summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/36894-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '36894-8.txt')
-rw-r--r--36894-8.txt43249
1 files changed, 43249 insertions, 0 deletions
diff --git a/36894-8.txt b/36894-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..a44a979
--- /dev/null
+++ b/36894-8.txt
@@ -0,0 +1,43249 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les esclaves de Paris, by Émile Gaboriau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les esclaves de Paris
+
+Author: Émile Gaboriau
+
+Release Date: July 29, 2011 [EBook #36894]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ESCLAVES DE PARIS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+LES
+ESCLAVES DE PARIS
+
+SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS.
+
+[Illustration: E. GABORIAU
+
+LES ESCLAVES DE PARIS]
+
+
+
+
+LES ESCLAVES DE PARIS
+
+[Illustration: Rose Pigereau fit disparaître la lettre dans une fente du
+mur.]
+
+
+
+
+LES ESCLAVES DE PARIS
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LE CHANTAGE
+
+
+
+
+I
+
+
+La journée du 8 février 186.. fut une des plus rigoureuses de l'hiver.
+
+A midi, le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, qui est l'oracle des
+Parisiens, marquait 9 degrés 3 dixièmes au-dessous de zéro.
+
+Le ciel était sombre et chargé de neige.
+
+La pluie de la veille était si bien gelée sur les pavés que la
+circulation était périlleuse et que les fiacres et omnibus avaient
+interrompu leur service.
+
+La ville était lugubre.
+
+A Paris, bien qu'on y puisse mourir de faim, tout comme sur le radeau de
+la _Méduse_, on ne s'inquiète pas démesurément de ceux qui n'ont pas de
+pain.
+
+Il semble que du banquet quotidien d'un million de convives il doit
+tomber assez de miettes pour rassasier ceux qui n'ont pas trouvé place à
+table.
+
+Mais l'hiver, quand la Seine charrie, involontairement, on pense à ceux
+qui n'ont pas de bois et on les plaint.
+
+Cela est si vrai, que ce jour du 8 février, la maîtresse de l'Hôtel du
+Pérou, Mme Loupias, une âpre et dure Auvergnate, se préoccupa de ses
+locataires autrement que pour augmenter leur loyer ou les harceler de
+ses incessantes demandes d'argent.
+
+--Quel froid d'ours! dit-elle à son mari, occupé à bourrer de charbon de
+terre le poêle de la loge. Par des temps pareils, je suis toujours
+inquiète, depuis cet hiver où nous avons trouvé un de nos locataires
+pendu là-haut. L'accident nous coûta bien cinquante francs, sans
+compter les injures des voisins. Tu devrais voir ce que font nos gens
+des mansardes.
+
+--Baste!... répondit Loupias, ils sont sortis pour se réchauffer.
+
+--Tu crois?
+
+--J'en suis sûr. Le père Tantaine a filé au petit jour, et j'ai vu peu
+après descendre M. Paul Violaine. Il n'y a plus là-haut que Rose, et je
+pense qu'elle aura eu le bon esprit de rester couchée.
+
+--Oh! celle-là, fit la Loupias d'un ton méchant, je ne la plains guère.
+Si je n'ai pas eu la berlue l'autre soir, elle ne tardera pas à planter
+là M. Paul. Elle est trop belle pour notre maison, cette fille.
+
+C'est rue de la Huchette, à vingt pas de la place du Petit-Pont, qu'est
+situé l'Hôtel du Pérou, et jamais enseigne ne fut plus cruellement
+ironique.
+
+L'extérieur sordide de la maison, l'allée étroite et boueuse, les
+fenêtres à carreaux ternes, tout crie aux passants: «Ici on loge la
+misère.» Au premier abord, on soupçonne un repaire; point, l'endroit est
+honnête.
+
+C'est un de ces asiles, de plus en plus rares dans notre Paris tout
+neuf, où les pauvres honteux, les déclassés, les vaincus de toutes les
+luttes sociales trouvent, en échange de leur dernière pièce de cent
+sous, un abri et un lit. On se réfugie là comme un naufragé prend pied
+sur un écueil, on respire un moment, et dès qu'on en a la force, on
+repart.
+
+Impossible, si misérable qu'on soit, de concevoir la pensée d'habiter
+sérieusement l'Hôtel du Pérou.
+
+Du haut en bas, au moyen de châssis de toile et de papiers d'occasion,
+tous les étages ont été divisés en quantité de petites cellules que la
+Loupias appelle fastueusement ses chambres.
+
+Les châssis se disloquent, les papiers éraillés pendent en loques, c'est
+hideux.
+
+C'est splendide comparé aux mansardes.
+
+Il n'y en a que deux, heureusement, conquises sur un grenier, séparées
+de la toiture par un faux plafond, éclairées par des fenêtres en
+tabatière, si basses qu'à peine on s'y peut tenir debout.
+
+Elles ont pour meubles: un lit à matelas de varech, une table boiteuse
+et deux chaises.
+
+Telles quelles, la Loupias les loue 22 francs chacune par mois, à cause
+de la cheminée, assure-t-elle, un trou informe dans le mur. Et elles ne
+restent jamais vides!...
+
+C'est dans une de ces mansardes, que par cet horrible froid se trouvait
+la jeune femme dont Loupias avait prononcé le nom.
+
+Jamais plus admirable créature ne fut mise au monde pour le ravissement
+des yeux.
+
+Elle venait d'avoir dix-neuf ans, elle était blonde et blanche. De longs
+cils recourbés voilaient à demi l'éclat un peu dur de ses yeux bleus à
+reflets d'acier. Ses lèvres, qui s'entr'ouvraient sur des dents fines et
+nacrées, ne semblaient faites que pour sourire. Ses cheveux dorés,
+lumineux et vivants, crêpelés sur le front, étaient retenus à demi sur
+la nuque par un peigne de quatre sous, et retombaient à flots, narguant
+les fausses tresses, sur des épaules d'un dessin exquis.
+
+Elle n'était pas restée couchée, ainsi que l'avait supposé Loupias. Elle
+s'était levée, et, jetant, en guise de châle, sur sa mauvaise robe
+d'indienne, la couverture du lit, une couverture digne du logis, sale,
+reprisée, pelée, elle était venue s'établir près de la cheminée.
+
+Pourquoi là plutôt qu'ailleurs? C'était bien une idée. L'âtre était
+froid. Dans le fond, deux tisons gros chacun comme le poing, faisaient
+bien à eux deux autant de fumée qu'une cigarette, mais ne donnaient
+aucune chaleur.
+
+N'importe! Accroupie sur une loque immonde que la Loupias décorait du
+nom de tapis de foyer, Rose se tirait les cartes, essayant de se
+consoler des souffrances du présent par les promesses de l'avenir.
+
+Elle apportait à cette grave opération une attention si grande, un tel
+recueillement, qu'elle ne semblait pas sentir le froid qui bleuissait
+ses mains.
+
+Devant elle, en demi-cercle, elle avait étalé ses cartes molles et
+crasseuses, et du bout du doigt, en prenant bien garde de ne pas se
+tromper, elle comptait de trois en trois, ainsi que cela se pratique,
+comme on sait.
+
+Chacune des cartes sur lesquelles s'arrêtait son doigt, ayant pour elle
+une signification favorable ou fâcheuse, elle se réjouissait ou se
+dépitait.
+
+--Une, deux, trois, disait-elle, un jeune homme blond... ce doit être
+Paul. Une, deux, trois... démarches. Une, deux, trois... de l'argent
+pour moi. Une, deux, trois... non, voilà des retards. Une, deux,
+trois... le neuf de pique! c'est-à-dire des chagrins, l'abandon, le
+dénûment! toujours le neuf de pique!
+
+En vérité, elle était consternée comme si elle eût reçu l'assurance d'un
+désastre prochain.
+
+Mais elle se remit vite. De nouveau elle mêla le jeu, le battit, le
+coupa scrupuleusement de la main gauche, l'étala devant elle et
+recommença à compter: une, deux, trois...
+
+Les cartes, cette fois, se montrèrent propices, et n'eurent que des
+promesses séduisantes.
+
+--On t'aime, lui dirent-elles en leur langage, qui est celui des
+sorcières, beaucoup, de tout coeur, au loin; tu auras une fortune, on
+pense à toi; tu recevras mystérieusement une lettre d'un jeune homme
+brun très riche!
+
+Le jeune homme était représenté par le valet de trèfle.
+
+--Encore l'autre!... murmura Rose. Décidément, c'est la destinée qui le
+veut!...
+
+Aussitôt elle retira d'une fente de la cheminée, sa cachette, une lettre
+pliée menu, sale, fripée, qu'elle avait lue bien souvent. Pour la
+vingtième fois, depuis la veille, elle relut bien lentement:
+
+
+ «Mademoiselle,
+
+ «Je vous ai vue et je vous aime. Parole d'honneur.
+
+ «C'est vous dire que votre place n'est pas dans le quartier infect
+ où vous cachez votre beauté.
+
+ «Un ravissant appartement--citronnier et palissandre--vous attend
+ rue de Douai.
+
+ «Je suis carré en affaires, le loyer sera à votre nom.
+
+ «Réfléchissez, allez aux informations, je présente des garanties
+ sérieuses. Je ne suis pas majeur, mais je le serai dans cinq mois
+ et trois jours et je serai libre alors de disposer de l'héritage de
+ ma mère. De plus, mon père est vieux, infirme; peut-être, en s'y
+ prenant bien, arriverait-on à le faire interdire.
+
+ «Dois-je faire prévenir la couturière?
+
+ «Pendant cinq jours, à partir d'aujourd'hui, j'irai, de quatre à
+ six, attendre en voiture votre décision, au coin de la place du
+ Petit-Pont.
+
+ «GASTON DE GANDELU.»
+
+
+
+
+
+Cette lettre abominable, honteuse, ridicule, bien digne d'un de ces
+jeunes drôles que le mépris public a baptisés du nom de «petits crevés»,
+ne semblait nullement révolter Rose. Bien plus, cette prose idiote
+l'enivrait et lui paraissait la plus délicieuse musique.
+
+--Si j'osais! murmurait-elle frémissante de convoitise, si j'osais!...
+
+Elle restait pensive, le front appuyé sur sa main, quand un pas jeune et
+leste fit craquer le frêle escalier.
+
+--Lui, fit-elle, effrayée, Paul!...
+
+Et d'un mouvement effarouché, rapide et précis comme celui d'une chatte,
+elle fit disparaître la lettre dans la fente du mur.
+
+Il était temps, Paul Violaine entrait.
+
+C'était un tout jeune homme de vingt-trois ans à peine, svelte,
+admirablement pris dans sa taille.
+
+Son visage, du plus pur ovale, avait la pâleur unie et mate des races du
+Midi. Une moustache fine et soyeuse estompait sa lèvre, un peu épaisse,
+juste assez pour donner à sa physionomie un caractère viril. Ses cheveux
+blonds bouclés naturellement autour d'un front intelligent et fier,
+faisaient ressortir l'étrange vivacité de ses grands yeux noirs.
+
+Sa beauté, plus saisissante que celle de Rose, était encore rehaussée
+par cette distinction innée qui, sans être précisément le privilège des
+héritiers des grandes maisons, ne saurait s'acquérir.
+
+La Loupias a toujours prétendu que son locataire des mansardes lui
+imposait beaucoup, et lui faisait l'effet d'un prince déguisé.
+
+Pauvre prince en ce moment!
+
+Ses vêtements, en dépit d'une propreté miraculeuse, décelaient la
+misère, non celle qui s'étale et sans vergogne vit de la pitié, mais
+celle bien autrement cruelle qui rougit d'un regard de commisération,
+qui se tait et se cache.
+
+Il portait, par cette température sibérienne, un pantalon, un gilet et
+un habit de drap noir, élimé par la brosse, mince à donner le frisson.
+Il avait encore, il est vrai, un léger pardessus d'été de couleur
+claire, presque aussi épais que le tissu d'une forte araignée. Ses
+souliers étaient supérieurement cirés, mais ils accusaient des courses
+désespérées après la fortune.
+
+Paul, à son entrée, avait sous le bras un rouleau de papier qu'il
+déposa, qu'il laissa tomber plutôt, sur le grabat.
+
+--Rien! fit-il, d'un ton d'affreux découragement, encore rien!...
+
+La jeune femme, oubliant ses cartes sur le tapis, s'était redressée. Sa
+figure, tout à l'heure encore souriante, avait pris une expression de
+morne lassitude.
+
+--Quoi! répondit-elle, simulant une surprise que certes elle n'éprouvait
+pas, quoi! rien... après ce que tu m'avais dit en partant ce matin!
+
+--Ce matin, Rose, j'espérais. Je croyais, je t'ai dit de croire. On m'a
+trompé, ou plutôt je me suis trompé moi-même. J'avais pris des
+assurances en l'air pour des promesses sincères. Ici les gens n'ont même
+pas la charité de vous dire: «Non.» Ils vous écoutent d'un air
+d'intérêt; ils se mettent à votre disposition; la main tournée, ils ne
+pensent plus à vous. Des protestations banales! Voilà la seule monnaie
+qu'ait cette ville maudite au service des malheureux.
+
+Il y eut un long silence. Paul était trop profondément absorbé pour
+remarquer de quel air de mépris Rose le considérait, elle semblait
+indignée au spectacle de cette consternation résignée.
+
+--Nous voilà dans une belle position! dit-elle enfin. Qu'allons-nous
+devenir?
+
+--Eh! le sais-je moi-même?
+
+--Alors, c'est fini. Hier, en ton absence, je n'avais pas voulu te le
+dire pour ne point te troubler inutilement, la Loupias est montée me
+réclamer les onze francs de la quinzaine échue. Si d'ici trois jours
+elle n'a pas son argent, elle nous mettra dehors; elle me l'a dit, elle
+le fera, je la connais... Oui, elle le fera, quand ce ne serait que pour
+avoir la jouissance de me voir sur le pavé, car elle me hait, l'affreuse
+grêlée!
+
+--Être seul au monde, murmurait Paul, isolé, perdu, n'avoir pas un
+parent, pas un ami, personne!...
+
+--Nous ne possédons plus un centime, poursuivait Rose avec une
+persistance féroce, j'ai vendu la semaine passée mes dernières nippes,
+nous n'avons plus de bois, enfin nous n'avons pas mangé depuis hier
+matin.
+
+A ces objections formulées comme des reproches poignants, le malheureux
+jeune homme étreignait son front de ses mains crispées, comme s'il eût
+espéré en faire jaillir une idée de salut.
+
+--Voilà le tableau!... continuait l'imperturbable Rose. Moi, je dis
+qu'il serait bon de trouver un moyen, un expédient, quelque chose,
+n'importe quoi.
+
+Brusquement, Paul se débarrassa de son léger pardessus et le jeta sur
+une des chaises:
+
+--Tiens, porte cela au mont-de-piété.
+
+La jeune femme ne bougea pas.
+
+--C'est tout ce que tu trouves pour nous tirer d'affaire?
+interrogea-t-elle.
+
+--On te prêtera bien trois francs; ce sera toujours de quoi acheter du
+bois et du pain.
+
+--Et après?
+
+--Après!... nous verrons, je réfléchirai, je chercherai. Qu'est-ce que
+je veux? gagner du temps. Je finirai bien par briser le cercle fatal qui
+m'étreint. Le succès me viendra, et avec le succès la fortune. Mais il
+faut savoir attendre.
+
+--Il faut pouvoir.
+
+--N'importe... fais toujours ce que je te dis, et demain...
+
+Moins troublé, Paul eût bien reconnu à la contenance de Rose qu'elle
+était résolue à le pousser à bout.
+
+--Demain!... fit-elle avec une ironie de plus en plus accentuée,
+toujours demain!... Voici des mois que nous vivons sur ce mot. Tiens,
+Paul, tu n'es qu'un enfant, et il faut que tu aies enfin le courage de
+regarder la vérité en face. Que me prêtera-t-on sur ce vêtement usé?
+Trois francs... si on me les prête. Combien de jours vivrons-nous avec
+ces trois francs? Mettons trois jours. Et ensuite? Déjà, ne le
+comprends-tu pas? tu es trop pauvrement vêtu pour être bien reçu. Seuls,
+les solliciteurs élégants sont favorablement écoutés. Pour obtenir une
+chose, il faut surtout avoir l'air de n'en pas avoir besoin. Où iras-tu
+quand tu n'auras que ton habit? Tu seras ridicule; tu n'oseras plus
+sortir.
+
+--Tais-toi, interrompit Paul, je t'en prie, tais-toi. Hélas! je ne le
+vois que trop clairement, à cette heure, tu es comme les autres, comme
+tout le monde: ne pas réussir te semble un crime. Autrefois, tu avais
+confiance en moi, tu ne parlais pas ainsi.
+
+--Autrefois, je ne savais pas.
+
+--Non, Rose, non, mais tu m'aimais. Mon Dieu! n'ai-je donc pas tout
+essayé, tout tenté!... Je suis allé de porte en porte offrir mes
+compositions, ces mélodies que tu chantais si bien, j'ai demandé des
+leçons à tous les échos de Paris. Qu'aurais-tu fait de plus, à ma place?
+parle, réponds...
+
+Paul s'animait par degrés. Rose, au contraire, affectait une irritante
+nonchalance.
+
+--Je ne sais, répondit-elle enfin, pourtant il me semble que si j'étais
+homme, je ne laisserais jamais manquer du nécessaire la femme que je
+prétendrais aimer, non, jamais. J'irais, je travaillerais...
+
+--Je ne suis pas un ouvrier, malheureusement, je n'ai pas d'état.
+
+--Moi, j'en apprendrais un. Combien gagne-t-on par jour à servir les
+maçons? C'est peut-être pénible, ce n'est pas, ce me semble, bien
+difficile. Tu as, à ce que tu prétends, un rare talent? Je ne dis pas
+non. Mais si j'étais un grand compositeur et s'il n'y avait pas de pain
+chez moi, j'irais, sans hésiter, jouer dans les rues et dans les cafés,
+je chanterais dans les cours. Enfin, j'aurais de l'argent quand même,
+n'importe comment, n'importe d'où, à tout prix, quand je devrais...
+
+--Tu oublies que je suis un honnête homme, Rose!
+
+--Vraiment! ne dirait-on pas que je te propose une mauvaise action! Ta
+réponse, Paul, est celle de tous ceux qui, faute d'adresse ou d'énergie,
+restent en chemin. On va vêtu comme un mendiant, le ventre vide, crevant
+de jalousie, mais on se redresse pour dire: Je suis honnête. Comme si on
+ne pouvait absolument être riche ou faire fortune sans être le dernier
+des coquins. C'est trop bête, à la fin!
+
+Elle parlait d'une voix vibrante, et une infernale hardiesse étincelait
+dans ses yeux. C'était bien là une de ces créatures redoutables,
+énergiques surtout pour le mal, qui peuvent conduire un homme faible sur
+le bord de l'abîme, l'y pousser et l'oublier avant même qu'il ait roulé
+jusqu'au fond.
+
+Sous le fouet de ces sarcasmes, la nature violente de Paul se
+réveillait; la colère empourprait ses joues.
+
+--Que ne m'aides-tu toi-même, s'écria-t-il, que ne travailles-tu!
+
+--Oh!... moi... c'est autre chose, je ne suis pas faite pour travailler.
+
+Paul eut un geste terrible, il marcha la main levée sur la jeune femme.
+
+--Malheureuse, disait-il, tu n'es qu'une malheureuse!
+
+--Non... j'ai faim!
+
+Une querelle arrivée à ce point devait finir mal, lorsqu'un bruit assez
+fort attira l'attention des jeunes gens; ils se retournèrent.
+
+La porte de la mansarde était ouverte, et sur le seuil se tenait,
+debout, un vieux homme qui les regardait avec un sourire paternel.
+
+Il était grand et légèrement voûté. De son visage, on ne découvrait que
+les pommettes couleur brique et le nez rouge; une barbe grisonnante,
+longue, épaisse, inculte, cachait le reste. Il portait des lunettes de
+pacotille à verres teintés, mais il avait en le soin d'entourer d'un
+ruban noir la monture de fer.
+
+[Illustration: Paul eut un geste terrible, il marcha la main levée sur
+la jeune femme.]
+
+En lui, tout respirait la misère et l'incurie à leur apogée. Son
+paletot, à larges poches éraillées, informe, graisseux, portait les
+traces de toutes les murailles essuyées à boire. Il devait être un de
+ces cyniques nomades qui, jugeant fastidieux de quitter les vêtements
+pour dormir, couchent tout habillés, à terre ou sur leur grabat.
+
+Ce vieux, Paul et Rose le connaissaient bien. Ils l'avaient déjà
+rencontré dans les escaliers, et savaient qu'il habitait le taudis
+voisin et qu'on l'appelait le père Tantaine.
+
+Sa vue rappela à Paul que d'une mansarde à l'autre on distinguait les
+moindres paroles, et cette idée qu'on l'avait écouté l'exaspéra.
+
+--Que voulez-vous, monsieur, demanda-t-il brutalement, et qui vous a
+permis d'entrer chez moi sans frapper?
+
+Cette question, adressée d'un ton presque menaçant, ne sembla ni fâcher
+ni déconcerter le vieil homme.
+
+--Je mentirais, répondit-il, si je n'avouais pas que me trouvant par
+hasard chez moi, et vous entendant causer de vos petites affaires, j'ai
+prêté l'oreille.
+
+--Monsieur!...
+
+--Attendez donc, bouillante jeunesse!... Vous en êtes vite venus à une
+querelle, et, par ma foi! cela s'explique. Quand il n'y a rien dans le
+râtelier, les chevaux les plus jolis, les mieux élevés se battent, je
+connais, ça, moi!
+
+Il parlait de l'air le plus bénin, sans paraître avoir conscience de son
+indiscrétion.
+
+--Eh bien! monsieur, fit Paul, profondément humilié, vous savez au
+juste, maintenant, jusqu'où la pauvreté peut faire descendre un homme de
+coeur. Êtes-vous satisfait?...
+
+--Allons, bon! reprit le vieux, voilà que vous vous fâchez. Si je suis
+venu, sans dire gare, c'est qu'à mon avis des voisins se doivent aide et
+secours, surtout des voisins logés à notre enseigne. Quand j'ai été au
+courant de vos petits chagrins, je me suis dit: Voici de jolis enfants
+que je veux tirer de peine.
+
+Cette déclaration, cette promesse d'assistance, dans la bouche d'un
+personnage de si piteuse apparence, avait quelque chose de si
+véritablement comique, que Rose ne put dissimuler un sourire.
+
+Elle pensait que le vieux voisin allait tirer son porte-monnaie et
+offrir la moitié de sa fortune, une pièce de vingt sous ou de quarante,
+pour le moins.
+
+Paul eut une idée pareille; mais il fut touché, lui, de cette obligeance
+si simple et si belle, sachant que l'argent emprunte aux circonstances
+une prodigieuse valeur, et que l'unique franc qui nous assure pour deux
+jours le pain du pauvre est un million de fois plus précieux que le
+billet de mille francs du riche.
+
+--Hélas! monsieur, fit-il, visiblement radouci, que pouvez-vous pour
+nous?
+
+--Qui sait!
+
+--Vous voyez à quel extrême dénûment nous sommes arrivés peu à peu. Tout
+nous manque. Ne sommes-nous pas perdus?
+
+Le père Tantaine leva les bras, comme pour prendre le ciel à témoin d'un
+blasphème.
+
+--Perdus!... dit-il. Ah! la perle cachée au fond de la mer et qui ignore
+sa valeur est perdue pareillement, si un pêcheur adroit ne la découvre.
+Les pêcheurs sont des malheureux qui ne portent pas de perles, mais ils
+en savent le prix et ils les confient à des joailliers...
+
+Il acheva sa pensée par un petit rire discret dont le sens devait
+échapper à deux pauvres enfants qui avaient en germe tous les instincts
+mauvais, que poignaient toutes les convoitises, mais qui étaient
+ignorants et inexpérimentés.
+
+--Enfin, monsieur, reprit Paul, je serais un sot orgueilleux si je
+n'acceptais pas vos offres généreuses.
+
+--Parfait!... Cela étant, il va falloir tout d'abord descendre chercher
+un bon repas. Il faut aussi faire monter du bois: il fait un froid
+ici!... Ma vieille carcasse est à moitié gelée. Plus tard, nous
+songerons aux vêtements.
+
+--Tout cela, soupira Rose, va nécessiter une grosse somme!
+
+--Eh! qui vous dit que je ne l'ai pas?
+
+Lentement, le père Tantaine déboutonna son paletot, et de la poche
+intérieure il retira un petit papier sale qui y était fixé au moyen
+d'une épingle.
+
+Ce chiffon, il le déplia soigneusement et le déposa tout ouvert sur la
+table.
+
+--Un billet de 500 francs! exclama Rose stupéfaite.
+
+--Juste!... ma belle demoiselle, répondit le vieux d'une voix
+triomphante.
+
+Paul se taisait. Il eût vu un des barreaux de la chaise sur laquelle il
+s'appuyait bourgeonner tout à coup et donner des feuilles, qu'il n'eût
+pas été plus surpris.
+
+Comment imaginer une telle somme cachée sous les haillons de ce vieux.
+D'où tenait-il ce billet?
+
+L'idée d'une action punissable, d'un vol, pour le moins était si
+naturelle et ressortait si nettement de la situation, qu'elle vint en
+même temps aux deux jeunes gens.
+
+Ils échangèrent le regard le plus cruellement significatif, et Paul,
+décontenancé, rougit jusqu'aux oreilles.
+
+Le bonhomme avait compris le soupçon.
+
+--Oh! fit-il, sans avoir aucunement l'air choqué, de vilaines
+pensées!... Il est vrai que les billets de cinq cents ne poussent pas
+spontanément dans des poches comme les miennes, mais celui-ci
+m'appartient légitimement.
+
+Rose n'écoutait pas. Que lui importait l'explication! Le billet était
+là, et cela lui suffisait. Elle l'avait pris, et elle le maniait, comme
+si le contact du papier soyeux lui eût communiqué les plus délicates
+sensations.
+
+--Il faut vous dire, continuait le père Tantaine, que je suis clerc
+d'huissier.
+
+--Ah!...
+
+--Oui, et cela doit vous flatter. Être obligé par un clerc d'huissier,
+voilà un triomphe! Mais ce n'est pas tout. Je suis chargé, par diverses
+personnes, du recouvrement de créances litigieuses. De la sorte, j'ai
+parfois en compte des sommes assez importantes. Vous prêter cinq cents
+francs, pour un certain temps, ne peut donc pas me gêner.
+
+Entre les suggestions de la nécessité et les résistances de sa
+conscience, Paul restait interdit, ému comme on l'est à l'instant d'un
+acte décisif, tout tremblant.
+
+--Non, commença-t-il enfin, je ne saurais accepter; mon devoir...
+
+--Ah! mon ami, interrompit Rose, ce n'est pas honnête ce que tu fais là.
+Ne vois-tu pas qu'en refusant tu chagrines monsieur?
+
+--Elle a parbleu raison! s'écria le père Tantaine. Donc, c'est entendu.
+Allons, la belle enfant, descendez vite chercher les provisions, vite...
+il est plus de quatre heures.
+
+Ce fut au tour de Rose de tressaillir et de rougir, comme si elle se fût
+sentie devinée par le vieux voisin.
+
+--Quatre heures! murmura-t-elle, pensant à la lettre.
+
+Cependant, elle obéit vivement. Se posant devant la vieille glace, elle
+disposa presque gracieusement ses haillons, elle descendit, emportant le
+billet de banque.
+
+--Belle personne... remarqua le père Tantaine, avec l'accent d'un
+connaisseur, très belle... Et quelle intelligence! Ah! si elle est bien
+conseillée, elle ira loin!...
+
+Paul ne releva pas l'observation. Il recueillait ses idées en déroute.
+Maintenant qu'il n'était plus sous l'obsession du regard de Rose, la
+frayeur le prenait.
+
+Il trouvait à la physionomie de ce soi-disant clerc d'huissier quelque
+chose de singulier et d'inquiétant.
+
+Où a-t-on vu jamais des vieux de cette espèce jetant des 500 francs à la
+tête des gens? Pour sûr, cette générosité devait cacher quelque mystère
+et lui, Paul, il allait peut-être se trouver compromis.
+
+--Toutes réflexions faites, monsieur, reprit-il résolument, accepter de
+vous une telle somme ne serait pas délicat de ma part. Qui sait si je
+pourrai jamais m'acquitter.
+
+--Bon! voici que vous doutez de vous, maintenant. Ce n'est pas le moyen
+de réussir. Si vous avez échoué, jusqu'ici, c'est que l'expérience vous
+manquait. Désormais, vous saurez comment vous y prendre. La misère, mon
+enfant, forme les hommes, de même que la paille mûrit les nèfles.
+D'abord, moi, j'ai confiance en vous. Ces 500 francs, vous me les
+rendrez quand vous voudrez, je ne suis pas pressé, seulement vous me
+donnerez six pour cent, et vous allez me souscrire un billet.
+
+--Comme cela, balbutia Paul...
+
+--Conclu!... c'est un placement.
+
+Paul n'était qu'un pauvre niais. Cette perspective de billet suffisait à
+le rassurer, comme si sa signature au bas d'un papier timbré eût pu
+servir à autre chose qu'à enlever à ce papier la valeur qu'il avait
+étant blanc.
+
+De son côté, le père Tantaine, explorant de nouveau sa poche, en tirait
+une feuille de papier timbré qui s'y trouvait tout à point.
+
+--Écrivez, dit-il: «Au huit juin prochain, je paierai, à l'ordre de M.
+Tantaine, etc...»
+
+Le jeune homme terminait le parafe de sa signature lorsque Rose reparut,
+les bras chargés de provisions.
+
+Elle était radieuse comme si un événement extraordinairement heureux fût
+survenu dans sa vie; ses yeux avait une expression étrange.
+
+Mais Paul ne remarqua rien de cela. Il observait le vieux clerc
+d'huissier qui, après avoir relu le billet, le serrait aussi
+précieusement qu'une valeur de premier ordre.
+
+--Il est bien entendu, monsieur, reprit-il enfin, que la date n'est
+qu'une formalité. Il n'est pas probable que d'ici quatre mois je puisse
+économiser ce que je vous dois.
+
+Le père Tantaine eut un bon sourire.
+
+--Que diriez-vous, prononça-t-il, si après vous avoir prêté ces 500
+francs, je vous mettais à même de me les rendre avant un mois?
+
+--Quoi! monsieur, vous pourriez!...
+
+--Par moi-même, mon enfant, je ne puis rien, cela se voit. Mais j'ai un
+ami qui a le bras long. Ah! si je l'avais écouté, autrefois, je ne
+serais pas à l'hôtel du Pérou. Enfin!... Voulez-vous aller le trouver de
+ma part?
+
+--Si je le veux! Mais je serais un fou de repousser cette occasion qui
+se présente.
+
+--Eh bien! je vais voir mon ami ce soir même, je lui parlerai de vous.
+Soyez chez lui demain à midi précis. Si vous lui plaisez, s'il s'occupe
+de vous votre fortune est faite.
+
+Il tira de sa poche une carte et la présentant à Paul, il ajouta:
+
+--Mon ami se nomme Mascarot et voici son adresse.
+
+Cependant Rose, avec cette merveilleuse dextérité qui semble être un
+privilège de la Parisienne, accoutumée à se mouvoir dans un petit
+espace, avait tiré l'ordre du chaos et terminé ses préparatifs.
+
+La table était dressée, table digne du taudis avec ses tessons ébréchés
+et ses papiers en guise de plats; un bon feu flambait dans la cheminée,
+et deux bougies éclairaient la scène, fichées, l'une dans le chandelier
+bossué de l'hôtel, l'autre dans une bouteille fêlée.
+
+Ce spectacle superbe pour des yeux de vingt ans, remplissait Paul de
+satisfaction. Les affaires sérieuses étaient finies, les pressentiments
+sombres s'étaient envolés.
+
+--A table!... s'écria-t-il, à table!... Voici enfin le dîner qui sera le
+déjeûner. Allons, Rose, à ton poste. Et vous, mon cher voisin, vous
+allez, je l'espère, nous faire le plaisir de partager le repas que nous
+vous devons.
+
+Mais le père Tantaine, bien qu'un tel festin fût fait pour le tenter et
+le séduire, ainsi qu'il le confessa, s'excusa avec beaucoup de
+protestations de regrets.
+
+Il n'avait pas grand'faim, assura-t-il, puis il avait pour cinq heures
+et demie un rendez-vous de la dernière importance à l'autre bout de
+Paris.
+
+--Enfin, dit-il à Paul, il est indispensable que je voie Mascarot ce
+soir. Je dois le prévenir, le disposer en votre faveur.
+
+Rose, assurément, ne tenait pas à la compagnie du bonhomme. Laid,
+malpropre, misérable, il lui inspirait un sentiment de dégoût dont ne
+triomphait pas la reconnaissance.
+
+Puis, bien qu'on ne vit pas ses yeux, elle devinait instinctivement,
+sous les verres foncés de ses lunettes, un regard aigu et subtil, très
+capable de lire au fond de sa pensée.
+
+Ce qui n'empêche que se faisant chatte et câline autant qu'il était en
+son pouvoir, elle joignit ses instances à celles de Paul pour garder
+leur ami.
+
+Mais il fut inébranlable, et après avoir, une fois encore, rappelé à
+Paul qu'il devait être exact, le lendemain, à midi, il sortit en criant
+de sa meilleure voix, aux jeunes gens qui venaient de s'attabler:
+
+--Au revoir! bon appétit!
+
+Seulement, une fois dehors, sur le palier, la porte refermée, le père
+Tantaine s'arrêta, s'appuyant à la rampe grossière, écoutant.
+
+Les tourtereaux, comme il les appelait, étaient d'une gaieté folle, et
+les éclats de leurs voix jeunes et fraîches emplissaient le dernier
+étage de l'hôtel du Pérou.
+
+Pourquoi non? Paul après des angoisses affreuses, trouvait une sécurité
+relative; il avait en poche l'adresse d'un homme qui devait faire sa
+fortune; enfin, sur le coin de la cheminée brillait la monnaie du billet
+de cinq cents francs, un de ces tas d'or qui, au temps des riantes
+illusions, semblent inépuisables.
+
+Quant à Rose, elle ne pouvait cesser de s'égayer au sujet de ce vieux
+clerc d'huissier, qu'en dedans d'elle-même elle jugeait absolument
+idiot, et qu'elle trouvait du dernier grotesque.
+
+--Courage, mes mignons, grommela le père Tantaine, courage! Ce pourrait
+bien être la dernière fois que vous riez ensemble.
+
+Cela dit, avec les plus louables précautions, il descendit le raboteux
+escalier de l'hôtel du Pérou, que la Loupias n'éclaire que le dimanche,
+parce que le gaz, dame! cela coûte de l'argent.
+
+Le père Tantaine ne sortit pas directement.
+
+Ayant, par la petite porte vitrée de la loge des propriétaires de
+l'hôtel, aperçu la Loupias qui cuisinait sur son poêle des ragoûts de
+son pays, il entra, après avoir gratté timidement, saluant bas, en homme
+que la misère a accoutumé à toutes les rebuffades.
+
+--Je viens pour vous payer ma quinzaine, madame, annonça-t-il tout
+d'abord.
+
+Et en même temps il déposait sur le coin de la commode une pièce de dix
+francs et une pièce de vingt sous.
+
+Puis, pendant que Loupias, qui sait écrire, lui confectionnait un reçu,
+il se mit à parler de ses affaires, racontant comme quoi il venait de
+recueillir un héritage inattendu, qui allait lui donner l'aisance sur
+ses vieux jours.
+
+A l'appui de ses assertions, avec le naïf orgueil de la pauvreté qui
+craint de n'être pas crue sur parole, il montrait plusieurs billets de
+banque renfermés dans un portefeuille.
+
+Ces chiffons produisirent si bien leur effet que, lorsque le bonhomme se
+retira, Loupias voulut à toute force le reconduire, sa lampe d'une main,
+sa casquette de l'autre.
+
+Le vieux clerc ne semblait d'ailleurs aucunement sensible à ces
+prévenances. Il allait d'un air préoccupé, en homme qui poursuit un
+plan.
+
+Arrivé dans la rue, il s'orienta, examina les magasins des environs, et,
+sans hésiter, il marcha droit à la boutique d'un épicier qui fait
+presque le coin de la rue du Petit-Pont et de la rue de la Bûcherie.
+
+Cet épicier, grâce à un certain vin que lui fabrique un chimiste de
+Bercy, et qu'il vend neuf sous le litre, jouit dans le quartier d'une
+vogue bien légitime.
+
+Il est petit, gros, court, rouge, irritable, plein d'importance; il
+porte des favoris à l'anglaise, est veuf, sergent de la garde nationale
+et répond au nom de Mélusin.
+
+Cinq heures, dans les quartiers pauvres, c'est en hiver le moment du
+«coup de feu» pour les boutiquiers.
+
+Les ouvriers reviennent de leur chantier et les femmes qui ont quitté
+leur travail à la nuit hâtent les préparatifs du souper.
+
+M. Mélusin était donc si fort affairé au milieu de ses pratiques,
+recevant et rendant, surveillant, criant après ses garçons, qu'il ne
+remarqua pas l'entrée du père Tantaine.
+
+L'eût-il remarqué, il ne se serait pas dérangé pour un acheteur aussi
+misérablement vêtu.
+
+Mais le vieux clerc d'huissier avait en sortant de l'hôtel du Pérou,
+quitté ses apparences humbles et bénignes. Se plaçant dans le coin le
+moins encombré de la boutique, c'est d'un ton impératif qu'il appela:
+
+--Monsieur Mélusin!...
+
+L'épicier, surpris, laissa tout pour accourir.
+
+--Tiens! ce bonhomme qui me connaît, se disait-il, sans penser que son
+nom brille en lettres d'un demi-pied au-dessus de la devanture.
+
+Le père Tantaine ne lui laissa pas le loisir de demander des
+explications.
+
+--Monsieur, commença-t-il avec un bel accent d'autorité, n'est-il pas
+venu ici il n'y a qu'un moment une jeune femme qui a changé un billet de
+500 francs?
+
+--Oui, monsieur, oui, répondit Mélusin, mais comment avez-vous pu
+savoir...
+
+Il s'interrompit pour se donner sur la tête un grandissime coup de poing
+et reprit vivement:
+
+--J'y suis!... un vol a été commis, n'est-il pas vrai, et vous êtes sur
+la piste du voleur. Connu!... Faut-il vous le dire? Quand cette jeune
+fille qui avait l'extérieur d'une pauvresse a changé ce billet, j'ai
+conçu un soupçon. Je l'ai observée attentivement et j'ai remarqué que sa
+main tremblait.
+
+--Excusez, interrompit le père Tantaine, je ne vous ai point dit qu'il
+s'agit d'un vol. Reconnaîtriez-vous cette jeune fille?
+
+--Comme moi-même, si je me rencontrais, oui, monsieur. Une créature
+superbe, avec des cheveux!... A telles enseignes que je l'avais
+distinguée déjà, car elle vient ici quelquefois, et j'ai de fortes
+raisons de croire qu'elle habite un hôtel borgne de la rue de la
+Huchette.
+
+Le boutiquier parisien n'aime pas toujours les agents qui dressent
+contre lui des procès-verbaux lorsqu'il se trouve en contravention.
+
+Cependant, encouragé par la pensée de rendre service à la société, il
+aide volontiers les investigations. Pour faciliter une capture
+importante, il est capable de traits héroïques, comme de manquer la
+vente, par exemple.
+
+--Voulez-vous, continuait M. Mélusin, que j'envoie un de mes garçons aux
+informations, faut-il requérir des sergents de ville.
+
+--Inutile..., cher monsieur, répondit le vieux clerc d'huissier, et
+même, je vous serais obligé de me garder le secret jusqu'à nouvel ordre.
+
+--Oh! je comprends, une indiscrétion pourrait donner l'éveil.
+
+--Juste! Seulement, je vous demanderai, si vous avez conservé ce billet,
+la permission d'en prendre le numéro d'ordre. Je vous prierai aussi
+d'inscrire ce numéro sur vos livres, avec une petite mention, à la date
+d'aujourd'hui. Autant que possible il faut tout prévoir.
+
+[Illustration: Elle ponctuait ses phrases.]
+
+--Et mes livres feraient foi devant le tribunal, n'est-il pas vrai? Je
+le crois bien, les livres d'un négociant!... Vous voyez que je suis au
+courant. Une minute et je suis à vous.
+
+Tout se passa ainsi que l'avait souhaité le bonhomme et rapidement.
+
+Du reste, M. Mélusin ne le laissa pas s'éloigner sans toutes sortes de
+politesses. Il le reconduisit jusque sur le seuil de sa boutique, et le
+suivit des yeux, convaincu qu'il venait de rendre un service éminent à
+un employé supérieur de la préfecture déguisé en mendiant.
+
+Mais qu'importait au père Tantaine l'opinion qu'on pouvait avoir de lui!
+
+Il avait gagné la place du Petit-Pont et paraissait y chercher
+quelqu'un. Déjà il en avait fait deux fois le tour, scrutant les coins
+sombres, lorsqu'il laissa échapper une exclamation de satisfaction; il
+avait aperçu celui qu'il venait retrouver.
+
+C'était un affreux garnement d'une vingtaine d'années, n'en paraissant
+guère que quinze ou seize, maigre, dégingandé, mal bâti.
+
+Il se tenait posté à l'angle du quai Saint-Michel et du Petit-Pont, et
+effrontément demandait l'aumône, guettant de l'oeil les sergents de
+ville, sans souci du réverbère qui l'éclairait en plein.
+
+Du premier coup, on reconnaissait en lui l'oeuvre malsaine de la
+civilisation des grandes villes, l'ancien gamin de Paris, qui, à huit
+ans, fumait les bouts de cigares ramassés à la porte des cafés et se
+grisait avec de l'eau-de-vie.
+
+Ses cheveux, d'un jaune sale, étaient déjà rares, il avait le teint
+flétri et plombé, un rictus ironique contractait sa large bouche à
+lèvres plates, et la plus cynique audace flambait dans ses yeux.
+
+Vêtu d'une blouse grisâtre, il en avait relevé la manche droite et
+exposait à nu un bras tordu, rabougri, contorsionné, hideux à point pour
+exciter la commisération des passants.
+
+Il psalmodiait en même temps une légende monotone où sans cesse les
+mêmes mots revenaient: «Pauvre ouvrier... vieille mère à nourrir...
+incapable de travailler... estropié par une machine.»
+
+Le père Tantaine marcha droit à ce bon pauvre, et, d'un vigoureux revers
+de main, appliqué sur la tête, fit sauter sa casquette à trois pas.
+
+L'autre se retourna furieux; mais, apercevant le bonhomme, il sembla
+fort penaud et murmura:
+
+--Pincé!...
+
+Aussitôt grâce à une brusque contraction de l'épaule, il détordit son
+bras, aussi droit et aussi sain que l'autre, en réalité, rabattit sa
+manche et ramassa sa casquette.
+
+--C'est donc ainsi, reprit le père Tantaine, que tu exécutes les
+commissions dont on te charge!
+
+--Quoi!... elle est faite depuis longtemps, votre commission!
+
+--Ce n'est pas une excuse. Grâce à ma recommandation, M. Mascarot t'a
+procuré une bonne position, n'est-ce pas? Je te fais assez souvent
+gagner de l'argent; ainsi, tu ne manques de rien. Il était convenu que
+tu ne mendierais plus.
+
+--Excusez, bourgeois, je n'en fais plus mon état. Seulement, dame! il
+fallait bien tuer le temps en vous attendant. D'abord, c'est plus fort
+que moi, je ne peux pas rester sans rien faire. J'ai récolté sept sous.
+C'est toujours ça...
+
+--Toto-Chupin, prononça gravement le vieux clerc d'huissier,
+Toto-Chupin, vous finirez mal; c'est moi qui vous le prédis. Mais
+arrivons au fait. Qu'as-tu vu?
+
+Ils avaient quitté le coin du pont et remontaient lentement le quai
+désert, le long des vieux bâtiments de l'Hôtel-Dieu.
+
+--J'ai vu bourgeois, ce que vous m'aviez annoncé, répondait le
+garnement. A quatre heures précises, une voiture est arrivée sur la
+place et s'y est arrêtée comme pour y prendre racines, tenez là-bas, en
+face de la boutique du perruquier. Voiture flambante, cheval superbe,
+cocher très bien mis!...
+
+--Passe. Il y avait quelqu'un dans la voiture?
+
+--Naturellement. J'y ai reconnu le particulier que vous m'avez dit. Bien
+vêtu, ma foi! Chapeau rogné, tout plat, pantalon clair, en fourreau de
+parapluie, veston court, oh! mais d'un court... enfin, le dernier genre.
+Pour plus de sûreté, comme il faisait déjà sombre, je suis allé le
+regarder sous le nez. Il était descendu de voiture, vous m'entendez, et
+il battait la semelle sur le trottoir, avec un cigare non allumé aux
+dents. Moi, voyant le coup de temps, j'accours avec une allumette en
+disant: «Du feu, mon prince!» Il m'a donné une pièce de dix sous. Autant
+de pris. C'était bien lui: laid, petit, ratatiné, cagneux, une figure à
+gifles avec un pince-nez... un singe, quoi!
+
+Quand Toto-Chupin raconte, le mieux est de le laisser aller. C'est au
+moins le plus court pour obtenir les renseignements qu'on désire.
+
+Pourtant, le vieux clerc d'huissier s'impatienta.
+
+Qu'est-il arrivé ensuite? demanda-t-il.
+
+--Pas grand'chose. Mon individu n'avait pas l'air content du tout, de
+faire le pied de grue. Pauvre ami!... Il allait de ci et de là, sur le
+trottoir, il faisait des moulinets avec sa badine et dévisageait les
+femmes. Dieu qu'il me déplaît, ce cocodès! Si jamais il vous prend envie
+de lui repasser une bonne volée, bourgeois, je suis votre homme. Je l'ai
+toisé, il n'est pas moitié si fort que moi.
+
+--Mais va donc Chupin, va donc.
+
+--Bon, j'y suis! Donc, il était là, c'est-à-dire, nous étions là, depuis
+une grande demi-heure, quand tout à coup une femme tourne la rue et
+vient droit au cocodès. Ah! bourgeois, la belle fille! Non, de votre
+vie, vous n'avez rien vu de si admirable. Moi, j'en suis resté ébloui.
+Mois quelle misère! Ils se sont mis à parler tout bas.
+
+--Et tu n'as rien entendu?
+
+--Pour qui me prenez-vous, bourgeois?... La belle fille a dit: «--C'est
+entendu, à demain.» Le cocodès a demandé: «--Bien vrai?» Et elle a
+répondu: «--Oui, parole d'honneur, vers midi.» Là-dessus ils se sont
+quittés, elle a regagné la rue de la Huchette, lui est remonté dans sa
+voiture, et fouette cocher!... En voilà pour cent sous, bourgeois!
+
+La réclamation ne parut nullement choquer le vieux clerc d'huissier.
+
+Il tira de sa poche une pièce de cinq francs et la remit au précoce
+vaurien en disant:
+
+--Chose promise, chose due. Mais souviens-toi de ma prédiction, Chupin,
+tu finiras mal. Sur quoi, bonsoir, nous ne suivons pas le même chemin.
+
+Pendant un moment encore, le père Tantaine resta en place, observant
+Toto qui s'éloignait dans la direction du Jardin des Plantes, et c'est
+seulement lorsqu'il l'eût perdu de vue, qu'il revint sur ses pas et
+s'engagea sur le pont.
+
+Il marchait fort vite et semblait aussi satisfait que possible.
+
+--Voilà qui va bien, murmurait-il, je n'ai pas perdu ma journée. J'ai
+tout prévu, même l'improbable. Flavie sera contente.
+
+
+
+
+II
+
+
+C'est rue Montorgueil, à quelques pas du passage de la Reine-de-Hongrie,
+qu'est situé l'établissement du puissant ami du père Tantaine, M. B.
+Mascarot.
+
+B. Mascarot est directeur d'un bureau de placement pour employés et
+domestiques des deux sexes.
+
+Deux grands tableaux, accrochés de chaque côté de la porte de la maison,
+apprennent aux intéressés les demandes et les offres de la journée, et
+annoncent aux passants que l'agence, fondée en 1844, est encore régie
+par son fondateur.
+
+C'est sans nul doute à ce long exercice d'une profession ordinairement
+ingrate, que M. B. Mascarot doit sa réputation et la grande
+considération dont il jouit, non seulement dans son quartier, mais
+encore dans tout Paris.
+
+Les maîtres, assure-t-on, n'ont jamais eu à se plaindre d'un serviteur
+garanti par lui.
+
+Parmi les domestiques, il est avéré qu'il ne procure que des places où
+on a toutes les douceurs de la vie.
+
+Les employés, enfin, savent très bien que, grâce à ses connaissances,
+grâce à ses nombreuses relations et ramifications partout, il a toujours
+un bon emploi au service de qui sait lui plaire.
+
+B. Mascarot a d'autres titres à l'estime publique.
+
+C'est lui qui, le premier, vers 1845, conçut le projet d'organiser en
+société les «gens de maison». On s'est emparé depuis de son idée et de
+son programme, mais il n'a pas réclamé.
+
+Il s'est consolé en prenant un associé, un sieur Beaumarchef, et en
+installant dans la maison même de son agence un hôtel garni où les
+domestiques sans place trouvent à crédit le logement et la nourriture.
+
+Si ces diverses entreprises ont servi la société, elles ont aussi
+profité à B. Mascarot.
+
+Il est propriétaire pour partie,--on dit pour un quart,--de la maison
+qu'il occupe.
+
+Eh bien! c'est devant cette maison, qu'à midi, l'heure convenue, était
+arrêté Paul Violaine.
+
+Il avait utilisé les cinq cents francs de son vieux voisin, et un
+confectionneur lui avait improvisé une élégance qui n'était pas de trop
+mauvais goût.
+
+Même, il était si bien, sous ses nouveaux vêtements, que les femmes qui
+passaient se retournaient pour le voir encore.
+
+Lui n'y prenait garde. Il avait réfléchi depuis la veille, et
+maintenant, il se prenait à douter beaucoup du pouvoir de cet inconnu,
+qui, selon l'expression du père Tantaine, pour faire la fortune de
+quelqu'un n'avait qu'à le vouloir.
+
+--Un placeur! murmurait-il; sûrement il va me proposer quelque emploi de
+cent francs par mois!
+
+Cependant, il était un peu ému, et avant d'entrer il étudiait la maison,
+comme si elle eût pu lui apprendre quelque chose de celui qui
+l'habitait.
+
+Elle ressemblait à toutes les autres, avec ses deux corps de logis
+séparés par une cour mal tenue.
+
+Le bureau de placement et l'hôtel étaient au fond.
+
+Sous la porte cochère, l'encombrant de ses ustensiles, était un marchand
+de marrons, un jeune drôle à l'air insolent.
+
+--Allons, se dit Paul, rester ici ne m'avance à rien, il faut voir.
+
+Il traversa donc résolument la cour, monta un escalier en face, et
+arrivé au premier étage, voyant sur une porte le mot: Bureaux, il
+frappa.
+
+--Entrez?... cria une grosse voix.
+
+La porte n'était pas fermée, mais seulement maintenue par un poids
+glissant au bout d'une corde. Paul n'eut qu'à pousser.
+
+La pièce où il pénétra ressemblait à tous les bureaux de placement de
+Paris.
+
+Tout autour, régnait un large banc de chêne noirci et poli par l'usage.
+Au fond, se trouvait une manière de loge grillée, entourée d'un rideau
+de serge verte, que dans la clientèle on appelait le confessionnal.
+
+Entre les deux fenêtres, sur une plaque de zinc, on lisait:
+
+ AVIS
+
+ L'INSCRIPTION EST PAYABLE D'AVANCE
+
+Dans un des angles de la pièce, un monsieur était assis devant une
+grande table, et, tout en écrivant sur un énorme registre, il donnait
+audience à une femme debout.
+
+--Monsieur Mascarot? demanda Paul timidement.
+
+--Que lui voulez-vous? fit le monsieur sans saluer; s'agit-il d'une
+affaire? je le remplace; désirez-vous vous faire inscrire? nous avons en
+ce moment trois tenues de livres, une caisse, une correspondance, six
+emplois de ville. Vous avez de bonnes références?...
+
+On eût juré que le monsieur récitait le tableau des _offres_ accroché à
+la porte.
+
+--Pardon, interrompit Paul, je voudrais parler à M. Mascarot lui-même;
+je lui suis envoyé par un de ses amis.
+
+Cette simple déclaration parut impressionner le monsieur. Il quitta son
+air rogue, et c'est presque poliment qu'il dit à Paul:
+
+--Mon associé est en conférence, monsieur, mais il sera libre bientôt;
+prenez la peine de vous asseoir.
+
+Paul prit place sur le banc et, faute de mieux, se mit à examiner
+l'associé.
+
+Grand, robuste, éclatant de santé, cet associé porte les cheveux courts
+et, sous un nez odieusement busqué, il étale une paire de moustaches
+farouches, longues, lustrées, cirées, terminées en pointe.
+
+Ton, tenue, cheveux, moustaches, décèlent l'homme qui tient à ce que
+chacun sache bien qu'il a été militaire.
+
+Il a servi, en effet, assure-t-il dans la cavalerie. C'est même au
+régiment qu'il a gagné le nom sous lequel il est connu: Beaumarchef,
+abréviation soldatesque de beau maréchal-des-logis-chef. Son vrai nom
+est Durand.
+
+Il était jeune, en ce temps, il a plus de quarante-cinq ans, maintenant,
+ce qui ne l'empêche pas de jouir encore d'une réputation incontestable
+d'homme superbe.
+
+Sa besogne, qui consistait à écrire des noms à la suite les uns des
+autres, ne l'empêchait nullement de répondre juste à la femme placée
+devant lui.
+
+Cette cliente, qui, par sa mise, tenait le milieu entre la cuisinière et
+la marchande des Halles, était ce qu'à Paris on appelle une forte
+commère.
+
+Elle ponctuait ses phrases de larges prises de tabac. Elle s'exprimait
+avec un accent alsacien des plus prononcés.
+
+--Finissons-en, disait le sieur Beaumarchef; voulez-vous réellement vous
+replacer?
+
+--Oui, là, vraiment.
+
+--Vous en disiez autant, la dernière fois que vous êtes venue, il y a
+plus de six mois. On vous trouve une bonne condition, vous y entrez et
+paf!... le troisième jour vous rendez votre tablier, sans raison.
+
+--Alors, je n'étais pas dans le besoin.
+
+--Et à cette heure?
+
+--C'est différent, je commence à voir la fin de mes économies.
+
+M. Beaumarchef posa sa plume, et regardant finement la grosse femme
+comme s'il eût cherché la confirmation de quelque soupçon, il dit
+lentement:
+
+--Vous aurez fait quelque folie!
+
+Elle détourna la tête, et, sans répondre directement, se mil à se
+répandre en plaintes sur la dureté des temps, sur la ladrerie des
+maîtres, sur la rapacité des jeunes dames qui ne permettent plus à leurs
+cuisinières de faire danser l'anse du panier, se chargeant très bien
+elles-mêmes de ce soin.
+
+Beaumarchef approuvait de la tête, exactement comme un quart d'heure
+plus tôt il donnait raison à une bourgeoise qui se plaignait amèrement
+des serviteurs. Son état d'intermédiaire exige cette diplomatie.
+
+Cependant, la grosse femme avait fini. Elle sortit d'un porte-monnaie
+bien garni le prix de l'inscription, le posa sur la table, et dit:
+
+--Allons, mon bon monsieur Beaumar, prenez mon nom. Caroline Schimel, et
+tâchez de me trouver une bonne maison. Mais rien que pour la cuisine,
+vous m'entendez. Je fais le marché moi-même, et je n'aime pas à avoir la
+patronne sur le dos.
+
+--C'est bien; on cherchera.
+
+--Ah! si vous me trouviez un homme veuf! cela m'irait assez, ou bien
+encore une toute jeune femme avec un mari très vieux... Enfin, faites
+comme pour vous; je repasserai après-demain.
+
+Et, humant une prise de tabac plus forte que les autres, elle se retira.
+
+Paul, qui avait écouté, était confondu et aussi humilié que possible.
+C'est grâce au père Tantaine, pourtant, qu'il se trouvait attendre en ce
+lieu en pareille compagnie. Et attendre quoi?...
+
+Déjà il cherchait un prétexte honnête pour s'éloigner, résolu à ne plus
+revenir, quand la porte du fond s'ouvrit, donnant passage à deux hommes
+qui, sur le point de se séparer, achevaient une conversation.
+
+L'un, jeune, élégamment vêtu, avec cette mine suffisante et cette
+désinvolture facile que d'aucuns prennent pour le suprême bon ton.
+Plusieurs ordres étrangers illustraient sa boutonnière.
+
+L'aspect de l'autre était celui d'un bon vieil avoué de petite ville. Il
+portait une chaude douillette de mérinos brun, avait aux pieds des
+chaussures fourrées, et gardait sur la tête une calotte de velours,
+brodée sûrement par une main bien chère. Sa barbe rude, soigneusement
+taillée, s'appuyait sur une épaisse cravate blanche, et la délicatesse
+de sa vue lui imposait des lunettes bleues.
+
+--Ainsi, cher maître, disait le jeune homme, je puis espérer, n'est-ce
+pas? Mon intérêt vous répond de moi. N'oubliez pas combien la situation
+est tendue!...
+
+--Je vous l'ai dit, monsieur le marquis, répondait l'homme à cravate
+blanche, si j'étais le maître, ce serait: oui; mais je dois consulter
+mes associés.
+
+--Enfin, cher monsieur, conclut l'élégant, je compte sur vous.
+
+Paul s'était levé, réconcilié avec la maison, à la vue de ce jeune homme
+si décoré.--L'autre, pensait-il, qui a une si bonne figure et les dehors
+d'un homme de loi, doit être M. B. Mascarot.
+
+Le marquis sortit, Paul allait se présenter, quand Beaumarchef, le
+devançant, vint se placer devant l'homme à la cravate blanche:
+
+--Devinez, patron, lui dit-il respectueusement, qui je viens de voir?
+
+--Qui cela? Parle.
+
+--Caroline Schimel, vous savez...
+
+--L'ancienne domestique de la duchesse de Champdoce?
+
+--Précisément.
+
+M. Mascarot eut une exclamation de joie.
+
+--Voilà un vrai bonheur! s'écria-t-il; où demeure-t-elle?
+
+Cette question, si naturelle, consterna Beaumarchef. Lui qui
+toujours,--oui, toujours, puisque c'était la consigne, demande l'adresse
+de ses clientes, il n'avait pas demandé celle de Caroline.
+
+L'aveu de cet oubli fit bondir M. Mascarot, même il s'oublia jusqu'à
+lâcher un juron qui eût fait frémir un charretier.
+
+--Sacrebleu! criait-il, on n'est pas inepte et sot à ce point. Voici une
+fille que, depuis cinq mois, je cherche par tout Paris, tu le sais, le
+hasard nous la livre et tu la laisses échapper!
+
+--Elle reviendra, patron, elle l'a dit; elle ne voudra pas perdre
+l'argent de l'inscription.
+
+[Illustration: M. Mascarot leva son bonnet grec...]
+
+--Eh! elle se moque bien de dix sous ou de dix francs. Elle reviendra si
+c'est sa fantaisie, sinon... une fille qui boit, qui est à moitié
+folle...
+
+Mais voici que Beaumarchef, enflammé d'un espoir soudain, avait pris son
+chapeau.
+
+--Elle ne fait que partir, dit-il, je cours; je suis capable de la
+rejoindre.
+
+Il s'élançait, M. Mascarot le retint.
+
+--Attends, fit-il, tu n'es pas le limier qu'il faut. Prends avec toi
+Toto-Chupin; qu'il campe-là ses marrons. Et si vous rattrapez cette
+coquine, ne lui parlez pas, mais qu'il la suive et qu'il ne la lâche
+plus. Je veux savoir heure par heure tout ce qu'elle fait!... tout, tu
+m'entends!...
+
+Beaumarchef dehors, B. Mascarot continua à donner cours à sa mauvaise
+humeur.
+
+--Être servi comme cela, disait-il, quelle misère! Ah! il faudrait
+pouvoir faire tout soi-même. Je m'épuise à étudier une énigme
+indéchiffrable, et cette ivrognesse en a certainement le mot!...
+
+Il était bien évident pour Paul qu'il n'avait pas été aperçu. Honteux de
+son indiscrétion involontaire, il prit le parti de tousser.
+
+M. Mascarot se retourna menaçant, terrible.
+
+--Vous m'excuserez... commença Paul.
+
+Mais déjà le placeur avait repris sa bonne et honnête figure.
+
+--Ah! j'y suis, fit-il, monsieur Paul Violaine, n'est-ce pas?
+
+Le jeune homme s'inclina.
+
+--Eh bien! reprit M. Mascarot, je suis à vous à la minute.
+
+Il disparut vivement par la porte du fond, et Paul avait à peine eu le
+temps de se remettre qu'il s'entendit appeler.
+
+--M. Paul!... Par ici, je vous prie, je n'ai pas de secrets pour vous!
+
+Comparé à la pièce d'entrée, à l'agence proprement dite, le cabinet
+particulier de M. B. Mascarot est un séjour de délices et de splendeurs.
+
+On voit que les carreaux des fenêtres sont lavés quelques fois, le
+papier vert de la tenture est propre, il y a un tapis à terre.
+
+Aussi, combien de clients, parmi les meilleurs, peuvent se vanter
+d'avoir mis le pied dans ce sanctuaire? Extraordinairement peu.
+
+Les affaires courantes du matin, à l'heure de la halle, se brassent en
+public autour de la table de M. Beaumarchef. Les négociations qui
+exigent plus de précautions se traitent à voix basse, dans le crépuscule
+du «confessionnal!»
+
+Mais Paul, ignorant les usages de la maison, ne pouvait apprécier
+convenablement l'immensité de la faveur qui l'admettait, lui, nouveau
+venu, à l'intimité du laboratoire.
+
+Lorsqu'il entra, B. Mascarot se chauffait à un bon feu de bois, assis
+dans un excellent fauteuil, le coude appuyé à son bureau.
+
+Et quel bureau! Un monde. C'était bien là le meuble de l'homme que
+harcèlent mille préoccupations diverses.
+
+Les cartons et les registres s'y entassaient en montagnes. La tablette
+était couverte de quantité de petits carrés de papier très fort qu'on
+appelle des fiches, portant un nom en grosses lettres et au-dessous des
+notes et des indications d'une écriture menue et presque illisible.
+
+D'un geste paternel, M. Mascarot daigna indiquer à Paul un siège en face
+de lui, et c'est de la voix la plus encourageante qu'il dit:
+
+--Causons.
+
+Non, en vérité, on ne feint pas, on ne saurait feindre les patriarcales
+apparences de B. Mascarot.
+
+Sa physionomie calme, reposée, miroir d'une conscience pure, est bien de
+celles qui font dire d'un homme: «J'aimerais à lui confier ma fortune.»
+
+En l'examinant ainsi, Paul subissait l'ascendant de l'honnêteté, et il
+se sentait porté vers lui comme la faiblesse vers la force.
+
+Il s'expliquait l'enthousiasme du père Tantaine et il bénissait le
+hasard qui l'instant d'avant, l'avait empêché de s'esquiver.
+
+--Nous disons donc, reprit M. Mascarot, que vos ressources actuelles
+sont insuffisantes, nulles même, et que vous êtes décidé à tout
+entreprendre pour vous assurer une position. Je vous répète là les
+propres expressions de ce pauvre diable de Tantaine.
+
+--Il a été, monsieur, le fidèle interprète de mes sentiments.
+
+--Très bien. Seulement, avant de parler du présent et de songer à
+l'avenir, nous allons, si vous le voulez bien, nous occuper du passé.
+
+Paul eut un tressaillement très léger, que le placeur remarqua pourtant,
+car il ajouta:
+
+--Vous excuserez l'indiscrétion, mais elle est nécessaire. J'ai ma
+responsabilité à mettre à couvert. Tantaine dit que vous êtes un
+charmant jeune homme, honnête, bien élevé. En vous voyant, je suis
+convaincu qu'il ne se trompe pas. Mais il me faut plus que des
+présomptions. Vous devez comprendre qu'avant de me porter votre garant,
+avant de répondre de vous à des personnes tierces...
+
+--C'est trop juste, monsieur, interrompit Paul, aussi suis-je prêt à
+vous répondre, je n'ai rien à cacher.
+
+Un fin sourire, que le jeune homme ne surprit pas, vint effleurer les
+lèvres de l'honorable placeur, et d'un geste qui lui était familier, il
+rajusta ses lunettes sur son nez.
+
+--Merci de vos bonnes dispositions, fit-il. Quant à me cacher quelque
+chose, eh! eh!... ce n'est peut-être pas aussi aisé que vous le
+supposez.
+
+Il prit sur un coin de son bureau un petit paquet de fiches, les fit
+glisser sous son pouce comme un jeu de cartes, et poursuivit:
+
+--Vous vous nommez Marie-Paul Violaine?
+
+Paul inclina la tête.
+
+--Vous êtes né à Poitiers, rue des Vignes, le 5 janvier 1843; vous êtes,
+par conséquent, dans votre vingt-quatrième année.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous êtes un enfant naturel?
+
+La seconde question avait un peu surpris Paul, celle-ci le stupéfia.
+
+--C'est vrai, monsieur, répondit-il, sans essayer de cacher son
+étonnement. J'étais loin de supposer M. Tantaine si bien informé. Je
+reconnais que la cloison qui sépare nos chambres est plus mince encore
+que je ne croyais.
+
+M. Mascarot ne sembla pas entendre l'épigramme adressée au vieux clerc
+d'huissier, il continuait à remuer ses carrés de papier et à les
+consulter.
+
+Si Paul, moins naïf, se fût penché, il eut vu ses initiales P. V., en
+tête de chacune des fiches.
+
+--Madame votre mère, reprit le digne placeur, a tenu, pendant les quinze
+dernières années de sa vie, un petit magasin de mercerie?
+
+--En effet.
+
+--Que peut rapporter un petit commerce comme celui-là, à Poitiers? Pas
+grand'chose, n'est-il pas vrai? Par bonheur, elle avait, en outre, pour
+l'aider à vivre et à vous élever, une pension annuelle de mille francs.
+
+Cette fois, Paul bondit sur son fauteuil.
+
+Ce secret, il était bien certain que le vieux locataire de l'hôtel du
+Pérou n'avait pu le surprendre.
+
+--Monsieur, balbutia-t-il, absolument abasourdi; monsieur!... qui a pu
+vous révéler un fait dont je n'ai parlé à personne depuis que je suis à
+Paris, une circonstance de ma vie que Rose elle-même ignore?
+
+Le placeur haussa bonnement les épaules.
+
+--Vous devez bien comprendre, répondit-il, qu'un homme de ma position
+est obligé à des moyens particuliers d'investigation. Eh! sans cela, ne
+serais-je pas trompé quotidiennement, et, par contre, exposé à tromper
+les autres!...
+
+Il n'y avait pas une heure que Paul avait passé le seuil de l'agence,
+mais déjà il savait à quoi s'en tenir sur les «moyens particuliers.»
+
+Il se rappelait l'ordre donné au sieur Beaumarchef.
+
+--D'ailleurs, poursuivait le placeur, si je suis curieux par état, je
+suis discret aussi. Ne craignez donc pas de me répondre franchement.
+Comment cette rente parvenait-elle à votre mère?
+
+--Tous les trois mois, par l'intermédiaire d'un notaire de Paris.
+
+--Ah!... Connaissez-vous la personne qui les servait?
+
+--Aucunement.
+
+Cependant Paul commençait à s'inquiéter de cet interrogatoire. Mille
+appréhensions vagues et inexpliquées tressaillaient en lui.
+
+Il avait beau chercher, il ne voyait ni le but, ni la portée, ni
+l'utilité de toutes ces questions.
+
+Puis l'explication qui lui avait été donnée ne lui paraissait pas
+claire. On a beau disposer de moyens puissants, ce n'est pas en une
+matinée qu'on recueille des notions précises à ce point sur la vie d'un
+homme.
+
+Et, cependant, rien dans l'attitude du digne placeur ne justifiait les
+craintes du jeune homme.
+
+Il semblait ne questionner ainsi que par habitude, avec l'insouciance de
+l'homme qui remplit les formalités de son état, sans conscience de son
+horrible indiscrétion.
+
+Ce n'est qu'après un assez long silence qu'il reprit la parole:
+
+--Je suis là que je réfléchis, dit-il, et je vois que, selon toute
+probabilité, c'est votre père qui servait cette rente.
+
+--Non, monsieur, non.
+
+--Qui vous l'a affirmé?
+
+--Ma mère, monsieur, qui me l'a juré sur son salut, et c'était une
+sainte. Pauvre mère!... je l'aimais et je la respectais trop pour lui
+parler de ces choses. Une fois, pourtant, poussé par je ne sais quelle
+misérable curiosité, j'ai osé la questionner, lui demander le nom de
+notre protecteur. Ses larmes m'ont cruellement fait sentir l'ignominie
+de ma conduite. Ce nom, je ne l'ai jamais su, mais je sais que mon père
+est mort avant ma naissance.
+
+M. Mascarot ne voulut pas remarquer l'émotion de son jeune client.
+
+--Comme cela, fit-il, la pension ne vous a pas été continuée après la
+mort de madame votre mère?
+
+--Cette pension, monsieur, ne nous était plus servie depuis ma majorité.
+Ma mère à cet égard était prévenue. Il me semble que c'est hier qu'elle
+m'a appris cette nouvelle. Un soir, et comme c'était l'anniversaire de
+ma naissance, elle avait préparé un repas meilleur que de coutume. Car
+elle fêtait ma venue au monde, qu'elle eût dû maudire. Pauvre mère!...
+«Paul, me dit-elle, lorsque tu es né, un ami généreux m'a promis qu'il
+m'aiderait à t'élever. Il a tenu sa parole, tu as vingt et un ans, nous
+ne devons plus rien espérer de lui. Te voici un homme, mon fils, tu ne
+dois plus compter, je ne dois plus compter que sur toi. Travaille, sois
+honnête, et si jamais un devoir te paraît pénible, souviens-toi que ta
+naissance t'impose double obligation!...»
+
+Paul s'interrompit, l'émotion le gagnait, deux larmes chaudes roulèrent
+le long de ses joues.
+
+--Dix-huit mois plus tard, reprit-il, ma mère mourait subitement, sans
+avoir eu le temps de se reconnaître... Désormais, j'étais seul au monde,
+sans famille, sans amis. Oh! oui, je suis bien seul. Je puis mourir, il
+n'y aura personne derrière mon corbillard. Je puis disparaître, nul ne
+s'inquiétera, car nul ne sait que j'existe.
+
+La physionomie de M. Mascarot était devenue sérieuse.
+
+--Eh bien! je crois que vous vous trompez, monsieur Violaine, je crois
+que vous avez un ami...
+
+M. Mascarot s'était levé, comme s'il eût voulu dissimuler une émotion
+dont il n'était pas le maître, et il arpentait son cabinet de long en
+long, tracassant son beau bonnet de velours, ce qui chez lui est
+l'indice manifeste de sérieuses délibérations intérieures.
+
+Ce n'est qu'après un bon moment de cet exercice que, sa résolution
+prise, il s'arrêta brusquement, les bras croisés, devant son jeune
+client.
+
+--Vous m'avez entendu, mon jeune ami, prononça-t-il. Je ne poursuivrai
+pas un interrogatoire qui a dû vous blesser...
+
+--Je pensais, monsieur, répondit Paul diplomatiquement, que mon seul
+intérêt vous dictait toutes ces questions.
+
+--C'est vrai. Je voulais vous éprouver, juger votre franchise; je puis
+bien vous l'avouer. Pourquoi? Vous le saurez plus tard. Dès à présent,
+soyez bien persuadé que je n'ignore rien de ce qui vous concerne. Ah!
+vous vous demandez comment? Permettez-moi de ne pas vous le dire.
+Admettez une intervention miraculeuse du hasard. Le hasard! cela répond
+à tout.
+
+Jusqu'alors, Paul n'avait été que fort intrigué. Ces paroles ambiguës
+lui causaient un véritable effroi que trahit aussitôt sa mobile
+physionomie.
+
+--Allons, bon! fit le digne placeur en redressant ses lunettes à travers
+lesquelles il voyait merveilleusement, voici que vous vous épouvantez.
+
+--Il est vrai, monsieur, balbutia Paul.
+
+--Pourquoi! Je me demande vainement ce que peut craindre un homme dans
+votre position. Allons, cessez de vous creuser la cervelle, vous ne
+devinerez pas, et abandonnez-vous à moi, qui ne veux que votre bien.
+
+Il dit cela du ton le plus doux et le plus rassurant, et regagnant son
+fauteuil, il continua:
+
+--Arrivons à vous. Grâce au dévouement de votre mère, qui était, vous
+l'avez dit justement, une sainte et digne femme, au prix d'héroïques
+privations, vous avez pu faire vos études au lycée de Poitiers, ni plus
+ni moins qu'un fils de famille. A dix-huit ans, vous avez été reçu
+bachelier. Pendant un an, sous prétexte d'attendre une inspiration du
+ciel, vous avez flâné; enfin, en désespoir de cause, vous êtes entré en
+qualité de clerc chez un avoué?
+
+--C'est parfaitement exact.
+
+--Le rêve de votre mère était de vous voir établi aux environs, à Loudun
+ou à Civray. Peut-être comptait-elle, pour payer une charge, sur l'aide
+de l'ami qui l'avait si noblement assistée.
+
+--Je l'ai toujours pensé.
+
+--Malheureusement, le papier timbré ne vous plaisait pas.
+
+A ce souvenir, Paul ne put retenir un sourire qui déplut à M. Mascarot,
+car il ajouta avec une certaine sévérité:
+
+--Je dis malheureusement, et vous avez assez souffert pour être de mon
+avis. Au lieu de grossoyer à l'étude, que faisiez-vous? Vous vous
+occupiez de musique, vous composiez des romances et même des opéras;
+vous n'étiez pas fort éloigné de vous croire un génie de premier ordre.
+
+Paul, qui jusqu'alors avait tout subi sans trop se révolter, atteint en
+plein coeur par ce sarcasme, essaya de protester, en vain.
+
+--En somme, poursuivit le placeur, un beau matin vous avez abandonné
+l'étude, et vous avez déclaré à votre mère qu'en attendant d'être un
+illustre compositeur, vous vouliez donner des leçons de piano. Vous n'en
+avez pas trouvé, et même vous étiez assez naïf d'en chercher. Faites-moi
+le plaisir de vous regarder, et dites-moi si vous avez la figure et la
+tournure d'un professeur à placer près de jeunes demoiselles.
+
+Craignant sans doute quelque trahison de sa mémoire, M. Mascarot
+s'arrêta pour consulter ses fiches.
+
+--Finissons, reprit-il. Votre départ de Poitiers a été votre dernière
+folie et la plus grande. Le lendemain même de la mort de votre mère,
+vous vous êtes occupé de réaliser tout ce qu'elle possédait, vous avez
+recueilli un milier d'écus, et vous avez repris le chemin de fer.
+
+--C'est qu'alors, monsieur, j'espérais...
+
+--Quoi? Arriver à la fortune par le chemin de la gloire. Fou! Tous les
+ans, mille pauvres garçons qu'ont enivrés les louanges de leur
+sous-préfecture arrivent à Paris enfiévrés d'un pareil espoir.
+Savez-vous ce qu'ils deviennent? Au bout de dix ans, dix au plus ont,
+tant bien que mal, fait leur chemin, cinq cents sont morts de misère, de
+rage et de faim, les autres sont enrôlés dans le régiment des déclassés.
+
+Tout cela, Paul se l'était dit, il avait mesuré ce qu'il faut au juste
+d'énergie pour vouloir chaque matin, en s'éveillant, ce qu'on voulait la
+veille, et cela durant des années. Ne trouvant rien à répondre, il
+baissait la tête.
+
+--Si encore, disait M. Mascarot, si encore vous étiez venu seul? Mais
+non. Vous vous étiez épris à Poitiers d'une jeune ouvrière, une
+certaine Rose Pigoreau, vous n'avez rien trouvé de plus sage que de
+l'enlever.
+
+--Eh! monsieur, si je vous expliquais...
+
+--Inutile! les résultats sont là. En six mois les trois mille francs ont
+été flambés, puis la gêne est venue, puis la détresse, puis la faim...
+et en dernier lieu, échoué à l'hôtel du Pérou, vous pensiez au suicide
+quand vous avez rencontré mon vieux Tantaine.
+
+Ces vérités étaient cruelles à entendre, et Paul avait une furieuse
+envie de se fâcher. Mais, alors, adieu la protection du puissant
+placeur. Il se contint.
+
+--Soit, monsieur, fit-il amèrement, j'ai été fou, la misère m'a rendu
+sage. Si je suis ici, c'est que j'ai renoncé à toutes mes chimères.
+
+--Renoncez-vous aussi à Mlle Pigoreau?
+
+Le jeune homme, à cette question ainsi posée, pâlit de colère.
+
+--J'aime Rose, monsieur, répondit-il d'un ton sec, je croyais vous
+l'avoir dit. Elle a eu foi en moi, elle partage courageusement ma
+mauvaise fortune, je suis sûr de son affection!... Rose sera ma femme,
+monsieur!
+
+Lentement M. Mascarot retira son superbe bonnet grec, et de l'air le
+plus sérieux, sans la moindre nuance d'ironie, il s'inclina très bas en
+disant:
+
+--Excusez!...
+
+Mais il ne pouvait entrer dans ses intentions d'insister sur ce sujet:
+
+--Voici donc, reprit-il, votre bilan établi. Il vous faut un emploi, et
+vite. Que savez-vous faire? Peu de chose, n'est-ce pas? Vous êtes comme
+tous les jeunes gens élevés dans les lycées, apte à tout et propre à
+rien. Si j'avais un fils, eussé-je cent mille livres de rentes, il
+apprendrait un métier.
+
+Paul se mordait les lèvres, ne reconnaissant que trop la justesse de
+l'appréciation. N'avait-il pas, la veille, souhaité le sort de ceux qui
+peuvent gagner leur vie avec leurs bras?
+
+--Et cependant, disait le placeur, il faut que je vous case. Je suis
+votre ami et mes amis ne restent jamais en route. Voyons, que
+diriez-vous d'une situation d'une douzaine de mille francs par an?
+
+Ce chiffre, comparé aux plus audacieuses espérances de Paul, était
+encore si fabuleux, qu'il pensa que le placeur s'amusait de son
+inexpérience.
+
+--Il est peu généreux à vous de me railler, monsieur, fit-il.
+
+Mais B. Mascarot ne raillait pas.
+
+Seulement, il lui fallut un bon quart d'heure pour prouver à son jeune
+client que, de sa vie, il n'avait parlé plus sérieusement d'une affaire
+sérieuse.
+
+Très probablement il eût perdu ses frais d'éloquence, si, à bout de
+raisons, il ne lui était venu à la pensée de dire:
+
+[Illustration: Le docteur tira son porte-monnaie et compta, en riant,
+317 francs.]
+
+--Pour me croire, vous exigez des preuves... Voulez-vous que je vous
+avance votre premier mois?
+
+Et il tendit un billet de mille francs qu'il avait pris dans le tiroir
+de son bureau.
+
+Paul repoussa le billet, mais force lui était de se rendre devant ce
+puissant argument. Alors, pris d'anxiétés terribles, il demandait si cet
+emploi si magnifique, si inespéré, il serait capable de le remplir.
+
+--Eh!... vous le proposerais-je s'il était au-dessus de vos moyens?
+repondait le digne placeur. Je vous connais, n'est-ce pas? Si je n'étais
+très pressé, je vous expliquerais sur-le-champ la nature de vos
+fonctions... Ce sera pour demain. Soyez ici, comme aujourd'hui, entre
+midi et une heure.
+
+Si bouleversé que fût Paul, il comprit qu'en restant il serait importun,
+et il se leva.
+
+--Un mot encore, fit le placeur. Vous ne pouvez rester à l'hôtel du
+Pérou. Cherchez-vous immédiatement une chambre dans ce quartier, et, dès
+que vous l'aurez trouvée, apportez-moi l'adresse. Allons, à demain, et
+soyons forts et sachons porter la prospérité.
+
+Pendant près d'une minute encore, M. Mascarot resta debout près de son
+bureau, prêtant l'oreille, étudiant le bruit des pas de Paul, qui
+s'éloignait chancelant sous le poids de tant d'émotions diverses.
+
+Lorsqu'il fut bien certain qu'il avait quitté l'appartement, il courut à
+une porte vitrée qui donnait dans sa chambre, et l'ouvrit en disant:
+
+--Hortebize!... docteur!... tu peux venir, il est parti.
+
+Un homme aussitôt entra vivement et alla se jeter dans un fauteuil, près
+du feu.
+
+--Brrr! disait-il, j'ai les pieds engourdis. On me les couperait que je
+ne les sentirais pas. C'est une glacière, ta chambre, ami Baptistin. Une
+autre fois, tu me feras faire du feu, hein?
+
+Mais rien ne peut détourner M. Mascarot du but de ses pensées.
+
+--Tu as tout entendu? demanda-t-il.
+
+--J'entendais et je voyais comme toi-même.
+
+--Eh bien! que penses-tu du sujet?
+
+--Je pense que Tantaine est un homme très fort et qu'entre tes mains ce
+joli garçon ira loin.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le docteur Hortebize, cet intime du «l'agence», qui appelait ainsi
+familièrement M. Mascarot par son prénom: Baptistin, a bel et bien
+cinquante-six ans sonnés.
+
+Il n'en avoue que quarante-neuf et n'a pas tort. C'est à peine si on les
+lui donnerait, tant il porte lestement son embonpoint de chanoine, tant
+ses grosses lèvres sensuelles sont fraîches encore, tant il a les
+cheveux noirs, l'oeil vif et sain.
+
+Homme du monde, et du meilleur monde, souple, élégant, spirituel,
+voilant sous une ironie du meilleur goût un monstrueux cynisme, il est
+très entouré, très recherché, très fêté.
+
+Cela tient à ce qu'il n'a pas de défauts, mais seulement quelques bons
+gros vices qu'il étale avec un sans-gêne absolu.
+
+Ces dehors d'épicurien cachent, assure-t-on, un médecin distingué, un
+savant.
+
+Ce qui est sûr, c'est que n'étant pas ce qui s'appelle un travailleur,
+il exerce le moins qu'il peut.
+
+Même, il y a quelques années, voulant, à ce qu'il a prétendu, dégoûter
+de lui sa clientèle qui devenait importante, un beau matin il
+s'improvisa homoeopathe et fonda un journal médical: le _Globule_, qui
+eut cinq numéros.
+
+Cette conversion pouvait prêter à rire; il en a ri le premier, prouvant
+ainsi la sincérité de la philosophie qu'il professe.
+
+De sa vie, le docteur Hortebize n'a rien pu ou voulu prendre au sérieux.
+
+En ce moment même, M. Mascarot, qui cependant le connaît bien, semble
+déconcerté et blessé de son ton léger.
+
+--Si je t'ai écrit de venir ce matin, dit-il d'un ton mécontent, si je
+t'ai prié de te cacher dans ma chambre...
+
+--Où j'ai failli geler.
+
+--... C'est que je tenais à avoir ton avis. Nous engageons une grosse
+partie, Hortebize, une partie terriblement périlleuse, et tu es de
+moitié dans le jeu.
+
+--Bast!... j'ai en toi, tu le sais bien, une confiance aveugle. Ce que
+tu feras sera bien fait. Tu n'es pas homme à te risquer sans atouts.
+
+--C'est vrai, mais je puis perdre, et alors...
+
+Le docteur interrompit son ami en agitant gaiment un gros médaillon d'or
+suspendu à la chaîne de sa montre.
+
+Ce geste sembla particulièrement désagréable au placeur.
+
+--Quand tu me montreras ta breloque! fit-il. Voici vingt-cinq ans que
+nous la connaissons. Que veux-tu dire? qu'il y a dedans de quoi
+t'empoisonner en cas de malheur! C'est une louable prévoyance, mais
+mieux vaut tâcher de la rendre inutile en me donnant un bon conseil.
+
+Le souriant docteur avait pris la pose ennuyée du marquis de Moncade
+écoutant les comptes de son intendant.
+
+--Si tu tenais tant, dit-il, à une consultation, il fallait mander à ma
+place notre honorable ami Catenac; il connaît les affaires, lui, il est
+avocat.
+
+Ce nom de Catenac irrita tellement M. Mascarot, que lui, l'homme calme
+et contenu par excellence, il arracha son magnifique bonnet grec et le
+lança violemment contre la tablette de son bureau.
+
+--Est-ce sérieusement, Hortebize, demanda-t-il, que tu me dis cela?
+
+--Pourquoi non?
+
+L'honnête placeur souleva ses lunettes, comme si, avec ses yeux seuls,
+il eût pu lire plus sûrement jusqu'au fond de la pensée de son
+interlocuteur.
+
+--Parce que, fit-il en appuyant sur chaque syllabe de chaque mot, parce
+que tu es comme moi, docteur, tu te défies de Catenac. Combien y a-t-il
+de temps que tu l'as vu? Voici plus de deux mois qu'il n'est venu chez
+Martin-Rigal.
+
+--Il est de fait que ses façons sont au moins singulières, de la part
+d'un associé, d'un ancien camarade.
+
+M. Mascarot eut un sourire si mauvais, que certainement il eût donné
+beaucoup à réfléchir au Catenac en question, s'il lui eût été permis de
+le voir.
+
+--Ajoute, fit-il, que sa conduite est sans excuses de la part d'un homme
+dont nous avons fait la fortune. Car il est riche, notre ami, très
+riche, quoiqu'il prétende le contraire.
+
+--Vraiment, tu crois?...
+
+--S'il était ici, je lui prouverais qu'il a plus d'un million à lui.
+
+Les yeux de l'aimable docteur pétillèrent.
+
+--Un million!... murmura-t-il.
+
+--Oui, au moins. C'est que, vois-tu, Hortebize, tandis que toi et moi,
+follement sans compter avec nos caprices, nous laissions couler l'or
+comme du sable, entre nos mains prodigues, notre ami, lui, se privait et
+amassait.
+
+--Que veux-tu? Il n'a pas d'estomac, ce pauvre Catenac, pas de
+tempérament, pas de passions...
+
+--Lui!... il a tous les vices, il est hypocrite. Pendant que nous nous
+amusions, il prêtait à la petite semaine, à quinze ou vingt pour cent.
+Tiens, combien dépenses-tu par an, docteur?
+
+--Par an!... Tu m'embarrasses beaucoup. Enfin, mettons une quarantaine
+de mille francs.
+
+--Tu dépenses plus, mais peu importe. Calcule ce que cela fait depuis
+vingt ans que nous sommes associés.
+
+Jamais le docteur n'a su faire une addition, et il en tire vanité.
+Cependant, pour complaire à son ami, il essaya:
+
+--Quarante et quarante..., commença-t-il, comptant sur ses doigts, font
+quatre-vingts... puis encore quarante...
+
+--En tout, interrompit M. Mascarot, cela fait huit cent mille francs.
+Mets-en autant pour ma part, c'est en tout seize cent mille francs que
+nous avons dissipés.
+
+--C'est énorme!
+
+--Sans doute, et tu vois bien que Catenac qui a eu même part que toi est
+moi est riche. C'est pour cela que je le redoute. Nos intérêts ne sont
+plus les sont plus les mêmes. Il vient encore ici tous les jours, mais
+uniquement pour empocher son tiers. Il veut bien partager les bénéfices,
+mais il ne voudrait plus de risques. Voici deux ans qu'il ne nous a pas
+apporté une seule affaire. Quant à compter sur lui, bonsoir! Tu peux lui
+proposer l'opération la plus belle et la plus sûre, il te refusera net
+son concours. Monsieur, maintenant, voit des dangers partout, et ses
+scrupules ressemblent aux hauts-le-coeur d'un goinfre qui a trop dîné.
+
+--Mais il est incapable de nous trahir.
+
+M. Mascarot ne répondit pas immédiatement, il réfléchissait.
+
+--Je crois, répondit-il enfin, que Catenac a peur de nous. Il sait quel
+lien nous lie. Il sait que la perte de l'un de nous peut entraîner la
+perte des deux autres. Voilà notre garantie et notre sûreté. Mais s'il
+n'ose pas nous trahir ouvertement, il est bien capable de faire avorter
+toutes nos combinaisons. Notre association lui pèse. Sais-tu ce qu'il me
+disait, la dernière fois qu'il est venu? Il me disait: «Nous devrions
+fermer boutique et nous retirer.» Nous retirer!... Eh bien!... Et vivre
+donc! Car enfin s'il est riche, lui, nous sommes pauvres. Que
+possèdes-tu, toi, Hortebize?
+
+Le docteur, ce savant médecin que son portier croit millionnaire, tira
+en riant son porte-monnaie de sa poche, compta ce qu'il contenait, et
+répondit en riant:
+
+--Trois cent vingt-sept francs. Et toi!
+
+L'honorable placeur ne prit pas la peine de dissimuler une grimace.
+
+--Moi! répondit-il, je suis logé à ton enseigne.
+
+Il soupira profondément, et à demi-voix, comme se parlant à soi-même, il
+ajouta:
+
+--Et j'ai des obligations sacrées que tu n'as pas, toi.
+
+Cependant un nuage, le premier depuis le commencement de cet entretien,
+assombrissait le front du docteur.
+
+--Diable! fit-il d'un ton contrarié, et moi qui comptais sur toi pour un
+millier d'écus dont j'ai besoin.
+
+L'inquiétude du docteur Hortebize fit sourire M. Mascarot.
+
+--Rassure-toi, dit-il, je puis te les donner. Il doit bien y avoir six
+ou huit mille francs en caisse.
+
+Le docteur respira.
+
+--Mais c'est tout, poursuivit le placeur, c'est le fond du sac social.
+Et cela, après des années de risques, d'efforts, de travaux, de...
+
+--Et nous n'avons plus vingt ans.
+
+D'un geste résolu, M. Mascarot assura ses bonnes lunettes.
+
+--Oui, reprit-il, nous vieillissons: raison de plus pour prendre un
+grand parti. Ce n'est pas avec le courant que nous assurerons l'avenir.
+Que donne-t-il ce courant? Au plus 4 à 5,000 francs par mois; nos agents
+nous ruinent. Et que je tombe malade demain, la source est tarie.
+
+--C'est pourtant vrai, approuva le docteur, frissonnant à cette idée.
+
+--Donc il faut, coûte que coûte, risquer un grand coup. Voici des années
+que je me dis cela, et que je prépare les éléments d'un coup de filet
+miraculeux. Comprends-tu maintenant pourquoi, au dernier moment, c'est à
+toi que je m'adresse et non à Catenac? Comprends-tu pourquoi je viens de
+passer deux heures à t'expliquer le plan des deux opérations que j'ai en
+vue?
+
+--Oh! qu'une seule réussisse, notre affaire est faite!
+
+--Oui. La question est de savoir si nous avons assez de chances de
+succès pour entrer en campagne... Réfléchis et réponds.
+
+C'est un observateur très fin que le docteur Hortebize, en dépit de ses
+apparences frivoles, un esprit délié et fertile en expédients de toute
+nature, un conseiller d'autant plus sûr dans les circonstances graves,
+que jamais, si imminent que puisse être le péril, son souriant
+sang-froid ne l'abandonne.
+
+B. Mascarot le savait bien lorsqu'il insistait pour avoir son opinion.
+
+Mis au pied du mur, ayant à opter pour ainsi dire, entre le contenu du
+médaillon et la continuation de sa voluptueuse existence, le docteur
+perdit son air enjoué et parut se recueillir.
+
+Renversé sur son fauteuil, les pieds appuyés sur la tablette de la
+cheminée, il analysait les combinaisons qui lui avaient été proposées
+avec l'application d'un général étudiant le plan de bataille que lui
+soumet le ministre dont il dépend.
+
+Cette analyse fut favorable à l'entreprise, car B. Mascarot, qui
+examinait le docteur de toutes les forces de son attention, vit, petit à
+petit, le sourire refleurir sur ses lèvres vermeilles.
+
+Enfin, après un long silence:
+
+--Il faut attaquer, prononça Hortebize. Ne nous dissimulons rien: tes
+projets ont des côtés extrêmement dangereux, et un échec peut nous mener
+loin. D'un autre côté, si nous attendons une affaire absolument sûre,
+nous risquons d'attendre longtemps. Ici, nous avons bien une vingtaine
+de chances contre nous, mais nous en avons quatre-vingts pour nous. Dans
+de telles conditions, et surtout, nécessité n'ayant pas de loi, comme on
+dit... en avant?...
+
+Il se redressa en prononçant ces paroles, et tendant la main à son
+honorable ami, il ajouta:
+
+--Je suis ton homme!...
+
+Cette décision parut ravir B. Mascarot. Il est tel moment où, si fort
+que l'on puisse être, on doute de soi, on hésite, et alors l'approbation
+d'un ami compétent est un puissant secours. C'est le poids qui entraîne
+le plateau de la balance trébuchante.
+
+Cependant avec le loyal placeur, de même qu'avec tous les gens à probité
+scrupuleuse, il n'y a jamais de surprise.
+
+--Tu as bien tout pesé, insista-t-il, tout examiné? Tu sais que de mes
+deux affaires, l'une, celle du marquis de Croisenois est prête, que
+toutes les combinaisons sont arrêtées...
+
+--Oui, oui!...
+
+--Tandis que pour l'autre, celle du duc de Champdoce, j'ai encore à
+rassembler d'indispensables éléments de succès. Qu'il y ait dans la vie
+du duc et de la duchesse un secret qui nous les livre, cela ne fait pas
+l'ombre d'un doute, mais quel est ce secret?... Est-ce celui que je
+soupçonne? je le parierais, mais il nous faut plus que des soupçons,
+plus que des probabilités, je veux une certitude absolue...
+
+--Peu importe, ce que j'ai dit est bien dit!...
+
+Le docteur espérait en être quitte, pour le moment du moins; il se
+trompait.
+
+--Tout étant ainsi convenu, reprit le placeur, je reviens à ma question
+de tout à l'heure, et j'attends une réponse sérieuse. Que penses-tu de
+ce garçon, qui, en somme, doit être l'instrument indispensable de notre
+fortune, de Paul Violaine, enfin?
+
+M. Hortebize se leva, fit deux ou trois tours dans le cabinet, et
+finalement vint se placer en face de son ami, le dos appuyé à la
+cheminée.
+
+C'est sa position favorite lorsque, dans un salon, après s'être bien
+fait prier, il conte une de ses anecdotes graveleuses qu'on ne fait
+passer qu'à force d'esprit, d'adresse et de sous-entendus, et qui sont
+une de ses spécialités.
+
+--Je pense, répondit-il, que ce garçon présente beaucoup des qualités
+requises et qu'il serait difficile de trouver mieux. D'ailleurs, il est
+enfant naturel et ne connaît pas son père, c'est une porte ouverte aux
+suppositions, il n'est pas de bâtard qui n'ait le droit de se croire
+fils d'un roi. En second lieu, il n'a ni famille, ni parents, ni
+protecteurs connus, ce qui nous assure que, quoi qu'il advienne, nous
+n'aurons de compte à rendre à personne. De plus, il est pauvre; s'il n'a
+pas grand bon sens, il a un certain brillant et il est vaniteux. Enfin,
+il est prodigieusement joli garçon, ce qui peut aplanir bien des
+difficultés. Seulement...
+
+--Ah!... il y a un seulement?...
+
+Le docteur qui sait que l'amitié ne vit que de ménagements et de
+concessions, dissimula un sourire discret.
+
+--Il n'y en a pas un, répondit-il, j'en vois trois pour le moins. Tout
+d'abord, cette jeune femme, cette Rose Pigoreau, dont la beauté a si
+fort émerveillé notre digne Tantaine, me paraît un sérieux danger pour
+l'avenir.
+
+M. Mascarot fit de la main un tout petit geste très significatif.
+
+--Sois tranquille, nous en débarasserons Paul de cette demoiselle.
+
+--Parfait! Mais ne t'y trompe pas, insista le docteur d'un ton sérieux
+qui ne lui était pas habituel, il s'en faut, le danger n'est pas celui
+que tu penses, celui que tu as songé à éviter. Tu es persuadé que ce
+garçon aime cette fille, et lui-même croit l'aimer. Pour la plus légère
+satisfaction d'amour-propre, il l'aura oubliée demain.
+
+--C'est possible.
+
+--Mais elle, qui s'imagine détester ce beau garçon, se trompe
+pareillement. Elle est tout simplement lasse de la misère. Donne-lui un
+mois de repos, de luxe, de fantaisies satisfaites, de bonne chère, et tu
+la verras rassasiée de ce qu'elle croit être le plaisir, revenir à son
+Paul. Oui, tu la verras le poursuivre, l'obséder, s'acharner comme
+s'acharnent les femmes de cette sorte qui ne redoutent rien, et venir le
+réclamer jusqu'aux pieds de Flavie.
+
+--Qu'elle ne s'en avise jamais! fit le doux placeur d'un ton menaçant.
+
+--Quoi! Que feras-tu? L'empêcheras-tu de parler? Elle connaît Paul,
+elle, depuis son enfance; elle a connu sa mère, elle a été élevée près
+de lui, dans la même rue peut-être. Crois-en ma vieille expérience,
+surveille de ce côté.
+
+--Il suffit, je prendrai mes mesures.
+
+Il suffisait, en effet, pour B. Mascarot, de connaître un danger pour le
+prévenir. Un bon averti, dit-on, en vaut deux; quand il est prévenu,
+lui, il en vaut quatre.
+
+--Mon second «seulement», poursuivit le prévoyant docteur, m'est inspiré
+par ce protecteur mystérieux dont ce jeune homme t'a parlé. Son père est
+mort, prétend-il, sa mère le lui a juré... soit, je consens à le croire.
+Mais alors, qu'est-ce que cet inconnu qui servait une rente à Mme
+Violaine? Un sacrifice immédiat, si gros qu'il soit, ne prouve rien. Un
+dévoûment si persévérant me taquine.
+
+--Tu as raison, docteur, raison mille fois. Là est le défaut de la
+cuirasse. Mais je veille, mon ami, mais je cherche.
+
+Le docteur commençait à se lasser, il était aisé de le voir.
+
+--Ma troisième objection, poursuivit-il, est peut-être la plus forte. Il
+va falloir utiliser ce garçon dès demain sans avoir eu le loisir de le
+disposer à son rôle, sans l'avoir préparé. S'il allait être honnête, par
+hasard!... Si à tes propositions les plus éblouissantes, il répondait
+par un non bien ferme et bien catégorique!...
+
+A son tour, M. Mascarot se leva.
+
+[Illustration: Mademoiselle, debout auprès d'un pilier, causant avec un
+jeune homme.]
+
+--Cette supposition, déclara-t-il du ton le plus dégagé, n'est pas
+admissible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, docteur, lorsque Tantaine, après avoir trié ce garçon entre
+mille, nous l'a amené, il l'avait étudié. Tu ne l'as donc pas étudié,
+lorsque je le faisais poser pour toi? Il est plus faible et plus volage
+qu'une femme, vaniteux comme un faiseur de romans qu'il est, dévoré de
+convoitises et honteux d'être pauvre. Va, entre mes mains, il prendra
+telle forme que je voudrai, comme la cire sous les doigts du modeleur.
+Ce qu'il faudra qu'il soit, il le sera.
+
+M. Hortebize ne voulait pas discuter.
+
+--Es-tu sûr, dit-il simplement, que Mlle Flavie ne soit pour rien
+dans ton choix?
+
+--Sur cet article, répondit le placeur, tu me permettras de ne pas
+m'expliquer...
+
+Il s'interrompit prêtant l'oreille.
+
+--On a frappé, je crois, fit-il, écoute...
+
+Le bruit s'étant renouvelé, le docteur s'apprêtait à s'esquiver, M.
+Mascarot le retint.
+
+--Reste, dit-il, c'est Beaumarchef.
+
+Et au lieu de répondre, il appuya le doigt sur un timbre de
+vermeil,--encore un présent, sans doute,--qui brillait au milieu de ses
+paperasses.
+
+Le digne placeur ne s'était pas trompé.
+
+L'ancien sous-off, il aimait à se qualifier ainsi lui-même, parut
+presque aussitôt.
+
+D'un air moitié respectueux, moitié familier, il salua militairement--la
+main au front, le coude à la hauteur de l'oeil,--le docteur d'abord,
+puis son associé qu'il appelle son patron.
+
+--Eh bien! Beaumar, lui demanda gaîment le docteur, nous buvons donc
+toujours des petits verres?
+
+L'ex-sous-off,--fait prodigieux--rougit autant qu'une fillette prise par
+sa maman le doigt dans le pot aux confitures.
+
+--Oh!... si peu, monsieur le docteur, répondit-il modestement, si
+peu!...
+
+--Trop encore, Beaumar, beaucoup trop, penses-tu que je ne le vois pas?
+Mais regarde donc ton teint, malheureux, ton nez, tes paupières
+enflammées!...
+
+--Cependant, monsieur le docteur, je vous assure...
+
+--Si ce n'était que cela, encore! Mais tu sais ce que je t'ai dit: tu es
+menacé d'un asthme. Quand tu feras: non, avec ta tête, c'est comme cela.
+Vois comme tu es essoufflé, examine les mouvements des muscles
+pectoraux, décélant une obstruction du poumon...
+
+--C'est que j'ai couru, monsieur le docteur.
+
+Mais cette consultation ne pouvait être du goût de M. Mascarot.
+
+--Si Beaumar est hors d'haleine, interrompit-il, c'est qu'il a dû jouer
+des jambes. Il avait à réparer une inexcusable ineptie. Voyons ton
+expédition, Beaumar?
+
+L'ancien sous-officier aimait bien mieux cela que les observations
+taquines du docteur Hortebize.
+
+--Nous la tenons, patron! répondit-il d'un air triomphant.
+
+--Ce n'est pas malheureux.
+
+--Qui tenez-vous? interrogea le docteur.
+
+D'un doigt placé sur sa bouche, M. Mascarot fit à son ami un signe
+d'intelligence, et, d'un ton leste qui ne lui est pas habituel, il
+répondit:
+
+--Caroline Schimer, une ancienne servante de l'hôtel de Champdoce, qui a
+un petit renseignement à me donner. Continue, Beaumar, comment
+l'avez-vous rattrapée?
+
+--Grâce à une idée qui m'est venue, patron.
+
+--Peste! si tu te mets à avoir des idées, maintenant.
+
+Le sieur Beaumarchef se rengorgea.
+
+--C'est comme cela, répondit-il. En sortant de la maison, avec
+Toto-Chupin, je me suis dit: notre gaillarde a dû remonter la rue, mais
+il est impossible qu'elle soit allée jusqu'au boulevard sans entrer chez
+un marchand de vins.
+
+--Bien raisonné! approuva le docteur.
+
+--En conséquence, Toto et moi, nous avons examiné tous les débits devant
+lesquels nous passions. Bien nous en a pris. Arrivés rue du
+Petit-Carreau, nous avons aperçu notre Caroline chez un marchand de
+tabac qui vend des liqueurs.
+
+--Et Toto a pris la piste!
+
+--C'est-à-dire, patron, qu'il a juré qu'il marcherait dans son ombre
+jusqu'à ce qu'on lui crie: assez! De plus, il nous fera parvenir un
+rapport tous les jours.
+
+M. Mascarot se frottait les mains.
+
+--Bonne revanche! prononça-t-il. Beaumar, je suis content de toi.
+
+Le compliment parut enchanter l'ancien sous-officier. Il s'essuya le
+front, mais ne se retira pas.
+
+--Ce n'est pas tout, patron, commença-t-il.
+
+--Quoi encore?
+
+--J'ai rencontré en bas La Candèle, qui revenait de la place du
+Petit-Pont, vous savez?...
+
+--Ah!... qu'a-t-il vu?
+
+--Il a vu la jeune personne s'envoler dans un coupé à deux chevaux.
+Naturellement, il l'a suivie. Elle est maintenant installée rue de
+Douai, dans un appartement qui est tout ce qu'on peut voir de plus
+splendide, a dit le concierge. Ah! patron, il paraît qu'elle est
+supérieurement jolie, cette jeune personne! La Candèle était comme un
+fou, en en parlant. Il prétend qu'elle a des yeux!... Oh! mais des
+yeux... à faire descendre un homme de l'impériale d'un omnibus.
+
+A cette description, le regard du docteur pétilla.
+
+--C'est donc vrai, demanda-t-il, ce que nous a conté ce vieux roquentin
+de Tantaine?
+
+Mais ce n'est pas l'austère placeur qui s'arrête jamais aux bagatelles.
+
+--C'est vrai, répondit-il en fronçant le sourcil, et cela prouve,
+Hortebize, la justesse de ton objection de tout à l'heure. Oui, c'est un
+danger qu'une fille si furieusement belle, que tout le monde la
+remarque. Poussé par elle, le jeune idiot qui l'a enlevée pourrait bien
+devenir très gênant.
+
+M. Beaumarchef osa toucher le bras de son patron, il était en veine; une
+idée lui venait encore.
+
+--S'il ne s'agit que de se débarrasser du petit crevé, dit-il, ce n'est
+pas bien difficile.
+
+--Comment?
+
+Au lieu de répondre, l'ancien sous-officier tomba en garde, fit deux
+appels du pied et se fendit en criant d'un ton de prévôt de régiment:
+
+--Une, deux!... Du liant, donc!... Une, deux, dégagez, filez droit!...
+Et voilà.
+
+--Une querelle de Prussien, murmura le placeur, un duel!... La fille ne
+nous en resterait pas moins sur les bras. D'ailleurs, les moyens
+violents me répugnent, ils sont compromettants.
+
+Il réfléchit un moment, puis, relevant lentement ses lunettes, il
+chercha des yeux les yeux du docteur. Quand il les eût rencontrés:
+
+--Que n'avons-nous, fit-il en donnant à chaque mot une valeur
+particulière, que n'avons-nous à nos ordre une bonne épidémie? Suppose,
+docteur, cette belle fille atteinte de la petite vérole!... La voilà
+défigurée.
+
+Ce fut autour du docteur de se recueillir.
+
+--En l'état de la science, répondit-il enfin, on peut donner un coup
+d'épaule à l'épidémie. Mais après? Rose défigurée n'en sera que plus
+acharnée après Paul. La ténacité d'une femme croit en raison de sa
+laideur.
+
+--Ceci est à examiner, dit M. Mascarot. En attendant, il doit y avoir
+quelque mesure à prendre, pour écarter tout danger immédiat. Voyons,
+Beaumar, je t'ai dit ces jours-ci de préparer le dossier de ce Gandelu,
+qu'elle est sa situation?
+
+--Il est criblé de dettes, patron, mais ses créanciers le ménagent à
+cause d'un héritage prochain; Clichy, d'ailleurs n'existe plus.
+
+L'honorable placeur haussa les épaules.
+
+--Tu n'es qu'un sot, Beaumar, interrompit-il. Un gaillard de la trempe
+de ce Gaudelu, endetté et amoureux d'une fille comme Rose, donnera tête
+baissée dans tous les traquenards. Il est impossible que parmi ses
+créanciers il n'y ait pas deux ou trois de nos gens prêts à agir selon
+mes volontés. Étudie cela, tu me rendras réponse ce soir. Et sur ce...
+laisse-nous.
+
+Une fois seuls, les deux amis restèrent assez longtemps enfoncés dans
+leurs réflexions. L'instant était décisif. Ils étaient maîtres encore de
+leurs résolutions, mais ils savaient qu'une première démarche les
+engagerait irrémissiblement. Or, ils étaient assez forts, l'un et
+l'autre, pour regarder bien en face et pour mesurer le péril.
+
+L'éternel sourire du docteur Hortebize, pâlissait, et c'est d'une main
+fiévreuse qu'il tracassait son médaillon.
+
+B. Mascarot le premier domina la torpeur qui l'envahissait.
+
+--Assez de réflexions, fit-il, fermons les yeux et marchons... Tu as
+entendu les promesses du marquis de Croisenois? Il se donne à notre
+oeuvre, mais non sans conditions. Pour lui comme pour nous, il faut
+qu'il soit le mari de Mlle de Mussidan.
+
+--C'est un mariage qui n'est pas fait.
+
+--Mais qui se fera, puisque nous le voulons. Et la preuve, c'est
+qu'avant deux heures, les projets de mariage qui existent entre Mlle
+Sabine et le baron de Breulh-Faverlay seront rompus. Nous tenons le
+comte et la comtesse de Mussidan, n'est-ce pas?...
+
+Le docteur, tant bien que mal, étouffa un gros soupir.
+
+--Vrai! murmura-t-il, je comprends les scrupules de Catenac. Ah! si
+comme lui j'avais un million!...
+
+Pendant ces dernières phrases, B. Mascarot, allant et venant de son
+cabinet à sa chambre à coucher, remplaçait par sa tenue de ville son
+costume d'intérieur. Quand il eut terminé:
+
+--Es-tu prêt? demanda-t-il au docteur.
+
+--Il le faut bien!
+
+--Partons alors.
+
+Et, entrebâillant la porte de son cabinet, B. Mascarot cria:
+
+--Beaumar, une voiture!
+
+
+
+
+IV
+
+
+S'il est à Paris un quartier privilégié, c'est assurément celui qui se
+trouve compris entre la rue du Faubourg-Saint-Honoré d'un côté, et la
+Seine de l'autre, qui commence à la place de la Concorde et finit à
+l'avenue du bois de Boulogne.
+
+Dans ce coin béni de la grande ville, les millionnaires s'épanouissent
+naturellement, comme les rhododendrons à certaines altitudes.
+
+Aussi, que de somptueuses demeures, avec leurs vastes jardins, leurs
+massifs fleuris, leurs pelouses toujours vertes, leurs grands arbres
+peuplés de merles familiers, de rossignols et de fauvettes!
+
+Mais, entre tous ces riants hôtels que lorgne le passant, il n'en est
+pas de plus souhaitable que l'hôtel de Mussidan, la dernière oeuvre de
+ce pauvre Sévair, mort à la peine, le jour où on reconnaissait enfin son
+mérite.
+
+Bâti au milieu de la rue de Matignon, entre une grande cour sablée et un
+jardin ombreux, l'hôtel de Mussidan a un aspect somptueux qui n'exclut
+pas l'élégance.
+
+Peu de sculptures autour des fenêtres et le long des corniches, pas de
+bariolages sur la façade. Un perron de marbre à double rampe, protégé
+par une légère marquise, conduit à la grande porte.
+
+Lorsque le matin, vers sept heures, on passe devant la grille, le
+mouvement des domestiques dans la cour trahit la grande et riche maison.
+
+C'est le carosse de cérémonie qu'on remise, ou le phaéton de monsieur le
+comte, ou le coupé plus simple que prend madame la comtesse lorsqu'elle
+court aux emplettes.
+
+Cette bête de race, dont on lustre si soigneusement la robe, c'est
+Mirette, la favorite que monte parfois avant le déjeuner Mlle Sabine.
+
+C'est à quelques pas de cette belle demeure, au coin de l'avenue de
+Matignon, que le placeur et son digne ami firent arrêter leur voiture.
+Ils descendirent, payèrent le cocher et remontèrent la rue.
+
+B. Mascarot avait arboré son plus grand air. Avec ses vêtements noirs,
+sa cravate éblouissante de blancheur et ses lunettes, on l'eût pris
+aisément pour quelque grave magistrat.
+
+Le docteur, lui, en route, s'était fait une raison, et s'il était très
+pâle encore, sa physionomie était redevenue souriante comme
+d'ordinaire.
+
+--Prenons nos dernières dispositions, disait le placeur, tu es reçu chez
+M. et Mme de Mussidan, tu es presque de leurs amis.
+
+--Oh!... de leurs amis, non. Un simple guérisseur, n'ayant pas eu
+l'avantage d'avoir eu un aïeul aux croisades, n'existera jamais pour un
+Mussidan.
+
+--Enfin, la comtesse te connaît, elle ne s'épouvantera pas dès que tu
+ouvriras la bouche, elle ne criera pas à l'assassin. En te retranchant
+derrière un coquin quelconque, tu peux même, à ses yeux, sauver ta
+réputation. Moi je me charge de parler au comte.
+
+--Hum!... fit le docteur, méfie-toi. Ce cher comte est affreusement
+violent. Il est homme, au premier mot malsonnant, à te jeter par la
+fenêtre.
+
+M. Mascarot eût un geste de défi.
+
+--J'ai de quoi le mater, dit-il.
+
+--N'importe!... Tiens-toi sur tes gardes.
+
+Les deux amis passaient alors devant l'hôtel de Mussidan, et le docteur
+en expliqua brièvement la disposition intérieure; puis, ils
+poursuivirent leur route.
+
+--A moi le mari, disait B. Mascarot, à toi la femme. Du comte, j'obtiens
+qu'il retire sa parole à M. de Breulh-Faverlay, mais je ne prononce pas
+le nom du marquis de Croisenois. Toi, au contraire, tu poses carrément
+la candidature Croisenois et tu glisses sur le Breulh-Faverlay.
+
+--Sois sans inquiétude, mon thème est fait, je saurai me tenir.
+
+--C'est là, cher docteur, qu'est le beau de notre affaire. Le mari
+s'inquiétera surtout à l'idée de sa femme. La femme sera très occupée de
+la pensée de son mari. Quand, après nous avoir vus, ils se trouveront
+ensemble, le premier qui abordera la question ne sera pas peu surpris de
+voir l'autre abonder dans son sens.
+
+Ce résultat parut assez comique au docteur pour lui arracher un sourire.
+
+--Et comme nous allons agir sur chacun d'eux par des moyens différents,
+dit-il, jamais ils ne se douteront de rien!... Décidément, ami
+Baptistin, tu es encore plus ingénieux qu'on ne croit.
+
+--Bien!... bien!... tu me feras des compliments après le succès.
+
+Ils venaient de s'engager dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, et de
+l'autre côté de la rue on apercevait un café. M. Mascarot s'arrêta.
+
+--Tu vas, dit-il, docteur, entrer dans ce café, pendant que je ferai la
+course que tu sais. En repassant je te préviendrai. Si c'est: oui, je me
+présenterai le premier chez le comte, toi, un quart d'heure après moi,
+tu demanderas la comtesse.
+
+Quatre heures sonnaient, lorsque ces honorables associés se séparèrent
+en donnant une poignée de main.
+
+Le docteur Hortebize avait gagné le café indiqué.
+
+B. Mascarot continua à remonter le faubourg Saint-Honoré. Ayant dépassé
+la rue du Colysée, il s'arrêta devant la boutique d'un marchand de vin
+et entra.
+
+Le patron de cet établissement bien connu, il faudrait dire célèbre,
+dans le quartier, n'a pas jugé convenable de mettre son nom au-dessus de
+sa boutique. On l'appelle le père Canon.
+
+Le vin qu'il sert aux passants, à son comptoir d'étain, ne vaut pas le
+diable, il le confesse sans pudeur; mais il tient en réserve, pour sa
+nombreuse clientèle, composée uniquement de domestiques du voisinage, un
+certain Mâcon qui a causé plus d'un congé immédiat.
+
+En voyant entrer chez lui un personnage d'apparence sévère, le père
+Canon daigna se déranger. En France, le pays du rire, une mine grave est
+le meilleur des passeports.
+
+--Monsieur désire quelque chose? demanda le marchand de vin.
+
+--Je voudrais, répondit le placeur, parler à M. Florestan.
+
+--De chez le comte de Mussidan, sans doute?
+
+--Précisément, il m'a donné rendez-vous ici.
+
+--Et il s'y trouve, monsieur, dit le père Canon; seulement il est en bas
+dans la salle de musique; je cours le chercher.
+
+--Oh! inutile, ne vous dérangez pas, je descends.
+
+Et, sans attendre une réponse, B. Mascarot se dirigea vers l'escalier
+d'une cave, dont l'entrée s'apercevait au fond de la boutique.
+
+--Il me semble maintenant, murmura le père Canon, que j'ai déjà vu cet
+homme de loi qui connaît les êtres de ma maison.
+
+L'escalier n'était ni trop noir ni trop raide, et de plus il était orné
+d'une rampe.
+
+M. Mascarot descendit une vingtaine de marches et arriva à une porte
+matelassée qu'il tira.
