèverait... + +Elle s'animait en parlant, elle d'ordinaire si craintive et si réservée: +sa lèvre tremblait, de fugitives rougeurs couvraient son teint +transparent. Le charbon de la passion avait touché ses lèvres. + +--Oh!... je vous dirai tout, poursuivit-elle, tout, puisque vous +l'exigez. Je l'aimais, oui, je l'aimais de toute la puissance de mon +âme, de toutes les forces de mon intelligence... Il n'était pas une des +fibres de mon être qui ne fût tout à lui. Et je l'aimais ainsi, bien +avant de savoir que vous existiez pour mon désespoir. C'est mon amour +brisé que je pleurais ce jour maudit où j'ai été assez faible, assez +lâche, assez misérable pour vous donner ma main. Vous avez tué Georges, +croyez-vous? Eh bien! non. Son souvenir au dedans de moi-même est plus +vivant que jamais, plus radieux, plus impérissable... + +--Ah!... prenez garde, s'écria Norbert, prenez garde, sinon... + +--Quoi!... vous me tuerez aussi!... Faites; je ne vous disputerai pas ma +vie... elle ne m'est rien sans lui. Il n'est plus... j'ai vécu. La +mort!... voilà le seul bienfait qu'il soit en votre pouvoir de +m'accorder... Frappez!... Vous nous réunirez dans la mort, nous qui +n'avons pu être unis dans la vie, et je tomberai en vous criant: +merci!... + +Norbert écoutait béant, confondu, pétrifié, s'étonnant qu'il fût encore +des émotions pour lui, lorsqu'il croyait les avoir toutes épuisées +pendant cette terrible soirée. + +Était-ce bien elle, Marie, sa femme, qui s'exprimait avec cette violence +inouïe, qui déchirait tous les voiles du passé, qui le bravait en face, +qui défiait sa colère!... + +Jadis il la comparait aux glaces du pôle, et voici que tout à coup la +passion débordait de son coeur comme la lave du cratère. + +Se pouvait-il qu'il l'eût ainsi méconnue!... + +Il oubliait, pour l'admirer, jusqu'à son ressentiment. Elle lui semblait +transfigurée; sa beauté n'était plus de cette terre, tout son être +vibrait, une hardiesse sans pareille s'irradiait de ses prunelles +enflammées, et des masses lourdes de ses cheveux noirs se dégageaient +comme des étincelles quand elle secouait la tête. + +C'était là vraiment la passion, et non cette ombre moqueuse qui le +lassait depuis si longtemps. Marie était capable d'aimer, et non Diane, +cette femme blonde à l'oeil bleu d'acier, pour qui l'amour n'était +qu'une bataille ou un jeu. + +Il avait perdu ses jours à poursuivre une chimère, et le bonheur s'était +lassé de l'attendre à son foyer. + +Ce fut comme une révélation qui le bouleversa. Que n'eût-il pas donné +pour effacer le passé! L'idée folle, absurde, lui vint que peut-être sa +femme pourrait pardonner. + +Il s'avança vers elle, les bras tendus, en bégayant: + +--Marie!... Marie!... + +D'un regard d'impitoyable mépris, elle l'arrêta. + +--Je vous défends, dit-elle, je vous défends de m'appeler Marie. + +Il ne répondit pas, et avançait de nouveau, quand tout à coup elle se +rejeta violemment en arrière en poussant un grand cri: + +--Horreur!... il a du sang de Georges sur les mains. + +Norbert s'arrêta et regarda. C'était vrai. + +La paume entière de sa main gauche était rouge, et il avait à sa +manchette une large tache de sang. + +Cette vue l'atterra et cependant il osa encore hasarder un geste +suppliant. + +La duchesse, pour toute réponse, lui montra la porte. + +--Sortez!... s'écria-t-elle avec une véhémence extraordinaire, sortez. +Je ne vous trahirai pas, je garderai le secret de votre crime... ne me +demandez rien au-delà. Et n'oubliez jamais qu'il y a un cadavre entre +nous, et que je vous hais... + +Toutes les furies de la rage et de la jalousie déchirèrent le coeur de +Norbert. Croisenois, mort, l'emportait encore. + +--Et vous, dit-il d'une voix rauque, vous oubliez que je suis votre +mari, que vous êtes à moi, et que je puis faire un supplice de chaque +instant de votre vie... Je vous le rappellerai. Demain, à dix heures, je +serai ici. A bientôt. + +Il sortit en courant, comme deux heures sonnaient, et gagna l'esplanade +des Invalides. + +«Solide au poste,» selon son expression, le militaire promenait toujours +Romulus. + +--Par ma foi!... bourgeois, dit-il, quand Norbert vint le «relever de +faction,» vous les faites de longueur, vos visites!... Je n'avais que la +permission du spectacle, me voilà bien sûr, en revenant, de mes quatre +jours de «clou,» ce n'est pas drôle. + +--Bast! j'avais dit vingt francs, ce sera quarante, répondit Norbert en +lui tendant deux louis. + +--Ah!... vous m'en direz tant!... + +Une heure plus tard, Norbert frappait au volet du cabaret où l'attendait +le vieux Jean. + +--Prends bien garde de n'être pas aperçu en rentrant le cheval, lui +dit-il, et viens me trouver après; j'ai bien besoin de ton expérience. + + + + +XVIII + + +La douleur, la colère, l'horreur, avaient allumé dans le sang de la +duchesse de Champdoce une fièvre terrible, qui l'avait soutenue tant +qu'elle s'était trouvée en face de son mari. + +Alors elle avait agi et parlé d'instinct, sous l'impression toute vive; +animée par l'enthousiasme du péril bravé, enflammée du désir de venger +Croisenois. + +Elle ne s'était préoccupée de rien que de blesser Norbert, de +l'humilier, de l'écraser. Tel était son malheur que c'est bien +réellement qu'elle souhaitait la mort. Si elle eût su par quelles +paroles l'attirer sûrement, elle les eût prononcées. + +Mais en elle, malheureusement, l'énergie ne pouvait être qu'un accident, +fugitif comme l'éclair. Son premier mouvement la portait en avant, la +réflexion l'arrêtait. Elle avait l'âme vaillante et l'esprit craintif. + +Dès qu'elle fut seule, que le danger se fut éloigné, toute son +exaltation s'éteignit comme un feu de paille, et, épuisée de l'effort, +elle s'affaissa sur une causeuse, défaillante, fondant en larmes. + +Son désespoir était sans bornes, car elle se reprochait la mort de +Croisenois. + +--Si je ne lui avais pas accordé ce rendez-vous fatal, se disait-elle, +il vivrait encore; c'est mon amour qui le tue. + +Réfléchissant, elle se sentait précipitée au fond d'un abîme dont jamais +elle ne sortirait. + +Le présent était affreux; plus épouvantable l'avenir. + +L'idée de s'adresser à son père traversa son esprit; elle la repoussa: à +quoi bon!... Le comte de Puymandour l'écouterait-il, seulement? + +--Tu es duchesse, lui disait-il avec son emphase ordinaire, tu as cinq +cent mille livres de rentes!... donc tu es heureuse ou dois l'être. + +Heureuse!... elle! Quelle amère dérision!... Elle en était réduite à +envier le sort de la dernière des filles de cuisine de son hôtel!... + +La nuit, pour elle, s'écoula ainsi, en angoisses insoutenables, et quand +ses femmes, au matin, sur les dix heures, pénétrèrent dans sa chambre, +elles la trouvèrent toute habillée, étendue à terre, les membres glacés +et raides, la tête brûlante, les yeux brillants d'un sinistre éclat. + +L'inquiétude et le chagrin furent tout d'abord extrêmes, à l'hôtel. La +duchesse était adorée de ses gens, et il était évident pour les moins +expérimentés, que ce ne pouvait être qu'une maladie très grave qui +débutait par de pareils symptômes. + +Tout le monde perdait un peu la tête, et on venait d'expédier coup sur +coup quatre domestiques à la recherche d'un médecin, lorsque Norbert +arriva de Maisons. + +On le conduisit aussitôt, on le porta presque à la chambre de la +duchesse, comme si, par sa seule présence, il eût pu lui procurer un +soulagement immédiat. Elle ne le reconnut pas. + +Norbert, lui, avait été saisi d'une inquiétude poignante. Que s'était-il +passé en son absence, qu'est-ce que cela voulait dire, n'y avait-il pas +eu d'indiscrétion de commise? + +Il interrogeait les femmes de chambre aussi adroitement que lui +permettait son trouble, quand on lui annonça, non pas un médecin mais +deux, qui s'étaient rencontrés à la porte. + +Introduits aussitôt près de la duchesse, ils ne dissimulèrent ni la +gravité de la situation, ni la possibilité d'une terminaison fatale. Ils +jugeaient Mme de Champdoce au plus mal, si mal qu'ils demandaient une +consolation pour l'après-midi. + +L'heure arrêtée, ils rédigèrent une ordonnance, et se retirèrent en +recommandant la plus exacte exécution de leurs prescriptions, les soins +les plus minutieux et une surveillance de toutes les minutes. + +Ces recommandations étaient inutiles. Norbert s'était installé au chevet +de sa femme, bien décidé à n'en pas bouger jusqu'à son rétablissement ou +à sa mort. + +Elle avait une fièvre terrible, et à tout moment le délire lui arrachait +des lambeaux de phrase qui faisaient frissonner Norbert. + +C'était la seconde fois qu'il avait à disputer un secret au délire. + +Jadis, à Champdoce, c'était son père qu'il veillait, son père qui +pouvait dire quel crime épouvantable il avait failli commettre. C'était +sa femme qu'il gardait aujourd'hui, afin d'arrêter sur ses lèvres, si +elle s'y présentait, l'histoire de Croisenois. + +Forcé à un retour sur lui-même, il était épouvanté de ce qu'il avait +déjà semé dans sa vie de crimes et de remords... et il n'avait pas +vingt-cinq ans. Quel avenir était possible, avec un tel passé!... + +Et le délire de la duchesse n'était pas sa seule angoisse. De quart +d'heure en quart d'heure, il sonnait pour lui demander si on n'avait pas +vu Jean, son valet de chambre. + +On l'avait aperçu de très bonne heure le matin, il avait même parlé à +plusieurs domestiques, mais il était sorti depuis plusieurs heures et +n'avait pas reparu. + +--Dès qu'il rentrera, répétait à chaque fois Norbert, envoyez-le moi +vite. + +Il parut enfin, et Norbert, se levant vivement, l'entraîna dans +l'embrasure d'une fenêtre. + +--Eh bien?... lui demanda-t-il. + +--Tout est arrangé de ce côté, monsieur, calmez-vous. + +--Cette Caroline?... + +--Est partie, monsieur, je l'ai mise moi-même en voiture, après lui +avoir compté une somme de vingt mille francs. Elle quitte Paris, la +France; elle se propose de rejoindre en Amérique un de ses cousins qui +l'épousera, à ce qu'elle espère. + +Norbert respira, plus librement peut-être qu'il ne l'avait fait depuis +la veille. Le souvenir de cette Caroline Schimel l'obsédait. + +--Et l'autre affaire? interrogea-t-il. + +Le vieux serviteur hocha tristement la tête. + +Celle-là, répondit-il, m'effraie. J'en vois clairement les périls: ils +sont immenses; et les avantages m'échappent... + +--Je le l'ai déjà dit, Jean, mon parti sur ce point est irrévocablement +pris. + +--Aussi, vous ai-je obéi, monsieur, en prenant toutes les précautions +que me suggérait la prudence. + +--Ah!... + +--J'ai découvert un jeune commis-voyageur, honnête homme, +m'affirme-t-on, auquel j'ai persuadé que je l'envoie en Égypte pour +m'acheter des cotons... une idée de spéculation que je suis censé avoir. +Il partira aujourd'hui même, ravi et bien payé... Par la même occasion, +il mettra à la poste les deux lettres que nous avons de M. de +Croisenois, la première à Marseille, la seconde au Caire... + +--Et tu ne comprends pas que ces lettres feront ma sécurité? + +--Je comprends qu'un hasard, une maladresse de notre agent peuvent nous +trahir. + +--Je le veux. + +Jean se tut. Il ne savait pas résister à son maître, les lettres furent +expédiées. + +De ce moment, et pendant les deux jours qui suivirent, Norbert n'eut pas +une minute à lui. + +Les médecins appelés en consultation avaient donné une lueur d'espoir, +mais elle était bien faible, bien chétive. Le mal paraissait empirer +sans cesse, avec des alternatives diverses, mais toutes également +désolantes. Les accidents cérébraux les plus alarmants se succédaient +sans relâche. + +Et durant ces heures éternelles, Norbert n'osait pas fermer l'oeil, et +ce n'est qu'en tremblant qu'il laissait approcher les femmes de chambre. +Toujours le délire présentait à la duchesse la même affreuse vision: +Croisenois tombant la poitrine traversée d'un coup d'épée. + +Enfin, le quatrième jour, la fièvre céda, la malade s'assoupit, et +Norbert eu le loisir de la réflexion. + +Comment Mme de Mussidan, qui jadis venait tous les jours, +n'avait-elle pas paru? Cette circonstance lui parut si extraordinaire +qu'il se risqua à lui écrire pour l'informer de la maladie de Mme de +Champdoce. + +Une heure plus tard, il en recevait cette laconique réponse: + +«Croirez-vous à un prétexte? J'espère que non. M. de Mussidan vient de +décider que nous passerons l'hiver en Italie, et nous partons ce soir. +Adieu. + + D.» + +[Illustration:--Merci, docteur! merci de la bonne nouvelle.] + +Prétexte ou non, elle partait, elle le laissait seul quand tout +l'abandonnait, elle s'enfuyait emportant son dernier espoir de bonheur. + +Et cependant, tel était son aveuglement, qu'il s'efforçait de se prouver +que ce départ la désolait pour le moins autant que lui-même. + +A cinq jours de là, il n'était pas encore remis de ce coup, et Mme de +Champdoce était hors de danger, quand un matin le médecin le prit à part +d'un air mystérieux et solennel. + +Il avait à lui annoncer une grande, une heureuse, une magnifique +nouvelle: + +La duchesse de Champdoce était enceinte. + +En effet, la duchesse de Champdoce était enceinte, et c'était là le +secret qu'elle allait révéler au marquis de Croisenois lorsque son mari +était apparu. + +C'est cette pensée qui l'avait retenue au foyer conjugal, qui lui avait +donné le courage de résister aux larmes et aux prières de Georges +l'adjurant de fuir. + +Elle hésitait, elle chancelait, elle allait succomber aux inspirations +de son coeur, lorsque tout à coup, cette idée, un moment écartés, +s'était représentée à son esprit. + +--Malheureuse!... s'était-elle alors écriée, j'oubliais... je ne +puis..., je ne m'appartiens plus. + +Son malheur, et il devait lui être imputé à crime, fut de ne pas dire la +vérité à son mari spontanément, et de laisser à un médecin le soin de la +lui apprendre. + +Cette nouvelle devait réveiller toutes les fureurs de Norbert. Il devint +livide, ses yeux lancèrent des éclairs. Il essaya cependant de +dissimuler son impression. + +--Merci, docteur, balbutia-t-il d'une voix étranglée, merci de la bonne +nouvelle. Ah! je suis bien heureux!... Mais vous permettez, n'est-ce +pas, que je courre près de la duchesse... + +Il étouffait. Il sortit précipitamment, laissant le docteur aussi +déconcerté que possible, intrigué et même un peu penaud. + +--Ouais! pensait-il, aurai-je fait un pas de clerc, avec toute mon +expérience?... Pour sûr, je viens de froisser quelque blessure qui +saigne encore!... + +Le fait est que Norbert, au lieu de se rendre près de sa femme, avait +couru s'enfermer dans la bibliothèque. + +Il lui fallait la solitude pour s'abandonner en liberté aux mouvements +de son âme, pour souder la situation nouvelle qui se présentait et +reprendre possession de son sang-froid. Il voulait être seul pour +réfléchir et tâcher de voir clair au fond de sa pensée bouleversée. + +Cette circonstance, après les derniers événements, était de tous les +désastres qui pouvaient foudre sur sa vie, le plus épouvantable. + +Plus Norbert réfléchissait, plus il se persuadait qu'il était +indignement bafoué, misérablement pris pour dupe. + +Il avait commencé par douter, il était sûr maintenant que cet enfant +n'était pas de lui. + +Tout le lui prouvait; il lui semblait que l'évidence sautait aux yeux, +et cette certitude qu'il croyait avoir lui arrachait de véritables +rugissements de rage. + +Allait-il donc être réduit à cet excès de misère et d'ignominie, de +recevoir comme sien l'enfant de Georges de Croisenois?... Lui +faudrait-il accepter ce vivant témoignage de son malheur? + +Quoi!... cet enfant grandirait dans sa maison, il porterait son nom, et +plus tard il hériterait de l'immense fortune de la famille de +Champdoce!... + +--Ah!... jamais, s'écriait-il, jamais!... Je l'étranglerais plutôt de +mes propres mains. + +Puis, il songeait aux dégoûts qu'il serait réduit à cacher, aux caresses +qu'il lui faudrait feindre, pour écarter les soupçons du monde, et il se +sentait incapable de cette monstrueuse comédie de la paternité. + +--J'aimerais mieux mille fois, disait-il, élever près de moi un bâtard +pris au hasard aux enfants trouvés, au moins je ne le haïrais pas, +celui-là, il ne me semblerait pas toujours retrouver sur son visage +l'exécrable ressemblance de Georges de Croisenois. + +Mais précisément pour cette raison qu'il était prêt à toutes les +violences, il se contraignit à dissimuler et fut avec la duchesse +strictement convenable. + +Il avait, d'ailleurs, tout à craindre d'elle, en ces premiers moments. +La mystérieuse disparition de Croisenois faisait un bruit affreux, et si +les lettres mises à la poste par l'émissaire de Jean épaissirent le +mystère autour de cet événement, elles ne satisfirent ni la police, ni +l'opinion. + +Mais on se lasse de tout; on oublia Croisenois: Norbert dut se croire +assuré de l'impunité. + +Accablé de remords, rongé de regrets, ce grand seigneur si envié, sur +qui la fortune semblait avoir épuisé ses plus magnifiques faveurs, +Norbert de Champdoce traînait alors la plus lamentable existence. + +Il n'avait pas vécu, et il se sentait fini, usé, rassasié jusqu'à +l'écoeurement. Il n'avait pas vingt-cinq ans, et il ne découvrait +nulle lueur dans l'avenir; il n'apercevait nul projet où accrocher une +espérance. + +Depuis trois mois que Mme Diane était partie, elle ne lui avait pas +donné signe de vie; un abîme de sang le séparait de sa femme; parmi tous +les gens qu'il avait connus, il ne voyait pas un ami; la débauche même +lui manquait. + +Retiré dans son hôtel, il vivait seul, triste et sombre toujours, sans +autre compagnie que l'idée fixe qui le hantait. + +Il ne pouvait détacher sa pensée de cet enfant qui allait venir. Comment +se soustraire à ce supplice odieux de l'élever comme sien? + +Depuis quatre mois qu'il ne pensait qu'à cela, il avait adopté et rejeté +bien des expédients, et toujours il en revenait à l'inspiration qui la +première s'était présentée à son esprit, et qu'il résumait ainsi: + +Substituer un enfant qu'on se procurerait n'importe où, n'importe +comment, à l'enfant de la duchesse. + +Enfin, comme le temps passait, il décida qu'il en serait ainsi, et c'est +à Jean, cet honnête homme dont un merveilleux dévouement faisait son +complice, qu'il s'en remit quant à l'exécution. + +Pour la première fois, Jean osa résister. L'action lui paraissait +abominable, il ne le cacha pas, et même il dit que certainement elle +porterait malheur. + +Mais lorsqu'il reconnut que Norbert s'adresserait à quelqu'autre, qui +serait moins scrupuleux et qui pourrait être maladroit, il promit en +pleurant d'obéir. + +L'entreprise était périlleuse, difficile à mener secrètement. Il fallait +pour le succès des coïncidences particulières, et même les plus +minutieuses précautions prises, il fallait encore laisser une large part +au hasard. + +N'importe, moins d'un mois plus tard, Jean vint déclarer à son maître +que si seulement on pouvait décider la duchesse à venir s'établir au +château de L., que la famille de Champdoce possédait près de Montoire, +lui, Jean, répondait de tout. + +Le lendemain même, Norbert partait pour L... avec sa femme. + +Pauvre duchesse!... Elle n'était plus alors que l'ombre d'elle-même: +Jamais, à la voir si pâle et si languissante, maigre, l'oeil éteint, +on n'eût reconnu la belle, la spirituelle, la rieuse Marie de +Puymandour. + +A la longue, Norbert et elle en étaient venus à vivre comme des +étrangers sous le même toit. Souvent ils étaient des semaines sans se +voir. Avaient-ils quelque chose à se communiquer, ils s'écrivaient. + +Le château de L... était merveilleusement choisi, la duchesse y était +absolument à la discrétion de son mari. De secours, elle n'avait à en +attendre de personne. Son père, le comte de Puymandour, était mort le +mois précédent, à la suite d'une tournée électorale. + +Que se passa-t-il à L... lors des couches de la duchesse? + +Le secret fut bien gardé. Seul, ce billet où la malheureuse mère +écrivait: «Ayez pitié; rendez-moi mon enfant!» trahit quelque chose de +l'horrible lutte qui certainement eut lieu. + +Ce qui est sûr, c'est que l'enfant de la duchesse de Champdoce fut porté +par Jean à l'hospice de Vendôme. + +Ce qui est sûr aussi, c'est que l'enfant qui fut baptisé sous les noms +de Anne-René-Gontrand de Dompair, marquis de Champdoce, était le fils +d'une pauvre fille des environs de Montoire, qu'on appelait la +Fougerouse. + + + + +XIX + + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Là s'arrêtait brusquement le manuscrit de B. Mascarot. + +Paul Violaine posa sur la table le volumineux cahier, en disant d'un air +assez surpris: + +--Et c'est tout!... + +Il était grand temps d'ailleurs qu'il arrivât à la fin; sa voix, brisée +par la fatigue expirait avec les dernières lignes. + +Malgré la rapidité de son débit, il n'avait pas fallu moins de six +heures pour lire cette longue et lamentable histoire des misères, des +folies et des crimes de l'illustre maison de Champdoce. + +En tout, il ne s'était reposé qu'un quart d'heure, et encore devait-il +ce répit à Beaumarchef, qui était venu appeler l'honorable placeur pour +une affaire de l'agence qui ne souffrait ni remise ni retard. + +Il est vrai que l'attention la plus sévère et la mieux soutenue l'avait +encouragé. + +Ni maître Catenac, ni l'excellent docteur Hortebize ne s'étaient permis +une observation. Ils n'avaient pas hasardé un geste. + +B. Mascarot, lui, avait écouté avec l'apparente satisfaction d'un auteur +qui se délecte de son ouvrage. Mais, en réalité, pendant que, renversé +sur son fauteuil, il tournait bénignement ses pouces, il guettait d'un +oeil sagace, par-dessus ses lunettes, l'effet produit sur le visage de +ses associés. + +Cet effet fut considérable, et tel qu'il l'avait espéré. + +Le récit était achevé depuis un bon moment, que Paul, Catenac et +Hortebize, se regardaient encore avec une stupeur qui n'était pas +exempte d'effroi, chacun d'eux s'efforçant de résumer rapidement par la +pensée les circonstances qui l'avaient le plus frappé. + +Tous se demandaient pour quelles raisons B. Mascarot s'était arrêté +court au moment de conclure et de tirer les conséquences. + +Catenac, dont la position dans la société était si fausse, fut le +premier qui parvint à secouer l'atmosphère de vague appréhension qui +régnait sur le bureau de l'agence de placement. + +--Eh! eh! fit-il avec un petit rire contraint, j'avais toujours dit que +notre ami Baptistin était né pour les lettres. Prend-il la plume, +aussitôt le placeur s'évanouit, et l'agrégé reparaît. Il nous avait +promis quelques notes, un mémoire à consulter, il nous sert un roman. + +Le digne M. Hortebize observait l'avocat d'un oeil méfiant. + +--Crois-tu vraiment que ce soit un roman? interrogea-t-il. + +--Pour la forme du moins... + +Le docteur haussa les épaules. + +B. Mascarot pendant ce temps, s'était lové et adossé à la cheminée. Il +rajustait ses lunettes, de ce mouvement familier qui, de sa part, +annonçait toujours quelques explications décisives. + +--Mieux que tout autre, commença-t-il d'un ton ironique, Catenac devait +apprécier et... goûter, ce qu'il y a de réel dans ce récit, lui qui est +l'homme d'affaires, l'avocat, le conseil du noble duc de Champdoce, +c'est-à-dire de ce Norbert dont je viens de vous lire la jeunesse. + +--Oh!... je ne conteste pas le fond! fit vivement Catenac. + +--Que contestes-tu donc? + +--Sérieusement, rien. Je me suis permis de plaisanter la forme un peu... +comment dirai-je?... un peu romanesque, voilà tout. Serait-ce un crime? + +--Non, répondit froidement le placeur, dans ta position ce n'est qu'une +sottise. + +Toutes les fois que Catenac s'attirait quelque coup de boutoir du +maître, le bon docteur était aux anges. + +--Empoche, avocat, dit-il. + +Mais B. Mascarot n'était pas d'humeur à plaisanter. + +--Catenac, reprit-il d'un ton qui n'était rien moins qu'amical, avait +reçu quelques confidences importantes de son noble client. Il s'est bien +gardé de nous les communiquer. Dans son opinion, d'après ce qu'il +savait, nous courions à notre perte, et il nous regardait y courir, cet +estimable ami, tout réjoui de l'espoir d'être débarrassé de nous. + +L'avocat voulut protester, mais le placeur, d'un geste, l'arrêta. + +Après une pose calculée, l'honorable professeur continua: + +--Un os suffit à un anatomiste pour reconstruire le squelette d'un +animal. Je serais, moi, un piètre observateur si, déduisant du connu à +l'inconnu, je n'étais pas capable de rétablir l'histoire exacte de gens +que j'étudie et que j'observe depuis tant d'années. Croyez pourtant que +je n'ai pas eu à faire de grands frais d'imagination. Mon manuscrit +n'est guère qu'un travail de marquetterie. Même, ce n'est pas à moi +qu'il faut s'en prendre de la forme un peu romanesque, mais bien à +Mme la comtesse de Mussidan, à Mme Diane. + +--A Mme de Mussidan?... + +--Mais oui, ami Catenac, et aussi à Norbert... Je suis sûr que les +phrases qui t'ont frappé étaient d'eux. Car je les ai copiées, c'est +avec leurs propres expressions que je traduisais leurs sentiments... +Cela t'étonne? + +--Il me semblait... + +--Quoi?... tu as donc oublié la correspondance soustraite à la comtesse +de Mussidan?... C'est une femme soigneuse. Elle avait conservé +non-seulement les lettres de Norbert, mais encore les siennes propres +que Norbert lui avait rendues... + +--Et nous les avons? + +--Toutes. Nous avons saisi du même coup les demandes et les réponses. +Tout un roman d'amour par lettres, et un fameux roman... Ce qu'on vous a +lu n'en était qu'un résumé affaibli. + +L'excellent Hortebize eut un geste d'admiration. + +--Maintenant, s'écria-t-il, je comprends les terreurs de Mme de +Mussidan. Et moi, Baptistin, qui t'accusais d'imprudence!... Oui, tu as +raison, avec de telles armes entre les mains, nous pouvons tout oser... +Mme de Mussidan donnera la main de sa fille Sabine à qui nous +voudrons... + +Mais B. Mascarot n'avait pas le temps de s'arrêter à ce petit triomphe. + +--Ce n'est pas tout, reprit-il. J'avais pour m'expliquer les passages +obscurs, l'instigateur de toute cette intrigue, Dauman... + +--Le Président... il vit?... + +--Parfaitement. Et c'est un homme à nous, et tu le connais!... Dame!... +il n'est plus de la première jeunesse, il est un peu cassé, la jambe +traîne, la vue baisse, mais la cervelle est intacte. + +Catenac était devenu fort sérieux. + +--Tu m'en diras tant! murmurait-t-il, tout abasourdi, tu m'en diras +tant... + +--Je te dirai encore que toute la partie du duel et de la mort de ce +brave et digne Georges de Croisenois a été écrite presque sous la dictée +de Caroline Schimel... Véritablement cette malheureuse se proposait, en +quittant Paris, de rejoindre son parent en Amérique... Elle n'alla pas +plus loin que le Havre. Les grâces et les doux propos d'un galant +matelot dont elle avait fait connaissance en voiture changèrent +brusquement toutes ses résolutions... Tant que dura l'argent qui avait +été donné par Jean, le matelot fut le plus aimable des hommes... +Seulement, avec le dernier billet de mille francs, il disparut. + +Désespérée, réduite à la plus ignominieuse des misères, Caroline revint +à Paris. Elle mourait de faim... Elle s'adressa au duc de Champdoce... +Il se sentait pris, il la secourut, et à quatre ou cinq reprises il +essaya de lui assurer une petite position... L'inconduite de Caroline +rendit vaines toutes les tentatives. + +A la fin, le duc s'est résigné à se laisser rançonner au jour le jour, +acceptant peut-être cette honte comme une expiation... + +Quant à Caroline, son existence est inimaginable... Parfois, prise de +remords, elle cherche une place et travaille huit jours... Mais bientôt +ses habitudes vagabondes reprennent le dessus, et elle court demander de +l'argent à l'hôtel de Champdoce. + +Et cependant elle a toujours fidèlement tenu son serment, et sans sa +funeste passion pour les petits verres, je doute que Tantaine eût jamais +réussi à lui arracher une parole... + +B. Mascarot paraissait parler pour soi bien plus que pour ses estimables +associés. On l'eût dit préoccupé surtout de combattre certaines +objections de son esprit. + +--A coup sûr, poursuivait-il plus bas, Caroline Schimel n'est pas une +nature instinctivement mauvaise. Le secret qu'elle a surpris lui a porté +malheur. C'est tout cet argent, qu'elle se procurait si facilement, qui +l'a pervertie. Telle que je la devine, si au réveil elle se souvient des +confidences qui lui ont été arrachées par l'ivresse, elle est fille à +aller, à tous risques, prévenir Le duc de Champdoce. + +Cette éventualité, ainsi présentée, fit bondir Catenac sur sa chaise, et +lui arracha un juron. + +--Dix mille diables!... mais alors... + +Le digne placeur haussa dédaigneusement les épaules. + +--Te voilà encore, fit-il d'un ton dédaigneux, à te forger des +fantômes!... + +--Il appelle cela des fantômes!... + +--Certainement. Serais-je tranquille comme je le suis si j'entrevoyais +l'ombre d'un péril? Voyons, franchement, que nous importe ce que peut +dire Caroline? Qui accusera-t-elle de lui avoir escamoté son secret? Un +vieux clerc d'huissier nommé Tantaine. Or, comment veux-tu que le duc, +ton noble client, trouve le trait d'union entre ce misérable bonhomme et +l'honorable maître Catenac? + +--Ce serait difficile, en effet. + +--Dis impossible, insista Hortebize. Sans compter qu'à la moindre alarme +nous faisons disparaître le doux Tantaine plus prestement qu'un diable +de féerie dans une trappe... Et on ne le retrouverait pas dans les +dessous, lui. + +D'un signe de tête amical, B. Mascarot approuva l'excellent docteur. + +[Illustration:--Assieds-toi à mon bureau.] + +--D'ailleurs, ajouta-t-il, je me demande vainement ce que nous pouvons +avoir à redouter du duc de Champdoce. N'est-il pas en notre pouvoir tout +autant que son ancienne adorée, la comtesse de Mussidan? Il me semble +que nous avons ses lettres. Ne savons-nous pas ce qu'on trouverait, si +ou grattait au fond de son jardin? Et notez que l'identité du squelette +serait des plus aisées à établir. Croisenois avait sur lui, quand il +disparut, un millier de francs en pièces d'or portugaises, le fait est +consigné aux procès-verbaux de l'enquête qui eut lieu alors. + +Il était facile de reconnaître à la physionomie de Catenac que ses +dispositions changeaient du tout au tout, à mesure que l'impunité lui +était démontrée. + +--Vous êtes là que vous me prêchez, fit-il avec une brusquerie affectée, +comme si je n'étais pas à votre discrétion! Ne faut-il pas que je marche +avec vous, bon gré, mal gré? + +--Nous tenons à ce que ce soit de ton plein gré. + +L'avocat parut délibérer une minute, puis se levant brusquement, il +tendit la main à l'honorable placeur. + +--J'agirai loyalement, lui dit-il; tu as ma parole. Expose-nous ton +plan, je te dirai ensuite ce que M. de Champdoce m'a appris. + +Un sourire de satisfaction vint aux lèvres de B. Mascarot. Enfin, il +l'emportait. Cette fois, il ne mettait nullement en doute la franchise +de l'avocat. + +--Avant tout, reprit-il, je vous dois la fin de l'histoire que Paul +vient de vous lire. Elle est simple et lamentable. + +Le duc et la duchesse de Champdoce n'avaient pas cinquante ans à eux +deux, ils portaient un des noms historiques de France, ils étaient +entourés d'un luxe princier, et cependant leur vie était perdue, finie; +tout était mort en eux, ils renonçaient à l'espoir même du bonheur. + +Leur ménage dut être un enfer, mais ils s'appliquèrent à sauver les +apparences, et réussirent. Rien ne transpira au dehors des effroyables +misères de leur intérieur. + +La duchesse, presque toujours alitée, ne s'occupait que d'oeuvres de +charité. Le duc, lui, après avoir refait son éducation, s'est réfugié +dans le travail et est devenu l'homme remarquable que vous connaissez. + +--Et Mme de Mussidan? interrogea Catenac. + +--J'y arrive. Cette femme, d'une si étrange perversité, ne se serait pas +crue vengée complètement, si Norbert n'eut pas su que c'était à elle et +à elle seule qu'il devait le désespoir de son existence. Un jour, à son +retour d'Italie, elle osa tout apprendre à Norbert. + +Oui, elle osa lui dire que c'était elle qui avait comme poussé la +duchesse dans les bras de Croisenois, elle lui dit que c'était elle qui, +avertie du rendez-vous, avait écrit la fatale lettre anonyme. + +--Et il ne l'a pas tuée!... s'écria Hortebize. + +L'honorable placeur modula du bout des lèvres un petit sifflement des +plus significatifs. + +--Il n'a pas touché un cheveu de sa jolie tête, répondit-il. + +--Oh!... à sa place... + +--A sa place, docteur, tu te serais tu comme lui. N'avait-elle pas +toutes ses lettres?... Elle l'en a menacé. Ah!... elle a du poignet la +jeune dame, et nous n'avons pas le monopole du chantage. Qu'avez-vous à +me regarder ainsi? Vous doutez? Rien n'est pourtant si vrai. Cette noble +comtesse a fait chanter M. le duc de Champdoce comme une simple coquine. +Vous savez sa vie dissipée, ses prodigalités, son désordre.., quand elle +est par trop gênée, c'est à Norbert qu'elle s'adresse. Il n'y a pas +encore dix jours, elle lui a emprunté dix mille francs pour apaiser Van +Klopen. + +Véritablement, les associés de l'agence étaient confondus. + +--Quelle femme! murmurait l'excellent docteur, quelle femme!... et moi +qui la plaignais de tout mon coeur, le jour où je suis allé lui mettre +le pistolet sur la gorge!... + +D'un geste, B. Mascarot lui imposa silence. + +--Il est temps d'en finir avec le passé, reprit-il; parlons un peu de +cet enfant de la Fougerousse, mis au lieu et place de l'enfant de +l'infortunée duchesse, et présenté dans le monde sous le nom de Gontrand +de Champdoce. Tu as dû le connaître, docteur? + +--Je l'ai vu du moins plusieurs fois; c'était un fort joli garçon... + +--En effet; mais c'était aussi un déplorable garnement. Élevé comme un +fils de prince, ce garçon avait les goûts et les moeurs d'un laquais, +et s'il eût vécu, il eût infailliblement déshonoré le nom qu'il portait. + +Il faisait le désespoir de M. et Mme de Champdoce, et les inquiétait +horriblement, quand il y a dix mois, à la suite d'une orgie, il fut pris +d'une fièvre chaude et enlevé en trois jours. + +Il mourut en demandant pardon à ceux qu'il croyait ses parents, et le +duc et la duchesse oublièrent leur haine, mêlèrent leurs larmes et se +réconcilièrent, devant le lit de mort de ce malheureux dont la conduite +avait été le plus horrible châtiment qui se puisse imaginer, de la +coupable détermination de Norbert... + +B. Mascarot, on le voyait, avait hâte de terminer. + +Lui, beau diseur d'ordinaire, car les railleries de Catenac n'étaient +pas dénuées de fondement, il ne semblait s'inquiéter que d'abréger. + +Sur ces derniers mots, il eut un gros soupir de satisfaction, et +s'allongea dans son fauteuil, en disant: + +--Maintenant, arrivons à nos affaires. + +L'attention de Catenac, du docteur et de Paul, lassée par une séance de +plus de six heures, s'éveilla plus brûlante que jamais. On allait donc +enfin livrer le dernier mot. + +--Le fils de la Fougerousse mort, reprit B. Mascarot, le nom de +Champdoce était condamné à s'éteindre. + +C'est alors que Norbert, sollicité par sa femme, adopta l'idée qui lui +était venue bien souvent, de rechercher et de reprendre ce pauvre +déshérité jadis déposé à l'hospice. Il lui était interdit, et il en +souffrait cruellement, de revenir sur ce qui avait été fait, mais il lui +était toujours permis d'adopter un enfant, et de lui léguer sa fortune +et son nom. Il ne doutait plus de sa paternité. + +C'est le coeur gonflé d'espoir qu'il partit pour Vendôme, muni des +indications nécessaires pour la reconnaissance. + +La plus affreuse déception l'attendait. + +On reconnut bien à l'hospice qu'un enfant avait été déposé le jour que +disait Norbert, à l'heure qu'il indiquait, vêtu des langes qu'il +dépeignait... Les registres en faisaient foi. On lui représenta même la +médaille que portait autour du cou le petit abandonné. + +Mais cet enfant n'était plus à l'hospice, et on ne savait ce qu'il était +devenu. + +A l'âge de douze ans, et lorsque tout le monde était ravi de son +intelligence et de sa gentillesse, il s'était enfui de l'hospice, et les +plus actives recherches pour retrouver ses traces étaient restées +inutiles. + +C'est avec un dépit fort mal déguisé, que maître Catenac écoutait ces +détails si étrangement précis. + +Décidément ses associés étaient informés de toutes les particularités de +l'affaire, aussi bien, sinon mieux que lui, qui, cependant, avait eu les +confidences du duc, son client. + +Et lui qui comptait sur les précieuses indications qu'il fournirait, +pour racheter, et au-delà, ses traîtrises passées!!! + +Mais B. Mascarot ne voulut point voir sa contrariété; déjà il +poursuivait son rapide récit: + +--Ce nouveau malheur atterra le duc de Champdoce. + +Il avait tant souffert depuis vingt années, il avait été si cruellement +éprouvé de toutes les façons, il avait tant répandu de larmes secrètes, +qu'il croyait ses crimes expiés et que la justice divine, à la fin, +était satisfaite. + +Après les misères et folies de sa jeunesse, les regrets cuisants de son +âge mûr, il lui avait semblé entrevoir pour sa vieillesse le calme et le +repos à défaut du bonheur, et pas du tout, il avait été écrasé du +sentiment de l'irréparable. + +Précipité de toute la hauteur de délicieuses espérances, du plus profond +de son abîme, le choc fut si rude qu'il faillit être brisé sur le coup. + +Il était vieilli de vingt ans, lorsqu'il revint annoncer à la duchesse, +qui l'attendait, palpitante, agonisante d'anxiété, que tout était fini, +que Dieu n'avait pas pardonné, qu'ils étaient bien condamnés sans +appel. + +Cependant, au bout de quelques jours, remis un peu de l'horrible +secousse, il réfléchit et jugea que s'abandonner serait une coupable +lâcheté. + +De ses longues et douloureuses méditations jaillit une lueur petite, +certes, et chétive, mais enfin une lueur qui rompait la désolante +uniformité de ses ténèbres. + +Qui l'empêchait de se mettre à la recherche de ce pauvre abandonné, et +pourquoi ne le retrouverait-il pas? + +Certes, le monde est immense, et un malheureux sans nom, sans fortune, +échappé d'un hospice d'enfants trouvés, y est un imperceptible atome, +mais avec du temps et de l'argent, on accomplit des miracles. + +Or, il avait à donner, lui, sa vie et sa fortune. + +Sa situation était telle, que par ses grandes relations il pouvait +intéresser à ses investigations, toutes les diplomaties. + +Il possédait assez de millions pour qu'il lui fût facile de prendre à sa +solde et d'organiser en une armée dévouée à ses desseins, les plus +habiles et les plus intelligents agents de police de l'Europe. + +Qu'il réussît ou non, c'était un devoir qu'il allait remplir, cette +tâche serait désormais l'aliment de son activité, et le but de sa vie. + +Il se jura qu'il ne s'arrêterait, qu'il ne désespérerait que le jour où +il aurait entre les mains les preuves indiscutables, matérielles, de la +mort de son fils. + +Cependant il ne confia pas son projet à la duchesse. + +Il redoutait pour elle les alternatives qu'il prévoyait, de crainte et +d'espérance. La santé de la malheureuse femme était si profondément +ébranlée, qu'une déception, une fausse joie, pouvaient la tuer. + +Ainsi déterminé, il devait commencer et commença, en effet, par +s'adresser à cette providence au petit pied qui, du fond de la rue de +Jérusalem, surveille le jeu de la machine sociale. + +Mais la police n'apprit absolument rien à M. de Champdoce. On lui +répondit: «C'est bien... nous prenons note... on verra.., Repassez dans +un mois, et... bonsoir.» + +Il faut dire que sa position particulière, le passé qu'il lui était +interdit de remuer, lui imposaient une réserve extrême. Il ne dit pas la +vérité, présenta mal l'affaire; bref, n'intéressa nullement. + +C'était jouer de malheur, car on l'avait adressé à un paroissien assez +adroit, en grande réputation à la préfecture, qui est le voisin de notre +ami Martin-Rigal, un certain Lecoq... + +A la grande surprise de Paul, ce nom seul fit au digne M. Hortebize, +juste l'effet d'un coup de fouet bien cinglé dans les jambes. + +Il porta machinalement la main au médaillon pendu à sa chaîne de montre, +et se dressa pâle et effaré. + +--Halte!... fit-il d'une voix étranglée, si ce Lecoq est de la partie, +je retire ma mise. Rien ne va plus!... Charlemagne!... je file. + +Sa panique était si singulière que Catenac daigna sourire. + +--Eh! eh!!! fit-il, je comprends ton émotion, docteur. Mais +rassieds-toi. Lecoq n'en est pas. + +Cette assurance ne suffit pas pour rassurer l'excellent Hortebize, et il +resta en suspens, un pied en l'air, interrogeant B. Mascarot du regard. + +--Il n'en est pas!... affirma le placeur en appuyant sur chaque mot. Ce +drôle, qui est capricieux comme une jolie femme, a répondu que sa +situation lui interdit de s'occuper de recherches particulières, ce qui +est vrai, et que de plus l'affaire ne serait pas dans ses moyens. Le duc +lui a offert une somme considérable s'il voulait quitter sa place; il a +refusé, sous prétexte qu'il ne travaille pas pour de l'argent, mais pour +l'art. + +--C'est pourtant vrai, approuva Catenac. + +--Ah!... n'importe!... murmura Hortebize en jetant à son médaillon des +regards funèbres; n'importe, l'idée seule qu'on a consulté ce Lecoq me +bouleverse. + +--Parce que?... Ne vas-tu pas aussi toi, croire qu'il est sorcier? Il +n'est pas plus malin que les autres, il entend mieux la réclame, voilà +tout... Bref, c'est sur le refus de Lecoq, que M. de Champdoce s'est +adressé à Catenac, lequel l'a mis en rapport avec Perpignan... Est-ce +bien tout? + +L'avocat se leva. + +--C'est tout, répondit-il. J'ajouterai seulement, mais vous devez le +savoir, que le duc m'a chargé de surveiller les gens qui vont +entreprendre ses recherches. + +--Avez-vous un plan? + +--Pas encore. La consigne du duc est celle-ci: Réussir, quand on devrait +interroger tous les citoyens du globe l'un après l'autre. Il y a de la +marge, comme vous voyez. + +--A-t-on commencé les opérations? + +--Pas encore. Le duc seul, jusqu'ici, est allé à Vendôme, qui sera le +quartier général, sans aucun doute; nous devons nous y rendre au premier +jour. + +--Très bien. + +--D'ailleurs, ajouta Catenac en haussant les épaules, je suis de l'avis +de Perpignan: l'entreprise est parfaitement insensée... + +--Lecoq dit le succès possible... + +--Il le dit, en effet, mais s'il le pensait, il se chargerait de +l'affaire. + +Depuis un moment, B. Mascarot souriait doucement, tout en tracassant ses +lunettes. + +--Eh bien! moi, déclara-t-il, j'ai été du premier coup de l'avis de +Lecoq. + +--Ah!... + +--C'est pourquoi je me suis mis en campagne. + +--Toi? tu es allé à Vendôme, tu as... + +--Que t'importe!... J'ai cherché... et à cette heure je sais où prendre +l'unique héritier de la maison de Champdoce. + +Catenac ouvrait des yeux immenses. + +--Tu plaisantes, sans doute? balbutia-t-il. + +--De ma vie, je n'ai parlé si sérieusement. J'ai trouvé!... Seulement, +comme il est impossible que je paraisse, c'est à toi et à Perpignan que +je réserve le bonheur de rendre cet enfant à son père. Et c'est vous +seuls qui palperez la magnifique récompense que ne manquera pas d'offrir +le duc. Ainsi, traitez à forfait, convenez bien des conditions. + +L'avocat ne revenait pas de sa surprise. + +Son regard ahuri allait alternativement de Mascarot à Hortebize et même +à Paul Violaine. + +Il semblait vouloir s'assurer qu'on ne se moquait pas de lui. + +--Tu ne veux pas paraître, dit-il enfin à son associé, d'un ton +soupçonneux, pourquoi? Tu flaires donc un danger? Ne me tendrais-tu pas +un piège? + +L'honorable placeur haussa les épaules. + +--D'abord, fit-il, je ne suis pas un traître, moi, tu le sais. Ensuite, +notre intérêt nous répond de la sûreté. Un de nous peut-il être +compromis sans que les autres le soient? Non, évidemment. D'ailleurs, la +simplicité de ton rôle tu rassurera. Tu n'auras rien à faire qu'à +indiquer le commencement de la piste. Les autres la prendront et la +suivront après, à leurs risques et périls, tu seras, toi, parfaitement +dégagé. + +--Cependant... + +Mais B. Mascarot, à bout de patience, fronçait terriblement les +sourcils. + +--En voilà assez, fit-il d'un ton bref et dur. Il ne s'agit plus de +discuter, mais d'agir. Je suis le maître n'est-ce pas?... + +Quand ce diable d'homme parle ainsi, résister c'est perdre son temps. +Comme il faut toujours finir par en passer par où il veut, le plus court +est encore d'obéir. + +Catenac garda le silence, fort humilié intérieurement, mais encore plus +intrigué. + +--Assieds-toi à mon bureau, maître, reprit Mascarot, et note +scrupuleusement ce que je vais te dire. Le succès, je te l'ai dit, est +certain, mais encore faut-il que je sois secondé. Tout dépend de ton +exactitude et de la précision de tes mouvements. Une fausse manoeuvre +peut tout perdre. Te voilà prévenu. + + + + +XX + + +Sans mot dire, la tête basse, voilant sous un équivoque sourire ses +rancunes envenimées, maître Catenac alla s'asseoir devant le bureau du +placeur. + +Il déposa sur la tablette son calepin ouvert, s'arma d'un crayon, et +dit: + +--J'attends. + +B. Mascarot, lui, avait repris devant la cheminée sa place d'affection. + +En un moment, sa physionomie avait changé de tout au tout. Ce n'était +plus l'associé qui tient conseil, c'était le maître absolu qui commande +et ne souffre point que ses volontés soient mises en délibération. + +Il avait pris dans un carton une douzaine de ces fiches qu'il passait sa +vie à étudier, et il les faisait passer rapidement sous son pouce avec +la prestesse d'un joueur maniant ses cartes. + +--Ouvre donc l'oreille, maître, prononça-t-il... et la bonne. + +Puis, se tournant vers Paul: + +--Et vous, ajouta-t-il durement, tachez de ne pas perdre une syllabe. + +Hortebize était le seul à sourire, comme s'il eût eu quelque idée de ce +qui allait se passer. + +--Nous disons donc, reprit l'honorable placeur, que nous sommes +aujourd'hui jeudi. Tu vas prendre tes mesures, maître Catenac, pour +ouvrir les opérations après demain, c'est-à-dire samedi. Te fais-tu fort +de décider ce jour-là le duc de Champdoce et le sieur Perpignan à partir +pour Vendôme? + +--Oh!... très probablement... + +B. Mascarot, toujours si calme et si patient, frappa violemment du pied. + +--Assez de tergiversations, fit-il, je veux du positif. Es-tu certain +d'entraîner nos gens, oui ou non? + +--Eh bien!... oui. + +--A la bonne heure. Donc samedi vous vous mettez en route, et arrivés à +Vendôme vous descendez à l'hôtel de la Poste. + +--Hôtel de la Poste!... grommela Catenac, et du ton d'un secrétaire +répétant les derniers mots de la phrase qu'on lui dicte. + +Le placeur ne releva pas cet enfantillage qui parut exaspérer +l'excellent docteur. + +[Illustration:--La fermière deviendra pâle.] + +--Il y a tout à parier, reprit-il, que le jour de votre arrivée vous +n'entreprendrez rien. Vous aurez assez à faire de vous reposer, de tâter +le terrain et de prendre langue. D'ailleurs, ce sera un dimanche. + +Cependant, ce jour-là, vous vous rendrez à l'hospice pour renouveler +votre provision de renseignements. La supérieure qui est une femme du +monde, et la meilleure qu'il soit, se fera un plaisir de vous être +utile. + +Par elle vous aurez de nouveau le signalement de l'enfant que vous +cherchez, et la date précise de son évasion. + +Elle vous dira que c'est en 1856, le 9 septembre, au soir, qu'on s'était +aperçu qu'il s'était enfui. + +Elle vous dira que c'était alors un grand et vigoureux garçon, à la +physionomie intelligente, à l'oeil spirituel et vif, gros, gras, rose, +pétillant de santé, âgé de douze ans et demi, mais en paraissant quinze +pour le moins. + +La supérieure vous apprendra encore que ce petit coquin, lors de sa +fuite, était vêtu d'un pantalon de cotonnade rayée, bleu et blanc, et +d'une blouse de toile grise; il était coiffé d'une petite casquette sans +visière et avait une cravate de soie noire à pois blancs. + +Enfin, toujours pour faciliter vos investigations, elle vous fera +remarquer que sans nul doute, ce petit drôle, rempli de prévoyance, +emportait dans un mouchoir à carreaux rouges une blouse blanche, un +pantalon de laine grise et une paire de souliers neufs. + +L'avocat examinait curieusement en dessous l'honorable placeur. + +--Peste!... murmura-t-il, tu es bien informé. + +--Mais oui, passablement... répondit négligemment B. Mascarot. + +Et de son ton bref et précis, il poursuivit: + +--De retour à l'hôtel, et alors seulement,--cela te regarde,--il est +évident que vous tiendrez conseil afin de discuter votre plan de +campagne. J'adopte celui que proposera Perpignan. + +--Tu le connais? + +--Je crois le connaître. Il vous proposera de diviser les environs de +Vendôme en un certain nombre de zones, et de visiter successivement +toutes les maisons de ces diverses zones. + +--Le projet me semble raisonnable. + +--Il l'est. Tu lui en laisseras l'initiative. Tu n'useras, toi, de ton +influence, que pour modifier l'exécution. Tu feras observer que la +division est toute faite, et que le plus simple est d'explorer toutes +les communes d'abord, puis tous les cantons de l'arrondissement. A +l'appui de ton dire, tu demanderas un dictionnaire de géographie de +Bescherelle, et tu enlèveras la résolution de marcher dans l'ordre qu'il +indique. C'est-à-dire que vous visiterez d'abord la commune d'Areines, +celle d'Azé ensuite, puis celle de Marcilly... mais en voilà plus qu'il +n'en faut. + +--Areines, répétait Catenac, comme un écho, Azé, Marcilly... + +B. Mascarot s'était interrompu. Il se pencha vers l'avocat, et du bout +du doigt, légèrement, lui toucha l'épaule. + +--Note, maître, lui dit-il, note bien l'ordre que je précise. Tout est +là. + +--Sois sans crainte, c'est écrit, vois... + +Le placeur inclina la tête en signe d'approbation. + +--Votre marche arrêtée, continua-t-il, l'idée ne peut manquer de vous +venir de vous enquérir de quelqu'un qui vous dirige dans le pays. + +--Naturellement. + +--Vous ferez donc monter le maître de l'hôtel de la Poste, et vous le +prierez de vous indiquer un homme connaissant bien les environs de +Vendôme à cinq ou six lieues à la ronde. Ici, ami Catenac, je laisse +quelque chose au hasard, ne pouvant faire autrement. Il y a +quatre-vingt-dix-neuf à parier contre un, que l'hôtelier vous désignera +un nommé Frégot, employé chez lui aux commissions. Cependant il se peut +que son choix tombe sur un autre. Ce aurait à toi, en ce cas, à réclamer +notre homme... adroitement. + +--Frégot. + +--Oui, écris: f, r, é, g, o, t... Mais on vous le désignera. + +--Et que lui dirai-je? + +--Absolument rien. Il sait ce qu'il a à faire, son rôle est tracé plus +minutieusement encore que le tien... et il l'a répété. Vous n'avez pas à +vous reconnaître. + +Tout cela était si clair, si net, si précis, que les auditeurs de B. +Mascarot ne purent retenir un mouvement d'approbation. + +Catenac lui-même se déridait; ces instructions données avec l'autorité +du talent lui rappelaient le passé, sa jeunesse, ce bon temps où, dévoré +de convoitise et sans le sou, il obéissait aveuglément au chef de la +redoutable association. + +--Ces préliminaires réglés, reprit le placeur, dès le lundi matin vous +commencerez votre tournée par la commune d'Areines, sous la conduite de +Frégot. Efface-toi autant que possible, laisse toujours la direction, et +par contre la responsabilité à Perpignan... seulement, fais que le duc +vous accompagne. + +Comment procéderez-vous? Oh!... mon Dieu! tout niaisement, comme la +police en pareille occurrence. + +Vous vous adresserez d'abord aux autorités... Elles ne sauront rien. +Alors, vous irez de porte en porte, de maison en maison, débitant à tous +les habitants un petit boniment préparé à l'avance, quelque chose de +simple et de bien compréhensible. Ceci, par exemple: + +«Mes amis, nous cherchons un enfant, il y a dix mille francs de +récompense pour qui nous mettra sur sa trace. C'est en 1856, vers le +mois de septembre, qu'il a dû traverser votre pays, fuyant l'hospice de +Vendôme. Quelqu'un de vous l'aurait-il recueilli... quelqu'un en a-t-il +entendu parler?... Les dix mille francs seront payés comptant!... +L'enfant avait treize ans, il en paraissait quinze, etc., etc.» + +L'avocat interrompit l'honorable placeur. + +--Attends, fit-il, que j'écrive... je ne trouverais pas mieux. + +Et en effet, il écrivit sous la dictée. + +--Le lundi, poursuivit B. Mascarot, vous ne recevrez que des réponses +désespérantes. Vous ne trouverez rien ni le mardi, ni les trois jours +suivants. Mais le samedi, arme-toi contre la surprise. Ce jour-là, +Frégot vous conduira dans une grande ferme fort isolée, au bord du lac, +qu'on appelle dans le pays «le Pignon blanc,» et qui est cultivée par un +nommé Lorgelin, sa femme et ses deux fils. + +Ces braves gens seront certainement à table. Ils vous inviteront à vous +rafraîchir, vous accepterez. + +Mais aux premiers mots de votre boniment, vous verrez toutes les figures +changer. La fermière deviendra toute pâle, et elle s'écriera en levant +les bras au ciel: + +--Vierge Marie! Lorgelin, ces messieurs veulent pour sûr parler de notre +pauvre Sans-Père!... + +Depuis qu'il avait commencé à développer ce plan si fortement conçu, B. +Mascarot semblait grandi de six pieds, et le génie de la perversité +illuminait sa physionomie d'ordinaire si effacée. + +Sa façon d'exposer était saisissante, son geste avait une irrésistible +autorité, sa voix faisait quand même pénétrer dans l'esprit d'autrui les +convictions qui l'animaient. + +Il parlait d'événements à venir, problématiques, soumis aux plus +étranges caprices du hasard, mais il les déroulait avec une telle +lucidité, avec une si implacable logique, qu'on était saisi du sentiment +du réel, qu'on ne doutait pas. + +--Quoi!... la fermière dira cela? fit Catenac surpris. + +--Cela, et pas autre chose. Et tout aussitôt le mari prenant la parole +vous expliquera qu'ils avaient donné ce nom de Sans-Père à un malheureux +gamin trouvé par eux un matin, grelottant à la rosée dans un des fossés +de la route, et charitablement recueilli et gardé par eux. + +Il vous contera que c'était bien en 1856, au commencement de septembre. + +Vous voudrez lui lire votre signalement, il vous fermera la bouche en +vous donnant le sien, qui se trouvera être le vôtre trait pour trait. + +Si vous êtes prudents, vous surveillerez bien le duc de Champdoce, il +est impossible que ce bonheur inespéré ne lui cause pas un +bouleversement dangereux. + +--Et alors?... + +--Alors, Lorgelin vous chantera les louanges de cet enfant. Il vous dira +combien il était doux et intelligent; et comment il remplissait si bien +la ferme de sa gaieté et de ses gentillesses, que jamais il ne se sentit +le courage de le reconduire à l'hôpital de Vendôme, quoiqu'il sentît +bien que ce fût là son devoir le plus strict. + +Et vous entendrez toute la famille, la mère et les deux fils--des gars +de vingt-cinq à vingt-six ans,--renchérir sur les éloges du fermier. Il +était si gentil, Sans-Père, si futé!... A treize ans qu'il avait, il +écrivait comme un notaire, et on vous montrera de son écriture sur le +livre de la ferme. + +Pourtant la mère Lorgelin, la larme à l'oeil, vous apprendra que cet +enfant si choyé n'était qu'un ingrat, et que l'année suivante, en 1857, +vers ce même mois de septembre, il quitta cette famille qui l'avait +adopté. + +Oui, il l'abandonna pour aller avec des saltimbanques qui la veille, un +dimanche, avaient donné une représentation dans le village, et dont le +cornet à piston et les maillots pailletés avaient enflammé sa jeune +imagination. + +Vous serez touchés des regrets de ces braves gens. Lorgelin ne vous +cachera pas qu'il fil bien des démarches pour rattraper Sans-Père, et +que même il alla à la foire de Château-Renault, le deuxième mardi +d'octobre, et une autre fois jusqu'à Blois. En vain.... + +Et pour finir, on étalera sous vos yeux les reliques du petit, ses +vêtements, sa blouse des dimanches, une casquette neuve qu'on lui avait +achetée peu avant. + +Si Catenac attendait un dénouement, ce n'était certes pas celui-là, et +son désappointement prit une si comique expression que l'excellent +Hortebize ne put s'empêcher de lui décrocher un quolibet. + +--Tu tombes d'un peu haut, maître!... dit-il avec un éclat de rire. + +--Je le confesse, mais j'avoue aussi que je ne vois pas en quoi nous +serons plus avancés quand nous aurons écouté l'histoire de ce Lorgelin. + +B. Mascarot lui adressa de la main ce geste qui signifie si éloquemment: +patience!... et aussitôt poursuivit: + +--Laisse-moi finir... + +En pareille circonstance, tu serais sans doute bien embarrassé, toi, +avocat au barreau de Paris. En fait de dédale, tu ne connais que celui +des lois. + +Perpignan, lui, qui a l'habitude des investigations policières, n'aura +pas, je te le garantis, une minute d'hésitation. + +Tu le verras, tout joyeux, vous déclarer que du moment où il tient le +bout du fil, il se fait fort de dévider le peloton sans le rompre, et +de vous conduire jusqu'à l'enfant s'il vit, jusqu'à sa tombe s'il est +mort. + +--Hum!... Tu crois peut-être Perpignan plus adroit qu'il ne l'est +réellement. + +--Point!... Chaque métier à ses règles, n'est-ce pas? Ce qu'il aura à +faire est l'a, b, c, du métier «d'entrepreneur de surveillances +privées,» pour lui donner le titre qu'il prend sur ses circulaires. + +D'ailleurs, s'il venait à s'égarer, à perdre la voie, tu serais là pour +le ramener sur la bonne piste... délicatement, bien entendu, sans avoir +l'air d'y toucher... + +Mais il ne s'égarera pas, j'en suis sur!... + +Son premier mouvement sera de vous conduire à la mairie du village d'Azé +d'où dépend la ferme du Pignon blanc. + +Là vous demanderez le registre des «passages» et des «permis de séjour» +de l'année 1857. + +Ce registre vous sera confié, vous le feuilleterez et vous constaterez +qu'au mois de septembre 1857 passait et séjournait à Azé, venant de +Versailles et se rendant à Tours, une troupe d'artistes saltimbanques +composée de neuf personnes, voyageant avec deux voitures et cinq +chevaux, sous la direction d'un sieur Vigoureux, dit «La Sauterelle.» + +Catenac s'était remis à écrire, son crayon volait sur le papier. + +--Doucement!... disait-il, doucement, je ne puis plus suivre. + +Après une pause de quelques secondes, le placeur poursuivit: + +Un examen attentif du registre vous prouvera qu'il n'est point passé +d'autres saltimbanques à Azé depuis le mois de septembre. D'où vous +concluerez que c'est forcément ce La Sauterelle que le petit Sans-Père a +suivi, et à tout hasard vous relèverez son signalement copié en marge de +sa mention de séjour, signalement dont voici les indications utiles: + +VIGOUREUX,--né à La Bourgonce (Vosges). Age: 47 ans. Taille: 1 mètre 72 +cent... Yeux: petits, gris et louches... Teint coloré. Signe +particulier: l'annulaire de la main gauche coupé au-dessus de la +première phalange. + +Si avec cela vous preniez un autre saltimbanque pour celui-ci, c'est que +véritablement vous ne seriez pas forts. + +--S'il n'y avait que moi, grommela Catenac, pour le retrouver... + +--Mais vous aurez Perpignan, dont c'est le métier. Tu le verras, une +fois ses notes prises à la mairie, heureux, fier, plein de jactance, +comme un sot qui se croit en train de mener à bien un chef-d'oeuvre. +D'un ton plein d'importance, il vous déclarera que les opérations dans +le Vendômois sont terminées et qu'à Paris seulement, ou peut poursuivre +les investigations. C'est indiqué. + +Toi, tu approuveras. Tu laisseras ton noble client récompenser à sa +guise Frégot et Lorgelin, mais tu t'arrangeras pour qu'il revienne avec +vous. Il ne faut pas que M. le duc de Champdoce reste seul là-bas, on ne +sait ce qui peut arriver... + +--Oh! je suppose qu'il sera pressé de revenir. + +--Je l'espère aussi. A Paris, l'adroit Perpignan vous conduira en +droiture rue de Jérusalem, où, vous dira-t-il, le sieur Vigoureux ne +peut manquer d'avoir son dossier, comme tous les artistes ambulants. + +A la préfecture, on commencera par vous envoyer promener. La police, et +c'est, ma foi! fort heureux, est avare des documents qu'elle possède, et +ne donne pas, il s'en faut, à tout venant, des renseignements sur le +premier venu. + +Mais un mot du duc de Champdoce à M. le Préfet vous ouvrira les cartons. + +Ou cherchera, et au bout d'une huitaine, on vous apprendra que l'artiste +Vigoureux a été, on 1864, condamné à deux ans de prison pour coups et +blessures, qu'il a subi honorablement sa peine, et que, pour l'heure, +soumis encore à la surveillance, il a changé de profession, et tient un +débit de vins dans les environs de l'ancienne barrière de l'Étoile, au +coin de la rue Dupleix. + +--Minute, hé!... fit l'avocat, que je prenne cette adresse. + +Ce n'est pas sans raison que Catenac disait ainsi: Minute!... B. +Mascarot attachant moins d'importance à ses instructions, les +précipitait. + +Déjà il continuait: + +--D'un seul coup d'oeil, quand vous irez rue Dupleix, vous +reconnaîtrez votre Vigoureux, l'homme au doigt coupé. C'est un horrible +brutal que le nom seul de Sans-Père mettra en fureur. Il vous avouera +qu'on effet ce petit scélérat l'a suivi, et qu'il l'a eu dans sa troupe +près de dix mois. + +C'était, vous dira-t-il, un garnement plein de dispositions, mais fier +comme un paon et plus paresseux qu'un lézard. En vérité, il n'avait de +goût prononcé que pour la musique avec un vieil Alsacien nommé Fritz, +qui était le chef d'orchestre de la troupe. + +L'enfant et le vieux se montèrent si bien l'imagination, qu'un beau jour +ils filèrent de compagnie, laissant Vigoureux dans un grand embarras. + +Nécessairement, vous vous informerez ce qu'est devenu ce Fritz, et +Vigoureux vous répondra des injures. Mais toi, qui es avocat, menace-le +d'une plainte en détournement d'enfant, et devenu subitement souple +comme un gant, il vous jurera qu'il va se mettre en quête. + +Il s'y mettra, et huit jours ne se passeront pas sans que Vigoureux +vienne vous apprendre qu'il a enfin découvert Fritz, et que vous le +trouverez à l'hospice Saint-Magloire, où il a réussi à se faire +admettre. + +Certes, il y avait longtemps que Catenac, le souriant Hortebize, et même +Paul Violaine, avaient perdu la fleur de leurs illusions sur toutes +choses. + +Ils avaient, le docteur et l'avocat surtout, laissé un à un leurs +étonnements candides, à toutes les surprises d'une vie d'aventures. + +Et cependant, c'est avec un réel émerveillement qu'ils écoutaient les +péripéties diverses de ces investigations, toutes simples en apparence +et allant de soi, mais qui, pour eux, décelaient une surprenante +connaissance de tous les ressorts sociaux, une pénétration admirable, +une incomparable entente de toutes les ressources de la civilisation. + +--Fritz, reprit B. Mascarot, est un vieux finaud, comme tous les +Alsaciens, d'ailleurs, lesquels enveloppent des apparences d'une +simplicité enfantine, la ruse méridionale jointe à la cautèle normande. + +Vous trouverez à Saint-Magloire un vieillard plus tremblotant que le +lumignon près de s'éteindre, et que vous jugerez n'avoir plus guère sa +tête et radotant. + +Dis au duc de Champdoce de ne s'y fier qu'à demi. + +Cet Alsacien retors vous contera avec un accent strasbourgeois trempé de +larmes, tous ses sacrifices pour «sa bédide itôle.» Il vous dira comme +quoi il se privait de «dâpac,» un Alsacien!... et de «Schnaps,» pour +payer les leçons de composition et de piano qu'il faisait donner à +Sans-Père. + +C'est qu'il se proposait, il vous le jurera, de le faire admettre au +Conservatoire. Il avait reconnu ses surprenantes facultés, et il +caressait l'espoir de le voir devenir un grand musicien comme Weber ou +comme Mozart. + +Je suis persuadé que ses larmes de crocodile, tâchant de toucher sa +proie, attendriront ton noble client. Il verra son fils sortant enfin +des bourbes de la misère, et en sortant sans aide, par la seule force de +son génie. Il se reconnaîtra, il croira reconnaître le sang des Dompair +de Champdoce. Pour ce seul fait, il accepterait le petit... + +Surprendre au juste la pensée vraie de B. Mascarot est difficile, pour +ne pas dire impossible. + +Il y avait trois quarts d'heure que Catenac, cet artiste en fourberies, +s'efforçait de déchiffrer ce sphinx en lunettes; il était juste aussi +avancé qu'à la première minute. + +Où voulait en venir le placeur? Quand était-il franc? quand il raillait +ou quand il était sérieux? Que fallait-il accepter ou rejeter de tout ce +qu'il avançait? + +C'était à dérouter les perspectives les plus exercées. + +--Passons, fit l'avocat, passons, l'heure marche, et tout ce que tu me +dis là ressortira des faits eux-mêmes... + +B. Mascarot, d'un seul regard, glaça les objections sur ses lèvres, +regard ironique, empreint de compassion, qu'il arrêta sur l'avocat en +haussant les épaules. + +[Illustration: Je l'endormis avec du chloroforme.] + +--Caractère d'enfant, grommela-t-il, ignorant et présomptueux, téméraire +et poltron, obstiné et versatile... + +Et tout haut il ajouta: + +--Il ne ressortira des faits, maître, que ce que je veux qu'il en +ressorte... et si ta pénétration devance le dénouement, laisse-moi tout +bien expliquer pour notre jeune ami Paul Violaine, dont le rôle sera +plus compliqué que le tien. + +Impatient de ces délais, et comptant sur la surprise finale, le bon +docteur lançait à Catenac des regards furibonds. + +--Mais, où l'Alsacien vous remuera vraiment, continua le placeur, c'est +quand il vous confiera les amertumes de sa déception le jour où le +petit, se sentant assez fort pour voler de ses propres ailes, s'envola, +le laissant seul, misérable, sans pain. + +«Car il me laissa seul en mon misérable taudis, gémira-t-il, pour aller +s'installer tout seul dans un magnifique hôtel de la rue +d'Arras-Saint-Victor, dans une belle chambre où il avait fait venir un +piano. Son talent commençait à donner des fruits; il avait deux élèves à +trente francs par mois, et le soir il jouait de la contre-basse dans un +bal.» + +Vous serez excédés d'écouter le vieux Fritz, bien avant qu'il soit las +de se plaindre, d'autant plus que sous ses doléances vous sentirez les +rancunes de l'intérêt lésé et la colère de l'exploiteur déconcerté; +d'autant qu'il vous confessera que son bien-être actuel lui vient du +«bedit incrat.» + +Le duc, naturellement, lui laissera des marques de son contentement, et +vous volerez rue d'Arras, de toute la vitesse de vos chevaux. + +Là, un maître d'hôtel grognon vous répondra qu'il y a bien quatre ans +qu'il a donné congé à cet artiste, le seul qui jamais ait eu l'audace de +s'aventurer dans sa maison. Mais avec un peu d'adresse et une pièce de +vingt francs, vous saurez de lui le nom et l'adresse d'une élève +qu'avait alors le musicien, Mme veuve Grodorge, rue Saint-Louis. + +Cette femme, fort séduisante encore, vous répondra en rougissant +beaucoup, qu'elle ignore le domicile actuel de son professeur, mais que +dans le temps il demeurait, 57, rue de la Harpe. + +De la rue de la Harpe on vous enverra rue Jacob, et enfin, de là, vous +serez adressés rue Montmartre, au coin de la rue Joquelet... + +L'honorable placeur s'interrompit pour reprendre haleine, riant de ce +rire silencieux qui annonce une bonne plaisanterie près de réussir. + +--Rassure-toi, ami Catenac, reprit-il, vous serez là au terme de vos +pérégrinations. La concierge de la rue Montmartre, la mère Brigot, la +plus bavarde des concierges, se fera un plaisir de vous exposer que +«l'artiste» a encore son appartement de garçon dans la maison, mais +qu'il ne l'occupe plus. + +«Car il a eu de la chance, ajoutera-t-elle, ce dont je me réjouis; il a +épousé le mois passé la fille d'un riche banquier de notre rue qui était +devenue amoureuse de lui, Mlle Martin-Rigal.» + +Catenac devait bien prévoir quelque chose comme cela, cependant il ne +put étouffer une exclamation. + +--Par exemple!... + +--C'est ainsi, fit modestement B. Mascarot. Le duc de Champdoce, +haletant d'espoir, vous traînera chez notre excellent ami Martin-Rigal, +et vous trouverez là... notre jeune protégé que voici, Paul, devenu +l'heureux époux de la jolie Flavie. + +Il se redressa, rajusta ses lunettes déplacées par la vivacité de ses +mouvements, et se retournant vers Catenac: + +--Allons, maître, fit-il, pas de rancune: fais preuve d'esprit, salue +franchement Paul-Gontran, marquis de Champdoce!... + +Ce dénouement, l'excellent Hortebize le prévoyait certainement. Il +connaissait la pièce pour y avoir collaboré, et cependant il était +empoigné, ni plus ni moins qu'un simple dramaturge assistant à la +répétition générale de son drame. + +--Bravo!... s'écriait-il on battant des mains; bravo, Baptistin!... + +Paul, tout prévenu qu'il fût, s'était à demi affaissé sur sa chaise, la +tête lui tournait, le coeur lui manquait. + +--Eh bien!... oui, s'écria B. Mascarot d'une voix vibrante, oui, +j'accepte l'éloge sans modestie ni vergogne. Je l'accepte, parce que le +succès est sûr, parce que nous n'avons pas même à craindre cet +imperceptible grain de sable qui fait verser les chars les mieux lancés. + +Je vous ai dit mes combinaisons, étudiez-les, et si vous apercevez un +défaut, signalez-le-moi, je le corrigerai. + +Quel est notre plus précieux instrument? Perpignan. Eh bien!... ce niais +vaniteux nous servira sans le savoir. Oui, il nous servira avec cette +persuasion délicieuse pour lui, et que Tantaine saura faire pénétrer +dans son esprit, qu'il traverse les projets de B. Mascarot. + +Le duc peut-il avoir un soupçon, après avoir suivi cette filière de +renseignements, après ces investigations si minutieuses qui dureront +près de deux mois, après tant de preuves accumulées? Non. + +Et j'ai encore mon projet, pour effacer de son esprit jusqu'à l'ombre du +doute. Arrivé au but, je le ferai revenir sur ses pas. + +Successivement, il ramènera Paul à tous les points de repère, et à tous +il puisera une certitude plus forte. + +On reconnaîtra Paul, le gendre de Rigal, le mari de Flavie, rue +Montmartre, rue Jacob et rue de la Harpe; on le saluera de son nom rue +d'Arras-Saint-Victor. Fritz se jettera dans les bras du «Bedit.» +Vigoureux lui rappellera ses surprenantes dispositions pour le trapèze. +Enfin, les Lorgelin presseront sur leur coeur leur cher Sans-Père. + +Et cela sera ainsi, Catenac, parce que cette piste que vous allez +suivre, c'est moi qui l'ai créée. Parce que tous ces gens, depuis la +Brigot jusqu'aux Lorgelin sont des gens à moi, que je tiens, qui sont +mes esclaves, qui ne sauraient avoir d'autre volonté que la mienne. + +Ose donc dire, maintenant, Catenac, que le triomphe n'est pas sûr, et +que nous ne pouvons pas, dès aujourd'hui, nous partager les douze +millions de la maison de Champdoce!... + +Catenac s'était levé lentement. + +--J'admire, Baptistin, prononça-t-il, ta patience et ton génie. Oui, sur +l'honneur! Seulement!... hélas! oui, il y a un seulement... Je vais d'un +mot traverser l'édifice de tes espérances... mais il le faut. + +Catenac pouvait être un trembleur, qu'affolait la crainte de +compromettre une fortune acquise au prix de prodigieuses infamies... un +traître prêt à livrer, sans hésiter, ses complices, pour s'assurer +l'impunité... + +Il n'en était pas moins un homme d'une perspicacité supérieure, un +conseiller précieux qui, à l'oeuvre, autrefois, avait donné la mesure +de sa valeur. + +Aussi, l'excellent Hortebize ne put-il se défendre d'un frisson taquin, +en l'entendant déclarer si péremptoirement qu'il fallait renoncer à +toute espérance. + +Mais l'honorable placeur ne perdit pas son victorieux sourire. + +--Parle, dit-il à l'avocat. + +--Eh bien!... Baptistin, mon vieux camarade, fit Catenac, tu ne +surprendras pas la bonne foi du duc. + +B. Mascarot eut un mouvement de commisération. + +--Es-tu bien sûr, fit-il, que je veuille la surprendre?... Qui te dit +que tu n'es pas, ici, le seul trompé? As-tu joué franc jeu avec nous? +Non! Pourquoi ne tricherais-je pas?... Ai-je l'habitude de me confier à +ceux dont je me défie? Perpignan soupçonne-t-il le rôle que je lui +destine? Pourquoi, dans un but qui t'échappe, ne t'aurais-je pas caché +la vérité, à savoir que Paul, que voici, est bien réellement l'enfant +que vous recherchez?... + +Le placeur parlait si sérieusement, il était homme à prendre, pour +atteindre son but, de si singuliers détours, que Catenac, déconcerté, +resta béant, les yeux écarquillés. + +Le cauteleux avocat n'avait ni la conscience nette, ni l'esprit en +repos. Sa trahison était claire comme le jour; pourquoi ses associés ne +le trahiraient-ils pas? Qui lui affirmait que, pour se venger, ils ne +lui avaient pas tendu quelque traquenard perfide, où il allait laisser +son argent, sa considération volée, et même sa liberté?... + +En une seconde, son esprit inquiet sonda toutes les probabilités. + +Mais il eut beau interroger tous les dénouements possibles et +imaginables, de cette affaire, il n'aperçut pas l'ombre d'un danger pour +lui. + +--Je souhaite, pour nous, fit-il, se remettant un peu, que Paul soit +bien celui que vous dites... J'en doute fort, pourtant. Ne viens-tu pas +de me confesser le contraire? D'ailleurs, pourquoi tant de +précautions?... Seulement... tiens pour certain et positif que le duc a +un moyen infaillible d'éventer la supercherie... Que veux-tu?... C'est +ainsi dans la vie. La circonstance la plus futile, la plus bête suffit +pour disloquer de savantes combinaisons, pour frapper de stérilité les +prodiges du génie... je ne sais pas de miracle d'invention qui tienne +contre un fait?... + +D'un geste, le placeur interrompit son associé. + +--Paul est véritablement le fils du duc de Champdoce, affirma-t-il. + +Qu'est-ce que cela signifiait?... Catenac devinait une comédie, et il la +jugeait puérile, absurde, ridicule... + +--Tu y tiens, fit-il.... Alors laisse-moi m'assurer de la vérité. + +--Oh!... à ton aise... que rien ne te retienne!... + +L'avocat marcha vers Paul et avec une certaine vivacité: + +--Levez-vous, monsieur, lui dit-il, et rendez-moi le service de retirer +votre paletot. + +B. Mascarot et l'excellent docteur échangèrent un regard d'intelligence, +qui amena sur leurs lèvres un sourire ironique. + +De plus, le bon Hortebize respira longuement et profondément, en homme +dont la poitrine est débarrassée d'un poids énorme. + +--Ce n'est que cela, décidément!... murmura-t-il. Allons!... nous en +serons quittes pour la peur. L'édifice est plus solide que jamais. + +Cependant Paul hésitait à obéir, et son oeil consultait B. Mascarot. + +--Contentez notre ami, mon cher enfant, dit le placeur, contentez-le... + +Paul retira son paletot qu'il posa sur le dos d'une chaise. + +--Maintenant, ajouta Catenac, relevez la manche droite de votre chemise, +un peu haut, jusqu'à l'épaule. + +A peine le jeune homme eut-il obéi, à peine l'avocat eut-il jeté un coup +d'oeil sur son bras, que se retournant vers ses associés, il dit: + +--Ce n'est pas lui. + +A son incommensurable stupeur, B. Mascarot et le bon Hortebize furent +pris d'un accès de fou-rire. + +--Non, insista-t-il, non, celui-ci n'est pas le fils abandonné du duc de +Champdoce, et le duc le reconnaîtra mieux que moi... Vous riez!... +c'est que vous ne savez pas... + +--Assez, interrompit le placeur. + +Et s'adressant à Hortebize: + +--Explique à notre loyal ami, lui dit-il, que nous savons beaucoup de +choses... + +Le digne docteur s'approcha de cet air équivoque, moitié solennel, +moitié gouailleur, qu'il arbore quand il démontre à ses clients les +mérites et les avantages de l'homéopathie. + +--Vois-tu, maître, dit-il à Catenac en prenant la main de Paul, tu +assures que celui-ci n'est pas celui que nous affirmons, parce que tu ne +lui vois pas certaines marques de reconnaissance dont on t'a parlé... + +Elles y seraient, à cette heure, ces marques, si, associé loyal +découvrant notre ignorance, tu nous avais prévenus. + +Elles s'y trouveront, le jour où Paul sera présenté à M. de Champdoce; +elles y seront patentes et tangibles à satisfaire n'importe quel saint +Thomas... + +--Comment, tu veux... + +--Laisse-moi dire: + +Si Paul, dans son enfance, alors qu'il n'avait qu'une douzaine d'années, +eût reçu sur l'épaule, un sceau d'eau bouillante qui lui eût enlevé +l'épiderme, et occasionné une plaie purulente, il aurait, aujourd'hui, +une large cicatrice, dont la nature et la forme particulière +décéleraient l'origine; c'est-à-dire que nous lui trouverions une +cicatrice à trois branches, dont le centre profond serait à l'omoplate, +et dont les rameaux iraient s'allonger en diminuant, dans le dos, sur la +poitrine et sur le bras, selon les lois nécessaires de l'écoulement d'un +liquide brûlant, tombant de haut. De plus, nous aurions, de ci et de là, +de légères cicatrices, de dimensions variables, très superficielles, +circulaires, représentant les éclaboussures de l'eau bouillante... + +De la tête et de la main Catenac approuvait. + +--Oui, c'est bien cela, en effet, disait-il, c'est tout à fait cela... + +--Eh bien, maître, écoute bien: + +Sais-tu ce que je vais faire en te quittant? + +Je vais conduire Paul chez moi, dans mon cabinet de consultations. Je le +ferai coucher sur mon «lit de patience,» et je l'endormirai avec du +chloroforme, le cher garçon, car je ne veux pas le faire souffrir... +Pour tenir l'éponge, j'aurai Baptistin. Quand Paul sera bien endormi, je +dépouillerai son torse, et j'appliquerai sur sa peau un morceau de +flanelle, préalablement imbibé d'un certain liquide, selon une formule +qui m'appartient... Eh! eh! j'ai eu quelque talent autrefois! Il est +inutile, j'imagine, de te dire que ce morceau de flanelle, qui est à +cette heure dans un des tiroirs de mon bureau, a été, par moi, +artistement découpé du façon à représenter exactement les contours +capricieux d'une pluie provenant d'une brûlure. Quelques petits +fragments joueront les éclaboussures à s'y méprendre. + +Quand cette compresse vésicante aura fait son effet, c'est-à-dire au +bout de huit ou dix minutes, je la retirerai, je panserai, selon ma +méthode à moi, la place dénudée, je réveillerai Paul... et nous dînerons +de bon appétit. + +--Tu vas faire cela, toi?... + +--Dans une heure... Si la partie te sourit, viens. J'ai à dîner un +faisan et une barbue. L'expérience est curieuse. Tu verras la belle +cicatrice!... + +B. Mascarot se frottait les mains. + +--Eh bien!... demanda-t-il à Catenac tout penaud, que dis-tu de cela? + +--Je dis, répondit l'avocat que l'idée est diabolique... + +--Oh!... + +--Mais que vous oubliez un détail. + +--Bah!... + +--Oui. Vous n'avez pas calculé que le temps seul donne à une cicatrice +certaines apparences. + +--Prrr!... interrompit le docteur, voici ce que j'ai à le répondre: + +1º S'il ne nous fallait que du temps, trois mois, six mois, un an, +davantage même, nous reculerions d'autant le moment où le duc du +Champdoce retrouverait son fils. + +Cela, nous le pouvons, n'est-ce pas? + +2º Je me fais fort, moi, Hortebize, de vous soumettre avant deux mois, +grâce à un procédé de pansement particulier, une cicatrice blanche et +rancie, comme disaient nos vieux professeurs, non suffisamment pour +tromper un professeur de médecine légale, mais assez pour prendre un +homme du monde et même un docteur non prévenu... Vois-tu, Catenac, +l'homéopathie est une belle chose. + +L'avocat réfléchissait. On venait de lui exposer tant d'éléments de +succès, qu'il regrettait amèrement ses tergiversations, lesquelles, sans +aucun doute, lui seraient comptées à l'heure de la curée. + +Les convoitises qu'allumait en son âme cupide ce chiffre merveilleux, +douze millions, flambaient dans son petit oeil d'ordinaire si froid et +si morne. + +--Tant pis!... s'écria-t-il avec un élan bien sincère cette fois, au +diable les préjugés, les scrupules et les transes. Si nous périssons, ce +sera pour une conquête qui en vaut la peine. Mes amis, comptez sur votre +vieux Catenac, il est à vous, corps et âme. Je m'incline devant vous et +je m'humilie. Vous êtes forts et je ne suis qu'un sot. + +Cette fois, les regards qu'échangeaient Mascarot et le docteur n'avaient +rien d'équivoque. + +--Nous le tenons enfin, pensaient-ils, et par le bon endroit... + +--Mais nous partagerons, n'est-ce pas? ajouta l'avocat. J'arrive bien +après vous, je suis un ouvrier de la dernière heure, mais ma besogne est +importante, délicate, vous ne pouvez rien sans moi... + +--Tu auras ta part, répondit évasivement le placeur. + +--Je la veux égale à la vôtre. + +--Soit. + +--Compte là-dessus!... fit entre ses dents le docteur. + +Mais cette exclamation devait passer inaperçue, et c'est avec +l'enthousiasme de la plus tendre amitié que les trois associés +échangèrent la poignée de main qui consommait la ruine du véritable +héritier du duc de Champdoce. + +--Maintenant, reprit l'avocat un renseignement encore: Êtes-vous sûrs +que le duc n'ait aucun autre moyen de reconnaissance? + +--Non, mais ce n'est pas supposable... Le duc n'a pas même vu son fils +lorsqu'il est né; il a été emporté avant que la duchesse fût revenue à +elle. + +--Mais Jean l'a vu. Jean est encore de ce monde. Il a quatre-vingt-sept +ans, il est infirme, presque en enfance; mais dès qu'il s'agit de cette +maison de Champdoce, à laquelle il a donné plus que sa vie, toute son +intelligence reparaît... + +--Eh bien!... + +--Jean, vous le savez, s'était opposé de toutes ses forces à la +substitution. Ne peut-on supposer qu'il a prévu le cas où le duc serait +pris de remords?... + +La physionomie du placeur était devenue fort grave. + +--J'avais pensé à cela, fit-il; mais comment savoir?... + +--Je saurai, moi!.., déclara Catenac. Jean a confiance en moi, je +l'interrogerai. + +C'était à ne plus reconnaître le froid Catenac, il s'agitait, il faisait +du zèle, comme tous ceux qui, nouveaux venus dans une affaire, +prétendent se rendre immédiatement utiles. + +--De ce côté, fit-il, tout est dit. Mais de l'autre?... Qui affirme que +personne ne reconnaîtra Paul? + +--Moi, qui sais combien la misère l'avait isolé, moi qui ai +provisoirement envoyé à Saint-Lazare, une maîtresse qu'il avait, la +charmante Rose. Tu la connais, Catenac, c'est contre elle que tu as +décidé M. Gandelu, l'entrepreneur à déposer une plainte. Un moment, j'ai +été inquiet, sachant que Paul avait eu un protecteur que je ne +connaissais pas... Mais ce protecteur, vous l'avez deviné, c'était le +comte de Mussidan, le meurtrier de son père, car Paul est le fils de +Montlouis. + +[Illustration: Il avait pleuré.] + +--Conclusion, fit le docteur, rien à craindre. + +--Non, rien. Que Catenac marche, moi je me charge de fabriquer à Paul +l'état civil qu'il faut, et de lui faire épouser Flavie Rigal. Et croyez +que ces soins ne me feront pas négliger l'autre opération, et qu'avant +un mois Henri de Croisenois aura lancé notre société et sera le mari de +Sabine de Mussidan. + +La nuit était venue, et c'est à peine si les interlocuteurs +distinguaient leurs traits. + +--Il serait sage d'aller dîner, proposa le docteur. + +Et s'adressant au protégé de l'association: + +--Allons, Paul, dit-il, en route. + +Mais il ne bougea pas, et alors seulement les trois associés +remarquèrent que le pauvre garçon était à demi évanoui. Il fallut lui +frotter les tempes avec de l'eau fraîche pour le faire revenir +complètement à lui. + +--Comment, lui dit le docteur, la seule idée d'une petite opération que +vous ne sentirez même pas, vous met en cet état!... + +Paul hocha tristement la tête. + +--Ce n'est pas cela, fit-il. + +--Quoi alors? + +--C'est que, reprit-il tout frissonnant, il existe, je le connais, je +sais où il est... + +Les honorables associés pensèrent que leur élève devenait fou. + +--Qui lui?... interrogèrent-ils. + +--Lui!... le fils du duc de Champdoce! + +La foudre tombant dans le bureau de l'agence n'eût pas produit une pire +stupeur. + +--Voyons, fit B. Mascarot, qui, le premier reprit son sang-froid, +expliquez-vous, que voulez-vous dire? + +--Eh bien!... monsieur, vos derniers détails, tout à l'heure, m'ont +éclairé... voilà pourquoi je me suis trouvé mal... Je connais un jeune +homme qui a vingt-trois ans, qui a été mis aux enfants-trouvés, à +l'hospice de Vendôme, qui s'est enfui à douze ans et demi, et qui porte +au bras la cicatrice d'une brûlure qui lui a été faite quand il était +apprenti chez un corroyeur. + +--C'est lui!... s'écria Catenac. + +--Et où est-il, ce jeune homme, interrogea vivement le placeur, que +fait-il, quel est son nom? + +--Il est sculpteur, il se nomme André, il demeure... + +Un horrible blasphème du placeur l'interrompit. + +--Tonnerre du ciel!... hurlait Mascarot, qui bégayait tant sa fureur +était grande, voici la troisième fois que cet artiste de malheur se +trouve entre nous et notre but.... mais ce sera la dernière fois, je le +jure bien. + +Catenac et Hortebize étaient aussi pâles l'un que l'autre. + +--Que veux-tu faire! balbutièrent-ils. + +Grâce à un héroïque effort, le placeur ressaisit les apparences du +sang-froid. + +--Je ne veux rien faire, répondit-il, seulement vous savez, cet André +est ornemaniste et sculpte les façades des maisons à des hauteurs +vertigineuses.... N'avez-vous pas entendu dire que la vie de ces gens +qui travaillent en l'air ne tient qu'à un fil? + + + + +XXI + + +Il n'est, hélas! dans notre civilisation, que trop de métiers qui +exposent à un péril constant celui qui les exerce. + +André était sculpteur-ornemaniste, il passait ses journées sur des +échafaudages mal ou négligemment assujettis: Mascarot avait donc raison +de dire que sa vie ne tenait qu'à un fil. + +Seulement, ce fil était beaucoup plus gros, et pourtant plus difficile à +trancher que ne l'avait imaginé l'honorable placeur. + +Lorsqu'il parlait de supprimer l'homme qui compromettait ses projets, +avec autant d'aisance que s'il se fût agi de souffler une bougie +gênante, il ne se doutait pas d'une circonstance qui allait +singulièrement compliquer sa tâche. + +André était prévenu. + +Cela datait de ce jour où il avait reçu de Sabine cette lettre +déchirante où elle lui disait qu'elle allait se marier; que placée entre +son amour et l'honneur menacé de sa famille, elle se dévouait, et où +elle le conjurait de l'oublier. + +Cela datait surtout de cette soirée où, après une conférence avec M. de +Breulh-Faverlay et la folle et généreuse vicomtesse de Bois-d'Ardon, +réunissant en faisceau tous les indices recueillis, il était arrivé à +cette conviction que le comte et la comtesse de Mussidan, et par contre +Sabine, étaient victimes de quelque machination abominable dont Henri de +Croisenois était l'auteur ou à tout le moins l'instrument. + +Quand on l'attaquerait, et comment, il l'ignorait; mais il prévoyait, il +était sûr qu'il serait attaqué. + +Il ne pouvait deviner de quel côté serait le péril, mais il le sentait +vaguement suspendu au-dessus de sa tête. + +Et il se tenait prêt à se défendre avec l'acharnement du désespoir. +C'était sa vie qu'il défendait; plus encore... c'était Sabine, son +amour, son bonheur. + +N'eût-il pas eu cette sage défiance, M. de Breulh-Faverlay la lui eût +inspirée. + +Lui aussi, le gentilhomme, il savait ce qu'il faisait en s'associant à +cette oeuvre de salut; et il estimait trop André pour lui cacher ses +appréhensions. + +--Je parierais ma fortune, dit-il, que nous sommes en face d'une affaire +de chantage. C'est grave. Ce qu'il y a de pis, c'est que nous n'avons à +compter que sur nos seules forces, que nous ne pouvons invoquer +l'assistance de la police. D'abord, nous n'avons aucun fait positif à +articuler, et la police ne peut agir que sur des faits... En second +lieu, nous rendrions un triste service à ceux que nous prétendons +sauver, si nous donnions l'éveil à la justice... Qui sait de quel +terrible secret les misérables sont armés contre M. et Mme de +Mussidan!... Et croyez que le cas échéant le comte et la comtesse +seraient contre nous avec leurs oppresseurs, c'est dans la logique des +faits!... + +Ces appréciations n'étaient que trop justes; André n'avait pas une +objection à présenter. + +--Raison de plus, poursuivit M. de Breulh, pour ne rien hasarder. Voici +le cas de montrer qu'un honnête homme peut être aussi fin qu'un gredin. +Quand on entreprend une campagne comme la nôtre, la première vertu doit +être la prudence, poussée jusqu'à la poltronnerie... N'oubliez pas qu'à +partir de ce moment, vous n'avez plus le droit, la nuit venue de tourner +court le coin des rues désertes... Il serait par trop... simple d'aller +tendre le dos à un coup de couteau. + +--Oh!... je serai prudent, monsieur, je vous le jure. + +C'est ce dont M. de Breulh n'était pas parfaitement convaincu; aussi +retint-il encore assez longtemps André, s'efforçant de lui démontrer la +nécessité de dissimuler, surtout s'il arrivait à découvrir quelque +preuve de l'infamie de Henri de Croisenois. + +Le résultat de cet entretien fut que André et M. de Breulh décidèrent +que jusqu'à nouvel ordre ils cesseraient de se voir ouvertement. + +Ils devaient s'attendre à être épiés par des émissaires de Croisenois, +et leur intimité ne manquerait pas en ce cas d'inquiéter. Or, leur +succès dépendait surtout de la sécurité qu'ils sauraient inspirer à +leurs ennemis. + +Ils convinrent qu'ils s'attacheraient, chacun de son côté et dans sa +sphère, à Henri de Croisenois, et que tous les soirs, à la nuit +tombante, ils se rencontreraient pour se communiquer leurs impressions +et leurs découvertes, dans un petit café situé sur les Champs-Élysées, +tout près de la maison dont André avait entrepris les sculptures pour M. +Gandelu. + +Lorsqu'ils se séparèrent après la plus amicale poignée de main, André +était juste dans les dépositions qu'il fallait pour conduire à bien sa +difficile entreprise. + +Sa résolution n'avait en rien diminué, et l'aveugle emportement de la +première impression s'était calmé. Il s'était frotté de diplomatie, et +avait raisonné la nécessité, que d'ailleurs il avait reconnue tout +d'abord, de ruser et de dépasser en perfidie les misérables qu'il ne +pouvait attaquer directement. + +--Surtout, se disait-il, en regagnant à pied, à minuit passé, la rue de +la Tour-d'Auvergne, surtout si je dois me défendre de songer à la +possibilité d'un échec, aussi sévèrement qu'un malade s'interdit de +penser à son mal... L'idée de perdre Sabine suffirait pour troubler +complètement mon intelligence, à l'heure ou j'en ai le plus besoin... Il +sera temps de me désoler quand j'aurai échoué. + +Rentré chez lui, il passa une partie de la nuit à réfléchir. + +Ses engagements avec M. Gandelu étaient ce qui le préoccupait le plus +pour l'instant. + +Pouvait-il, tout à la fois, surveiller les travaux de sculpture dont il +était chargé et épier Croisenois? Difficilement. + +D'un autre côté, il fallait vivre, manger, il aurait besoin d'argent, et +en emprunter à M. de Breulh lui répugnait étrangement. De plus, il +risquait, pensait-il, s'il abandonnait tout à coup ses travaux, de +donner le soupçon de ses projets. + +D'un mot, M. Gandelu pouvait concilier toutes ces obligations +contraires, et André, se rappelant la bienveillance de ce brave homme, +décida que le plus simple était de se confier à lui. + +C'est donc chez lui qu'avant tout il se rendit le lendemain matin. + +Neuf heures seulement sonnaient, lorsque André arriva chez le riche +entrepreneur; et cependant la première personne qu'il aperçut en entrant +dans la cour, fut le jeune M. Gaston, déjà levé, par miracle. + +Debout, les mains dans les poches de son veston, l'épaule appuyée contre +le montant de la porte d'une écurie, l'aimable et spirituel jeune homme +paraissait suivre avec une extrême attention les mouvements des +palefreniers occupés à panser les chevaux. + +C'était bien toujours le même Gaston de Gandelu, l'adorateur de Rose, +mais il était aisé de voir qu'un événement épouvantable avait bouleversé +sa vie, qu'il avait été foudroyé en plein bonheur. + +Son faux-col était à peine empesé, sa cravate flottait à l'abandon, le +coiffeur n'avait pas donné à ses cheveux, déjà rares, leur pli gracieux. + +La façon même dont il aspirait et lançait la fumée de son londrès +trahissait les plus amères pensées, d'horribles déceptions, le dégoût de +tout; une profonde lassitude, même de la vie. + +En le reconnaissant, André qui se souvenait du son dîner chez Rose, +jugea qu'il ne pouvait se dispenser de l'aller saluer. + +Justement, le jeune M, Gaston venait de relever la tête. + +--Tiens!... s'écria-t-il de cette atroce voix de fausset qu'il avait eu +tant de mal à acquérir, voilà mon artiste!... Dix louis que vous venez +rendre à papa une petite visite intéressée!... + +--Mon Dieu!... oui... et s'il est chez lui... + +--Oh!... il y est. Seulement si vous réussissez à le voir, vous aurez +plus de veine que moi, son unique héritier... Papa boude!... Elle est +bonne, hein, celle-là?... Il s'est enfermé et refuse de m'ouvrir... + +--Sans doute vous plaisantez... + +--Moi!... Jamais... Je suis connu pour être sérieux... demandez à +Charles, du Helder!... Papa pas content, et il me la fait au despotisme. +Moi je la trouve bien drôle, comme dit Lesueur... prodigieusement +drôle!... + +Les palefreniers pouvaient entendre. M. Gandelu fils eut au moins le bon +sens d'entraîner André un peu plus loin. + +--Imaginez-vous, poursuivit-il, que je vais tirer au sort, et que papa +jure que si j'ai un mauvais numéro il ne me rachètera pas. Me voyez-vous +dans le rôle de troupier, vous?... Philippe de chez Vachette dit que +j'aurai un chic épatant!... Ousqu'est mon chassepot!... + +Évidemment le jeune M. Gaston s'efforçait de se montrer supérieur à la +mauvaise fortune, ce qui est l'indice d'un noble caractère, mais il +réussissait médiocrement. Il souriait encore; mais son rire ressemblait +à une grimace et était pâle comme celui d'un homme que tenaille la +colique. + +--Et pas le sou! Je suis décavé, quoi!... je passe la main. Voilà une +scie!... Un homme qui a crevé son sac, comme dit Léontine, n'est plus un +homme. Par dessus le marché, papa veut démolir mon crédit... Il va faire +insérer dans les journaux que j'ai un conseil judiciaire et qu'il ne +paye plus mes dettes. Me faire tort près de mes fournisseurs!... Est-ce +assez indélicat!... Mais je m'en moque, après tout une annonce comme +celle-là me poserait crânement, pas vrai? Hein!... quelle réclame!... + +Il resta court, comme en arrêt sur une idée soudaine, et changeant de +visage et de ton: + +--Vous n'auriez pas dix mille francs à me prêter, demanda-t-il +brusquement au jeune sculpteur, je vous en rendrai vingt-mille à ma +majorité... + +André croyait avoir jugé M. Gandelu fils; il était resté bien au-dessous +de la vérité, il le reconnaissait avec un profond étonnement. + +--Je dois vous avouer, monsieur, commença-t-il... + +Mais l'aimable jeune homme aussitôt l'interrompit. + +--Compris!... fit-il, n'avouez rien, c'est inutile. Au fait, suis-je +bête, un artiste!... Si vous aviez dix mille francs, vous ne seriez pas +ici... comme dit Dupuis. Il me faut cette somme, pourtant. J'ai +souscrit des billets à Verminet, et dame, il est raide... +Connaissez-vous Verminet? + +--Oh!... pas du tout. + +--Elle est encore bonne!... d'où sortez-vous donc!... Il est directeur +de la «_Société d'Escompte mutuel_,» mon cher. Vrai, c'est un bon +enfant. J'avais besoin d'argent, il m'en a donné tout de suite... Ce qui +me gêne un peu, c'est que, d'après ses conseils, pour faciliter +l'escompte, vous comprenez, j'ai signé le nom d'une autre personne... + +A cet aveu fait avec la plus naïve impudence, André recula effrayé. + +--Mais c'est un faux, Malheureux!... fit-il. + +--Pas du tout, puisque je payerai... D'ailleurs, il me fallait de +l'argent pour Van Klopen... Vous connaissez Van Klopen, j'imagine... Ah! +quel homme pour habiller une femme!... Je lui avais commandé trois +costumes pour Zora!... Enfin, papa est cause de tout. Pourquoi me +pousse-t-il à bout? + +La colère lui montait à la tête, il élevait la voix, il gesticulait. + +--Oui, poursuivit-il, papa me pousse à bout, et je la trouve mauvaise. +Si encore il ne s'acharnait qu'après moi!... Mais non, il s'en prend à +une pauvre femme innocente, sans défense, qui n'a jamais rien fait, à +Mme de Chantemille... ça, c'est lâche, c'est petit, c'est +canaille!... + +--Mme de Chantemille?... interrogea André, à qui ce nom ne rappelait +rien. + +--Oui, à Zora, vous savez bien, vous êtes venu pendre la crémaillère +chez elle. + +--Ah!... c'est de Rose que vous me parlez. + +--Précisément!... Mais vous savez, je n'aime pas qu'on la nomme ainsi. +C'est sur elle que papa passe sa colère. Vingt louis que vous ne devinez +pas ce qu'il a fait?... Il a déposé contre elle une plainte en +détournement de mineur... Quel aplomb! Comme si j'étais un gaillard +qu'on détourne, moi!... Enfin, on l'a arrêtée, et elle est en prison, à +Saint-Lazare. + +Cette idée désolante lui perçait le coeur, et il avait bien du mal à +dissimuler une larme qui glissait entre ses paupières bordées +d'écarlate. + +--Pauvre Zora!... fit-il d'un ton navré. Ah!... tenez, les femmes ne +m'en content pas, à moi... eh bien!... celle-là, m'aimait. Et quel +chic!... Son coiffeur m'a dit vingt fois qu'il n'avait jamais vu de si +beaux cheveux!... Et elle est à Saint-Lazare!... Quand les agents sont +venus la prendre, c'est à moi qu'elle a pensé tout de suite. Elle s'est +écriée: «Ce pauvre loup chéri est capable de s'en faire périr!» C'est la +cuisinière qui m'a conté ça. Oh!... elle avait du coeur. Son +arrestation lui a causé une telle émotion qu'elle s'est mise à cracher +le sang... Et impossible d'arriver jusqu'à elle pour lui parler, pour la +consoler... Je me suis présenté à Saint-Lazare, mais j'ai remporté une +veste, oh!... mais une veste!... + +Il fut forcé de s'interrompre, les sanglots l'étouffaient. + +--Voyons, monsieur Gaston, murmura André, un peu de courage... + +--Oh!... j'en ai, et dès le lendemain de mes vingt-cinq ans, je +l'épouse; vous verrez... Et cependant, ce n'est pas papa qui a eu l'idée +de cette infamie. Elle lui a été conseillée par son homme d'affaires, un +avocat, un nommé Catenac. Connaissez-vous? Non. Il n'a qu'à bien se +tenir; demain je lui envoie mes témoins... Tiens, à propos... +voulez-vous être mon témoin, vous?... + +--J'ai peu l'habitude de ces sortes d'affaires. + +--Alors, il n'en faut pas. Je veux des témoins qui me posent du coup, et +dont le ton et la mise lui donnent à réfléchir. + +--En ce cas... + +--Je tâcherai de trouver des militaires... vous comprenez. D'abord +l'affaire est simple comme bonjour. Je suis l'insulté, je choisis le +pistolet, à dix pas. Je ne sors pas de là. S'il a peur, qu'il décide +papa à se désister. Sinon des claques. Voilà! je suis carré comme un dé, +moi, pistolet, excuses ou claques, au choix!... + +En tout autre disposition d'esprit, André eût peut-être souri des +ridicules de ce triste garçon. En ce moment, il se demandait comment se +dépêtrer de cette douleur tenace, quand un domestique sortit de la +maison et vint à lui. + +--Monsieur, lui dit cet homme, monsieur vous a vu par la fenêtre de son +cabinet, et il vous prie de monter chez lui. + +--J'y vais, répondit vivement André. + +Et tendant la main au jeune M. Gaston: + +--Bon espoir, cher monsieur, commença-t-il. + +Mais Gaston le retint. + +--Dites donc, fit-il à voix basse et fort vite, vous allez voir papa, +parlez-lui un peu de moi. Il vous aime beaucoup, parole d'honneur, il +vous écoutera. Dites-lui que je suis capable de me faire sauter le +caisson, hein!... Faites-la-lui au suicide, cela prend toujours... Qu'il +laisse Zora et qu'il me donne de quoi payer Verminet et je fais tout ce +qu'il voudra... + + + + +XXII + + +Quand André, enfin débarrassé du jeune M. Gaston, se présenta chez M. +Gandelu, il fut effrayé de son affaissement et de l'affreuse altération +de ses traits. + +[Illustration:--Monsieur Verminet, dit-il.] + +Sa franche et joyeuse physionomie présentait une désolante expression +de découragement et d'hébétude. Sa pâleur était livide, son teint +terreux, tout le sang de ses joues affluait à ses paupières violacées et +gonflées, sa lèvre inférieure pendait inerte. + +Il avait pleuré, et, en essuyant ses larmes du revers de sa manche, il +avait marqué sur son visage de grandes taches noirâtres. + +Cependant, lorsque parut André, l'oeil vitreux de M. Gandelu +s'éclaira, et il se leva à demi de son fauteuil. + +--Ah!... c'est vous, dit-il d'une voix dolente, cela m'a fait du bien de +vous voir! Bénie soit la bonne aventure qui vous amène. + +André secoua tristement la tête. + +--Ce n'est pas une bonne aventure, prononça-t-il. + +--Alors, seulement l'entrepreneur remarqua sa gravité inaccoutumée, et +les plis de son front. + +--Qu'avez-vous, André, demanda-t-il vivement, vous surviendrait-il +quelque ennui? + +--Je suis menacé d'un grand malheur monsieur. + +--Vous!... que me dites-vous là... + +--Hélas!... monsieur, la vérité. Et les conséquences de ce malheur +peuvent être pour moi le désespoir... la mort. + +Un flot de colère soudaine empourpra la face blêmie de l'entrepreneur. + +--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, d'un ton farouche, n'y aurait-il donc +pas de Providence! Que fait-elle? Sera-ce éternellement le lot des +justes, des honnêtes, des bons, de souffrir ici-bas; de pleurer, d'être +misérables!... Les coquins et les méchants, eux, prospèrent et +triomphent, il n'y a de chance et de bonheur que pour eux... + +Il s'interrompit, et fixant André: + +--Je suis ton ami, garçon, reprit-il, je veux t'être utile. + +--Je venais, monsieur, plein de confiance, vous demander un service. + +--Ah!... vous avez pensé à moi!... Eh bien! je suis content. Votre main, +André, j'aime à sentir une main loyale dans la mienne, cela me remet un +peu de vie au coeur... Parlez!... + +Le jeune artiste se recueillit un moment. + +--C'est le secret de ma vie, monsieur, fit-il enfin, avec une certaine +solennité, que je vais vous confier. + +M. Gandelu ne répondit pas, mais de son poing fermé il se frappa +rudement la poitrine, et ce geste, mieux que tous les serments, +garantissait son inviolable discrétion. + +André n'hésita donc pas, et taisant seulement les noms, il raconta la +touchante et simple histoire de ses amours, son ambition, ses +espérances, et finit en exposant exactement la situation actuelle. + +Quand il eut terminé: + +--Que puis-je faire? demanda M. Gandelu. + +--Me permettre, monsieur, de céder l'entreprise que vous m'aviez confiée +à un de mes amis. Je garderai en apparence la direction et la +responsabilité des travaux, en réalité je ne serai plus qu'un ouvrier... +Cette combinaison me donnera ma liberté, et en même temps le moyen de +gagner en quelques heures, chaque matin, ce qu'il me faut pour vivre... + +--Et c'est là ce que vous appelez un grand service? + +--Monsieur... + +--Silence!... interrompit l'entrepreneur avec une brutalité affectée. +Vous ferez de l'entreprise ce que vous voudrez, m'entendez-vous, et de +la maison aussi... Vous la démolirez si cela peut vous faire plaisir. +Pour qui donc me prenez-vous? Quand le vieux père Gandelu aime +quelqu'un, mon garçon, ce n'est pas à demi, et ce quelqu'un peut +disposer de lui et de sa bourse... + +Il se leva vivement, et allant ouvrir une grande caisse de fer scellée +dans un des angles du cabinet, il en tira une liasse de billets de +banque qu'il plaça devant André. + +--Dans une guerre, disait-il, comme celle que vous allez entreprendre, +il faut de l'argent, et beaucoup... en voici. Oh!... ne froncez pas les +sourcils!... Vous me rendrez cela quand et comme vous voudrez. + +L'empressement de ce digne et brave homme, qui oubliait ses chagrins +pour ne s'occuper que des siens, touchait André jusqu'aux larmes. + +--Mais je n'ai pas besoin d'argent, monsieur, commença-t-il