+
+Aussitôt, de même que le gaz d'un ballon se précipite par une fissure,
+des sons étranges, formidables, effroyables, s'élancèrent par cette
+issue.
+
+Le placeur ne sembla ni effrayé ni surpris.
+
+Il descendit trois marches encore, poussa une autre porte, matelassée
+comme la première, et se trouva sur le seuil d'une vaste pièce voûtée,
+disposée comme celle d'un café, éclairée au gaz, avec des tables et des
+chaises tout autour. Plusieurs consommateurs y buvaient du fameux vin de
+Mâcon.
+
+Au milieu de la salle, deux hommes en bras de chemise soufflaient,
+jusqu'à en être cramoisis, dans des trompes à la Dampierre, entourées du
+galon vert traditionnel.
+
+[Illustration:--Monsieur le comte, souvenez-vous de Montlouis!...]
+
+Près d'eux, un très vieux bonhomme, chaussé de grandes guêtres de cuir
+montant au-dessus du genou, ayant une ceinture de cuir fauve à plaque
+armoriée sur un gilet rouge, sifflait l'air que s'efforçaient de
+reproduire les joueurs de trompe.
+
+Le silence se fit dès que parut M. Mascarot, qui, son chapeau à la main,
+saluait poliment à la ronde.
+
+--Eh!... c'est le papa Mascarot, s'écria un jeune homme à beaux favoris,
+portant culotte courte et bas blancs bien tirés. Arrivez donc, je vous
+attendais si bien que voici un verre propre pour vous.
+
+M. Mascarot, sans se plus faire prier, alla prendre place à la table,
+trinqua, but et fit claquer sa langue en signe de satisfaction.
+
+--Comme cela, reprit le jeune homme, qui n'était autre que Florestan, le
+père Canon vous a dit que j'étais à la salle de musique. Hein!... on est
+bien ici.
+
+--Admirablement.
+
+--Vous nous voyez en train de prendre notre petite leçon. La police vous
+savez, ne veut pas qu'on joue de la trompe à Paris. Alors, savez-vous ce
+qu'a fait le père Canon? Il nous a installé dans cette cave. On peut y
+souffler tant qu'on veut, personne au-dehors n'entend rien. L'air vient
+par les deux tuyaux que vous voyez.
+
+Les deux élèves ayant repris leur leçon, Florestan était obligé de se
+faire un porte-voix de ses deux mains, et de crier de toutes ses forces.
+
+--Ce vieux-là, poursuivait-il, est un ancien piqueur du duc de
+Champdoce. Ah! quel professeur! Il n'a pas son pareil pour la trompe!
+Tel que vous me voyez, je n'ai que vingt leçons, et je vais déjà très
+bien. Il faut dire que j'ai, à ce qu'il paraît, une embouchure comme on
+n'en voit guère. Tenez, voulez-vous que je vous sonne un débuché, un
+bien-aller, un changement?...
+
+M. Mascarot eut peine à dissimuler un mouvement d'épouvante.
+
+--Merci! cria-t-il, un jour que j'aurai le temps, je serai ravi de vous
+entendre; mais aujourd'hui, je suis un peu pressé et je voudrais vous
+parler.
+
+--A vos ordres! Mais j'y songe, ici vous ne serez peut-être pas très
+bien pour causer, montons, nous demanderons un cabinet.
+
+Si les «cabinets de société» du père Canon ne sont pas précisément
+somptueux, ils ont l'inestimable mérite d'être discrets.
+
+Bien que séparés par de minces cloisons de verre rayé, rarement ils
+laissent s'évaporer les confidences qui s'y échangent, confidences, dont
+les «maîtres» sont l'éternel sujet.
+
+--Ah! ils en conteraient de belles, ces cabinets, s'ils pouvaient
+parler!...
+
+Ainsi disait Florestan, en prenant place en face de M. Mascarot à une
+petite table que le père Canon venait de charger d'une bouteille et de
+deux verres.
+
+--Je le crois, approuva le digne placeur, mais ce n'est point de cancans
+qu'il s'agit. Si je t'ai fait demander un rendez-vous par Beaumar,
+c'est que tu es en position de me rendre un petit service.
+
+--A vos ordres.
+
+--En ce cas, nous y reviendrons. Commençons par parler de toi. Comment
+te trouves-tu chez ton comte de Mussidan?
+
+Une outrageante familiarité est un des traits distinctifs de B.
+Mascarot. Il ne saurait s'empêcher de tutoyer ses clients. Il ignore
+sans doute qu'au mépris d'un homme pour ses semblables, on peut presque
+toujours juger de quel mépris lui-même est digne.
+
+Cependant, ce tutoiement n'offusquait nullement Florestan.
+
+--Je suis très mal, répondit-il, chez ce noble de malheur, si mal que
+j'ai déjà demandé à Beaumarchef de me chercher une autre condition.
+
+--C'est à n'y pas croire. Tous mes renseignements affirment que le
+service du comte est très doux, et ton prédécesseur...
+
+--Merci!... interrompit le domestique avec une grimace significative, je
+voudrais vous y voir. D'abord, il est rat!...
+
+D'un mouvement éloquent, l'honorable placeur blâma ce vilain défaut.
+
+--Ensuite, continua Florestan, il est plus soupçonneux qu'un chat.
+Jamais rien à la traîne, pas une lettre, pas un cigare, pas un louis. La
+moitié de sa vie se passe à ouvrir et à fermer ses serrures, et il dort
+avec ses clés sous son oreiller.
+
+--J'avoue qu'une telle méfiance est singulièrement blessante.
+
+--N'est-ce pas? Ajoutez à cela qu'il est d'une violence terrible. Pour
+un rien, les yeux lui sortent de la tête. On dirait toujours qu'il va
+vous tuer ou vous battre, pour le moins. Moi, d'abord, il me fait peur.
+
+Ce portrait, après l'avertissement du docteur, devait donner à réfléchir
+à B. Mascarot.
+
+--Le comte est-il donc toujours ainsi? demanda-t-il.
+
+--Les jours ordinaires, oui. Il est pire quand il a beaucoup joué ou
+beaucoup bu. Et Dieu sait s'il s'en fait faute. Il ne rentre jamais
+avant quatre heures du matin, quand il rentre toutefois.
+
+--Diable! cette conduite ne doit guère être du goût de la comtesse.
+
+Florestan éclata de rire, jugeant l'observation naïve.
+
+--Madame!... fit-il. Elle se soucie bien de monsieur, en vérité. Souvent
+ils sont des semaines sans se voir. Cette femme-là, pourvu qu'elle
+dépense, elle est contente. Aussi, il faut voir les créanciers chez
+nous.
+
+--Cependant M. et Mme de Mussidan sont très riches.
+
+--Énormément riches, papa Mascarot, immensément. Ce qui n'empêche pas
+qu'il y a des moments où il n'y a pas cent sous à l'hôtel. Alors, madame
+est comme une tigresse, elle envoie emprunter à toutes ses amies,
+n'importe quoi, cent francs, vingt francs, dix francs... et on les lui
+refuse.
+
+--C'est humiliant.
+
+--A qui le dites-vous? Cependant, quand il faut absolument une grosse
+somme, c'est au duc de Champdoce que madame s'adresse. Oh!... celui-là,
+il ne dit jamais non. Et elle ne lui en écrit pas long, allez.
+
+M. Mascarot daigna sourire.
+
+--On dirait, fit-il, que tu sais ce que la comtesse écrit.
+
+--Dame! vous comprenez, on aime à savoir ce qu'on porte. Elle dit
+simplement: «Mon ami, j'ai besoin de tant...» et il paie sans rechigner.
+Il faut, voyez-vous, qu'il y ait eu quelque chose entre eux.
+
+--D'après cela, je le croirais.
+
+--Parbleu!... Aussi qu'arrive-t-il? Quand monsieur et madame se trouvent
+ensemble, c'est pour se disputer. Et quelles disputes!... Dans les
+ménages d'ouvriers, quand le mari a un peu bu, il cogne et la femme
+crie. Mais ce n'est rien. On se couche là-dessus, on s'embrasse sur les
+bleus et tout est dit. Tandis qu'eux, papa Mascarot, je les ai entendus
+se dire froidement de ces choses qu'on ne peut pas pardonner...
+
+A l'air distrait dont le brave placeur écoutait ces détails, on eut pu
+croire qu'il les connaissait.
+
+--Comme cela, fit-il, je ne vois, dans la maison, que Mlle Sabine
+dont le service ne soit pas désagréable.
+
+--Oh! elle, il n'y a rien à lui reprocher, elle est bonne, pas
+regardante, polie.
+
+--De telle sorte que son prétendu, M. de Breulh-Faverlay, sera un très
+heureux mari.
+
+--Heureux, c'est selon. Le mariage n'est pas fait. D'ailleurs...
+
+Florestan s'interrompit comme s'il eût été pris d'un scrupule soudain.
+
+Il promena son regard autour du cabinet, pour bien s'assurer que nul ne
+pouvait l'entendre, et c'est à voix basse, de l'air le plus mystérieux,
+qu'il continua:
+
+--D'ailleurs, Mlle Sabine, je peux bien vous confier cela, à vous, a
+toujours été abandonnée à elle-même, elle est libre autant que le serait
+un garçon... Enfin, vous m'entendez.
+
+B. Mascarot était subitement devenu fort attentif.
+
+--Bah!... fit-il, Mlle Sabine aurait un amoureux?
+
+--Tout juste.
+
+--Impossible!... mon garçon. Et même, tiens, laisse-moi te le dire, tu
+as tort de répéter des suppositions malveillantes.
+
+Cette simple observation parut indigner le discret domestique.
+
+--Des suppositions!... fit-il. Jamais... On sait ce qu'on sait. Si je
+parle de l'amoureux, c'est que je l'ai vu, de mes yeux, non pas une,
+mais deux fois.
+
+A la façon dont le bon placeur tracassa ses lunettes, Beaumarchef eût
+reconnu qu'il était intéressé au plus haut point.
+
+--Vraiment! dit-il. Conte-moi donc cela.
+
+--Eh bien!... La première fois, c'était à l'église, un matin, que
+mademoiselle était allée seule faire, soi-disant, ses dévotions. Tout à
+coup le temps se met à la pluie, et Modeste, la femme de chambre, me
+prie d'aller porter un parapluie. Bon, je pars, j'arrive. En entrant,
+qu'est-ce que je vois? Mademoiselle debout, près du bénitier, causant
+avec un jeune homme. Naturellement, je ne me montre pas, j'observe.
+
+--C'est là ce que tu appelles être sûr?
+
+--Positivement, et vous ne douteriez pas, si vous aviez vu de quels yeux
+ils se regardaient.
+
+--Comment était ce jeune homme?
+
+--Très bien: de ma taille à peu près, parfaitement mis, ayant l'air pas
+commode et même un peu extraordinaire.
+
+--Passe à la seconde fois.
+
+--Oh! c'est toute une histoire. Cette fois, on me charge d'accompagner
+mademoiselle chez une de ses amies, qui demeure rue Marbeuf. Très bien.
+Mais voilà qu'au coin de l'avenue mademoiselle me fait signe
+d'approcher. J'approche.--«Tenez, Florestan, me dit-elle, j'oubliais la
+lettre que voici, courez la jeter à la poste. Je vous attends ici.»
+
+--Et tu as lu cette lettre?
+
+--Moi, jamais. Je me dis: «Mon bonhomme, on veut t'éloigner, c'est qu'il
+y a quelque chose; il faut rester.» En effet, au lieu de courir à la
+poste, je me cache derrière un arbre et j'attends. J'avais à peine
+disparu que je vois avancer, qui? mon particulier de l'église. Si
+changé, par exemple, que j'ai eu de la peine à le reconnaître. Il était
+vêtu comme un ouvrier, avec un pantalon de toile et une grande blouse
+pleine de plâtre. Ils ont bien causé dix minutes. Mademoiselle lui a
+remis quelque chose qui m'a paru être une photographie. Et voilà!...
+
+La bouteille de Mâcon était vide. Florestan allait frapper pour en
+demander une autre. B. Mascarot l'arrêta.
+
+--Non, non, prononça-t-il, l'heure s'avance, et il faut que je te dise
+quel service j'attends de toi. Le comte de Mussidan est chez lui en ce
+moment?
+
+--Ne m'en parlez pas; voici deux jours qu'à la suite d'une chute de rien
+dans l'escalier, il ne sort pas.
+
+--Eh bien!... mon garçon, j'ai absolument besoin de parler à ton patron.
+Si je lui faisais passer ma carte, il ne me recevrait pas, j'ai compté
+sur toi pour m'introduire près de lui.
+
+Florestan resta bien une bonne minute sans répondre.
+
+--C'est raide, fit-il enfin, ce que vous me demandez là. Il n'aime pas
+les visites improvisées, le patron, et il est bien capable de me fourrer
+à la porte. Mais bast! puisque je veux le quitter, je me risque.
+
+Déjà M. Mascarot était debout.
+
+--Nous ne pouvons arriver ensemble, dit-il. File, je vais régler ici,
+et, dans cinq minutes, je me présenterai. Surtout, n'aie pas l'air de me
+connaître.
+
+--Soyez tranquille!... Et, vous savez, cherchez-moi une bonne place.
+
+Ainsi qu'il était convenu, l'honnête placeur paya, puis passa au café
+prévenir le docteur Hortebize.
+
+Et quelques instants plus tard, Florestan, de sa plus belle voix,
+annonçait à son maître:
+
+--M. Mascarot.
+
+
+
+
+V
+
+
+Il est certain que B. Mascarot, directeur d'une agence de placement,
+sise rue Montorgueil,--pour employer ses expressions--est doué d'un
+prodigieux aplomb.
+
+Son esprit audacieux a si souvent parcouru le champ inexploré de toutes
+les probabilités, qu'il n'est rien qui puisse le prendre au dépourvu.
+
+Tant de fois, par la pensée, il s'est placé au milieu des circonstances
+les plus invraisemblables, que la réalité ne saurait avoir de surprises
+pour lui.
+
+Quoi qu'il advienne, il est en garde naturellement.
+
+Lui-même aime à se comparer à ces écuyers habiles qui, ayant longtemps
+monté des chevaux dressés à jeter bas leur cavalier, peuvent, sans
+crainte d'être désarçonnés, enfourcher n'importe quelle monture.
+
+Cet orgueil est légitime et même justifié par des faits indiscutables.
+B. Mascarot a fait ses preuves.
+
+Néanmoins, pendant qu'il gravissait les marches du magnifique escalier
+de l'hôtel de Mussidan, éclairé, car la nuit était venue, par des
+lanternes d'une richesse extrême, l'intrépide placeur--lui-même,
+quelques heures plus tard, l'avouait au docteur--sentait ses jambes
+fléchissantes et cotonneuses.
+
+Son coeur battait plus vite et sa salive s'épaississait autour de sa
+langue, lorsque Florestan, après lui avoir fait traverser une
+antichambre à divans de velours, l'introduisit dans la bibliothèque, une
+pièce très vaste, du goût le plus sévère.
+
+A ce nom trivial de Mascarot, qui éclatait là plus dissonnant qu'un
+juron d'ivrogne dans une chambrette de jeune fille, M. de Mussidan leva
+vivement la tête.
+
+Le comte était établi au fond de la pièce, et il lisait à la lueur des
+quatre bougies d'un candélabre d'un merveilleux travail.
+
+Laissant tomber son journal sur ses genoux, il posa son binocle sur son
+nez et considéra d'un air profondément surpris le placeur, qui, le
+chapeau à la main, la bouche en coeur, l'échine en cerceau, s'avançait
+balbutiant d'inintelligibles excuses.
+
+Cet examen sommaire ne lui apprenant rien, M. de Mussidan se leva à
+demi, et demanda:
+
+--Vous désirez, monsieur?...
+
+--Monsieur le comte, répondit B. Mascarot, daignera m'excuser si,
+n'ayant pas l'honneur d'être connu de lui, j'ai osé... je me suis
+permis...
+
+D'un geste brusque et impérieux, le comte lui coupa la parole.
+
+--Attendez!
+
+Cette fois, il se leva tout à fait, alla tirer violemment un des cordons
+de sonnette qui pendait de chaque côté de la cheminée, et revint prendre
+place dans son fauteuil.
+
+B. Mascarot, demeurait toujours au milieu de la bibliothèque, muet, un
+peu interdit, se demandant, car cela entrait dans ses prévisions, si on
+allait le faire reconduire jusqu'à la grille.
+
+Il s'était bien écoulé une minute lorsque, la porte s'ouvrant, le fidèle
+domestique qui avait introduit «son placeur» parut.
+
+--Florestan, lui dit le comte du ton le plus calme, voici la première
+fois que vous vous permettez de faire entrer quelqu'un ici, sans que je
+vous en aie donné l'ordre. Si cela vous arrivait une seconde fois, vous
+quitteriez mon service.
+
+--Je puis assurer à monsieur le comte...
+
+--Vous voilà prévenu, il suffit.
+
+Durant cette minute d'attente, pendant ce colloque rapide, B. Mascarot
+étudiait le comte avec toute l'intensité d'attention que communique un
+intérêt personnel en jeu.
+
+M. le comte Octave de Mussidan ne ressemblait en rien à l'homme qu'on se
+serait imaginé après avoir entendu les histoires de Florestan.
+
+Déjà, du temps de Montaigne, il ne fallait se fier qu'à demi au portrait
+d'un maître tracé par ses serviteurs.
+
+Le comte, qui avait alors cinquante ans à peine, en paraissait bien
+soixante. D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, il était desséché
+plutôt que maigre. Ses cheveux sur son crâne étaient rares, et ses
+favoris, qu'il portait fort longs, étaient complètement blancs. Les
+chagrins ou les passions de sa vie s'accusaient en rides profondes sur
+sa figure tourmentée. L'expression amère encore plus que hautaine de sa
+physionomie trahissait l'homme qui, ayant bu l'existence jusqu'à la lie,
+ne souhaite plus que briser la coupe.
+
+Tels on se réprésente ces lords orgueilleux de l'Angleterre, qui ne
+vivent plus que par les excitations de la tribune ou la fièvre de leur
+ambition.
+
+Florestan sorti, M. de Mussidan se retourna vers l'intrus, et du même
+ton glacial, dit:
+
+--Expliquez-vous maintenant, monsieur.
+
+M. Mascarot s'est des centaines de fois, exposé à des réceptions
+fâcheuses, mais jamais il n'avait été reçu ainsi.
+
+Blessé dans sa vanité, car il est vaniteux comme tous ceux qui exercent
+un pouvoir occulte, il ressentit contre M. de Mussidan le plus violent
+mouvement de colère.
+
+--Misérable grand seigneur! pensa-t-il, nous verrons bien si tu seras
+aussi fier tout à l'heure.
+
+Mais son visage ne trahit rien de ses pensées. Son attitude resta
+servile, son sourire bassement obséquieux.
+
+--Monsieur le comte, commença-t-il, ne peut me connaître, et il me
+permettra de prendre la liberté de me présenter moi-même. Monsieur le
+comte a entendu mon nom. Pour ce qui est de ma profession, je suis
+placeur et aussi agent d'affaires, quand l'occasion se présente.
+
+La volonté, la pratique, ont donné aux imitations de M. B. Mascarot une
+perfection si rare, que son humilité, son ton de miel, trompèrent
+absolument son interlocuteur.
+
+M. de Mussidan n'eut pas un soupçon, pas un pressentiment, il ne devina
+pas sous ces lunettes bleues des regards menaçants.
+
+--Ah! vous êtes agent d'affaires, dit-il d'un air ennuyé. Ce sont alors
+mes créanciers qui vous envoient vers moi, monsieur...
+
+--Mascarot, monsieur le comte.
+
+--Mascarot, soit! Eh bien! monsieur Mascarot, ces gens-là sont absurdes,
+je le leur ai souvent répété. Comment sont-ils assez ridicules pour
+donner signe de vie, lorsque je ne chicane jamais sur le total d'une
+facture, quand je paye sans sourciller des intérêts extravagants? Ils
+savent qu'ils ne peuvent manquer d'être payés, n'est-il pas vrai? Ils
+n'ignorent pas que je suis riche, ils ont dû vous le dire. C'est vrai:
+j'ai une fortune territoriale des plus considérables. Si jusqu'ici je
+n'ai voulu ni vendre, ni emprunter, c'est que cela m'a convenu ainsi.
+Emprunter est ridicule, quand on ne se suffît pas avec ses revenus. On
+se grève d'intérêts qui s'accumulent et qui conduisent tout doucement à
+l'expropriation, qui est la ruine. Le Crédit foncier me donnerait un
+million demain, rien que de mes terres du Poitou, je n'en veux pas.
+
+[Illustration: Il épaule, ajuste et fait feu.]
+
+La preuve que B. Mascarot avait bien recouvré son sang-froid, c'est
+qu'au lieu de chercher à ramener le comte à la question qui avait décidé
+sa démarche, il le laissait dire, écoutant bien attentivement, songeant
+à mettre à profit ce qu'il entendait.
+
+--Ce que je vous dis là, reprit le comte, rapportez-le textuellement aux
+gens dont vous êtes l'ambassadeur.
+
+--Je demanderai pardon à monsieur le comte, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Je me permettrai...
+
+--Ne vous permettez rien, ce serait inutile. Ce que j'ai promis, je le
+tiendrai. Le jour où il me faudra doter ma fille, je liquiderai ma
+situation, pas avant. Seulement, je veux bien ajouter qu'il ne
+s'écoulera pas beaucoup de temps avant qu'elle épouse M. de
+Breulh-Faverlay. J'ai dit.
+
+Ce «j'ai dit» signifiait on ne peut plus clairement: «Retirez-vous!»
+
+Pourtant M. Mascarot ne bougea pas. D'un geste prompt comme celui d'un
+maître d'armes rajustant son masque, il ajusta ses lunettes sur son nez,
+et c'est sans tremblement dans la voix qu'il lui dit:
+
+--Eh bien, monsieur le comte, c'est justement ce mariage qui m'amène.
+
+Positivement, M. de Mussidan crut avoir mal entendu.
+
+--Vous dites? interrogea-t-il.
+
+--Je dis, insista le placeur, que je suis envoyé vers vous, monsieur le
+comte, au sujet du mariage de M. de Breulh et de Mlle Sabine.
+
+Lorsqu'ils parlaient de la violence du caractère de M. de Mussidan, ni
+le docteur ni Florestan n'exagéraient.
+
+En entendant le nom de sa fille prononcé par ce louche agent d'affaires,
+il devint fort rouge et un éclair de colère brilla dans ses yeux.
+
+--Sortez! dit-il d'un ton bref.
+
+Ce n'était certes pas l'intention du digne placeur.
+
+--Il s'agit de choses importantes, monsieur le comte, prononça-t-il.
+
+Cette insistance était faite pour exaspérer M. de Mussidan.
+
+--Ah! vous vous obstinez à rester! cria-t-il.
+
+Et en même temps, assez péniblement à cause de sa jambe malade, il se
+leva pour aller à la sonnette.
+
+Mais B. Mascarot avait deviné le mouvement.
+
+--Prenez garde, fit-il, si vous sonnez, vous vous en repentirez toute
+votre vie.
+
+Cette menace parut transporter de fureur M. de Mussidan. Laissant la
+sonnette, il saisit une canne déposée près de la cheminée et il allait
+châtier l'insolent, quand celui-ci, sans rompre d'une semelle, de la
+voix la plus ferme dit:
+
+--Des violences, monsieur le comte, souvenez-vous de Montlouis!...
+
+Lorsqu'aux prudentes recommandations du docteur Hortebize, B. Mascarot
+répondait: «sois tranquille, je sais comment mater le comte,» c'est à
+peine s'il avait conscience de son pouvoir.
+
+A ce nom de Montlouis, M. de Mussidan devint plus blanc que sa chemise
+et se recula, laissant échapper la canne dont il s'était armé.
+
+Un spectre, se dressant devant lui, les bras étendus pour protéger le
+placeur ne l'eût pas plus vivement impressionné.
+
+--Montlouis!... murmura-t-il, Montlouis!...
+
+Mais déjà B. Mascarot, assuré désormais du succès de sa négociation
+avait repris l'humble attitude du solliciteur.
+
+--Croyez, monsieur le comte, prononça-t-il, qu'il ne m'a pas fallu moins
+que l'imminence du danger, pour me décider à prononcer ce nom qui
+éveille en vous les plus pénibles souvenirs.
+
+M. de Mussidan paraissait à peine entendre. C'est en chancelant qu'il
+avait regagné son fauteuil.
+
+--Ce n'est pas moi, continuait le placeur, qui jamais aurais conçu la
+pensée de m'armer contre vous d'un accident... malheureux. Voyez en moi
+ce que je suis réellement, un intermédiaire entre des gens que je
+méprise, et vous, pour qui je professe le plus profond respect.
+
+Grâce à une énergie de volonté peu commune, M. de Mussidan avait réussi
+à rendre à ses yeux et à sa physionomie leur expression habituelle.
+
+--En vérité, monsieur, dit-il, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre
+indifférent, je ne vous comprends pas. Mon émotion n'est que trop
+explicable. Un jour, à la chasse, j'ai eu le malheur affreux de tuer un
+pauvre garçon, mon secrétaire, qui portait le nom que vous dites. Les
+tribunaux ont été appelés à se prononcer sur cet horrible événement, et,
+après avoir entendu les témoins, ils ont jugé que ce n'était pas à moi,
+mais à la victime, qu'on devait imputer l'imprudence.
+
+Le sourire de B. Mascarot devenait si ironique et si éloquent à la fois
+que M. de Mussidan s'arrêta.
+
+--Ceux qui m'envoient, répondit le placeur, savent ce qui a été dit
+devant les juges. Malheureusement, ils connaissent le fait vrai, celui
+que trois hommes d'honneur avaient juré de taire et de cacher à tout
+prix.
+
+Le comte, sur son fauteuil, eut un tressaillement; mais M. Mascarot ne
+voulut pas s'en s'apercevoir.
+
+--Rassurez-vous, monsieur le comte, poursuivit-il. Ce n'est pas
+volontairement que vos témoins ont trahi leur serment. La Providence, en
+ses desseins mystérieux...
+
+--Au fait, monsieur, interrompit le comte d'une voix frémissante; au
+fait!...
+
+Jusqu'alors M. Mascarot avait parlé debout.
+
+Voyant que bien décidément on ne lui offrirait pas de siège, il s'avança
+familièrement un fauteuil et s'assit.
+
+A cette audace, M. de Mussidan frémit de colère, mais il n'osa rien
+dire. Et cette résignation seule eut suffi pour lever tous les doutes du
+placeur s'il en eût eu encore.
+
+--J'arrive, dit-il. L'événement auquel nous faisons allusion avait deux
+témoins: un de vos amis d'abord, le baron de Clinchan, puis un de vos
+valets de pied, un certain Ludovic Trofeu, actuellement piqueur chez M.
+le comte de Commarin.
+
+--J'ignore ce qu'est devenu Ludovic.
+
+--Mais nos gens le savent, monsieur le comte. Ce Ludovic, lorsqu'il vous
+promettait un silence éternel, était garçon. Marié, quelques années plus
+tard, il a tout raconté à sa jeune femme, tout absolument. Cette femme,
+qui a mal tourné, a eu des amants, et c'est par l'un d'entre eux que la
+vérité est arrivée jusqu'aux oreilles de ceux qui m'envoient.
+
+--Et c'est sur la parole d'un valet, s'écria le comte, sur le rapport
+d'une fille perdue, qu'on ose m'accuser, moi!...
+
+Pas un mot d'accusation directe n'avait été prononcé, et déjà M. de
+Mussidan se défendait. Le digne placeur le remarquait bien.
+
+--On a mieux que la parole de Ludovic, dit-il.
+
+--Ah! fit le comte, qui était bien sûr de son ami, oserez-vous me dire
+que M. de Clinchan a parlé.
+
+Il fallait que son trouble fût immense, car lui, l'homme du monde, si
+fin, le grand seigneur rompu à toutes les dissimulations, il ne
+remarquait pas la perfidie des questions de son adversaire, il ne
+s'apercevait pas que chacune de ses réponses était une arme qu'il
+fournissait contre lui.
+
+--Non, répondit l'honorable placeur, le baron n'a pas parlé, il a fait
+pis, il a écrit.
+
+--C'est faux!...
+
+B. Mascarot, qui n'en est pas à un démenti près, ne broncha pas.
+
+--M. de Clinchan a écrit, insista-t-il, seulement il croyait bien
+n'écrire que pour lui seul. M. de Clinchan, vous ne pouvez l'ignorer,
+monsieur le comte, est l'homme le plus méthodique de la terre, soigné et
+ordonné jusqu'à la puérilité.
+
+--C'est connu, passez.
+
+--En ce cas, vous ne serez pas surpris d'apprendre que, depuis l'âge de
+raison, M. de Clinchan tient registre de sa vie. Chaque soir, il relaie
+sur son journal l'état de sa santé, les variations de la température,
+les moindres incidents de sa journée inoccupée.
+
+En effet, le comte connaissait cette particularité, qui avait valu à son
+ami plus d'une plaisanterie.
+
+Maintenant il commençait à entrevoir le péril.
+
+--En apprenant les révélations de Ludovic, continua M. Mascarot, nos
+gens ont pensé que, si le fait était vrai, on en trouverait une mention
+sur le journal de M. de Clinchan. Grâce à des prodiges d'adresse et
+d'audace, ils ont eu entre les mains, pendant une journée, le volume de
+ce journal correspondant à l'année 1842.
+
+--Infamie!... murmura le comte.
+
+--Ils ont cherché et ils ont rencontré non pas une mention, mais trois.
+
+M. de Mussidan eut un mouvement si violent que le brave placeur, un peu
+effrayé, recula son fauteuil.
+
+--Des preuves, disait le comte, des preuves!
+
+--Rien n'a été oublié. Avant de remettre en place le volume, on en a
+arraché les trois feuillets qui vous concernent. C'est aisé à
+vérifier...
+
+--Où sont ces pages?
+
+B. Mascarot prit son grand air d'honnête homme indigné.
+
+--On ne me les a pas remises, fit-il, sans cela!... mais on les a fait
+photographier et on m'en a confié une épreuve, afin de vous mettre à
+même d'examiner l'écriture.
+
+Il présentait en même temps trois épreuves d'une admirable netteté.
+
+Longtemps le comte les examina avec la plus scrupuleuse attention, et
+c'est d'une voix qui trahissait son découragement, qu'il dit:
+
+--Oui, c'est bien l'écriture de Clinchan.
+
+Pas un des muscles de la terne figure du placeur ne trahit la joie qu'il
+ressentait.
+
+--Avant tout, reprit-il, je crois indispensable de prendre connaissance
+de la relation de M. de Clinchan. Monsieur le comte désirerait-il la
+parcourir lui-même, ou veut-il que je lui en donne lecture.
+
+--Lisez! répondit M. de Mussidan, qui plus bas ajouta: Je n'y vois plus.
+
+Le placeur, pour obéir, traîna son fauteuil près des bougies.
+
+--A en juger par le style, observa-t-il, M. de Clinchan doit avoir
+rédigé ceci le soir même de l'accident. Enfin, je commence:
+
+«AN 1842.--_26 octobre._--Aujourd'hui, de grand matin, je suis parti
+pour chasser avec Octave de Mussidan. Nous étions suivis du piqueur
+Ludovic et d'un brave garçon nommé Montlouis, que Octave dresse pour en
+faire son futur intendant.
+
+«La journée promettait d'être superbe. A midi, j'avais déjà trois
+lièvres. Octave était d'une gaîté folle.
+
+«Vers une heure, nous traversions les taillis de Bivron. J'allais
+devant, à cinquante pas, avec Ludovic, lorsque des éclats de voix nous
+font nous retourner. Octave et Montlouis avaient une discussion de la
+dernière violence, et nous voyons le comte lever la main sur son futur
+intendant.
+
+«J'allais accourir, quand je vois Montlouis venir vers nous. Je lui
+crie: Qu'y a-t-il?
+
+«Au lieu de me répondre, le malheureux se retourna vers son maître en
+proférant des menaces et en criant un mot qui, dans la position
+d'Octave, nouvellement marié, était une injure abominable.
+
+«Ce mot, Octave l'entendit.
+
+«Il avait à la main son fusil armé; il épaule, ajuste et fait feu.
+
+«Montlouis tombe nous accourons. L'infortuné avait été tué raide. Le
+coup avait fait balle.
+
+«J'étais consterné, mais je n'ai rien vu d'aussi terrible que le
+désespoir d'Octave. Il s'arrachait les cheveux, il embrassait le
+cadavre!...
+
+«Seul de nous, Ludovic avait gardé son sang-froid.
+
+«--Ceci, nous dit-il, doit être un accident de chasse. Le terrain y
+prête merveilleusement. Monsieur aura tiré de là-bas.
+
+«Là-dessus, nous avons arrangé une version, et fait le serment de la
+soutenir.
+
+«C'est moi qui ait fait la déclaration au juge de paix de Bivron, il n'a
+pas douté de mon récit.
+
+«--Mais quelle journée!... Je crains bien un gros rhume! Mon pouls bat
+quatre-vingt-six pulsations, j'ai la fièvre, et je sens que je dormirai
+mal.
+
+«Octave est comme fou. Mon Dieu!... Qu'arrivera-t-il?...»
+
+Enfoncé dans son fauteuil, le comte de Mussidan écouta cette lecture
+sans donner le plus léger signe de sensibilité.
+
+Était-il tout à fait accablé, cherchait-il quelque moyen pour replonger
+dans l'oubli de la tombe ce fantôme du passé qui, tout à coup,
+surgissait menaçant en travers de son chemin?
+
+Voilà ce que se demandait le placeur, qui n'avait cessé d'épier l'effet
+produit.
+
+Mais aux derniers mots le comte se redressa de l'air d'un homme qui à
+son réveil constate qu'il vient d'être le jouet d'un affreux cauchemar.
+
+--C'est de la folie! fit-il avec le plus beau sang-froid.
+
+--Folie bien lucide, en ce cas, murmura M. Mascarot, folie jouant assez
+bien la raison pour surprendre les plus experts. On n'est ni plus net,
+ni plus précis, ni plus bref.
+
+--Et si je prouvais, moi, reprit le comte, que ce récit est faux,
+absurde, ridicule, qu'il ne peut être que l'oeuvre d'un maniaque, d'un
+halluciné...
+
+B. Mascarot secoua tristement la tête.
+
+--Ne nous laissons point endormir par de trompeuses illusions, monsieur
+le comte, soupira-t-il, notre réveil n'en serait que plus terrible.
+
+Il disait «nous» audacieusement, associant par ce pluriel sa personne à
+lui, B. Mascarot, et celle du comte de Mussidan. Et le comte, loin de se
+révolter, eut comme un sourire.
+
+--A la grande rigueur, poursuivait le placeur, si M. de Clinchan se fût
+borné à cette relation, on pourrait s'inscrire en faux, opposer un
+système basé sur son état mental à un moment donné, état provenant de la
+commotion par lui éprouvée. Malheureusement le baron se dépense en
+encre. Permettez que je vous fasse entendre en quels termes il revient à
+la charge.
+
+--Soit, j'écoute.
+
+--Trois jours se sont écoulés, reprit B. Mascarot; M. de Clinchan a eu
+le temps de se remettre, et cependant voici ce qu'il dit:
+
+«AN 1842.--_29 octobre._--Ma santé m'inquiète. Je ressens des douleurs à
+toutes les articulations. Ce malaise vient peut-être des tourments
+incroyables que me cause l'affaire d'Octave.
+
+«J'ai été forcé tantôt de me transporter chez le juge d'instruction. Il
+a, ce diable de juge, des regards à faire remuer la vérité au fond des
+entrailles.
+
+«Je remarque avec terreur que ma version a quelque peu varié. Il faut,
+si je ne veux pas me couper, que je rédige une déposition et que je
+l'apprenne par coeur. Cela me sera surtout utile pour l'audience.
+
+«Ludovic se tient bien. Il est fort intelligent ce garçon, je serais
+bien aise de l'avoir à mon service.
+
+«C'est à peine si j'ose sortir tant je suis obsédé de gens qui me
+demandent le récit de l'accident. Rien que dans la famille de
+Sauvebourg, je l'ai raconté dix-sept fois.
+
+«Je m'ennuie extraordinairement ici.»
+
+--Eh bien!... monsieur le comte, demanda le placeur, que pensez-vous de
+ces réflexions?
+
+M. de Mussidan ne répondit pas à cette question.
+
+--Achevez votre lecture, monsieur, dit-il.
+
+--Volontiers. La troisième mention, pour brève qu'elle est, n'en est pas
+moins décisive. Voici ce que le baron écrivait un mois après les
+événements:
+
+«AN 1842.--_23 novembre._--Enfin, c'est fini. J'arrive du tribunal.
+Octave est acquitté.
+
+«Ludovic a été admirable. Il a expliqué l'accident avec une si rare
+habileté que personne, dans l'auditoire, n'a pu concevoir l'ombre d'un
+soupçon. Tout bien pesé, ce garçon est trop fort, je ne le prendrai pas
+à mon service.
+
+«Mon tour de déposer est venu. Il m'a fallu lever la main et jurer de
+dire la vérité. Je ne pouvais prévoir l'émotion qui s'est emparée de
+moi.
+
+«Non, il faut avoir passé par là pour se faire une idée de ce qu'est un
+faux témoignage. J'ai cru que je ne parviendrais pas à lever le bras, il
+me semblait de plomb.
+
+«En regagnant ma place, je constatai une forte oppression. Mon pouls,
+certainement n'avait pas quarante pulsations.
+
+«Voilà pourtant où peut conduire la colère!... Il faut que pendant un an
+j'écrive chaque jour cette maxime: «_Ne jamais céder à mon premier
+mouvement._»
+
+--Et, en effet, ajouta le placeur, une année durant, M. de Clinchan a
+écrit cette phrase en tête de toutes les pages de son journal. Je tiens
+ces faits des gens qui ont eu les volumes entre les mains.
+
+C'était bien la dixième fois que B. Mascarot mettait en avant ces «gens»
+dont il se prétendait le mandataire contraint, et M. de Mussidan
+s'obstinait à ne le pas remarquer, s'entêtait à ne pas demander: «Quels
+sont donc ces gens?» Cela était extraordinaire, sinon un peu inquiétant.
+
+Le comte s'était levé et il arpentait son cabinet, soit qu'il cherchât
+des idées, soit qu'il voulût enlever au placeur la possibilité de suivre
+dans ses yeux le reflet de ses émotions.
+
+--C'est tout? demanda-t-il après un silence.
+
+--Oui, monsieur le comte.
+
+--Cela étant, savez-vous ce que vous répondrait un juge impartial?
+
+--Oui, je serais assez curieux de savoir...
+
+--Il vous répondrait ceci, interrompit le comte: Un homme en possession
+de son bon sens n'écrit pas des choses pareilles. Il est de ces secrets
+qu'on s'efforce d'oublier, qu'on ne dit pas à son bonnet de nuit, qu'à
+plus forte raison on ne confie pas à une feuille de papier qui s'égare,
+qui peut être volée, qui doit tomber entre les mains d'héritiers. Il est
+impossible qu'un homme sensé, coupable d'un faux témoignage,
+c'est-à-dire d'un crime qui entraîne les travaux forcés, aille s'amuser
+à en coucher les détails sur un registre, en y joignant l'analyse de ses
+sensations.
+
+L'honnête placeur ne put retenir un mouvement de commisération.
+
+[Illustration: C'est à reculons qu'il sortit.]
+
+--Mon avis, monsieur le comte, dit-il, est que vous avez tort de
+chercher une issue de ce côté. Votre thèse n'est pas soutenable, pas
+un avocat ne l'accepterait. Si, pour arriver à des preuves certaines,
+j'entends des preuves judiciaires, on examinait les trente et quelques
+volumes du journal de M. de Clinchan, on y trouverait, paraît-il, bien
+d'autres énormités.
+
+M. de Mussidan réfléchissait, mais sa physionomie ne portait aucune
+trace d'appréhension si légère qu'elle fût. Il paraissait avoir arrêté
+un parti et ne plus discuter que pour la forme.
+
+--Soit, fit-il, j'abandonne ce système.
+
+--Oui, cela vaut autant.
+
+--Mais qui m'assure que je n'ai pas sous les yeux l'oeuvre d'un
+faussaire? On imite terriblement bien les écritures, en un temps où la
+Banque a eu de la peine à reconnaître des billets faux mêlés aux siens.
+
+--On peut vérifier. Manque-t-il ou non des feuillets à un des volumes de
+M. de Clinchan?
+
+--Qu'est-ce que cela prouve?
+
+--Tout, monsieur le comte. Laissez-moi vous montrer que ce système ne
+vaut pas mieux que l'autre. Tout d'abord, j'abandonne le témoignage de
+M. de Clinchan; il est clair qu'il répondrait conformément à vos
+intérêts.
+
+--Passons, passons!...
+
+--Mais en l'état de cause, le journal de M. de Clinchan est pour nous
+comme un livre à souche. Les fragments des feuillets déchirés
+remplissent le rôle du talon. Si les deux déchirures se rapportent, n'y
+a-t-il pas évidence? Hélas! les gens qui m'envoient vers vous sont bien
+habiles, ils n'ont rien oublié.
+
+Le comte eut un sourire ironique, un de ces sourires d'homme qui tient
+en réserve un argument vainqueur.
+
+--Est-ce vraiment votre opinion? demanda-t-il.
+
+--En mon âme et conscience, oui!
+
+--Alors, autant avouer.
+
+--Oh!... avec de telles preuves contre soi, on avoue pas, on est
+convaincu.
+
+--Alors, oui, c'est vrai, Montlouis a été tué comme le dit Clinchan. Et
+Clinchan, s'il est un imprudent, est un homme de coeur. Il a su
+quelles raisons, dans ma discussion avec Montlouis, m'ont exalté
+jusqu'au délire, et ces raisons, il ne les a pas consignées.
+
+B. Mascarot eut un soupir de soulagement, quoique, en vérité, il fut
+inquiet de la tournure de l'entretien et du ton dégagé de son
+adversaire.
+
+--Seulement, reprit le comte, ce sont des niais, ceux qui ont prétendu
+se faire une arme contre moi de cet immense malheur.
+
+Il prit en parlant ainsi, un volume sur les rayons de sa bibliothèque,
+le feuilleta et le plaça tout ouvert devant B. Mascarot, en disant:
+
+--Voici le code d'instruction criminelle, lisez, tenez, ici, _article_
+637:
+
+«L'action publique et l'action civile résultant d'un crime de nature à
+entraîner la peine de mort ou des peines afflictives perpétuelles... se
+prescriront après dix années révolues, etc., etc.»
+
+M. de Mussidan espérait bien que ce seul article écraserait le louche
+personnage. Point.
+
+Loin de sembler surpris, M. Mascarot eut un large et bon sourire.
+
+--Eh!... répondit-il, je suis agent d'affaires, monsieur le comte, c'est
+vous dire que je connais mon code. Le jour où ceux que je représente
+sont venus me trouver, mon premier mouvement a été de leur lire cet
+article.
+
+--Ah!... Et qu'ont-ils répondu?
+
+--Ceci, textuellement: «Pardieu!... nous savons cela. S'il n'y avait pas
+prescription, nous n'aurions pas besoin de vos services; nous irions
+tout bonnement trouver le comte, nous lui demanderions la moitié de sa
+fortune, et il se ferait un plaisir de nous la donner.»
+
+Il n'y avait pas à se tromper à l'air et à l'accent d'assurance de B.
+Mascarot.
+
+M. de Mussidan comprit bien que des misérables, d'une audace et d'une
+habileté supérieures, devaient avoir trouvé quelque infaillible moyen
+d'utiliser contre lui le crime de sa jeunesse.
+
+Mais s'il fut saisi, à cette certitude, d'une inquiétude si grande que
+son coeur se serra, il était assez maître de lui pour n'en rien
+laisser échapper.
+
+--Allons fit-il, la moitié de ma fortune l'échappe belle, à ce qu'il
+paraît. Les prétentions, je l'imagine et je l'espère, sont plus
+modestes, maintenant que les feuillets volés à mon ami ne sont plus que
+d'inutiles chiffons.
+
+--Oh! inutiles!...
+
+--Le code, à cet égard, est précis, ce me semble?
+
+M. Mascarot prit la peine d'ajuster ses lunettes, signe manifeste qu'il
+allait dire quelque chose de grave.
+
+--Vous avez raison, monsieur le comte, prononça-t-il. On ne doit pas
+songer à vous atteindre par les voies judiciaires. Vous ne pouvez être
+ni recherché ni poursuivi pour ce meurtre qui date de vingt-trois ans.
+
+--Donc!
+
+--Pardon!... Les malheureux au nom desquels je parle, et j'en rougis,
+ont imaginé une petite combinaison qui ne laisserait pas que d'être bien
+désagréable, je dirais volontiers désastreuse, pour vous d'abord, puis
+pour M. le baron de Clinchan.
+
+--Et peut-on connaître cette combinaison... ingénieuse?
+
+--Certes!... c'est justement pour vous l'expliquer, pour vous en
+démontrer le succès certain, que j'ai été envoyé vers vous.
+
+Il s'arrêta, cherchant sans doute comment exposer le mieux et le plus
+nettement le projet, et enfin reprit:
+
+--Admettons d'abord, monsieur le comte, que vous rejetiez la requête que
+je suis chargé de vous présenter.
+
+--Peste!... c'est là ce que vous appelez une requête?
+
+--Mon Dieu! le nom ne fait rien à la chose. Je me suppose repoussé par
+vous. Qu'arrive-t-il? Dès demain, mes clients--j'ai honte de les appeler
+ainsi,--font imprimer dans un journal le récit émouvant de M. de
+Clinchan, avec ce simple titre: _Histoire d'une chasse_. On ne met que
+des initiales, bien entendu, mais suffisamment transparentes. De plus,
+on ajoute un détail.
+
+--Vous oubliez qu'il y a des tribunaux, monsieur, et qu'en matière de
+calomnie la preuve n'est pas admise.
+
+Le digne placeur eut une petite grimace ironique.
+
+--Oh!... nos gens n'oublient rien, fit-il, et c'est même sur la
+particularité que vous indiquez que leur plan est basé. C'est pour cela
+que dans la version donnée à un journal, ils introduisent un cinquième
+personnage, un homme à eux, un complice qu'ils nomment en toutes
+lettres. Cet homme, dès le lendemain de la publication, dépose une
+plainte contre le signataire. Il pousse les hauts cris, il se prétend
+calomnié, il demande à prouver devant les tribunaux qu'il ne faisait pas
+partie de cette funeste partie de chasse.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, monsieur le comte, cet homme qui veut qu'il soit avéré, qu'il
+soit reconnu que le journal s'est trompé, fait assigner comme témoins,
+vous d'abord, puis M. de Clinchan, puis Ludovic. Comme il demandera des
+dommages-intérêts, il aura un avocat, qui est trouvé et qui est du
+complot. Naturellement cet avocat parlera. «Que M. de Mussidan soit un
+assassin, dira-t-il, c'est ce dont nous ne saurions douter d'après les
+documents que nous avons entre les mains. M. de Clinchan est un faux
+témoin, il l'a écrit. Ludovic suborné a surpris la religion de la
+justice. Mais mon client, cet homme honorable, ne saurait être confondu,
+etc., etc.» Et comptez qu'on trouvera l'occasion de lire et de relire
+les fameux feuillets! Je ne sais si je m'explique bien clairement!...
+
+Hélas! oui, si clairement et avec une logique si implacable que l'idée
+ne pouvait même venir de se soustraire à cette odieuse machination.
+
+D'un rapide coup d'oeil, le comte embrassa l'avenir.
+
+Il vit l'éclat déshonorant, le scandale affreux d'un tel procès. Il vit
+la France entière occupée de ces débats. Il se vit, ainsi que les siens,
+au ban de l'opinion.
+
+Et cependant, tel était son caractère entier et impatient de toute
+contrainte, qu'il était bien plus désespéré encore que consterné.
+
+Il connaissait la vie et les hommes. Il savait que les misérables qui le
+tenaient là, sous le couteau, lui demandant la bourse ou l'honneur,
+devaient redouter l'oeil de la justice. Il se disait que s'il
+repoussait leurs prétentions, ils n'oseraient probablement pas accomplir
+leurs menaces.
+
+S'il ne se fût agi que de lui, il eût certainement couru les risques de
+la résistance, et pour commencer il se fût donné l'indicible
+satisfaction de bâtonner l'impudent personnage qui était là, devant lui.
+
+Mais pouvait-il exposer aux périls d'un refus Clinchan, cet ami dévoué
+qui s'était compromis pour lui.
+
+Clinchan, nature timide et peureuse, incapable de survivre à un éclat.
+
+Toutes ces pensées et bien d'autres tourbillonnaient dans son esprit
+pendant qu'il arpentait sa bibliothèque. Il était ballotté entre les
+résolutions les plus opposées, tantôt résigné à subir l'affront, tantôt
+près de se jeter sur le digne placeur.
+
+Ses gestes désordonnés, ses exclamations trahissaient la violence de ses
+sensations, et pour braver les emportements de ce furieux, qui, lorsque
+le sang affluait à son cerveau, tirait sur un homme comme sur un lapin,
+il fallait une impudence montée jusqu'à l'héroïsme.
+
+Mais B. Mascarot en a bien vu d'autres.
+
+Pendant qu'avec un petit frisson taquin il se demandait s'il sortirait
+de la bibliothèque, par la porte ou par la fenêtre, il tournait ses
+pouces d'un air bonasse.
+
+A la fin, le comte, se faisant une violence inouïe, la plus dure de son
+existence, se décida pour le parti de la prudence.
+
+Il s'arrêta brusquement devant le placeur, et sans prendre la peine de
+dissimuler son dégoût, d'une voix brève, il dit:
+
+--Finissons!... Combien voulez-vous vendre ces papiers?
+
+B. Mascarot eut la mine contrite de l'honnête homme méconnu.
+
+--Oh!... monsieur le comte, protesta-t-il, pouvez-vous bien me croire
+complice...
+
+M. de Mussidan haussa les épaules.
+
+--Au moins, interrompit-il, faites-moi l'honneur de m'accorder autant
+d'intelligence qu'à vous... Quelle somme exigez-vous?
+
+Pour la première fois depuis son entrée, le placeur parut embarrassé, il
+hésita.
+
+--On ne veut pas d'argent, dit-il enfin.
+
+--Pas d'argent!... fit le comte surpris, que voulez-vous donc?
+
+--Une chose qui n'est rien pour vous, qui est énorme pour ceux qui
+m'envoient. Je suis chargé de vous dire que vous pouvez dormir
+tranquille, si vous consentez à rompre les projets d'union qui existent
+entre Mlle de Mussidan et M. de Breulh-Faverlay. Les feuillets du
+journal de M. de Clinchan vous seront restitués le jour du mariage de
+Mlle Sabine avec tout autre prétendant que vous choisirez.
+
+Ces exigences, au moins bizarres, étaient si loin des prévisions du
+comte qu'il demeurait immobile, comme pétrifié.
+
+--Mais c'est de la folie! murmura-t-il.
+
+--Rien jamais n'a été plus sérieux.
+
+Tout à coup M. de Mussidan tressaillit; un soupçon atroce venait de
+traverser son esprit.
+
+--Voudriez-vous, demanda-t-il, oseriez-vous me présenter et m'imposer un
+gendre?...
+
+L'honorable placeur se redressa.
+
+--J'ai assez d'expérience, monsieur, répondit-il, pour être certain que
+jamais vous ne consentiriez à sacrifier votre fille à votre salut.
+
+--Mais alors...
+
+--Vous vous êtes mépris, monsieur le comte, sur le mobile du mes
+clients. Ils vous menacent, c'est vrai, mais c'est à M. de Breulh qu'ils
+en veulent. Ils ont juré qu'il n'épouserait pas une jeune fille qui aura
+près d'un million de dot. Leurs procédés à votre égard sont ceux de
+misérables, leur but pourrait presque s'avouer.
+
+Tel était l'étonnement de M. de Mussidan, que, sans y prendre garde, il
+donna une apparence toute nouvelle à l'entretien.
+
+Il résistait encore, mais sans passion. Il répondait bien plutôt aux
+objections de son esprit qu'à son interlocuteur.
+
+--M. de Breulh a ma parole, dit-il.
+
+--Un prétexte n'est pas difficile à trouver.
+
+--La comtesse de Mussidan tient beaucoup à ce mariage. Elle en parle
+sans cesse, je trouverai de ce côté bien des obstacles.
+
+Le placeur jugea sage de ne pas répondre.
+
+--Enfin, continua le comte, je crains que ma fille ne ressente un grand
+chagrin de cette rupture.
+
+Grâce à Florestan, B. Mascarot connaissait la valeur de cette objection.
+
+--Oh!... fit-il. Une jeune demoiselle du rang de Mlle Sabine, à son
+âge, avec son éducation, ne saurait avoir des impressions bien
+profondes.
+
+Pendant un quart d'heure encore, le comte lutta. Subir la loi de vils
+coquins abusant d'un secret volé l'humiliait affreusement.
+
+Mais il était pris. Il était à la merci de ces gens. Il céda.
+
+--Soit, fit-il, ma fille n'épousera pas M. de Breulh.
+
+B. Mascarot triomphait, mais sa physionomie pour cela ne changea pas.
+C'est à reculons qu'il sortit, saluant plus bas que jamais, outrant les
+témoignages de respect.
+
+Mais en descendant l'escalier, il se frotta les mains.
+
+--Si Hortebize a réussi comme moi, murmurait-il, l'affaire est dans le
+sac.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Pour être admis à l'honneur de présenter ses hommages à Mme la
+comtesse de Mussidan, le docteur Hortebize n'avait besoin d'aucun des
+expédients imaginés par son ami Mascarot pour arriver jusqu'au comte.
+
+Dès qu'il parut, c'est-à-dire cinq minutes après l'entrée du placeur,
+les deux valets de pied qui bâillaient dans le grand vestibule
+reconnurent en lui l'homme du monde, l'hôte de la maison.
+
+Cependant, leur ton, le regard qu'ils échangèrent en disant:--«Oui,
+Mme la comtesse reçoit,» auraient donné à réfléchir à un visiteur
+moins complétement initié que le docteur aux détails de l'intérieur.
+
+La physionomie des valets trahissait la surprise profonde qu'ils
+éprouvaient d'avoir à répondre:
+
+--Mme la comtesse est ici.
+
+C'était, en effet, une rare aventure, presque un miracle.
+
+Jamais un des amis de Mme de Mussidan, ayant à lui parler, ne
+s'aviserait de venir sonner à sa porte. A quoi bon?
+
+On peut espérer la rencontrer à l'Exposition, aux courses, aux séances
+de l'Académie, au restaurant, au théâtre, dans un magasin; on la trouve
+aux cours publics, à une répétition de l'Opéra, dans les ateliers en
+renom, chez le professeur qui fait entendre un ténor qu'il vient de
+découvrir, partout en un mot, excepté chez elle.
+
+Elle est de ces femmes qu'un esprit inquiet, remuant, incapable de se
+poser, mobile à l'excès, curieux de futilités, mène et mène
+furieusement.
+
+Son mari, sa fille, sa maison n'ont jamais un moment occupé sa pensée.
+Elle a bien d'autres soucis, vraiment! Elle quête pour les pauvres, elle
+préside une société de «filles repenties,» elle aide à administrer un
+hospice de vieillards.
+
+Avec cela, son désordre est de ceux qui viennent vite à bout des plus
+immenses fortunes. C'est à se demander si elle a une notion, la plus
+vague, de la valeur de l'argent.
+
+Les poignées de louis, entre ses mains, fondent comme des poignées de
+neige. Qu'en fait-elle? Nul ne le sait. Elle-même ne saurait le dire.
+
+A tous ces travers, on attribue les relations pénibles du comte et de la
+comtesse de Mussidan.
+
+Marié, le comte a toutes les charges du mariage sans en avoir les
+bénéfices. Il a une maison montée et pas d'intérieur.
+
+On assure que pendant des années, chaque jour, à chaque repas, il a
+attendu sa femme. Elle arrivait ou elle n'arrivait pas.
+
+De guerre lasse, il s'est résigné à manger à son club et à vivre tout à
+fait en garçon.
+
+Tout cela, le docteur le savait, avec bien d'autres choses encore, aussi
+est-ce sans la moindre préoccupation qu'il suivit le valet chargé
+d'ouvrir la porte du grand salon et d'annoncer.
+
+Il est splendide, ce salon, très vaste, d'une hauteur de plafond
+désormais inusitée, et meublé avec une richesse extrême.
+
+Et pourtant il est froid et triste. On sent dès le seuil que personne ne
+s'y tient jamais.
+
+A demi étendue sur une causeuse, devant la cheminée, la comtesse de
+Mussidan lisait.
+
+A la vue du docteur, elle se leva, laissant échapper une exclamation de
+plaisir.
+
+--Que c'est donc aimable à vous, docteur, de me venir visiter.
+
+Elle disait cela, et en même temps elle faisait signe au domestique
+d'avancer un fauteuil.
+
+Assez grande, svelte, la comtesse de Mussidan garde, à quarante-cinq ans
+passés, la tournure d'une jeune fille.
+
+Sa chevelure est encore d'une abondance extrême, et grâce à sa nuance,
+d'un blond cendré, on ne distingue pas les cheveux blancs qui déjà
+foisonnent et qui de loin semblent une auréole de poudre.
+
+De toute sa personne s'exhale le parfum le plus aristocratique et ses
+yeux d'un bleu pâle, presque laiteux, expriment habituellement la plus
+noble hauteur et le plus froid dédain.
+
+--Il n'y a que vous, vraiment, docteur, reprit-elle, pour savoir ainsi
+choisir les moments. Je me mourais d'ennui. Les livres m'excèdent. Tout
+ce que je lis, il me semble que je l'ai déjà lu quelque part. Pour
+arriver si à propos, il faut que vous ayez signé un pacte avec le
+hasard.
+
+Le docteur avait bien signé un pacte, en effet; en se présentant il
+était sûr de trouver la comtesse, seulement son hasard se nommait B.
+Mascarot.
+
+[Illustration: La comtesse se leva tout d'une pièce.]
+
+--Je reçois si peu, poursuivit Mme de Mussidan, qu'on ne daigne plus
+se déranger pour me venir visiter. Décidément je veux prendre une
+après-midi par semaine pour mes amis. Dès que je reste chez moi, ma
+solitude est affreuse. Or, voici deux mortels jours que je n'ai mis les
+pieds hors de l'hôtel. Je soigne M. de Mussidan.
+
+L'assertion était assez hardie et assez singulière pour surprendre un
+homme bien informé.
+
+Cependant le docteur ne sourcilla pas, et même la façon dont il
+dit:--«Ah! vraiment!...» valait une phrase de félicitations.
+
+--Oui, continua la comtesse, M. de Mussidan a glissé dans l'escalier
+avant-hier et il s'est blessé. Notre médecin assure que ce ne sera rien,
+mais je n'ajoute guère foi à ce que les médecins disent.
+
+--Je sais cela par expérience, madame la comtesse.
+
+--Oh!... vous, docteur, c'est autre chose. Je vous jure que j'ai eu très
+confiance en vous, autrefois. Vous quitter m'a fait beaucoup de peine.
+Seulement, après votre conversion subite à l'homoeopathie, je le
+confesse, j'ai eu peur.
+
+Hortebize eut un geste insouciant.
+
+--Bast!... fit-il, cette école vaut bien l'autre.
+
+--Vous croyez?
+
+--Comment, si je le crois? C'est-à-dire que je le parierais.
+
+Mme de Mussidan daigna sourire.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, reprit-elle, j'ai bien envie de vous demander
+une petite consultation.
+
+--Vous êtes indisposée, madame la comtesse?
+
+--Moi!... non pas, Dieu merci! Il ne manquerait plus que cela. Mais vous
+me voyez très inquiète de la santé de ma fille.
+
+--Ah!...
+
+Cette maternelle inquiétude était le pendant du dévouement conjugal de
+tout à l'heure, aussi le «ah!» du docteur valut son «vraiment.»
+
+--C'est ainsi, docteur. Il est bon que vous sachiez que depuis plus d'un
+mois j'ai à peine vu Sabine. J'ai tant d'occupations! Hier, je l'ai
+regardée et je l'ai trouvée bien changée.
+
+--Lui avez-vous demandé si elle souffrait?
+
+--Certainement. Elle m'a répondu que non, et qu'elle se portait à
+merveille.
+
+--N'aurait-elle pas eu quelque petite contrariété?
+
+--Elle, docteur! Ignorez-vous donc que ma Sabine bien-aimée est la plus
+heureuse jeune fille de Paris! Au surplus vous allez la voir, car vous
+permettez, n'est-ce pas?
+
+Elle sonna sur ces mots. Un domestique parut.
+
+--Lubin, lui dit la comtesse, faites prier Mlle Sabine de descendre.
+
+--Mlle Sabine est sortie, madame la comtesse.
+
+--Ah!... Y a-t-il longtemps?
+
+--Mademoiselle est sortie un peu avant trois heures.
+
+--Qui l'accompagne?
+
+--Sa femme de chambre, Mlle Modeste.
+
+--Mademoiselle a-t-elle dit où elle allait?
+
+--Non, madame la comtesse.
+
+--C'est bien.
+
+Le domestique s'inclina et sortit.
+
+L'imperturbable docteur ne laissait pas que d'être un peu étonné.
+
+Quoi! Sabine de Mussidan, une jeune fille de dix-huit ans, était libre à
+ce point! Elle sortait sans prévenir, on ne savait où elle était allée,
+et sa mère trouvait cela tout naturel!
+
+--Voilà un fâcheux contre-temps, reprit la comtesse. Enfin, espérons que
+l'indisposition que je crains n'empêchera pas une noce d'avoir lieu à
+l'hôtel de Mussidan.
+
+Hortebize jouait de bonheur. Le sujet qu'il avait à traiter, qu'il ne
+voyait trop comment aborder, arrivait tout naturellement sur le tapis.
+
+--Vous mariez Mlle Sabine, madame la comtesse? demanda-t-il.
+
+Mme de Mussidan posa mystérieusement un doigt sur ses lèvres.
+
+--Chut! fit-elle, c'est un grand secret, et il n'y a rien encore de
+décidé. Mais vous êtes médecin, c'est-à-dire aussi discret, par
+profession, qu'un confesseur, ou peut se fier à vous. Il est plus que
+probable qu'avant la fin de l'année, Sabine sera Mme de
+Breulh-Faverlay.
+
+Il est certain que le docteur Hortebize est bien moins audacieux que B.
+Mascarot. Souvent, en face des conceptions de son ami, le docteur a
+pâli, reculé, demandé grâce.
+
+Mais une fois engagé, quand il a dit: Oui, on peut compter sur lui. Il
+va droit au but, sans hésitations, sans faiblesses.
+
+--Je dois vous avouer, madame la comtesse, dit-il, que j'ai ouï parler
+de vos projets.
+
+--Vraiment, on s'occupe de nous?
+
+--Beaucoup. Et tenez, permettez-moi, madame, de vous le dire, ce n'est
+pas le hasard, comme vous l'avez cru, qui m'amène chez vous, c'est ce
+mariage.
+
+Mme de Mussidan aimait assez le docteur Hortebize et avait souvent
+pris plaisir à entendre sa conversation spirituelle et tous les petits
+cancans dont il était toujours largement approvisionné.
+
+Elle ne voyait à le recevoir de temps à autre aucun inconvénient, et
+volontiers elle l'admettait à une sorte de familiarité banale.
+
+Mais qu'il s'autorisât de ce qu'elle jugeait des concessions, pour oser
+s'occuper de sa fille, à elle, comtesse de Mussidan, née Diane de
+Sauvebourg, c'est ce qui lui parut intolérable.
+
+--En vérité, docteur, dit-elle, c'est bien de l'honneur que vous nous
+faites, au comte et à moi, de vous intéresser à ce mariage.
+
+Cette simple phrase fut soulignée d'un regard à faire bondir, comme sous
+un coup de fouet, l'homme le moins sensible aux blessures
+d'amour-propre.
+
+Mais le docteur n'était pas venu pour se fâcher.
+
+Il était venu pour dire quand même et d'une certaine façon certaines
+choses.
+
+D'avance il avait étudié et préparé son rôle, et rien n'était capable de
+l'en détourner parce qu'il s'était préparé à toutes les répliques.
+
+Sur ce terrain, il était supérieur à B. Mascarot, qui n'eût pas su,
+comme lui, nuancer, préparer les transitions, ménager des sous-entendus,
+tout dire enfin, sans blesser de puériles susceptibilités.
+
+Cette supériorité d'Hortebize, B. Mascarot la connaissait, et s'il
+l'enviait, il ne la jalousait pas.
+
+--«C'est affaire de naissance, disait-il à ce sujet, Hortebize
+appartient à une excellente famille, il a reçu une belle éducation; tout
+jeune il a été admis dans la meilleure compagnie, tandis que moi, ce que
+je sais, je me le suis appris seul; je suis le fils de mes oeuvres!»
+
+Hortebize courba donc la tête sous l'affront,--provisoirement.
+
+--Croyez, madame, répondit-il, que pour accepter la mission que je
+remplis, il n'a pas fallu moins de toute la force de mon respectueux
+dévouement.
+
+--Ah!... fit la comtesse, traînant la voix et clignant des yeux de la
+façon la plus impertinente, ah!... vous nous êtes dévoué?
+
+--Beaucoup, oui, madame. Et je suis sûr qu'après m'avoir entendu vous
+n'en douterez pas.
+
+Il dit cela d'un ton si sec que Mme de Mussidan tressaillit comme au
+contact d'une pile électrique.
+
+--Voici vingt-cinq ans que j'exerce, reprit le docteur, c'est-à-dire
+vingt-cinq ans que je pénètre dans les familles, que j'assiste à
+d'horribles drames d'intérieur, que je suis le confident forcé des plus
+affreux secrets. Souvent je me suis trouvé dans des situations délicates
+et difficiles, jamais je n'ai été aussi embarrassé qu'en ce moment.
+
+--C'est donc bien grave? demanda la comtesse, qui oublia d'être
+impertinente.
+
+--Peut-être. Si j'ai eu affaire à un fou, comme je l'espère encore... je
+n'aurai qu'à vous demander les plus humbles excuses. Si, au contraire,
+celui qui m'est venu trouver a son bon sens, si ce qu'il prétend savoir
+est vrai, s'il a entre les mains les irrécusables preuves qu'il affirme
+posséder...
+
+--Alors, docteur?...
+
+--En ce dernier cas, madame, je vous dirai: usez de mon dévouement,
+parce qu'il y a un homme qui, moralement, a sur vous droit de vie et de
+mort, un homme dont les volontés devront être les vôtres...
+
+La comtesse eut un grand éclat de rire, aussi faux qu'une larme
+d'héritier.
+
+--En vérité, docteur, dit-elle, votre mine funèbre et votre accent
+lugubre me feront mourir... de rire.
+
+Le docteur réfléchissait.
+
+--Elle rit trop fort, se disait-il; Baptistin ne m'a pas trompé. Soyons
+prudent.
+
+Puis, tout haut, il reprit:
+
+--Puissé-je aussi, moi, madame, rire bientôt de craintes chimériques.
+Mais quoiqu'il arrive, permettez-moi de vous rappeler ce que vous me
+disiez il n'y a qu'un instant: le médecin est un confesseur. Cela est
+vrai, madame. Comme le prêtre, le médecin sait oublier les secrets que
+sa mission lui révèle; il sait conseiller et consoler. Mieux que le
+prêtre, parce qu'il est mêlé plus directement aux intérêts et aux
+passions, il comprend et excuse les fatalités de la vie, les
+entraînements...
+
+--Docteur, interrompit la comtesse, vous oubliez de dire que, aussi bien
+que le prêtre, il prêche...
+
+Pour lancer ce sarcasme, elle était parvenue à donner à sa physionomie
+la plus comique expression de gravité.
+
+Mais elle n'arracha pas un sourire à Hortebize qui, de plus en plus,
+paraissait navré.
+
+--Tant mieux si je suis ridicule, dit-il, tant mieux si je n'avive pas
+quelque douloureuse blessure que vous aviez lieu de croire fermée...
+
+--Ne craignez rien, docteur.
+
+--Alors, madame, je commencerai par vous demander si vous avez gardé
+souvenir d'un jeune homme de votre monde, qui, vers les premières années
+de votre mariage, jouissait à Paris d'une grande réputation... Je veux
+parler du marquis Georges de Croisenois.
+
+Mme de Mussidan se renversa sur sa causeuse, les yeux fixés au
+plafond, le front plissé, comme si elle eût fait le plus énergique appel
+à sa mémoire.
+
+--Georges de Croisenois, murmurait-elle, il me semble... Attendez donc,
+docteur!... Non, j'ai beau chercher... je ne vois pas.
+
+Le docteur crut de son devoir d'aider cette mémoire rebelle.
+
+--Le Croisenois dont je parle, insista-t-il, a un frère nommé Henri, que
+vous connaissez certainement, car je l'ai vu, cet hiver, chez le duc de
+Sairmeuse, danser avec Mlle Sabine.
+
+--C'est juste!... Oui, docteur, vous avez raison, je me souviens
+maintenant...
+
+On eût parlé à la comtesse d'un indifférent qu'elle n'eût pas gardé un
+plus magnifique sang-froid.
+
+--Cela étant, reprit Hortebize, vous devez vous rappeler qu'il y a
+maintenant un peu plus de vingt-trois ans, Georges de Croisenois
+disparut tout à coup. Cette disparition fit un tapage affreux, ce fut
+presque un événement, le sujet d'une interpellation au ministère...
+
+--Oui, en effet.
+
+--La dernière fois qu'on aperçut Georges, ce fut au Café de Paris. Il y
+dînait en compagnie de quelques amis. Au coup de neuf heures, il se leva
+brusquement et s'apprêta à sortir. Un de ses intimes lui offrit de
+l'accompagner, il refusa. On lui demanda si on le reverrait dans la
+soirée, il répondit que oui peut-être, à l'Opéra, mais qu'il ne fallait
+pas compter sur lui. On supposa qu'il allait à quelque rendez-vous.
+
+--Ah! on supposa cela!
+
+--Oui, à cause de sa mise, qui était plus soignée que de coutume, bien
+qu'il fût tout à fait un élégant, un lion, comme on disait alors.
+Toujours est-il que Georges de Croisenois sortit seul, et qu'on ne l'a
+plus revu.
+
+--Plus jamais! fit la comtesse, un peu trop gaîment peut-être.
+
+Le docteur ne sourcilla pas.
+
+--Non, madame, répondit-il, jamais. Les deux ou trois premiers jours,
+cette disparition parut extraordinaire; au bout d'une semaine, elle
+inquiéta.
+
+--Oh! docteur, que de détails!...
+
+--C'est vrai, madame. Je les ai connus autrefois, je les avais oubliés,
+on me les a remis en mémoire ce matin. Ils se trouvent avec bien
+d'autres, dans les procès-verbaux d'enquête. Car il y eut une enquête,
+et des plus minutieuses. Les amis de M. de Croisenois avaient commencé
+des recherches; comme elles n'aboutissaient pas, ils s'adressèrent au
+préfet de police. Les plus habiles agents furent mis sur pied. La
+première idée fut celle d'un suicide. Georges pouvait fort bien être
+allé se tirer un coup de pistolet au fond de quelque bois. L'état de ses
+affaires aussi prospères que possible, sa grande fortune, son caractère
+gai, son constant bonheur, démontrèrent le peu de fondement de cette
+supposition. Alors, on songea à un crime, et les investigations furent
+dirigées en ce sens. Rien, on ne trouvait rien.
+
+La comtesse étouffa un bâillement d'une sincérité douteuse, et, comme un
+écho, dit:
+
+--Rien.
+
+--La police était aussi déconcertée que possible quand trois mois plus
+tard, un beau matin, un des amis de Georges reçut une lettre de lui.
+
+--Ah!... il n'était donc pas mort.
+
+Le docteur nota l'air et l'accent de la comtesse pour les analyser à
+loisir.
+
+--Qui sait!... répondit-il. Cette lettre était datée du Caire. Georges
+annonçait que, las de la ville de Paris, il allait essayer de pénétrer
+dans l'intérieur de l'Afrique, et qu'on n'eût pas à s'inquiéter de lui.
+Cette lettre, vous le comprenez, parut suspecte. On ne s'embarque pas
+sans argent, et il a été prouvé que le marquis n'avait pas sur lui plus
+de mille francs, dont moitié en pièces d'or portugaises, gagnées au
+whist avant le dîner. On crut à une ruse de faussaire. Point. Les plus
+habiles experts déclarèrent reconnaître l'écriture de Croisenois. Vite,
+deux agents furent expédiés au Caire; mais, ni au Caire, ni le long de
+la route, personne n'avait vu celui qu'ils cherchaient. Depuis lors, pas
+un indice...
+
+Il parlait avec une lenteur savamment calculée, mais la comtesse était
+de bronze.
+
+--Quoi! fit-elle quand il s'interrompit, c'est déjà fini?
+
+Hortebize chercha du regard le regard de Mme de Mussidan, et c'est
+seulement quand il l'eut rencontré qu'il répondit:
+
+--Peut-être bien que non. Un homme, hier matin, est venu me trouver, qui
+prétend que vous savez, vous, madame, ce qu'est devenu le marquis
+Georges de Croisenois.
+
+L'homme le plus fort n'aura jamais l'énergie de résistance de la plus
+faible femme.
+
+Si solidement trempé qu'un homme soit, si endurci, si impudent qu'on le
+suppose, il laissera paraître quelque chose de ses intentions là où une
+femme jugée simple gardera le secret de ses tortures sous un visage
+riant.
+
+Sur le terrain de la dissimulation, une jeune fille battra toujours le
+diplomate le plus retors, réunît-il à lui seul l'astuce et le génie de
+Fouché et de Talleyrand.
+
+Quand, écrasé par l'évidence, l'homme tombe à genoux, la femme se
+redresse et lutte encore.
+
+Dieu dit à Caïn: «Qu'as-tu fait de ton frère Albel?» et Caïn est frappé
+de stupeur. Une femme, à sa place, eût ergoté, nié, cherché des raisons.
+
+Au seul nom de Montlouis, M. de Mussidan avait pâli et chancelé comme
+après un coup de massue.
+
+A l'accusation si formelle du docteur, la comtesse partit d'un grand
+éclat de rire, bien plein, bien sonore, qui, pendant près d'une minute,
+sembla l'empêcher de répondre.
+
+--Ah! docteur, dit-elle à la fin, vous me contez des choses de l'autre
+monde. C'est charmant, en vérité, cette histoire d'inconnu qui veut que
+je sache, moi, ce qu'est devenu M. Georges de Croisenois. C'est une
+somnambule, docteur, qu'il vous faut aller consulter.
+
+Mais le docteur, lui aussi, quand il s'y met, donne joliment la réplique
+et joue passablement son petit rôlet.
+
+Loin de sembler surpris ou décontenancé de l'accès d'hilarité de la
+comtesse, il eut l'air ravi et respira bruyamment comme s'il eût été
+soulagé d'un poids énorme.
+
+--Dieu soit loué, fit-il; on m'avait trompé.
+
+Il prononça cet acte de grâce si naturellement, avec une telle
+expression de foi naïve, que la comtesse y fut prise.
+
+--Cependant, reprit-elle, je ne serais pas fâchée de savoir quel est le
+mauvais plaisant qui m'accuse d'être si bien instruite.
+
+--Bast!... répondit Hortebize, à quoi bon!... Il s'est joué de moi, il
+m'a exposé à vous déplaire, madame la comtesse, cela suffit. Demain mon
+domestique le recevra de la belle façon, s'il se présente. Même, si
+j'écoutais mon indignation, je déposerais une plainte...
+
+--Y songez-vous, interrompit Mme de Mussidan, une plainte!... Ce
+serait donner à une niaiserie une importance qu'elle ne mérite pas.
+Dites-moi seulement le nom de votre mystérieux personnage. Est-ce que je
+le connais?
+
+--Vous ne pouvez le connaître, madame, il est si loin de vous!... Son
+nom ne vous apprendra rien. C'est un bonhomme que j'ai soigné,
+autrefois, qui est clerc d'huissier, si j'ai bonne mémoire, et qu'on
+appelle le père Tantaine.
+
+--Tantaine?
+
+--Ce doit être un sobriquet. Ce vieux drôle est tout ce qu'on peut
+imaginer de plus misérable, une manière de philosophe cynique, ne
+manquant pas d'intelligence, et c'est là ce qui m'épouvantait. Je me
+disais qu'évidemment il ne venait pas de son chef, et qu'il devait être
+l'instrument de gens d'autant plus dangereux, qu'arriver jusqu'à eux
+était impossible.
+
+La comtesse ne put s'empêcher de trouver que le docteur se rassurait
+trop vite et trop complétement.
+
+--Mais enfin, docteur, insista-t-elle, vous m'avez parlé de menaces, de
+preuves irrécusables, de pouvoir occulte...
+
+--D'après le père Tantaine, oui, madame. Ce vieux drôle m'a dit: «Mme
+de Mussidan connaît le sort du marquis Georges, cela résulte clairement,
+pour moi, des lettres qu'elle a reçues, tant de M. de Croisenois
+lui-même que de M. le duc de Champdoce.»
+
+La comtesse, cette fois, était touchée au bon endroit.
+
+Elle se dressa tout d'une pièce, comme si elle eût été mue par un
+ressort, la joue livide, la pupille dilatée, la lèvre frémissante.
+
+[Illustration: Hortebize osa lui saisir les poignets et presque de force
+la renversa sur la causeuse.]
+
+--Mes lettres!... dit-elle d'une voix rauque.
+
+On eût en pitié d'Hortebize, rien qu'à voir combien il était ému et
+consterné de l'effet produit.
+
+--Vos lettres, madame, répondit-il avec une visible hésitation, ce
+coquin de Tantaine prétend les avoir entre les mains.
+
+Mme de Mussidan poussa un cri terrible, le cri de la lionne qui
+s'aperçoit qu'on lui a ravi ses petits.
+
+--Ah! misérable!...
+
+Et aussitôt, oublieuse de sa noble impassibilité, sans se soucier
+d'Hortebize, elle s'élança hors du salon et on entendit dans l'escalier
+ses pas précipités et le froufou de sa robe de soie s'éraflant aux
+barres de la rampe.
+
+Ainsi abandonné, le docteur s'était levé.
+
+--Cherche!... murmurait-il avec un sourire cynique, cherche, tu vas bien
+voir que les oiseaux sont envolés.
+
+Il s'était approché d'une des fenêtres, et machinalement, du bout des
+doigts, il tambourinait sur les vitres.
+
+--Il est dit, pensait-il, que Mascarot ne se trompera jamais! Comment ne
+pas admirer son infernale pénétration, sa logique implacable! Sur la
+plus futile circonstance, il devine une existence entière, il en déduit
+toutes les péripéties, comme le savant qui, à la vue de la feuille
+d'arbre que le vent roule à ses pieds, dit quel arbre l'a produite, et
+décrit ses graines, ses fleurs et ses fruits. Ah!... s'il avait appliqué
+à quelque but noble et grand ses facultés surprenantes, sa dévorante
+activité, son audace que rien ne déconcerte!
+
+A ces pensées, son front s'assombrit, et il se mit à arpenter le salon
+de long en large, poursuivant son monologue.
+
+--Mais non, disait-il; en ce moment Baptistin est là-haut, occupé à
+martyriser M. de Mussidan, de même que moi, ici, je torture la comtesse.
+Quel métier!... Et voilà vingt-cinq ans que cela dure. Ah!... il y a des
+jours où je trouve que je paye cher ma bonne et heureuse vie!... Sans
+compter...
+
+Il tourmenta le médaillon de sa chaîne et ajouta:
+
+--Sans compter que nous pouvons trouver nos maîtres, échouer, et alors
+quelle fin!...
+
+Il s'interrompit, la comtesse rentrait.
+
+Ses cheveux à demi-dénoués, le tremblement qui la secouait, sa pâleur,
+son regard fixe et comme hébété, tout en elle exprimait son épouvante et
+le désordre affreux de sa pensée.
+
+--On m'a volée!... disait-elle dès le seuil.
+
+Si grand était son trouble, qu'elle parlait très haut, oubliant que le
+salon restait ouvert et que les valets de pied du vestibule pouvaient
+l'entendre.
+
+Heureusement que le docteur ne perd jamais la tête, et c'est avec
+l'aisance d'un acteur réparant un oubli du chef des accessoires, qu'il
+alla refermer la porte.
+
+--Qu'a-t-on volé? interrogea-t-il.
+
+--Mes lettres, je ne les retrouve plus.
+
+Elle se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur la causeuse, et de
+cette voix brève et saccadée que donne la conscience d'un péril
+imminent, elle continua:
+
+--Et cependant ces lettres étaient cachées dans une cassette de fer
+fermant à secret, et cette cassette était enfouie au fond d'un tiroir
+dont la clé ne me quitte jamais. Et pas de traces de vol!...
+
+Hortebize avait repris sa mine consternée.
+
+--Tantaine aurait donc dit vrai? fit-il.
+
+--Il a dit vrai, reprit la comtesse. Oui, il est à cette heure des gens
+dont moi je suis l'esclave, qui peuvent ployer ma volonté comme une
+baguette de saule, qui sont maîtres de ma vie autant que s'ils tenaient
+un poignard sur ma gorge.
+
+Elle cacha sa figure entre ses mains, comme si, par un reste de fierté,
+elle eût voulu dissimuler le spectacle de son désespoir.
+
+--Ces lettres sont donc accablantes? demanda le docteur.
+
+--Je suis perdue!...
+
+Qui eût vu le docteur, eût supposé qu'il se torturait l'esprit à
+chercher une issue à une inextricable situation.
+
+--Ah!... j'ai été bien coupable autrefois, poursuivit la comtesse, j'ai
+été bien insensée. Hélas! je ne savais rien de la vie. Je haïssais, et
+j'ai été frappée de vertige. Pauvre malheureuse!... C'est contre moi que
+se tournent toutes les armes préparées pour ma vengeance. J'ai creusé un
+abîme espérant y précipiter tous mes ennemis, et voici que j'y roule!...
+
+Le digne Hortebize se gardait bien d'interrompre. La comtesse était dans
+une de ces crises de désespoir où tout ce qu'on a au fond de l'âme
+remonte à la surface, comme les varechs pendant la tempête.
+
+--J'aimerais mieux mourir, disait-elle, oui, mourir plutôt que de voir
+ces lettres entre les mains de M. de Mussidan. Pauvre Octave! N'a-t-il
+donc pas assez souffert par moi! Ah!... je l'ai connu trop tard! Et
+cependant, c'est là ce dont on me menace, n'est-il pas vrai, docteur? On
+lui remettra ces lettres fatales si je ne consens pas à certaines
+choses. C'est de l'argent qu'on veut, n'est-ce pas, beaucoup d'argent,
+combien?...
+
+Le docteur fit un signe négatif.
+
+--Non, reprit la comtesse, ce n'est pas de l'argent qu'on exige? Quoi
+alors? Ah! ne me laissez pas dans cette anxiété mortelle, parlez, que
+veut-on de moi?
+
+Quand il est seul, en face de sa conscience, Hortebize s'avoue qu'il se
+livre à des spéculations fâcheuses, il reconnaît qu'il joue gros jeu,
+et même, comme il n'est point né méchant, il plaint ses victimes.
+
+Mais une fois la partie engagée, il oublie ses inquiétudes, rien n'est
+capable de l'attendrir et il fait tout pour gagner.
+
+--Ce qu'on exige de vous, madame la comtesse, reprit-il, est, selon
+qu'on l'envisage, peu de chose ou une énormité!
+
+--Parlez, je suis forte.
+
+--Ces lettres fatales vous seront toutes rendues le jour où Mlle
+Sabine épousera le frère de Georges... le marquis Henri de Croisenois.
+
+La stupeur de Mme de Mussidan fut telle qu'elle demeura immobile
+comme foudroyée.
+
+--On m'a chargé de vous dire, poursuivit le docteur, qu'on vous
+accordera le délai que vous demanderez pour modifier les projets
+existants. Mais voici où éclate l'odieux: on vous prévient que si
+Mlle Sabine venait à épouser tout autre que M. de Croisenois, les
+lettres seraient portées à M. le comte de Mussidan, votre mari.
+
+Tout en parlant, Hortebize, du coin de l'oeil, surveillait l'effet
+produit.
+
+Il dépassa ses prévisions.
+
+La comtesse se leva, si défaillante, qu'elle fut contrainte de s'appuyer
+au marbre de la cheminée.
+
+--Voici donc que tout est fini! prononça-t-elle. Ce qu'on me demande, il
+est hors de mon pouvoir de l'accorder. Cela vaut mieux. Ainsi, je
+n'aurai ni les angoisses, ni la lutte. Désormais mon sort est fixé.
+Allez, docteur, allez dire au misérable, qui a réussi à s'emparer de mes
+lettres, qu'il peut les porter au comte.
+
+L'accent de la comtesse accusait une résolution si irrévocablement
+arrêtée, que Hortebize ne savait que penser.
+
+--Il est donc vrai, poursuivit-elle, qu'il existe des scélérats lâches
+et vils autant que les plus odieux assassins, qui font commerce des
+hontes et des douleurs qu'ils surprennent, et qui en vivent! On me
+l'avait affirmé, je refusais de le croire. Ce sont là, me disais-je, des
+imaginations malsaines de faiseurs de romans à court d'inventions. Je me
+trompais. Pourtant qu'ils ne se hâtent pas de se réjouir, les infâmes
+qui pensent me tenir en leur pouvoir. Ils ne profiteront pas de leur
+ignominie. Il est un refuge où ils ne sauraient m'atteindre...
+
+--Madame!... suppliait le docteur, madame la comtesse...
+
+Il suppliait en vain.
+
+Elle était hors d'état de l'écouter ou même de l'entendre.
+
+Elle continuait avec une violence croissante, s'exaltant au souvenir des
+souffrances endurées:
+
+--Pensent-ils donc, les misérables, que je crains la mort? Ah! il y a
+des années que je demande comme une grâce, à Dieu qui me châtie, le
+calme, le néant de la tombe. Cela vous surprend, n'est-ce pas, de
+m'entendre parler ainsi, moi qui ai été la belle, l'adorée Diane de
+Sauvebourg, comtesse de Mussidan. Voilà comment le monde juge...
+
+Au temps de mes plus belles fêtes, quand mon bonheur faisait envie,
+j'avais épuisé toutes les tortures d'ici-bas, et sué toutes les agonies
+de la passion. Et depuis...
+
+Maintenant, mes meilleures amies, examinant et jugeant ma conduite, se
+demandent si je ne suis pas folle. Folle!... Que ne la suis-je, en
+effet!
+
+Ils ne se doutent pas, ceux qui s'étonnent de mes inquiétudes
+fiévreuses, de mes agitations, de mes jours emplis de tumulte; ils ne
+comprennent pas que je fuis le fantôme du passé qui me poursuit partout.
+Ils ne peuvent deviner que la solitude m'épouvante, que je me fuis
+moi-même, que je cherche l'oubli. Malheureuse!... je devais pourtant le
+savoir, tout le fracas de l'univers n'étouffera jamais le murmure de la
+conscience.
+
+Elle parlait en femme dont le sacrifice est fait, qui n'a plus rien à
+ménager ni à redouter.
+
+Sa voix vibrante emplissait l'immense salon.
+
+Et le docteur blêmissait, lui qui entendait à côté, dans le vestibule,
+les allées et les venues des valets que l'heure du repas mettait en
+mouvement.
+
+--Comment ai-je pu vivre ainsi? disait la comtesse. C'est que toujours
+dans les brumes de l'avenir lointain, tremblote la chétive lueur de
+l'espérance. Et on va vers cette lumière décevante; on tombe, on se
+relève meurtri, mais on marche quand même...
+
+Aujourd'hui, cependant, tout espoir s'évanouit. Je n'aperçois plus que
+ténèbres. Oh! non, la force ne me manquera pas pour anéantir
+l'implacable pensée. Cette nuit, pour la première fois depuis bien des
+années, Diane de Mussidan dormira d'un sommeil profond et sans rêves!...
+
+La comtesse était à ce point hors d'elle-même, que le docteur se
+demandait avec effroi comment contenir cette explosion qu'il n'avait pas
+prévue.
+
+Ces éclats de voix pouvaient appeler les domestiques, amener le comte en
+ce moment sous le couteau de B. Mascarot.
+
+Alors, qu'arriverait-il? Le complot se découvrirait, tout serait perdu.
+
+Voyant bien que Mme de Mussidan allait s'élancer dehors, que des
+paroles vaines ne l'arrêteraient pas, Hortebize osa lui saisir les
+poignets et presque de force la renversa sur la causeuse.
+
+--Au nom du ciel, madame, lui disait-il de sa voix la plus onctueuse, au
+nom de votre fille, daignez m'écouter. Ne vous abandonnez pas ainsi.
+Serais-je ici, me serais-je résigné à ce rôle d'intermédiaire de
+misérables qui me font horreur, si je croyais tout perdu? Mon dévouement
+vous reste? c'est celui d'un homme de coeur et d'expérience. Ne
+pouvons-nous lutter ensemble, conjurer l'orage?
+
+Le docteur parla longtemps, d'un air pénétré, faisant autant d'efforts
+maintenant pour rassurer la comtesse, qu'il en avait fait le moment
+d'avant pour lui bien démontrer l'immensité du danger.
+
+Hortebize est médecin. Il sait, lorsqu'il s'est décidé à une opération
+indispensable, calmer les élancements de la blessure, et la guérir.
+
+Au moins eût-il la satisfaction de constater promptement que ses peines
+n'étaient pas perdues.
+
+Aux flots de cette éloquence émoliente, qui tombait comme une douche sur
+son désespoir, Mme de Mussidan se sentait prise d'engourdissement.
+
+Elle était accablée de cette prostration qui suit les grandes crises,
+lorsque les nerfs, bandés à se briser, tout à coup se détendent et
+deviennent lâches.
+
+Après un quart d'heure, grâce à des prodiges d'habileté, le docteur
+l'avait amenée à regarder la situation en face et à la discuter.
+
+Alors seulement il respira et s'essuya le front.
+
+Il savait que qui discute est vaincu.
+
+Accepter la discussion, c'est tout au plus demander à son adversaire un
+appoint de bonnes raisons pour céder.
+
+--C'est odieux, répétait la comtesse, c'est odieux!
+
+--D'accord, madame. Cependant examinons le fait en lui-même. Avez-vous
+contre M. de Croisenois quelque motif personnel d'exclusion?
+
+--Aucun.
+
+--Il est de bonne maison, aimé et estimé, il est fort bien de sa
+personne, il a trente-quatre ans à peine, car il était de quinze ans au
+moins plus jeune que son frère... N'est-ce pas un parti sortable?
+
+--Oui, mais...
+
+--Il a fait des folies? Quel jeune homme n'en a pas fait? On le dit
+criblé de dettes, ruiné. C'est faux; mais, en ce cas, Mlle Sabine est
+assez riche pour deux. D'ailleurs, Georges de Croisenois a laissé une
+fortune considérable, deux millions, je crois; il est impossible que
+Henri n'obtienne pas, un jour où l'autre d'être envoyé en possession de
+l'héritage de son frère.
+
+Mme de Mussidan était encore trop sous le coup d'une épouvantable
+émotion pour songer aux objections si fortes qu'elle eût pu présenter au
+docteur. C'est à peine si, en se faisant une violence inouïe, elle
+pouvait rassembler ses idées confuses.
+
+--Je dirais oui, reprit-elle, que cela ne servirait de rien. M. de
+Mussidan a décidé que Sabine serait la femme de M. de Breulh-Faverlay.
+Je ne suis pas la maîtresse.
+
+--Vous pouvez tout sur votre mari, et si vous le voulez bien...
+
+La comtesse, à plusieurs reprises, secoua tristement la tête.
+
+--Autrefois, dit-elle, c'est vrai, j'ai régné en souveraine sur le
+coeur et sur l'esprit d'Octave, j'ai été l'arbitre de ses volontés. Il
+m'aimait alors, et depuis! Ne vous ai-je pas dit que j'ai été insensée.
+J'ai lassé un amour si robuste qu'il semblait devoir être éternel. J'ai
+rendu tout retour impossible, et maintenant...
+
+Elle s'arrêta, comme confondue de ce qu'elle allait dire, et ajouta:
+
+--Maintenant, je ne suis plus qu'une étrangère pour M. de Mussidan. Et
+je ne puis me plaindre, je l'ai voulu... il est, lui, juste et bon.
+
+--On peut toujours essayer, gagner du temps...
+
+--J'essayerai, docteur. Mais, Sabine! qui nous dit que Sabine n'aime pas
+M. de Breulh?
+
+--Oh! madame, une mère a toujours une influence telle...
+
+D'un geste violent, la comtesse saisit la main du docteur, et la serrant
+à lui faire mal:
+
+--Faut-il donc, dit-elle d'une voix sourde, que je vous montre la
+profondeur de mes misères? Je suis une étrangère pour mon mari. Ma
+fille, c'est autre chose: elle me méprise et elle me hait....
+
+ * * * * *
+
+Beaucoup de gens pensent qu'il serait tout simple et très aisé de faire
+deux parts distinctes de la vie.
+
+On donnerait la première au plaisir, à l'assouvissement de toutes les
+fantaisies, puis plus tard, quand les tombées de cendre du temps ont
+amorti le feu des passions, on consacrerait la seconde au repos, aux
+joies pures de la famille.
+
+Il n'en peut être ainsi.
+
+Selon ce qu'a été la jeunesse, la vieillesse est la récompense ou
+l'expiation.
+
+Cela n'apparaît pas toujours clairement dans la vie. Il est tant de
+bonheurs mensongers!
+
+Mais tous ceux que leur mission conduit dans l'intérieur des familles,
+le magistrat, le médecin, le prêtre, savent que cela est.
+
+La comtesse de Mussidan expiait.
+
+Mais le docteur Hortebize n'avait pas le loisir de s'oublier en ces
+réflexions; le temps pressait; d'une minute à l'autre, le comte pouvait
+entrer, un domestique en tout cas allait paraître pour annoncer le
+dîner.
+
+Il renonça, quant au présent, à toute investigation, ne s'appliquant
+plus qu'à calmer le comtesse, à lui démontrer qu'elle s'épouvantait de
+chimères, qu'elle ne pouvait être une étrangère pour son mari, que sa
+fille ne pouvait la haïr.
+
+Même, il fut si insinuant, si persuasif, il étala si bien les grandes
+choses qu'on pouvait attendre de son dévouement qu'il fit pénétrer un
+rayon d'espérance dans l'âme désolée de la pauvre femme.
+
+--Ah! docteur, lui dit-elle d'une voie émue, c'est au jour du malheur
+seulement qu'on connaît ses véritables amis.
+
+De même que M. de Mussidan, la comtesse se sentait prise.
+
+Elle se rendait, après une bien plus longue résistance, mais, elle se
+rendait.
+
+Elle promit que dès le lendemain elle s'occuperait de rompre les
+engagements pris, et que, dès qu'elle trouverait une ouverture, elle
+mettrait en avant M. Henri de Croisenois.
+
+Que pouvait-on souhaiter de mieux?
+
+Le docteur en échange de ses promesses, jura qu'il saurait bien contenir
+Tantaine, le misérable, et le faire patienter. Il affirma aussi qu'il
+donnerait de fréquentes nouvelles...
+
+Il y avait bien deux heures qu'Hortebize était près de la comtesse,
+lorsqu'il put enfin se retirer.
+
+Il était brisé, on ne remporte pas impunément de pareils triomphes. Pour
+être associé de Mascarot, on n'en est pas moins homme.
+
+Bien qu'il fit très froid, l'air du dehors parut délicieux au docteur;
+il respirait à pleins poumons, ainsi qu'il arrive quand on vient
+d'accomplir une tâche difficile ou qu'on reconnaît s'être heureusement
+tiré d'un mauvais pas.
+
+Lentement il remonta la rue de Matignon, regagna le faubourg
+Saint-Honoré, et enfin entra dans le café ou il avait déjà attendu son
+associé, et où ils s'étaient donné rendez-vous une fois la bataille
+gagnée.
+
+L'honorable placeur était déjà arrivé.
+
+Assis dans un coin, devant une chope intacte, enfoui derrière un journal
+qu'il ne lisait pas, B. Mascarot se mourait d'impatience, tressaillant à
+chaque bruit de la porte.
+
+Mille appréhensions l'assaillaient. Comme Hortebize tardait! Avait-il
+donc rencontré quelque obstacle imprévu et insurmontable, cet
+imperceptible grain de sable qui disloque les plus solides combinaisons?
+
+Dès que le docteur parut:
+
+--Eh bien! demanda-t-il, non sans un chevrotement dans la voix.
+
+--Victoire!... répondit Hortebize.
+
+Et il se laissa tomber sur un tabouret, en ajoutant:
+
+--Ouf!... C'a été dur!
+
+[Illustration: Un ouvrier maladroit me renversa un seau d'eau
+bouillante.]
+
+
+
+
+VII
+
+
+Après avoir pris congé de B. Mascarot, désormais son protecteur, c'est
+du pas mal assuré d'un homme pris de boisson et en se tenant à la rampe,
+que Paul Violaine descendit le sale escalier de la maison de placement.
+
+Cette fortune subite, inattendue, qui lui arrivait comme une tuile sur
+la tête, l'avait absolument enivré, étourdi.
+
+En un moment, sans transition, d'une position si horrible qu'en
+traversant les ponts il regardait la Seine d'un oeil enfiévré, il
+arrivait à une situation de douze mille francs par an...
+
+Car c'était bien là le chiffre fantastique, inouï, que le placeur avait
+fait miroiter à ses yeux.
+
+Il avait bien dit: Douze mille francs par an, mille francs par mois, et
+il avait offert d'avancer le premier mois.
+
+C'était à devenir fou, et Paul l'était presque.
+
+Ses idées étaient à ce point troublées, que hors le fait merveilleux il
+n'apercevait rien; qu'il ne cherchait aucunement à se rendre compte des
+incidents divers.
+
+Non, il trouvait toute naturelle cette succession d'événements bizarres:
+Ce vieux clerc d'huissier apparaissant à point pour lui prêter 500
+francs; ce placeur qui connaissait aussi bien que lui sa vie entière, et
+qui là, tout à coup, sans marchander, lui proposait les appointements
+d'un chef de section du ministère.
+
+Cependant, une fois dans la rue, sous l'empire de sensations délirantes,
+Paul n'eut pas l'idée de courir à l'hôtel du Pérou pour y porter la
+grande nouvelle.
+
+Rose devait l'y attendre, il n'y songea pas, justifiant ainsi les
+pronostics du docteur Hortebize.
+
+Après cette première gorgée de prospérité, il était pris d'un
+irrésistible désir de mouvement. Il ressentait un impérieux besoin de
+dépenser, d'épandre son exaltation. Il lui semblait que sa joie serait
+doublée s'il pouvait raconter son bonheur, le dire, le clamer.
+
+Mais où aller par le temps qu'il faisait. Et il n'avait pas d'amis à
+désoler de son succès.
+
+En cherchant bien, pourtant, il se souvint qu'aux jours de ses premières
+misères à Paris, il avait emprunté quelqu'argent, oh!... bien peu, vingt
+francs, à un jeune homme de son âge, nommé André, qui ne devait guère
+être plus riche que lui.
+
+Il lui restait plus de la moitié du billet du vieux clerc d'huissier,
+une quinzaine de louis environ qui frétillaient dans sa poche, il se
+sentait des billets de mille francs sur la planche, n'était-ce pas le
+cas de s'acquitter, en même temps qu'une occasion superbe d'afficher une
+immense supériorité?
+
+Le malheur est que ce jeune homme demeurait fort loin, tout en haut de
+la rue de La Tour-d'Auvergne.
+
+La distance effrayait un peu Paul, et il hésitait, quand une voiture
+vide vint à passer. Il y monta, jetant l'adresse au cocher, du ton d'un
+homme qui n'est pas habitué à aller à pied.
+
+Le fiacre se mit en marche, et Paul se prit à songer à ce généreux
+créancier chez lequel il se rendait. André n'était pas un ami; à peine
+était-ce un camarade.
+
+Paul avait fait sa connaissance dans un petit établissement du boulevard
+de Clichy, le café de l'Épinette, où il allait souvent avec Rose,
+lorsque, nouveau venu à Paris, il habitait Montmartre.
+
+Le café de l'Épinette n'est guère fréquenté que par des artistes:
+peintres, musiciens, comédiens, journalistes, tous grands hommes en
+herbe, qui discutent furieusement en buvant d'énormes quantités de
+bière.
+
+Quant au nom de l'établissement, il lui vient d'un piano installé dans
+une des salles du haut, instrument infortuné, soumis aux plus sévères
+épreuves, rarement d'accord, et dont on entend les gémissements du
+milieu de la chaussée.
+
+André, d'après ce que savait Paul, qui ne lui connaissait même pas
+d'autre nom et qui jamais n'avait été chez lui, André était artiste et
+avait plusieurs cordes à son arc.
+
+D'abord, il était sculpteur ornemaniste, c'est-à-dire qu'il exécutait, à
+la journée ou à la tache, ces motifs si souvent ridicules dont les
+propriétaires ont bien le droit d'orner leurs bâtisses, mais qu'ils ont
+le tort de faire payer à leurs locataires.
+
+C'est un métier assez pénible que celui de sculpteur-ornemaniste.
+
+Le plus souvent, il faut travailler à des hauteurs vertigineuses, sur
+des échafaudages que fait osciller le plus léger mouvement; il faut se
+confier à des planches étroites ou se risquer au sommet d'échelles
+branlantes. De plus, à de rares exceptions, on est exposé à toutes les
+intempéries, gelé en hiver, grillé en été, sans autre abri contre la
+pluie qu'une toile déchirée. Il est vrai que si l'état est dur, il est
+lucratif.
+
+Donc, André devait vivre assez bien de ses figures et de ses guirlandes.
+
+Seulement, pendant bien des années, ce qui lui était venu par le maillet
+et le ciseau s'en était allé par les pinceaux et par les couleurs.
+
+Car il était peintre aussi, mais alors pour son plaisir, pour la
+satisfaction de son ambition, pour obéir à une vocation irrésistible.
+
+Il avait beaucoup étudié, beaucoup travaillé chez plusieurs maîtres,
+puis enfin, un beau jour, se sentant assez fort pour marcher seul, il
+avait pris un atelier.
+
+De ce moment la peinture ne lui coûta plus rien. Deux fois déjà il avait
+exposé et les marchands commençaient à apprendre le chemin de sa maison.
+
+On tenait André en haute estime à l'Épinette. On disait qu'il avait un
+talent très réel, une originalité saisissante et que certainement il
+arriverait, étant, de plus, un forcené «bûcheur.»
+
+Paul ne s'était pas trouvé vingt fois à la même table que lui, lorsqu'un
+soir, comme ils se retiraient ensemble, pressé par la misère, il lui
+avait emprunté vingt francs, promettant de les lui rendre le lendemain.
+
+Mais le lendemain, Paul et Rose s'étaient trouvés plus pauvres que la
+veille, leurs affaires avaient été de mal en pis, puis ils avaient
+déménagé, ils étaient allés s'établir de l'autre côté de l'eau... Bref,
+il y avait huit mois que Paul n'avait revu André.
+
+Le fiacre, en ce moment, s'arrêtait rue de La Tour-d'Auvergne, devant le
+Nº...
+
+Paul sauta sur le trottoir, jeta deux francs au cocher et s'engagea dans
+l'allée très large et très bien tenue de la maison.
+
+Au fond de l'allée, une vieille femme grasse, fraîche, proprette, avec
+un bonnet à papillons, bien blanc, polissait les poignées de cuivre de
+la porte de la cour.
+
+Ce ne pouvait être que la concierge.
+
+--Monsieur André? demanda Paul.
+
+--Il est chez lui, monsieur, répondit la vieille femme avec une
+volubilité extraordinaire, et même, sans manquer à la discrétion qui
+distingue tout concierge qui se respecte, je puis dire que c'est un
+miracle. Toujours dehors, M. André! Ah! c'est que, voyez-vous, il n'a
+pas son pareil comme travailleur.
+
+--Mais, madame!...
+
+--Et rangé donc qu'il est, continuait la vieille femme, et économe! Je
+ne lui connais pas un son de dettes. Jamais je ne l'ai vu gris qu'une
+fois. Je dirais même: et pas de connaissance!... n'était une jeune dame
+qui, depuis un mois... J'ai même eu assez de mal à la voir, rapport à
+son voile. Mais cela ne me regarde pas, n'est-il pas vrai? Moi, je la
+trouve très bien, elle a toujours une femme de chambre avec elle, et
+certainement quelque jour...
+
+--Morbleu! interrompit Paul impatienté, m'indiquerez-vous enfin
+l'atelier de M. André?
+
+Cette violente interruption sembla choquer affreusement la concierge.
+
+--Quatrième... porte à droite! répondit-elle d'un ton sec.
+
+Et pendant que Paul montait lestement elle grommelait:
+
+--Vilain mal élevé! couper la parole à une femme d'âge!... Mais laisse
+faire, mon joli garçon, si jamais tu te représentes, je te
+reconnaîtrai, et tu ne trouveras pas souvent M. André chez lui.
+
+Paul était déjà au quatrième étage,--le dernier.
+
+Au milieu de la porte de droite, une carte de visite était clouée. Paul
+s'approcha et lut: André. Il ne risquait pas de se tromper.
+
+Comme il n'apercevait pas de sonnette, il frappa, prêtant ensuite
+l'oreille, comme on fait toujours, machinalement, en pareil cas.
+
+Aussitôt il entendit un piétinement, puis le bruit d'un meuble qu'on
+roulait, puis le grincement d'anneaux de cuivre glissant sur une tringle
+de fer.
+
+Enfin, une voix jeune et bien timbrée cria:
+
+--Entrez!
+
+Le protégé de B. Mascarot ouvrit et entra.
+
+Il se trouvait dans un atelier éclairé d'en haut par un large vitrage,
+assez vaste, modeste, mais d'une propreté poussée jusqu'à la minutie.
+
+Des esquisses, des dessins, des tableaux inachevés garnissaient
+entièrement les murs. A droite se trouvait un divan très bas, recouvert
+d'un tapis tunisien. Au fond, au-dessus de la cheminée, était une glace
+à bordure de bois qu'un amateur eut incontinent marchandée. A gauche, se
+dressait un très grand chevalet à manivelle, mais un rideau de serge
+verte cachait le tableau qu'il supportait, et dont on n'apercevait que
+la bordure, une bordure d'un grand prix.
+
+Au milieu de l'atelier, sa palette dans le pouce, des pinceaux à la
+main, un jeune homme se tenait debout: André.
+
+C'était un grand garçon, admirablement campé, très brun, ayant les
+cheveux coupés courts, portant toute sa barbe, une barbe aristocratique,
+fine, soyeuse, bouclée, noire, avec des reflets bleuâtres.
+
+Comparé à Paul, André certainement était laid.
+
+Mais le jeune peintre avait ce qui manquait au protégé de B. Mascarot:
+une de ces physionomies qu'on n'oublie pas.
+
+Le voir, d'ailleurs, c'était le connaître. Son front large et fier, sa
+bouche du dessin le plus ferme, son sourire, ses yeux noirs pleins
+d'éclairs disaient du premier coup sa nature mâle et loyale, son
+intelligence, la bonté de son coeur et l'énergie de sa volonté.
+
+Détail singulier et qui frappa Paul tout d'abord, André, qui était en
+train de peindre, on le voyait à sa palette et à son pinceau, n'avait
+point un costume d'atelier.
+
+Il était vêtu non à la mode, mais avec une recherche extrême.
+
+A la vue de Paul, André déposa sa palette, et s'avança, la main
+largement tendue.
+
+--Eh!... vous voici donc, s'écria-t-il, de sa bonne voix sympathique et
+loyale, qu'êtes-vous devenu, depuis qu'on ne vous voit plus?
+
+Cet accueil si amical ne laissa pas que de gêner un peu le protégé de B.
+Mascarot.
+
+--J'ai eu des déceptions, commença-t-il, mille soucis...
+
+--Et Rose? interrompit André, vous allez, j'espère, m'en donner les
+meilleures nouvelles. Est-elle toujours aussi jolie?
+
+--Toujours, répondit Paul d'un air pincé. Mais vous m'excuserez,
+reprit-il très vite, d'avoir disparu si longtemps. Je viens vous
+remercier et vous rendre ce que je vous dois.
+
+Le jeune peintre eut un geste insouciant.
+
+--Bast! fit-il, de nous deux vous seul pouviez vous souvenir de cette
+bagatelle. Pas de façons avec moi, n'est-ce pas? si cela vous gênait le
+moins du monde...
+
+Cette phrase sonna mal aux oreiller du vaniteux Paul. Il crut y démêler,
+sous une feinte générosité, l'intention de l'humilier.
+
+Jamais plus magnifique occasion d'attester sa supériorité ne s'était
+présentée.
+
+--Oh! dit-il de l'air le plus fat, cela ne me gêne aucunement. J'ai été,
+je l'avoue, fort misérable autrefois, mais j'ai maintenant un emploi de
+douze mille francs.
+
+Il pensait que ce chiffre allait éblouir l'artiste, lui arracher des
+exclamations d'envie; il se trompait si bien qu'il se crut obligé
+d'ajouter:
+
+--A mon âge, c'est joli.
+
+--C'est-à-dire que c'est superbe. Et que faites-vous, sans indiscrétion?
+
+Cette question était amenée par les circonstances mêmes. Cependant,
+comme Paul n'y pouvait répondre, ignorant quel emploi lui était destiné,
+elle le blessa autant qu'une insulte préméditée.
+
+--Je travaille, prononça-t-il en se redressant.
+
+Son air, en lançant ce mot, était si singulier, qu'André, qui était à
+mille lieues des sensations, parut tout surpris.
+
+--Il m'arrive rarement de rester à rien faire, dit-il.
+
+--Oui, mais moi je suis forcé de travailler plus qu'un autre, n'ayant
+personne qui s'inquiète de mon avenir, ni parent, ni protecteur.
+
+L'ingrat, il oubliait l'honorable B. Mascarot.
+
+Cependant, son ton emphatique sembla réjouir considérablement le
+peintre.
+
+--Parbleu! répondit-il, vous imaginez-vous que l'administration des
+hospices fournit des protecteurs à ses enfants-trouvés!
+
+Paul ouvrit de grands yeux.
+
+--Quoi! commença-t-il, vous seriez...
+
+--Précisément, et je n'en fais pas mystère, estimant qu'il y a là de
+quoi pleurer, peut-être, mais non de quoi rougir. Tous mes camarades,
+même ceux du chantier, le savent, et je m'étonne que vous l'ignoriez. Je
+suis tout simplement un enfant de l'hôpital de Vendôme, où même, entre
+parenthèse, j'ai dû laisser le renom d'un détestable garnement.
+
+--Vous?...
+
+--Moi-même, et franchement je n'ai pas le plus léger remords. Je
+m'explique. Jusqu'à douze ans, j'avais été le plus heureux des gamins,
+la soeur-professeur était enchantée de ma mémoire; le jour, je
+travaillais au grand jardin qui s'étend le long du Loir; le soir, je
+barbouillais d'immenses quantités de papier; je voulais être peintre.
+Hélas! rien n'est durable ici-bas! J'eus douze ans, et la supérieure eut
+l'idée de me placer en apprentissage chez un corroyeur.
+
+Paul s'était assis sur le divan, et tout en écoutant, il avait roulé une
+cigarette.
+
+Il allait l'allumer, quand André le retint en lui disant:
+
+--Vous me feriez vraiment plaisir en ne fumant pas.
+
+Sans trop se rendre compte du caprice, car le peintre fumait beaucoup
+d'ordinaire, Paul jeta son allumette.
+
+--J'obéis, fit-il, mais il me faut la fin de l'histoire.
+
+--Oh!... volontiers, d'autant qu'elle est courte. Du premier coup, ce
+métier de corroyeur me déplut. Pour comble, dès le second jour, un
+ouvrier maladroit me renversa sur le bras un seau d'eau bouillante qui
+me brûla si cruellement que je faillis en mourir et que j'en porte
+encore les traces.
+
+Il relevait en même temps sa manche droite et montrait une large
+cicatrice qui, partant de la saignée, remontait vers l'épaule.
+
+--Dégoûté et échaudé, je conjurai la supérieure, une terrible femme à
+lunettes, de me faire apprendre un autre état. Prières vaines, elle
+avait juré que je serais corroyeur.
+
+--C'était dur.
+
+--Plus que vous ne croyez. Aussi, de ce jour mon parti fut pris. Décidé
+à fuir dès que j'aurais amassé une petite somme, je devins le plus
+soumis et le plus appliqué des apprentis. Au bout d'un an, grâce à des
+prodiges de travail et de dégoût vaincu, j'avais économisé sou à sou
+quarante francs. Je me dis que c'était assez, et par un beau matin
+d'avril, muni d'une chemise, d'une blouse et d'une paire de souliers de
+rechange, je prenais à pied la route de Paris.
+
+--Et vous n'aviez que treize ans!
+
+--Pas même. Seulement, j'ai reçu du ciel une assez forte dose de cette
+volonté raisonnée que les imbéciles appellent de l'entêtement. J'avais
+juré que je serais peintre...
+
+--Vous l'êtes.
+
+--Non sans peine, allez. Ah! je vois encore l'auberge où j'ai couché la
+première nuit de mon arrivée à Paris; elle était située tout en haut du
+faubourg Saint-Jacques. J'étais si las, que je dormis seize heures de
+suite. A mon réveil, je déjeunai d'abord fort bien; puis, ayant reconnu
+que mes fonds baissaient terriblement, je me dis: «Il s'agit, mon
+garçon, de trouver de l'ouvrage tout de suite.»
+
+Un sourire monta aux lèvres de Paul.
+
+Il se rappelait ses premières déconvenues, en arrivant à Paris, et lui,
+cependant, il n'avait pas treize ans, mais vingt-deux ans; il ne
+possédait pas quarante francs, il en apportait trois mille.
+
+--Vous espériez, interrogea-t-il, trouver des travaux à faire?
+
+--Non, répondit l'artiste, j'étais plus fort que cela. Je me disais que
+pour savoir une chose, il faut l'avoir apprise, et si je désirais si
+passionnément gagner de l'argent, c'était afin de pouvoir payer mes
+études.
+
+Il y avait cent raisons pour que Paul ne soufflât mot.
+
+--Heureusement, continua André, près de moi, pendant que je mangeais, un
+gros homme déjeunait:
+
+«Monsieur, lui dis-je, regardez-moi, j'ai treize ans, mais je suis fort
+comme si j'en avais seize, je sais lire et écrire, j'ai du courage, une
+bonne volonté sans pareille, que dois-je faire pour gagner ma vie?» Il
+me toisa une bonne minute, et d'une voix rude me répondit: «Va demain
+matin à la Grève, tu trouveras quelque maître maçon qui t'embauchera.»
+
+--Et vous y êtes allé?
+
+--Heureusement pour moi. Dès quatre heures, le lendemain, je me
+promenais autour de l'Hôtel-de-Ville. Je rôdais dans les groupes
+d'ouvriers depuis assez longtemps, quand, tout à coup, je reconnais mon
+gros homme de la veille. Lui aussi, m'aperçoit. Il vient droit à moi:
+«Garçon, me dit-il, décidément tu me plais. Je suis entrepreneur de
+sculptures, veux-tu être mon apprenti? tu aideras mes ouvriers
+ornemanistes, et ils l'enseigneront l'état?»... Apprendre la sculpture!
+Je crus voir les cieux s'entr'ouvrir. «Certes, je le veux,» répondis-je.
+Ce qui fut dit fut fait. Ce brave homme était Jean Lantier, le père de
+mon patron actuel.
+
+--Mais votre peinture?
+
+--Oh!... la peinture n'est venue que plus tard. Il fallait commencer par
+me donner une certaine éducation. Tout en m'appliquant à mon
+apprentissage, je travaillais; je fréquentais les écoles du soir, je
+suivais des cours de dessin, j'achetais des livres, et le dimanche... je
+me payais un professeur pour moi tout seul.
+
+--Sur vos économies?
+
+[Illustration: Penché sur la rampe, il l'aperçut.]
+
+--Mais oui. J'ai été bien des années avant d'oser m'offrir un verre de
+bière.