d'une voix +émue, j'ai quelques économies... + +D'un geste, M. Gandelu lui imposa silence. + +--Prenez ces 20,000 francs, commanda-t-il, vous m'encouragerez ainsi à +vous dire quel service je comptais vous demander quand je vous ai fait +prier de monter près de moi. + +Refuser, c'eût été s'obstiner dans une fierté mal placée. André accepta +et attendit. + +L'entrepreneur avait regagné son fauteuil et le coude sur son bureau, le +front dans sa main, il semblait s'oublier dans les plus douloureuses +méditations. + +--Mon cher André, commença-t-il enfin, d'une voix rauque et brève, vous +avez pu, l'autre jour, mesurer toute l'étendue de ma misère. Mon fils +est un malheureux, et j'ai cessé de l'estimer... + +Le jeune artiste avait deviné qu'il allait être question de Gaston. + +--Il a certes des torts bien graves, monsieur, répondit-il, mais il est +jeune. + +M. Gandelu eut un sourire navrant. + +--Mon fils est vieux.... prononça t-il, comme le vice. J'ai réfléchi et +je l'ai jugé. Hier, il m'a menacé de se tuer... Lui, se suicider!... il +est trop lâche, et ce n'est pas cela que je crains. Ce que je redoute, +c'est qu'il finisse par déshonorer mon nom. + +André frémit. Il songeait aux faux que lui avait avoués le jeune drôle. + +--Jusqu'à ce jour, poursuivit l'entrepreneur, j'ai été d'une faiblesse +indigne. Il est trop tard pour se montrer sévère. Je cèderai donc. Ce +pauvre sot est épris jusqu'à la folie d'une indigne créature nommée +Rose, que j'ai fait enfermer; je suis décidé à la lui rendre... Je me +résigne aussi à payer ses dettes. C'est une lâcheté, je le sens... mais +je suis son père, je ne l'estime plus... je l'aime toujours... Il a +déchiré mon coeur, les lambeaux sont encore à lui. + +Le jeune peintre se taisait, épouvanté des souffrances que trahissait +cette horrible résignation. + +--Je ne m'abuse pas, reprit après une pause M. Gandelu, mon fils est +perdu. Je ne puis qu'essayer de faire la part du feu. Si cette Rose +n'est pas une créature absolument perverse, on peut utiliser son +influence sur ce malheureux. Mais qui se chargera des négociations!... +Qui obtiendra de mon fils un aveu sincère de ses dettes?... André, +j'avais compté sur vous. + +Consentir à entreprendre le sauvetage du jeune M. Gaston, c'était de la +part d'André un acte de dévouement héroïque, à un moment où il n'avait +pas trop de toutes les forces de son intelligence pour l'oeuvre de son +propre salut. + +Distraire sa pensée de Sabine, menacée du plus effroyable malheur qui +puisse frapper une jeune fille, lui semblait presque un crime, et +exigeait le plus énergique effort de sa volonté. + +Pourtant, si égoïste que soit la passion vraie, il jugea qu'il devait +cela et plus encore à cet honnête homme, qui venait de mettre si +généreusement à sa disposition le seul élément de succès qui lui +manquât, et un des plus puissants. + +Il s'assit donc près de M. Gandelu, et froidement ils discutèrent la +conduite qu'il convenait de tenir. + +La prudence, la dissimulation même étaient indispensables. + +Les derniers événements avaient si bien démoralisé le jeune M. Gaston +qu'on pouvait tout obtenir de lui. Mais il fallait se hâter. Il était +clair que s'il venait à soupçonner seulement les véritables dispositions +paternelles, il s'empresserait d'en abuser. + +Il fut donc arrêté qu'André aurait carte blanche, et que l'entrepreneur +ne céderait jamais, en apparence, qu'à ses sollicitations. + +Ainsi, ils comptaient substituer à l'autorité paternelle, dont la +faiblesse était démontrée, un pouvoir étranger, nouveau, qui saurait se +faire craindre et respecter. + +L'événement devait justifier leurs prévisions. + +Le jeune M. Gaston était bien plus abattu, bien plus désespéré encore +que ne le supposait André, et c'est avec des transes inexprimables qu'il +attendait en se promenant dans la cour, le retour de son ambassadeur. + +Dès qu'il le vit paraître sur le seuil de la maison, il courut à lui. + +--Eh bien!... que dit papa?... + +--Votre père, répondit André, est fort irrité. Cependant je ne désespère +pas de lui arracher quelques concessions. + +--Il ferait mettre Zora en liberté?... + +--Peut-être. + +Le spirituel jeune homme eut une exclamation de joie. + +--Quelle veine!... s'écria-t-il. + +Et après quelques pas d'une danse délirante: + +--Du coup, ajouta-t-il, je lui achète un huit-ressorts! v'lan... + +André prévoyait bien quelque chose comme cela. + +--Doucement, cher monsieur, fit-il; modérez-vous. Si votre père vous +entendait, Mme Zora serait en grand danger de rester là où elle +est... + +--Allons donc!... + +--C'est ainsi. Persuadez-vous bien que votre père ne vous rendra Zora et +ne paiera vos dettes qu'autant que vous lui promettrez de changer de +conduite et d'être plus raisonnable à l'avenir. + +--Oh!... pour promettre, j'en suis. + +--Je le crois... et votre père aussi. C'est pourquoi, en échange de ses +concessions, il voudra plus que des promesses... il exigera des +garanties. + +Ce mot parut refroidir sensiblement la joie du jeune M. Gaston. + +--Hein!... fit-il des garanties!... Je la trouve mauvaise! Est-ce que ma +parole ne suffit pas?... Quelles garanties veut donc papa? + +--Franchement, cher monsieur, je l'ignore. C'est à nous de les trouver. +Je les lui proposerai ensuite de votre part, et si elles sont +acceptables, il les acceptera, j'en mettrais la main au feu. + +M. Gandelu fils l'examina d'un air comiquement surpris. + +--Elle est bien bonne!... ricana-t-il. Vous faites donc de papa ce que +vous voulez!... + +--Non... mais ainsi que vous l'aviez deviné, j'ai sur son esprit une +certaine influence. Vous en faut-il une preuve?... Je viens d'obtenir de +lui de quoi payer les billets que vous savez... + +--Les billets de Verminet? + +--Je crois que oui... Je parle de ceux où vous avez eu la faiblesse de +contrefaire une signature... + +Les yeux de l'intéressant jeune homme papillotèrent. + +Si inepte qu'il fut, il était horriblement tourmenté du son imprudence, +et quand il y pensait, il se sentait comme un brasier dans la +cervelle... + +Il comprenait qu'elle pouvait avoir des conséquences épouvantables que +n'arrêteraient ni les influences ni la grande fortune de son père. + +--Quoi! fit-il en battant des mains, papa a lâché les fonds!... fameuse +affaire!... Donnez, donnez bien vite... + +Mais André secoua la tête avec un sourire goguenard. + +--Pardon!... dit-il, je ne dois me désaisir de l'argent qu'en recevant +les billets; donnant, donnant. Mes ordres à cet égard sont formels. +Seulement, si rien ne vous retient, nous pouvons aller les retirer +aujourd'hui même, à l'instant. Le plus tôt sera le mieux... + +Le jeune M. Gaston ne répondit pas immédiatement. Une grimace de +désappointement remplaçait son triomphant sourire. + +--Je la trouve mauvaise!... dit-il enfin. Merci de la confiance. Ah! +papa est un rusé vieillard, comme dit Augustin. + +Cependant il prit son parti. + +--Enfin, ajouta-t-il, puisqu'il le faut... allons-y gaiement!... Je vais +passer un pardessus, monsieur André, et je suis à vous. + +Il était pressé d'en finir, car au bout de moins d'un quart d'heure, il +reparut pimpant. + +--C'est rue Sainte-Anne, dit-il, en prenant le bras d'André; nous irons +bien jusque-là à pied, hein? + +C'est rue Sainte-Anne, en effet, que le sieur Verminet (Isidore) a +installé le «siège social»--pour parler comme ses circulaires,--de la +_Société d'escompte mutuel_ dont il est le seul directeur gérant. + +La maison qu'il a choisie et décorée de sa plaque de marbre, à lettres +d'or, ne paie pas de mine. Le passant qui par hasard remarque sa façade +noire qui raille les ordonnances de voirie, ses persiennes sales et mal +assujetties, les vitres crasseuses et poudreuses des fenêtres, manque +rarement de se dire: + +--Quelle diable d'industrie exerce-t-on là dedans?... + +L'industrie de Verminet n'est pas aisée à définir. + +La _Société d'escompte mutuel_, disent les prospectus, est fondée à +seule fin de procurer du crédit à ceux qui n'en ont plus, et de l'argent +à ceux qui n'en ont pas. + +Idée d'une philanthropie sublime, mais d'une pratique difficile. + +La façon d'opérer de Verminet, qu'il appelle son «système financier,» +est pourtant des plus simples. + +Un malheureux commerçant perdu, ruiné, à la veille de la faillite, +s'adresse-t-il à lui? Il le console, lui fait signer des billets pour +la somme dont il a besoin, et lui remet en échange... d'autres billets, +signés par quelque autre négociant non moins perdu, ruiné, et aussi près +de la faillite que le premier. + +Et à chacun d'eux, il dit: + +--Vous ne trouvez pas d'argent sur votre signature?... En voici une qui +est de l'or en barre et que vous escompterez aussi aisément qu'un billet +de banque. + +C'est pourquoi, bravement il perçoit une commission, payable comptant, +par exemple, de deux pour cent sur le montant des billets souscrits. + +A ceux que ne satisfait pas une seule signature, il en procure deux, +trois, quatre... Ah! il n'est pas regardant! + +--Comment Verminet trouve-t-il des clients? + +On se l'explique quand on sait tout ce dont est capable le pauvre +commerçant obsédé par le fantôme de la faillite, il perd la tête, il se +débat... Il se raccroche à une signature comme un homme qui se noie à un +brin d'herbe. + +Parfois cet échange de signatures réussit pour un jour. Tel dont la +situation est connue trouve crédit sur la position inconnue d'autrui. +L'échéance n'en est que plus terrible. + +Ce qui est sûr, c'est que quiconque entre chez Verminet ayant encore +quelques chances de rétablir ses affaires, en sort irrémissiblement +perdu. + +Ceci est déjà bien, et cependant ce n'est que la partie morale des +opérations de la _Société d'escompte mutuel_. + +Ses revenus les plus importants et les plus réguliers, elle les tire de +tripotages infiniment moins avouables encore. + +Elle tient boutique, par exemple, de ces «effets de circulation» qui +sont le désespoir et l'effroi de la banque. Tous les faiseurs de la +coulisse savent qu'elle fait commerce de signatures assorties pour +billets à des fournisseurs: depuis trois francs sur timbre ordinaire, +depuis cinq francs sur timbre orné de vignettes commerciales. Il n'est +guère de syndic qui ne soit sûr qu'elle fabrique pour faillites, des +titres de fantaisie et des créances fictives. + +On dit que Verminet gagne du l'argent. + + + + +XXIII + + +Doué de ce coup d'oeil rapide et pénétrant, de cette vive sensibilité +aux objets extérieurs, qui sont le privilège des artistes de talent, +André déchiffra, en quelque sorte, l'histoire de la _Société d'escompte +mutuel_, sur la façade de la maison de la rue Sainte-Anne. + +--Hum!... voici une boutique, fit-il, qui ne me dit rien de bon. + +--Pas d'apparence!... c'est vrai, objecta le jeune M. Gaston d'un ton +capable, mais du fond, beaucoup de fond!... Il s'y brasse, voyez-vous, +des affaires dont vous ne vous douteriez jamais. Ah!... Verminet est un +gaillard qui vous sait le «truc.» + +C'était justement ce que pensait André. + +Son opinion était irrévocablement arrêtée sur le compte de ce personnage +du tant de «trucs,» capable d'abuser de l'inepte facilité d'un jeune +idiot, et qui tendait aux mineurs la plume pour faire des faux. + +Il ne risqua cependant pas la moindre objection et suivit le jeune M. +Gandelu fils qui semblait connaître admirablement les êtres. + +Sur ses pas, il longea un corridor fort long, encore plus étroit, puant +et obscur, traversa une cour humide autant qu'un puits, et gravit un +escalier à rampe visqueuse, à marches traîtresses et glissantes autant +que de la glaise. + +Arrivé au second étage, devant une porte historiée d'inscriptions et +d'avis concernant l'ouverture et la fermeture de la caisse, le jeune M. +Gaston s'arrêta. + +--C'est ici, dit-il à son compagnon, entrons... + +Il tourna le bouton, suivant les indications de la porte, et André et +lui pénétrèrent dans une vaste pièce haute de plafond, à tapisserie +éraillée, ornée de banquettes de velours verdâtre, séparée en deux par +un grillage à mailles serrées, derrière lequel cinq ou six employés +mangeaient, car c'était l'heure du déjeuner. + +Les émanations du poêle de fonte, des paperasses, des employés et des +victuailles se mêlaient et se confondaient en un parfum, qui saisissait +l'estomac et le nez et produisait la sensation d'une barbe de plume +chatouillant l'arrière-gorge. + +--M. Verminet?... demanda le jeune M. Gaston. + +--En affaires! répondit insoucieusement un des commis, la bouche +pleine. + +[Illustration:--Vous trouverez sans sortir d'ici.] + +Cette réception parut on ne peut plus inconvenante à l'intelligent jeune +homme. Le traiter avec ce sans-gêne, lui!... + +--Hein!... fit-il en enflant sa voix de fausset et du ton le plus +impertinent qu'il put prendre, vous dites?... Je la fais aux autres, +celle-là, mais on ne me la fait pas... + +Il sortit en même temps de sa poche et présenta à l'employé une de ses +cartes de visite, timbrées dans un angle de cette couronne de marquis +dont la vue exaspérait et faisait bondir l'honnête entrepreneur. + +--Si Verminet est occupé, ajouta-t-il, dérangez-le, parbleu!... +Dites-lui que c'est moi qu'il laisse attendre, Gaston de Gandelu! + +L'employé de la _Société d'escompte mutuel_ fut si ému de ces airs +superbes que, sans mot dire, il se dressa, prit la carte, et sortant du +grillage, disparut par une porte latérale sur laquelle on lisait: +_Direction_. + +Quelle victoire pour le jeune M. Gaston. Aussi jeta-t-il à André un +regard triomphant où éclatait le plus légitime orgueil. + +Presque aussitôt le commis reparut. + +--M. Verminet, dit-il, est en conférence, il vous prie, monsieur, de +l'excuser et d'attendre; il vous recevra dès qu'il aura terminé. + +Puis, jaloux sans doute de se concilier les bonnes grâces d'un homme de +tant de désinvolture, et de bien poser son patron, du même coup, il +ajouta en s'inclinant respectueusement: + +--Le patron cause en ce moment avec le marquis de Croisenois. + +--Tiens!... tiens!... tiens!... exclama le jeune M. Gaston, ce cher +marquis!... Elle est bien bonne!... Dix louis qu'il sera ravi de me +serrer la main. + +A ce mot, de Croisenois, André avait tressailli, et tout son sang avait +afflué à son visage. + +Croisenois!... C'était l'homme qu'il haïssait de toute l'énergie de son +être, ce misérable qui, s'armant d'un secret volé, comme l'assassin de +l'ignoble couteau, allait contraindre Sabine de Mussidan à lui +abandonner sa main!... C'était ce vil scélérat que M. de +Breulh-Faverlay, et lui André, et Mme de Bois-d'Ardon, s'étaient juré +de démasquer. + +Cependant André ne l'avait jamais vu. Il comptait le jour même +s'attacher à ses pas, le suivre, l'observer, surprendre son présent, +fouiller son passé, sonder tous les mystères de sa vie, mais il ne le +connaissait pas encore physiquement. + +Et il frissonnait à cette idée qu'une porte seule le séparait de cet +ennemi mortel, qu'il allait le voir, qu'il traverserait la salle, qu'ils +se trouveraient face à face, que leurs yeux se croiseraient, qu'il +entendrait le son de sa voix, qu'il pourrait, d'un regard, essayer de +plonger au plus profond de cette âme de boue... + +Si forte était son émotion qu'il avait grand peine à la dissimuler; +heureusement son compagnon ne faisait nulle attention à lui. + +Sur l'invitation de l'employé, le jeune M. Gaston s'était assis, et +renversé sur sa chaise, les jambes croisées, les pouces dans les +entournures de son gilet, il s'étalait, s'offrait de trois quarts, de +profil et de face, à l'admiration ébahie des tristes hères qui +écrivaient derrière le grillage. + +Quand il jugea tout son effet produit, il tira André par son paletot, et +penchant sa chaise vers lui: + +--Vous connaissez ce cher marquis? demanda-t-il assez haut pour que +personne dans la salle ne perdit un mot. + +André eut une exclamation sourde, que l'autre prit pour une réponse +négative. + +--Quoi! fit-il, vous n'en avez pas entendu parler!... Elle est forte!... +dans quel monde vivez-vous donc?... Henri de Croisenois est un de mes +bons amis!... même il me doit cinquante louis que je lui ai gagnés au +bac, chez Ernestine, une misère... + +André n'écoutait pas. + +Il était émerveillé, confondu, de cette surprise du hasard, ou plutôt de +la voie mystérieuse choisie par la Providence. + +Jamais, en donnant comme il l'avait projeté, sa matinée aux +préliminaires de ses investigations, il n'eût découvert rien qui +approchât de ce qu'il apprenait en ce moment. + +C'était un indice grave qu'il recueillait, il en avait le pressentiment. + +Il avait jugé Verminet, et les relations de Croisenois avec ce ténébreux +maquignonneur d'affaires avaient une claire signification. De ce côté, +évidemment, il fallait diriger les recherches. + +André, jusqu'alors, se débattait au milieu d'épaisses ténèbres qu'il +sentait vaguement peuplées d'ennemis, à cette heure il apercevait comme +une lueur. Il allait s'élancer au hasard, et voici qu'il lui semblait +tenir le bout du fil qui allait le guider à travers le labyrinthe +d'iniquités de Croisenois. + +Comme à ce jeu où le perdant est condamné à retrouver un objet caché, et +le cherche guidé par des indications railleuses, il entendait au dedans +de lui-même une voix qui lui criait: + +--Tu brûles. + +De plus, il se trouvait que cet inepte garçon, dont il devenait le +mentor, était lié avec le misérable. Pourquoi n'en tirerait-il pas de +précieuses indications? + +--Vraiment, lui demanda-t-il, vous êtes l'intime de M. de Croisenois?... + +--Parbleu!... répondit le jeune M. Gaston. Demandez plutôt à Adolphe de +chez Brébant... vous allez voir, tout à l'heure. Je suis surtout du +dernier bien avec une dame qui lui coûte les yeux de la tête, tandis +que moi... Ah! elle est bien drôle!... mais mystère!... comme dit +Léonce, beaucoup de mystère!... + +Il s'interrompit, la porte de la direction venait de s'ouvrir, laissant +passage au sieur Verminet et au marquis. + +M. Henri de Croisenois portait un costume du matin, fort élégant, à la +mode, mais non ridicule, comme celui de Gandelu fils. + +Il mâchonnait son éternel cigare et fouettait son pantalon de drap gris +clair, du bout d'une badine de cuir de Russie à pomme d'or... + +D'un coup d'oeil, d'un seul coup d'oeil où il concentra toute son +âme, tout ce qu'il avait d'intelligence, de pénétration, de finesse, +André vit assez Croisenois pour ne l'oublier jamais, pour être à même de +faire encore son portrait de mémoire, au bout de vingt ans. + +Il lui trouva l'air faux et traître, et sous les apparences du viveur de +bonne compagnie, insoucieux et sceptique, il crut reconnaître une astuce +réfléchie, une méchanceté froide, et cette redoutable détermination des +gens prêts à tout. + +Le regard, surtout, le frappa par sa mobilité. Les yeux lui parurent +troubles, inquiets, effarouchés comme ceux de l'homme qui, ayant fait un +mauvais coup, sait qu'il a tout à craindre, et attend le danger de +partout et à tout instant. + +--Il est impossible, pensa André, que cet homme ne soit pas un scélérat. + +A cinq pas, le marquis avec ses petites moustaches fines et soyeuses +jouait encore le jeune homme, mais André reconnut qu'en réalité, il +devait être bien plus vieux que son âge. + +Sous les artifices d'une toilette savante, sous le coldcream et la +poudre de riz, l'artiste distinguait les traits flétris du libertin +surmené. + +Les émotions du jeu, les nuits de débauches, les anxiétés d'une +existence précaire, les plaisirs exhorbitants, avaient ridé les tempes, +éclairci les cheveux, fané les lèvres et bridé les paupières veuves de +cils. + +M. de Croisenois semblait d'ailleurs de la meilleure humeur du monde, et +c'est du ton le plus gai que Verminet et lui achevaient la conversation +commencée, ou plutôt la résumaient, comme on fait presque toujours après +un long entretien, au moment de se séparer. + +--Il demeure donc bien entendu, disait le marquis, que je n'ai pas à me +préoccuper des affaires qui ne concernent que vous et moi. + +--Inutile!... j'aviserai!... + +--N'y manquez pas, surtout!... Diable!... Un retard, un malentendu, un +oubli auraient des conséquences graves. + +Cette recommandation suggéra une idée sérieuse à Verminet, car, se +penchant vers son «client,» il se mit à lui parler très bas... et ils +riaient. + +--Que disaient-ils? André avait beau écouter de toutes ses forces, pas +une syllable n'arrivait jusqu'à lui. + +Mais c'était beaucoup déjà de savoir que ce noble personnage et le +directeur du la _Société d'escompte mutuel_ avaient des intérêts +communs. + +Le jeune M. Gaston, lui aussi, prêtait l'oreille, entièrement dépité de +n'être pas remarqué, malgré ses hum! répétés. + +Bientôt, n'y tenant plus, il s'avança vers M. de Croisenois, quitte à +l'interrompre, plus que jamais arrondissant le dos, la bouche en coeur +et la main largement tendue. + +--Eh! eh!... fit-il en exagérant encore son insupportable ricanement, ce +cher marquis!... Est-elle assez bonne!... Si je m'attendais à vous +trouver ici, par exemple!... Ah ça!... que devenez-vous, on ne vous voit +plus. Et Sarah?... joue-t-on toujours chez elle?... + +Si le marquis fut satisfait de la rencontre, à coup sûr il n'y parut +guère. Il sembla surpris, mais non agréablement. Ses sourcils même se +froncèrent. + +Cependant il serra du bout de ses doigts gantés de gris-clair la main +qui lui était tendue, en disant du ton le moins encourageant: + +--Ravi de vous voir, cher monsieur, en vérité. + +Mais il ne dit que cela, et tournant assez peu civilement le dos au +jeune M. Gaston, il continua à s'adresser à Verminet. + +--Pour le reste, disait-il, toutes les difficultés sont levées, et comme +il n'y a pas une minute à perdre, voyez aujourd'hui même, Martin-Rigal +et Mascarot... + +André tressaillit. Ces gens dont parlait Croisenois n'étaient-ils pas +des complices?... Il voyait des complices partout. + +En tout cas, ces deux noms se gravèrent dans sa mémoire comme le poinçon +dans le métal sous le puissant effort du balancier. + +--Père Tantaine venu ce matin, répondit Verminet.--M'a donné rendez-vous +pour quatre heures chez patron.--Y rencontrerai Van Klopen; lui parlerai +pour belle amie!... + +Le marquis haussa les épaules en éclatant de rire. + +--Par ma foi!... fit-il, j'oubliais cette diablesse de femme, et nous +sommes en plein carnaval; il faut des robes, il faut de la soie, il faut +des dentelles... Parlez à Van Klopen, mon cher, parlez... mais vous +savez, pas de largesses... Je me moque à cette heure de Sarah comme de +ça. + +Ça, c'était le claquement de l'ongle de son pouce sous sa dent. + +--Compris!... approuva Verminet, connu et compris.--Évitons imprudence, +cependant; brusquer dangereux.--Mouvement possible de ce +côté!...--Liquidations à la douce plus sûres que les autres!... + +--Oh!... de ce côté, dit M. de Croisenois, rien à craindre!... + +Une dernière fois, il serra la main du directeur de la _Société +d'escompte mutuel_, et ajouta: + +--Allons!... salut, à demain!... + +Tout était convenu. Le marquis traversa rapidement le bureau, et sortit +après un léger salut au jeune M. Gaston, sans daigner remarquer la +présence d'André, qui, du reste, se dissimulait de son mieux. + +M. Gandelu fils, lui, s'était rapproché du jeune peintre. + +--Étonnant, murmurait-il!... épatant!... Hein!... quel chic!... Il est +vraiment marquis, Jules de chez Bonnefoy me l'a dit... et il est mon +ami, vous avez vu? + +Évidemment, il allait poursuivre et donner d'étourdissants détails sur +Sarah, cette dame qui... cette dame que... lorsqu'il fut interrompu par +la voix du sieur Verminet. + +--A vos ordres!... messieurs, criait cet honorable financier. Prenez +peine de passer.--Mille pardons!--Très pressé.--Une heure déjà!... et +pas paru bourse.--Coulisse inquiète!... + +Lorsque André et le jeune M. Gaston entrèrent, refermant soigneusement +la porte derrière eux, M. Verminet avait déjà regagné son siège de cuir. + +M. Verminet est mieux que ses bureaux, plus brillant que son personnel. + +D'abord il est propre. Sa tenue qui est celle des jeunes employés à la +liquidation,--les plus élégants des boursiers,--fait l'éloge de son +tailleur. + +Est-il jeune, est-il vieux? On ne saurait le dire. Il n'a guère plus +d'âge qu'une pièce de cent sous. + +Il est gras, frais, rose, blond, porte ses favoris à l'anglaise, et son +oeil terne, qui rend bien des sensations, est glacial comme un +soupirail de cave. + +Sa grande préoccupation est de passer pour un homme sérieux, très +sérieux, connaissant exactement la valeur de toutes choses, et c'est +pour économiser le temps, qu'il a adopté le langage des nègres et du +télégraphe. + +--Seyez-vous, messieurs, fit-il, économisant, grâce à ce vieux mot, la +syllabe as, seyez-vous. + +Mais M. Gandelu fils, lui aussi, était pressé. + +--Merci!... répondit-il, nous ne sommes pas des gêneurs. Un mot +seulement, comme dit Geoffroy... un simple mot. Vous m'avez prêté de +l'argent la semaine passée. + +--Juste. En voulez-vous encore? + +--Ah! mais non!... au contraire, nous venons retirer mes billets. + +Un léger nuage passa sur le front du sieur Verminet. + +--Échéance au quinze prochain, seulement, fit-il. + +--N'importe!... j'ai le sac, et alors... vous comprenez... Si vous +voulez me remettre ces chiffons... + +--Pas possible. + +--Hein!... vous dites!... pourquoi? + +--Négociés!... + +Ce mot tomba comme un coup de trique sur le crâne du jeune M. Gaston. + +--Négociés!... balbutia-t-il d'une voix défaillante, vous avez négocié +ma signature!... Je la trouve mauvaise, excessivement mauvaise!... Mais +non, ce n'est pas vrai; vous plaisantez, hein?... + +--Plaisante jamais. + +Le triste garçon n'en pouvait croire ses oreilles; non, il ne pouvait +imaginer que ce fût sérieux. Il était absolument décontenancé, confondu, +ahuri. + +--Mais ce n'est pas de jeu! reprit-il. Ce n'est pas à moi qu'on la fait, +celle-là. Je retire ma mise. Si j'ai signé c'est qu'il était convenu que +ces effets ne sortiraient pas de votre portefeuille, c'était entendu, +promis... + +--Dis pas non, mais promettre et tenir, deux. Affaire lourde, bénéfice +incertain, trouvé preneur, donné papier. + +L'aventure ne surprenait pas beaucoup André; il avait vaguement +pressenti quelque tour de ce genre. Aussi, voyant que M. Gandelu fils +perdait totalement la tête, crut-il devoir prendre la parole. + +--Pardon, monsieur, dit-il au laconique directeur, il me semble que +certaines circonstances... particulières, vous faisaient un devoir de +respecter les conventions jurées... + +Le sieur Verminet s'inclina tout d'une pièce, et au lieu de répondre: + +--Honneur de parler à qui?... interrogea-t-il. + +André, qui devenait de plus en plus défiant, à mesure qu'il s'engageait +dans cette affaire, ne jugea pas à propos de décliner son nom. + +--Je suis, dit-il évasivement, un ami de M. Gaudelu. + +--Parfait. + +--Je reprends, monsieur. Donc vous avez prêté à mon ami dix mille +francs. + +--Excusez; cinq mille. + +André, un peu étonné, se retourna vers son compagnon, qui de blême qu'il +était devint cramoisi. + +--Que veut dire ceci? demanda-t-il. + +--Une bonne charge!... Je vous avais annoncé dix mille francs, parce que +j'avais besoin de la différence pour Zora, vous comprenez. + +--Soit, reprit le jeune peintre. Alors, monsieur Verminet, c'est cinq +mille francs que vous avez remis à M. Gandelu sur sa signature. Rien de +plus naturel. Ce qui l'est moins, c'est de l'avoir incité, décidé, à... +imiter la signature d'une autre personne... C'est un faux, monsieur!... + +Verminet ne put s'empêcher de tressauter sur son fauteuil. + +--Un faux!... murmura-t-il, pas connaissance!... + +Cette rare impudence fouetta le sang du jeune M. Gaston et le tira du +stupide anéantissement où il restait plongé. + +--Trop forte!... s'écria-t-il, elle est trop forte. Comment, Verminet, +ce n'est pas vous qui m'avez dit que pour votre garantie personnelle il +vous fallait un nom au-dessus du mien!... Celle-là, on ne me la fait +pas!... + +C'est si bien vous, que vous m'avez mis sous les yeux une lettre en me +disant: «Tenez, imitez vaille que vaille ce paraphe, c'est celui de M. +Martin-Rigal, le banquier de la rue Montmartre...» Je ne voulais pas, et +alors vous m'avez donné votre parole sacrée que ce n'était qu'une +formalité qui ne m'engageait à rien qu'à payer exactement; que les +papiers ne sortiraient pas de votre tiroir... Et vous niez!... Non, ce +n'est pas délicat, et vous me faites de la peine. + +Le très honorable directeur écoutait d'un air glacé. + +--Accusation mensongère!... dit-il enfin, preuves absentes; société +incapable d'action blâmable punie par lois. + +--Et cependant, monsieur, insista André, vous n'avez pas hésité à mettre +de tels billets en circulation! Avez-vous calculé les épouvantables +conséquences de ce manque de parole!... Qu'arriverait-il si on +présentait à M. Martin-Rigal cette fausse signature? + +--Danger improbable; Gandelu créateur, Rigal endosseur. Billets échus +toujours présentés à créateur. + +Le jeune M. Gaston se répandait en récriminations, mais André comprit +bien que toute discussion serait oiseuse, et que les raisons les plus +fortes se briseraient contre une volonté mûrement réfléchie et arrêtée. + +Le guet-apens était évident, mais quel était son but? + +--Brisons là, fit le jeune artiste. Un seul moyen nous reste de conjurer +le péril. Il faut nous mettre à la poursuite des billets et tâcher de +les rejoindre. + +--Sage. + +--Mais pour ce faire, monsieur, il faut que vous ayez la complaisance de +nous dire à qui vous les avez passés. + +Le sieur Verminet eut ce geste familier des bras, qui traduit +éloquemment la plus complète ignorance. + +--Sais pas, fit-il, oublié. + +André s'était bien juré qu'il serait patient, qu'il ne se laisserait +même pas émouvoir. + +Mais les forces humaines ont leurs limites. Il s'était animé peu à peu, +l'impassibilité de ce froid coquin, sa superbe impudence, ses façons de +parler l'agacèrent si bien qu'il oublia ses serments. + +[Illustration: André put sauter sans se faire de mal.] + +--Eh bien!... moi, monsieur, fit-il de cette voix de basse et sifflante, +qui annonce la plus extrême fureur difficilement contenue, moi, je vous +engage, dans votre intérêt, à faire un appel énergique à votre +mémoire... + +--Menaces!... + +--...Vous prévenant charitablement que si elle vous trahit, cela va être +vraiment fâcheux pour vous, oui, sur mon honneur!... + +Il n'y avait pas à se méprendre au ton du jeune peintre, le sieur +Verminet ne s'y méprit pas. + +--Chercher à côté, fit-il. + +Il se levait, comptant bien s'esquiver, mais André se jeta devant la +porte. + +--Vous trouverez sans sortir d'ici, prononça-t-il, et, sacrebleu!... +faites vite!... + +Pendant deux minutes au moins, ils restèrent immobiles en face l'un de +l'autre, se toisant, se mesurant, s'évaluant. Verminet vert de peur et +affreusement troublé, André tout vibrant de colère, la lèvre blanche et +tremblante, l'oeil flamboyant. + +--Si ce misérable bouge, pensait André, tout à fait hors de lui, je le +jette par la fenêtre. + +--Ce grand garçon est bâti comme un hercule, se disait Verminet, et quel +air!... il est capable de me faire un mauvais parti. + +L'idée d'appeler ses employés à l'aide, lui vint bien, il la repoussa +pour des raisons que ne pouvait soupçonner André. + +Se sentant bien pris, il se décida à céder, et se frappant soudain le +front: + +--Étourdi!... s'écria-t-il, indications-là. + +Il courut à son bureau et sortit d'un tiroir un volumineux agenda qu'il +se mit à feuilleter prestement. + +Mais André, qui ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements, +constata qu'il le tenait la tête en bas. + +Cependant il parut y lire le renseignement promis. + +--Ah!... fit-il: Billets Gandelu et Rigal, francs cinq mille, passés à +Van Klopen, tailleur pour dames, reçu espèces, commission en compte. + +Le jeune peintre se taisait. + +Un mot de Croisenois lui avait appris que Verminet était en relations +avec Van Klopen le couturier, et Martin-Rigal le banquier. + +Or, comment Verminet avait-il fait imiter à Gaston, précisément la +signature de Martin-Rigal, et pourquoi avait-il tout justement donné ces +faux à Van Klopen. + +Impossible de voir là un simple jeu du hasard, il fallait que des liens +d'intérêt secret existassent entre ces trois hommes et le marquis de +Croisenois. + +--Eh bien! demanda enfin l'honorable directeur de la _Société d'escompte +mutuel_, vous contents? + +--Van Klopen aura-t-il encore les billets, murmura M. Gandelu fils. + +--Ne sais. + +--Qu'importe, fit André, il nous dira où ils sont... Venez Gaston. + +Ils sortirent, et dès qu'ils furent dans la rue, le jeune artiste +passant son bras sous celui de son compagnon, l'entraîna au pas de +course dans la direction de la rue de Grammont. + +--Je ne veux pas, disait-il, laisser le temps à Verminet de prévenir +l'autre, je veux tomber chez Van Klopen comme un boulet. + + + + +XXIV + + +Mieux informé, André eût su qu'on n'arrive pas comme un boulet jusqu'à +l'illustre Van Klopen. + +Retranché dans le sanctuaire de ses inspirations et de ses oracles, ce +redoutable tyran de la mode s'entoure de plus de gardes, de défiances et +de précautions qu'un despote d'Asie au fond de son harem. + +Les femmes, ses clientes, réussissent parfois à éviter l'inévitable +station du salon d'attente, les hommes jamais. + +Comment savoir si l'homme qui se présente n'est pas un mari furieux!... + +Qu'adviendrait-il, bon Dieu!... sans cette consigne de fer?... Monsieur, +avare et jaloux, pourrait donc venir surprendre madame en train de +choisir et de commander la robe qu'elle compte lui faire payer malgré +lui, grâce aux vertus de l'anse du panier! + +Les femmes, pauvres anges!... seraient chez les couturiers des dames sur +un éternel qui vive!... Ce serait là de la clientèle. + +C'est pourquoi, dès le vestibule, André et le jeune M. Gaston, qui +arrivaient très essoufflés, furent arrêtés par les immenses laquais dont +la livrée reluisante d'or est comme l'enseigne de la prospérité de la +maison. + +--M. Van Klopen n'est pas visible, déclarèrent-ils. + +--L'affaire est importante, cependant; insista André, elle est urgente. + +--Monsieur travaille. + +Prières, menaces, tentatives de corruption, un billet de cent francs +même adroitement offert, furent inutiles. + +André se sentait pris d'une démangeaison folle de jeter de côté ces +drôles dont la politesse souriante lui semblait injurieuse, et de passer +outre; mais il en était déjà à se repentir d'avoir manqué de prudence et +de patience chez le sieur Verminet. + +Il se résigna donc, non sans effort, et à la suite du jeune M. de +Gandelu, il entra dans ce fameux salon que Van Klopen appelle son +«purgatoire.» + +L'aspect de l'endroit l'étonna. A tout autre moment, il eût été pris de +fou-rire, en considérant les portraits de robes accrochés au mur, mais +il était sous le coup de la plus vive contrariété. + +--Pendant que nous allons croquer le marmot ici, le directeur de la +_Société d'escompte mutuel_ aura le temps de prévenir ce gredin de +couturier et nous ne saurons rien!... + +Cependant les laquais avaient dit vrai, et c'est à peine si cinq ou six +clientes soupiraient dans le «purgatoire» après le bon plaisir de +l'arbitre des élégances. + +Toutes, à l'entrée des deux jeunes gens, se détournèrent, dévisageant +ces téméraires; toutes... à l'exception d'une, pourtant; qui, assise +dans l'embrasure d'une fenêtre, regardait dans la rue, en tambourinant +sur les vitres du bout des ongles. + +Cette indifférente, précisément, attira l'attention d'André, et à sa +profonde stupeur, il reconnut Mme de Bois-d'Ardon. + +--Quoi!... se dit-il, la vicomtesse chez cet ignoble couturier, après +son horrible offense de l'autre jour!... Allons, M. de Breulh se +trompait quand il me disait: «Celle-là est folle, mais elle a du +coeur, et elle nous sera une auxiliaire dévouée!...» + +Le jeune M. Gaston, pendant ce temps, se tournait et se retournait sur +sa chaise; il sentait cinq paires d'yeux braqués sur lui, et il +cherchait une pose avantageuse. + +Après s'être étonné, André s'indignait. + +--J'en aurai le coeur net, pensa-t-il, je veux lui faire honte. + +Il saisit cette idée au bond, et sans souci des personnes présentes, +sans réfléchir qu'il pouvait compromettre atrocement la jeune femme, il +traversa le salon et alla s'incliner devant elle. + +Mais elle prêtait une telle attention à ce qui se passait dans la rue, +qu'elle ne s'aperçut pas qu'il était là, et qu'il fut obligé de parler. + +--Madame la vicomtesse... + +Elle se retourna vivement, et, apercevant André, ne put retenir un petit +cri. + +--Ah!... vous!... + +--Oui, moi, ici!... + +Le regard dont il souligna ces trois mots était trop expressif, pour que +Mme de Bois-d'Ardon ne comprît pas tout ce qui se passait en lui. + +Son cou et son visage, jusqu'à la racine des cheveux, se couvrirent de +rougeur, et elle se leva pour répondre plus aisément à André sans être +entendue. + +--Ma présence vous paraît inouïe, fit-elle, et vous jugez que j'ai peu +de mémoire et peu d'orgueil. + +André ne répondit pas... C'était répondre. + +--Eh bien!... reprit la vicomtesse avec un regard de reproche, vous me +calomniez. Si je suis venue, c'est que j'ai vu de Breulh ce matin, et il +m'a dit que dans l'intérêt de vos projets, je devais pardonner Van +Klopen, et rester avec lui au mieux... Vous voyez, monsieur André, il ne +faut jamais juger sur les apparences... surtout une femme. + +Ce fut au tour du jeune artiste à devenir cramoisi. Il était vraiment +malheureux de son injustice, ses yeux exprimaient le repentir et la plus +ardente reconnaissance. Il joignit les mains, et d'un ton suppliant: + +--Me pardonnerez-vous, madame... commença-t-il. + +D'un petit geste rapide qu'il fut seul à voir, Mme de Bois-d'Ardon +l'interrompit. + +--Prenez garde, disait ce geste, nous ne sommes pas seuls, on nous +regarde. + +Et en même temps, elle se retournait vers la rue, en lui faisant signe +de l'imiter, afin de dérober au moins leur visage à l'observation. + +Le fait est que cette conversation, dont personne n'entendait mot, +intriguait fort le salon. Deux dames surtout, l'une bien compromise, et +l'autre totalement perdue de réputation en furent vivement choquées et +se penchèrent l'une vers l'autre pour se communiquer leur opinion, sur +ce qu'elles jugeaient charitablement un rendez-vous scandaleux. + +Pour le jeune M. Gaston, il crevait de dépit et de jalousie. Personne ne +le remarquait. + +--Elle est mauvaise! marmottait-il... A-t-on jamais vu cet artiste, qui +me la faisait à la vertu!... Ça ne prend pas!... C'est qu'elle est +jolie, la petite! + +Entre André et Mme de Bois-d'Ardon, la conversation continuait. + +--De Breulh, poursuivait la vicomtesse, a déjà recueilli sur le compte +de M. de Croisenois, cent fois plus de bruits fâcheux qu'il n'en +faudrait pour décider un père à lui refuser sa fille. Cela ne suffît +pas, puisque Mussidan a le couteau sur la gorge. Ce qu'il faut, c'est +dénicher dans le passé de ce Croisenois quelque grosse infamie qui le +force à se retirer... + +--Je la trouverai, fit André les dents serrées, j'en ai la certitude. + +--Franchement, mon pauvre monsieur, il faudrait vous hâter. Selon nos +conventions, je suis charmante pour lui, il me croit sa toute dévouée, +et même il me fait un peu la cour. Demain, je le présente à l'hôtel de +Mussidan, c'est convenu avec le comte et la comtesse... + +A grand peine, le jeune peintre maîtrisa un mouvement de rage. + +--J'ai bien compris en les voyant, reprit Mme de Bois-d'Ardon, qu'il +y a quelque chose, et que vous aviez deviné juste. D'abord Mussidan et +sa femme, qui vivaient fort mal ensemble, se sont tout à coup +rapprochés, on dirait qu'ils se serrent l'un contre l'autre, pour mieux +résister au danger... Puis leur contenance, leurs mouvements, tout en +eux trahit l'inquiétude, la contrainte, le désespoir... C'est avec +attendrissement, avec une sorte de reconnaissance douloureuse qu'ils +regardent leur fille... J'ai deviné qu'ils attendent d'elle le salut, et +qu'ils l'admirent de les sauver. + +--Et elle, murmura André, elle... + +--Sabine, monsieur André, est sublime... oui, sublime, pour qui comme +moi sait la vérité. Résolue au sacrifice elle l'a accepté, plein, +entier, sans restrictions, sans murmure... Son dévouement est grand, +mais ce qui est admirable, c'est qu'elle sait dissimuler à ses parents +l'étendue et l'horreur de son sacrifice. Noble fille!... Elle est calme +et grave comme avant, mais non davantage. Je l'ai trouvée maigrie et un +peu pâlie, son front, quand je l'ai embrassée, m'a brûlé les lèvres +comme un fer rouge... hormis cela, rien ne trahit ses intolérables +souffrances... C'est à douter. Mais Modeste m'a parlé... C'est un rôle +qu'elle joue... un rôle où elle agonise... elle mourra en souriant à +ceux dont elle sauve l'honneur. + +De grosses larmes roulaient lentes et silencieuses sur les joues +d'André. + +--Mon Dieu!... murmura-t-il, comment mériter une telle femme!... + +Mais une porte s'ouvrait, et au bruit qu'elle fit, André et Mme de +Bois-d'Ardon s'interrompirent et se retournèrent vivement. + +L'illustre Van Klopen apparaissait. + +Selon sa coutume après chaque consultation, il venait crier dans son +«purgatoire»: + +--A qui le tour? + +Mais à la vue du jeune M. Gaston, sa physionomie changea, et c'est le +sourire le plus engageant aux lèvres qu'il fit passer les deux jeunes +gens, écartant d'un geste impérieux la patiente dont c'était le tour, et +qui protestait contre le passe-droit. + +--Sans doute, dit-il, d'un ton bonhomme, à M. Gandelu fils, vous venez +me commander quelque surprise pour la délicieuse Zora de Chantemille?... + +Affreuse ironie!... l'intelligent jeune homme poussa un soupir à fendre +l'âme. + +--Pas pour le moment!... répondit-il... Zora est un peu souffrante... + +Mais André, qui avait arrangé la petite histoire à conter au couturier +des reines, était trop pressé pour laisser consumer le temps en parlages +inutiles. + +--Nous venons, monsieur, interrompit-il, pour une affaire plus sérieuse. +Mon ami, M. Gaston, va quitter Paris pour plusieurs mois, et il désire, +avant de s'éloigner, retirer sa signature de la circulation. Il y tient +d'autant plus que son père serait fort mécontent s'il apprenait qu'il a +souscrit des billets... + +--Je conçois cela. + +--Eh bien!... monsieur, vous pouvez lui être fort utile. + +Le jeune et intelligent Gaston se vit sauvé. + +--Alors, mon cher Klopen, dit-il, remettez-nous les valeurs que vous +avez signées de moi. + +L'illustre couturier hocha la tête. + +--Je les ai eues, fit-il... oui, je me rappelle très bien. Cinq billets +de mille francs chaque, valeur en compte, signés Gandelu, endossés +Martin-Rigal... Je les tenais de la _Société d'escompte mutuel_... J'en +ai disposé. + +--Pas de veine!... murmura Gaston affreusement déconcerté. + +--Oui, je les ai envoyés en règlement à mes fournisseurs de +Saint-Étienne-Rollon, Vrac et Cie... + +Le sieur Van Klopen est peut être un coquin habile; mais il est né à +Rotterdam, la finesse de détail lui manque. Bien plus, en dehors de son +extraordinaire impudence professionnelle, il se trouble aisément. Et la +preuve, c'est que, gêné par le regard d'André obstinément attaché sur +lui, il ajouta: + +--Si vous ne me croyez pas, je puis vous montrer l'honorée de ces +messieurs m'accusant réception... + +--Inutile, monsieur, prononça André, inutile... du moment que vous nous +donnez votre parole d'honneur... + +--Certes, je vous la donne, et la grande, et la vraie... Mais n'importe, +laissez-moi chercher la preuve dans ce paquet de lettres... + +Le couturier des reines semblait chercher avec une sorte de rage. + +--Oh!... assez, monsieur, fit André, sans la moindre ironie, car il +tenait à paraître dupe, ne prenez pas tant de peine... Les billets sont +à Saint-Étienne... c'est un petit malheur!... Nous attendrons +l'échéance. M. Gandelu ne déshéritera pas son fils pour cela... j'ai +l'honneur de vous saluer... + +Et comme il sentait bouillonner son sang dans ses veines, comme il +craignait de ne pas rester parfaitement maître de soi, André sortit, +entraînant le jeune Gaston, lequel voulait absolument consulter Van +Klopen sur la tenue qu'il serait «très chic» de donner à Zora quand elle +sortirait de Saint-Lazare. + +Lorsqu'ils furent dans la rue, à une vingtaine de pas de la maison du +tailleur pour dames, André s'arrêta, et, tirant son calepin, y écrivit, +à tout hasard, l'adresse des fabricants de Van Klopen, MM. Rollon, Vrac +et Cie. Quand il eut fini: + +--Eh bien!... demanda-t-il à son compagnon, que pensez-vous de votre +couturier? + +M. Gandelu fils était absolument rassuré. + +--Je pense, mon cher bon, répondit-il, que Van Klopen n'est pas bête... +Il me connaît. S'il avait fait sa tête, je lui perdais sa clientèle... +et raide! Je suis bon garçon, comme dit Philippe de chez Vachette... +mais je n'aime pas les scies!... Ah!... mais non!... + +--Alors où croyez-vous vos billets?... + +--A Saint-Étienne, parbleu!... + +L'obstinée confiance du jeune M. Gaston arracha à André un geste de +commisération et d'impatience. + +Cette naïveté idiote, chez un garçon gâté jusqu'aux moelles par toutes +les corruptions parisiennes, lui paraissait inexplicable. + +--Voyons, fit-il on consultant sa montre, il est trois heures, si pressé +que je sois, j'ai un quart-d'heure à vous donner. + +Ils arrivaient au boulevard des Italiens, ils tournèrent à droite, +remontant vers la rue de Richelieu. + +--Écoutez-moi donc, reprit André, et tâchez, s'il se peut, de vous bien +pénétrer de l'affreuse gravité de votre situation... + +--J'écoute, mon cher bon, allez-y gaiement!... + +--Il est entendu, n'est-ce pas, que Van Klopen vous a refusé crédit, et +c'est pour le payer que vous vous êtes adressé au sieur Verminet. + +--Naturellement... + +--Rien de mieux, en effet. Mais comment expliquez-vous que ce même homme +qui, le lundi, vous jugeait trop insolvable pour vous ouvrir un compte, +soit allé le mardi choisir précisément les billets créés par vous à son +intention pour les envoyer à ses fabricants? + +L'objection était si forte, elle résumait si clairement la situation, +que M. Gandelu fils en fut saisi. C'était une lueur soudaine qui +éclairait le brouillard de sa cervelle. + +--Cristi!... murmura-t-il, évidemment inquiet; je n'avais pas réfléchi à +cela. Elle est drôle!... Voudrait-on me monter un coup? Je m'le d'mande. +Mais lequel?... + +--Il est à croire, cher monsieur, que Verminet et Van Klopen ont le +projet de vous faire «chanter». + +Ce mot sonna mal à l'oreille de l'intelligent jeune homme. + +[Illustration:--A qui le tour?] + +--Me faire chanter, moi!... déclara-t-il, ah!... mais non. Je la +connais, celle-là. Ce n'est pas ce petit-là qu'on fait chanter. + +André haussa les épaules. + +--Alors, reprit-il, faites-moi le plaisir de chercher ce que vous +répondrez à Verminet, si le jour de l'échéance, il vient vous dire: +Donnez-moi 100,000 francs de ces cinq petits papiers ou je les porte à +votre père. + +--Je dirai... Ah!... je la trouve mauvaise, je dirai... + +--Vous ne direz rien. Vous reconnaîtrez qu'on a abusé de votre +simplicité, vous conjurerez Verminet d'attendre, et il attendra si vous +lui signez pour cent mille francs de lettres de change payables à votre +majorité... + +Qu'on se fût joué de lui, voilà ce que ne put digérer le jeune M. +Gaston. + +--Cent mille claques!... interrompit-il, voilà tout ce qu'aura Verminet. +Ah!... je suis comme cela, moi, si on m'énerve, je mets les pieds dans +le plat! Payer ce farceur!... il s'en ferait mourir. Je sais bien que +papa la trouvera mauvaise, et que si je lui tombais sous la main dans le +premier moment, il y aurait de la casse... Mais, zut!... je jouerais les +filles de l'air!... + +Il était transporté d'indignation; mais, emporté par la force de +l'habitude, il ne trouvait au service de sa colère d'autres expressions +que ces locutions idiotes dont composent leur vocabulaire ces spirituels +jeunes messieurs à veston court, qui sont les délices du boulevard. + +--Je crois, reprit André, que votre père vous pardonnerait cette... +imprudence plus difficilement encore que l'infamie de lui envoyer un +médecin compter combien d'heures lui restaient à vivre!... Il vous +pardonnerait pourtant, il est votre père... il vous aime. + +--Parbleu!... A Chaillot, Verminet!... + +--Non, monsieur, non. Si vous n'avez pas peur de votre père... il vous +menacera d'une autre personne... il vous menacera du procureur impérial. + +Du coup, l'intéressant jeune homme s'arrêta brusquement. + +--Oh!... fit-il, pour une plaisanterie... + +--Oui; mais le malheur est que cette plaisanterie s'appelle un faux, en +bon français. Et un faux, quand il est dénoncé, c'est la cour d'assises +d'abord, puis le bagne. + +Le jeune M. Gaston était devenu affreusement pâle, il regardait André +d'un air fou, la pupille dilatée par l'effroi, plus tremblant que la +feuille fléchissant sur ses jarrets. + +--Le bagne!... bégaya-t-il, non, il n'en faut pas. Anatole dit qu'on +n'en meurt pas, et qu'on y est même très bien avec des protections... +Mais c'est égal, je n'en suis plus, je passe la main!... + +Il parut réfléchir, et avec une certaine violence reprit: + +--Mais je suis buté, je ne chanterai pas. Si on me dénonce, je fais +comme Cartex... Ah!... elle est bien bonne! J'invite tous mes amis à un +grand dîner, et au café, v'lan!... dans l'oeil!... je me tire un coup +de pistolet. Les autres feront une drôle de tête... Hein! quelle réclame +pour Brébant?... Toutes les dames après, tourmenteront Philippe pour +qu'il les fasse dîner dans le cabinet où la chose se sera passée... +Voilà comme je suis, moi!... Et dans ma poche on trouvera une lettre +très spirituelle qu'on mettra dans tous les journaux!... + +Il oubliait qu'il était sur le boulevard, il criait de toute la +puissance de son fausset; il gesticulait, et déjà quelques passants +s'arrêtaient, espérant une dispute. + +André passa son bras sous le sien, et l'entraîna. + +Mais Gaston avait été remué jusqu'au fond de lui-même, et toutes les +cordes de son âme, muettes jusqu'alors, vibraient. + +--Dix louis, poursuivait-il, que le rusé vieillard en meurt!... Pauvre +père, je l'ai durement scié, tout de même. Moi qui avec rien le rendais +si heureux!... Quand je restais à dîner avec lui, il mettait les petits +plats dans les grands!... Ah! si c'était à recommencer!... Mais quoi!... +Le jeu est fait rien ne va plus... A mon âge, je la trouve mauvaise!... +Avoir vingt ans, le sac, le truc, du chic, être adoré de Zora, et +éteindre son gaz... Elle n'est pas drôle!... Mais la cour d'assises... +Non! j'aime mieux le pistolet!... je suis le fils d'un honnête homme!... + +A son tour, André s'arrêta, examinant son compagnon avec la stupéfaction +d'un vivisecteur qui entendrait parler une bête qu'il galvanise. + +Le dégoût que lui avait inspiré Gaston diminua. Il lui sut gré de son +énergie, si grotesquement qu'elle fut exprimée. + +--Vrai... vous ne feriez pas ce que vous dites? interrogea-t-il. + +--Parbleu!... Je suis cascadeur, si on veut, mais sérieux dans les +grandes occasions. Ce sera dur, mais voilà ce que c'est... c'est bien +fait... il ne fallait pas y aller.... + +Véritablement, la résolution éclatait dans ses yeux. + +--J'approuve votre énergie, mon cher Gaston, reprit André, mais ne +désespérons pas. Je crois, oui, je crois bien que je réussirai à +arranger cette malheureuse affaire... seulement, soyez prudent, +tenez-vous coi... Et n'oubliez pas que d'un instant à l'autre, je puis +avoir besoin de vous. + +--C'est entendu... Mais dites-donc, cher bon, il ne faudrait pas lâcher +Zora... elle serait mauvaise!... + +--Soyez tranquille... je vous verrai demain... et pour aujourd'hui, +adieu!... je n'ai plus une minute à perdre. + +Et sur ces mots, laissant M. Gaston encore tout ahuri, il s'éloigna en +courant. + +S'il était pressé, c'est qu'il avait entendu Verminet dire à Croisenois: +«J'irai chez Mascarot à quatre heures,» et qu'il avait formé le projet +de l'attendre à sa sortie et de suivre le directeur de la _Société +d'escompte mutuel_. + +Par lui, il espérait arriver jusqu'à Mascarot, qui dans sa pensée ne +pouvait être qu'un complice. + +Il longea la rue de Grammont comme une flèche, et la demie de trois +heures sonnait à l'horloge de la Bibliothèque nationale, quand il arriva +rue Sainte-Anne. + +Plus rassuré, il respira, et c'est alors que les tiraillements de son +estomac lui rappelèrent qu'il n'avait pas déjeuné. + +Il regarda autour de lui. + +Juste en face de la _Société d'escompte mutuel_ était la boutique d'un +marchand de vins. + +André y entra bravement, et du ton d'un habitué demanda deux sous de +pain, une portion de jambon et une chopine, qu'il paya d'avance pour que +rien ne le retardât quand il lui faudrait sortir. + +Puis, debout devant le vitrage, il se mit à manger, tout en observant. + +Il n'était pas sans inquiétude. Verminet avait dit aussi qu'il devait +aller à la bourse. Rentrerait-il chez lui avant sa visite chez Mascarot? +Tout était là. + +Si oui, André était sûr de réussir. Si non, il en serait pour une bonne +heure de guet. + +C'était oui. + +Il venait d'achever son pain et son jambon, lorsqu'il aperçut Verminet +sortant de son allée. + +D'un trait il avala sa chopine et s'élança dehors. + + + + +XXV + + +Rien qu'à voir dans la rue le sieur Verminet, on reconnaît l'homme +important, le capitaliste, l'heureux tripotier d'affaires prospères. + +Il marche en se dandinant, des épaules aussi bien que des jambes, le +front haut, la bouche souriante et dédaigneuse, regardant les magasins +de l'air d'un millionnaire qui a de quoi tout acheter, et lorgnant les +femmes d'un oeil impertinent. + +André n'eut aucune peine à le suivre, bien que tout neuf à ce métier de +«fileur,» plus difficile qu'on ne soupçonne, et qui à l'exemple de tous +les métiers, a ses théories invariables, ses règles reconnues, ses +calculs tout faits, sa pratique en un mot, qui le simplifie +singulièrement. + +Le temps était beau, l'air tiède, l'honorable directeur de la _Société +d'escompte mutuel_ en profita pour choisir le chemin le plus long, en +homme qui, après une journée bien remplie, la conscience tranquille, +s'accorde une honnête récréation. + +Au lieu de prendre la rue Neuve-des-Petits-Champs, il gagna les +boulevards, qu'il longea doucement, flânant, savourant son cigare, +distribuant des saluts de droite et de gauche, et échangeant des +poignées de main. + +Et André, qui marchait derrière à quinze pas, ne perdait pas son homme +de vue, s'étonnait de la quantité de gens que connaissait ce surprenant +financier, et aussi de l'accueil que tout le monde lui faisait. + +--Ah ça!... pensait-il un peu déconcerté, me serais-je trompé?... On +voit mal et peu juste, quand on regarde à travers le prisme de la +passion... Ce Verminet ne serait-il pas ce que j'imagine?... Aurais-je +pris pour des indices concluants des chimères de mon imagination!.... + +André, le laborieux artiste, uniquement occupé de son avenir et de son +art, n'avait aucune idée de cette large fraction de la société +parisienne qui, en fait de honte et d'infamie, ne reconnaît que celle de +n'avoir pas d'argent, à soi ou aux autres, gagné ou volé... + +Monde à part, où le mépris n'existe pas, où tout homme, tant qu'il est +bien mis, a vingt-cinq louis en poche, a droit aux égards des autres, +quoi qu'il ait fait, quoi qu'il fasse, quoi qu'il doive faire... + +Cependant, Verminet ayant atteint le boulevard Poissonnière, jeta son +cigare et changea brusquement d'allures. + +C'est du pas le plus rapide qu'il suivit successivement la rue +Poissonnière et la rue du Petit-Carreau. + +Enfin, arrivé presque à l'extrémité de la rue Montorgueil, non loin des +Halles, il tourna court, entra sous une vaste porte cochère, et bientôt +disparut. + +Où allait-il?... André n'eût pas la peine de conjecturer; deux écriteaux +qui resplendissaient de chaque côté de la porte étaient là pour le lui +apprendre. + +Verminet venait d'entrer chez B. Mascarot, et ce Mascarot était tout +simplement un agent de placement pour domestiques et employés des deux +sexes et autres. + +L'humilité de la profession déconcerta singulièrement André. Il avait +compté sur une découverte plus brillante, plus significative surtout. + +N'importe, il résolut d'attendre Verminet, et pour se donner une +contenance, il traversa la rue, et sans perdre de vue la porte du +placeur, il parut s'absorber dans la contemplation de trois ouvriers +mécaniciens qui posaient des volets à glissement aux boutiques d'une +maison neuve. + +Heureusement la faction d'André dura peu. + +Il n'y avait guère qu'un quart d'heure qu'il faisait le guet, lorsque +dans la cour de la maison du placeur il vit paraître Verminet. + +Deux hommes l'accompagnaient. L'un grand, maigre, portant des lunettes +de couleur; l'autre gras, fleuri, souriant, qui avait la tournure et les +façons de la meilleure compagnie. + +Bientôt ils s'avancèrent jusqu'à la rue, et debout sur le bord du +trottoir ils continuaient de s'entretenir avec une certaine animation. + +Certes, André eût donné la moitié des vingt mille francs qu'il avait en +poche pour entendre quelque chose de leur conversation, et il +manoeuvrait pour se rapprocher, quand non loin de lui éclatèrent deux +coups de sifflet si violents qu'ils dominèrent le bruit de la +circulation. + +Ces coups de sifflet étaient si bizarrement modulés, qu'ils frappèrent +André. Et il ne fut pas le seul à être frappé. Il vit fort distinctement +le grand monsieur à lunettes qui parlait à Verminet, tressaillir et +regarder vivement autour de lui. + +Mais le jeune peintre n'attacha aucune importance à cette particularité, +et il avançait toujours, dissimulé par un flot de passants, quand les +trois interlocuteurs brusquement se séparèrent. + +L'homme aux lunettes entra dans la maison; Verminet et l'homme aux +manières distinguées s'éloignèrent dans la direction des Halles. + +André eut dix secondes d'hésitation. Que faire? Devait-il tâcher de +savoir qui étaient ces deux inconnus?... Il apercevait sous la porte du +placeur un marchand de marrons qui pourrait peut-être lui donner des +renseignements. + +--Non, se dit-il, ce marchand sera toujours là, tandis que je ne saurais +où rejoindre Verminet et son compagnon. + +Il s'élança donc sur leurs traces. + +Ils ne le conduisirent pas loin. Ils traversèrent l'obscur passage de la +Reine-de-Hongrie, tournèrent à droite dans la rue Montmartre et +entrèrent dans une maison de belle apparence. + +Mais comment savoir qui ils allaient visiter?... Le plus naïf fileur +n'eût pas été embarrassé, André l'était extrêmement lorsque, s'étant +approché, il distingua au fond du vestibule, sur une plaque de marbre, +ces mots: _Bureaux au premier_. + +Ce fut un trait de lumière. + +--Eh!... pensa-t-il, c'est ici que demeure le banquier... Martin-Rigal. + +Il entra à son tour, questionna la concierge: il ne s'était pas trompé. + +--Décidément, se dit-il, j'ai de la chance, et si mon petit marchand +peut m'apprendre qui sont ces deux inconnus, j'aurai fait une bonne +campagne. Pourvu qu'il ne soit pas parti... + +Non seulement il ne s'était pas éloigné, mais il y avait deux marchands +pour un près du réchaud, deux jeunes drôles en blouse, la casquette sur +l'oreille, qui discutaient avec tant d'animation, qu'ils ne remarquèrent +pas André quand il vint se placer tout près d'eux. + +Ces messieurs débattaient un marché. + +--C'est assez me lanterner comme cela, disait l'un. J'ai dit mon dernier +mot à ton père... Vous voulez ma place et mon réchaud... c'est deux cent +cinquante francs. + +--Le vieux ne donnera pas plus de deux cent francs. + +--Alors, il peut se fouiller!... deux cents francs, une place de cent +sous par jour!... il n'est pas chien! Et j'ai fait des journées de plus +de dix francs, foi de Toto-Chupin. + +Toto-Chupin!... le nom plut à André, et c'est à celui qui le portait +qu'il s'adressa. + +--Mon ami, lui demanda-t-il, vous étiez là, tout à l'heure; avez-vous vu +descendre de cette maison, et causer un instant sur la porte trois +messieurs?... + +Le jeune drôle commença par toiser de l'air le plus insolent ce +questionneur qui osait l'interrompre, puis, d'un ton brutal: + +--Qu'est-ce que cela peut vous faire, à vous? dit-il... Passez donc +votre chemin. + +André n'avait pas étudié les gens de bourse, mais il avait observé et +d'un peu plus près qu'il n'eût voulu, jadis, cette engeance parisienne +dont Toto-Chupin était un agréable spécimen; il en connaissait la langue +et les moeurs... + +--Réponds toujours, insista-t-il, ça ne t'écorchera pas la bouche. + +--Eh bien!... oui, je les ai vus... après!... + +--Après?... il y a que je voudrais bien connaître leurs noms, les +connaîtrais-tu par hasard?... + +Toto-Chupin avait soulevé sa casquette pour se gratter la tête, ce qui +est sa façon de stipuler son intelligence, et tout en ébouriffant ses +vilains cheveux jaunâtres, il guignait André, l'examinant curieusement, +le soupesant, pour ainsi dire, l'évaluant... + +--Et si je les connaissais, ces hommes, répondit-il enfin, si je vous +disais leurs noms!... Que me donneriez-vous? + +--Dix sous. + +Le mauvais drôle gonfla tant qu'il put une de ses joues, et appliqua +dessus un bruyant coup de poing, ce qui est l'expression superlative de +son ironie et de son dédain. + +--Prenez garde de casser vos bretelles! s'écria-t-il, avec un +inexprimable accent. Dix sous!... Oh! là! là!... Voulez-vous que je vous +les prête? + +André haussa tranquillement les épaules. + +--Pensais-tu donc, fit-il que j'allais t'offrir vingt mille livres de +rentes?... + +A sa grande surprise, Toto éclata de rire. + +--Gagné!... dit-il. J'avais parié avec moi que vous n'étiez pas un +cocodès, j'ai gagné!... Je me dois un canon... + +--Et à quoi reconnais-tu cela?... + +--Tiens!... Un cocodès m'aurait offert cent sous; j'aurais demandé vingt +francs, il en aurait aboulé dix, autant de francs que vous de sous. + +Le peintre ne put dissimuler un sourire. + +--Tandis que vous, poursuivit Toto, on ne vous fait pas voir le tour... + +Il s'interrompit, et la contraction de ses lèvres et de son front +trahissait l'effort de sa pensée. + +Maître Toto-Chupin était fort perplexe. Ces noms, il les savait; +devait-il les dire? Son flair exercé reconnaissait un ennemi. Ce n'est +point aux marchands de marrons que les gens bien intentionnés +s'adressent pour obtenir des renseignements. Parler, c'était, selon +toute probabilité, causer quelque préjudice à B. Mascarot ou aux siens, +à Beaumarchef ou au doux Tantaine. + +C'est là ce qui décida Chupin. + +--Bast!... fit-il, je vais vous les dire ces noms!... Gardez vos dix +sous... Je vous les dirai à l'oeil, parce que vous me plaisez, foi de +Toto. Le grand sec, c'est le patron, le papa Mascarot, quoi!... L'autre, +le gros père, c'est son ami, le docteur Hortebize. Quand au troisième... +attendez donc que je cherche... + +--Oh!... celui-là, je le connais, il s'appelle Verminet. + +--Vous y êtes!... + +André était tellement enchanté de Chupin, qu'il tira de se poche et jeta +sur le couvercle du fourneau une pièce de cinq francs, en disant: + +--Tiens!... voilà pour ta peine. + +C'est avec une grimace et un geste de singe que le garnement ramassa la +pièce. + +--Merci! mon prince, fit-il. + +Il allait ajouter quelque plaisanterie, quand après un coup d'oeil +jeté dans la rue, tout à coup sa physionomie prit une expression +sérieuse et inquiète, et il arrêta sur le jeune peintre un regard +singulier. + +--Qu'y a-t-il? demanda André, qui surprit ce regard. + +--Rien, répondit Toto, oh!... rien du tout. Seulement, tenez, vous avez +l'air bon enfant, vous, et pas fier... Eh bien!... moi, à votre place, +je me méfierais. + +--Et de quoi, bon Dieu!... + +[Illustration:--Dix sous? voulez-vous que je vous les prête?] + +--Dame!... je ne sais pas moi!... C'est une idée que j'ai, comme cela, +qu'on voudrait vous faire chanter... Mais en voilà assez, pas vrai!... + +Il tourna le dos, sur ces derniers mots prononcés d'un ton rogue, et +reprit avec son acheteur la discussion du marché. + +Le jeune peintre avait grand'peine à cacher son profond ébahissement. + +Il comprenait bien que cet affreux drôle devait savoir quantité de +choses qui lui seraient prodigieusement utiles, mais il comprenait aussi +que pour le moment il était résolu à se taire, et que ce serait folie +que d'essayer seulement de lui tirer un mot. + +Il pensa que mieux valait en rester là pour le moment et revenir le +lendemain. N'était-il pas certain de toujours retrouver le jeune drôle, +alors même qu'il faudrait le faire rechercher pas son successeur? + +D'ailleurs, l'heure de son rendez-vous avec M. de Breulh approchait. + +--Au revoir, Toto-Chupin, à une autre fois. + +Un fiacre vide passait, André y monta, ordonnant au cocher de le +conduire au rond-point des Champs-Élysées. + +S'il ne donnait pas l'adresse du café où il devait se rencontrer avec M. +de Breulh-Faverlay, c'est que, selon le conseil de Toto, il se défiait. +Oui, il se défiait extrêmement. + +Il se souvenait de ces deux coups de sifflet singuliers qui avaient fait +tressaillir Mascarot et décidé la rupture de la conférence... Il se +rappelait que c'était après un coup d'oeil dans la rue que +Toto-Chupin, devenu subitement soucieux, l'avait engagé à se défier. + +--Morbleu! s'écria-t-il, soudainement illuminé par le souvenir d'une +histoire qu'il avait entendue conter autrefois, je comprends: on me +suit. + +La secousse qu'il ressentait de cette découverte si extraordinaire était +trop violente pour qu'il songeât, sur le moment, à en tirer les +déductions logiques et les dernières conséquences. + +--Je chercherai plus tard, se dit-il, et je trouverai. L'important, pour +le moment, est de dérouter les poursuites. + +Il abaissa une des glaces du devant de la voiture, et tira le cocher par +son manteau pour appeler son attention. + +Quand cet homme se fut retourné et penché vers lui: + +--Écoutez-moi attentivement, dit-il, et sans arrêter. + +--J'écoute, bourgeois. + +--D'abord, je vais vous payer votre course cinq francs, et d'avance. Les +voici. Prenez-les. Ce sera autant de fait. + +--Mais, bourgeois... + +--Maintenant, mon brave, au lieu du remonter les Champs-Élysées, ce qui +est le chemin pour me conduire où je vous ai dit, vous allez me faire le +plaisir de prendre par la rue Royale et le faubourg Saint-Honoré. Vous +marcherez le plus vite possible jusqu'à la rue de Matignon, dans +laquelle vous tournerez... seulement, en tournant cette rue, retenez vos +chevaux pendant une demi-minute, vous repartirez ensuite à fond de +train... Et une fois aux Champs-Élysées, vous irez où vous voudrez, je +ne serai plus dans la voiture. + +Le cocher eut un petit sifflement qui voulait être malicieux. + +--Connu!... fit-il. Vous êtes «filé» et vous voulez faire perdre votre +piste. + +--Il y a quelque chose comme cela. + +--Alors, bourgeois, attention au commandement: ne sautez qu'après le +tournant parce que je tournerai court. Et surtout ne sautez pas du côté +du trottoir... La chaussée est moins dangereuse, si on manque son coup. + +Ce cocher intelligent était adroit aussi. + +Aussi à la rue de Matignon, il prit si bien ses mesures, qu'André put +sauter sans se faire le moindre mal et eut le temps de se précipiter +dans l'allée obscure d'une maison, avant que personne eût tourné la rue. + +--Comme cela, pensait-il, je vais bien voir si je suis «filé», et par +qui. + +Mais c'est vainement que le jeune peintre embusqué derrière la porte de +l'allée, l'oeil et l'oreille au guet, attendit. + +Après cinq minutes qui lui semblèrent éternelles, rien encore n'avait +paru, ni voiture, ni piéton, justifiant ses présomptions. + +--Me serais-je effrayé à tort! pensait-il. Non, ce n'est pas supposable, +le hasard n'a pas de telles coïncidences. + +La nuit venait, plus d'un quart d'heure s'était écoulé, André se décida, +non sans un violent dépit, à abandonner son poste pour rejoindre M. de +Breulh. + +Car avec toutes ces idées, pensait-il, je suis sûr que je me fais +attendre. + +Il avait, en cela, grandement raison. + +En approchant de ce petit café des Champs-Élysées, choisi pour les +rendez-vous, il reconnut, stationnant le long de la contre-allée, le +coupé de M. de Breulh-Faverlay, et un peu plus loin, le gentilhomme +faisait les cent pas en fumant un cigare. + +Au même moment, M. Breulh, de son côté l'aperçut. + +--Arrivez donc, paresseux! lui cria-t-il en s'avançant rapidement, la +main tendue. Savez-vous que voici vingt bonnes minutes que vous me +condamnez au pied de grue. + +Le jeune peintre voulut s'excuser, mais le gentilhomme l'arrêta. + +--Parbleu!... fit-il d'un ton le plus amical, je devine bien qu'il a +fallu pour vous retenir quelque motif très grave. Seulement, vous +l'avouerai-je, mon cher ami, je commençais à n'être plus fort rassuré. + +--Vous étiez inquiet, monsieur? + +--Pour vous..., oui. Rappelez-vous donc mes recommandations de l'autre +soir. M. Henri de Croisenois est un insigne gredin. + +André se taisait, M. de Breulh lui prit familièrement le bras. + +--Promenons-nous, fit-il, cela vaut mieux que d'aller nous attabler dans +le café. + +--Oui, en effet..., marchons!... + +--Je veux dire, poursuivit le gentilhomme, que je crois ce misérable +marquis capable de tout... Ah! vous aviez deviné du premier coup. On lui +voit en perspective un héritage très considérable, celui de son frère +Georges, il en parle sans cesse... Ce n'est qu'un leurre à créanciers. +Il y a longtemps qu'il en a mangé le fonds et le tréfonds de cet +héritage... Un homme ainsi acculé est terriblement dangereux!... + +--Ah!... je ne le crains pas. + +--Mais moi je craignais pour vous, ami André... Ce qui me rassurait +pourtant, c'est que le misérable ne vous connaît pas. + +Le jeune peintre hocha la tête. + +--Non-seulement le misérable me connaît, répondit-il, mais il doit +soupçonner mes desseins. + +M. de Breulh, sur ces mots, s'arrêta court. + +--Impossible!... fit-il. + +--Cependant, aujourd'hui, toute la journée, j'ai été suivi. Je n'en ai +pas la preuve matérielle, mais j'en mettrais la main au feu... Jugez-en. + +Et sans attendre une réponse, André raconta brièvement, mais de la façon +la plus claire, tous les incidents de sa journée. + +Lorsqu'il eut terminé: + +--Vous avez raison, approuva M. de Breulh d'une voix grave, vous êtes +sur la piste des ignobles scélérats qui prétendent exploiter le comte et +la comtesse de Mussidan, mais ils le savent et leurs précautions sont +prises. Oui, vous avez été suivi, n'en doutez pas, et désormais vous ne +ferez pas un pas sans être environné d'espions. A cette heure même, je +suis sûr qu'il y a ici près, une paire d'yeux qui nous observent... + +Il regardait autour de lui, en parlant ainsi; mais il faisait déjà +sombre, il ne vit rien. + +--Pour ce soir, du moins, reprit-il, riant tout bas de l'idée qui lui +venait, nous fausserons compagnie à vos observateurs, et si nous dînons +ensemble, ils ne sauront certes pas où... Venez vite... + +Sur le siège du coupé, le cocher dormait. M. de Breulh l'éveilla et lui +donna ses ordres à voix basse. + +--Vous allez voir, dit-il ensuite à son compagnon, en prenant place près +de lui dans la voiture. + +A la foudroyante rapidité du cheval, lancé dans la direction de l'avenue +de l'Impératrice, André ne pouvait pas ne pas comprendre. + +--Que pensez-vous de l'expédient? disait gaiement M. de Breulh. Nous +allons nous promener de ce train pendant une heure, et nous reviendrons +par l'avenue de Saint-Ouen et la rue de Clichy. Au coin de la chaussée +d'Antin on nous arrête, nous descendons lestement et nous sommes +libres... Ceux qui nous suivraient, auraient de bonnes jambes. + +Tout se passa bien ainsi. Seulement, au moment où M. de Breulh sautait +rapidement à terre, il vit comme une ombre se détacher de la caisse de +la voiture, s'enfuir et se perdre dans la foule du boulevard. + +--Morbleu!... il y avait un homme là! s'écria-t-il. J'ai cru dépister +l'espion, je l'ai simplement promené. + +Et aussitôt, voulant en avoir le coeur net, il retira ses gants et +alla palper successivement l'essieu et les ressorts du coupé. + +--Plus de doute, dit-il à André; touchez, le fer est encore chaud; le +gredin avait les jambes passées ici, et se tenait là. + +Le jeune peintre ne répondit pas, mais sa déconvenue de tantôt lui fut +expliquée. Pendant qu'il se précipitait dans l'allée, l'homme qui le +suivait était emporté par le fiacre. + +Cette aventure attrista le dîner, et dès six heures André demanda la +permission de se retirer. Il était écrasé de fatigue. + + + + +XXVI + + +Mme la vicomtesse de Bois-d'Ardon décrivait assez exactement la +situation des maîtres de l'hôtel de Mussidan, lorsque, dans le +purgatoire de Van Klopen, elle disait à André: + +«Le malheur a rapproché le comte et la comtesse, et Sabine ayant jugé +que son devoir est de sauver l'honneur de la famille, Sabine est sublime +d'abnégation.» + +M. et Mme de Mussidan, en effet, avaient compris que leurs haines +devaient s'effacer devant le péril terrible, et que ce n'était pas trop +de leurs efforts réunis pour essayer de résister aux ignobles scélérats +qui les tenaient comme sous le couteau. + +Malheureusement ce rapprochement n'avait pas eu lieu dès le premier +jour. Après la menaçante démarche du souriant Hortebize, et lorsqu'elle +se fut assurée que toutes ses lettres lui avaient été soustraites, la +première pensée de Mme Diane n'avait pas été, il s'en faut, de tout +confesser à son mari. + +Cette correspondance compromettait le duc de Champdoce pour le moins +autant qu'elle, c'est à Norbert qu'elle demanda secours. + +Mais ses espérances furent déçues. + +Sa première lettre resta sans réponse. Elle en écrivit une seconde: même +silence. + +Enfin, dans une troisième lettre, elle s'abandonna, et, sans exposer +tout à fait la situation, elle sut en dire assez pour que le duc pût +comprendre de quel vol elle avait été victime et l'horreur du péril qui +menaçait Sabine. + +Cette troisième lettre lui fut apportée par un valet du pied, ouverte, +sous enveloppe. + +Le duc, certainement l'avait lue. En travers, il avait écrit: + +«Les armes que vous gardiez contre moi se tournent contre vous. Dieu est +juste.» + +Mme Diane pensa devenir folle en lisant ces deux lignes. + +Il lui sembla que c'était une prophétie inspirée par le ciel même, qui +lui annonçait les plus effroyables malheurs, qu'il lui fallait enfin +expier les crimes de sa vie, et que l'heure du châtiment était venue. + +Pour la première fois, cette âme de marbre connut le remords. + +Elle pria et elle pleura. + +Pauvre folle!... Elle supplia Dieu d'effacer ce passé terrible, comme si +toute la puissance de Dieu pouvait faire que ce qui a été fait ne soit +pas!... + +Alors elle vit bien que tout était perdu, et qu'il fallait qu'elle +s'adressât à son mari, si elle ne voulait pas qu'une copie des lettres +qui lui avaient été enlevées, lui fût adressée. + +Ce fut un soir, dans le petit salon qui précédait la chambre de Sabine, +encore bien malade, que la comtesse de Mussidan avoua à son mari ce +qu'on exigeait d'elle, et l'épouvantable péril qui la menaçait. + +Hélas!... il fallut bien qu'elle parlât de ces lettres fatales et de ce +qu'elles contenaient. Elle le fit avec cette merveilleuse adresse des +femmes, qui savent sans mentir ne pas dire la vérité. + +Mais elle ne put pas ne pas dire comment elle se trouvait mêlée à la +mort du vieux duc de Champdoce, et à la disparition mystérieuse de +Georges de Croisenois... + +Le comte écoutait frappé de stupeur. + +Si habilement que fussent présentés les faits, ils restaient encore si +odieux, que son imagination en était épouvantée. + +Il observait la comtesse, et il se demandait comment ces traits si beaux +encore, tant de délicatesse féminine, pouvaient dissimuler tant de +perversité, tant de scélératesse. + +Il évoquait ses souvenirs de Sauvebourg, et il revoyait Diane telle +qu'elle était quand il l'avait connue et aimée. Combien elle semblait +pure et candide alors, quelle douceur angélique dans ses regards... et +cependant déjà, elle avait conseillé un parricide!... + +Mais une autre circonstance frappait M. de Mussidan. + +Il avait été jusqu'alors persuadé que Diane, avant son mariage, et +encore après, hélas! avait été la maîtresse de Norbert de Champdoce. + +Cependant voici que la comtesse niait cela, qu'elle le niait absolument +et de toute son énergie, à un moment où elle en était réduite à soulever +les derniers voiles de sa vie... + +Et lui qui doutait de sa paternité!... Aurait-il donc à se reprocher +comme un crime son indifférence pour Sabine!... + +D'ailleurs, il ne prononça pas un mot. Il se leva lorsque la comtesse +eut terminé, et il sortit en chancelant comme un homme ivre. + +Elle l'entendit seulement murmurer: + +--Que devenir?... Que faire?... + +Le malheur est que M. de Mussidan n'avait pas été seul à recueillir les +lamentables aveux de sa femme. + +Le comte et la comtesse croyaient leur fille endormie; elle ne dormait +pas. Ils croyaient son cerveau troublé par les hallucinations de la +fièvre nerveuse qui avait mis ses jours en danger, et jamais sa raison +n'avait été plus nette. + +C'étaient eux qui la veillaient, car ils avaient redouté les +indiscrétions de son délire, la fidèle Modeste était allée se reposer, +et ils avaient laissé la porte de la chambre de Sabine ouverte, pour +répondre si elle appelait, pour accourir si le mal lui arrachait un +gémissement. + +Oui, ils avaient commis cette imprudence, la porte qui donnait du petit +salon dans la chambre était restée ouverte, et des mots terribles: +ruine... déshonneur... infamie... désespoir... fin de tout... étaient +arrivés jusqu'à Sabine. + +D'abord elle avaient douté. N'était-ce pas le délire encore?... Elle +avait fait un effort pour secouer cet odieux cauchemar. + +Mais bientôt elle dut se rendre à l'évidence. Ce qu'elle avait pris pour +un rêve sinistre, c'était bien la réalité. + +Dressée sur son lit, palpitante d'horreur, le front moite d'une sueur +glacée, elle avait prêté l'oreille et entendu... + +Sans doute bien des mots, des phrases entières lui avaient échappé, mais +elle n'avait pu se méprendre au sens général. + +La conclusion, d'ailleurs, n'était que trop claire. Les crimes de sa +mère allaient être divulgués, punis, c'en serait fait de l'honneur du +nom, si elle, Sabine, ne consentait pas à épouser cet homme qu'elle ne +connaissait pas, le marquis de Croisenois. + +A cette pensée, tout son être se révoltait. Pourtant, elle n'hésita pas. +Le devoir parlait. Elle se jura qu'elle se dévouerait. + +Le supplice, elle le sentait, ne serait pas long. Arracher de son +coeur son amour pour André, c'était s'arracher la vie même... Elle se +dit qu'elle trouverait assez de courage pour vivre jusqu'à ce que tout +fût sauvé... il le fallait. Après, elle aurait le droit d'accepter le +repos et l'oubli de la tombe. + +Mais la chair faillit trahir l'énergie de son âme. La fièvre la reprit +dans la nuit, et une rechute mit sa vie en péril. + +Elle fut encore sauvée, et lorsqu'elle revint à elle sa résolution +n'avait ni changé ni faibli. Son premier acte, dès qu'elle ressaisit la +liberté de son esprit, fut d'écrire à André cette lettre d'adieux qui +avait rendu comme fou le malheureux artiste. + +Puis, comme elle craignait que son père au désespoir ne se portât à +quelque extrémité, elle lui avoua qu'elle savait tout. + +--Du reste, ajoutait-elle, il ne fallait pas se désoler, elle n'avait +jamais aimé M. de Breulh, et elle était prête à épouser le marquis de +Croisenois; ce ne serait pas, affirmait-elle, un grand sacrifice. + +M. de Mussidan fut-il dupe de ce généreux mensonge?... Il est certain +que non. + +D'ailleurs, l'idée que le bonheur, la vie, la personne de sa fille +seraient la rançon de son honneur en danger lui était insupportable. + +Seul, il n'eût pas hésité à braver les conséquences du meurtre de +Montlouis. + +Mais pouvait-il hasarder la divulgation du secret de la duchesse?... + +Certainement la prescription était acquise, mais n'y aurait-il pas une +enquête? Henri de Croisenois ne manquerait pas de la demander, et il +l'obtiendrait, pour la constatation légale de la mort de Georges. + +Quel scandale alors, quelle clameur dans le public!... + +Devant sa femme et sa fille, il reconnaissait la nécessité de la +soumission, il paraissait se résigner, mais en réalité il ne pouvait, +non, il ne pouvait prendre sur lui de se soumettre à cette ignoble +oppression. + +[Illustration:--Pardon, Octave! pardon, je suis une malheureuse.] + +Le temps passait, cependant, et les misérables ne donnaient plus signe +de vie; le docteur même paraissait plus. Que signifiait ce silence? Il +y avait des moments où la comtesse se prenait presque à espérer. + +--Nous oublieraient-ils? pensait-elle; seraient-ils tombés pour quelque +méfait sous la main de la justice?... + +Non, ils n'étaient pas oubliés. + +L'honorable placeur ne perdait pas de vue aucune des cases de ce vaste +échiquier où il jouait sa dernière partie, et c'est avec une admirable +précision et juste au moment opportun qu'il mettait ses pièces en +mouvement. + +Tout était combiné pour le succès de l'affaire de Champdoce, pour +substituer Paul au véritable enfant du duc, toutes les précautions que +peuvent suggérer la prévoyance et la prudence humaines avaient été +prises... + +B. Mascarot se retourna vers Croisenois, vers le comte et la comtesse de +Mussidan négligés en apparence pendant une semaine. + +De ce côté, l'opération était double. + +Tout d'abord, il fallait arracher au comte et à la comtesse leur +consentement au mariage de Croisenois et de Sabine. + +En second lieu, il s'agissait de contraindre Croisenois à lancer et à +bien lancer cette fameuse société industrielle destinée à masquer les +pratiques de chantage de B. Mascarot et de ses associés. + +Avant tout, une démarche décisive près de M. de Mussidan était +indispensable... + +Le bon père Tantaine fut mis en campagne. + +Pour une mission de l'importance de celle dont on le chargeait, près de +telles personnes, tout autre que le doux père Tantaine eût jugé +indispensable de faire un peu de toilette, de cirer à tout le moins ses +bottes éculées, et de promener la brosse sur sa redingote crasseuse. + +Mais le bonhomme a d'inébranlables principes, qu'il a plus d'une fois +exposés au trop coquet Beaumarchef: il dédaigne ce qu'il appelle les +simagrées, et prétend que l'habit ne fait pas le moine. + +On l'a souvent entendu déclarer qu'il ne quitte jamais un vêtement le +premier, et quand on l'examine on reconnaît qu'il doit dire vrai. + +Il tient à ses guenilles autant qu'à sa peau même. Il dit qu'en en +changeant, il déguiserait sa personnalité. Il sait ce qu'il est, avec +ses loques, il ignore ce qu'il serait sous des vêtements neufs. + +C'est pourquoi, lorsque sur les onze heures du matin, les domestiques de +l'hôtel de Mussidan virent entrer dans le vestibule ce grand vieux +sordide et malpropre, qui demandait à parler au comte ou à la comtesse, +ils n'hésitèrent pas à lui répondre que Monsieur et Madame venaient de +sortir pour plusieurs années. + +La plaisanterie ne parut aucunement déconcerter le bonhomme. + +Sans quitter son air humble et timide, il insista, se recommandant de +son patron, le placeur de la rue Montorgueil. Puis, tirant de sa poche +une carte de B. Mascarot, il conjura ces «bons messieurs» de la faire +passer à leurs maîtres, affirmant que dès qu'ils la verraient ils +donneraient l'ordre de l'introduire. + +L'influence du nom de l'honorable placeur était grande, et cependant les +valets hésitaient quand le beau Florestan survenant se chargea de la +commission, sous ce prétexte qu'un homme en vaut bien un autre. + +Le comte de Mussidan venait de se mettre à table pour déjeuner avec la +comtesse, lorsque Florestan lui apporta la carte du placeur de la rue +Montorgueil. + +En lisant ce nom de B. Mascarot, qui était resté gravé dans sa mémoire, +le comte devint plus blanc que sa chemise, et son estomac se serra si +violemment, qu'il lui fallut un effort pour avaler la bouchée qu'il +mâchait. + +--Conduisez ce... monsieur à la bibliothèque, et dites-lui que je l'y +rejoindrai dès que j'aurai déjeuné. + +Florestan sorti, M. de Mussidan fit passer la carte à sa femme, avec ce +seul mot: «Voyez!...» + +Mais la comtesse, qui était plus pâle qu'une morte, et comme anéantie, +ne releva pas la tête pour regarder. + +--J'avais deviné!... balbutia-t-elle. + +--Eh bien!... oui, reprit le comte, l'échéance est arrivée!... Voici la +fin de tout! Ce nom, sur ce carré de papier, c'est la signification de +l'arrêt fatal. + +Il se leva avec un tel mouvement de rage que tout ce qui se trouvait sur +la table fut renversé. + +--Et ne pouvoir rien contre ces vils scélérats!... s'écria-t-il, +rien!... Se sentir écraser et n'oser pas jeter un cri!... Subir les +derniers outrages et se taire!... C'est à devenir fou... + +Il succombait à la violence de son émotion; il s'affaissa sur une +chaise, le coude appuyé sur le dossier, cachant sa figure entre ses +mains, sans doute pour cacher ses larmes... car il pleurait. + +Le voyant ainsi désespéré, la comtesse se leva toute chancelante, vint +s'agenouiller à ses pieds, et prit une de ses mains qu'elle baisa. + +--Pardon!... Octave, murmurait-elle, oh!... pardon!... Je suis une +malheureuse. Dieu n'est pas juste!... Seule, j'ai commis les crimes; +pourquoi ne suis-je pas seule punie!... + +M. de Mussidan la repoussa sans colère. + +Il souffrait tant, que l'idée ne pouvait lui venir d'adresser un +reproche à cette femme, la sienne, qui cependant avait fait de sa vie +une longue torture, qui était la seule cause de cette suprême +catastrophe. + +--Et Sabine, reprit-il, ma fille, une Mussidan, épouserait un de ces +ignobles et bas coquins!... Non, cela ne se peut!... Donner notre fille +pour nous sauver de l'infamie, serait une abominable lâcheté, un crime +plus odieux que tous les autres!... + +Seule, Mlle de Mussidan paraissait garder son sang-froid. Ses +souffrances étaient autrement affreuses que celles de ses parents, et +elle était innocente, elle!... Mais elle avait l'héroïsme du devoir, sa +physionomie restait calme. + +--Eh! cher père, fit-elle avec une gaîté navrante, en un pareil instant, +pourquoi désespérer... Qui sait si M. de Croisenois ne sera pas un très +bon mari!... + +Le comte se retourna vers Sabine qu'il enveloppa d'un regard brûlant de +tendresse et de reconnaissance. + +--Chère fille!... murmura-t-il, d'un ton attendri, chère bien-aimée +Sabine!... + +L'exemple de tant de dévouement le rappelait à lui-même; il se leva: + +--Résignons-nous, fit-il... en apparence du moins. Nous avons tout à +espérer du temps... attendons. Laissons aller les choses!... A la porte +de la mairie, nous verrons!... + +Ainsi le père et l'amant se rencontraient dans une pensée commune. Ce +que disait là le comte, André l'avait dit... + +Cette résolution rendit à M. de Mussidan toute sa fermeté. Il s'approcha +de la table, se versa un grand verre d'eau qu'il avala d'un trait, et +sortit en murmurant: + +--Allons!... du courage!... + + + + +XXVII + + +Cette scène si désolante, le doux père Tantaine la devinait ou à peu +près. Il ne trouvait donc point surprenant qu'on le fit attendre; il ne +s'en formalisait pas. + +Florestan l'avait conduit dans cette vaste et belle bibliothèque ou B. +Mascarot avait été reçu, et pour tuer le temps, il y inventoriait toutes +choses, les meubles sévères et de haut style, les lourdes tentures, les +livres dont les reliures, chefs-d'oeuvre d'un ouvrier de Londres, +resplendissaient, les bronzes qui chargeaient les consoles, enfin toutes +les superfluités d'un luxe d'ancienne date déjà et du meilleur goût. + +--Eh! eh!... murmurait-il, en essayant l'élasticité des fauteuils, on +est bien ici, très bien; et quand les affaires seront finies, je ne dis +pas que je ne m'arrangerai pas un nid semblable! Je suis sûr que +Flavie... + +Un bruit de pas dans le corridor coupa net ce monologue, et le bonhomme +se dressa brusquement. + +La porte s'ouvrit; M. de Mussidan parut, extrêmement pâle, mais calme et +digne. + +Le doux père Tantaine aussitôt s'inclina jusqu'à terre, les coudes en +dehors, serrant à deux mains contre sa poitrine son chapeau pelé et +ramolli par bien des années de service. + +--Monsieur le comte, balbutiait-il, le plus humble de vos serviteurs... + +Mais le comte demeurait comme pétrifié sur le seuil. + +--Pardon!... interrompit-il, c'est bien vous qui m'avez fait remettre +cette carte en sollicitant un moment d'entretien?... + +--J'ai eu cet honneur. + +--Cependant, vous n'êtes pas celui dont je lis le nom sur cette carte. + +--Il est vrai... je ne suis pas M. Mascarot. Si j'ai pris la liberté de +me servir de ce nom respectable, pour arriver jusqu'à monsieur le comte, +c'est que le mien ne lui eût rien appris. Je me nomme Tantaine, Adrien +Tantaine, clerc d'huissier de mon état. + +C'est avec une surprise profonde que M. de Mussidan toisait le grand +vieux si délabré. L'expression niaise de sa physionomie, son sourire +douceâtre, son humilité inquiétaient; on sentait que se fier à cette +bonace serait folie. + +--Or, reprit le bonhomme, je viens pour l'affaire que monsieur le comte +sait bien. Il est urgent d'en finir et d'échanger les paroles. + +Échanger les paroles!... Il disait cela simplement, comme une chose +parfaitement naturelle!... + +Le comte, cependant, entra, refermant à clé sur lui la porte de la +bibliothèque. + +L'ignoble du personnage lui rendait plus pénible encore, et plus +douloureuse une humiliation presque intolérable. + +--Je vous comprends, reprit M. de Mussidan. Mais pourquoi est-ce vous +qui venez, et non pas l'autre... celui que j'ai vu déjà? + +--Il devait venir, c'était entendu, puis au dernier moment, il a refusé. + +--Ah!... + +--C'est comme cela. Il a eu peur. Mascarot a encore beaucoup de choses à +perdre, tandis que moi!... + +Sur ce: moi, il s'arrêta court, et écartant les pans de sa crasseuse +redingote, il fit sur lui même un tour complet, afin de bien montrer +toute l'horreur de son costume. + +--Ce que j'ai sur le dos, est tout ce que j'ai à perdre. + +Il disait cela d'un ton enjoué qui devait faire frissonner. + +--Ainsi, fit le comte, je puis traiter avec vous? + +--Parfaitement... d'autant mieux que je ne suis pas un intermédiaire, +moi, je suis propriétaire des documents. + +--Comment, c'est vous qui...? + +Le bonhomme s'inclina de l'air le plus modeste. + +--C'est moi, oui, monsieur le comte, répondit-il, qui possède les +feuillets arrachés au journal de M. de Clinchan, et aussi, pourquoi ne +pas l'avouer? toute la correspondance de Mme de Mussidan. Si, pour +commencer, j'avais divisé l'opération, c'est qu'il n'est pas prudent de +mettre tous ses oeufs dans le même panier... Mais maintenant que +monsieur le comte et madame la comtesse sont d'accord, nous pouvons, je +crois, joindre les causes, comme on dit au palais... + +--Soit!... répondit le comte, sans prendre la peine de cacher son +dégoût, asseyez-vous. + +Qu'on le méprise autant qu'il le mérite, c'est ce dont le doux père +Tantaine se soucie comme de Collin-Tampon. Mais il ne supporte pas qu'on +lui témoigne le mépris qu'on ressent. Beaucoup d'hommes sont ainsi... + +Son irritation se traduisit par un changement de façons si soudain que +le comte en fut stupéfait. Toute son humilité disparut. + +--Je serai bref, fit-il d'un ton tranchant. Avez-vous l'intention, +monsieur le comte, de déposer une plainte au parquet? C'est votre droit. +Le chantage est un délit, nous serons certes poursuivis... + +--J'ai déjà dit que je ne porterais pas de plainte. + +--Nous transigeons, alors? + +--La transaction est à discuter... + +Le vieux clerc haussa dédaigneusement las épaules. + +--Avec nous, interrompit-il, on ne discute pas. Nous dictons les +conditions, et on les accepte ou on les repousse. C'est à prendre ou à +laisser... + +Cela fut dit avec un accent de si rare impudence, qu'une fugitive +rougeur empourpra le front de M. de Mussidan, et qu'il balança s'il ne +jetterait pas le vil gredin par la fenêtre. + +Mais il avait pris vis-à-vis de lui même l'engagement de tout entendre. + +--Dites toujours vos conditions, fit-il. + +Le père Tantaine sortit un portefeuille graisseux, et il en tira un +«traité» rédigé à l'avance. + +--Voici, prononça-t-il, notre dernier mot; je lis: + +«Le comte de Mussidan accorde la main de Mlle Sabine, sa fille à M. +le marquis de Croisenois; il donne 600,000 francs de dot, et s'engage à +faire célébrer le mariage dans les délais de stricte rigueur. + +«Demain M. de Croisenois sera officiellement présenté à l'hôtel de +Mussidan et très bien accueilli. + +«Dans quatre jours il sera invité à dîner. + +«D'aujourd'hui en quinze, M. de Mussidan donnera une grande fête pour la +signature du contrat. + +«Les feuillets et la correspondance seront remis à M. de Mussidan au +sortir de la mairie......................» + +Le comte eut sur lui-même assez de puissance pour subir, sans éclater, +la lecture de ces incroyables conditions. + +--Fort bien! fit-il froidement, et qui me dit que vous tiendrez vos +engagements, que les papiers me seront restitués? + +Le vieux clerc eut un geste d'atroce commisération. + +--Le simple bon sens, répondit-il. Qu'aurons-nous à espérer de vous, +quand nous aurons votre fille et votre fortune?... Rien, n'est-ce +pas!... + +A qui fût venu un mois plus tôt, lui conter comme vrais les incidents +d'un complot pareil à celui dont il était en ce moment la victime, M. de +Mussidan eût répondu par un sourire d'incrédulité. + +L'homme est ainsi fait, qu'il refuse d'admettre les événements qui +sortent du cercle de ses prévisions: cadre absurdement restreint, si on +le compare aux combinaisons infinies qui résultent du jeu des intérêts +et des passions. + +Ainsi, M. de Mussidan était absolument abasourdi de la logique si +impudente du vieux clerc d'huissier. + +Que lui disait-il? + +Qu'on le laisserait en repos quand on n'aurait plus rien à attendre de +lui. + +Cela tombait sous le sens, l'évidence était telle qu'elle valait les +plus fortes et les plus solides garanties. + +Le comte cependant ne répondit pas tout d'abord, et, pendant plus d'une +minute, il arpenta de long en long la bibliothèque, étudiant à la +dérobée son terrible interlocuteur, appliquant toute sa pénétration à +chercher quelque défaut à cette armure de cynisme et d'audace. + +--Tenez, monsieur, prononça-t-il enfin d'un ton délibéré de l'homme dont +le parti est pris, je renonce à lutter. Vous me tenez... autant m'avouer +vaincu. Si exhorbitantes que soient vos conditions, je les accepte. + +--A la bonne heure, murmura le doux Tantaine, voilà qui est parler. + +--Seulement, expliquons-nous franchement, sans réticences... Au point où +nous en sommes, nous ne pouvons plus espérer nous en imposer... Les +artifices sont donc inutiles. + +--Oh!... absolument. + +--Alors, reprit le comte, dont l'oeil brilla d'une lueur d'espoir, +pourquoi me parler encore d'accorder la main de ma fille à M. de +Croisenois? Le prétexte est désormais inutile. Que voulez-vous, en +réalité? les six cent mille francs que je dois donner en signant le +contrat, n'est-ce pas? Eh bien!... prenez-les, et laissez-moi Sabine. Je +vous offre la dot sans la fille, c'est tout bénéfice... + +Il s'arrêta, épiant anxieusement l'effet de cette proposition. Il la +croyait irrésistible, il se trompait. + +--Ce ne serait plus la même chose, répondit le bonhomme, notre but, de +cette façon ne serait pas rempli. + +--Je puis sacrifier davantage. Accordez-moi un mois... En ce temps, je +me fais fort, le Crédit-Foncier et mes amis aidant, de réunir un +million... je dis bien: un million!... cinquante mille livres de +rentes... + +Mais l'énormité de la somme ne parut produire aucune impression sur ce +vieux, d'apparence si minable, pourtant, qu'on lui eut donné deux sous +dans la rue. + +--En vérité, fit-il, monsieur le comte m'afflige... J'ai cependant eu +l'honneur de lui dire que nos conditions sont définitives... +irrévocables... + +Le père Tantaine s'était levé. + +--Il serait sage, je crois, dit-il, de briser là cet entretien, qui +deviendrait peut-être irritant. Tout est bien arrêté, Monsieur le comte +accepte le traité, M. de Croisenois sera bien accueilli demain... + +D'un signe de tête, M. de Mussidan répondit: oui. + +--Alors, ajouta le vieux clerc d'huissier, je puis me retirer. Que +monsieur le comte tienne ses engagements, nous tiendrons les nôtres. + +Il avait déjà la main sur le bouton de la porte, quand le comte, d'un +geste, l'arrêta. + +--Un mot encore, fit-il; je puis répondre de moi et de Mme de +Mussidan, de notre fille... + +A cette objection, la physionomie du bon Tantaine changea brusquement. + +--Je ne comprends pas!... prononça-t-il d'un ton indiquant au contraire +qu'il comprenait très bien, je ne sais pas... + +--Il se peut que ma fille repousse M. de Croisenois. + +--Pourquoi?... le marquis est bien de sa personne, il est aimable, +spirituel... + +--Si elle le repoussait cependant? + +Le vieux clerc eut un joli geste de protestation. + +--Oh!... fit-il, Mlle de Mussidan est une jeune personne trop bien +née pour songer même à discuter la volonté de ses parents. + +[Illustration: Le comte, d'un coup de pied, referma la porte.] + +M. de Mussidan n'ignorait plus qu'il était entouré d'espions, mais il ne +pouvait soupçonner qu'on connût l'héroïque dévouement de Sabine. Il +insista donc: + +--Il faut tout prévoir, reprit-il, afin d'éviter les malentendus. Ma +fille a toujours été fort libre, et son caractère est d'une rare +fermeté. Elle devait épouser M. de Breulh-Faverlay, et il se peut... + +--Eh bien!... interrompit durement le bonhomme, si Mlle de Mussidan +résiste, vous me ménagerez un entretien de cinq minutes avec elle... +Après, elle acceptera, je vous en réponds. + +--Qu'oseriez-vous donc dire à ma fille, monsieur!... + +--Je lui dirais... Eh bien!... je lui dirais que si elle aime quelqu'un, +ce n'est pas à coup sûr ce M. de Breulh. + +Il voulut partir, s'échapper sur ces mots, mais le comte, d'un coup de +pied, referma violemment la porte déjà entr'ouverte. + +--Vous ne sortirez pas d'ici, s'écria-t-il, sans expliquer cette +réticence injurieuse. Que voulez-vous dire?... + +Le doux père Tantaine parut se consulter. Son impatience l'avait emporté +au-delà des limites qu'il s'était fixées, et il se trouvait pris au +dépourvu. + +--Mon Dieu!... répondit-il en rajustant ses lunettes, je n'ai rien +prétendu dire que ce que j'ai dit... je n'avais assurément aucune +intention offensante... + +Il s'interrompit, hésita, demeura dix secondes indécis, et enfin, d'un +ton de fine ironie, fort surprenant chez un homme de sa condition +apparente, il poursuivit: + +--Je n'ignore pas qu'une noble héritière peut prendre, sans être le +moindrement compromise, quantité de libertés dont la plus petite +perdrait de réputation sans retour la fille d'un bourgeois... Je suis +persuadé que M. de Breulh savait très bien que sa future passait toutes +ses après-midi seule, chez un jeune homme... + +--Misérable!... s'écria le comte, ivre de douleur et de colère, +infâme!... Tu mens. + +M. de Mussidan avait eu un mouvement si menaçant, que le doux père +Tantaine fit un bond en arrière, sortant à demi certain revolver qui ne +le quittait jamais et qu'il avait si à propos montré à Perpignan. + +--Doucement!... fit-il avec un sourire que son action rendait atroce, +doucement, s'il vous plaît, monsieur le comte. Les injures et les coups +se paient à part!... Je ne mens pas, entendez-vous!... Quel intérêt +aurais-je à mentir?... Je suis mieux informé que vous, voilà tout!... +Dix fois j'ai eu l'honneur de voir Mlle Sabine entrer au numéro... de +la rue de la Tour-d'Auvergne, jeter au concierge le nom de André, +artiste peintre, et s'élancer dans l'escalier, légère comme un +oiseau!... Peut-être ne s'est-il jamais rien passé de mal... + +Le comte était dans un état à faire pitié. Le sang affluait à sa gorge +et l'étouffait. Machinalement il avait arraché sa cravate... + +--Des preuves!... bégaya-t-il, des preuves! + +Tout en parlant, le vieux clerc d'huissier avait manoeuvré si +habilement qu'il avait réussi à placer entre le comte et lui, la large +table de la bibliothèque. + +Derrière ce rempart improvisé, il se sentait plus à l'aise. + +--Des preuves!... répondit-il, je n'en ai pas sur moi, et il me faudrait +bien une huitaine de jours pour m'emparer de la correspondance de ces +deux jeunes gens... Ce serait long. Mais il y a un moyen fort simple de +s'assurer si je dis vrai ou non. Que demain, avant huit heures, monsieur +le comte se rende à l'adresse que je lui donne, et qu'il monte hardiment +à l'atelier de M. André. Là, il trouvera, caché comme une statue de +Madone, derrière un rideau de serge verte, le portrait de Mlle +Sabine, un beau portrait, ma foi!... et qui ne s'est pas fait tout seul, +je suppose, ni sans modèle... + +Le comte sentit qu'il n'était plus maître de soi, que sa tête s'égarait. + +--Sortez!... cria-t-il d'une voix rauque, sortez! + +Le père Tantaine ne se fit pas répéter l'injonction. Il courut à la +porte, qu'il ouvrit toute grande afin de bien assurer sa retraite. +Alors, d'une voix railleuse: + +--Rappelez-vous l'adresse, monsieur le comte, dit-il, André, artiste +peintre, rue de la Tour-d'Auvergne, nº.... avant huit heures. + +Il vit, à cette suprême insulte, le comte se dresser et bondir jusqu'au +milieu de la pièce, mais prestement il referma la porte et gagna +l'escalier. + +--Par ma foi!... grommelait-il, ça n'a pas été aussi dur que je me +l'imaginais. Le sujet, il est vrai, était merveilleusement préparé. +Trouvez donc un homme dont la caractère, si solidement trempé qu'il +soit, résiste à quinze jours de transes et d'angoisses. + +Il arrivait au vestibule, sa physionomie avait reprit son expression +accoutumée, et c'est avec le plus profond respect qu'il salua MM. les +valets de pied, et gagna la rue. + +--Eh! eh! se disait-il, il me semble que je n'ai pas mal arrangé cela... +M. de Mussidan résistera-t-il à la tentation de vérifier mes +affirmations? Non, évidemment. Voici donc André et le comte rapprochés +et rapprochés par moi. Qu'en résultera-t-il?... N'ai-je pas été un peu +prompt?... + +Tel était l'effort de son esprit, qu'il s'arrêta, tracassant ses +lunettes. + +--Mais non, continua-t-il, en reprenant sa route, c'est bien décidément +une bonne inspiration que j'ai eue!... André se sait surveillé, cette +blague à tabac oubliée par Florestan peut l'avoir éclairé... donc je ne +lui apprends rien de neuf. Tandis que, d'un autre côté, M. de Mussidan +acceptera presque volontiers le marquis de Croisenois pour gendre, +lorsqu'il sera sur que sa fille adorée avait un amant... et quel amant! +un enfant trouvé, encore plus ouvrier qu'artiste, un garçon qu'elle ne +pouvait épouser en aucun cas, même si... + +Il disait cela, le doux Tantaine, ne doutant pas que Sabine ne fut la +maîtresse d'André. La pensée d'un pur et noble amour comme celui des +deux jeunes gens, ne pouvait lui venir. + +--D'ailleurs, poursuivait-il, qui peut calculer les résultats de la +visite de M. de Mussidan à ce maudit peintre!... Il est terriblement +emporté le gentilhomme, l'artiste est patient autant qu'une guêpe... Un +mot en amène un autre... d'une injure à une voie de fait, il y a juste +la longueur du bras... S'ils allaient se prendre de querelle? Pourquoi +ne se battraient-ils pas en duel, pourquoi André ne serait-il pas +tué!... + + + + +XXVIII + + +Le vieux clerc d'huissier était alors arrivé au milieu des +Champs-Élysées, et il tournait autour du cirque de l'Impératrice, +regardant