+
+--Six sous!... Diable! c'était une somme. Enfin, le jour est arrivé où
+j'ai gagné quatre-vingts ou cent francs par semaine, comme les
+camarades, et c'est alors que je me suis mis à la peinture, mais les
+mauvais temps étaient passés...
+
+--Et vous n'avez jamais été tenté de retourner à Vendôme?
+
+--Si, mais je n'y retournerai que le jour où il me sera possible de
+constituer une rente de 500 francs pour un pauvre moutard abandonné
+comme je l'ai été.
+
+Si André, connaissant Paul, eut prit à tâche de le blesser et de faire
+saigner les plaies de sa vanité malade, il ne se fût pas exprimé
+autrement.
+
+Chacune de ses phrases était tombée sur le coeur du protégé de B.
+Mascarot, plus douloureuse qu'un soufflet sur la joue.
+
+Pourtant, Paul comprenait que la plus élémentaire politesse lui imposait
+une phrase flatteuse.
+
+Il se fit donc violence, et dit:
+
+--Quand on a votre talent on n'a besoin de personne.
+
+Aussitôt, comme s'il eût voulu chercher une confirmation de son opinion,
+il se leva et se mit à tourner autour de l'atelier.
+
+En apparence, il examinait les esquisses.
+
+En réalité, il était attiré par ce tableau à bordure si riche, placé en
+face de lui, et caché par un rideau.
+
+Ce tableau agaçait sa curiosité.
+
+Pendant que se déroulait le récit d'André, si irritant et si humiliant
+pour lui, Paul n'avait pu détacher ses regards de cette toile si
+exactement cachée.
+
+Il réfléchissait, et plusieurs circonstances insignifiantes, inaperçues
+sur le moment, se représentaient vivement à son esprit, et lui
+paraissaient avoir entre elles une étroite relation.
+
+Tout d'abord, il se souvenait des remarques de Mme Poileveu, la
+discrète concierge, au sujet de cette dame voilée qui, accompagnée d'une
+femme de chambre, venait parfois visiter le peintre.
+
+En second lieu, quand il avait frappé, n'avait-on pas tardé à
+l'admettre? N'avait-il pas entendu rouler un chevalet et tirer un
+rideau?
+
+Puis encore, pourquoi cette tenue soignée?
+
+Enfin, quels motifs poussaient André à le prier de ne pas fumer?
+
+De tout cela, Paul concluait que le jeune peintre attendait ce jour-là
+même sa visiteuse mystérieuse, et que ce tableau ne pouvait être que son
+portrait.
+
+De là, à souhaiter de soulever ce rideau importun, qu'André y consentît
+ou non, il n'y avait qu'un trait.
+
+Aussi, tout en s'arrêtant et s'extasiant devant les esquisses, tout en
+prodiguant les «fort bien!» et les «Ah! très réussi!» Paul
+manoeuvrait de façon à se rapprocher insensiblement du chevalet.
+
+Lorsqu'il se vit à portée, il étendit brusquement la main en disant:
+
+--Et ceci, qu'est-ce? La perle de l'atelier, sans doute.
+
+Mais André, s'il manquait absolument de défiance, n'était pas dépourvu
+de finesse. Il avait remarqué la tactique de Paul et deviné ses
+intentions. Blessé dans sa délicatesse, il ne voulut rien dire,
+craignant peut-être de se tromper, mais il veilla.
+
+En conséquence, au moment précis où Paul allongeait rapidement le bras,
+André étendit le sien plus vivement encore et l'arrêta.
+
+--Si je cache ce tableau, dit-il en même temps, c'est que je ne veux pas
+qu'on le voie.
+
+--Oh!... pardon, fit Paul en s'excusant.
+
+Il cherchait à tourner en plaisanterie son indiscrétion, mais au fond il
+était très choqué du ton de l'artiste et le jugeait fort ridicule.
+
+--Ah!... c'est ainsi, pensa-t-il, eh bien! je vais prolonger ma visite,
+et si je n'ai pas réussi à voir le portrait, je verrai du moins
+l'original.
+
+Sur cette belle résolution, il se jeta dans le grand fauteuil de cuir
+placé près de la table de travail et commença une longue histoire, bien
+décidé à ne pas apercevoir les gestes significatifs d'André, qui, à tout
+moment, tirait sa montre et semblait sur les épines.
+
+Il parlait... il parlait... et il mettait à son récit d'autant plus
+d'animation, que, presque sous sa main, il venait d'apercevoir une
+photographie représentant une jeune femme.
+
+Profitant d'une distraction d'André, il put la prendre et l'examiner un
+moment avant de dire:
+
+--Ma foi!... voici une jolie personne.
+
+A cette remarque, le jeune peintre devint plus rouge que le feu, ses
+lèvres tremblèrent, et c'est avec une violence inouïe, qu'arrachant la
+carte des mains de Paul, il la serra dans un livre.
+
+Ce mouvement brutal trahissait si bien une terrible colère, que le
+protégé de B. Mascarot se leva fortement ému. Et pendant une minute au
+moins, les deux jeunes gens restèrent debout, face à face, silencieux,
+se mesurant du regard comme auraient pu le faire deux ennemis mortels.
+
+Ils se connaissaient à peine; le hasard qui les avait réunis allait les
+séparer, et cependant chacun d'eux sentait vaguement, comprenait et se
+disait que l'autre aurait sur sa vie une influence décisive.
+
+André, plus maître de soi, revint le premier.
+
+--Je vous demande pardon, dit-il, je suis dans mon tort de laisser
+traîner des objets qui devraient être précieusement serrés.
+
+Paul s'inclinait déjà en homme qui accepte une explication, quand le
+peintre ajouta:
+
+--Cette confiance vient de l'habitude où je suis de ne recevoir chez moi
+que des amis. Il a fallu aujourd'hui une de ces exceptions imprévues...
+
+D'un geste, Paul interrompit l'artiste.
+
+--Croyez, monsieur, prononça-t-il d'un ton qu'il s'efforçait de rendre
+blessant, croyez que, sans l'impérieux devoir que vous savez, je
+n'aurais pas pris la liberté de pénétrer chez vous.
+
+Il dit, pirouetta, sur ses talons et sortit en tirant violemment la
+porte.
+
+--Eh!... va-t-en au diable, sot indiscret, murmura André; aussi bien
+j'allais être forcé de te mettre dehors.
+
+Quant à Paul, c'est le coeur gros de colère qu'il quittait l'atelier
+du peintre.
+
+Venu avec l'honnête projet d'humilier de l'étalage de sa prospérité
+suspecte un obligeant camarade, il se retirait écrasé.
+
+Se comparant à ce héros de la Volonté, si grand et si modeste, il se
+sentait petit, mesquin, ridicule, presque odieux; et il le haïssait pour
+toutes les nobles qualités qu'il était contraint de lui reconnaître;
+oui, il le haïssait à la mort.
+
+--C'est égal, se disait-il, je n'en aurai pas le démenti, je la verrai,
+cette invisible inconnue.
+
+En effet, sans réfléchir à la bassesse de sa conduite, il traversa la
+rue et alla se mettre en observation devant la maison d'André.
+
+Il grelottait, mais les piètres esprits ont pour la satisfaction de
+leurs puériles rancunes une ténacité qu'ils ne sauraient appliquer aux
+choses sérieuses.
+
+Il attendait bien depuis une bonne demi-heure, quand enfin un fiacre
+s'arrêta devant le nº... Deux femmes en descendirent, l'une très jeune,
+dont la distinction sautait aux yeux; l'autre vêtue comme les suivantes
+de bonne maison.
+
+Sans vergogne, Paul s'approcha, et, en dépit d'un voile assez épais, il
+reconnut parfaitement la jeune femme de la photographie.
+
+--Et bien! fit-il, franchement, j'aime mieux Rose, et la preuve c'est
+que je vais la rejoindre de ce pas. Nous allons payer la Loupias et
+quitter pour toujours cet abominable hôtel du Pérou.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le protégé de B. Mascarot n'avait pas été le seul à épier la visiteuse
+du jeune peintre.
+
+Au bruit de la voiture, Mme Poileveu, la plus discrète des
+concierges, était venue se planter sur le seuil de la porte, les yeux
+obstinément attachés sur la jeune dame.
+
+Lorsque les deux femmes entrèrent, au lieu de s'effacer pour leur livrer
+passage, Mme Poileveu sortit. Elle avait son idée.
+
+--Mauvais temps, n'est-ce pas? dit-elle au cocher. Il ne fait pas bon
+sur le siège, l'hiver.
+
+--Ne m'en parlez pas, répondit l'homme, j'ai les pieds morts.
+
+--Vos deux pratiques viennent peut-être de loin?
+
+--Du diable! Je les ai prises tout en haut des Champs-Élysées, près de
+l'avenue de Matignon.
+
+--Une fameuse trotte!
+
+--Oui, et quatre sous de pourboire. Quel malheur!... Tenez, ne me parlez
+pas des femmes honnêtes.
+
+--Oh!... honnêtes!...
+
+--Ça, je le garantis. Les autres donnent plus, je m'y connais.
+
+Et en même temps, satisfait d'avoir fait preuve de pénétration, il
+enveloppa son cheval d'un coup de fouet inoffensif et s'éloigna.
+
+Mme Poileveu, elle, regagnait sa loge à moitié contente.
+
+--Je sais toujours, murmurait-elle, le quartier de la princesse. C'est
+bien le cadet de mes soucis; mais enfin!... la prochaine fois j'offrirai
+quelque chose à la femme de chambre, un rien, du doux, et elle me dira
+tout...
+
+C'est un chimérique espoir que caressait là Mme Poileveu.
+
+Cette femme de chambre, absolument dévouée à sa maîtresse, était
+indignée des regards obstinés qui chaque fois lui étaient adressés et,
+tout en gravissant l'escalier, elle se plaignait amèrement de ce qu'elle
+appelait une horrible insolence.
+
+Dans sa colère, elle ne parlait rien moins que de raconter ces avanies à
+André, qui ne manquerait pas de rendre cette mégère plus respectueuse.
+
+Mais la seule idée d'une plainte effraya si fort la jeune dame qu'elle
+s'arrêta, se retournant vers sa femme de chambre:
+
+--Je te défends, Modeste, fit-elle bien bas, je te défends expressément
+de dire un seul mot de cela à André.
+
+--Mais, mademoiselle...
+
+--Chut!... Veux-tu donc me faire de la peine? Allons, viens, il
+m'attend.
+
+Oh! oui, elle était attendu avec ces trances délicieuses, ces anxiétés
+divines de la vingtième année.
+
+Depuis le départ de Paul, André ne restait plus en place: il lui
+semblait qu'il eût fait tenir l'éternité dans chaque seconde qui
+s'écoulait. Il avait laissé la porte de son atelier ouverte, et à chaque
+moment, croyant distinguer quelque bruit, il courait à l'escalier.
+
+Enfin, il l'entendit réellement, ce bruit harmonieux comme une musique
+céleste, le froissement de la robe de la femme aimée.
+
+Penché sur la rampe, il l'aperçut, c'était bien elle, oui, elle arrivait
+au second étage, au troisième... enfin elle entrait chez lui, dans son
+atelier dont il refermait la porte.
+
+--Bonjour, André, dit-elle, en lui tendant la main, vous voyez que je
+suis exacte.
+
+Pâle d'émotion, plus tremblant que la feuille, André prit cette main qui
+lui tait tendue et l'effleura respectueusement de ses lèvres en
+balbutiant:
+
+--Mademoiselle Sabine... Oh! vous êtes bien bonne... Merci!...
+
+C'était bien Sabine, en effet, l'unique héritière de l'antique et
+orgueilleuse maison de Mussidan, qui était là, chez André, l'enfant
+trouvé de l'hôpital de Vendôme.
+
+C'était Sabine, une jeune fille naturellement réservée et timide, élevée
+dans le respect des conventions sociales, qui risquait ainsi ce qu'elle
+avait de plus précieux au monde, son honneur, sa réputation.
+
+C'était elle qui, bravant les préjugés de son éducation et de sa race,
+osait franchir l'effrayant abîme qui séparait le salon de la rue de
+Matignon de l'atelier de la rue de la Tour-d'Auvergne.
+
+Il est de ces témérités que la raison admet à peine, mais que le coeur
+se charge d'expliquer aisément.
+
+Depuis près de deux ans Sabine et André s'aimaient.
+
+C'est au château de Mussidan, au fond du Poitou, qu'ils s'étaient
+rencontrés pour la première fois, réunis par un de ces concours de
+petits événements qui seront l'éternelle confusion de la prudence
+humaine.
+
+L'homme conçoit et combine des projets, mais au-dessus plane la
+Providence--les imbéciles disent: le hasard--dont la main prévoyante
+arrange et dispose tout pour l'accomplissement de ses impénétrables
+desseins.
+
+A la fin de l'été de 1865, André, dont un travail excessif altéra la
+santé, projetait un voyage, lorsque Jean Lantier, son patron, le fit, un
+soir, prier de passer chez lui.
+
+--Si vous voulez, lui dit-il, vous reposer et gagner trois ou quatre
+cents francs du même coup, j'ai, je crois, votre affaire. Un architecte
+me demande un sculpteur pour quelques travaux en province, dans un pays
+magnifique, vous plairait-il de vous en charger?
+
+La proposition convenait si bien à André, que dès la fin de la semaine
+il se mit en route, se promettant un mois de bon temps.
+
+Tout devait lui réussir. Le jour même de son arrivée à Mussidan, ayant
+examiné le travail pour lequel on l'avait mandé, il reconnut qu'il
+serait un jeu pour lui. Il s'agissait d'exécuter quelques raccords le
+long d'un balcon récemment réparé. Le tout pouvait être aisément fini en
+moins d'une quinzaine.
+
+Mais il ne se pressa pas. Le pays lui plaisait, il trouvait dans les
+environs des motifs d'études charmants, et sa santé se rétablissait à
+vue d'oeil.
+
+Puis, raison impérieuse et qu'il ne s'avouait qu'à demi, de ne pas se
+hâter, il avait entrevu dans le parc, glissant comme une ombre entre les
+arbres, une jeune fille dont un seul regard l'avait ému d'une émotion
+nouvelle pour lui et délicieuse.
+
+Cette jeune fille était Sabine.
+
+Les chaleurs venues, le comte de Mussidan était parti pour l'Allemagne,
+la comtesse s'était réfugiée à Luchon, et ils n'avaient trouvé rien de
+plus sage que d'envoyer leur fille passer quelques mois en ce vieux
+manoir de famille, sous la protection d'une de leurs parentes très âgée,
+la douairière de Chevauché.
+
+L'histoire des deux jeunes gens, histoire simple et naïve, fut celle de
+tous ceux qui ont été vraiment jeunes et qui ont aimé.
+
+Une niaiserie fut le prétexte des premières paroles qu'ils s'adressèrent
+en rougissant autant l'un que l'autre.
+
+Le lendemain, Sabine vint sur le balcon voir travailler André, prenant
+un plaisir enfantin au mouvement des outils façonnant la pierre dure.
+
+Qui lui eût dit qu'elle s'intéressait au sculpteur et non à la sculpture
+l'eut certes profondément surprise. Cela était ainsi, pourtant.
+
+Quoiqu'il fût plus troublé qu'il ne l'avait été de sa vie, André osa lui
+adresser la parole.
+
+Ils causèrent longtemps, et elle était stupéfiée de l'élévation des
+pensées de ce jeune homme qui, avec sa grande blouse blanche et son
+chapeau de feutre souple, lui avait paru un ouvrier ordinaire.
+
+Ignorante et inexpérimentée, Sabine pouvait ne pas démêler au juste les
+sentiments qui tressaillaient en elle.
+
+André ne s'abusa pas.
+
+Un soir, après un sévère examen de conscience, il fut obligé de
+s'incliner devant la réalité.
+
+--Il est clair que je suis amoureux! murmura-t-il.
+
+Puis une lueur de raison éclairant sa folie, il mesura les
+infranchissables obstacles qui le séparaient de cette jeune fille si
+noble et si riche, et il fut saisi d'effroi.
+
+--Il faut fuir, s'écria-t-il, bien vite, sans réfléchir, sans retourner
+la tête; il ne fait pas bon pour moi ici.
+
+On dit cela de la meilleure foi du monde, on prend parti, et ensuite...
+On reste... Ainsi fit André.
+
+Il est vrai que la fatalité, comme toujours, sembla s'en mêler.
+
+Le château de Mussidan est assez éloigné de tout centre de population.
+Pour gagner le village le plus proche, il faut traverser une partie des
+bois de Bivron. En conséquence, lorsque André arriva, il fut décidé
+qu'il prendrait ses repas au château.
+
+Il mangeait seul, aux heures qu'il indiquait, dans la grande salle,
+servi par le vieux domestique de Mme de Chevauché.
+
+Bientôt cet isolement parut à Sabine la plus énorme des inconvenances et
+la plus injuste des humiliations.
+
+--Pourquoi M. André ne prend-il pas ses repas avec nous? demandait-elle
+à sa tante. Il est certes bien mieux que nombre de gens que nous
+recevons, et il te distrairait.
+
+La vieille dame adopta cette idée. Assurément, il lui paraissait
+prodigieux d'admettre à sa table un jeune homme qui, grimpé sur une
+échelle, taillait des pierres à la journée; mais elle s'ennuyait
+tant!... L'imprévu la décida.
+
+Invité sur le moment même, André accepta, et la vieille dame faillit
+tomber de son haut quand, à l'heure du dîner, elle vit entrer un convive
+qui avait la tenue, les façons, l'aisance d'un gentleman en
+villégiature.
+
+--C'est à n'y pas croire, disait-elle en se couchant, à sa nièce, voici
+un tailleur de pierres qui a tout l'air d'un grand seigneur. C'est la
+fin. Il n'y a plus de rang; je n'aperçois que confusion; nous marchons
+vers le chaos; il est temps que je meure.
+
+Malgré tout, André avait su se concilier les bonnes grâces de la
+douairière, et comme il n'était pas dépourvu d'adresse, il acheva sa
+conquête en lui brossant un portrait qui, pour être réussi et
+ressemblant, n'en était pas moins outrageusement flatté.
+
+Admis de ce moment a l'intimité, ne craignant plus d'être froissé, il
+devint, lui si réservé d'ordinaire, expansif et causeur.
+
+[Illustration:--Encore ici!... criait-elle.]
+
+Même une fois, Mme de Chevauché l'ayant un peu taquiné, il conta
+l'histoire de sa vie, simplement, comme il l'avait contée à Paul, mais
+avec plus de détails.
+
+Ce récit était bien fait pour enflammer l'imagination d'une jeune fille,
+non pas romanesque, l'expression serait exagérée, mais chevaleresque.
+
+Sabine fut émerveillée de cet héroïsme obscur, le seul possible, le seul
+vrai, à notre époque. Elle fut stupéfiée de l'énergie de cet homme, qui,
+jeté tout enfant au milieu de la mêlée atroce des intérêts, avait su
+prendre sa place. Elle admira sa grandeur, son génie, son ambition. Elle
+vit en lui, et elle voyait bien, cet être supérieur que rêvent les
+jeunes filles.
+
+Enfin, elle l'aima et elle osa s'avouer qu'elle l'aimait. Et pourquoi
+non?
+
+Leurs destinées, si dissemblables en apparence, n'étaient-elles pas
+pareilles en réalité?
+
+Entre un père et une mère qui fuyaient avec une égale horreur le foyer
+domestique, Sabine était aussi abandonnée qu'André.
+
+Mais alors, leurs journées s'envolaient plus rapides que des secondes.
+
+Oubliés, pour ainsi dire de la terre entière, au fond de ce château
+perdu, ils étaient libres comme l'air.
+
+Ce n'était certes pas Mme de Chevauché qui les gênait.
+
+Régulièrement, après le déjeuner, la vieille dame priait André de lui
+lire sa gazette, et régulièrement aussi, entre la vingtième et la
+trentième ligne, selon que le temps était orageux ou non, elle
+s'endormait d'un sommeil profond qu'il était défendu, sous les peines
+les plus sévères, de troubler.
+
+Les deux jeunes gens alors s'échappaient sur la pointe du pied, riants,
+gais comme des écoliers qui ont trompé la surveillance du maître.
+
+Et ils allaient, au hasard, tantôt marchant à petits pas le long des
+immenses avenues du parc, à l'ombre des grands chênes, tantôt courant en
+plein soleil le long des roches rouges du bois de Bivron.
+
+D'autres fois, montant un vieux bateau vermoulu qu'André étanchait tant
+bien que mal, ils s'aventuraient sur la petite rivière bordée d'iris et
+de glaïeuls, tout encombrée de cannetée et de nénuphars.
+
+Deux mois s'écoulèrent ainsi, deux mois pleins, enchantés, splendides.
+
+Deux mois du plus pur et du noble amour, pendant lesquels le mot amour
+ne monta pas une seule fois de leur coeur à leurs lèvres.
+
+Après avoir lutté longtemps contre l'entraînement d'une passion qu'il
+sentait devoir être sa vie, et à laquelle, cependant, il ne voyait pas
+d'issue, André avait fini par ne plus vouloir réfléchir.
+
+Il se défendait de songer à l'avenir comme un poitrinaire s'interdit de
+penser à son mal.
+
+Il pressentait un coup de foudre... mais en l'attendant, chaque soir il
+remerciait Dieu de lui avoir accordé encore un jour de rémission.
+
+--Non, se disait-il parfois, ce bonheur est trop grand; il ne saurait
+durer.
+
+Il ne dura pas.
+
+Préoccupé de l'idée de justifier son séjour à Mussidan, André, après
+avoir achevé ses raccords, s'était imaginé de doter le vieux manoir d'un
+chef-d'oeuvre moderne.
+
+Il avait entrepris de faire jaillir de la pierre de l'antique balcon une
+guirlande de volubilis et de vigne folle. Chaque jour, alors que tout le
+monde dormait encore, il avançait sa tâche.
+
+Un matin, il allait se mettre à la besogne, lorsque le vieux valet qui
+l'avait servi dans les premiers temps vint le prévenir que Mme de
+Chevauché désirait lui parler.
+
+--Madame m'a ordonné, ajouta le bonhomme, de vous amener tout de suite,
+tel que vous seriez.
+
+Un pressentiment sinistre, plus aigu que la lame d'un poignard, traversa
+le coeur du jeune artiste. Il devina, il comprit que c'en était fait
+de son rêve, et c'est du pas du condamné qu'on traîne à l'échafaud qu'il
+suivit le domestique.
+
+Au moment d'ouvrir la porte du salon où se trouvait la tante de Sabine:
+
+--Prenez garde à vous, monsieur, recommanda le bon serviteur, madame est
+dans un état!... Je ne l'ai jamais vue ainsi depuis le jour où défunt
+notre maître... Enfin, suffit.
+
+Elle était, en effet, dans une effroyable colère, la vieille dame, et,
+en dépit de son rhumatisme, elle allait de long un large dans le salon,
+son haut bonnet monté campé de travers, gesticulant, faisant sonner sur
+le parquet sa canne à bec de corbin.
+
+A la vue d'André, elle s'arrêta soudain, la tête rejetée en arrière,
+choisissant la plus imposante de ses attitudes.
+
+--Eh bien!... mon garçon, s'écria-t-elle de cette voix bonnasse que
+tenaient en réserve pour les belles occasions les femmes de l'ancienne
+aristocratie, tu t'avises, à ce qu'on me rapporte, d'aimer ma nièce et
+de lui faire la cour?...
+
+Elle le tutoyait, ma foi!... ni plus ni moins qu'un valet de ferme,
+pensant ainsi lui faire comprendre et la bassesse de sa condition et son
+audace.
+
+De pâle qu'il était, André devint cramoisi jusqu'à la racine des
+cheveux.
+
+--Madame!... balbutia-t-il.
+
+--Vertu de ma mère!... interrompit la douairière; vas-tu pas nier, quand
+tu as sur la face un pouce de fard qui avoue pour toi! Sais-tu qu'il
+faut que tu sois un drôle bien outrecuidant d'avoir oser élevé tes
+regards jusques à Mlle Sabine de Mussidan. D'où t'est venue cette
+impertinence? De mes trop grandes bontés, sans doute? Espérais-tu la
+séduire ou comptais-tu demander sa main?...
+
+--Je vous jure, madame, sur mon honneur!...
+
+--Sur ton honneur!... Ne croirait-on pas entendre un gentilhomme? Jour
+de Dieu!... si feu le chevalier de Chevauché était encore de ce monde,
+il te forait sortir le dernier souffle du corps sous le bâton. Moi, je
+me contente de te chasser. Ramasse tes outils, mon garçon, et va tailler
+des pierres ailleurs.
+
+André ne bougeait pas. Il était comme pétrifié. Lui, d'ordinaire si
+impatient du mépris, il ne remarquait pas l'outrageante façon dont on le
+traitait.
+
+Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'on le chassait, c'est qu'il ne
+verrait plus Sabine.
+
+Sa mâle énergie ne tint pas contre ce malheur, le plus affreux qu'il pût
+imaginer, et il éclata en sanglots, comme un enfant.
+
+L'explosion de cette douleur immense était si inattendue, si déchirante
+chez un tel homme, que la vieille dame en fut bouleversée.
+
+Elle se détourna brusquement et fut plus d'une minute avant de pouvoir
+reprendre la parole.
+
+--J'ai été dure avec vous, monsieur André, dit-elle enfin,--revenant au
+_vous_. J'ai le malheur d'être vive. Ce qui est arrivé est de ma faute,
+ainsi que me l'a fait sentir M. le curé de Bivron, qui s'est dérangé au
+petit jour pour venir me prévenir, ce dont je lui rends grâces. Je suis
+si vieille que j'ai oublié ce qu'est la jeunesse. J'étais seule à ne me
+douter de rien, quand tout le pays jasait de vous et de ma nièce.
+
+André eut un geste de menace si terrible, que rien qu'en le voyant, les
+six cents habitants de Bivron eussent pris la fuite, terrifiés.
+
+--Ah! s'écria-t-il, si je tenais les misérables qui ont osé..
+
+--Bon!... interrompit Mme de Chevauché à qui cette vigoureuse
+indignation ne déplaisait pas, espérez-vous couper toutes les mauvaises
+langues? Il n'y a point eu de mal, c'est l'essentiel, partez, oubliez ma
+nièce.
+
+Partez, oubliez!... Autant valait dire à André: Mourez!
+
+--Madame, commença-t-il avec un accent désolé, de grâce, écoutez-moi. Je
+suis jeune, j'ai du courage!...
+
+Son désespoir avait une telle intensité d'expression, ses regards
+suppliaient si bien, sa voix était à ce point brisée, que la vieille
+dame émue, attendrie, sentit une larme chaude glisser le long de sa joue
+ridée.
+
+--A quoi bon me dire tout cela? fit-elle. Est-ce que Sabine est ma
+fille? Tout ce que je puis faire, c'est de ne rien dire au père de ma
+nièce de cette algarade. Jour de ma vie! Si Mussidan se doutait
+seulement de cela! Allons! en voilà assez, je me sens toute remuée... Je
+suis capable de n'en pas manger de deux jours.
+
+André sortit, se tenant aux murs. Il lui semblait que le parquet, sous
+ses pas, oscillait comme le pont d'un navire. Ses idées
+tourbillonnaient comme la feuille sèche au gré de l'ouragan; il n'y
+voyait plus.
+
+Mais, dans le grand vestibule qui précède le salon, il sentit qu'on lui
+prenait la main. Il fit un effort pour ressaisir sa pensée; il parvint à
+regarder, à voir.
+
+Plus immobile, plus blanche et plus glacée qu'une statue, Sabine était
+devant lui.
+
+--J'étais là, monsieur André, dit-elle, j'ai tout entendu!
+
+--Oui, balbutia-t-il, c'est fini, on m'a chassé, je pars.
+
+--Où allez-vous?
+
+--Eh!... le sais-je? répondit-il, avec un geste d'horrible résignation,
+je vais obéir, je sortirai d'ici, et puis... j'irai, je marcherai.
+
+Il sentait la folie envahir son cerveau, il voulut s'éloigner, Sabine le
+retint.
+
+--Vous désespérez donc? demanda-t-elle.
+
+Il la regarda avec des yeux qui lui firent peur et d'une voix éteinte
+répondit: Oui.
+
+Jamais Sabine n'avait été si belle. Ses yeux brillaient de la flamme des
+plus généreuses résolutions, son visage avait une expression sublime.
+
+--Si cependant, reprit-elle, si je vous montrais au loin, dans l'avenir,
+une espérance... que feriez-vous?
+
+--Ce que je ferais! s'écria André avec une exaltation délirante, tout!
+oui, tout ce qui humainement est possible à un honnête homme. Qu'on
+multiplie autour de vous les obstacles, je les renverserai; qu'on
+m'impose les plus difficiles conditions, je les remplirai. Faut-il une
+fortune? je la gagnerai; du talent? un nom illustre? je l'aurai.
+
+--Il faut autre chose encore, monsieur André, que vous oubliez: de la
+patience.
+
+--Mais j'en ai, mademoiselle; j'en aurai! Ne comprenez-vous donc pas
+qu'avec un mot de vous je puis vivre trois existences, heureux,
+attendant et espérant!
+
+Mlle de Mussidan, à ces mots, posa une de ses mains sur le bras
+d'André et leva l'autre vers le ciel qu'elle prenait à témoin.
+
+--Alors, dit-elle, travaillez et espérez, André!... Car, je le jure
+devant Dieu, je serai votre femme ou je mourrai fille. S'il faut lutter,
+je lutterai, parce que je vous...
+
+Un bruit terrible, au fond du vestibule, lui coupa la parole.
+
+C'était la vieille dame de Chevauché, qui, de sa canne à bec de corbin,
+frappait contre la porte de toutes ses forces.
+
+--Encore ici!... criait-elle de sa voix plus éclatante qu'une trompette.
+
+André s'enfuit, éperdu de bonheur, emportant au fond de son âme un de
+ses espoirs enivrants qui font épuiser, sans une plainte, tous les
+dégoûts de la réalité.
+
+Que se passa-t-il, après son départ, entre Mme de Chevauché et sa
+nièce? Les domestiques remarquèrent qu'après une longue conférence elles
+avaient les yeux fort rouges l'une et l'autre.
+
+Peut-être Sabine réussit-elle à ramener la vieille dame à son parti. Ce
+qui est sûr, c'est que, lors de sa mort, survenue deux mois plus tard,
+la douairière laissa tout son bien, deux cent mille livres, à Sabine,
+directement.
+
+Par un testament très bien fait et inattaquable, elle assurait à la
+jeune fille les revenus d'abord, puis le capital entier le jour de sa
+majorité ou de son mariage «conclu avec ou sans l'assentiment de ses
+parents.»
+
+Cette clause fit même dire à la comtesse de Mussidan:
+
+--Notre pauvre tante perdait un peu la tête sur la fin.
+
+Non, elle ne perdait pas la tête, et Sabine et André le comprenaient
+bien, lorsqu'ils pleuraient l'excellente femme qui, par ses dispositions
+dernières, avait voulu venir en aide à leurs amours.
+
+Ils étaient alors à Paris l'un et l'autre, et si André redoublait
+d'énergie, Sabine tenait toutes ses promesses.
+
+A Paris, Mlle de Mussidan était, s'il est possible, plus libre qu'au
+fond du Poitou.
+
+Pour contrôler et surveiller ses actions, elle n'avait que sa fidèle
+Modeste, qui lui eût été dévouée jusqu'au crime, s'il l'eût fallu.
+
+Sabine, à son tour, avait donc permis à André de lui écrire, et elle lui
+répondait fort exactement.
+
+Plus tard, elle lui accorda quelques entrevues. En dernier lieu, cédant
+à ses vives instances, elle avait consenti à venir à son atelier,
+toujours accompagnée de Modeste.
+
+Il est vrai de dire que jamais souveraine visitant des sujets dévoués,
+que jamais madone menée en procession ne furent l'objet d'une adoration
+aussi respectueuse que celle qui entourait Sabine dans l'humble logis de
+l'artiste.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Il avait fallu à Mlle de Mussidan la certitude complète, absolue,
+d'un respect sans bornes, pour la décider à venir chez André.
+
+Sûre de son empire, elle n'avait rien à redouter.
+
+En pénétrant dans cet humble atelier, tout plein de sa pensée, elle
+devait se sentir chez elle, comme la vierge dans son sanctuaire, encore
+parfumé de l'encens de la veille.
+
+Aussi, à la voir si parfaitement simple, si calme, si naturelle, jamais
+on ne se serait douté qu'elle osait la plus grave, la plus périlleuse
+démarche que puisse hasarder une jeune fille.
+
+Après avoir donné la main à André, elle dénoua lentement les brides de
+son chapeau, le retira et le remit à Modeste en disant:
+
+--Suis-je bien ainsi, mon ami?
+
+L'exclamation passionnée de l'artiste à cette demande la fit sourire, et
+c'est gaîment qu'elle ajouta:
+
+--Je veux dire: Suis-je bien comme je dois être pour mon portrait?
+
+Sabine de Mussidan était belle; mais comparer sa beauté à celle de Rose,
+comme l'avait fait Paul, eût été une sottise et un blasphème.
+
+Belle d'une beauté grossière et sensuelle, Rose pouvait tout au plus
+surprendre les sens et allumer les caprices d'un libertin.
+
+La beauté de Sabine était de celles qui empruntent à l'idéal une
+irrésistible puissance et des séductions presque immatérielles à force
+d'être profondes.
+
+Rose enchaînait le corps aux boues de la terre; Sabine emportait l'âme
+vers le ciel.
+
+Pour juger Mlle de Mussidan, ou devait la connaître et, en quelque
+sorte, être digne d'elle.
+
+Sa chaste beauté n'était pas de celles qui rayonnent et éblouissent. Une
+expression de placidité résignée, une réserve un peu hautaine en
+obscurcissaient l'éclat. Elle pouvait passer inaperçue comme un Raphaël
+oublié sous une couche de poussière, au fond d'une pauvre église de
+village.
+
+Mais, quand on l'avait remarquée, on ne se lassait plus d'admirer son
+front impérieux couronné d'un diadème de cheveux noirs, fins et ondes,
+ses grands yeux profonds et doux, ses lèvres exquises de délicatesse,
+son teint si transparent qu'on voyait le sang frémir sous la peau.
+
+Elle avait adopté pour son portrait une coiffure depuis longtemps passée
+de mode, qui lui seyait à merveille, et c'est en songeant à cette
+coiffure qu'elle avait dit: Suis-je bien?
+
+--Hélas! répondit André, c'est en vous voyant que je reconnais mon
+impuissance. Il y a une heure, en contemplant mon ouvrage, je me disais:
+C'est achevé. Je reconnais que je n'ai rien fait.
+
+Il avait écarté le rideau de serge, et le portrait de Sabine
+apparaissait en pleine lumière.
+
+Ce n'était pas un chef-d'oeuvre. André n'avait pas vingt-quatre ans,
+et avant d'étudier il était obligé de gagner son pain de chaque jour.
+Mais c'était une de ces compositions qui portent le cachet d'une
+individualité puissante, et dont les défauts même et les inexpériences
+ont une saveur d'originalité qui attire et qui charme.
+
+Sabine resta une minute immobile devant la toile, et c'est de l'accent
+de la plus sincère conviction qu'elle dit:
+
+--Cela est beau!
+
+Le jeune peintre était bien trop découragé pour être sensible à cet
+éloge.
+
+--C'est ressemblant, dit-il, mais la photographie que vous m'avez donnée
+est ressemblante aussi. Je n'ai pas su fixer sur la toile un reflet de
+votre âme. C'est une ébauche vulgaire, je recommencerai, et alors...
+
+D'un geste, Sabine l'interrompit!
+
+--Vous ne recommencerez pas, fit-elle d'une voix douce, mais ferme.
+
+--Pourquoi? demanda-t-il, tout surpris.
+
+--Parce que, mon ami, à moins d'événements graves, ma visite
+d'aujourd'hui sera la dernière.
+
+Cette réponse foudroya André.
+
+--La dernière!... balbutia-t-il, que vous ai-je fait, ô mon Dieu! pour
+que vous me punissiez si cruellement?
+
+--Je ne vous punis pas, André, répondit Sabine. Vous avez voulu mon
+portrait, j'ai cédé à vos instances, je ne m'en repens pas. Écoutons
+maintenant la voix de la raison. Ne comprenez-vous donc pas, malheureux,
+que je ne puis continuer à jouer mon honneur de jeune fille qui est le
+vôtre? Avez-vous songé à ce que dirait le monde, s'il venait à savoir
+que je viens chez vous, que j'y passe des après-midi?... Répondez.
+
+Il ne répondit pas, il se raidissait contre le coup affreux.
+
+--D'ailleurs, reprit Mlle de Mussidan, à quoi nous avance une toile
+qu'il faut cacher comme une mauvaise action? Oubliez-vous que de votre
+succès rapide dépend notre avenir, notre... mariage?
+
+--Oh! non, non, je n'oublie pas.
+
+--Poursuivez donc le succès. Ce n'est pas tout que je dise: «Je n'ai pas
+fait un choix vulgaire,» il faut que vous le prouviez par vos oeuvres.
+
+--Je le prouverai.
+
+--Je le crois, ô mon unique ami! j'en suis sûre. Mais rappelez-vous nos
+chères conventions d'il y a un an. Je vous ai dit: «Devenez célèbre, et
+alors venez hardiment demander ma main au comte de Mussidan, mon père.
+S'il vous la refuse, si mes prières ne le touchent pas, eh bien! en
+plein midi, je sortirai de l'hôtel à votre bras. Et après un tel
+éclat...
+
+André était convaincu.
+
+[Illustration: Gandelu, armé d'un candélabre.....]
+
+--Vous avez raison! s'écria-t-il. Fou je serais si je sacrifiais tout un
+avenir de félicités pour un bonheur de quelques jours, si grand qu'il
+puisse être. Vous entendre d'ailleurs, c'est obéir.
+
+Mlle de Mussidan s'était assise dans le grand fauteuil, André prit
+place près d'elle, sur un petit escabeau de chêne sculpté.
+
+--Nous voici donc d'accord, fit-elle, avec un bon sourire qui versait
+des flots d'espérance dans le coeur de son ami, profitons-en un peu
+pour causer de nos intérêts que nous négligeons, ce me semble,
+terriblement.
+
+Leurs intérêts!... c'était le succès d'André.
+
+Tout ce que tentait le jeune artiste, tout ce qui lui était proposé, il
+le disait à son amie, et gravement ils tenaient conseil.
+
+--Eh bien!... commença André, je suis cruellement embarrassé.
+Avant-hier, le prince Crescenzi, le célèbre amateur, est venu visiter
+mon atelier. Une de mes esquisses lui a plu, il m'a commandé un tableau
+qu'il me paiera six mille francs.
+
+--Mais c'est un coup de fortune, cela?
+
+--Oui, malheureusement, il le veut tout de suite. D'un autre côté, Jean
+Lantier, surchargé de travail, m'offre de me charger de toute
+l'ornementation d'une maison immense que fait bâtir aux Champs-Élysées
+un riche entrepreneur, M. Gandelu, je prendrais des ouvriers, et je
+pourrais gagner là sept ou huit mille francs.
+
+--Où est l'embarras?
+
+--Voilà. J'ai vu déjà deux fois M. Gandelu, il a choisi des cartons, et
+il veut que je me mette à sa bâtisse la semaine prochaine. Je ne puis
+accepter les deux choses, il faut choisir.
+
+Sabine se recueillit un instant.
+
+--Moi, dit-elle, je choisirais le tableau.
+
+--Eh!... moi aussi, seulement...
+
+Mlle de Mussidan connaissait assez les affaires de son ami pour
+deviner les causes de son hésitation.
+
+--Ah! murmura-t-elle, que ne m'aimez-vous assez pour vous rappeler que
+je suis riche? Nos projets n'iraient-ils pas plus vite si vous
+consentiez...
+
+André était devenu blême.
+
+--Voulez-vous donc, s'écria-t-il, empoisonner la pensée de notre amour?
+
+Elle soupira, mais elle n'insista pas.
+
+--Choisissons donc, fit-elle, la bâtisse de M. Gandelu.
+
+Cinq heures sonnaient au vieux coucou de l'atelier. Sabine se leva.
+
+--Avant de me retirer, fit-elle, je dois, mon ami, vous instruire d'une
+contrariété qui me menace. Il est question pour moi d'un mariage avec M.
+de Breulh-Faverlay.
+
+--Ce millionnaire qui fait courir?
+
+--Précisément. Résister aux désirs de mon père amènerait une
+explication, et je n'en veux pas. J'ai donc décidé que j'avouerais la
+vérité à M. de Breulh. Je le connais, c'est un honnête homme; il se
+retirera. Que pensez-vous de mon idée?
+
+--Hélas! fit André désolé, je pense que si celui-là se retire, un autre
+se présentera.
+
+--C'est probable... et nous le congédierons pareillement. Ne dois-je pas
+avoir ma part de difficultés?
+
+Mais ces difficultés épouvantaient le malheureux artiste.
+
+--Quelle vie sera la vôtre, murmura-t-il, quand il vous faudra résister
+aux obsessions de votre famille!
+
+Elle le regarda fièrement et répondit:
+
+--Est-ce que je doute de vous, André?
+
+Mlle de Mussidan était prête. André voulait aller lui chercher une
+voiture; elle refusa, disant que Modeste et elle étaient bonnes
+marcheuses, et que certainement elles trouveraient un fiacre en route.
+
+Comme à son entrée, elle abandonna sa main à André, et enfin elle sortit
+en disant:
+
+--Je verrai M. de Breulh demain. A demain une lettre.
+
+André était seul. Lorsque Mlle de Mussidan s'était éloignée, il lui
+avait semblé sentir la vie se retirer de lui.
+
+Mais son abattement ne dura pas. Une triomphante inspiration venait de
+traverser son cerveau.
+
+--Sabine, se dit-il, est partie à pied, il ne dépend donc que de moi de
+la voir quelques instants encore. Je puis, sans la compromettre, la
+suivre de loin...
+
+Dix secondes plus tard, il était dans la rue.
+
+Il faisait nuit, et cependant au bas de la pente de la rue de la
+Tour-d'Auvergne, il reconnut, il devina plutôt, Sabine et sa femme de
+chambre.
+
+--C'est encore du bonheur! pensa-t-il, en s'élançant sur leurs traces.
+
+Elles allaient rapidement, mais il eut vite amoindri la distance, et
+c'est à dix pas en arrière qu'il suivit, comme elles la rue de Laval,
+puis la rue de Douai.
+
+Il allait, et il admirait la démarche de Sabine, sa distinction, la
+façon charmante dont elle détournait sa robe au lieu de la relever.
+
+--Et dire, songeait-il, qu'un jour viendra peut-être où j'aurai le droit
+de sortir avec elle. Je sentirai son bras charmant s'appuyer sur le
+mien...
+
+Cette seule idée le faisait tressaillir comme le contact d'une pile
+électrique.
+
+Sabine et Modeste arrivaient alors à la rue Blanche. Elles arrêtèrent un
+fiacre et y montèrent. La vision s'évanouit.
+
+La voiture était déjà bien loin, qu'André restait encore au coin du
+trottoir, planté sur ses pieds, regardant de toutes ses forces.
+
+Cependant il ne pouvait demeurer là éternellement.
+
+Il s'était décidé à reprendre lentement le chemin de son atelier,
+lorsque vers le milieu de la rue de Douai, comme il passait devant une
+boutique éclairée, il entendit une voix jeune et joyeuse qui l'appelait
+par son nom.
+
+--Monsieur André! monsieur André!
+
+Il leva la tête, brusquement, comme un homme qu'on éveille, et regarda.
+
+Devant lui, près d'un coupé tout neuf, attelé de deux beaux chevaux, une
+jeune femme en toilette tapageuse lui faisait des signes d'amitié.
+
+Il eut besoin d'un effort de mémoire pour la reconnaître.
+
+--Je ne me trompe pas, dit-il enfin... Mademoiselle Rose, n'est-ce pas?
+
+Mais derrière lui, presque à son oreille, une voix de fausset éclata,
+qui le reprit:
+
+--Dites Mme Zora de Chantemille, s'il vous plaît.
+
+André se retourna et se trouva nez à nez avec un jeune monsieur qui
+venait de donner des ordres au cocher du coupé.
+
+--Ah! fit-il un peu surpris et reculant d'un pas.
+
+--C'est ainsi, appuya le jeune monsieur. Chantemille est le nom de la
+terre que je donne à madame le lendemain de la mort de papa.
+
+C'est avec une manifeste curiosité que le peintre examina ce donneur de
+terres.
+
+Veston court, gilet rond, chapeau plat, jambes cagneuses, médaillon
+énorme pendu à une chaîne d'or, binocle, gants rouges... Il était d'un
+ridicule achevé.
+
+Quant à la physionomie, en disant: «Un singe!...» Toto-Chupin n'avait
+pas sensiblement exagéré.
+
+--Bast!... s'écria Rose, que fait le nom!... L'important est que
+monsieur, qui est de mes amis, dîne avec nous.
+
+Et sans attendre une réponse, brusquement, elle poussa André dans un
+vestibule brillamment éclairé.
+
+--Eh bien!... disait le jeune monsieur, elle est bonne celle-là! Oui, je
+la trouve très bonne!... Enfin... Les amis de nos amis sont nos amis.
+
+Tout ahuri de cette attaque imprévue, André se défendait de son mieux
+mais sans avantage. Jalouse de montrer son pouvoir naissant, Rose était
+placée devant la porte, et elle répétait:
+
+--Vous dînerez avec nous, je le veux!... je le veux!
+
+Puis comme elle était experte en belles manières, elle prit en même
+temps la main d'André et celle du jeune monsieur, en disant:
+
+--Monsieur André, je vous présente M. Gaston de Gandelu. M. de
+Gandelu..., M. André, artiste peintre.
+
+Les deux jeunes gens s'inclinèrent.
+
+--André!... faisait le jeune M. Gaston, j'ai entendu ce nom-là. J'ai vu
+la figure aussi... Ah! j'y suis, c'est chez papa. N'est-ce pas vous,
+monsieur, qui devez sculpter sa maison?
+
+--En effet, monsieur.
+
+--Alors, vous êtes des nôtres. Nous pendons une crémaillère, ce soir...
+Hein! elle est forte celle-là!... Vous savez, plus on est de fous, plus
+on rit.
+
+André résistait encore.
+
+--Je ne puis, disait-il, j'ai un rendez-vous urgent!...
+
+--Un rendez-vous!... Ah! mais non!... je la connais, celle-là, on ne me
+la fait pas.
+
+André se taisait, indécis. Il était dans un de ces moments de tristesse
+morne, où on éprouve le secret désir de se dissiper, d'échapper en
+quelque sorte à soi-même.
+
+--Au fait, pensa-t-il, pourquoi ne pas accepter! Si les amis de ce jeune
+homme lui ressemblent, ce sera drôle.
+
+--Allons, s'écria Rose en s'élançant vers l'escalier, voilà qui est dit.
+
+André s'apprêtait à la suivre, mais M. de Gandelu, mystérieusement, le
+retint par le revers de son pardessus.
+
+--Hein! lui dit-il d'un air ravi, quelle femme!... Et encore, vous ne
+voyez rien... Attendez que je l'aie formée, je ne vous dis que ça.
+D'abord moi, pour lancer une femme, je n'ai pas mon pareil. Demandez
+plutôt à Auguste de chez Riche.
+
+--Cela se voit, fit André le plus sérieusement du monde.
+
+--N'est-ce pas? Moi, d'abord, je suis comme ça, carré, et il faut
+marcher. Zora... hein! un rude nom, n'est-ce pas? c'est moi qui l'ai
+choisi. Donc, Zora n'est pas très épatante ce soir, mais laissez faire.
+Je lui ai tantôt commandé six robes, chez Van Klopen. Oh! mais des
+robes... Vous connaissez Van Klopen?
+
+--Pas du tout.
+
+--Eh bien!... elle est forte. Quand je dirai ça à Jules, il m'appellera
+blagueur, vous verrez. Van Klopen, mon bon, est un tailleur pour dames.
+C'est un Alsacien qui enfonce toutes les couturières. Il vous a un goût,
+une invention, un chic... Il n'y a que lui pour habiller une femme...
+
+Arrivée à son appartement, Zora-Rose s'impatientait.
+
+--Viendrez-vous, enfin! cria-t-elle.
+
+--Vite, fit Gandelu entraînant André, montons. Quand on la fâche, elle a
+des crises de nerfs terribles. Elle n'a pas voulu me l'avouer, mais on
+ne me monte pas le coup, à moi, je connais les femmes...
+
+Rose et Paul n'étaient pas faits pour s'entendre. Ils se ressemblaient
+trop.
+
+Si la nouvelle dame de Chantemille avait tant insisté pour avoir André à
+dîner, c'est qu'elle comptait l'éblouir de sa splendeur.
+
+Pour commencer, elle lui montra ses deux domestiques, la cuisinière et
+la femme de chambre, qui avaient, la dernière surtout, un air!... Puis
+il fallut qu'André visitât tout l'appartement, on ne lui fit grâce ni
+d'une pièce ni d'un meuble.
+
+Il dut s'extasier devant l'éternel et horripilant salon bouton d'or à
+agréments gros bleu. Il fut forcé de palper les étoffes et d'essayer le
+moelleux des fauteuils.
+
+Gandelu triomphant ouvrait la marche, armé d'un candélabre à huit
+branches, dont les bougies l'inondaient de leurs larmes. Il faisait
+remarquer le bon goût de chaque chose, et disait le prix de tout, d'un
+ton de commissaire-priseur.
+
+En outre, il entremêlait cette visite domiciliaire de réflexions
+philosophiques.
+
+--Cette pendule, disait-il, c'est cent louis, c'est pour rien. Est-ce
+drôle que vous connaissiez papa! N'est-ce pas qu'il a une bonne tête?...
+Cette jardinière, c'est trois cents francs!... c'est donné!... Mais
+méfiez-vous, il est rat. Ne voudrait-il pas me forcer à travailler? Je
+la trouve mauvaise. Moi travailler!... Il s'en ferait mourir... N'est-ce
+pas, que ce n'est pas cher, ce guéridon, vingt louis?... Moi, d'abord,
+quand il me la fait à la vertu, je me la brise. Un bonhomme qui n'en a
+pas seulement pour six mois, disent les médecins, il ferait mieux...
+
+Il s'interrompit. On entendait un grand bruit dans l'antichambre.
+
+--Ah! voilà mes invités, fit-il.
+
+Et posant son candélabre sur la table, il sortit précipitamment.
+
+André était émerveillé. Il avait bien ouï parler de ces jeunes messieurs
+qui font les délices des courses de Vincennes, mais il n'en avait
+approché aucun.
+
+Son air stupéfait devait flatter Rose.
+
+--Comme vous voyez, fit-elle, j'ai quitté Paul. D'abord, il m'ennuyait,
+puis il n'avait pas seulement de quoi m'acheter du pain.
+
+--Lui!... Plaisantez-vous? Aujourd'hui même il est venu chez moi et il
+m'a dit qu'il gagnait douze mille francs par an.
+
+--Dites douze mille mensonges. A moins que... Sait-on ce dont est
+capable un garçon qui accepte des billets de cinq cents francs de gens
+qu'il ne connaît pas...
+
+Elle se tut, mais en faisant signe qu'elle en avait encore long à dire.
+
+Le jeune Gandelu introduisait et présentait ses amis.
+
+--Mes enfants, disait il, tout est de chez Potel. Nous allons rire un
+peu, et après, vous savez... le petit bac de santé.
+
+Les invités valaient l'hôte, et André commençait à se féliciter d'être
+venu, quand un domestique, en cravate blanche ouvrit les portes du salon
+et cria:
+
+--Madame la vicomtesse est servie!!!
+
+
+
+
+X
+
+
+Quand on demande à B. Mascarot ce qu'il faut pour arriver,
+invariablement il répond:
+
+--De l'activité, encore de l'activité, toujours de l'activité!...
+
+Mais il a sur le commun des hommes à principes, une immense supériorité
+qui constitue sa force.
+
+Les maximes qu'il professe, il les met en pratique.
+
+C'est pourquoi, le lendemain de son expédition à l'hôtel de Mussidan,
+dès sept heures et demie du matin, il était à son bureau et travaillait.
+
+Bien que, par suite d'un brouillard assez épais, il fît à peine jour,
+les clients commençaient à emplir la première salle de l'agence de
+placement.
+
+Cette clientèle matineuse inquiète peu l'honorable placeur.
+
+Elle se compose surtout de servantes de crêmeries ou de cuisinières qui,
+nourrissant à forfait les employés des grands magasins, ont avantage à
+s'approvisionner aux Halles centrales.
+
+Ces pratiques, en général, ne savent rien de ce qui se passe dans les
+maisons où on les emploie, ou ce qui s'y fait n'offre aucun intérêt.
+
+B. Mascarot les abandonne donc absolument à Beaumarchef, et ne se
+dérange que s'il survient quelque maître d'hôtel, ou encore un cuisinier
+de grande maison ce qui arrive parfois.
+
+L'honorable placeur ne s'inquiétait donc pas plus du bruit de la salle
+voisine, qu'un grand personnage du tumulte des solliciteurs encombrant
+ses antichambres. Il mettait toute son attention à déchiffrer, à annoter
+et à classer dans un certain ordre ces petits carrés de papier qui
+avaient si fort intrigué Paul.
+
+Et telle était sa préoccupation que, pareil à un vase qui déborde, il
+laissait échapper le trop plein de son cerveau en un monologue bizarre.
+
+--Quelle entreprise! marmottait-il, mais aussi, quel résultat!... Je
+suis seul, cependant, tout seul, pour porter le faix de cette tâche
+énorme. Mon dernier mot, personne le sait. Seul, je tiens en mes mains
+puissantes le bout de tous les fils que depuis vingt ans, avec la
+patience de l'araignée lissant sa toile, j'attache à mes pantins. Que je
+fasse un mouvement, tout remue. Qui croirait cela, à me voir? Quand je
+passe rue Montorgueil, on dit: «C'est Mascarot, placeur pour les deux
+sexes et autres.» Et on rit, et je laisse rire. Il n'est de puissances
+solides que les puissances ignorées. Celles qu'on connaît, on les
+attaque et on les démolit. Personne ne me connaît, moi!
+
+Une fiche plus importante que les autres passait sous ses yeux.
+
+Rapidement, il traça en marge quelques lignes, et, après un silence, il
+reprit:
+
+--Je puis échouer, c'est incontestable. Il peut se trouver un hardi
+matin qui rompe une maille de mon filet, les timides s'évaderont par la
+déchirure, et alors... Cet imbécile de comte de Mussidan ne me
+demandait-il pas si je connais mon code! Oui, je l'ai étudié, mon code
+pénal, et je sais que, livre 3, titre II, se trouve un certain article
+400, qui semble avoir été rédigé spécialement en vue de mes opérations.
+Travaux forcés à temps, s'il vous plaît... sans compter que si un
+magistrat madré me joint avec l'article 305, il s'agit des travaux
+forcés à perpétuité!...
+
+Sur ces mots, qu'il prononça lentement, comme pour en bien mesurer la
+portée, un frisson courut le long de son échine; mais ce fut qu'un
+éclair, car, avec un triomphant sourire, il poursuivit:
+
+--Oui... mais pour envoyer B. Mascarot respirer l'air de Toulon, il faut
+pincer B. Mascarot, et ce n'est pas précisément l'enfance de l'art.
+Vienne une alerte sérieuse, et... bonsoir, plus de Mascarot, il
+disparaît, évanoui, fondu, évaporé!... Peut-on remonter à ces timides
+joueurs qui sont mes associés. Catenac, l'avare, et Hortebize,
+l'épicurien? Non, je les ai placés hors de toute atteinte.
+Inquiéterait-on Croisenois? Jamais. Et il périrait plutôt que de parler.
+Au fond de tout, on trouverait Beaumarchef, La Caudèle, Toto-Chupin et
+deux ou trois autres pauvres diables. La belle prise! Ils ne diraient
+rien, ceux-là, pour cent raisons, dont la première est qu'ils ne savent
+rien.
+
+Ces raisonnements lui semblaient si péremptoires, qu'il s'oublia jusqu'à
+rire tout haut.
+
+Puis, d'un geste fier rajustant ses lunettes, il ajouta:
+
+--J'irai droit à mon but, comme un boulet de canon. Ce que je veux,
+sera. Par Croisenois, j'enlèverai d'un coup quatre millions... j'ai fait
+mon compte. Paul épousera Flavie... je l'ai juré, et après, pour que
+Flavie soit heureuse et enviée, elle sera duchesse à trois cent mille
+livres de rentes...
+
+Ses fiches étaient en ordre.
+
+Il retira d'un tiroir secret de son bureau un petit registre qui
+ressemblait à un répertoire, avec son alphabet collé le long de la
+tranche.
+
+Il l'ouvrit, ajouta quelques noms à ceux qui s'y trouvaient déjà et le
+ressera en disant d'un ton de menace:
+
+[Illustration: Plats, assiettes, verres, bouteilles, tout y a passé.]
+
+--Vous êtes tous là, mes bons amis, tous, et vous ne vous en doutez
+guère. Vous êtes tous riches, vous êtes heureux et honorés, vous vous
+croyez libres... Allons donc! Il est un homme à qui vous appartenez,
+âme, corps et biens, et cet homme qui vous tient ainsi, c'est B.
+Mascarot, le placeur de la rue Montorgueil. Vous êtes bien fiers tous,
+et pourtant, quand il le voudra, vous serez à ses pieds, vous disputant
+l'honneur de dénouer ses souliers. Or, il va vouloir, mes petits amis,
+ce bon papa Mascarot, il trouve qu'il a travaillé assez comme cela, il
+est las des affaires, il veut se retirer et il lui faut servir quelques
+petites rentes.
+
+Il se tut, on frappait à la porte.
+
+Du bout du doigt il toucha son timbre, et la vibration n'était pas
+éteinte, que Beaumarchef parut.
+
+--C'est à n'y pas croire, patron, s'écria dès le seuil l'ancien
+sous-off... Vous m'avez demandé, n'est-ce pas, de compléter le dossier
+du jeune M. de Gaudelu.
+
+--Après?
+
+--Eh bien, patron, il se trouve que la cuisinière qu'il a donnée à sa
+petite dame a été placée par nous. C'est une de nos anciennes pratiques
+de l'hôtel. Même elle nous devait onze francs, et elle nous les apporte;
+elle est là, c'est une nommée Marie... Voilà un hasard?
+
+B. Mascarot haussa les épaules.
+
+--Tu n'est qu'un sot, Beaumar, prononça-t-il, de t'extasier ainsi. Je
+t'ai cependant expliqué ce que c'est au juste que le hasard. C'est un
+champ comme un autre, plus fertile cependant et plus vaste, et qui n'a
+d'autre propriétaire que les habiles. Or, voici vingt-cinq ans que je
+l'ensemence, ce champ; c'est s'il ne me donnait pas de récolte, qu'il
+faudrait s'étonner.
+
+C'est d'un air pénétré que l'ex-sous-off... écoutait son patron, la
+bouche béante, comme si par cette ouverture les leçons eussent pu entrer
+en lui plus facilement pour s'aller loger dans les cases de sa cervelle.
+
+--Qu'est-ce que cette cuisinière? demanda le bon placeur.
+
+--Oh!... patron, rien qu'en la regardant, vous le devinerez. C'est une
+vieille cliente, et il y a longtemps que l'ai classée dans la catégorie
+D, vous savez: cuisinières à placer près des demoiselles très lancées.
+
+L'estimable placeur n'écoutait plus, il réfléchissait.
+
+--Va me chercher cette fille, dit-il enfin.
+
+Et pendant que Beaumarchef obéissait, il ajouta, répondant à quelque
+objection de son esprit:
+
+--Négliger le plus léger renseignement est folie, l'expérience me l'a
+démontré.
+
+Mais déjà la cuisinière de la catégorie D était devant lui, toute fière
+d'être introduite dans le sanctuaire de l'agence.
+
+Et certes, il n'était besoin que d'un seul coup d'oeil pour comprendre
+les causes déterminantes de la classification de Beaumarchef.
+
+C'est, du reste, avec cette aménité onctueuse qui a établi sa réputation
+par tout Paris que B. Mascarot l'accueillit.
+
+--Eh bien! ma fille, lui demanda-t-il, vous avez donc trouvé une place à
+votre convenance et où vous serez selon vos mérites?
+
+--Ma foi, monsieur, je crois que oui. Je ne connais Mme Zora de
+Chantemille que d'hier à deux heures...
+
+--Ah!... elle s'appelle Zora de Chantemille.
+
+--C'est-à-dire, vous comprenez, c'est un nom comme ça qu'elle a pris.
+Mais elle s'est assez disputée à ce sujet avec monsieur. Elle voulait,
+elle, s'appeler Raphaële, mais monsieur en tenait pour Zora, si bien...
+
+--Zora est fort joli, prononça gravement le placeur.
+
+--Tenez, c'est justement ce que nous avons dit à madame, la femme de
+chambre et moi. Belle personne, du reste, pas regardante, et qui
+s'entend à faire danser les écus. Je puis vous garantir que, déjà, à mon
+su, vu et entendu dire, elle a fait dépenser à monsieur plus de trente
+mille francs.
+
+--Diable!
+
+--Oh! elle va bien. Et tout à crédit, s'il vous plaît. Monsieur de
+Gandelu n'a pas le sou, à ce que m'a dit un garçon de chez Potel; mais
+il paraît que son père ne connaît pas sa fortune. Ainsi, hier, pour la
+crémaillère, comme ils disaient, il y a eu un dîner, mais un dîner!...
+Enfin, il coûtait plus de mille francs avec les vins.
+
+Jusque-là, le digne placeur n'apercevait pas l'ombre d'un renseignement
+à utiliser, et il se disposait à congédier sa cliente, lorsque celle-ci,
+qui avait deviné son intention, reprit vivement:
+
+--Minute! je ne vous ai encore rien dit.
+
+Certainement, B. Mascarot n'attendait rien de cette fille, mais il est
+patient, mais il a appris à se contraindre, mais il sait qu'un
+ambitieux, si haut qu'il soit, ne doit jamais repousser un
+collaborateur, si intime qu'il puisse être, si inutile qu'il paraisse.
+
+Il se renversa donc sur son fauteuil, et d'un air aussi satisfait que
+s'il eût été prodigieusement intéressé, il dit:
+
+--Voyons le reste.
+
+--Donc, reprit la cuisinière de Rose-Zora, nous avons eu un grand dîner:
+huit invités, et madame était la seule femme. Ah! monsieur, quels hommes
+distingués, et aimables, et spirituels, et bien mis!... Mais c'est
+encore monsieur qui était le mieux.
+
+--Peste!...
+
+--C'est ainsi. Sur les dix heures ils étaient tous très gris. Alors,
+savez-vous ce qu'ils ont fait? Ils ont envoyé dire au concierge de
+veiller à ce que personne ne traversât la cour, parce qu'ils voulaient
+jeter la vaisselle par la fenêtre. Et ils l'ont jetée. Plats, assiettes,
+verres, bouteilles, tout y a passé. C'est comme cela dans le grand
+monde. Les garçons de chez Potel m'ont dit que c'est une mode qui a été
+apportée à Paris par des princes russes.
+
+L'honorable placeur tracassait terriblement ses lunettes. La résignation
+la plus héroïque a des bornes.
+
+--Enfin, demanda-t-il, qu'avez-vous remarqué de curieux?
+
+--Voilà!... Parmi tous ces messieurs, il y en avait un qui faisait comme
+une tache dans la société, un grand brun à l'air mauvais, mal mis, et
+qui ne disait rien. On aurait juré qu'il se moquait des autres; manant,
+va!...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! Madame n'avait d'amabilités que pour lui. Elle était toujours
+à lui offrir les meilleures choses: Voulez-vous de ceci, prenez donc de
+cela, vous ne buvez pas, et patati, et patata... Après le dîner, quand
+les autres se sont mis à jouer, lui, qui n'avait probablement pas le
+sou, il est resté à causer avec madame.
+
+--Et vous savez ce qu'ils disaient?
+
+--Naturellement. Ils étaient près de la porte de la chambre à coucher;
+je suis allée l'entrebailler et j'ai écouté.
+
+--Ce n'est peut-être pas très bien?
+
+--Tant pis!... J'aime à connaître les affaires des gens que je sers.
+Donc, ils parlaient d'un monsieur que madame a connu autrefois, et qui
+est l'ami du grand brun, un nommé... attendez donc... un nommé...
+
+Beaumarchef estima que c'était le cas de montrer son excellente mémoire.
+
+--Paul Violaine,... fit-il.
+
+--Précisément, répondit la cuisinière.
+
+Puis l'étonnement lui venant avec la réflexion, elle ajouta:
+
+--Ah ça! mais... comment savez-vous ce nom, vous?
+
+B. Mascarot avait relevé ses lunettes pour lancer à son associé un
+regard foudroyant.
+
+--Beaumar sait tout, répondit-il négligemment, c'est son état.
+
+L'explication ne satisfit peut-être pas complètement l'estimable
+cuisinière, mais comme elle tenait à son récit, elle continua:
+
+--Donc, madame racontait que ce n'était qu'un pas grand'chose, qu'il
+fallait se défier de lui, qu'il était capable de tout, qu'il avait volé
+douze mille francs...
+
+Le placeur s'était redressé, son attention était devenue très réelle, sa
+patience était récompensée.
+
+--Avez-vous retenu, demanda-t-il, le nom de ce grand brun?
+
+--Ma foi!... non. Les autres l'appelaient l'artiste.
+
+Ce vague renseignement ne pouvait suffire au méthodique placeur.
+
+--Écoutez, ma fille, commença-t-il d'une voix de miel, voulez-vous me
+rendre un service signalé?
+
+--A vous, le roi des hommes pour les domestiques!... Faut-il passer dans
+le feu.
+
+--Non. Il faudrait simplement m'avoir le nom et l'adresse de ce grand
+brun. Il ressemble tellement, d'après ce que vous me dites, à un artiste
+qui me doit de l'argent...
+
+--Suffit, vous pouvez compter sur moi.
+
+Elle aspira une large prise et ajouta:
+
+--Aujourd'hui, il faut que je file pour mon déjeuner. Demain ou
+après-demain, vous aurez votre adresse. Au revoir!...
+
+Elle sortit, et la porte n'était pas refermée sur elle que B. Mascarot
+ébranla son bureau d'un formidable coup de poing.
+
+--Hortebize, s'écria-t-il, est incomparable pour flairer un danger.
+Heureusement, j'ai le moyen de supprimer cette drôlesse et le jeune
+crétin qui voudrait se ruiner pour elle.
+
+Comme toujours, quand le verbe _supprimer_ monte aux lèvres de son
+patron, l'ex-sous-off tomba en garde: une, deux!... Il ne connaît que
+cela, lui.
+
+--Dieu! que tu es ridicule avec les gestes, interrompit le doux placeur
+en haussant les épaules. Va, j'ai mieux que cela. Rose avoue dix-neuf
+ans, mais elle ment, elle en a bel et bien vingt et un passés. Donc elle
+est majeure. Le jeune idiot, lui, est mineur encore. De sorte que si le
+papa Gandelu avait un peu de nerf, eh! eh!... ce serait drôle et moral,
+tout à la fois; l'article 354 est élastique.
+
+--Vous dites, patron? interrogea Beaumarchef, qui ne comprenait pas.
+
+--Je dis qu'il me faut, avant quarante-huit heures, des détails précis
+sur le caractère de M. Gaudelu, le père. Je veux savoir aussi quels sont
+ses rapports avec son fils.
+
+--Bien, je vais mettre La Candèle en campagne.
+
+--De plus, puisque le jeune M. Gaston cherche de l'argent partout, il
+faut lui faire connaître notre honorable ami Verminet, le directeur de
+la _Société d'escompte mutuel_.
+
+--Mais c'est l'affaire de M. Tantaine, ça, patron.
+
+B. Mascarot était trop préoccupé pour entendre.
+
+--Quant à cet autre, murmurait-il, répondant à ses craintes secrètes,
+quant à ce grand garçon brun, cet artiste, qui me paraît de beaucoup
+supérieur aux autres comme intelligence, malheur à lui si je le trouve
+en travers de mon chemin. Quand on me gêne, moi...
+
+Un geste effroyablement significatif compléta sa pensée.
+
+Puis, après un silence, il ajouta:
+
+--Retourne à ta besogne, Beaumar, j'entends du monde.
+
+L'ancien sous-off ne bougea pas, si formel que fut le congé.
+
+--Excusez-moi, patron, dit-il, mais La Candèle est de l'autre côté, qui
+reçoit. J'ai à vous faire mon rapport.
+
+--C'est juste. Prends un siège et parle.
+
+Cette faveur de parler assis, qui ne lui est pas souvent octroyée,
+sembla ravir Beaumarchef.
+
+--Hier, commença-t-il, rien de nouveau. Ce matin, je dormais encore,
+quand on est venu tambouriner à ma porte. Je me lève, j'ouvre, c'était
+Toto-Chupin.
+
+--Il n'a pas lâché Caroline Schimel, au moins?
+
+--Pas d'une minute, patron. Même, il a réussi à lier conversation avec
+elle, et ils ont déjà pris un café ensemble.
+
+--Allons, ce n'est pas trop mal.
+
+--Oh! il est assez adroit, ce vaurien de Toto, et, s'il était un peu
+plus honnête... Enfin, il prétend que si cette fille boit, c'est pour
+s'étourdir, parce qu'elle se croit toujours poursuivie par des gens qui
+lui ont fait des menaces horribles. Elle a tellement peur d'être
+assassinée, qu'elle n'ose loger seule. Elle s'est mise en pension chez
+des ouvriers honnêtes qui la couchent et la nourrissent, et elle leur
+fait du bien, car elle a de l'argent...
+
+L'honorable placeur semblait fort contrarié.
+
+--C'est fort gênant, cela, murmura-t-il, on ne peut pas aller lui rendre
+visite incognito, à cette fille... Cependant, où demeurent les ouvriers
+qui l'ont recueillie?
+
+--Tout en haut de Montmartre, bien plus haut que le Château-Rouge, rue
+Mercadet.
+
+--C'est bien, Tantaine avisera. Surtout que Toto ne laisse pas cette
+folle lui glisser entre les doigts.
+
+--Il n'y a pas de danger, et même il m'a dit qu'il allait s'informer de
+ses habitudes, de ses relations et de la source de son argent.
+
+L'ex-sous-off s'arrêta tiraillant terriblement ses longues moustaches
+cirées.
+
+Ce geste prouve si évidemment qu'une idée lui trotte par la cervelle,
+que son patron lui demanda:
+
+--Qu'y a-t-il encore?
+
+--Il y a, patron, que, si j'osais, je vous dirais de vous défier de
+Toto-Chupin. J'ai découvert que le garnement chasse pour son compte. Il
+nous vole et il vend notre marchandise au rabais.
+
+--Rêves-tu?
+
+--Pas du tout. J'ai tiré ce renseignement d'un grand gaillard de
+mauvaise mine qui est venu demander Chupin en se disant son ami.
+
+Les hommes forts ont toujours été prompts à prendre un parti.
+
+--C'est bien, prononça le placeur. Je vérifierai le fait, et s'il est
+vrai, nous tendrons a maître Chupin un joli traquenard qui le conduira
+en correctionnelle.
+
+Cette fois, sur un signe, Beaumarchef se retira, mais il reparut presque
+aussitôt.
+
+--Patron, dit-il, c'est un domestique de M. Croisenois avec une
+lettre...
+
+B. Mascarot ne prit pas la peine de dissimuler sa mauvaise humeur.
+
+--Le marquis est diablement pressé, fit-il... N'importe, amène-moi ce
+domestique.
+
+Ce nouveau venu sentait d'une lieue sa grande maison.
+
+Irréprochable était sa tenue.
+
+Démarche, maintien, port de tête, tout disait en quelle haute estime il
+se tenait.
+
+Évidemment il visait et outrait le genre anglais.
+
+Un faux col, cruellement empesé, lui sciait les oreilles. Il avait si
+bien serré sa cravate, que sa figure, écorchée par le rasoir, en était
+toute congestionnée.
+
+C'était, à coup sûr, un tailleur londonien qui avait, à coups de hache,
+taillé dans du bois ses vêtement raides.
+
+Il paraissait de bois lui-même et semblait se mouvoir sous l'impulsion
+de quelque mécanisme habilement dissimulé sous son gilet rouge.
+
+Remuait-il, on était tout surpris de n'entendre pas grincer un rouage.
+
+--Voici, dit-il en tendant une lettre à B. Mascarot, ce que monsieur le
+marquis m'a chargé de remettre à monsieur.
+
+Tout en prenant le pli, le digne placeur, par dessus ses lunettes,
+examinait et étudiait ce serviteur modèle.
+
+Il ne le connaissait pas.
+
+Croisenois, l'ingrat, n'avait jamais voulu accepter un serviteur de sa
+main, trié par lui entre mille sur le volet.
+
+--Il paraît, mon garçon, remarqua-t-il, que ton maître, contrairement à
+ses habitudes, s'est levé avec l'aurore, aujourd'hui.
+
+Non seulement, le domestique, genre anglais, ne sourit point de
+l'épigramme, mais il parut vivement choqué.
+
+--Monsieur le marquis, prononça-t-il, me donne par an quinze louis en
+sus de mes gages pour se passer la fantaisie de me tutoyer. Il est le
+seul à avoir ce droit.
+
+--Ah!... fit le placeur sur trois tous différents, ah! ah!...
+
+Sa pantomime, en même temps, était des plus expressive.
+
+--Je vous demande un peu, pensa-t-il, où vont se loger la dignité et
+l'amour-propre! Son maître, si l'idée me prenait de le tutoyer, ne se
+formaliserait pas, lui!
+
+L'envoyé de M. de Croisenois, son observation faite, revint à sa
+mission.
+
+--Je pense, reprit-il, que monsieur le marquis dort encore à cette
+heure. Il a écrit ce billet en rentrant de son cercle.
+
+--Et il y a une réponse?
+
+--Yès, sir.
+
+--En ce cas, attendez.
+
+D'un geste exercé, B. Mascarot fit sauter l'enveloppe et lut:
+
+
+ «Mon cher maître,
+
+ «Le _bac_ a des rigueurs... vous devinez le reste, n'est-ce pas?
+ J'ai joué si malheureusement, cette nuit, que j'ai perdu, outre
+ tout mon argent comptant, trois mille francs sur parole. Cette
+ somme doit être chez mon débiteur avant midi. Mon honneur
+ l'exige...»
+
+L'honorable placeur ne se gêna pas pour hausser les épaules.
+
+Puis, entre haut et bas, de façon que le domestique, qu'il épiait du
+coin de l'oeil, pût, selon sa conscience, l'entendre ou non, il
+murmura:
+
+--Son honneur!... Ma parole, c'est à mourir de rire; son honneur!...
+
+Pas un muscle du visage si bien rasé du serviteur si formaliste ne
+bougea.
+
+Il restait raide autant qu'un soldat prussien à la parade, semblant ne
+rien voir, ne rien entendre.
+
+B. Mascarot avait reprit sa lecture:
+
+ «...Ai-je tort de compter sur vous pour cette bagatelle? Je pense
+ que non. Je suis même certain que vous m'enverrez cent cinquante ou
+ deux cents louis de plus, car je ne puis rester sans un sou.
+
+ «Et pour la grande affaire, quelles nouvelles? C'est les pieds dans
+ le feu que j'attends votre décision.
+
+ «Votre dévoué,
+
+ «HENRI, marquis de CROISENOIS.»
+
+
+
+--Et voilllà!... grommela le placeur, cinq mille francs, là, _hic et
+nunc!_ Puie, bon Mascarot, tire de l'argent de ta caisse. On n'est pas
+plus régence! Méchant noble, va! Si je n'avais pas irrémissiblement
+besoin du beau nom que t'ont légué tes ancêtres et que tu traînes dans
+le ruisseau, tu pourrais les chercher tes cinq mille francs!
+
+Le malheur est que Croisenois était une des pièces importantes de la
+grosse partie de l'aventureux placeur.
+
+[Illustration:--Monsieur m'excusera si je refuse.]
+
+Lentement et visiblement à regret, il sortit de la caisse où, la veille,
+il puisait pour Hortebize, cinq billets de mille francs qu'il tendit à
+l'envoyé du marquis.
+
+--Monsieur désire-t-il un reçu? demanda le domestique.
+
+--Inutile, la lettre m'en tiendra lieu. Cependant, attendez.
+
+Mascarot, ce ponte prudent et assidu de la banque du hasard, cherchait
+dans son gousset une pièce de vingt francs.
+
+L'ayant trouvée, il la poussa, de l'air le plus engageant, sur la
+tablette de son bureau, en disant:
+
+--Prenez ceci, mon ami, pour votre course.
+
+Mais l'autre, au lieu d'avancer la main, recula.
+
+--Monsieur m'excusera si je refuse, dit-il nettement. Quand j'entre dans
+une maison, j'exige des gages assez élevés pour n'avoir aucunement
+besoin de pourboires.
+
+Sur cette stoïque réponse, il salua, sérieux et grave comme un quaker,
+et se retira à pas comptés.
+
+Ma foi! le placeur était désorienté.
+
+Vingt années d'expérience ne lui fournissaient pas le pendant d'une
+aussi invraisemblable aventure.
+
+--C'est à n'y pas croire, murmurait-il. Où diable Croisenois va-t-il
+recruter ses gens? Serait-il, par impossible, bien plus fort que je ne
+l'ai supposé jusqu'ici?
+
+Une inquiétude inexplicable, vague et confuse comme un pressentiment,
+troublait son assurance habituelle.
+
+--Ou plutôt, continua-t-il, ce gaillard si sûr ne serait-il pas un faux
+domestique? J'ai tant amassé d'ennemis en ma vie, et de toutes sortes,
+qu'il doivent maintenant former comme une avalanche. Si habilement que
+je tienne mes cartes, on peut avoir vu dans mon jeu.
+
+Cette seule pensée le fit frissonner.
+
+Il est de ces parties si périlleuses qu'à l'instant décisif tout devient
+sujet de méfiance et de crainte.
+
+B. Mascarot en était à ce point d'avoir peur de son ombre.
+
+C'est surtout quand on n'est plus séparé du but que par la longueur du
+bras que l'anxiété est terrible.
+
+--Non, répondit-il, je suis un fou, et je me mets martel en tête pour
+des soupçons chimériques. S'il se trouvait un homme habile à ce point de
+m'avoir pénétré, patient jusque-là d'endosser la livrée de Croisenois
+pour me surveiller de plus près, cet homme ne serait pas assez simple
+pour se créer cette originalité qui me l'a fait remarquer.
+
+Il se disait cela, mais il se raisonnait aussi vainement qu'un poltron
+siffle dans l'obscurité pour dissiper ses terreurs.
+
+Entre tous ses expédients, parmi ses moyens d'investigations, il devait
+bien s'en trouver un qui lui permit de fouiller dans le passé de ce
+domestique si susceptible, et il cherchait.
+
+Il se creusait la tête, lorsque Beaumarchef parut de nouveau tout
+effaré.
+
+--Encore toi! dit durement le placeur; qui t'a appelé? Je ne saurais
+donc rester tranquille une minute aujourd'hui?
+
+--Patron, c'est que...
+
+--Va-t'en.
+
+Mais le docile sous-off ne recula pas d'une semelle.
+
+--C'est le petit qui est là, insista-t-il.
+
+--Paul?
+
+--Lui-même, patron.
+
+--Comment, à cette heure!... Je ne lui avais donné rendez-vous que pour
+midi. Lui serait-il survenu quelque aventure?
+
+Il s'interrompit.
+
+La porte que Beaumarchef avait laissé entrebâillée s'ouvrit, livrant
+passage à Paul Violaine.
+
+En effet, il avait dû lui arriver quelque chose d'extraordinaire.
+
+Il était pâle, défait, ses yeux avaient cette indicible expression
+d'égarement de l'animal longtemps poursuivi par une meute.
+
+Ses vêtements en désordre, son linge fripé trahissaient une nuit passée
+à errer au hasard.
+
+--Ah! monsieur, commença-t-il...
+
+D'un geste impérieux, le placeur lui imposa silence.
+
+--Laissez-nous, Beaumar, fit-il, et vous, mon enfant, asseyez-vous.
+
+Paul s'assit, ou plutôt se laissa tomber comme une masse sur un
+fauteuil.
+
+--Ma vie est finie, murmurait-il, je suis déshonoré, perdu!...
+
+L'estimable directeur de l'agence de placement avait la mine abasourdie
+d'un homme qui tombe des nues.
+
+Mais cette grande stupéfaction était feinte, un de ses familiers l'eût
+reconnu au mouvement de ses lunettes bleues, cet indispensable
+accessoire de son individu, qui, à la longue, faisaient comme partie
+intégrante de sa personne et semblaient ressentir quelque chose de
+toutes ses impressions.
+
+Les causes de l'état où il voyait Paul, il les connaissait pour les
+avoir préparées avec le soin du dramaturge qui, dès le premier acte,
+apprête les scènes du dénouement.
+
+S'il était surpris, ce ne pouvait être que du résultat prompt et violent
+de ses combinaisons. Si expérimenté qu'on soit, il est difficile, quand
+on charge, d'en calculer exactement l'effet.
+
+C'est cependant avec le naturel admirable d'un auditeur bénévole qui
+s'attend à des émotions, qu'il se tassa dans son fauteuil, en disant:
+
+--Voyons, mon enfant, remettez-vous, ayez confiance en moi, ouvrez-moi
+votre coeur. Que vous arrive-t-il?
+
+Paul se leva à demi, et c'est du ton le plus tragique, avec un geste
+désolé, qu'il répondit:
+
+--Rose m'a abandonné.
+
+B. Mascarot leva ses bras au ciel, paraissant le prendre à témoin de
+l'insigne folie de son protégé.
+
+--Et c'est pour cela, fit-il, que vous dites que votre vie est perdue, à
+votre âge, lorsque vous ne pouvez même vous douter de toutes les
+revanches que vous réserve l'avenir!...
+
+--J'aimais Rose, monsieur!
+
+Si comique que fut son emphase, qu'un imperceptible sourire glissa sur
+les lèvres pâles du placeur.
+
+--Diable!... fit-il.
+
+--Mais ce n'est pas tout, reprit le pauvre garçon, qui faisait, pour
+retenir ses larmes, les plus héroïques et les plus inutiles efforts, je
+suis accusé d'un vol infâme.
+
+--Vous? demanda le placeur, qui, en même temps, se disait: Nous y voici
+donc!...
+
+--Moi, monsieur, et seul au monde, vous pouvez affirmer mon innocence,
+parce que seul vous savez la vérité.
+
+--La vérité!...
+
+--Oui, par vous je puis être sauvé. Hier, vous avez daigné me témoigner
+tant de bienveillance, que j'ai songé à vous tout de suite, et que,
+devançant l'heure que vous m'aviez fixée, je viens vous demander aide et
+assistance.
+
+--Mais, que puis-je?
+
+--Tout, monsieur. De grâce, permettez que je vous raconte de quelle
+fatalité je suis victime.
+
+La physionomie de B. Mascarot exprima le plus vif intérêt.
+
+--Parlez, dit-il.
+
+--Hier, monsieur, reprit Paul, peu de temps après vous avoir quitté,
+j'ai regagné l'hôtel du Pérou. J'arrive, je monte à ma mansarde, et bien
+en évidence, sur la cheminée, j'aperçois cette lettre de Rose.
+
+Il tendait la lettre en même temps; mais le placeur ne daigna pas la
+prendre.
+
+--Rose, monsieur, me déclare qu'elle ne m'aime plus et me prie de ne
+jamais chercher à la revoir. Elle me dit que, lasse de partager ma
+misère, elle accepte une fortune qui lui est offerte, des diamants, une
+voiture...
+
+--Cela vous surprend.
+
+--Ah!... monsieur, pouvais-je m'attendre à cette trahison infâme,
+lorsque la veille encore elle n'avait pas assez de serments pour
+m'affirmer son amour? Pourquoi mentir? Voulait-elle me rendre sa perte
+plus cruelle! Partie!... Je suis tombé comme assommé sous le coup. Moi
+qui arrivais me faisant fête de sa joie quand je lui apprendrais vos
+promesses!... Pendant plus d'une heure je suis resté dans ma chambre,
+sans avoir conscience de moi-même, pleurant comme un enfant à cette idée
+affreuse que je ne la reverrais plus...
+
+C'est avec son attention et sa pénétration habituelles que B. Mascarot
+étudiait son sujet.
+
+--Toi, pensait-il, mon garçon, tu répands trop de paroles pour que ta
+douleur soit aussi sincère et surtout aussi profonde que tu dis.
+
+Puis, tout haut, il demanda:
+
+--Mais enfin, ce vol, cette accusation?...
+
+--J'y arrive, monsieur. Le premier étourdissement passé, je résolus de
+vous obéir, de quitter cet hôtel du Pérou qui, plus que jamais, me
+faisait horreur.
+
+--A la bonne heure.
+
+--Je descendis donc et j'allai donner congé à madame Loupias et la
+payer. Ah!... monsieur, quelle honte! Lorsque je lui ai tendu le montant
+de mes deux quinzaines, c'est-à-dire vingt-deux francs, elle m'a toisé
+de l'air le plus méprisant en me demandant où j'avais puis cet argent.
+
+B. Mascarot eut quelque peine à dissimuler un mouvement de satisfaction.
+C'était le succès de sa petite machination que Paul lui annonçait.
+
+--Qu'avez-vous répondu! interrogea-t-il.
+
+--Rien, monsieur, j'étais pétrifié, et les paroles s'arrêtaient dans ma
+gorge. Loupias s'était approché de sa femme, et tous deux me regardaient
+en ricanant. Après avoir bien joui de ma confusion, ils m'ont déclaré
+qu'ils étaient certains que, de concert avec Rose, avais volé M.
+Tantaine.
+
+--Et vous ne vous êtes pas défendu?
+
+--J'avais perdu l'esprit. Je voyais que tout semblait donner raison à
+ces gens et cette conviction m'accablait. La veille même, la Loupias
+avait demandé de l'argent à Rose, qui lui avait répondu que je n'en
+avais pas et que même je ne savais où m'en procurer. Or, voilà que, du
+jour au lendemain, on me voyait vêtu d'habits neufs, payant mes dettes,
+Rose avait disparu, moi-même j'annonçais mon départ.
+
+--Il est certain que toutes ces circonstances devaient frapper vos
+hôteliers!...
+
+--Pour comble de malheur, c'est chez un épicier qui nous connaît, un
+certain Mélusin, que Rose était allée changer le billet de 500 francs
+que nous avait prêté M. Tantaine. C'est ce misérable qui a soulevé
+l'opinion contre nous. N'a-t-il pas osé dire qu'un agent de police
+chargé de nous arrêter, s'est présenté chez lui.
+
+Mieux que Paul, B. Mascarot connaissait l'histoire et savait au juste ce
+qu'avait pu dire Mélusin: cependant il interrompit son protégé.
+
+--Entendons-nous, fit-il, la violence de votre chagrin trouble vos
+idées, et je ne vous comprends plus bien. Y a-t-il eu, oui ou non, un
+vol de commis?
+
+--Eh! monsieur, comment vous le dire!... Je n'ai pas revu M. Tantaine,
+et il n'a pas reparu à l'hôtel du Pérou. On prétend, est-ce vrai? que
+des valeurs importantes lui ont été enlevées, et que, par suite de ce
+malheur, il est en prison.
+
+--Pourquoi n'avez-vous pas dit la vérité?
+
+--A quoi bon? Il est prouvé que je ne connaissais pas M. Tantaine, que
+jamais je ne lui ai adressé la parole. Ou m'aurait ri au nez si j'avais
+dit: Hier soir, tout à coup, il est entré chez moi, et là, de but en
+blanc, il m'a offert 500 francs, et je les ai acceptés.
+
+Le digne placeur avait la physionomie sérieuse de l'homme qui cherche la
+solution d'un difficile problème.
+
+--Il me semble, fit-il enfin, que je comprends tout, et cela tient à la
+connaissance exacte que j'ai du caractère de Tantaine.
+
+Paul écoutait comme si sa vie eût dépendu d'une parole.
+
+--Tantaine, reprit B. Mascarot, est le plus honnête homme que je sache
+et le meilleur coeur qui soit au monde, mais il a des lacunes dans le
+cerveau. Il a été riche autrefois, et sa générosité l'a ruiné. Il est
+pauvre comme Job, maintenant, et il a, comme autrefois, la passion de
+rendre service quand même.
+
+--Cependant, monsieur...
+
+--Laissez-moi finir. Le malheur est que dans la petite situation qu'il
+occupe, et qu'il me doit, il a des fonds en maniement. Saisi de pitié à
+la vue de votre profonde misère, il a disposé du bien d'autrui comme du
+sien propre. Mis en demeure de rendre ses comptes le soir même, se
+trouvant en face d'un déficit, il a perdu la tête et a déclaré qu'on
+l'avait volé. On est allé aux informations, vous êtes son voisin, on
+vous a vu de l'argent, dont on ne s'explique pas l'origine, les soupçons
+se sont portés sur vous.
+
+C'était net, précis, indiscutable. Paul frissonnait, une sueur froide
+trempait ses cheveux, il se voyait arrêté, jugé, condamné.
+
+--Cependant, ajouta-t-il, M. Tantaine a un billet de moi qui est une
+preuve de ma bonne foi.
+
+--Pauvre enfant!... croyez-vous donc que, s'il espère se sauver en vous
+accusant, il laissera voir ce billet?
+
+--Mais vous savez la vérité, vous, monsieur, heureusement!...
+
+Le digne placeur hocha tristement la tête.
+
+--Me croirait-on? répondit-il. La justice est une institution humaine,
+mon ami, c'est dire qu'elle est sujette à l'erreur. Ayant à choisir
+entre la vérité et le mensonge, elle ne peut se décider que pour la
+vraisemblance. Or, dites-moi si toutes les probabilités ne sont pas
+contre vous?
+
+Cette logique impitoyable devait écraser Paul.
+
+--Je n'ai donc plus qu'à mourir, balbutia-t-il, si je veux échapper au
+déshonneur.
+
+La combinaison imaginée par l'honorable placeur pour s'emparer de Paul
+Violaine était d'une simplicité véritablement enfantine, mais il l'avait
+jugée suffisante et il avait bien jugé.
+
+Paul avait été si complétement étourdi, qu'entre le prêt si
+extraordinaire d'un billet de 500 francs et l'accusation de vol basée
+sur le change de ce même billet, il n'avait pas aperçu le trait-d'union
+qui pourtant sautait aux yeux.
+
+Facile à épouvanter, comme tous ceux qui ne sont pas bien sûr de leur
+conscience, il avait commencé par fuir et maintenant il venait se livrer
+pieds et poings liés.
+
+C'était là ce qu'avait voulu, prévu et préparé B. Mascarot.
+
+Le chirurgien qui se décide à une périlleuse opération commence par
+affaiblir son malade. Avant d'entreprendre sérieusement un sujet, l'ami
+d'Hortebize s'applique à briser les derniers ressorts de sa volonté. Or,
+Paul en ce moment, ne s'appartenait plus. Il gisait là, éperdu, anéanti,
+inerte, ne voyant d'autre issue que le suicide à la plus épouvantable
+des situations.
+
+Le moment était venu de frapper les derniers coups.
+
+--Voyons, mon enfant, commença le placeur, il ne faut pas vous
+désespérer ainsi.
+
+Pas de réponse. Paul entendait-il ou non? A coup sûr, il semblait hors
+d'état de comprendre.
+
+Mais le digne placeur voulait qu'il entendît et comprît. Il allongea le
+bras et le secoua assez rudement.
+
+--Morbleu!... disait-il, où donc est votre courage? C'est dans les
+situations difficiles qu'un homme fait ses preuves.
+
+--A quoi bon!... gémit Paul. Ne venez-vous pas de me démontrer que
+jamais je ne réussirai à établir mon innocence?
+
+Cette faiblesse impatienta terriblement B. Mascarot, mais il dissimula.
+
+--Non, répondit-il, non. J'ai tenu simplement à vous exposer les côtés
+fâcheux de votre affaire.
+
+--Elle n'en a pas de bons.
+
+--Mais si!... Seulement vous ne m'avez pas laissé finir. J'ai tout mis
+au pis, mais je dois me tromper. D'abord, l'accusation existe-t-elle
+réellement? Nous supposons que Tantaine a disposé de fonds à lui
+confiés. Est-ce démontré? Nous l'imaginons arrêté. L'est-il? Nous
+admettons qu'il a rejeté la faute sur vous. Est-ce vrai? Avant de jeter
+le manche après la cognée, que diable! on vérifie.
+
+A mesure que parlait le digne placeur, Paul revenait à lui.
+
+--C'est vrai, murmura-t-il, on peut vérifier.
+
+--Certainement. Sans compter que je pense avoir assez d'influence sur
+Tantaine pour lui faire confesser la vérité.
+
+Les natures nerveuses comme celles de Paul ont ceci de précieux que si,
+au moindre souffle du malheur, elles ploient, elles relèvent au plus
+léger rayon d'espérance.
+
+Paul, qui, la minute d'avant, se jugeait perdu, se vit sauvé.
+
+--Oh! monsieur! s'écria-t-il, me sera-t-il jamais donné de vous prouver
+l'étendue de ma reconnaissance!
+
+B. Mascarot souriait paternellement.
+
+--Peut-être, répondit-il, peut-être. Et, pour commencer, il faut prendre
+sur vous d'oublier le passé. Le jour venu, on chasse le souvenir des
+mauvais rêves de la nuit, n'est-ce pas? Je vous éveille pour une vie
+nouvelle; soyez un autre homme.
+
+Paul soupira profondément.
+
+--Oublier Rose!... murmura-t-il.
+
+L'honnête placeur fronça le sourcil à ce nom.
+
+--Quoi! s'écria-t-il, vous pensez encore à cette créature! Il est, je le
+sais, des gens qui se consolent aisément d'être dupés, dont l'amour même
+redouble à chaque trahison. Si vous êtes de cette pâte facile,
+serviteur, nous ne nous entendrons jamais. Courez après votre infidèle,
+jetez-vous à ses pieds, suppliez-la de vous pardonner votre pauvreté.
+
+Sous le fouet de l'ironie, Paul se cabra.
+
+--Je prétends au contraire me venger d'elle! fit-il avec emportement.
+
+--C'est aisé: oubliez-la.
+
+En dépit du ton résolu de Paul, on lisait dans ses yeux une certaine
+hésitation qui déplut à Mascarot.
+
+--Voyons, reprit-il, vous êtes ambitieux, vous voulez parvenir?
+
+--Oh!... oui, monsieur, oui...
+
+[Illustration:--Regardez à droite, près de la fenêtre, c'est elle.]
+
+--Et vous songez à vous embarrasser d'une femme comme Rose!... Il faut
+avoir les deux bras libres, mon garçon, si on veut jouer probablement
+des coudes dans la mêlée. Que diriez-vous d'un coureur qui, ayant des
+prétentions au prix, s'attacherait un boulet à la jambe? Vous diriez:
+Il est fou! Eh bien!... vous êtes ce coureur.
+
+--Je suivrai vos conseils, monsieur, prononça Paul, sans arrière-pensée,
+cette fois.
+
+--Voilà qui est parler. Croyez-moi, avant longtemps, vous bénirez le
+ciel d'avoir donné à Rose l'idée et les moyens de vous abandonner. Vous
+pouvez aller haut et loin!...
+
+Il y a trente ans que B. Mascarot spécule sur les passions humaines et
+met les faiblesses en coupe réglée. Il connaît les hommes.
+
+Avec dix phrases, il venait de prendre sur Paul une influence décisive.
+
+--Alors, monsieur, commença le jeune homme, cette place de douze mille
+francs...
+
+--Eh!... il n'y a jamais eu de place, mon ami.
+
+Paul devint extrêmement pâle.
+
+Il se revoyait sans un sou, dans quelque taudis comme celui de l'hôtel
+du Pérou, et seul cette fois.
+
+--Cependant, monsieur, balbutia-t-il, vous m'aviez fait espérer...
+
+--Quoi! douze mille francs? Rassurez-vous, vous aurez cela et même
+davantage; mais vous ne me quitterez pas, je me fais vieux, je n'ai pas
+de famille, vous serez mon fils...
+
+A cette proposition, le front de Paul s'assombrit.
+
+L'idée qu'il serait placeur aussi, lui, qu'il s'enfermerait dans le
+confessionnal de la pièce d'entrée pour inscrire les offres et les
+demandes, révoltait sa vanité.
+
+B. Mascarot, qui, par-dessus ses lunettes, épiait ses impressions, vit
+bien ce qui se passait en lui.
+
+--Et ça n'a pas de pain!... pensait-il. Sot orgueilleux! Ah!... si ce
+n'était Flavie, si ce n'était l'affaire Champdoce!
+
+Puis, tout haut il reprit:
+
+--N'allez pas croire, mon cher enfant, que je veuille vous condamner au
+rude et obscur métier de placeur. Non. J'ai sur vous d'autres vues plus
+digues de vos mérites.
+
+Paul respira.
+
+--Pourquoi ne pas vous dire la vérité? poursuivit Mascarot. Vous m'avez
+plu, et je me suis promis de réaliser tous vos rêves d'ambition. Pour
+parvenir, vous avez tout... sauf cependant ce qui manquera toujours aux
+jeunes gens, la prudence et la constance de volonté. Eh bien!... je
+serai, moi, votre volonté et votre prudence.
+
+Il s'arrêta un moment comme pour donner plus de poids à ses paroles, et
+bientôt reprit:
+
+--Tenez, je pensais à vous hier, et je bâtissais dans ma tête l'édifice
+de votre avenir. Il est pauvre, me disais-je, et à son âge, avec ses
+idées, c'est cruel. Mais pourquoi n'épouserait-il pas une de ces
+héritières qui apportent un million dans leur tablier à l'homme qui a su
+toucher leur coeur?
+
+--Hélas!...
+
+--Comment, hélas!... Penseriez-vous encore à Rose?
+
+--Oh! non, certes, non!... je voulais dire...
+
+--Si je vous parle d'héritière, c'est que j'en connais une, et si je le
+voulais bien, si mon ami le docteur Hortebize s'en mêlait.. Rose est
+jolie, mais elle est presque aussi jolie que Rose, et, de plus, elle est
+bien née, elle est sage, elle est spirituelle... Elle a de grandes
+relations, et si son mari était un artiste de talent, un poète, un
+compositeur, il pourrait prétendre à tout.
+
+Paul était devenu plus rouge que le feu; tout cela, il l'avait rêvé,
+autrefois.
+
+--Bien plus, disait le placeur, songeant à votre naissance illégitime,
+je poursuivais le plus magnifique roman. Avant 93, tout bâtard, vous le
+savez, était tenu pour gentilhomme. Connaissez-vous votre père? Non. Qui
+vous dit qu'il ne porte pas un des grands noms de France et qu'il n'a
+pas, pour rehausser l'éclat de son écusson, 500,000 livres de rentes?
+Peut-être, en ce moment, vous fait-il rechercher pour vous donner sa
+fortune et son nom. Cela vous plairait-il d'être duc?
+
+--Monsieur, balbutia Paul, monsieur...
+
+B. Mascarot éclata de rire.
+
+--Nous n'en sommes encore qu'aux suppositions, fit-il.
+
+Le jeune homme ne savait que penser.
+
+--Enfin, monsieur, demanda-t-il, qu'exigez-vous de moi?
+
+Le placeur redevint sérieux.
+
+--J'exige l'obéissance, répondit-il. Une obéissance passive, absolue,
+immédiate, sans réflexions, sans examen.
+
+--J'obéirai, monsieur, mais, de grâce, ne vous jouez-vous pas de moi?
+
+Au lieu de répondre, B. Mascarot sonna Beaumar, qui parut.
+
+--Je te laisse seul, dit-il, je vais chez Van Klopen.
+
+Puis se retournant vers Paul:
+
+--Je ne plaisante jamais, lui dit-il, et aujourd'hui même vous en aurez
+la preuve. Nous allons aller déjeuner ensemble au restaurant; j'ai à
+causer avec vous, et après...
+
+Il s'arrêta pour jouir de la surprise de Paul, et ajouta:
+
+--Après, je vous montrerai la jeune fille que je vous destine: il faut
+bien que je sache si elle vous plaît.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Ce n'est pas sans mille bonnes raisons que le jeune M. Gaston de
+Gandelu, ce miroir de la nouvelle chevalerie parisienne, s'était récrié,
+lorsqu'il avait découvert qu'André, un peintre de genre, ignorait
+jusqu'à l'existence du sieur Van Klopen.
+
+Ce surprenant industriel jouit, on peut le dire, d'une renommée
+européenne.
+
+Pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur ses factures,
+illustrées de médailles conquises à toutes les expositions.
+
+On lit d'un côté: _Breveté de S. M. C. la reine d'Espagne_, et de
+l'autre: _Fournisseur des cours du Nord_.
+
+Mais Van Klopen n'est pas Alsacien, ainsi que le disait l'intelligent
+Gandelu, lequel estime, probablement, que l'Allemagne est un
+arrondissement de l'Alsace; Van Klopen est bel et bien Hollandais.
+
+Vers 1850, cet homme intelligent, établi tailleur au centre de sa ville
+natale, coupait dans des draps achetés à crédit ces vastes habits et ces
+redingotes monumentales qui prêtent aux bourgmestres de Rotterdam une
+dignité si particulière.
+
+Le métier ne lui réussit pas.
+
+Déclaré en faillite après des opérations troubles, il fut forcé de
+fermer boutique et de fuir pour échapper à la rancune de ses créanciers.
+
+A Paris, ce centre fiévreux de toutes les concurrences, il semblait
+destiné à mourir de faim. Point.
+
+On le vit, un matin, louer, rue de Grammont, un appartement de 26,000
+francs par an, écrire fièrement sur deux plaques de marbre, de chaque
+côté de la porte:
+
+ VAN KLOPEN
+
+ _Tailleur pour Dames_
+
+Puis, dans ses réclames, répandues à profusion, il se déclarait le
+«régénérateur des modes», et se décernait le titre «d'arbitre souverain
+des élégances féminines» et de «couturier des reines».
+
+Quel audacieux avait déposé le germe de ces idées au fond de la cervelle
+de l'épais Hollandais? Quels capitalistes lui fournissaient les fonds?
+Il ne l'a jamais dit.
+
+Le fait est que, pour commencer, la tentative eut peu de succès.
+
+Un mois durant, Paris se tint les côtes en songeant aux bouffonnes
+prétentions du «Régénérateur de Rotterdam».
+
+Lui laissait rire, courbant la tête sous l'orage des quolibets.
+
+Il avait grandement raison.
+
+Ses prospectus multipliés venaient de lui amener les deux clientes qui
+devaient sonner les premières fanfares de sa gloire.
+
+L'une était une fort grand dame, plus aventureuse et plus excentrique
+encore que noble, la duchesse de Sairmeuse.
+
+L'autre n'était rien moins qu'une illustration du demi-monde, la belle
+Jenny Fancy, que protégeait alors le comte de Trémorel.
+
+Il est certain qu'il composa pour elles des toilettes qui s'éloignaient
+prodigieusement de tout ce qu'on avait fait ou rêvé jusqu'alors.
+
+De ce moment, il était lancé. Le succès lui arriva comme il arrive à
+Paris: foudroyant. Et pour comble, le choeur immense des femmes de
+chambre qui semblaient s'être donné le mot, chantait ses louanges...
+
+Aujourd'hui, la réputation de Van Klopen peut braver toutes les
+concurrences, défier toutes les tentatives.
+
+Il en est réduit à refuser des commandes.
+
+--J'aime à choisir mon monde, dit-il, à trier mes pratiques.
+
+Et il choisit, et il trie!... Monsieur a ses caprices.
+
+C'est pourquoi les plus nobles et les plus riches briguent l'honneur
+d'être habillées par lui.
+
+Les plus fières ne rougissent pas de le voir scruter les mystères de
+leur taille. Elles lui confient des secrets qu'elles n'avouent pas à
+leur mari. Elles supportent très bien que ses larges et grosses mains se
+promènent sur leurs épaules pour en prendre la mesure.
+
+C'est la mode!...
+
+Ses salons sont comme un terrain neutre où se rencontrent, se
+confondent, se mêlent, se provoquent du regard les femmes de tous les
+mondes.
+
+Peut-être est-ce un des éléments de la vogue.
+
+Mme la duchesse de R... n'est pas fâchée de voir de près la célèbre
+Bischy, pour qui le baron de N... s'est brûlé le peu de cervelle qu'il
+avait. Peut-être, en prenant son tailleur, espère-t-elle prendre quelque
+chose de ses séductions.
+
+De son côté, Mlle Diamant qui gagne, c'est connu, cent écus par an
+aux Délassements, éprouve une délicate jouissance à écraser, par les
+splendeurs de ses commandes, les grandes dames dont sa victoria croise
+les équipages autour du lac.
+
+Entre ces clientes si diverses, l'adroit Van Klopen tient égale la
+balance de ses faveurs. Aussi est-il le plus choyé, le plus adoré des
+hommes.
+
+Que de fois il a entendu de belles bouches dédaigneuses lui dire:
+
+--D'abord, mon petit Klopen, si je n'ai pas ma robe pour mardi, je me
+meurs!...
+
+L'hiver, les soirs de grandes fêtes, les équipages font queue dans sa
+rue.
+
+Entre neuf heures et minuit, deux cents femmes prennent d'assaut sa
+maison, jalouses de se faire attacher la dernière épingle de la main du
+maître, ambitieuses de son sourire approbateur.
+
+Lui, grave, froid, impassible, le cigare aux dents quelquefois,--tout
+lui est permis,--il regarde défiler le brillant escadron. Il est sobre
+d'éloges. Il sait qu'un «très bien» de sa bouche enivre l'élue et désole
+vingt rivales.
+
+Mais il a su s'attacher sa clientèle par des liens moins fragiles que
+ceux de la vanité.
+
+Quand il a pris ses renseignements, si on lui offre des garanties
+sérieuses, il fait crédit.
+
+Oui, il donne à crédit non seulement ses façons, mais encore les
+étoffes. Au besoin, il ferait entendre raison à des fournisseurs
+récalcitrants; à la rigueur, il prête de l'argent.
+
+Aussi, en ces jours de sarabande furieuse de l'anse du panier conjugal,
+le tailleur pour dames est la terreur des maris.
+
+Honnêtes maris! Ils dorment sur les deux oreilles, ils admirent l'ordre,
+l'économie, le savoir faire de leur femme, et, tout à coup, atroce
+réveil, le flegmatique Hollandais apparaît une facture de 20,000 francs
+à la main.
+
+Que faire? Payer.
+
+Oui, payer ou plaider, car il plaide, Van Klopen. N'a-t-il pas fait, à
+la même audience, comparaître la brillante marquise de Reversay et
+l'aventureuse Chinchette, celle-là, précisément, qui périt si
+misérablement il y a trois mois!...
+
+La marchande à la toilette, qui exploite les misères des filles,
+reculerait devant les manoeuvres de cet usurier de la soie et du
+velours.
+
+Malheur donc à la femme qui se laisse prendre au piège du crédit qu'il
+tend. La femme qui lui doit mille écus est perdue, car elle ne peut dire
+jusqu'où elle descendra pour chercher de l'argent quand on lui en
+réclamera.
+
+Pourtant, on trouve bien des noms honorables sur ses livres!...
+
+Est-il surprenant que tant de prospérités aient tourné la tête de Van
+Klopen? Le contraire serait incroyable.
+
+Il est donc gras, rose, impudent, vaniteux, cynique!... Ses flatteuses
+vont jusqu'à dire qu'il a de l'esprit.
+
+Tel est, aussi exactement que possible, l'homme chez lequel B. Mascarot
+et son protégé Paul Violaine se rendaient après un long déjeuner chez
+Philippe.
+
+La tenue de la maison de Van Klopen mérite une mention. Un tapis
+superbe, posé à ses frais, habille l'escalier jusqu'au premier étage
+qu'il occupe.
+
+Dans l'antichambre, très vaste, deux chasseurs en grande livrée,
+reluisants d'or, étaient assis près des bouches du calorifère.
+
+A la vue de B. Mascarot, ils se levèrent respectueusement, et l'un d'eux
+s'empressa d'éviter au placeur la peine d'une question.
+
+--M. Van Klopen travaille en ce moment avec Mme la princesse Korasof,
+dit-il; mais dès qu'il va savoir que monsieur le demande, il se
+dérangera. Monsieur veut-il prendre la peine de passer dans les
+appartements particuliers de monsieur?...
+
+Le beau chasseur se mettait déjà en mouvement; B. Mascarot l'arrêta.
+
+--Nous ne sommes pas pressés, dit-il, nous attendrons dans le grand
+salon avec les clients. Y a-t-il beaucoup de monde?
+
+--Une douzaine de dames au moins, les bals donnent...
+
+--Très bien, cela me distraira.
+
+Aussitôt, sans attendre la réplique du chasseur, B. Mascarot tourna le
+bouton de cristal d'une porte à deux battants et poussa Paul dans la
+vaste pièce que le facétieux Van Klopen appelle sa «salle des
+Pas-Perdus.»
+
+Ce salon, superbement décoré, doré, ornementé, peinturluré, est d'un
+goût exécrable; mais il surprend par une particularité bizarre.
+
+Le papier des murs disparaît entièrement sous une prodigieuse quantité
+de petites aquarelles représentant des femmes en toilettes variées.
+
+Chaque tableau a sa légende, et si on s'approche, on lit avec les noms
+en toutes lettres:
+
+_Robe de Mlle de C..., pour un dîner à l'ambassade russe;_
+
+_Garnitures de la marquise de V..., pour un bal à l'Hôtel-de-Ville;_
+
+_Costume d'eaux de Mlle H... de R..._
+
+_Péplum de Mlle S..._
+
+C'est le tailleur lui-même qui a imaginé ce moyen de léguer ces
+conceptions à la postérité.
+
+Tel qu'il est, ce salon surprit si bien Paul par sa magnificence, que,
+décontenancé, ébloui, il restait sur le seuil, n'osant avancer,
+n'apercevant pas de siège où s'asseoir.
+
+Mais B. Mascarot a du sang-froid pour deux.
+
+Saisissant son protégé par le bras, il l'attira près de lui sur un
+canapé en murmurant à son oreille:
+
+--De la tenue, morbleu! l'héritière est là!
+
+L'entrée de B. Mascarot et de son protégé, dans la «salle des
+Pas-Perdus» de l'illustre Van Klopen, avait presque fait scandale.
+
+Il est si rare qu'un homme ose pénétrer dans ce sanctuaire des
+élégances, que toutes les belles dames qui attendaient patiemment le bon
+plaisir du roi des couturiers furent stupéfaites et comme saisies de la
+témérité de ces intrus.
+
+L'impression était peut-être augmentée par la surprenante beauté de
+Paul, cet adolescent aux yeux tremblants, plus timide et plus rougissant
+qu'une vierge.
+
+Les conversations avaient cessé comme par enchantement, et sous le feu
+d'une douzaine de paires d'yeux, sentant ses joues brûlantes, Paul
+perdait contenance, tourmentait son chapeau comme un paysan devant un
+tribunal, et n'osait lever la tête.
+
+Cette confusion ne pouvait convenir à l'honorable placeur.
+
+Il avait amené son protégé pour voir: il voulait qu'il regardât.
+
+C'est qu'il n'était pas intimidé, lui, par cette imposante assemblée.
+
+Dès en entrant, il avait salué à la ronde avec les grâces surannées d'un
+mirliflor de 1820, et maintenant, sur son canapé, il semblait aussi à
+l'aise qu'à son agence, au milieu de ses cordons bleus.
+
+L'imperturbable assurance de B. Mascarot tient, c'est lui qui l'avoue, à
+son mépris profond de l'humanité et à ses lunettes.
+
+Si on savait au juste quels services peuvent rendre ces verres de
+couleur derrière lesquels s'abritent et se cachent toutes les
+impressions, l'univers entier chausserait des lunettes bleues.
+
+Cependant le bon placeur voulut laisser à son protégé quelques minutes
+pour se remettre et aussi pour s'habituer à l'atmosphère tiède et trop
+chargée de parfums du salon.
+
+Mais, à la longue, voyant que Paul s'obstinait à rester le nez dans son
+gilet, légèrement, du coude, il lui poussa le bras.
+
+--C'est donc la première fois, lui dit-il à l'oreille, que vous voyez
+des femmes en grande toilette? Avez-vous peur?
+
+Paul fit un effort pour se redresser.
+
+--Regardez à droite, murmurait Mascarot, entre le piano et la fenêtre...
+c'est elle!
+
+Près de la fenêtre, à côté de sa femme de chambre, était assise une
+toute jeune fille qui paraissait avoir dix-huit ans à peine.
+
+Elle n'était pas aussi jolie que l'avait annoncé l'estimable placeur,
+mais sa beauté avait quelque chose de vif, d'étrange, d'inquiétant, même
+pour l'observateur.
+
+Elle était petite, mignonne, frêle en apparence et très brune.
+
+[Illustration: Elle se tordait les mains, elle sanglotait, elle était
+presque à genoux.]
+
+Ses traits manquaient de régularité, mais ses cheveux noirs et lumineux
+semblaient lancer des gerbes d'étincelles; ses yeux, d'un bleu sombre,
+avaient d'irrésistibles langueurs. La pourpre de ses lèvres un peu
+charnues affirmait les ardeurs du sang qui y affluait, aussi sûrement
+que son front bombé trahissait une opiniâtreté exagérée jusqu'à
+l'absurde.
+
+Tout, en elle, respirait la passion, ou plutôt elle paraissait être la
+passion même.
+
+Il fallut à Paul un appel énergique à sa volonté pour prendre sur lui de
+la regarder.
+
+Cependant, il osa: leurs yeux se rencontrèrent, et tous deux en même
+temps tressaillirent comme au choc de la même batterie électrique.
+
+Paul demeura immobile fasciné. Quant à la jeune fille, si violente fut
+son émotion, qu'elle se détourna brusquement, craignant d'être
+remarquée.
+
+Mais personne ne songeait à observer.
+
+La conversation avait repris son cours, et toutes les clientes du
+célèbre Van Klopen écoutaient avec une religieuse admiration une jeune
+dame aux airs évaporés qui décrivait une de ses dernières toilettes de
+bois.
+
+--C'était renversant, disait-elle, et il n'y a que Klopen pour des
+créations pareilles. Toutes ces demoiselles à calèches à huit ressorts
+étaient furieuses. Je tiens du marquis de Croisenois que Jenny Fancy en
+pleurait de rage. Imaginez trois jupes vertes, de nuances différentes,
+découpées et étagées...
+
+L'excellent Mascarot ne s'intéressait pas à la description.
+
+Il avait épié et il avait vu.
+
+Le frémissement des deux jeunes gens fit monter un sourire à ses lèvres
+flétries.
+
+--Eh bien? demanda-t-il à son protégé.
+
+Paul eut quelque peine à étouffer une exclamation d'admiration.
+
+--Adorable! murmura-t-il.
+
+--Et millionnaire!... insista le placeur.
+
+--Elle n'aurait pas un sou qu'on serait encore fou d'elle.
+
+B. Mascarot toussa et éprouva le besoin de rajuster ses lunettes.
+
+--Maintenant, pensa-t-il, je te tiens, mon garçon! Que ton émotion soit
+feinte ou réelle, que tu adores la femme ou la dot, peu importe; tu
+passeras partout où je voudrai.
+
+Sur cette paternelle réflexion, il se pencha de nouveau vers son
+protégé.
+
+--Voulez-vous savoir son nom? souffla-t-il.
+
+--Oh! dites, je vous en prie.
+
+--Flavie.
+
+Paul était en extase. Il osait maintenant regarder la jeune fille, elle
+s'était un peu détournée et il pensait, oubliant le jeu des glaces,
+qu'elle ne pouvait le voir.
+
+La jeune dame ne tarissait toujours pas.
+
+--C'est navrant! disait-elle, ce qui arrive à cette pauvre comtesse de
+Luxé qui est un ange. Oui, mesdames, elle mettait des tirettes à ses
+jupes et faisait teindre ses robes. Elle économisait. Quelle duperie!
+Pendant ce temps, M. de Luxé faisait des folies pour une demoiselle des
+Bouffes. En apprenant cela, elle a failli mourir de douleur, et moi,
+j'ai juré que si mon mari est jamais ruiné, ce sera par moi et non par
+une autre.
+
+Elle s'interrompit.