de tous côtés. + +--Pourvu que Toto ne me fasse pas faux bond, grommelait-il!... Je +m'étais pourtant bien expliqué, en lui donnant rendez-vous près du +cirque, côté de là grande allée entre midi et une heure. + +Il commençait à être inquiet, et plus mécontent encore, quand enfin il +aperçut le garnement qu'il cherchait, non plus paré comme au bal du +_Grand Turc_, de ce joli veston dont il était si fier, mais vêtu d'une +affreuse blouse toute rapiécée. + +Il se tenait debout, près d'un de ces jeux de dupe où, «à tout coup l'on +gagne,» et il était en grande conversation avec le propriétaire de ce +jeu. + +--Toto!... appela de loin le bon Tantaine, hé!... Chupin!... + +Le jeune gredin entendit à coup sûr, car il détourna vivement la tête, +mais il ne bougea point pour si peu. L'entretien devait être des plus +intéressants. + +Mais le bonhomme l'ayant bêlé de nouveau, et impérieusement cette fois, +il échangea avec le propriétaire du jeu la plus cordiale poignée de +main, et s'approcha enfin en réchignant. + +--Voilà une idée!... grognait-il en abordant le vieux clerc, vous +arrivez, je dois tout quitter!... Êtes-vous malade, pour crier ainsi? Il +faut le dire, on ira chercher le médecin du bureau de bienfaisance!... + +--Je suis très pressé, Toto. + +--Possible. Le facteur aussi est pressé, quand il est en retard. Moi +j'étais en affaires. + +--Avec cet individu, là-bas? + +--Mais oui!... Cet individu, comme vous dites, n'est pas si bête que +moi. Combien gagnez-vous par jour, papa?... Lui se fait de trente à +quarante francs tous les soirs de six heures à minuit, rien qu'à crier: +«Voilà la partie!... choisissez vos lots!... à tout coup l'on gagne!...» +C'est joli, hein, sans compter le plaisir de tirer les sous des +imbéciles... Ah! voilà un état qui m'irait!... Ça vaut un peu mieux que +de s'établir _camelot_, car il est permissionné de la préfecture, lui, +il paye patente comme un boutiquier. Mais patience!... + +De la patience!... il en fallait certes en ce moment, au père Tantaine. + +--Je croyais, objecta-t-il, que tu devais t'associer avec ces deux +gentils garçons à qui tu offrais de la bière, au «Grand Turc.» + +A ce souvenir, Chupin eut le cri rauque du blessé dont on froisse la +plaie mal cicatrisée. + +--M'associer!... s'écria-t-il d'un ton furieux, ça ne serait pas à +faire!... Je ne les connais pas, les grands lâches!... + +--Tu as eu à te plaindre d'eux, mon pauvre Toto?... + +--Oh! je ne me plains pas. Ils m'ont appris que c'est surtout avec les +amis qu'il faut ouvrir l'oeil; c'est bon, on l'ouvrira. Avant-hier +soir, me voyant sans défiance, il m'ont entortillé pour m'emmener dîner, +ils m'ont fait boire jusqu'à plus soif, et ensuite ils m'ont forcé de +jouer à l'écarté. Canailles!... J'avais beau tricher, je perdais +toujours. Ils m'ont gagné mon argent d'abord, et après ce que j'avais +sur le dos... Tout y a passé, depuis le chapeau jusqu'aux bottines. Nous +étions seuls dans le cabinet d'un marchand de vin, ils étaient les plus +forts, j'étais ivre, j'ai été obligé de payer comptant. Ils m'ont +dépouillé, quoi!... Et hier matin, je me suis réveillé dans les fours à +plâtre, vêtu comme vous voyez!... Brigands!... Ils ont eu ma pelure, +mais moi j'aurai leur peau!... + +Ce n'est pas sans peine que le vieux clerc d'huissier réprimait la plus +violente envie de rire. + +--Je t'avais prédit quelque chose comme cela, fit-il gravement. Quand on +voit mauvaise compagnie, on finit mal... tu finiras mal, Chupin. Et en +attendant, te voilà ruiné. + +--Oh!... à fond! Si vous voulez me prêter cent sous, avec ce que j'ai en +poche, ça me fera cinq francs. Heureusement, j'ai vu le patron hier, il +m'a permis de vendre le fourneau qu'il m'avait donné et le droit de +rester un an sous sa porte... Il est tout de même bon enfant, m'sieu +Mascarot. + +Le doux Tantaine allongea dédaigneusement les lèvres. + +--Bon enfant, répondit-il, c'est selon. Tant qu'on lui rapporte et qu'on +ne lui demande rien, on est son ami. Si on a besoin d'un service par +exemple... bonsoir, plus personne. + +Il était si étrange d'entendre dire du mal de l'honorable placeur par ce +bonhomme, son bras droit, que Chupin s'arrêta stupéfait. + +--Ce n'est pas ce que vous chantiez autrefois, observa-t-il. + +--Autrefois, je ne le connaissais pas. Mais maintenant qu'il me laisse +crever de faim lorsqu'il me doit sa fortune, je me dis: En voilà assez. +Je puis te confier cela, Toto, tu es un garçon discret, je n'attends +qu'une occasion pour quitter Mascarot et m'établir à mon compte. + +Toto, le garnement, redoutait le bon Tantaine parce qu'il était pour lui +une forme des volontés du terrible patron. Mais il tenait en piètre +estime ses capacités; il les mesurait au résultat, et le voyant si +misérable, il le jugeait médiocrement intelligent. + +--Travailler pour soi, prononça-t-il d'un ton qui trahissait d'amères +déceptions, c'est plus facile à dire qu'à faire, j'en sais quelque +chose. + +--Quoi!... tu aurais essayé... + +--De faire ma petite affaire tout seul?... Un peu, oui, papa. Mais que +je suis bête!... Vous le savez aussi bien que moi. Dites-donc que vous +n'avez pas écouté quand vous êtes venu là-bas pour Caroline. C'est égal, +on peut vous conter la chose. Donc, l'autre jour, étant encore bien mis, +je vois descendre d'un fiacre à stores baissés, une jeune dame toute +effarouchée... Je la suis. Mon plan était fait, je savais ce que +j'allais lui dire; dès qu'elle est rentrée, je vais sonner à sa porte. +J'avais si bien calculé qu'elle «chanterait» que je n'aurais pas donné +pour quatre-vingt francs le petit billet de cent que je comptais lui +tirer. Une bonne m'ouvre, j'entre... quel guignon!... Je trouve un grand +brigand qui me tombe dessus à coups de pieds, à coups de poings, et qui, +finalement me jette dans l'escalier... + +Il souleva sa casquette dont la visière tombait jusque sur ses yeux, et +montrant deux éraflures encore sanguignolentes sur son front, il ajouta: + +--Voilà sa marque de fabrique. + +Le vieux clerc d'huissier et le jeune gredin avaient remonté, tout en +causant, la grande avenue des Champs-Élysées, et ils se trouvaient alors +à la hauteur de la bâtisse de M. Gandelu, cette magnifique maison à +peine achevée, dont André avait entrepris les sculptures. + +Le bon Tantaine se dirigea vers un banc planté juste en face. + +--Asseyons-nous un moment, dit-il, je me sens horriblement fatigué. + +Et lorsque Toto eut pris place près de lui: + +--Ton histoire, mon garçon, reprit-il, prouve que tu manques +d'expérience. Or, j'en ai, moi. Chez Mascarot, c'est moi qui menais tout +sans en avoir l'air. Si je m'établis, j'aurai voiture l'année +prochaine. Une seule chose m'arrête, l'âge: je me fais vieux. Ainsi, en +ce moment, j'ai une affaire superbe, à moitié payée d'avance, et je vais +la lâcher, il faudrait, pour la mener à bien, quelqu'un de jeune, de +leste, d'adroit!... + +Chupin ouvrait des yeux immenses, où brillait la plus ardente cupidité. + +--Est-ce que je ne pourrais pas être votre associé, moi?... +demanda-t-il. + +Le bonhomme branla la tête. + +--Tu es bien jeune, répondit-il, si je suis trop vieux. A ton âge, on a +bon coeur. Ne reculerais-tu pas dans les grandes occasions?... Puis, +on a sa conscience... + +--Ah!... vous allez me la payer!... s'écria Toto. Une conscience!... +j'en ai une, mais comme vous, papa, à ressorts, ça se démonte, ça se +plie, et ça se met dans la poche quand on prend l'omnibus... + +--Au fait... nous pourrions peut-être nous entendre. + +Le vieux clerc d'huissier avait tiré de sa poche le haillon à carreaux +qui lui servait de mouchoir, et, sans retirer ses lunettes, il en +essuyait les verres. + +--Écoute donc, Chupin, une supposition. Tu hais à mort, n'est-ce pas, +tes deux amis, ces mauvais sujets qui t'ont floué et qui sont plus forts +que toi... Eh bien!... si tu savais que toute la sainte journée ils se +promènent comme des écureuils sur les échafaudages de la maison d'en +face, que ferais-tu? + +Toto glissa sa main sous sa casquette, et pendant plus d'une minute il +se gratta ferme, réfléchissant de toutes ses forces. + +--Si votre supposition était une vérité, répondit-il enfin, les autres +n'auraient qu'à écrire à leur famille. J'irais me promener une nuit dans +la maison, avec une petite scie à main, et par hasard je scierais une +planche en dessous... et quand un de mes brigands, le lendemain, +mettrait le pied dessus... patatras!... vous comprenez, papa!... + +C'est d'un air de paternel encouragement que, sur cette réponse, le bon +Tantaine posa la main sur la tête du détestable drôle. + +--Pas mal!... approuva-t-il, pas mal en vérité, pour un garçon de +dix-huit ans. + +Toto-Chupin se rengorgeait. + +--Et je réponds bien, ajouta-t-il, que je ne serais pas pris. Les +bâtisses, voyez-vous, ça me connaît. J'ai travaillé dans cette partie, +l'autre hiver, avec Friquet; un ami, celui-là, qui a eu des désagréments +avec des mouchards. Toutes les nuits nous _faisions_ des outils que nous +allions vendre à la montagne Sainte-Geneviève, chez l'oncle Ratois, un +vieux filou qui tient un garni... + +Le vieux clerc était devenu fort sérieux. + +--Plus je t'écoute, Chupin, prononça-t-il, et mieux je me prouve que tu +serais bien l'associé qu'il me faut pour gagner beaucoup d'argent. + +--Ah!... je savais bien!... + +--D'autant que ta connaissance des bâtisses est une spécialité précieuse +qui serait fameusement utile pour cette superbe affaire dont je t'ai +parlé. + +Maître Chupin frétillait d'aise. + +--Voyons la chose?... fit-il. + +--Tu sauras donc, continua le doux Tantaine, que j'ai parmi mes +connaissances un vieux monsieur immensément riche, qui a un ennemi +mortel: un jeune homme qui a eu l'indélicatesse de lui enlever une jolie +femme qu'il adore. + +--Connu!... fit Toto d'un ton qui prouvait que la passion ne lui était +pas étrangère; le vieux doit être terriblement vexé. + +--Énormément. Or, il se trouve, ami Toto, que ce jeune homme, ce +séducteur, passe dix heures par jour sur les échafaudages de cette +construction, là, en face. C'est pourquoi le vieux monsieur, qui n'est +pas bête, a eu à peu près la même idée que toi. Mais il n'est plus +leste, ce richard, il n'est pas adroit, il a un gros ventre, il a peur +d'être pincé... Bref, n'osant faire sa besogne, il donnerait bien quatre +mille francs aux bons garçons qui s'en chargeraient... Si nous nous +associons, nous partagerons. Deux mille francs pour quelques traits de +scie!... + +Hein! Toto, que penses-tu de cela? + +Chupin avait beau posséder une «conscience à ressorts,» ainsi qu'il +l'avait formellement déclaré, il pâlit extrêmement à cette proposition +directe, et son regard impudent vacilla. + +Mais il se roidit contre cette impression, et bien qu'il se sentit le +gosier serré et très sec, c'est d'un air crâne qu'il répondit: Il faudra +voir. + +Il faudra voir!... + +L'émotion du jeune gredin était trop visible pour ne point frapper le +vieux clerc d'huissier, mais il n'y sembla pas prendre attention. Elle +l'inquiétait peu. + +--Avant tout, Chupin, reprit-il, je veux t'expliquer en quoi et comment +le projet du bourgeois diffère du tien. Ton plan serait excellent, s'il +n'y avait à courir sur le perchoir que le camarade dont on veut régler +le compte. Mais il n'en est pas ainsi. Par conséquent, si on sciait +simplement une planche au hasard, on risquerait fort qu'un bon garçon y +mît le pied et fît la culbute, tandis que l'autre continuerait à se +porter comme un charme. + +--C'est pourtant vrai! approuva Toto, qui avait ce bon sens si rare de +se rendre à l'évidence, même quand elle était contre lui, vous avez +raison... + +Il se gratta rageusement une demi-minute et ajouta: + +--Mais celui qui trouvera mieux sera malin. + +--J'ai trouvé mieux, Toto... + +--Bah!... je ne suis pas curieux, mais je voudrais voir. + +Le bonhomme semblait jouir du l'embarras du chenapan. + +[Illustration: A l'entrée de Tantaine, il se retourna.] + +--Écoute-moi donc, reprit-il. Tu vois,--et il montrait du doigt,--tout +en haut de la maison d'en face, cette petite cabane de planches, +appliquée contre la façade. + +--Toisé!... c'est la niche des sculpteurs. + +--Ouvre l'oeil et ferme ta bouche, prononça sévèrement le bonhomme. +Cette cahute que je te montre à cent pieds en l'air, a, outre son visage +fixe, une manière de fenêtre. Il s'agirait d'en scier l'appui, de chaque +côté, jusqu'au ras du plancher. + +--C'est facile... mais après?... Je n'y suis pas. + +Le bonhomme branla dédaigneusement la tête. + +--Ah!... fit-il d'un ton de reproche, je te croyais plus intelligent que +cela, Chupin. Suppose que l'ennemi du vieux monsieur, lequel ennemi +s'appelle Pierre, soit dans cette loge en train de sculpter... Tout à +coup, il entend dans l'avenue, une voix de femme qui crie: «Au +secours!... Pierre, c'est moi, ton Adèle!...» Que fait mon gaillard?... +Il se précipite vers la fenêtre, il l'ouvre, il se penche, et comme +l'appui est scié... Saisis-tu?... + +--Cré chien!... s'écria Toto, évidemment empoigné, voilà un coup un peu +bien monté. C'est machiné comme à la Gaîté!... Pas moyen qu'il en +échappe. Il s'allonge au dehors, le montant dégringole... et le vieux +est guéri de son jeune homme. Quel truc, papa!... + +--Pas mauvais, en effet. Reste à savoir si tu te charges de l'opération. + +Ainsi mis au pied du mur, Chupin se recueillit un moment. + +--Je ne dis pas non, répondit-il enfin, mais le bourgeois paiera-t-il? +Si une fois l'affaire finie, il nous répondait: zut! Pas moyen d'aller +se plaindre au commissaire. + +--Il paiera. Et d'ailleurs ne t'ai-je pas dit qu'il a donné moitié prix +d'avance. + +L'oeil de Toto étincela. + +--Oh!... s'il y a des avances, dit-il. + +Le vieux clerc déboutonna sa crasseuse redingote, retira et mit entre +ses dents l'épingle qui fermait sa poche de côté, et sortit +mystérieusement deux billets de banque de mille francs qu'il montra en +disant: + +--Voilà!... + +A cette vue, Chupin bondit. + +--Des chiffons de mille! bégaya-t-il d'une voix étranglée par la +convoitise... Et si j'accepte il y en a un pour moi?... + +--Naturellement. Et tu en auras un second après. + +--Eh bien!... c'est dit, papa, canaille qui se dédit!... Quand aurais-je +ma part? + +--La voici, répondit le bonhomme, en lui tendant un des billets. + +Au contact du papier de soie, Toto frémit et vibra de la tête aux pieds, +et vingt fois en une seconde, il baisa le précieux chiffon. Puis une +sorte d'ivresse folle montant à sa cervelle, il se leva et sans souci +des passants, il exécuta un cavalier seul échevelé. + +Après de tels préliminaires, l'affaire devait marcher toute seule, comme +sur des roulettes. + +Il fut convenu que Toto pénétrerait cette nuit même dans la bâtisse de +M. Gandelu, et qu'il n'en sortirait pas sans avoir achevé l'opération. + +Sa tâche devait se borner là, cependant il fut spécifié qu'il resterait +dans les environs pour épier le résultat. Le bon Tantaine, lui, se +chargeait de guetter le moment opportun qui pouvait se faire attendre +deux ou trois jours, et prendrait ses mesures pour faire pousser à +propos le cri destiné à attirer le sculpteur à la petite fenêtre de la +loge. + +Le bonhomme pensait à tout. Il eut même l'attention d'expliquer à Toto +quel genre de scie à main il lui fallait choisir, et il lui donna +l'adresse d'un fabricant sans rival, assure-t-il, pour ces outils. + +Surtout, recommandait-il, prends bien garde, ami Chupin, de laisser des +traces de ton passage, qui ne manqueraient pas d'éveiller les +soupçons... Rappelle-toi qu'un atome seulement de sciure de bois sur le +plancher ferait tout découvrir... Il serait prudent de te munir d'une +lanterne sourde... Graisse bien ta scie, surtout, et quand elle sera +engagée, fiche au bout un fort bouchon de liège, rien de meilleur pour +étouffer le grincement des dents mordant le bois. Et quand tu auras fait +ta besogne, ingénie-toi à bien masquer les traits de scie... Ils +sauteraient aux yeux si tu les laissait tels quels... A ta place, +j'emporterais une boule de mastic de vitrier pour les bien boucher, et +par dessus le tout, je promènerais du plâtre, tu en auras sous la +main... + +C'est la bouche béante que Toto écoutait son vieil associé. Il ne lui +supposait pas, certes, cette expérience de certaines choses. + +Il jura qu'il s'arrangerait de façon à défier tous les regards, et +jugeant le chapitre des recommandations épuisé, il se leva. + +Mais le vieux clerc d'huissier n'avait pas fini. + +--Pendant que je te tiens, interrogea-t-il, parle-moi donc un peu de +Caroline Schimel. Tu as dit à Beaumarchef qu'elle m'accusait de l'avoir +enivrée, et qu'elle me cherchait partout pour se venger; est-ce vrai? + +Le garnement éclata de rire. + +--Vous n'étiez pas mon associé, alors, papa, et je disais cela par +farce, l'histoire de vous faire peur... La vérité est que vous avez tant +fait boire cette malheureuse, qu'elle est très malade et qu'elle a voulu +qu'on la porte à l'hôpital. + +Cette rectification parut réjouir sensiblement le bon Tantaine. Il se +leva à son tour, et au moment de lui serrer la main que Toto lui tendait +crânement: + +--A propos, demanda-t-il, où loges-tu?... + +--Ah!... voilà!... Hier, je nichais aux carrières d'Amérique, sous le +second four à gauche, en entrant par le chemin des carrières, mais du +coup, je me mets dans mes meubles... + +--Si tu voulais ma chambre, en attendant?... J'ai déménagé, et j'ai +encore mon grenier pour quinze jours. + +--J'en suis!... Où est-il?... + +--Eh! tu le connais, rue de la Huchette, à l'hôtel du Trou, je vais te +donner un mot pour la bourgeoise, Mme Loupias. + +Il arracha en effet un feuillet à son crasseux portefeuille, et écrivit +au crayon, une «prière de loger un jeune parent à lui, M. T. Chupin, +dont il répondait.» + +Cette autorisation, maître Toto la serra précieusement à côté du billet +de banque, dans sa cravate, qui était à la fois son coffre-fort et sa +caisse des archives. + +--Et maintenant, prononça-t-il, à demain, je vais rôder autour de la +bâtisse pour tirer mon plan! + +Il s'éloigna aussitôt, les deux mains dans ses poches, sifflant, et le +vieux clerc put le voir traverser la chaussée, et gagner la contre-allée +opposée. + +Au moment où il arrivait devant la maison en construction, M. Gandelu, +l'entrepreneur, en sortait avec son fils, et s'arrêtait pour causer avec +un ouvrier. Pendant près d'une minute, Toto et le jeune M. Gaston se +trouvèrent debout l'un près de l'autre, si près, que la misérable blouse +du garnement effleurait le veston de l'aimable gandin. + +Un singulier sourire erra sur les lèvres du bon Tantaine, lorsqu'il vit +cet ironique rapprochement. + +--Deux enfants de Paris, murmura-t-il, jolis produits de la civilisation +qui se valent. Seulement, l'un est abruti par la satiété, et la +nécessité a aiguisé l'intelligence de l'autre. Le petit crevé s'étalait +sur le trottoir, pendant que le gamin cherchait dessous, dans le +ruisseau... Natures semblables, d'ailleurs, ils ont les mêmes goûts, des +inspirations et des instincts pareils!... Pourquoi n'est-ce pas Toto qui +achète des cigares de vingt sous, et Gaston qui ramasse les bouts?... On +ne sait pas. A choisir, je préfère encore Toto... + +Mais il n'avait pas de temps à perdre à philosopher, l'omnibus du +Palais-Royal passait, il le prit, et une demi-heure plus tard il entrait +dans cette maison de la rue Montmartre, où il avait établi Paul +Violaine. + +Mme Brigot, cette digne concierge, qui était prête à jurer qu'elle +avait Paul dans sa maison depuis des années, surveillait dans sa cour, +avec un intérêt marqué, un de ses locataires qui mettait du vin en +bouteilles, lorsque la silhouette du vieux clerc d'huissier se dessina +dans le cadre de la porte cochère. + +Elle quitta tout en l'apercevant, et roula jusqu'à lui, souriant de son +plus accueillant sourire, le saluant de ses plus belles révérences. + +Encore sous l'empire des méditations qui avaient occupé le temps de sa +course en omnibus, Tantaine ne daigna seulement pas toucher du bout du +doigt le bord de son chapeau gras, et c'est d'un air distrait et du ton +le plus bourru qu'il demanda à la portière: + +--Comment va notre jeune homme?... + +--Mieux, monsieur, beaucoup mieux, je lui ai fait hier soir une si bonne +soupe, qu'il s'en léchait les doigts jusqu'au coude, il avait une mine +de roi, le matin, et M. le docteur vient de lui envoyer douze bouteilles +de vin qui le remettront tout à fait. + +Le père Tantaine qui se souciait aussi peu de la réponse que de la +question, fit un pas pour gagner l'escalier, mais la mère Brigot lui +barra le passage. + +--On est venu hier soir, monsieur, prononça-t-elle d'un air de mystère, +prendre des renseignements sur M. Paul. + +Cette nouvelle eut le pouvoir d'arrêter court le bonhomme, et de le +ramener à la situation présente, assez désagréablement même. + +--Qui?... interrogea-t-il avec une vivacité qui trahissait une vive +inquiétude. + +--Un monsieur. Il m'a demandé si je connaissais bien M. Paul, et depuis +combien de temps, et ce qu'il faisait, et s'il avait beaucoup d'amis, et +où il logeait avant d'habiter ici, et patati, et patata... + +--Et qu'avez-vous répondu? + +--Ce que vous m'avez ordonné, recta, rien de plus, rien de moins. + +--Comment était ce monsieur? reprit le bon Tantaine au bout d'un moment. + +--Ah!... je peux vous le dire, car je l'ai dévisagé à votre intention, +et j'ai son portrait là... + +--Voyons ce portrait. + +--Pour lors, figurez-vous un homme comme tout le monde, ni grand ni +petit, pas maigre ni trop gras non plus, l'air cossu... et pingre avec +cela, car il m'a fait causer plus d'un quart d'heure, et il ne m'a pas +seulement offert une pièce de cent sous!... Quelle misère!... + +Après des indications si précises, le vieux clerc était juste aussi +avancé qu'avant. Il ne dissimula pas une grimace de dépit. + +--Enfin, interrompit-il, vous n'avez rien remarqué en lui de +particulier? + +--Si, ses lunettes en or, avec des branches plus fines qu'un brin de +fil, et aussi la chaîne de son gilet, plus grosse que le doigt... + +--Et c'est tout? + +Mme Brigot consulta longuement sa tabatière, source de ses +inspirations. + +--Mon Dieu, oui!... répondit-elle. Ah!... c'est-à-dire non... il doit +vous connaître, ce monsieur-là. + +--Moi?... pourquoi supposez-vous cela?... + +--C'est que, voyez-vous, pendant qu'il me questionnait, il avait l'air +d'être sur la braise... A tout moment il coulait son oeil vers la +porte d'entrée. Sauf votre respect, il paraissait inquiet comme Minette, +c'est ma chatte, quand elle me vole un morceau de viande pendant que +j'ai le dos tourné... + +--Allons, merci, mère Brigot, faites toujours bonne garde!... + +La digne concierge s'obstinait à lui offrir une prise, mais il refusa, +et lentement, bien lentement, contre son habitude, il commença à gravir +l'escalier. A chaque marche presque il s'arrêtait. + +Quel peut être, pensait-il, ce questionneur? + +Son esprit alerte parcourait les espaces sans bornes des probabilités, +des possibilités, et il ne trouvait pas un fait où accrocher un soupçon. + +--Et cet homme me connaît, se disait-il, car cette portière idiote qui +n'a pas su me donner son signalement, a fait sur son attitude, une +observation que lui envierait un policier de profession. S'il était +inquiet, agité, s'il tremblait d'être surpris par moi, c'est qu'il +travaillait contre moi, c'est que ses intentions sont mauvaises. + +A mesure qu'il réfléchissait, son anxiété se changeait en effroi. + +--Tonnerre du ciel!... murmura-t-il, ce mouchard me serait-il décoché +par la rue de Jérusalem?... Aurais-je la police à mes trousses?... + +Il s'efforçait de se rassurer, de raffermir son audace ébranlée, mais il +n'y réussissait qu'imparfaitement. + +--Ah! n'importe, fit-il, je dois me hâter... Après le succès, je suis +sûr de pouvoir anéantir toutes les preuves, il faut que je réussisse +vite... + +Il était arrivé au troisième étage, devant la porte du petit logement de +Paul. + +Il sonna, on vint ouvrir aussitôt. + +Mais à la vue de la personne accourue au coup de sonnette, il recula les +bras en l'air et ne put étouffer un cri de surprise, un cri de rage en +même temps. + +C'était une femme qui lui ouvrait, une jeune fille, Mlle Flavie, la +fille du banquier Martin-Rigal. + +D'un seul coup d'oeil, le doux Tantaine, ce pénétrant observateur, +avait vu que Mlle Flavie n'était pas chez Paul pour une simple visite +de quelques minutes. Elle avait retiré son chapeau et son manteau, et +elle tenait à la main une bande de tapisserie. + +--Que désirez-vous, monsieur?... demanda-t-elle. + +Le vieux clerc voulut répondre, mais il ne put articuler un mot. On eût +dit qu'une main de fer lui serrait la gorge. Il était devenu plus rouge +que l'homme qui va être frappé d'un coup de sang. + +Lui, toujours si maître de soi, dont le masque immobile gardait le +secret de ses plus terribles émotions, lui que rien ne semblait devoir +surprendre, il était déconcerté, ému, tremblant, il perdait son +sang-froid... + +Mlle Flavie, elle, l'examinait d'un oeil curieux, et avec un +visible dégoût. Jamais elle ne s'était trouvée si près d'une pareille +misère. Et pourtant ce vieux si sale, si sordide, qui puait les +habitudes crapuleuses, qui lui répugnait invinciblement, il lui semblait +qu'elle le connaissait, et trouvait à ses traits une expression +inexplicable de déjà vu... + +Comme cependant il se taisait toujours Mlle Flavie répéta sa +question. + +--Je voudrais parler à M. Paul, balbutia le vieux clerc, d'une voix à +peine intelligible, il m'a chargé d'une commission, et il m'attend... + +--S'il en est ainsi, monsieur, entrez, je dois seulement vous prévenir +que le médecin de M. Paul est près de lui. + +Tout en parlant, Mlle Flavie s'était effacée le long de l'huisserie, +pour laisser l'entrée libre au doux père Tantaine, et éviter autant que +possible son répugnant contact. + +Il passa devant elle en s'inclinant bien bas, traversa le petit salon de +Paul, et, en familier de la maison, sans seulement frapper pour annoncer +sa présence, il ouvrit la porte de la chambre à coucher et y entra. + +Un spectacle au moins singulier l'y attendait. + +Paul, fort pâle, était assis sur son lit, le torse nu, et le souriant +Hortebize lui prodiguait ses soins intelligents. + +Il en avait besoin. Il portait au bras, depuis la naissance du cou +jusqu'à la saignée, le long de l'épaule, et sur la poitrine, une immense +plaie vive qui semblait devoir être des plus douloureuses. + +Debout près du lit, le bon docteur appliquait soigneusement sur cette +affreuse blessure des morceaux de beaudruche, enduits préalablement à +l'aide d'un pinceau, d'une solution contenue dans une petite fiole +placée sur la table de nuit. + +A l'entrée du père Tantaine, il se retourna, et telle était l'habitude +qu'avaient ces deux hommes de s'entendre et de se comprendre, qu'il leur +suffit, pour échanger leurs pensées, d'un mouvement et d'un regard que +Paul ne remarqua pas. + +--Flavie est là!... disait le geste du père Tantaine, venir seule chez +ce jeune homme!... elle est folle!... + +--Eh!... je ne le sais que trop!... répondait l'oeil du digne M. +Hortebize; mais je n'y puis rien. + +Paul aussi s'était retourné, et c'est avec une exclamation de plaisir +qu'il avait salué le vieux clerc d'huissier. + +De tous les gens qui l'entouraient et qui successivement lui imposaient +leur volonté, depuis qu'il s'était livré pieds et poings liés à +l'honorable placeur de la rue Montorgueil, le bon Tantaine était celui +qu'il préférait. Il le jugeait moins mauvais que les autres associés, et +avait en lui une confiance relative. + +--Approchez, lui dit-il gaiement, approchez et regardez en quel +pitoyable état m'ont mis le docteur et M. Mascarot. + +Le bonhomme n'avait pas attendu, pour s'avancer, cette amicale +invitation. + +C'est avec l'attention et la curiosité d'un connaisseur qu'il examinait +la blessure de Paul et suivait les mouvements du docteur. + +--Pour l'instant, observa-t-il, on jurerait une brûlure récente, il n'y +a pas à dire non. Reste à savoir si la cicatrice présentera les mêmes +apparences. + +--Absolument. + +--C'est qu'il s'agit de tromper des regards exercés, non ceux de M. de +Champdoce, qui croira tout ce que nous voudrons, mais ceux de sa femme, +de ses amis, de son médecin peut-être. + +--Nous les tromperons. + +Il était aisé de comprendre, à l'accent du docteur, qu'il était, ainsi +qu'il le disait, parfaitement sûr de son affaire. + +--Reste à savoir, reprit le bonhomme, combien de temps il nous faudra +attendre pour que la cicatrice soit blanche et ait l'air bien ancienne. + +--Avant un mois, père Tantaine, nous pourrons présenter Paul à M. le duc +de Champdoce. + +--Oh!... + +--C'est ainsi. La cicatrice, bien entendu ne sera pas naturelle, mais +j'ai imaginé un petit moyen de «simulation» qu'on ne découvrira certes +pas. + +Le pansement était terminé, et Paul après avoir passé sa chemise, +s'était glissé sous ses couvertures. + +--Je me tiendrai tranquille, dit-il, tant que j'aurai la garde-malade +que vous entendez dans le salon, et qui, j'en suis sûr, attend votre +départ avec une vive impatience. + +Le souriant Hortebize fronça le sourcil et lança à son malade un regard +furieux que le niais ne comprit pas... «Taisez-vous donc,» lui disait ce +regard. + +--Depuis quand l'avez-vous, cette garde-malade? demanda le bonhomme +d'une voix altérée. + +--Parbleu!... depuis que je suis au lit, répondit Paul de l'air le plus +fat. Je lui ai écrit que je ne pouvais aller chez elle étant +souffrant.... Elle est venue. Elle a reçu ma lettre à neuf heures, à +neuf heures dix minutes elle était ici... + +[Illustration:--Lisez et vous serez convaincu.] + +L'excellent docteur, tout en rangeant les divers objets dont il s'était +servi, avait manoeuvré de façon à passer derrière le doux Tantaine, et +de là il faisait à Paul des gestes désespérés pour lui imposer silence: +mais en vain. + +--Il paraît, poursuivait le détestable vaniteux, que M. Martin-Rigal +passe sa vie dans son cabinet. Sitôt levé, il court s'y enfermer, et il +n'en sort plus de la journée. De la sorte, Flavie est libre comme l'air. +Dès qu'elle sait ce brave banquier au milieu de ses paperasses, elle +jette un châle sur ses épaules et elle accourt. Parole d'honneur! on +n'est pas plus jolie ni plus aimable. + +Il eut un petit ricanement des plus impertinents, et ajouta: + +--Je ne courrais pas grands risques à envoyer promener M. Mascarot. + +--Vous auriez tort, croyez-moi, fit sévèrement le docteur. + +Paul aperçut enfin le geste dont le digne M. Hortebize souligna cet +avis, mais il se méprit sur sa signification. + +--Oh!... je n'ai pas cette intention, reprit-il vivement. Je veux +simplement dire que si M. Martin-Rigal s'avisait à cette heure de me +refuser sa fille, il serait assez mal venu. Entre son père et moi, +Flavie n'hésiterait pas... + +Depuis que parlait le protégé de B. Mascarot, le vieux clerc d'huissier +ne cessait de tracasser rageusement ses lunettes. + +--Vous vous vantez, sans doute, balbutia-t-il. + +--Pourquoi?... Flavie m'aime, n'est-ce pas; tout est là. Pauvre +fille!... Je dois l'épouser et je l'épouserai, mais si je voulais!... + +--Misérable!... s'écria le doux père Tantaine, misérable drôle!... + +Sa physionomie trahissait une si furieuse colère, son geste était si +menaçant, que Paul surpris et effrayé, recula jusqu'à la ruelle, près du +mur. + +--Il n'y a qu'un sot, poursuivit le bonhomme, qu'un sot et un lâche, qui +ose parler ainsi d'une malheureuse enfant dont la seule faute est +d'aimer un fat indigne d'elle. Et tu crois, mon jeune drôle, que je +supporterai... + +Il n'en put dire davantage parce que le souriant Hortebize l'interrompit +en lui mettant, la main sur la bouche, et l'entraîna hors de la chambre +en murmurant: + +--Viens, viens, tu nous perds... + + + + +XXIX + + +La porte se referma violemment sur le docteur et le vieux clerc +d'huissier, et Paul se trouva seul avant d'avoir pu articuler une +syllabe. + +Il était abasourdi; positivement il tombait des nues. + +A quelles causes devait-il attribuer l'incroyable sortie du doux père +Tantaine. + +Sans doute, Paul avait eu tort de parler trop légèrement d'une jeune +fille digne de tous ses respects, qui avait droit surtout à sa +reconnaissance, mais ce n'était point là, jugeait-il, un cas pendable, +et si la conduite de Flavie ne justifiait pas son accès de fatuité, elle +l'expliquait jusqu'à un certain point. + +Une circonstance futile ajoutait à sa surprise, et mettait le comble à +son mécontentement: Sa suffisance avait été bien plus affectée que +sincère, et il n'en était pas à ce mépris railleur de toute morale, mais +il avait pensé, en l'affichant, se hausser au niveau de ses complices et +mériter leurs éloges... En vérité, il avait mal réussi. + +Il eût compris et accepté une observation du souriant Hortebize. Le +docteur était l'intime ami de M. Martin-Rigal, et par contre, le +protecteur naturel de Flavie. + +Mais quels rapports existaient entre le père Tantaine, cet espèce de +mendiant cynique, et le riche banquier qui donnait à son héritière un +million de dot? Aucun, en apparence. + +Pourquoi donc cette fureur soudaine, ces expressions si véhémentes?... + +Oubliant les douleurs aiguës que lui causait sa blessure au moindre +mouvement, Paul s'était dressé sur son lit, et le cou tendu, prêtant +l'oreille, il écoutait, espérant recueillir quelque chose de ce qui se +passait dans la pièce voisine. + +Mais toute son attention était inutile. C'était un mur et non une +cloison qui séparait la chambre à coucher du petit salon, et il +n'entendait rien. + +--Que font-ils, se demandait-il, que complotent-ils?... + +Le doux père Tantaine et l'excellent M. Hortebize avaient traversé +rapidement le salon, mais ils s'étaient arrêtés sur le palier. + +Le souriant docteur avait pris sa physionomie de circonstance, et il +s'efforçait de consoler le bonhomme qui paraissait désespéré. + +--Du courage, lui disait-il à voix basse, du courage, que diable!... A +quoi bon s'irriter ainsi!... Peux-tu revenir sur ce qui est fait? Non, +n'est-ce pas, il est trop tard. D'ailleurs, si tu le pouvais, tu n'en +aurais ni la volonté, ni la force... + +Le vieux clerc d'huissier avait tiré son mouchoir à carreaux, et il +essuyait, non plus les verres teintés de ses lunettes, mais ses yeux: il +pleurait. + +--Ah!... je ne comprends que trop, à cette heure, murmurait-il, ce qu'a +dû souffrir M. de Mussidan, pendant que je lui prouvais que sa fille a +un amant... J'ai été dur, impitoyable, j'en suis puni; oui, bien +cruellement puni!.... + +--Voyons, mon vieux camarade, n'attachons pas trop d'importance à un +propos en l'air, Paul n'est qu'un enfant!... + +Le bonhomme hocha tristement la tête. + +--Paul est un misérable, répondit-il, Paul n'aime pas Flavie, et elle +l'adore. Oh! ce qu'il nous a dit est vrai, trop vrai, je le sens: entre +son père et lui, elle n'hésiterait pas. Pauvre jeune fille, quel +avenir!... + +Il s'interrompit brusquement, et grâce au plus énergique effort de +volonté, réussit à ressaisir, en apparence au moins son sang-froid +habituel. + +--Mais je ne veux pas, reprit-il, laisser Flavie ici... Je ne puis lui +parler, tu vas tâcher, docteur, de lui faire entendre raison. + +L'excellent M. Hortebize ne put dissimuler une grimace. + +--J'en serai, répondit-il, pour mes frais d'éloquence, tu ne seras plus +maître de toi, et alors... songe, mon vieil ami, qu'un seul mot livre +notre secret. + +--Je t'en prie!... Je te jure que je saurai, quoi qu'il arrive, me +contenir. + +--Soit, je vais essayer... + +Il rentra sur ces mots, et le bonhomme, pour l'attendre, s'assit sur une +marche de l'escalier, le front entre ses mains. + +Mlle Flavie se disposait à retourner près de Paul, quand le docteur +reparut. + +--Vous!... fit-elle d'un air mécontent, je vous croyais bien loin. + +--J'avais laissé la porte entre-baillée, dit le digne M. Hortebize, je +comptais revenir, ayant à vous parler, et sérieusement, qui plus est. +Allons bon!... voici que vous froncez vos jolis sourcils... cela prouve +que vous me devinez... Eh bien!... oui, je viens vous dire que la place +de Mlle Martin-Rigal n'est pas ici... + +--Je le sais. + +Cette réponse fut faite d'un ton si calme et si froid, que le souriant +docteur faillit en être déconcerté. + +--Il me semble alors, commença-t-il... + +--Quoi?... Que je n'y devrais pas être? Que voulez-vous? je place le +devoir au-dessus des convenances. Paul est très malade, il n'a personne +près de lui, qui donc le soignera, si celle qui doit être sa femme +l'abandonne?... Paul n'est-il pas comme mon mari, n'a-t-il pas le +consentement de mon père?... + +Hortebize réfléchissait. Il cherchait, entre tous ses arguments, ceux +qui devaient frapper l'imagination de cette enfant terrible. + +--Raison de plus, dit-il, pour vous retirer et ne jamais revenir ici. Je +suis votre ami, Flavie, écoutez la voix de mon expérience. Les hommes +sont ainsi faits, que jamais ils ne pardonnent à une femme de s'être +compromise, même pour eux... Toujours un moment vient où ils +reprocheront les folies qui ont le plus délicieusement flatté leur +amour-propre. Savez-vous ce qu'on dirait le lendemain de votre mariage, +si on apprenait que vous êtes venue ici?... On dirait que Paul était +votre amant, et que cette raison seule a arraché le consentement de +votre père. Croyez-moi, ne vous exposez pas à des médisances, qui tôt ou +tard troubleraient votre ménage. + +Mlle Flavie était devenue plus rouge qu'une pivoine. Évidemment le +docteur avait frappa juste, elle hésitait. + +--Laisserai-je donc Paul tout seul... objecta-t-elle, que +pensera-t-il?... + +--Paul, mon enfant, est presque remis. Et tenez, si vous êtes +raisonnable, je vous promet que demain il ira vous rendre visite. + +Ce dernier argument décida Mlle Rigal. + +--Soit!... dit-elle, je vous obéis. Ah! vous ne me direz plus que je +suis une méchante entêtée. Le temps de prévenir Paul, et je pars. A +bientôt. + +Le docteur se retira singulièrement surpris de ce facile triomphe, mais +ne se doutant pas qu'il le devait à un soupçon déjà éveillé dans +l'esprit de Mlle Flavie, et qu'il avait confirmé. + +--Nous l'emportons, dit-il à son digne associé; retirons-nous vite, elle +me suit. + +Une fois dans la rue seulement, le doux père Tantaine parut recouvrer la +pleine possession de soi-même. + +--Nous l'emportons, reprit-il... oui, pour aujourd'hui... mais demain... +Quoi qu'il m'en coûte, je vais hâter le mariage de Paul... Je le puis +maintenant sans danger. Le seul obstacle qui sépare ce garçon des +millions de la maison de Champdoce aura disparu avant quarante-huit +heures. + +Le digne M. Hortebize pâlit à cette confidence, bien qu'elle fut loin +d'être inattendue. + +--Quoi!... balbutia-t-il, André... + +--André est bien malade, ami docteur. Je me suis arrêté au plan dont je +t'ai parlé, et le plus difficile de la besogne sera fait cette nuit par +notre jeune ami Toto-Chupin. + +--Par ce garnement!... Tu le jugeais si dangereux, il y a quinze jours, +que tu songeais à t'en défaire... + +--J'y songe encore, et je fais d'une pierre deux coups. Quand, après la +chute d'André, on reconnaîtra que l'appui de sa fenêtre a été scié, on +cherchera l'auteur de cette abominable action. Mes précautions sont +prises, on trouvera Toto à l'hôtel du Péron. On lui prouvera qu'il a +changé un billet de mille francs et acheté une scie à main... + +Le docteur leva au ciel des bras éplorés. + +--Deviens-tu fou!... s'écria-t-il, Toto te dénoncera!... + +--J'y compte bien, mais d'ici là, nous aurons enterré ce bon père +Tantaine. Après, ami docteur, nous enterrerons B. Mascarot. Beaumarchef, +le seul qui nous ait bien servis, sera en Amérique... La farce sera +jouée, la police pourra chercher. + +Il était difficile, impossible même, de soupçonner que ce bon père +Tantaine, qui parlait si allègrement de la police, en était à se +demander s'il n'avait pas à ses trousses les plus fins limiers de la +préfecture. + +Le sourire refleurit donc sur les lèvres vermeilles du bon docteur. + +--Décidément, fit-il, tu réussiras; mais, pour Dieu, hâte-toi! toutes +ces alternatives, ces transes perpétuelles finiront par me rendre +malade. + +Les deux estimables associés causaient ainsi au coin de la rue Joquelet, +cachés derrière une voiture de blanchisseuse. + +Une même préoccupation les retenait là. La promesse de Flavie était-elle +sincère, avait-elle simplement voulu se débarrasser des importunités de +l'excellent M. Hortebize? Ils tenaient à le savoir. + +Flavie avait dit vrai, car après moins de dix minutes d'observation, ils +la virent passer à quelques pas d'eux. + +--Maintenant, fit le vieux clerc, je me retire plus tranquille... à +demain, docteur. + +Et sans attendre une réponse, il s'éloigna rapidement dans la direction +de la rue Montorgueil; poursuivant tout en marchant son éternel +monologue. + +--Comment arriver, grommelait-il, jusqu'à ce curieux à lunettes d'or!... +Et personne à qui confier mes inquiétudes!... Mais bast!... quand on a +trois personnalités de rechange, on en sauve toujours une... + +Il fut interrompu par Beaumarchef qui lui barra le passage au moment où +il s'engageait sous la porte cochère de l'honorable placeur. + +--Je vous guettais, lui dit l'ancien sous-off. Imaginez-vous que M. de +Croisenois est là-haut, et qu'il me boit le sang. Il est venu pour +parler au patron, et je lui ai dit de repasser; mais il s'est assis, en +déclarant qu'il attendrait, et je ne puis parvenir à le renvoyer. + +Cette circonstance parut contrarier prodigieusement le père Tantaine. + +--Remonte, ordonna-t-il à l'employé de l'agence, et fais patienter ce +marquis de deux liards, le patron ne saurait tarder à revenir. + +Puis, quand il fut sûr que Beaumarchef ne pouvait le voir, il traversa +en courant le passage de la Reine de Hongrie et disparut dans l'allée de +la maison Martin-Rigal. + +Ma foi!... grommelait-il, Beaumar pensera ce qu'il voudra... Avant +quinze jours il sera loin... + +Il avait tort de suspecter Beaumarchef. L'ex sous-off ne s'occupait que +de sa consigne. On lui avait dit: remonte, il était remonté. On lui +avait dit: fais patienter Croisenois, il s'y employait de toute son +éloquence. + +Mais les raisons les meilleures ne pouvaient toucher le marquis, lequel +jugeait qu'à attendre ainsi dans un bureau de placement, il +compromettait sa dignité. + +--Sacrebleu!... grognait-il, on devrait bien ne pas oublier les +rendez-vous qu'on donne... + +Il s'arrêta... La porte du sanctuaire de l'agence s'était ouverte, et B. +Mascarot apparaissait, dans l'encadrement. + +--Ce n'est pas moi qui suis inexact, monsieur le marquis, dit-il. +L'exactitude consiste à arriver non avant l'heure, mais à l'heure. +Veuillez consulter votre montre et prendre la peine de passer... + +Le marquis si impertinent avec Beaumarchef, devint fort petit garçon +lorsqu'il fut assis dans le cabinet de l'honorable placeur. Il n'osait +même pas prendre la parole, et c'est d'un oeil inquiet qu'il suivait +les mouvements de B. Mascarot, lequel semblait chercher quelque chose +parmi des liasses d'imprimés qui encombraient son bureau. + +Quand il eut trouvé ce qu'il voulait: + +--Je vous ai fait venir, monsieur le marquis, commença-t-il, pour cette +grosse affaire industrielle que vous devez lancer, selon nos +conventions. + +--Oui, je sais... nous avons à causer, à nous entendre, à étudier la +question... Rien n'est encore décidé, n'est-ce pas, il faut voir, +examiner, tâter le terrain. + +L'honorable placeur se permit un petit sifflement assez peu respectueux. + +--Je vois, cher monsieur, fit-il, que vous me croyez homme à attendre +sous l'orme votre bon plaisir... Détrompez-vous. Quand je m'occupe d'une +affaire, elle marche. Pendant que vous couriez à vos plaisirs, je +travaillais pour vous avec mon ami Catenac. Et tout est prêt... + +--Comment, tout? + +--Mon Dieu, oui! Vos bureaux sont loués, rue Vivienne; les statuts de +votre société sont déposés chez le notaire, les membres de votre conseil +sont choisis, l'imprimeur m'a apporté hier les titres, les prospectus, +les circulaires, les affiches; vous avez signé un traité pour les +annonces... nous commençons demain la publicité. + +--Mais c'est invraisemblable, c'est... + +--Lisez, interrompit B. Mascarot, en tendant une feuille de papier; +lisez et vous serez convaincu. + +Croisenois, abasourdi, prit le papier et lut à haute voix: + + MINES DE CUIVRE DE TIFILA + + (ALGÉRIE) + + Société en commandite par Actions + + =Mis DE CROISENOIS ET CIE= + + CAPITAL: QUATRE MILLIONS DE FRANCS + + _La Société des mines de Tifila ne s'adresse pas aux spéculateurs + téméraires qui consentent à courir les chances aléatoires des + placements à gros revenus. Nos souscripteurs ne doivent pas compter + sur un intérêt de plus de six à sept pour cent..._ + +--Eh bien!... demanda l'honorable placeur, que dites-vous de ce début? + +Le marquis ne répondit pas, il achevait tout bas la circulaire. + +--C'est que tout cela semble vrai, murmura-t-il, très vrai, très +réel!... + +Sans qu'il y parut, l'amour propre de B. Mascarot était agréablement +chatouillé. + +--On fait ce qu'on peut, dit-il modestement. Je dois fournir un prétexte +aux braves gens que je me propose de faire chanter; je l'ai choisi le +meilleur possible. + +L'agitation de Croisenois était terrible. Il était de ces gens qui, +réduits à vivre au jour le jour, d'expédients et d'industrie, engagent +sans souci l'avenir, comme s'ils espéraient qu'entre le moment où ils +promettent et celui où il faudra tenir, quelque chose d'inattendu et +d'heureux arrivera pour les dégager... un héritage tombant du ciel ou un +tremblement de terre. + +Acculé dans une situation sans issue, il essaya de se débattre. + +--Le prétexte est si excellent, objecta-t-il, que ce prospectus nous +amènera forcément des souscripteurs sérieux. La postérité de Gogo est +éternelle. Que ferons-nous de tout leur argent? + +--Nous le refuserons, donc. Ah! Catenac est un gaillard qui sait manier +la loi. Lisez vos statuts. L'article 50 dit que les actions sont +nominatives et que vous vous réservez le droit d'accepter ou de refuser +telles souscriptions qu'il vous plaira. + +Le marquis les consulta, ces fameux statuts, l'article s'y trouvait. + +[Illustration:--Comme je t'aime, cher père, et que tu est bon!] + +--Soit, fit-il, ceci n'est rien. Que ferons-nous si un de ces malheureux +à qui vous allez imposer un certain nombre d'actions, vend fictivement +ou réellement ces actions à un tiers, et s'avisait de nous faire +poursuivre par ce tiers?... + +Le grave Mascarot souriait. + +--L'article 21, répondit-il, a prévu cette petite manoeuvre, qui +serait tout simplement un contre-chantage; écoutez-le. + +«Un registre de transfert est déposé au siège de la société. Un +transfert ne sera valable qu'autant qu'il aura été autorisé par le +gérant et inscrit sur le registre des transferts.» + +--Et comment finira cette comédie?... + +--Tout naturellement. Vous annoncerez un beau matin que les deux tiers +du capital étant absorbés, vous vous mettez en liquidation aux termes de +l'article 47... Six mois plus tard, vous faites savoir que la +liquidation a produit zéro franc, zéro centime; vous vous lavez les +mains, et tout est dit. + +Battu sur tous les points, M. de Croisenois eut recours à un suprême +argument. + +--Me lancer dans l'industrie en ce moment, n'est-ce pas risquer +d'augmenter les répugnances que peut avoir M. de Mussidan à me donner sa +fille... Une fois marié, au contraire. + +Un petit ricanement bien sec de l'honorable placeur lui coupa la parole. + +--Une fois marié, continua le placeur, quand vous auriez reçu la dot de +Mlle Sabine, vous nous tireriez votre courte révérence. C'est là ce +que vous pensez, cher monsieur. Pur enfantillage. Je vous tiendrai, +croyez-le, après comme avant. + +Il était clair que résister encore serait folie. + +--Commencez donc votre publicité, murmura Croisenois. + +B. Mascarot lui tendit la main. + +--Voilà qui est dit, reprit-il. Les premières annonces paraîtront dans +les journaux du matin... En retour, demain dans l'après-midi vous serez +admis officiellement chez M. de Mussidan. Présentez-vous hardiment, et +tâchez de plaire à Mlle Sabine. . . . + + * * * * * + + * * * * * + + * * * * * + +Lorsque M. Martin-Rigal sortit de son bureau ce soir-là, sa fille fut, +pour lui, bien plus affectueuse que de coutume. + +--Comme je t'aime, cher père, répétait-elle en l'embrassant, que tu es +bon! + +Malheureusement il était si préoccupé qu'il ne songea pas à demander à +Mlle Flavie la cause de cet accès de tendresse. + + + + +XXX + + +Le danger qui menaçait André était imminent, immense... Cependant il ne +dépassait pas ses prévisions. + +Le courageux artiste ne s'abusait pas. L'importance de la partie engagée +lui donnait la mesure de l'audace de ses ennemis. + +Seul, il faisait obstacle à leurs projets; seul, il se dressait entre +eux et le but; il était clair que tous les moyens leur seraient bons +pour se défaire de lui, et qu'ils ne reculeraient pas devant un crime. + +Toutes ses démarches étaient surveillées, il en avait acquis la +certitude; partout il traînait à sa suite une escorte d'espions; +pourquoi? La mission de ces gens ne pouvait être que d'épier l'occasion +favorable. + +Mais cette perspective, cette certitude d'un guet-apens ne pouvait +l'arrêter. Si même il songeait à prendre des précautions, c'est qu'il se +disait: + +--Si je péris, Sabine est perdue. + +Seul, il eût cherché le péril, il l'eût défié, provoqué, il eût bien su +trouver un moyen pour contraindre ses invisibles adversaires à se +découvrir, à se montrer. + +Pour Sabine, il se résignait à une prudence bien éloignée de son +caractère. Un éclat et il la perdait. + +Il savait bien qu'il trouverait des auxiliaires à la préfecture de +police, mais c'était risquer de déshonorer la famille de Mussidan. + +Certes, il était certain qu'avec du temps et de la patience il +arriverait à surprendre le secret des ignobles coquins. Mais s'il se +sentait une patience à déplacer grain à grain des montagnes, le temps +lui manquait. + +Les minutes qui séparaient Sabine de l'horrible et irréparable sacrifice +étaient comptées, et il lui semblait que sa vie s'écoulait comme de +l'eau, avec les heures... + +Levé avec le jour, André s'était assis devant sa table de travail, et le +front dans ses mains, il réfléchissait. + +Un à un, il prenait les événements recueillis la veille, et il +s'efforçait de les assembler, de les coordonner, de les ajuster, comme +un enfant qui successivement essaie toutes les pièces disséminées d'un +jeu de patience. + +Il cherchait le lien probable, l'intérêt commun de tous ces gens qu'il +avait observés, de Verminet, Van Klopen, Mascarot, Hortebize, +Martin-Rigal... + +Soumettant à la plus sévère analyse tous les incidents des derniers +jours, le jeune peintre devait fatalement arriver à Gaston Gandelu. + +--N'est-il pas surprenant, se disait-il, que ce triste garçon soit +victime d'une odieuse machination ourdie précisément par les misérables +qui s'acharnent après nous, par Verminet, par Van Klopen; n'est-il pas +incroyable... + +Il tressaillit et s'arrêta court. + +Une pensée toute nouvelle venait d'éclore dans son esprit, pensée +informe, mal définie, incomplète, à peine viable, mais pensée de joie à +coup sûr, de délivrance et d'espoir. + +L'inexplicable voix du pressentiment lui disait que la perte du jeune M. +Gaston était liée à la sienne et à celle de Sabine, qu'ils étaient +enveloppés dans le filet de la même intrigue, enfin que cette perfidie +savante des faux billets n'était qu'une manoeuvre dépendant du plan +général... + +Comment cela se faisait, comment Gaston et lui se trouvaient confondus, +André ne pouvait le concevoir, et cependant il eût juré que cela était, +il en avait pour ainsi dire conscience. + +Qui avait dénoncé le jeune M. Gaston à son père? Catenac. Qui avait +conseillé cette plainte au procureur impérial déposée contre Rose-Zora? +Encore Catenac. Or, ce Catenac, qui était l'avocat de M. Gandelu, était +l'homme d'affaires de Verminet et de Croisenois; n'avait-il pas obéi à +leurs inspirations?... + +Tout cela, certes, était vague, embrouillé, obscur; entre chacune de ces +étranges présomptions, des lacunes existaient, impossibles à combler, en +apparence, et pourtant André décida qu'il poursuivrait ses +investigations dans ce sens. + +Il venait de prendre un crayon, et se disposait à se tracer un plan +méthodique de recherches, lorsqu'on frappa discrètement à la porte de +l'atelier. + +Machinalement il consulta la pendule: il n'était pas neuf heures. + +--Entrez!... dit-il en se levant. + +La porte s'ouvrit, et le coup que reçut le jeune peintre fut si violent +et si inattendu, qu'il chancela et fut obligé de s'appuyer sur un +chevalet. + +Ce visiteur matinal qui lui arrivait, n'était autre que le père de +Sabine, M. de Mussidan. Il ne l'avait aperçu que deux fois en sa vie, +c'en était assez pour ne l'oublier jamais. + +Le comte, lui aussi était ému. Ce n'est qu'après une longue nuit +d'insomnie et d'angoisses, après les plus cruels débats, qu'il s'était +décidé à cette démarche. Mais il avait eu le temps de se préparer. + +--Vous m'excuserez, monsieur, commença-t-il, de me présenter chez vous à +pareille heure, mais je tenais essentiellement à vous rencontrer. + +André s'inclina. En deux secondes, mille suppositions, les plus +diverses, avaient assailli son esprit. Comment M. de Mussidan venait-il +chez-lui, dans quel but?... Était-ce en ami ou en ennemi? Était-ce de +son chef, ou l'avait-on envoyé? Qui lui avait donné l'adresse?... + +--Je suis grand amateur de peinture, poursuivit le comte, et un de mes +amis, dont le goût est très sûr, m'a parlé avec enthousiasme de votre +talent. C'est vous expliquer la liberté que je prends, la curiosité m'a +poussé, j'ai voulu voir. + +La fin de la phrase ne venait pas; il s'arrêta court et ajouta: + +--Je suis le marquis de Bivron. + +Ainsi M. de Mussidan pensait n'être pas connu, et il espérait cacher sa +personnalité. C'était déjà un indice. + +--Je ne puis qu'être très flatté de votre visite, répondit André; +malheureusement je n'ai rien d'achevé en ce moment; je n'ai là que des +études et quelques esquisses... Si vous voulez les voir?... + +Le comte ne se fit pas répéter l'invitation. Il était affreusement +embarrassé de son personnage, et se sentait rougir sous le regard franc +et hardi du jeune peintre. Et pour comble, dès en entrant, il avait +aperçu dans un des angles de l'atelier ce tableau mystérieusement voilé +dont lui avait parlé le doux père Tantaine. + +Il se mit donc à tourner autour de l'atelier, donnant en apparence toute +son attention aux toiles accrochées au mur, faisant en réalité +d'héroïques efforts pour garder son sang-froid et dissimuler l'atroce +douleur qui déchirait son âme. + +--Ainsi donc, pensait-il, les misérables n'ont pas menti, et ce rideau +de serge cache le portrait de ma fille!... Ainsi, cet homme est l'amant +de Sabine! Elle venait ici, elle y passait ses journées, et je ne me +doutais de rien. Hélas!... à qui la faute? Quels reproches ai-je le +droit de lui adresser?... Pauvre enfant!... Il y a longtemps que sa mère +a déserté le foyer, moi je fuyais ma maison, elle restait seule, privée +de caresses, de conseils, d'affection... Elle a écouté la voix de son +coeur, elle s'est abandonnée à qui lui promettait ces tendresses que +lui refusaient ses parents. + +Du moins, le comte était forcé de s'avouer que le choix de Sabine ne lui +paraissait pas indigne. A première vue il avait été frappé de l'attitude +pleine de noblesse du jeune artiste, de sa mâle beauté, de l'expression +énergique et intelligente de sa physionomie. + +--Hélas!... ajoutait-il, il l'aime sans doute, et cependant, dès qu'elle +a connu nos périls, sans hésiter elle s'est dévouée... oui, elle +l'aime, car si elle a eu le courage de renoncer à lui, elle a failli +mourir. + +De son côté, André redevenu maître de lui, délibérait, et se demandait +quelle conduite tenir. + +--Ah!... vous vous présentez chez moi sous un nom d'emprunt, monsieur le +comte, pensait-il; soit, je respecterai votre incognito, mais j'en +profiterai pour vous faire connaître la vérité, je vous dirai ce que je +n'aurais peut-être jamais osé vous dire... + +Si extrême que fût la préoccupation d'André, elle ne l'empêchait pas +d'observer son visiteur, et il remarquait fort bien que les regards de +M. de Mussidan revenaient sans cesse, et comme à la dérobée, sur le +tableau voilé. + +--Il faut, se disait-il, qu'on ait parlé au comte de ce portrait, et +c'est pour lui qu'il vient... Qui a pu lui en parler?... Nos ennemis. +Donc, on a dû calomnier Sabine... + +Cependant, M. de Mussidan avait passé en revue toutes les esquisses, et +il avait eu le temps de rassembler toute son énergie. Il revint vers +André. + +--Recevez mes félicitations, monsieur, prononça-t-il; les éloges de mon +ami, que je croyais exagérés étaient encore au-dessous de votre beau +talent. Je regrette toutefois que vous n'ayez rien d'absolument fini, +car vous n'avez rien, n'est-ce pas?... + +--Rien, monsieur. + +Le regard du comte vacilla, et c'est avec un tremblement dans la voix +qu'il reprit: + +--Pas même ce tableau, dont la bordure splendide dépasse ce rideau de +serge? + +Bien qu'il attendit cette question, le jeune peintre rougit +excessivement. + +--Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, ce tableau est complétement +terminé, seulement je ne le montre à personne. + +Après cela, M. de Mussidan ne pouvait plus douter de la sûreté des +informations du vieux clerc d'huissier. + +--Je devine, fit-il, c'est un portrait de femme? + +--C'est un portrait de femme, oui, monsieur. + +La situation était étrange, et ils n'étaient guère moins troublés l'un +que l'autre; ils détournaient la tête, essayant de cacher leur trouble. + +Mais le comte s'était juré qu'il irait jusqu'au bout. + +--C'est tout simple, dit-il avec un rire forcé, on est amoureux. Tous +les grands peintres ont immortalisé la beauté de leur maîtresse. + +Les yeux d'André étincelèrent. + +--Arrêtez, monsieur, interrompit-il, vous vous méprenez!... Ce portrait +est celui de la plus pure et de la plus chaste des jeunes filles. Je +l'aime, cesser de l'aimer me serait aussi impossible que de suspendre +par le seul effort de ma volonté, la circulation de mon sang... mais je +la respecte plus encore. Elle, ma maîtresse, grand Dieu!... Je me +mépriserais plus que le dernier des misérables, si abusant jamais de sa +sainte confiance, j'avais murmuré à son oreille un mot, un seul mot, un +seul qu'elle n'osât pas répéter à sa mère! + +De sa vie M. de Mussidan n'avait éprouvé une plus délicieuse sensation. +André disait vrai, il le sentait à son accent, et il était tenté de lui +serrer les mains, de lui sauter au cou. + +--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il; mais un portrait dans un atelier, +suppose un modèle qui vient poser... + +--Et elle y est venue, monsieur, seule, à l'insu de ses parents, en se +cachant comme pour mal faire, risquant son honneur, sa réputation, sa +vie... me donnant ainsi une preuve immense de son... affection. + +Il hocha tristement la tête et poursuivit: + +--Hélas!... j'avais peut-être tort d'accepter ce dévouement sublime, et +je ne l'ai pas seulement accepté, je l'ai sollicité à genoux, à mains +jointes... Comment la voir autrement, lui parler, entendre le son de sa +voix? Nous nous aimons, mais tant de préjugés, d'affreuses conventions +nous séparent, qu'il y a entre nous un abîme plus difficile à franchir +que l'Océan. Elle est l'unique héritière d'une grande famille, très +riche, malheureusement, très noble, très fière, tandis que moi... + +André s'interrompit. Il attendait, il espérait une réponse, un mot, un +encouragement, ou un blâme... + +Le comte gardait le silence, il continua avec une certaine violence, +mais sans amertume: + +--Savez-vous qui je suis? Un pauvre diable d'enfant trouvé, déposé +clandestinement dans un tour par quelque pauvre fille séduite... Un +matin, à douze ans, je me suis évadé de l'hospice de Vendôme avec vingt +francs en poche, et je suis venu à Paris. Et depuis, je lutte... Voici +dix ans que tous les matins je m'éveille avec une volonté plus ardente +que la veille. En suis-je plus avancé?... Et encore, vous ne voyez que +le côté brillant de mon existence. Ici je suis artiste, ailleurs, je +suis ouvrier. C'est ainsi. Regardez mes mains,--et il les montrait,--si +elles sont rudes, calleuses, c'est qu'elles ont été durcies par le +ciseau et le marteau. J'ai du talent, je le crois; je réussirai, je +l'espère; mais il a fallu étudier et vivre. Eh bien! l'ouvrier a nourri +l'artiste, il a payé ses leçons, il lui a acheté des couleurs, des +pinceaux et des toiles... + +Si M. de Mussidan se taisait c'est qu'il ne pouvait se défendre d'une +réelle admiration pour ce beau caractère qui se révélait à lui, et il ne +voulait pas se trahir. + +--Tout cela, reprit André, elle le sait, et elle m'aime quand même. Elle +a confiance en moi. Quand j'ai désespéré, c'est elle qui m'a crié: +courage! Ah!... elle a raison, si la patience et la volonté donnent le +génie. Ici même elle m'a juré que jamais elle ne serait la femme d'un +autre, et j'ai foi en sa promesse. Il n'y a pas un mois, un des hommes +les plus brillants de Paris sollicitait sa main; elle est allée à lui et +lui a conté notre histoire, et lui, il s'est retiré généreusement, et il +est aujourd'hui mon ami le plus cher... + +Il s'arrêta, car il étouffait; c'était la cause de son bonheur qu'il +plaidait, pour le cas où il triompherait du marquis de Croisenois, et +son anxiété était affreuse. + +--Et maintenant, monsieur, reprit-il après un moment, souhaitez-vous +voir le portrait de cette jeune fille? + +--Oui, répondit le comte, oui, je vous serai reconnaissant de cette +marque de confiance. + +André s'approcha du cadre, et déjà il touchait le rideau, quand, tout à +coup, se ravisant, il se retourna. + +--Eh bien!... non, s'écria-t-il, non, continuer cette comédie serait +indigne de moi. + +M. de Mussidan pâlit. Ce mot pouvait avoir une terrible signification. + +--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il. + +--Que je vous connaissais, monsieur, que je savais que je parlais au +comte de Mussidan et non au marquis de Bivron. Je ne découvrirai pas ce +tableau sans vous avoir prévenu, sans vous avoir dit... + +D'un geste bienveillant, le comte l'empêcha d'achever. + +--Je sais, monsieur, prononça-t-il, que je vais voir le portrait de +Sabine, découvrez-le, je vous prie. + +Le jeune peintre obéit, et pendant un moment M. de Mussidan demeura en +extase devant cette oeuvre véritablement remarquable. + +--Oui, c'est bien elle, murmura-t-il, voilà bien son sourire, +l'expression de ses yeux... c'est beau! + +Il prononça encore quelques mots à voix basse; puis lentement, il alla +s'asseoir dans le fauteuil du jeune peintre et parut se recueillir. + +Le malheur est un rude maître. Quelques semaines plus tôt, il eût souri +et haussé les épaules à la proposition de donner sa fille à ce petit +peintre. Alors il songeait à M. de Breulh-Faverlay. + +A cette heure, il eût reçu comme une faveur céleste la liberté de +choisir André pour Sabine. C'est qu'il pensait à Croisenois. + +[Illustration: Un tourbillon de soie et de dentelle fit irruption dans +l'atelier.] + +A ce nom maudit qui montait à ses lèvres, le comte tressaillit. + +Pour qu'André montrât une telle assurance, il fallait, pensait-il qu'il +n'eût pas été informé des derniers événement. + +Il interrogea et fut détrompé. + +Sûr d'avoir gagné sa cause, le jeune peintre osa dire à M. de Mussidan +tout ce qu'il savait, comment et par qui il l'avait su, l'empressement à +le servir de M. de Breulh, quel rôle avait accepté la vicomtesse de +Bois-d'Ardon; enfin, ses conjectures, ses démarches, ses investigations, +ses présages de succès, ses projets, ses espérances... + +Il s'exprimait avec une véhémence extraordinaire, son énergie débordait, +l'enthousiasme donnait à son regard une expression sublime, et sa parole +enflammée rallumait dans le coeur du comte l'espoir près de +s'éteindre. + +--Oui, nous triompherons, disait-il, je le sens, je le sais, j'entends +une voix qui me l'assure!... + +Longtemps encore ils étudièrent la situation, et le résultat de leurs +délibérations fut qu'il fallait redoubler de prudence, dissimuler, ne +rien dire encore à Sabine, et faire figure au marquis de Croisenois. + +Surtout et avant tout, ils devaient ne jamais se voir, et cacher +soigneusement leur cordiale entente. + +Onze heures sonnaient lorsque M. de Mussidan se leva pour se retirer. + +Après être resté un moment en contemplation devant le portrait de sa +fille, il revint au jeune peintre, en lui prenant la main: + +--Monsieur André, prononça-t-il d'une voix émue, vous avez ma parole. Si +nous parvenons à nous délivrer des misérables qui nous tiennent le +couteau sur la gorge... Sabine sera votre femme... + + + + +XXXI + + +Après cette promesse qui empruntait aux circonstances une étrange +solennité, M. de Mussidan sortit, et André s'affaissa sur le large divan +de l'atelier. + +Ce courageux artiste, si fort contre l'adversité, succombait dans +l'excès de son bonheur. En présence du comte, il avait pu, grâce à des +efforts surhumains, maîtriser ses terribles émotions, rester calme quand +il était affreusement bouleversé, paraître froid alors qu'il avait comme +un brasier dans la tête et dans le coeur. + +Seul, il s'abandonnait sans vergogne aux transports de la passion. + +Elle est à moi!... s'écriait-il dans son délire, Sabine est à moi!... + +Mais cet accès d'enchantement et d'optimisme dura peu. + +Le mirage s'évanouit faisant place au vif sentiment de la réalité. + +Oui, Sabine serait à lui... mais quand il aurait su la conquérir. Entre +elle et lui se dressaient Croisenois et ses associés. Il se sentait de +force à se mesurer seul avec eux tous, mais encore fallait-il les +atteindre et les combattre. + +--A l'oeuvre!... s'écria-t-il en se levant, à l'oeuvre!... + +Mais il s'arrêta, prêtant l'oreille. + +Il entendait dans son escalier, presque sur son palier, des éclats de +rire immodérés. Au-dessus de ce rire qui était celui d'une femme, une +voix d'homme grêle et aigre s'élevait, qui paraissait gronder. + +André n'eût pas le temps de se demander ce que ce pouvait être, sa porte +fut comme enfoncée, et un tourbillon de soie, de velours et de dentelles +fit irruption dans l'atelier. + +En ce tourbillon, le jeune peintre reconnut, non sans stupeur, la belle +Rose-Zora de Chantemille. + +Derrière elle venait le jeune M. Gaston, et ce fut lui qui prit la +parole. + +--C'est nous!... s'écria-t-il, en personnes naturelles. Hein!... elle +est bonne, celle-là?... Nous attendiez-vous? + +--Pas du tout, je l'avoue. + +--C'est une surprise de papa. Pauvre bonhomme!... Parole d'honneur, je +veux embellir sa vieillesse, comme dit Léonce. Ce matin il entre dans ma +chambre et me dit: «J'ai fait hier toutes les démarches pour qu'une +personne que tu adores soit mise en liberté. Cours donc la chercher.» +Hein! c'est gentil, cela. Je cours, Zora joue la fille de l'air, et nous +voilà. + +André n'écoutait que d'une oreille distraite. Il surveillait Zora-Rose +qui tournait autour de l'atelier, en poussant toutes sortes +d'exclamations. Elle allait arriver au portrait de Sabine, elle voudrait +écarter le rideau, il serait difficile de l'en empêcher. + +--Pardon, dit-il, j'ai un tableau à faire sécher... + +Et comme le portrait était posé sur un chevalet mobile, il le roula dans +sa chambre. + +--Maintenant, reprit M. Gandelu fils, il s'agit de célébrer la +délivrance et je viens vous chercher pour déjeuner... + +--Merci de l'intention, mais j'ai à travailler... + +--Ah!... je la trouve bien bonne, mais vous savez, on ne me la fait +plus, vite habillez-vous... + +--Véritablement, je ne puis sortir. + +Le jeune M. Gaston réfléchit dix secondes, puis tout à coup se frappant +le front: + +--Vous ne voulez pas venir au déjeuner, s'écria-t-il, eh bien!... le +déjeuner viendra à vous. Ah!... fameux!... Je descends le commander. + +André s'élança après lui, sur le palier, le rappela, cria, mais en vain, +et il rentra aussi contrarié que possible. + +Cette contrariété, Rose la remarqua. + +--Voilà comment il est, fit-elle, en haussant les épaules. Et il se +croit très drôle. Cocodès, va! + +Le ton de la jeune femme trahissait un si profond mépris pour M. Gandelu +fils, que le jeune peintre la regarda d'un air surpris. + +--Cela vous étonne, reprit-elle, ce que je vous dis là!... On voit bien +que vous ne le connaissez pas. Quelle scie!... Et tous ses amis lui +ressemblent. Si vous les écoutiez une heure, vous auriez des nausées. +Tenez, rien qu'à me rappeler les soirées passées en leur compagnie, je +bâille. + +Elle bâilla en effet. + +--Si encore il m'aimait, soupira-t-elle. + +--Lui!... mais il vous adore, répondit André qui ne pouvait s'empêcher +de trouver Rose pleine de bon sens; il a failli devenir fou pendant que +vous étiez là-bas. + +Zora-Rose eut un geste que lui eût envié Toto-Chupin. + +--Et vous croyez cela!... s'écria-t-elle. Gaston fou d'une femme!... Il +est trop bête. De moi, savez-vous ce qu'il aime? Les robes qu'il me paie +et les diamants qu'il m'achète. Quand les passants me regardent, et +qu'ils disent: «Mâtin!... quel chic!...» mon idiot se dresse sur ses +ergots, et il répète comme s'il avait de la bouillie plein la bouche +«Ah! mais oui!... pour du chic nous avons du chic!...» Si j'avais un +peignoir d'indienne, il ne me regarderait pas, et cependant... j'en vaux +la peine. + +Le fait est que l'air de Saint-Lazare n'avait point été défavorable à +Rose. Son impudente beauté n'avait jamais eu un tel éclat; elle +resplendissait de jeunesse, de vie, de passion et d'insolence... + +--Cocodès, poursuivait-elle, gandin, petit crevé!... Mon nom de Rose +écorchait sa vilaine bouche, il m'appelle Zora, un nom de chien. Et je +ne le camperais pas là!... Nous verrons bien. Il a de l'argent, mais je +me moque de l'argent, moi. Mon petit Paul n'avait pas le sou, lui, et +cependant je l'aimais bien. Dieu!... m'a-t-il fait rire quelquefois!... +Avec lui je n'avais pas à manger tous les jours, j'étais bien +malheureuse... C'est égal, c'était le bon temps. + +--Pourquoi l'avez-vous abandonné ce pauvre Paul?... + +--Dites-moi, vous, pourquoi il y a du velours à 45 francs le mètre. Je +voulais savoir quelle sensation on éprouve quand on se met sur les +épaules un cachemire des Indes... Et un beau jour j'ai filé. Mais qui +sait?... Paul allait peut-être me quitter. Il y avait quelqu'un qui +cherchait à nous séparer, notre voisin de l'hôtel du Pérou, rue de la +Huchette, un vieux singe qu'on appelait le père Tantaine, et qui était +clerc d'huissier... + +A ce nom, André, positivement, faillit tomber à la renverse. +Tantaine!... un vieux... clerc d'huissier... C'était bien le sien. + +Cependant, si vive que fut son impression, il parvint à la cacher. + +--Bast!... fit-il d'un ton léger, quel intérêt pouvait avoir ce bonhomme +à vous séparer? + +--Je ne sais, répondit Rose, devenue sérieuse, mais à coup sûr il en +avait un. On ne donne pas pour rien des billets de banque aux gens, et +je lui ai vu donner un billet de 500 francs à Paul. Bien plus, il lui +avait promis de lui faire gagner beaucoup d'argent, par l'entremise d'un +de ses amis, un placeur nommé Mascarot... + +Cette fois, André ne fut pas pris à l'improviste. Il pressentait qu'il +allait être question de l'honorable placeur. + +Mais son esprit s'épouvantait des proportions que prenait l'intrigue +qu'il avait à déjouer. Car il n'en doutait pas: toutes ces manoeuvres +qu'il découvrait une à une, devaient tendre à un but commun. + +André se souvenait, à cette heure, de cette visite que lui avait fait +Paul, un jour, sous prétexte de lui remettre vingt francs, et de l'air +singulier qu'il avait. Il se rappelait que Paul s'était vanté de gagner +un millier de francs par mois, et qu'il n'avait pas su dire où ni à +quoi. + +--Paul m'a peut-être oubliée, reprit Rose, je le crains. Une fois je +l'ai rencontré chez Van Klopen, et il ne m'a rien dit. Il est vrai qu'il +était avec ce Mascarot. Mais n'importe, je suis décidée à le chercher, +et à lui demander pardon, et il me pardonnera... + +De tout ceci, une conclusion très nette ressortait. + +Paul était protégé par l'association... donc il lui était utile, il la +servait. Rose était persécutée, donc elle gênait. + +Voilà ce que pensait André. + +--Et même, ajoutait-il, si Catenac a fait enfermer Rose, c'est que les +misérables ont quelque chose à craindre d'elle. S'ils ont essayé de la +faire disparaître, c'est que sa seule présence peut déranger leurs +combinaisons... + +Mais il n'eût pas le temps de poursuivre sa déduction. Le fausset du +jeune M. Gaston grinçait dans l'escalier. Bientôt il apparut criant: + +--Place au festin!... Que la fête commence!... + +Deux garçons de restaurant, en effet, suivaient M. Gandelu fils, chargés +de mannes immenses, pleines de provisions. + +En tout autre circonstance, André eût été furieux de cette invasion de +victuailles, de cette perspective d'un déjeuner qui allait durer au +moins deux heures, et mettre tout sens dessus dessous dans son atelier. + +Mais, en ce moment, il en était à bénir l'inspiration du jeune M. +Gaston; il le trouvait beau, aimable, spirituel, et c'est de la +meilleure grâce du monde qu'avec l'aide de Zora-Rose il débarrassait sa +grande table, pour qu'on y dressât le couvert. + +Seul, le jeune M. Gaston ne faisait rien, il pérorait. + +--Ah!... mes chers bons, disait-il, vite il faut que je vous en conte +une forte!... Imaginez-vous que le marquis de Croisenois, Henri, un de +mes intimes amis, fonde une société industrielle. + +André faillit lâcher une carafe qu'il tenait. + +--Qui vous l'a dit? demanda-t-il vivement. + +--Parbleu?... une grande affiche jaune qui le crie à tous les passants. +_Mines de Tifila, société en commandite!_ Non, j'en ferai une maladie. +_Capital: quatre millions!_ Pas dégoûté, le marquis. Farceur! Et du +pain? + +La figure du jeune peintre trahissait un si complet ébahissement, que M. +Gandelu fils éclata de rire. + +--Pas vrai, qu'elle est drôle?... reprit-il. On dirait que vous attendez +l'omnibus de Chaillot. Voilà juste comment je suis resté devant cette +diablesse d'affiche, le bec grand ouvert. Croisenois directeur d'une +compagnie!... Ah!... il va me la payer! J'aurais lu dans un journal que +vous étiez nommé pape, que je n'aurais pas été plus ébaubi. Mines de +Tifila! As-tu fini! Tifila!... On ne nous la fait plus, ah! mais non! +Les actions sont de 500 francs. C'est pour rien, parole d'honneur! mais +je n'ai pas de monnaie sur moi, vous passerez après le demi-terme... + +Cependant le déjeuner était servi, les garçons du restaurant s'étaient +retirés, le jeune M. Gaston, de sa voix la plus aigre, criait: «A table! +A table!!...» + +Mais, hélas! ce déjeuner qui commençait le plus gaiement du monde devait +mal finir. + +M. Gandelu fils qui n'avait pas la tête bien solide, eut le tort de +boire outre mesure. Bientôt les vapeurs du vin se mêlant dans son +étroite cervelle, aux fumées de la vanité, le peu de bon sens qu'il +avait disparut, et il commença à accabler Zora-Rose de reproches amers, +ne comprenant pas, disait-il, comment un homme tel que lui, sérieux et +destiné à jouer un grand rôle dans la société, avait pu se laisser +séduire par une femme comme elle. + +Certes, le jeune M. Gaston possédait un joli répertoire d'invectives, +mais Rose, sur ce chapitre était encore plus forte que lui. On +l'attaquait, elle se défendit, et si vivement, que M. Gandelu fils, se +sentant écrasé, se leva furieux, prit son chapeau et sortit en déclarant +qu'il ne reverrait Zora de sa vie, qu'il lui abandonnait de bon coeur +tout ce qu'elle tenait de sa générosité, mobilier et toilettes, trop +heureux s'il pouvait, à ce prix, être débarrassé d'elle à tout jamais. + +Ce départ ne contraria pas trop André. Restant en tête à tête avec la +jeune femme, il se flattait d'obtenir d'elle, avec un peu d'adresse, une +biographie exacte de ce Paul, qu'il comptait maintenant parmi ses +adversaires. + +Vain espoir! Zora-Rose, elle aussi était exaspérée, on l'eût été à +moins, et elle ne voulut rien entendre. + +Elle reprit en toute hâte son grand manteau de velours, noua son chapeau +au hasard, et sans même donner un coup d'oeil à la glace, elle +s'envola, non sans avoir affirmé qu'elle allait se mettre en quête de +Paul, qu'elle le retrouverait, et qu'elle saurait bien le décider à +demander raison à Gaston de ses insultes. + +Tout cela s'était passé si rapidement, que le jeune peintre en était +comme ébloui. + +C'était à croire que la Providence, se déclarant décidément pour lui, +n'avait envoyé ces intéressants amoureux que pour lui fournir des +renseignements nouveaux, positifs et de la plus haute importance. + +Et dans le fait, les déclarations de Rose, si incomplètes qu'elles +fussent, éclairaient toute une partie de l'intrigue, enveloppée +jusqu'alors d'épaisses ténèbres. + +Les relations de Paul avec le père Tantaine expliquaient la peine que +s'était donné Catenac pour faire enfermer Rose, et par contre les +fausses signatures arrachées à l'inepte confiance du jeune M. Gaston. + +Mais, d'un autre côté, que signifiait cette société industrielle lancée +par le marquis de Croisenois en même temps qu'il sollicitait la main de +Mlle de Mussidan? + +André pensa qu'il devait, avant tout, s'occuper de ce détail, et sans +même songer à échanger sa vareuse rouge contre un paletot, il descendit +et courut au coin de la rue des Martyrs où M. Gandelu fils lui avait dit +avoir vu l'affiche. + +Elle était toujours à sa place, éblouissante, tirant l'oeil à vingt +pas, séduisante assez pour faire tressaillir les écus du plus timide +capitaliste. + +Rien n'y manquait, pas même une vue de TIFILA (_Algérie_), une superbe +vignette, qui représentait quantité de travailleurs roulant sur des +brouettes le précieux minerai. + +Tout en haut, le nom de Croisenois resplendissait en lettres d'un +demi-pied. + +Il y avait bien cinq minutes qu'André contemplait ce chef-d'oeuvre, +quand un éclair de prudence traversa son esprit. + +--Malheureux!... se dit-il, que fais-je ici? Qui sait combien de coquins +épient sur ma physionomie la trace de mes sensations et de mes +projets!... + +A cette pensée, il regarda vivement autour de lui; mais dans un rayon de +plus de cent pas il n'aperçut aucune figure suspecte. + +--Ah!... n'importe, murmura-t-il, n'importe, il faut rentrer et chercher +et imaginer un expédient pour faire perdre mes traces. + +Dépister ses surveillants!... le succès était à ce prix, il ne le +comprenait que trop. Comment atteindre et frapper les misérables, si +informés de ses moindres démarches, ils avaient toujours le loisir de se +mettre en garde?... + +Aussi, lorsqu'il eût regagné son logis, il ne s'occupa plus que du moyen +de glisser entre les mains de ses espions. Bientôt il crut l'avoir +découvert. + +Sous ses fenêtres s'étendait un grand jardin qui dépendait d'une +institution dont la façade se trouvait dans la rue de Laval prolongée. +Un mur qui n'avait pas sept pieds de haut séparait seul la cour de sa +maison de ce jardin. + +Pourquoi ne s'évaderait-il pas par là? + +--Je puis, se disait-il, me déguiser de façon à me rendre méconnaissable +et demain, au petit jour, franchir le mur et m'esquiver par la rue du +Laval, pendant que mes espions feront le pied de grue rue de la Tour +d'Auvergne, devant ma porte. Ai-je besoin de loger ici plutôt +qu'ailleurs? Non. Eh bien! tant que durera ma campagne, je demanderai +l'hospitalité à Vignol, qui m'aidera au besoin. + +Ce Vignol était un ami d'André, un brave et loyal garçon, qui, en son +absence dirigeait les travaux de la maison de M. Gandelu. + +--De cette façon, pensait-il, j'échappe si complétement à Croisenois et +à sa bande, que je pourrai presque me mêler à leur jeu sans qu'ils me +devinent. Il me faudra aussi cesser de voir tous ceux qui ont consenti à +m'aider, M. de Breulh, M. de Mussidan, ce brave père Gandelu, mais la +poste est là. Pour les cas pressants j'aurai le télégraphe, et il sera +discret, car je vais choisir des termes de convention et en aviser mes +correspondants. + +Sa résolution était prise; il écrivit à ces trois personnages qui +s'intéressaient à lui, une longue lettre où il expliquait son plan. + +La nuit tombait lorsqu'il eut fini: il ne pouvait rien entreprendre à +cette heure: il alla dîner dans les environs, puis ayant mis ses lettres +à la poste, il rentra afin de préparer son travestissement, de le +«répéter,» pour ainsi dire. + +Après s'être demandé quelle situation sociale serait le plus favorable à +ses desseins, il avait décidé qu'il tâcherait de se donner l'apparence +de ces malfaisants gredins qu'on rencontre le jour dans les estaminets +borgnes de l'ancienne banlieu, autour des billards crasseux, et le soir +à la porte des théâtres et des bals publics. + +[Illustration:--Dans une heure, tout sera fini.] + +Le costume, il l'avait sous la main, parmi ses vieilles hardes de +travail. Une blouse bleu, un vieux pantalon à larges carreaux, de +mauvaises chaussures et une casquette au rebut depuis des années, +faisaient l'affaire. + +Restait à changer le visage, et c'est à cette tâche que André +s'appliqua. + +Il commença par couper sa barbe, très peu forte, mais qu'il portait +entière, puis il tailla ses cheveux sur le devant, de façon à ménager +deux mèches qu'il lissa et colla sur ses tempes, avec force cosmétique. + +Cela fait, il chercha quelques pains de couleur pour l'aquarelle, et +armé d'un pinceau il commença son oeuvre de «maquillage,» oeuvre +bien plus difficile qu'on ne croit. + +Se barbouiller n'est rien, il faut pour se déguiser modifier le +mouvement général de la physionomie. On n'arrive à ce résultat qu'en +altérant la bouche et les yeux sièges principaux de l'expression. + +André, quoique peintre, ignorait cela. Aussi n'est-ce qu'après de long +tâtonnements qu'il obtint un résultat passable. Il s'habilla alors, il +tortilla autour de son cou une vieille cravate, et sut placer sa +casquette selon le genre, de côté, la coiffe aplatie en arrière, la +visière cachant l'oeil droit. + +Quand, ainsi équipé, il se regarda dans la glace, il se jugea hideux. En +artiste consciencieux cependant, il cherchait les défauts de son +oeuvre pour les corriger, lorsqu'on frappa à sa porte. + +Il était neuf heures, il n'attendait personne, les garçons du restaurant +étaient venus rechercher leur vaisselle; quel visiteur lui arrivait +donc? Ce ne pouvait être que sa concierge, et il était bien décidé à ne +pas se laisser voir par elle, n'ayant en la discrétion de Mme +Poileveu qu'une confiance très limitée. + +Qui est là? demanda-t-il. + +--Moi!... répondit une voix plaintive, moi, Gaston. + +Fallait-il se défier de ce garçon? Le jeune peintre jugea que non; il +alla ouvrir. + +Oui, c'était bien M. Gandelu fils, mais en quel état!... Pâle, +chancelant, la figure absolument décomposée. + +Il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur un fauteuil. + +--Est-ce que M. André est sorti? balbutia-t-il, je croyais avoir entendu +sa voix. + +Ainsi il était dupe du travestissement. Ce triomphe ravit André, et lui +apprit en même temps qu'il devait surveiller sa voix comme tout le +reste. + +--Quoi!... dit-il, vous ne me reconnaissez pas!... Regardez-moi donc. + +Il fallut encore au jeune M. Gaston dix minutes d'examen. + +--Ah! c'est vous, murmura-t-il enfin, avec un triste sourire, elle est +mauvaise, c'est-à-dire non, elle est bien bonne! mais je ne sais plus ce +que je dis. + +Il était clair qu'une catastrophe avait dû fondre sur M. Gandelu fils. +Ce ne pouvait être sa griserie du matin, qui le réduisait à cet excès de +prostration. + +--Mais vous-même, demanda André, qu'avez-vous, qu'y a-t-il... + +--Il y a, mon cher bon, que je viens vous faire mes adieux!... En +sortant de chez vous, j'irai me brûler la cervelle, n'importe où... + +--Êtes-vous fou!... + +Le jeune M. Gaston se frappa le front d'un air funèbre. + +--Pas la moindre fêlure, répondit-il, seulement l'échéance des faux +billets est arrivée... Chanter ou mourir... Je ne veux pas chanter. Ce +soir, comme je sortais de table, ayant dîné avec papa, le valet de +chambre vint me dire à l'oreille qu'un vieux monsieur m'attend dans la +rue. J'y cours, et je trouve un espèce de mendiant en redingote +crasseuse, sale, repoussant, ignoble... + +--Le père Tantaine!... s'écria André. + +--Ah!... je ne sais pas son nom!... Il m'a déclaré d'un ton doucereux +que le porteur de mes billets est décidé à les adresser au procureur +impérial demain avant midi, mais qu'il me reste cependant un moyen de +salut. + +--Et ce moyen est de partir avec Rose pour l'Italie. + +La surprise de M. Gandelu fils fut si forte, qu'il se redressa d'un +bond. + +--Qui vous l'a dit?... s'écria-t-il. + +--Personne... je devine. C'est afin de pouvoir, à un moment donné, vous +imposer ce départ précipité, qu'on vous a fait imiter la signature de M. +Martin-Rigal. Et qu'avez-vous répondu?... + +--Que je la trouvais mauvaise et que je ne partirais pas. C'est niais, +absurde, idiot, je le sais, mais, je suis comme cela, coulé d'un bloc, +en acier. D'ailleurs, je vois le plan: le lendemain de ma fuite on irait +trouver papa pour l'engager à chanter et il chanterait. Ah!... mais +non!... Pauvre bonhomme! Mieux vaudrait lui donner un coup de couteau +dans le dos, que de lui dire que son fils est un faussaire. C'est +pourquoi je suis allé acheter le coquet petit revolver que voici, et +dans une heure tout sera fini... + +André n'écoutait plus, il arpentait d'un pas fiévreux son atelier. +Évidemment il tenait entre ses mains la vie de ce malheureux garçon. +Quel parti prendre?... + +Lui conseiller de partir, c'était éloigner Rose, se priver d'une chance +considérable de succès.. Le laisser faire.... il ne le pouvait pas; il +ne pouvait oublier ce que le père de Gaston avait fait pour lui. + +--Écoutez-moi, Gaston, dit-il enfin, j'ai une idée du salut, et je vous +la soumettrai quand nous serons hors d'ici. Seulement pour des raisons +qu'il serait trop long de vous expliquer, il faut que je gagne la rue +sans passer par la porte de ma maison... je le peux si vous voulez +m'aider. Vous allez sortir, et à minuit précis vous irez sonner rue de +Laval prolongée, à la porte de la maison qui porte le Nº... On vous +ouvrira et vous demanderez au concierge un renseignement quelconque. +Vous aurez soin de laisser la porte entrebâillée, et comme je serai dans +le jardin de cette maison, guettant l'instant favorable, je +m'esquiverai... + +M. Gandelu fils eut du moins le mérite de se conformer exactement aux +instructions qui lui étaient données; le plan réussit, et à minuit dix +minutes, André et lui gagnaient le boulevard extérieur. + +Le jeune peintre était alors plein d'espoir. D'abord il était persuadé +qu'il venait de dépister ses espions, puis il entrevoyait, grâce à +Gaston, le moyen de se ménager une diversion puissante, pendant qu'il +s'acharnerait après Croisenois et ses honorables associés. + + + + +XXXII + + +C'est au boulevard Malesherbes, à la hauteur, à peu près, de l'église +Saint-Augustin, dans une superbe maison neuve, que demeurait M. le +marquis de Croisenois. + +Là, dans un modeste appartement de quatre mille francs, il avait réuni +et rassemblé assez d'épaves de son opulence passée, pour éblouir de son +faste les observateurs superficiels. + +Comme de raison, les créanciers ne laissaient pas refroidir la sonnette +de M. de Croisenois, mais il avait su se mettre à l'abri de leurs +tracasseries les plus directes. + +Son appartement était loué au nom de son valet de chambre. Son coupé et +son cheval appartenaient pour la forme, à son cocher. Car il avait un +cheval et une voiture, ce gentilhomme ruiné, si ruiné, qu'il lui était +arrivé une fois de se coucher sans lumière, faute de quatre sous pour +s'acheter une bougie. + +Deux domestiques servaient M. de Croisenois: un cocher, qui avait, en +outre, dans ses attributions les gros ouvrages du logis, et un valet de +chambre qui savait assez de cuisine pour improviser un déjeuner de +garçon. + +Ce valet de chambre, B. Mascarot ne l'avait vu qu'une fois, et il lui +avait produit une si singulière impression que plein de défiance en son +endroit, il s'était efforcé de savoir qui il était et d'où il venait. + +Croisenois ne l'avait pris à son service, déclara-t-il à l'honorable +placeur, que sur la recommandation d'un de ses amis, sir Waterfield. + +Il se nommait Morel, ce valet de chambre, mais il avait dû habiter +longtemps l'Angleterre, car il bégayait l'anglais, et on lui eût coupé +un doigt avant d'obtenir qu'il répondit: «Oui, monsieur,» comme tout le +monde; il disait: «Yes, sir.» + +C'était, d'ailleurs, un homme précieux, tant pour ses qualités que pour +sa tenue qui était de nature à honorer une maison. On devait croire +qu'il servait pour le moins un chancelier, tant il avait de morgue et de +gravité hargneuse, tant ses cols blancs comme neige étaient hauts et +roides. + +André ignorait ces particularités, mais il avait eu quelques détails par +M. de Breulh qui lui avait aussi donné l'adresse du marquis. + +C'est pourquoi, le lendemain de son évasion, sur les huit heures du +matin, déguisé et grimé si bien qu'il devait se supposer méconnaissable, +le jeune peintre vint s'établir chez le marchand de vins traiteur le +plus voisin du domicile de M. de Croisenois. + +Cette heure, il l'avait choisie à dessein. Il était assez parisien pour +n'ignorer pas que c'est celle où, dans les grands quartiers, les +domestiques descendent chez le débitant du coin, pendant que les maîtres +dorment encore, pour tuer le ver, échanger leurs informations, et +renouveler leur provision de cancans et de médisances. + +La confiance d'André avait augmenté depuis la veille. + +C'est que le projet qu'il avait formé avant de s'évader par la rue de +Laval, projet qui devait, à la fois, sauver Gaston et lui assurer un +auxiliaire énergique, avait réussi au-delà de ses espérances. + +Voici ce qu'il avait fait. + +Après bien des peines, des observations, des menaces même, en usant et +abusant de son influence, il avait réussi a entraîner le jeune M. Gaston +jusqu'au domicile paternel. + +Arrivé rue de la Chaussée-d'Antin sur les deux heures, il n'avait pas +hésité à faire réveiller l'entrepreneur, et, après lui avoir expliqué +son travestissement, il lui avait tout raconté, comment le jeune M. +Gaston se trouvait mêlé à l'intrigue dont il était lui-même victime, +comment on lui avait extorqué des faux, et comment il avait failli cette +fois se suicider. + +Naturellement, il insista sur le repentir de Gaston, sur les bons +sentiments qu'il témoignait, faisant ressortir sa brouille avec +Zora-Rose, et ses serments de devenir un homme sérieux. + +M. Gandelu fut rudement touché, il pleura, ce vieux brave homme... Mais +il pardonna. + +Il vit son fils corrigé par cette affreuse leçon, rompant ses +détestables relations, lui revenant, s'assurant par son travail une +situation brillante. + +--Allons, avait-il dit à André, courez me le chercher, que je lui dise +que nous le sauverons! + +André n'avait pas eu à aller bien loin, car le jeune M. Gaston attendait +dans la pièce voisine, torturé par les plus poignantes anxiétés. + +Il était ému, quand il entra dans la chambre de son père, et ému d'une +émotion réelle, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé en sa vie. +Il pleurait, et ce n'était cette fois ni une passion stupide, ni un +amour-propre idiot qui lui arrachaient des larmes; c'était le vif +sentiment de ses torts, le repentir d'avoir si affreusement fait +souffrir son père, cette homme si bon. + +Puis, en somme, il renaissait pour ainsi dire à la vie, car il avait été +bien résolu à se tuer, il avait vu la mort... + +--Approchez, Gaston, lui avait dit André. + +Mais lui, avec une violence bien éloignée de son caractère: + +--Ah!... ne m'appelez plus ainsi, s'était-il écrié. Gaston!... elle est +mauvaise! C'est comme cette couronne sur mes cartes de visite... parole +d'honneur, je me fais de la peine. Gaston!... marquis!... cent mille +claques, idiot. Mon nom est Pierre Gandelu, et papa est cent fois trop +bon de me permettre de porter son nom!.... + +Commencée ainsi, la réconciliation devait être complète. Il y avait bien +des années que le digne entrepreneur n'avait été si heureux. + +Restait à s'occuper du salut du malheureux imprudent. Mais l'idée +qu'André avait eue vint à M. Gandelu. + +--Je ne crois pas, dit-il, que les misérables osent exécuter leur menace +et adresser les faux au procureur impérial. Non, ils ne l'oseront pas. +Quel juge d'instruction, d'ailleurs, informé de toutes les +circonstances, ne rendrait pas une ordonnance de non lieu!... Mais mon +fils ne peut pas rester sous le coup de ce système d'intimidation. C'est +donc moi qui porterai plainte. Oui, demain avant midi, je serai au +parquet, et nous saurons bien ce que c'est enfin que cette _Société +d'escompte mutuel_ qui circonvient les mineurs, leur prête de l'argent +et les exhorte à faire des signatures fausses... Comme il faut tout +prévoir, mon fils partira demain matin pour la Belgique, mais il n'y +restera pas longtemps, vous verrez... + +André avait passé chez M. Gandelu le reste de la nuit, et c'est dans la +chambre du jeune M. Gaston, redevenu Pierre comme devant, qu'il s'était +grimé avec plus de soin et de succès que la veille. + +L'avenir, à ses yeux, se teintait de rose pendant qu'il gagnait +lestement le boulevard Malesherbes. + +Le hasard, non, il disait la Providence, se déclarait définitivement +pour lui. N'avait-il pas tout à attendre des démarches auxquelles se +décidait l'honnête entrepreneur? La justice allait intervenir, +s'occuper de voir clair dans les opérations des misérables; que ne +découvrirait-elle pas? + +Et ce résultat immense, André l'obtenait sans avoir rien compromis. Ni +son nom, ni celui de M. de Mussidan ne devaient être prononcés. + +Pour lui, il était déterminé à s'attacher à Croisenois et à ne le pas +quitter plus que son ombre. + +L'établissement où il s'installa était merveilleusement choisi pour ses +observations. De la table commune, il apercevait très bien la porte de +la maison du marquis, et même les fenêtres de son appartement. Il ne +pouvait, avec un peu d'attention, manquer de le voir lorsqu'il sortirait +ou rentrerait. + +De plus, comme il n'y avait pas d'autre marchand de vin dans les +environs, André se disait que peut-être les serviteurs de M. de +Croisenois prenaient leur repas chez celui-ci. + +En ce cas, il saurait bien, pensait-il, pénétrer dans leur intimité. Il +lierait conversation d'abord, il offrirait quelque chose, il saurait +imposer la confiance... Ainsi, il saurait bien des choses. + +C'est sur une petite table, touchant le vitrage, dont il avait eu soin +d'écarter le rideau jauni, que le jeune peintre s'était fait servir à +déjeuner, et sans cesser de surveiller dans la rue, il observait et +écoutait ce qui se passait et se disait autour de lui. + +La «salle» du marchand de vins traiteur, vaste et assez propre, était +pleine de clients, qui presque tous étaient des domestiques. + +--Qui sait, pensait André, les gens du marquis sont peut-être là. + +Il se creusait la tête à chercher un prétexte pour questionner le maître +de la maison, lorsque deux nouveaux convives entrèrent, qui avaient +endossé leur livrée eux, tandis que tous les autres étaient en gilet du +matin. + +Dès qu'ils parurent, un vieux à physionomie placide et satisfaite qui +s'escrimait contre un beefsteack rebelle près d'André, battit les mains +et s'écria: + +--Ah!... voici messieurs de Croisenois! + +Les domestiques le plus souvent, se donnent entre eux le nom des maîtres +qu'ils servent, le jeune peintre n'ignorait pas ce détail; il se +trouvait donc renseigné sans avoir à prendre des informations qui +pouvaient le rendre suspect. + +--Si seulement, pensait-il, ces messieurs avaient l'heureuse inspiration +de se placer près de cet autre, qu'ils connaissent, j'entendrais leur +conversation. + +Cette inspiration, ils l'eurent; et, à peine assis, ils appelèrent le +patron pour commander leur repas, le priant surtout de les servir +promptement, parce qu'ils n'avaient pas, assuraient-ils, une minute à +eux. + +--Ah!... vous êtes pressés, leur dit le vieux, près de qui ils s'étaient +mis, c'est donc pour cela que vous êtes déjà habillés à cette heure? + +Ce fut le plus jeune des nouveaux venus, le cocher de M. de Croisenois, +qui prit la parole. + +--Tout juste, répondit-il, je dois conduire monsieur à son bureau, car +il a un bureau maintenant; il est directeur d'une société pour +l'exploitation de mines de cuivre. Fameuse affaire!... Au-dessus de la +porte, on devrait écrire: Boucherie d'actionnaires!... Si vous avez des +économies, monsieur Benoît, et vous devez en avoir, voilà une rude +occasion. + +M. Benoît hocha la tête d'un air grave. + +--Je ne dis ni oui ni non, répondit-il, on ne peut pas savoir. Souvent +ce qui paraît bon n'est pas bon, et ce qui semble mauvais n'est pas +mauvais... + +Celui-là était un homme prudent qui, ayant beaucoup vu et beaucoup +retenu, ne jugeait pas à la légère et ne se compromettait jamais. + +--Mais, reprit-il, puisque votre marquis sort, M. Morel va être libre, +lui, et il me fera ma petite partie de piquet. + +--_No, sir_, répondit le valet de chambre du marquis. + +--Quoi, vous êtes pris, vous aussi. + +--_Yes, sir_, je vais passer des gants blancs, et aller porter une +hottée de fleurs: lilas, violettes et camélias blancs, à la future de +monsieur le marquis. Car monsieur le marquis se marie, je puis le dire +puisque la nouvelle est officielle. Beau mariage, d'ailleurs, grande +famille, dot magnifique! J'ai vu la jeune personne, elle est un peu +pimbèche, nonobstant, elle ne me déplaît pas. + +C'était de Sabine que ce drôle à cravate outrageusement empesée se +permettait de parler ainsi. + +Certes, il n'était pour rien dans les intrigues de Croisenois, mais il +était chargé de porter un bouquet chez M. de Mussidan, il verrait +peut-être Sabine; André eut comme une idée de l'étrangler. + +--Gageons, disait pendant ce temps le cocher, la bouche pleine, gageons +que monsieur le marquis n'emploie pas la dot de sa femme à acheter de +ses actions!... + +Mais ce propos ne fut pas relevé, et les trois interlocuteurs cessèrent +de parler de M. Croisenois pour s'occuper de leurs affaires +personnelles... peu intéressantes. + +Bientôt ils appelèrent le patron, payèrent et se retirèrent, sans avoir +seulement prononcé le nom du marquis. André commençait à réfléchir sur +les difficultés du métier d'espion. Les regards qui se coulaient jusqu'à +lui, à la dérobée, étaient gros de défiance. + +--Quel est cet individu de mauvaise mine, devaient se dire les habitués, +qui ose se fourvoyer en notre compagnie? + +[Illustration: D'un coup de poing en pleine poitrine...] + +Le fait est que le jeune peintre avait un aspect des moins rassurants. + +De plus, il ne savait pas observer sans en avoir l'air, ce qui est la +première qualité de l'observateur. Il ignorait l'art de paraître +inoccupé, indifférent. + +On voyait qu'il n'était pas là pour rien, ou du moins qu'il n'y était +pas pour ce qui, en effet, n'était qu'un prétexte; on devinait qu'il +avait un but, qu'il attendait quelque chose, qu'il s'impatientait. + +Comme il avait assez de pénétration pour comprendre tout cela, son +embarras en redoublait. + +Il avait fini de manger, il avait pris longuement et lentement un gloria +qu'il avait fait brûler en usant force allumettes, il demanda un petit +verre d'eau-de-vie.... + +Presque tous les clients s'étaient retirés et il n'en restait plus que +cinq ou six à une table, près de l'entrée, qui jouaient au _chien-vert_, +un jeu d'un intérêt extrême à en juger par leurs cris, leurs +exclamations et leurs rires. + +--Je ferais aussi bien de sortir, pensait André, et de courir +m'installer devant les bureaux de la société pour noter les allants et +les venants; à rester ici, on nous examine, je risque de me compromettre +pour demain... + +Cependant, il eût voulu, avant, voir Croisenois monter en voiture, et +bien que l'eau-de-vie fut exécrable et qu'elle lui donnât des nausées, +il fit signe qu'on lui en versât un second verre. + +On venait de lui verser lorsqu'un individu entra, dont la mise avait +avec la sienne une fâcheuse ressemblance. + +C'était un grand gars dégingandé, à l'oeil impudent, n'ayant de barbe +qu'un gros bouquet de poils roux au-dessous de la lèvre inférieure. Il +était coiffé d'une casquette ignoble, et portait une manière de vareuse +noire affreusement maculée. + +D'une voix traînante et éraillée, il demanda un boeuf et un +demi-litre, et en passant pour s'asseoir à la table qu'avaient occupée +les domestiques du marquis, il renversa le verre d'André. + +Le jeune peintre ne souffla mot, ce pouvait être un accident, et +cependant, l'autre, loin de s'excuser, le fixa d'un air insolent, haussa +les épaules et ricana. + +Il fumait, ce chenapan; quand on le servit, il déposa son cigare sur le +bord de la table, et se détournant il lança avec une dextérité +supérieure un long jet de salive sur le pantalon de son voisin. + +Cette fois, l'insulte était flagrante, et bien faite pour donner à +réfléchir à André. Qu'est-ce que cela signifiait? N'avait-il donc pas +dépisté ses espions comme il l'espérait?... Cet individu à mine +patibulaire était-il chargé de lui chercher une querelle et de lui +donner un «mauvais coup.» + +La prudence lui criait de se retirer. Mais en se retirant, il +emporterait un doute qui paralyserait toutes ses entreprises. Mieux +valait encore rester et s'assurer des intentions positives de ce gredin. + +Oh!... les intentions n'étaient pas douteuses. Le chenapan épluchait son +morceau de boeuf et tous les petits morceaux de peau ou de nerfs qu'il +retirait, il les envoyait fort adroitement sur son voisin. + +Un moment après il se versa à boire; mais il eut soin de ne pas vider +son verre, et il en jeta le fond sur André, visant non plus les jambes, +cette fois, mais les épaules. + +C'était aller un peu loin. + +--Je vous ferai remarquer, dit le jeune peintre, frémissant de colère, +que je suis ici. + +--Je le vois bien. Est-ce que vous n'êtes pas content? + +--Non. + +--Eh bien!... avec moi, reprit le chenapan, il faut l'être tout de même, +sinon... + +Et au lieu d'achever sa phrase, il agita sa main à deux pouces du visage +d'André. + +Certes, le jeune peintre avait bien des raisons d'être endurant et +patient; il s'était bien juré de rester calme, quoi qu'il arrivât, mais +le tempérament l'emporta. + +Il se dressa, et d'un maître coup de poing en pleine poitrine, il envoya +le mauvais drôle rouler sous la table. + +Au bruit de la chute, les joueurs de _chien-vert_ se retournèrent. + +Jusqu'alors la dispute n'avait pas distrait leur attention, ils +ignoraient absolument quelles insultes odieuses avaient provoqué les +voies de fait. N'ayant rien vu, ils ne pouvaient dire qui, des deux +adversaires, avait tort ou raison. + +Ils virent André debout, déjà en garde, blême sous son «maquillage,» +l'oeil flamboyant, les lèvres blanches et tremblantes. + +Le chenapan se débattait sous la table, entre les chaises. + +--On ne se bat pas ici, entendez-vous, cria un des joueurs du ton le +plus mécontent, si vous avez une querelle, payez votre écot et allez +vous arranger dans la rue. + +Mais le mauvais gredin qui s'était levé, ne tint nul compte de +l'injonction, et prenant son élan il