+
+La porte du fond s'ouvrait avec fracas, et Van Klopen, en personne,
+apparaissait dans sa gloire.
+
+Il a cinq pieds et demi; il est large plus qu'à proportion; sa face
+rouge tient registre des petits verres qu'il boit; il a l'oeil
+insolent, la voix doucereuse et le pur accent de Rotterdam.
+
+Comme toujours, il portait un coin de feu de velours grenat, avec jabot
+et manchettes de dentelles. Un énorme diamant étincelait à son doigt.
+
+--De laquelle de ces dames est-ce le tour? demanda-t-il.
+
+C'était le tour de la dame évaporée; elle se levait déjà, lorsque le
+grand couturier l'arrêta d'un geste.
+
+Il venait d'apercevoir B. Mascarot, et s'avançait vers lui avec un
+empressement marqué.
+
+--Comment, c'est vous, cher monsieur, qui êtes là, disait-il, on vous a
+fait attendre, oh!... que d'excuses!...
+
+Il y eut un murmure dans l'assemblée, mais si léger, si léger!...
+
+--De grâce, prenez la peine de passer dans mon cabinet, poursuivait Van
+Klopen; monsieur est avec vous? très bien; passez, messieurs, passez...
+
+Il entraînait, tout en parlant, B. Mascarot et son protégé; il les
+poussait devant lui.
+
+Il allait se retirer sans une excuse, quand une des clientes bondit
+jusqu'à lui et le poussa presque de force dans le corridor, tirant la
+porte après elle.
+
+--Monsieur, disait-elle, au nom du ciel, un mot.
+
+Van Klopen la toisa d'un air ennuyé.
+
+--Qu'y a-t-il encore? demanda-t-il.
+
+--Monsieur, c'est demain l'échéance du billet de 3,000 francs que je
+vous ai souscrit.
+
+--C'est fort possible.
+
+--Eh bien! je n'ai pas d'argent pour le payer.
+
+--Ni moi non plus.
+
+--Je viens pourtant vous conjurer de me le renouveler, à deux mois,
+monsieur, à un mois même, aux conditions que vous voudrez...
+
+Le tailleur pour dames haussa les épaules.
+
+--Dans deux moi, fit-il, vous serez encore moins en mesure
+qu'aujourd'hui. Si le billet n'est pas acquitté demain, on poursuivra...
+
+--Mon Dieu!... mais alors mon mari saura...
+
+--J'y compte bien, et je sais qu'il paira.
+
+La malheureuse femme était glacée d'effroi.
+
+--Oui, dit-elle, mon mari paiera, mais je suis perdue, moi.
+
+--Je n'y puis rien, j'ai des associés...
+
+--Oh!... ne me dites pas cela, monsieur, je vous en supplie...
+sauvez-moi. Mon mari a déjà payé mes dettes trois fois, et il m'a
+juré... s'il ne s'agissait que de moi!... Mais j'ai des enfants, mon
+mari est capable dans sa colère de me les retirer... Par pitié!...
+monsieur, mon bon monsieur Van Klopen...
+
+Elle se tordait les mains, elle sanglotait, elle était presque à genoux.
+
+L'illustre couturier restait de glace.
+
+--Quand on est mère de famille, prononça-t-il, on prend une couturière à
+la journée, il y en a qui bâtissent des robes charmantes.
+
+Elle essaya pourtant encore de le toucher, elle lui avait pris les
+mains, pour un mot elle les eût portées à ses lèvres.
+
+--Monsieur, si vous saviez... je n'oserai jamais rentrer chez moi... je
+n'aurai pas le courage d'avouer à mon mari...
+
+Van Klopen eut un ricanement d'un épouvantable cynisme.
+
+--Eh bien! dit-il, si votre mari vous fait peur, adressez-vous à un
+autre!...
+
+Et se dégageant brutalement, abandonnant la malheureuse dans le couloir,
+il rentra dans son cabinet où l'attendaient Paul et Mascarot.
+
+Il était vraiment mécontent, l'arbitre des élégances, et la preuve c'est
+qu'il ferma la porte de son cabinet avec une violence éloignée de son
+caractère et de ses habitudes. Les véritables puissances sont calmes et
+sereines.
+
+--Avez-vous entendu, dit-il à Mascarot, cette scène pitoyable? Il m'en
+arrive comme cela de temps à autre, et ce n'est pas gai.
+
+Il s'interrompit, parce qu'il sentait à la main un léger chatouillement;
+il l'examina curieusement et l'essuya en disant avec un rire épais:
+
+--Tiens!... elle m'a pleuré sur la main!...
+
+Paul était franchement révolté.
+
+La première inspiration de son coeur était encore bonne. S'il eût eu
+trois mille francs, il les eût portés à cette pauvre femme, dont on
+entendait encore dans le couloir les gémissements étouffés.
+
+--C'est épouvantable!... fit-il.
+
+L'exclamation sembla scandaliser Van Klopen.
+
+--Ah!... dit-il, avec un intraduisible cynisme d'expressions, monsieur
+donne dans les crises de nerfs!... Si monsieur était à ma place, il
+saurait promptement ce que cela vaut au juste. C'est mon argent, après
+tout, et celui de mes associés que je défends. Vous ne savez donc pas
+que toutes ces farceuses que j'habille sont comme folles de vanité et
+enragées de toilettes. Père, mère, mari, elles donneraient tout, avec
+les enfants par-dessus le marché, pour se faire ouvrir un compte. Vous
+ne pouvez savoir ce dont une femme est capable pour se procurer la robe
+qui fera crever une rivale de dépit... Ce n'est jamais qu'au moment de
+régler qu'elles songent à la famille...
+
+--Cependant, vous savez qu'avec celle-ci, vous ne perdrez rien; son
+mari...
+
+--Ah! oui, les maris, s'écria Van Klopen, qui s'animait à la discussion,
+parlons-en. Il me font encore mourir de rire, ceux-là. Apporte-t-on des
+robes? Ils vous reçoivent avec toutes sortes de politesses, car ils
+aiment les belles étoffes, eux aussi, qui leur font honneur. Quand on
+présente la facture, c'est une autre paire de manches. Ils roulent des
+yeux terribles et parlent de vous faire jeter à la porte...
+
+De la meilleure foi du monde, Paul s'imaginait plaider la cause de la
+pauvre débitrice.
+
+--Les maris sont souvent trompés, objecta-t-il.
+
+--Laissez-moi donc!... Ils savent; et dans tous les cas, leur métier est
+de s'informer. Mais non... ils font les ignorants, c'est plus commode.
+Quand ils ont donné cent louis par mois, ils se croient quittes et
+regardent défiler à la douzaine des toilettes à faire cabrer des chevaux
+de fiacre. S'ils ne se disent pas que leurs femmes les achètent à
+crédit, où pensent-ils donc qu'elles les prennent?... Mais, non, on
+s'entend. Madame commence par se faire ouvrir un compte, et Monsieur,
+après, discute le total et demande des réductions. Je connais ce jeu!...
+
+Le grand couturier paraissait si fort en colère que B. Mascarot jugea
+son intervention nécessaire.
+
+--Vous avez peut-être été un peu dur, dit-il.
+
+Van Klopen lui jeta un coup d'oeil d'intelligence.
+
+--Bah!... répondit-il, demain je serai payé, je sais bien par qui et
+comment, et j'aurai une autre commande. Pour agir comme je l'ai fait,
+j'avais mes raisons...
+
+Ces raisons n'étaient peut-être pas fort honnêtes, car il n'osa les dire
+tout haut.
+
+Il entraîna l'honorable placeur dans l'embrasure d'une fenêtre, et là,
+tous deux, ils se mirent à causer très bas, riant abondamment comme au
+récit d'un bon tour.
+
+N'entendant pas un traître mot, Paul se mit à examiner ce que Van Klopen
+appelle son «cabinet de consultations».
+
+On n'y voyait rien de ce qu'il faut pour écrire, mais bien quantité de
+mètres, de ciseaux, des règles, puis des monceaux d'échantillons, des
+masses de croquis de toilette; enfin, dans le fond, six mannequins
+supportaient les patrons en papier des nouvelles créations du tailleur
+pour dames.
+
+Paul n'avait pas eu le temps de tout inventorier que déjà les deux amis,
+il les jugeait tels, étaient de retour au coin du foyer.
+
+--Nous perdons notre temps, prononça B. Mascarot; j'aurais cependant
+bien voulu jeter un coup d'oeil sur nos livres, mais il y a tant de
+monde dans le salon.
+
+--Et cela vous arrête, fit insoucieusement le couturier; attendez une
+minute.
+
+Il sortit sur ces mots, et presque aussitôt on entendit sa grosse voix
+douceâtre.
+
+--Désolé, mesdames, disait-il, désespéré, parole d'honneur, mais je suis
+en conférence avec un marchand de tissus, vous comprenez, c'est pour
+vous, en somme, ce sera peut-être long...
+
+--Nous attendrons, répondit le choeur intrépide des clientes...
+
+Van Klopen reparut, étincelant de fierté:
+
+--Ce n'est pas plus malin que ça, prononça-t-il, elles resteront là
+jusqu'à la nuit pour attendre leur petit Klopen. Pauvres chattes!...
+Voilà les clients de Paris. Courez après eux, épuisez-vous en
+gracieusetés... ils se sauvent comme des lièvres. Au contraire,
+moquez-vous d'eux, recevez-les mal, ils affluent. Si jamais la vogue me
+quitte, je ferme ma boutique, j'écris dessus: «Le public n'entre pas
+ici», et le lendemain la foule aura défoncé mes portes.
+
+B. Mascarot daigna approuver de la tête, pendant que le tailleur pour
+dames tirait d'un chiffonnier un gros registre.
+
+--Les affaires n'ont jamais été mieux, reprit Van Klopen; à vrai dire,
+nous sommes en pleine saison. Depuis neuf jours que vous n'êtes venu,
+nous avons pour 87,000 francs de commandes.
+
+--C'est superbe! Mais laissons le courant pour les affaires douteuses,
+je suis pressé.
+
+L'arbitre des élégances feuilletait son registre.
+
+--Voici, dit-il. Du 4 février, Mlle Virginie Cluche demande cinq
+toilettes de théâtre et de soirée, deux dominos, trois costumes de
+ville.
+
+--C'est beaucoup.
+
+--Aussi ai-je demandé à me consulter. Elle ne doit qu'une misère: 1,800
+francs.
+
+--C'est déjà trop, si, comme on l'a dit, son protecteur est ruiné. Ne
+refuse pas, mais ne faites rien jusqu'à nouvel ordre.
+
+Pour toute réponse, Van Klopen traça en marge de son registre un signe
+cabalistique, traduction mystérieuse des volontés du placeur.
+
+--Du 6, même mois, commande importante de la comtesse de Mussidan, pour
+elle. Une robe sans garniture pour sa fille. Son compte est des plus
+élevés; le comte ne paie pas, il m'a prévenu.
+
+--N'importe! allez, et même poussez-la!
+
+Nouveau signe sur le registre.
+
+--Du 7: Demande d'ouverture de compte de Mlle Flavie Martin-Rigal;
+une nouvelle cliente, la fille du banquier, sans doute.
+
+A ce nom, Paul tressaillit; mais l'estimable négociant ne sembla pas y
+prendre garde.
+
+--Mon compère, fit-il du ton le plus sérieux, retenez bien ce nom. Quoi
+que vous demande cette jeune fille, fût-ce votre maison entière, c'est
+d'avance accordé. Et surtout, le plus profond respect. La moindre
+irrévérence vous causerait des désagréments. Elle est dans votre salon,
+aussitôt après mon départ vous la ferez entrer.
+
+A l'air surpris du couturier, il était aisé de voir que Mascarot n'abuse
+pas de ce genre de recommandation. Paul n'était pas moins ébahi pour
+d'autres motifs.
+
+--Vous serez obéi, monsieur, répondit Van Klopen. A la date du 8, un
+jeune monsieur, Gaston de Gandelu, m'est présenté par M. Luper, le
+bijoutier. Son père est très riche, dit-on, et personnellement il doit
+recueillir à sa majorité, qui est proche, un héritage considérable. Ce
+jeune homme demande un crédit de quinze ou vingt mille francs pour une
+jeune dame.
+
+Le placeur dissimula un sourire. Par-dessous ses lunettes, il observait
+son protégé. Paul ne bougeait pas. Ce nom de Gandelu ne lui apprenait
+rien.
+
+--La dame, poursuivait le couturier, m'a été présentée hier. Elle
+s'appelle soi-disant Zora de Chantemille. Le fait est qu'elle est
+furieusement jolie.
+
+B. Mascarot réfléchissait.
+
+--Compère, dit-il, enfin, vous ne sauriez croire combien ce jeune homme
+me gêne. On ne peut plus compter sur Clichy... Qu'imaginerions-nous pour
+pouvoir l'éloigner de Paris?
+
+Le visage de Van Klopen devenait écarlate à vue d'oeil. Le moindre
+effort de réflexion charriant son sang à la tête, produit cet effet.
+
+--Eh!... fit-il en se frappant le front, le moyen est trouvé. Ce Gandelu
+qui m'a l'air d'un étourneau vaniteux, est capable de tout et de bien
+d'autres choses encore, pour cette belle fille blonde.
+
+--Je le crois.
+
+--Alors, voici la chose. Je lui ouvre un petit compte pour lui mettre
+l'eau à la bouche; bien!... Arrive une commande très importante, je
+taille, j'essaye; mais, au moment de livrer, je fais semblant d'avoir
+peur et je demande quelques petites valeurs que je jure de ne pas
+négocier... à deux signatures, s'entend. On met alors le gaillard en
+rapport avec la _Société d'escompte mutuel_, et notre cher Verminet lui
+persuade aisément d'écrire de sa main un nom connu au bas d'un chiffon
+de papier. Il m'apporte ces valeurs, je les accepte, nous le tenons.
+
+--Un petit faux!...
+
+--Dame, je ne vois pas d'autre moyen, à moins que...
+
+Il s'interrompit; on entendait dans l'antichambre un tapage inusité et
+comme un bruit de voix se disputant.
+
+L'impassible Van Klopen s'était levé, un peu ému, et il prêtait
+l'oreille, écoutant de toutes ses forces.
+
+--Je voudrais bien savoir, murmura-t-il, quel est l'impertinent qui se
+permet de venir faire du scandale chez moi. Vous verrez que ce sera
+encore quelque mari ridicule...
+
+Si les maris détestent et redoutent le couturier des reines, on doit
+convenir qu'il le leur rend bien, et qu'ils sont le cauchemar de son
+existence.
+
+Si on l'écoutait, l'institution serait abolie demain.
+
+--Allez voir ce que c'est, conseilla B. Mascarot.
+
+--Moi!... me commettre avec je ne sais qui, risquer d'essuyer une
+avalanche d'injures; pas si bête! Je paye des domestiques pour
+m'épargner ces ennuis.
+
+C'était sage et prudent.
+
+Le bruit d'ailleurs allait s'éteignant, le diapason des voix baissait.
+On entendit encore ouvrir et se refermer la porte du salon, puis rien.
+Tout était rentré dans le silence.
+
+--Revenons à nos moutons, reprit l'estimable placeur. Votre proposition
+me va. J'avais bien un autre expédient, mais il peut manquer. Un joli
+petit faux est une arme toujours chargée...
+
+Il quitta son fauteuil et entraîna le couturier à l'extrémité de la
+pièce.
+
+Après ce qu'ils venaient de se confier, que pouvaient-ils avoir à dire
+de plus affreux, de plus indigne?
+
+Depuis le commencement de cette odieuse conversation, Paul était devenu
+plus pâle que la mort.
+
+Si ignorant qu'il fût des choses de la vie, il ne pouvait ne pas
+comprendre.
+
+Déjà, chez Philippe, pendant le déjeuner, B. Mascarot lui avait laissé
+entrevoir des choses étranges, ce qu'il entendait maintenant achevait de
+l'éclairer.
+
+Il devenait évident pour lui que cet homme, dont il avait accepté la
+protection bizarre, machinait quelque ténébreuse et détestable intrigue.
+
+Actes, démarches, discours, tout, de sa part, avait une signification,
+une raison d'être, et tendait à quelque but mystérieux.
+
+Analysant et comparant ce qu'il avait vu, entendu ou surpris, Paul
+devinait ou plutôt sentait une trame patiemment ourdie.
+
+[Illustration: Sa terreur était si grande, qu'elle était près de se
+trouver mal.]
+
+Il entrevoyait d'inexplicables rapports entre cette Caroline Schimel
+qu'on faisait espionner, et ce marquis de Croisenois, si fier et si
+humble, et cette comtesse de Mussidan, qu'on poussait à la ruine, et
+Flavie, cette riche héritière dont on lui faisait espérer la main, et ce
+Gaston de Gandelu, à la passion de qui on allait arracher un faux, un de
+ces crimes qui conduisent au bagne.
+
+Et lui, Paul, n'était-il pas un instrument rendu forcément docile? Vers
+quels abîmes et à travers quels bourbiers allait-on le conduire?
+
+Ce placeur obscur, ce couturier illustre, n'étaient pas deux amis, comme
+il l'avait cru, mais deux complices.
+
+Il voyait à quelles sources impures B. Mascarot puisait son pouvoir
+terrible et sans bornes: il savait, il était comme le remords vivant, la
+menace perpétuelle poursuivant ses tremblantes victimes le fouet à la
+main.
+
+Et Paul se sentait aux mains de ce doucereux despote. L'évidence d'un
+complot entre lui et Tantaine éclatait à ses yeux. Trop tard!
+
+Lui, innocent, il se trouvait sous le coup d'une accusation de vol.
+
+Lorsqu'il était sans défiance, B. Mascarot l'avait lié, ficelé,
+garrotté, avec la redoutable adresse de ces mygales nocturnes des forêts
+de Salcette, qui surprennent l'oiseau endormi sur sa branche et
+l'enveloppent de leurs fils sans l'éveiller.
+
+Pouvait-il lutter avec quelques chances de succès? Non. Au moindre
+effort pour rompre le filet fatal, il devait être brisé.
+
+Cette certitude le faisait frémir, mais il n'éprouvait pas la noble
+horreur de l'honnêteté pour le crime.
+
+Il faut bien l'avouer: tous les instincts mauvais dont le germe était en
+lui fermentaient comme la pourriture au soleil.
+
+Il était encore ébloui des splendides espoirs que le tentateur avait
+fait briller à ses yeux. Il se souvenait qu'on lui avait dit que son
+père était un grand seigneur, il songeait à cette jeune fille
+millionnaire, dont un seul regard avait fait vibrer en lui des cordes
+inconnues.
+
+Il se disait qu'un homme comme Mascarot, tout puissant, méprisant les
+lois et les préjugés, fort, patient, devait quand même arriver à ses
+fins.
+
+Quels risques courait-il à se livrer au torrent qui déjà l'entraînait?
+Aucun. Mascarot devait être un nageur assez vigoureux pour lui tenir la
+tête hors de l'eau...
+
+Paul ne s'était jamais exercé à se contraindre, il ne pouvait se croire
+observé, aussi était-il aisé de saisir sur sa mobile physionomie le
+reflet de toutes ses sensations.
+
+Ainsi faisait l'honorable placeur.
+
+Si cette conversation infâme avait eu lieu devant son protégé, c'est
+qu'il l'avait voulu ainsi.
+
+Avant de lui donner le mot de son secret, avant de lui révéler ce qu'il
+attendait de lui, il tenait à accoutumer son esprit timide à envisager
+froidement les plus atroces combinaisons.
+
+Il avait observé que mieux mille fois que les plus subtiles théories, le
+fait brutal qui surprend, démoralise et hâte la corruption.
+
+Il lut dans l'oeil de Paul sa résolution de s'abandonner, et c'est
+avec la certitude absolue de son influence qu'il reprit à haute voix la
+conversation:
+
+--Arrivons, dit-il, à la question sérieuse, qui est le post-scriptum de
+ma visite. Où en sommes-nous avec la vicomtesse de Bois-d'Ardon?
+
+Le tailleur pour dames eut un geste suffisant, comme il lui arrive quand
+on parle d'une de ses clientes de prédilection.
+
+--Elle va bien, répondit-il. Je viens de lui livrer une série de
+toilettes inouïes.
+
+--Que doit-elle?
+
+--Au plus 25,000 francs; elle a dû bien plus.
+
+B. Mascarot tracassait furieusement ses lunettes.
+
+--Voilà, certes, dit-il, une femme calomniée. Elle est légère, coquette,
+vaniteuse, dépensière, mais rien de plus. Depuis quinze jours, je
+fouille son passé, et je n'y trouve pas le plus petit péché véniel qui
+la mette à notre discrétion... Heureusement, sa dette nous la livre. Son
+mari sait-il qu'elle a un compte ici?
+
+--Lui!... certes non. Il donne à sa femme un argent fou, et s'il se
+doutait...
+
+--Parfait! Il faut lui présenter sa facture.
+
+--Mais, monsieur, remarqua Van Klopen surpris, elle a donné la semaine
+passée un acompte important.
+
+--Raison de plus pour agir: elle ne doit pas être en fonds.
+
+L'arbitre des élégances grillait de présenter mille objections, un geste
+impérieux du digne placeur lui ferma la bouche.
+
+--Je vous prierai de m'écouter, reprit B. Mascarot, de bien retenir ce
+que je vais vous dire, et surtout faites-moi la grâce de me dispenser de
+vos remarques.
+
+Van Klopen avait perdu cette superbe impudence qui impose tant à sa
+clientèle.
+
+--Êtes-vous connu chez la vicomtesse de Bois-d'Ardon? demanda le
+placeur.
+
+--Oh!... comme le loup blanc.
+
+--Très bien. Cela étant, après-demain, à trois heures précises,--ni plus
+tôt, ni plus tard, réglez-vous sur la Bourse,--vous vous présenterez
+chez la vicomtesse. On vous répondra que madame a une visite.
+
+--J'attendrai.
+
+--Point. Vous insisterez pour voir madame sur-le-champ. Si les
+domestiques étaient par trop récalcitrants, menacez-les de moi.
+
+--Inutile; je saurai forcer la consigne.
+
+--Vous pénétrerez donc dans le salon, et vous trouverez la vicomtesse en
+grande conversation avec M. le marquis de Croisenois. Vous le
+connaissez, j'imagine?...
+
+--Oui, mais seulement de vue...
+
+--Cela suffit. Vous ne vous inquiéterez nullement de lui, vous tirerez
+votre facture de votre poche, et brutalement, vous réclamerez de
+l'argent.
+
+--Oh!... monsieur, y pensez-vous? La vicomtesse me menacera de me faire
+jeter à la porte.
+
+--C'est très probable. Mais vous la menacerez, vous, de porter votre
+facture à son mari. Elle vous ordonnera de sortir, mais au lieu d'obéir,
+vous vous camperez insolemment dans un fauteuil en déclarant que vous ne
+vous retirerez pas sans argent.
+
+--Mais ce sera affreux.
+
+--Sans doute. Mais le marquis de Croisenois mettra fin à la scène. Il
+vous jettera à la tête un portefeuille, en vous disant: Paye-toi,
+faquin!...
+
+--Et je déguerpirai.
+
+--Oui, mais avant, comme vous aurez en poche un crayon bien taillé, vous
+libellerez un reçu au nom de M. Croisenois pour le compte de Mme de
+Bois-d'Ardon.
+
+Jamais homme ne se vit humilié et piteux autant que l'était l'arbitre
+des élégances...
+
+--Si j'y comprends quelque chose... murmurait-il.
+
+--Inutile. Vous m'avez entendu?
+
+--J'obéirai, monsieur, mais nous perdrons la clientèle de la vicomtesse.
+
+--Et après!...
+
+Van Klopen allait peut-être essayer de se retrancher derrière sa
+dignité, lorsque la voix piaillarde qui, l'instant d'avant, emplissait
+l'antichambre éclata de nouveau, mais tout près, cette fois, dans le
+couloir même.
+
+--Elle est mauvaise! criait cette voix. On ne me la fait pas à la pose,
+à moi. Attendre une heure!... plus souvent!... Où est mon sabre? Le
+sabre, le sabre!... Van Klopen occupé!... Je la connais. Vous allez voir
+qu'il se dérangera pour moi.
+
+Ces exclamations eurent au moins ce résultat de dissiper comme par
+enchantement les nuages qui assombrissaient le front des deux associés.
+
+Ils échangèrent un regard gros de réticences, comme s'ils eussent connu
+cette voix aigre et fausse qui perçait le tympan.
+
+--C'est lui! murmura Mascarot.
+
+La porte s'ouvrit en même temps, et le jeune M. Gaston de Gandelu fit
+irruption dans le cabinet du tailleur pour dames.
+
+Il portait, ce jour-là, un veston plus court encore que d'habitude, un
+pantalon plus clair et plus étroit, un faux-col plus vaste, une cravate
+plus étourdissante.
+
+Sa plate figure était rouge et bouffie de colère.
+
+--C'est moi! s'écria-t-il dès le seuil. Hein!... vous la trouvez forte,
+celle-là! Je suis comme cela, moi, bon enfant, mais carré, comme dit
+Achille de chez Vachette. Attendre plus de vingt minutes, moi!... Ah!...
+mais non.
+
+Il est sûr que cette infraction aux règles immuables de sa maison, que
+ce mépris d'une étiquette consacrée mettaient le couturier des reines
+hors de soi.
+
+Mais il était sous l'oeil du placeur, il avait reçu l'ordre de
+s'emparer du jeune M. de Gandelu, il savait qu'on ne prend point de
+mouches avec du vinaigre, il se résigna à filer doux.
+
+--Croyez, monsieur, commença-t-il, sans réussir, toutefois, à dépouiller
+son air gourmé; croyez que si j'avais su...
+
+Cette simple explication enchanta le spirituel jeune homme.
+
+--Des excuses!... interrompit-il, je les accepte. Qu'on remporte les
+épées!... Farceur, va! Mais n'importe, il ne faudrait pas me la refaire.
+J'ai en bas mes chevaux qui sont capables d'avoir pris un rhume. Vous
+les connaissez, mes chevaux? Quelles bêtes, hein! Et dire que Zora
+voulait continuer de poser!... Est-elle assez jeune!... Mais je la
+formerai, vous verrez... Je cours la chercher.
+
+Sur ces mots, il disparut dans le couloir en criant:
+
+--Zora!... Madame de Chantemille!... Chère vicomtesse!...
+
+Le grand couturier semblait aussi à l'aise, à peu près, qu'un homme sur
+les charbons ardents. Quel affront pour sa maison!... Il lançait des
+regards désespérés à B. Mascarot, qui, placé près de la porte donnant
+sur l'escalier, gardait une physionomie d'augure.
+
+Quant à Paul, il n'était peut-être pas éloigné de prendre ce jeune
+monsieur, qu'un équipage attendait à la porte, pour le modèle achevé des
+grâces et façons du grand monde.
+
+Même son coeur se serrait en songeant à l'odieux traquenard où allait
+être pris ce garçon si intéressant.
+
+Cette dernière impression fut si vive qu'il s'approcha du placeur, afin
+de la lui communiquer.
+
+--N'y a-t-il donc aucun moyen, demanda-t-il à voix basse, d'épargner cet
+infortuné jeune homme?
+
+B. Mascarot eut un de ces sourires pâles qui font frémir ceux qui le
+connaissent pour l'avoir vu à l'oeuvre.
+
+--Avant un quart-d'heure, répondit-il, je vous adresserai cette même
+question, en vous laissant maître de la résoudre à votre guise.
+
+--Oh! dans ce cas...
+
+--Chut!... voici venir votre première épreuve. Si vous n'êtes pas
+l'homme fort que j'ai cru, bonsoir. Tenez ferme!... Une cheminée va vous
+tomber sur la tête.
+
+Les expressions étaient triviales, mais le ton était si expressif que
+Paul, effrayé, entrevit les plus fantastiques dangers et rassembla toute
+son énergie.
+
+Bien lui en prit, car il put étouffer le cri de surprise et de colère
+que devait lui arracher la vue de la femme qui entrait.
+
+La vicomtesse, la Zora du jeune M. de Gandelu, c'était sa Rose, à lui,
+dans une toilette qui, pour avoir été achetée toute faite, n'en était
+pas moins étourdissante.
+
+Évidemment, elle avait de belles dispositions, et, conseillée par
+l'intelligent Gaston, elle devait aller loin... Et la preuve, c'est
+qu'elle avait sur le nez un binocle qu'elle maintenait à grand'peine, et
+qui paraissait la gêner énormément.
+
+Elle était intimidée pourtant, et M. de Gandelu, la traînait presque.
+
+--Auriez-vous peur; lui disait-il. Je la trouverais drôle?... Arrivez
+donc, puisque je vous affirme qu'il va chasser ses domestiques.
+
+Zora-Rose installée dans un fauteuil, le séduisant jeune homme se
+retourna vers le célèbre fournisseur des cours du Nord.
+
+--Eh bien! lui demanda-t-il, avez-vous pensé à nous? Avez-vous cherché
+et composé la toilette qui convient à la beauté de madame?
+
+Van Klopen ne répondit pas. Il avait les sourcils froncés, le visage
+contracté du devin qui, assis sur le trépied, attend l'inspiration.
+
+--J'y suis!... s'écria-t-il enfin avec un geste grandiose, j'y suis,
+j'ai trouvé, je vois!
+
+--Hein!... fit Gaston influencé, quel homme!
+
+--Écoutez, poursuivit le couturier, l'oeil brillant de l'enthousiasme
+des grands inventeurs. Costume de ville d'abord: polonaise à corsage
+large, cordelières croisées à la pensionnaire; corsage, manches et
+sous-jupe d'un marron vigoureux; jupe de dessus «cheveux de la reine»,
+avec échancrures ovoïdes; robe bouffante relevée en coquilles.
+
+Il eût pu parler longtemps ainsi, Zora-Rose ne l'entendait plus.
+
+Elle venait d'apercevoir Paul, et, en dépit de son audace nouvelle, sa
+terreur était si grande qu'elle était près de se trouver mal.
+
+Qu'allait-il advenir de cette inexplicable rencontre?
+
+Comment Paul pouvait-il rester calme en apparence, se contenir,
+lorsqu'elle lisait dans ses yeux les plus épouvantables menaces?
+
+Son malaise devenait si manifeste, qu'à la fin le jeune M. de Gandelu la
+remarqua.
+
+Mais ne connaissant pas Paul, qu'il avait à peine aperçu en entrant,
+doué d'une perspicacité un peu bornée, il se méprit complètement aux
+causes du trouble affreux de Rose-Zora.
+
+--Arrêtez! cria-t-il à Van Klopen, arrêtez! arrêtez!... Voyez l'effet de
+la joie! Je connais cela, moi. Dix louis qu'elle va avoir une crise de
+nerfs! Ah! mais non, il n'en faut pas!...
+
+Durant cette scène, B. Mascarot n'avait pas perdu son protégé de vue. Le
+jugeant près d'éclater, il pensa que prolonger l'épreuve serait à la
+fois absurde et imprudent.
+
+--Je vous laisse, cria-t-il à Van Klopen; n'oubliez pas nos conventions.
+Monsieur et madame, mes respects.
+
+Sachant comment se retirer sans traverser le salon, il prit le bras de
+Paul et l'entraîna. Il était temps.
+
+Lorsqu'ils furent sur l'escalier, délivrés des empressements des
+chasseurs de l'antichambre, alors seulement l'honorable placeur respira.
+
+--Que pensez-vous de l'aventure? demanda-t-il.
+
+Si pénible avait été la contrainte que Paul s'était imposée, la rage de
+l'amour-propre offensé serrait si bien ses dents, qu'il lui fut
+impossible de répondre autrement que par un gémissement sourd.
+
+--Diable!... pensa l'honnête directeur de l'agence de la rue
+Montorgueil, il a été rudement touché. Peu importe, il s'est assez bien
+tenu et le grand air va le remettre.
+
+Point. Arrivé dans la rue, Paul eût été contraint de s'arrêter, tant ses
+jambes flageolaient, s'il n'eût eu un point d'appui.
+
+Son digne protecteur ne pouvait le traîner en cet état, aussi eut-il un
+soupir de satisfaction en apercevant un petit café à sa convenance.
+
+--Entrons ici, dit-il, vous prendrez quelque chose, et cela vous
+remontera le moral.
+
+Ils allèrent s'établir dans une étroite salle où ils étaient seuls, et
+au bout de dix minutes, après avoir bu deux verres de rhum, Paul reprit
+figure humaine, le sang remontait à ses joues.
+
+--Cela va mieux? demanda le placeur.
+
+--Oui.
+
+Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Quand B. Mascarot a
+étourdi son homme, il l'achève sans lui laisser le loisir de respirer.
+
+Il y a un quart-d'heure, reprit-il, je vous ai promis de vous rappeler
+vos bonnes dispositions au sujet de M. de Gandelu...
+
+--Assez, interrompit violemment Paul, assez!...
+
+Le digne placeur eut un paternel sourire.
+
+--Voyez pourtant, fit-il, comme, selon la position, les points de vue
+changent. Voici que vous commencez à devenir raisonnable.
+
+--Oui, je suis raisonnable, c'est-à-dire que je veux être riche, moi
+aussi... Ah! vous n'aurez plus à me presser. C'est moi qui vous sommerai
+de réaliser vos promesses. Je ne veux plus avoir à subir une humiliation
+comme celle d'aujourd'hui.
+
+B. Mascarot eut un haussement d'épaules que son protégé ne vit pas.
+
+--Vous êtes en colère? fit-il.
+
+--La colère passera, mes dispositions resteront les mêmes.
+
+Maintenant que Paul s'avançait, le placeur battait en retraite. C'est la
+tactique indiquée.
+
+--Ne vous engagez pas sans réfléchir, dit-il. En ce moment, vous êtes
+encore votre maître; demain, si vous vous abandonnez à moi, il vous
+faudra abdiquer votre libre arbitre.
+
+--J'irai jusqu'au bout.
+
+Le placeur triomphait enfin.
+
+--C'est bien!... fit-il froidement. Le docteur Hortebize vous présentera
+chez M. Martin-Rigal, le père de Mlle Flavie, et moi, huit jours
+après le mariage, je vous donnerai une couronne de duc à faire peindre
+sur vos équipages.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Lorsqu'elle avait annoncé à André qu'elle s'en remettrait à la loyauté
+de M. de Breulh-Faverlay, Mlle de Mussidan avait consulté les
+intérêts de son amour bien plus que ses forces.
+
+Elle dut le reconnaître lorsque seule, en face d'elle-même, elle se
+demanda comment tenir sa promesse.
+
+Tout son être se révoltait à cette idée qu'elle allait être forcée de
+demander un rendez-vous à un homme, et qu'il faudrait le laisser lire
+jusqu'au fond de son âme.
+
+Un étranger l'eût moins épouvantée que M. de Breulh.
+
+Il lui paraissait, et c'était juste, que par ce seul fait qu'il avait
+recherché sa main, c'est-à-dire désiré sa personne, il avait acquis des
+droits sur sa pensée même.
+
+[Illustration: Debout près de la cheminée, elle s'appuyait à la
+tablette.]
+
+Tout le long de la route, dans le fiacre où elle était montée avec sa
+dévouée Modeste, Sabine ne prononça pas un mot.
+
+On allait se mettre à table lorsqu'elle arriva à l'hôtel de Mussidan.
+
+Le dîner fut lugubre.
+
+Si les plus cruelles incertitudes torturaient la jeune fille, le comte
+et la comtesse se taisaient, obsédés par les menaces du docteur
+Hortebize et de l'honorable B. Mascarot.
+
+Autour d'eux, dans la magnifique salle à manger, les domestiques
+allaient et venaient, remplissant leur service avec cette apparence
+d'empressement que donne l'habitude.
+
+Que leur importait la tristesse des maîtres, et qu'avaient-ils à y voir?
+N'étaient-ils pas bien logés, mieux nourris, payés régulièrement?
+N'allaient-ils pas tout à l'heure, à l'office, prendre leur revanche de
+la gravité qui leur était imposée au même titre que la livrée?
+
+Ils se souciaient bien du reste! A eux véritablement était l'hôtel. Pour
+eux surtout, le comte de Mussidan touchait ses fermages.
+
+Combien de maisons à Paris sont ainsi, où les maîtres semblent les hôtes
+de passage de leur gens.
+
+Dès neuf heures, Sabine, retirée dans sa chambre, s'efforçait
+d'accoutumer son esprit à la démarche terrible, s'exerçant pour ainsi
+dire aux souffrances qu'elle endurerait lorsqu'elle serait en présence
+de M. de Breulh.
+
+Elle ne dormit pas cette nuit-là.
+
+Au matin, elle se trouva toujours aussi défaillante. Mais la pensée ne
+lui venait pas d'éluder sa promesse, ni même de gagner du temps.
+
+D'abord, elle avait juré, et André devait attendre une lettre avec une
+mortelle impatience.
+
+Puis, à mesure qu'elle étudiait mieux sa situation, elle sentait plus
+impérieusement la nécessité d'une prompte détermination.
+
+Laisser les choses s'engager, c'était s'exposer à rencontrer
+d'invincibles obstacles.
+
+On ne marie pas, prétend-on, une jeune fille contre son gré. C'est une
+erreur. Sabine ne l'ignorait pas.
+
+Et elle ne pouvait se confier à son père, encore moins à sa mère.
+
+Sans jamais avoir été admise aux épanchements de leur intimité, elle
+était sûre qu'il y avait sur la maison une menace de malheur.
+
+Lorsqu'au sortir du couvent elle était rentrée dans sa famille, elle
+avait compris qu'elle y était de trop, qu'elle y gênait.
+
+Elle était sûre à n'en pouvoir douter que le comte et la comtesse
+appelaient de tous leurs voeux le jour où, par son mariage, elle les
+affranchirait. Ils seraient libres alors de se séparer, de fuir, chacun
+de son côté, après s'être juré de ne se revoir jamais.
+
+Elle était le lien de deux haines.
+
+Toutes ces circonstances, qui se représentaient à son esprit,
+redoublaient ses angoisses.
+
+Alors, sans aucun doute, elle était dans une de ces dispositions
+d'esprit qui inspirent aux jeunes filles les résolutions désespérées.
+
+Oui, il lui eût semblé moins pénible, moins cruel de quitter pour
+toujours le toit paternel, que d'affronter le regard de M. de Breulh,
+quand elle lui dirait la vérité.
+
+Par bonheur, elle devait à l'habitude de vivre repliée sur elle-même une
+énergie virile.
+
+Pour André, encore plus que pour elle-même, elle voulait rester dans le
+cercle étroit des conventions sociales. Elle eût souffert d'une félicité
+qu'il faut cacher comme une honte, et dont le monde hypocrite et méchant
+se venge tôt ou tard. Il fallait à ses désirs ce bonheur permis,
+d'accord avec les préjugés et la passion, qui s'affirme hautement à la
+face de Dieu et des hommes.
+
+A midi, elle n'était pas encore décidée, et, agenouillée à son
+prie-Dieu, elle priait et pleurait.
+
+Hélas! pourquoi n'avait-elle pas de mère?
+
+Un moment elle eut l'idée d'écrire. Mais elle comprit que c'est folie de
+confier au papier les phrases qu'on n'ose prononcer.
+
+Le temps pressait, et Sabine se reprochait amèrement ce qu'elle appelait
+sa pusillanimité, lorsqu'elle entendit les grilles de l'hôtel tourner
+sur leurs gonds.
+
+Une voiture entrait dans la cour de l'hôtel.
+
+Machinalement, la jeune fille s'approcha de la fenêtre, regarda et
+poussa un cri de joie.
+
+Elle venait de voir M. de Breulh-Faverlay descendre d'un phaéton qu'il
+conduisait lui-même malgré le froid.
+
+--Dieu m'a entendue, murmura-t-elle; le plus pénible de mon entreprise
+m'est épargné.
+
+--Quoi! mademoiselle, demanda la dévouée Modeste, vous allez parler à M.
+de Breulh ici?
+
+--Oui. Ma mère n'est pas habillée, on n'ira pas avertir mon père dans la
+bibliothèque sans un ordre exprès; en arrêtant M. de Breulh au passage
+et en le faisant entrer au salon, j'ai un quart d'heure à moi; c'est
+plus qu'il ne faut.
+
+Rassemblant alors tout son courage, triomphant de ses dernières
+hésitations, elle sortit.
+
+Certes André eût le droit de s'enorgueillir d'être préféré, lui, le
+pauvre peintre, l'enfant trouvé, à l'homme que le comte de Mussidan
+avait choisi entre tous pour sa fille unique.
+
+M. de Breulh-Faverlay est un des dix hommes dont Paris s'inquiète en
+dehors du monde officiel.
+
+Il semble que la fortune ait pris plaisir à vider sur sa tête le trésor
+de ses faveurs.
+
+Il n'a pas quarante ans; il est remarquablement bien de sa personne, son
+intelligence est supérieure, on redoute son esprit; enfin, il est un des
+plus riches propriétaires de France.
+
+Comment reste-t-il, en apparence, étranger aux affaires de son pays et
+de son temps, pourquoi se tient-il à l'écart? On le lui a souvent
+demandé.
+
+--J'ai bien assez à faire, répond-il, de dépenser ma fortune sans me
+donner trop de ridicules.
+
+Est-ce modestie réelle ou affectation? On ne sait.
+
+Ce qui est sûr, c'est qu'il est comme l'expression dernière de tout ce
+que la noblesse française eut autrefois de beau, de brillant, de
+poétique. Il en a la loyauté parfaite, la courtoisie spirituelle,
+l'esprit chevaleresque et la généreuse disposition à se dévouer pour des
+causes perdues.
+
+Il a eu, prétend-on, de grands succès auprès des femmes. Si les «on dit»
+sont vrais, il a su être assez habile pour ne jamais compromettre
+personne.
+
+Une sorte d'ombre mystérieuse et romanesque, qui plane sur ses jeunes
+années, ajoute encore à son prestige.
+
+Il n'a pas toujours été riche, il s'en faut.
+
+Orphelin, n'ayant qu'un insignifiant patrimoine, M. de Breulh
+s'embarqua, lorsqu'il n'avait guère que vingt ans, pour l'Amérique du
+Sud. Il y est resté douze ans, tantôt faisant la guerre de partisans,
+tantôt demandant aux plus singulières professions sa vie de chaque jour,
+préludant par deux expéditions aux tentatives avortées de
+Raousset-Boulbon et de Pindray.
+
+A son retour en France, il n'était guère plus riche qu'avant son départ,
+lorsque son oncle, le vieux marquis de Faverlay, mourut en lui léguant
+ses propriétés, à la condition de joindre, par un trait d'union, à son
+nom de Breulh le nom de Faverlay, menacé de s'éteindre.
+
+On ne lui connaît qu'une passion sérieuse, les chevaux. Mais s'il fait
+courir, c'est en grand seigneur et non en palefrenier.
+
+Voilà ce que savait le monde sur l'homme qui allait tenir entre ses
+mains les destinées d'André et de Mlle de Mussidan.
+
+Il venait d'entrer dans le vestibule, et il allait adresser la paroles
+aux valets de pied qui s'étaient levés à son approche, lorsque
+apercevant Sabine sur les dernières marches de l'escalier, il salua
+profondément.
+
+La jeune fille vint droit à lui.
+
+--Monsieur, dit-elle, si émue que sa voix était à peine intelligible,
+monsieur, je vous demanderai de m'accorder un moment d'entretien. Je
+voudrais vous parler, à vous seul... sur-le-champ.
+
+M. de Breulh s'inclina profondément sans rien laisser voir de son
+étonnement.
+
+--Ce m'est un grand honneur, mademoiselle, répondit-il, d'avoir à me
+mettre à vos ordres.
+
+Sur un signe de Sabine, un des valets de pied avait ouvert la porte de
+ce même salon où le docteur Hortebize avait vu presque à genoux
+l'orgueilleuse comtesse de Mussidan.
+
+La jeune fille entra la première, peu soucieuse de l'opinion et
+conjectures des domestiques.
+
+Elle n'offrit point de siège à M. de Breulh.
+
+Debout, près de la cheminée, elle s'appuyait à la tablette, comme si
+elle eut craint d'être trahie par ses forces.
+
+Ce n'est qu'après un long silence, horriblement embarrassant pour tous
+deux, que Mlle de Mussidan réussit enfin à surmonter l'horreur que
+lui inspirait sa démarche.
+
+--Ma conduite extraordinaire, commença-t-elle, vous prouvera, monsieur,
+mieux que les plus longues explications, la sincérité de mon estime pour
+votre caractère, ma confiance absolue en vous...
+
+M. de Breulh ne sourcilla pas.
+
+Où voulait en venir Sabine? Son esprit s'égarait en mille suppositions
+contradictoires.
+
+--Vous êtes un ami de notre famille, poursuivit la jeune fille, vous
+avez pu mesurer les misères secrètes de notre intérieur. Vous avez dû
+reconnaître, qu'entre mon père et ma mère, je suis abandonnée autant
+qu'une orpheline...
+
+Elle s'arrêta, interdite et honteuse.
+
+L'idée que M. de Breulh allait peut-être se méprendre à ses expressions
+et s'imaginer que, devançant son blâme, elle cherchait à s'excuser,
+révoltait sa fierté.
+
+C'est donc avec une nuance de hauteur, qui devait paraître étrange à
+coup sûr, dans sa situation, qu'elle reprit:
+
+--Mais ai-je donc à me justifier?... Si j'ai osé vous demander un
+entretien, monsieur, c'est que je veux vous conjurer de renoncer au...
+projet dont il a été question, et vous prier de prendre sur vous la
+responsabilité d'une rupture.
+
+Si inattendue était cette déclaration, que M. de Breulh, malgré cette
+puissance de dissimulation que donne l'usage du monde, laissa voir sa
+surprise profonde, voilée d'un certain dépit.
+
+--Mademoiselle... commença-t-il.
+
+Sabine l'interrompit.
+
+--C'est un grand service, dit-elle, que j'implore de votre générosité.
+Il dépend de vous de m'épargner de cruels chagrins...
+
+Elle eut un sourire triste et ajouta:
+
+--J'ai conscience de ne vous demander qu'un léger sacrifice. C'est à
+peine si j'ai l'honneur d'être connue de vous, je ne puis que vous être
+bien indifférente.
+
+La physionomie de M. de Breulh trahissait une profonde souffrance.
+
+--Vous vous trompez, mademoiselle, prononça-t-il d'une voix grave, et
+vous me jugez mal. J'ai passé l'âge des déterminations prises à la
+légère. Si j'ai sollicité votre main, c'est que j'ai su apprécier comme
+il convient les nobles qualités de votre coeur et de votre esprit. Je
+crois qu'il sera heureux entre tous, celui dont vous daignerez accepter
+le nom.
+
+Mlle de Mussidan ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà M. de
+Breulh poursuivait:
+
+--En quoi vous ai-je déplu assez pour être ainsi repoussé? Je l'ignore.
+Seulement, mademoiselle, sachez-le bien, c'est un malheur dont je ne me
+consolerai de ma vie.
+
+La sincérité de la douleur de M. de Breulh était si évidente, que Sabine
+en fut émue.
+
+--Croyez, monsieur, dit-elle, que je suis touchée plus que je ne saurais
+l'exprimer. Vous ne m'avez pas déplu, monsieur, et votre recherche
+m'honore au-delà de mes mérites. J'aurais été heureuse et fière d'être
+votre femme, si...
+
+Elle fut obligée de s'interrompre, tant le sang affluait à sa gorge.
+
+Mais M. de Breulh fut cruel, il insista:
+
+--Si?... demanda-t-il.
+
+Mlle de Mussidan détourna la tête pour dérober le spectacle de sa
+confusion, et c'est presque défaillante qu'elle répondit:
+
+--Si je n'avais donné mon coeur et promis ma main à un autre.
+
+M. de Breulh ne put retenir une exclamation:
+
+--Ah!
+
+Intention, hasard ou jalousie, il avait, ce «Ah!» comme une apparence
+d'ironie qui blessa et révolta Sabine.
+
+Elle se retourna irritée, et c'est la tête haute, après avoir cherché et
+rencontré le regard de M. de Breulh, qu'elle reprit:
+
+--Oui, monsieur, un autre, choisi par moi entre tous, librement, à
+l'insu de ma famille. Un autre, pour qui je suis tout, de même qu'il est
+tout pour moi...
+
+M. de Breulh ne répondit pas.
+
+--Et ce choix ne saurait vous offenser, reprit la jeune fille. Vous
+ignoriez jusqu'à mon existence, quand je l'ai rencontré, cet autre.
+D'ailleurs, est-il une comparaison possible entre vous et lui? Non. Vous
+êtes, vous, tout en haut de l'échelle sociale: il est, lui, tout en bas.
+Autant vous êtes noble, autant il est peuple. Vous êtes fier de ne point
+porter de titre: on dit les sires de Breulh comme on dit les sires de
+Coucy; lui n'a pas même de nom. Votre fortune dépasse vos fantaisies;
+lui se débat et lutte obscurément pour le pain de chaque jour. Car il en
+est là! oui, monsieur. Peut-être est-ce un homme de génie; les
+difficultés les plus misérables de l'existence enchaînent son essor.
+Pour conquérir le droit de devenir un grand artiste, il est ouvrier...
+Et si jamais vous serrez sa main loyale, vous y sentirez les callosités
+du travail...
+
+Mlle de Mussidan eût pris à tâche de désoler ce galant homme, dont
+elle attendait un grand service, un sacrifice plus grand encore, qu'elle
+n'eût pas parlé autrement.
+
+Dans son inexpérience, elle faisait tout pour aviver la blessure qu'elle
+venait de lui faire.
+
+Et jamais elle n'avait été si belle qu'en ce moment, où elle vibrait
+tout entière au souffle de la passion. Sa voix avait des sonorités
+étranges. Son âme même montait à ses yeux.
+
+--Maintenant, monsieur, reprit-elle, comprenez-vous ma préférence? Plus
+est large, profond, infranchissable, en apparence, l'abîme qui le sépare
+de moi, plus je me dois d'être fidèle aux serments échangés. Je sais mon
+devoir. La femme digne de ce nom doit être, pour qui l'aime, l'espérance
+et la foi, qui enfantent des miracles. Qu'on me juge insensée, j'y
+consens. Je sais quels dangers on court à heurter les préjugés. Il se
+peut que l'avenir me réserve un châtiment terrible... on ne m'entendra
+jamais me plaindre. Enfin, cet autre...
+
+Elle hésita un moment, et, enfin, d'un ton simple mais ferme, elle
+ajouta:
+
+--Cet autre... je l'aime.
+
+M. de Breulh écoutait, plus immobile, en apparence, et plus froid que le
+marbre. En réalité, la plus terrible des passions, la jalousie, grondait
+au fond de son coeur.
+
+C'est que s'il avait laissé entrevoir la vérité, il ne l'avait pas dite
+toute entière.
+
+Il aimait Sabine, et il l'aimait depuis longtemps. C'était l'édifice
+entier de son avenir que, sans paraître le remarquer, Mlle de
+Mussidan renversait. Oui, il était noble, oui, il était riche, mais
+titres et fortune, il eut tout donné pour être à la place de cet autre
+qui gagnait son pain, qui était un enfant trouvé, mais qui était aimé.
+
+Bien d'autres, à sa place, eussent haussé les épaules et expliqué Sabine
+d'un seul mot: romanesque.
+
+Lui, non. Il était digne de la comprendre.
+
+Ce qu'il admirait le plus en elle, c'était cette belle franchise qui va
+droit au but, sans réticences et sans ambages, cette hardiesse à braver
+le danger après l'avoir reconnu et raisonné.
+
+Elle était certes, inhabile et imprudente; mais cela même la grandissait
+à ses yeux. Ce n'est d'ordinaire ni la prudence ni l'habileté qui
+manquent aux jeunes demoiselles élevées comme Sabine au noble et moral
+couvent des Oiseaux.
+
+Par ce temps de galanteries banales, d'intrigues amoureuses bêtes et
+plates comme un livre obscène, à une époque où le notaire qui rédige le
+contrat représente toute la poésie de la moitié des mariages, M. de
+Breulh se trouvait en présence d'une femme capable d'une grande et
+vigoureuse passion.
+
+Cette femme, il avait espéré qu'elle serait sienne, et voici qu'elle lui
+échappait.
+
+Il brûlait d'interroger cependant, de savoir, soit qu'il gardât une
+ombre d'espérance, soit qu'il trouvât comme une âcre volupté à se bien
+convaincre de son malheur.
+
+--Mais cet autre, demanda-t-il à Sabine, comment vous est-il possible de
+le voir?
+
+Elle comprit qu'elle n'avait rien à cacher.
+
+--Je le rencontre à la promenade, répondit-elle; je suis allée chez
+lui...
+
+--Chez lui!...
+
+--Oui: je lui ai donné quinze séance pour mon portrait.
+
+Et fièrement elle ajouta:
+
+--Une fille comme moi peut aller sans danger chez l'homme qu'elle a
+choisi: il ne s'y passe rien dont elle ait à rougir.
+
+M. de Breulh se taisait, il était confondu, abasourdi.
+
+--Vous savez tout, monsieur... Je me suis fait violence à ce point de
+vous dire, moi, jeune fille, ce que je n'ai pas osé avouer à ma mère.
+Que dois-je maintenant espérer?
+
+Ceux-là seuls qui, passionnément épris, ont trouvé une femme assez
+loyale pour leur dire:
+
+--«Je ne vous aime pas, j'ai donné ma vie à un autre, je ne vous aimerai
+jamais, renoncez à toute espérance.»
+
+Ceux-là seuls peuvent se faire une juste idée de la situation d'esprit
+de M. de Breulh et des tortures qu'il endurait.
+
+Certes, s'il eut appris par quelque voie détournée les amours de Sabine,
+il ne se serait pas retiré. Il eut accepté la lutte, avec l'espoir de
+triompher de ce mortel heureux qu'on lui préférait.
+
+Mais ici, lorsque Mlle de Mussidan se mettait à sa discrétion, abuser
+de sa confiance était impossible.
+
+[Illustration: M. de Mussidan, presque effrayée, se pendit aux
+sonnettes.]
+
+--Il sera fait selon vos désirs, mademoiselle, répondit-il, non sans une
+certaine amertume. Ce soir même, j'écrirai à votre père pour lui
+rendre sa parole. Ce sera la première fois que je ne tiendrai pas la
+mienne. Je me demande quel prétexte j'imaginerai pour colorer ma
+retraite; ce qui est sûr, c'est que si précieuse que ma défaite puisse
+être, M. de Mussidan m'en voudra cruellement. Mais vous l'exigez...
+
+A l'exaltation de Sabine avait succédé cette prostration physique et
+morale qui suit inévitablement les dépenses excessives d'énergie.
+
+--Je vous remercie, monsieur, murmura-t-elle, et du plus profond de mon
+âme. J'éviterai, grâce à vous, une lutte dont la pensée seule me glaçait
+d'horreur, car j'étais résolue à résister aux désirs de ma famille.
+Tandis que maintenant!...
+
+M. de Breulh ne paraissait nullement partager la sécurité de la jeune
+fille.
+
+--Malheureusement, mademoiselle, je tremble de vous voir reconnaître,
+avant peu, l'inutilité de mon sacrifice... De grâce, laissez-moi
+m'expliquer. Jusqu'ici vous n'êtes allée que fort peu dans le monde, et
+dès que vous y avez paru, on a su que des projets d'union existaient
+entre vos parents et moi. De là vient que vous avez été peu entourée.
+Qu'on sache demain que je me retire, vingt prétendants se mettront sur
+les rangs.
+
+Mlle de Mussidan soupira. C'était la l'objection d'André.
+
+--Reconnaissez-le, poursuivait M. de Breulh, votre situation sera des
+plus difficiles. Si vos nobles qualités sont faites pour exalter les
+sentiments les plus élevés, votre grande fortune doit irriter les plus
+sordides convoitises.
+
+Pourquoi ces mots de «fortune» et de «convoitise»? Était-ce une allusion
+à la pauvreté d'André? Elle regarda fixement M. de Breulh: ses yeux ne
+trahissaient pas la plus légère intention d'ironie.
+
+--C'est vrai, fit-elle tristement, j'ai une grosse dot.
+
+--Que répondrez-vous à ceux qui se présenteront?
+
+--Je ne sais; sans doute je trouverai des raisons plausibles de refus.
+D'ailleurs, j'obéis à la voix de mon coeur et de ma conscience, je ne
+puis mal faire, Dieu aura pitié de moi.
+
+Cette dernière phrase était un congé. M. de Breulh, un homme du monde,
+ne pouvait s'y méprendre; cependant il ne bougea pas.
+
+--Si j'osais, mademoiselle, commença-t-il, si je me supposais assez
+votre ami pour me permettre un conseil...
+
+--Parlez, monsieur, je vous en prie.
+
+--Eh bien! pourquoi ne pas rester dans les termes où nous sommes? Tant
+que notre rupture ne sera pas ébruitée, votre tranquillité est assurée.
+Il me serait aisé de retarder d'un an les démarches décisives, et je
+serais toujours prêt à me retirer au moindre signe.
+
+Cette proposition cachait-elle une arrière-pensée? Non. Mais Sabine ne
+s'en inquiéta même pas.
+
+--Non, monsieur, répondit-elle vivement, non. Ce serait abuser de votre
+dévouement et vous condamner à un rôle affligeant. Et d'ailleurs,
+réfléchissez, ce subterfuge ne serait-il pas indigne de vous, de moi...
+et de lui?
+
+M. de Breulh n'insista pas. A son premier mouvement de dépit succédait
+un invincible attendrissement.
+
+Un projet digne de son caractère chevaleresque obsédait son esprit, et
+il hésitait à le traduire, tant cette belle jeune fille, si craintive et
+si vaillante à la fois, si pure et si imprudente le frappait de respect.
+
+Il parvint cependant à vaincre cette timidité si nouvelle pour lui.
+
+--Serait-ce, commença-t-il avec des hésitations d'adolescent, serait-ce
+abuser de la confiance que vous avez daigné me témoigner, que de vous
+dire... de vous exprimer combien je serais... heureux de connaître
+l'homme que vous avez choisi?...
+
+Sabine rougit excessivement.
+
+--Je n'ai rien à vous cacher, monsieur, dit-elle. Il se nomme André, il
+est peintre, il demeure rue de la Tour-d'Auvergne, nº...
+
+M. de Breulh ne devait oublier ni ce nom ni cette adresse.
+
+--De grâce, reprit-il avec plus de fermeté, ne croyez pas à une vaine
+curiosité. Le seul désir de vous servir a décidé ma question. Il me
+serait si doux de devenir votre allié, d'être pour quelque chose dans
+votre vie. J'ai des amis puissants, les relations que donne une grande
+fortune...
+
+La passion est maladroite. C'est le trait essentiel qui la trahit.
+
+Avec les plus délicates intentions, M. de Breulh, ce gentilhomme si
+expert et si fin d'ordinaire, n'avait pour ainsi dire pas prononcé une
+phrase sans blesser Sabine.
+
+Voici que maintenant il paraissait proposer sa protection à André!
+C'est-à-dire qu'il semblait établir sa supériorité à lui sur l'homme
+aimé. C'est ce que jamais femme ne tolèrera.
+
+--Pour ceci encore, monsieur, répondit-elle, merci. Mais je connais
+André. Une offre de service l'humilierait affreusement. C'est ridicule?
+Oui, je le sais. Excusez-nous, notre condition particulière nous impose
+des scrupules exagérés. Pauvre cher!... Sa fierté est toute sa noblesse!
+
+Ayant dit, et voulant couper court à un entretien qui était pour elle un
+supplice, Mlle de Mussidan sonna. Un valet parut.
+
+--Avez-vous prévenu ma mère de la visite de monsieur? demanda-t-elle.
+
+--Non, mademoiselle, monsieur et madame nous ont fait avertir qu'ils ne
+pouvaient recevoir.
+
+--Comment donc ne m'avez-vous rien dit? fit durement M. de Breulh.
+
+Et sans attendre la justification fort simple du valet de pied, il
+s'inclina cérémonieusement devant Sabine, s'excusa de l'avoir
+involontairement importunée, et sortit en laissant paraître juste assez
+de mécontentement pour qu'on le remarquât.
+
+--Celui-là aussi, pensait Sabine, est digne d'être aimé!...
+
+--Elle s'apprêtait à remonter chez elle, lorsque le bruit d'une sorte de
+discussion dans le vestibule, l'arrêta.
+
+La porte du salon avait été entrebâillée et elle entendait les instances
+d'un visiteur qui voulait absolument voir le comte de Mussidan,
+sur-le-champ, malgré les objections des valets de pied qui résistaient
+respectueusement mais fermement.
+
+--Trédame!... disait la voix de ce visiteur obstiné, que me chantez-vous
+donc avec vos ordres!... Est-ce que votre consigne me concerne? Me
+reconnaissez-vous? Suis-je, oui ou non, l'ami intime de votre maître?
+Oui. Allez donc lui dire à l'instant que je suis ici, que je
+l'attends... sinon je vais monter moi-même.
+
+L'entêtement de cet intime eut à la fin raison de la résistance des
+domestiques, et la preuve, c'est qu'il pénétra dans le salon.
+
+Ce visiteur n'était autre que M. de Clinchan en personne, le camarade de
+jeunesse de M. de Mussidan, le seul témoin avec Ludovic de la mort de
+l'infortuné Montlouis, M. de Clinchan, celui-là même qui confiait au
+papier l'analyse de ses sensations au moment d'un faux témoignage.
+
+M. de Clinchan n'était ni grand ni petit, ni gras ni maigre, ni beau ni
+laid. Sa personne est effacée comme son esprit, comme son costume.
+
+En lui, rien de saillant où accrocher une remarque. Si, pourtant. Il
+porte en breloque une énorme main de corail. Il craint le mauvais
+oeil.
+
+Jeune, il était méthodique. En vieillissant, il est devenu maniaque. A
+vingt ans, il notait chaque jour le nombre de ses pulsations. A quarante
+ans, il rédige quotidiennement l'histoire de ses digestions.
+
+Si le paradis est la réalisation de nos voeux impossibles ici-bas, M.
+de Clinchan sera pendule dans l'autre monde.
+
+Pour l'instant, il était si terriblement agité qu'il ne salua pas
+Sabine.
+
+--Quelle émotion, disait-il, et pour comble, j'avais mangé plus que
+d'usage. Si je n'en meurs pas, je m'en ressentirai encore dans six mois.
+
+A la vue de M. de Mussidan qui entrait, il s'interrompit. Il courut à
+lui, il se jeta sur lui plutôt, en criant:
+
+--Octave, sauve-nous! C'en est fait de nous, si tu ne romps pas le
+mariage de ta fille avec...
+
+La main nerveuse de M. de Mussidan s'appliquant sur sa bouche lui coupa
+la parole.
+
+--Tu es donc fou, disait le comte, tu ne vois donc pas ma fille!
+
+Obéissant à un regard impérieux de son père, Mlle de Mussidan s'était
+empressée de s'enfuir.
+
+Mais M. de Clinchan en avait dit assez pour emplir son coeur d'alarmes
+et de défiances.
+
+Qu'était-ce que cette rupture? avec qui? pourquoi? Comment le salut de
+son père et de Clinchan pouvait-il dépendre de son mariage à elle?
+
+A coup sûr, il y avait quelque chose, une énigme: l'empressement
+qu'avait mis le comte à fermer la bouche à son ami le prouvait.
+
+Le nom que n'avait pu prononcer M. de Clinchan, elle ne le devinait que
+trop, c'était le nom de Breulh-Faverlay.
+
+Un de ces pressentiments sinistres, qu'il serait puéril de nier, lui
+disait que ce commencement de phrase surpris par elle contenait toute sa
+destinée.
+
+Elle avait comme la certitude absolue que sa vie, son bonheur, sa
+personne même, allaient être l'enjeu d'une partie qui se décidait en ce
+moment.
+
+Mais comment entendre ce qu'allaient dire son père et le comte de
+Clinchan? car elle brûlait de les entendre, elle le voulait, quoiqu'il
+pût lui en coûter. Une curiosité, une anxiété plutôt de savoir, la
+poignait.
+
+Elle cherchait un expédient, lorsqu'elle pensa qu'en faisant le tour de
+la salle à manger, il lui serait possible de s'établir dans un des
+salons de jeu séparés du grand salon par une simple portière.
+
+Elle y courut. Elle y distinguait les moindres paroles des deux
+interlocuteurs.
+
+M. de Clinchan en était encore à se plaindre.
+
+Si brusque, il faudrait dire si brutal avait été le geste de M. de
+Mussidan, qu'il avait fait mal à son ami et l'avait presque renversé.
+
+--Trédame!... geignait M. de Clinchan, comme tu y vas. Quelle journée,
+mon Dieu! Songe un peu... déjeuner trop abondant, émotion violente,
+course rapide, colère provoquée par tes domestiques, joie en te voyant,
+puis choc et interruption des fonctions respiratoires... C'est dix fois
+ce qu'il faut pour prendre une maladie qui... à notre âge...
+
+Mais le comte, plein d'indulgence habituellement pour les manies de son
+ami, n'était pas dans des dispositions à l'écouter.
+
+--Au fait!... interrompit-il d'un ton bref et dur, que se passe-t-il?
+
+--Il arrive, gémit M. de Clinchan, qu'on sait l'histoire des bois de
+Bivron. Une lettre anonyme, reçue il y a une heure, me prédit les plus
+épouvantables malheurs, si je ne t'empêche de donner ta fille à de
+Breulh... Ah!... les coquins qui m'écrivent connaissent la vérité, et
+ils ont des preuves.
+
+--Où est cette lettre?
+
+M. de Clinchan tira de sa poche cette lettre. Elle était explicite et
+menaçante autant que possible, mais elle n'apprenait rien à M. de
+Mussidan qu'il ne sut déjà.
+
+--As-tu vérifié ton journal? demanda-t-il à son ami. Y manque-t-il
+véritablement trois feuillets?...
+
+--Oui.
+
+--Comment a-t-on pu te les enlever?
+
+--Ah!... comment? C'est ce que je ne puis m'expliquer, et si tu peux me
+le dire...
+
+--Es-tu sûr de tes domestiques?
+
+--Eh! ne sais-tu pas que Lorin, mon valet de chambre, est à mon service
+depuis seize ans, qu'il a été élevé chez mon père, et que je l'ai
+façonné à ma ressemblance? Jamais aucun autre de mes domestiques n'a mis
+le pied dans mes appartements. Les volumes de mon journal sont déposés
+dans un meuble de chêne dont la clé ne me quitte jamais.
+
+--Il faut cependant qu'on ait pénétré chez toi?
+
+M. de Clinchan réfléchit un moment, puis tout à coup se frappa le front,
+éclairé par un souvenir qui était comme une révélation.
+
+--Trédame!... s'écria-t-il, je vois...
+
+--Quoi?...
+
+--Écoute. Il y a de cela quelques mois, un dimanche, Lorin était allé à
+une fête des environs de Paris, but un coup de trop avec des gens dont
+il avait fait connaissance en chemin de fer. Après boire il se prit de
+querelle avec ces amis de bouteille, et fut si cruellement maltraité,
+qu'il est resté six semaines sur le lit. Il avait, ma foi! un bon coup
+de couteau dans l'épaule.
+
+--Qui t'a servi pendant ce temps?
+
+--Un jeune homme que mon cocher est allé prendre au hasard dans un
+bureau de placement.
+
+M. de Mussidan crut qu'il tenait un indice. Il se souvenait de cet homme
+qui était venu le trouver, et qui avait eu l'impudence de lui laisser sa
+carte, B. Mascarot, agence pour les deux sexes,--rue Montorgueil.
+
+--Sais-tu, demanda-t-il, où est situé ce bureau?
+
+--Parfaitement, rue du Dauphin, presque en face de chez moi.
+
+Le comte eut une exclamation de fureur.
+
+--Ah! les misérables sont forts, s'écria-t-il, très forts. Il faut se
+rendre. Et cependant, si tu partageais mes idées, si tu te sentais assez
+d'énergie pour braver le scandale, nous tiendrions tête à l'orage...
+
+Il suffit de cette simple proposition pour faire frisonner M. de
+Clinchan de la tête aux pieds.
+
+--Jamais, s'écria-t-il, non, jamais. Mon parti est pris. Si tu prétends
+résister, déclare-le-moi franchement, je rentre chez moi et je me fais
+sauter la cervelle.
+
+Il était homme à faire comme il le disait. Outre qu'en dehors de ses
+ridicules, sa bravoure était incontestable, il était d'un tempérament à
+recourir aux dernières extrémités plutôt que de rester exposé à des
+tracasseries qui troubleraient ses digestions.
+
+--Je céderai donc! fit M. de Mussidan avec la rageuse résignation de
+l'impuissance.
+
+Alors seulement M. de Clinchan osa respirer à pleins poumons. Ignorant
+quels assauts son ami avait subis, il ne croyait pas qu'il serait si
+facile de l'amener à composition.
+
+--Une fois en ta vie, s'écria-t-il, tu es donc raisonnable.
+
+--C'est-à-dire que je te parais l'être, parce que j'écoute les conseils
+de ta frayeur! Ah!... maudits feuillets!... Et maudite aussi soit ton
+inconcevable fureur de confier au papier les secrets de ta vie et de la
+vie des autres.
+
+Mais, sur l'article de son journal, M. de Clinchan est intraitable.
+
+--Trédame!... s'écria-t-il, ne vas-tu pas t'en prendre à moi! Si tu
+n'avais pas commis un crime, je n'aurais pas eu à en commettre un pour
+t'obliger, et à l'enregistrer ensuite.
+
+Un silence assez long suivit cette cruelle réponse.
+
+Glacée d'horreur, plus tremblante que la feuille, Sabine avait tout
+entendu. Ses plus affreux pressentiments étaient dépassés par l'horrible
+réalité... Un crime!... Il y avait un crime dans la vie de son père!...
+
+Cependant le comte de Mussidan avait repris la parole...
+
+--A quoi bon des reproches!... dit-il. Pouvons-nous faire que ce qui est
+ne soit pas? Non! Soumettons-nous. Aujourd'hui même tu as ma parole,
+j'écrirai à de Breulh pour lui signifier la rupture de nos projets.
+
+Pour M. de Clinchan, c'était le salut, la paix. Mais après ses
+angoisses, cette joie eut un effet terrible.
+
+De rouge qu'il était, il devint blême, il chancela, fit un tour sur
+lui-même, et s'affaissa sur le canapé en murmurant:
+
+--Repas trop copieux!... émotions violentes!... c'était indiqué!...
+
+Il se trouvait mal.
+
+M. de Mussidan, presque effrayé, se pendit aux sonnettes.
+
+A ce tocsin, les domestiques accoururent de toutes les parties de
+l'hôtel et, derrière eux, la comtesse elle-même.
+
+Il fallut plus de dix minutes et un flacon d'eau de Cologne au moins,
+pour faire revenir à lui M. de Clinchan.
+
+Enfin il fit un mouvement, il ouvrit un oeil d'abord, puis l'autre,
+puis il se souleva sur le coude.
+
+--Je m'en tirerai, balbutiait-il avec un sourire pâle. Faiblesse,
+éblouissements, je sais ce que c'est, et j'ai mon remède: Elixir des
+Carmes, deux cuillerées dans un verre d'eau sucrée, repos...
+
+Tout en parlant, il avait réussi à se dresser.
+
+--Je rentre, dit-il à son ami, j'ai ma voiture, heureusement; toi,
+Octave, sois prudent.
+
+Et prenant le bras d'un des valets de pied, il sortit, laissant seuls en
+présence le comte et la comtesse de Mussidan.
+
+A côté, dans le petit salon de jeu, Sabine écoutait toujours.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Depuis la veille, c'est-à-dire depuis le moment où il avait saisi sa
+canne avec l'intention d'administrer une correction à l'honorable B.
+Mascarot, le comte de Mussidan était dans un état à faire pitié.
+
+Oubliant la douleur de son pied malade, il avait passé la nuit à
+arpenter sa bibliothèque, demandant vainement à son esprit un expédient
+pour se soustraire à la plus humiliante des tyrannies.
+
+Il sentait la nécessité d'aviser promptement, car il avait assez
+d'expérience pour comprendre que, en dépit des belles protestations du
+doux placeur, cette première tentative n'était que la préface
+d'exigences qui deviendraient de plus en plus exorbitantes.
+
+Mille projets se présentaient à son esprit, repoussés et repris tour à
+tour, puis définitivement abandonnés.
+
+Tantôt il avait envie d'aller confesser toute l'histoire au préfet de
+police.
+
+Tantôt il songeait à faire appeler quelqu'un de ces policiers _in
+partibus_ qui opèrent pour le compte des particuliers en dehors de la
+préfecture, et souvent malgré elle. Il en est d'habiles, dit-on.
+
+Mais plus le comte réfléchissait et se débattait, plus il sentait
+solides et perfidement noués les liens qui le garrottaient.
+
+De quelque façon qu'il s'y prît, il arrivait toujours à un scandale, et
+B. Mascarot n'offrait aucune prise.
+
+[Illustration: La première fois qu'elle sortit de l'hospice, de veilles
+femmes prirent de la boue au ruisseau et l'en couvrirent.]
+
+Cependant, vingt heures de colère avaient affaissé les ressorts de son
+caractère violent, lorsqu'on était venu lui annoncer la visite de M. de
+Clinchan.
+
+Grâce à cette disposition, il avait pu accueillir son vieil ami avec un
+calme relatif.
+
+La lettre anonyme ne l'avait pas surpris. On pourrait presque dire qu'il
+s'attendait à quelque chose de pareil. Lui dépêcher M. de Clinchan était
+habile et dénotait une connaissance parfaite de l'homme.
+
+Tourmenté par toutes ces idées, qui bouillonnaient en son cerveau, M. de
+Mussidan allait de long en long, se préoccupant si peu de la présence de
+sa femme, qu'il laissait, par moments, échapper des lambeaux de phrases
+et de sourdes exclamations.
+
+Ce manège, à la longue, irrita la comtesse, dont les derniers mots de
+l'homme au journal avaient éveillé la curiosité.
+
+Ne devait-elle pas être toujours sur le qui-vive, ainsi que ceux qui se
+trouvent dans une position menacée?
+
+--Qu'avez-vous donc à vous agiter ainsi, Octave? demanda-t-elle.
+Serait-ce l'indigestion de M. de Clinchan qui vous inquiète?
+
+Le comte connaissait sa femme pour en souffrir depuis des années.
+
+Il devait être accoutumé à cette voix de tête si affreusement agaçante
+adoptée par elle. Il devait être habitué à ce sardonique sourire qui
+était comme figé sur ses lèvres.
+
+Cependant, cette apparence de raillerie en un tel moment le transporta
+d'indignation.
+
+--Ne parlez pas ainsi, fit-il d'une voix frémissante.
+
+--Bon Dieu! comme vous me dites cela! Qu'avez-vous, mon ami? Est ce que
+vous êtes malade, vous aussi?
+
+--Madame!...
+
+--Enfin, daignerez-vous me dire ce qu'il se passe d'extraordinaire?
+
+La face du comte s'était empourprée; sa colère revenait avec une
+violence d'autant plus grande qu'elle avait été longtemps réprimée.
+
+Il s'arrêta brusquement devant le fauteuil où la comtesse était assise,
+et, les yeux flambloyants de haine et de menace, il dit:
+
+--Il y a que notre fille ne peut épouser M. de Breulh-Faverlay, qu'elle
+ne l'épousera pas.
+
+Cette inconcevable déclaration eut dû combler de joie Mme de
+Mussidan. C'était la moitié de la tâche imposée par le docteur
+Hortebize, et la plus difficile, qui se trouvait accomplie sans effort.
+
+Cependant son premier mouvement fut de chercher des objections.
+
+Les femmes commencent toujours, systématiquement et instinctivement,
+par s'opposer aux desseins qu'elles approuvent le plus. C'est leur
+façon de les faire entrer profondément dans l'esprit de qui les leur
+propose.
+
+Chacune de leurs objections est calculée pour produire l'effet d'un coup
+de maillet sur un coin.
+
+--Plaisantez-vous? dit-elle. Repousser M. de Breulh!... Retrouverez-vous
+jamais un parti aussi brillant, je dirai presque inespéré?
+
+--Oh!... ne craignez rien, répondit le comte avec la plus amère ironie,
+on se chargera de vous fournir un prétendant.
+
+Cette phrase, arrachée à M. de Mussidan par l'intensité de ses craintes,
+serra jusqu'à l'angoisse le coeur de la comtesse.
+
+Qu'est-ce que cela voulait dire? Était-ce une allusion!
+
+Son mari avait-il voulu désigner Croisenois? Savait-il sous l'empire de
+quelles obsessions abominables elle était condamnée à agir?
+
+Mais elle était brave. Elle était de celle qui, à l'anxiété du désastre,
+préfèrent le désastre lui-même, si complet et si effroyable qu'il puisse
+être. Elle voulut savoir.
+
+--De quel prétendant parlez-vous? demanda-t-elle avec une nonchalance
+affectée. Présenté par qui? comment? Qui donc aurait osé disposer de
+l'avenir de ma fille sans me consulter?...
+
+--Moi!...
+
+La comtesse eut un petit ricanement qui fut pour le comte comme un coup
+de cravache à travers la figure. Il perdit la tête, il oublia tout.
+
+--Ne suis-je donc pas le maître! s'écria-t-il d'une voix terrible. Et je
+saurai le montrer, parce que telle est la volonté des misérables qui ont
+surpris le secret de ma vie, de mon crime, et qui ont entre les mains
+assez de preuves pour déshonorer mon nom.
+
+Mme de Mussidan s'était levée. Elle se demandait si la raison de son
+mari ne s'égarait pas.
+
+--Un crime, balbutia-t-elle, vous!
+
+--Oui, moi! Ah! cela vous surprend et vous ne vous en doutiez guère.
+C'est ainsi. Vous vous souvenez peut-être d'un accident de chasse qui
+attrista les premiers mois de notre mariage. Ce jeune homme... dans les
+bois de Bivron. Eh bien! il n'y a pas eu d'accident. C'est
+volontairement que je l'ai ajusté, que j'ai fait feu. Je l'ai assassiné,
+enfin?... Et on le sait, et on peut le dire et le prouver.
+
+La comtesse, terrifiée, reculait, les bras étendus en avant, comme pour
+écarter un danger.
+
+--Ah! vous êtes épouvantée!... reprit le comte avec un rire sinistre. Je
+vous fais horreur, peut-être? Ne tremblez pas, ne vous éloignez pas
+ainsi, je n'ai pas de sang aux mains, soyez tranquille...
+
+Il appuya ses deux mains sur son coeur, comme si la respiration lui
+eût manqué, et il poursuivit:
+
+--C'est là qu'il est le sang, et il m'étouffe! Il y a vingt-trois ans de
+cela, et cependant, parfois encore, la nuit, je m'éveille baigné de
+sueur, parce que dans mon sommeil j'ai entendu le dernier râle de
+l'infortuné.
+
+Mme de Mussidan s'était laissée glisser sur un fauteuil.
+
+--C'est horrible, murmurait-elle...
+
+--N'est-ce pas?... Et cependant vous ne savez point encore pourquoi j'ai
+tué. Savez-vous ce qu'il avait osé me dire, ce malheureux!... Il m'avait
+dit que ma jeune femme que j'adorais avait eu un amant.
+
+La comtesse de Mussidan se dressa, la protestation aux lèvres, mais M.
+de Mussidan ayant ajouté froidement:
+
+--Et c'était vrai, j'en ai acquis plus tard la certitude.
+
+Elle retomba comme assommée, cachant son visage entre ses mains.
+
+--Pauvre Montlouis!... poursuivait le comte, il était aimé, lui. Il
+avait une maîtresse, une grisette qui allait en journée pour gagner sa
+vie. Mais elle était plus noble cent fois par le coeur, cette pauvre
+fille, que l'orgueilleuse héritière que je venais d'épouser et qui était
+une Sauvebourg.
+
+--Octave!... Monsieur!...
+
+--Ah!... c'est ainsi, elle l'a prouvé. Elle s'était donnée à Montlouis,
+cependant, et il devait l'épouser; il me l'avait dit. Tout le monde la
+croyait sage, elle était enceinte. A la mort de son amant elle a été
+déshonorée. On est impitoyable dans les petites villes. La première fois
+qu'elle sortit de l'hospice avec son enfant sur les bras, de vieilles
+femmes prirent de la boue au ruisseau et l'en couvrirent. Il fallait
+fuir...
+
+Quand il se serait agi de la vie, la comtesse n'aurait pu articuler une
+parole.
+
+--Elle serait morte de faim sans moi! disait le comte. Pauvre fille!
+C'était bien peu, ce que je lui donnais. Eh bien! avec ce peu, à force
+de privations, elle a élevé son fils comme celui d'un bourgeois.
+L'enfant est un homme aujourd'hui, et quoi qu'il arrive, son avenir est
+assuré, car je suis là, moi...
+
+Pour les grands mouvements de l'âme, il n'est pas de circonstances
+extérieures. Moins profondément émus, M. de Mussidan et sa femme eussent
+entendu des sanglots étouffés, qui, lorsqu'ils cessaient de parler,
+rompaient lugubrement le silence.
+
+Souvent Mme de Mussidan avait eu,--prétendait-elle,--à souffrir des
+violences de son mari.
+
+Mais jamais le comte n'avait été ainsi.
+
+Même en ses plus furieux emportements, il ne dépassait pas certaines
+bornes, comme si d'avance il eut pu dire à sa colère: Tu n'iras pas plus
+loin.
+
+En ce moment, une circonstance inouïe rompait toutes les digues imposées
+par une ferme volonté, et le torrent faisait irruption.
+
+Et, il faut le dire, il semblait éprouver une âcre et délicieuse
+jouissance, un soulagement immense à donner un libre cours à toutes les
+amertumes qui, depuis des années, s'étaient amassées goutte à goutte en
+son âme.
+
+--Dites-moi maintenant, madame, s'il n'y aurait pas injustice à vous
+comparer à cette pauvre fille qui était la maîtresse de Montlouis? Vous
+n'êtes donc jamais descendue au fond de votre conscience? Vous n'avez
+jamais tremblé en songeant que Dieu, certainement, vous punirait un
+jour, vous qui avez été fille coupable, épouse criminelle et mère
+indigne?...
+
+D'ordinaire, la comtesse tenait tête à son mari, elle se redressait sous
+ses justes reproches; aujourd'hui, elle n'osait.
+
+--Avec vous, poursuivait le comte, la honte et le malheur sont entrés
+dans ma vie. Qui donc eût pu prévoir cela, en vous voyant courir
+insouciante et rieuse sous les grands arbres de Sauvebourg? Que de fois,
+en ce temps où mon seul rêve était d'unir ma destinée à la vôtre, je
+vous ai observée sans soupçonner que j'étais dupe d'une odieuse comédie!
+Jeune fille; vous aviez atteint la perfection de la dissimulation.
+Jamais les détestables pensées qui vous bouleversaient n'ont jeté une
+ombre sur votre front. Jamais vos plus affreux desseins n'ont altéré la
+pureté de votre regard. Ah! qui n'y eût été trompé comme moi!... En
+entrant dans cette petite église où a été bénie notre union maudite,
+intérieurement je vous demandais pardon d'être si peu digne de vous.
+Misérable fou!... J'en étais encore aux premières ivresses de la
+possession que, déjà, vous aviez installé l'adultère à mon foyer.
+
+La comtesse eut un geste de dénégation.
+
+--C'est faux!... murmura-t-elle... on vous a menti!...
+
+M. de Mussidan eut un de ces rires glacés qui sont l'expression la plus
+saisissante du désespoir.
+
+--Non, répondit-il, j'ai eu des preuves. Ah! cela vous paraît
+extraordinaire. Vous m'avez toujours pris pour un de ces maris benêts,
+qu'on bafoue impunément. Vous pensiez m'avoir noué sur les yeux un
+bandeau épais. Erreur. J'y voyais... Comment ne vous ai-je jamais dit
+cela? Ah! voilà!... Je ne pouvais pas ne pas vous aimer. C'était plus
+fort que ma volonté, que mon orgueil, que ma raison. Il n'y a à rire des
+épouvantables lâchetés, des transactions misérables de la passion, que
+ceux qui n'ont jamais aimé de toute la puissance de leur coeur et de
+leur chair...
+
+Il parlait avec une véhémence extraordinaire et la comtesse écoutait,
+confondue de ces transports, respirant à peine.
+
+--Je me taisais, continuait M. de Mussidan, parce que je savais que le
+jour où je dirais un mot, vous seriez perdue pour moi. Or, j'aurais pu
+vous tuer, il était hors de mon pouvoir de vivre séparé de vous. Non,
+vous ne saurez jamais combien vous avez été à deux doigts de la mort. Au
+moment de vous embrasser, il me semblait voir votre visage marbré par
+les baisers d'un autre, et il me fallait d'héroïques efforts pour ne pas
+vous étouffer entre mes bras. Je ne savais plus au juste, à la fin, si
+je vous aimais ou si je vous haïssais...
+
+--Octave! de grâce! balbutia la comtesse, en joignant les mains, Octave!
+
+Le comte haussa les épaules.
+
+--Je pourrais vous surprendre étrangement, fit-il, si je voulais!...
+Mais, bast!...
+
+La comtesse frissonnait. Son mari connaissait-il, oui ou non,
+l'existence des lettres? Pour elle, tout était là.
+
+Par exemple, elle était certaine qu'il ne les avait pas lues. Il se
+serait exprimé autrement, s'il eut connu le mystère qu'elles
+expliquaient.
+
+--Laissez-moi vous dire, commença-t-elle...
+
+--Rien!... répondit durement M. de Mussidan.
+
+--Je vous jure...
+
+--Oh! inutile. Tenez, je veux vous avouer ma présomption en ces années
+de notre jeunesse. Vous raillerez!... peu importe. Je me berçais de
+l'espoir de vous ramener à moi. La lâcheté a son héroïsme, elle aussi.
+Je me disais que tôt ou tard vous seriez touchée de ce grand amour, si
+profond et si doux, que j'avais pour vous. Quelle dérision! Comme si
+jamais un sentiment avait fait battre votre coeur plus vite!
+
+--Ah! vous êtes impitoyable.
+
+Il la regarda avec des yeux emplis d'une haine de vingt années, et
+froidement dit:
+
+--Et vous, qu'avez-vous donc été?
+
+--Si vous saviez...
+
+--Je sais où ont abouti mes efforts. C'est jusqu'à la lie que j'ai vidé
+le calice empoisonné que verse une femme adorée à un mari trompé. Chaque
+jour a élargi et creusé l'abîme qui nous séparait, et nous en sommes
+venus à vivre de cette existence infernale qui me tue.
+
+--Vous n'aviez qu'à vouloir...
+
+--Quoi? Vous retenir de force, me faire votre geôlier? A quoi bon? Ce
+que je voulais de vous, c'était l'âme... J'aurais emprisonné le corps,
+mais qui sait à quel rendez-vous serait allée la pensée? Comment ai-je
+eu la force de rester près de vous? C'est qu'il fallait sauver non
+l'honneur, il était perdu, mais les apparences de l'honneur. Moi
+présent, le nom ne pouvait traîner dans la boue.
+
+Mme de Mussidan, une fois encore, essaya de protester; son mari ne
+sembla même pas entendre l'interruption.
+
+--Je voulais aussi sauver la fortune, poursuivait-il, car votre
+prodigalité est un gouffre où s'engloutiraient des millions. Au feu de
+quelles fantaisies flambez-vous donc les billets de mille francs, qu'on
+n'en retrouve même pas la cendre? On vous refuse crédit. Vos
+fournisseurs me croient ruiné, et cette croyance empêche ma ruine.
+Pourquoi n'ai-je pas liquidé notre position? C'est que je ne veux pas
+que nous finissions à l'hôpital. Il faut aussi doter Sabine; je la
+doterai richement, et cependant...
+
+Il hésita. D'où pouvait venir cette hésitation, après tout ce qu'il
+avait dit?
+
+Mme de Mussidan interrogea:
+
+--Et cependant?...
+
+--Cependant, répondit-il avec une terrible explosion de rage, je ne l'ai
+jamais embrassée sans ressentir une horrible douleur jusque dans les
+entrailles. Sabine est-elle ma fille!...
+
+La comtesse se dressa frémissante. Cela, elle ne pouvait, non, elle ne
+pouvait le supporter.
+
+--Assez, s'écria-t-elle, assez. Oui, Octave, j'ai été coupable, bien
+coupable; mais non pas comme vous croyez.
+
+--A quoi bon vous défendre?
+
+--Je défendrai Sabine, à tout le moins.
+
+M. de Mussidan eut un geste de dédain.
+
+--Mieux eût valu l'aimer, répondit-il, surveiller l'éclosion de ses
+premières idées, l'initier à ce qui est beau et à ce qui est bien,
+apprendre à lire comme en un livre ouvert dans ce jeune coeur, être sa
+mère, en un mot.
+
+La comtesse était dans une telle agitation, que, certainement, son mari
+eût été surpris s'il l'eût remarqué.
+
+--Ah!... Octave, s'écria-t-elle, que n'avez-vous parlé plus tôt!... Si
+vous saviez!... Mais je veux tout vous dire... oui... tout...
+
+Mais le comte, malheureusement, l'arrêta.
+
+--Épargnez-nous, dit-il, ces explications. Si j'ai rompu le silence que
+je m'étais imposé, c'est que rien de vous ne saurait me toucher ni
+m'émouvoir...
+
+Mme de Mussidan se laissa retomber sur le canapé, elle comprit que
+tout espoir était anéanti. Dans le petit salon de jeu, les sanglots
+avaient cessé. Sabine avait eu la force de se traîner jusqu'à sa
+chambre.
+
+Le comte se préparait à regagner sa bibliothèque, quand un domestique
+gratta respectueusement à la porte. Il apportait une lettre.
+
+M. de Mussidan rompit le cachet. La lettre était de M. de Breulh; il
+rendait sa parole.
+
+Après tant d'émotions, ce coup frappa le comte. Il crut y reconnaître la
+main de cet homme qui était venu le menacer chez lui, et il fut
+épouvanté du terrible et mystérieux pouvoir de ces gens dont il était
+l'esclave.
+
+Mais il n'eut pas le temps de réfléchir, la femme de chambre de Sabine,
+Modeste, pale et effarée, se précipita dans le salon.
+
+--Monsieur! criait-elle, madame! au secours! mademoiselle se meurt!...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, connaît son Paris--hommes et
+choses--sur le bout du doigt.
+
+Comme tous les industriels dont les opérations sont basées sur de larges
+crédits, il a besoin de quantités de renseignements qu'il puise un peu
+partout et qu'il n'oublie plus.
+
+Sa tête carrée est un bottin revu et augmenté qu'il laisse feuilleter à
+ses amis.
+
+Aussi, lorsque B. Mascarot lui avait parlé du père de cette brune
+Flavie, dont les yeux avaient si fort impressionné Paul Violaine,
+l'arbitre des élégances avait répondu sans hésiter:
+
+--Martin-Rigal? Connu! C'est un banquier.
+
+Banquier, M. Martin-Rigal l'est en effet, et il habite une des plus
+belles maisons de la rue Montmartre, presque en face de Saint-Eustache.
+
+Son logement particulier est situé au second étage, ses bureaux occupent
+tout le premier.
+
+Pour n'avoir pas son nom inscrit au livre d'or de l'aristocratie
+financière, M. Martin-Rigal n'en est pas moins très connu, extrêmement
+puissant et suffisamment estimé.
+
+Il est en relations surtout avec ce petit commerce parisien qui vivote
+plutôt qu'il ne vit, et qui se trouverait heureux sans ce fantôme
+périodique et implacable qui s'appelle l'échéance.
+
+Tous les gens qui s'adressent à lui, ou presque tous, il les tient dans
+la main.
+
+[Illustration:--Tous les jours, je me mettais à la fenêtre.]
+
+Que deviendraient-ils si fantaisie lui prenait de fermer ses guichets!
+ils manqueraient à leurs engagements, les jugements arriveraient à la
+suite des protêts, puis la faillite, la ruine.
+
+Il peut donc tout oser, et il ose, il use et il abuse.
+
+Son despotisme n'admet pas d'objection. Si, en présence d'une nouvelle
+mesure, quelque audacieux risque un: Pourquoi? On lui répond nettement:
+
+--Parce que...
+
+Et pas autre chose avec.
+
+C'est le caissier, bien entendu, qui répond cela, et non M.
+Martin-Rigal.
+
+Lui, on ne le rencontre guère. Dans la matinée, il est toujours
+invisible; il travaille dans son cabinet, à l'extrémité des bureaux.
+
+Et pas un de ses employés ne serait assez hardi pour aller frapper à sa
+porte.
+
+A quoi bon, d'ailleurs? Il ne répondrait pas. L'expérience a été tentée.
+Le feu prenant à la maison ne le tirerait pas de ses comptes.
+
+Physiquement, M. Martin-Rigal est grand et chauve. Sa face osseuse est
+toujours scrupuleusement rasée, et ses petits yeux gris ont une
+inquiétante mobilité. Lorsqu'il parle, si un mot lui échappe, s'il
+poursuit une idée, il promène sur son nez l'index de sa main droite:
+c'est son tic.
+
+Sa politesse est parfaite. C'est d'une voix de miel qu'il dit les choses
+les plus cruelles. Il ne manque jamais de reconduire jusqu'à la porte,
+avec force salutations et excuses, les gens auxquels il refuse de
+l'argent.
+
+Dans son costume, il affecte cette sorte d'élégance juvénile qui est un
+trait des moeurs des manieurs d'argent de la jeune école.
+
+En dehors des affaires, il est aimable, obligeant et spirituel par
+dessus.
+
+Volontiers il recherche les douceurs qui aident à traverser la vie,
+cette vallée de larmes. Il ne déteste pas un bon dîner et n'a jamais
+boudé un jeune et joli visage.
+
+Cependant il est veuf et on ne lui connaît qu'une passion au monde: sa
+fille unique, sa Flavie.
+
+Il est vrai que son amour paternel a quelque chose du fanatisme idiot de
+l'Indien qui se fait écraser sous les roues du char de son idole.
+
+La maison Martin-Rigal n'est pas montée sur un fort grand pied, mais on
+dit dans le quartier que Mlle Flavie a des dents aiguës à croquer des
+millions.
+
+Le banquier ne va qu'à pied; c'est hygiénique, prétend-il; mais sa fille
+a une jolie voiture attelée de deux chevaux de prix pour aller au bois,
+sous la protection d'une duègne moitié domestique, moitié parente,
+qu'elle a fini par rendre un peu folle.
+
+M. Martin-Rigal en est encore à répondre: Non, à une fantaisie de
+Flavie.
+
+Parfois des amis ont essayé de lui faire entendre que cette adoration
+perpétuelle préparait à Flavie un avenir très malheureux; sur ce
+chapitre, il est intraitable.
+
+Invariablement, il répond qu'il sait ce qu'il fait, et que s'il
+travaille comme un cheval, c'est à la seule fin que sa fille puisse se
+permettre tout ce qui lui passe par la tête.
+
+Et c'est vrai, au moins, qu'il travaille à lui seul autant que tous ses
+employés ensemble.
+
+Après être resté, depuis le matin, le nez sur des chiffres, à quatre
+heures du soir il ouvre son cabinet et reçoit ceux qui ont à
+l'entretenir d'affaires.
+
+Ainsi, le surlendemain du jour où Paul Violaine et Flavie s'étaient
+rencontrés chez le couturier célèbre, sur les cinq heures et demie, M.
+Martin-Rigal donnait audience à une de ses clientes.
+
+Elle était très jolie, toute jeune et mise avec une simplicité
+charmante; mais elle paraissait bien triste, ses beaux yeux étaient
+pleins de larmes, à grand'peine retenues.
+
+--A vous, monsieur, disait-elle, je dois l'avouer, si vous nous refusez
+notre bordereau, comme le mois passé, il nous faudra déposer notre
+bilan. Nous avons fait argent de tout pour l'échéance de janvier. Tous
+les bijoux dont je pouvais disposer sans qu'on s'en aperçut sont au
+Mont-de-Piété; nous mangeons dans du fer...
+
+--Pauvre petite femme!... murmura le banquier.
+
+Ce mot lui donna plus d'assurance.
+
+--Et pourtant, reprit-elle, notre position n'a jamais été meilleure,
+voici notre établissement payé, la vente marche très bien...
+
+Elle s'exprimait d'un petit air entendu qui semblait charmer M.
+Martin-Rigal, s'expliquant clairement, nettement.
+
+La Parisienne excelle en ces démarches difficiles. Plus futée que son
+mari, pleine de confiance en soi, elle garde l'esprit libre là où il
+perd la tête.
+
+Aussi, le plus souvent, dans les crises du petit commerce, pendant que
+l'homme se désole, c'est la femme qui agit.
+
+En écoutant l'exposé d'une situation qu'il connaissait fort bien, le
+banquier dodelinait sa tête chauve.
+
+--Tout cela est fort joli, dit-il enfin, mais ne rend pas meilleures les
+signatures que vous m'offrez. Si j'avais confiance, ce serait en vous...
+
+--Oh! monsieur, nous avons plus de trente mille francs de marchandises
+en magasin.
+
+--Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire...
+
+Il souligna ces mots d'un sourire et d'un regard si singulièrement
+expressifs, que la pauvre femme en rougit jusqu'à la racine des cheveux
+et perdit presque contenance.
+
+--Comprenez donc, reprit-il, que vos marchandises ne me donnent pas plus
+confiance que vos valeurs. Supposez un malheur. Que vendrait-on tout
+cela? Sans compter que ces diables de propriétaires ont des
+privilèges...
+
+Il s'interrompit. La femme de chambre de Flavie, s'autorisant du
+despotisme de sa maîtresse, entrait dans le cabinet sans frapper.
+
+--Monsieur, dit-elle, mademoiselle vous demande tout de suite, tout de
+suite!...
+
+M. Martin-Rigal se leva:
+
+--J'y vais, répondit-il, j'y vais!...
+
+Et prenant la main de sa cliente pour la mettre plus vite dehors, il
+ajouta:
+
+--Voyons, ne vous désolez pas... revenez me voir, nous arrangerons cela.
+
+Elle voulait le remercier; mais déjà il s'était élancé dans l'escalier.
+
+Si Flavie avait envoyé chercher son père, c'est qu'elle tenait à lui
+faire admirer sa toilette nouvelle, que venait de lui envoyer Van
+Klopen, qu'elle essayait et qu'elle trouvait miraculeuse.
+
+Il est de fait que le «couturier des reines», outre qu'il avait été
+d'une rare promptitude, s'était surpassé.
+
+Le costume de Flavie était un de ces chefs-d'oeuvre de mauvais
+goût,--à la mode, hélas!--qui donnent à toutes les femmes une même et
+odieuse tournure de poupée, imaginés, croirait-on, pour leur enlever
+d'un coup grâce, distinction et poésie.
+
+Ce n'étaient que garnitures, découpures et dentelures, jupes étagées,
+couleurs désagréables bizarrement assemblées.
+
+Van Klopen avait été fidèle à son système, car il a un système qu'il
+résume en deux axiomes forts clairs:
+
+1º Donner aux robes une coupe telle que, sitôt défraîchies, elles soient
+absolument inserviables;
+
+2º Rechercher les étoffes bon marché, ce qui plaît aux maris, et
+multiplier les garnitures qui sont la bouteille à l'encre des modes.
+
+Il a trouvé cela, ce Hollandais madré, et il n'est plus une couturière
+bourgeoise qui ne s'efforce de profiter de sa découverte.
+
+Seulement, Flavie se souciait infiniment peu de la question économique.
+
+Debout, au milieu du salon paternel, dont elle venait de faire allumer
+les lustres, car le jour baissait, elle étudiait quelques effets
+nouveaux,--c'est-à-dire qu'elle répétait sa toilette.
+
+Et en vérité, elle était si naturellement jolie, mignonne et gracieuse,
+que l'oeuvre de Van Klopen ne l'enlaidissait presque pas.
+
+Mais tout à coup, elle se retourna.
+
+Elle venait d'apercevoir, dans la glace, son père qui entrait tout
+essoufflé d'avoir grimpé si vite les escaliers.
+
+--Comme tu as tardé!... lui dit-elle.
+
+Certes, il n'avait pas perdu une seconde. Cependant il s'excusa.
+
+--J'étais avec un client, répondit-il, de sorte que...
+
+--Eh! il fallait le renvoyer.
+
+Il allait chercher d'autres explications encore, mais la jeune fille se
+tint pour satisfaite.
+
+--Voyons, père, commença-t-elle, ouvre les yeux bien grands, regarde-moi
+et dis-moi, oh!... franchement, comment tu me trouves.
+
+Point n'était besoin de le lui demander. L'admiration la plus parfaite
+s'épanouissait sur sa physionomie.
+
+--Charmante, murmura-t-il, divine!
+
+Si accoutumée qu'elle fut aux parfums de l'encens paternel, Flavie parut
+enchantée.
+
+--Alors, reprit-elle, tu crois que je lui plairai?
+
+Lui!... c'était Paul Violaine; M. Martin-Rigal ne le savait que trop. Il
+soupira profondément en répondant:
+
+--Comment veux-tu ne pas lui plaire?
+
+--Hélas! fit-elle, devenant songeuse, s'il s'agissait de tout autre, je
+ne douterais pas de moi, je ne craindrais rien, je ne sentirais pas ces
+transes cruelles qui me serrent le coeur...
+
+M. Martin-Rigal était assis près de la cheminée: il attira sa fille par
+la taille pour lui mettre un baiser au front, et elle, avec des
+mouvements coquets et onduleux de jeune chatte guettant des caresses,
+elle s'établit sur les genoux de son père.
+
+--C'est que, vois-tu, continuait-elle, poursuivant sa pensée, s'il
+allait ne pas faire attention à moi, si je lui déplaisais!... Tiens,
+père, je le sens, j'en mourrais.
+
+Le banquier détourna la tête pour cacher sa douloureuse impression.
+
+--Tu l'aimes donc bien? demanda-t-il.
+
+--Oh!...
+
+--Plus que moi?
+
+Flavie prit entre ses mains la tête de son père et la secoua doucement,
+tout en riant d'un petit rire sonore et pur comme le tintement du
+cristal.
+
+--Que t'es bête, pauvre père, disait-elle, que t'es bête!... Je te
+demande un peu si cela peut se comparer! Toi, je t'aime, parce que tu es
+mon père... d'abord. Je t'aime ensuite, parce que tu es bon, que tu veux
+tout ce que je veux, que tu dis toujours: Oui; je t'aime, parce que tu
+es comme les enchanteurs des féeries, tu sais, qui sont bien vieux, bien
+vieux, qui ont des barbes qui n'en finissent plus, et qui réalisent tous
+les souhaits de leurs filleules. Je t'aime pour cette bonne vie
+heureuse que tu me donnes, pour ma voiture, pour mes jolis chevaux, pour
+mes belles toilettes, pour les pièces d'or neuves dont, sans te lasser,
+tu emplis ma bourse, pour cette parure de perles que j'ai au cou, pour
+ce bracelet... pour tout enfin.
+
+L'énumération était désolante. Chaque mot trahissait un égoïsme féroce
+en sa naïveté. Et cependant le banquier écoutait d'un air riant, ravi,
+engourdi dans une sorte de béatitude irraisonnée.
+
+--Et lui? interrogea-t-il.
+
+--Oh!... lui, répondit Flavie devenue subitement sérieuse, lui, je
+l'aime parce qu'il est lui, d'abord; puis, parce que... parce que je
+l'aime.
+
+L'accent de la jeune fille trahissait une telle intensité de passion que
+le pauvre père ne put retenir un geste de colère.
+
+Elle vit ce geste et éclata de rire.
+
+--Vilain jaloux! fit-elle de ce ton qu'on prend pour faire honte à un
+enfant d'une faute légère, fi!... que c'est laid, monsieur. Vous montrez
+le poing à cette pauvre fenêtre, parce que c'est de cette fenêtre que
+j'ai aperçu mon Paul pour la première fois. C'est mal, monsieur, c'est
+très mal!...
+
+Comme l'enfant pris en faute et grondé, M. Martin-Rigal baissa la tête.
+
+--Eh bien! reprit Flavie, je l'aime, moi, cette fenêtre, qui me rappelle
+les plus fortes et les plus douces émotions de ma vie. Voici pourtant
+quatre mois de cela. Tiens, père, il me semble que c'était ce matin...
+J'étais venue me mettre à la fenêtre sans savoir pourquoi... et on dit
+que nous sommes maîtres de nos destinées! Quelle folie!... Je regarde
+machinalement, quand tout à coup, à la croisée de la maison d'en face,
+je l'ai aperçu. Ça été comme un éclair. Mais cette seconde a suffi pour
+décider de ma vie. Moi, qui jamais n'avais rien senti là--elle mettait
+la main sur son coeur,--j'y ai éprouvé une douleur épouvantable,
+aiguë, la sensation d'un fer rouge.
+
+Le banquier paraissait être au supplice, mais sa fille ne s'en
+apercevait pas.
+
+--Toute la journée, poursuivait-elle, j'ai été comme jamais... il me
+semblait qu'il n'y avait plus d'air pour respirer, j'avais comme un
+poids immense, là, au creux de la poitrine, et autour de la tête un
+cercle de fer. Ce n'était plus du sang qui circulait dans mes veines,
+mais de la flamme... La nuit, impossible de dormir, je frissonnais et
+j'étais trempée de sueur. Sans savoir pourquoi, j'avais peur, je
+tremblais...
+
+Le banquier secoua tristement la tête.
+
+--Flavie, murmura-t-il, chère adorée, pauvre folle enfant, que ne
+t'es-tu confiée à moi, alors?
+
+--J'en avais envie...
+
+--Eh bien!...
+
+--Je n'ai pas osé.
+
+M. Martin-Rigal leva les bras au plafond. Il prenait le ciel à témoin
+que si sa fille n'avait pas osé, ainsi qu'elle le disait, elle n'avait
+pour cela aucune raison, aucune.
+
+--Tu ne comprends pas cela, fit Flavie. Ah!... voilà. Tu as beau être le
+meilleur des pères, tu es un homme. Si j'avais une mère, elle me
+comprendrait.
+
+--Eh! qu'aurait fait ta pauvre mère, que je n'aie tenté, essayé? murmura
+M. Martin-Rigal.
+
+--Rien, peut-être, tu as raison. Parce que, vois-tu, il y a des jours où
+je ne me comprends pas moi-même. Et cependant, va, après cette première
+aventure, j'ai été terriblement courageuse. J'avais juré que jamais, non
+plus jamais, je n'ouvrirais cette croisée. J'ai lutté trois jours, oh!
+lutté comme il n'est pas possible. Le quatrième, je n'y ai plus tenu.
+J'ouvre, je regarde... Il était à la fenêtre, lui aussi, le front appuyé
+contre la vitre, et triste.... si triste que je me suis mise à pleurer.
+
+Le banquier, cet homme si dur que jamais le désespoir d'un client
+malheureux ne l'avait touché, avait-lui-même les yeux pleins de larmes.
+
+--Depuis! reprit Flavie, dont la voix avait une douceur pénétrante,
+depuis je n'ai plus résisté. Est-ce qu'on lutte contre la destinée!...
+Tous les jours je me mettais à la fenêtre. J'ai eu bien vite deviné ce
+qu'il faisait. Il donnait des leçons de piano à ces deux longues
+demoiselles si maigres, que nous rencontrons quelquefois. Pauvre
+garçon!... J'épiais son arrivée et aussi sa sortie. Si tu savais, père,
+comme il avait l'air malheureux!... Il y avait des jours où il était si
+pâle, où il se traînait si péniblement que je me demandais s'il avait
+mangé. Te fais-tu une idée de cela? Lui!... souffrir la faim, lorsque
+moi je suis riche! Car nous sommes riches, n'est-ce pas? J'avais fini
+par connaître toutes les expressions de sa physionomie. Tiens, quand il
+était content, il faisait comme cela avec son bras...
+
+Elle imitait en même temps un geste de Paul, geste qui lui était
+familier quand il lui arrivait quelque chose d'heureux.
+
+--Mais, hélas!... continuait Flavie, un jour il a disparu... Pendant une
+semaine je suis restée à la fenêtre, attendant, espérant... En vain.
+C'est alors que je suis tombée malade, et que je t'ai tout avoué, et que
+je t'ai dit: Celui-là est mon mari, je l'aime!...
+
+C'est d'un air sombre et avec une visible contrainte que M. Martin-Rigal
+écoutait ce récit que Flavie lui répétait pour la centième fois, au
+moins, depuis trois mois.
+
+--Oui, murmurait-il, c'est bien ainsi que tout s'est passé. Tu étais
+malade, je te voyais déjà mourante, je t'ai promis que ce jeune homme,
+cet inconnu dont tu ne savais même pas le nom, serait ton mari...
+
+Dans un élan de reconnaissance, la jeune fille jeta ses bras autour du
+cou de son père, et couvrit son front de baisers sonores.
+
+--Et aussitôt, reprit-elle, j'ai été guérie. Et tu tiendras ta parole,
+n'est-ce pas? Ah!... père chéri, je t'aime pour cela plus que pour tout
+le reste. Dire que le jour même, rien qu'avec les renseignements que je
+te donnais, tu t'es mis en quête de mon mystérieux artiste.
+
+--Hélas!... je suis sans forces contre tes volontés.
+
+Flavie se redressa, menaçant gaîment son père, d'un mouvement mutin.
+
+--Que signifie cet hélas! monsieur? demanda-t-elle. En seriez-vous par
+hasard à regretter votre bonté parfaite, votre obéissance?
+
+Il ne répondit pas. Il regrettait en effet.
+
+--Par exemple, reprit Flavie, je donnerais bien mon beau collier pour
+savoir comment tu t'y es pris pour le découvrir. Pourquoi ne m'as-tu
+jamais conté le plus petit détail? Voyons, ne me cache rien, qu'as-tu
+imaginé pour arriver jusqu'à lui, d'abord, et ensuite pour l'amener
+jusqu'à nous sans éveiller ses soupçons.
+
+M. Martin-Rigal sourit bonnement.
+
+--Ceci, répondit-il, est mon secret.
+
+--Soit, garde-le. Au fait, que m'importent les moyens employés, puisque
+tu as réussi! Car tu as réussi, n'est-ce pas, je ne rêve pas, je ne
+deviens pas insensée! Ce soir, avant une heure, dans quelques instants
+peut-être le docteur Hortebize va nous le présenter. Et il s'assoiera à
+notre table, je le regarderai à mon aise, j'entendrai le son de sa
+voix...
+
+--Folle!.... interrompit le banquier, malheureuse enfant!...
+
+Elle ne pouvait pas ne pas protester.
+
+--Oh!... répondit-elle vivement, folle?... peut-être. Mais malheureuse?
+pourquoi?
+
+--Tu l'aimes trop, répondit le banquier, avec l'accent d'une conviction
+profonde, il abusera.
+
+--Lui!... fit la jeune fille avec la certitude admirable de la passion,
+lui, jamais?...
+
+--Fasse Dieu, pauvre chère adorée, que mes pressentiments me trompent.
+Mais que veux-tu? ce n'est point là l'homme que je rêvais pour toi. Un
+artiste...
+
+Flavie, sérieusement fâchée cette fois, quitta les genoux de son père.
+
+[Illustration: Son père doucement l'attira sur ses genoux.]
+
+--Et voilà donc, s'écria-t-elle, tout ce que tu trouves contre lui. Il
+est artiste. Serait-ce un crime! Que ne lui reproches-tu aussi sa
+misère? Oui, il est artiste mais il a du génie, je l'ai lu sur son font.
+Oui, il est affreusement pauvre, mai je suis assez riche pour deux. Il
+me devra tout, tant mieux! Quand il aura de la fortune, il ne sera pas
+forcé de s'épuiser à donner des leçons de piano; il lui sera permis
+d'utiliser son talent. Il écrira des opéras comme ceux de Félicien
+David, plus beaux que ceux de Gounod. On les représentera dans les
+théâtres et les salles crouleront sous les applaudissements. Moi,
+cependant, toute seule au fond d'une loge fermée, je m'enivrerai de la
+gloire de l'élu de mon coeur. Le monde aura la poésie, moi j'aurai le
+poète, et, quand je le voudrai, c'est pour moi seule que chanteront ses
+divines mélodies...
+
+Elle parlait avec une exaltation extraordinaire, si pénétrée de son
+rêve, qu'elle ressentait, dans toute leur intensité, les sensations
+exactes de la réalité.
+
+Mais elle dut s'arrêter, une quinte de toux lui coupait la parole.
+
+Et pendant que les efforts secouaient sa poitrine et que le sang
+affluait à ses pommettes, M. Martin-Rigal la contemplait avec une
+expression navrante.
+
+La mère de Flavie avait été emportée à vingt-quatre ans par cette
+implacable maladie qu'on nomme la «phtisie galopante,» qui ne pardonne
+pas, qui est le désespoir de la science impuissante, et qui, en quinze
+jours, d'une fille rayonnante de vie et de santé, fait un cadavre.
+
+--Tu souffres, Flavie? demanda le banquier d'un ton qui trahissait une
+inquiétude trop poignante pour pouvoir être complétement dissimulée.
+
+--Moi! souffrir? répondit-elle avec un regard extatique, ce serait donc
+de joie?
+
+M. Martin-Rigal eut un geste terrible.
+
+--Par le tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, si jamais ce misérable te
+fait verser une larme, c'est un homme mort!
+
+L'accent du banquier était à ce point menaçant, que sa fille eut presque
+peur.
+
+--Qu'as-tu? père, demanda-t-elle; qu'ai-je dit qui te mette en colère?
+Pourquoi appeler Paul misérable?
+
+--Pourquoi?... répondit M. Martin-Rigal, incapable de se maîtriser,
+parce que je tremble pour toi. Il m'a volé le coeur de ma fille, et je
+ne puis le lui pardonner que si tu trouves près de lui plus de bonheur
+que près de ton vieux père. Oui, je suis épouvanté, parce que, si tu ne
+le connais pas, je le connais, moi! Du jour où tu me l'as désigné dans
+la foule, tous mes amis, tous les gens qui m'ont des obligations ont été
+sur pied. De ce moment, il a été entouré d'espions, surveillé, suivi. Je
+ne me suis pas contenté de connaître sa vie actuelle, on a fouillé son
+passé. Il n'a pas eu une pensée que je n'aie sue, pas prononcé une
+parole qui ne m'ait été rapportée. Je l'ai étudié... c'est-à-dire mes
+amis l'ont étudié avec une si scrupuleuse persistance, qu'il ne cache
+pas au fond de sa conscience un secret que nous n'ayons surpris.
+
+--Cependant, père, tu m'as dit qu'on n'avait rien trouvé contre lui.
+
+--Non, rien... Seulement il est plus faible que le brin d'osier, plus
+inconstant que la feuille sèche qui tournoie au moindre souffle. Non,
+rien!... Mais c'est un de ces être neutres, indécis pour le bien comme
+pour le mal, qui vont où on les pousse, sans but arrêté, sans énergie,
+sans volonté.
+
+--Tant mieux!... Ma volonté sera la sienne.
+
+M. Martin-Rigal sourit tristement.
+
+--Tu te trompes, chère fille, dit-il, comme toutes les femmes,
+d'ailleurs. Tu crois que les natures faibles, hésitantes, vacillantes,
+sont celles qu'on gouverne le plus aisément. Erreur. On ne domine
+véritablement que les forts, de même qu'on ne s'appuie sûrement que sur
+ce qui résiste. Ferme la main sur un morceau de marbre, il ne
+t'échappera pas. Essaie de serrer et d'étreindre une poignée de sable,
+elle glissera entre les doigts.
+
+Flavie se taisait.
+
+Son père, doucement, la saisit par la taille et l'attira sur ses genoux.
+
+--Écoute ton vieux père, fillette aimée, poursuivit-il, ton meilleur
+ami. N'as-tu donc pas confiance en moi? Ne sais-tu pas qu'il n'y a pas
+dans mes veines une goutte de sang qui ne soit à toi? Toutes mes pensées
+ne t'appartiennent-elles pas? Paul va venir, sois prudente. Tiens-toi en
+garde contre une désillusion possible...
+
+--Impossible!...
+
+--Soit! Mais alors, dans l'intérêt même de ton avenir, de ton bonheur,
+je t'en conjure, dissimule, ne laisse rien deviner de ce qui se passe en
+toi, crains les trahisons de tes regards. Les hommes sont ainsi faits
+que tout en se plaignant bêtement de la duplicité des femmes, ils ne
+leur pardonnent pas la franchise. Crois-en l'expérience de ton vieil
+ami. Souviens-toi que la sécurité absolue tue l'amour...