se précipita sur André, la tête +baissée, les mains en avant, pour le saisir à bras le corps. + +D'un bond de côté, André évita l'attaque, et d'un revers du pied gauche, +rudement appliqué sur le tibia de son agresseur, il l'arrêta court. + +Le coup était joli, les joueurs applaudirent. Ils ne se plaignaient +plus. Les émotions de la lutte valaient celles du _chien-vert_. + +Trois fois le brigand revint à la charge, trois fois le jeune peintre le +repoussa par quelque coup brillant, indiquant bien qu'à ses heures de +loisir il avait étudié ce genre d'escrime populaire qui, pour porter un +fort vilain nom, n'en est pas moins bien utile à l'occasion: la savate. + +L'affreux drôle alors changea de tactique, il feignit de se mettre en +garde à son tour, porta sept ou huit coups rapides, et à une dernière +parade d'André, se glissa sous son bras, et réussit, grâce à une volte +rapide, à l'empoigner au-dessus de la ceinture. + +La boxe, dès lors, dégénérait en lutte à main plate, et chacun des deux +adversaires parut s'épuiser en efforts pour renverser, pour «tomber» +l'autre. + +Les joueurs s'étaient levés et faisaient cercle. Mais aucun d'eux +n'était assez compétent pour remarquer que le chenapan ménageait +visiblement André. D'abord aucun de ses coups n'avait porté. Puis, +lorsqu'il l'eût saisi aux reins, il se préoccupa de faire un tapage +affreux, bien plus que de triompher. Il renversa successivement une +table et un poêle, et enfin, reculant jusqu'à la devanture, il réussit à +en briser une partie d'un coup d'épaule. + +Ces éclats de bataille allèrent réveiller le maître de l'établissement +qui dormait à demi dans son comptoir. Il accourut furieux, suivi d'un de +ses garçons, taillé en force, et à eux deux ils n'eurent pas trop de +peine à séparer les combattants. + +--Maintenant, mes camarades, déclara le marchand de vins, vous allez +filer et prendre l'adresse de ma maison pour n'y plus remettre les +pieds. Mais avant il s'agit de régler la casse. + +D'un coup d'oeil il évalua les dégâts, et ajouta: + +--Il y en a pour dix-sept francs. Voyons votre monnaie... et +dépêchez-vous, si vous n'avez pas envie de passer vingt-quatre heures au +poste. + +Sur ce mot de «poste,» le chenapan s'emporta, et avec une surprenante +volubilité, il se mit à accabler des plus grossières injures, +non-seulement le traiteur, mais encore les clients. + +Il criait si fort, avec de telles menaces et des gestes si désordonnés, +tapant du poing sur les tables à les fendre, que personne n'entendit +André, qui, son porte-monnaie à la main, s'égosillait à répéter qu'il +avait de l'argent qu'il ne demandait pas mieux que d'indemniser le +traiteur, qu'il voulait payer... + +--En voilà assez!... criaient les joueurs; vous êtes trop patient, +patron, envoyez donc chercher les sergents de ville. + +Déjà le garçon était sorti pour les requérir; ils parurent comme par +enchantement, et avant même d'avoir eu le temps de se reconnaître, André +se trouva sur le boulevard, entre deux sergents de ville, à côté de son +adversaire qui ricanait en l'injuriant. + +--Et tâchez de marcher droit, mauvaise graine, disaient les sergents. + +Résister eût été folie; le jeune peintre se résigna. + +Mais tout en marchant, il cherchait à se rendre compte de cette scène +étrange. Elle avait été si rapide, qu'il en était tout ébloui. Il était +clair que cette brutale agression cachait un but secret qu'il ne pouvait +pénétrer. + +Les sergents de ville venaient de s'arrêter devant l'allée assez étroite +d'une vieille maison; ils ordonnèrent à leurs prisonniers de marcher +devant eux. + +Ils passèrent, et André reconnut qu'on les conduisait, non au poste, +mais chez le commissaire de police. + +Bientôt ils pénétrèrent dans un bureau où travaillaient le secrétaire du +commissaire de police et deux employés. + +--Voilà la besogne faite, dirent en riant les sergents de ville, au +plaisir!... + +Et ils se retirèrent. + +André ouvrait des yeux immenses. Il trouvait à cette arrestation quelque +chose d'extraordinaire, d'anormal. + +Il était destiné à d'autres surprises. + +Le chenapan qui lui avait cherché dispute, dès en mettant le pied dans +le bureau, avait changé de tournure et d'allure. Il jeta sur un banc sa +casquette, rendit à ses cheveux leur pli naturel, et alla donner une +poignée de main au secrétaire en demandant: + +--Le patron est-il là? + +--Oui, il cause en ce moment avec monsieur le commissaire, mais j'ai +sonné pour prévenir, il sait que vous êtes là. + +Satisfait de la réponse, le chenapan revint à André. + +--Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de vous présenter mes +compliments. Ah!... vous avez une solide poigne! Le premier coup de +poing que vous m'avez décoché était, on peut le dire, réussi. Si je ne +m'étais pas laissé tomber avant de le recevoir, j'étais écrasé. Le +diable est que je n'ai pu éviter aussi heureusement le coup de pied qui +était également fort joli et tout à fait de la bonne école. + +Il s'arrêta. Une porte au fond de la pièce venait de s'ouvrir; une voix +cria: + +--Faites entrer. + +André s'engagea, ou plutôt fut poussé par son adversaire de tout à +l'heure, dans un étroit couloir; la porte se referma sur lui, et il se +trouva dans une pièce tendue de papier et de rideaux verts, le propre +cabinet du commissaire de police. + +A droite, devant la fenêtre, se trouvait un bureau, et, près de ce +bureau, un coude appuyé sur la tablette, était assis un homme d'un +certain âge, d'apparence distinguée, portant cravate blanche et lunettes +à branches d'or, le type achevé d'un chef de bureau ou d'un haut employé +de ministère. + +--Veuillez vous asseoir, monsieur André, dit avec une politesse exquise +le personnage. + +Le jeune peintre prit une chaise, sans trop savoir ce qu'il faisait, +s'assit. + +Rêvait-il, veillait-il? En vérité, il n'était plus sûr de rien. Il +doutait de lui-même, de son intelligence, de sa raison, du témoignage +même de ses sens. + +--Avant tout, reprit le monsieur aux lunettes d'or, je dois vous prier +de pardonner le procédé un peu... comment dirai-je? un peu cavalier que +j'ai employé pour m'assurer le plaisir d'un entretien avec vous. Mais je +n'avais pas le choix. Vous êtes surveillé de près et je tiens +essentiellement à ce que ceux qui vous épient ne soupçonnent pas notre +conférence. + +--Je suis surveillé!... balbutia André. + +--Mais oui... par un certain La Candèle, un drôle intelligent, ma +foi!... et qui est peut-être le meilleur fileur de Paris. Cela vous +étonne!... + +--En effet, je pensais, je supposais... + +Le monsieur à cravate blanche souriait de l'air le plus bienveillant. + +--Vous supposiez, interrompit-il, que vous aviez réussi à dépister vos +espions. C'est ce que j'ai compris, ce matin, en vous voyant ainsi +équipé. Malheureusement, quoi que vous ayez fait, vous avez perdu votre +temps, et vous deviez le perdre... On sait, n'est-il pas vrai, que vous +surveillez vous-même le marquis de Croisenois?... Donc en se postant +dans les environs du marquis, on était bien sûr de vous revoir... + +L'objection était d'une simplicité enfantine, mais elle ne s'était pas +présentée à l'esprit du jeune peintre. + +--C'est pourtant vrai!... balbutia-t-il. + +L'homme aux lunettes d'or semblait jouir de la confusion de son +interlocuteur, et c'est avec un redoublement d'affectueuse urbanité +qu'il reprit: + +--Il faut d'autre part convenir, cher monsieur André, que votre +travestissement laisse beaucoup à désirer. C'est, me direz-vous, le +premier essai d'un homme qui n'en fait pas son état. Oh!... comme cela, +parfait! Si c'est un déguisement de famille, il est sûr qu'il tromperait +l'oeil d'un bourgeois. Mais La Candèle n'a pu s'y laisser prendre. +D'ici, je distingue le «maquillage.» Ce que j'aperçois, d'autres ont pu +le voir. + +Il se leva et s'approcha d'André. + +--Pourquoi, poursuivit-il, pourquoi charger votre figure de toutes ces +couleurs qui vous font ressembler à un Indien orné de ses peintures de +guerre?... Il ne faut, pour transformer une physionomie, que deux coups +de crayon gras, noir ou rouge, ici, aux sourcils, là, au dessous des +ailes du nez, et là, encore, à la commissure des lèvres. Voyez plutôt... + +Il joignait à la théorie la démonstration pratique. Il avait sorti de +son gousset un joli porte-crayon d'argent, et à mesure qu'il parlait il +corrigeait l'oeuvre imparfaite du jeune peintre. + +Lorsqu'il eut fini, André se dressa pour se regarder dans la glace de la +cheminée, et il fut émerveillé. Il ne se reconnaissait plus. Ses +sourcils rapprochés, sa bouche agrandie, son nez déformé, donnaient à +son visage une odieuse expression d'impudence et de méchanceté. + +--Comprenez-vous, maintenant, reprit le monsieur en cravate blanche, +l'inutilité de votre tentative? La Candèle vous a reconnu. Or, je tenais +à vous parler. J'ai donc envoyé Pâlot, un de mes agents, vous chercher +querelle, deux sergents de ville vous ont arrêté, et vous voici sans que +personne puisse se douter que nous sommes ensemble... Effacez, s'il vous +plaît, mes retouches; on les remarquerait quand vous sortirez et elles +éveilleraient des soupçons. + +André obéit, et du coin de son mouchoir de poche, il entreprit d'enlever +les traces de crayon. + +Pendant qu'il frottait à s'enlever l'épiderme, son esprit s'égarait en +conjectures. + +Évidemment il était en présence d'un employé de la préfecture, d'un +homme important sans doute. Que pouvait-il lui vouloir? Comment la +police était-elle arrivée jusqu'à lui? elle avait donc vent de quelque +chose. + +L'homme aux lunettes d'or avait regagné son fauteuil, et il remuait sa +tabatière d'un geste que lui eût envié le dernier financier de la +Comédie-Française. + +--Ça, fit-il, causons maintenant. + +André reprit sa place d'un air contraint, il lui semblait être sur la +sellette. + +--Comme vous l'avez vu, reprit le monsieur, je vous connais; Jean +Lantier votre patron, qui vous a recueilli il y a onze ans, le jour de +votre arrivée à Paris, après votre évasion de l'hospice de Vendôme, Jean +Lantier affirme qu'il répond de vous corps pour corps. Le docteur +Lorilleux, son gendre, prétend ne pas connaître de caractère plus haut +que le vôtre, de courage plus grand, de probité plus pure. + +--Monsieur!... balbutia le jeune peintre, rougissant comme une vierge à +un premier propos d'amour, monsieur, en vérité!... + +--Laissez-moi finir. M. Gandelu dit à qui veut l'entendre qu'il vous +confierait sa fortune sans reçu, et tous vos camarades, Vignol en tête, +ont pour vous presque du respect. Voilà pour la moralité. Pour ce qui +est de l'avenir, deux peintres en renom, que je ne vous nommerai pas, +m'ont déclaré que vous seriez un jour un des maîtres de l'école +française. En ce moment, la peinture et vos travaux d'ornement doivent +vous rapporter une quinzaine de francs par jour. Suis-je exactement +informé? + +--Oui, murmura André, abasourdi, oui, en effet!... + +Le monsieur souriait. + +--Malheureusement, poursuivit-il, mes renseignements précis et certains, +se bornent à cela. Les moyens d'investigation de la police sont, hélas! +fort limités. Pour qu'elle s'occupe d'une oeuvre, il faut qu'elle +l'ait vue ou qu'on la lui dénonce. La police ne peut agir que sur des +faits et non sur des intentions. Tant que la volonté ne s'est pas +manifestée par un acte, elle est impuissante. Et il en sera ainsi, tant +qu'un policier n'aura pas trouvé le moyen de soulever la partie +supérieure du crâne, comme le couvercle d'une boîte, pour voir ce qu'il +y a dedans. Ainsi, moi, j'ai ouï parler de vous il y a quarante-huit +heures pour la première fois, et j'ai votre biographie en poche. On a pu +me rapporter que vous vous êtes promené avant-hier avec M. Gandelu fils, +que vous êtes monté en voiture avec M. de Breulh-Faverlay, que La +Candèle était derrière votre voiture... ce sont des faits. Mais... + +Il s'interrompit, dardant sur André un regard aussi obstiné que s'il eût +espéré le magnétiser. + +Et avec une lenteur calculée, il ajouta: + +--Mais on n'a pas pu me dire pourquoi vous suiviez le sieur Verminet, +pourquoi vous avez monté la garde devant la maison du placeur Mascarot, +pourquoi enfin vous vous déguisez en mauvais garçon pour épier les faits +et gestes de l'honorable marquis de Croisenois... C'est que l'intention +nous échappe, c'est que le vouloir est hors de notre atteinte. + +Pendant deux minutes au moins, il laissa André poser ses paroles et en +tirer les conséquences, puis il reprit: + +--Seulement, j'ai compté sur vous pour m'apprendre quel but vous +poursuivez par des moyens si éloignés de votre loyal caractère. + +André s'agitait sur sa chaise, obsédé par ce regard persistant, qui +remuait, pour ainsi dire, la vérité en lui, et l'attirait presque +irrésistiblement à ses lèvres. + +--Je ne puis, monsieur, balbutia-t-il, je ne puis... + +--Ah!... + +--C'est un secret, monsieur... + +--Bien entendu. + +--Un secret... qui ne m'appartient pas, et si je vous le révélais, si je +vous le laissais seulement soupçonner, je commettrais une action +indigne. + +Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres de l'homme aux lunettes +d'or. + +[Illustration:--J'ai mon costume de commissionnaire.] + +--Vous ne voulez rien me confier, reprit-il... je parlerai donc. Je vous +ai dit mes renseignements positifs; j'ai aussi des présomptions. Oui, je +crois connaître à peu près la vérité et vous allez voir par quelle +série de raisonnements et de déductions j'y suis arrivé. Pourquoi +épiez-vous le sieur de Croisenois? Parce que vous lui en voulez. +Pourquoi? Serait-ce parce qu'il fonde la Société des _Mines de Tifila_? +Non. C'est donc parce qu'il doit épouser une riche héritière, Mlle de +Mussidan? Bon!... voici que vous rougissez déjà! vous n'êtes pourtant +pas au bout. + +En vérité, André était cramoisi. + +--Nous disons donc, reprit le monsieur à cravate blanche, que vous +voulez empêcher ce mariage. A quel propos?... Aimeriez-vous par hasard +Mlle de Mussidan, seriez-vous certain qu'elle vous aime? Oui. Voilà +déjà une raison, mais elle n'explique ni ne justifie votre +travestissement. Il y a donc autre chose. Quoi? est-ce que Mlle de +Mussidan ne devait pas épouser autrefois M. de Breulh-Faverlay? On me +l'a affirmé. Le comte et la comtesse de Mussidan préfèrent donc à un des +hommes les plus remarquables de Paris, un méchant petit marquis ruiné? +Ce n'est pas possible. Il est clair qu'ils n'accordent leur fille à +Croisenois qu'à leur corps défendant, qu'ils le méprisent et qu'ils le +haïssent. Voilà donc un homme qui entre dans une famille et malgré cette +famille et malgré la fille. Qu'est-ce que cela signifie? N'y aurait-il +pas dans la vie du comte et de la comtesse quelque secret terrible que +le Croisenois a surpris et dont il se fait une arme?... + +--C'est faux, monsieur!... s'écria André, absolument faux! + +L'homme aux lunettes haussa les épaules. + +--Bon! fit-il tranquillement, si vous criez: C'est faux avec tant +d'énergie, c'est que vous savez bien que je ne me trompe pas. Je n'ai +plus besoin de preuves. Hier, M. de Mussidan est allé vous rendre +visite, et mon agent m'a dit que sa figure rayonnait quand il est sorti +de chez vous. Parbleu!... vous lui avez promis de le débarrasser de +Croisenois sans éventer le secret, et en échange il vous a promis sa +fille. Voilà qui explique cette casquette, cette blouse et votre +«maquillage.» Dites-moi donc encore que je me trompe. + +Le jeune peintre ne savait pas mentir, il n'osa répondre. + +--Et ce secret, continua le monsieur, le connaissez-vous? M. de Mussidan +vous l'a-t-il confié?... Moi, je l'ignore. Pourtant, si je voulais me +donner la peine de chercher, si je cherchais bien... Tenez, on croit la +police oublieuse, n'est-ce pas?... Eh bien!... on se trompe. Il n'est +pas d'institution qui ait une si cruelle mémoire. Tant qu'une affaire +n'est pas tirée au clair, comme disait mon maître, le père Tabaret, la +police inquiète ne dort que d'un oeil. Je sais tel crime oublié, dont +trois générations de policiers se sont légué la recherche comme un mot +d'ordre... Par exemple, avez-vous ouï dire que notre Croisenois avait un +frère nommé Georges, bien plus âgé que lui?... Ce Georges, un beau soir +a disparu de la façon la plus mystérieuse. Qu'est-il devenu? Ce Georges +en son temps, il y a de cela vingt-trois ans, était des amis de Mme +de Mussidan. La disparition d'autrefois n'expliquerait-elle pas le +mariage d'aujourd'hui?... + +Le jeune peintre se dressa frémissant. + +--Qui donc êtes-vous, monsieur? dit-il. Je veux savoir à qui je parle. + +Le monsieur aux lunettes sourit et répondit: + +--Je suis M. Lecoq. + +Au nom du célèbre policier, André recula tout effaré, doutant presque. + +--Monsieur Lecoq!... balbutia-t-il, monsieur Lecoq!... + +L'homme le plus fort a ses faiblesses. L'amour propre du célèbre +policier fut délicatement chatouillé lorsqu'il vit quelle impression +produisait son nom seul. + +--Oui, M. Lecoq, répondit-il. Et maintenant que vous me connaissez, cher +monsieur André, puis-je espérer que vous serez plus raisonnable? J'en +sais long, je viens de vous le prouver... + +En effet, il en savait long, plus long que le jeune peintre, à certains +égards. + +M. de Mussidan n'avait pas confié tout son secret au jeune peintre, mais +il lui en avait dit précisément assez pour qu'il pût reconnaître combien +peu l'homme de la rue de Jérusalem était éloigné de la vérité. + +--Nous pouvons encore nous entendre, reprit M. Lecoq, et ce sera bien le +diable si ma franchise ne provoque pas la vôtre. J'ai besoin de vous, je +puis vous servir: tâchons de nous être mutuellement agréables et +utiles... + +Sachez d'abord, que le hasard seul m'a conduit jusqu'à vous. Je +chassais, vous avez traversé ma voie. Je vous ai vu si exactement épié +par les gens que je surveille, que je me suis dit aussitôt: Celui-ci est +un des personnages importants de l'intrigue. Je vous ai fait suivre, et +voici plusieurs jours que vous marchez entre mes espions et ceux des +autres. Et aujourd'hui, tout bien considéré, je reconnais que je ne me +suis pas trompé. C'est bien vous qui me fournirez le dénouement que je +cherche. + +--Moi, monsieur!... + +--Oui, vous, André, artiste peintre, ornemaniste... en attendant mieux. + +En attendant quoi? + +André n'osa pas relever la réticence calculée du policier. + +--Depuis plusieurs années, reprit M. Lecoq, j'ai acquis cette certitude, +qu'une sorte de société de chantage a été organisée à Paris, par des +gens habiles, ma foi!... pour exploiter des secrets ignoblement surpris. +Les coquins ne s'occupent ni des crimes ni même des délits, et c'est là +leur force. Il s'attachent de préférence à toutes ces turpitudes privées +qui échappent à l'action de la loi. Les infamies de détail, les +ignominies de famille, les passions ridicules ou honteuses, les actions +avilissantes, les imprudences, sont pour eux autant de fermes en Brie. +Ces gens-là ont mis l'adultère en coupe réglée, et il en retirent cent +mille francs par an. + +--Ah! murmura André, je soupçonnais quelque chose comme cela. + +--Naturellement, une fois sûr du fait, je me suis dit: Voici des gredins +que je pincerai. C'était plus aisé à dire qu'à exécuter. Le chantage, +voyez-vous, a ceci de particulier que ceux qui le pratiquent sont à peu +près assurés de l'impunité. Qu'on vous prenne cent sous dans votre +poche, vous crierez: au voleur! Mais si on vient vous demander mille +francs en vous menaçant de divulguer un fait qui peut vous couvrir de +ridicule ou de honte, vous paierez et ne soufflerez mot. Vingt fois je +me suis présenté chez des pigeons qu'on venait faire chanter; ils +saignaient encore des plumes arrachées, et cependant, jamais un seul n'a +consenti à me fournir des armes contre les misérables. Je leur disais: +fiez-vous à moi, la police est discrète, votre secret sera respecté, je +vous le jure... Ah!... ouitche!... pas un n'a voulu croire à ma bonne +foi. Imbéciles! + +Il semblait indigné contre tous ces gens qui avaient douté de sa parole, +et si comique était son exaspération, qu'André ne put s'empêcher de +sourire. + +--Bientôt, poursuivit-il, je reconnus l'inanité de mes tentatives, +l'impossibilité d'arriver aux coquins par leurs victimes. Je me promis +alors d'arriver à leurs victimes par eux. Ah! il m'a fallu de la +patience. Voilà trois ans que je guette une occasion. Depuis +dix-huit-mois un de mes agents est domestique chez M. de Croisenois. Les +brigands! je suis sûr qu'à l'heure qu'il est, ils coûtent au moins dix +mille francs à la «maison!...» + +La «maison,» le jeune peintre le comprit, ne pouvait être que ce vaste +édifice qui a son entrée rue de Jérusalem. + +--Oui, dix mille francs, disait M. Lecoq, et je n'évalue pas tout le +mauvais sang que je me suis fait. Je dois au seul Mascarot plus d'une +douzaine de cheveux blancs. C'est que je croyais au Tantaine, oui, et au +Martin-Rigal aussi. L'idée d'une porte de communication entre la maison +du banquier de la rue Montmartre et celle du placeur de la rue +Montorgueil ne m'était pas venue. Ah!... il est fort le malin!... + +Très fort, en effet, mais moins cependant que celui qui l'avait pénétré. +Voilà ce que disait clairement le sourire du célèbre policier. + +--Mais cette fois, continua-t-il, en s'animant peu à peu, cette fois les +gaillards vont trop loin, et je les tiens. Eh! eh!... fonder une société +industrielle pour draguer d'un coup de filet la monnaie de toutes les +dupes, l'idée est jolie. Mais, halte-là, je veille, les coquins sont +perdus. Car je les connais tous, à cette heure, depuis leur chef, +Mascarot, Rigal ou Tantaine, comme il vous plaira de l'appeler, jusqu'à +Toto-Chupin, le plus intime de leurs agents, jusqu'à Paul, le docile +instrument de leurs volontés. Nous pincerons toute la bande, le docteur +Hortebize et Verminet, et le marquis de Croisenois, et Beaumarchef. +Peut-être aurons-nous aussi Van Klopen; Catenac, lui, ne nous échappera +pas. Il voyage pour le moment en province, du côté de Vendôme, avec M. +le duc de Champdoce et un certain Perpignan, un drôle mûr pour la +potence... mais qu'importe!... Il traîne à ses trousses deux de mes +anges gardiens qui me donnent heure par heure de ses nouvelles. Ma +souricière est tendue et amorcée... Ils y viendront tous. + +Le jeune peintre écoutait de toutes les forces de son attention, et se +sentait pris de vertige. + +Les adversaires qu'il avait à combattre prenaient, tout à coup à ses +yeux des proportions inouïes, et il se sentait comme perdu au milieu du +lacis d'intrigues qu'il entrevoyait. + +--Et maintenant, reprit M. Lecoq, hésiterez-vous encore, monsieur André, +à me confier ce que vous savez si je vous promets, sur l'honneur, de +respecter, quoi qu'il arrive, vos confidences? + +André n'en était plus a hésiter. + +Comme tous ceux qui approchent le célèbre policier, il subissait son +étrange influence. + +Que cacher d'ailleurs à cet homme, pour qui ce semblait être un jeu de +pénétrer et de déjouer les plus ténébreuses intrigues? Ce qu'on lui +tairait aujourd'hui ne le saurait-il par demain? Le plus sage était +encore de se concilier ses bonnes grâces. + +--Je suis à vos ordres, monsieur, prononça le jeune peintre. + +Et brièvement, avec une rare précision et la plus exacte franchise, il +dit son histoire et tout ce qu'il savait. + +Lorsqu'il eut terminé M. Lecoq se leva. + +--Maintenant, s'écria-t-il, j'y vois clair tout à fait, et je m'explique +l'ensemble des manoeuvres de nos gaillards. Ah!... ils voudraient +forcer M. Gandelu fils à partir avec Rose... Parbleu!... nous verrons +bien. + +Son oeil brillait sous ses lunettes d'or; il venait d'arrêter son plan +de bataille. + +--De ce moment, monsieur, poursuivit-il, dormez en paix. Avant un mois, +Mlle de Mussidan sera votre femme, je vous le promets. Et quand Lecoq +promet, c'est qu'il peut tenir. Je réponds de tout! + +Il s'interrompit, réfléchit un moment, et plus lentement ajouta: + +--Oui, je réponds de tout, monsieur, excepté pourtant de votre vie. Tant +d'immenses intérêts se concentrent sur votre tête, qu'on tentera +l'impossible pour se défaire de vous. Je vous dis cela parce que +j'estime votre énergie. Au nom du ciel, soyez prudent; défiez-vous de +tout, ne vous oubliez pas une minute... Ne mangez pas deux fois de suite +dans le même restaurant; rejetez tous les mets qui auraient une saveur +étrange; fuyez les groupes dans la rue; redoutez les voitures; ne vous +penchez pas à une fenêtre sans vous assurer que l'appui est solide... En +un mot, craignez tout, soupçonnez tout... + +Après s'être confondu en remerciements, le jeune peintre s'apprêtait à +se retirer; l'homme de la préfecture le retint d'un geste. + +--Encore un mot, dit-il. N'auriez-vous pas, par hasard, à l'épaule, +tenez, ici, une blessure, un bobo, une cicatrice, un signe?... + +--J'y ai, monsieur, la cicatrice ancienne d'une grave brûlure. + +M. Lecoq ne prit pas la peine de dissimuler une grimace de satisfaction. + +--Allons! allons! fit-il, j'avais décidément deviné. Tout va bien. + +Et poussant doucement le jeune peintre hors du cabinet, il le salua de +cet adieu si souvent adressé par B. Mascarot à son protégé Paul: + +--Au revoir, monsieur le duc de Champdoce!... + + + + +XXXIII + + +André se retourna vivement, mais déjà la porte s'était refermée et la +clé grinçait dans la serrure. + +Il se trouvait dans la première salle, et le secrétaire du commissaire +de police, les deux employés et son antagoniste du matin le regardaient +en souriant, mais sans malveillance. + +Il n'avait plus qu'à se retirer; il sortit après avoir balbutié quelques +mots inintelligibles. + +L'adieu de M. Lecoq l'intriguait outre mesure. + +Pourquoi ces mots: Au revoir, monsieur le duc de Champdoce! Était-ce une +plaisanterie? Que signifiait-elle alors? où en était le sel? + +Certes André était un esprit positif, il l'avait prouvé, incapable de se +reparaître de chimères; mais André était un enfant trouvé. + +Est-il un seul de ces infortunés qui ne connaissent ni père ni mère, qui +n'ait parfois rêvé de hautes destinées, qui ne se soit jamais dit que +peut-être il avait été repoussé par une famille illustre qui le +rechercherait un jour!...--On cite des exemples si surprenants, si +merveilleux!... + +--Quel enfant je suis!... murmura-t-il. La joie me trouble-t-elle donc +la cervelle!... + +Mais il avait désormais un rude auxiliaire, un protecteur qui +s'intéressait à lui, plus qu'il ne pouvait le supposer. + +Immédiatement après la sortie du jeune peintre, M. Lecoq avait rouvert +la porte du cabinet et appelé son agent. + +--Pâlot!... + +Pâlot s'était levé et était accouru avec cette précipitation qui est +plus que de l'obéissance, qui décèle le dévouement absolu du subordonné +pour un supérieur qu'il révère et qu'il aime. + +--Mon brave, lui dit le policier célèbre, tu as vu ce garçon qui sort +d'ici?... + +--Oui, patron. + +--Eh bien!... c'est un digne jeune homme, qui a du coeur et de +l'énergie, de l'honneur et de la probité jusqu'au bout des ongles. Enfin +je l'estime, moi qui a bien des raisons de ne pas aimer grand monde. +C'est un homme, et il est mon ami. + +Au geste de l'agent, il fut aisé de voir que désormais le jeune peintre +devenait pour lui un être sacré. + +--Tu vas le «filer,» poursuivit M. Lecoq, et de très près, car il s'agit +non de l'observer mais de le défendre. La bande Mascarot en veut à sa +peau, j'en mettrais la main au feu, et je ne veux pas qu'on me le tue. +Tu es le meilleur de mes aides et le plus fidèle..., je te le confie. Il +est prévenu, mais il manque d'expérience; à toi de voir les dangers +qu'il n'apercevrait pas. Si on lui cherchait une affaire, jette-toi dans +la bagarre, et tâche de faire pincer tout le monde sans laisser +soupçonner qui tu es. Si pour détourner quelque péril, il te faut lui +parler, parle-lui; mais à la dernière extrémité seulement. Murmure à son +oreille le nom de ma domestique, Janouille, et il comprendra que tu +viens de ma part, il est averti. Enfin, tu me réponds de lui sur ta +tête... + +Il se recueillit, cherchant s'il n'oubliait rien, et jugeant ses +instructions complètes, il reprit: + +--Mais il ne faut pas surtout que les espions de la bande puissent +reconnaître en toi l'homme de la dispute. Ils devineraient tout. Comment +es-tu vêtu sous ta blouse?... + +--Patron, j'ai mon costume de commissionnaire. + +--Très bien!... Arrange-toi, et fais soigneusement ta tête. + +Le Pâlot, aussitôt, alla se placer devant la glace, et, tirant de sa +poche une petite trousse, il en sortit une barbe rousse et une perruque +de même couleur, dont il s'affubla avec une dextérité rapide que donne +seule l'habitude. + +Au bout de vingt minutes, ayant terminé, il vint se placer devant le +«patron», qui s'était mis à écrire, en disant: + +--Suis-je bien comme cela? + +Le célèbre policier l'examina avec l'attention méticuleuse d'un +sous-officier qui passe en revue ses soldats pour la parade, et hocha la +tête en signe d'approbation. + +--Pas mal!... répondit-il d'un ton paternel, pas mal du tout. + +Le fait est qu'il réalisait dans toute sa pureté primitive, le type du +commissionnaire. Sur sa mine seule, un Auvergnat devait lui tendre la +main et lui demander en patois des nouvelles du pays. + +--Et maintenant, patron, demanda-t-il, où trouverai-je l'enfant? + +--Dans les environs de chez Mascarot, car je lui ai bien recommandé de +ne pas abandonner son rôle d'espion sans mes ordres. Allons, cours!... + +Le Pâlot parti comme un trait, et en effet, arrivé rue Montmartre, à la +hauteur de la rue des Jeûneurs, il aperçut celui qu'il était chargé de +protéger. + +André allait lentement, le long du trottoir, songeant aux +recommandations de M. Lecoq et à la nécessité de paraître toujours +surveiller ses adversaires lorsqu'un jeune homme, qui allait dans le +même sens que lui, et qui avait un bras en écharpe, le dépassa. + +En ce jeune homme, André crut reconnaître Paul. Sûr de n'être pas +reconnu, il le devança à son tour... C'était bien l'amant regretté de +Zora-Rose. + +Cette rencontre arracha brusquement le jeune peintre à ses réflexions. +Pourquoi avait-il le bras en écharpe?... Telle est la première question +qui se présenta à son esprit. + +Par un phénomène fréquent, lorsque la pensée est concentrée sur un fait +unique, il eut l'intuition de la vérité, il la vit rapidement, comme à +la lueur d'un éclair. + +--Au moins, pensa-t-il, je saurai où il va. + +Il le suivit, et le vit entrer dans la maison de Martin-Rigal. + +Deux femmes causaient sur la porte, lorsque Paul passa, et André +entendit parfaitement l'une d'elles dire: + +--Voilà le prétendu de Mlle Flavie-Rigal, la fille du banquier. + +Ainsi Paul allait épouser la fille du chef de l'odieuse association. M. +Lecoq connaissait-il ce détail? oui, sans doute. Cependant André se +promit de lui écrire, car le célèbre policier lui avait donné son +adresse. Il demeurait dans cette même rue Montmartre, à deux pas de la +maison Martin-Rigal. + +Mais les heures volaient, et les préoccupations d'André ne l'empêchèrent +pas de penser qu'il n'avait que le temps de courir aux Champs-Élysées, à +la bâtisse de M. Gandelu, s'il voulait trouver encore Vignol, cet ami +auquel il comptait demander l'hospitalité. + +[Illustration: André fut lancé dans l'espace.] + +Il se hâta si bien qu'il faisait grand jour encore, et que pas un +ouvrier n'était parti quand il arriva. + +Ses camarades n'avaient pas les yeux de lynx des agents de B. Mascarot, +et pas un ne le reconnut lorsqu'il demanda M. Vignol. + +--Il est là haut, lui répondit-on, au fronton, prenez l'escalier à +gauche... + +Ce fronton était l'oeuvre importante de la partie sculpturale de la +bâtisse, et c'est devant lui qu'était établie la petite cabane. + +Vignol y travaillait seul, lorsque André s'y présenta, et il poussa de +grandes exclamations, quand son ami se nomma. Il ne retrouvait plus son +vieux camarade, sous cet ignoble accoutrement. + +Comme de juste, Vignol demanda des explications. + +--Bast!... une affaire de coeur, répondit insoucieusement le jeune +peintre. + +--Et c'est pour arriver au coeur de ta belle que tu te déguises +ainsi?... + +--Tais-toi. Je t'expliquerai tout, répondit André; pour le moment, je +viens te demander si tu peux me loger... + +Il s'interrompit brusquement, prêtant l'oreille. Il était devenu +affreusement pâle. Il lui semblait avoir entendu un cri terrible, puis +son nom et celui de Mlle de Mussidan... + +Il ne s'était pas trompé. La même voix, une voix de femme, déchirante, +répéta: + +--André!... c'est moi, c'est Sabine... Au secours!... + +Prompt comme l'éclair, le jeune peintre se précipita à la fenêtre de la +loge, l'ouvrit, et se pencha violemment. + +Hélas!... Toto-Chupin, le misérable, avait gagné le billet de mille +francs du doux père Tantaine. + +L'appui céda avec un craquement sinistre. Et André fut lancé dans +l'espace. + +La petite cabane était fixée à vingt mètres au moins du pavé; la chute +devait être effroyable. + +Elle fut d'autant plus affreuse qu'il s'écoula bien deux secondes entre +l'instant où le malheureux André fut précipité et celui où son corps +mutilé et sanglant vint s'écraser contre le sol. + +Deux secondes... deux siècles d'épouvantable agonie... l'éternité. + +C'est à dire qu'il eut la conscience nette et entière de l'horrible +guet-apens. Il comprit, il put apprécier le coup qui le frappait en +pleine vie, en plein bonheur. + +Il se sentit tomber, il mesura la chute, il vit, en bas, la mort +inévitable. + +Et pendant deux secondes, un monde de pensées traversa son cerveau. + +Tout son passé, depuis le moment où il s'était enfui de l'hospice lui +apparut d'un seul coup. + +Et dans l'avenir, suprême et intolérable douleur, il lui sembla +entrevoir Sabine au bras du marquis de Croisenois. + +A Sabine fut sa dernière pensée. Lui mort qui la défendrait... + +Mascarot, le misérable, triomphait!... + +Dans les Champs-Élysées, trois cents personnes au moins assistèrent au +terrible spectacle. + +Au cri désespéré de Vignol, tous les promeneurs s'étaient arrêtés, et +glacés d'horreur, la poitrine haletante, ils regardaient... Ils ne +perdaient aucun détail. + +Précipité la tête la première, André était allé donner contre une de ces +traverses qui assujettissent les grands mâts des échafaudages. + +D'en bas on vit très distinctement ses bras battre l'air désespérément, +et ses mains qui se crispaient dans le vide, s'ouvrir et se refermer. + +Il s'efforçait de se retenir, de se rattraper à quelque chose, au mât, à +l'angle d'une planche, à quelque bout de cordage... + +Il se fut raccroché à une barre de fer rouge. + +Mais il ne saisit rien, et fut rejeté cinq mètres plus bas, contre les +pierres d'une fenêtre qui faisaient saillie, et qu'il heurta des +reins... + +De là, il rebondit sur une seconde traverse d'abord, puis sur le +plancher du premier étage de l'échafaudage... + +Les planches élastiques plièrent sous le poids de son corps, et faisant +tremplin, le lancèrent au loin, dans la contre allée, non sur le bitume, +mais sur la partie sablée. + +Alors seulement, la foule oppressée laissa échapper une immense clameur, +et un cercle compacte se forma autour du malheureux qui gisait à terre, +inanimé, baigné de sang. + +Mais déjà tous les ouvriers de la bâtisse accouraient à la suite de +Vignol, qui, à demi fou de douleur, avait cependant réussi à leur faire +comprendre que cet individu de mauvaise mine n'était autre que leur +camarade, André. + +A grand'peine ils écartèrent les curieux, qui, avides d'une affreuse +émotion, se pressaient et s'étouffaient pour voir de plus près comment +agonise un infortuné, après une chute de plus de cent pieds, et pour +contempler la dernière convulsion de son agonie. + +Hélas!... le pauvre André ne donnait plus aucun signe de vie. + +Son visage horriblement contusionné, avait la pâleur et l'immobilité du +marbre; ses yeux étaient clos, ses membres absolument inertes. + +Un flot de sang s'échappa de sa bouche, quand Vignol, plus livide que +lui, et tremblant comme la feuille, lui souleva la tête qu'il appuya sur +son genou. + +--Oh!... il est bien mort, disaient les badauds, il n'en reviendra pas. + +Les sculpteurs n'écoutaient pas; ils délibéraient entre eux sur la parti +qu'ils devaient prendre. + +--Il faut le porter à l'hospice Beaujon, déclara enfin Vignol, qui +commençait à reprendre son sang-froid, nous en sommes à deux pas. + +Un brave homme avait couru donner l'alarme au poste le plus voisin, et +les sergents de ville arrivaient suivis d'une de ces lugubres civières +recouvertes de rideaux de coutil, comme on en rencontre que trop souvent +dans les rues de Paris. + +Les sculpteurs y déposèrent leur camarade, deux d'entre eux demandèrent +à prendre les brancards, et tous traversèrent la chaussée pour gagner +l'hospice Beaujon par la rue de l'Oratoire. + +Moins préoccupée, la foule eût remarqué un incident qui l'eût bien +vivement intriguée. + +Au moment où André tombait, un commissionnaire s'était élancé sur une +jeune femme qui passait. C'était une de ces malheureuses qui balayent à +la journée, de leurs robes traînantes, le bitume des contre-allées des +Champs-Élysées. + +C'était elle qui avait crié. + +A la vue de cet homme se jetant sur elle comme un furieux, elle essaya +de fuir, de se débattre, mais il lui prit le bras, et le serra à le +briser en disant: + +--Ah!... tais-toi, et ne bouge pas... sinon!... + +Sa voix, son geste, ses regards étaient si menaçants que la créature, +saisie de terreur, demeura immobile et se tut. + +--Pourquoi as-tu appelé? demanda le commissionnaire. + +--Je ne sais pas. + +--Tu mens. + +--Non, je vous le jure. Un monsieur s'est approché de moi, tout à +l'heure, et m'a dit: «Si vous voulez, madame, crier deux fois, à une +demi-minute d'intervalle: André, c'est moi, Sabine, au secours!... je +vous donnerai deux louis.» Naturellement, j'ai accepté. Il m'a remis +quarante francs et j'ai fait ce qu'il voulait. + +--Et comment était-il ce monsieur? + +--C'était un grand vieux, très sale, avec des lunettes vertes, je ne +l'avais jamais tant vu. + +Le commissionnaire se recueillit un moment. + +--Eh bien!... misérable, dit-il enfin, les cris que tu viens de pousser +ont peut-être causé la mort d'un homme, la mort de ce pauvre garçon qui +vient de tomber du haut de cette maison... + +--Ah!... fallait pas qu'il y aille!... + +Cette stupide indifférence exaspéra tellement le commissionnaire, que +sans un mot de plus il traîna la jeune femme jusqu'à un sergent de ville +qui courait vers le rassemblement et qu'il la lui remit. + +--Conduisez-la au poste, lui avait-il dit, après s'être fait +reconnaître, et ouvrez l'oeil, c'est un témoin important pour la cour +d'assises. + +C'est que ce commissionnaire n'était autre que le fidèle agent de M. +Lecoq. + +--Certainement, se disait-il, cette fille dit vrai, elle ne savait ce +qu'elle faisait, et c'est Tantaine qui lui a donné deux louis. Nous le +pincerons, le brigand, et son compte est bon... Malheureusement tout son +sang répandu par le bourreau ne rendra pas la vie à cet honnête jeune +homme. + +Mais avant de réfléchir, Pâlot avait à agir, à rassembler les éléments +de son rapport. + +Comment l'accident était-il arrivé?... + +Le savoir était aisé. Le montant de la fenêtre de la petite loge était +tombé en même temps qu'André, et s'était brisé en plusieurs morceaux sur +le trottoir. L'agent ramassa un de ces morceaux et l'examina. + +Le crime, dont il ne doutait d'ailleurs pas, était manifeste. + +La planche avait été sciée des deux côtés, et même elle gardait encore +quelques débris du mastic dont on avait dû se servir pour dissimuler le +trait de scie. + +C'était là une «pièce à conviction» trop importante pour être négligée. + +Le faux commissionnaire appela donc un des ouvriers de la bâtisse, dont +la physionomie annonçait de l'intelligence, et après lui avoir fait +remarquer les indices qu'il venait de relever, il l'engagea à ramasser +les planches, et à les mettre en lieu sûr. + +--Gardez-les précieusement, conseilla-t-il, pour l'enquête qui ne +manquera pas d'avoir lieu. + +Ces devoirs remplis, Pâlot put enfin s'approcher du groupe de curieux. +Trop tard, on venait d'emporter André. + +Il regardait autour de lui, cherchant à qui demander des renseignements, +quand sur un banc voisin, il aperçut une pratique à lui, qu'il avait eu +dix fois occasion d'épier, au temps où M. Lecoq n'avait pas surpris +encore le secret de la triple personnalité de B. Mascarot. + +Cette bonne pratique était Toto-Chupin. + +Maître Toto n'avait plus ses sordides haillons de l'avant-veille, il +s'était hâté d'employer l'à-compte que lui avait remis le vieux clerc +d'huissier. De la tête aux pieds, il était vêtu de neuf, magnifiquement, +cette fois, et aussi ridiculement que s'il se fut appliqué à exagérer +encore les ridicules du jeune M. Gaston. + +Mais il paraissait bien insensible à ces splendeurs tant souhaitées. + +Il était affaissé sur son banc, comme s'il eût été près de s'évanouir. +Sa face blême d'ordinaire, était livide; ses yeux avaient une affreuse +expression d'égarement, et sa mâchoire s'agitait convulsivement, comme +s'il eût cherché à ramener un peu de salive dans sa bouche desséchée. + +Ces circonstances devaient frapper vivement Pâlot. + +Ce n'est pas pour rien qu'il est le favori de M. Lecoq. L'élève de +prédilection a retenu quelque chose des procédés du maître. + +--Bien sûr, se dit-il, c'est ce détestable garnement qui a fait le coup, +et il est épouvanté de son crime. + +C'était vrai. Toto-Chupin se débattait sous l'étreinte d'un sentiment +nouveau pour lui, qu'il ne soupçonnait pas: le remords. + +Et pendant que l'agent de M. Lecoq l'observait, il délibérait en lui +même s'il n'irait pas tout dénoncer au prochain bureau de police, non +qu'il songeât à se concilier par ses aveux la bienveillance des juges, +mais parce qu'il en voulait mortellement au père Tantaine, et qu'il +était résolu à se venger de ce vieux qui avait fait de lui un assassin. + +L'idée de s'assurer de la personne de Toto-Chupin et de le faire +conduire en lieu sûr devait traverser et traversa l'esprit de Pâlot. + +Mais il avait appris à se tenir en garde contre son premier mouvement. + +--Pas de sottises!... murmura-t-il. Si j'empoigne ce garnement, je donne +l'éveil à la bande. Qu'il s'envole!... Paris a beau être grand, nous le +retrouverons quand nous aurons besoin de lui. Peut-être même ai-je eu +tort d'arrêter cette fille... + +Il en revint alors à ses informations, mais il ne put rien recueillir de +précis, sinon que le blessé avait été transporté à l'hospice Beaujon. + +--Le plus court est encore d'y aller, se dit-il. + +Et aussitôt il s'élança dans cette direction. + +Déjà Pâlot n'était plus sous l'impression immédiate et palpitante de +l'événement, et le long de la route il en calculait les conséquences. + +--Que va dire le patron? pensait-il. Que je ne suis qu'un propre à rien. +Ah!... il aura bien raison. Il me confie un de ses amis et je ne sais +pas le défendre! Je suis déshonoré. Comment! je sais que la vie de ce +garçon ne tient qu'à un fil, et je le laisse entrer dans une maison en +construction!... Autant le tuer de ma main!... + +C'est donc en tremblant que, une fois arrivé à l'hospice Beaujon, Pâlot +s'informa près d'un interne de service d'un jeune homme qu'on venait +d'apporter il n'y avait pas plus d'une demi-heure. + +--Vous voulez parler du nº 17, répondit l'interne; il est dans un état +déplorable; nous craignons une fracture du crâne, un épanchement, que +sais-je!... + +Il n'y eut rien de tout cela, et cependant ce ne fut que soixante-douze +heures après sa chute qu'André reprit assez de connaissance pour se +préoccuper de sa situation. + +C'est vers le milieu de la nuit que le jeune peintre revint à lui; la +pâle lueur d'une veilleuse éclairait à peine la salle immense de +l'hospice; d'un coup, il vit où il était. + +Être vivant encore lui parut étrange et d'autant plus prodigieux qu'il +ne ressentait aucune souffrance aiguë. La douleur ne vint que lorsqu'il +essaya de se retourner dans son lit. Cependant il remuait aisément les +jambes et un bras. + +--Je m'en tirerai, pensa-t-il... mais depuis combien de temps suis-je +ici? + +Il voulait recueillir ses idées; mais sa pensée vacillait comme celle +d'un homme longtemps soumis à l'influence du chloroforme... il se +rendormit. + +Quand il se réveilla, il faisait grand jour, et la salle était pleine de +monde et de bruit. C'était l'heure de la visite. + +Le chirurgien en chef, un homme tout jeune encore, à la physionomie +spirituelle et bienveillante, allait de lit en lit, suivi d'une +vingtaine d'élèves, professant et démontrant tour à tour, et distribuant +à ses malades de ces bonnes paroles qui donnent comme un avant-goût du +bistouri. + +Le tour d'André venu, le docteur lui apprit qu'il avait seulement une +épaule démise, le bras gauche cassé en deux endroits, une immense +blessure à la tête, et que son corps n'était qu'une contusion... Et il +le félicita d'en être quitte à si bon marché. + +Le jeune peintre l'écoutait à peine. Avec la raison, le souvenir de +Sabine lui revenait, et il se demandait avec effroi ce qu'il allait +advenir pendant qu'il était là, cloué dans son lit. + +Cette inquiétude poignante lui arrachait des larmes, quand il vit se +détacher du groupe des «carabins» et s'avancer vers lui un gros monsieur +à énormes favoris roux, portant une haute cravate blanche et un chapeau +de forme surannée, et qu'on devait prendre pour un de ces médecins de +province, qui, à tous leurs voyages à Paris, suivent les visites des +hôpitaux. + +Ce monsieur se pencha vers André et murmura: + +--Janouille. + +A ce nom, qui était le mot de reconnaissance dont il était convenu avec +M. Lecoq, André ne fut pas maître d'un mouvement qui lui arracha un cri +de douleur. + +--Je vois, reprit à voix basse le gros monsieur, que vous ne me +reconnaissez pas. + +Le jeune peintre n'en pouvait croire ses yeux. L'art du déguisement +haussé à cette perfection invraisemblable, devient du génie. + +--M. Lecoq, balbutia-t-il. + +--Silence, malheureux!... On nous épie peut-être. Vite, deux mots. Je +suis venu pour vous apporter la tranquillité d'esprit, qui fera plus +pour votre rétablissement que tous les remèdes. Occupez-vous de vous +guérir, moi je veille. Déjà, sans vous compromettre en rien, j'ai vu M. +de Mussidan, et je lui ai fourni un prétexte pour reculer de plus d'un +mois le mariage de sa fille et de Croisenois. Il me faut un mois pour +prendre toute la bande d'un coup. Vous, pendant ce temps, vous resterez +ici... On pourrait vous tendre un nouveau piège, et Dieu ne fait pas +tous les jours des miracles... Ici, vous êtes relativement en sûreté; +cependant, veillez... Ne mangez rien venant du dehors, à moins que celui +qui vous l'apporte ne vous dise notre mot. On vous dépêchera peut-être +quelque espion, ne parlez donc à âme qui vive... M. Gandelu viendra sans +doute vous voir, son fils est tiré d'affaire. Si vous voulez m'écrire, +s'il vous survient quelque chose d'extraordinaire, adressez-vous au +malade qui est à votre droite, c'est un de mes hommes... Ce pauvre Pâlot +est tellement désolé de votre accident que je n'ai pas eu le courage de +lui laver la tête... Et adieu!... Vous aurez tous les jours de mes +nouvelles, ayez assez d'énergie pour savoir patienter. + +--Je saurai attendre, fit André, puisque j'espère. + +--Eh!... murmura M. Lecoq en s'éloignant... c'est toute la vie. + + + + +XXXIV + + +Si M. Lecoq prêchait à André l'inaction et la patience, l'immobilité du +découragement, suivant son expression; s'il commandait à ses agents la +plus attentive prudence, si lui-même s'entourait des précautions les +plus minutieuses, c'est qu'il était assez fort pour rendre justice à +l'habileté de ses adversaires. + +Il les jugeait gens à flairer sa surveillance d'aussi loin que les +corbeaux éventent l'odeur de la poudre, et il prévoyait qu'à la moindre +apparence de danger, ils s'envoleraient, chacun tirant de son côté, le +laissant seul avec ses éléments de poursuites si péniblement amassés et +désormais inutiles. + +Souvent ses agents, excédés d'une besogne pénible et qui semblait ne +mener à rien, l'avaient supplié d'agir. Il avait su contenir leur +impatience. + +--Ce n'est pas, répétait-il invariablement, en faisant du bruit autour +des nasses qu'on prend du poisson. + +[Illustration: La besogne fut longue et difficile.] + +L'événement prouvait qu'il avait eu raison d'attendre. + +Cette fois, pour la grande partie, la plus importante, la dernière, la +ténébreuse association avait été forcée de s'exposer au jour, de se +découvrir. + +Déjà on pouvait établir que le chef, celui qui se dissimulait sous une +triple personnalité, était l'instigateur du meurtre. + +Mais ce n'était rien encore. M. Lecoq ne voulait pas utiliser sitôt sa +découverte, il avait juré qu'il prendrait toute la bande. + +Et ses investigations avaient été si secrètement conduites, la trame +dont il avait enveloppé les associés était si subtile, qu'ils ne se +doutaient de rien. + +B. Mascarot était irrémissiblement perdu au moment même où, plus que +jamais, il se croyait sûr du succès. + +Dès le lendemain de l'accident, il avait adressé à la préfecture de +police une belle lettre, où il dénonçait le garnement et donnait assez +d'indications pour qu'on pût le retrouver aisément. + +--Toto, pensait-il, ne manquera pas de dire le rôle de Tantaine; mais le +bonhomme n'existe plus, et je défie bien qu'on le ressuscite. + +Et en effet, le matin même, il avait allumé un grand feu et brûlé +jusqu'au dernier fil la défroque immonde qu'il endossait quand il +jouait, pour ses opérations, le personnage du vieux clerc d'huissier. + +Il riait tout seul de l'infaillibilité de sa ruse, tout en regardant +tourbillonner et s'élever la fumée épaisse. + +--Cherchez, mes petits amis, murmurait-il; cherchez bien, voici le +complice de Toto qui s'évapore. + +Tantaine envolé en fumée par la cheminée, restait à faire prendre la +même route à B. Mascarot. + +La tâche était plus délicate. Le clerc d'huissier était un vieux nomade, +sans feu, ni lieu, personne ne devait s'inquiéter de lui. + +B. Mascarot ne pouvait pas disparaître ainsi. B. Mascarot était un homme +posé payant régulièrement un fort loyer et d'assez grosses impositions; +on le connaissait et on l'estimait dans le quartier, il gérait un +établissement prospère pour le placement des domestiques des deux sexes, +sa disparition eût fait sensation, on eût causé et la police se fût +émue. + +Le plus simple était de recourir à une mise en scène de départ. + +L'honorable placeur commença donc à raconter à tout venant que des +affaires de famille, des raisons de santé, un gros héritage à liquider, +le forçaient de vendre son agence, et de la vendre sur-le-champ, quitte +à être très coulant sur le prix. + +En même temps, il cherchait un acquéreur, il le trouva, et en +vingt-quatre heures, l'affaire fut entamée, discutée, conclue et +signée. + +Ah! B. Mascarot eut du mal, la nuit qui précéda la prise de possession +de son successeur. + +Aidé de Beaumarchef, il transporta dans le cabinet de Martin-Rigal, le +banquier, tous les papiers qui encombraient le bureau de l'agence. + +Ce déménagement furtif s'exécuta par une porte dont l'ancien sous-off ne +soupçonnait pas l'existence, et que certes ne connaissaient pas les +propriétaires du mur mitoyen. + +Cette porte, un trou à vrai dire, était percée dans un placard, et +mettait en communication directe la chambre du placeur de la rue +Montorgueil et le cabinet du banquier de la rue Montmartre. + +Quand le dernier chiffon de papier eut été enlevé, B. Mascarot montra à +son fidèle Beaumarchef une pile de briques et un sac de plâtre dans un +coin. Il s'agissait de boucher cette ouverture difficile. + +La besogne fut longue et fatigante, en raison de leur peu d'habitude; +cependant ils la menèrent à