+
+Il s'interrompit, on sonnait à la porte de l'appartement.
+
+A ce coup de sonnette, tout le corps de Flavie vibra comme le timbre
+même sous le marteau.
+
+--C'est lui!... dit-elle d'une voix étranglée, lui!...
+
+Et, faisant un effort, elle ajouta:
+
+--Je t'obéis, père, je me sauve; je veux, avant de me montrer, tuer mon
+opinion et cette malheureuse sensibilité... Je reviendrai lorsque
+d'autres personnes seront arrivées. Sois sans inquiétude, je vais te
+prouver que ta fille serait une comédienne, au besoin...
+
+Elle s'enfuit comme la porte du salon s'ouvrait.
+
+Mais ce n'était point Paul.
+
+Ce premier arrivant était un ami de M. Martin-Rigal, un gros fabricant,
+qui donnait le bras à sa femme, aussi parfaitement mise
+qu'insignifiante.
+
+Pour ce soir-là, le banquier avait cru devoir inviter une vingtaine de
+personnes. Un grand dîner expliquait et justifiait la présentation de
+Paul.
+
+En ce moment, précisément, le protégé de B. Mascarot entrait chez le
+docteur Hortebize, l'honorable parrain qui allait lui ouvrir les portes
+du monde.
+
+Paul ne se ressemblait plus. Il sortait des mains d'un tailleur en
+renom, et même c'était là ce qui l'avait retardé.
+
+Grâce à l'influence du digne placeur, ce tailleur avait, en
+quarante-huit heures, exécuté un de ces costumes de soirée qui, à
+première vue décident un mariage.
+
+Le moelleux des étoffes, «la perfection de la coupe», la richesse des
+accessoires, mettaient en relief tous les «avantages» de Paul et
+rehaussaient sa bonne mine naturelle.
+
+Peut-être était-il un peu gêné par ces élégances si nouvelles, mais à
+l'âge qu'il avait, ou plutôt qu'il paraissait avoir, cet embarras qu'on
+devait prendre pour de la timidité était une grâce de plus.
+
+En tout cas, il était si bien, que le docteur, en le voyant, eut un
+sourire approbatif.
+
+--Décidément, murmura-t-il, Flavie a bon goût.
+
+Puis, interrompant Paul qui s'accusait d'arriver en retard:
+
+--Il n'y a pas de mal, lui dit-il, asseyez-vous, le temps de mettre une
+cravate fraîche, et je suis à vous.
+
+Laissé seul par le docteur qui venait de passer dans son cabinet de
+toilette, Paul Violaine s'assit ou plutôt se laissa tomber lourdement
+sur un fauteuil.
+
+Il était harassé de fatigue.
+
+Depuis cinq nuits, il ne dormait pas.
+
+Dès qu'il se couchait, une fièvre terrible s'emparait de lui, le brûlait
+et le chassait de son lit.
+
+C'est que si son corps était gêné dans ses beaux habits neufs, sa pensée
+se débattait, à la torture, au milieu des angoisses d'une situation
+impossible, absolument imprévue.
+
+Son honnêteté, qu'il vantait à Rose d'un air si sûr de soi, avait été
+mise à l'épreuve et n'avait pas résisté.
+
+Quand, au sortir de chez l'illustre Van Klopen, Paul avait dit au
+placeur: «Je suis à vous», il avait obéi aux inspirations de sa vanité
+blessée et de ses rancunes.
+
+D'ailleurs, il était encore étourdi de la terrible puissance du placeur,
+ébloui des regards de Flavie, fasciné par ces fantastiques millions
+qu'on faisait miroiter à ses yeux.
+
+Le soir, seulement, il fut épouvanté en se demandant de quels ténébreux
+desseins il devenait l'instrument, en songeant à cet engagement qu'il ne
+pouvait plus reprendre.
+
+Mais le lendemain, il avait dîné avec son protecteur chez Hortebize, et
+la certitude de la complicité active de cet excellent docteur l'avait
+décidé à étouffer les dernières convulsions de sa conscience.
+
+C'est ainsi: selon les sphères où il se trouve, le vice,--il faudrait
+dire le crime,--peut être une provocation ou un salutaire enseignement.
+
+Laid, sale, idiot, abattu, il répugne et raffermit la vertu chancelante.
+Riche, heureux, spirituel, triomphant, il éveille dans l'âme des faibles
+de furieuses jalousies caressées par l'espoir de l'impunité.
+
+Le luxe du docteur, ses façons d'homme du monde, son importance, ses
+paradoxes ingénieux à l'endroit des préjugés du Code, devaient achever
+la besogne de corruption du digne B. Mascarot.
+
+--Je ne serais qu'un sot, pensait Paul, si je luttais, si j'hésitais
+encore, quand ce médecin que je vois riche, heureux, honoré, n'a pas de
+scrupules.
+
+Il eût hésité, cependant, s'il eût su quelle relique renfermait ce
+médaillon d'or qui battait le ventre prospère du prudent associé de
+l'honorable placeur.
+
+Mais Paul ne pouvait savoir, et, admis pour la première fois à
+l'intimité d'une vie large et facile, il admirait le magnifique
+appartement du docteur, qui occupe tout le premier étage d'une vieille
+maison de la rue du Luxembourg.
+
+Dès l'antichambre, on devine l'égoïste aimable, le spirituel épicurien,
+qui ne croit perdus ni le temps ni l'argent qu'il dépense à ouater son
+bien-être.
+
+--Je veux être logé comme cela, s'était dit Paul, mordu au coeur par
+toutes les vipères de l'envie.
+
+Le docteur reparut, vêtu comme toujours lorsqu'il va dans le monde, avec
+la dernière recherche.
+
+--Je suis à vos ordres, dit-il au protégé de B. Mascarot, devenu le
+sien; partons, nous n'arriverons que bien juste à l'heure.
+
+Dans la cour, la voiture du docteur, un coupé Binder, attelé d'un
+vigoureux trotteur, attendait.
+
+En s'installant sur les coussins, Paul se disait:
+
+--J'aurai aussi un coupé comme celui-ci.
+
+Mais si le jeune homme oubliait pour des chimères les choses positives,
+le docteur qui avait reçu ses instructions, veillait.
+
+--Voyons, commença-t-il dès que la voiture fut dans la rue, causons peu,
+mais bien. On vous offre une occasion telle que bien des fils de famille
+n'en trouvent pas une pareille en leur vie, il s'agit d'en profiter.
+
+--J'en profiterai, répondit Paul avec une nuance de fatuité.
+
+--Bravo!... Mon cher garçon, j'aime cette audace juvénile. Seulement,
+permettez-moi de la doubler de ma vieille expérience. Et pour commencer,
+savez-vous au juste ce que c'est qu'une héritière?
+
+--Je pense, monsieur...
+
+--Laissez-moi parler. Une héritière, fille unique, surtout, est le plus
+ordinairement une jeune personne fort désagréable, capricieuse,
+fantasque, pénétrée de ses mérites et complétement affolée par les
+adulations dont elle a été l'objet dès sa plus tendre enfance. Certaine,
+grâce à sa dot, de ne pas manquer de mari, elle se croit tout permis.
+
+--Oh!... fit Paul, singulièrement refroidi, serait-ce le portrait de
+Mlle Flavie que vous m'esquissez là?
+
+Le docteur eut un franc éclat de rire.
+
+--Pas précisément, répondit-il, je dois vous prévenir que notre
+héritière a son grain de fantaisie. Je la crois, par exemple, très
+capable de faire tout pour tourner la tête d'un soupirant, à la seule
+fin de le planter là après, et de s'égayer de son air déconfit.
+
+Paul, qui, jusqu'à ce moment, n'avait examiné que les côtés brillants de
+l'aventure, fut consterné de cet envers qu'on lui montrait et qu'il
+n'avait pas soupçonné.
+
+--Si c'est ainsi, demanda-t-il tristement, à quoi bon me présenter?
+
+--Mais pour que vous réussissiez donc. N'avez-vous pas tout ce qu'il
+faut pour cela? Il se peut que Mlle Flavie vous accueille avec une
+distinction flatteuse: n'en tirez aucune conclusion immédiate. Elle se
+jetterait à votre tête que je vous dirais: Doutez, soyez prudent, c'est
+peut-être un piège. Entre nous, une fille qui possède un million est
+bien excusable d'essayer de savoir au juste si c'est à elle que
+s'adressent les hommages où à son argent.
+
+La voiture s'arrêtait: ils étaient arrivés rue Montmartre.
+
+Après avoir donné à son cocher l'ordre de venir le reprendre à minuit,
+le docteur entraîna son protégé.
+
+Paul était si ému, au moment de la démarche décisive, qu'il ne pouvait
+parvenir à mettre ses gants.
+
+Il y avait quinze personnes dans la maison du banquier, quand le
+domestique annonça M. le docteur Hortebize et M. Paul Violaine.
+
+Si M. Martin-Rigal détestait l'homme choisi entre tous par sa fille, il
+n'y parut guère à sa réception.
+
+Après avoir serré la main de son vieil ami le docteur, il le remercia
+avec une effusion bien sentie de lui présenter un homme aussi distingué
+que M. Violaine.
+
+Cet accueil rendit à Paul une partie de son assurance perdue. Mais il
+avait beau regarder, il n'apercevait pas Mlle Martin-Rigal.
+
+Le dîner était pour sept heures. A sept heures moins cinq minutes
+seulement, Flavie parut et fut aussitôt entourée par les invités.
+
+Elle avait réussi à cacher sa sensibilité. Si émue qu'elle fût, elle
+dominait son émotion, et ses yeux, en s'arrêtant sur Paul, qui
+s'inclinait devant elle, exprimaient une indifférence parfaite.
+
+M. Martin-Rigal ne s'attendait certes ni à tant d'énergie ni à tant de
+réserve.
+
+Mais Flavie avait médité ses dernières paroles et compris leur justesse.
+Placée assez loin de Paul, à table, elle eut le courage de s'abstenir de
+le regarder.
+
+Après le dîner seulement, lorsque les tables de whist furent organisées,
+Flavie osa s'approcher de Paul et d'une voix tremblante, elle lui
+demanda de faire entendre au piano quelques-unes de ses compositions.
+
+Paul était médiocre exécutant; sa musique ne valait pas grand'chose, et
+pourtant Flavie l'écoutait avec un recueillement béatifique comme si
+Dieu lui eût envoyé un de ses anges pour lui donner une idée des
+symphonies célestes.
+
+Assis l'un près de l'autre, M. Martin-Rigal et le docteur Hortebize
+suivaient d'un regard plein de sollicitude les émotions de la jeune
+fille.
+
+--Comme elle l'aime!... murmurait le banquier, et ne savoir au juste les
+pensées de ce garnement, qui certes ne se doute pas de son bonheur!
+
+--Bast!... Mascarot le confessera demain.
+
+Le banquier ne répondit pas.
+
+--Je crois que demain, reprit le docteur, ce cher Baptistin aura
+diablement de l'occupation. A dix heures, conseil général. Nous verrons
+donc enfin le fond du sac de notre ami Catenac. Je suis curieux aussi de
+voir quelle figure fera le marquis de Croisenois quand on lui apprendra
+ce qu'on attend de lui.
+
+Cependant, l'heure s'avançait, et les invités se retiraient un à un.
+
+Le docteur fit un signe à son protégé, et ils sortirent ensemble.
+
+Flavie, ainsi qu'elle l'avait promis, avait été si bonne comédienne, que
+Paul se demandait s'il devait croire et espérer.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Lorsque B. Mascarot réunit en conseil ses honorables associés,
+Beaumarchef a l'habitude de revêtir ce qu'il nomme sa «grande tenue.»
+
+Outre que très souvent il est appelé pour donner des renseignements et
+qu'il tient à paraître avec tous ses avantages, il a la vénération innée
+de la hiérarchie, et sait ce qu'on doit à ses supérieurs.
+
+Il garde pour ces occasions solennelles, le plus beau de ses pantalons à
+la hussarde, qui n'a pas moins de sept plis sur chaque hanche, une
+redingote noire qui dessine cette taille mince et cette poitrine bombée
+dont il est si fier; enfin, des bottes armées de gigantesques éperons.
+
+De plus, et surtout, il empèse avec une vigueur particulière ses longues
+moustaches dont les pointes ont perçu tant de coeurs.
+
+Ce jour-là, cependant, bien que prévenu depuis l'avant-veille qu'une
+assemblée aurait lieu, l'ancien sous-off, à neuf heures du matin, avait
+encore ses vêtements ordinaires.
+
+Il en était sérieusement affligé, et s'efforçait de se consoler en se
+répétant que cet acte d'irrévérence était bien involontaire.
+
+C'était la vérité pure. Dès l'aurore, on était venu le tirer du lit,
+pour régler le compte de deux cuisinières qui, ayant trouvé une
+condition, quittaient l'hôtel où B. Mascarot loge les domestiques sans
+place.
+
+Cette opération terminée, il espérait avoir le temps de remonter chez
+lui, mais juste comme il traversait la cour, il avait aperçu
+Toto-Chupin, lequel venait lui faire son rapport quotidien, et il
+l'avait fait entrer dans la première chambre de l'agence.
+
+Beaumarchef supposait que ce rapport serait l'affaire de quelques
+minutes: il se trompait.
+
+Si Toto n'avait rien de changé extérieurement, s'il conservait sa blouse
+grise, sa casquette informe, son ricanement cynique, ses idées s'étaient
+terriblement modifiées.
+
+Ainsi, lorsque l'ancien sous-off le pria de lui donner brièvement, car
+il était pressé, l'emploi de sa journée de la veille, le garnement, à sa
+grande surprise, l'interrompit par un geste narquois et une grimace des
+plus significatives.
+
+--Je n'ai pas perdu mon temps, répondit-il, et même j'ai découvert du
+nouveau; seulement avant de parler... avant de vous dire...
+
+--Eh bien?
+
+--Je veux faire mes conditions, là.
+
+Cette déclaration, appuyée d'un expressif mouvement de mains, abasourdit
+si bien l'ancien sous-off, qu'il ne trouva pas un mot à répondre.
+
+--Des conditions! répéta-t-il, la pupille dilatée par la stupeur.
+
+--C'est comme cela, insista Chupin, à prendre ou à laisser. Pensez-vous
+donc que je vais me tuer le tempérament jusqu'à la fin des fins pour
+rien, pour un grand merci? Ce ne serait pas à faire. On sait ce qu'on
+vaut, n'est-ce pas?
+
+Beaumarchef était exaspéré.
+
+--Je sais que tu ne vaux pas les quatre fers d'un chien, exclama-t-il.
+
+--Possible.
+
+[Illustration: Il allait recevoir un maître coup de pied lorsqu'un bruit
+à la porte le fit retourner.]
+
+--Et tu n'es qu'un petit misérable d'oser parler ainsi, après toutes les
+bontés du patron pour toi.
+
+Toto-Chupin éclata de rire.
+
+--Des bontés!... fit-il de sa voix la plus odieusement enrouée, oh! là,
+là... Ne dirait-on pas que le patron s'est ruiné pour moi? Pauvre homme!
+Je voudrai bien les connaître ces bontés.
+
+--Il t'a ramassé dans la rue, une nuit qu'il tombait de la neige, et
+depuis tu as une chambre à l'hôtel.
+
+--Un chenil.
+
+--Il te donne tous les jours le déjeuner et le dîner...
+
+--Je sais bien, et à chaque repas une demi-bouteille de mauvais bleu qui
+ne tache seulement pas la nappe, tant il y a d'eau dedans.
+
+Voilà comment Toto-Chupin pratique la reconnaissance.
+
+--Ce n'est pas tout, continua Beaumarchef, on t'a monté une boutique de
+marchand de marrons.
+
+--Oui, sous la porte cochère. Il faut rester debout du matin au soir,
+gelé d'un côté, grillé de l'autre, pour gagner vingt sous. J'en ai
+assez. D'ailleurs, il y a trop de chômage dans cet état-là!...
+
+--Tu sais bien que pour l'été on t'installera un réchaud à pommes de
+terre frites.
+
+--Merci! l'odeur de la graisse me donne mal à l'estomac.
+
+--Que voudrais-tu donc faire?
+
+--Rien. Je sens que je suis né pour être rentier.
+
+L'ancien sous-off était à bout d'arguments.
+
+--Je dirai tout cela au patron, fit-il, et nous verrons.
+
+Mais cette menace n'impressionna nullement Toto.
+
+--Je me fiche un peu du patron, répondit-il. Il me renverra? Bonne
+affaire.
+
+--Méchant drôle!...
+
+--Tiens, pourquoi donc? Est-ce que je ne mangeais pas avant de connaître
+le patron? Je vivais mieux et j'étais libre. Rien qu'à mendier, à
+chanter dans les cours et à ouvrir les portières, je me faisais mes
+trois francs par jour. On les buvait avec des amis, et ensuite on allait
+coucher à Ivry, dans une fabrique de tuiles où la police n'a jamais mis
+les pieds. C'est là qu'on est bien l'hiver, près des fours... Je
+m'amusais alors, tandis que maintenant...
+
+--Plains-toi donc!... Maintenant, quand tu surveilles quelqu'un, je te
+donne cent sous tous les matins.
+
+--Tout juste. Et je trouve que ce n'est pas assez.
+
+--Par exemple!...
+
+--Oh! ce n'est pas la peine de vous fâcher. Je demande de
+l'augmentation; vous répondez: Non. C'est très bien; moi, je me mets en
+grève.
+
+Beaumarchef eût volontiers donné dix sous de sa poche pour que B.
+Mascarot entendit maître Chupin.
+
+--Tu n'es qu'un coquin! s'écria-t-il. Tu fréquentes des sociétés qui te
+mèneront loin. Ne dis pas non. Il est venu ici te demander un certain
+Polyte, portant casquette cirée, accroche-coeurs collés aux tempes,
+jolie cravate à pois: je suis sûr que ce gaillard-là...
+
+--D'abord, mes sociétés ne vous regardent pas.
+
+--C'est pour toi, ce que j'en dis; il t'arrivera des désagréments, tu
+verras.
+
+Cette prédiction parut révolter Toto-Chupin; elle cachait, il le
+comprenait bien, une menace fort sérieuse.
+
+--De quoi! fit-il, rouge de colère, de quoi!... Qui donc me ferait
+arriver de la peine? Le patron? Moi, je l'engage à se tenir tranquille.
+
+--Toto!...
+
+--C'est que vous m'ennuyez fameusement à la fin. Méchant drôle par ci,
+garnement par là, chenapan, coquin!..... Ah ça! qu'êtes-vous donc, vous
+et le patron? Définitivement, vous me prenez pour un autre. Vous croyez
+peut-être que je ne comprends pas vos manigances et que je gobe les
+bourdes que vous me contez! Allons donc!... On y voit clair, Dieu merci!
+Quand vous me faites suivre celui-ci ou celui-là pendant des semaines,
+ce n'est pas pour porter des secours à domicile, n'est-ce pas! Qu'il
+m'arrive malheur, je sais bien ce que je dirai au commissaire. Vous
+verrez alors qu'un bon ouvrier vaut un peu plus de cent sous par jour.
+
+Certainement Beaumar est un ancien militaire; incontestablement, il est
+très brave; il tire avec distinction la pointe et la contrepointe, mais
+il se laisse aisément démonter.
+
+La surprenante impudence de Toto lui donnait à penser que le précoce
+gredin obéissait à quelque conseiller expérimenté. Dès lors, il était
+impossible de calculer la portée de ses menaces.
+
+Ne sachant comment agir en cette difficile conjoncture, n'ayant pas de
+consigne, l'ancien sous-off pensa que le plus prudent, en tout cas,
+était de filer doux.
+
+--Enfin, demanda-t-il, qu'exiges-tu?
+
+--D'abord, je veux sept francs par jour.
+
+--Peste!... tu vas bien, toi. N'importe, je dirai tes prétentions au
+patron, et en attendant, je te donnerai aujourd'hui ce que tu demandes.
+Ainsi, tu peux parler...
+
+Mais c'est avec le plus insolent dédain que le jeune garnement
+accueillit cette conciliante proposition.
+
+--Ah! bien!... ouiche!... fit-il.
+
+--Quoi?
+
+--Vous espérez me faire jaser pour quarante sous? Plus souvent! D'abord,
+je jure de ne pas desserrer les dents si vous ne me donnez pas
+immédiatement cent francs.
+
+--Cent francs! répéta Beaumar, confondu.
+
+--Ni plus ni moins.
+
+--Et en quel honneur, te donnerait-on cette somme?
+
+--Parce que je l'ai gagnée, donc...
+
+Beaumarchef haussa les épaules.
+
+--Tu es fou, prononça-t-il. Que veux-tu faire de cent francs? à quoi les
+dépenseras-tu?
+
+--Soyez tranquille, ce ne sera pas à acheter de la pommade comme celle
+que vous mettez sur vos moustaches.
+
+Imprudent Chupin!... Toucher à la moustache de Beaumarchef.
+
+Il allait recevoir un maître coup de pied, lorsqu'un léger bruit à la
+porte, restée entrebâillée, le fit retourner ainsi que l'ancien
+sous-off.
+
+C'était le père Tantaine, en personne, qui entrait.
+
+Brave et digne père Tantaine!...
+
+Tel il était apparu à Paul, dans sa mansarde, tel il était encore avec
+sa longue redingote noire, feutrée par des couches successives de
+graisse et de poussière, avec la flasque loque noire et luisante qu'il
+appelait son chapeau.
+
+Son éternel sourire voltigeait sur ses lèvres flétries.
+
+--Eh bien! eh bien!... disait-il, qu'est-ce que cela signifie? On se
+fâche, je crois, et les portes ouvertes encore!...
+
+Intérieurement, Beaumarchef bénit la Providence, protectrice des causes
+justes, qui lui envoyait ce renfort.
+
+--Monsieur, commença-t-il, c'est Toto-Chupin qui prétend...
+
+--J'ai tout entendu, interrompit doucement le père Tantaine.
+
+A ces mots, Toto jugea prudent de se reculer hors de portée.
+
+C'est un profond observateur que ce précoce gredin. Depuis des années
+qu'il vit en écumant le ruisseau de Paris, la nécessité a aiguisé sa
+pénétration naturelle.
+
+A trier de l'oeil, dans la foule, ses dupes quotidiennes, il est
+devenu physionomiste, comme tous les gens dont l'existence est à la
+merci du caprice de ceux qu'ils exploitent.
+
+Toto-Chupin connaissait à peine B. Mascarot et s'en méfiait.
+
+Il méprisait prodigieusement Beaumarchef dont il avait reconnu la
+niaiserie sous ses airs de matamore.
+
+Mais il craignait comme le feu ce doucereux Tantaine, en qui il devinait
+un maître qu'on ne brave pas impunément.
+
+Aussi, chercha-t-il bien vite à s'excuser.
+
+--Laissez-moi vous dire, m'sieu, hasarda-t-il...
+
+--Quoi? interrompit le bonhomme. Que tu es un garçon intelligent? Nous
+le savons; ce qui n'empêche que tu finiras mal.
+
+--C'est que, m'sieu, je voudrais...
+
+--De l'argent? C'est fort naturel... Peste!... tu es un auxilliaire trop
+précieux pour se priver de tes services. Allons, Beaumar, vite un billet
+de cent francs à ce joli garçon.
+
+L'ancien sous-off, stupéfait de cette générosité, allait certainement
+résister, mais sur un geste du bonhomme, que Toto n'aperçut pas, il
+s'exécuta et tira de sa caisse cinq pièces de vingt francs qu'il tendit
+au jeune drôle.
+
+Mais voici que Chupin n'osait plus prendre cet argent si impérieusement
+réclamé.
+
+Supposait-il qu'on voulait se moquer de lui? Flairait-il un piège caché
+sous cette surprenante facilité?
+
+--Prends, insista Tantaine, si tes renseignements ne valent pas ce que
+tu demandes, je te repincerai. Tu parleras, à cette heure, j'espère...
+
+--Oh! oui, m'sieu!... fit Toto triomphant.
+
+--Cela étant, suis-moi dans le confessionnal, nous n'y serons pas
+dérangés par les clients.
+
+On n'y voit pas fort clair, dans le confessionnal de l'agence de B.
+Mascarot, les rideaux verts qui entourent le grillage interceptent le
+jour, mais on n'y est pas mal.
+
+Il s'y trouvait un fauteuil à coussinet, deux chaises et une petite
+table.
+
+En familier de la maison, Tantaine s'empara du fauteuil, et s'adressant
+à Chupin qui restait debout, tortillant sa casquette, il dit simplement:
+
+--Je t'écoute.
+
+Le mauvais drôle avait repris son impudence habituelle. Ne sentait-il
+pas, à travers la toile de sa poche, les cinq louis de Beaumarchef!
+
+--Il y a cinq jours, commença-t-il, que je surveille Caroline Schimel,
+je la connais à présent comme ma tante. C'est une horloge pour les
+habitudes, cette femme-là, et les petits verres qu'elle boit marquent
+les heures.
+
+Le vieux clerc d'huissier daigna sourire de la métaphore.
+
+--Elle se lève vers dix heures, poursuivit Toto, prend son absinthe,
+déjeune chez le premier marchand de vin venu, sirote son café et fait sa
+partie de bésigue avec n'importe qui. Voilà pour la journée. A six
+heures sonnant, elle file au _Turc_, et n'en sort qu'à la fermeture,
+après minuit, pour aller se coucher.
+
+--Au _Turc_?... interrogea le père Tantaine.
+
+--A la table d'hôte de la rue des Poisonniers, quoi!... Parlez-moi d'un
+établissement comme celui-là! On y trouve à dîner, à boire, à danser...
+Tous les agréments de la vie, enfin, sans se déranger. C'est d'un beau
+là-dedans, à ce qu'il paraît!
+
+--Comment, à ce qu'il paraît!... Tu n'y es donc pas entré?
+
+D'un geste piteux, Toto Chupin montra son costume délabré.
+
+--On me refuserait au contrôle, répondit-il. Mais laissez faire, j'ai
+mon plan.
+
+Tout en causant, le père Tantaine prenait l'adresse de ce séjour de
+délices. Lorsqu'il eut fini:
+
+--C'est là, fit-il sévèrement, ce que tu évalues cent francs? maître
+Toto?
+
+Le garnement eut une grimace de singe méditant un méchant tour.
+
+--Attendez donc, bourgeois, fit-il. Pour mener la vie de Caroline, il
+faut de l'argent, n'est-ce pas? Elle n'est pas propriétaire, cette
+fille... mais moi je sais où elle prend sa monnaie.
+
+Le demi-jour du confessionnal permit au vieux clerc d'huissier de
+dissimuler la satisfaction que lui causait cette révélation.
+
+--Ah!... fit-il sur deux tons différents, ah! tu sais cela!...
+
+--Un peu, bourgeois, et d'autres choses aussi. Écoutez l'histoire: Hier,
+après son déjeuner, voilà ma Caroline qui se met à jouer aux cartes avec
+deux individus qui avaient mangé un morceau à une table voisine.
+C'étaient des lapins, allez, des vrais. Rien qu'à voir leurs mains
+tripoter les cartons, je me suis dit: «Toi, ma bonne femme, tu vas te
+faire nettoyer!» Ça n'a pas manqué. Au bout d'une heure, elle était si
+bien à sec, que n'ayant plus le sou pour payer sa consommation, elle a
+offert au marchand de vin une de ses bagues en gage. Lui, a répondu
+qu'il n'en voulait pas, ayant confiance. Alors elle a dit: «C'est bon,
+je monte chez moi, et je reviens.» J'ai vu et entendu, j'étais au
+comptoir à prendre un canon.
+
+--Et ce n'est pas chez elle qu'elle est allée?
+
+--Non, bourgeois, non. Elle sort, traverse tout Paris d'un pas de
+chasseur à pied, et va sonner droit à la porte de la plus belle maison
+de la rue de Varennes, un vrai palais. On ouvre, elle entre, et moi
+j'attends.
+
+--Sais-tu au moins qui l'habite, ce palais?
+
+--Naturellement. L'épicier du coin m'a dit que cet hôtel appartient au
+duc de... attendez donc... au duc de... Champdoce; oui, c'est bien ce
+nom-là. Champdoce; un noble qui a, paraît-il, ses caves pleines d'or,
+comme la Banque.
+
+Le père Tantaine n'est jamais si indifférent que lorsqu'il est
+sérieusement intéressé.
+
+--Abrège, Toto dit-il, abrège, mon garçon.
+
+Chupin, qui avait compté produire une vive impression, parut très vexé.
+
+--Faudrait me laisser le temps!... répondit-il. Donc, au bout d'une
+demi-heure, ma Caroline reparaît, gaie comme un pinson. Une voiture
+passait, elle grimpe dedans, et fouette cocher!... chien de fiacre!...
+il allait d'un train!... Heureusement j'ai des jambes, et j'arrive au
+Palais juste pour voir Caroline descendre, entrer chez un changeur et
+changer deux billets de deux cents francs.
+
+--Comment as-tu deviné cela?
+
+--Tiens, on a des yeux, peut-être. Les papiers étaient bleus.
+
+Le bon Tantaine eut un paternel sourire.
+
+--Tu te connais donc en billets de banque? dit-il.
+
+--Pourquoi pas? On a fait ses études le long des boutiques. Seulement,
+je n'en ai jamais manié. On dit que c'est doux à la main comme du satin.
+Une fois, j'ai voulu savoir, et je suis entré chez un changeur pour lui
+demander de me laisser tâter un billet de mille... Oh! rien que tâter:
+il m'a donné une claque. Gredin, va! Mais je lui ai répondu: «Tiens,
+pourquoi exposez-vous des fortunes en tas derrière une vitrine? C'est
+donc pour faire bisquer le monde?»
+
+Mais le père Tantaine n'écoutait plus.
+
+--C'est tout, n'est-ce pas? demanda-t-il.
+
+--Minute!... répondit Chupin, j'ai gardé le nanan pour la fin. J'ai à
+vous dire que nous ne sommes pas seuls à surveiller Caroline.
+
+Cette fois Toto dut être content de l'effet. Le vieux clerc fit sur son
+fauteuil un tel bond que son chapeau tomba.
+
+--Pas seuls! fit-il, que me chantes-tu là?
+
+--Je chante ce que j'ai vu, bourgeois. Depuis trois jours, je voyais
+rôder autour de notre gibier un grand drôle avec une harpe sur le dos,
+et je me défiais. J'avais raison. Il a fait la course du faubourg
+Saint-Germain, lui aussi...
+
+Le père Tantaine réfléchissait.
+
+--Un grand drôle, murmurait-il, un musicien... Hum!... il y a du
+Perpignan là-dessous, ou je me trompe fort. On verra...
+
+Et s'adressant à Toto:
+
+--Il faut lâcher Caroline, lui dit-il, et «filer» le drôle à la harpe.
+Et sois prudent, surtout... Allons, va, tu as gagné tes cent francs!...
+
+Chupin sortit, le vieux clerc hocha tristement la tête.
+
+--Trop intelligent, cet enfant, grommela-t-il, beaucoup trop, il ne fera
+pas de vieux os...
+
+Beaumarchef ouvrait la bouche pour demander au père Tantaine de garder
+la boutique pendant qu'il irait se mettre en grande tenue, mais le bon
+vieux l'arrêta.
+
+--Bien que le patron n'aime pas à être dérangé, dit-il, j'entre chez
+lui. Et quand ces messieurs arriveront, introduisez-les bien vite, parce
+que, voyez-vous, monsieur Beaumar, la poire est si mûre, que si on ne la
+cueillait pas, elle tomberait.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+C'est le docteur Hortebize qui, le premier, arriva au rendez-vous
+assigné par B. Mascarot à ses honorables associés.
+
+Se lever avant dix heures est un supplice pour lui, et la journée
+entière s'en ressent. Mais les affaires avant tout.
+
+L'agence, lorsqu'il se présenta, était pleine de clients et Beaumarchef
+en bénit le ciel. D'abord on remarquait ainsi bien moins le négligé de
+sa mise, puis il échappait de la sorte à l'inévitable: «trop de petits
+verres, Beaumar», du bon docteur.
+
+--Monsieur est là, dit l'ancien sous-off, et il vous attend avec
+impatience. M. Tantaine est avec lui.
+
+Une idée comique brilla dans les yeux de M. Hortebize, mais c'est du ton
+le plus sérieux qu'il répondit:
+
+--Pardieu!... je serai ravi de le voir ce brave père Tantaine.
+
+Cependant, lorsque le docteur pénétra dans le sanctuaire de l'agence, il
+trouva B. Mascarot seul, classant ses éternelles petites fiches.
+
+--Eh bien!... lui demanda-t-il, après une cordiale poignée de main, quoi
+de neuf?
+
+--Rien.
+
+--Tu n'as pas encore vu Paul?
+
+--Non.
+
+--Viendra-t-il, au moins?
+
+--Oui.
+
+L'estimable placeur est laconique d'ordinaire, mais non tant que cela.
+
+--Ah ça! qu'as-tu, demanda l'excellent docteur, tu me parais funèbre,
+serais-tu souffrant?
+
+--Je ne suis que préoccupé, ce qui est bien excusable, la veille d'une
+bataille décisive.
+
+Il y avait de cela, dans la tristesse du placeur, mais il y avait autre
+chose encore, qu'il se gardait bien de dire à son ami.
+
+Toto-Chupin l'inquiétait. Une paille, et le plus solide essieu d'acier
+forgé se brise. Toto, le triste drôle, pouvait être le grain de sable
+qui, glissant dans l'engrenage d'une machine, l'arrête et fait tout
+éclater.
+
+[Illustration: Entre la porte et lui se tenait Hortebize.]
+
+B. Mascarot cherchait comment supprimer le grain de sable.
+
+--Bast!... fit le docteur, en caressant son médaillon, nous réussirons.
+Qu'as-tu à redouter? Une résistance de Paul?
+
+L'honnête placeur haussa dédaigneusement les épaules.
+
+--Paul résistera si peu, dit-il, que j'ai résolu de le faire assister à
+notre séance d'aujourd'hui, qui sera orageuse. On pourrait lui mesurer
+la vérité comme le vin à un convalescent, j'aime mieux la lui verser
+d'un coup.
+
+--Diable! c'est grave. S'il allait prendre peur et s'envoler avec notre
+secret?
+
+--Il ne s'envolera pas, prononça B. Mascarot, avec un accent qui eût
+fait frémir son protégé, pas plus que ne s'envole le hanneton qu'un
+enfant tient au bout d'un fil. Ne connais-tu donc pas ces natures molles
+et flasques? Il est le gant, je suis la main nerveuse qui, sous la peau,
+garde sa puissance et sa force.
+
+Le docteur n'entreprit point de discuter.
+
+--_Amen!_ prononça-t-il.
+
+--Si nous trouvons une résistance, reprit le placeur, elle viendra de
+Catenac. Je puis obtenir de lui une coopération apparente, sincère;
+non...
+
+--Catenac!... fit le docteur surpris; tu te proposais, disais-tu, de te
+passer de lui.
+
+--Telle était mon intention, en effet.
+
+--Pourquoi changer d'avis?
+
+--Parce que j'ai reconnu que nous ne pouvions nous priver de son
+concours, parce que pour renoncer à ses services, il faudrait confier le
+fin mot de notre société à un homme d'affaires, parce que...
+
+Il s'interrompit en disant:
+
+--Écoute!
+
+Dans le corridor, on entendait les: broum! broum! d'un homme qui, ayant,
+comme on dit vulgairement, la poitrine grasse, tousse dès qu'il change
+de température, dès qu'il passe du froid de la rue à la chaleur des
+appartements.
+
+--C'est lui, fit Hortebize.
+
+La porte s'ouvrit. C'était Catenac, en effet.
+
+Don naturel ou résultat d'un savant exercice, maître Catenac a cette
+tournure, ces façons, cet «on ne sait quoi», qui, à première vue, font
+dire: «Voici un honnête homme.»
+
+Sur la seule foi de son enseigne, c'est-à-dire de sa bonne figure à
+minces favoris châtains, on serait heureux de lui confier sa fortune.
+
+Tartuffe avec l'oeil louche, la lèvre cauteleuse et pincée, la
+physionomie fuyante, éveillerait la méfiance et ainsi ne serait pas
+Tartuffe.
+
+Le regard de Catenac, clair et droit, croise franchement le regard de
+son interlocuteur. Sa voix est pleine et ronde. Il a le secret d'une
+brusquerie joviale qui ne manque jamais son effet.
+
+Avocat très estimé au Palais pour son savoir, Catenac plaide peu et mal.
+
+S'il gagne trente mille francs par an, c'est qu'il a une spécialité.
+
+Il arrange les contestations qui ne peuvent se plaider, par cette raison
+que, soumises à un tribunal, elles enverraient au bagne les deux parties
+ou les déshonoreraient à tout le moins.
+
+Tous les jours, à Paris, il s'entame des procès de ce genre.
+
+Le plus violent des adversaires lance une assignation, commence des
+poursuites; le public, qui flaire un scandale, attend... Rien.
+
+Les deux adversaires épouvantés sont allés trouver Catenac, tout est
+arrangé!...
+
+A combien de fripons insignes, de voleurs considérés, prêts à se
+dénoncer mutuellement, a-t-il fait entendre raison!...
+
+Il a mis d'accord des assassins qui se disputaient les dépouilles de
+leur victime, prêts à invoquer des juges pour le règlement des parts.
+
+Et ce ne sont pas là ses plus hideuses affaires.
+
+Lui-même le dit parfois: «J'ai remué en ma vie des monceaux de boue.»
+
+Dans son cabinet de la rue Jacob, il s'est chuchotté des aveux à faire
+tomber le crépi du plafond.
+
+Ce genre de conciliation rapporte au conciliateur ce qu'il veut.
+
+Le client qui a mis à nu devant son avocat les ulcères de sa conscience,
+lui appartient, comme le malade appartient au médecin qui a soigné ses
+maladies honteuses, comme la pénitente appartient à son directeur.
+
+De sa spécialité, Catenac a gardé cette faconde prolixe, oiseuse,
+diffuse, indispensable aux gens qui, pris pour arbitres, doivent, avant
+tout, calmer la violence des adversaires mis en présence.
+
+--Me voici, s'écria-t-il tout d'abord. Tu m'as appelé, ami Baptistin, tu
+m'as convoqué, assigné, mandé, et j'arrive, j'accours, j'obéis, je me
+rends...
+
+--Prends donc une chaise, interrompit le placeur.
+
+--Merci, cher ami, mille grâces, bien des remercîments; mais je suis
+pressé, vois-tu, affairé, tiraillé; ou m'attend; je suis lié, engagé...
+
+--Eh bien! prononça le docteur, assieds-toi quand même. Ce que veut te
+dire Baptistin est autrement important que n'importe quel rendez-vous.
+
+Catenac obéit, toujours souriant en apparence, au fond très en colère et
+un peu inquiet.
+
+--De quoi donc s'agit-il? disait-il, qu'est-ce, qu'y a-t-il?
+
+B. Mascarot s'était levé et était allé pousser les verrous.
+
+Lorsqu'il eut repris sa place:
+
+--Voici le fait, répondit-il. Nous sommes décidés, Hortebize et moi, à
+lancer la grande affaire dont je t'ai vaguement entretenu autrefois.
+Nous avons un homme important à mettre à la tête, le marquis de
+Croisenois.
+
+--Mon cher... commença l'avocat...
+
+--Attends. Ton concours nous est indispensable, de sorte...
+
+Maître Catenac se leva brusquement.
+
+--Assez, interrompit-il, suffit, la cause est entendue. Si c'est pour me
+proposer, pour m'offrir une affaire, que tu m'as écrit de venir, de
+passer, tu as eu tort, tu t'es trompé, tu as fait fausse route, je te
+l'ai dit, redit, affirmé, répété cent fois...
+
+Il se retournait déjà, se préparant à battre en retraite; mais, entre la
+porte et lui, se tenait debout le bon docteur Hortebize, qui le
+regardait d'un air singulier!...
+
+Certes, le Catenac n'est pas homme à se laisser aisément effrayer.
+
+Mais l'attitude de l'excellent Hortebize était si expressive, le pâle et
+froid sourire de B. Mascarot--qu'il regarda--lui offrit une si édifiante
+signification, qu'il demeura interdit.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie, balbutia-t-il, qu'est-ceci? Que
+voulez-vous de moi? que souhaitez-vous, que désirez-vous?
+
+--Nous voulons d'abord, prononça le docteur en appuyant sur chaque mot,
+que tu prennes la peine d'écouter quand on te parle.
+
+--Mais j'écoute, ce me semble.
+
+--Reprends donc ta chaise, et ouvre ton esprit aux propositions de notre
+ami Baptistin.
+
+Le visage de Catenac ne trahissait rien de ses impressions. Il l'a
+exercé et assoupli à ce point qu'un soufflet ne ferait pas monter une
+seule goutte de sang à ses joues.
+
+Seulement, son geste, lorsqu'il se rassit, disait l'irritation qu'il
+éprouvait de cette violence qui lui était faite.
+
+--Que Baptistin s'explique donc, dit-il.
+
+A part un mouvement machinal pour assurer ses lunettes sur son nez,
+l'honorable placeur n'avait pas bougé.
+
+--Avant d'aborder les détails, dit-il d'un ton glacé, j'aurais dû
+demander à notre respectable ami--et associé--si oui ou non il est avec
+nous.
+
+--Eh!... cela doit-il faire l'ombre d'un doute, interrompit l'avocat,
+est-ce que tous mes voeux...
+
+--Pardon! Il n'est pas question de voeux stériles. Ce qu'il nous faut,
+c'est un concours loyal, une coopération active.
+
+--C'est que mes amis...
+
+--Je dois te prévenir, insista B. Mascarot, que nous avons toutes les
+chances pour nous, et que si nous gagnons, chacun de nous aurait près
+d'un million.
+
+Hortebize n'avait pas la patience du placeur.
+
+--Voyons, fit-il, prononce-toi. Réponds: oui ou non.
+
+Catenac, ses amis pouvaient le voir, était cruellement indécis. Il fut
+plus d'une minute sans répondre: il se recueillait.
+
+--Eh bien!... non!... s'écria-t-il avec une violence qui trahissait
+l'effort de la lutte; tout bien vu, réfléchi, considéré, pesé, je vous
+répondrai nettement et carrément: Non.
+
+B. Mascarot et le docteur Hortebize eurent la même exclamation:
+
+--Ah!...
+
+Ce n'était pas surprise, mais bien ce sentiment mal défini qu'on éprouve
+à voir une prévision, même fâcheuse, réalisée.
+
+--Permettez, poursuivit Catenac, que j'explique ce que sans doute vous
+appelez ma défection.
+
+--Dis trahison, ce sera plus juste.
+
+--Soit. Je ne chicanerai pas sur les mots, je serai franc.
+
+--Oh!... murmura le docteur, une fois n'est pas coutume.
+
+--Il me semble, cependant, que je ne vous ai jamais caché ma façon de
+penser. Voici à coup sûr plus de dix ans que je vous ai parlé de rompre
+notre association. Vous rappelez-vous ce que je vous disais alors? Je
+vous disais: Notre extrême besoin, notre dénûment ont pu justifier
+toutes nos entreprises, elles sont maintenant inexcusables.
+
+--En effet, répondit le placeur, tu nous as fait part de tes scrupules.
+
+--Ah!... vous voyez donc bien.
+
+--Seulement ces scrupules ne t'ont jamais préoccupé au moment
+d'encaisser ta part, que tu es toujours venu toucher régulièrement.
+
+--C'est-à-dire, insista le docteur, que si tu répudiais les risques, tu
+acceptais fort bien les bénéfices. C'est-à-dire que tu voulais bien
+gagner au jeu, mais que tu prétendais ne point exposer d'argent.
+
+L'argument, bien qu'il parût sans réplique, ne décontenança point
+Catenac.
+
+--C'est vrai, reprit-il, j'ai toujours palpé mon tiers. Mais n'ai-je pas
+autant que vous contribué à mettre l'agence sur son pied actuel? Ne
+va-t-elle pas toute seule maintenant, sans bruit, sans effort, comme une
+machine parfaite? N'avons-nous pas réussi à donner à nos opérations
+comme un cachet commercial? Tous les mois, sans se déranger, on peut
+palper de beaux bénéfices, et, incontestablement, j'ai droit à un tiers.
+Vous plaît-il de laisser les choses aller leur petit train? Topez là, je
+suis votre homme.
+
+--C'est fort heureux, en vérité!
+
+--Mais voici que tout à coup vous prétendez m'embarquer dans des dangers
+incalculables, alors je vous crie: Halte-là!... je n'en suis plus. Je
+lis dans vos yeux que vous me trouvez absurde. Fasse Dieu que les
+événements ne vous montrent pas impitoyablement que j'ai raison.
+Songez-y; voici plus de vingt ans que la chance est pour nous. Que
+faut-il pour qu'elle tourne? Un rien. Croyez-moi, ne la tentez pas. La
+fortune, vous le savez, se venge tôt ou tard de ceux qui, au lieu de lui
+faire la cour et de l'épouser sagement, l'ont violentée.
+
+--Oh!... grâce d'homélies, fit le docteur.
+
+--Très bien!... je me tais. Mais encore une fois, pendant qu'il en est
+temps encore, réfléchissez. L'impunité n'a qu'un temps. Si prodigieuses
+que soient vos espérances, elles sont peu de chose en comparaison de ce
+que vous allez exposer.
+
+Cette faconde à froid devait exaspérer le docteur Hortebize.
+
+--Parler ainsi, t'est facile, dit-il, tu es riche, toi.
+
+--J'ai de quoi vivre, en effet; en dehors de ce que je gagne, j'ai deux
+cent mille francs à moi. Et s'il ne faut que les partager pour vous
+déterminer à renoncer à vos projets, dites un mot et c'est fait.
+
+B. Mascarot, qui jusqu'alors avait laissé le débat s'agiter entre les
+deux associés, jugea qu'il était temps d'intervenir.
+
+--Pauvre ami! fit-il, as-tu vraiment deux cent mille francs?
+
+--Ou peu s'en faut.
+
+--Et tu nous en offre un tiers!... Ah! maître, c'est un beau trait, et
+nous serions des ingrats si nous n'étions pas profondément touchés;
+seulement...
+
+Il s'arrêta, tracassa ses lunettes, et d'un ton incisif ajouta:
+
+--Seulement, quand tu nous auras donné à chacun cinquante mille francs,
+il t'en restera encore plus de onze cent mille.
+
+Catenac eut un éclat de rire si franc, si juste d'intonation, qu'un
+observateur y eût été pris.
+
+--Que ne dis-tu vrai!... fit-il.
+
+--Et si je te prouvais que je dis vrai?
+
+--Je serais bien surpris.
+
+Le digne placeur ouvrit un de ses tiroirs, en sortit un petit registre
+qu'il feuilleta et le présenta à son associé en disant:
+
+--Regarde alors, car voici l'état exact de ta fortune à la fin du mois
+de décembre de l'année dernière. Depuis, tu as fait divers achats par
+l'intermédiaire de M. L... Je ne les ai pas portés en compte, mais j'en
+ai la note. Dois-je te la montrer?...
+
+Pour le coup, l'impassible visage de Catenac exprima quelque chose! Il
+se redressa furieux. Ses yeux lançaient des éclairs.
+
+--Eh bien! oui! s'écria-t-il, oui! j'ai douze cent mille francs de
+fortune, et c'est pour cela que je ne veux plus d'association. Oui, j'ai
+soixante mille livres de rentes, c'est-à-dire soixante mille bonnes
+raisons pour ne pas me compromettre, et je ne me compromettrai pas.
+Ah!... vous êtes jaloux! Est-ce donc ma faute si nos conditions sont
+devenues inégales? N'étais-je pas comme vous sans un sou quand nous
+avons commencé! Ma vie n'a pas été la vôtre, voilà tout. Vous dépensiez
+sans compter, moi j'économisais. Vous ne songiez qu'au présent, je
+pensais à l'avenir. Hortebize faisait tout pour chasser ses clients, je
+m'épuisais en efforts pour attirer les miens. Et maintenant, parce que
+je suis riche et que vous n'avez rien, il me faudrait subir vos
+exigences!... Allons donc. Quand je touche au but de mon ambition, il me
+faudrait revenir en arrière avec vous! Jamais. Suivez votre chemin, je
+suis le mien, je ne vous connais plus.
+
+Il se levait déjà et prenait son chapeau; un geste du placeur l'arrêta.
+
+--Si je te disais, insistait Mascarot, que tu nous es utile,
+indispensable!...
+
+--Je répondrais: Cela est fâcheux pour vous.
+
+--Si cependant nous voulions bien...
+
+--Quoi?... Me contraindre? Comment? Vous me tenez, mais je vous tiens.
+Vous ne pouvez rien contre moi que je ne puisse contre vous. Essayer de
+me perdre serait vous perdre.
+
+--Es-tu bien sûr de cela?
+
+--Si sûr, que je vous le répète encore: Entre vous et moi, il n'y a plus
+rien de commun.
+
+--Je crois que tu te trompes, maître!...
+
+--Moi! pourquoi?
+
+--Parce que voici un an que je loge et nourris gratis à notre hôtel une
+jeune fille du nom de Clarisse. Ne la connaîtrais-tu pas, par hasard?...
+
+Ce n'est pas sans intentions habilement calculées que, depuis dix
+minutes, B. Mascarot laissait son ami Catenac se débattre, s'épuiser en
+efforts aussi inutiles que ceux du poisson engagé dans la nasse.
+
+Il avait voulu ainsi pénétrer les intentions de cet honorable associé et
+connaître ses ressources.
+
+S'il avait comme pris à tâche de l'irriter, s'il avait encouragé
+Hortebize à le fouetter de ses ironies, c'est qu'il savait combien peut
+être indiscrète la colère de l'homme le plus maître de soi.
+
+Se jugeant suffisamment éclairé, d'un seul mot l'estimable placeur
+reprit sa supériorité.
+
+A ce nom de Clarisse, l'avocat fut comme un promeneur qui, marchant en
+pleine sécurité, apercevrait tout à coup à ses pieds la mèche allumée
+d'une mine prête à éclater.
+
+Instinctivement il recula, les bras en avant, secoué par un spasme
+nerveux, la pupille dilatée par l'effroi.
+
+--Clarisse!... balbutiait-il, qui t'a dit... comment as-tu pu savoir?
+
+Mais l'ironique sourire qu'il put surprendre sur les deux lèvres de ses
+deux associés cingla si cruellement son orgueil, qu'il reprit aussitôt
+les apparences du sang-froid.
+
+--Décidément, fit-il, je deviens fou. Ne voila-t-il pas que je leur
+demande comment ils s'y sont pris pour tout découvrir! Ne dirait-on pas
+que j'ai oublié quels moyens nous employons pour surprendre les secrets
+de ridicule ou d'infamie que nous exploitons!...
+
+--Je t'avais bien jugé, dit le placeur.
+
+--En quoi?
+
+--J'avais prévu que le jour où tu te sentirais assez fort pour te passer
+de nous, tu tenterais de rompre les liens qui nous unissent. Aujourd'hui
+tu voudrais nous abandonner. Tu nous trahirais demain si tu le pouvais
+sans danger. J'ai pris mes précautions.
+
+Le bon docteur se frottait vigoureusement les mains.
+
+--Voilà ce que c'est, disait-il, on ne s'avise jamais de tout.
+
+--Ce que je ne conçois pas, poursuivit Mascarot, c'est que toi, Catenac,
+un homme fort, tu nous aies fait le jeu si beau. Comment, il y a un an
+de cela, tu nous haïssais, tu songeais à nous perdre, et tu nous offres
+cette prise. C'est à n'y pas croire.
+
+--A n'y pas croire!... fit le docteur comme un écho.
+
+--Et cependant, continuait le placeur, ton... comment dirai-je? ton
+imprudence est des plus communes, de celles que nous avons le plus
+souvent observées et qui nous ont le plus rapporté. Pardieu!... Tous les
+jours cela se voit. Tu ne lis donc plus la _Gazette des Tribunaux_?
+
+Hier encore, j'y lisais une histoire qu'on jurerait être la tienne.
+
+Un bourgeois ambitieux et hypocrite, frais verni d'honnêteté, fait venir
+de la campagne une jeune et jolie bonne, éclatante de santé, assez
+naïve, ayant les mains bien rouges..., et il se donne le délicat plaisir
+de la séduire.
+
+Pendant quelques mois tout va bien; mais voici qu'un matin la pauvre
+fille ne peut plus cacher qu'elle est enceinte. Voilà le bourgeois
+épouvanté. Que diront les voisins et le portier?
+
+L'enfant est supprimé et la mère jetée sans pitié sur le chemin de
+Saint-Lazare. C'est simple...
+
+--Baptistin, de grâce!...
+
+--... Mais c'est fort imprudent. Ces choses-là se découvrent toujours.
+Si le crime a pour lui ses combinaisons et ses ruses, la justice a pour
+elle ces hasards que l'on dit invraisemblables, et qui se représentent à
+chaque minute de la vie. Tu as un jardinier à ta maison de Champigny?
+Suppose que la fantaisie vienne à cet homme de creuser la terre autour
+de ce puits qui est au fond du jardin. Sais-tu ce qu'il trouverait?...
+
+[Illustration:--Une nuit tu as creusé là un trou.]
+
+--Assez!... prononça Catenac, je me rends.
+
+--B. Mascarot, comme toujours au moment décisif, ajusta ses lunettes.
+
+--Toi, dit-il, te rendre... Pas encore. En ce moment tu cherches à parer
+le coup que je te porte.
+
+--Je t'assure...
+
+--Épargne-toi cette peine. Ton jardinier ne trouverait rien.
+
+L'avocat eut une exclamation de rage. Il commençait à comprendre dans
+quel horrible piège il était tombé.
+
+--Il ne trouverait rien, reprit le placeur. Et pourtant il est bien
+vrai, n'est-ce pas, qu'au mois de janvier de l'année dernière, une nuit,
+tu as creusé là un trou et que dans ce trou tu as déposé le corps d'un
+enfant roulé dans un châle... Et quel châle!... celui-là même que toi,
+Catenac, pour hâter la défaite de la mère, tu étais allé acheter à
+_Pygmalion_: les commis en témoigneraient, s'il le fallait. Maintenant,
+tu peux chercher, tu ne trouveras rien...
+
+--Et c'est toi, c'est toi qui as enlevé...
+
+--Non, interrompit le placeur du ton le plus ironique, c'est Tantaine.
+Que veux-tu? je suis prudent. Je sais où est le cadavre, comme on dit
+vulgairement, et tu ne le sais pas. Mais sois tranquille, il n'est pas
+perdu. Il est en bon lieu. Une seule tentative de trahison, et le
+lendemain tu liras dans le _Petit Journal_, à l'article _Paris_: «Hier,
+des terrassiers qui travaillaient à tel endroit, ont découvert le
+cadavre d'un nouveau-né. Le commissaire de police, aussitôt prévenu,
+s'est transporté sur le terrain et a commencé une enquête...» Tu lirais
+cela, et tu me connais assez pour être persuadé d'avance que l'enquête
+aboutirait. Tu devines bien qu'au châle de cette pauvre Clarisse, j'ai
+ajouté assez d'indices pour qu'on puisse aisément remonter jusqu'au
+coupable... jusqu'à toi.
+
+A la colère de Catenac avais succédé une affreuse prostration. Cet
+homme, que rien n'aurait dû surprendre ni étonner, était assommé et
+paraissait avoir perdu la faculté de réfléchir et de délibérer.
+
+Son désespoir s'échappait en paroles incohérentes, et il laissait voir
+sa souffrance, comme s'il eût espéré toucher ses implacables associés.
+
+--Vous m'assassinez, murmurait-il, vous me tuez au moment où j'allais
+recueillir le prix de vingt années de travaux et de privations.
+
+--Travaux est joli! observa le docteur.
+
+Mais l'heure pressait; d'un instant à l'autre, Paul et le marquis de
+Croisenois pouvaient arriver. B. Mascarot comprit combien il était
+important de remonter le moral de son associé.
+
+--Voyons, reprit-il, tu cries comme si nous voulions t'égorger. A quoi
+bon? Nous supposes-tu assez niais pour nous exposer sans des certitudes
+presque absolues de succès? Hortebize, tout comme toi, s'est cabré quand
+je lui ai parlé de la grande opération. Je la lui ai expliquée, et
+maintenant il approuve.
+
+--C'est exact, déclara Hortebize.
+
+--Donc, reprit le placeur, tu n'as, pour ainsi dire, rien à craindre. Tu
+es, nous en sommes convaincus, trop beau joueur pour nous garder
+rancune...
+
+Catenac eut un sourire forcé.
+
+--Je ne vous en veux pas, répondit-il; parle, j'obéirai.
+
+B. Mascarot se recueillit un moment.
+
+--Ce que j'attends de toi, répondit-il, ne peut te compromettre en rien.
+J'ai à te demander de nous dresser un acte de société dans des
+conditions que je dirai tout à l'heure. Tu t'occuperas ensuite de
+l'affaire, mais non ostensiblement.
+
+--Bien!...
+
+--Ce n'est pas tout. Tu as été chargé par le duc de Champdoce d'une
+mission très difficile, très délicate... Il s'agit de recherches qui
+doivent rester secrètes...
+
+--Quoi!... tu sais cela aussi?
+
+--Je n'ignore rien de ce qui peut nous être utile. J'ai appris, par
+exemple, qu'au lieu de t'adresser à moi, tu es allé sottement trouver le
+seul homme que nous ayons à craindre, Perpignan, un gaillard presque
+aussi fort que nous, et bien autrement âpre.
+
+--Enfin, qu'exiges-tu de ce côté?
+
+--Peu de chose. Tu me tiendras au courant de tes recherches. Tu ne diras
+jamais au duc un seul mot dont nous ne soyons convenus à l'avance.
+
+--C'est entendu.
+
+La querelle semblait terminée, le digne M. Hortebize était ravi.
+
+--Là!... fit-il, était-ce la peine de crier comme un écorché.
+
+--Soit, fit Catenac, j'ai eu tort.
+
+Il tendit la main à ses deux amis et ajouta avec un pâle sourire:
+
+--Que tout soit donc oublié!...
+
+Était-il sincère? Le rapide regard qu'échangèrent Mascarot et le docteur
+était gros de soupçons.
+
+Mais depuis un moment déjà, on frappait à la porte; le docteur alla
+ouvrir, et Paul parut, saluant affectueusement ses deux protecteurs.
+
+--Avant tout, mon enfant, commença le placeur, je veux vous présenter à
+un de mes vieux amis.
+
+Et se retournant vers Catenac, il ajouta:
+
+--Mon cher maître, je te demande tes bontés pour mon jeune ami Paul, un
+brave garçon qui n'a ni père ni mère, et que nous pousserons dans le
+monde.
+
+A ces mots, soulignés d'un étrange sourire, l'avocat bondit sur son
+fauteuil.
+
+--Sacrebleu! s'écria-t-il, que n'as-tu parlé plus tôt!
+
+Confident du duc de Champdoce, Catenac venait d'entrevoir le plan de B.
+Mascarot.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Le marquis de Croisenois se fait toujours attendre. Chez lui, c'est un
+système qui dégénère en manie.
+
+Peut-être croit-il ainsi affirmer son importance. Le calcul est faux.
+L'homme habile se soucie peu d'arriver en avance ou en retard, il ne se
+préoccupe que de paraître au moment précis où on le souhaite le plus.
+
+Arriver à propos, tout est là. C'est le secret de bien des fortunes
+qu'on ne s'explique pas.
+
+M. de Croisenois avait été convoqué par B. Mascarot pour onze heures. Il
+était plus de midi quand il se présenta, ganté de frais, le lorgnon à
+l'oeil, agitant sa badine, grimé de cette débonnaireté impertinente et
+familière qu'affectent les imbéciles quand ils croient faire acte de
+condescendance.
+
+A trente-cinq ans, Henri de Croisenois affiche les dehors évaporés d'un
+beau-fils de vingt ans. Cette légèreté insoucieuse est son armure de
+guerre, l'excuse toujours prête des folies les plus risquées.
+
+On dit encore de lui, après des fredaines un peu fortes:
+
+--C'est un étourdi, un véritable lycéen, on ne saurait lui en vouloir,
+il est si bon enfant, il a un si excellent coeur!...
+
+En lui-même, il doit bien rire de cette opinion du monde.
+
+Calculateur féroce, cet aimable gentilhomme, qui de sa vie n'a eu un bon
+mouvement, s'est exercé à se défier de l'inspiration première.
+
+Sous le masque de son laisser-aller, ce facile compagnon dissimule une
+remarquable âpreté. En matière de chicane, il en remontrerait à l'avoué
+le plus retors. Il a roulé et dupé jusqu'aux usuriers auxquels il a eu
+affaire.
+
+S'il s'est ruiné, c'est qu'il s'est entêté à régler son train sur celui
+d'amis dix fois plus riches que lui. Toujours la même histoire.
+
+Mêlé à ce groupe de viveurs brillants, dont le comte de Trémorel fut
+longtemps le parangon, et qui maintenant prend le mot d'ordre du fils
+aîné du duc de Sairmeuse, Croisenois a voulu, lui aussi, avoir son
+écurie de courses.
+
+Entre tous les moyens de fondre une fortune, celui-là est le plus sûr et
+le plus expéditif.
+
+Le léger marquis en sait quelque chose. Il avait abusé de tous les
+expédients et était à la veille de faire le plongeon, lorsque B.
+Mascarot lui tendit la main.
+
+Il s'y cramponna désespérément, comme un homme qui se noie se
+raccrocherait à une barre de fer rouge.
+
+Mais si les inquiétudes les plus aiguës le tenaillaient, son aplomb ne
+s'en ressentait nullement, et c'est du ton le plus aisé qu'après avoir
+salué les personnes présentes, il dit au placeur:
+
+--Je vous ai peut-être fait un peu attendre, cher maître; vrai, j'en
+suis désolé, j'avais des préoccupations... Mais me voici tout à vous, et
+s'il vous plaît que nous causions, j'attendrai volontiers que vous ayez
+terminé avec ces messieurs...
+
+Sur quoi, son cigare qu'il avait gardé étant près de s'éteindre, il en
+tira deux ou trois bouffées.
+
+La phrase était supérieurement impertinente, et cependant le digne
+Baptistin n'en fut pas offusqué. Non, il ne dit rien, lui qui abomine
+l'odeur du tabac.
+
+Les forts ont de ces longanimités. On peut bien passer quelque chose à
+un fat, quand on sait qu'il dépend de soi de l'écraser sous l'ongle...
+
+D'ailleurs, B. Mascarot avait besoin de Henri de Croisenois. Il était un
+des indispensables pions de sa partie.
+
+--Nous commencions à désespérer de vous voir, répondit-il. Je dis nous,
+parce que ces messieurs sont ici pour vous, pour notre affaire...
+
+Le marquis ne prit point la peine de dissimuler une petite moue
+contrariée.
+
+--Ces messieurs, poursuivit le placeur, sont mes associés. Monsieur est
+le docteur Hortebize, monsieur est maître Catenac, du barreau de Paris,
+enfin monsieur--et il montrait Paul--est notre secrétaire.
+
+Cette présentation avait une gravité comique.
+
+Si M. de Croisenois était dépité de trouver quatre confidents au lieu
+d'un, Catenac était furieux de voir qu'on livrait l'association à un
+inconnu.
+
+C'est chose subtile qu'un secret, plus volatile que l'éther, qui
+s'évapore, si hermétiquement clos que soit le flacon où on le verse.
+
+Hortebize, en dépit de sa confiance aveugle, ne laissait pas que d'être
+surpris.
+
+Quant à Paul, il n'avait ni assez d'yeux, ni assez d'oreilles.
+
+Seul, le placeur conservait cet imperturbable sang-froid de l'homme qui,
+ayant un but, va droit vers ce but, comme le boulet que n'arrêtent ni ne
+font dévier les branchages ni les broussailles.
+
+--Monsieur le marquis, commença-t-il, lorsque Croisenois fut assis, je
+ne vous laisserai pas une minute d'incertitude. Toute diplomatie serait
+puérile entre gens comme nous.
+
+Ce pluriel parut si singulier à M. de Croisenois, que c'est avec une
+nuance très accusée de persiflage qu'il répondit:
+
+--Vous me flattez, cher maître.
+
+Plus attentif, le léger marquis eut remarqué le mouvement des lunettes
+de B. Mascarot, mouvement qui signifiait clairement:
+
+--Vous me faites pitié!...
+
+Hortebize prétendait que les lunettes de l'honorable placeur étaient
+«parlantes,» et il avait raison.
+
+C'est vainement que des fourbes illustres, redoutant la trahison du
+regard, dissimulent leurs yeux sous des verres épais. Les lunettes, à la
+longue, font comme partie de qui les porte: elles vivent, pour ainsi
+dire, elles tressaillent, elles finissent par avouer ce qu'avouerait
+l'oeil qu'elles cachent.
+
+--Je vous confesserai sans ambages, monsieur le marquis, reprit le
+placeur, que votre mariage est conclu si nous le voulons, mes associés
+et moi. Nous pouvons vous garantir le concours actif du comte et de la
+comtesse de Mussidan. Reste à obtenir le consentement de la jeune fille.
+
+Croisenois eut un geste magnifique de suffisance.
+
+--Oh! je l'aurai, s'écria-t-il, je m'en charge. Chaque époque a ses
+moyens de séduction, j'ai étudié et pratiqué ceux de la nôtre. Je
+promettrai les plus beaux chevaux de Paris, une loge aux Italiens, un
+crédit illimité chez Van Klopen, une liberté absolue... Quelle jeune
+fille résisterait à de tels éblouissements. Oui, je réussirai... Ah! à
+une condition, toutefois, c'est que je serai patronné par une personne
+jouissant d'une certaine influence dans la maison...
+
+--Pensez-vous que la vicomtesse de Bois-d'Ardon, soit une marraine
+convenable?
+
+--Peste!... je le crois bien, une parente du comte!...
+
+--Eh bien!... le jour où nous le voudrons, Mme de Bois-d'Ardon
+appuiera vos prétentions et chantera vos louanges.
+
+Le marquis se dressa triomphant.
+
+--En ce cas, s'écria-t-il d'un ton à faire coiffer sainte Catherine à
+toutes les héritières, en ce cas l'affaire est dans le sac.
+
+Paul se demandait s'il était bien éveillé. Quoi!... on lui avait promis
+une femme riche, à lui, et voici qu'on mariait cet autre!
+
+--Ces gens-ci, se dit-il, outre qu'ils placent les domestiques des deux
+sexes et autres, m'ont tout l'air de faire fonctionner, moyennant
+espèces, «la profession matrimoniale.»
+
+Cependant le marquis interrogeait de l'oeil B. Mascarot, hésitant à
+découvrir toute sa pensée.
+
+--Oh!... parlez, encouragea le digne placeur, nous sommes entre nous.
+
+--Reste donc, fit M. Croisenois, à fixer le... comment dirai-je?... le
+courtage, le droit de commission...
+
+--J'allais aborder la question.
+
+--Eh bien!... mon cher maître, je n'ai qu'une parole. Je vous ai dit que
+je vous donnerais le quart de la dot. Le lendemain du mariage je vous
+signerai des lettres de change pour le montant de ce quart.
+
+Cette fois, Paul croyait comprendre tout à fait.
+
+--Voici le grand mot lâché, pensa-t-il. Si j'épouse Flavie, j'aurai à
+partager la dot avec ces honnêtes messieurs. Je m'explique maintenant
+l'intérêt qu'ils me portent et leurs caresses.
+
+Mais les offres du marquis n'avaient point paru satisfaire l'honorable
+placeur.
+
+--Nous sommes loin de compte, prononça-t-il.
+
+--Eh bien!... je consens à payer en dehors, et comptant, ce que je vous
+dois.
+
+B. Mascarot hocha la tête, au grand désespoir de Croisenois, qui reprit:
+
+--Vous voulez le tiers?... Soit, j'en passerai par là.
+
+Le placeur restait de glace.
+
+--Ce n'est pas le tiers qu'il nous faut, déclara-t-il, ni même la
+moitié. La dot entière ne nous suffirait pas. Vous la garderez donc,
+ainsi que ce que je vous ai prêté... si nous nous arrangeons.
+
+--Qu'exigez-vous? Parlez... parlez.
+
+Mascarot assura solidement ses lunettes.
+
+--Je parlerai, répondit-il, mais avant il est absolument indispensable
+que je vous dise l'histoire de l'association dont je suis le chef.
+
+Jusqu'à ce moment, Catenac et Hortebize avaient écouté sans se permettre
+seulement un geste, silencieux et grave comme des sénateurs romains sur
+leur chaise curule.
+
+Ils pensaient assister à une de ces comédies auxquelles B. Mascarot les
+avait accoutumés, comédies dont les péripéties variaient, mais dont le
+dénoûment était comme fatal.
+
+A suivre ce débat, entre le marquis de Croisenois et le placeur, ils
+prenaient ce plaisir méchant qu'éprouvent certaines gens à voir un chat
+jouer avec une misérable souris avant de la dévorer.
+
+Mais lorsque B. Mascarot annonça qu'il allait livrer leur dangereux
+secret, tous deux se dressèrent en même temps, furieux, épouvantés.
+
+--Deviens-tu fou?... s'écrièrent-ils ensemble.
+
+B. Mascarot haussa les épaules.
+
+--Pas encore, répondit-il d'un ton calme, et je vous prie de me laisser
+poursuivre.
+
+--Sacrebleu!... cependant, essaya Catenac, nous avons voix au chapitre.
+
+--Assez!... fit violemment le placeur, je suis le maître, n'est-ce pas?
+
+Et d'un ton d'amère ironie, il reprit:
+
+--Est-ce qu'on ne peut pas tout dire devant monsieur?
+
+Le médecin et l'avocat avaient repris leur place. Croisenois pensa qu'il
+serait adroit et tout à fait conforme à ses intérêts de les rassurer.
+
+--Entre honnêtes gens... commença-t-il.
+
+--Nous ne sommes pas honnêtes, interrompit Mascarot.
+
+Puis, pour répondre à l'air de stupeur profonde du marquis, il ajouta
+avec un accent écrasant et en le regardant bien:
+
+--Ni vous non plus, d'ailleurs.
+
+Cette brutale déclaration fit monter un flot de sang au front de
+Croisenois. Le code de la bonne compagnie n'interdit-il pas expressément
+de dire aux gens, en face, ce qu'on pense d'eux?
+
+Il avait bonne envie de se fâcher, mais c'était se brouiller, c'était
+laisser échapper la perche de salut. Il courba la tête sous l'insulte,
+décidé à la prendre en plaisanterie.
+
+--Parbleu!... fit-il, le paradoxe est raide.
+
+Mais l'honorable placeur ne daigna pas remarquer cette lâcheté, qui fit
+sourire le bon docteur Hortebize.
+
+--Je vous serai obligé, monsieur le marquis, reprit-il, de m'écouter
+attentivement.
+
+Il se retourna vers Paul et dit:
+
+--Et vous aussi, mon cher enfant.
+
+Il y eut un moment de silence presque solennel, pendant lequel on
+entendit le murmure des clients qui se pressaient autour de Beaumarchef
+dans la première pièce.
+
+Si Hortebize et Catenac semblaient confondus, Croisenois était si
+stupéfait qu'il laissait éteindre son cigare, et Paul frémissait
+d'avance.
+
+B. Mascarot, lui, paraissait transfiguré. Il n'avait plus rien du
+placeur bénin, le sentiment de son pouvoir le grandissait, ses lunettes
+lançaient des éclairs.
+
+--Tels que vous nous voyez, monsieur le marquis, commença-t-il, mes
+respectables associés et moi, nous n'avons pas toujours été ce que nous
+sommes.
+
+Il y a vingt-cinq ans, nous étions jeunes, nous étions honnêtes, toutes
+les illusions de l'adolescence nous souriaient encore, nous avions la
+foi qui soutient dans les épreuves, nous avions ce courage qui enflamme
+le soldat marchant à l'assaut d'une batterie.
+
+Nous habitions tous trois un misérable hôtel garni de la rue de la
+Harpe, et nous nous aimions comme trois frères!...
+
+[Illustration: Tiens, misérable! paies-toi.]
+
+--Comme c'est loin, ce temps!... murmura Hortebize, comme c'est loin!...
+
+--Oui, c'est loin, continua le placeur, et cependant pour moi le temps
+n'a pas de brumes; je nous revois tels que nous étions, et mon coeur
+se serre en comparant les espérances d'alors aux réalités
+d'aujourd'hui!...
+
+Il me semble, mes amis, que tout cela est d'hier.
+
+Nous étions pauvres, alors, monsieur le marquis, affreusement pauvres,
+et cependant le monde nous avait bercés de ses plus décevantes caresses.
+Les directeurs de toutes les serres chaudes consacrées à l'éclosion des
+talents encore en leur oeuf, avaient murmuré aux oreilles de chacun de
+nous des paroles magiques: Tu réussiras, _tu Marcellus eris_...
+
+Croisenois dissimula un sourire. L'histoire ne lui semblait pas
+palpitante.
+
+--Tiens, fit-il; vous savez le latin.
+
+--Je l'ai su du moins. C'est que je dois vous le dire, chacun de nous
+semblait promis à une destinée brillante. Catenac, avocat de la veille,
+venait de recevoir un prix pour sa thèse _De la Transmission de la
+Propriété_; Hortebize avait été couronné pour un travail sur l'_Analyse
+des matières suspectes_, travail reproduit presque en entier par
+l'illustre Orfila, dans son _Traité des Poisons_. Moi-même, je venais de
+subir victorieusement les épreuves de la licence, de l'agrégation et du
+doctorat ès sciences et ès lettres...
+
+Paul ouvrait des yeux énormes. Il ne s'était jamais demandé ce que
+deviennent les neuf dixièmes des élus des concours.
+
+--Malheureusement, poursuivait le placeur, Hortebize était brouillé avec
+sa famille, la famille de Catenac était aux prises avec la misère, et
+moi je n'ai pas de famille... Nous mourrions de faim décemment.
+
+Seul de nous trois, je gagnais un peu d'argent à préparer des élèves aux
+examens de Saint-Cyr et de l'École polytechnique.
+
+Moyennant trente-cinq sous par jour,--la moitié d'un salaire du
+manoeuvre--je bourrais de géométrie et d'algèbre des fils de famille
+qui se moquaient de ma maigreur et de mes habits râpés.
+
+Trente-cinq sous!... et là-dessus nous étions trois à prendre notre
+pain, et j'avais une maîtresse, aimée jusqu'au délire, qui se mourait de
+la poitrine!
+
+Qui jamais eût cru cela de ce sphinx à lunettes vertes qui avait nom B.
+Mascarot!...
+
+--J'abrège, reprit-il. Un jour vint où, entre nous trois, nous ne pûmes
+trouver un sou. Et Hortebize venait de m'avouer que, faute d'aliments
+substantiels, de viande, de vin, ma maîtresse allait mourir.
+
+--Eh bien! m'écriai-je, attendez-moi, mes amis, je saurai bien trouver
+de l'argent.
+
+Sans savoir ce que j'allais faire, je m'élançai dehors. J'étais fou
+furieux, j'étais enragé. Je me demandais s'il fallait tendre la main
+pour quelques sous ou étrangler un passant pour lui prendre sa bourse.
+J'étais descendu jusqu'à la Seine, et j'allais le long des quais livrant
+au vent des exclamations incohérentes. Tout à coup, un éclair sillonna
+les ténèbres de mon désespoir.
+
+Je me rappelai que nous étions au mercredi, jour de la sortie de l'École
+polytechnique, et je me dis qu'en me rendant au Palais-Royal, au café
+Lemblin, je trouverais infailliblement quelqu'un de mes anciens élèves,
+qui, peut-être, consentirait à me prêter cent sous...
+
+Cent sous! ce n'est guère, n'est-il pas vrai, monsieur le marquis? Eh
+bien!... ce jour-là, cent sous représentaient pour moi la vie de mes
+amis et le salut de ma maîtresse. Avez-vous jamais eu faim, monsieur le
+marquis?
+
+Croisenois tressaillit. Non, il n'avait jamais souffert de la faim. Mais
+savait-il ce que l'avenir lui réservait, à lui dont les ressources
+étaient à ce point épuisées, qu'il pouvait demain, tomber du faîte de
+ses apparentes splendeurs sur le pavé, dans la boue.
+
+--Quand j'arrivai au café Lemblin, poursuivit B. Mascarot, je n'y
+trouvai pas un seul élève de l'école. Le garçon auquel je m'adressai, me
+toisa d'abord dédaigneusement, mes vêtements tombaient en lambeaux. Mais
+lorsqu'il sut que j'étais un répétiteur, il daigna me répondre que ces
+messieurs étaient déjà venus et qu'ils ne tarderaient pas à revenir. Je
+déclarai que j'allais les attendre. Le garçon me demanda ce que je
+voulais prendre; je répondis: rien, et je m'assis dans un coin.
+
+Depuis ma sortie, j'avais eu comme un brasier dans le cerveau; mais en
+ce moment, j'éprouvai un bien-être relatif. J'espérais. Parmi les noms
+que m'avait cités le garçon, il s'en trouvait deux de jeunes gens qui
+avaient été bons pour moi.
+
+J'attendais depuis un quart d'heure environ, lorsque tout à coup entra
+dans le café un homme dont jamais, dussé-je vivre cent ans, je
+n'oublirai la figure.
+
+Il était plus blanc que sa chemise. Ses traits étaient contractés et
+comme crispés. Il avait l'oeil hagard et la bouche entr'ouverte, comme
+un agonisant qui râle.
+
+Une douleur, horrible autant que la mienne, poignait cet homme; je le
+compris.
+
+Mais il était riche, lui, on le voyait bien.
+
+Lorsqu'il se fut laissé tomber sur le divan, les garçons accoururent
+pour lui demander ce qu'il désirait prendre.
+
+D'une voix rauque, si peu intelligible que les garçons durent le faire
+répéter deux fois, il demanda:
+
+--Une bouteille d'eau-de-vie et de quoi écrire!
+
+C'était bien une histoire réelle, que racontait B. Mascarot. La vérité
+seule a cette émotion profonde, ces notes poignantes qui font vibrer les
+entrailles.
+
+Le placeur s'était interrompu, et aucun de ses auditeurs n'osait
+souffler mot.
+
+L'excellent et souriant Hortebize lui-même était devenu sombre.
+
+--La vue de cet homme, continua l'honorable placeur, me soulagea. Nous
+sommes ainsi faits que le malheur d'autrui est un adoucissement, une
+atténuation à notre malheur.
+
+Il était évident pour moi que cet inconnu souffrait horriblement, et je
+me disais avec une sorte de satisfaction malsaine:
+
+«Il n'y a donc pas que les misérables à maudire la vie; les riches, eux
+aussi ont donc leurs tortures?»
+
+Cependant les garçons s'étaient empressés d'obéir. Ils avaient apporté
+de l'eau-de-vie, du papier, de l'encre.
+
+L'homme commença par se verser un grand verre, qu'il avala comme de
+l'eau. L'effet fut soudain et terrible. Il devint cramoisi, comme s'il
+allait avoir un coup de sang, et resta plus d'une minute privé de
+sentiment, anéanti.
+
+Je l'observais avec une curiosité ardente. Une voix me criait que
+désormais un lien mystérieux existait entre cet inconnu et moi, qu'il
+serait pour quelque chose dans mon existence, et que son influence me
+serait fatale.
+
+Si effrayante était cette voix, qu'un moment j'eus l'idée de sortir. Je
+résistai. La curiosité m'ardait.
+
+L'inconnu cependant revenait à lui.
+
+Il saisit sa plume, et rapidement traça quelques lignes sur une feuille
+du cahier de papier à lettres placé devant lui.
+
+Elles ne le satisfirent pas, car brusquement il s'interrompit, tira de
+sa poche un briquet et brûla cette première épreuve.
+
+Le courage lui manquait. Il se versa et but un second verre
+d'eau-de-vie.
+
+Une nouvelle lettre ne le satisfit pas plus que la première, car il la
+chiffonna rageusement et la glissa dans le gousset de son gilet.
+
+Il recommença pour la troisième fois, décidé sans doute à faire un
+brouillon, car je le voyais tour à tour réfléchir, écrire, raturer.
+
+Pour moi, il était clair qu'il n'avait conscience ni de soi ni du lieu
+où il se trouvait. Il gesticulait, laissait échapper des exclamations
+sourdes comme s'il eût été chez lui, seul dans son cabinet, à l'abri des
+indiscrets.
+
+Ayant relu une troisième fois son brouillon, il en parut content. Il le
+recopia, ce qui fut l'affaire d'une minute, et ensuite le déchira en
+menus morceaux qu'il jeta sous la table.
+
+Sa lettre soigneusement fermée, il appela le garçon:
+
+--Prenez ces vingt francs, lui dit-il, et portez vous-même cette lettre
+à son adresse. Vous viendrez me rendre réponse,--car il y aura une
+réponse,--chez moi. Voici ma carte, allez, hâtez-vous...
+
+Le garçon sortit en courant, et presque sur ses pas le monsieur se
+retira après avoir payé sa consommation.
+
+Quel drame venait de se jouer là, devant moi? Je devinais quelqu'une de
+ces ténébreuses intrigues qui s'agitent dans l'ombre de la vie privée.
+Cet homme pouvait être un mari trompé, un joueur ruiné, un père dont le
+fils venait de déshonorer le nom.
+
+J'essayais de penser à autre chose; je ne pouvais.
+
+Ces petits fragments de papier, jetés sous le divan par l'imprudent, me
+fascinaient. Je brûlais de les ramasser, de les assembler, de savoir...
+
+Mais je vous l'ai dit, j'étais honnête, et une telle action révoltait
+tous mes instincts.
+
+J'aurais triomphé de la tentation, je le crois, sans une de ces
+circonstances futiles qui décident de l'existence entière.
+
+On ouvrit une porte, un courant d'air s'établit, et le vent fit
+tournoyer et chassa jusqu'à mes pieds, un fragment du brouillon.
+
+J'eus comme un éblouissement. J'étais vaincu. Je ramassai l'étroit
+morceau de papier et j'épelais ces quatre mots:
+
+ ....._me brûle la cervelle_...
+
+Je ne m'étais donc pas trompé. J'étais en présence d'une affreuse
+énigme, et il ne tenait qu'à moi d'en avoir le mot.
+
+Ayant cédé une première fois à une détestable obsession, j'avais le bras
+pris dans l'engrenage, j'étais perdu. Je ne discutais plus.
+
+Les garçons allaient et venaient, nul ne faisait attention à moi, je me
+rapprochai insensiblement de la place qu'occupait l'inconnu, et je
+ramassai deux nouveaux fragments. Sur le premier, je lus:
+
+ ....._la honte et l'horreur_...
+
+Et sur le second:
+
+ ....._Ce soir, cent mille francs_...
+
+J'étais fixé. J'avais voulu surprendre un secret, je le tenais. Ces
+trois bouts de phrases étaient pour moi plus clairs que le jour.
+
+Dès lors, à quoi bon poursuivre? Je poursuivis cependant. Je réussis à
+réunir tous les fragments, je les assemblai et je lus ce billet
+affreusement laconique:
+
+
+ «_Charles_,
+
+ «_Il me faut ce soir même cent mille francs et à toi seul je puis
+ les demander sans ébruiter la honte et l'horreur de ma situation._
+
+ _«Peux-tu réunir cette somme en deux heures?_
+
+ _«Selon que ta réponse sera: oui, ou non, je suis sauvé ou je me
+ brûle la cervelle.»_
+
+Vous vous étonnerez peut-être de la précision de ma mémoire, monsieur le
+marquis. Vous devez pourtant le savoir: il est de ces choses qu'on ne
+peut oublier.
+
+En ce moment encore, je revois ce brouillon, et je pourrais vous en dire
+les virgules et les ratures.
+
+Mais je passe.
+
+Au-dessous de ces neuf lignes était la signature d'un grand industriel,
+très connu, presque célèbre, et qui, tout en étant le plus estimable des
+hommes, traversait une de ces crises où un commerçant peut laisser à la
+fois sa fortune, son honneur et sa vie.
+
+B. Mascarot s'interrompit un moment, succombant sous le poids de ses
+souvenirs; mais il ne vint à l'esprit d'aucun de ses auditeurs de
+risquer seulement une observation.
+
+Le brillant Croisenois avait jeté son cigare.
+
+--Je puis vous le dire, reprit le placeur, ma découverte m'atterra.
+J'oubliai mes anxiétés pour ne songer qu'aux siennes. N'éprouvions-nous
+pas les mêmes angoisses, lui, pour cent mille francs, moi, pour cent
+sous!...
+
+Mais déjà, au milieu des ténèbres de mon malheur, une idée infernale
+commençait à poindre.
+
+Ne pouvais-je tirer parti de ce secret volé?
+
+Ce fut une inspiration. Je me levai et j'allai demander au comptoir des
+pains à cacheter et un almanach de Paris.
+
+Revenu à ma place, je collai rapidement les fragments sur une seconde
+feuille de papier, je pris l'adresse du négociant et je sortis.
+
+Cet homme malheureux habitait rue de la Chaussée-d'Antin.
+
+Pendant plus d'une demi-heure, je me promenai devant la superbe maison
+qu'il habitait.
+
+Vivait-il encore? Cet ami, ce Charles, avait-il répondu: Oui?
+
+Enfin, je me décidai à entrer.
+
+Un domestique en livrée me répondit brutalement que son maître ne me
+recevrait pas, que d'ailleurs, en ce moment, il dînait avec sa famille.
+
+L'insolence de ce valet me révolta.
+
+--Eh bien!... m'écriai-je, si vous voulez éviter de grands malheurs,
+allez dire à votre maître qu'un pauvre diable lui rapporte le brouillon
+de la lettre qu'il vient d'écrire au café Lemblin.
+
+L'indignation m'avait donné un accent si impérieux que le domestique
+n'hésita pas.
+
+L'effet de cette annonce dut être terrible, car le valet reparut presque
+aussitôt tout effaré, et me dit:
+
+--Vite!... arrivez... monsieur vous attend.
+
+Il m'introduisait en même temps, ou plutôt me poussait dans un vaste
+cabinet magnifiquement décoré.
+
+Au milieu, le négociant se tenait debout, pâle, menaçant.
+
+Moi, j'étais dans un état à faire pitié. J'étouffais.
+
+--Vous avez ramassé le brouillon que j'avais déchiré? me demanda cet
+honnête homme.
+
+De la tête je fis signe que oui, et en même temps je montrais les
+fragments assemblés et appliqués sur une seconde feuille de papier.
+
+--Combien voulez-vous de cette lettre? fit-il. Je vous offre mille
+francs.
+
+Je vous le jure, messieurs, je n'étais pas venu pour vendre ce secret.
+J'étais venu pour dire à cet homme: Un autre que moi pouvait trouver cet
+écrit et en abuser; moi, je vous le rapporte; c'est un service que je
+vous rends; à votre tour, soyez-moi utile, prêtez-moi cinquante, cent
+francs...
+
+Oui, voilà ce que je voulais dire; mais voyant comme il me traitait,
+moi, je fus saisi d'un mouvement de rage, et je répondis:
+
+--Je veux deux mille francs!...
+
+Il ouvrit son tiroir, arracha à une liasse énorme deux billets de
+banque, les froissa et me les lança à la figure en disant:
+
+--Tiens, misérable, paye-toi!
+
+C'est avec une violence inouïe que B. Mascarot s'exprimait.
+
+Qui donc jamais eût supposé que cet homme, figé d'ordinaire dans une
+glaciale apathie, pût se montrer à cet état d'exaltation!
+
+Sa voix, onctueuse habituellement et toute de miel, avait l'éclat
+strident d'un instrument de cuivre.
+
+Ce n'était plus une histoire qu'il contait.
+
+Plaidait-il les circonstances atténuantes d'une cause perdue, la sienne?
+Tentait-il cette tâche impossible de se disculper aux yeux de ses
+associés? Essayait-il de s'excuser, sinon de se réhabiliter, devant le
+tribunal de sa conscience?
+
+Paul et Croisenois tremblaient autant que si on leur eût mis à la main
+un poignard pour un assassinat.
+
+--Ce que je ressentis, continua le placeur, sur le coup de cette injure
+abominable et imméritée, je ne saurais vous le dire. Il y eut en moi un
+déchirement aussi affreux que si on m'eût arraché les entrailles.
+
+Certainement, je perdis la libre disposition de moi-même. En bonne
+conscience, devant Dieu, je n'aurais pas été responsable d'un crime
+commis là, en cet instant.
+
+Et je fus sur le point d'en commettre un.
+
+Jamais l'homme dont je vous parle ne verra la mort d'aussi près qu'une
+seule fois. Sur son bureau était un de ces redoutables couteaux catalans
+dont on se sert en guise de coupe-papier; je m'en saisis, j'allais
+frapper...
+
+La pensée de ma maîtresse qui se mourait faute d'aliments arrêta mon
+bras...
+
+Je jetai violemment le couteau à terre, et je sortis éperdu, la tête en
+feu.
+
+J'étais entré dans cette maison maudite le front haut, fier de ma misère
+et de mon honnêteté, j'en sortais déshonoré.
+
+Certes, à l'exception de Paul, tous les hommes qui étaient là
+connaissaient les envers de la vie. Leur esprit s'était sali à toutes
+les boues de la civilisation, les angoisses du mal avaient émoussé et
+usé leur sensibilité. Et cependant ils ne pouvaient s'empêcher de
+frissonner.
+
+--Mais continuons, reprit le placeur. Une fois dans la rue, ces deux
+billets de banque que j'avais ramassés et que je serrais convulsivement
+me causèrent une épouvantable sensation de douleur. Il me semblait qu'à
+les toucher la chair de ma main se crevassait comme au contact d'un fer
+rouge. J'entrai, je me précipitai, plutôt, chez un changeur, qui dut me
+prendre pour un fou ou pour un assassin. Comment ne me fit-il pas
+arrêter? Je ne sais. Peut-être eût-il peur. En échange de mes deux
+billets, il me remit, non de l'or--en 1843 l'or était rare et se
+vendait,--mais deux pesants sacs de mille francs, en pièces d'argent.
+C'est chargé de ce fardeau que je regagnai notre misérable logement de
+la rue de la Harpe. Hortebize et Catenac m'attendaient avec une
+impatience, avec une inquiétude plutôt, inexprimable. Vous en
+souvient-il, mes amis?... Vous saviez si bien que nous étions à bout de
+ressources, vous m'aviez vu sortir si désespéré, moi, dont le courage,
+jusqu'alors, avait soutenu le vôtre, vous me sentiez si convaincu de la
+mort prochaine d'une femme tendrement aimée, que sans vous communiquer
+vos affreux pressentiments, vous vous demandiez si, en traversant les
+ponts, j'aurais le courage de résister aux provocations du suicide, à la
+tentation d'en finir avec une existence devenue intolérable... Car voilà
+où nous en étions, marquis. En me voyant entrer, mes amis voulurent me
+sauter au cou, mais brutalement je les repoussai. «Arrière!...
+m'écriai-je, arrière! je ne suis plus digne de vous, mais nous ne
+manquerons plus de rien!...» Sur ces mots, je jetai violemment les sacs
+à terre; l'un d'eux se rompit, et les pièces d'argent s'éparpillèrent et
+roulèrent de tous côtés. A ce bruit, ma maîtresse, qui râlait presque
+sur son grabat, se dressa comme un fantôme. «De l'argent!
+murmurait-elle, beaucoup d'argent!... Nous allons donc manger à notre
+faim!... Je suis sauvée...»
+
+[Illustration:--Arrière! m'écriai-je.]
+
+Mes amis, marquis, n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui. Ils
+s'éloignèrent de moi avec une horreur qu'ils ne pouvaient dissimuler,
+ils croyaient à un crime. «Non, leur dis-je, non, il n'y a pas de crime,
+puisque la loi ne saurait m'atteindre. Si cet argent est le prix de
+notre honneur, personne ne s'en doutera.»
+
+Nous ne dormîmes pas cette nuit-là, marquis.
+
+Mais lorsque le jour vint nous surprendre autour d'une table chargée de
+bouteilles, nous avions, nous, les vaincus de la vie, déclaré la guerre
+à la société, nous avions juré que, par tous les moyens, nous
+arriverions à la fortune; le plan de notre redoutable association était
+arrêté. . . .
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Décidé à laisser Paul et Croisenois sous une impression forte, B.
+Mascarot se leva et se mit à arpenter de long en large son cabinet.
+
+S'il avait surtout l'intention de produire un prodigieux effet, il
+pouvait se féliciter, le résultat devait dépasser son attente.
+
+Paul chancelait sur sa chaise comme s'il eût reçu sur la tête un coup de
+massue.
+
+Croisenois, lui, luttait. Mais c'est vainement qu'il cherchait
+quelqu'une de ces plaisanteries qui atteste la liberté d'esprit de
+l'homme fort; sa mémoire, à défaut de son imagination, ne lui
+fournissait pas un trait présentable.
+
+Il comprenait fort bien qu'entre ce récit et son affaire un rapport
+intime existait; mais lequel? Il ne l'entrevoyait pas.
+
+Quant à Hortebize et à Catenac, qui croyaient, eux, connaître à fond
+leur Baptistin, ils échangeaient des regards surpris et inquiets.
+
+Ils se demandaient:
+
+--Est-il de bonne foi ou bien joue-t-il une comédie dont le but nous
+échappe?
+
+Avec B. Mascarot, savoir au juste à quoi s'en tenir est difficile, pour
+ne pas dire impossible.
+
+Lui, cependant, paraissait se soucier infiniment peu des impressions de
+ses auditeurs. Il était revenu prendre sa place devant son bureau.
+
+Son visage, enflammé le moment d'avant de tous les feux de la colère et
+de la haine, avait recouvré sa placidité accoutumée, et c'est de son
+geste habituel qu'il ajustait ses lunettes.
+
+J'espère, monsieur le marquis, reprit-il, que vous excuserez cette
+longue, mais indispensable préface.
+
+Cette introduction est, comme qui dirait le côté romanesque. Écoutez
+maintenant la partie réelle... et pratique.
+
+Sachant tout ce que l'attitude imprime d'autorité à la parole, B.
+Mascarot se leva de nouveau et vint s'adosser à la tablette de la
+cheminée.
+
+Ses lunettes, il est vrai, cachaient ses yeux; mais il se dégageait de
+toute sa personne comme un fluide magnétique, émanation subtile de son
+énergique volonté, qui commandait, qui imposait l'attention.
+
+--En cette nuit dont je vous parle, monsieur le marquis, reprit-il, nous
+avons, mes amis et moi, rompu violemment les liens de la morale et de
+l'honneur, nous avons secoué toutes les tyrannies du devoir. Et le plan
+qui était sorti entier et complet de mon cerveau, je puis vous le
+développer en me servant des expressions que j'employais il y a vingt
+ans pour l'exposer à mes amis.
+
+Vous devez le savoir, marquis, lorsque l'été s'avance il n'est plus une
+cerise qui ne renferme un ver. Les plus belles, les plus rouges, les
+plus fraîches en apparence, sont celles dont l'intérieur, si on les
+ouvre, est le plus infecté.
+
+De même, dans une société raffinée comme la nôtre, il n'est pas de
+famille,--je dis pas une, entendez-moi bien,--qui ne cache en son sein
+quelque plaie secrète, quelque mystère de douleur, de ridicule ou de
+honte.
+
+Maintenant, supposez un homme connaissant le secret de tous les autres.
+
+Celui-là ne sera-t-il pas le maître du monde? Ne sera-t-il pas plus
+puissant que le plus puissant monarque? Ne disposera-t-il pas, selon son
+caprice et sans contrôle possible, de tout et de tous?
+
+Eh bien!... je m'étais dis que je serais cet homme...
+
+Depuis des mois qu'il était en relations avec l'honorable placeur, le
+marquis de Croisenois n'avait pas été sans soupçonner son genre
+d'opérations.
+
+--Mais c'est la théorie du chantage que vous me prêchez! fit-il.
+
+B. Mascarot s'inclina ironiquement.
+
+--Tout juste! répondit-il. Oui, marquis, c'est bien là ce qu'on appelle
+le chantage.
+
+Relativement le mot est nouveau, mais la spéculation est vieille comme
+le monde, probablement. Le jour où un homme, surprenant l'action infâme
+d'un autre homme, le menaça de la divulguer s'il ne subissait pas
+certaines exigences, le chantage était inventé.
+
+Si tout ce qui est vieux est respectable, le «chantage» l'est à coup
+sur.
+
+Comment vivait, s'il vous plaît, le «divin Arétin,» ce poète obscène qui
+s'intitulait si fièrement «le fléau des princes?» Il faisait chanter
+les rois. Et quels rois!... François Ier et Charles-Quint. Mais tout
+se démocratise, marquis, et nous autres, nous nous contentons de faire
+chanter le peuple, j'entends tous ceux qui ont de l'argent...
+
+L'aveu était si affreusement cynique, qu'une légère rougeur colora les
+joues de Croisenois.
+
+--Oh! monsieur, protesta-t-il, monsieur...
+
+--Bah!... s'écria le digne placeur, êtes-vous pudibond à ce point que le
+mot propre vous épouvante! Qui donc en sa vie n'a pas fait un peu de
+chantage? Et tenez, vous-même... vous souvient-il qu'une nuit de cet
+hiver, à votre club, vous avez surpris, trichant au jeu, les mains
+pleines de cartes préparées, un jeune étranger fort riche? Que lui
+avez-vous dit sur le moment? Rien. Seulement, le lendemain vous êtes
+allé lui emprunter dix mille francs. Quand les lui rendrez-vous?
+
+Pour le coup, Croisenois faillit tomber à la renverse.
+
+--Prodigieux!... balbutia-t-il, effrayant!
+
+Mais déjà B. Mascarot poursuivait:
+
+--Je connais, moi, à Paris, deux mille individus qui vivent bien et qui
+n'ont d'autres moyens d'existence que le chantage. Je les ai tous
+étudiés, oui, tous, depuis l'ignoble forçat qui extorque de l'argent à
+son ancien compagnon de chaîne, jusqu'au gredin à _dog-cart_ qui, parce
+que le hasard l'a fait le confident des faiblesses d'une pauvre femme,
+force cette femme à lui donner sa fille en mariage...
+
+Si jamais, près de vous, sur le boulevard, le prince de S... venait à
+croiser J..., ce boursier si taré que je ne voudrais pas le saluer,
+regardez, vous verrez le prince, qui est bien le plus fier grand
+seigneur que je sache, serrer affectueusement la main du misérable.
+Pourquoi? Je n'ai pu le découvrir, et cependant je flaire là un secret
+de cent mille francs.
+
+J'ai connu, dans les environs de la rue de Douai, un commissionnaire
+qui, en cinq ans, a amassé une jolie fortune. Devinez comment? Quand on
+lui remettait une lettre, il commençait par la décacheter et la lire. Si
+elle contenait une seule ligne compromettante, il ne la portait pas et
+revenait vite la vendre à qui l'avait écrite.
+
+Il n'est pas une affaire industrielle importante qui n'ait ses
+parasites, gens adroits qui ont découvert quelque ressort suspect et qui
+font payer leur silence.
+
+Je sais une grande et honnête société qui, pour avoir violé une fois ses
+statuts, est condamnée à servir une pension de vingt-cinq mille francs à
+un gredin tout chamarré de croix étrangères qui a su soustraire des
+preuves.
+
+Tout cela, il est vrai, se négocie mystérieusement, avec mille
+précautions. En matière de «chantage,» les tribunaux français ne
+plaisantent pas et la police est alerte...
+
+B. Mascarot s'était sans doute donné la tâche de faire parcourir à ses
+auditeurs la gamme entière des émotions.
+
+A ces mots de «tribunaux» et de «police» ainsi jetés après des aveux
+extraordinaires, ils furent secoués par le frisson de la peur.
+
+Lui les regardait d'un air de défi.
+
+--Sur ce terrain, poursuivit-il, les Anglais sont nos maîtres.
+
+A Londres, un secret honteux se négocie aussi facilement qu'une lettre
+de change. Il y a, dans la Cité, un bijoutier bien connu, qui, sur la
+simple consignation d'une lettre dangereuse, signée d'un nom
+«respectable», avance des fonds. Sa boutique est comme le Mont-de-Piété
+de l'infamie.
+
+Les «maîtres chanteurs» de Londres ont, en diverses fois, tiré du noble
+lord Palmerston, cinquante mille livres sterling, au bas mot, plus d'un
+million. Le vieux Pam avait le défaut d'aimer plus que de raison la
+femme de son prochain et le tort de craindre affreusement le scandale.
+
+En Amérique, c'est mieux encore. Le «chantage», élevé à la hauteur d'une
+institution, a pignon sur rue, tient boutique et paie patente. Le
+citoyen de New-York qui médite un mauvais coup s'inquiète des
+trafiquants de secrets bien plus que de la police...
+
+Depuis longtemps déjà, Hortebize, Catenac surtout, donnaient les signes
+les plus manifestes d'une sérieuse impatience.
+
+C'était un réquisitoire en règle qu'ils subissaient.
+
+Mais ni leurs regards, ni les signes du docteur qui montrait Paul près
+de se trouver mal, ne troublèrent l'imperturbable placeur.
+
+--Nos commencements furent rudes, monsieur le marquis, poursuivit-il:
+nous semions, alors, et vous arrivez lorsqu'il n'est plus question que
+de moissonner. Heureusement, les études de Catenac et de mon cher
+Hortebize étaient comme choisies en vue de nos opérations. L'un était
+avocat, l'autre médecin. Ils soignaient l'un les plaies du corps,
+l'autre les plaies de la bourse. Vous comprenez tout ce qu'a dû leur
+révéler l'exercice bien entendu de leur profession. Quant à moi, chef de
+l'association, je ne pouvais ni ne voulais rester les bras croisés. Mais
+que faire? Pendant une longue semaine je flottai indécis entre bien des
+partis divers, et il fallait se hâter, notre mise de fonds diminuait.
+Enfin, après bien des réflexions, je vins louer cet appartement où nous
+sommes, et je fondai mon agence de placement. Un placeur n'inquiète
+personne... Du reste, les calculs qui déterminèrent mon choix étaient
+justes. Le résultat l'a prouvé, mes associés sont là pour vous
+l'affirmer.
+
+Catenac et Hortebize inclinèrent la tête en signe d'assentiment.
+
+--A notre époque, continua le placeur, et nos moeurs admises, on doit
+reconnaître que la domesticité, dans les grandes villes surtout, est
+comme un filet immense, à mailles fortes et serrées, sous lequel se
+débattent les classes aisées.
+
+Rechercher les «pourquoi» et les «comment» serait trop long.
+
+Ce qui est clair et positif, c'est que le riche, en son hôtel, au milieu
+de ses gens, est plus strictement surveillé que le prévenu au fond de
+son cachot, entouré d'invisibles espions.
+
+Rien de ce que fait l'homme riche n'échappe à une curiosité qu'attise
+l'intérêt toujours en éveil. Qu'il parle ou se taise, qu'il soit irrité
+ou satisfait, triste ou gai, on l'observe.
+
+Paroles, gestes, regards, mouvements imperceptibles de la physionomie,
+tout est recueilli, examiné, commenté, analysé.
+
+Cacher huit jours, non une de ses actions, mais une de ses pensées lui
+est impossible.
+
+Du secret que la nuit, les portes closes, il confie à sa femme, sur le
+traversin, de bouche à oreille, toujours il s'évapore quelque chose...
+
+M. de Croisenois qui, faute de pouvoir faire autrement, avait pris
+bravement le parti de se résigner, daigna sourire.
+
+--Connu!... murmura-t-il, connu!...
+
+--En effet, monsieur le marquis, vous devez avoir médité ces vérités,
+vous qui ne m'avez jamais laissé vous choisir un valet de chambre.
+
+--Oh! j'ai la main si heureuse!
+
+--Je le sais. Vous trouvez des serviteurs uniques, impayables, qui
+refusent les louis qu'on leur offre. En suis-je moins exactement informé
+de vos actions? Non. En revanche, vous avez près de vous, est-ce bien
+prudent? un homme que vous ne connaissez pas...
+
+--Oh!... Morel m'a été recommandé par un de mes amis, sir Waterfield...
+
+--Possible!... Ce qui n'empêche qu'il m'inquiète, ce gaillard à allures
+raides... Nous y reviendrons... Pour en finir, je vous dirai qu'ayant
+reconnu et calculé la puissance énorme dont disposent les domestiques,
+je conçus le projet de m'approprier cette puissance sans emploi, de
+l'emmagasiner, pour ainsi dire, comme de la vapeur, et enfin de
+l'utiliser à notre profit après l'avoir réglée. Et cela, je l'ai fait.
+Ce bureau, qui n'a l'air de rien, est comme le centre d'une toile
+d'araignée qui a coûté vingt ans d'efforts et de patience, mais qui
+enveloppe Paris.
+
+Je suis ici, les pieds devant le feu, mais j'ai partout des yeux
+écarquillés et des oreilles largement ouvertes, qui voient et entendent
+pour moi.
+
+La police dépense des millions pour entretenir ses agents. J'ai, moi,
+sans bourse délier, une armée d'agents incorruptibles et dévoués.
+
+Je reçois, en moyenne, tous les jours, cinquante domestiques des deux
+sexes. Comptez ce que cela fait au bout de l'année.
+
+Et pendant que les espions de la police en sont réduits à rôder
+furtivement autour des maisons qu'ils observent, les miens sont au
+coeur de la place, ils y vivent, ils sont mêlés aux intérêts, aux
+passions, aux intrigues qui s'agitent. Et ce n'est pas tout. Par les
+employés que je place, caissiers ou teneurs de livres, j'ai un pied dans
+le commerce. Par mes garçons de restaurant, j'ai la clé des cabinets
+particuliers les plus mystérieux.
+
+C'est avec l'accent de l'orgueil satisfait que B. Mascarot expliquait
+les rouages de sa redoutable machine. Ses lunettes étincelaient.
+
+--Et ne croyez pas, reprit-il, que tous ces gens sont dans le secret.
+Non, Dieu merci!... Ils ne savent, pour la plupart, ce qu'ils font, et
+là est ma force. Chacun d'eux m'apporte incessamment son brin de fil, et
+c'est moi qui en fais la corde qui attache mes esclaves. Ils viennent
+ici, ils causent, ils sont indiscrets et médisants, voilà tout. Nous
+sommes ici trois qui passons notre vie à écouter.
+
+Puis, le soir, nous passons au crible tout ce qui nous a été dit, et
+toujours, parmi les bavardages, surnage quelque renseignement que
+j'utilise.
+
+Tous ces gens qui me servent sans s'en douter, je ne puis les comparer
+qu'à ces oiseaux singuliers des solitudes du Brésil, dont la présence
+annonce infailliblement une source souterraine. A l'endroit précis où
+l'un d'eux a chanté, le voyageur mourant de soif peut creuser, il
+trouvera de l'eau. Mes oiseaux à moi me révèlent simplement l'existence
+d'un secret. Creuser est ensuite mon affaire. Je mets en campagne mes
+agents spéciaux, je cherche et je trouve... Voilà, monsieur le marquis,
+ce qu'est au juste notre association.
+
+--Et par certaines années, insista le docteur Hortebize, elle a rapporté
+plus de deux cent cinquante mille francs.
+
+Si M. de Croisenois détestait les longs discours, il était fort sensible
+à l'éloquence des chiffres.
+
+Il connaissait trop la vie de Paris pour ne pas comprendre qu'à jeter
+ainsi quotidiennement son filet en eau trouble, B. Mascarot devait
+prendre beaucoup de poisson,--c'est-à-dire considérablement d'argent.
+
+De là à s'unir plus étroitement à des hommes de tant d'expédients, la
+pente était naturelle.
+
+Il arbora donc sa plus aimable physionomie, pour demander d'un ton de
+douce raillerie:
+
+--Enfin, par quels services mériterai-je la protection de la société?
+
+B. Mascarot était bien trop fin pour ne pas apercevoir immédiatement la
+nuance. Ses explications n'eussent-elles obtenu que cette indispensable
+bonne volonté, elles étaient justifiées.
+
+Mais elles avaient un autre résultat encore, vivement souhaité par
+l'estimable placeur.
+
+Paul glacé d'effroi au début, s'était visiblement rassuré. Il reprenait
+confiance en mesurant la puissance de ces hommes, qui se chargeaient de
+son avenir. Il oubliait l'infamie de la spéculation pour en admirer les
+combinaisons ingénieuses.
+
+--Monsieur le marquis, reprit B. Mascarot, j'arrive au fait: Si
+jusqu'ici nous n'avons pas eu de désagréments, c'est que tout en
+semblant être d'une témérité inouïe, nous avons été très prudents. Nous
+avons usé des armes que nous savions conquérir; nous n'en avons pas
+abusé. C'est d'une main discrète que nous tondons nos... comment
+dirai-je? nos tributaires. Nous n'en avons jamais écorché un seul.
+Jamais nous n'avons tourmenté un insolvable, et nous faisons crédit à
+ceux qui sont gênés. C'est ainsi. Je vends des secrets «à tempérament,»
+comme certains tapissiers vendent des meubles aux lorettes. D'ailleurs,
+comptez que nous n'avons pas toujours exigé de l'argent. Catenac a
+trouvé moyen de caser très bien toute sa famille qui est fort nombreuse.
+Hortebize a recueilli une foule de petits bonheurs qui sont comme les
+menus suffrages de notre... profession. Enfin, moi-même j'ai souvent
+recherché des satisfactions d'amour-propre. Nul n'est parfait.
+
+Cependant, monsieur le marquis, si lucrative que soit une profession, on
+finit toujours par s'en dégoûter. Voici vingt-cinq ans que nous
+exerçons, mes amis et moi, nous vieillissons, nous avons besoin de
+repos. Donc, nous sommes décidés à nous retirer. Mais, avant, nous
+voulons liquider, écouler avantageusement, s'il se peut, notre fonds de
+boutique.
+
+--Ce n'est que juste, approuva Croisenois.
+
+--J'ai entre les mains, continua l'honorable placeur, une masse énorme
+de documents. Mais ils sont d'une nature particulière, et en tirer parti
+n'était pas précisément facile. J'ai compté sur vous pour faire rentrer
+les sommes considérables qu'ils représentent...
+
+A cette déclaration, Croisenois devint d'une pâleur livide.
+
+Quoi!... il irait, lui, plus vil que l'assassin des grandes routes,
+lequel a du moins l'excuse du péril bravé, il irait armé de papiers
+compromettants, demander aux gens: La bourse ou l'honneur?
+
+Il consentait bien à partager les profits d'un trafic ignoble; il ne
+pouvait supporter l'idée de mettre, comme on dit vulgairement, la main à
+la pâte.
+
+--Jamais!... s'écria-t-il, jamais!... Ne comptez pas sur moi!...
+
+L'indignation du marquis semblait si sincère, sa détermination
+paraissait si irrévocablement arrêtée que le docteur Hortebize et maître
+Catenac se regardèrent, un peu inquiets de la tournure que prenait la
+conférence.
+
+[Illustration: Croisenois se dressa furieux.]
+
+Le coup d'oeil qu'ils adressèrent à B. Mascarot les rassura.
+
+Il haussait les épaules et rajustait tranquillement ses lunettes.
+
+--Ça, dit-il, assez d'enfantillage, monsieur, vous ne m'avez fait perdre
+que trop de paroles. Attendez avant de vous récrier. Je vous ai dit que
+mes documents sont d'une nature spéciale, voici pourquoi: La grande
+difficulté de notre genre d'affaires, est que souvent nous nous heurtons
+à des gens mariés qui, bien que forts riches, n'ont pas la libre
+disposition de leur fortune. Les maris disent: «Détourner dix mille
+francs de la fortune sans que ma femme le sache, est impossible!» Les
+femmes répondent: «Je ne puis avoir d'argent qu'en en demandant à mon
+mari.» Et ces gens sont sincères. Combien en ai-je vu qui, désespérés de
+savoir entre mes mains un secret important, se jettaient à mes genoux et
+me criaient: Grâce!... je ferai tout ce que vous voudrez; vous aurez
+plus que vous ne demandez, trouvez seulement un prétexte... Le prétexte
+à fournir à tous ces actionnaires de bonne volonté, je l'ai cherché et
+trouvé. Ce prétexte sera la société industrielle que vous lancerez avant
+un mois.
+
+--D'honneur!... commença le marquis, je ne vois pas...
+
+--Pardon!... vous voyez très bien. Tel mari qui n'aurait pu nous donner
+cinq mille francs sans mettre le feu à son ménage, nous en versera
+gaîment dix mille, parce qu'il pourra dire à sa femme: «C'est un
+placement.» Telle femme qui n'a pas dix sous vaillant saura bien
+déterminer son mari à nous apporter la somme que nous lui fixerons.
+
+--Que dites-vous de cette idée?
+
+--Elle est excellente, mais en quoi vous suis-je indispensable?
+
+--En ce sens qu'à la tête d'une compagnie il faut un homme.
+
+--Mais vous...
+
+--Plaisantez-vous, marquis? Me voyez-vous, moi, placeur, lancer une
+affaire? On me rirait au nez. Hortebize, un médecin, et homéopathe
+encore, ne recueillerait que des quolibets. Quant à Catenac, sa
+situation lui interdit toute spéculation; il se contentera d'être notre
+conseil. Or, pour que le prétexte soit bon, il faut que la société
+paraisse bien sérieuse.
+
+M. de Croisenois était cruellement embarrassé.
+
+--C'est que vraiment, reprit-il, je ne me reconnais aucune des qualités
+qu'on exige d'un financier, d'un spéculateur.
+
+--Vous êtes trop modeste. D'abord, vous avez votre titre et votre nom.
+
+--Oh! un nom..., un titre!
+
+Cela ne signifie rien, je le sais, mais cela manque rarement son effet.
+N'y a-t-il pas des compagnies qui payent, et très cher, les noms et les
+titres qu'elles gravent en tête de leurs prospectus, tout comme les
+tables d'hôte entretiennent les majors constellés de décorations qui
+président le repas...
+
+--Ma situation, financièrement parlant, est impossible.
+
+--Elle est excellente, au contraire. Avant de lancer l'affaire, vous
+payez vos dettes, et aussitôt on en conclut que vous disposez de
+capitaux énormes. L'héritage de votre frère, si déprécié en ce moment,
+reprend une importance énorme. Enfin, on apprendra en même temps votre
+mariage avec Mlle de Mussidan. Que voulez-vous de plus?
+
+--Ma réputation est détestable. On me dit léger, dépensier, frivole.
+
+--Tant mieux! Le jour où vous annoncerez la liquidation de votre
+société, vous ne rencontrerez qu'indulgence. On dira en riant: «Ce sacré
+Croisenois!... Quelle diable d'idée lui a pris de se mêler d'industrie!»
+Mais comme à ce jeu-là vous aurez gagné votre part d'abord, et en second
+lien le million de dot de Mlle Sabine, vous laisserez rire.
+
+Quelles perspectives, pour un homme dont l'existence était comme un
+problème qu'il lui fallait résoudre chaque matin!
+
+--Admettons que j'accepte, fit-il, comment finira la comédie?
+
+--Le plus simplement du monde. Quand tous mes actionnaires se seront
+exécutés, vous mettrez la clé sous la porte, et tout sera dit.
+
+Croisenois se dressa furieux.
+
+--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que vous comptez me sacrifier. Mettrez la
+clé sous la porte!... Vous voulez donc m'envoyer au bagne?
+
+--L'ingrat! répondit B. Mascarot; voilà comment il me remercie de faire
+tout au monde pour l'empêcher d'y aller!...
+
+--Monsieur!...
+
+Mais à son tour Me Catenac s'était levé.
+
+N'ayant pu se dégager, il était de son intérêt d'aider de tout son
+pouvoir à la réussite des projets de B. Mascarot.
+
+--Vous vous méprenez, cher monsieur, dit-il à Croisenois; n'avons-nous
+pas les sociétés à responsabilité limitée?
+
+Écoutez plutôt. Demain vous vous présentez chez un notaire, et vous
+déclarez que vous faites appel aux capitaux intelligents pour
+l'exploitation de n'importe quoi... des marbres des Pyrénées, si vous
+voulez. Nous trouverons mieux, soyez tranquille.
+
+En conséquence, vous ouvrez une liste de souscription. Cette liste, les
+actionnaires de mon ami Baptistin la remplissent.
+
+Quand nous avons les fonds, que faisons-nous? Tranquillement, nous
+remboursons les souscripteurs étrangers, et nous écrivons aux autres que
+l'affaire n'a pas réussi, que tout a été contre nous; bref, que le
+capital est perdu!...
+
+Or, Baptistin, ayant obtenu ou fait obtenir de chacun de ses gens une
+décharge en règle, aucun ne soufflera mot... C'est simple comme
+bonjour.
+
+Le marquis avait écouté de toutes ses forces; il réfléchissait.
+
+--Mais, messieurs, s'écria-t-il, tous ces souscripteurs contraints
+sauront que j'ai fait une spéculation ignoble.
+
+--Possible.
+
+--Ils me mépriseront.
+
+--Probablement; mais nul ne sera assez hardi pour le laisser voir.
+
+--Oh!...
+
+--Quoi! oh! Est-ce que les apparences ne vous suffisent pas? Vous êtes
+diantrement difficile. Entre nous, qui estime-t-on sincèrement et sans
+restriction à notre époque? Personne. On paraît estimer, voilà tout!
+Même, pour exprimer ce sentiment singulier, on a créé un mot nouveau: la
+considération, c'est-à-dire l'hommage rendu à la force unie à l'adresse.
+Vous serez considéré.
+
+Le brillant marquis était fort ébranlé.
+
+--Et vous êtes sûr de vos... actionnaires? demanda-t-il. En tenez-vous
+vraiment assez pour être certain de couvrir les frais qui seront
+considérables?
+
+Cette question, l'honorable placeur l'attendait pour porter le dernier
+coup.
+
+--Mes calculs sont faits, prononça-t-il, et ils sont exacts.
+
+Il prit en même temps, sur son bureau, un paquet de ces fiches qu'il
+passait sa vie à annoter, et les faisant claquer sous ses doigts comme
+un jeu de cartes, il continua:
+
+--J'ai là les noms de 350 personnes qui, en moyenne, verseront chacune
+dix mille francs.
+
+--Trois millions cinq cent mille francs!...
+
+--C'est là le total, si Barême ne ment pas. Et vous plaît-il, à cette
+heure, de connaître la nature de nos armes? Accordez-moi deux minutes
+encore et jugez, je ne choisis pas.
+
+D'une main exercée, il battit et mêla les fiches qu'il tenait à la main,
+et c'est au hasard qu'il lut:
+
+_N..., ingénieur._--_Cinq lettres décisives adressées à la femme du
+protecteur qui lui a procuré sa position, et qui d'un mot peut la lui
+faire perdre.--Versera 15,000 francs._
+
+_P..., négociant._--_Un agenda établissant que sa dernière faillite
+était frauduleuse et qu'il a détourné 200,000 francs de
+l'actif,--Donnera certainement 20,000 francs._
+
+_Mme V..._--_Son portrait photographié dans un costume trop léger.
+N'est pas riche.--Fera cependant verser 3,000 francs._
+
+_Mme H..._--_Trois billets de sa mère ne laissant aucun doute sur une
+aventure fâcheuse avant son mariage. Lettre d'une sage-femme à
+l'appui.--Domine son mari.--Doit faire verser au moins 10,000 francs._
+
+_L..._--Une chanson obscène et impie, écrite de sa main et signée.--Peut
+donner 2,000 francs.
+
+_S..._, employé supérieur de la Cie de ***.--Minute de son traité
+avec un fournisseur, stipulant pour lui un pot-de-vin considérable.--Ira,
+si on le pousse, jusqu'à 15,000 francs.
+
+--_X..._--Partie de sa correspondance avec L..., en 1848.--Versera 3,000
+francs.
+
+_Mme M... de M..._--Un petit roman qui est l'histoire exacte de ses
+aventures avec M. J...
+
+Il n'en fallait pas tant pour décider M. de Croisenois.
+
+--C'est assez, interrompit-il, je me rends. Oui, je m'incline devant
+votre mystérieuse puissance, plus formidable que celle de la police...
+
+--Et bien autrement sérieuse, ajouta l'excellent docteur. Nous n'avons
+jamais examiné nos opérations à ce point de vue. C'est un tort.
+N'entreprenez rien contre le droit, la loi ou la foi, et on ne vous fera
+pas chanter. Donc, le «chantage» est un moyen de moralisation...
+
+Mais le marquis de Croisenois était trop agité pour goûter la
+plaisanterie. Il se retourna vers B. Mascarot, et, d'une voix brève,
+dit:
+
+--J'attends vos ordres, monsieur.
+
+Comme toujours, B. Mascarot l'emportait. Successivement il avait abattu
+le comte de Mussidan, Paul Violaine et Catenac lui-même. Maintenant il
+voyait M. de Croisenois à ses pieds.
+
+Entré le front haut, rayonnant d'audace et d'impudence, le brillant
+marquis se résignait à passer sous les fourches caudines du placeur, si
+bas qu'il fallut ramper pour cela.
+
+Dix fois, pendant la discussion, l'idée lui était venue de dire:
+
+--Et si je n'acceptais pas, cependant, si je refusais!...
+
+La réflexion avait dix fois arrêté sur ses lèvres cet imprudent défi.
+
+Il avait compris que des hommes comme ces trois associés ne livrent pas
+leur secret à la légère.
+
+Et, plus B. Mascarot montrait d'abandon et de cynique franchise, mieux
+Croisenois sentait qu'il devait être, qu'il était entièrement au pouvoir
+de ce personnage étrange.
+
+Il ne pouvait pas ne pas tout savoir, celui qui avait réussi à découvrir
+sa déshonorante transaction de jeu.
+
+Or, le marquis avait sur la conscience juste assez de peccadilles pour
+trembler sous le regard qu'à travers ces lunettes vertes il sentait
+arrêté sur lui, persistant et aigu comme celui d'un juge d'instruction
+qui s'efforce de faire tressaillir la vérité au fond de l'âme d'un
+prévenu.
+
+Sans doute sa vanité souffrait cruellement de cette humiliante et
+déshonorante dépendance, et les quelques gouttes de sang généreux qui
+coulaient encore dans ses veines se révoltaient.
+
+Mais, d'un autre côté, tout ébloui de l'éclat de cette puissance
+mystérieuse qui se révélait à lui, il se réjouissait d'avoir désormais
+pour associés dans la vie de pareils lutteurs.
+
+S'il avait craint tout d'abord d'être sacrifié, il était rassuré par
+l'évidence d'une indissoluble communauté d'intérêts.
+
+De toutes ces considérations avait jailli cette phrase qui, une heure
+plus tôt, eût écorché sa bouche orgueilleuse:
+
+--J'attends vos ordres!...
+
+Humilité perdue! Seuls les débiles éprouvent une inepte satisfaction à
+faire sentir le poids de leur tyrannie. B. Mascarot n'abuse jamais. Il
+sait que si le vaincu peut oublier sa défaite, il ne pardonne pas
+l'insulte inutile.
+
+C'est donc avec la plus parfaite courtoisie qu'il répondît:
+
+--Je n'ai pas d'ordre à vous donner, monsieur le marquis. Nous avons
+tous au succès un intérêt égal; nous ne pouvons que délibérer, nous
+concerter avant d'adopter définitivement les mesures les plus
+convenables.
+
+Croisenois s'inclina, touché de cette politesse inattendue succédant à
+tant de brutalité.
+
+--Il est oiseux, n'est-ce pas, reprit le digne placeur de vous montrer
+tous les avantages de votre résolution? Notons seulement, pour éviter
+les récriminations ultérieures, votre situation actuelle. Vous
+m'écriviez, l'autre jour: «J'attends les pieds dans le feu...» En bon
+français, vous êtes à bout d'expédients, et vous n'avez plus rien
+d'heureux à espérer de l'avenir.
+
+--Pardon... permettez... J'ai à espérer l'héritage de mon pauvre frère
+Georges, disparu d'une façon si inexplicable...
+
+B. Mascarot eut un joli geste d'amicale menace.
+
+--Puisque vous voici des nôtres, cher marquis, fit-il, laissez-moi vous
+dire qu'entre nous la franchise est de rigueur. Demandez plutôt à notre
+bon ami Catenac.
+
+--En effet!... répondit l'avocat, à qui cette pointe de fine ironie
+arracha une grimace plutôt qu'un sourire.
+
+Le marquis prit l'air le plus étonné.
+
+--Je ne vois pas, interrogea-t-il, en quoi je manque de franchise...
+
+--Que diable nous parlez-vous de cet héritage!...
+
+--Mais il existe, monsieur, mais il est considérable!...
+
+--Assez, assez!... Nous sommes fixés sur ce point. On peut encore,
+malgré beaucoup de non-valeurs, l'évaluer à douze ou quatorze cent mille
+francs!...
+
+--Eh bien!... Ne puis-je obtenir un arrêt d'envoi en possession? Les
+articles 127, 129 et suivants du Code Napoléon...
+
+Il s'interrompit, surprenant sur la figure du bon docteur Hortebize tous
+les signes de la violente envie de rire.
+
+--Ne nous dites donc pas de ces choses-là, répondit le placeur. Tant
+qu'il s'est agi d'obtenir une déclaration d'absence et un envoi en
+possession provisoire permettant de palper les revenus, vous vous êtes
+fort remué; mais votre situation a changé, et, tout dernièrement, vous
+avez fait secrètement des pieds et des mains pour éviter un envoi en
+possession définitif.
+
+--Quoi!... vous pouvez croire...
+
+--Chut!... vous avez sagement agi. Cette succession est si bien
+escomptée et surescomptée qu'elle ne suffirait pas à désintéresser vos
+créanciers. Qu'elle soit liquidée demain, après-demain votre crédit est
+perdu. En ce moment ce fameux héritage n'est pour vous qu'un miroir à
+alouettes qui vous sert à éblouir vos fournisseurs.
+
+C'était un beau joueur que Croisenois. Se voyant percé à jour, il prit
+le parti d'éclater de rire.
+
+--On fait ce qu'on peut!... dit-il.
+
+L'honorable placeur avait regagné son fauteuil. Toute son animation
+avait disparu. Il paraissait accablé de fatigue.
+
+--Il y aurait barbarie, marquis, reprit-il, après un moment de silence,
+à vous retenir davantage. Nous nous reverrons ces jours-ci pour aviser à
+faire capituler vos créanciers au meilleur marché possible. En
+attendant, Catenac voudra bien s'occuper de la constitution de la
+société, et de plus il vous donnera le vernis financier qui vous est
+indispensable.
+
+Était-ce un congé?
+
+M. de Croisenois et l'avocat le prirent ainsi, car ils se levèrent, et,
+après de larges poignées de main à B. Mascarot et au docteur, après un
+léger salut à Paul, ils sortirent ensemble, ressemblant plutôt à de
+vieux amis qu'à des connaissances d'une couple d'heures.
+
+Dès que la porte fut refermée sur eux:
+
+--Et bien! Paul, mon enfant, demanda le placeur, que pensez-vous de
+notre histoire?
+
+Chez les natures molles et friables, les impressions peuvent être vives
+et profondes, elles ne sont jamais durables.
+
+Après avoir été sur le point de succomber à la violence de ses émotions,
+Paul, s'il était un peu pâle encore, avait repris tout son sang-froid.
+
+Maintenant qu'il avait presque réussi à étouffer les cris de sa
+conscience, il devait, conseillé par sa déplorable vanité, mettre son
+amour-propre à afficher un cynisme digne de celui de ses honorables
+patrons.
+
+--Je pense, monsieur, répondit-il sans trop de tremblement dans la voix,
+je suis sûr, même, que vous avez besoin de moi. Tant mieux!... Moi qui
+ne suis pas marquis, je vous obéirai sans toutes les façons de M. de
+Croisenois!
+
+L'assurance toute nouvelle de Paul ne parut aucunement surprendre
+l'honorable placeur.
+
+Mais lui plut-elle? Lui fut-elle au contraire, essentiellement
+désagréable? Il eût été malaisé de le discerner.
+
+Toujours est-il qu'un observateur exercé eût surpris sur sa physionomie,
+d'ordinaire indéchiffrable, les traces d'une lutte entre deux sentiments
+contraires: une vive satisfaction et une sérieuse contrariété.
+
+Quant au bon docteur Hortebize, il fut tout simplement émerveillé de
+l'impudente audace de ce néophyte qui était un peu son élève.
+
+Le sens exact de la scène qui venait d'avoir lieu éclatait si bien à ses
+yeux qu'il se frappa le front en homme qui s'étonne et se gourmande de
+n'avoir pas eu une idée d'une extrême simplicité.
+
+--Que je suis niais!... pensa-t-il. Ce n'est pas au marquis de
+Croisenois qu'en réalité Baptistin s'adressait. Il posait pour Paul.
+Quel merveilleux comédien. Avec quelle prestigieuse sûreté chacune de
+ses paroles est allée faire taire un remords ou éveiller une convoitise
+dans l'âme de ce garçon si faible et si vaniteux!
+
+Cependant Paul s'inquiétait du silence de son protecteur.
+
+Si d'abord il avait été épouvanté en se sentant aux mains de cet homme
+extraordinaire, il tremblait maintenant à la seule idée d'être abandonné
+par lui et livré à ses propres forces.
+
+--J'attends, monsieur, insista-t-il.
+
+--Quoi?
+
+--Que vous me disiez à quelles conditions je puis conquérir un grand
+nom, devenir millionnaire et épouser Mlle Flavie Rigal... que j'aime.
+
+B. Mascarot eut un sourire amer, presque méchant.
+
+--Dont vous aimez la dot... interrompit-il, ne confondons pas.
+
+--Excusez-moi, monsieur, j'ai bien dit ce que je voulais dire.
+
+Le docteur, qui n'avait pas pour être sérieux les raisons de son
+honorable ami, ne prit pas la peine de dissimuler un geste ironique.
+
+--Déjà!... fit-il. Et Rose, et cette jolie Rose!...
+
+--J'ai jugé Rose, monsieur, répondit le jeune homme, et j'ai compris ma
+simplicité. Pour moi, elle n'existe plus...
+
+[Illustration:--Non! dit-il, cette lettre est indigne de moi.]
+
+Sans aucun doute, Paul disait vrai. C'est du moins avec l'accent si
+difficile à feindre de la simplicité, qu'il ajouta:
+
+--Et j'en suis à maudire la fortune de Mlle Rigal, qui creuse un
+abîme entre nous.
+
+Cette déclaration dissipa les nuages qui obscurcissaient le front du
+placeur, et ses lunettes semblèrent tressaillir d'aise.
+
+--Rassurez-vous, fit-il gaîment, nous comblerons l'abîme. N'est-ce pas,
+Hortebize? Seulement, Paul, mon enfant, ne vous le dissimulez pas, le
+rôle que je vous destine sera plus difficile que celui de M. de
+Croisenois, plus périlleux surtout.
+
+--Tant mieux!
+
+--La récompense, il est vrai, sera bien autrement magnifique.
+
+--Soutenu et conseillé par vous, je me sens capable de tout oser, de
+tout braver et de réussir.
+
+--C'est qu'il vous faudra de l'audace, en effet, et beaucoup, et de
+l'esprit de suite, surtout. Il vous faudra peut-être renoncer à votre
+personnalité...
+
+--J'y renoncerai de grand coeur.
+
+--Vous devrez revêtir la personnalité d'un autre, prendre à cet autre
+son nom, son passé, ses habitudes, ses idées, ses mérites et ses vices.
+Force vous sera d'oublier que vous êtes vous, pour arriver à vous
+persuader à vous-même que vous êtes lui; c'est le seul moyen de le
+persuader aux autres. Vous avez vécu non votre vie à vous, mais la vie
+de cet autre. Ah! la tâche sera lourde!...
+
+--Eh!... monsieur, s'écria Paul avec ce facile enthousiasme des faibles,
+s'occupe-t-on des obstacles de la route lorsqu'on marche les yeux fixés
+sur un but éblouissant!
+
+Le bon docteur ne put s'empêcher de battre doucement des mains.
+
+--Bien, cela, fit-il.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, reprit le placeur, dès qu'on aura soulevé le
+dernier coin du voile, on n'hésitera pas à vous révéler le secret de vos
+hautes destinées. Et d'ici-là préparez votre courage, exercez votre
+front à rester impassible, vos yeux à ne jamais trahir votre pensée
+intime. Vous m'entendez... monsieur le duc?...
+
+Il s'interrompit.
+
+Beaumarchef se présentait après avoir discrètement annoncé son entrée
+par trois ou quatre petits coups à la porte.
+
+L'ancien sous-off en était venu à ses fins.
+
+Profitant d'un moment où il n'y avait presque personne dans «l'agence,»
+il était monté chez lui et avait revêtu sa grande tenue.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda B. Mascarot.
+
+--Patron, pendant que vous étiez «en séance» avec ces messieurs, on a
+apporté les deux lettres que voici.
+
+--Donne... Merci, et laisse-nous.
+
+Pendant que Beaumar, accoutumé à ces brusques congés, se retirait,
+l'honorable placeur examinait la suscription des deux lettres.
+
+--Voici, murmura-t-il, des nouvelles de Van Klopen et de l'hôtel de
+Mussidan. Voyons d'ailleurs ce que dit notre illustre tailleur pour
+dames.
+
+Il prit l'enveloppe et lut à haute voix:
+
+
+ «Cher monsieur,
+
+ «Soyez satisfait. Notre ami Verminet a exécuté fort adroitement vos
+ ordres.
+
+ «A son instigation, le jeune monsieur Gaston de Gandelu a fort
+ proprement imité sur cinq effets de mille francs la signature de M.
+ Martin-Rigal, ce banquier dont vous m'avez recommandé la fille.
+
+ «Je tiens ces cinq effets à votre disposition.
+
+ «Et je suis, en attendant vos nouveaux ordres, relativement à
+ Mme de Bois-d'Ardon, votre humble serviteur.
+
+ «VAN KLOPEN.»
+
+
+
+--Et d'un!... s'écria B. Mascarot. Si jamais celui-là s'avisait de
+barrer le chemin de notre ami Paul...
+
+--Lui, monsieur, comment pourrait-il?...
+
+Le placeur ne répondit pas. Il ouvrit l'autre lettre, et tout haut il
+lut:
+
+ «Je vous annonce, monsieur, la rupture du mariage de Mlle Sabine
+ et de M. de Breulh-Faverlay. Elle est, je crois, inutile.
+ Mademoiselle est au plus mal. Je viens d'entendre les médecins dire
+ entre eux qu'elle ne passera peut-être pas la journée.
+
+ «FLORESTAN.»
+
+
+
+A cette nouvelle qui menaçait tous ses projets, B. Mascarot fut saisi
+d'une telle colère, qu'oubliant son impassibilité, il brisa presque,
+d'un formidable coup de poing, la tablette de son bureau.
+
+--Tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, pourvu que cette péronnelle ne nous
+joue pas le tour de se laisser mourir!... Nous serions jolis garçons
+avec le Croisenois sur les bras!... Ce serait tout un plan à refaire...
+
+Il avait violemment repoussé son fauteuil et arpentait rageusement son
+cabinet.
+
+--Florestan ne se trompe-t-il pas? disait-il. Qu'est-ce que cette
+maladie de Mlle de Mussidan coïncidant avec la rupture de son
+mariage?... Il y a quelque chose là-dessous. Quoi?... Il faut le savoir:
+nous ne pouvons demeurer dans cette incertitude.
+
+--Veux-tu, demanda le docteur, que j'aille jusqu'à l'hôtel Mussidan?
+
+--Oui, c'est une idée. Ta voiture est à la porte, n'est-ce pas?... Tu es
+médecin, on te laissera voir Sabine.
+
+Le docteur se hâtait de passer les manches de son pardessus, B. Mascarot
+l'arrêta.
+
+--Inutile, fit-il, reste. J'ai réfléchi. Ni toi, ni moi ne pouvons nous
+montrer dans cette maison. Ce sont nos mines, docteur, qui éclatent.
+Elles étaient trop chargées... Il y aura eu, vois-tu, une explication
+entre le comte et la comtesse, et entre deux colères la fille aura été
+brisée...
+
+--Alors, comment savoir...
+
+--Je vais courir moi-même aux renseignements, je verrai Florestan,
+j'aurai des détails!...
+
+Et sans attendre la réponse du docteur il s'élança dans sa chambre à
+coucher.
+
+Il avait laissé la porte ouverte, et tout en se dépêchant de changer de
+vêtements, il continuait à s'adresser, d'une pièce à l'autre, à son ami
+Hortebize.
+
+--Ce coup ne serait rien, poursuivait-il, si je n'avais à m'occuper que
+de Croisenois. Mais je songe à Paul. L'affaire de Champdoce ne peut
+souffrir aucun délai... Et Catenac, ce traître qui a mis Perpignan et le
+duc en rapport! Il faut que je voie Perpignan, que je sache au juste ce
+qu'on lui a dit de l'affaire et ce qu'il en a deviné... J'ai à voir
+Caroline Schimel aussi, à lui arracher le dernier mot de l'énigme! Ah!
+le temps! le temps!
+
+Il était prêt, il attira le docteur jusqu'au milieu de sa chambre à
+coucher.
+
+--Je file, lui dit-il; toi, ne laisse pas Paul. Nous ne sommes pas
+encore assez sûrs de lui pour le laisser se promener avec notre secret.
+Mène-le dîner chez Martin-Rigal, et trouve un prétexte pour lui offrir
+l'hospitalité cette nuit... Allons, à demain.
+
+Et il sortit, trop préoccupé pour entendre le docteur qui lui criait:
+
+--Bonne chance!
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Au sortir de l'hôtel de Mussidan, après sa promesse à Sabine, M. de
+Breulh-Faverlay ne remonta pas dans le phaéton qui l'avait amené et qui
+l'attendait au bas du perron.
+
+--Rentrez doucement à l'hôtel, dit-il à ses domestiques, j'irai à pied.
+
+Il éprouvait, comme après toutes les crises, un impérieux besoin de
+mouvement. Il voulait marcher, se lasser s'il était possible, pour se
+remettre, pour tasser ses idées, pour ressaisir son sang-froid en
+déroute.
+
+S'il était profondément et péniblement affecté, il était plus surpris
+encore. Il se sentait étourdi, comme après une chute.
+
+Il y avait tant d'années qu'il n'avait été remué par un sentiment
+profond et durable, qu'il ne se reconnaissait plus.
+
+Ses amis ne l'auraient pas reconnu davantage, à le voir descendre à
+grandes enjambées les Champs-Élysées.
+
+Qu'était devenue sa belle impassibilité glaciale, admiration et modèle
+de tous les jeunes gens de son cercle? Son visage, dont rien jamais ne
+dérangeait les ligues correctes, était bouleversé.
+
+L'émotion, la passion, la stupeur l'emportaient si bien hors de
+lui-même, que tout en marchant il parlait à haute voix, s'exclamait et
+gesticulait, ce qui est d'un commun à faire frémir et contre toutes les
+règles.
+
+--Voilà donc la vie!... disait-il. On se croit bronzé, blasé, usé,
+vieilli, fini, on juge tout mort en soi, et il suffit d'un regard de
+beaux yeux pour vous rendre les palpitations de l'adolescence. On se
+trouble autant qu'un lycéen, on balbutie, on rougit, et même... le
+diable m'emporte!... on sent une larme taquine au coin de l'oeil.
+
+Certes, il aimait déjà Sabine, le jour où il avait demandé sa main au
+comte de Mussidan, il l'aimait... mais non comme en ce moment.
+
+Depuis qu'il la savait perdue pour lui, il lui découvrait des mérites
+extraordinaires. Elle lui paraissait plus belle, plus spirituelle, parée
+de surprenantes qualités, mille fois plus désirable, enfin.
+
+Qui donc eût jamais pu prévoir cela, que lui, le grand seigneur adulé,
+envié et recherché par excellence, lui, adoré de toutes les femmes, si
+tous les hommes le redoutaient, il serait repoussé le jour où, pris
+d'une passion sérieuse, il offrait à une jeune fille sa fortune et son
+nom.
+
+--Ah! c'était bien là, murmurait-il, la compagne que je rêvais.
+Retrouverai-je jamais cette âme tendre, cet esprit viril, tant
+d'innocence et de chaste témérité, parmi toutes ces agaçantes poupées
+que je vois autour de moi, s'habillant, babillant, chevauchant, parlant
+argot et copiant les excentricités des filles. Est-il une Sabine, parmi
+ces extravagantes pour qui la vie est comme un cotillon perpétuel, et
+qui prennent un mari comme elles choisissent un valseur... parce qu'on
+ne peut valser seule.
+
+Toutes les femmes lui paraissaient haïssables en ce moment, et il avait
+par avance des rassasiements rien qu'à songer aux héritières de sa
+connaissance.
+
+--Quelle expression sublime avaient ses yeux, pensait-il, pendant
+qu'elle parlait de lui!... Elle lui croit du génie et elle a adopté
+toutes ses pensées. C'est son âme, à lui, qui palpite en elle. Avec
+quelle noble fierté elle disait: Nous!--Nous sommes pauvres... Nous
+n'avons pas de nom!...
+
+Cependant il essaya de secouer la tristesse affreuse qui l'envahissait.
+
+--Bast!... s'écria-t-il en décrivant un moulinet avec sa canne, de cette
+affaire je mourrai garçon. Mon valet de chambre, sur mes vieux jours,
+deviendra mon meilleur ami. Je ferai un dieu de mon ventre. Le baron
+Brisse prétend qu'on peut faire jusqu'à quatre repas par jour... C'est
+quelque chose... Puis, pour égayer mes digestions, j'aurai autour de mon
+fauteuil la comédie de mes héritiers.
+
+Il eut un ricanement nerveux, mais presque aussitôt il ajouta, non sans
+un douloureux soupir:
+
+--Ah!... n'importe, ma vie est manquée!
+
+Cependant, si cruelle que fût la déception, si cuisante que fût la
+blessure, M. de Breulh n'en voulait ni à Sabine, ni à cet autre dont il
+enviait l'étonnant bonheur.
+
+Orgueilleux au suprême degré, il était au-dessus des absurdes vanités
+des gens médiocres. Il ne voyait rien d'extraordinaire, d'anormal, de
+monstrueux à ce qu'une femme lui préférât un autre homme. Il en
+gémissait, voilà tout.
+
+Sabine avait bien jugé, lorsqu'elle s'était dit: «Celui-là aussi est
+digne d'être aimé!»
+
+M. de Breulh méritait un autre piédestal que celui que lui avaient élevé
+des amitiés et des rivalités également idiotes.
+
+Il valait mieux que sa réputation, que sa vie, que son époque; il valait
+mieux surtout que ses nombreux amis.
+
+A la mort de son oncle, il s'était lancé dans ce qu'on appelle «le
+tourbillon de la haute vie»; mais il avait été vite las de cette
+existence vide et agitée.
+
+Posséder une écurie victorieuse, voir ses déplacements signalés par les
+journaux de sport, être trompé à raison de deux ou trois cents louis par
+mois par une demoiselle de théâtre, ne suffisait pas au bonheur de ce
+difficile mortel.
+
+Depuis longtemps déjà, rongé d'ennui sous ses frivoles apparences, il
+cherchait un but à son ambition, une tâche à la hauteur de ce qu'il se
+sentait d'énergie et d'intelligence.
+
+Il s'était bien juré que la veille de son mariage il vendrait ses
+chevaux de courses et romprait avec des habitudes qui l'excédaient. Et
+voici que ce mariage tant souhaité devenait impossible!...
+
+Lorsqu'il entra à son club, les traces de ses émotions étaient si
+évidentes, que plusieurs jeunes gens occupés à battre les cartes
+laissèrent voir leur surprise et ne purent s'empêcher de lui demander si
+par hasard «Chamboran», un de ses chevaux, déjà classé pour le Grand
+Prix, n'était pas indisposé.
+
+Il répondit que «Chamboran» se portait a merveille, et se hâta de passer
+dans un des petits salons réservés à la correspondance.
+
+--Sur quelle herbe a donc marché de Breulh?... remarqua un des joueurs.
+
+--Qui sait?... Le voilà en train d'écrire.
+
+Il écrivait, en effet, à M. de Mussidan pour retirer sa parole, et la
+besogne n'était pas aisée.
+
+En relisant sa lettre, M. de Breulh dut s'avouer que sous chaque phrase
+perçait une pointe d'ironie, et que le ton général accusait un dépit
+dont on ne manquerait pas de lui demander les raisons.
+
+On a beau être chevaleresque, on est homme, et toujours quelques levains
+mauvais fermentent et s'agitent sous les plus généreuses résolutions.
+
+--Non, dit M. de Breulh, cette lettre est indigne de moi.
+
+Et sur cette réflexion, il recommença, cherchant, pour les exposer, les
+excuses les plus naturelles, parlant vaguement de sa vie, d'habitudes
+enracinées, de certaine liaison qu'il ne sentait pas le courage de
+briser.
+
+Ce petit chef-d'oeuvre de diplomatie terminé, il le remit à un des
+domestiques du club avec l'ordre de le porter immédiatement à son
+adresse.
+
+M. de Breulh pensait que ce devoir d'honneur rempli, ses vaisseaux
+brûlés, il se sentirait l'esprit et le coeur plus libres. Point.
+
+Il se mit au jeu, mais au bout d'un quart-d'heure il en avait assez. Il
+voulut dîner, il n'avait pas faim et ne put manger. Il entra à l'Opéra,
+il y bâilla, la musique lui portait sur les nerfs.
+
+De guerre lasse, il rentra chez lui sur les deux heures, ce qui ne lui
+était pas arrivé depuis près d'un an.
+
+L'obsession persistait.
+
+Détacher sa pensée de Sabine lui était aussi impossible que d'empêcher
+son pouls de battre plus vite qu'à l'ordinaire.
+
+Qui était cet homme qu'on lui préférait.
+
+Il estimait trop le caractère de Mlle de Mussidan pour la soupçonner
+d'un choix indigne.
+
+D'un autre côté il avait vu en sa vie tant de passions inexplicables!...
+
+Quand les gens les plus expérimentés se laissent prendre à des pièges
+grossiers, comment une jeune fille se défendrait-elle contre les
+surprises de son coeur?
+
+--Si pourtant elle s'était trompée! se disait M. de Breulh. S'il était
+possible de lui ouvrir les yeux!
+
+Puis, pour s'excuser, sans doute, de garder cette espérance, il
+ajoutait:
+
+--S'il est digne d'elle, au contraire, eh bien!... je l'aiderai à
+renverser les obstacles.
+
+Il se complaisait à cette idée, savourant à l'avance l'âpre plaisir
+qu'il goûterait à assurer le bonheur de celle qu'il aimait et qui le
+repoussait.
+
+Peut-être cependant, à son insu, se mêlait-il à cette belle générosité
+un désir vague d'affirmer sa supériorité et de l'étaler aux yeux de
+Sabine.
+
+A quatre heures du matin, il était encore dans son fauteuil, au coin de
+son feu éteint.
+
+Il était presque décidé à aller voir André. Quand on est riche, on a
+toujours en poche un prétexte pour visiter l'atelier d'un peintre.
+
+Quant à ce qu'il ferait ou dirait, il ne s'en occupait pas, s'en
+remettant au hasard des événements et à son expérience. Il se coucha sur
+cette détermination.
+
+Mais le lendemain, à son réveil, sa résolution chancelait. Pourquoi se
+mêlerait-il de cette affaire?... D'un autre côté, la curiosité le
+poignait.
+
+Enfin, sur les deux heures, il donna ordre d'atteler, et quelques
+instants plus tard, il prenait au grand trot le chemin de la rue de La
+Tour-d'Auvergne.
+
+Mme Poileveu, la discrète concierge d'André, était debout sur sa
+porte, appuyée sur le manche de son balai, lorsque le magnifique
+attelage de M. de Breulh s'arrêta devant la maison.
+
+La digne femme eut comme un éblouissement. De sa vie elle n'avait vu de
+près des chevaux si luisants sous leurs harnais plaqués d'argent avec
+leurs bouffettes aux oreilles, une voiture à ce point étincelante, des
+domestiques si richement habillés.
+
+--Grand Dieu!... pensa-t-elle, est-ce bien pour nous que vient ce
+seigneur? Ne se trompe-t-il pas?
+
+Mais son ahurissement n'eut plus de bornes lorsque M. de Breulh,
+descendu de son coupé, s'avança vers elle et lui demanda:
+
+--M. André, artiste peintre?
+
+--Pour sûr, répondit-elle, c'est ici qu'il demeure... et voilà déjà plus
+de deux ans qu'il est notre locataire. Ah!... si tous les artistes lui
+ressemblaient! Ce n'est pas lui qui serait en retard pour son terme!...
+Et rangé, qu'il est, et poli, et complaisant... Jamais de noces chez
+lui, ni de tapage. Un être parfait, quoi!... Et sans la petite dame des
+Champs-Élysées... mais quoi!... vous savez, on est jeune ou on ne l'est
+pas...
+
+Elle parlait, elle parlait, sans trop savoir ce qu'elle disait, tant
+elle appliquait son attention à considérer le possesseur de cette
+superbe voiture.
+
+--Indiquez-moi son atelier, interrompit M. de Breulh impatienté.
+
+--Eh bien!... c'est au quatrième, à droite, le nom est sur la porte, on
+ne peut se tromper... Mais c'est égal, je vais conduire monsieur.
+
+--Inutile, ma brave dame, je trouverai, ne vous dérangez pas.
+
+[Illustration:--Monsieur! cria André.]
+
+M. de Breulh se dirigea vers l'escalier, et Mme Poileveu demeura sur
+le seuil, la bouche ouverte jusqu'au gosier, aussi immobile que la femme
+de Loth après sa cristallisation.
+
+--Voilà une histoire, pensa-t-elle. On vient voir M. André en grand
+tralala à cette heure. Quel genre. Un garçon qui n'a l'air de rien du
+tout... Il y a bien quatre jours que Poileveu n'a pas fait son ménage,
+et il ne s'est seulement pas plaint!... Ah!... mais cela ne peut durer
+ainsi. Un artiste qui a des connaissances comme ça, on le soigne!... Lui
+qui est bon enfant, il est capable de nous faire avoir un bureau de
+tabac!... Mais quel peut être ce grand personnage?
+
+Sur cette réflexion, elle rentra poser son balai derrière la porte,
+décidée à revenir, selon son expression, tirer les vers du nez des
+domestiques.
+
+Pendant ce temps, M. de Breulh-Faverlay montait lentement, et en homme
+qui ménage sa respiration, le raide escalier.
+
+Il était arrivé au dernier étage et allait frapper à la porte sur
+laquelle il lisait le nom de André, quand, au bruit d'un pas jeune et
+leste, derrière lui, il se retourna.
+
+Il était sur l'étroit palier, face à face avec un jeune homme, grand et
+très brun, vêtu d'une de ces longues blouses blanches comme en portent
+les ornemanistes à leur travail. Il tenait à la main un grand broc de
+zinc, qu'il venait de remplir d'eau au réservoir de la maison.
+
+--Monsieur André? demanda M. de Breulh.
+
+--C'est moi, monsieur...
+
+--Je désirerais vous parler...
+
+--Veuillez alors, monsieur, prendre la peine d'entrer chez moi.
+
+Ce disant, le jeune peintre se glissa entre la rampe et M. de Breulh, et
+ouvrit la porte de son atelier, où il précéda son visiteur.
+
+La première impression de M. de Breulh avait été favorable à André. Il
+avait été frappé, lui qui avait l'expérience des hommes, de cette
+physionomie ouverte et hardie, de ce regard lumineux et franc, de cette
+voix ronde et sonore.
+
+--En tout cas, pensa-t-il, celui-là est un homme.
+
+D'un autre côté, bien que les épreuves de sa jeunesse l'eussent
+dépouillé de quantité de préjugés, le costume d'André l'étonnait.
+
+Il avait bien du mal à imaginer l'homme distingué par Sabine de Mussidan
+en blouse, allant chercher lui-même son eau à la pompe.
+
+Mais on ne voyait rien de sa surprise; il avait eu le temps, depuis la
+veille, de reprendre cet air parfaitement détaché de tout, qui lui était
+habituel.
+
+--Je dois, monsieur, commença André, vous prier de m'excuser de vous
+recevoir ainsi... Mais, que voulez-vous, tant qu'on n'est pas très
+riche, on n'est bien servi que par soi, et encore!...
+
+Il montrait en même temps, sans embarras mais sans forfanterie, sa
+blouse et son broc qu'il venait de déposer dans un coin.
+
+Le ton plut à M. de Breulh, qui eut un sourire et un geste cordial.
+
+--C'est à moi plutôt, qui vous dérange, fit-il, de vous demander pardon.
+Je vous suis adressé par un de mes amis, un de mes...
+
+Il cherchait.
+
+--Par le prince Crescenzi, peut-être! demanda André.
+
+C'est à peine si M. de Breulh connaissait le célèbre armateur, mais il
+saisit avec empressement la perche que lui tendait son interlocuteur.
+
+--Précisément! répondit-il. Le prince fait le plus grand cas de votre
+talent et n'en parle qu'avec enthousiasme. Connaissant la sûreté de son
+goût, je me suis dit qu'il me faudrait un tableau de vous... Soyez
+tranquille, vous serez chez moi en bonne compagnie...
+
+André s'était incliné, plus rougissant qu'une pensionnaire à un
+compliment de monseigneur l'évêque.
+
+--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, dit-il, d'avoir ainsi cru
+le prince Crescenzi sur parole, malheureusement vous vous serez dérangé,
+et je crains, inutilement...
+
+--Pourquoi cela?
+
+--J'ai eu tant d'occupation, les mois derniers, tant de travail, que je
+n'ai rien d'achevé, rien de présentable...
+
+M. de Breulh l'interrompit.
+
+--Qu'importe? Est-ce que l'avenir n'est pas un peu à nous? Ce qui n'est
+pas fait, vous le ferez...
+
+--Il est vrai, monsieur, que si vous avez en moi assez de confiance...
+
+--Comment, si j'ai confiance!... Crescenzi n'est-il pas votre garant!
+
+--Alors, nous pourrions convenir d'un sujet...
+
+Sans s'en douter, André achevait la conquête de son visiteur.
+
+--C'est particulier, pensait M. de Breulh, je devrais le haïr, ce
+garçon, j'ai pour cela mille bonnes raisons, et jamais cependant
+personne ne m'a été si sympathique.
+
+Comme il se taisait, cherchant à se bien rendre compte de ses sentiments
+encore confus, André reprit la parole.
+
+--J'ai là, monsieur, poursuivit-il, une trentaine d'esquisses, qui
+deviendront, je l'espère, des tableaux passables; si l'une d'elles vous
+convenait...
+
+--Oui!... voyons, répondit avec empressement M. de Breulh.
+
+Ayant jugé le caractère, il n'était pas fâché de juger le talent, et
+c'est avec la plus sérieuse attention qu'il commença à passer en revue
+les toiles accrochées aux murs.
+
+André, sans mot dire, le laissait faire...
+
+Cette commande qui lui venait pensait-il, par l'entremise du prince
+Crescenzi, pouvait être le point de départ de sa fortune artistique. Le
+prince est un des sept ou huit amateurs de l'Europe qui, d'un mot,
+peuvent faire vendre 10,000 francs la plus indigne croûte.
+
+Mais André n'était pas en disposition de se réjouir de ce bonheur.
+
+Rarement, en sa vie si tourmentée, il avait éprouvé une tristesse
+pareille à celle qui, en ce moment, lui serrait le coeur.
+
+C'est que, l'avant-veille, après lui avoir annoncé une démarche
+décisive, Sabine l'avait quitté en lui disant: «A demain une lettre.»
+
+Or, ce lendemain, impatiemment attendu, était passé, on était au
+surlendemain, trois heures venaient de sonner, et il n'avait reçu ni un
+mot, ni un signe de vie... rien...
+
+Depuis quarante-huit heures, il était sur des charbons ardents.
+
+Il ne doutait pas de Sabine, il eut douté de soi avant; mais que
+s'était-il passé là-bas, à cet hôtel de Mussidan, dont les portes lui
+étaient fermées?
+
+Il endurait cet intolérable supplice qui torture un homme énergique,
+lorsqu'il sent sa destinée se décider, et qu'il sait ne rien pouvoir
+pour hâter la solution et se la rendre favorable.
+
+Cependant M. de Breulh avait terminé son examen.
+
+Pour lui, désormais, le talent de André était évident, indiscutable.
+
+Sur toutes ces toiles, esquissées à la hâte, on pouvait relever de
+grands défauts, des inexpériences, des témérités malheureuses, mais
+chacune d'elles était marquée au cachet d'une puissante individualité.
+
+André était un «homme» dans la forte acception du mot; il était
+«artiste» aussi,--en restituant à ce titre magnifique son véritable
+sens.
+
+Dire que l'orgueil de Breulh-Faverlay ne saignait pas sous les griffes
+aiguës de la jalousie serait trop dire. Mais il sut dompter les révoltes
+des sentiments mauvais. C'est franchement et loyalement qu'il tendit la
+main au jeune peintre.
+
+--Lorsque je suis entré chez vous, monsieur, lui dit-il, je désirais un
+tableau de vous; maintenant je le veux... Ce n'est plus sur la foi d'un
+autre que je crois à votre talent.
+
+Et comme André ne répondait pas:
+
+--J'ai choisi mon esquisse, ajouta-t-il, arrêtons nos conditions.
+
+Pauvre, sans protecteurs, sans influence d'école, attaché à la rude
+tâche quotidienne qui lui donnait du pain, André n'avait eu ni le temps
+ni les moyens d'aller étudier aux pays classiques les secrets des
+poésies de convention. Il se contentait de rendre ce qu'il voyait et
+sentait. Il estimait que faire palpiter sur la toile la passion et la
+vie est un peu plus difficile que d'y peinturlurer des bonshommes en
+costumes étrangers.
+
+Entre toutes ses esquisses, il s'en trouvait une qu'il avait appelée:
+_Le Lundi à la Barrière_.
+
+Au premier plan, deux hommes luttaient qu'un troisième s'efforçait de
+séparer. Les vêtements déchirés laissaient voir les torses nus. Les
+muscles saillaient sous les chairs palpitantes. Les visages avaient les
+contorsions de l'ivresse, de la haine et de la colère.
+
+Un peu à droite, une femme, la cause du combat, était étendue à terre,
+les cheveux épars, une large blessure à la tempe, et deux de ses
+compagnes accroupies près d'elle, s'efforçaient de lui faire reprendre
+ses sens.
+
+Quelques badauds faisaient cercle; des enfants se sauvaient, et dans le
+lointain on apercevait les tricornes des sergents de ville qui
+accouraient.
+
+Chose vulgaire! oui. Scène vraie.
+
+Et seule, la vérité, à cette heure, peut sauver l'art... mais la vraie,
+non la convenue, celle qui agrandit et généralise, non celle qui
+particularise et rapetisse...
+
+C'est cette esquisse que désigna M. de Breulh.
+
+--Voilà, dit-il, ce que je voudrais.
+
+Alors, André, avec cette insistance pratique que donne l'habitude des
+déceptions, entra dans les détails de l'exécution, s'expliquant sur la
+composition, sur les proportions à donner au sujet, sur les dimensions
+de la toile, sur tout, enfin.
+
+M. de Breulh, du geste et de la voix, approuvait.
+
+--Ce que vous ferez, disait-il, sera bien fait; que rien ne vous gêne ni
+ne vous inquiète: obéissez à vos inspirations.
+
+Il brûlait, maintenant, d'en finir et de se retirer, ayant trop de
+délicatesse pour ne pas souffrir de la fausseté de la situation. La
+confiance d'André le gênait considérablement: il en perdait son
+assurance.
+
+Toutes les conventions étaient arrêtées, et il fallut à M. de Breulh un
+effort de volonté pour aborder la question du prix de ce tableau qu'il
+commandait.
+
+Peut-être s'attendait-il à des tergiversations, aux simagrées d'une
+fausse modestie et d'un désintéressement ridicule. Point.
+
+--Monsieur, répondit dignement André, la valeur de la peinture étant
+toute de convention, je ne puis rien vous dire. Une toile de la
+dimension que nous disons, coûte, blanche, quatre-vingts francs.
+Couverte de couleur, elle peut n'avoir plus aucune valeur, ou valoir...
+
+--Pensez-vous, interrompit M. de Breulh, qu'en vous offrant dix mille
+francs...
+
+André eut un geste de protestation.
+
+--Trop, fit-il, beaucoup trop.
+
+--Cependant...
+
+--En l'état actuel, n'étant pas plus connu que je ne suis, quatre mille
+francs seront un prix magnifique. Si cependant je réussissais au-delà de
+mes espérances, eh bien!... je vous demanderais six mille francs.
+
+--Soit, répondit M. de Breulh, voilà qui est dit.
+
+Il avait tiré de sa poche un élégant portefeuille à son chiffre. Il y
+prit deux billets de mille francs qu'il posa sur la table, en disant:
+
+--Voilà toujours la moitié d'avance.
+
+Le jeune peintre devint plus rouge que le carmin de sa palette.
+
+--Vous voulez plaisanter, monsieur, balbutia-t-il.
+
+--Pas le moins du monde, répondit gravement M. de Breulh, j'ai en
+affaires des principes dont je ne m'écarte jamais.
+
+Puis, du ton le plus encourageant, il ajouta:
+
+--Qui vous dit que je ne prétends pas vous lier, mon cher maître? Ces
+deux billets nous tiennent lieu de contrat.
+
+Ainsi présentée, l'action de M. de Breulh n'avait rien que de très
+flatteur. Cependant la susceptibilité un peu excessive peut-être de
+André s'effarouchait.
+
+--C'est que, monsieur, commença-t-il, je ne pourrai vous livrer ce
+tableau avant cinq ou six mois... J'ai traité avec un riche
+entrepreneur, M. Gandelu, pour les sculptures d'une maison.
+
+--Qu'importe! insista M. de Breulh, je ne reviens jamais sur ce que je
+dis.
+
+Décemment, à moins d'être fou, André ne pouvait résister davantage. Il
+inclina la tête en signe d'assentiment, ne pouvant s'empêcher de
+s'avouer que cet argent arrivait singulièrement à propos.
+
+M. de Breulh, lui, s'apprêtait à se retirer.
+
+--Donc, fit-il, en ouvrant la porte de l'atelier, bonne réussite, mon
+cher peintre. Si vous étiez aimable, vous viendriez un matin me demander
+à déjeuner, je vous montrerais un Murillo qui, à lui seul, vaut le
+voyage...
+
+Et, autant pour affirmer son invitation que pour faire savoir qui il
+était, il tendit sa carte et sortit.
+
+En présence de ce visiteur, André n'avait pas donné un regard à cette
+carte, mais dès qu'il fut seul, il regarda.
+
+Ce nom de Breulh-Faverlay lui sauta aux yeux plus flamboyant que
+l'éclair qui précède la foudre.
+
+Pendant une seconde, il fut assommé. A la seconde suivante, une
+épouvantable colère charria tout son sang à son cerveau.
+
+Il se vit joué, raillé, humilié...
+
+Sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il se précipita sur le palier
+et, se penchant le long de la rampe, il appela à pleine voix!
+
+--Monsieur!... monsieur!...
+
+M. de Breulh, qui déjà était arrivé au second étage, releva la tête.
+
+--Remontez!... cria André.
+
+Après un mouvement insaisissable d'hésitation, le gentilhomme obéît.
+
+Lorsqu'il fut rentré dans l'atelier:
+
+--Reprenez votre argent, monsieur, lui dit André d'une voix que la
+colère rendait à peine intelligible, reprenez ces billets.
+
+--Qu'avez-vous?... Qu'y a-t-il?
+
+--Rien, sinon que j'ai réfléchi; je ne puis faire, je ne ferai pas votre
+tableau.
+
+--Ah ça... pourquoi?
+
+Pourquoi!... M. de Breulh le savait parfaitement. Il comprenait que
+Sabine avait prononcé son nom et dit ses espérances. Peu généreux en
+cette circonstance, imprudent même, il abusait de la position si
+difficile et si délicate du jeune peintre.
+
+--Parce que! répondit André.
+
+--Mais ce n'est pas une raison, cela!
+
+André perdait la tête. Dire les raisons de son revirement soudain était
+impossible. Il fût mort plutôt que de prononcer le nom de Sabine. Il ne
+vit que la violence pour sortir d'une situation sans issue.
+
+--En bien! monsieur, fit-il avec un regard chargé de haine, admettez que
+votre figure m'a déplu!... C'est une raison, cela!...
+
+--Mais c'est une provocation, cela, monsieur André.
+
+--Ah! ce sera ce que vous voudrez!...
+
+La patience n'était pas la vertu dominante de M. de Breulh. Il devint
+plus blanc que sa chemise et eut un mouvement terrible.
+
+Mais sa nature généreuse reprenant aussitôt le dessus, c'est d'une voix
+émue qu'il dit:
+
+--Acceptez mes excuses sincères, monsieur André... Tenez, je l'avoue,
+j'ai joué un rôle qui n'était digne ni de vous ni de moi... Je devais,
+dès en entrant, me nommer et vous dire: Je sais tout.
+
+--Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit André d'un ton glacé...
+
+--Si, vous me comprenez, mais vous vous défiez de moi... J'ai mérité
+cette injure. Cessez de feindre, cependant; Mlle Sabine m'a tout
+confié, tout, entendez-vous bien... Et, s'il vous fallait une preuve, je
+vous dirais que cette toile que j'aperçois là, tournée du côté du mur,
+doit-être le portrait de Mlle de Mussidan.
+
+André gardant toujours le silence, M. de Breulh eut un triste sourire.
+
+--J'ajouterai, reprit-il, pour dissiper tous vos soupçons, que hier, sur
+la prière de Mlle Sabine, j'ai retiré la demande que j'avais faite de
+sa main.
+
+Aux explications de ce galant homme, reconnaissant si noblement ses
+torts, André avait senti, peu à peu, sa colère se dissiper.
+
+--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, commença-t-il...
+
+--Oh!... interrompit vivement M. de Breulh, on ne doit pas de
+remercîments à qui n'a fait que strictement son devoir... Je mentirais
+en vous disant que je n'ai pas été douloureusement surpris... Mais
+enfin, ce que j'ai fait, vous l'eussiez fait à ma place.
+
+--C'est vrai, monsieur.
+
+--Et nous sommes amis, maintenant, n'est-ce pas?... dit M. de Breulh en
+tendant la main.
+
+Ce n'est pas sans une violente émotion que André serra cette main loyale
+qui lui était tendue.
+
+--Oui, amis, balbutia-t-il, amis!...
+
+M. de Breulh devait croire que tout était oublié.
+
+--Cela étant, reprit-il, avec une gaîté un peu forcée, ne parlons plus
+de ce tableau qui n'était qu'un prétexte... Tenez, je serai franc, avec
+vous comme avec moi-même. En venant ici, je me disais: «Si l'homme que
+Mlle Sabine me préfère est digne d'elle, je ferai tout au monde pour
+qu'il soit accepté par sa famille. Je suis venu, monsieur, je vous ai
+jugé et je vous dis: Faites-moi un grand plaisir et un grand honneur,
+laissez-moi mettre au service de votre amour ma personne, ma fortune,
+mes influences et mes amis.»
+
+C'est avec l'enthousiasme du dévoûment le plus pur, et dans toute la
+sincérité de son âme, que M. de Breulh-Faverlay se mettait à la
+disposition de ce jeune homme, dont il enviait le bonheur.
+
+La générosité a ses entraînements, et le sacrifice librement consenti,
+si pénible qu'il puisse être, procure comme une amère jouissance, qui
+est la récompense première.
+
+Cependant André secouait tristement la tête.
+
+--Je n'oublierai jamais vos offres, monsieur, prononça-t-il,
+seulement...
+
+Il hésitait, M. de Breulh insista.
+
+--Seulement?...
+
+--Eh bien! je ne saurais les accepter.
+
+Le gentilhomme eut un geste de surprise.
+
+--Pourquoi?... interrogea-t-il.
+
+[Illustration: Les valets le toisèrent d'un oeil à fois curieux et
+surpris.]
+
+--Ah!... tenez, monsieur, répondit André, moi aussi je serai franc avec
+vous, et je vous dirai toute ma pensée... Vous trouverez peut-être mes
+susceptibilités ridicules, mais que voulez-vous, le malheur, lorsqu'il
+ne brise pas le ressort de la dignité, exalte et irrite l'orgueil.
+J'aime mademoiselle de Mussidan de toutes les forces de mon être, il
+n'est pas dans mes veines une goutte de sang qui ne lui appartienne, je
+donnerais avec transport la moitié des années que j'ai à vivre pour
+combler l'abîme qui nous sépare, et pourtant...
+
+Il s'interrompit, cherchant les expressions justes pour rendre ce qu'il
+ressentait, et enfin, avec une violence contenue, il ajouta:
+
+--De grâce, ne vous offensez pas de ce que je vais vous dire... Je
+renoncerais à Mlle Sabine plutôt que d'accepter votre assistance.
+
+--Mais c'est de la folie!... s'écria M. de Breulh.
+
+--Non, monsieur, non, ce n'est pas folie, mais sagesse. Il est de ces
+dévoûments qu'on doit repousser, car on ne peut que les payer de la plus
+noire ingratitude. Si je me rendais à vos désirs, votre rôle serait trop
+beau, trop sublime, je me sentirais affreusement humilié, je serais
+jaloux. Ne suis-je donc pas déjà assez écrasé par votre supériorité?...
+Pendant que vous êtes des plus nobles et des plus riches de Paris, je
+suis des plus pauvres, et je n'ai pas d'état civil. Je suis si bien
+seul, ignoré, perdu en ce monde, que je n'ai même pas été appelé à tirer
+à la conscription. Tout ce qui me manque, vous l'avez, et vous
+voudriez...
+
+--Mais j'ai été pauvre aussi, moi, répétait M. de Breulh, j'ai été
+malheureux autant et plus que vous.
+
+André, qui ne connaissait rien du passé de M. de Breulh, qui ne voyait
+que les éblouissements du présent, s'arrêta stupéfait.
+
+--Savez-vous ce que je faisais à votre âge? continua le gentilhomme: je
+mourais de faim au fond de la Sonora. Pour vivre, j'étais réduit à
+endosser la chemise de laine du manouvrier ou à entrer au service d'un
+spéculateur de Guaymas comme toucheur de boeufs... Pensez-vous qu'en
+ces instants je m'estimais amoindri?
+
+--Eh! s'écria le jeune peintre, tant mieux si vous avez souffert, vous
+me comprendrez plus aisément. Croyez-vous donc que je ne me juge pas
+votre égal? Détrompez-vous. Mais je cesserais de l'être le jour où
+j'aurais recours à vous... N'est-ce pas à mon énergie et à mon courage
+que je dois d'avoir été distingué par Mlle de Mussidan? Elle a eu foi
+en moi, le jour où elle m'a dit: «Élevez-vous jusqu'à moi!» Ce qu'elle a
+ordonné, je le ferai ou je périrai à la tâche. Mais, dans tous les cas,
+je suis résolu à réussir ou à périr seul. Je ne veux pas de remords
+après la victoire. Je ne veux pas qu'un homme puisse dire de moi: «C'est
+à ma rare générosité, à ma chevaleresque abnégation que celui-ci doit
+son bonheur.»
+
+--Oh? monsieur, protesta M. de Breulh, monsieur...
+
+--Non, sans doute, interrompit André, vous ne diriez pas cela hautement,
+votre délicatesse est bien trop grande. Mais ne le penseriez-vous pas?
+Et cela serait, en effet, et je le saurais, et la fille du noble comte
+de Mussidan, devenue la femme du peintre André, le saurait aussi.
+C'est-à-dire que j'arriverais à Sabine dépouillé de ma seule noblesse,
+ma sauvage fierté. Notre mariage arrivant ainsi serait sa première
+désillusion. Est-ce que, involontairement, elle ne nous comparerait pas
+de nouveau? Que serais-je alors à ses yeux! Infailliblement, l'avenir
+changerait le bienfait en une mortelle et ineffaçable injure. Ah!...
+tenez, ma vie serait empoisonnée. Toujours entre ma femme et moi votre
+fantôme se dresserait.
+
+Il s'arrêta court, comme effrayé de sa violence. Une phrase encore, et
+il allait menacer ce galant homme qui se conduisait si noblement.
+
+Il fit à sa volonté un énergique appel, et c'est d'un ton de courtoisie
+parfaite qu'il ajouta:
+
+--Mais en vérité, je ne sais ce que je dis!... Nous vous devons trop
+déjà, monsieur, pour que je ne tienne pas à l'honneur de rester votre
+ami.
+
+Ainsi, comme Sabine, il disait: Nous. Ce que Mlle de Mussidan avait
+prédit se réalisait, à l'idée seule d'une apparence de protection, André
+se révoltait.
+
+Mais M. de Breulh était digne de comprendre cet emportement d'André,
+emportement qui eût fait rire bien des gens à une époque où tourner en
+ridicule tout sentiment sérieux et profond est considéré comme une
+preuve d'esprit et de goût.
+
+Même, il était si violemment ému, que la pensée ne lui vint pas
+d'ajouter un seul mot.
+
+Lentement, il replaça dans son portefeuille les deux billets de mille
+francs restés sur la table, et d'une voix vibrante il dit:
+
+--Je vous approuve, monsieur. Quoi qu'il arrive, souvenez-vous, qu'à
+toute heure de jour et de nuit, vous pouvez compter sur
+Breulh-Faverlay... Adieu!...
+
+Resté seul, André se trouva moins malheureux qu'il ne l'était depuis
+deux jours.
+
+Grâce à M. de Breulh, il savait maintenant que Sabine n'avait pas
+rencontré d'obstacles imprévus, et s'il s'étonnait de n'avoir pas encore
+de ses nouvelles, il ne s'en inquiétait plus.
+
+Cependant, il était si agité encore, qu'il lui fut impossible de
+profiter d'un reste de jour pour terminer certaines maquettes qu'il
+devait soumettre à M. Gandelu le père.
+
+Il se jeta dans son fauteuil et s'efforça de ressaisir les moindres
+détails de la scène qui venait d'avoir lieu.
+
+Il eût très probablement oublié l'heure du dîner, si, au moment où il
+était enfoncé le plus avant dans ses rêveries, Mme Poileveu n'était
+entrée--sans frapper.
+
+--Voici une lettre que le facteur apporte, dit-elle.
+
+C'était miracle de voir Mme Poileveu monter une lettre au quatrième
+étage; mais, renseignée sur la personnalité de M. de Breulh, elle avait
+décidé que «son artiste» serait désormais servi mieux qu'un prince.
+
+Mais André était si préoccupé que cette complaisance surprenante ne le
+frappa pas. Il ne songea qu'à Sabine.
+
+--Une lettre!... s'écria-t-il en se dressant d'un bond, vite, donnez.
+
+Et il la prit, il l'arracha plutôt, des mains de la portière.
+
+Mais ce n'était pas Sabine qui avait tracé les caractères communs et
+irréguliers de l'adresse. Pourtant, il était aisé de reconnaître une
+écriture de femme.
+
+Avec une impatience nerveuse, André déchira l'enveloppe, chercha la
+signature et vit: «Modeste».
+
+Modeste! la femme de chambre de Mlle de Mussidan! Qu'est-ce que cela
+signifiait?
+
+Il frissonna, pressentant quelque malheur horrible, et, c'est comme à
+travers un brouillard qu'il lut:
+
+«Je vous adresse la présente à la seule fin de vous faire savoir que
+Mlle Sabine a bien réussi pour ce que vous savez.
+
+«Si je me permets de vous écrire sans ordres, c'est que, hélas!
+mademoiselle est si malade qu'elle ne peut vous donner de ses
+nouvelles.»
+
+Ces quelques lignes foudroyèrent André.
+
+--Sabine malade!... balbutiait-il, sans penser aux avides oreilles de la
+Poileveu, Sabine trop malade pour pouvoir m'écrire... Mais alors... elle
+est en danger, elle est morte, peut-être...
+
+Il demeurait immobile, l'oeil fixe, les traits décomposés, et il
+répétait comme un mot vide de sens:
+
+--Morte! morte!...
+
+Mais presque aussitôt la réaction se produisit. Il froissa la lettre de
+Modeste, la jeta à terre, et, tête nue, vêtu de sa blouse de chantier,
+il s'élança dehors. La stupéfaction de la Poileveu était évidente.
+
+--En voilà une d'aventure! murmurait-elle. Ah ça! mais....
+
+Elle s'arrêta souriante. Elle venait d'apercevoir à ses pieds la
+lettre... Elle la ramassa et lut.
+
+--Tiens! tiens! tiens!... marmotait-elle, la petite dame s'appelle
+Sabine. Joli nom!... Ah!... elle est malade!... C'est donc ça qu'il est
+comme un fou! C'est égal, j'ai idée que ce vieux si mal mis et si
+aimable qui est venu me questionner sur M. André me donnerait bien
+quelque chose de cette lettre... Ah! mais non! pour ça, non!... On est
+honnête ou on ne l'est pas.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Lorsqu'elle disait que son artiste était devenu fou, la discrète Mme
+Poileveu ne semblait pas fort éloignée de la vérité.
+
+Son opinion dut être celle de tous les gens qui aperçurent ce grand
+jeune homme, habillé de blanc, qui courait avec une incroyable rapidité
+le long des rues qui conduisent du quartier des Martyrs aux
+Champs-Élysées.
+
+En sortant de sa maison, il avait croisé un fiacre vide dont le cocher
+lui avait fait un signe engageant; la pensée d'y monter ne lui vint pas.
+Même il sourit de pitié. Est-ce que jamais les maigres rosses de la
+Compagnie auraient pu approcher de sa vitesse!
+
+Il allait à fond de train, les coudes au corps, ménageant son haleine,
+guidé à travers la foule par le pur instinct machinal. Son visage avait
+une si étrange expression qu'on s'écartait devant lui, et qu'ensuite on
+se retournait pour le suivre des yeux.
+
+Il n'avait, d'ailleurs, pas l'ombre d'un projet. Pourquoi il courait rue
+de Matignon, ce qu'il ferait ou dirait, il l'ignorait. Il ne se
+demandait pas s'il lui restait une espérance.
+
+Sabine était malade, mourante, croyait-il; il se rapprochait d'elle,
+voilà tout.
+
+A chaque moment, dans Paris, on rencontre des gens qui vont ainsi,
+traversant la foule affairée sans la voir ni l'entendre, poussés par
+leur passion comme les boulets par l'explosion de la poudre.
+
+C'est seulement en arrivant à l'entrée de la rue de Matignon, que André
+recouvra la faculté de réfléchir, de délibérer, de souffrir.
+
+Autant pour recueillir ses idées que pour reprendre haleine,--il n'avait
+pas mis vingt minutes à faire ce trajet,--il s'assit sur une borne, à
+quelques pas de l'hôtel de Mussidan.
+
+S'il était venu, c'est qu'il voulait des nouvelles précises, exactes,
+des détails. Mais comment s'en procurer, quel expédient imaginer?
+
+Il faisait nuit. Le mince filet de gaz des réverbères tremblottait
+rougeâtre et sans rayonnements au milieu d'un de ces brouillards de
+février qui suivent toutes les reprises des gelées.
+
+Il faisait froid. La rue de Matignon, rarement animée, même de jour,
+était absolument déserte. Pas un fiacre, pas un passant, rien. Nul
+bruit que le roulement sourd et continu des voitures le long du faubourg
+Saint-Honoré.
+
+Mais les pensées du jeune peintre étaient plus lugubres encore que cette
+nuit, que cette solitude, que ce silence.
+
+Il reconnaissait avec un mortel désespoir son impuissance absolue. La
+moindre de ses démarches pouvait compromettre celle qui lui avait confié
+son honneur.
+
+Il se leva, cependant, et alla se poster près de la grille de l'hôtel de
+Mussidan. Il espérait que l'aspect seul de l'hôtel lui apprendrait
+quelque chose. Il lui semblait que si véritablement Sabine était
+mourante, les pierres elles-mêmes le lui crieraient.
+
+Triste folie! La maison était comme perdue dans le brouillard, et il ne
+distinguait même pas quelles fenêtres étaient éclairées...
+
+La voix de la raison lui disait de se retirer, d'espérer, d'attendre...
+
+Plus impérieuse et plus pressante, la voix de la passion lui
+criait:--Reste!...
+
+Et il s'obstinait à rester. Pourquoi? Il ne savait. Il lui semblait que
+Modeste, lui ayant écrit, devait deviner qu'il était là, dévoré par les
+plus horribles angoisses, et qu'elle allait sortir, le chercher...
+
+Mais voici que, tout à coup, il eut un cri de joie. Une idée de salut,
+pareille à l'éclair rayant la nuit, venait d'illuminer son cerveau.
+
+--M. de Breulh!... s'écria-t-il. Ce que je ne puis, il le peut, lui; il
+lui est facile d'envoyer prendre des nouvelles!...
+
+Par bonheur, il avait dans sa poche la carte du généreux gentilhomme,
+tant bien que mal il déchiffra l'adresse et s'élança, comme un trait,
+dans la direction indiquée.
+
+M. de Breulh-Faverlay occupe, avenue de l'Impératrice, un bel hôtel où
+il est fort mal, assure-t-il, et pour cent raisons. Mais ses chevaux y
+ont de l'air, de l'espace, ils y sont très bien... et il y reste.
+
+Lorsque André pénétra dans la cour, une voiture y stationnait. Dans le
+vestibule, brillamment éclairé, quatre ou cinq domestiques causaient et
+riaient. Il alla droit à eux.
+
+--M. de Breulh?... demanda-t-il.
+
+Les valets le toisèrent d'un oeil à la fois curieux et surpris.
+
+--Monsieur est sorti, répondirent-ils enfin, et pour longtemps.
+
+André, qui avait retrouvé sa lucidité, comprit et n'insista pas. Il tira
+la carte de M. de Breulh, et rapidement y traça au crayon ces cinq mots:
+
+ «_Une minute--un service--André._»
+
+--Tenez, remettez ceci à votre maître dès qu'il sera rentré.
+
+C'est lentement qu'il s'éloigna. Il était certain que M. de Breulh
+venait de rentrer; il était sûr que, dès que la carte lui serait
+remise, il le ferait poursuivre, rattraper.
+
+Ce qu'il prévoyait arriva, et, trois minutes plus tard, un laquais
+l'introduisait dans un magnifique cabinet de travail.
+
+A la seule vue de André, M. de Breulh devina une catastrophe.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda-t-il.
+
+--Sabine se meurt, répondit le jeune peintre.
+
+Et rapidement il raconta sa soirée, la lettre de Modeste, sa course
+folle à travers Paris, sa station douloureuse devant l'hôtel de
+Mussidan...
+
+Mais, à sa grande surprise, à mesure qu'il parlait, le front de M. de
+Breulh se rembrunissait. Lorsqu'il eut fini:
+
+--Cette incertitude est affreuse, intolérable et pourtant il ne dépend
+pas de moi de la faire cesser...
+
+--Cependant...
+
+--C'est ainsi, mon cher André... malheureusement! Réfléchissez un peu:
+Hier j'ai écrit à M. de Mussidan pour lui signifier la rupture d'un
+mariage presque décidé... Envoyer prendre des nouvelles de la santé de
+sa fille serait la pire des outrecuidances, une impardonnable
+impertinence... Expédier un de mes domestiques serait dire: «Je me suis
+retiré, donc cette fille doit être sur le point de mourir de
+chagrin!...»
+
+--C'est pourtant vrai! murmura André abasourdi.
+
+M. de Breulh était aussi agité que le peintre, et la preuve, c'est
+qu'avant de se désespérer, il ne se demandait pas jusqu'à quel point
+étaient fondées des craintes qu'il partageait d'instinct. Il
+réfléchissait, cherchant un expédient praticable.
+
+--J'ai notre affaire!... s'écria-t-il enfin. Je suis un peu parent d'une
+jeune femme qui est la cousine germaine de Mussidan, la vicomtesse de
+Bois-d'Ardon; elle sera ravie de nous rendre service. C'est une folle,
+mais elle a un coeur d'or... Ma voiture est attelée, venez vite...
+
+Les valets étaient confondus de l'intimité qui semblait régner entre
+leur maître et ce jeune homme en blouse. Et lorsque la voiture
+s'éloigna, les emportant au galop, un vieux valet de pied, vétéran de la
+livrée émit cette opinion qu'il devait y avoir quelque chose là-dessous.
+
+Pas un mot ne fut échangé entre les deux hommes, durant le trajet, qui
+fut très court--l'hôtel habité par Mme de Bois-d'Ardon, ayant sa
+façade sur l'avenue des Champs-Élysées.
+
+La voiture n'était pas arrêtée que déjà M. de Breulh était à terre.
+
+--Attendez-moi là, dit-il à André, je reviens.
+
+D'un bond il fut dans la maison.
+
+--Madame?... demanda-t-il aux domestiques qui le connaissaient.
+
+--Madame reçoit.
+
+Blanche, dodue, fraîche, souriante, blonde naturellement, rouge grâce à
+un artifice de toilette,--ah! la mode!--ayant les plus jolis yeux du
+monde, Mme de Bois-d'Ardon passe pour une des plus agréables femmes
+de Paris.
+
+Elle a trente ans. Elle sait tout, connaît tout, a tout vu, ne doute de
+rien, parle sans cesse, rencontre l'esprit souvent et la méchanceté
+toujours. On la dit très redoutable.
+
+Elle dépense quarante mille francs par an pour sa toilette, mais quand
+elle dit à son mari: «Je n'ai pas une robe à me mettre sur le dos», elle
+dit vrai. Elle est gâcheuse.
+
+Capable des plus insignes imprudences, d'escapades inouïes, elle est
+fort calomniée. On lui prête libéralement des amants à la douzaine,
+jamais elle n'en a eu un seul.
+
+Avec ses allures incroyables, en dépit des vertiges de sa vie
+tourbillonnante, elle adore son mari et le craint comme le feu.
+
+Lui le sait et ne s'en vante pas; c'est un sage. Il laisse bien la
+vicomtesse s'agiter dans le vide, comme la marionnette au bout d'un fil,
+mais il tient ce fil d'une main ferme...
+
+Telle est en toute vérité la femme vers laquelle un valet, en livrée
+trop voyante, guidait M. de Breulh.
+
+Mme la vicomtesse de Bois-d'Ardon était dans un ravissant petit salon
+attenant à sa chambre à coucher, quand on lui annonça M. de
+Breulh-Faverlay.
+
+Elle venait de mettre les dernières épingles à sa toilette, la cinquième
+seulement de la journée.
+
+Pour tuer le temps, elle examinait un costume coquet de vivandière Louis
+XV--chef-d'oeuvre de Van Klopen--qu'elle devait revêtir en sortant des
+Italiens, pour se rendre à un bal travesti à l'ambassade d'Autriche.
+
+A la vue de M. de Breulh, elle eut une exclamation de plaisir et battit
+gaîement des mains.
+
+Quoique se voyant rarement ailleurs que dans le monde, M. de Breulh et
+la vicomtesse s'aimaient beaucoup. Lorsqu'ils étaient plus jeunes l'un
+et l'autre, ils avaient passé bien des mois ensemble, au château de leur
+oncle, le vieux comte de Faverlay.
+
+Ils avaient gardé de leurs relations d'enfance une affectueuse
+familiarité, il s'appelaient par leurs prénoms.
+
+--Comment, c'est vous, Gontran! s'écria la jeune femme, à cette heure,
+chez moi!... Mais c'est un fait inexplicable et bizarre, un miracle, un
+rêve...
+
+Elle s'interrompit brusquement, frappée de la physionomie bouleversée de
+son visiteur.
+
+[Illustration: Elle tomba à terre, en poussant un cri déchirant.]
+
+--Mais qu'avez-vous! interrogea-t-elle, votre mine est funèbre, vous
+est-il arrivé quelque malheur?
+
+--J'espère encore que non, mais je suis horriblement inquiet: on vient
+de m'apprendre que Mlle de Mussidan est dangereusement malade.
+
+--Ah!... mon Dieu!... je m'explique votre chagrin. Et qu'a-t-elle, cette
+pauvre Sabine?
+
+--Je l'ignore, et c'est là ce qui m'amène. Je viens, ma chère Clotilde,
+vous prier d'envoyer un de vos gens à l'hôtel Mussidan s'informer de ce
+qu'il y a de vrai dans ce qu'on m'a dit.
+
+Mme de Bois-d'Ardon ouvrait de grands yeux.
+
+--Plaisantez-vous! fit-elle. Pourquoi ne pas envoyer vous-même?
+
+--Je ne puis. Et, tenez, si vous êtes charitable, ne me demandez pas mes
+raisons. D'abord, je vous mentirais... De plus, je vous conjure de ne
+parler à personne de ma démarche.
+
+Si oppressée de curiosité que fût la jeune femme, elle n'interrogea pas.
+
+--Soit, répondit-elle, je respecte votre secret. Seulement, vous pensez
+bien que j'irai moi-même chez Octave. Je partirais à l'instant, n'était
+que Bois-d'Ardon, qui ne peut souffrir de manger seul, me gronderait.
+Mais en sortant de table, je me mets en route.
+
+--Merci, mille fois merci. Cela étant, je rentre chez moi attendre un
+mot de vous.
+
+--Chez vous? Oh!... pour cela, non. Vous dînez ici.
+
+--Impossible, un de mes amis m'attend en bas.
+
+A l'accent de M. de Breulh, la vicomtesse comprit qu'insister serait
+parfaitement inutile; elle se tint pour battue, elle se promettait bien
+de prendre sa revanche. Elle flairait vaguement une énigme et elle se
+jurait de la déchiffrer.
+
+--Puisque c'est ainsi, fit-elle du ton le plus détaché, je vous promets
+une lettre dans la soirée... Et maintenant, allez vite rejoindre votre
+ami.
+
+M. de Breulh serra affectueusement la main de la jeune femme et se hâta
+de descendre.
+
+Dès qu'il sortit de la maison, André courut à lui.
+
+--Eh bien?
+
+Si courte qu'eût été l'absence de son compagnon, le jeune peintre
+n'avait pas eu la patience de l'attendre dans la voiture; il piétinait
+fiévreusement sur le trottoir.
+
+--Reprenez courage, répondit M. de Breulh, Mme de Bois-d'Ardon n'a
+pas été informée de la maladie de Mlle Sabine, c'est bon signe. En
+tout cas, avant trois heures, nous aurons des nouvelles précises.
+
+--Trois heures!... soupira André, du même ton qu'il eût dit: Trois
+siècles!...
+
+--Oui, c'est long, je le sais, mais nous parlerons d'elle en attendant.
+Car nous ne nous quittons pas, je vous emmène, vous partagerez mon
+dîner.
+
+André fit un signe d'assentiment, et reprit sa place dans le coupé, qui
+rebroussa chemin au galop.
+
+Il n'est pas d'énergie qui résiste à plusieurs heures d'angoisses et de
+luttes.
+
+André, depuis le matin, avait eu plus d'émotions peut-être qu'en toute
+sa vie. Après une exaltation voisine de la folie, il se laissait aller à
+cet invincible engourdissement qui suit toutes les crises douloureuses.
+
+Les gens de M. de Breulh avaient été bien surpris lorsque leur maître
+était sorti avec ce grand jeune homme en blouse blanche. Ils furent
+stupéfaits de les voir rentrer ensemble.
+
+L'aventure, enfin, prit des proportions fantastiques quand ils virent le
+hautain gentilhomme qu'ils servaient s'asseoir en face d'André dans la
+magnifique salle à manger et faire retirer jusqu'au maître d'hôtel pour
+causer plus librement.
+
+La chère était exquise, mais les convives étaient trop émus pour y faire
+honneur. C'est presque machinalement qu'ils remuaient leur couteau et
+leur fourchette; ils ne mangeaient ni ne buvaient.
+
+A dix reprises, ils essayèrent d'aborder des sujets étrangers à leur
+préoccupation; dix fois, après quelques monosyllabes, la conversation
+tomba.
+
+Ils reconnurent si bien l'inutilité de leurs efforts, qu'étant passés,
+après le dîner, dans le cabinet de M. de Breulh, où le café avait été
+servi, ils gardèrent le silence, chacun s'enfonçant dans ses réflexions.
+
+Leur situation, après les explications de l'après-midi, était au moins
+extraordinaire. Mais l'entraînement des événements est tel, qu'ils ne le
+remarquaient pas.
+
+André, qui était allé s'asseoir dans un coin, ne quittait pas la pendule
+des yeux. M. de Breulh, installé près de la cheminée, tracassait le feu.
+
+Enfin, sur les dix heures, ils entendirent du bruit dans le vestibule,
+des chuchottements, le frou-frou d'une robe de soie.
+
+M. de Breulh se levait, quand la porte s'ouvrit brusquement.
+
+Mme de Bois-d'Ardon, en personne, entra comme un ouragan.
+
+--C'est moi!... fit-elle dès le seuil.
+
+La démarche était un peu plus que hardie. Mais la vicomtesse n'en était
+pas à une extravagance près.
+
+--Si j'ose venir chez vous, Gontran, reprit-elle avec une véhémence
+extraordinaire, c'est que je tiens à vous dire en face ce que je pense
+de votre conduite: elle est abominable, indigne d'un galant homme!...
+
+--Clotilde!...
+
+--Taisez-vous, vous êtes un monstre. Ah!... je comprends que vous
+n'ayez pas osé envoyer prendre des nouvelles de la pauvre Sabine. Vous
+aviez prévu l'effet de votre lettre.
+
+M. de Breulh eut un sourire, et se retournant vers André:
+
+--Que vous avais-je dit? fit-il.
+
+Il fallut cette observation pour que Mme de Bois-d'Ardon s'aperçut de
+la présence d'un étranger. Elle pensa qu'elle venait de commettre une
+horrible indiscrétion.
+
+--Ah! mon Dieu!... s'écria-t-elle en se reculant instinctivement, et moi
+qui vous croyais seul.
+
+--C'est au moins comme si je l'étais, répondit gravement M. de Breulh,
+monsieur est un de ces amis pour qui on n'a pas de secrets.
+
+Il prit en même temps la main de André, et l'attirant près de la
+vicomtesse.
+
+--Permettez, ma chère Clotilde, ajouta-t-il, que je vous présente M.
+André, un peintre dont le nom, inconnu aujourd'hui, sera célèbre demain.
+
+André s'inclina profondément, mais la vicomtesse était si stupéfaite
+qu'elle resta court.
+
+--Monsieur, balbutia-t-elle, cherchant quelque chose à dire, monsieur...
+
+Le costume de cet ami intime la confondait. Puis, pourquoi cette
+singulière présentation?
+
+--Enfin, reprit M. de Breulh, on ne nous a pas trompés,--il insista sur
+le _nous_,--Mlle de Mussidan est véritablement malade.
+
+--Hélas!...
+
+--Vous l'avez vue?
+
+--Oui, je l'ai vue, Gontran. Ah! que n'étiez-vous avec moi pour
+regretter cette fatale rupture. Pauvre Sabine!... Elle ne m'a pas
+reconnue lorsque je suis entrée dans sa chambre, m'a-t-elle vue,
+seulement?
+
+Elle est dans son lit, plus blanche que les draps, froide et immobile
+comme une statue, les yeux grands ouverts, sans chaleur, sans
+expression. Pas une parole, pas un mouvement, rien! Et voilà plus de
+vingt-quatre heures qu'elle est ainsi. On la croirait morte, m'a dit sa
+mère, n'étaient de grosses larmes qui, par moments, glissent le long de
+ses joues...
+
+André s'était promis de se maîtriser quand même, en présence de Mme
+de Bois-d'Ardon. Mais en apprenant la désolante vérité, son émotion fut
+plus forte que sa volonté, et il fut impossible d'étouffer les sanglots
+qui lui montaient à la gorge.
+
+--Ah!... elle est perdue, s'écria-t-il, je le sens bien...
+
+L'explosion de sa douleur était si déchirante que l'insoucieuse
+vicomtesse se sentit le coeur serré.
+
+--Je vous assure, monsieur, répondit-elle, que vous vous exagérez la
+gravité de la situation. Il n'y a nul danger, au moins pour le moment.
+Les médecins disent que c'est une sorte de catalepsie... Il paraît
+qu'on a fréquemment observé des accidents pareils chez des personnes
+nerveuses, sous le coup de quelque catastrophe inattendue, après un
+grand chagrin...
+
+--Mais quel chagrin? insista André.
+
+Mme de Bois-d'Ardon ne répondit pas. Elle s'était retournée vers M.
+de Breulh et ses regards brillants de la curiosité la plus vive
+suppliaient.
+
+Comment ce jeune homme qui semblait un ouvrier se trouvait-il là? D'où
+venait cet intérêt extraordinaire qu'il portait à Sabine?
+
+--Mon Dieu!... répondit-elle enfin, personne ne m'a dit que la maladie
+de Sabine fût causée par la rupture de son mariage, mais je l'ai
+supposé...
+
+--Non, interrompit M. de Breulh, ce ne peut être cela.
+
+--Cependant...
+
+--J'en suis sûr, et mes sérieuses alarmes viennent de cette certitude.
+Que s'est-il passé? Vous ne vous êtes donc pas informée, Clotilde, on ne
+vous a donc rien dit?
+
+L'assurance extraordinaire de M. de Breulh, un regard d'intelligence
+surpris entre André et lui, commençaient à éclairer la vicomtesse.
+
+--Vous pensez bien que j'ai interrogé, répondit-elle. D'abord, moi, je
+déteste les cachotteries. Mais les réponses ont été très vagues. Si
+Sabine ressemble à une morte, Octave et sa femme, près du lit de leur
+fille, ont l'air de deux spectres. Ils l'auraient tuée de leurs mains
+qu'ils ne seraient pas dans un plus affreux état. Ils se regardent avec
+des yeux si effrayants qu'ils m'ont fait peur. Maintenant, après vos
+affirmations, je jurerais qu'on ne m'a pas tout avoué, car,
+voyez-vous...
+
+M. de Breulh ne prit point la peine de dissimuler un geste d'impatience.
+
+--Enfin! interrompit-il, qu'a-t-on répondu à vos questions?
+
+--Le voici exactement: D'abord, toute la matinée, Sabine a paru si
+extraordinairement agitée que sa mère lui a demandé si elle n'était pas
+souffrante.
+
+--Nous le savons; nous savons aussi pourquoi elle était ainsi.
+
+--Ah! fit la vicomtesse stupéfaite, alors je passe. Dans l'après-midi,
+vous êtes resté une demi-heure environ avec Sabine. Où est-elle allée en
+vous quittant? On l'ignore. Il est prouvé seulement qu'aucune lettre ne
+lui a été remise, qu'elle n'est pas sortie de l'hôtel... Toujours est-il
+qu'une heure plus tard elle est remontée à sa chambre, où se trouvait
+une fille qui la sert et qui lui est extrêmement attachée, Modeste.
+Sabine avait la figure absolument décomposée et balbutiait des mots
+inintelligibles. Voyant qu'elle chancelait, Modeste accourut à elle.
+Trop tard. Sabine est tombée à terre en poussant un cri déchirant. On
+l'a relevée et couchée, et depuis elle est dans l'état que je vous ai
+dit, elle n'a pas repris connaissance, elle n'a ni prononcé une parole
+ni fait un mouvement.
+
+On eût dit la vie d'André suspendue aux lèvres de Mme de
+Bois-d'Ardon. Pour lui, ce n'était pas un récit. Grâce à ce phénomène
+magique de l'imagination, qui supprime le temps et l'espace, il
+assistait aux scènes décrites, il voyait Sabine à terre, il la voyait
+sur son lit immobile et glacée.
+
+Plus maître de soi, n'ayant pas la passion qui exaltait André jusqu'au
+délire, M. de Breulh écoutait moins la jeune femme qu'il ne s'efforçait
+de pénétrer sa pensée intime.
+
+--Et c'est là tout? demanda-t-il d'un ton singulier.
+
+--Mais oui, répondit la vicomtesse, c'est tout.
+
+--Le jureriez-vous?
+
+La jeune femme tressaillit, et son hésitation fut visible.
+
+--Comme vous me dites cela? fit-elle avec un sourire forcé; comme vous
+me regardez!... Savez-vous que vous feriez un excellent juge
+d'instruction.
+
+--Peut-être, dit M. de Breulh, peut-être...
+
+Il s'interrompit. Mille soupçons vagues, et qu'il lui eût été difficile
+de formuler, assiégeaient son esprit.
+
+Il avait, lui, l'expérience de la vie, il savait, pour l'avoir appris à
+ses dépens, qu'il faut surtout se défier de ces apparences trompeuses
+que les imbéciles appellent l'évidence des faits.
+
+Cependant, au moment de prendre un parti fort grave, il hésitait, il en
+calculait les conséquences, et, pour cacher ses irrésolutions, il se mit
+à arpenter son cabinet d'un pas saccadé.
+
+Après une minute du silence le plus gênant, il s'arrêta brusquement
+devant la vicomtesse qui s'était assise au coin du feu.
+
+--Ma chère Clotilde, commença-t-il d'un ton solennel, je ne vous
+apprendrai rien en vous disant que vous avez été souvent calomniée.
+
+--Bast!... je laisse dire...
+
+--Mais je vous déclare que je vous juge bien autrement que le monde.
+Vous êtes l'imprudence même; votre présence chez moi, à cette heure, en
+est une preuve; vous êtes mondaine, frivole, étourdie, un peu...
+folle... Mais vous êtes aussi, je le sais, une brave et digne femme, et
+vous avez bon coeur.
+
+La vicomtesse, dont la timidité n'est pas le défaut, paraissait
+absolument déconcertée.
+
+--Ah ça!... balbutia-t-elle, où voulez-vous en venir?
+
+--A ceci, ma chère Clotilde, qu'on peut, n'est-ce pas, sans courir le
+moindre risque, vous confier un secret d'où dépendent l'honneur et
+peut-être la vie de plusieurs personnes?
+
+Beaucoup plus émue encore qu'elle ne le semblait, Mme de Bois-d'Ardon
+se leva.
+
+--Je vous remercie, Gontran, répondit-elle simplement, vous m'avez bien
+jugée.
+
+Mais André, qui comprenait enfin les intentions de M. de Breulh,
+s'avança tout à coup:
+
+--Avez-vous bien le droit de parler, monsieur, demanda-t-il.
+
+M. de Breulh lui prit la main qu'il garda un moment entre les siennes.
+
+--Mon ami André, répondit-il, mon honneur, en cette circonstance, est
+aussi bien en cause que le vôtre. Manqueriez-vous de confiance?
+
+Puis, se retournant vers Mme de Bois-d'Ardon:
+
+--Dites-nous le reste... fit-il. Je parlerai après.
+
+--Oh?... le reste, commença la jeune femme, est bien peu de chose, et
+c'est de Modeste que je le tiens. Vous étiez à peine sorti de l'hôtel de
+Mussidan, que M. de Clinchan est arrivé..
+
+--Clinchan!... un vieux maniaque, n'est-ce pas, qui est l'ami intime du
+comte?
+
+--Précisément. Ils ont eu ensemble une... comment dire? une altercation
+si terrible, qu'à la fin M. de Clinchan s'est trouvé mal, qu'il a fallu
+l'inonder d'eau de mélisse, et qu'à grand'peine il a pu regagner sa
+voiture au bras d'un domestique.
+
+--Ah!... c'est déjà un indice, cela.
+
+--Attendez... Le Clinchan parti, Octave et sa femme ont eu une
+discussion de la dernière violence. Vous connaissez mon cher cousin. Les
+éclats de sa voix faisaient trembler la maison. C'est pendant cette
+scène que Sabine est arrivée mourante dans sa chambre. Modeste croit
+qu'elle aura entendu quelque chose.
+
+Il n'était pas un mot de ce récit qui ne fortifiât un des soupçons de M.
+de Breulh.
+
+--Vous voyez bien, ma chère Clotilde, s'écria-t-il, qu'il y a quelque
+chose, et vous direz comme moi quand vous saurez tout.
+
+Et aussitôt, brièvement, clairement, sans omettre un détail important,
+il raconta l'histoire de André et de Sabine, et la sienne aussi.
+
+Pendant que parlait M. de Breulh, Mme de Bois-d'Ardon frissonnait un
+peu de peur, un peu de plaisir. Elle allait donc pouvoir satisfaire, en
+tout bien tout honneur, cette passion d'anxiété qui tourmente les femmes
+inoccupées et qui souvent est la cause de leurs pires folies.
+
+Lorsque M. de Breulh eut fini, la vicomtesse lui tendit la main.
+
+--Pardonnez-moi mes injustes reproches, mon bon Gontran, dit-elle.
+Maintenant je suis de votre avis. Oui, il y a quelque chose.
+
+--Et quelque chose qui doit être pour notre ami André un obstacle de
+plus.
+
+--Oh!... demanda le jeune peintre, pourquoi cela?
+
+--Je ne sais rien. Ce n'est qu'un pressentiment, je n'ai pas de preuves,
+et pourtant je ne doute pas. Or, notez bien ceci, ajouta-t-il d'un ton
+menaçant, j'ai pu, sur les prières d'une jeune fille sublime, me retirer
+devant vous... je ne veux pas avoir ouvert le champ aux prétentions d'un
+autre. Mlle de Mussidan ne pouvant être ma femme... il faut qu'elle
+soit la vôtre.
+
+--Oui, murmura la vicomtesse; mais comment deviner ce qui s'est passé?
+
+--Nous le découvrirons, ma chère Clotilde... si vous êtes pour nous, si
+vous consentez à nous aider.
+
+Il n'est pas de femme, jeune ou vieille, que n'enchante la perspective
+d'avoir à s'occuper d'un mariage.
+
+Mme de Bois-d'Ardon fut ravie à la seule idée d'avoir à servir une
+passion si noble et si pure, et dont les commencements étaient si
+romanesques.
+
+Loin de la décourager, les obstacles qu'elle découvrait irritaient sa
+vaillance. Ne lui fourniraient-ils pas l'occasion de prouver une fois de
+plus la supériorité de la pénétration et de la diplomatie féminines? Il
+lui faudrait lutter, se cacher, négocier, s'entourer de précautions et
+de mystères... Quelle joie!
+
+--Je suis absolument à votre disposition, mon cher Gontran, dit-elle.
+Avez-vous un projet?
+
+Non, M. de Breulh n'avait pas de projet, mais il cherchait.
+
+--Avec Mlle de Mussidan, commença-t-il, on aurait tort de ne pas agir
+franchement. Adressons-nous à elle directement. Notre ami André va lui
+écrire pour lui demander une explication, et si demain elle va mieux,
+comme il faut l'espérer, vous lui remettrez la lettre.
+
+La proposition était... vive, la commission étrange; mais c'est, certes,
+ce dont se préoccupa le moins la vicomtesse.
+
+--Mauvais moyen! fit-elle d'un petit air capable qui lui seyait à
+merveille, très mauvais moyen!
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sûre. Au surplus, M. André nous écoute; qu'il juge.
+
+André écoutait en effet. Il avait pu paraître brisé par la violence de
+ses sensations, mais il n'était pas de ceux qui abdiquent leur libre
+arbitre, et qui, aux moments décisifs, s'abandonnent aux inspirations
+d'autrui.
+
+Interpellé par Mme de Bois-d'Ardon, il s'avança.
+
+--Je pense, répondit-il, que madame a raison. Apprendre brusquement à
+Mlle de Mussidan que nous avons disposé d'un secret qui est le sien
+plus que le nôtre, serait une imprudence.
+
+La vicomtesse approuva du geste.
+
+[Illustration:--Attention, voici Modeste.]
+
+--Il est un expédient plus simple et plus sûr, continua le peintre. Si
+demain matin, madame la vicomtesse veut bien prier Modeste de se trouver
+au coin du la rue et de l'avenue de Matignon, elle m'y trouvera, j'y
+serai, et j'aurai par elle les renseignements les plus précis.
+
+--A la bonne heure!... déclara Mme de Bois-d'Ardon, voilà qui est
+sage!... Demain, monsieur André, de bon matin, je serai chez Octave et
+vos intentions seront fidèlement remplies...
+
+Elle s'arrêta court et laissa échapper un petit cri de jolie femme
+effrayée. Son regard venait de tomber sur la pendule qui marquait minuit
+moins vingt minutes.
+
+--Ah!... Seigneur!... s'écria-t-elle, en se dressant brusquement, et moi
+qui vais à l'ambassade d'Autriche et qui ne suis pas habillée!...
+
+Aussitôt, d'un geste coquet, elle ramena son grand cachemire sur ses
+épaules et s'élança dehors en criant:
+
+--A demain, Gontran, je m'arrêterai chez vous en allant au Bois.
+
+Ce fut si prestement fait, que M. de Breulh n'eut le temps ni de sonner
+pour qu'on l'éclairât, ni de la reconduire. Il sortit, elle était déjà
+loin.
+
+Plus tranquille désormais, André et M. de Breulh restèrent longtemps
+encore à causer au coin du feu, expansifs comme des gens qui, ayant
+souffert ensemble, poursuivent un but commun.
+
+Au matin, ils ne se connaissaient pas. Lorsqu'ils se séparèrent, ils
+étaient comme deux vieux amis dont l'affection, basée sur une estime
+inébranlable, ne compte plus les services reçus ou rendus.
+
+M. de Breulh avait offert à André de le faire conduire en voiture, mais
+le jeune peintre refusa, demandant seulement une coiffure et un paletot,
+qu'il passa sur sa blouse blanche.
+
+--Demain, murmura-t-il en se retirant, demain Modeste me donnera des
+détails... Pourvu toutefois que cette femme si excellente et si légère
+ne m'oublie pas.
+
+Mais Mme de Bois-d'Ardon--ainsi qu'elle se plaît à l'affirmer--sait
+être sérieuse à l'occasion. En rentrant du bal, elle ne se coucha pas,
+afin d'être avant dix heures chez M. de Mussidan.
+
+Aussi, lorsqu'à midi André arriva au rendez-vous, il aperçut Modeste qui
+déjà l'attendait.
+
+La brave fille avait une mine de déterrée. Ses joues blêmes, ses yeux
+rougis disaient qu'elle avait ressenti le contre-coup de toutes les
+douleurs de son adorée maîtresse.
+
+Sabine n'avait pas repris connaissance. Le médecin de la maison ne
+paraissait pas inquiet, mais il demandait une consultation.
+
+Voilà ce que tout d'abord Modeste apprit à André. Mais à ses pressantes
+questions, elle ne put rien répondre; elle avait bien réellement dit à
+la vicomtesse tout ce qu'elle savait.
+
+Cependant la conversation entre eux fut longue, et en se quittant ils
+convinrent de se rencontrer matin et soir à la même place.
+
+Pendant deux jours encore, la situation de Sabine resta la même. André
+menait une existence affreuse. Il passait sa vie à courir de chez lui
+rue de Matignon, et de là chez M. de Breulh, où il rencontrait souvent
+Mme de Bois-d'Ardon.
+
+Enfin le troisième jour, au matin, il trouva Modeste plus désolée.
+
+La catalepsie avait cessé, mais maintenait Sabine se débattait contre
+les convulsions d'une fièvre nerveuse.
+
+La fidèle femme de chambre et André étaient si bien isolés par leur
+douleur, qu'ils ne virent pas passer près d'eux un des domestiques de
+l'hôtel de Mussidan, le beau Florestan, qui allait jeter à la poste une
+lettre à l'adresse de B. Mascarot.
+
+--Écoutez, Modeste, interrompit André d'une voix à peine distincte; elle
+est en danger, en grand danger, n'est-ce pas?
+
+--Le médecin a dit qu'une crise pareille ne peut se prolonger. Avant la
+fin de la journée, on saura: Revenez à cinq heures.
+
+André s'éloigna de ce pas rapide, particulier aux infortunés qui ont
+perdu la raison. Il délirait quand il arriva chez M. de Breulh. L'idée
+que Sabine se mourait peut-être, et qu'il ne pouvait recueillir le
+dernier soupir de cette âme qui avait été toute à lui, le transportait
+jusqu'à la fureur.
+
+Il perdait si bien la tête, que le moment venu d'aller chercher des
+nouvelles qui semblaient devoir être fatales, M. de Breulh insista pour
+l'accompagner.
+
+Comme ils quittaient la contre-allée de l'avenue, ils virent une femme,
+Modeste, qui accourait vers eux.
+
+--Elle dort, cria-t-elle, le médecin dit qu'elle est sauvée.
+
+André chancelait, et M. de Breulh fut obligé de le soutenir jusqu'à un
+banc, sur lequel il tomba mourant...
+
+Ils ne se doutaient pas qu'ils étaient observés.
+
+A vingt pas du banc, deux hommes, B. Mascarot et le beau Florestan,
+épiaient tous leurs mouvements.
+
+Tiré de sa trompeuse sécurité par le billet trop laconique de Florestan,
+l'honorable placeur, en sortant de chez lui, s'était emparé sans façon
+du coupé du docteur Hortebize.
+
+Le cheval, un trotteur de premier ordre, n'avait pas mis un quart
+d'heure à franchir la distance assez considérable qui sépare la rue
+Montorgueil du faubourg Saint-Honoré.
+
+Cependant l'anxiété de B. Mascarot était si pressante, que dix fois le
+long de la route, et bien que la voiture brûlât le pavé, il se pencha
+hors de la portière, pour crier au cocher:
+
+--Nous ne marchons pas.
+
+C'est devant l'établissement du père Canon, ce protecteur éclairé du cor
+de chasse, que le placeur se fit arrêter.
+
+Fait surprenant! C'était l'heure de l'absinthe, et cependant Florestan
+n'était pas chez le marchand de vin.
+
+--Il va venir, répondit-on.
+
+Mais B. Mascarot, incapable de supporter une plus longue incertitude,
+l'envoya chercher à l'hôtel de Mussidan, et il accourut.
+
+Lorsque le beau domestique l'eut informé de la crise heureuse qui était
+survenue, et qui, très probablement, assurait le salut de Sabine, alors
+seulement le placeur respira.
+
+Depuis un moment il se demandait si le patient et fragile édifice de
+vingt années d'intrigues n'était pas brisé en mille pièces.
+
+Par exemple, il fronça le sourcil lorsque Florestan le mit au fait des
+entrevues quotidiennes de Modeste et de ce jeune homme, qu'il appelait
+l'amoureux de Mademoiselle.
+
+--Ah! murmura-t-il, que ne puis-je assister, fût-ce de loin, à ces
+rendez-vous!
+
+--Mais il me semble que rien n'est plus facile, répondit Florestan.
+
+Et tirant de son gousset une ravissante petite montre d'or qui devait
+être un présent de l'amour, il ajouta:
+
+--C'est à cette heure-ci, à peu près, que nos gens se retrouvent,
+toujours au même endroit, par conséquent, papa, si le coeur vous en
+dit...
+
+--Oui, sortons.
+
+Ils sortirent aussitôt, et craignant d'être aperçus ensemble, pour plus
+de sûreté, c'est par la rue du Cirque qu'ils gagnèrent les
+Champs-Élysées.
+
+Pour eux, l'endroit était favorable. Non loin du trottoir de l'avenue de
+Matignon, du côté du Cirque de l'Impératrice, s'élevait une
+demi-douzaine de ces petites boutiques en planches, où, l'été, de
+vieilles femmes vendent des jouets et des gâteaux poussiéreux.
+
+--Nous serons divinement derrière une de ces barraques, proposa
+Florestan.
+
+La nuit tombait. Déjà des allumeurs de réverbères avec leur petite
+lanterne au bout d'une longue perche passaient en courant pour aller
+commencer leur besogne en haut de l'avenue. Cependant, on distinguait
+encore très nettement les objets et les personnes.
+
+Il y avait environ cinq minutes que l'honorable placeur était à l'affût,
+lorsque son digne compagnon le poussa vivement du coude:
+
+--Attention!... disait-il, voici Modeste... pourvu qu'elle ne s'avise
+pas de venir de notre côté!... Non... elle prend sa course... Tiens!...
+l'amoureux est avec un de ses amis, ce soir. Allons, bon, on dirait
+qu'il se trouve mal!... Heureusement l'autre le soutient. Voyez-vous,
+papa?...
+
+B. Mascarot ne voyait que trop. Cette scène, qui trahissait la plus
+ardente passion, lui causait un vif déplaisir.
+
+S'attaquer au bonheur d'un homme qui aime véritablement et se sait aimé
+est toujours périlleux.
+
+--Ainsi, demanda le placeur, c'est bien ce grand brun qui se pâme comme
+une carpe sur ce banc qui est l'adorateur de la demoiselle?...
+
+--Vous l'avez dit.
+
+--Décidément, murmura B. Mascarot, il faut savoir au juste qui est ce
+gaillard-là!
+
+Florestan prit son air le plus diplomatique, et ricana d'un petit ton
+friand:
+
+--Eh! eh!...
+
+--Tu le connais? interrogea vivement le placeur.
+
+--Allons, papa Mascarot, répondit le beau domestique, ne vous emportez
+pas, on va tout vous dire sans vous faire languir. Vous êtes un bon
+enfant, vous!... Donc, avant-hier, je fumais ma pipe devant la grille de
+l'hôtel, quand je vois passer notre jeune coq. Dame! il avait la crête
+basse! Mais je comprends ça. Si ma connaissance tombait malade, je
+serais tout chose...
+
+Bref, n'ayant rien à faire, je me dis: «Toi, je saurai qui tu es.» Et
+là-dessus, je me mets à le suivre, les mains dans mes poches. Il marche,
+il marche... moi aussi, naturellement. Enfin, il entre dans une maison.
+Bon! J'entre derrière lui une minute après. Je vais droit à la portière,
+et lui montrant ma blague que j'avais tirée de ma poche, je lui dis:
+«Voici ce que vient de perdre le jeune homme qui monte, le
+connaissez-vous?»--Certainement, répond-elle, c'est l'artiste du
+quatrième, M. André!...
+
+--Mais cela se passait rue de La Tour-d'Auvergne, nº..., interrompit B.
+Mascarot.
+
+--Juste!... répondit le beau domestique abasourdi. Ah!... vous me faites
+poser, vous êtes mieux informé que moi.
+
+Non, l'honorable placeur ne faisait pas poser Florestan.
+
+Lui-même, il était confondu de l'étrange insistance du hasard à pousser
+ce jeune homme à travers ses combinaisons.
+
+Le lendemain du jour où la cuisinière de Rose--devenue de par le jeune
+Gaston de Gandelu la vicomtesse Zora--lui avait parlé d'un artiste
+connaissant le passé de Rose et de Paul Violaine, et pouvant le
+raconter, il s'était mis sur ses gardes.
+
+Tantaine était allé aux informations et était arrivé jusqu'à Mme
+Poileveu, c'est-à-dire jusqu'à André.
+
+Aujourd'hui, cet amoureux de Mlle de Mussidan, si gênant pour le
+présent, et qui pouvait devenir si menaçant, se trouvait être ce même
+André.
+
+--Au moins, demanda B. Mascarot au beau domestique, as-tu redemandé ta
+blague à la concierge?
+
+--Ma foi, non. J'avais dit que je venais de la trouver, je la lui ai
+laissée. Je m'en moque; je n'y tenais pas.
+
+--Imprudent! s'écria le placeur, fou!...
+
+--Moi!... pourquoi?
+
+B. Mascarot hésita une minute et finit par répondre:
+
+--Pour rien!...
+
+La vérité, il ne pouvait la dire à Florestan.
+
+La vérité est qu'il était aussi mécontent que possible en songeant que
+cette preuve d'investigations qu'il n'avait pas ordonnées resterait
+entre les mains de la Poileveu.
+
+Il faut si peu de choses pour mettre un homme habile sur la voie de
+l'intrigue la plus compliquée!
+
+N'a-t-il pas suffi à Canler d'un chiffon de papier qui avait enveloppé
+une chandelle pour remonter jusqu'à la bande de la rue Saint-Denis?
+
+C'est une pincée de cendre de cigare trouvée sur le marbre d'une
+cheminée qui a livré Corvinsi à M. Lecoq.
+
+--Voilà, murmura-t-il, si bas que Florestan ne put l'entendre, de ces
+inepties qui ne se réparent pas...
+
+Mais il s'arrêta pour concentrer sur André toute son attention. Le jeune
+peintre était revenu à lui, il s'était redressé et il causait avec une
+animation singulière. Il devait dire des choses très fortes, car Modeste
+en paraissait effrayée et levait les bras au ciel.
+
+--Ah çà! maintenant, reprit B. Mascarot, qui est l'autre, qui a un peu
+l'air d'un Anglais?
+
+--Quoi! vous ne connaissez pas M. de Breulh-Faverlay.
+
+--De Breulh!... Celui qui...
+
+--Celui qui devait épouser Mademoiselle... précisément.
+
+L'honorable placeur était de ces redoutables aventuriers que rien
+déconcerte ni n'étonne, toujours prêts à tout, qu'un coup de poignard
+dans le dos fait à peine retourner; cependant, il ne fut pas maître d'un
+mouvement de terreur, et laissa échapper un effroyable juron.
+
+--Tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, Breulh et André sont donc amis?...
+
+--Ah!... pour ça, vous n'en savez rien ni moi non plus, papa, vous êtes
+trop curieux!
+
+Il fallait que B. Mascarot fût hors de son sang-froid pour demander
+cela. Tout dans l'attitude de ces deux hommes décelait une grande
+intimité.
+
+Modeste venait de les quitter, et ils s'éloignaient dans la direction de
+l'avenue de l'Impératrice, se tenant familièrement par le bras.
+
+--Je vois, reprit le placeur, que M. de Breulh se console d'avoir été
+congédié.
+
+--Congédié!... lui!... Je ne vous ai donc pas dit?... Mais, au fait,
+non. Eh bien! c'est M. de Breulh qui a écrit pour retirer sa demande.
+
+--Cette fois, B. Mascarot eut la force de garder le secret du coup
+terrible qui lui était porté. C'est même d'un air riant, qu'après
+quelques questions encore il se sépara de Florestan.
+
+Mais il était affreusement bouleversé. Après avoir cru sa partie gagnée,
+il la voyait, non perdue, mais compromise.
+
+--Quoi!... grondait-il, les poings crispés par la colère, lorsque je
+touche au but, la sotte passion d'un enfant m'arrêterait!... Non, cela
+ne sera pas!... Il faut que j'arrive. Je le trouve en travers de mon
+chemin... Tant pis pour lui!
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Il y a longtemps que le digne docteur Hortebize a renoncé à discuter les
+volontés de B. Mascarot.
+
+Baptistin ordonne, il obéit.--Cela lui donne bien moins de peine.
+
+L'honorable placeur lui avait recommandé de ne pas perdre Paul de vue;
+il ne l'avait pas abandonné une minute.
+
+Successivement, il l'avait conduit chez M. Martin-Rigal, où ils avaient
+dîné, bien que le banquier fût absent, puis à son cercle, puis chez lui,
+où il avait fini par lui faire accepter un lit.
+
+Ayant veillé fort avant dans la nuit, M. Hortebize et son disciple
+s'étaient levés tard.
+
+Cependant, vers onze heures, ils avaient terminé leur toilette et
+s'apprêtaient à faire honneur à un excellent déjeuner, quand le
+domestique annonça M. Tantaine.
+
+Sur ses talons, le bonhomme parut dans la salle à manger, l'échine
+ployée en arc, toujours souriant et débonnaire.
+
+A la vue de ce protecteur fatal, Paul sentit tout son sang bouillonner
+dans ses veines.
+
+Brusquement il se dressa rouge comme le feu, l'oeil flamboyant de
+colère, si menaçant qu'on eût dit qu'il allait se jeter sur le vieux
+clerc d'huissier.
+
+--Enfin, je vous retrouve, monsieur!... s'écria-t-il, nous avons un
+compte à régler!...
+
+Le bon père Tantaine semblait tomber des nues.
+
+--Un compte!... demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur, oui!... Nierez-vous que c'est grâce à vos manoeuvres
+perfides que j'ai été accusé de vol par Mme Loupias?
+
+--Et après?
+
+--N'est-ce pas vous qui êtes venu à moi?
+
+L'ancien clerc d'huissier haussa les épaules.
+
+--Je supposais, répondit-il d'un ton de miel, que M. Baptistin vous
+avait tout expliqué; je croyais que vous vouliez épouser Mlle
+Flavie... On m'avait dit que vous étiez un jeune homme rempli
+d'intelligence et de pénétration!...
+
+Le docteur ne se gênait pas pour rire. Paul comprit qu'en effet, sa
+tardive indignation était bien ridicule, il baissa la tête et se rassit,
+humilié et confus.
+
+--Si je vous dérange, monsieur le docteur, reprit le père Tantaine,
+c'est que je vous suis dépêché par le patron.
+
+--Il y a du nouveau?
+
+--Oui et non. D'abord Mlle de Mussidan est hors de danger. Son état
+hier soir était plus rassurant; ce matin, elle va tout à fait mieux. M.
+de Croisenois peut poser sa candidature. Il a bien surgi un obstacle de
+ce côté, mais on le supprimera.
+
+Le docteur avala une gorgée de son excellent bordeaux, fit claquer ses
+lèvres, et dit:
+
+--En ce cas... au mariage de ce cher marquis et de Mlle Sabine.
+
+--_Amen_, répondit le doux Tantaine. Autre chose: M. Paul est prié de ne
+pas quitter M. Hortebize. Il enverra prendre ses effets à l'hôtel où il
+loge et s'installera ici...
+
+Le docteur eut une grimace si significative, que Tantaine s'empressa
+d'ajouter:
+
+--Oh!... provisoirement. J'ai mission de louer et de meubler pour
+monsieur un petit appartement. Il ne peut rester en garni, c'est trop
+compromettant.
+
+Paul ne dissimula pas la satisfaction que lui causait ce nouvel
+arrangement. Être dans ses meubles est le commencement de la fortune.
+
+[Illustration: Le professeur saisit la cravache posée sur la chaise...]
+
+--Eh bien! mon brave Tantaine, s'écria gaîment le docteur, maintenant
+que vos commissions sont faites, asseyez-vous et déjeunez...
+
+Mais le vieux clerc secoua négativement la tête.
+
+--Bien des merci de l'honneur! dit-il, mais j'ai déjeuné. D'ailleurs,
+pas une seconde à perdre. L'affaire du duc de Champdoce presse
+terriblement, et il faut, avant d'ouvrir le feu, que je vois ce gredin
+de Perpignan. Je vais chez lui de ce pas.
+
+A un signe qu'il fit, et que Paul n'aperçut pas, Hortebize se leva et
+accompagna le bonhomme jusque dans l'antichambre. Arrivés là:
+
+--Ne lâche toujours pas le petit, fit à demi-voix le père Tantaine, je
+t'en débarrasserai demain... Et, tu sais, chauffe-le, prépare-le...
+
+--Fie-toi à moi, répondit le docteur.
+
+Et revenant se mettre à table, il cria:
+
+--Mes hommages à ce cher Perpignan!...
+
+Ce cher Perpignan, qui avait préoccupé B. Mascarot, et chez lequel se
+rendait le père Tantaine, est fort connu à Paris. D'aucuns disent: trop
+connu.
+
+De par son extrait de naissance, il s'appelle Isidore Crocheteau, mais
+il a adopté et conservé le nom de sa ville natale.
+
+Vers 1845, Perpignan, qui, à cette heure frise la cinquantaine, eut des
+malheurs.
+
+Chef des cuisines d'un restaurant à 32 sous, du Palais-Royal, il fut
+pris en flagrant délit de tripotages avec des fournisseurs, traduit en
+police correctionnelle et condamné à trois ans.
+
+Mais à quelque chose malheur est bon.
+
+C'est pendant ces trois années de prison qu'il conçut le plan de sa
+grande affaire qui devait, pensait-il, l'enrichir sans dangers.
+
+Huit jours après sa libération, il faisait imprimer et lançait son
+prospectus, dont voici l'exacte copie:
+
+
+ I.-C. PERPIGNAN
+ ---
+ Informations et Recherches
+ Surveillances privées
+ ---
+ DISCRÉTION
+ ---
+ «MONSIEUR,
+
+ «Il n'est personne qui, en sa vie, n'ait ressenti le besoin d'un
+ agent habile et discret à qui confier certaines investigations,
+ délicates de leur nature et mystérieuses.
+
+ «Les créanciers dont les débiteurs se cachent, les pères que
+ préoccupe la conduite d'un fils prodigue, les familles désireuses
+ de connaître les habitudes d'un de leurs membres, tous ceux, en un
+ mot, qui voudraient faire exercer des investigations morales ou des
+ recherches judiciaires, peuvent s'adresser en toute sécurité à M.
+ Perpignan, dont l'habileté comme observateur est reconnue, et dont
+ l'honorabilité est au-dessus du soupçon.
+
+ «On traite à forfait.»
+
+Par cette circulaire impudente, Perpignan annonçait la création d'une de
+ces honteuses boutiques de police privée, qui n'ont jamais servi que les
+passions malpropres.
+
+Il lui fallait une spécialité, il en eut une. Il fut la providence des
+maris jaloux.
+
+L'idée de l'ancien cuisinier lui réussit si merveilleusement qu'après un
+an d'exercice il employait jusqu'à huit de ces odieux espions que, rue
+de Jérusalem, on nomme des _fileurs_.
+
+Il est vrai qu'abusant du succès, il jouait un double jeu.
+
+N'ayant même pas la probité de l'infamie, il flouait indignement ses
+pratiques, et sans scrupule vendait deux fois sa marchandise.
+
+Régulièrement, quand il était chargé de suivre, de «filer» une femme
+soupçonnée, il allait trouver cette femme et lui tenait ce langage:
+
+--On me promet tant si je découvre et si je dis la vérité; que
+m'offrez-vous pour ne livrer que des renseignements que vous me
+dicterez?
+
+C'est sur ce terrain de l'espionnage qu'à deux ou trois reprises les
+«hommes» de Perpignan s'étaient heurtés aux agents du placeur.
+
+S'il n'y eut pas conflit, c'est qu'ils se firent peur mutuellement, et
+que par un accord tacite ils évitèrent d'exploiter les mêmes parages de
+cette grande forêt de Bondy qui s'appelle Paris.
+
+Mais tandis que l'ex-chef mal servi par d'horribles drôles n'avait
+jamais réussi à pénétrer le mystère de l'agence de placement, B.
+Mascarot, admirablement secondé par ses volontaires, n'ignorait rien des
+affaires du directeur du bureau des renseignements.
+
+B. Mascarot, par exemple, avait tout de suite vu que les revenus de
+l'espionnage privé ne pouvaient suffire aux dépenses de Perpignan.
+
+Car Perpignan mène grandement et largement la vie. Si son établissement
+n'est guère dispendieux, il paye en ville le loyer d'un ménage qui doit
+lui revenir furieusement cher, et il a une voiture au mois.
+
+Il prétend de plus avoir des «goûts d'artiste». Ces goûts, pour lui,
+consistent à porter des gilets mirifiques et à se couvrir de bijouterie.
+Il avoue son faible pour la bonne chère, ne saurait dîner sans vins
+fins, et fait volontiers un doigt de cour à la dame de pique.
+
+Enfin, il aime à se produire, s'exhiber, s'étaler. On le rencontre aux
+courses et au bois: il fréquente les grands restaurants et recherche les
+premières représentations.
+
+Où prend-il de l'argent? s'était dit B. Mascarot.
+
+Et le digne placeur avait cherché et il avait trouvé.
+
+--C'est par là que nous le tenons, pensait le bon Tantaine, et c'est en
+vérité fort heureux pour nous. Perpignan est un dangereux coquin, sans
+foi ni loi, trop taré pour rien craindre, mais les perspectives d'un
+voyage de santé à Cayenne le tiendront toujours en respect. Au pis
+aller, si Catenac a eu la langue trop longue, on lui découpera une
+petite part dans le gâteau.
+
+Le vieux clerc était arrivé à la porte de l'ancien cuisinier, porte
+historiée de toutes sortes de plaques, il sonna.
+
+Une grosse femme à l'air affreusement commun, vint lui ouvrir.
+
+--M. Perpignan? demanda le bon Tantaine.
+
+--Il est sorti.
+
+--A quelle heure reviendra-t-il?
+
+--Je ne sais s'il rentrera avant ce soir.
+
+--Je connais ça. Cependant, comme il faut que je lui parle aujourd'hui
+même, je vous serai obligé de me dire où je puis le rencontrer.
+
+--Il ne m'a pas dit où il allait. Mais, si monsieur vient pour des
+renseignements...
+
+Le bonhomme eut un de ces sourires qui donnait à sa face rougeaude
+l'expression du plus pur idiotisme.
+
+--Ne serait-il pas à la fabrique? demanda-t-il.
+
+La grosse femme prévoyait si peu cette question, qu'elle tressaillit et
+recula.
+
+--Comment! balbutia-t-elle, vous savez?...