bonne fin, et le crépi dont ils recouvrirent +leur briquetage ne pouvait être que bien difficilement distingué de +l'ancien. + +A huit heures du matin, tout était terminé, et pour le mieux. Toutes les +traces de briques et de plâtre avaient été effacées, et le parquet même +avait été reciré. + +Alors eut lieu une scène déchirante. Beaumarchef avait reçu la veille +une somme de douze mille francs à lui remise, sous la condition qu'il +irait se fixer en Amérique; le moment de son départ arrivé, et sur le +point de quitter pour toujours «le patron,» il pleurait à chaudes +larmes... + +Il l'avait servi ce «patron,» avec un dévouement exclusif; quand il +recevait un ordre, il l'exécutait aveuglément, et comme il n'était pas +la pénétration même, beaucoup de choses lui avaient échappé; et il avait +trempé sans s'en douter, dans bien des infamies... + +Cependant, il s'éloigna si navré qu'il ne songeait même pas à relever +ses moustaches, juste comme le nouveau placeur, M. Robinet, se +présentait. + +B. Mascarot avait hâte d'en finir, le plancher de cette maison, où tout +lui rappelait les infamies du passé, lui brûlait les pieds. Il s'y +sentait en péril. Il avait livré Tantaine pour se débarrasser de Toto; +par Tantaine on pouvait arriver jusqu'à lui, et, qui sait, l'arrêter. +Puis, sa dernière personnalité, la meilleure, celle qu'il avait choisie +pour s'assurer une vieillesse honorée devenait inutile. + +Mais il avait à mettre son successeur au courant, à lui expliquer les +usages, non-seulement du bureau de placement, mais encore de l'hôtel +garni qui en était l'annexe; il avait à montrer ses registres +d'inscriptions, à livrer les rubriques, à donner enfin les moyens de se +servir du fonds qu'il avait vendu. + +Ses occupations et quelques visites dans la rue, à des fournisseurs, lui +prirent la journée, et il était plus de quatre heures lorsqu'il put +faire charger ses bagages sur un fiacre qu'il avait envoyé chercher, et +partir après avoir souhaité bonne chance à celui qui le remplaçait. + +Désormais il passait à l'état de souvenir. Et déjà sur les plaques de la +porte on lisait: _J. Robinet, successeur de B. Mascarot_. + +Pour lui, en homme qui sait l'influence des petites circonstances sur +les grands événements, il se fit conduire au chemin de fer de l'Ouest, +et prit place dans un train qui partait pour Rouen. + +Il se défiait, il pouvait être épié, il tenait à mettre toutes les +chances de son côté, prétendait ne laisser aucune trace. + +A Rouen seulement il osa se défaire des malles et des effets qu'il +apportait, et encore ne fût-ce pas sans avoir tout lacéré et rendu, +pensait-il, trop méconnaissable pour qu'on pût jamais en tirer une +preuve contre lui. + +A Rouen, enfin, il laissa la longue lévite, la barbe et les lunettes du +placeur, il y anéantit B. Mascarot comme il avait déjà détruit Tantaine. + +Et quand le lendemain il revint rue Montmartre, à la maison de banque, +chez lui, où il avait annoncé un petit voyage, une seule individualité +subsistait des trois qu'il avait simultanément animées pendant plus de +vingt ans, celle de Martin-Rigal, le père de la capricieuse et coquette +Flavie, le banquier recommandable, l'homme à la figure glabre, à la tête +chenue. + +Il n'avait pas remarqué en route, un jeune homme fort brun, à l'oeil +vif, à la lèvre moqueuse, ayant toutes les apparences d'un commis +voyageur babillard et bon enfant, qui avait fait le même voyage que lui. + +Rentré chez lui, après qu'il eut embrassé tendrement sa fille bien +aimée, le premier soin de B. Mascarot,--c'est-à-dire de +Martin-Rigal,--fut de courir à son cabinet, à ce mystérieux sanctuaire, +dont la clé ne le quittait jamais, où il passait en apparence toutes ses +journées, sans que personne, jamais, osât l'y aller troubler. + +Là, le mur qui faisait face à la porte d'entrée avait été mis à nu sur +un espace assez grand, plus haut que large, et à la place de la +tapisserie arrachée, apparaissait un briquetage grossièrement cimenté. + +C'était l'envers du rapide travail exécuté de nuit dans la chambre du +placeur. + +--Il me faudra, murmura l'honorable banquier, finir mieux cette besogne +grossière, passer par dessus une couche de plâtre et recoller du papier +sur le tout... + +En attendant, avec une adresse et une promptitude extrêmes, il ramassa +soigneusement les plâtras tombés à terre et les jeta dans la cheminée, +où il les pulvérisa et les mêla aux cendres. Il balaya ensuite, et se +mettant à quatre pattes, il éplucha pour ainsi dire le tapis brin par +brin. + +Puis, devant cette ouverture si parfaitement murée, il poussa un large +cartonnier dont la destination était surtout de masquer cette +mystérieuse issue, et qu'il déplaçait ou replaçait, autrefois, selon +qu'il sortait ou rentrait. + +Cela fait, après s'être assuré que tout était en ordre, il se laissa +tomber sur son grand fauteuil du maroquin en poussant un soupir de +satisfaction. + +Aux angoisses qui l'avaient agité, succédait l'intime et délicieuse +conviction d'une sécurité absolue, et une béatitude infinie +s'épanouissait dans son âme. + +Ainsi, il triomphait, s'applaudissant de sa ruse et de son audace, quand +le souriant docteur Hortebize entra dans le cabinet. + +--Eh bien! sceptique... lui cria-t-il avant que la porte ne fût +refermée, douteras-tu encore!... touches-tu enfin le succès du doigt? +Que me parles-tu de Baptistin et de Tantaine... ils sont morts, ou +plutôt ils n'ont jamais existé. Beaumar se promène à cette heure sur le +pont d'un transatlantique. La Candèle, avant huit jours sera à Londres. +Nos agents subalternes ont reçu avec leur congé une gratification et +tous croient que j'ai fermé boutique après fortune faite. Tu peux jeter +ton médaillon empoisonné. A nous les millions!... + +--Dieu l'entende! répondit le docteur. + +Martin-Rigal s'était levé, ivre de témérité heureuse, et il s'exprimait +avec une exaltation bien éloignée de ses habitudes. + +--Comment! Dieu m'entende! répliqua-t-il, mais il m'a entendu, ce me +semble, la bataille est gagnée, et gagnée sur tous les points... + +--Chut!... ne chante pas victoire, cela porte malheur... + +--Bah!... nous n'avons plus de retour à craindre, et tes dernières +défiances s'envoleraient si tu connaissais comme moi la situation. Quel +était l'ennemi le plus redoutable? André. Il ne compte plus. Sans doute, +il n'a pas été tué, mais il est hors de combat pour un mois, et cela +suffit. D'ailleurs, il s'est résigné. J'ai reçu avant-hier le dernier +rapport d'un de mes hommes, qui avait réussi à se faire admettre à +l'hôpital Beaujon, et cet observateur intelligent m'assure que notre +artiste n'a reçu aucune visite et n'a pas écrit une ligne depuis quinze +jours qu'il a repris connaissance. + +--Il avait des amis. + +L'honorable banquier haussa les épaules. + +--Vrai, docteur, fit-il, je t'admire! Comment, c'est toi qui crois aux +amis qui pensent encore à vous après un malheur et quinze jours +d'absence!... Tu seras éternellement jeune. Quels sont les amis d'André? +M. de Breulh Faverlay?... Voici la saison des courses, il ne bouge plus +de ses écuries. Mme de Bois-d'Ardon?... les modes du printemps +suffisent à remplir sa cervelle. M. Gandelu?... il a assez à faire à se +préoccuper de son fils... Les autres ne comptent pas. + +--Et le jeune M. Gaston?... + +--Il s'est rendu aux bonnes raison de Tantaine, guérisseur mon ami, il +s'est réconcilié avec l'aimable Rose, et tous deux sont partis pour +Florence... + +Tout cela ne dissipait pas absolument le nuage qui obscurcissait le +front du docteur. + +--La famille de Mussidan m'inquiète, objecta-t-il. + +--Pourquoi? Croisenois fait sa cour et il est reçu, je t'assure, très +convenablement. Dam!... Mlle Sabine ne lui saute pas encore au cou, +mais déjà elle le remercie très gracieusement tous les soirs du bouquet +qu'il lui envoie tous les matins. Que veux-tu de mieux? + +--Je voudrais que le comte n'eût pas remis le mariage de sa fille et de +notre cher marquis. Pourquoi ce retard? Il me chiffonne. + +--Moi, il me contrarie, mais voilà tout. Sois tranquille, on ne nous +abuse pas d'un vain prétexte. Je me suis informé, j'ai vu... Donc, il +faut attendre. Que vois-tu là de louche? + +--Rien, répondit le docteur, rien. + +Et, en effet, le banquier faisait pénétrer dans l'esprit de son ami +l'assurance qui l'animait. + +--De ce coté, ajouta le souriant Hortebize, je crois en effet maintenant +que tout va bien. + +--Tout va bien des autres côtés. Les actions des _Mines de Tifila_ +marchent bien, ami docteur, et nos actionnaires, en vérité, ne se font +pas trop tirer l'oreille. Il est vrai que je ne suis pas cruel. Je +tonds, je n'écorche pas, et personne ne crie. J'ai taxé chacun selon ses +moyens, depuis mille jusqu'à vingt mille francs. Déjà nous tenons pour +tout près d'un million de promesses d'actions... + +--Et avec nous, murmura le docteur, promettre, c'est tenir. + +--Tu l'as dit, illustre homéopathe. Pas d'argent, pas de restitution: +donnant, donnant. Et les recouvrements s'opèrent sans périls pour +nous... Tu auras un million pour ta part, docteur. + +Le digne M. Hortebize se frottait les mains à s'enlever l'épiderme. + +Ce mot magique, million, lui dorait l'avenir d'éblouissants rayons. + +Un million!... quelle perspective infinie de dîners exquis, d'amours +discrets, de jouissances délicates!... + +--D'autre part, reprit Martin-Rigal, j'ai vu Catenac, de retour de +Vendôme, où tout s'est passé comme je le prévoyais. Le duc de Champdoce +halète d'impatience et d'espoir, sur la piste qui doit, pense-t-il, le +conduire à son fils... Ah! docteur, cette fausse piste par moi créée, +est mon chef-d'oeuvre. L'idée seule vaut bien ce qu'elle nous +rapportera. Mais aussi, que de peines, de soins, de démarches, de +promesses, de menaces... Feu Tantaine, non plus que défunt Mascarot ne +s'étaient pas épargnés... + +--Et Perpignan?... il est fin, m'as-tu dit. + +L'honorable banquier eut un geste de profond mépris. + +--Perpignan, répondit-il, est dupe autant que le duc, plus s'il se peut, +l'imbécile!... + +Il s'imagine qu'il découvre cette route que j'ai jalonnée, tous ces +poteaux indicateurs par moi plantés entre l'hospice de Vendôme et Paul. +Avant-hier, ils en étaient à Vigoureux, l'ancien saltimbanque marchand +de vins, rue Dupleix, qui va leur donner l'adresse de Fritz, le vieux +musicien... Et nous le verrons arriver un de ces jours. Mais Paul sera +alors le mari de ma fille, et Flavie sera duchesse de Champdoce, et elle +aura six cent mille livres de rentes... + +Il s'interrompit, on grattait à la porte, et presque aussitôt Mlle +Flavie entra. + +Mlle Rigal était bien jolie, mais jamais sa beauté n'avait rayonné +comme en ces jours d'espérance et de joie où elle se flattait d'avoir +conquis l'homme qu'elle aimait, et dont elle allait devenir la femme. + +Elle salua le docteur d'un geste amical, et légère comme l'oiseau se +posant sur une branche, elle sauta sur les genoux de son père, entoura +son cou de ses bras, et l'embrassa bien fort, à plusieurs reprises, en +faisant claquer ses lèvres. + +Le souriant Hortebize observait son ami, et en lui-même, bien que le +spectacle ne fût pas nouveau pour lui, il s'étonnait. + +C'est qu'en effet, à voir maintenant le banquier, on ne pouvait +reconnaître l'homme qui, dix minutes plus tôt parlait froidement d'un +meurtre qu'il avait combiné. + +Du moment où Flavie avait paru, une stupéfiante révolution s'était +opérée en lui. Toute intelligence avait disparu de sa physionomie pour +faire place à une expression d'extase béate et d'admiration sans bornes. + +--Oh! oh!... fit-il gaîment, voici une bien jolie préface! Voyons la +requête maintenant, car il y a une requête, n'est-ce pas, ma chérie?... + +Mlle Flavie hocha la tête d'un air mutin, et de ce ton qu'on prend +pour gronder un baby qui n'est pas sage: + +--Fi! le vilain père, dit-elle. Suis-je donc dans l'habitude, monsieur, +de vous vendre mes caresses?... Et quand je désire une chose, ai-je +besoin d'une préface pour vous dire: Je veux. + +--Pour cela, non. Mais en te voyant entrer... + +--Je suis venue simplement te prévenir que nous t'attendons pour dîner, +et que Paul et moi nous avons grand faim. Et si je t'ai embrassé, c'est +que je t'aime. Oh! oui, je t'aime bien. Tu es si bon, si bon!... Tiens, +on me donnerait à choisir entre tous les pères de l'univers, que c'est +toi que je choisirais. + +Il souriait d'un air ravi, fermant les yeux à demi, à la manière des +chats dont on gratte la tête, pour mieux savourer la délicatesse de la +sensation. + +--Avoue au moins, reprit-il, que depuis six semaines environ, tu m'aimes +un petit peu plus qu'avant. + +--Non, répondit-elle avec une naïveté féroce, pas depuis six semaines, +depuis quinze jours seulement. + +--Cependant, il y a plus d'un mois que notre ami le docteur nous a amené +dîner un certain jeune homme... + +La jeune fille éclata de rire, d'un bon rire franc et sonore. + +--Je t'ai bien aimé pour cela, répondit-elle, oui, beaucoup, énormément, +mais je t'aime encore plus pour autre chose, et quand j'y pense, +vois-tu... + +Elle n'acheva pas, mais une douzaine de baisers appliqués à la file sur +le front du son père, traduisit sa pensée plus éloquemment que toutes +les phrases du monde. + +--Et quelle est cette chose?... demanda le banquier. + +--Ah!... voilà! C'est un mystère, un grand secret que je ne veux pas +dire. + +--Je t'en prie. + +--Curieux!... Vous vous fâcheriez, monsieur. + +--Non, je te jure... + +--Eh bien!... c'est qu'il y a quinze jours seulement que je connais +toute ta tendresse. Pauvre père chéri!... Va, j'ai pleuré de bonnes +larmes quand j'ai su quelles peines tu prenais pour plaire à ta méchante +fille, quand j'ai compris les difficultés qu'il t'a fallu vaincre pour +amener à mes pieds mon artiste aimé. Penser que tu as eu le courage +d'endosser ces affreux habits malpropres et de mettre une grande vilaine +barbe et des lunettes vertes. Ah!... tu étais bien laid, je le jure, +horriblement laid... + +M. Martin-Rigal, à ces mots, se dressa si brusquement que Mlle Flavie +faillit tomber. Il était devenu plus pâle que la mort... + +--Que veux-tu dire? balbutia-t-il. + +--Eh!... tu me comprends bien. Est-ce qu'un père peut tromper l'oeil +de sa fille!... Les autres ne le reconnaissaient pas, mais moi... + +--Tu te trompes, Flavie, tu as été abusée par quelque ressemblance... + +Elle l'interrompit d'un geste moqueur. + +--Ainsi, reprit-elle en le fixant obstinément, ce n'est pas toi qui es +venu déguisé chez Paul, un jour que...--voyons, monsieur, +regardez-moi...--un jour que j'y étais allée, moi, toute seule. Ah! tu +n'as pas tressailli, je prends le docteur à témoin; donc tu savais que +j'ai fait cette folie, donc je ne me trompe pas... + +--Tu es folle, écoute-moi... + +[Illustration: Dans l'encadrement de la porte on voyait un commissaire +de police et des agents.] + +--Rien. D'ailleurs, père, je ne veux pas te mentir. Sans cette preuve +morale que tu viens de me donner, j'étais matériellement sûre de mon +fait. Je suis aussi fine que toi, sache-le. Quand tu es entré chez Paul, +en dépit de tes misérables vêtements, j'ai eu un soupçon vague, +indéterminé, un pressentiment. Ton haut le corps, lorsque je suis allée +t'ouvrir et que tu m'as vue, ne m'a pas échappé. Aussi, lorsque tu es +sorti avec le docteur, ai-je été coller mon oreille contre la porte +d'entrée. Et j'ai entendu quelque chose de ce que vous disiez. Et ce +n'est pas tout; en sortant de chez Paul, je suis accourue ici, je me +suis mise en embuscade sur le palier, et je t'ai vu tirer une clé de ta +poche et entrer dans ce cabinet où nous sommes. Nieras-tu encore +maintenant?... + +Le banquier ne songeait pas à nier, il semblait près de défaillir. + +--Voilà, murmurait-il, ce que peut coûter une imprudence, une seule. Il +me fallait rentrer, Croisenois m'attendait; je craignais ses soupçons... + +Puis, tout à coup une idée atroce traversant son cerveau: + +--Au moins, reprit-il vivement, tu as tu ta découverte; n'est-ce pas, +Flavie, tu n'en as parlé à personne? + +--Oh!... à personne, je puis te le jurer. + +Il respira. + +--Je ne compte pas Paul, ajouta la jeune fille, mais lui, n'est-ce pas +moi!... + +Malheureuse!... s'écria Martin-Rigal, pauvre malheureuse!... + +Son geste était si terrible, sa voix si menaçante, que pour la première +fois de sa vie, Mlle Rigal eut peur de son père. + +--Mais qu'ai-je donc fait de si mal, reprit-elle tout interdite et près +de pleurer. J'ai dît à Paul: ô cher et unique ami de mon coeur, nous +serions des monstres d'ingratitude si nous n'adorions pas mon père, nous +devrions baiser la trace de ses pas. Vous ne savez pas jusqu'où il est +allé pour nous. Il n'a pas craint de revêtir des haillons pour arriver +jusqu'à vous, pour vous prendre... + +Le docteur, jusqu'alors muet témoin de cette scène, interrompit Flavie. + +--Et lui, Paul, qu'a-t-il répondu? + +--Lui!... il a tout d'abord paru confondu, puis il s'est frappé le front +en disant: je comprends tout!... Et ensuite il s'est mis à rire, mais à +rire... + +Le banquier qui arpentait son cabinet, en proie à la plus vive +agitation, s'arrêta brusquement devant sa fille. + +--Et toi, pauvre enfant, prononça-t-il d'un ton amer, toi tu n'as pas +compris ce rire. Paul, à cette heure, sais que tu as été ma complice. Il +pouvait douter encore, tu lui as prouvé que j'agissais par tes ordres, +lorsque je suis allé le chercher... + +--Qu'importe!... + +--Hélas!... un homme comme Paul ne saurait aimer la femme qui est venue +au devant de lui. Eût-elle à lui prodiguer des trésors de beauté et +d'amour... il se dira toujours qu'elle s'est jetée à sa tête. Il +acceptera tous les témoignages de tendresse et de dévouement, mais il +n'y répondra pas plus qu'une idole de bois ne rend l'encens qu'on lui +prodigue. Tu ne le vois pas!... Dieu veuille que jamais ne tombe le +bandeau que la passion a noué sur ses yeux. Puisses-tu ne jamais +pénétrer le misérable caractère de ce triste imbécile, nul jusqu'à +l'ineptie, gonflé de vanité, sans esprit, sans énergie, sans volonté, +sans coeur... + +Mlle Flavie était devenue pourpre. + +--Assez, interrompit-elle d'une voix saccadée, assez... Je ne serai pas +lâche à ce point de laisser insulter mon mari, et je saurai le défendre +contre tous... même et surtout contre mon père. + +Le banquier baissa la tête sans répondre. + +Déjà il en était à s'épouvanter de son audace et à se reprocher d'avoir +cédé aux inspirations de sa colère. Ce qu'il avait dit, et il frémissait +à cette idée, pouvait lui coûter l'affection de sa fille. + +Il se demandait par quelles excuses atténuer l'effet de son emportement, +quand le souriant Hortebize intervint. + +Ce cher docteur prit Mlle Flavie par la taille, et bien qu'elle se +débattît un peu, la conduisit doucement hors du cabinet. + +--Éloignez-vous, chère enfant, murmurait-il à son oreille, votre père +est mal disposé, il ne sait ce qu'il dit. + +C'était là, positivement, l'opinion sincère du digne M. Hortebize, et il +ne la cacha pas à son ami, dès qu'ils se retrouvèrent seuls. + +--En vérité, lui dit-il, je ne m'explique pas la colère. Il dépendait de +toi, autrefois, d'empêcher ce mariage; pourquoi as-tu manqué de courage? +Les récriminations à cette heure son inutiles... + +Martin-Rigal était consterné. + +--C'en est fait, balbutia-t-il, me voici à la discrétion de ce misérable +Paul. + +--Pas plus, ce me semble, qu'avant l'indiscrétion de ta fille. Paul +n'est-il pas notre complice! Qu'avons-nous à craindre de lui? Rien. Il +connaissait les secrets de l'association. Sommes-nous plus compromis +parce qu'il a pénétré le mystère de ta triple personnalité?... + +--Ah!... tu n'aimes pas Flavie, toi, interrompit le banquier, tu n'es +pas son père; tu ne saurais apercevoir comme moi les funestes +conséquences de cette révélation. Paul, jusqu'ici, devait croire que je +ne connaissais pas Mascarot, et que j'étais une victime du chantage. Là +était ma force. Dupe, il me respectait et je le tenais; complice, il +m'échappe... + +Il se recueillit quelques moments, puis se redressant avec une énergie +désespérée, il ajouta: + +--Enfin, le mal est sans remède, il faut en prendre son parti. Le mieux +est de hâter ce mariage maudit, et de précipiter les recherches du duc +de Champdoce. Allons dîner, j'écrirai à Catenac demain. + +Le mariage eut lieu, en effet, à la fin de la semaine suivante, et Paul +quitta son petit logis pour prendre possession du magnifique appartement +que le banquier avait fait préparer au-dessus du sien. + +La transition était brusque, mais Paul ne pouvait plus s'étonner de +rien. + +Ce pauvre niais s'était si bien pénétré des maximes de l'honorable B. +Mascarot et de l'excellent M. Hortebize, qu'il arrivait à se persuader +que des aventures pareilles à la sienne attendent à Paris tous les +jeunes gens intelligents. Et il admirait à la fois combien il est aisé +de n'être pas honnête et combien cela rapporte. + +De remords, il n'en avait plus l'ombre. Il ne craignait qu'une chose, +échouer quand viendrait la scène décisive qui devait lui donner un si +grand état dans le monde et le titre de duc. + +Ce moment, il l'appelait de tous ses voeux, et il rougit de plaisir le +jour où Martin-Rigal lui dit: + +--Rassemblez vos forces, ce sera pour ce soir. + +--Oh!... je ne faiblirai pas, répondit-il. + +Il ne faiblit pas, en effet, et, lorsque dans la soirée le duc de +Champdoce se présenta, suivi de Perpignan et de Catenac, le jeune +imposteur s'éleva à la hauteur de ses maîtres, et joua avec une +déplorable perfection le rôle si difficile que commandaient les +circonstances. + +Mais il eût pu être gauche et maladroit sans danger; le duc de Champdoce +n'en eût rien vu. + +Cet homme, dont l'existence n'avait été qu'une longue suite de misères, +et qui avait si terriblement expié les crimes de sa jeunesse, était +comme saisi de vertige. + +Si on l'eût écouté, Paul fût venu immédiatement s'établir avec sa femme +à l'hôtel de Champdoce. Mais sur cette proposition, Martin-Rigal éleva +des objections. + +L'honorable banquier tenait à paraître médiocrement satisfait de voir +son gendre devenir tout à coup duc et dix fois millionnaire. + +Il objecta qu'il était bien tard, que Mme la duchesse n'était +aucunement préparée à ce grand événement qui allait tomber dans sa +vie... + +Et enfin, il fut convenu que M. de Champdoce viendrait, le lendemain, +déjeuner chez Martin-Rigal, et que, après le repas, il emmènerait son +fils. + +C'est à onze heures qu'on attendait le duc, rue Montmartre. Mais dix +heures n'avaient pas sonné que déjà il se faisait annoncer dans le +cabinet du banquier, où le maître de la maison, Catenac, Hortebize et +Paul tenaient conseil. + +Presque sur les pas de M. de Champdoce, Mme Flavie entra. + +Pauvre fille!... Elle ne soupçonnait pas l'ignoble comédie, et depuis la +veille cette pensée que son mari était l'unique héritier d'une grande +maison la rendait presque folle de joie. + +Elle voyait là, non le titre éblouissant de duchesse, qui devenait le +sien, mais la justification de son choix. + +--Eh bien!... disait-elle à son père, que ses naïves expansions +mettaient au supplice, eh bien!... me railleras-tu encore d'aimer un +pauvre bohême, un artiste sans nom, sans fortune... tu n'osais dire sans +talent. Il se trouve que cet artiste, ce bohême, est un Dompair de +Champdoce, et que son père possède des millions!... + +Elle était entrée dans le cabinet de son père sur la pointe du pied, et +elle demeura debout près de la porte, émue, ravie, retenant son souffle. + +Le duc de Champdoce était assis sur le divan, près de Paul, et il +tenait, il pressait entre ses mains la main de ce jeune homme qu'il +croyait son fils. + +Il racontait ses anxiétés de la nuit. + +Il avait voulu disposer l'esprit de la duchesse à cet événement immense, +d'autant plus inattendu qu'il lui avait tû ses investigations, et +quelques mots d'espoir, bien vagues cependant, avaient failli mettre sa +vie en péril. + +--Ce matin, ajoutait-il, elle va tout à fait mieux, elle est avertie, +elle espère... + +Il fut interrompu brusquement. + +De l'autre côté de la muraille faisant face à la porte, on frappait à +coups redoublés. + +--Oh!... fit M. de Champdoce, voici des voisins qui ne se gênent guère. + +Non, ils ne se gênaient pas. Ils attaquaient évidemment le mur au pic et +de la pince, sans ménagements, ni précautions; toute la maison en était +ébranlée, et le cartonnier appuyé contre ce mur oscillait. + +Les trois honorables associés étaient devenus livides, et ils +échangeaient des regards désespérés. + +Pour eux, il était clair qu'on attaquait le briquetage élevé par B. +Mascarot et Beaumarchef. + +Pourquoi démolissait-on ce briquetage, dans quel but?... + +L'absence absolue de précautions trahissait des gens ayant et se sachant +bien le droit de faire la besogne qu'ils exécutaient... + +Le duc de Champdoce était stupéfait. L'effroi des trois complices ne +pouvait lui échapper, il sentait trembler terriblement la main de Paul, +il ne s'expliquait pas tant d'effroi pour quelques coups de pioche. + +Seule de la maison à ne se douter de rien, Flavie n'était nullement +émue. + +--Il faudrait savoir, dit-elle, qui se permet tout ce tapage. + +Cette simple observation rompit le charme. + +--En effet, répondit Martin-Rigal, je vais envoyer. + +Mais à peine eut-il ouvert la porte qu'il se rejeta en arrière, le +visage décomposé, la pupille dilatée, les bras crispés en avant, comme +si quelque terrifiante apparition eût jailli de terre et se fût dressée +devant lui. + +C'est que, dans l'encadrement de cette porte, un respectable monsieur à +lunettes d'or se tenait debout, et derrière lui on apercevait un +commissaire de police ceint de son écharpe, et plus loin dans l'ombre, +une demi-douzaine d'agents. + +Le même nom montait aux lèvres des trois honorables associés: + +--M. Lecoq!... murmuraient-ils. + +Et en même temps cette conviction terrible pénétrait dans leur esprit: + +--Nous sommes perdus! + +Le célèbre policier, lui, s'avança lentement, considérant le curieux +spectacle qu'il avait sous les yeux. + +Sa physionomie, en dépit de sa gravité, trahissait quelque chose de +pareil à cette délicieuse satisfaction qu'éprouve un dramaturge, à voir +merveilleusement interprétée sur le théâtre, la scène à effet qu'il a +entrevue et combinée dans son cabinet. + +--Eh! eh!... fit-il, je savais bien qu'en cognant au bon endroit, de +l'autre côté du mur, je ferais sortir quelqu'un par ici. + +Mais déjà, grâce à un tout-puissant effort de sa volonté, le banquier +avait réussi à se remettre, au moins en apparence. + +--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton arrogant. Que signifie cette +violation de domicile? + +M. Lecoq haussa les épaules. + +--Voici, répondit-il, M. le commissaire qui vous l'expliquera. Moi, en +attendant, je vous arrête, vous Martin-Rigal, autrement dit Tantaine, +autrement dit Mascarot, ci-devant placeur, rue Montorgueil. + +--Je ne vous comprends pas!... + +--Vraiment!... vous croyez que Tantaine s'est si bien lavé les mains +qu'il ne reste plus sur les mains de Martin-Rigal une seule goutte de +sang d'André assassiné... + +--Ah! ça!... c'est une gageure, sans doute... + +L'homme de la préfecture sortit de sa poche une lettre délicatement +ployée, et l'ouvrant: + +--Vous reconnaissez, reprit-il, l'écriture de madame votre fille? Eh +bien! écoutez ce qu'elle écrivait, il y a un mois, à M. Paul ici +présent: «Cher et unique ami de mon coeur, nous serions des monstres +d'ingratitude si...» + +--Assez, interrompit le banquier d'une voix rauque, assez!... + +Et n'ayant plus l'énergie de se raidir contre la stupeur qui, de plus en +plus l'envahissait, il se laissa tomber sur un fauteuil en balbutiant: + +--Perdu par elle... par ma fille, par Flavie!... + +De ses trois complices, de tempéraments et de caractères si différents, +le plus calme était celui qui d'ordinaire s'alarmait le plus aisément, +le souriant M. Hortebize. + +En reconnaissant M. Lecoq, le digne docteur avait retiré du médaillon +d'or pendu à la chaîne de sa montre une boule de pâte grisâtre, qu'il +gardait dans le creux de sa main. + +L'oeil fixé sur Martin-Rigal, il attendait, pour désespérer, que ce +chef, dont l'esprit avait été de si prodigieuses ressources, déclarât +que tout espoir de salut était perdu. + +Cependant, l'agent de la sûreté, abandonnant le banquier, s'était +retourné vers Catenac. + +--Vous aussi, lui dit-il, au nom de la loi, je vous arrête. + +--Moi?... + +--Vous êtes bien le sieur Catenac, avocat? + +Peut-être parce qu'il était avocat, Catenac ne daigna pas répondre à M. +Lecoq, et c'est au commissaire de police qu'il s'adressa. + +--Je suis victime, monsieur, dit-il, d'une désagréable méprise, mais je +jouis au palais d'une assez grande considération pour que vous +n'hésitiez pas... + +--En tout cas, interrompit le commissaire, le mandat d'amener décerné +contre vous est bien en règle; je puis vous le montrer, si vous voulez. + +--Oh! inutile... Je vous demanderai seulement de me faire conduire +sur-le-champ près du magistrat qui l'a signé. En moins de cinq minutes, +je me serai justifié... + +Le regard du commissaire de police était si terriblement expressif que +Catenac s'arrêta court. + +--Au pis aller, reprit-il après un moment, il ne peut être question que +d'un délit. + +--Croyez-vous, interrogea M. Lecoq d'un ton goguenard. Vous ignorez, je +le vois bien, l'événement qui, avant-hier, a mis en émoi la commune du +La Varenne. Des ouvriers, en ouvrant une tranchée, ont découvert le +cadavre d'un enfant nouveau-né, enveloppé dans des foulards et dans un +châle. La police, prévenue, n'a pas perdu son temps, et déjà on tient la +mère, une fille nommée Clarisse... + +Si M. Lecoq ne l'eût retenu, l'avocat se précipitait sur Martin-Rigal. + +--Misérable, hurlait-il, traître, lâche, tu m'as vendu! + +--Ah!... balbutia le banquier, mes papiers ont été volés!... + +Il devinait maintenant que les coups frappés de l'autre côté du mur +n'étaient qu'une ruse. M. Lecoq avait voulu épouvanter les coupables, +pour en avoir plus aisément raison. + +--Dame!... grommela un agent, il y avait un trou dans le mur, on en a +profité. + +Le digne M. Hortebize ne souriait plus. Maintenant, oui, la partie était +bien perdue. + +--J'ai des parents honnêtes qui portent mon nom, pensa-t-il, je ne les +déshonorerai pas... il faut en finir. + +Et il avala le contenu de son médaillon, en murmurant: + +--A mon âge!... avec un estomac incomparable!... Quand jamais je ne me +suis senti si jeune!... valait mieux courir la clientèle!... + +Personne n'avait observé le docteur. M. Lecoq venait de faire déplacer +le cartonnier et il montrait au commissaire de police, à la place de +l'ancienne issue de Martin-Rigal, un trou assez étroit par où un homme +pouvait se glisser. + +Mais un bruit soudain coupa court à ses explications. + +Le pauvre M. Hortebize venait de rouler à terre en proie à d'horribles +convulsions. + +--Et je n'avais pas prévu cela!... s'écria le célèbre policier. +Maladroit que je suis!... Il s'est empoisonné, il nous échappe!... Vite, +qu'on le porte sur un lit, et qu'on coure chercher un médecin. + +Pendant que trois agents s'empressaient d'exécuter ces ordres, les +autres s'emparaient du banquier et de Catenac, pour les conduire au +fiacre qui les attendait dans la rue. + +Martin-Rigal semblait frappé d'imbécillité. Les ressorts de cette +intelligence si fortement trempée pour le mal, s'affaissaient sous le +poids d'une angoisse mortelle. + +--Et ma fille!... bégayait-il, Flavie!... Que va-t-elle devenir?... Plus +de fortune, plus rien, et elle est mariée à un misérable incapable de +gagner seulement sa vie à lui!... Ma fille! ô mon Dieu! aura-t-elle +toujours du pain!... + +Le commissaire de police s'était transporté près du docteur Hortebize; +M. Lecoq restait seul avec le duc de Champdoce, Paul et Flavie. + +La malheureuse jeune femme avait vu s'éloigner son père sans avoir même +la force de prononcer une parole. Elle gisait, anéantie, sur un +fauteuil, et l'éclat effrayant de ses yeux trahissait l'égarement de sa +pensée. Elle ne pouvait croire à la réalité de l'horrible scène qui +venait de se passer. + +[Illustration: Il ensanglanta ses mains à essayer de desceller les +barreaux.] + +Pendant un instant le célèbre policier le regarda d'un air de compassion +qui certes n'était pas joué. Il hésitait à parler. Il lui répugnait de +frapper d'un coup nouveau et plus terrible que tous les autres, cette +pauvre enfant qui était innocente, et qui devait être la plus +cruellement atteinte. + +Mais le temps pressait, il s'approcha du duc de Champdoce, qui était +comme pétrifié de surprise. + +--Je dois vous prévenir, monsieur le duc, dit-il, que vous êtes victime +d'une odieuse supercherie. Ce jeune homme n'est pas votre fils. Il se +nomme Paul Violaine, et sa mère était une pauvre ouvrière de +Châtellerault. + +Si atterré que fût Paul, il essaya de soutenir son rôle, il voulait +nier, il prétendait se défendre... Mais sur un signe de M. Lecoq, un +agent introduisit une dame en toilette éblouissante: Zora-Rose... + +Le jeune imposteur ne lui laissa pas le temps de prononcer un mot: + +--J'avoue, balbutia-t-il en fondant en larmes, j'avoue tout: j'ai été +séduit, entraîné, menacé; je n'ai pas su résister... pardon!... + +D'un geste dédaigneux M. Lecoq le repoussa, et lui montrant Flavie: + +--Ce n'est pas à moi qu'il faut demander grâce, prononça-t-il, mais à +cette pauvre femme, la vôtre... qui se meurt. + +Le duc de Champdoce allait s'éloigner désespéré de cette maison où il +était entré le coeur gonflé de joie, lorsque le célèbre policier +l'attira dans l'embrasure d'une fenêtre: + +--Sachez, monsieur, lui dit-il, que ces misérables ne vous ont trompé +qu'à demi. L'enfant que vous recherchez, existe, et ils le +connaissaient... Mais je le connais aussi, et demain, moi, Lecoq, je +vous conduirai à lui. + + + + +XXXV + + +Docile aux instructions de M. Lecoq, André s'était résigne à attendre à +l'hospice Beaujon l'issue de la partie que jouait pour lui le célèbre +policier. Bien plus, il avait eu assez d'énergie pour affecter, sans se +démentir jamais, cette profonde insouciance de l'avenir dont avaient été +dupes les espions de B. Mascarot. + +Il est vrai que toutes les attentions qui pouvaient contribuer à le +rassurer et à lui donner du courage, lui avaient été prodiguées. + +Tous les jours son voisin de droite, ce malade que M. Lecoq lui avait +désigné comme son agent lui remettait mystérieusement une lettre qui le +tenait au courant des événements. Il la lisait on cachette et ensuite la +brûlait... + +Le temps passait cependant; les journées, une à une, s'écoulaient +monotones, interminables, et André, qui sentait approcher le moment +décisif commençait à perdre patience, quand enfin son voisin lui donna, +et ouvertement cette fois, un billet dont la lecture lui arracha une +exclamation de joie. + +«Nous l'emportons, écrivait le célèbre policier, tout danger est écarté. +Priez le docteur de signer votre billet de sortie; faites-vous beau, +et... vous me trouverez à la porte, vous attendant.--L.» + +André n'était pas complètement rétabli, il était condamné à porter son +bras en écharpe pendant quelques semaines encore, mais ces +considérations ne devaient pas l'arrêter. Levé de bonne heure le +lendemain, il revêtit ses plus beaux habits qu'il avait envoyé chercher +chez lui, et enfin, sur les neuf heures, après avoir pris congé des +bonnes soeurs, dont il ne pouvait oublier les soins attentifs, il +sortit. + +La veille, il souffrait encore de ses blessures, mais en ce moment il +les oubliait comme s'il eût été touché par quelque baguette enchantée. +Jamais il ne s'était senti si jeune, si léger, si fort. Jamais +l'espérance n'avait palpité en lui avec une pareille intensité. + +Arrivé à la porte, après avoir aspiré avec délices la première bouffée +de l'air du dehors, il regarda de tous côtés, surpris de ne pas voir au +rendez-vous l'homme étrange auquel il devait plus que la vie. + +Déjà il délibérait sur le parti qu'il avait à prendre, quand une voiture +de remise découverte, lancée au grand trot malgré la pente du faubourg, +s'arrêta court devant l'hospice. + +André ne pouvait pas ne pas reconnaître le respectable monsieur à +lunettes d'or que cette voiture amenait; aussi s'élança-t-il vers lui +avant qu'il se fût seulement levé pour descendre. + +--Grâce au ciel! vous voici, monsieur, dit-il, je commençais à être +inquiet... + +M. Lecoq--c'était lui--consulta sa montre. + +--C'est juste, répondit-il, je suis en retard de cinq minutes, j'ai été +retenu là-bas... + +Et comme le jeune peintre se confondait en remerciements: + +--Montez près de moi, ajouta-t-il, j'ai à vous parler; le temps est +superbe, nous irons jusqu'au bois... Marche, cocher!... + +Tout en s'installant aux côtés du policier célèbre, André était frappé +de l'altération de ses traits, si calmes d'ordinaires et si immobiles. +L'inquiétude le saisit. + +--Serait-il survenu quelque fâcheux événement, monsieur, commença-t-il. + +--Pas le moindre. + +--C'est que... + +--Ah!... je vous comprends; vous trouvez ma physionomie singulière. +D'abord je suis harassé, ayant passé la nuit à éplucher les papiers de +la société B. Mascarot. Puis, j'arrive de la Préfecture, où j'ai été +témoin d'un spectacle qui m'a bouleversé, moi qui cependant ai vu de +terribles choses en ma vie!... + +Il secoua la tête vivement, comme s'il eût pu secouer en même temps une +impression opportune, et poursuivit: + +--La raison de Martin-Rigal n'a pas résisté à la catastrophe. Ce +misérable avait au coeur une passion sublime, il adorait sa fille. +Séparé d'elle violemment, la sachant sans fortune, mariée à un triste +gars dont il méprise le caractère, il s'est abandonné au délire de son +désespoir et il est devenu fou. Pour lui, le cabanon de Bicêtre +remplacera le bagne. Il échappe au châtiment des hommes, mais il n'évite +pas la punition de Dieu, bien autrement terrible. + +--Martin-Rigal fou!... murmura André. + +--Oui. Et savez-vous qu'elle est sa folie, résultat d'atroces angoisses? +Il s'imagine que Paul et Flavie sont sans ressources, sans asile, sans +pain. Il s'imagine que Paul prétend spéculer sur la beauté de sa femme +et vivre de son ignominie... Et Rigal croit entendre la voix de sa fille +criant au secours. Oui, il entend cette voix, déchirante, lamentable!... +Alors, il appelle les gardiens, il se traîne à leurs genoux, il les +supplie de le laisser sortir, pour un jour, pour une heure, il jure +qu'il reviendra quand il aura arraché sa fille à la honte, à +l'infamie!... Et comme on ne se rend pas à ses prières, il ensanglante +ses mains à essayer de desceller les barreaux de la fenêtre, à tenter de +briser les serrures. On a été obligé de l'attacher sur son lit, et c'est +là que je l'ai vu, se consumant en efforts pour briser ses liens, +mordant les sangles qui le contiennent. Je l'ai vu, les traits +affreusement convulsés, les yeux sanglants et près de jaillir de leur +orbite, la bouche écumante, hurlant comme une bête fauve de douleur et +de rage. Il m'a reconnu, et il s'est interrompu pour me dire: +Entendez-vous la voix de Flavie?... + +Le jeune peintre frissonnait. + +--Et ce supplice, poursuivit l'agent de la sûreté, durera peut-être des +années; le médecin me l'a dit. Il se peut que pendant un an, deux ans, +dix ans, sans trève ni repos, il entende cette voix lamentable. Et +chaque minute de ces années contiendra pour lui plus de tortures qu'il +n'en a fait subir à toutes ses victimes. + +Un assez long silence suivit. + +André ne pouvait s'empêcher de plaindre ce misérable, qui cependant +avait essayé de lui arracher Sabine, qui avait tenté de l'assassiner. + +--Vous le voyez, reprit M. Lecoq, ainsi que je vous l'écrivais, la +bataille est gagnée. Le docteur Hortebize râle en ce moment. Il s'est +empoisonné, mais le poison subtil, qui devait, pensait-il, le foudroyer, +l'a trahi, et voici bientôt vingt-quatre heures que dure son agonie. +Catenac a repris son assurance, mais accusé et convaincu d'infanticide, +il sera condamné à dix ans, pour le moins, de travaux forcés. Et tout le +fretin est de même dans mes nasses. Les papiers de Martin-Rigal m'ont +fourni des armes. Perpignan, Van Klopen et Verminet iront, qui en cour +d'assises, qui en police correctionnelle. Le sort de Toto-Chupin n'est +pas encore fixé. Épouvanté de son crime, il est allé se dénoncer; il +faut lui tenir compte de ce bon mouvement. + +Mais tout cela ne rassurait pas complètement André. + +--Et Croisenois?... interrogea-t-il timidement. + +Le célèbre policier dissimula un sourire. + +--C'est-à-dire, répondit-il, que vous doutez de moi. + +--Oh!... monsieur. + +--Allons, enfant, rassurez-vous. J'avais promis que le nom du comte de +Mussidan ne serait pas prononcé. Croisenois a réussi à m'échapper!... Il +a couché hier à Bruxelles, à l'hôtel de Saxe, chambre nº 9. La _Société +des Mines de Tifila_ sera jugée comme une escroquerie ordinaire. Il n'y +a pas eu de fonds de versés, on rendra les promesses de souscription à +qui de droit, et Croisenois sera condamné par contumace à deux mois de +prison... Enfin, demain, M. Gandelu fils sera remis en possession de ses +faux billets. + +La voiture roulait alors le long de la grande allée du bois de Boulogne. +M. Lecoq fit signe au cocher de rebrousser chemin. + +--L'heure est venue, reprit-il, de vous dire pourquoi, après notre +première entrevue, je vous ai salué du nom de Champdoce. Votre histoire, +je l'avais devinée; mais c'est de cette nuit seulement que j'en connais +les détails. + +Et sans attendre une réponse, rapidement et clairement il analysa ce +volumineux manuscrit que B. Mascarot avait donné à lire à Paul. + +Il ne dit pas tout, cependant. Il tut ce qu'il pouvait taire des crimes +et des fautes du duc de Champdoce et de Mme de Mussidan. Il voulait +épargner à André cette douleur de haïr ou de cesser d'estimer et son +père et la mère de Sabine, avant de les connaître. + +Le célèbre policier avait si bien pris ses mesures que, juste comme il +terminait son récit, le cocher prévenu d'avance, arrêtait la voiture en +face de la rue de Matignon. + +--Descendez, dit-il à son compagnon, et prenez garde à votre bras. + +André obéit machinalement. + +--Maintenant, reprit M. Lecoq, qui était resté dans la voiture, +écoutez-moi bien. Le comte et la comtesse de Mussidan vous attendent +pour déjeuner, ce matin à onze heures. Voici, tenez, la lettre +d'invitation qu'ils m'avaient chargé de vous transmettre. Cependant, ne +perdez pas trop la notion du temps près de Mlle Sabine. A quatre +heures, soyez à votre atelier... J'aurai l'honneur de vous présenter à +votre père. Jusque-là, pas un mot... + +Le jeune peintre voulait parler, répondre, témoigner sa reconnaissance, +dire quelque chose; il ne le put. + +M. Lecoq avait fait claquer sa langue d'une certaine façon, le cocher +avait fouetté son cheval, et déjà la voiture était confondue parmi +toutes celles qui descendaient la chaussée. + +Littéralement André était comme foudroyé par tant de bonheur. + +La jeune fille qu'il aimait, un des grands noms de France, une immense +fortune, tout lui arrivait à la fois, comme si la destinée, lasse de le +traiter en marâtre, eût voulu prendre sa revanche d'un seul coup. + +Mais le vertige de ses prospérités inouïes dura peu. Il rougit de sa +faiblesse, et c'est d'un pas presque ferme que, remontant la rue +Matignon il alla sonner à la grille dorée de l'hôtel de Mussidan. + +Enfin, il allait donc pénétrer dans cette maison dont la porte lui avait +été si longtemps fermée! Quel accueil l'y attendait? M. de Mussidan se +souviendrait-il de ses promesses, ou bien, le péril écarté, se +contenterait-il d'un froid remerciement?... + +On vint lui ouvrir, et à l'empressement respectueux des gens, il jugea +qu'il était attendu et recommandé. + +C'était d'un bon augure. Et, cependant, lorsque dans le vestibule on lui +demanda son nom pour l'annoncer, il eut bien du mal à l'articuler. + +Mais où il faillit faiblir, ce fut quand le valet de pied ayant ouvert +la porte du grand salon, il jeta, de sa voix emphatique ce nom dont la +simplicité plébéienne dut bien surprendre les aristocratiques échos: M. +André. + +Il s'avança cependant, en dépit d'une circonstance inattendue qui +contribuait à le décontenancer. Sur le panneau faisant face à la porte, +était accroché le portrait de Sabine, ce portrait si mystérieusement +exécuté par lui. Comment se trouvait-il là? A ce trait, il reconnaissait +le génie de Sabine aidée de M. Lecoq. + +Heureusement, le comte de Mussidan comprit son embarras, il vint à lui, +la main tendue, et l'attirant vers la comtesse: + +--Diane, prononça-t-il, voilà le mari de notre fille. + +André s'inclina profondément, balbutiant un acte de reconnaissance; mais +le comte l'entraîna de nouveau, et mettant sa main dans celle de Sabine, +il dit d'une voix émue: + +--Si le bonheur, ici-bas, est une récompense, vous serez heureux. + +Ce n'est qu'au bout d'un moment qu'André, redevenu maître de soi, put +enfin regarder Mlle de Mussidan. + +Pauvre jeune fille!... elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, après +les tortures de ce long mois ou elle s'était résignée à recevoir les +hommages de Croisenois et à lui sourire. + +--Oh!... chère, murmura André à son oreille, chère adorée, vous avez +bien souffert... + +--Vous le voyez, répondit-elle simplement, je ne mentais pas, j'en +serais morte. + +Ah! il fallut bien du courage à André pour ne pas dire son secret à +cette femme tant aimée et si digne de l'être, pendant cette après-midi +qu'il passa près d'elle, pendant ces heures délicieuses où elle lui +avoua ses mortelles angoisses et ses espérances. + +Mais il eut besoin d'un effort surhumain, pour se retirer lorsque sonna +la demie de trois heures. Encore avait-il tant hésité, tant attendu, +qu'il s'en fallut de bien peu qu'il ne manquât le rendez-vous. + +Il n'était pas dans son atelier depuis cinq minutes, quand on frappa. Il +ouvrit, et M. Lecoq entra, suivi d'un vieillard aux façons un peu +hautaines. Ce vieillard était le duc de Champdoce... Norbert. + +--Monsieur, dit-il sans préambule à André, vous connaissez les raisons +qui m'amènent. Vous savez qui vous êtes et qui je suis. + +André inclina la tête affirmativement. + +--Monsieur que voici, poursuivit le duc, en montrant M. Lecoq, vous a +appris en quelles circonstances déplorables je me suis séparé de vous +qui êtes mon fils. Je ne chercherai pas à m'excuser... J'ai d'ailleurs +cruellement expié ce crime. Regardez-moi... je n'ai pas quarante-huit +ans. + +On lui en eût donné soixante, au moins, et André put se faire une idée +de ce que cet homme, qui était son père, avait dû souffrir. + +--Et la faute me poursuit, continua-t-il. Aujourd'hui, lorsque ce serait +mon voeu le plus cher, je ne puis vous reconnaître pour mon fils. La +loi ne me laisse pour vous assurer ma fortune et mon nom qu'un +expédient: l'adoption. + +Le jeune peintre se taisait. M. de Champdoce reprit avec une visible +hésitation: + +--Vous pouvez, je le sais, m'intenter un procès en restitution d'état; +mais, en ce cas, il faudra que je dise, que j'avoue... + +--Eh! monsieur... interrompit André, quels sentiments me supposez-vous +donc?... Quoi!... avant de reprendre votre nom qui est le mien, je le +déshonorerais!... + +Le duc respira. L'accueil d'André l'avait glacé. Quelle différence entre +cette réserve hautaine et la scène pathétique jouée par Paul le jour +précédent. + +--Cependant, monsieur le duc, reprit André, je vous demanderai, avant +tout, la permission de vous présenter quelques... observations. + +--Des observations?... + +--Oui, monsieur, je n'ai pas osé dire: conditions; mais vous allez me +comprendre. Par exemple, je n'ai jamais eu de maître. Mon indépendance +m'a coûté assez cher pour que j'y tienne. Je suis peintre, pour rien au +monde je ne renoncerai à la peinture. + +--Vous serez toujours votre maître, monsieur. + +Comme son père, l'instant d'avant, le jeune peintre hésitait; il était +devenu fort rouge. + +--Ce n'est pas tout, reprit-il; j'aime une jeune fille dont je suis +aimé, notre mariage est arrêté, et je pense... + +--Je pense, fit vivement le duc, que vous ne pouvez aimer qu'une femme +digne de notre maison. + +A cette réponse, un triste sourire plissa les lèvres d'André. + +--Je n'étais rien hier, répondit-il doucement. Mais rassurez-vous, +monsieur, elle est digne d'un Champdoce, et par sa fortune et par son +nom. Selon les conventions sociales elle était placée bien au-dessus de +moi. Celle que je... veux épouser est la fille de comte de Mussidan. + +M. de Champdoce, en entendant ce nom, devint livide. + +--Jamais! s'écria-t-il, jamais! J'aimerais mieux vous savoir mort, que +le mari de Mlle de Mussidan. + +--Et moi, monsieur, je souffrirais mille morts plutôt que de renoncer à +elle. + +--Si je vous refusais mon consentement, cependant, si je vous +défendais... + +André hocha tristement la tête. + +--Vous n'avez rien à me refuser, monsieur le duc, prononça-t-il, rien à +me défendre. L'autorité paternelle, monsieur, s'achète par des années de +dévouement et de protection. Vous ne m'avez rien donné, je ne vous dois +rien. Oubliez-moi comme vous m'avez oublié jusqu'ici... passez votre +chemin, je poursuivrai le mien. + +Le duc de Champdoce gardait le silence. Un affreux combat se livrait en +lui. + +Il lui fallait, il ne le comprenait que trop, ou renoncer à ce fils +miraculeusement retrouvé, ou le voir le mari de Mlle de Mussidan... +Ces deux alternatives lui paraissaient également horribles. + +--Jamais, murmura-t-il, la comtesse ne consentira à ce mariage. Elle me +hait autant que je la hais moi-même... + +M. Lecoq, muet témoin de cette scène, jugea le moment venu +d'intervenir. Il s'avança au milieu de la salle et regardant avec +assurance tous les témoins de cette scène: + +--Je me fais fort, prononça-t-il, d'obtenir le consentement de Mme de +Mussidan. + +Le duc ne résista plus, il était vaincu. Il ouvrit les bras à André en +disant: + +--Venez, mon fils, qu'il soit fait selon votre volonté. + +Mais le jeune peintre ne tarda pas à se dégager de cette étreinte. Il +donnait enfin un libre cours à l'émotion qui l'étouffait. + +--Ma mère!... s'écria-t-il, en serrant à le briser le bras du duc, +conduisez-moi près de ma mère.... + + * * * * * + +Et ce soir-là, en embrassant ce fils tant pleuré, Marie de Puymandour, +duchesse de Champdoce, comprit que le bonheur n'est pas un vain mot. + +Le duc avait deviné juste. En apprenant qu'André était le fils de +Norbert, Mme de Mussidan déclara qu'elle s'opposait formellement à +son mariage avec Sabine. + +Mais M. Lecoq ne promet jamais en vain. Dans les papiers de B. Mascarot +il avait retrouvé la correspondance soustraite à la comtesse. Il la lui +a reportée, et en échange elle a donné son consentement. + +Le célèbre policier assure que ce n'est pas là du chantage. + + * * * * * + +André et Sabine habitent maintenant le château de Mussidan, +magnifiquement réparé. Peut-être s'y fixeront-ils, tant leur sont chers +ces beaux bois de Bivron, témoins de leurs premières amours. + +Au-dessus du balcon de son château, André montre volontiers à ses +visiteurs cette guirlande de volubilis entreprise pour justifier sa +présence à Mussidan, et restée inachevée. Il la terminera, dit-il, au +premier jour, ce qui est douteux, car il est devenu bien paresseux. + +Ce qui est sûr, c'est qu'avant la fin de l'année, il y aura un baptême à +Mussidan. + + + FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les esclaves de Paris, by Émile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ESCLAVES DE PARIS *** + +***** This file should be named 36894-8.txt or 36894-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/8/9/36894/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