+
+--Parbleu!... Ainsi, ne vous gênez pas avec moi. Est-il là-bas?
+
+--Je le crois.
+
+--Merci. Je l'y rejoins.
+
+Et saluant assez peu poliment, contre son habitude, l'affreuse mégère,
+le bon Tantaine tourna les talons.
+
+--Voilà, grondait-il, un désagréable contre-temps, une course d'une
+lieue!... merci!... D'un autre côté, cependant, pris à l'improviste au
+milieu de ses honnêtes occupations, le gaillard, n'étant pas sur ses
+gardes, sera plus bavard et plus coulant. Marchons donc.
+
+Il ne marchait pas, il courait avec une agilité qu'on n'eût jamais
+attendue de ses maigres jambes.
+
+C'est avec une vitesse double de celle d'un fiacre à l'heure, qu'après
+avoir suivi la rue de Tournon et traversé diagonalement le Luxembourg,
+il se lança dans la rue Gay-Lussac.
+
+Toujours du même train, il suivi la rue des Feuillantines, remonta
+l'espace de cent pas, la rue Mouffetard, et enfin s'élança dans les
+ruelles qui s'enlacent et se croisent entre la manufacture des Gobelins
+et l'hôpital de Lourcine.
+
+C'est là un quartier étrange, inconnu, à peine soupçonné de la part des
+Parisiens.
+
+On se croirait à mille lieues du boulevard Montmartre, quand on loge
+ces rue--il faudrait dire ces chemins--inaccessibles aux voitures, où
+s'élèvent de loin en loin des masures inhabitables et pourtant habitées,
+bordées presque partout de murs qui tombent en ruines.
+
+Des hauteurs de la ruelle des Gobelins, le spectacle est saisissant.
+
+A ses pieds, on a une vallée au fond du laquelle coule, ou plutôt reste
+stagnante, la Bièvre, noire et boueuse. De tous côtés, des usines, des
+tanneries aux toits rouges avec leur énormes amas de tan, des séchoirs à
+mottes ou des étendoirs de teinturiers, puis, de-ci et de-là, au milieu
+de bouquets d'arbres, des taudis, des bouges, parfois une haute maison
+d'aspect désolé.
+
+A gauche on a les bâtisses de la populeuse et travailleuse rue
+Mouffetard. A droite, l'oeil suit les ombrages des boulevards
+extérieurs.
+
+En face, de l'autre côté de la place d'Italie, un rideau de peupliers
+qui indique le cours de la Bièvre ferme l'horizon.
+
+Si on se retourne, on domine Paris...
+
+Involontairement le père Tantaine s'arrêta et regarda.
+
+Une pensée s'agita en son cerveau qui amena sur ses lèvres un sourire
+amer.
+
+Mais la seconde d'après il haussa les épaules et continua sa route.
+
+Il semblait un habitant du quartier, tant il allait sûrement par ces
+chemins capricieusement tracés.
+
+Il se risqua dans ce casse-cou qui s'appelle la ruelle des Reculettes,
+tourna la rue Croulebarbe et enfin arrivé rue Champ-de-l'Alouette, il
+eut un soupir de satisfaction en murmurant:
+
+--C'est ici.
+
+Il était devant une maison à trois étages, très vaste, précédée d'une
+cour qu'entourait une clôture de planches à demi-pourries.
+
+La maison était isolée, l'endroit sinistre. On devait se demander si ce
+logis n'était pas abandonné et si le feu n'y avait pas passé, dévorant
+jusqu'aux châssis des fenêtres.
+
+Le vieux clerc, après une minute de délibération, traversa la cour où
+broutait une chèvre attachée à un piquet, et entra bravement dans la
+maison.
+
+L'intérieur répondait au dehors.
+
+Deux pièces seulement composaient le rez-de-chaussée.
+
+Dans l'une on avait étendu de la paille à terre, en assez grande
+quantité, et sur cette paille se trouvaient des lambeaux d'étoffes
+grossières et des débris de couvertures.
+
+L'autre pièce était transformée en cuisine, et on y avait dressé une
+table, c'est-à-dire qu'on avait ajusté de longues planches sur deux
+tréteaux.
+
+Devant la cheminée de cette cuisine, une affreuse mégère au teint
+enflammé par l'alcool, à l'oeil pétillant de méchanceté, coiffée d'un
+madras, repoussante, malpropre, surveillait, armée d'une spatule de
+bois, l'ébullition d'un immense chaudron où cuisaient des choses
+indescriptibles.
+
+Dans un renfoncement, près de la cheminée, sur une espèce de lit de fer,
+maigrement garni d'un matelas varech, geignait et grelottait un petit
+garçon d'une dizaine d'années.
+
+Sa figure, sur l'étoffe déchirée et ignoblement sale de l'oreiller,
+ressortait plus blanche que la cire: ses petites mains étaient
+effrayantes de maigreur, et la fièvre donnait à ses grands yeux noirs un
+éclat de mauvais augure.
+
+Par moments, la souffrance lui arrachait un gémissement plus fort que
+les autres, mais aussitôt la vieille femme se retournait et le menaçait
+de sa spatule.--Te tairas-tu, méchant «môme?» disait-elle.
+
+--Ah! j'ai mal, geignait le malheureux avec un accent italien des plus
+prononcés, j'ai bien mal!...
+
+--Il fallait travailler, mauvais fainéant, reprit la vieille. Si tu
+avais rapporté de bonnes journées, on ne t'aurait pas battu; si on ne
+t'avait pas battu, tu ne serais pas là!...
+
+--Ah!... J'ai mal, j'ai froid, je voudrais retourner au pays, revoir
+maman!...
+
+Si émoussée que puisse et doive être la sensibilité d'un vieux clerc
+d'huissier habitué à procéder au milieu des plus déchirantes explosions
+de la misère et de la ruine, la scène était si affligeante, que le bon
+Tantaine en fut remué.
+
+A plusieurs reprises, et en y mettant l'insistance de l'affectation, il
+toussa pour annoncer sa présence.
+
+La mégère, à la fin, se retourna avec un grognement de dogue qui redoute
+de se voir arracher un os.
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-elle d'une voix dont des torrents de
+mêlé-cassis avaient brisé les cordes.
+
+--Le bourgeois?
+
+--Pas arrivé.
+
+--Viendra-t-il?
+
+--Ah! voilà!... ça dépend. C'est bien son jour, mais il n'est pas exact.
+Au surplus adressez-vous à M. Poluche.
+
+--Qui ça, Poluche?
+
+L'horrible vieille eut une grimace de dédain. Il lui parut prodigieux
+que celui dont elle parlait ne fût pas plus connu que cela.
+
+--C'est le professeur, répondit-elle.
+
+--Ou est-il?
+
+--Eh!... là-haut, vieux serin!... dans le conservatoire.
+
+Et, se retournant vivement, car le chaudron débordait, à cause du
+bouillon trop fort, elle ajouta:
+
+--Voilà assez de questions comme ça, n'est-ce pas? On n'est pas de la
+police, pour vous répondre. Faites-moi le plaisir de me montrer vos
+talons.
+
+Ce brusque congé ne sembla nullement offenser le vieux clerc d'huissier.
+
+Avant de monter, il examinait l'escalier dont la rampe avait été
+arrachée et dont un assez bon nombre de marches manquaient.
+
+Il était si roide et si délabré, il paraissait si bien sur le point de
+s'effondrer, qu'un acrobate, avant de s'y hasarder, eût demandé à
+réfléchir.
+
+Mais le père Tantaine est brave. Il se risqua, non sans précautions, par
+exemple, non sans avoir bien soin de se tenir le plus près possible du
+mur.
+
+A mesure qu'il montait, des sons bizarres, qui l'avaient frappé dès la
+cour, arrivaient plus distincts à son oreille, non formidables et
+ronflants comme ceux de la cave à musique du père Canon, mais stridents,
+perçants, grinçants, lamentables.
+
+On eût dit un concert de scies qu'on aiguise à la lime, accompagné de
+piaulements de chats.
+
+Par instant, l'abominable cacophonie cessait brusquement.
+
+On entendait alors les éclats d'une voix grave qui jurait, puis un bruit
+sec, puis des hurlements de douleur.
+
+Ce pitoyable charivari pouvait affecter l'ouïe du père Tantaine, mais il
+ne le surprenait pas.
+
+Arrivé au premier étage, il se trouva en face d'une porte disloquée qui
+pendait de travers à une seule charnière placée tout en haut.
+
+Il tira sur cette porte. Elle ouvrait sur ce que la mégère de la cuisine
+appelait le conservatoire.
+
+C'était une salle immense, formée de la réunion de toutes les pièces qui
+autrefois divisaient l'étage.
+
+Les cloisons avaient été brutalement abattues par des mains inhabiles,
+et on en reconnaissait les vestiges tant au plafond qu'au ras de terre.
+
+Cinq fenêtres qui n'auraient pu à elles toutes fournir trois vitres
+intactes, éclairaient le conservatoire.
+
+Était-il carrelé ou planchéié? on ne pouvait le deviner, tant étaient
+épaisses les couches successives de boue, d'ordures et de poussière
+tassées, foulées, piétinées sur le sol primitif.
+
+Les murs, blanchis à la chaux, effrayaient, tant ils étaient maculés de
+taches ignobles, couverts d'inscriptions, d'essais informes et de
+dessins obscènes.
+
+A l'odeur âcre des tanneries voisines se mêlaient des émanation
+singulières, et le tout composait une puanteur infâme qui remuait
+l'estomac jusqu'à la nausée.
+
+En fait de meubles... rien: une chaise boiteuse, et sur cette chaise, en
+travers, une forte cravache de manège.
+
+Certes, depuis qu'il glisse à travers tous les bas-fonds de Paris, comme
+une anguille dans sa bourbe, le père Tantaine a beaucoup vu et beaucoup
+retenu.
+
+Cependant, il s'arrêta sur le seuil du conservatoire, muet, immobile,
+presque heureux de n'être pas aperçu, pour un moment, tant ce qu'il
+apercevait le stupéfiait.
+
+Tout autour de la pièce, adossés au mur, étaient rangés une vingtaine
+d'enfants de sept à douze ans, affreusement déguenillés, repoussants
+d'incurie et de malpropreté.
+
+Les haillons qui les couvraient n'avaient pas été ajustés à leur taille.
+Ils grelottaient dans des paletots dont les pans tombaient jusqu'à terre
+ou dans des pantalons dont la ceinture leur montait jusqu'au cou. De
+linge point.
+
+Les uns étaient armés d'un violon, les autres s'accrochaient à une harpe
+plus haute qu'eux. Le long du manche de tous les violons, Tantaine
+remarqua des raies à la craie.
+
+Au milieu de la pièce se tenait debout un homme d'une trentaine
+d'années, long et mince comme un cierge, remarquablement laid, avec son
+visage glabre, son nez épaté et ses cheveux noirs et gras tombant sur
+ses épaules.
+
+Sa redingote d'une couleur perdue, vert olive, pendait le long de son
+maigre torse et de ses jambes dégingandées misérablement, comme une
+voile après un mât quand il n'y a pas de vent.
+
+Tout comme les enfants, il était armé d'un violon qu'il ne tenait pas
+sous le menton, mais qu'il s'appuyait au pli de la cuisse.
+
+Évidemment celui-là était Poluche, le professeur,--il donnait sa leçon.
+
+--Attention!... criait-il, chacun va répéter à son tour. A toi, Ascanio,
+le refrain du _Château de la Marguerite_... et en mesure.
+
+Et il se mit à chanter et à jouer pendant que l'enfant désigné râclait
+désespérément son instrument et répétait d'une voix éraillée et avec le
+plus pur accent nasillard des campagnes piémontaises:
+
+ Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'il est beau,
+ Le château de...
+
+--Scélérat!... interrompit Poluche, petit gredin!... Ne t'ai-je pas
+répété mille fois qu'au mot «château» il faut placer la main gauche sur
+le quatrième cran et tirer l'archet!... Recommençons.
+
+L'enfant recommença:
+
+ Ah! mon Dieu!.., mon Dieu!... qu'il est...
+
+[Illustration: Perpignan est un petit homme apoplectique.]
+
+--Halte!... s'écria le professeur d'une voix terrible, halte!... Graine
+de filou!... Le fais-tu donc exprès?... Tu vas reprendre, et si tu ne
+répètes pas le refrain entier, sans une seule hésitation, gare à toi.
+Allons... le doigt sur le premier cran, et en poussant:
+
+ Ah mon Dieu!...
+
+Hélas! Ascanio s'était encore trompé. Il fallait pousser l'archet, il le
+tira.
+
+Gravement le professeur saisit la cravache placée sur la chaise à sa
+portée, et froidement, sans apparence de colère, il en cingla à cinq ou
+six reprises les jambes du petit malheureux, qui se mit à pousser des
+hurlements lamentables.
+
+--Cela t'apprendra, prononça Poluche, à faire attention une autre fois à
+ce que je dis. Quand tu auras fini de brailler, nous recommencerons. Et
+si ça va aussi mal, tu sais, pas de soupe ce soir. Te voilà prévenu.
+Allons, au lieu de braire comme une âne, ouvre les yeux et les oreilles,
+et regarde faire tes voisins. A toi, Giuseppe.
+
+Quoique plus jeune de deux ou trois ans que Ascanio, Giuseppe était bien
+autrement fort sur le violon.
+
+Il répéta sans se tromper le refrain entier:
+
+ Ah!... mon Dieu!... mon Dieu!... qu'il est beau!
+ Le château de la Margueri... i... ite...
+
+--Pas mal, approuvait Poluche, qui, lui aussi, s'escrimait de l'archet,
+pas mal du tout!... Encore deux ou trois jours de bonne volonté, et tu
+sortiras. Hein!... tu seras content de sortir?
+
+--Oh!... oui, monsieur!... répondit l'enfant d'un air ravi, je
+rapporterai, moi aussi, des petits sous.
+
+Mais le consciencieux professeur ne gaspille pas en conversations vaines
+le temps précieux des leçons.
+
+Il se retourna vers un autre de ses élèves en criant:
+
+--A Fabio!... et en mesure!...
+
+Fabio, un tout petit, petit garçon de sept ans au plus, à la mine futée,
+à l'oeil noir et éveillé comme celui d'une souris, ne s'empressa pas
+d'obéir.
+
+Il venait d'apercevoir le vieux clerc d'huissier debout sur le seuil du
+Conservatoire, et il le montrait au professeur.
+
+--Moussiou!... oh!... un homme.
+
+Vivement Poluche se retourna et se trouva presque sur le père Tantaine,
+qui, se voyant découvert, s'avançait.
+
+La brusque apparition d'un spectre se dressant à ses pieds n'eût pas
+beaucoup plus effrayé le professeur. Il est comme cela des professions
+où on n'est jamais tranquille, où on redoute particulièrement les
+inconnus, les curieux, les indiscrets.
+
+--Que demandez-vous? fit-il d'une voix altérée; qui êtes-vous? que
+voulez-vous?
+
+La frayeur de Poluche enchanta le père Tantaine.
+
+Elle était pour lui comme le gage du succès de sa démarche, en lui
+indiquant sur quel ton il devrait le prendre avec Perpignan lorsqu'il
+arriverait jusqu'à cet important personnage.
+
+Aussi se plut-il à prolonger les perplexités de la situation, et durant
+une bonne minute il tint suspendu à son sourire guoguenard le pauvre
+professeur, qui, de plus en plus, perdait contenance.
+
+A la fin, il eut pitié.
+
+--Rassurez-vous, monsieur, dit-il, je suis un ami intime du bourgeois,
+et si j'ai pris la liberté de venir jusqu'ici, c'est que j'ai à
+l'entretenir d'affaires très pressantes, relatives à son commerce.
+
+Poluche respira longuement et bruyamment, en homme allégé d'un pesant
+fardeau.
+
+--Cela étant, monsieur, fit-il en offrant au bonhomme la chaise unique
+du Conservatoire, daignez donc vous asseoir, le patron ne saurait tarder
+à arriver.
+
+Mais le père Tantaine refusa poliment, protestant qu'il serait désolé de
+gêner, affirmant qu'il attendrait fort bien debout, et qu'il se
+retirerait plutôt que de troubler une leçon qui lui avait paru bien
+intéressante.
+
+--Oh!... reprit vivement le professeur, la leçon touchait à sa fin.
+Voici l'heure où la Butor donne la pâtée à mes coquins.
+
+Et, se retournant vers ses élèves dont pas un n'avait osé broncher.
+
+--Assez pour aujourd'hui, prononça-t-il, leste, sauvez-vous.
+
+Les gamins ne se le firent pas répéter deux fois. Ils poseront leurs
+instruments à terre, et avec des cris d'écoliers entrant en récréation,
+non sans bousculades, ils se précipitèrent dans l'escalier, au risque de
+se rompre le cou.
+
+Peut-être espéraient-ils que leur maître, préoccupé de son visiteur,
+oublierait certaines menaces faites pendant la leçon.
+
+Vain espoir!... Le sévère mais juste Poluche est doué d'une mémoire
+impitoyable.
+
+Gravement il se dirigea vers le palier, et se penchant au-dessus de la
+cage de l'escalier, il appela d'une voix formidable qui dominait le
+bruit:
+
+--Holà!... mère Butor!...
+
+L'atroce vieille de la cuisine l'entendit.
+
+--Quoi, monsieur? demanda-t-elle d'en bas.
+
+--Vous ne donnerez pas de pâtée à Morel, répondit le professeur, et
+Ravouillat n'aura qu'une demi-portion.
+
+Ces ordres importants donnés, il reparut avec cet air satisfait que
+donne l'accomplissement d'un devoir.
+
+--Voilà mes comptes réglés, expliqua-t-il au père Tantaine. Ce ne sont
+pas, remarquez-le, des étrangers que je punis. Nos Piémontais et nos
+Calabrais vont toujours passablement. Mais ne me parlez pas de ces
+Italiens des Batignolles ou de Montrouge que le bourgeois m'amène depuis
+quelque temps. Il y trouve de l'économie, assure-t-il; moi, je périrai à
+la peine. Ces petits scélérats sont pétris d'impudence et d'orgueil,
+corrompus au point de me faire rougir, moi qui vous parle; leur tête est
+plus dure que du fer, et enfin ils n'ont aucune vocation, ils ne sont
+pas organisés, quoi!...
+
+Le vieux clerc d'huissier, sous ses lunettes, ouvrait des yeux énormes.
+
+Pour lui, ce qu'il voyait et entendait était absolument neuf, et comme
+on apprend à tout âge et qu'il aime à s'instruire, il était tout
+attention.
+
+--Vous faites un difficile métier, monsieur, prononça-t-il. Enseigner la
+musique à de si jeunes enfants doit être pénible.
+
+Le professeur jeta au plafond un regard désespéré.
+
+--Plût à Dieu! s'écria-t-il, que j'enseignasse l'art sublime! Les
+premiers principes, si arides, auraient des charmes pour mon coeur.
+Mais non!... le patron ne le veut pas, il me l'a déclaré. S'il
+découvrait ici grand comme la main de papier réglé, il me chasserait...
+
+--Cependant, tout à l'heure.
+
+--Je _serinais_, monsieur, répondit Poluche, humilié et navré, je
+_serinais_...
+
+--Ah!
+
+--C'est comme cela. Vous n'êtes pas, j'imagine, sans avoir entendu
+parler de ces vieilles femmes, propriétaires d'une serinette, qui, à
+raison de vingt centimes le cachet, vont à domicile donner des leçons
+aux serins? On les appelle des _serineuses_.
+
+Non: le père Tantaine ne connaissait pas cette industrie, il le confessa
+en toute humilité.
+
+--Eh bien!... reprit le professeur avec un sourire amer, cette
+profession est la mienne. Au lieu de _seriner_ des oiseaux je _serine_
+des moutards. Ce n'est pas de mon côté qu'est l'avantage. Triste tâche,
+monsieur, pour un homme d'imagination. Il y a des jours où j'envie le
+sort des gens qui se sont voués à l'éducation des perroquets. Ah! quelle
+patience, quelle patience!
+
+Sur ce mot, le doux clerc d'huissier ne put s'empêcher de montrer du
+bout du doigt l'énorme cravache déposée sur la chaise.
+
+--Et ceci! demanda-t-il.
+
+Poluche haussa les épaules.
+
+--Je voudrais, cher monsieur, répondit-il, vous voir à ma place. Le
+bourgeois, n'est-ce pas, se procure un gamin et me l'amène, bien.
+L'enfant est désolé, ahuri, tant pis! Je dois, en quinze jours, trois
+semaines au plus, lui apprendre à râcler quelque chose. Il ne sait ni ce
+qu'est un violon, ni ce qu'est un archet, peu importe! Il faut que
+mécaniquement je lui mette dans les doigts les dix ou quinze positions
+qu'exige l'air le plus simple. Naturellement le coquin me résiste,
+alors, moi... j'insiste. Avez-vous jamais fait entrer un clou dans une
+planche de chêne sans un marteau? Non, n'est-ce pas? Eh bien!... ma
+cravache est le marteau avec lequel j'enfonce des airs dans la tête de
+mes élèves.
+
+Et ne vous imaginez pas qu'ils ont peur des corrections. Ces petits
+misérables se blasent sur les coups comme les enfants gâtés sur les
+confitures. Après un mois d'exercice, il faut leur enlever la peau pour
+leur arracher, non un cri,--dès que je lève la main, ils hurlent,--mais
+une vraie larme.
+
+Par bonheur, j'ai d'autres moyens. Je prends mes gredins par l'estomac.
+Je leur supprime, le quart, le tiers, la moitié de leur pâtée, la pâtée
+entière, au besoin. Rien de tel que le jeûne pour développer
+l'intelligence.
+
+Pour les récalcitrants, j'ai mieux encore. Je les prive du sommeil.
+Voilà un traitement! Une séance de nuit avance plus un entêté que quatre
+leçons de jour.
+
+Je tiens cette recette infaillible d'un écuyer du Cirque, lequel
+l'employait pour dresser un cheval à jouer de l'orgue de Barbarie...
+
+Pendant ces longues explications, le bon Tantaine, à diverses reprises,
+avait senti courir le long de son échine comme un petit frisson taquin.
+
+Certes, ses préjugés ne l'importunaient guère, mais ce système
+d'éducation musicale lui paraissait vraiment exagéré.
+
+--Si seulement, reprit le professeur, je pouvais disposer de
+l'instrument de popularité que j'ai entre les mains!...
+
+--J'avoue...
+
+--Quoi!... Vous ne comprenez pas?... Eh! monsieur, j'ai quarante élèves
+qui, dès huit heures du matin, se répandent dans Paris et ne rentrent
+jamais avant minuit. Que demain je _serine_ un morceau... dans huit
+jours il sera populaire. Tenez, depuis trois mois, je leur _serine_ le
+_Château de la Marguerite_, dites-moi ce qu'en ce moment vous entendez
+partout gratter, râcler, pincer sur les instruments les plus variés?
+Toujours mon refrain de tout à l'heure: «_Ah! mon Dieu!... mon Dieu!...
+qu'il est beau!..._»
+
+Le vieux clerc d'huissier s'expliquait maintenant la persistance étrange
+de certains airs qui, tout à coup, s'abattent sur tous les quartiers à
+la fois, et poursuivent le Parisien, où qu'il aille.
+
+Poluche, lui, avait mis son violon sous son bras, et armé de son archet,
+il gesticulait.
+
+--Ah!... si le patron voulait, continua-t-il, je donnerais aux Français
+le goût de la bonne musique. Mais non... il n'est pas artiste. N'a-t-il
+pas failli me jeter dehors pour avoir seriné à mes élèves un air d'un de
+mes opéras!....
+
+Le temps passait, mais le père Tantaine ne s'ennuyait pas.
+
+--Comment... de vos opéras? interrogea-t-il.
+
+--Oui! répondit Poluche d'un tout autre ton qu'il avait eu jusqu'alors.
+Il n'est pas un théâtre qui n'ait dans ses cartons un opéra de moi. Un
+de mes amis, qui était poète, et qui est devenu fou à force de boire de
+l'absinthe, me composait des livrets sublimes! Oh!... ne riez pas. J'ai
+eu, tel que vous me voyez, un prix au Conservatoire. J'ai eu des
+illusions, je voulais être célèbre et être aimé!... Je buvais de l'eau
+claire et je travaillais la nuit!... Un jour pourtant je me suis lassé
+de danser devant le buffet de la gloire, et j'ai cherché des leçons...
+Hélas!... je suis si ridicule et si laid qu'on ne voulait pas de moi
+dans les pensionnats. Je mourais de faim quand j'ai rencontré le
+bourgeois. Il m'a tenté, j'ai succombé. J'ai cinq francs par jour de
+fixe et deux sous par élève. Je fais un métier ignoble, je me méprise,
+mais je mange!...
+
+Il s'interrompit tout à coup et prêta l'oreille d'un air inquiet.
+
+--Voici le bourgeois!... fit-il; j'ai reconnu son pas. Si vous voulez
+lui parler, descendons; il ne monte jamais, l'escalier lui fait peur.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Voir ce marchand de renseignements que Poluche appelle «le bourgeois,»
+et qui glorifie le nom de Perpignan, c'est le juger.
+
+Impossible de se méprendre à cette superbe nature de gredin où il se
+trouve à la fois du charlatan, du garçon coiffeur, du mouchard et du
+maquignon.
+
+Perpignan est un petit homme apoplectique, très gros, trop court, fort
+rouge, à la lèvre impudente et à l'oeil cynique.
+
+Il est toujours trop bien mis. On jurerait qu'il vient de voler à la
+devanture d'un bijoutier ses bagues, ses chaînes et ses breloques.
+
+Parle-t-il, c'est des profondeurs de son ventre, siège de ses pensées,
+qu'il tire sa forte voix de basse, dont il se plaît à exagérer le
+volume.
+
+Tel, effrayant en sa vulgarité, apparut l'ancien cuisinier au bon père
+Tantaine qui descendait à la suite du patient professeur, le dangereux
+escalier.
+
+Si Poluche avait été troublé, en apercevant l'ancien clerc d'huissier,
+son bourgeois ne le fut pas beaucoup moins, mais pour d'autres causes.
+Il connaissait Tantaine pour être le bras droit du placeur de la rue
+Montorgueil.
+
+--Tonnerre!... pensa-t-il, pour que ces gens-là se soient donné la peine
+de pénétrer le mystère de mon exploitation et viennent me relancer
+jusqu'ici, il faut qu'ils aient de bonnes raisons. Tenons-nous bien!
+
+Et dissimulant sous un rire, trop gai pour être de bon aloi, sa fâcheuse
+impression, il tendit la main à Tantaine.
+
+--Ravi de vous voir, cher monsieur, disait-il, oui, ravi, parole sacrée.
+Je vais pouvoir vous être agréable en quelque chose! Car, avouez-le,
+vous avez quelque petit service à me demander.
+
+--Oh!... protesta le bonhomme, un rien, une bagatelle...
+
+--Tant pis! corbleu! tant pis!... J'aime M. Mascarot, moi!...
+
+Cet amical colloque avait lieu dans le corridor de la maison, et à tout
+moment il était troublé par les cris et les rires des élèves de Poluche,
+qui, attablés jusqu'au menton, dévoraient le contenu du chaudron de la
+mère Butor.
+
+En même temps que ces cris, on entendait, continus et sourds comme un
+accompagnement de basses, des pleurs et des gémissements.
+
+--Ah çà! mille tonnerres! s'écria Perpignan, d'une voix qui eût fait
+frémir les vitres, si les vitres n'eussent été absentes, qui est-ce qui
+n'est pas content ici?
+
+Nulle réponse ne venant, Poluche crut devoir intervenir.
+
+--Ce sont, répondit-il, deux de nos garnements de Parisiens que j'ai mis
+à la diète. Je veux être pendu s'ils mangent un pain à cacheter avant
+d'avoir appris...
+
+Il s'arrêta béant, interloqué, sous les regards foudroyants que lui
+lançait le bourgeois!
+
+--A la diète!... hurlait Perpignan, on ose, chez moi, à mon insu, priver
+de pauvres petits enfants de nourriture... Mais c'est infâme, c'est
+monstrueux, c'est canaille. Vingt mille tonnerres!... monsieur Poluche,
+d'où vous vient cette audace?
+
+--Mais, bourgeois, balbutia le triste professeur, vous m'avez dit cent
+fois...
+
+--Quoi?... Que tu n'es qu'un sot? C'est une grande vérité. Tais-toi, et
+va dire à la Butor de donner la pâtée à ces chérubins.
+
+La scène était fâcheuse, mais irréparable.
+
+Sans en paraître affecté, bien que furieux en réalité, Perpignan prit le
+bras du père Tantaine et l'entraîna vers le fond du corridor.
+
+--Vous venez, disait-il, pour me parler en particulier? Oui. Très bien.
+Prenez la peine d'entrer dans ce petit réduit... c'est mon bureau.
+
+L'endroit n'était pas brillant. C'était une petite pièce sale, nue,
+délabrée comme toute la maison. Trois chaises, une table de bois blanc,
+une planche étagères supportant quelques registres, constituaient le
+mobilier.
+
+Une fois assis, les deux hommes se regardèrent assez longtemps sans mot
+dire, chacun s'efforçant de pénétrer les secrètes réflexions de l'autre.
+
+Deux adversaires qui, l'épée à la main, attendent le signal de leurs
+témoins pour commencer le combat, ne s'observent pas avec une plus
+ardente attention.
+
+Mais, dans cette lutte préalable, tous les avantages étaient du côté du
+vieux clerc d'huissier, retranché derrière ses impénétrables lunettes.
+
+Aussi est-ce Perpignan qui, le premier, rompit le silence.
+
+--Comme cela, commença-t-il, vous aviez entendu parler de mon petit
+établissement?
+
+--Oh!... bien par hasard!... répondit le père Tantaine, de l'air le plus
+détaché. A courir comme moi, on apprend des tas de choses... Par
+exemple, nous savons fort bien qu'ici toutes vos précautions sont prises
+pour n'être pas compromis.
+
+--Comment!... comment!...
+
+--Sans doute. Vous êtes le bailleur de fonds, le maître en réalité... en
+apparence, vous n'êtes rien. Pour tout le monde, c'est le mari de votre
+ménagère, un nommé Butor, qui a monté l'affaire, et le bail est à son
+nom. S'il arrivait un désagrément, si le parquet vous serrait de près,
+crac!... vous disparaîtriez comme un diable à boudins dans sa boîte, et
+la police sous sa large main ne trouverait que l'homme de paille, Butor.
+Comme idée, c'est élémentaire, mais dans la pratique, ce truc réussit
+toujours.
+
+Il sembla réfléchir et ajouta, avec une lenteur calculée:
+
+--Quand je dis toujours: Toujours... je veux dire: Toutes les fois qu'il
+ne se trouve pas un ennemi assez habile pour rendre les précautions
+inutiles, en apportant des preuves de... complicité.
+
+L'ancien cuisinier était trop intelligent pour ne pas comprendre la
+menace et sa portée.
+
+--Sacré tonnerre!... pensait-il, ces gens-ci doivent savoir quelque
+chose. Mais quoi?... Bast!... bavardons toujours.
+
+Et tout haut il reprit:
+
+--Le plus sûr est d'avoir la conscience nette. C'est mon cas. Je n'ai
+rien à cacher, moi. Vous avez vu ma maison, qu'en pensez-vous?
+
+--Elle me semble montée sur un bon pied.
+
+--N'est-ce pas? Vous me direz peut-être que la spéculation n'est pas
+faite pour m'attirer la considération publique? Je le sais, sacrebleu,
+bien. Je préférerais certainement une bonne fabrique à Roubaix. Mais on
+fait ce qu'on peut.
+
+Le vieux clerc d'huissier approuvait de la tête.
+
+[Illustration: Il le fit basculer, l'enleva et le lança à demi asphyxié
+sur une chaise.]
+
+--Il n'y a pas de sot métier, prononça-t-il.
+
+--Voilà ce que je me dis, poursuivit l'ancien cuisinier. D'ailleurs, je
+ne suis pas seul à exercer. Allez rue Sainte-Marguerite, j'y ai des
+confrères. Mais je n'aime pas le faubourg Saint-Antoine. Ici, mes
+chérubins sont en bien meilleur air.
+
+--Sans compter, ajouta Tantaine, le plus innocemment du monde, que si,
+par hasard, ils crient quand on les corrige un peu, il n'y a pas de
+voisins pour les entendre.
+
+Perpignan ne jugea pas à propos de relever l'observation.
+
+--Les journaux, continua-t-il, nous ont beaucoup attaqués. Sacré
+tonnerre!... ils feraient bien mieux de s'occuper de politique. A qui
+faisons-nous tort, en définitive? à personne, n'est-ce pas? Le malheur
+est qu'on s'exagère énormément nos bénéfices.
+
+--Allons... allons... vous gagnez votre vie.
+
+--Certainement, je n'y suis pas de ma poche, mais je vous assure qu'il y
+a bien des non-valeurs dans le métier. Tenez, en ce moment, j'ai six de
+mes chérubins malades, trois là-haut et trois à l'hôpital, sans compter
+que celui que vous avez vu à la cuisine m'a l'air de filer un mauvais
+coton...
+
+--Vrai, fit sérieusement le bonhomme, je vous plains beaucoup.
+
+L'inaltérable sang-froid du père Tantaine commençait à agacer
+singulièrement l'ancien cuisinier.
+
+--Sacrebleu!... s'écria-t-il, si la spéculation est si bonne, pourquoi
+Mascarot ne l'entreprend-il pas? Ma parole sacrée, on dirait à vous
+entendre, qu'on trouve comme cela des moutards tant qu'on en veut. Mais
+c'est le diable, mon cher monsieur, pour s'en procurer. Il faut aller en
+Italie, les ramasser, les passer à la frontière comme des objets de
+contrebande, les amener ici. Tout cela ruine positivement!...
+
+Ce n'est pas sans intention que Perpignan se livrait ainsi avec le plus
+amical abandon.
+
+Il allait au-devant des questions. A parler seul, on dit mieux et plus
+juste ce qu'on veut dire.
+
+Mais le bon Tantaine n'est pas de ceux dont on noie la volonté sous des
+flots de paroles.
+
+Perpignan s'étant arrêté pour reprendre haleine, il jugea sage d'abréger
+une exposition qu'il trouvait un peu longue.
+
+--En somme, demanda-t-il de son air le plus innocent, combien avez-vous
+d'élèves?
+
+--De quarante à cinquante.
+
+--Peste! vous opérez en grand. Et... quelle somme exigez-vous de chacun
+d'eux tous les soirs?
+
+La question était si indiscrète que l'ancien cuisinier hésita.
+
+--Cela dépend, répondit-il.
+
+--Bah? vous avez bien un moyenne.
+
+--Mettons trois francs!
+
+La physionomie du vieux clerc d'huissier était si naturellement candide,
+qu'en vérité il était impossible de lui soupçonner la moindre
+arrière-pensée.
+
+--Va pour trois francs, fit-il, et comptons seulement sur quarante
+chérubins, comme vous dites, c'est une somme ronde de cent vingt francs
+par jour que vous empochez ainsi...
+
+La douce obstination du bonhomme ne laissait pas que de surprendre
+Perpignan.
+
+--Comme vous y allez! interrompit-il. Pensez-vous donc que chacun de mes
+drôles me rapporte la somme indiquée!...
+
+--Farceur!... comme si vous n'aviez pas des moyens pour la leur faire
+rapporter.
+
+L'ex-cuisinier ne put dissimuler un tressaillement.
+
+--Sacrebleu!... fit-il d'une voix un peu enrouée par l'inquiétude, que
+voulez-vous dire?
+
+--Oh! rien qui vous offense, répondit le doux Tantaine avec effusion.
+Qui veut la fin veut les moyens, n'est-ce pas. Seulement je mentirais si
+je disais que l'opinion vous est favorable. Entre nous, la _Gazette des
+Tribunaux_ vous nuit. Elle a porté à la connaissance du public certains
+procédés, un peu vifs, peut-être, employés par d'aucuns de vos collègues
+pour encourager leurs moutards au travail. N'avez-vous pas ouï parler de
+ce patron qui attachait ses enfants sur une couchette de fer et qui les
+y laissait un jour, un jour et demi, deux jours quelquefois. A quoi donc
+a-t-il été condamné?
+
+Depuis un moment, Perpignan, qui commençait à sembler fort mal à l'aise
+se leva:
+
+--Est-ce que je sais, moi!... s'écria-t-il d'un ton bourru. Est-ce que
+je m'occupe de ces histoires!... de ma vie, je n'ai commis un acte de
+brutalité.
+
+Le vieux clerc d'huissier tracassait ses lunettes, comme toujours
+lorsqu'il aborde ce qu'il appelle le noeud des questions.
+
+--On peut être, reprit-il, l'homme le plus humain de la terre, avoir un
+coeur d'or, et cependant être... entraîné, engagé par les événements.
+
+Le moment décisif approchait. Perpignan le sentait bien, cependant il
+paya d'audace.
+
+--Je veux que le tonnerre m'écrase, s'écria-t-il, si je comprends!...
+
+--Alors, prenons un exemple: Supposons que ce soir vous ayez à vous
+plaindre d'un de vos chérubins. Que faites-vous? Vous l'enfermez dans la
+cave. A cela, rien à dire. Vous vous couchez donc, la conscience
+tranquille, et vous dormez comme un loir. Mais voilà que dans la nuit
+une pluie torrentielle survient. Un monceau de sable obstrue le ruisseau
+de votre rue, qui est fort en pente, et toute l'eau du ciel se précipite
+dans votre cave. Au matin, quand vous allez ouvrir au chérubin, on ne
+trouve qu'un cadavre, il a été noyé...
+
+La face, si rouge d'ordinaire, de l'ancien cuisinier, était devenue
+livide.
+
+--Et après? interrogea-t-il.
+
+--Ah!... c'est ici que l'entraînement commence. Naturellement on se
+demande quel parti prendre. Aller trouver le commissaire de police et
+lui conter l'accident serait le plus simple; mais ce serait provoquer
+une enquête, appeler l'attention du parquet... D'un autre côté... Mais
+on est seul; on se dit que nul ne sait l'enfant là; on creuse un trou,
+et... ni vu ni connu.
+
+Perpignan était allé s'adosser à la porte de son bureau, fermant ainsi
+toute retraite au vieux clerc d'huissier.
+
+--Vous savez beaucoup de choses, monsieur Tantaine, prononça-t-il, trop
+de choses!...
+
+Il n'y avait pas à se tromper à l'accent du «bourgeois» de Poluche.
+
+Son attitude seule, devant la porte, était plus significative que toutes
+les explications.
+
+Cependant, le père Tantaine ne semblait aucunement remarquer ces
+dispositions hostiles.
+
+Loin de là. Il souriait de son plus bénin sourire, content de soi, en
+apparence comme un enfant après quelque affreuse espièglerie dont il n'a
+pu calculer les conséquences funestes.
+
+--Ceci n'est rien, reprit-il. Un homicide par imprudence, tout au plus.
+Il faudrait un ministère public diablement malin, pour en extraire une
+condamnation à plus de cinq ans de prison. Encore serait-il forcé
+d'insister sur les antécédents.
+
+Je vous rappellerais, si vous y teniez, quelque chose de bien autrement
+grave: certain voyage dans les environs de Nancy...
+
+C'en était trop, l'ancien cuisinier éclata:
+
+--Cent mille tonnerres!... s'écria-t-il, expliquez-vous. Que voulez-vous
+de moi, à la fin!
+
+--J'ai déjà eu le plaisir de vous le dire, un petit service...
+
+--Vraiment!... et c'est pour si peu que vous essayez de m'intimider, ni
+plus ni moins que si vous prétendiez me faire chanter?
+
+--Oh!... cher monsieur.
+
+--Vous n'oubliez qu'une chose, c'est qu'on ne m'épouvante pas aisément,
+et que d'ailleurs j'ai perdu la voix depuis longtemps.
+
+--Pardon!... c'est vous qui, le premier, avez parlé de votre...
+industrie.
+
+--Alors, c'est pour m'être agréable que, depuis une heure, vous me
+contez toutes sortes d'histoires absurdes.
+
+Pour toute réponse, le vieux clerc haussa légèrement les épaules.
+
+--Eh bien!... reprit Perpignan en s'efforçant de contenir les éclats de
+sa voix, voulez-vous qu'à mon tour je vous dise ce que je pense?
+
+--Allez, ne vous gênez pas.
+
+--Je vous dirai alors qu'il est de ces expéditions qu'on ne doit pas
+entreprendre seul. Pour venir dire à un homme comme moi, chez lui, face
+à face, les choses que vous me dites, il faut être un peu moins vieux
+que vous, et un peu plus solide. Je vous apprendrai qu'il n'est pas
+prudent, quand on tient à sa peau, de s'aventurer dans une maison comme
+celle-ci, qui est absolument isolée...
+
+--Eh! bon Dieu!... que voulez-vous qu'il m'arrive?
+
+Perpignan ne répondit pas. Sa face convulsée, ses yeux injectés de sang,
+ses lèvres devenues blanches trahissaient un des accès de rage folle où
+l'homme le plus maître de soi perd son libre arbitre.
+
+Il avait glissé sa main droite sous son paletot et il remuait évidemment
+quelque chose dans sa poche de côté.
+
+Mais le bon Tantaine, fort attentif sans le paraître, ne perdait pas de
+vue son interlocuteur. A un brusque mouvement qu'il fit, à un éclair
+atroce de haine qui brilla dans son oeil, il se dressa et bondit
+jusqu'à lui.
+
+L'ancien cuisinier, avec son cou de taureau, est d'une force peu
+commune; cependant lorsque la main du bonhomme s'abattit sur lui, il
+plia sur les jarrets et chancela.
+
+Un effort héroïque le redressa, il se débattit, envoya au hasard
+quelques coups de poing en vain. Tantaine avait empoigné sa cravate,
+l'avait tortillée entre ses doigts et l'étranglait. Il râla.
+
+La lutte ne dura pas quatre secondes. Par trois fois, le bonhomme fit
+pirouetter son robuste adversaire, puis, tout à coup, le saisissant par
+les reins avec une vigueur dont jamais on ne l'eût cru capable, il le
+fit basculer, l'enleva et le lança, à demi-asphyxié, sur une chaise.
+
+Et ce fut tout. Pas un cri. Pas un mot.
+
+Mais personne, certes, en ce moment, n'eût reconnu le doux père
+Tantaine. Il semblait grandi d'un pied et rajeuni de vingt ans; sa
+physionomie d'habitude si bénigne, exprimait le mépris le plus profond
+et la plus froide méchanceté.
+
+--Ah!... tu voulais jouer du couteau, disait-il à Perpignan, qui avait
+bien du mal à retrouver sa respiration; ah!... tu voulais tuer un tout
+petit peu un pauvre vieux inoffensif qui ne t'a jamais rien fait!... Me
+crois-tu donc naïf à ce point de me hasarder sans précautions dans ton
+repaire?
+
+Il sortit à demi et montra la crosse d'un revolver.
+
+--J'avais, comme tu vois, de quoi te répondre... Allons, jette ton petit
+couteau à terre.
+
+Le flair du bonhomme ne l'avait pas trompé. C'était un poignard fort
+pointu que Perpignan avait essayé d'ouvrir dans sa poche... mais il
+était maintenant si démoralisé, si aplati, qu'il obéit à l'ordre du
+bonhomme et lança son arme dans un coin.
+
+--A la bonne heure!... approuva le vieux clerc d'huissier; voici que tu
+deviens raisonnable, de fou que tu étais tout à l'heure... Comment,
+c'est toi, un homme qu'on dit adroit, qui voulais... Mais tu n'avais
+donc pas réfléchi, malheureux! Je suis venu seul, c'est vrai, mais on
+sait que je suis ici, puisqu'on m'y envoie. Si je n'étais pas rentré ce
+soir, penses-tu que mon patron M. Mascarot, n'aurait pas été surpris?
+Demain, il aurait été très inquiet. Après-demain, il serait allé trouver
+le procureur, et deux heures plus tard tu aurais été serré... Ah! tu me
+dois une fière chandelle, et si tu ne consens pas à faire tout ce que je
+demanderai, tu n'es qu'un ingrat.
+
+Les traits décomposés de l'ancien cuisinier exprimaient la plus
+douloureuse mortification. On l'avait battu et on le raillait! Il ne se
+rappelait pas avoir souffert une telle humiliation.
+
+--Il faut bien obéir, fit-il d'un air farouche, quand on est pas le plus
+fort.
+
+--Tout juste. Seulement tu aurais dû comprendre cela du premier coup.
+
+--J'ai perdu la tête. Vous me menaciez, je prévoyais bien que vous
+alliez exiger de moi des choses... des choses...
+
+--Voilà où tu te trompes. Je viens peut-être t'apporter une affaire
+superbe...
+
+--Alors, mille tonnerres!... pourquoi tant de façons? Pourquoi!...
+
+D'un geste impérieux, le père Tantaine l'arrêta.
+
+--Parce que, répondit-il d'un ton sec, je voulais, avant de te rien
+dire, te prouver que tu appartiens à Mascarot bien plus que tes pauvres
+Italiens ne t'appartiennent. Ils sont tes esclaves... tu es le sien. Tu
+es dans sa main, mon bonhomme, comme un oeuf dans la main d'un fort de
+la halle. Un mouvement, et tu es écrasé... Il sait tes histoires et il a
+des preuves à fournir.
+
+L'ex-cuisinier baissa la tête et balbutia:
+
+--Votre Mascarot est le diable; on ne résiste pas au diable.
+
+--Allons donc!... te voilà tel que je te souhaitais! Nous pouvons
+maintenant causer comme une paire d'amis.
+
+C'est de l'air le plus piteux que Perpignan vint prendre place en face
+du père Tantaine, de l'autre côté de la petite table de bois blanc.
+
+Tant bien que mal, il se remettait et réparait le désordre de sa
+toilette.
+
+--Allons, murmurait-il, tournant, faute de ne pouvoir faire autrement,
+la scène en plaisanterie, me voici bridé, libre à vous d'en abuser à
+votre aise...
+
+Mais le vieux clerc n'était pas homme à abuser. Il était venu avec un
+plan tout fait; ses prévisions avaient été en partie trompées, il se
+consultait avant d'engager l'action.
+
+--Ça, reprit-il, oublions ce qui vient de se passer et commençons par le
+commencement. Voici plusieurs jours que vous faites suivre une certaine
+Caroline Schimel.
+
+--Moi?...
+
+--Un peu, mon neveu! Vous employez à la suivre l'aîné de tous vos
+chérubins, un grand drôle de seize à dix-sept ans qui joue de la harpe,
+qui répond au nom de Ambrosio, lequel n'est pas le sien.
+
+--C'est pourtant vrai!
+
+--Même, il est assez maladroit, ce garnement, c'est une justice à lui
+rendre. D'abord, il accepte trop facilement le petit canon de l'amitié,
+sur le comptoir: puis, défaut énorme pour un «fileur», il porte mal la
+boisson. Comme nous redoutions, l'autre soir, que son absence ne vous
+donnât l'éveil, nous avons été obligés de le hisser dans un fiacre, et
+de le déposer à deux pas d'ici, au coin de la rue des Anglaises...
+
+Illuminé par un souvenir soudain, l'ancien cuisinier se frappa le front.
+
+--C'est donc vous, s'écria-t-il, qui observez cette Caroline.
+
+--Vous devinez cela!...
+
+--Eh!... je savais très bien que je n'étais pas seul à «la filer» mais
+qu'y faire? On voit que vous ne connaissez pas l'envers de Paris. A côté
+de la vraie police, et malgré elle, s'agitent, se remuent, intriguent je
+ne sais combien de polices clandestines. Si on s'obstine à tirer
+certaines choses au clair, on risque sa peau, et je tiens énormément à
+la mienne.
+
+Évidemment, Perpignan cherchait à égarer la conversation.
+
+--Voyons, voyons, interrompit le bonhomme, revenons à nos moutons;
+pourquoi épiez-vous Caroline Schimel?
+
+--Pourquoi?... Dame... parce que... En, vérité, je ne sais si je dois...
+Vous connaissez la devise de mes circulaires: _Célérité et discrétion_.
+Vous touchez à un secret qui ne m'appartient pas, qui a été confié à ma
+probité...
+
+Le bon Tantaine eut un mouvement d'impatience et de dépit.
+
+--Jouons-nous cartes sur table? fit-il.
+
+--Oui, assurément.
+
+--Alors, pourquoi parler de discrétion, lorsque précisément vous suivez
+Caroline pour votre compte, espérant arriver par elle à pénétrer un
+mystère dont on ne vous a confié qu'une très petite partie?
+
+Si abasourdi que fût l'ex-cuisinier, il essaya encore de dissimuler.
+
+--Êtes-vous sûr de ce que vous avancez? demanda-t-il.
+
+--Si sûr que je puis vous dire que le client au secret vous a été amené
+par un avocat, Me Catenac.
+
+Décidément Perpignan était battu. Ce n'était plus de la surprise
+qu'exprimait sa physionomie, c'était la stupeur, l'effroi.
+
+--Sacré tonnerre!... s'écria-t-il, en levant les bras au ciel, quel
+mâtin que ce Mascarot! Il sait tout, tout!...
+
+Enfin, le vieux clerc d'huissier obtenait l'effet attendu, et c'est avec
+une visible jubilation qu'il tracassait ses lunettes.
+
+--Non, répondit-il, le patron ne sait pas tout, et la preuve, c'est que
+je viens vous demander de nous apprendre ce qui s'est passé entre le
+client de maître Catenac et vous. Voilà le service que nous attendons de
+votre obligeance.
+
+--Et je vous le rendrai, sacrebleu!... Mascarot, décidément, est un
+solide lapin, je parie de son côté. Et, tenez, parole sacrée!... Je
+serai franc... Voilà la chose:
+
+Il y a de cela trois semaines, un matin, je venais d'expédier une
+douzaine de clients, chez moi, rue du Four, quand ma bonne m'apporte une
+carte: Je lis: Catenac, avocat. Je réponds: connais pas, faites entrer.
+Il entre, et après un bout de conversation, il me demande si je suis de
+force à retrouver une personne dont on a perdu la trace depuis très
+longtemps. Je lui affirme que oui, naturellement puisque c'est mon
+métier.
+
+Là-dessus, il me prie de rester chez moi le lendemain matin, parce que
+sur les dix heures on viendra m'en apprendre plus long.
+
+En effet, le lendemain, à dix heures précises, je vois entrer un homme
+respectable et pauvrement vêtu. Soixante ans, redingote de garçon de
+bureau retraité, chapeau fatigué, mais propre.
+
+Mais on a du flair, Dieu merci! Je regarde le linge: blanc comme neige,
+fin comme satin. Je lorgne la chaussure: souliers premier choix.
+J'examine les mains: peau fine, soignée, ongles limés et polis.
+
+Alors, je me dis: Parfait! Voici un innocent vieillard qui se croit
+supérieurement déguisé, laissons-lui ses illusions, mais ouvrons
+l'oeil.
+
+Poliment, je lui avance mon propre fauteuil, il s'asseoit, et, sans se
+faire prier, il me dégoise sa petite affaire.
+
+«--Monsieur, me dit-il, tel que vous me voyez, je n'ai pas toujours été
+heureux. J'étais, à une certaine époque, si absolument dénué de
+ressources que je fus contraint de porter aux Enfants-Trouvés un petit
+garçon que je venais d'avoir d'une maîtresse que j'adorais et qui est
+morte.
+
+«Il y a de cela vingt-quatre ans.
+
+[Illustration: Allons, jette ton couteau!]
+
+«Aujourd'hui, je suis vieux, je suis seul dans la vie, je possède une
+certaine aisance.
+
+«Je donnerais la moitié de ma fortune pour retrouver cet enfant.
+
+«Pensez-vous que cela soit possible?»
+
+Outre qu'il a été cuisinier, qu'il dirige un bureau de renseignements,
+et qu'il possède une troupe de petits Italiens, Perpignan est beau
+parleur.
+
+Il était superlativement flatté de l'attention du père Tantaine et
+n'était pas fâché de lui prouver, croyait-il, que sous certains rapports
+il vaut bien B. Mascarot.
+
+Aussi parlait-il avec une lenteur calculée pour exciter l'impatience de
+son auditeur, soulignant ses intentions, triant ses phrases et épluchant
+ses mots.
+
+--Vous comprenez aisément, cher monsieur Tantaine, reprit-il après une
+pause, que la naïve proposition de ce vieillard me réjouit
+considérablement.
+
+Je n'apercevais à faire qu'une démarche fort simple, consistant à aller
+prendre des renseignements à l'hospice où avait été déposé l'enfant en
+question. Je me disais que ce vieux serait bien pauvre si la moitié, le
+quart même de sa fortune ne me dédommageait pas amplement de mes peines.
+
+Je lui répondis donc bravement que je me faisais fort de le satisfaire,
+pourvu qu'il consentit à m'accorder un peu de temps.
+
+Mais, ainsi que vous l'allez voir, je me réjouissais beaucoup trop tôt,
+et le bonhomme était un fin renard.
+
+Après m'avoir bien laissé causer et m'enferrer, il m'arrêta:
+
+«--Vous ne m'avez pas laissé finir, reprit-il, laissez-moi vous
+expliquer toutes les circonstances, et peut-être votre zèle sera-t-il
+refroidi, et jugerez-vous la tâche moins aisée.»
+
+--Naturellement, je lui répondis qu'avec les surprenants éléments
+d'investigations que je possède, nul ne saurait se dérober à mes
+recherches, et que pour moi l'Europe n'est qu'une cage où je n'ai qu'à
+allonger la main pour saisir l'oiseau que bon me semble, si sûrement
+qu'il se présume caché.
+
+C'est qu'en effet, l'organisation de mon bureau de renseignements est
+telle que, sans vanité, je puis me vanter...
+
+--Passons! passons!... dit le père Tantaine, je connais.
+
+--Soit, fit l'ancien cuisinier. Aussi bien vous êtes de force à deviner
+tout ce que je puis dire à un client.
+
+Lui, qui ne connaît pas «la partie» comme vous, m'écoutait de l'air le
+plus satisfait.
+
+«Tant mieux, répondit-il, si vous êtes habile comme le prétend Me
+Catenac et puissant autant que vous l'affirmez. Jamais occasion plus
+rare et plus belle d'exercer votre perspicacité ne s'est présentée.
+
+«Ainsi que vous pouvez le croire, j'ai, de mon côté, tenté quelques
+démarches, elles ont été bien inutiles.
+
+«Pour commencer, je me suis transporté à l'hospice où mon enfant avait
+été déposé.
+
+«On s'y souvient parfaitement de lui.
+
+«On m'a montré le registre sur lequel il avait été inscrit à la date du
+dépôt.
+
+«Seulement, on ne sait ce que ce pauvre abandonné est devenu.
+
+«A l'âge de douze ans et demi, il s'est échappé de l'hospice, et depuis
+on n'a pas eu de nouvelles de lui. Toutes les tentatives faites, lors de
+sa fuite, pour retrouver ses traces, sont restées infructueuses. Ou ne
+sait ni où il est allé, ni ce qu'il est devenu, ni même s'il est vivant
+ou mort.»
+
+--Eh! eh! ricana le père Tantaine, le problème est joli, il n'y a pas à
+soutenir le contraire.
+
+--Joli!... répondit Perpignan, cela vous plaît à dire, moi je prétends
+et je soutiens qu'il est à peu près insoluble. Allez donc au bout de dix
+ans passées retrouver la piste d'un moutard qui est devenu un homme.
+
+--On a vu plus fort que cela.
+
+L'accent du vieux clerc d'huissier dénotait une si ferme conviction que
+Perpignan en fut troublé et lui lança un regard gros de défiances.
+
+Il put supposer que l'affaire avait été offerte à B. Mascarot, qui
+l'avait acceptée et la poursuivait avec quelque espoir de succès.
+
+--Acceptable ou non, reprit-il, sans trop dissimuler le froissement de
+sa vanité, comme je n'ai pas la prétention d'être aussi fort que votre
+patron, la proposition de mon client me cassa bras et jambes.
+
+Je fis bonne figure, cependant, et je lui demandai s'il serait possible
+de se procurer un signalement du moutard.
+
+Il me répondit qu'on me le donnerait très exact et très minutieux, car
+plusieurs personnes, la supérieure de l'hôpital entre autres, se le
+rappelaient fort bien, et que de plus on me procurerait divers autres
+renseignements qui me seraient très utiles.
+
+--Et vous avez sans doute, ce signalement et ces renseignements?
+
+--Pas encore.
+
+--Allons donc! c'est une plaisanterie!...
+
+--C'est la vérité pure, parole sacrée!... Je ne sais si le bonhomme
+avait lu dans mon oeil ma déconvenue et mes hésitations, toujours
+est-il qu'il refusa net de s'expliquer plus clairement sur le moment.
+
+Peut-être n'était-il venu ce jour-là que pour prendre une consultation.
+
+«Une affaire comme celle-ci, me dit-il, mérite qu'on réfléchisse, qu'on
+se consulte. Elle est d'autant plus épineuse et délicate, que toutes les
+recherches doivent être faites dans le plus profond secret. Il ne faut
+songer ni à réclamer l'aide de la police ni à employer la publicité des
+journaux.»
+
+Je pensai que le vieux avait surtout besoin d'être rassuré, et je me mis
+à lui expliquer que mon établissement est avant tout le tombeau des
+secrets.
+
+Il me répondit simplement qu'il le croyait bien. Puis, après m'avoir
+prié de lui rédiger un projet d'investigations que je remettrais à Me
+Catenac, il me déclara qu'il ne voulait pas abuser de mon temps pour
+rien, et il tira de son portefeuille un billet de 500 francs qu'il
+déposa sur ma table.
+
+Je le repoussai, quoiqu'il m'en coûtât. C'était trop ou pas assez, et
+j'espérais mieux pour plus tard.
+
+Mais il insista, m'affirmant que nous nous reverrions, et m'annonçant
+qu'en attendant j'aurais affaire à son avocat, Me Catenac.
+
+Sur quoi, il se leva et sortit, me laissant bien moins occupé de ses
+recherches qu'intrigué à son sujet.
+
+Voilà tout!...
+
+Il était clair pour le père Tantaine que l'ex-cuisinier disait la
+vérité. Cependant, comme il omettait un point essentiel:
+
+--Quoi!... lui demanda-t-il, vous n'avez pas cherché à savoir qui est ce
+vieillard qui avait recours à un travestissement.
+
+Pendant un moment, Perpignan parut se consulter. Mais il comprit vite
+qu'avec un homme aussi bien renseigné que l'envoyé de B. Mascarot, les
+réticences étaient puériles.
+
+--Si!... répondit-il. Mon client était encore dans les escaliers que
+déjà j'avais passé une blouse, puis une casquette, et que je m'élançais
+sur ses traces. Arrivé dans la rue, je le vis à dix pas en avant. Je le
+suivis, et bientôt je le vis entrer, comme chez lui, dans un des beaux
+hôtels de la rue de Varennes.
+
+C'était bien cela, et cette franchise devait aller au coeur du vieux
+clerc d'huissier.
+
+--Et votre client était bien chez lui, interrompit-il, vous aviez eu
+l'honneur de donner une consultation au duc de Champdoce en personne.
+
+--Vous l'avez dit. J'ai dans ma clientèle le duc de Champdoce, ce qui
+est, j'ose le dire, un peu flatteur. Seulement, je veux être étranglé
+par le diable, après avoir failli l'être par vous, si je devine comment
+vous avez découvert tout cela.
+
+--Oh!... répondit modestement Tantaine, le hasard est si grand!... Mais
+ce que je n'aperçois pas, c'est le trait d'union entre le duc et
+Caroline.
+
+L'ancien cuisinier eut une grimace narquoise.
+
+--Vraiment!... fit-il. Alors pourquoi la faites-vous suivre?... Mes
+raisons, à moi, sont fort simples. Comme bien vous pensez, j'ai pris sur
+le duc de Champdoce tous les renseignements à ma portée. C'est,
+m'a-t-on dit, un très grand seigneur immensément riche et de moeurs
+très austères. Il est marié et vit très bien avec sa femme. Ils avaient
+un fils unique, ils l'ont perdu l'an passé, et depuis cette mort, ils
+sont inconsolables.
+
+Alors, je me suis dit ceci:
+
+On a beau être duc, on est homme. M. de Champdoce, dans sa jeunesse,
+aura eu, de quelque goton, un enfant qu'on aura porté à l'hospice et
+qu'on aura oublié.
+
+Son héritier légitime étant mort, n'ayant personne à qui léguer sa
+fortune et son nom, le duc s'est souvenu, du fils de la goton, qui après
+tout est le sien, et il voudrait le retrouver.
+
+Que pensez-vous de la conclusion?...
+
+--Elle me semble logique, mais elle ne me dit rien de vos vues sur
+Caroline Schimel!...
+
+Il est sûr que Perpignan était loin d'être de la force du doux émissaire
+de B. Mascarot. Mais il n'était point assez simple pour ne pas sentir
+qu'il subissait un interrogatoire en règle.
+
+S'il ne se révoltait pas, lui si arrogant, c'est qu'il n'avait que trop
+conscience de sa dépendance absolue.
+
+D'ailleurs, la confession une fois commencée, autant la faire entière et
+sincère. Enfin, au bout de toutes ces questions, il pressentait, il
+entrevoyait quelque proposition avantageuse.
+
+--Vous devez penser, cher monsieur Tantaine, reprit-il, que, mon
+opinion, une fois arrêtée sur le mobile du duc de Champdoce, mon premier
+soin a été de m'enquérir de son passé. Je n'avais pas la prétention de
+remonter jusqu'à la mère de l'enfant, mais j'espérais fort recueillir
+sur elle quelques détails biographiques. Je regrette de l'avouer, mes
+investigations sont restées absolument infructueuses.
+
+--Quoi!... avec tous les éléments que vous possédez!...
+
+--Raillez-moi, c'est ainsi. Des trente domestiques qui emplissent les
+antichambres, les cuisines et les écuries de l'hôtel de Champdoce, il
+n'en est pas un qui soit dans la maison depuis plus de douze ans. Où
+sont allés ceux qui servaient le duc quand il était jeune? Je n'ai pu
+les retrouver.
+
+J'étais aussi dépité que possible, quand un jour, par le plus grand des
+hasards, étant entré chez un marchand de vins de la rue de Varennes,
+j'entendis parler d'une servante qui était chez notre homme il y a
+vingt-cinq ans et qui encore maintenant en reçoit une petite rente.
+
+Cette servante était Caroline Schimel.
+
+J'ai sû son adresse par un valet de pied et je la fais suivre.
+
+--Qu'espérez-vous donc d'elle?
+
+--Pas grand'chose, je l'avoue. Cependant, cette petite pension qu'on
+sert à cette fille me porte à croire qu'elle a rendu autrefois quelque
+service à ses maîtres. Ne peut-on pas supposer qu'elle a eu connaissance
+de la naissance de cet enfant naturel?
+
+--La présomption est peu probable! fit le vieux clerc d'huissier, de
+l'air le plus indifférent du monde.
+
+--Du reste, reprit Perpignan, je n'ai plus revu M. de Champdoce.
+
+--Mais avez-vous vu M. Catenac?
+
+--Oui, trois fois.
+
+--Et il ne vous a donné aucune indication nouvelle? Il ne vous a même
+pas dit à quel hospice a été déposé l'enfant?
+
+--Rien... C'est à ce point qu'à ma dernière visite, je lui ai déclaré
+que je commençais à me lasser d'être tenu le bec dans l'eau. Il devait
+tout me révéler, cette fois-là... Ah bien! ouitche! Je l'ai trouvé tout
+chose. C'était à jurer qu'il grillait de renoncer à l'affaire, et que
+même il regrettait de s'en être mêlé.
+
+Le bon Tantaine n'en était pas à s'étonner des tergiversations de
+l'honorable avocat. Il reconnaissait l'effet des menaces de B. Mascarot.
+Cependant il parut partager le mécontentement de son interlocuteur.
+
+--Est-ce que tous ces faux-fuyants ne vous semblent pas singuliers?
+demanda-t-il.
+
+--Pas trop. Je parierais que ce M. Catenac n'est pas plus avancé que
+moi. Le duc, très probablement, hésite à se livrer tout à fait. Dame!
+c'est grave, convenez-en. A sa place, je craindrais de retrouver mon
+moutard encore plus que je ne le désirerais. Qui sait ce que fait le
+futur héritier des Champdoce? Il doit écumer les barrières, à moins
+qu'il n'achève ses études dans quelque maison centrale. Que voulez-vous
+que devienne un garnement qui, à treize ans, s'est enfui d'un endroit où
+il était très bien?
+
+Mieux que tout autre, Perpignan, le tyran de quarante pauvres petits
+musiciens des rues, peut savoir quel abîme de misère et d'infamie
+attendent les enfants abandonnés.
+
+--J'avais cependant imaginé un plan assez beau, continua-t-il. Avec de
+l'argent et de la patience, on peut, en matière d'investigations,
+accomplir des miracles.
+
+--Je suis de votre avis.
+
+--Et bien!... voici ce que je comptais faire. Je traçais autour de la
+ville, comme un cercle idéal, que je parcourais méthodiquement. Je me
+disais: J'entrerai dans toutes les maisons de tous les villages, dans
+toutes les auberges, dans toutes les cabanes isolées, j'en rassemblerai
+les habitants, et je leur tiendrai ce langage:
+
+«Quelqu'un de vous se souvient-il d'avoir, à telle époque, recueilli, ou
+logé, ou nourri, ou même vu un enfant de tel âge, vêtu comme ça et comme
+ça, fait de telle façon? etc.» Et indubitablement je rencontrerais
+quelqu'un qui me répondrait: «Oui, je me souviens!» Or, fiez-vous à moi.
+Du moment où j'aurais eu entre les doigts un bout de fil conducteur, je
+serais bien venu à bout de démêler l'écheveau.
+
+La méthode parut si ingénieuse et si pratique au bon père Tantaine,
+qu'il ne crut pas devoir taire son impression.
+
+--Pas mal imaginé!... fit-il.
+
+L'ancien cuisinier n'osa cependant pas trop s'enorgueillir de cette
+approbation. Le bonhomme avait une si singulière façon de distribuer le
+blâme et l'éloge, que bien malin il eût été celui qui eût pu dire ce
+qu'il en fallait prendre ou laisser.
+
+--Eh! mille tonnerres!... s'écria Perpignan, vous me feriez croire à la
+fin que je ne suis qu'un sot! Je vous semble niais? Ce n'est pas
+surprenant, vous me tenez. Tout cela ne m'empêche pas d'avoir des
+inspirations. Ainsi, par exemple, au sujet de cet enfant, il m'est venu
+une petite idée qui, bien conduite, pouvait devenir très avantageuse.
+
+--Peut-on la connaître?
+
+--A vous on peut tout révéler sans danger, n'est-ce pas? Donc je m'étais
+dit: Découvrir cet enfant est à peu près impossible, mais pourquoi n'en
+pas supposer un, qu'on stylerait et qu'on lui substituerait adroitement?
+
+A cette proposition inattendue, le bon Tantaine bondit sur sa chaise et
+porta précipitamment la main à ses lunettes. C'est son geste des grandes
+circonstances. Peut-être s'assure-t-il ainsi que son oeil est bien à
+l'abri et ne peut rien révéler de ce qui se passe en lui.
+
+--C'était hardi!... prononça-t-il, c'était audacieux.
+
+Perpignan avait fort bien vu le tressaillement du bonhomme, mais il le
+prit pour un involontaire hommage rendu à sa belle conception. Plus
+habile, moins convaincu surtout de son infériorité, ce qui est la plus
+grande des faiblesses, il eût bien senti qu'il venait de trouver le
+défaut de la cuirasse.
+
+--Oui!... c'était crâne, reprit-il, et même diablement chanceux. Mais je
+n'y pense plus.
+
+--Vous avez peur?
+
+--Moi!... C'est vous qui me demandez si... Sacré tonnerre! vous ne me
+connaissez donc pas!... Peur!... moi!...
+
+Le vieux clerc d'huissier était certainement ému, car sa voix devenait
+de plus en plus onctueuse.
+
+--Alors pourquoi renoncer? interrogea-t-il.
+
+--Pourquoi?... La belle malice! Parce qu'il n'y a pas moyen, mon vieux
+papa, parce qu'il y a un obstacle.
+
+--Je n'en vois pas, prononça nettement Tantaine, qui voulait aller
+jusqu'au fond de la pensée de son interlocuteur.
+
+--Tiens!... sacrebleu! Au fait, j'ai peut-être omis ce détail.... Le duc
+de Champdoce m'a dit expressément qu'il était certain de pouvoir
+constater l'identité de son enfant, grâce à certaines cicatrices.
+
+--De quelle sorte?
+
+--Ah! dame... vous m'en demandez trop long.
+
+Sur cette réponse, le vieux clerc se dressa brusquement, dissimulant
+ainsi à son interlocuteur la violence de son émotion.
+
+--Par ma foi!... cher monsieur Perpignan, dit-il de l'air le plus
+dégagé, je suis au désespoir d'être venu vous troubler... Mon patron
+avait supposé que vous chassiez le même lièvre que lui, il se
+trompait... C'est dire que nous vous laissons le champ libre.
+
+L'ex-cuisinier voulait répondre, mais déjà le bonhomme avait ouvert la
+porte, et poursuivait:
+
+--A votre place, je m'en tiendrais au premier plan que vous m'avez
+soumis. Vous n'arriverez certes pas à l'enfant, mais si vous savez vous
+y prendre, vous tirerez du duc de Champdoce bien des billets de mille
+francs. Mes excuses... et au revoir.
+
+L'ancien cuisinier était-il dupe de l'explication? Le doux Tantaine ne
+se le demanda même pas. Que lui importait!... L'important était de ne
+rien laisser apercevoir de ses sensations, il craignait de se trahir, et
+c'est en toute hâte qu'il quitta la «fabrique» de Perpignan.
+
+--Il y a des cicatrices, grommelait-il, tout en remontant la ruelle des
+Reculettes, et je l'ignorais, et Catenac, le traître, ne me prévient
+pas!
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+B. Mascarot expliquait d'une façon aussi simple que saisissante sa façon
+d'opérer, lorsqu'il se comparait à ces montreurs de marionnettes qui,
+invisibles pour les spectateurs, tiennent les ficelles de tous les
+pantins qui s'agitent sur leur petit théâtre.
+
+[Illustration: André s'était précipité entre le père et le fils.]
+
+Dès que volontairement ou fortuitement un personnage se trouvait mêlé à
+l'action dont il préparait depuis si longtemps et avec tant de patience
+le dénoûment, B. Mascarot lui attachait,--pour parler son langage,--«un
+fil de manoeuvre».
+
+En d'autres termes, plus clairs que cette image théâtrale, il mettait ce
+personnage sous la surveillance discrète d'un de ses anges gardiens.
+
+Ainsi, il n'y avait pas deux heures que André avait quitté Modeste, au
+coin de l'avenue de Matignon, que déjà il avait à ses trousses un espion
+chargé de rendre compte de toutes ses actions, de ses démarches les plus
+insignifiantes, à l'honorable placeur.
+
+Ce «fileur» n'était autre que le collègue de Beaumarchef, La Candèle, un
+garçon de mérite, assure Mascarot. Il avait surtout ordre d'être prudent
+et de se cacher avec un soin extrême.
+
+Mais, en vérité, il n'était pas besoin de précautions.
+
+L'idée que Sabine de Mussidan était sauvée emplissait bien trop le
+coeur et l'esprit d'André pour qu'il pût prêter la plus légère
+attention aux choses extérieures. L'univers s'écroulant ne l'eût pas
+distrait de son bonheur.
+
+Maintenant, d'ailleurs, son amour entrait dans une phase nouvelle, et
+jamais ses espérances ne lui avaient paru si réalisables.
+
+Il avait un ami, à cette heure, M. de Breulh-Faverlay; une confidente,
+Mme de Bois-d'Ardon, deux alliés dont l'influence, à un moment donné,
+pouvait être décisive.
+
+Or, il n'en était plus à s'indigner presque du dévoûment de M. de
+Breulh.
+
+Leurs communes angoisses, pendant trois jours, avaient établi entre eux
+une de ces amitiés solides comme le temps seul n'en cimente pas.
+
+Mais plus l'avenir souriait à André, plus il se répétait qu'il lui
+fallait se remettre à l'ouvrage avec une ardeur nouvelle. Il avait bien
+du temps perdu à se désoler à rattraper.
+
+Il quitta donc, ce soir-là, M. de Breulh de fort bonne heure, après un
+dîner qui fut excessivement gai.
+
+--A partir de demain, lui dit-il en lui serrant la main, s'il vous plaît
+de lever le nez quand vous traverserez les Champs-Élysées, vous
+m'apercevrez, hissé sur un échafaudage, en train de gratter le moellon.
+
+Il fallut à André une partie de la nuit pour achever les dessins qu'il
+devait soumettre à M. Gandelu, cet entrepreneur si riche, dont il devait
+sculpter la maison depuis les soupiraux des caves jusqu'aux corniches
+des cheminées.
+
+Levé de bon matin, il donna comme tous les jours un regard et une pensée
+à ce portrait de Sabine qu'il cachait à tous les yeux, et, prenant son
+carton à dessins, il sortit pour se rendre chez M. Gandelu, l'heureux
+père du jeune M. Gaston.
+
+C'est rue de la Chaussée-d'Antin, dans une maison qui lui appartient et
+qui ne semble pas exposée à l'expropriation, que demeure cet
+entrepreneur presque célèbre depuis qu'il a fait construire le joli
+théâtre des _Comédies-Parisiennes_.
+
+Lorsque André se présenta chez lui, sur les dix heures, le domestique
+auquel il s'adressa lui conseilla fortement de remettre sa visite à un
+autre moment.
+
+--Je ne sais ce qu'a monsieur, ce matin, lui dit cet homme; mais jamais,
+non, jamais, depuis cinq ans que je suis à son service, je ne l'ai vu
+dans un état pareil... Il a tout saccagé dans son cabinet. Et, tenez...
+écoutez!
+
+Point n'était besoin de prêter l'oreille pour distinguer les éclats
+d'une voix puissante, un bruit de meubles qu'on brisait, et des jurons à
+faire frémir un sous-officier de cavalerie.
+
+--Monsieur est comme cela depuis une heure, ajouta le domestique; ça l'a
+pris après la visite de son avocat, M. Catenac, qui est venu dès
+patron-minet; ainsi, à la place de monsieur.
+
+Mais André était pressé.
+
+--Qu'importe! fit-il, votre maître ne me mangera pas... Annoncez-moi.
+
+Le domestique obéit, non sans quelques observations encore, et ouvrit à
+André la porte d'une pièce immense, fort richement décorée, au milieu de
+laquelle l'entrepreneur gesticulait furieusement, armé du montant d'une
+chaise dont les débris étaient à ses pieds.
+
+A soixante ans passés, M. Gaudelu peut, hardiment, ne s'en laisser
+donner que cinquante.
+
+C'est une manière d'Hercule limousin, au torse noueux, aux épaules
+carrées, à la main velue, plus large qu'une épaule de mouton, gros,
+grand, large, travaillé par le sang, gêné dans ses paletots doublés de
+satin, et paraissant toujours regretter la libre blouse de ses jeunes
+années.
+
+Est-il fier ou importuné de cette idée qu'il peut aligner trois
+millions, peut-être quatre? Le discerner est malaisé.
+
+Il a le droit, en tout cas, de parler de sa fortune. Elle a deux nobles
+origines: le travail et l'économie. Ses envieux, en remontant jusqu'à la
+source, c'est-à-dire jusqu'à la première pièce de cinq francs portée à
+la caisse d'épargne, ne réussiraient pas à trouver une tache de boue.
+
+Cependant il ne fait pas sonner haut ses écus. Il aime bien mieux parler
+de ce bon temps où il était si malheureux, et où il escaladait les
+échelles, pliant sous le faix d'une «truellée gâchée serrée».
+
+Pour grossier, il l'est autant que du pain d'orge, et vulgaire, et
+brutal, et violent plus que la poudre, et mal élevé. Seulement...
+
+Seulement, sous cette rude enveloppe, se cachent, comme le diamant sous
+sa gangue, les plus nobles et les plus généreux sentiments et une
+probité intacte.
+
+Il jure comme un païen, c'est vrai; il fait des cuirs, c'est
+incontestable: il tire toutes ses comparaisons du «bâtiment», c'est
+ridicule. Mais il est bon, mais il n'a jamais refusé un service, mais il
+comprend toutes les délicatesses. Il a les mains caleuses, mais non le
+coeur.
+
+Dès que la porte s'ouvrit:
+
+--Quel est, s'écria-t-il, le jean-sucre!...--Il disait: jean, mais non
+pas: sucre.--Quel est le jean-sucre qui se permet de venir me déranger.
+
+--Vous m'aviez donné rendez-vous, monsieur, commença André.
+
+Le jeune peintre ornemaniste avait bien fait d'insister pour entrer; il
+s'en aperçut vite.
+
+En le reconnaissant, le front de l'entrepreneur se dérida.
+
+--Ah! c'est vous, dit-il d'une voix subitement radoucie; venez, jeune
+homme, votre visite ne pouvait mieux tomber; vous voir me plaît. Entrez,
+et asseyez-vous... s'il y a encore une chaise d'aplomb.
+
+Le domestique avait eu raison d'affirmer que son maître venait d'avoir
+une crise terrible. Il n'y avait pour ainsi dire pas un meuble du
+cabinet qui fut intact. La garniture même de la cheminée était à terre.
+
+--Je vous aime, moi, poursuivait M. Gandelu, qui ne lâchait toujours pas
+son montant de chaise, parce que vous êtes solide et franc comme un bloc
+de liais. Je vous aime, parce que vous avez du coeur, de l'honneur,
+vous, et l'envie de bien faire; parce que vous ne boudez pas au
+travail...
+
+--En vérité, monsieur...
+
+--Ne rougissez pas comme une mariée, jeune homme, quoique ce soit beau
+aussi d'être modeste. Je vous ai toisé et cubé, moi, du premier coup
+d'oeil? Est-ce que Jean Lantier, votre patron et mon ami, ne m'a pas
+conté votre histoire? Est-ce qu'on ne sait pas que vous vous êtes fait
+tout seul, à la force du poignet?...
+
+--Oh!... monsieur, je dois ce que je sais à Jean Lantier.
+
+--Oui, Jean est un brave, lui aussi; c'est connu. Mais c'est égal. Où il
+n'y a pas de pierre d'attente, on n'accroche pas une bâtisse. Quand un
+garçon n'a rien ici--il se battait la poitrine à la briser,--quand il
+n'a rien là--il se frappait le front,--on perd son temps, ses soins et
+ses peines. Vous n'étiez rien, vous, et vous êtes quelque chose...
+
+C'est vainement que André essayait d'arrêter M. Gandelu; ce panégyrique
+ne laissait pas que de l'embarrasser.
+
+Mais l'entrepreneur était lancé.
+
+--Oui, insista-t-il, vous êtes quelque chose. Vous faut-il cent mille
+francs pour entreprendre quelque affaire? ils sont à votre service, à
+trois, pour le temps que vous voudrez. Ah!... si j'avais une fille et
+qu'elle vous plût! Je vous dirais: Tope, garçon!... elle est à toi,
+voilà la dot, écus, et je vous bâtirais une maison!...
+
+André ne connaissait pas assez M. Gandelu pour comprendre d'où soufflait
+l'orage.
+
+--Il faut bien se remuer, fit-il, quand on ne peut compter que sur soi.
+
+--C'est vrai, fit l'entrepreneur d'une vois profonde qui trahissait une
+cruelle souffrance; vous n'avez jamais connu vos parents. Vous ne savez
+pas ce qu'est un père, vous, un bon père... vous aimeriez le vôtre,
+vous!...
+
+Il s'interrompit, et comme André ne répondait pas, brusquement il lui
+demanda:
+
+--Vous connaissez mon fils?...
+
+Le ton de M. Gandelu, cette question à brûle-pourpoint: «Connaissez-vous
+mon fils?» devaient éclairer André.
+
+Le sens de toutes les paroles de l'entrepreneur, obscur jusqu'alors,
+éclatait à ses yeux. Les raisons de toutes ces violences, il les
+pressentait.
+
+Il se trouvait, c'était évident, en présence d'un père justement irrité,
+qui prenait une triste et amère satisfaction à comparer son fils à un
+jeune homme dont il estimait l'intelligence et l'énergie.
+
+André, qui se souvenait trop du dîner donné chez Rose, et qui avait
+encore sur le coeur certaines expressions de M. Gandelu fils, hésita
+quelque peu à répondre.
+
+Il se demandait si, pour couper court, il ne serait pas sage de dire:
+«Non», tout simplement. Puis il pensa que ce serait là, probablement, un
+mensonge inutile, et c'est en devenant fort rouge qu'il dit:
+
+--J'ai eu le plaisir de me trouver une ou deux fois avec M. Gaston.
+
+L'entrepreneur à ces mots, bondit comme s'il eût reçu un coup de fouet
+en pleine figure, et d'un terrible revers du montant de chaise qu'il ne
+lâchait toujours pas, il fit voler en éclats un des panneaux d'une
+magnifique armoire de chêne.
+
+--Saint bon Dieu! s'écria-t-il avec un accent terrible, ne prononcez
+jamais ce nom-là devant moi! Gaston!... Est-ce que véritablement vous
+croyez que mon fils à moi, Nicolas Gandelu, se nomme Gaston? Il a été
+baptisé Pierre, du nom de défunt mon père, qui était terrassier de son
+état, qui était un homme. Ce nom de Pierre a fait honte à ce sot qui est
+mon fils. Il ne le trouve pas assez relevé. Il lui faut un petit nom
+d'amour bien doux, et surtout distingué, à donner comme sien à ces
+créatures qui le grugent en se moquant de lui. Pierre!... c'est commun,
+ça pue le travail et l'honnêteté! Tandis que Gaston!... Diable! ça sent
+son prince et ça fleure la pommade. Gentil, Gaston, mignon, joli...
+donnez patte à maîtresse!
+
+L'expression de l'entrepreneur, en même temps qu'il s'efforçait d'imiter
+une voix flûtée, était si réellement comique, en dépit de sa douleur,
+que André, à grand'peine, dissimula un sourire.
+
+--Si c'était tout, poursuivit M. Gandelu, je hausserais les épaules et
+ne dirais mot. Mais avez-vous vu ses billets de visite? Il fait mettre
+dessus: Gaston de Gaudelu, et il y a une couronne de marquis dans un des
+angles, Marquis! lui, le fils d'un homme qui a servi les maçons!
+marquis! quand moi, son père, je n'ai pas encore essuyé sur mon échine
+la trace des sacs de plâtre que j'ai portés!... Ah! je t'en ferai voir
+des _de_! Ah! je t'en donnerai des marquisats!...
+
+--Les très jeunes gens, essaya André, ont de ces petites faiblesses...
+
+Mais M. Gandelu n'était pas un père à admettre des enfantillages de ce
+genre.
+
+--Non!... répondit-il, avec une violence croissante, vous ne sauriez
+excuser cela. Monsieur mon fils rougit de moi. Porter un nom pur et sans
+tache le gêne. Il y en a tant comme cela! Il trouverait meilleur d'être
+le fils d'un gredin titré. Il prétend que ce titre le pose dans la
+société. Elle est bien, et vaut qu'on y tienne, sa société! Un ramassis
+de fripons, de filles perdues et de dupes! Je connais ses amis, des
+désoeuvrés, des drôles, qui vont vêtus comme des poupées, frisés,
+gantés, des caricatures d'hommes. Méchants crevés! On les saignerait à
+blanc, que d'eux tous on ne tirerait pas une pinte de sang pur. C'est
+pour ce monde-là qu'il s'est donné un _de_... Quand les garçons de
+restaurant lui disent: «Monsieur le marquis» il est aux anges. Idiot!...
+Avec la moitié de ce qu'il dépense, je voudrais qu'on m'appelât sire, ou
+pour le moins monseigneur... Et il ne voit pas qu'on se moque de lui! On
+l'entoure, on le flatte, on le caresse, et il croit qu'on rend hommage à
+son esprit, à sa beauté... Propre à rien! C'est aux écus de ton père le
+maçon qu'on fait la cour...
+
+La situation d'André devenait de plus en plus pénible et délicate. Il
+eut donné bien des choses pour échapper à ces confidences arrachées à la
+colère, mais il ne pouvait se faire entendre, et il n'osait se retirer.
+
+--Il n'a que vingt ans, poursuivait M. Gandelu, et déjà il est usé,
+fané, flétri, fini. Il est vieux, ses yeux clignotent et ses cheveux
+tombent. Il ne tient pas debout, il n'a que le souffle, et il passe ses
+nuits à boire. Mais c'est ma faute, aussi, j'ai été trop bon. J'ai
+toujours été à plat-ventre devant sa volonté. Il m'aurait demandé ma
+vieille peau pour lui faire une descente de lit, je la lui aurais
+donnée. Depuis qu'il sait parler, il n'a eu qu'à dire: Je veux, et il a
+eu...
+
+J'avais perdu ma pauvre femme, je n'avais que lui...
+
+Savez-vous ce qu'il a ici? Un appartement de prince, deux domestiques et
+quatre chevaux à sa disposition. Je lui donne tous les mois 1,500 francs
+pour ses cigares; il m'en carotte autant... et il va partout répétant
+que je suis un vieux pingre, un grippe-sous, et il s'endette, et il a
+déjà escompté la fortune de sa pauvre mère...
+
+Il s'interrompit brusquement, et de cramoisi qu'il était, devint livide.
+Un frémissement convulsif fit trembler ses lèvres, ses yeux lancèrent
+des éclairs.
+
+La porte venait de s'ouvrit, et le jeune M. Gaston,--Pierre de son vrai
+nom,--apparaissait pimpant, suffisant, luisant, l'air ravi, comme
+toujours de son séduisant personnage.
+
+Il s'avança d'un pas délibéré, le chapeau sur la tête, le cigare aux
+dents.
+
+--Bonjour, papa, dit-il; ça va bien, ce matin?
+
+Mais le père recula tout frissonnant.
+
+--Ne m'approchez pas! cria-t-il, arrière!
+
+Le jeune M. Gaston s'arrêta un peu surpris, interrogeant André de
+l'oeil.
+
+--Pas content ce matin, papa, ajouta-t-il. Est-ce que la goutte
+reviendrait? Mauvaise affaire...
+
+L'entrepreneur étouffa le cri de douleur de l'homme blessé au coeur,
+et fit avec sa barre de bois un si terrible moulinet, que son fils jugea
+prudent de se reculer.
+
+André s'était précipité entre le père et le fils.
+
+--Oh! ne craignez rien, dit l'entrepreneur d'un ton funèbre, j'ai encore
+ma raison!
+
+Et soit qu'il voulût rassurer le jeune peintre, soit qu'il se défiât de
+sa violence, il jeta dans un coin l'arme, terrible entre ses mains,
+qu'il tenait.
+
+Certainement, M. Gaston avait été quelque peu effrayé; mais c'est un
+garçon solidement trempé, et qui ne perd pas facilement sa belle
+assurance.
+
+--De quoi!... murmura-t-il, un infanticide! Ah! mais non! je la trouve
+mauvaise! Je demande à ne pas être de cette petite fête de famille,
+comme dit Dupuis des Variétés, dans...
+
+Il n'acheva pas la citation. André venait de lui saisir le poignet, et
+le lui serrait à le faire crier, en lui soufflant à l'oreille;
+
+--Plus un mot.
+
+Mais le silence lugubre qui suivit ne pouvait faire le compte de M.
+Pierre-Gaston.
+
+--Oui, reprit-il, silence et mystère... connu. Seulement, je voudrais
+bien savoir de quoi il retourne, et ce que cela signifie?
+
+C'est à André que répondit M. Gandelu.
+
+--Je vais tout vous expliquer, monsieur André, commença-t-il, et vous me
+plaindrez, vous, et vous comprendrez ma souffrance. Hélas! mon malheur
+doit être celui de bien des pères. On dit que c'est notre destinée, à
+nous autres parvenus, de bâtir sur le sable et de voir s'effondrer tous
+les projets que nous formons pour l'avenir de nos enfants. Nos fils,
+qui devraient être la glorification de notre travail, deviennent comme
+le châtiment de notre orgueil.
+
+--Pas mal! pour un homme qui n'en fait pas son métier, murmura le jeune
+monsieur Gaston, j'ai toujours dit que papa finirait dans les
+bénisseurs.
+
+M. Gandelu, par bonheur, ne put entendre cette nouvelle impertinence. Il
+poursuivait d'une voix rauque et brève:
+
+--Ce malheureux qui est là, monsieur André, est mon fils. Sur la mémoire
+de sa sainte mère, défunte ma femme, je jure que depuis vingt ans il a
+été ma seule et unique préoccupation. Voici vingt ans que sa pensée
+emplit mon coeur, ma tête, mes veines, que je ne vis que par lui et
+pour lui. Eh bien! la semaine passée, il pariait, il jouait sur ma vie
+ou ma mort, comme vous parieriez sur une de ces rosses qu'on va voir
+sauter des haies aux courses de Vincennes...
+
+--Ah! mais non! s'écria le jeune M. Gaston, celle-là est trop forte.
+
+L'entrepreneur eut un geste de mépris éclatant.
+
+--Ayez donc au moins, dit-il, le courage de votre infamie, de votre
+crime. Pauvre garçon!... vous m'avez cru aveugle, parce qu'il ne me
+plaisait pas de vous dire: Je vois! Il m'a bien fallu ouvrir les yeux à
+la fin...
+
+--Cependant, papa...
+
+--Ne niez pas... Ce matin, mon homme d'affaires, Me Catenac, est venu
+me rendre visite, et il a eu cet affreux courage, que les vrais amis ont
+seuls, de me dire la vérité. Je sais tout...
+
+L'accent de M. Gandelu trahissait un tel excès d'horreur, on sentait si
+bien que pour lui, désormais, c'en était fait de tout bonheur ici-bas,
+que André demandait, non sans effroi, quelle révélation il allait
+entendre.
+
+Ce devait être horrible, car l'assurance du jeune M. Gaston faiblissait,
+et sa verve si spirituelle et si brillante paraissait éteinte.
+
+--C'est pour vous dire, monsieur André, reprit l'entrepreneur, que la
+semaine passée j'ai été pris d'une attaque de goutte comme on n'en a pas
+deux dans sa vie. Pendant trois jours on a cru, et je pensais bien
+moi-même, que j'avais gâché mon dernier sac. J'avais fait mon testament.
+Les bâtisses solides s'écroulent tout d'un coup, et je me sentais
+ébranlé des fondations au faîte. Durant ces longues heures de
+souffrances, mon fils ne m'a pour ainsi dire pas quitté. Et moi, pauvre
+niais de père, en le voyant à mon chevet, attentif et le visage triste,
+je me sentais pénétré d'une joie profonde.
+
+«Il m'aime donc, me disais-je, je m'étais trompé. Sa tête est folle,
+mais il a bon coeur. Il me pleurerait si je mourais, il répandrait de
+vrais larmes.»
+
+D'autres fois je pensais:
+
+--«C'est tout de même bon d'être malade, on a son fils près de soi.»
+
+[Illustration: Il saisit le jeune homme par la ceinture et le jeta sur
+le palier.]
+
+Hélas! c'est lorsque je disais ou que je pensais cela que j'errais
+misérablement.
+
+Ce n'était pas la vie que guettait l'infâme; il épiait la mort qui
+devait lui livrer ma fortune.
+
+Si son visage était triste, c'est qu'il était poursuivi, traqué, harcelé
+par des créanciers qui le menaçaient de s'adresser à moi.
+
+S'il s'éloignait à peine de ma chambre, c'est que, spéculant sur mon
+agonie, il négociait un emprunt, et qu'il avait intérêt à faire croire
+mon état plus désespéré qu'il ne l'était en réalité.
+
+Il s'était adressé à un abject usurier nommé Clergeot et en avait obtenu
+la promesse d'un prêt de cent mille francs, en lui affirmant, en lui
+écrivant que je n'avais plus que quelques jours à vivre.
+
+Je tenais entre mes mains, il n'y a pas une heure, le papier sur lequel
+ont été stipulées les conditions provisoires.
+
+Il y est dit, en propres termes, que si je meurs dans les huit jours du
+prêt, mon fils ne donnera que 20,000 fr. de commission. Il s'engage à
+rendre 150,000 fr. si je passe le mois. Enfin, si j'en échappe, il se
+reconnaît débiteur d'une somme de 200,000 fr...
+
+L'entrepreneur s'arrêta. Sa respiration devenait haletante, il
+étouffait.
+
+Il avait tiré son mouchoir, et d'un geste fou, il essuyait son front
+moite d'une sueur glacée.
+
+--Mon Dieu!... pensait André, voici un malheureux homme qui ne me
+pardonnera jamais d'avoir été l'involontaire confident de ses
+souffrances.
+
+Mais le jeune peintre se trompait. Les natures primitives ne sauraient
+souffrir en silence, il faut une issue à leur douleur quand elle est
+trop forte.
+
+Ce qu'il disait à André, M. Gandelu, sans hésiter, l'eût dit à tout
+homme, estimable selon lui, qui fût entré en ce moment.
+
+--Tout cela n'est encore rien, reprit-il. Avant de livrer une somme si
+forte, car c'est une fortune, cent mille francs, Clergeot tenait à
+savoir si véritablement j'étais aussi bas qu'on le prétendait. Il
+demandait des sûretés, il exigeait des certificats! Comment s'y prendre
+pour le satisfaire, pour lui donner confiance? Mon fils chercha et
+trouva. Oui, c'est alors que mon fils se mit à me parler sans relâche
+d'un médecin spécialiste, unique au monde, me jurait-il en m'embrassant,
+pour les maladies comme la mienne.
+
+Je le voyais si tourmenté, si agité; il insistait avec de si douces
+prières dans la voix, que je me rendis à ses supplications, et qu'un
+soir je lui dis:
+
+--Amène donc ce docteur, puisque tu crois qu'il me guérira.
+
+Et il me l'amena.
+
+Car, il faut vous le dire, monsieur André, il s'est trouvé un médecin
+pour accepter la mission infâme de l'usurier; un médecin que je devrais
+dénoncer au mépris public et à la juste indignation de ses confrères.
+
+Il est venu, cet homme, et il est resté plus d'une demi-heure près de
+moi. Il me semble le voir encore, penché sur mon lit, me tâtant le
+pouls, m'examinant, me touchant, m'accablant de questions.
+
+En sortant, après une prescription insignifiante, il a dit--devant mon
+fils qui l'avait suivi--à Clergeot, qui attendait dans la rue, le
+résultat de cette consultation monstrueuse:
+
+--Vous pouvez lâcher votre monnaie, le bonhomme ne s'en tirera pas.
+
+Voilà pourquoi, cinq minutes plus tard, mon fils reparut heureux,
+souriant, et me cria de la voix la plus joyeuse:
+
+--Cela va bien, papa!
+
+Non, cela n'alla pas bien. Cela n'alla pas, du moins, selon les
+prédictions du docteur.
+
+La journée fut très mauvaise; mais la nuit, après une crise, un mieux
+sensible se déclara. Le surlendemain j'étais sur pied.
+
+Or, il avait fallu quarante-huit heures à Clergeot pour rassembler ses
+fonds. Il apprit mon rétablissement: la négociation fut rompue... Mon
+fils n'a pas eu ses cent mille francs...
+
+Il pleurait, ce pauvre vieux père, et c'était un spectacle lamentable,
+de voir de grosses larmes rouler silencieuses le long de ses joues et se
+perdre dans les rides de son visage.
+
+C'est d'un ton déchirant qu'il ajouta:
+
+--Que n'as-tu eu, malheureux! l'effroyable courage de hâter la mort de
+ton père, puisque tu la souhaites avec tant d'ardeur! Peut-être ne
+savais-tu pas qu'un des remèdes qu'on me faisait prendre est un poison
+qui ne pardonne pas? Que n'en as-tu mis dans le verre que tu portais à
+mes lèvres, dix gouttes au lieu d'une! Tout serait fini maintenant... et
+ce crime ne serait pas bien plus grand que le tien...
+
+André ne quittait pas des yeux le jeune monsieur Gaston.
+
+Il s'attendait à tout moment à le voir se jeter aux pieds de ce père
+qu'il avait si mortellement offensé et implorer le pardon, l'oubli d'une
+action abominable. Point.
+
+Le jeune monsieur Gaston demeurait immobile, raide, les lèvres serrées.
+
+Il semblait humilié, irrité, mais non touché ni ému. Et, en effet, en ce
+moment même, il se demandait comment l'histoire de sa négociation avec
+Clergeot avait pu arriver aux oreilles de l'avocat de son père, et
+comment surtout Me Catenac avait pu produire des preuves et montrer
+le projet de contrat.
+
+Comme André, l'entrepreneur avait espéré que son fils allait demander
+grâce; il s'apprêtait peut-être déjà à pardonner...
+
+Mais voyant qu'il s'obstinait au silence:
+
+--Vous connaissez, mon cher André, reprit-il avec une violence nouvelle,
+le noble emploi que mon fils ferait de ma fortune? Il la porterait à une
+créature ramassée au ruisseau, dont il a fait sa maîtresse, et qui le
+berne comme les autres. Il l'a établie vicomtesse, comme il s'était
+installé marquis. Vicomtesse de Chantemille!... Marquis Gaston!... Ils
+sont dignes l'un de l'autre!
+
+Cette fois, Gaston-Pierre tressaillit. On attaquait l'objet aimé, il se
+révolta.
+
+--Ah!... mais non!... s'écria-t-il, je ne veux pas qu'on touche à Zora,
+moi!
+
+L'entrepreneur eut un éclat de rire nerveux.
+
+--Tu ne veux pas!... répondit-il. Et si je veux, moi? Quand vous aurez
+vingt et un ans sonnés, vous direz: Je veux; mais, jusque-là, moi, je
+ferai fourrer en prison toutes les vicomtesses qui abusent de votre
+imbécillité!...
+
+--De quoi!... de quoi!... vous ne feriez pas cela.
+
+--Non, fit M. Gandelu, que cette résistance exaspérait, je me
+gênerais... Je sais mes droits, maintenant que Me Catenac me les a
+expliqués... Vous êtes mineur; votre Zora, qui s'appelle Rose, est
+majeure... le Code est précis, j'ai lu l'article.
+
+--Mon père!...
+
+--Oh! inutile de prier. Mon avocat a rédigé une plainte pour le
+procureur impérial, elle lui sera remise à midi, et avant la nuit votre
+vicomtesse sera payée de ses peines.
+
+Si cruel fut ce coup, pour le séduisant jeune homme, que les larmes
+jaillirent de ses yeux.
+
+--Zora en prison!... fit-il douloureusement.
+
+--D'abord au dépôt, puis en police correctionnelle, et enfin à
+Saint-Lazare. Catenac me l'a dit, c'est réglé...
+
+Cette dernière raillerie transporta le jeune monsieur Gaston.
+
+--Ah!... vous abusez, s'écria-t-il, c'est honteux!... O Zora!... toi qui
+portes si bien la toilette. Mais laisse faire, si tu vas en police
+correctionnelle, j'y serai, et je ferai venir tous mes amis. Oui, papa,
+je suis comme ça, moi! J'irai m'asseoir à côté d'elle et je prouverai
+que c'est une femme honnête, voilà? Je dirai que je l'aime et que je
+l'estime. Si on la condamne, je lui achète des diamants. Et quand
+j'aurai vingt et un ans, je vivrai avec elle, et je l'épouserai plus
+tard!... Allez-y! On parlera d'elle et de moi dans les journaux; ça me
+va; ça nous posera...
+
+Si grand que puisse être l'empire d'un homme sur soi, il lui est pour
+ainsi dire impossible de résister aux alternatives d'une longue lutte.
+
+M. Gandelu qui avait eu assez d'énergie pour se contenir, lorsqu'il
+reprochait à son fils le plus odieux des crimes, ne put tolérer les
+grotesques et cyniques menaces de ce fils.
+
+Des flots de sang affluèrent à son cerveau, il perdit la tête et se
+précipita vers l'arme qu'il venait de jeter à terre, sans avoir certes
+conscience de ce qu'il allait faire.
+
+Par bonheur, André qui ne quittait pas de l'oeil l'entrepreneur,
+comprit le mouvement.
+
+Prompt comme la pensée, il ouvrit la porte, saisit par la ceinture le
+jeune monsieur Gaston, et le poussa sur le palier.
+
+Et quand l'entrepreneur se retourna le bras levé, il se trouva en face
+du jeune peintre seul.
+
+La surprise suffit pour lui rendre, sinon le plénitude de sa raison, au
+moins la faculté de réfléchir.
+
+--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, qu'avez-vous fait?
+
+--Monsieur, de grâce!...
+
+--Eh!... ne voyez-vous donc pas que le misérable va courir chez cette
+coquine de femme, la prévenir, lui donner les moyens de s'échapper!...
+Laissez-moi passer!
+
+Puis, comme André, qui redoutait un affreux malheur, s'efforçait de le
+retenir, il l'écarta d'un revers de son bras d'hercule, et se précipita
+dehors en appelant tous ses domestiques.
+
+Le jeune peintre était confondu, et véritablement glacé d'horreur.
+
+Il avait beau chercher, il ne trouvait point de termes pour qualifier
+cette scène incroyable, où, bien malgré lui, il avait tenu un rôle.
+
+André n'était ni un puritain ni un niais, il avait beaucoup vécu ayant
+beaucoup souffert.
+
+Il avait rencontré, en sa vie, bien des méchants et coudoyé bien des
+coquins; il connaissait de ces libertins dont les débauches épouvantent
+les familles, et de ces cerveaux brûlés qu'emportent des passions
+frénétiques.
+
+Mais il n'avait jamais été à même d'observer de près un de ces pâles et
+malfaisants drôles sans jeunesse, sans intelligence et sans coeur, qui
+se flattent entre eux de représenter la fine fleur de la gentilhommerie
+française, et qui ont le secret de ravaler jusqu'à leurs vices.
+
+Il s'était égayé de leurs ridicules dont le théâtre s'est emparé, non
+sans succès; mais il ne se doutait pas de leurs côtés odieux.
+
+Il ne savait pas tout ce que peut contenir de vaniteuse impudence, de
+scélératesse froide et de plate bêtise la cervelle étroite d'un «petit
+crevé».
+
+Mieux que tout autre, il pouvait juger la conduite du jeune M. Gaston,
+lui qui s'était trouvé seul, à treize ans, aux prises, avec les
+difficultés de l'existence, lui dont le coeur se serrait quand il
+pensait aux joies douces et salutaires de la famille dont il avait été
+sevré.
+
+Mais il n'eut pas le loisir de réfléchir beaucoup. M. Gandelu reparut.
+
+Il avait dû faire à son courage un appel désespéré, car il avait réussi
+à reprendre sa physionomie accoutumée, son air à la fois rude et bon.
+
+--Voilà qui est fait, dit-il d'une voix encore un peu tremblante, mon
+fils est enfermé à clé dans sa chambre, et gardé à vue par un de mes
+domestiques, un vieux qui a été mon compagnon de truelle, et qu'il ne
+pourra ni corrompre ni tromper.
+
+--Ne redoutez-vous rien, monsieur, de son exaltation?...
+
+--L'entrepreneur haussa les épaules.
+
+--Plût à Dieu! répondit-il, qu'on eût à craindre quelque chose! Hélas!
+vous ne le connaissez pas. Vous battriez longtemps son paletot avant
+d'en faire sortir un homme. Savez-vous ce qu'il fait en ce moment? Il
+est couché à plat ventre sur son lit, et il sanglotte, il pleure en
+appelant sa princesse. Zora! je vous demande si c'est un nom de
+chrétienne. Saint bon Dieu! qu'est-ce qu'elles leur font donc boire, ces
+créatures, pour les abêtir comme ça! Et c'est mon fils! O Françoise ma
+pauvre défunte, si je ne savais pas que tu es une sainte au ciel, je
+dirais: «Non, il n'est pas possible que ce propre à rien soit de moi!»
+
+Il s'était laissé tomber sur un fauteuil, et s'accoudait à son bureau,
+le front entre ses mains.
+
+--Vous souffrez, monsieur, demanda André.
+
+--Oui! ça saigne en dedans. Mais j'ai été assez père comme cela, je veux
+être homme à présent. Je sais ce que j'ai à faire: Me Catenac m'a
+tracé ma ligne de conduite. Ah!... malheureux!... tu souhaites ma mort
+pour manger ma succession. Eh bien! tu n'auras pas même celle de ta
+mère. La loi est pour moi. Dès demain, j'assemble un conseil de famille
+et je provoque l'interdiction de mon fils. Et après cela, plus un sou.
+Il verra bien, quand son gousset sera vide, si on l'adore tant qu'il
+croit, et si on l'appelle marquis. Quant à la fille, tant pis!... elle
+ira en prison, elle payera pour toutes les autres.
+
+Il s'interrompit, et ce n'est qu'après un moment de douloureuses
+réflexions qu'il reprit tristement:
+
+--J'ai bien envisagé toutes les conséquences de ma plainte au procureur
+impérial. Elles sont affreuses. Mon fils fera comme il nous a dit, c'est
+certain. Je le vois d'ici, s'affichant aux côtés de cette créature
+perdue, la regardant tendrement, criant qu'il l'adore, se glorifiant de
+sa bêtise et de sa honte à la face de tout Paris... Je sais bien que les
+journaux s'empareront de ce scandale, que le ridicule de mon fils
+rejaillira sur moi, que mon nom sera comme déshonoré...
+
+--Il y aurait peut-être quelqu'autre moyen, hasarda André.
+
+--Non. Il faut un exemple. Si tous les pères avaient mon courage, nous
+ne verrions pas nos enfants épuisés à vingt ans. C'est l'avis de Me
+Catenac. D'ailleurs, il est impossible que ces idées d'emprunt sur ma
+mort et de comédie de médecin aient poussé dans l'esprit de mon fils.
+C'est un enfant, il est la faiblesse même: on l'aura conseillé.
+
+Déjà ce père infortuné en était à chercher des excuses à son fils.
+
+--Mais en voici assez, dit-il, je me connais: si je m'enfonce dans mes
+idées noires, je suis perdu. Je verrai vos dessins un autre jour.
+Sortons.
+
+Il se leva, et regardant autour de lui:
+
+--Voyez un peu, reprit-il, en quel état j'ai mis tout ici! Des meubles
+si beaux. Quand j'y voyais une tache, je la frottais avec le pan de ma
+redingote. Mais, quand je suis en colère, je deviens comme une bête
+brute, il faut que je détruise.
+
+D'un brusque mouvement il saisit les mains d'André, et les serrant à les
+broyer entre les siennes:
+
+--Vous avez peut-être sauvé la vie de mon garçon et la mienne,
+prononça-t-il d'une voix profonde; quand j'ai ramassé une barre de bois,
+j'y voyais rouge...
+
+Et comme André se défendait:
+
+--Oh!... ajouta-t-il, je sais que ces services-là ne se payent pas, mais
+c'est un compte à régler... Partons; allons jusqu'à ma bâtisse des
+Champs-Élysées: nous déjeunerons en chemin.
+
+Cette bâtisse, dont André avait entrepris les sculptures à forfait,
+s'élève presque à l'angle de la rue Chaillot et de l'avenue des
+Champs-Élysées, et était encore masquée par les échafaudages.
+
+Déjà une douzaine d'ornemanistes, embauchés par André, y étaient à la
+besogne. Depuis le matin, ils attendaient leur jeune camarade, devenu
+pour un moment leur patron, fort surpris de son inexactitude. Aussi, le
+saluèrent-ils d'amicales interpellations lorsqu'il leur apparut,
+précédant le riche entrepreneur.
+
+Mais M. Gandelu, qui n'est pas fier d'ordinaire, c'est connu dans le
+bâtiment, ne sembla même pas apercevoir les jeunes ouvriers.
+
+C'est d'un pas de spectre qu'il parcourut les divers étages, et c'est
+certainement sans les voir qu'il examinait les derniers travaux.
+
+Le corps seul allait, sous l'impulsion de l'habitude; la pensée était
+restée rue de la Chaussée-d'Antin, dans la chambre du jeune Gaston.
+
+Au bout d'un quart-d'heure au plus, il revint vers André.
+
+--Je ne me sens pas bien, dit-il; je rentre, à demain.
+
+Et il s'éloigna, la tête basse, si affaissé sur lui-même, que les
+ouvriers ne purent s'empêcher de le remarquer.
+
+--Décidément, firent-ils, depuis son attaque de goutte, le père Gandelu
+ne va plus; il a été rudement touché.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+A peine arrivé à la «bâtisse» du riche entrepreneur, André avait quitté
+son paletot et revêtu une blouse de travail, roulée dans sa boîte
+d'outils.
+
+--Il s'agit, avait-il dit, de regagner le temps perdu.
+
+Il comptait le regagner, en effet, mais il n'avait pas donné vingt coups
+de maillet, lorsqu'un petit apprenti monta le prévenir qu'un monsieur le
+demandait en bas.
+
+--Et un homme un peu cossu, même, ajouta le gamin, tout ce qui se fait
+de mieux dans le grand genre.
+
+Fort contrarié d'être dérangé, André abandonna son ciseau et descendit,
+mais toute sa mauvaise humeur se dissipa lorsque, sur le trottoir, il
+aperçut M. de Breulh-Faverlay.
+
+C'est avec l'empressement le plus sincère et le plus vif qu'André
+s'avança vers M. de Breulh.
+
+Sa reconnaissance était grande pour ce généreux gentilhomme, qui, après
+s'être effacé devant lui avec tant d'abnégation, devenait l'auxiliaire
+le plus utile et le plus dévoué de ses espérances.
+
+--Ah!... voilà qui est bien, monsieur, s'écria-t-il, de sa voix la plus
+joyeuse, merci de vous être souvenu de moi.
+
+Et montrant ses mains, déjà toutes blanches de plâtre, il ajouta:
+
+--Vous m'excuserez de ne pas vous les tendre, le métier, voyez-vous...
+
+Les paroles expirèrent sur ses lèvres. Il remarquait enfin l'expression
+soucieuse du visage de M. de Breulh, et son silence contraint.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda-t-il tout inquiet, Mlle de Mussidan
+aurait-elle eu une rechute?
+
+M. de Breulh hocha tristement la tête. Il n'y avait pas à se méprendre à
+ce mouvement, il signifiait clairement:
+
+--Plût à Dieu qu'il n'y eût que cela!...
+
+[Illustration: Lisez, dit-il.]
+
+Hormis cela, pourtant, André n'apercevait rien qui pût l'atteindre
+gravement. Aussi n'interrogea-t-il pas, il attendit.
+
+--Voici deux fois déjà que je viens vous chercher, mon cher ami, reprit
+le gentilhomme; il est indispensable que nous causions. Il s'agit d'une
+affaire bien importante et qui exige une prompte détermination.
+Avez-vous quelques instants de liberté?
+
+--Mais... je suis à vos ordres, répondit le jeune peintre, surpris et
+troublé.
+
+--En ce cas, remontons jusque chez moi. Je n'ai pas ma voiture, mais
+c'est à peine si nous en avons pour un quart d'heure de chemin.
+
+--Je vous suis, monsieur. Je vous demanderai seulement une minute, le
+temps d'escalader quatre étages.
+
+--Avez-vous donc des ordres à donner là-haut.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Eh bien! alors?
+
+--Je voudrais reprendre un vêtement plus présentable.
+
+M. de Breulh eut un geste d'insouciance.
+
+--A quoi bon? fit-il. Est-ce que cela vous gêne ou vous fâche, de sortir
+ainsi?
+
+--Moi? non, certes; j'y suis accoutumé; c'est à cause de vous,
+monsieur...
+
+--Oh! alors, en route, hâtons-nous.
+
+--Mais, monsieur, on va vous remarquer...
+
+--On me remarquera...
+
+--Il se peut qu'on dise...
+
+--Bast! laissez dire.
+
+Et sans attendre une nouvelle objection d'André, il lui prit le bras et
+l'entraîna.
+
+Évidemment, les prévisions du jeune peintre étaient justes.
+
+Les nouveaux amis n'avaient pas fait dix pas, que dix personnes déjà
+s'étaient arrêtées pour regarder cet homme si élégant, qui avait la
+tournure d'un duc et pair d'Angleterre, donnant familièrement le bras à
+ce garçon, dont la blouse était toute maculée de taches de plâtre et qui
+était coiffé d'un chapeau gris, de feutre mou.
+
+Cet effet produit, le gentilhomme ne pouvait pas ne l'avoir pas prévu.
+
+Les hommes placés en vue comme lui sont peu suspects d'étourderie. Sûrs
+que leurs moindres actes seront commentés, ils s'exercent et s'habituent
+à résister aux entraînements du premier mouvement.
+
+Si donc M. de Breulh se montrait au bras d'André avec une sorte
+d'affectation, c'est qu'il entrait dans ses vues de faire parler de
+cette amitié surprenante. Il savait qu'on ne manquerait pas de
+s'informer et il se proposait de répondre aux curieux, de façon à
+servir puissamment le talent et l'avenir du jeune peintre.
+
+Mais cette démarche semblait trop voulue et préméditée pour ne pas
+intriguer profondément André. Son esprit se perdait en mille
+conjectures, toutes plus invraisemblables les unes que les autres.
+
+Il avait bien essayé d'interroger son compagnon, mais à ses questions M.
+de Breulh avait répondu d'un ton qui n'admettait pas d'insistance:
+
+--Attendez que nous soyons chez moi.
+
+Enfin ils arrivèrent, sans avoir échangé vingt paroles en route, et
+s'enfermèrent dans la bibliothèque.
+
+Là, M. de Breulh ne laissa pas languir son jeune ami.
+
+--Ce matin, vers midi, commença-t-il aussitôt, comme je traversais
+l'avenue de Matignon, j'ai aperçu Modeste, qui, depuis plus d'une heure,
+vous guettait.
+
+--Ah! ce n'est pas ma faute si j'ai manqué au rendez-vous...
+
+--Peu importe. En m'apercevant, Modeste est venue à moi. Elle
+désespérait de vous voir, et sachant quelle amitié nous unit, elle m'a
+chargé de vous faire tenir une lettre de Mlle de Mussidan.
+
+André frissonna. Cette lettre ne pouvait annoncer que quelque grand
+malheur, il le sentit au ton de M. de Breulh.
+
+--Où est-elle? demanda t-il.
+
+M. de Breulh la lui tendit en disant:
+
+--Du courage, mon ami, du courage!...
+
+D'une main que l'émotion faisait plus tremblante que celle d'un
+vieillard, André brisa l'enveloppe et lut:
+
+
+ «Mon ami,
+
+ «Je vous aime, et jamais, je le sens, je ne cesserai de vous aimer
+ de toutes les forces de mon âme.
+
+ «Mais il est de ces devoirs sacrés auxquels une Mussidan ne saurait
+ se soustraire. Je les remplirai, dût-il m'en coûter la vie.
+
+ «Nous ne nous reverrons jamais, et cette lettre est la dernière que
+ vous recevrez de moi.
+
+ «Avant peu, sans doute, vous apprendrez mon mariage. Plaignez-moi.
+ Si grand que puisse être votre désespoir, il ne sera rien comparé
+ au mien.
+
+ «Dieu ait pitié de nous! Essayez de m'oublier, André. Moi, je n'ai
+ même pas le droit de mourir...
+
+ «Encore une fois, ô mon unique ami, la dernière, adieu!...
+
+ «SABINE.»
+
+
+
+Si M. de Breulh avait tenu à amener André jusque chez lui, c'est que
+sachant à peu près, par Modeste, le contenu de cette lettre, il
+s'attendait à quelque crise déchirante de douleur. Il s'abusait.
+
+André, à cette lecture, devint livide; ses yeux pendant cinq secondes,
+eurent une affreuse expression d'égarement; un spasme nerveux le secoua,
+mais il ne laissa pas même échapper une exclamation.
+
+C'est avec un geste automatique, pour ainsi dire, qu'il tendit la lettre
+à M. de Breulh en lui disant:
+
+--Lisez!...
+
+Le gentilhomme obéit, plus effrayé du calme de André que de la plus
+terrible explosion...
+
+--Il ne faut pas vous laisser abattre, mon ami, commença-t-il.
+
+André se redressa fièrement, le regard étincelant.
+
+--Moi!... s'écria-t-il, me laisser abattre! Vous m'avez mal jugé. C'est
+vrai, quand je croyais Sabine mourante, je pleurais comme un enfant. Je
+suis homme à l'heure du combat et du danger!...
+
+M. de Breulh ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà il poursuivait:
+
+--Qu'est-ce que ce mariage que Mlle de Mussidan m'annonce comme sa
+condamnation à mort? On allait donc rompre avec vous quand vous avez
+rompu. Peut-on espérer un parti plus brillant? Non. D'où vient donc ce
+prétendant qui soudain est agréé? Elle n'en avait pas ouï parler quand
+elle vous a confié notre secret. Quel affreux événement est survenu
+depuis? Ma noble et vaillante Sabine n'est pas de ces filles faibles et
+lâches qu'on marie contre leur volonté. Elle me l'a dit cent fois: «Si
+on voulait me contraindre, je sortirais en plein midi de l'hôtel de mon
+père pour n'y plus rentrer.» Et c'est elle qui changerait ainsi? Ah!...
+tenez, nous sommes victimes de quelque abominable machination...
+
+Toutes ces réflexions d'André, M. de Breulh les avait faites, d'autant
+que s'il avait dit la vérité il n'avait pas dit toute la vérité.
+
+C'est bien à lui et non au jeune peintre que Modeste avait tenu à
+remettre le billet de Sabine.
+
+Avertie de la résolution de sa jeune maîtresse, sans en connaître les
+raisons, la fidèle servante avait senti son sang se glacer dans ses
+veines, à la seule pensée des extrémités auxquelles le désespoir pouvait
+pousser André.
+
+Elle avait donc guetté M. de Breulh, et après lui avoir conté tout ce
+qu'elle savait, elle avait ajouté, non sans fondre en larmes:
+
+--Vous êtes son ami, monsieur, au nom du ciel, surveillez-le.
+
+De là, toutes les précautions de M. de Breulh, précautions inutiles, il
+le reconnaissait à l'intrépide sang-froid du jeune peintre. Loin de
+s'abandonner, il se raidissait contre le malheur, et tout en en
+mesurant, sans illusions, l'étendue, il songeait évidemment à y trouver
+un remède.
+
+--Vous avez dû remarquer, monsieur, reprit bientôt André, cette
+coïncidence étrange de la maladie de Mlle de Mussidan et de sa lettre
+désolée. Vous la quittez gaie et souriante, heureuse de votre
+magnanimité, et une demi-heure plus tard, à peine, elle tombe comme
+foudroyée. D'horribles convulsions nerveuses la mettent un moment entre
+la vie et la mort; puis, à peine revenue à la raison et au sentiment de
+sa situation, elle m'écrit cette lettre affreuse...
+
+Le jeune peintre en ce moment était comme transfiguré. L'oeil fixe, la
+pupille démesurément dilatée, les bras étendus, il semblait suivre dans
+le vide quelque lueur chétive, à peine saisissable, qui devait le guider
+jusqu'à la vérité.
+
+--Souvenez-vous, monsieur, poursuivait-il, que tant que Mlle Sabine a
+eu le délire, M. et Mme de Mussidan sont restés, à tour de rôle, près
+de son lit, écartant de la chambre tous les domestiques, ne permettant
+pas qu'on partageât leurs fatigues. C'est Modeste qui nous l'a dit.
+
+--Oui, je me rappelle même ses expressions.
+
+--Eh bien!... n'est-ce pas la preuve que, entre le comte, la comtesse et
+leur fille, un secret existe, qu'ils gardent comme on garde un trésor,
+comme on garde son honneur?
+
+Cela encore, M. de Breulh se l'était dit, mais ses suppositions, à lui,
+avaient eu, en quelque sorte, une base. Il connaissait le comte et la
+comtesse, il avait été admis dans leur intérieur, il savait ce que
+disait le monde de leurs relations, de leur façon de vivre.
+
+--J'ai toujours supposé, mon cher ami, répondit-il, que depuis bien
+longtemps la famille de Mussidan est en proie à quelqu'une de ces plaies
+secrètes comme on en trouverait dans beaucoup de familles, si on
+cherchait bien.
+
+--C'est là votre avis, sur l'honneur?
+
+--Oui.
+
+Sans plus se préoccuper de M. de Breulh que s'il n'eût point été là,
+André se mit à arpenter d'un pied fiévreux l'immense bibliothèque.
+
+La contraction de ses sourcils et de sa bouche disait l'effort de sa
+pensée.
+
+Il revoyait, comme aux lueurs sinistres d'un éclair, toute sa vie,
+depuis qu'il connaissait Sabine.
+
+Il se rappelait jusqu'à leurs plus courts rendez-vous et aux plus
+périlleux. Il repassait toutes les paroles qu'elle lui avait dites, même
+les plus insignifiantes, ayant trait à ses parents. Il s'efforçait de
+ressaisir jusqu'aux moindres discours de la feue douairière de
+Chevauché, au château de Mussidan.
+
+Et de tant de mots, de tant de lambeaux de phrases, épars dans un espace
+de plusieurs années, il tâchait de reconstituer une déclaration précise,
+qu'il pût articuler, se livrant à un travail pareil à celui d'un homme
+qui rassemble des anneaux brisés et dispersés, pour en recomposer une
+chaîne.
+
+Après huit ou dix tours, il s'arrêta brusquement en face de son hôte.
+
+--Eh bien, oui!... s'écria-t-il, oui, il y a là un mystère que nous
+pénétrerons, parce que je le veux. Ce qu'on veut, on le peut, quand
+chaque matin on se lève en souhaitant plus ardemment ce qu'on souhaitait
+la veille... Je sais vouloir, moi!...
+
+Il prit une chaise, s'assit près de M. de Breulh, à demi étendu sur un
+canapé, et d'une voix sourde, comme s'il eût craint d'être écouté du
+dehors, il reprit:
+
+--Le seul raisonnement, monsieur, nous conduit près de la vérité.
+Écoutez-moi, et si j'avance quelque chose qui ne soit pas absolument
+démontré, arrêtez-moi. Êtes-vous convaincu que Mlle Sabine m'aime?
+
+--Oh!... du plus profond de son coeur.
+
+--C'est donc sous l'empire d'une nécessité mortelle qu'elle m'écrit?
+
+--Évidemment.
+
+--Donc voici déjà Mlle de Mussidan hors de cause.
+
+Il s'interrompit, paraissant chercher la façon la plus saisissante et la
+plus claire de présenter ses idées, et, toujours à demi-voix, il
+poursuivit:
+
+--Vous étiez agréé comme gendre par la comtesse et par le comte de
+Mussidan, n'est-il pas vrai? Votre mariage avec Mlle Sabine était
+comme arrêté...
+
+--Je vous l'ai dit.
+
+--Eh bien! je vous le demande, M. de Mussidan peut-il trouver pour sa
+fille un parti plus brillant, plus avantageux, présentant également
+toutes les convenances de personnes, d'âge, de fortune, de
+considération...
+
+Le gentilhomme ne put s'empêcher de sourire.
+
+--Par ma foi! fit-il, vous m'en demandez trop.
+
+--Eh! monsieur, il s'agit bien de modestie, vraiment!... Répondez.
+
+--Soit. Je vous déclare alors que si nous n'envisageons que les
+conditions enviables selon le monde, M. de Mussidan me remplacera
+difficilement.
+
+--Vous l'avouez donc!... Alors, comment le comte et la comtesse qui
+rencontraient en vous le phénix des gendres, n'ont-ils rien tenté pour
+vous retenir?
+
+--L'amour-propre blessé...
+
+--Non, ne dites pas cela. Le jour où vous avez retiré votre parole, M.
+de Mussidan allait vous redemander la sienne: vous ne l'ignorez pas; on
+nous l'a affirmé; on nous a donné des preuves.
+
+--C'est au moins la conviction de Modeste.
+
+André se redressa, comme pour donner plus de poids à ses paroles.
+
+--Donc, reprit-il, ce prétendant dont nous parle la lettre qui a surgi
+soudainement, s'il épousait Mlle de Mussidan, l'épouserait malgré sa
+volonté, à elle, malgré la volonté de ses parents. Pourquoi? D'où vient
+à cet homme cette mystérieuse puissance? Cette influence est trop
+grande, trop indiscutable, pour être avouable. Si le comte et la
+comtesse se résignent à cette honte de forcer la main de leur fille,
+c'est qu'eux-mêmes ont la main forcée. Et croyez que la contrainte est
+purement morale. Sabine n'en souffrirait pas d'autre, je la connais. On
+lui a montré le sacrifice, en lui disant: «Là est le devoir,» et elle se
+sacrifie... Donc cet homme, quel qu'il soit, ne peut être que le dernier
+des misérables!...
+
+C'était net, précis, indiscutable.
+
+Toutes ces pensées, M. de Breulh les avait vaguement entrevues dans la
+demi-obscurité du doute, mais il n'en avait pas trouvé la formule.
+
+--Et ceci admis, demanda-t-il, que comptez-vous faire?
+
+Un éclair brilla dans les yeux d'André, terrible pour qui connaissait
+son indomptable énergie.
+
+--Moi, répondit-il, rien pour le moment. Sabine me conjure de l'oublier,
+j'aurai l'air de lui obéir. Modeste a en moi assez de confiance pour me
+servir et se taire. Je saurai attendre, me préparer à la lutte. Le
+misérable qui en ce moment brise ma vie ne sait pas que j'existe... Là
+est ma force et mon espoir. Je lui révélerai mon existence le jour où je
+l'écraserai.
+
+Mais M. de Breulh ne partageait pas cette belle confiance.
+
+--Prenez garde, mon cher André, murmura-t-il, prenez garde, le moindre
+éclat perdrait votre cause à tout jamais.
+
+Le jeune peintre secoua fièrement la tête.
+
+--Il n'y aura pas de scandale, répondit-il, rassurez-vous. Maintenant,
+je vois quelle conduite tenir. Dans le premier moment, je m'étais dit:
+«Dès que je connaîtrai le misérable, j'irai à lui, je le provoquerai,
+nous nous battrons, je le tuerai ou il me tuera!» c'était bien simple.
+
+--Malheureux!... c'était rendre votre mariage impossible.
+
+--Peut-être, mais ce n'est pas là ce qui m'a arrêté. La vérité est que
+je ne veux pas qu'il y ait un cadavre entre Sabine et moi, les taches de
+sang sur une robe de noces portent malheur. Puis, croiser mon épée avec
+cet homme, s'il est tel que je le soupçonne, tel qu'il doit être, serait
+lui faire trop d'honneur. Il me faut une vengeance, plus entière, plus
+complète. Je n'oublierai jamais qu'il a failli tuer Mlle de Mussidan.
+
+Il se recueillit quelques secondes et reprit:
+
+--Pour abuser de son pouvoir comme il le fait, il faut que cet homme
+soit un vil scélérat. On ne devient pas tout à coup un misérable sans
+honneur et sans entrailles. Sa vie doit être semée de hontes et
+d'infamies. Eh bien! je le démasquerai et je lui infligerai une telle
+flétrissure, qu'il sera forcé de fuir, obligé de se cacher.
+
+--Oui, voilà ce qu'il faut faire!...
+
+--Et nous le ferons, monsieur, s'il plaît à Dieu! Je dis nous, parce que
+je compte absolument sur vous. Vos offres si généreuses, dans mon
+atelier, quand je les repoussais, j'avais raison. Maintenant, après
+toutes les preuves d'amitié que vous me donnez, je ne serais qu'un sot
+orgueilleux si je ne vous demandais pas aide et assistance. A nous deux,
+dévoués à une cause commune, nous devons réussir. Nous ne sommes ni l'un
+ni l'autre de ces hommes abêtis par le luxe et le bien-être au point
+d'être incapables de ne rien tenter eux-même. Vous et moi, nous avons eu
+ces deux maîtres dont les enseignements ne s'oublient pas, le malheur et
+la pauvreté. Nous saurons nous taire et agir...
+
+André se tut, attendant peut-être une objection; mais, le gentilhomme ne
+répondant pas, il continua:
+
+--Mon plan est la simplicité même.
+
+Dès que nous connaîtrons ce prétendant mystérieux, il sera à nous. Sans
+qu'il puisse s'en douter, nous nous attacherons à lui, et nous ne le
+quitterons pas plus que son ombre.
+
+Il y a des agents de police qui, pour une faible somme, se chargent de
+reconstituer la vie entière d'un homme, et de voir clair dans toutes ses
+actions. Est-ce que la passion ne me donnera pas la pénétration et le
+jugement de ces gens-là?
+
+A nous deux, monsieur, nous nous complétons merveilleusement pour cette
+tâche, car nous pouvons opérer à notre aise dans des sphères
+différentes, vous en haut, moi en bas.
+
+Vous, dans votre monde, à votre club, dans les salons, partout, vous
+vous informerez, vous recueillerez les on dit, les propos, les cancans
+de l'opinion. Vous aurez ainsi le côté brillant et extérieur de notre
+ennemi.
+
+Moi, en bas, dans l'ombre, j'étudierai le dessous de l'existence,
+l'envers. Je fouillerai le passé, je descendrai dans les détails les
+plus intimes. Je puis passer partout, moi, suivre un homme jour et nuit
+le long des rues, stationner sous les portes cochères, arracher la
+vérité à des fournisseurs, offrir un canon sur le comptoir à des
+domestiques... Jamais on ne se défiera de moi. Je suis peuple, moi;
+quand j'ai une blouse et une casquette, je ne suis pas déguisé.
+
+M. de Breulh se leva enthousiasmé.
+
+C'était un intérêt énorme, palpitant, qui tombait dans son existence si
+désoeuvrée.
+
+Il allait avoir une préoccupation constante de toutes les heures, qui
+remplirait ses journées si souvent longues et vides.
+
+[Illustration:--Paye-toi, drôle, et sors.]
+
+C'était une partie, cela, une vraie, poignante, dont l'enjeu était la
+vie de trois personnes, et qui ne ressemblait en rien à ses parties
+autour du tapis vert, où il risquait insoucieusement des poignées de
+louis, perdant ou gagnant sans plaisir ni peine, sans seulement
+ressentir une émotion.
+
+--Oui! je suis à vous! s'écria-t-il. Et s'il faut de l'argent, beaucoup
+d'argent, souvenez-vous que je suis immensément riche.
+
+Le jeune peintre n'eut pas le temps de répondre, on frappait fort
+rudement à la porte de la bibliothèque.
+
+--Ah ça!... murmura le gentilhomme, dont les sourcils s'enfoncèrent, qui
+est-ce qui se permet chez moi...
+
+Il s'arrêta court. Au même moment une voix de femme se faisait entendre;
+elle criait:
+
+--Gontran!... c'est moi!... Êtes-vous fou!... Ouvrez donc!...
+
+M. de Breulh se frappa le front.
+
+--Eh!... fit-il, c'est Mme de Bois-d'Ardon.
+
+Il ne se trompait pas. Le verrou retiré, la vicomtesse se précipita dans
+la bibliothèque, selon son habitude, à la manière des tourbillons, et
+courut se jeter sur un divan.
+
+Alors, André aussi bien que M. de Breulh purent remarquer combien ses
+traits charmants étaient décomposés, et combien il coulait de larmes de
+ses jolis yeux, qu'elle essuyait incessamment.
+
+M. de Breulh ne laissa pas que d'être un peu effrayé. Mme de
+Bois-d'Ardon pleurer, au risque de se gâter le teint, ce ne pouvait être
+que pour une vraie catastrophe, ou pour rien...
+
+--Qu'avez-vous, ma chère Clotilde, demanda-t-il affectueusement, que
+vous arrive-t-il?
+
+--Ah!... un grand malheur! C'est-à-dire que je n'ose réfléchir à ce que
+j'ai entrevu. Mais vous pouvez peut-être me sauver..
+
+--Si je le puis...
+
+--Avez-vous vingt mille francs à me prêter?
+
+M. de Breulh respira, et même ne put s'empêcher de sourire.
+
+--S'il ne s'agit que de cela, dit-il, soyez sauvée.
+
+--Ah!... c'est qu'il me les faut tout de suite, là, à l'instant.
+
+--Je ne les ai pas ici; mais je puis les avoir dans une demi-heure.
+
+--Bien, alors.
+
+M. de Breulh écrivit rapidement dix lignes qu'il remit à un valet de
+pied en lui recommandant de se hâter.
+
+--Merci, s'écria la vicomtesse, merci mille fois; mais ce n'est pas tout
+encore, outre l'argent il me faut un conseil.
+
+Supposant que Mme de Bois-d'Ardon devait souhaiter se trouver seule
+avec M. de Breulh, André s'apprêta discrètement à se retirer.
+
+Mais la jeune femme, d'un geste amical et gracieux, le retint.
+
+--Restez, monsieur André, dit-elle, restez, vous n'êtes pas de trop.
+
+Et comme il hésitait encore:
+
+--Il va être question, ajouta-t-elle, d'une personne qui vous tient bien
+fort au coeur.
+
+--De Mlle de Mussidan, peut-être?
+
+--Précisément. Ah!... vous n'avez plus envie de vous éloigner,
+j'espère!...
+
+De sa vie, l'aimable vicomtesse n'a pu rester cinq minutes de suite sur
+la même impression, surtout si cette impression est triste. Elle s'en
+excuse en affirmant que le sérieux est hors de sa nature.
+
+Entrée chez M. de Breulh sous le poids d'une émotion poignante, elle
+oubliait la gravité de sa situation, pour n'en plus voir que le côté
+comique.
+
+--Véritablement, mon cher Gontran, reprit-elle, jamais on n'a vu une
+aventure aussi surprenante que celle qui vous vaut ma visite. Il n'y a
+qu'à moi qu'il arrive des choses pareilles!
+
+Encore une prétention de Mme de Bois-d'Ardon. Elle est persuadée que
+sa vie n'est qu'une longue suite d'incidents tout à fait particuliers.
+
+--Je vous écoute, ma chère Clotilde, dit M. de Breulh.
+
+--Et vous ne perdrez pas votre temps, allez! Imaginez-vous que ce matin,
+c'est-à-dire il y a deux heures, j'étais horriblement en retard, ayant
+eu pour le moins une vingtaine de visites. J'allais monter m'habiller,
+quand on m'a annoncé encore un visiteur. J'étais furieuse, mais
+l'importun arrivait sur les talons du valet de pied; il me voyait de
+l'antichambre, impossible de le congédier. Bien malgré moi, je donne
+l'ordre de le faire entrer. Il entre. Devinez quel était ce visiteur? Je
+vous le donne en dix, en cent, ou mille... Y êtes-vous?
+
+--Pas du tout.
+
+--Eh bien!... c'était le marquis de Croisenois.
+
+--Le frère de ce Croisenois disparu si mystérieusement il y a une
+vingtaine d'années?
+
+--Lui-même.
+
+--Il est donc de vos amis?
+
+--C'est-à-dire que je ne le connais pas du tout. Je l'ai rencontré dans
+le monde, je dois avoir dansé avec lui; il me salue au bois, et c'est
+tout.
+
+--Et il venait comme cela...
+
+D'un joli geste mutin, la vicomtesse imposa le silence à M. de Breulh.
+
+--Chut donc! fit-elle d'un petit ton fâché, vous me coupez tous mes
+effets. Oui, il venait comme cela. C'est d'ailleurs un fort joli
+cavalier, mis avec goût, fort aimable, causant bien. Il se présentait
+chez moi sous le meilleur patronage. Il m'arrivait porteur d'une lettre
+de recommandation d'une vieille amie de ma grand'mère et de la vôtre, la
+marquise d'Arlange; vous la connaissez bien.
+
+--N'est-ce pas cette excentrique personne qui est la grand'mère de la
+jeune comtesse de Commarin?
+
+--Juste!... Moi d'abord je raffole de cette vieille femme; elle jure
+comme un sapeur, et quand elle se met à raconter des histoires de sa
+jeunesse, elle est «épatante.»
+
+Ce dernier mot fit bondir André sur sa chaise. Il était fort naïf. Il ne
+connaissait de femme de l'aristocratie que Sabine, et, selon lui, toutes
+devaient ressembler à ce parfait modèle.
+
+Il ignorait que, pour l'heure, les jeunes femmes du monde, des
+meilleures et des plus honnêtes en réalité, se donnent un mal affreux
+pour affecter le plus détestable ton possible. Peut-être croient-elles
+ainsi faire preuve de désinvolture, d'indépendance et d'esprit.
+
+Émailler leur conversation de tous les mots d'argot qu'elles peuvent
+accrocher sur les lèvres de leurs frères ou de leur mari, leur procure
+un vif plaisir.
+
+Ressembler le plus qu'elles peuvent à ces «demoiselles,» qu'elles
+appellent «des horreurs,» mais dont elles copient les façons et singent
+les toilettes, paraît être leur plus chère ambition.
+
+Mme de Bois-d'Ardon raconte, non sans orgueil, que deux ou trois fois
+dans sa vie elle a été prise pour une... «demoiselle.» C'est la grande
+mode.
+
+Cependant, elle poursuivait:
+
+--Dans la lettre que me remit M. de Croisenois, la marquise d'Arlange me
+disait qu'il est fort de ses amis, et me priait de lui rendre, pour
+l'amour d'elle, un grand service qu'il avait à me demander.
+
+--Eh!... que ne l'accompagnait-elle!
+
+--Pas moyen, elle est clouée sur son lit par des rhumatismes. Raison de
+plus pour bien accueillir son protégé. Me voilà donc le faisant asseoir
+et m'efforçant de le mettre à l'aise pour me présenter sa requête. Pour
+de l'esprit, il en a. Il m'a conté une histoire d'une demoiselle des
+Variétés et de M. de Clinchan, qui est tout ce qu'on peut rêver de
+plus... pittoresque.
+
+Je m'amusais divinement, quand voilà que tout à coup j'entends dans le
+vestibule comme une dispute. On parlait, on criait, on jurait, et
+j'allais sonner pour m'informer, quand la porte s'ouvre, et je vois
+paraître Van Klopen, rouge, l'oeil allumé...
+
+--Van Klopen?...
+
+--Eh! oui, mon tailleur. Tout d'abord je me dis: «S'il pénètre ainsi,
+c'est qu'il vient d'imaginer quelque nouveau modèle plein de chic, et
+qu'il veut me le soumettre.» Point. Savez-vous ce qu'il voulait, le
+coquin?
+
+M. de Breulh garda son sérieux, mais un sourire pétilla dans son oeil.
+
+--Je gagerais, fit-il, qu'il voulait de l'argent.
+
+La vicomtesse parut confondue de cette perspicacité.
+
+--C'est pourtant vrai!... répondit-elle d'un ton grave. Il venait me
+présenter ma facture chez moi, dans mon salon, devant un étranger; il
+était entré malgré mes gens! Qui jamais se fût attendu à un tel excès
+d'impudence de la part de Van Klopen, un homme qui fournit la plus haute
+société!...
+
+--Oui, c'est inimaginable.
+
+--Aussi ai-je été indignée, et lui ai-je ordonné de sortir sur-le-champ.
+Je me figurais qu'il allait se retirer en se confondant en excuses.
+Quelle erreur! Voilà un coquin qui se met à se fâcher, à parler tout
+haut, et qui me menace, si je ne le paye pas sur-le-champ de s'adresser
+à mon mari.
+
+M. de Bois-d'Ardon est le plus généreux des époux; il donne à sa femme,
+tous les mois, une somme considérable pour sa toilette; mais sur
+l'article dettes, il ne plaisante pas. M. de Breulh le savait.
+
+--Terrible menace, fit-il. La facture était donc bien importante?
+
+--Elle s'élevait à dix-neuf mille et tant de cents francs!... Vous
+concevez ma frayeur; elle était si grande que, toute rouge de honte, je
+priai humblement Van Klopen de patienter, lui promettant de passer chez
+lui dans la journée avec un acompte; mais ma faiblesse redoubla son
+audace, et perdant toute mesure, il osa s'asseoir sur un fauteuil,
+déclarant qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir reçu de l'argent ou vu
+mon mari.
+
+M. de Breulh eut un geste dont la vue seule eût fait frissonner le
+couturier des reines.
+
+--Que faisait donc M. de Croisenois? s'écria-t-il.
+
+--Il n'avait rien dit jusqu'alors. Mais sur cette insolence, il se leva,
+tira un portefeuille et le lança à la figure de Van Klopen en lui
+disant: «Paye-toi, drôle, et sors!»
+
+--Et il est sorti?
+
+--Oh! pas ainsi. «Il faut, monsieur, a-t-il dit au marquis de
+Croisenois, que je vous donne une quittance.» Et, en effet, il a sorti
+de sa poche de quoi écrire, et je l'ai vu mettre au bas de la facture:
+«Reçu de M. de Croisenois, pour le compte de Mme la vicomtesse de
+Bois-d'Ardon la somme de....., etc., etc.»
+
+--Oh! fit M. de Breulh sur trois tons différents, oh! oh! J'imagine du
+moins qu'après le départ du sieur Van Klopen, M. de Croisenois n'a plus
+hésité à vous présenter sa requête!
+
+La vicomtesse hocha la tête d'un air singulier.
+
+--C'est ce qui vous trompe, répondit-elle, il n'a plus parlé que de se
+retirer, j'ai eu toutes les peines du monde à lui arracher son secret.
+
+--Enfin que voulait-il?
+
+--Il venait m'avouer qu'il est amoureux fou de Mlle de Mussidan, et
+me prier de le présenter à Octave et me conjurer de le servir de toute
+mon influence.
+
+André et M. de Breulh se dressèrent, comme cinglés par une même secousse
+électrique.
+
+--C'est lui!... s'écrièrent-ils ensemble.
+
+Le mouvement fut à la fois si brusque et si menaçant que Mme de
+Bois-d'Ardon ne put retenir un petit cri de surprise.
+
+--Lui!... interrogea-t-elle, toute brûlante de curiosité, que
+voulez-vous dire?
+
+--Que votre marquis de Croisenois est un misérable qui a surpris la
+bonne foi de Mme d'Arlange.
+
+--Je suis loin d'affirmer le contraire, mais je crois...
+
+--Avant tout, ma chère Clotilde, écoutez nos raisons.
+
+Et aussitôt, avec une vivacité extrême, M. de Breulh mit la vicomtesse
+au courant de la situation, lui montra la lettre si cruellement
+significative de Sabine et lui exposa presque mot pour mot la déduction
+d'André.
+
+Il fallait que Mme de Bois-d'Ardon fût terriblement intéressée, car
+elle n'interrompit pas une seule fois. Elle se contentait d'approuver ou
+d'improuver de la tête.
+
+Lorsque le gentilhomme eut achevé:
+
+--Tout cela est fort bien trouvé, reprit-elle d'un petit air capable qui
+lui allait à merveille. Le malheur est que votre raisonnement pèche
+absolument par la base.
+
+--Par exemple!
+
+--Vous doutez? Alors, je prouve. Voici un prétendant mystérieux qui se
+dessine, n'est-ce pas. Très bien. S'il obtenait la main de cette pauvre
+Sabine, à quoi la devrait-il? A un incompréhensible pouvoir sur le comte
+et la comtesse de Mussidan, à des manoeuvres infâmes, à des menaces.
+
+--Il me semble que cela saute aux yeux.
+
+--Oui, mon cher Gontran, oui, mais il est évident aussi que cet inconnu
+doit avoir des relations avec la famille dont il va faire le désespoir.
+On ne tient pas à sa merci des étrangers. Or, M. de Croisenois n'a
+jamais mis les pieds à l'hôtel de Mussidan. Il connaît si peu Octave,
+qu'il est venu me demander de le présenter.
+
+Si précieuse et si péremptoire était cette observation, que M. de Breulh
+en resta tout interdit.
+
+--Diable! murmura-t-il, l'objection est forte.
+
+Mais André n'était pas d'un caractère à se laisser si aisément
+déconcerter.
+
+--J'avoue, fit-il, que c'est une circonstance singulière et peu
+explicable. Est-ce un habile artifice destiné à dépister les
+informations et les on dit du monde? J'incline à le croire. Ce qui est
+sûr, c'est que plus je réfléchis à la scène que vient de vous décrire
+madame la vicomtesse, plus je sens grandir et se fortifier mes soupçons.
+
+--Cependant, monsieur.
+
+--Excusez-moi, madame, si j'ose vous interrompre; mais il me semble
+entrevoir des particularités qui peuvent nous éclairer. Permettez que
+nous revenions à ce qui s'est passé chez vous. Est-ce que le procédé de
+ce tailleur ne vous a pas paru étrange?
+
+--Monstrueux, monsieur, révoltant, inouï!
+
+--Car vous étiez pour lui une bonne pratique?
+
+--Sa meilleure. J'ai dépensé chez lui une fortune.
+
+André eut un mouvement de satisfaction.
+
+--Très bien! fit-il. Voici donc que notre point de départ est déjà un
+fait anormal.
+
+Tel n'était pas l'avis de M. de Breulh.
+
+--Pas si anormal que vous croyez, objecta-t-il. J'ai ouï dire que
+l'illustre Van Klopen ne plaisante pas quand on lui doit de l'argent.
+N'a-t-il pas traîné la marquise de Reversay devant les tribunaux?
+
+--D'accord! Reste à savoir s'il avait osé s'asseoir dans son salon
+devant un étranger.
+
+--Reste à savoir, aussi, insista la vicomtesse, si elle lui avait donné
+17,000 francs d'acompte comme moi le mois dernier.
+
+--L'insulte n'en est que plus inexplicable, prononça André, mais
+passons.
+
+Il se retourna vers M. de Breulh et poursuivit:
+
+--Connaissez-vous M. de Croisenois?
+
+--Oh!... fort peu. Je sais qu'il est d'une très grande famille, je sais
+que son frère aîné Georges, disparu si singulièrement, était fort
+estimé; hormis cela...
+
+--Est-il riche?
+
+--On m'a assuré que d'un jour à l'autre, il peut être envoyé en
+possession d'un héritage fort considérable. En attendant, je lui crois
+plus de dettes que de rentes.
+
+--Et cependant, il avait à point nommé 20,000 francs dans sa poche.
+C'est une fort grosse somme d'abord, qu'on porte rarement sur soi en
+visite, et qui de plus s'est trouvée être juste la somme nécessaire.
+
+Depuis un moment André ne se ressemblait plus. Lui si réservé
+d'ordinaire, il s'était pour ainsi dire emparé de la situation. C'est
+d'un air d'autorité, presque d'un ton impérieux, qu'il multipliait ses
+questions, comme si la grandeur de sa passion lui eût donné des droits.
+
+--Donc, reprit-il, encore une circonstance bizarre à noter. Je prierai
+maintenant madame la vicomtesse de bien rassembler ses souvenirs. Qu'a
+dit Van Klopen en recevant le portefeuille à travers la figure?
+
+--Rien.
+
+--Quoi! pas un mot? Il a accepté cette insulte sans sourciller,
+froidement, paisiblement? Il n'a seulement pas engagé cet étranger à se
+mêler de ses affaires?
+
+--En effet, c'est drôle, et moi...
+
+--Oh! attendez. Le tailleur a-t-il ouvert le portefeuille et compté les
+billets de banque?
+
+Mme de Bois-d'Ardon parut faire un énergique appel à sa mémoire:
+
+--Cela, répondit-elle avec une visible hésitation, je ne saurais le
+dire. J'étais, vous le comprenez, très émue et très troublée. Cependant,
+il me semble, j'affirmerais presque... je jurerais que je n'ai pas vu de
+billets entre les mains de Van Klopen.
+
+La physionomie d'André rayonnait.
+
+--De mieux en mieux!... s'écria-t-il. On lui a dit: «Paye-toi,» à ce
+couturier, et il s'est tenu pour payé. Il n'a pas douté une minute que
+le portefeuille ne contînt vingt mille francs, et il l'a empoché.
+Observons de plus que, par un hasard admirable, M. de Croisenois n'avait
+dans ce portefeuille ni une lettre, ni une adresse, ni un papier, rien
+en un mot, que ces vingt mille francs.
+
+--Il est certain, murmura M. de Breulh, que tout cela n'est pas
+absolument naturel.
+
+--Bast! je vois mieux encore. Entre le total de la facture et le contenu
+du portefeuille, il y avait bien une petite différence.
+
+--Oui, répondit Mme de Bois-d'Ardon, cent trente ou cent cinquante
+francs, je ne sais plus au juste.
+
+--Parfait!... Et cette différence, le tailleur l'a-t-il rendue?
+
+--Non: seulement, il était lui-même très agité.
+
+--Le croyez-vous, madame? Est-ce donc pour cela qu'il avait si
+naturellement dans sa poche de quoi écrire, de quoi donner un reçu?
+
+L'insoucieuse vicomtesse était atterrée. Il lui semblait qu'elle avait
+eu devant les yeux un brouillard épais, et qu'il se dissipait.
+
+[Illustration: L'infortunée se tordait les mains de désespoir.]
+
+--Puis, reprit André, comment était libellée cette quittance? Au nom de
+M. de Croisenois. Ils se connaissaient donc? Enfin, comme Van Klopen est
+un homme prudent un affaires, il ajoute: «Pour le compte de Mme la
+vicomtesse de Bois-d'Ardon.»
+
+M. de Breulh était enthousiasmé.
+
+--La complicité est comme prouvée! s'écria-t-il.
+
+--Une dernière particularité nous fixera. Qu'est devenue la facture du
+sieur Van Klopen, cette facture portant reçu?
+
+Il s'interrompit; Mme de Bois-d'Ardon était devenue fort pâle, elle
+frissonnait.
+
+--Ah!... balbutia-t-elle, quelque chose me disait bien que j'étais sous
+le coup de quelque malheur affreux. C'est pour cela, Gontran, que je
+voulais vous demander un conseil.
+
+--Parlez, ma chère Clotilde.
+
+--Eh!... ne comprenez-vous pas que je ne l'ai pas, cette facture. M. de
+Croisenois l'a froissée d'un air furieux, puis il l'a mise dans sa poche
+comme par distraction. Je n'ai pas osé la lui demander sur le moment.
+
+André triomphait.
+
+--Eh bien!... s'écria-t-il, la comédie est-elle assez évidente? M. de
+Croisenois avait besoin de votre influence, madame; il a voulu vous
+mettre dans l'impossibilité de la lui marchander. Admettez que vous
+n'ayez pas été assez généreuse pour vous intéresser à lui, ne vous
+croiriez-vous pas engagée par le seul fait de ces vingt mille francs si
+généreusement prêtés?
+
+--Oui, c'est vrai, c'est vrai...
+
+Maintes fois déjà en sa vie, l'aimable vicomtesse de Bois-d'Ardon
+s'était jetée à l'étourdie dans les aventures les plus périlleuses.
+
+A vingt reprises, pour un caprice, pour une niaiserie, par dépit, par
+oisiveté, pour rien, elle avait risqué son nom, sa réputation, son
+bonheur et celui du son mari.
+
+Elle avait eu parfois des transes terribles, mais jamais, autant qu'en
+ce moment, elle ne s'était sentie le coeur serré par une affreuse
+angoisse.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-elle, pourquoi m'effrayer ainsi? Ce n'est pas
+généreux. Que voulez-vous que M. de Croisenois fasse de cette quittance?
+
+Ce qu'il pouvait en faire!... Elle ne le sentait que trop, et cependant,
+par une faiblesse d'esprit inconcevable bien que très commune, elle se
+refusait, pour ainsi dire, à constater le danger, à le reconnaître.
+
+--Ce qu'il fera, répondit M. de Breulh, rien, si vous embrassez sa cause
+avec chaleur. Mais hésitez à le servir, et vous verrez s'il ne vous fait
+pas sentir que bon gré mal gré vous devez être son alliée, parce qu'il
+tient votre honneur entre ses mains.
+
+--Et malheureusement, approuva André, la réputation d'une femme a
+toujours été à la merci d'un infâme ou d'un fat.
+
+Mme de Bois-d'Ardon essaya encore de protester.
+
+--Oh! vous exagérez, fit-elle du ton d'un enfant qui commence à douter
+de Croquemitaine, vous vous créez des fantômes.
+
+--Eh quoi! fit tristement M. de Breulh. En êtes-vous à ignorer que par
+les folies de luxe et les rages de toilettes qui courent, les femmes du
+monde qui se conduisent mal passent pour ruiner leurs amants aussi
+lestement que les filles les plus adroites? Mais c'est archi-connu,
+cela!...
+
+--Quelle honte!...
+
+--Que demain, à son club, M. de Croisenois dise: «Cette petite
+Bois-d'Ardon me coûte les yeux de la tête!» puis qu'il montre
+négligemment votre facture de vingt mille francs, acquittée à son nom,
+que pensera-t-on, je vous le demande?
+
+--On me fera bien l'honneur, je suppose...
+
+--Non, Clotilde, non, on ne vous fera aucun honneur. Qui diable ira
+s'imaginer que c'est là un prêt? On dira simplement: «Cette chère
+vicomtesse est horriblement coquette, l'argent que son mari lui donne ne
+suffisant pas à son appétit, voici qu'elle grignotte Croisenois!» Et on
+rira. Cela ne va-t-il pas de soi et ne se voit-il pas tous les jours?
+Vous savez des exemples. Et si le misérable y tient, huit jours plus
+tard le propos arrivera aux oreilles de Bois-d'Ardon, embelli, enjolivé,
+envenimé...
+
+L'infortunée vicomtesse se tordait les mains de désespoir.
+
+--Ah! c'est affreux!... disait-elle, c'est horrible!... Savez-vous que
+c'est à peine si mon mari douterait! Il prétend qu'une femme qui, comme
+moi, suit les modes et est citée parmi les plus élégantes, est capable
+de tout pour conserver une supériorité qui désole les autres femmes.
+Oui, il dit cela, et il le croit...
+
+Le silence d'André et de M. de Breulh apprit à la vicomtesse que leur
+avis était absolument celui de M. de Bois-d'Ardon.
+
+--Ah! maudits chiffons, poursuivit-elle, misérables toilettes!... Moi
+qui ai si bien tout pour être la plus heureuse des femmes. Non, je le
+jure, je ne ferai plus de dettes!...
+
+Ces héroïques résolutions, Mme de Bois-d'Ardon ne manque jamais de
+les prendre après chaque folie un peu forte. Mais serments de coquette
+et serments d'ivrogne se ressemblent. Elle oublie vite ses repentirs
+périodiques.
+
+--Enfin, reprit-elle, comment sortir de là, mon bon Gontran? J'espérais
+que vous me trouveriez un expédient. Si vous alliez redemander cette
+malheureuse facture à M. de Croisenois?
+
+M. de Breulh réfléchit un moment.
+
+--Je le puis, certes, répondit-il; mais cette démarche, loin de vous
+être utile, vous nuirait. Ai-je des preuves décisives de l'infamie de M.
+de Croisenois? Non. Il niera tout et n'en clabaudera pas moins. Aller
+le trouver, c'est lui dire que vous avez pénétré ses desseins, c'est
+vous préparer une inimitié mortelle.
+
+--Sans compter, reprit André, que cette réclamation mettrait M. de
+Croisenois sur ses gardes, et qu'une fois prévenu il nous échapperait.
+
+L'infortunée vicomtesse courbait le front sous ces objections si
+concluantes.
+
+--Suis-je donc perdue! s'écria-t-elle, éclatant en sanglots. Suis-je
+pour toute ma vie au pouvoir de cet être odieux, condamnée à lui obéir
+quand même, réduite à trembler sous son regard comme l'esclave sous le
+fouet!
+
+Mais André avait eu le temps d'étudier la situation et de reconnaître
+ses avantages.
+
+--Non, madame, répondit-il, non, rassurez-vous. Avant longtemps, je
+l'espère, j'aurai mis M. de Croisenois hors d'état de nuire à qui que ce
+soit. Une question, pourtant, une seule: Qu'avez-vous répondu à sa
+demande de présentation?
+
+--Rien de positif; je pensais à vous et à Sabine.
+
+--Oh!... en ce cas, madame, dormez tranquille. Tant qu'il aura l'espoir
+de gagner votre influence, M. de Croisenois se gardera de troubler votre
+repos. Servez-le donc, ne soufflez mot de la facture, témoignez-lui
+estime et amitié, ouvrez-lui les portes de l'hôtel de Mussidan,
+appuyez-le, chantez ses louanges.
+
+--Mais vous, monsieur, vous...
+
+--Moi, madame, aidé de M. de Breulh, je travaillerai à démasquer
+l'infâme, et notre tâche sera d'autant plus facile que sa sécurité sera
+d'autant plus grande...
+
+Il s'interrompit; le domestique dépêché par M. de Breulh-Faverlay
+revenait avec les fonds.
+
+Lorsqu'il se fut retiré, le gentilhomme prit les vingt billets de
+banque, et les présentant à la jeune femme:
+
+--Voici toujours, ma chère Clotilde, lui dit-il, de quoi payer le
+Croisenois. Si vous m'en croyez, vous lui enverrez cela ce soir même,
+avec un billet tout gracieux...
+
+--Merci, Gontran, je ferai ce que vous dites.
+
+--Surtout, glissez dans votre lettre un mot d'espoir au sujet de la
+présentation. Qu'en pense maître André?
+
+Maître André était fort préoccupé.
+
+--Je pense, répondit-il, que si on pouvait obtenir du Croisenois un reçu
+de cette somme, ce serait toujours cela de gagné.
+
+--Plaisantez-vous?
+
+--Pas du tout.
+
+--Ce serait éveiller les soupçons du drôle.
+
+--Qui sait!... murmura le jeune peintre, en s'y prenant bien!...
+
+Et se retournant vers Mme de Bois-d'Ardon:
+
+--Il est impossible, continua-t-il, que madame la vicomtesse n'ait pas à
+son service quelque camériste bien futée...
+
+--J'en ai une plus fine que l'ambre.
+
+--Eh bien! ne peut-on pas remettre à cette fille la lettre et les
+billets de banque séparément? On lui aura fait la leçon d'avance. En
+arrivant chez M. de Croisenois, elle semblera épouvantée de la somme
+qu'elle apporte, elle semblera habilement maladroite, elle aura des
+défiances ridicules; bref, elle exigera un reçu qui dégage sa
+responsabilité.
+
+--Ah! comme cela, oui, la chose est faisable.
+
+--Et elle sera faite, je vous le garantis, affirma la vicomtesse.
+Joséphine n'a pas sa pareille pour jouer la comédie.
+
+A ces idées de comédie, de tromperie, de ruse, le sourire refleurissait
+sur les lèvres de la jolie vicomtesse. La fermeté d'André et de M. de
+Breulh dissipait toutes ses inquiétudes. Elle ne pouvait croire que,
+protégée par ces deux hommes, elle courût le moindre danger.
+
+--De plus, reprit-elle, fiez-vous à moi pour endormir le Croisenois.
+Avant quinze jours, je veux être sa confidente, et tout ce qu'il me
+dira, vous le saurez.
+
+Elle eut un joli geste de menace, et poursuivit:
+
+--C'est de franc jeu, n'est-ce pas? Pourquoi venir me «monter un coup?»
+C'est odieux... Et ce Van Klopen, qui «était de l'affaire!» A qui se
+fier, bon Dieu! Un homme sans rival pour inventer un costume. Qui est-ce
+qui m'habillera maintenant? Car il faut que je le «lâche,» il n'y a pas
+à dire!...
+
+Le naturel revenait au galop, et l'argot aussi. La vicomtesse se leva.
+
+--Allons! fit-elle, «je me la casse.» J'ai quatre amis de Bois-d'Ardon à
+dîner ce soir. Adieu, ou plutôt au revoir.
+
+Et, légère, toute souriante, elle regagna sa voiture.
+
+--Voilà comme elles sont toutes aujourd'hui! s'écria M. de Breulh. Et
+encore celle-ci a du coeur, si elle n'a pas de cervelle.
+
+Mais André était trop à son idée fixe pour relever l'observation.
+
+--Maintenant, s'écria-t-il, le Croisenois est à nous. Notre point de
+départ est trouvé. Il tient M. de Mussidan comme il croit tenir Mme
+de Bois-d'Ardon. Nous connaissons les façons de travailler de cet
+honorable gentilhomme, il vous vole vos secrets et il vous fait chanter
+après... Mais nous sommes là: M. de Mussidan ne chantera pas...
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Être le maître du plus confortable des intérieurs, y trouver toutes ses
+aises, avoir pris la délicieuse habitude d'y cuver en paix les égoïstes
+jouissances du célibataire, puis, tout à coup, être dépossédé!
+
+Peut-on imaginer un plus affreux supplice.
+
+Ce fut précisément celui du docteur Hortebize, lorsque le bon père
+Tantaine au nom de B. Mascarot, vint le prier de donner l'hospitalité à
+Paul Violaine.
+
+Il pâlit et frémit, l'aimable épicurien, à la seule idée de cette
+invasion. Partager son appartement ou en être chassé par les huissiers
+lui semblait tout un.
+
+Il vit, comme en un tableau sombre, sa vie dérangée, ses habitudes
+troublées, sa liberté compromise.
+
+Que faire, que devenir, où aller, quels plaisirs prendre, avec ce garçon
+pour commensal obligé, dormant sous son toit, mangeant à sa table, le
+suivant dehors, pendu à son paletot comme le moutard au tablier de sa
+bonne?
+
+Plus de délicats dîners au restaurant, en compagnie de spirituels
+gourmets. Plus de ces visites mystérieuses qu'il attendait souvent avec
+impatience, le soir, les rideaux tirés, après avoir envoyé ses
+domestiques au spectacle.
+
+Aussi, de quel coeur il vouait au diable l'honorable placeur et son
+intéressant protégé.
+
+Mais l'idée ne lui vint pas d'essayer seulement de se soustraire à cette
+écoeurante corvée.
+
+Initié presque complétement aux projets de B. Mascarot, il sentait que
+surveiller Paul pendant les premiers jours était d'une importance
+capitale.
+
+Il fallait le dépayser, ce garçon, le dérouter, l'étourdir, le
+transformer, creuser entre son passé et le présent un si profond abîme,
+qu'il ne pût revenir sur ses pas.
+
+N'était-il pas indispensable, sans dire absolument la vérité à Paul, de
+le préparer à l'entendre? On devait aguerrir son esprit contre les
+révoltes, sinon probables, du moins possibles, de sa conscience au
+dernier moment.
+
+Le docteur se résigna donc et sut faire, comme on le dit vulgairement,
+contre fortune bon coeur.
+
+Paul trouva en lui le plus agréable des compagnons, un spirituel
+causeur, un conseiller facile, prêchant une morale à la douce et une
+philosophie sans scrupules.
+
+Pendant cinq jours, ils ne se quittèrent pas, déjeunant dans les grands
+restaurants, se promenant au bois, dînant au club du docteur.
+
+Quant à leurs soirées, elles étaient prises.
+
+Ils les passaient exactement chez M. Martin-Rigal. Le docteur jouait
+avec le banquier, lorsqu'il n'était pas sorti,--et Paul et Flavie
+causaient, à demi-voix, ou faisaient de la musique.
+
+Mais rien n'est éternel ici-bas.
+
+Le cinquième jour de cette agréable existence, le bon Tantaine parut,
+annonçant qu'il venait chercher Paul et son bagage.
+
+--Je vous ai déniché et arrangé, lui dit-il, le plus charmant réduit
+qu'on puisse rêver. Dame!... c'est beaucoup moins beau qu'ici, mais tout
+y est conforme à la position qu'il convient que vous affichiez.
+
+--Où est-ce?
+
+Le bonhomme eut un sourire qui voulait être très malicieux:
+
+--J'ai songé à économiser vos chaussures, répondit-il, vous ne serez pas
+à une lieue de chez M. Martin-Rigal.
+
+--Partons donc!... s'écria le jeune homme, que la curiosité ardait.
+
+Comme factotum, le vieux clerc n'a pas son pareil. Il sait tout, connaît
+tout, prévoit tout, pense à tout.
+
+Paul dut s'en convaincre au premier coup d'oeil donné à sa nouvelle
+demeure.
+
+C'est rue Montmartre, presque au coin de la rue Joquelet, que le père
+Tantaine avait rencontré ce qu'il cherchait.
+
+C'était bien, ainsi qu'il l'avait fait pressentir, le logis modeste d'un
+artiste à ses débuts, mais d'un artiste ayant déjà vaincu les premières
+difficultés, songeant à l'avenir et se préoccupant du bien-être présent.
+
+L'appartement, situé au troisième étage, se composait d'une petite
+entrée, de deux jolies pièces et d'un assez grand cabinet de toilette.
+Une des pièces était la chambre à coucher, l'autre était disposée en
+petit salon de travail, et près de la fenêtre se trouvait un piano.
+
+Meubles, rideaux, tentures, bibelots, tout était propre, rien n'était
+neuf.
+
+Une particularité frappa Paul.
+
+Cet appartement, qu'on lui disait loué et meublé pour lui depuis trois
+jours seulement, paraissait habité. La vie y palpitait. Ou eût juré que
+le locataire venait de sortir à la minute, et qu'il allait rentrer.
+
+Tout, depuis le lit qu'on aurait supposé tiède encore, jusqu'aux bouts
+de bougie des candélabres, trahissait des habitudes quotidiennes non
+interrompues.
+
+Il y avait, sous le lit, des pantouffles qui avaient servi, le feu du
+matin n'était pas tout à fait éteint, on apercevait dans l'âtre des
+bouts de cigare, sur la table du salon de travail était une feuille de
+papier de musique, où on avait commencé de noter un air.
+
+Cette sensation de la présence d'un maître était si forte, que Paul ne
+put s'empêcher de s'écrier:
+
+--Mais cet appartement est habité, monsieur, nous sommes chez quelqu'un.
+
+--Nous sommes chez vous, mon enfant.
+
+--Maintenant, peut-être, parce que vous aurez acheté ici tout en bloc;
+mais celui qui vous a vendu son mobilier ne fait que de partir...
+
+Le doux Tantaine avait l'air ravi d'un écolier après une espièglerie.
+
+--Depuis plus d'un an, répondit-il, le seul locataire de céans, c'est
+vous. Ne reconnaîtriez-vous plus votre logis?
+
+Paul écoutait bouche béante, flairant une mystification ou un mystère.
+
+--Quelle plaisanterie! dit-il, pour dire quelque chose.
+
+--De ma vie je n'ai été aussi sérieux. Voici plus d'une année que vous
+avez installé vos pénates ici. En voulez-vous une preuve? Je vais vous
+la donner.
+
+Il n'attendit pas la réponse. Il courut se pencher au-dessus de la cage
+de l'escalier, et, de toutes ses forces, cria:
+
+--Mère Brigot!... Ohé!... Montez donc!...
+
+Puis revenant à Paul:
+
+--C'est la concierge de la maison, dit-il, vous allez voir.
+
+Au même moment, une grosse vieille, répugnante d'obésité, au nez
+écarlate ayant une mine obséquieuse que démentait son petit oeil
+méchant caché sous de gros sourcils gris, fit son entrée dans
+l'appartement.
+
+--Bonjour la mère, lui dit le vieux clerc d'huissier; je vous ai appelée
+pour un petit renseignement...
+
+--Bien à votre service, monsieur Tantaine.
+
+Du doigt, le bonhomme montra Paul, tout en continuant à s'adresser à la
+portière.
+
+--Vous connaissez monsieur? demanda-t-il.
+
+--Cette malice! Un locataire.
+
+--Comment se nomme-t-il?
+
+--Paul.
+
+--Tout court?
+
+--Mais oui; Paul de Rien-Avec, autrement dit. N'allez-vous pas lui
+reprocher de n'avoir connu ni père ni mère...
+
+--Quelle est sa profession?
+
+--Artiste donc! il donne des leçons de piano, il compose des airs et il
+copie de la musique.
+
+[Illustration: Il fut saisi d'un tel effroi qu'il se laissa tomber sur
+un fauteuil.]
+
+--Que gagne-t-il à ce métier?
+
+--Ah!... je n'ai pas compté avec lui. A vue de nez, ça doit aller dans
+les trois ou quatre cents francs par mois.
+
+--Et cette somme lui suffit?
+
+--Certainement. Mais dame! c'est si sage, si économe! une vraie fille,
+quoi! Au point que moi qui ai une demoiselle, je voudrais qu'elle lui
+ressemblât. Et travailleur, et distingué, et propre...
+
+Elle sortit sa tabatière, huma une copieuse prise, et, avec l'accent
+d'une conviction bien arrêtée, ajouta:
+
+--Et joli garçon!...
+
+L'air connaisseur de la grosse femme parut réjouir beaucoup le bon
+Tantaine. Cependant il poursuivit:
+
+--Pour être si bien informée, il faut que vous connaissiez M. Paul
+depuis longtemps, et qu'il vous ait parlé de ses affaires.
+
+--Pardine!... il y aura quinze mois, au terme prochain qu'il a emménagé
+ici, et depuis ce temps, tous les jours que le bon Dieu fait, c'est moi
+qui arrange son ménage...
+
+--Savez-vous où il logeait avant?
+
+--Naturellement, puisque je suis allée aux renseignements. Il demeurait
+rue Jacob, de l'autre côté de l'eau. On l'y a même bien regretté, allez,
+mais il fallait qu'il se rapprochât de son travail, qui est ici près,
+rue Richelieu, à la bibliothèque.
+
+D'un geste, le bonhomme arrêta la portière.
+
+--Cela suffit, mère Brigot, dit-il, laissez-moi seul avec monsieur.
+
+Ce bizarre, ce surprenant interrogatoire, Paul l'avait écouté de l'air
+ahuri d'un homme qui se tâte pour savoir au juste s'il dort ou s'il
+veille, s'il vit ou s'il rêve.
+
+Le doux père Tantaine, lui, ferma soigneusement la porte sur les talons
+de la portière, et revint vers son protégé en riant aux éclats trop fort
+pour que son rire fût complétement naturel.
+
+--Eh bien! lui demanda-t-il, que dites-vous de l'aventure?
+
+Paul fut bien deux minutes au moins pour recouvrer la parole. Il faisait
+d'héroïques efforts pour rassembler ses idées en déroute, il appelait à
+la rescousse sa fermeté vacillante.
+
+Il se rappelait les conseils que depuis cinq jours le docteur Hortebize
+lui chantait sur tous les tons: «Attendez-vous aux événements les plus
+extraordinaires, ne vous étonnez de rien, soyez prêt à tout.»
+
+Pour un premier assaut, sa contenance ne fut pas trop fâcheuse.
+
+--Je suppose, monsieur, reprit-il enfin, que vous avez fait la leçon à
+cette femme.
+
+La grimace du vieux clerc ne laissait pas de doute sur le vif
+désappointement que lui causa cette réponse.
+
+--Diable!... fit-il d'un ton d'ironie qu'il ne prit pas la peine de
+dissimuler, si c'est là tout ce que vous avez compris, nous ne sommes
+pas près de nous entendre!
+
+Cette raillerie devait piquer la vanité toujours à vif du protégé de B.
+Mascarot.
+
+--Pardon, reprit-il d'un air gourmé, je comprends que cette scène n'est
+qu'une préface, et j'attends le roman.
+
+Cela fut dit avec une belle assurance qui enchanta le vieux clerc
+d'huissier.
+
+--Oui, mon enfant, s'écria-t-il tout attendri d'une effusion paternelle,
+oui, ce n'est qu'une préface indispensable! Le roman, on te le révélera
+quand le moment propice sera venu, et tu verras quel magnifique rôle on
+t'y réserve, et tu comprendras quel succès t'attend, si tu sais être un
+acteur de talent!
+
+--Pourquoi ne pas dire la vérité tout de suite?
+
+Le bonhomme hocha doucement la tête.
+
+--Patience, répondit-il en revenant au «vous,» patience, impétueuse
+jeunesse! On n'a point bâti Paris en un jour. Laissez-vous guider, ô mon
+fils! laissez-nous mesurer le fardeau à vos forces, abandonnez-vous à
+nos lisières protectrices! C'en est assez pour aujourd'hui. Vous venez
+de recevoir votre première leçon, repassez-la, méditez-la.
+
+--Une leçon?
+
+--Ou une répétition, comme vous voudrez, oui, mon enfant. Ce que j'avais
+à vous apprendre, je l'ai mis en action, pour vous frapper plus
+vivement, pour le graver plus profondément dans votre esprit.
+
+C'était précis, cela: il n'y avait ni à douter, ni à équivoquer, ni à
+hésiter.
+
+--Tout ce que cette bonne femme a dit, poursuivit le doux Tantaine en
+appuyant sur chaque mot pour lui donner une valeur plus grande, tout ce
+qu'elle a répondu doit être la vérité. Donc, c'est la vérité. Quand vous
+serez arrivé à vous le persuader à vous-même, vous serez prêt pour la
+lutte; jusque-là, non. Souvenez-vous de ceci: on n'impose que les
+croyances auxquelles on ajoute lui. Il n'est pas un imposteur illustre
+qui n'ait été sa première dupe et sa plus entêtée.
+
+A ce vilain mot: imposteur! le protégé de B. Mascarot ne fut pas maître
+d'un haut-le-corps. Il essaya de protester.
+
+Mais ce fut une raison pour Tantaine d'insister sur son idée et de
+souligner sa réplique comme on accentue la phrase décisive qui livre la
+clé d'une situation indéchiffrable.
+
+--Un de mes amis, prononça-t-il, a vécu dans l'intimité d'un faux Louis
+XVII, qui eût ses partisans, et il m'a raconté une foule de
+particularités de son existence. Ce garçon, qui était le fils d'un
+cordonnier d'Amiens, avait si parfaitement fait abstraction de soi pour
+se pénétrer de son personnage d'emprunt, que, mis inopinément en
+présence d'une fille de son pays, qui avait été sa maîtresse et qu'il
+avait aimée à la folie, il ne la reconnut pas.
+
+--Oh!... interrompit Paul; quelle histoire!...
+
+--Non, il ne la reconnut pas. Et voilà à quelle perfection vous devez
+prétendre. Ne souriez pas, le cas est sérieux. Il vous faut réussir à
+vous dégager totalement de vous-même pour entrer dans la peau d'un homme
+nouveau. Paul Violaine, le fils illégitime d'une petite mercière de
+Poitiers, le trop naïf amant de la Belle Rose, n'existe plus. Il est
+mort d'inanition dans un grenier de l'hôtel du Pérou, ainsi qu'en
+témoignerait au besoin Mme Loupias.
+
+C'est qu'il ne plaisantait pas, le vieux clerc d'huissier.
+
+Il avait arraché son masque de bénigne niaiserie, il avait cet accent
+irrésistible qui enfonce les idées comme des pointes acérées dans les
+cerveaux les plus rebelles.
+
+--Vous dépouillerez, poursuivait-il, cet individualité importune comme
+un vêtement usé qu'on jette et qu'on oublie. Le succès est à ce prix. Et
+je ne vous commande pas seulement de perdre la mémoire de
+l'intelligence, celle-là n'est rien; je vous ordonne de perdre la
+mémoire du corps, qui est idiote, absurde, terrible, qui trahit
+toujours. Il ne faut pas que si, dans la rue, un inconnu crie:
+Violaine!... vous vous retourniez machinalement.
+
+Si préparé que dût être Paul à cette leçon, il sentait sa raison
+vaciller comme la flamme d'une bougie au vent. Le cauchemar continuait.
+
+--Qui suis-je?... balbutia-t-il.
+
+Le doux Tantaine se permit un ricanement sardonique.
+
+--La portière vous l'a dit, répondit-il, aussi bien, mieux même que je
+n'aurais su vous le dire. Vous avez nom Paul, tout court, vous avez été
+élevé aux Enfants-Trouvés, vous n'avez jamais connu vos parents. Voici
+quinze mois que vous habitez ici, et vous demeuriez l'an passée rue
+Jacob. Votre femme de ménage n'en sait pas davantage... Mais lorsque
+vous viendrez avec moi rue Jacob, les concierges vous reconnaîtront, et
+ils vous diront où était, avant, votre domicile; et si nous y allons, on
+se souviendra de vous pareillement.
+
+--Et il me sera possible de remonter ainsi le passé?...
+
+--Mon Dieu, oui, jusqu'au jour de votre naissance. Peut-être en
+cherchant bien, arriveriez-vous jusqu'à votre père...
+
+--Oh!... monsieur!...
+
+--A moins qu'il n'arrive jusqu'à vous.
+
+Le front de Paul devenait de plus en plus soucieux.
+
+--Mais si on me demandait des détails sur ma vie, sur ce que j'ai fait?
+Cela peut arriver; je puis être interrogé par M. Martin-Rigal, par
+Mlle Flavie...
+
+--Nous y voici donc!... Eh bien! rassurez-vous; on vous communiquera des
+documents si explicites, si précis qu'il vous sera aisé de donner, heure
+par heure pour ainsi dire, l'emploi de vos vingt-trois ans.
+
+--Mais alors, monsieur, il était donc, comme moi, musicien, compositeur,
+cet autre dont je prends la place?
+
+Le vieux clerc d'huissier, impatienté, ne se gêna pas pour lâcher un
+maître juron.
+
+--Sacrebleu!... s'écria-t-il, jouez-vous la simplicité? Vous ai-je dit
+que vous preniez la place de qui que ce soit? Que me parlez-vous d'un
+autre? Il n'y a que vous ici. Vous n'avez donc pas écouté la portière.
+
+--Si, mais...
+
+--Eh bien! elle vous l'a appris, vous êtes artiste. Vous vous êtes fait
+seul, comme les hommes qui ont du nerf. Est-ce que le talent a besoin de
+maître! Pour vivre en attendant que vos oeuvres arrivent à l'Opéra,
+vous donnez des leçons.
+
+--A qui? On me questionnera.
+
+Le père Tantaine prit dans une coupe, sur la cheminée, trois cartes de
+visite, et les présenta à Paul, en disant:
+
+--Voici le nom et l'adresse de trois élèves que vous avez et qui vous
+donnent chacune cent francs par mois pour deux séances par semaine. Ces
+deux-ci vous affirmeraient si vous en doutiez, que vous êtes leur
+professeur depuis longtemps. La troisième, Mme veuve Grodorge,
+témoignera même en justice, sous la foi du serment, qu'elle doit à vos
+leçons tout ce qu'elle sait, et elle est forte. Demain, vous vous
+présenterez chez ces élèves, aux heures indiquées sur les cartes. Vous
+serez reçu comme un familier de la maison, lâchez d'y être à l'aise
+autant qu'un ancien maître...
+
+--Je tâcherai.
+
+--Encore un mot. En dehors de vos leçons, et pour augmenter votre
+bien-être, vous copiez à la bibliothèque, pour des amateurs riches, des
+fragments d'anciens opéras inédits. Voici sur le piano le travail que
+vous achevez pour M. le marquis de Croisenois, une oeuvre charmante de
+Valserra: _I tredici mesi_...
+
+C'était tout pour le moment. Il prit le bras de Paul et lui fit visiter
+en détail l'appartement.
+
+--Vous le voyez, disait-il, on n'a rien oublié, on vous croirait ici
+depuis des siècles. Bien plus, comme, en garçon rangé que vous êtes,
+vous ne dépensez pas ce que vous gagnez, vous trouverez dans le tiroir
+de votre bureau huit obligations d'Orléans et un millier de francs, ce
+sont vos économies.
+
+Mille questions se pressaient sur les lèvres de Paul, mais déjà le
+bonhomme avait ouvert la porte pour se retirer.
+
+--Je reviendrai demain avec le docteur, dit-il.
+
+Puis adressant à son élève une bénédiction ironique, il ajouta, comme
+jadis B. Mascarot:
+
+--Tu seras duc!...
+
+Debout devant sa loge, la concierge de la maison, la mère Brigot,
+guettait la sortie du vieux clerc d'huissier.
+
+Dès qu'elle l'aperçut descendant lentement l'escalier, la tête baissée
+en homme écrasé sous le poids de ses préoccupations, elle courut à lui,
+autant toutefois que son obésité lui permettait de courir.
+
+--Êtes-vous content de moi, monsieur Tantaine? lui demanda-t-elle de sa
+voix affreusement pateline...
+
+--Chut!... interrompit le bonhomme en la poussant brutalement dans sa
+loge, dont la porte était restée ouverte, chut donc! Êtes-vous folle de
+parler ainsi tout haut, au risque d'être entendue du premier venu!
+
+Il paraissait si furieux, ce bon Tantaine, que la portière baissait le
+nez, tremblante comme une coupable devant la justice.
+
+--J'espérais, balbutia-t-elle, que j'avais bien répondu.
+
+--Très bien, en effet, mère Brigot; vous m'aviez parfaitement compris.
+Je rendrai bon compte de vous à M. Mascarot.
+
+--Quel bonheur!... Alors, nous sommes sauvés, Brigot et moi?
+
+Le vieux clerc eut un geste équivoque.
+
+--Sauvés... répondit-il, pas encore tout à fait. Le patron,
+certainement, a le bras long, mais vous avez des ennemis, beaucoup
+d'ennemis. Tous les domestiques de la maison vous exècrent, et ils
+seraient ravis, je ne vous le cacherai pas, de vous faire arriver de la
+peine.
+
+--Oh!... monsieur, est-ce possible; peut-on dire des choses pareilles!
+Nous qui sommes si bons pour eux, mon mari et moi.
+
+--Maintenant peut-être, parce que vous redoutez leur témoignage; mais
+autrefois?... Ah! vous vous êtes mis dans de biens vilains draps, votre
+mari et vous. La loi est précise: Article 386, paragraphe 3. Il y va de
+la réclusion. Vous avez surtout cette diable de circonstance de paquets
+de clés vus entre vos mains par les deux bonnes du second étage, qui est
+terrible.
+
+Ce fut au tour de la grosse femme de frémir. Elle joignit les mains en
+murmurant d'une voix suppliante:
+
+--Plus bas! monsieur, je vous en conjure, plus bas!...
+
+--Votre grand tort, poursuivait le père Tantaine, est d'être venu
+trouver le patron trop tard. On avait beaucoup jasé déjà, la police
+avait été prévenue et ne pouvait se dispenser d'agir.
+
+--C'est égal, si M. Mascarot voulait...
+
+--Mais il veut, chère dame, il ne demande qu'à vous être utile. Je suis
+persuadé qu'il réussira à égarer l'enquête; déjà beaucoup de témoins ont
+promis de vous être favorables... Seulement, vous savez, service pour
+service, il faut lui obéir ponctuellement.
+
+--Oh! le cher homme!... nous passerions dans le feu pour lui, Brigot et
+moi; ma fille Euphémie y passerait aussi...
+
+Prudemment le vieux clerc recula.
+
+Il put craindre que, transportée d'espoir, dans l'effusion de sa
+reconnaissance, la portière ne se jetât à son cou.
+
+--Le patron n'exige pas de tels sacrifices, dit-il; tout ce qu'il vous
+demande, c'est de ne jamais varier dans vos déclarations au sujet de
+Paul. Ce qu'il attend, c'est une discrétion impénétrable. Un seul mot du
+secret qui vous a été confié, il vous abandonne, et alors, je vous l'ai
+dit, l'article 386...
+
+Décidément, l'énoncé de cet article qui édicte les peines applicables
+aux vols domestiques avait la vertu de donner des coliques à l'honnête
+concierge.
+
+--La tête sur le billot, monsieur, s'écria-t-elle, je soutiendrais
+mordicus que M. Paul est mon locataire depuis un an, qu'il est artiste,
+que je le connais, et le reste. Quant à lâcher une traître parole de ce
+que vous m'avez conté, je me couperais plutôt la langue, et j'y tiens...
+allez!
+
+Si véritablement sincère était l'accent de cette déclaration, que le
+vieux clerc d'huissier revint à sa bénignité accoutumée.
+
+--Dans ces conditions, prononça-t-il, je suis autorisé à vous dire:
+Espérez. Oui, le jour où l'affaire de notre jeune homme sera terminée,
+on vous obtiendra une petite déclaration qui vous rendra blancs comme
+neige et qui vous permettra de dire le front haut que vous avez été
+calomniés.
+
+C'était un marché, la mère Brigot ne devait pas s'y méprendre.
+
+--Qu'il réussisse donc bien vite, dit-elle, ce cher enfant mignon.
+
+--Ce ne sera pas long, je vous le garantis. Mais jusque-là, vous savez,
+surveillance attentive de tous les instants.
+
+--On ouvrira l'oeil.
+
+--A qui que ce soit, en dehors du patron, de son médecin ou de moi, qui
+viendrait demander Paul, vous répondrez qu'il est sorti.
+
+--Entendu, personne ne montera.
+
+--De plus, il vous faudrait tâcher de savoir le nom du visiteur et venir
+nous avertir rue Montorgueil.
+
+--S'il vient quelqu'un, vous serez prévenu dans les cinq minutes.
+
+Le bon Tantaine se recueillit cherchant s'il n'avait pas quelque autre
+recommandation à faire.
+
+--C'est bien tout, dit-il au bout d'un moment. Ah! encore ceci. Tenez
+exactement note des heures de sortie et de rentrée de ce joli garçon,
+parlez-lui le moins possible, mais épiez ses moindres actions.
+
+Cela dit, sans s'arrêter aux protestations de la portière toute brûlante
+du zèle d'un intérêt bien entendu, il s'éloigna en répétant:
+
+--Surveillez! surveillez!... qu'il ne fasse pas de sottises.
+
+Cette dernière préoccupation, pour le moment du moins, était absolument
+superflue.
+
+Paul était hors d'état de tenter quoi que ce fût.
+
+Tant qu'il s'était senti sous l'oeil du père Tantaine, il avait puisé
+dans sa détestable vanité assez d'énergie pour garder une ferme
+contenance.
+
+Mais, une fois seul, après le départ du bonhomme, il fut saisi d'un tel
+effroi qu'il se laissa tomber comme anéanti sur un fauteuil.
+
+C'est qu'entre toutes les idées qui doivent répugner à l'imagination, il
+n'en est pas de plus odieuse que celle de la perte de sa personnalité.
+
+Si l'esprit accepte facilement la nécessité d'un travestissement imposé
+par les circonstances, c'est que ce travestissement n'est que momentané,
+et que d'ailleurs, sous un faux nom pris au hasard, sous le costume
+d'emprunt, on reste soi.
+
+Tel n'était pas le cas de Paul.
+
+Non seulement il se voyait réduit à renoncer à son individualité, mais
+il si trouvait prendre l'individualité d'un autre.
+
+Il serait peut-être heureux et riche, il épouserait Flavie, il aurait un
+grand nom; mais, femme, argent, noblesse, bonheur, il devrait tout à une
+infâme comédie.
+
+Et le pacte conclu, et il l'était presque, il lui deviendrait impossible
+de revenir sur ses déclarations. Il serait comme un acteur condamné à
+vivre avec le masque et le costume de son rôle. Il lui faudrait, jusqu'à
+sa mort, être cet autre dont il volait le passé.
+
+Il frissonnait en se rappelant cette lugubre parole du père Tantaine:
+
+--Paul Violaine est mort.
+
+Et il lui semblait, en effet, que quelque chose venait de se briser en
+lui.
+
+Il torturait sa mémoire à chercher parmi ses souvenirs quelques exemples
+de cette situation étrange; il n'en trouvait pas.
+
+Si, cependant.
+
+Il se rappelait l'histoire de Cognard, ce bandit si audacieux, incarné
+en comte de Sainte-Hélène, dont tout Paris admirait la tournure martiale
+et le brillant uniforme, sur le front des troupes, aux revues royales.
+
+[Illustration: Le reste de la phrase se perdit dans le mouvement qu'elle
+fit en aspirant une prise de tabac.]
+
+Cognard, ce forçat trahi par un ancien compagnon de chaîne.
+
+Car c'était là ce qu'il risquait, à jouer cette périlleuse partie: le
+bagne.
+
+Ne serait-il pas reconnu, lui aussi, par quelque camarade oublié, qui au
+moment du triomphe le montrerait du doigt et crierait:
+
+--Arrêtez!... Celui-ci est Paul Violaine, de Poitiers, le fils de la
+petite mercière de la rue des Vignes.
+
+Que ferait-il alors, que répondre? Aurait-il sur les émotions poignantes
+d'un tel moment assez de puissance pour payer d'audace, pour regarder,
+d'un oeil riant cet accusateur en lui disant:
+
+--Vous vous trompez, je ne vous connais pas.
+
+Il ne se sentait pas cette impudence imperturbable, et la conviction de
+n'être pas à la hauteur de son rôle ajoutait à son effroi.
+
+S'il n'eût pas été engagé déjà, s'il eût su que devenir, où aller,
+comment vivre, il eût pris la fuite.
+
+Le pouvait-il?
+
+Hélas! bien que fort inexpérimenté, il comprenait que des gens comme le
+placeur, comme Hortebize et comme Tantaine ne sèment pas leurs secrets
+au hasard. Ils lui avaient fait, à eux trois, assez d'étranges
+confidences pour lui bien prouver qu'ils le considéraient comme
+absolument en leur pouvoir.
+
+Or, il savait à quoi s'en tenir sur la puissance de B. Mascarot. Il
+était certain que, quoi qu'il pût faire, il n'échapperait pas à sa
+vengeance.
+
+Accepter le traité, c'était courir un danger; mais un danger lointain,
+probable peut-être, mais non pas assuré.
+
+Éluder le traité c'était s'exposer à un péril immédiat et parfaitement
+défini.
+
+Pris entre ces menaces, Paul devait choisir les plus éloignées.
+
+Ce furent d'ailleurs les dernières convulsions de son honnêteté
+expirante.
+
+--J'accepte, murmura-t-il, en avant!...
+
+Il faut bien le dire, les cinq jours passés en compagnie de l'excellent
+Hortebize pesaient d'un poids énorme dans la balance des décisions de
+Paul.
+
+Il possédait au suprême degré, ce respectable docteur, l'art de rendre
+le vice aimable et de le mettre à la portée de toutes les consciences.
+
+Pour exposer ses odieuses théories, il savait toujours rencontrer le
+terme congruant, l'expression agréable et de bonne compagnie.
+
+Paraissait-on néanmoins surpris, vite il trouvait parmi ses souvenirs
+des exemples rassurants à citer.
+
+Si bien qu'il semblait impossible qu'à son contact l'honnêteté à peine
+trempée d'un adolescent dévoré de convoitises, tout flambant de passions
+inassouvies, ne fût pas désorganisée.
+
+Un garçon bien autrement affermi que Paul en d'honorables principes,
+eût très probablement succombé à ces incessantes attaques, ayant
+l'apparence inoffensive et la redoutable puissance de la goutte d'eau
+qui, à la longue, use le rocher.
+
+Nul comme le docteur ne savait émettre à propos ces maximes dissolvantes
+qui sont comme le lien commun de la corruption.
+
+Il professait, prétendait-il, le catéchisme des forts.
+
+Il prêchait deux morales, celle des intelligents et celle des imbéciles.
+
+--De quelle postérité voulez-vous être, demandait-il à Paul, de celle
+d'Abel ou de celle de Caïn? Entre les deux, il faut opter sans
+rémission. Éternels moutons, les fils d'Abel seront toujours tondus. Les
+descendants de Caïn, au contraire, savent s'armer de ciseaux et tondre.
+Que redoutez-vous? Ce n'est plus Dieu maintenant qui, du haut des
+nuages, crie: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?» C'est la justice
+humaine qui se contente de demander si on s'est débarrassé d'Abel selon
+les règles prescrites par le code.
+
+Puis, tous ces discours, il les condensait en aphorismes mis en
+pratique, affirmait-t-il, par les heureux du monde.
+
+Il disait à Paul:
+
+«Le succès justifie tout.»
+
+«Une bonne grosse infamie qui enrichit d'un coup, épargne quantité de
+petites infamies de détail que se permettent les plus honnêtes gens.»
+
+Ou encore:
+
+«Le grand chemin de la fortune est si encombré, que ceux-là seuls
+arrivent au but qui ont l'adresse de prendre un chemin de traverse.»
+
+Or, les renseignements du docteur avaient cela de terrible, qu'à tout
+instant il pouvait se proposer pour modèle, et dire:
+
+--Regardez-moi!
+
+Et, en effet, son exemple était de ceux qui feraient douter de la
+conscience et de la justice.
+
+En lui le vice triomphait, jouissait, s'engraissait, roulait voiture,
+éclaboussait en riant l'honnêteté pauvre.
+
+Quant au châtiment qui toujours arrive, tôt ou tard, s'il le redoutait,
+il se gardait bien de l'avouer.
+
+Il ne disait pas à Paul que ce médaillon enrichi de pierreries qui
+battait son ventre de financier, renfermait un poison subtil sur lequel
+il comptait en cas de catastrophe.
+
+Non. Il répétait:
+
+--Du courage, ami Paul, abandonnez-vous à Mascarot, comme moi, comme le
+marquis de Croisenois, comme Van Klopen, comme tant d'autres. Mascarot
+peut tout ce qu'il veut, il est dévoué et sûr. Quand entre la fortune et
+un de ses amis se trouve un bourbier, il n'hésite pas, il prend,
+nouveau saint Christophe, son ami sur ses robustes épaules, et le passe.
+
+Sur ce dernier point, le docteur prêchait un croyant.
+
+Loin de douter de la force de B. Mascarot, Paul se la serait plutôt
+exagérée. Après cette dernière scène, il n'apercevait pour ainsi dire
+pas de limites à une puissance établie sur la terreur.
+
+Si depuis sa sortie de l'hôtel du Pérou, il avait été ébloui par la
+rapidité des événements, son installation dans cet appartement de la rue
+Montmartre, lui paraissait tenir du prodige.
+
+Il était stupéfait de la quantité de gens que l'honorable placeur savait
+faire mouvoir et forcer de concourir à la réussite de ses projets.
+
+Cette portière qui assurait le connaître, ces concierges de la rue Jacob
+près desquels on pouvait aller aux renseignements, ces élèves qu'on lui
+procurait, tous ces gens n'étaient-ils pas comme autant d'esclaves qu'un
+secret livrait pieds et poings liés à la discrétion de B. Mascarot?
+
+Était-il à craindre d'échouer avec de tels éléments de succès?
+Risquait-on même quelque chose, protégé par un homme à qui rien
+n'échappait, qui semblait disposer à son gré des événements, qui
+organisait le hasard à sa convenance?
+
+--Et j'hésiterais, se disait Paul en arpentant d'un pied fiévreux son
+nouvel appartement, et j'aurais des scrupules! Ah! ce serait trop bête.
+
+Il dormit mal cependant cette première nuit. A diverses reprises, il
+s'éveilla en sursaut. Il lui semblait voir rôder autour de son lit
+l'ombre vengeresse de l'homme dont il volait la personnalité.
+
+Mais le lendemain, lorsque l'heure arriva d'aller donner sa première
+leçon, il se sentait en veine de courage, il faudrait dire d'impudence,
+et c'est d'un pas leste, la tête haute et la mine assurée qu'il se
+rendit à l'adresse indiquée sur la carte de Mme veuve Grodorge, celle
+qui devait se déclarer la plus ancienne de ses élèves.
+
+Certes, il ne se doutait guère que deux de ses protecteurs, dissimulés
+derrière un lourd camion, le surveillaient et l'observaient.
+
+C'était ainsi, cependant.
+
+Amenés par le même désir de savoir comment Paul acceptait sa situation
+nouvelle, depuis qu'il était livré à lui-même, le bon Tantaine et le
+docteur Hortebize s'étaient rencontrés au coin de la rue Joquelet, juste
+à temps pour voir passer leur disciple et saisir sur sa physionomie
+l'expression de ses sensations.
+
+En le voyant s'éloigner tout pimpant, ils échangèrent un coup d'oeil
+de triomphe.
+
+--Eh! eh! ricana le vieux clerc d'huissier, notre jeune coq redresse sa
+crête qui était bien basse hier au soir... cela va bien!
+
+--Oui, approuva le docteur; le voilà lancé maintenant, il ira loin.
+
+Pour plus de sûreté, cependant, ils entreront se renseigner près de la
+mère Brigot.
+
+C'est avec les témoignages les plus serviles d'un respect sans bornes
+que la grosse femme les accueillit et répondit à leurs questions.
+
+--Personne ne s'est présenté pour notre jeune homme, déclara-t-elle.
+Hier, il n'est descendu qu'à sept heures. Il m'a demandé de lui indiquer
+le restaurant le plus voisin; je l'ai envoyé au bouillon Duval, ici à
+côté. A huit heures, il était de retour; il est remonté se pomponner et
+est ressorti. A minuit, il était couché.
+
+--Passons à aujourd'hui.
+
+--Voilà! Quand je suis montée chez lui, ce matin, il pouvait être neuf
+heures. Il venait de se lever et finissait de s'habiller. Quand j'ai eu
+fini son ménage, il m'a priée de lui aller chercher à déjeuner et de lui
+préparer du café. J'ai obéi. Il s'est mis alors à manger de si bon
+appétit, que je me suis dit: «Allons, voilà l'oiseau habitué à sa cage!»
+
+--Et après?
+
+--Il s'est mis à chanter, toujours comme un oiseau. Puis il a touché du
+piano. Ah! le cher mignon, sa voix est aussi agréable que sa figure. Foi
+de femme!... on en deviendrait folle de ce petit homme-là! Heureusement,
+ma fille Euphémie ne vient pas me voir souvent...
+
+Le reste de la phrase se perdit dans le mouvement qu'elle fit en
+aspirant une énorme prise de tabac.
+
+--Enfin, s'il est sorti, reprit le père Tantaine, a-t-il dit s'il serait
+longtemps dehors?
+
+--Le temps de donner sa leçon. Il sait que monsieur doit venir...
+
+--C'est bien.
+
+Satisfait de la surveillance, le bonhomme se retourna vers l'excellent
+M. Hortebize.
+
+--Vous alliez peut-être à l'agence, monsieur le docteur? demanda-t-il.
+
+--Précisément, je comptais voir M. Mascarot.
+
+--Il est absent, mais si vous avez quelque chose à lui faire dire,
+prenez la peine de monter avec moi jusque chez notre jeune homme; il
+faut que je lui parle, et je vais l'attendre.
+
+--Soit, répondit le docteur.
+
+C'était comme un ordre pour l'obséquieuse concierge. Elle s'empressa de
+remettre à ses deux visiteurs la clé que lui avait laissée son
+locataire, et ils montèrent rapidement.
+
+Mieux que Paul, l'excellent Hortebize pouvait juger l'habileté qui avait
+présidé à l'arrangement de cet appartement destiné à donner l'idée d'un
+long séjour et d'une existence calme et laborieuse.
+
+--Sacrebleu!... mon vieux, s'écria-il avec l'accent de la sincère
+admiration, quel metteur en scène tu ferais!...
+
+D'un coup d'oeil il avait embrassé les détails les plus futiles en
+apparence, et il poursuivait:
+
+--Parole d'honneur! sur la seule vue de ce petit salon de travail, un
+père donnerait sa fille au garçon qui l'habite...
+
+Mais il s'interrompit, surpris du silence du vieux clerc d'huissier. Il
+le regarda et fut frappé de son air sombre.
+
+--Qu'as-tu, demanda-t-il avec une nuance d'inquiétude, qu'y a-t-il?...
+
+Tantaine fut un moment sans répondre. Il s'était assis les jambes
+croisées devant le feu près de s'éteindre, et tisonnait furieusement.
+
+--Il y a, grommela-t-il enfin, il y a que nos cartes se brouillent.
+
+A cette déclaration le front du souriant docteur se rembrunit.
+
+--C'est Perpignan qui te gêne, fit-il. Tu auras rencontré près de lui
+des difficultés insurmontables...
+
+--Non. Perpignan n'est qu'un sot. Il fera naturellement juste ce que je
+voulais lui conseiller de faire. Nous tenons le Champdoce...
+
+Le digne M. Hortebize, fort oppressé depuis un moment, eut un gros
+soupir de satisfaction.
+
+--Alors, murmura-t-il, je ne vois pas...
+
+--Quoi!... tu oublies le mariage de Croisenois! Là est l'obstacle. Une
+affaire si sagement combinée, cependant, conduite avec tant de prudence.
+Hier encore j'aurais répondu sur ma tête d'un succès sans anicroche.
+
+--Eh!... c'est cela, tu marchais avec trop d'assurance...
+
+--Point. J'ai joué de malheur, voilà tout. Est-ce que la sagesse humaine
+existe!... La sagesse humaine!... ce n'est qu'un mot. On fait la part de
+l'imprévu, on ne fait pas celle de l'impossible.
+
+--Cependant...
+
+--C'est ainsi. Jamais ennemi habile n'eût imaginé contre nous la série
+de combinaisons invraisemblables que nous oppose le hasard. Toi qui vas
+dans le monde, connais-tu, en 1868, une héritière très belle et très
+noble, insensible aux jouissances du luxe et de la vanité et capable
+d'une grande et vraie passion...
+
+Le docteur eut un sourire qui, certes, était la plus explicite des
+négations.
+
+--Eh bien! poursuivit le bonhomme, cette héritière existe, et elle a nom
+Sabine de Mussidan. Elle aime, et sais-tu qui?... un homme que par trois
+fois déjà j'ai trouvé en travers de ma route, un artiste, un peintre, et
+il faut que ce garçon soit doué de la plus redoutable énergie qu'on
+puisse concevoir.
+
+--Bast!... un artiste sans fortune, sans doute, sans relations...
+
+Un geste de son interlocuteur l'interrompit...
+
+--Cet artiste n'est pas sans relations, malheureusement, déclara le doux
+Tantaine, il a un ami, et quel ami!... le gentilhomme qui devait épouser
+Mlle Sabine, M. de Breulh-Faverlay.
+
+Cette nouvelle était si étrange, que l'excellent Hortebize demeura sans
+voix.
+
+--Comment est venu ce rapprochement, poursuivit Tantaine, je ne puis me
+l'expliquer. Ce doit être un coup du génie de Mlle Sabine. Enfin le
+fait est là. Et à eux deux ils ont gagné à leurs intérêts la femme que
+je destinais à pousser la candidature de Croisenois.
+
+--Mais c'est impossible.
+
+--C'est mon avis. Ce qui n'empêche que, hier soir, ils étaient réunis
+tous les trois, et juraient, je le présume du moins, de tout tenter pour
+empêcher le mariage du marquis.
+
+L'excellent docteur bondit sur son fauteuil.
+
+--Quoi! s'écria-t-il, quoi!... ils ont pénétré les projets de
+Croisenois! Ah! ça, comment?
+
+Le vieux clerc eut un geste découragé.
+
+--Ah! voilà! répondit-il. Un général ne peut être sur tous les points
+d'une grande bataille, et toujours parmi ses lieutenants il se trouve
+des imbéciles ou des traîtres. J'avais arrangé entre Van Klopen et
+Croisenois une comédie qui devait nous livrer la vicomtesse. Tout avait
+été prévu, combiné, arrangé: j'avais soigné les détails comme seul je
+sais les soigner. Je ne pouvais pas ne pas compter sur un triomphe
+complet.
+
+Malheureusement, après une répétition générale excellente, la
+représentation a été détestable. Ni Croisenois, ni Van Klopen n'ont pris
+la peine de jouer leur rôle sérieusement. Je leur avais préparé un
+chef-d'oeuvre de finesse et de transitions, ils ont exécuté une scène
+brutale, ridicule, révoltante, une parade!... Ils ont cru, les idiots!
+qu'il est aisé de tromper une femme!
+
+Et pour comble, le marquis, à qui j'avais recommandé la plus extrême
+réserve, a démasqué immédiatement ses batteries; oui, ce niais vaniteux
+a parlé de Sabine.
+
+Dès lors, tout était perdu. La vicomtesse, qui sur le moment avait été
+dupe, a réfléchi, et la connivence des deux acteurs lui a sauté aux
+yeux. Flairant un piège, la peur l'a prise et elle a couru crier: «Au
+secours!» chez M. de Breulh.
+
+Le docteur écoutait, la consternation peinte sur le visage.
+
+--Qui donc, demanda-t-il a pu t'informer ainsi?
+
+--Personne, je devine. Je vois les résultats, je pénètre la cause. Oh!
+l'éveil est donné, va!...
+
+Le doux Tantaine n'est pas homme à gaspiller en inutiles discours ce
+capital qui s'appelle le temps.
+
+Quand il ouvre la bouche, c'est qu'il a quelque chose à dire, et ses
+paroles, les plus oiseuses en apparence, ont toujours une portée
+sérieuse.
+
+Le docteur le savait bien.
+
+De là son anxiété de plus en plus poignante, à mesure qu'il sentait
+qu'on se rapprochait d'un but qu'il ne pénétrait pas.
+
+--Pourquoi me dis-tu tout cela, interrogea-t-il, que n'avoues-tu plutôt
+sans ambages que la partie est désespérée!
+
+--C'est qu'elle ne l'est pas.
+
+--A t'entendre, cependant!...
+
+--J'ai déclaré qu'elle était fort compromise, rien de plus, et c'est
+bien différent. Quand tu joues à l'écarté, en cinq points, que ton
+adversaire en a quatre et que tu n'en a pas un seul, jettes-tu tes
+cartes et abandonnes-tu ton enjeu? Non. Tu gardes l'espoir de piquer sur
+quatre, comme on dit vulgairement.
+
+L'inaltérable flegme du vieux clerc d'huissier exaspérait vraiment le
+digne M. Hortebize.
+
+--Ainsi, s'écria-t-il, tu t'obstines à lutter.
+
+--Naturellement.
+
+--Mais c'est de la démence, c'est de l'aberration, c'est courir de gaîté
+de coeur à un abîme dont on a mesuré la profondeur.
+
+Le vieux clerc se permit un petit sifflotement on ne peut plus agaçant.
+
+--Que devrions-nous donc faire, demanda-t-il, au jugement de Votre
+Excellence?
+
+--Rien. Abandonner cette combinaison et en chercher une autre, moins
+lucrative, peut-être, mais aussi moins périlleuse. Ne vas-tu pas te
+piquer au jeu? Ce serait, par ma foi! de la vanité bien placée. Tu as
+voulu mordre un morceau, il est trop dur, n'est-ce pas? abandonne-le; à
+t'obstiner tu te casserais les dents. Nous avons tâté ces gens, ce sont
+des lutteurs au-dessus de nos forces; laissons-les. Au fond, que nous
+importe que Mlle de Mussidan épouse Croisenois ou de Breulh, ou tout
+autre! La spéculation est-elle là? Non, heureusement. L'idée vraiment
+productive, l'idée d'une société à laquelle tu fais souscrire tous nos
+contribuables, reste pleine et intacte. Nous la reprendrons. Mais, en
+attendant, crois-moi, confessons entre nous notre défaite, battons en
+retraite et faisons les morts.
+
+Il s'arrêta, déconcerté par l'expression gouailleuse du sourire du bon
+père Tantaine.
+
+--Il me semble, ajouta-t-il, d'un ton blessé, que ma proposition n'a
+rien de ridicule, qu'elle est raisonnable.
+
+[Illustration: Six convives achevaient de déjeuner.]
+
+--Peut-être. Reste à savoir si elle est pratique.
+
+--Je ne découvre rien qui t'empêche de l'accepter.
+
+--Vraiment! C'est qu'alors la frayeur te montre la position à travers de
+singulières lunettes. Nous nous sommes trop avancés, mon bon docteur,
+pour avoir encore notre libre arbitre. Aller de l'avant nous est
+impérieusement commandé. Reculer maintenant, serait attirer nos
+adversaires sur notre piste. Quoi que nous fassions, il faudra en
+découdre. Or, bataille pour bataille, mieux vaut choisir son terrain et
+commencer. A forces égales, l'agresseur gagne trois chances sur dix, on
+l'a calculé.
+
+--Ce sont des mots!...
+
+--Bah!... sont-ce des mots aussi, nos confidences à Croisenois?...
+
+L'argument, s'il n'ébranla pas le docteur, le frappa vivement.
+
+--Serait-il donc assez infâme pour nous trahir? fit-il.
+
+--Pourquoi non, si c'est son intérêt évident? Réfléchis et juge:
+Croisenois est au bout de son rouleau; nous l'avons ébloui des
+perspectives d'une fortune princière: à quel parti s'arrêtera-t-il si
+nous allons lui dire: «Pardon! il n'y a rien de fait; vous êtes dans la
+misère; restez-y!»
+
+--On pourrait le désintéresser, l'assister.
+
+--Et cela nous conduirait, où? Veux-tu payer ses dettes, dégager son
+héritage, défrayer son luxe et ses passions? Quelles limites auront ses
+exigences? Depuis que je lui ai livré le secret de l'association, il
+nous tient autant que nous le tenons; plus même, car il a moins à
+risquer. Nous lui avons appris la musique, docteur, il nous ferait
+joliment chanter.
+
+--Ah!... tu as été bien imprudent.
+
+--Sacrebleu! il faut pourtant se confier à quelqu'un. D'ailleurs, les
+deux affaires, celle du duc de Champdoce et celle de Sabine, se
+tiennent. Je les ai conçues ensemble, ensemble elles réussiront ou me
+craqueront entre les mains.
+
+--Ainsi, tu persistes?
+
+--Plus que jamais.
+
+Depuis un moment, le docteur, avec une affectation qui ne pouvait
+échapper à son interlocuteur, agitait et faisait sonner le médaillon
+d'or pendu à la chaîne de sa montre.
+
+--J'ai juré autrefois, prononça-t-il avec un pâle sourire, que nos
+destinées seraient communes. Je ne me dédis pas. Marche, si périlleuse
+que me semble la route où tu t'obstines, je te suivrai jusqu'au bout...
+jusqu'au fossé de la culbute. J'ai sous la main ce qu'il faut pour
+éviter les angoisses de la chute: Une contraction du gosier, comme pour
+avaler une pilule amère, une convulsion foudroyante, un vertige, un
+hoquet... et tout est fini.
+
+La lugubre précaution du docteur avait toujours offusqué le bon
+Tantaine. Elle lui fut en ce moment particulièrement désagréable.
+
+--Oh!... assez, fit-il. Si tout tourne mal, tu utiliseras ton médaillon;
+jusque-là, par grâce, laisse-le en repos.
+
+Il se leva de l'air le plus mécontent, s'adossa à la cheminée, et
+poursuivit:
+
+--Pour des gens de notre trempe, un danger connu n'est plus un danger.
+On nous menace, nous nous défendrons. Malheur à qui me gêne. Au pis
+aller, j'aurai recours aux grands moyens.
+
+Il s'interrompit, alla ouvrir toutes les portes pour se bien assurer que
+personne n'écoutait derrière, et, revenant à sa place, il reprit d'une
+voix sourde:
+
+--En résumé, un seul homme nous fait obstacle: André. Supprime le, tout
+va comme sur des roulettes.
+
+L'excellent Hortebize tressauta comme s'il eût été touché d'un fer
+rouge.
+
+--Malheureux! s'écria-t-il, tu voudrais...
+
+Le vieux clerc eut un petit rire sec des plus effrayants.
+
+--S'il le fallait, pourtant! répondit-il. Ne vaut-il pas mieux tuer le
+diable que d'être tué par lui?
+
+L'effroi du digne M. Hortebize était tel que ses dents claquaient comme
+des castagnettes. Il consentait bien à demander aux gens: «La bourse ou
+l'honneur!» Mais demander: «La bourse ou la vie!» et frapper...
+
+--Et si nous étions découverts! balbutia-t-il.
+
+--Nous? Allons donc! Suppose le crime commis: la justice cherchera à qui
+il profite. Arrivera-t-elle à nous? Jamais. Par exemple, elle saura que
+cette mort rend à M. de Breulh la main d'une femme qu'il adore, et qui
+lui préférait André...
+
+--Horrible!... fit le docteur révolté.
+
+--Eh! je le sais bien. Aussi ferai-je tout au monde pour éviter cette
+extrémité. Les moyens violents me répugnent autant qu'à toi. Je
+chercherai, je trouverai mieux...
+
+Il s'arrêta court. Paul rentrait une lettre à la main.
+
+Le protégé de B. Mascarot rayonnait, et c'est d'un air de suffisance
+bien plaisant qu'il tendit la main au docteur Hortebize et au vieux
+clerc d'huissier.
+
+--Par ma foi!... messieurs, dit-il, du ton le plus dégagé, je comptais
+bien sur votre aimable visite, mais non de si bonne heure. Je remercie
+le hasard qui m'a inspiré la pensée de monter un moment.
+
+Le père Tantaine eut bien du mal à s'empêcher de hausser les épaules.
+
+Involontairement, il comparait cette crânerie toute nouvelle de Paul à
+ses défaillances vingt-quatre heures plus tôt, à cette même place.
+
+--Les affaires vont donc comme nous voulons? interrogea le docteur.
+
+--Elles vont au moins assez bien pour que, même en cherchant bien, je ne
+puisse trouver un sujet de plainte.
+
+--Vous venez de donner votre leçon?
+
+--Précisément. Je quitte à l'instant Mme Grodorge. Quelle femme
+aimable et charmante! Vous dire de quelles prévenances elle m'a comblé
+est impossible.
+
+Paul eût ignoré totalement pourquoi et comment la porte de Mme
+Grodorge lui était ouverte, qu'il ne se fût pas exprimé autrement.
+
+--On s'explique, cela étant, votre satisfaction si légitime, fit le
+docteur avec une nuance de persiflage que Paul ne saisit pas.
+
+--Oh!... répondit-il, je ne m'en fais pas accroire pour si peu de chose.
+Si je vous semble ravi, c'est que j'ai d'autres raisons... plus
+sérieuses.
+
+--Serait-ce une indiscrétion de vous demander lesquelles?
+
+Paul prit la mine grave et mystérieuse de l'adolescent qu'étouffe son
+premier secret d'amour.
+
+--Je ne sais trop si j'ai le droit de parler, confiance oblige.
+
+--Diable!... une aventure, déjà!
+
+L'amour-propre de l'élève du placeur s'épanouissait délicieusement.
+
+--Gardez votre secret, mon cher enfant, conseilla le père Tantaine,
+gardez-le.
+
+C'était bien le moyen de lui délier promptement la langue; le malicieux
+bonhomme l'avait prévu.
+
+--Oh! monsieur, protesta-t-il, me croyez-vous donc ingrat à ce point
+d'avoir quelque chose de caché pour vous!...
+
+Il agita triomphalement le papier qu'il tenait à la main, et ménageant
+autant que possible ses effets, il poursuivit:
+
+--Voici une lettre que m'a remis la concierge lorsque je suis rentré.
+Elle m'a été apportée par un garçon de banque. Devinez-vous de qui elle
+peut être? Allez, ne cherchez pas, elle est de mademoiselle Flavie Rigal
+et ne me laisse aucun doute sur ses sentiments à mon égard.
+
+--Oh!...
+
+--C'est ainsi. Le jour où je prendrai la peine de le vouloir
+sérieusement, Mlle Flavie deviendra Mme Paul.
+
+Une fugitive rougeur, aussitôt disparue, courut sous la peau épaisse et
+ridée du vieux clerc d'huissier.
+
+--Vous êtes heureux!... fit-il, non sans un tremblement fort appréciable
+de la voix, bien heureux!...
+
+L'autre, négligemment, releva le revers de son paletot, et, passant son
+pouce dans l'entournure de son gilet, répondit:
+
+--Mon Dieu oui!... Mais sans grands efforts je vous prie de le croire.
+Je n'ai pas déplu à Mlle Flavie, et à ma troisième visite, elle me
+le confessait bien gentiment.
+
+Comme s'il eût jugé ses lunettes insuffisantes à dissimuler ses
+émotions, le père Tantaine écoutait, le visage caché entre ses mains.
+
+--Hier soir, cependant, poursuivit Paul, Mlle Flavie avait été d'une
+réserve et d'une froideur désespérantes. Vous pensez peut-être que je me
+suis efforcé de l'attendrir? Point. Je me suis dit: «Mignonne, tu perds
+ton temps,» et je l'ai quittée de meilleure heure que de coutume.
+
+Il mentait; il avait été horriblement inquiet.
+
+--Et j'agissais sagement, continuait-il. La pauvre fille! Pour me tenir
+rigueur, elle luttait contre son coeur. Écoutez plutôt ce qu'elle
+m'écrit:
+
+Il rejeta ses cheveux en arrière, se posa de la façon qu'il jugeait la
+plus avantageuse, et lut:
+
+
+ «Mon ami,
+
+ «J'ai été méchante hier, et je m'en repens. Je n'ai pu dormir de la
+ nuit, en me rappelant la grande tristesse qu'on lisait dans vos
+ yeux quand vous vous êtes retiré. Paul, c'était une épreuve. Me
+ pardonnerez-vous? J'ai plus souffert que vous, croyez-le.
+
+ «Quelqu'un qui m'aime bien, hélas! plus que vous peut-être, me
+ répète sans cesse qu'une jeune fille qui livre à celui qu'elle aime
+ sa pensée entière, risque son bonheur. Est-ce vrai cela?
+
+ «Hélas! ce serait bien malheureux, Paul, car moi je ne saurais
+ jamais feindre. Et, la preuve, c'est que je vais tout vous dire.
+ Mon bon père est le meilleur, le plus excellent des hommes, et tout
+ ce que je veux il le veut. Je suis bien sûre que si votre ami,
+ notre bon docteur Hortebize venait de votre part lui présenter une
+ certaine requête, il ne dirait pas: non. Je suis bien sûre que si
+ je le priais d'une certaine manière, il me répondrait: oui...»
+
+--Et cette lettre ne vous a pas touché? demanda le père Tantaine.
+
+--Franchement, si. Écoutez donc, il y a un million de dot.
+
+Sur cette vanterie, le vieux clerc d'huissier se dressa d'un bon si
+menaçant, que Paul recula, stupéfait de ce soudain mouvement de colère.
+
+Mais, sur un coup d'oeil de l'excellent Hortebize, le bonhomme se
+contint.
+
+--Si encore il pensait ce qu'il dit, gronda-t-il; si son vice n'était
+pas pure fanfaronnade.
+
+--C'est notre élève!... fit le docteur avec un sourire.
+
+Le bon Tantaine, cependant, s'était approché de Paul. Il posa sa large
+main sur sa tête, et froissant presque brutalement ses beaux cheveux
+blonds, il lui dit:
+
+--Tu ne sauras jamais, mon garçon, tout ce que tu dois à Mlle
+Flavie!
+
+Cette scène rapide impressionna Paul d'autant plus vivement, qu'il n'en
+pouvait comprendre ni les motifs ni la portée.
+
+Voilà deux hommes qui avaient mis en oeuvre les deux plus puissantes
+ressources de leur funeste esprit pour pervertir en lui tout sens moral;
+il essayait de mettre leurs leçons en pratique, espérant s'attirer leurs
+éloges, et, au lieu de cela, ils le traitaient avec le dernier mépris.
+C'était inexplicable.
+
+Mais, avant qu'il fût assez revenu de sa surprise pour interroger, le
+père Tantaine avait maîtrisé son émotion.
+
+--Mon cher enfant, reprit-il, voici ma commission faite. Si je tenais à
+vous voir, c'est uniquement parce que je craignais quelque défaillance
+de votre énergie.
+
+--Cependant, monsieur...
+
+--Oh!... réparation d'honneur. Vous êtes fort, bien plus fort que je ne
+le pouvais supposer.
+
+--Il a fait des progrès, l'enfant! approuva le docteur.
+
+--Tant de progrès, que le moment est venu de le traiter en homme. Ce
+soir, mon cher Paul, M. Mascarot aura par Caroline Schimel le mot de
+l'énigme qu'il poursuit. Demain à deux heures, trouvez-vous à l'agence,
+vous saurez tout.
+
+Paul voulait répliquer, s'informer, le bon Tantaine ne lui en laissa pas
+le temps.
+
+Il lui coupa la parole d'un adieu des plus secs, et sortit en entraînant
+le docteur, de l'air d'un homme qui fuit une explication irritante ou
+périlleuse.
+
+--Partons, lui disait-il à l'oreille, une minute encore et je battrais
+ce misérable petit farceur. Ah!... Flavie, Flavie!... Ta folie
+d'aujourd'hui te coûtera plus tard des larmes de sang!...
+
+Les deux associés étaient déjà au bas de l'escalier, que le protégé de
+B. Mascarot demeurait encore debout, au milieu de son petit salon de
+travail, un bras en avant, la bouche entr'ouverte, frappé d'immobilité,
+offrant le plus parfait modèle d'une statue de la confusion.
+
+Toute la fierté qui le gonflait l'instant d'avant s'était évaporée comme
+le gaz d'un ballon crevé d'un coup d'épingle.
+
+--Dieu sait, pensait-il, ce que doivent dire de moi ce misérable médecin
+et cet odieux clerc d'huissier. Sans doute ils rient de ma naïveté, ils
+se moquent de mes prétentions!...
+
+Cette pensée l'exaspérait jusqu'à le faire grincer des dents; colère
+bien injuste, en vérité! Ni le docteur, ni le bon Tantaine n'avaient
+prononcé le nom de Paul, une fois hors de chez lui.
+
+Tout en remontant la rue Montmartre, Tantaine et le docteur ne
+s'occupaient que de trouver un moyen de paralyser les démarches
+d'André.
+
+--Mes informations sont beaucoup trop vagues, disait le bonhomme; j'ai
+trop peu étudié le terrain pour prendre un parti. Ma tactique pour le
+moment est de ne pas donner signe de vie, et j'ai donné, dans ce sens,
+mes instructions à Croisenois. Mais j'ai attaché un de nos agents à
+chacun de nos adversaires. André, M. de Breulh, la vicomtesse, ne
+sauraient faire un mouvement sans que je sois prévenu. J'ai une oreille
+à leur porte, un oeil au trou de leur serrure, lorsqu'ils se croient
+le plus en sûreté. Bientôt je verrai clair dans leur jeu, et alors...
+Va, reprends ton heureuse insouciance et fie-toi à moi.
+
+Ils étaient arrivés au boulevard; le vieux clerc d'huissier s'arrêta
+brusquement et tira sa grosse montre d'argent.
+
+--Déjà quatre heures! s'écria-t-il. Comme le temps file! Je te quitte,
+je n'ai plus une minute à perdre. Ce n'est pas quand on a du lait sur le
+feu qu'on peut s'endormir. J'ai dix courses indispensables à faire. Ne
+dois-je pas surveiller mes observateurs et m'assurer qu'ils sont à leur
+poste.
+
+--Du moins, on te verra ce soir?
+
+--C'est peu probable. Tel que tu me vois, je me propose d'aller dîner
+dans quelque restaurant des boulevards extérieurs.
+
+Le docteur ouvrit de grands yeux.
+
+--Oh!... pas pour mon plaisir, je te l'affirme, ajouta le bonhomme. J'ai
+ce soir rendez-vous au _Grand-Turc_, avec ce garnement de Toto-Chupin.
+Je dois y trouver cette Caroline, qui possède, j'en mettrais ma main au
+feu, le secret des Champdoce. Elle est discrète, rusée, sous le coup
+très probablement de menaces effroyables, mais elle adore les petits
+verres, et ce sera bien le diable si je ne découvre pas la liqueur qui
+lui délie la langue. Sur ce, je suis pressé, à demain!...
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Oui, il était pressé, le père Tantaine, et la preuve, c'est que lui,
+l'infatigable marcheur, il prit une voiture à l'heure et promit cent
+sous de pourboire pour être mené bon train.
+
+C'est au coin de la rue Blanche et de la rue de Douai qu'il se fit
+conduire tout d'abord. Il ordonna au cocher de l'attendre et gagna d'un
+pas leste l'heureuse maison où le jeune M. de Gandelu avait installé sa
+divinité.
+
+Il passa sans rien demander devant le concierge, en homme qui connaît
+les êtres, il sonna sans se tromper à l'appartement si somptueusement
+meublé où Rose s'était métamorphosée en vicomtesse Zora de Chantemille.
+
+On fut assez longtemps à venir à son appel.
+
+Enfin, au bout de deux minutes, la porte fut ouverte par une grosse
+fille au teint enluminé, le bonnet de travers. C'était la cuisinière de
+Zora-Rose, cette Marie qui avait si religieusement rapporté à B.
+Mascarot les onze francs qu'elle lui devait.
+
+A la vue du vieux clerc, elle laissa échapper une exclamation de
+plaisir.
+
+--Eh! s'écria-t-elle, c'est le père Tantaine qui arrive comme marée en
+Carême.
+
+--Chut! fit le bonhomme d'un air inquiet.
+
+--Tiens, pourquoi se gêner?
+
+--Si votre maîtresse entendait, elle pourrait venir.
+
+La cuisinière éclata de rire.
+
+--Pas de danger!... répondit-elle; madame est dans un certain endroit
+d'où on ne revient pas comme cela. Vous savez, les bijoux précieux
+risquent de s'égarer, et on les serre.
+
+Cette périphrase, qui signifiait que la pauvre Rose avait été arrêtée,
+sembla surprendre beaucoup le vieux clerc.
+
+--Pas possible! s'écria-t-il.
+
+--C'est comme cela. Mais entrez donc, on vous contera la chose pendant
+que vous trinquerez avec notre société.
+
+Dans la salle à manger, où pénétra le père Tantaine, six convives, assis
+devant une table chargée de bouteilles, achevaient un déjeuner commencé
+vers midi.
+
+L'honorable société était composé de quatre femmes, que le bonhomme
+reconnut pour des pratiques de l'agence, et de deux messieurs. Sur la
+seule physionomie de ces messieurs, on ne leur eût pas confié sa bourse.
+
+--Comme vous le voyez, papa, commença le cordon bleu, après que son
+nouvel invité eut trinqué et bu, on se passe du bon temps. C'est tout de
+même une drôle d'affaire. Imaginez-vous qu'hier, comme je venais de
+mettre mon dîner en train, deux messieurs se présentent pour parler à
+madame. On les fait entrer et tout de suite ils lui déclarent qu'ils
+viennent la chercher pour la conduire en prison. Là-dessus, la voilà à
+pousser des cris si perçants, qu'on devait l'entendre de la rue
+Fontaine. Elle ne voulait pas marcher; elle s'accrochait aux meubles.
+Alors, eux, très proprement, vous l'ont prise par la tête et par les
+pieds et l'ont portée à un fiacre qui attendait en bas. Emballée. Cela
+fait ma quatrième patronne qui a du désagrément... Mais vous ne buvez
+pas!
+
+[Illustration: Elle saute à terre et part comme si elle avait le diable
+à ses trousses.]
+
+Le doux Tantaine tenait le renseignement qu'il était venu quérir; il
+s'excusa poliment et se retira, laissant continuer le festin qui
+semblait ne devoir finir qu'avec la dernière bouteille de la cave.
+
+--De ce côté-ci, murmurait-il en montant en voiture, tout va pour le
+mieux... Voyons ailleurs.
+
+Ailleurs, ce fut d'abord aux Champs-Élysées...
+
+Il descendit non loin de la bâtisse de M. Gandelu père, et s'approcha
+d'un petit homme brun qui, armé d'une latte, écartait les passants,
+qu'eussent pu atteindre les gravats tombant des échafaudages.
+
+--Quoi de neuf, La Candèle, demanda-t-il.
+
+--Rien, monsieur Tantaine; dites bien au patron que j'ouvre l'oeil.
+
+Successivement le bonhomme alla causer quelques instants avec un valet
+de pied de M. de Breulh et une fille de service de Mme de
+Bois-d'Ardon.
+
+Puis, congédiant sa voiture, il gagna d'un pied leste l'établissement du
+père Canon, le marchand de vins de la rue Saint-Honoré, où il trouva
+Florestan.
+
+Autant le beau domestique est humble avec B. Mascarot, autant il est
+fier avec le pauvre Tantaine.
+
+Cette fois, pour mieux constater sa supériorité, il le força d'accepter
+à dîner. Mais il ne put rien lui apprendre, sinon que Mlle Sabine
+était d'une tristesse morne.
+
+Il allait être huit heures, quand le vieux clerc put enfin se
+débarrasser de Florestan et sauter dans un fiacre pour se faire conduire
+au _Grand-Turc_.
+
+C'est rue des Poissonniers, au 18e arrondissement, à cent pas du
+boulevard extérieur, que se balance au vent l'enseigne du _Grand-Turc_,
+cet établissement dont les séductions multiples irritaient si fort
+depuis huit jours les convoitise de Toto-Chupin.
+
+Éloquente plus qu'un pitre de foire, la façade qui crie aux passants:
+«Entrez!» promet à l'intérieur un résumé de toutes les joies de ce
+monde: Bonne table d'hôte à six heures, café, bière, liqueurs, et
+par-dessus le marché, danse, pour précipiter la digestion.
+
+Un couloir assez long donne aux élus l'accès de ce paradis terrestre.
+
+Les deux portes qu'on trouve au fond conduisent, celle de droite au bal,
+celle de gauche à la table d'hôte.
+
+Là viennent prendre leur repas du soir quantité d'employés, des artistes
+à leurs débuts et des rentiers des environs.
+
+Le dimanche, il n'y a jamais assez de place, et encore on tient les
+enfants au-dessous de sept ans sur les genoux, comme dans les omnibus.
+
+A coup sûr, le baron Brisse demanderait parfois à remanier le menu:
+mais comme les appétits les plus robustes y trouvent leur satisfaction,
+tout est pour le mieux.
+
+La table d'hôte, d'ailleurs, est la moindre des attractions.
+
+Les dernières bouchées du dessert sont à peine avalées, que sur un signe
+du patron, tout à coup il se fait un grand remue-ménage.
+
+En un clin d'oeil, la vaisselle et les nappes sont enlevées. Le
+restaurant devient café, la bière coule à flots. Le bruit des dominos
+remplace le cliquetis des fourchettes.
+
+Ce n'est rien encore. A ce second signal, on ouvre à deux battants une
+large porte, et aussitôt on cesse de s'entendre. C'est l'orchestre du
+bal qui verse dans la salle d'hôte ses torrents d'harmonie.
+
+Libre alors aux dîneurs de profiter des cornets à pistons, le prix d'un
+repas donne l'entrée gratuite au bal.
+
+Pourtant, malgré cette faveur, les deux clientèles de l'établissement,
+celle de l'estomac et celle des jambes, ne se mêlent guère.
+
+Cela tient-il à la spécialité du bal? On ne s'y amuse pas, comme
+ailleurs, à l'éternel quadrille, on n'y danse presque exclusivement que
+des «danses tournantes,» des polkas, des mazurques, des valses. Oh!...
+des valses surtout. Le _Grand-Turc_ est le conservatoire de la valse,
+c'est connu.
+
+Tout, on le voit vite, a été sacrifié à cette danse jalouse. Le milieu
+de la salle, qui affecte la forme d'une rotonde, est isolé par une
+banquette décrivant un cercle parfait.
+
+Le décor du dôme qui représente des colombes planant dans l'azur, manque
+peut-être de fraîcheur, mais le parquet est merveilleusement soigné et
+entretenu, glissant à point et uni comme un miroir.
+
+N'est-ce pas dire que la Germanie parisienne se précipite à ce bal avec
+une passion qui rappelle celle des enfants de l'Auvergne pour leur
+musette?
+
+Au _Grand-Turc_, il doit parler allemand, le galant cavalier qui se
+risque à inviter une dame pour la prochaine, ou tout au moins connaître
+le gracieux idiome des environs de Strasbourg.
+
+Mais aussi quels duos de totons, quels vertiges, quels
+tourbillonnements! C'est au _Turc_ qu'il faut voir les cordons-bleus de
+l'Alsace, raides, sans un mouvement de tête, la bouche entr'ouverte,
+l'oeil mourant, tourner pendant des quarts d'heure avec la grâce de
+ces petits danseurs de bois des orgues de Barbarie.
+
+Pour la dixième fois déjà dans la soirée, le maître des cérémonies du
+bal venait de crier de sa voix la plus enrouée: «En place! en place!»
+quand le bon père Tantaine se présenta, après avoir jeté au guichet ses
+cinq sous d'entrée.
+
+La fête était alors fort animée, et l'atmosphère commençait à se charger
+de lourdes émanations et de parfums étranges. Tout nouveau venu eût été
+suffoqué. Mais le vieux clerc d'huissier ressemble en ceci à Alcibiade,
+que partout où le conduisent les nécessités de sa profession, il est à
+l'aise autant que chez lui.
+
+C'était la première fois qu'il venait au _Turc_, et cependant c'est de
+l'air d'un vieil habitué qu'il parcourut les endroits réservés aux
+buveurs, le rez-de-chaussée, d'abord, puis la galerie du premier étage.
+
+Mais c'est en vain qu'il essuya les verres de ses lunettes, troublés et
+obscurcis par la buée du bal, il n'aperçut ni Caroline Schimel ni
+Toto-Chupin.
+
+--Aurais-je fait une course inutile, grommela-t-il, où suis-je
+simplement arrivé trop tôt?
+
+Attendre, était impossible. Il redescendit donc, alla s'installer dans
+la partie la plus éclairée, près du comptoir, et se fit servir une chope
+de bière.
+
+Pour se distraire, il avait en face de lui le tableau symbole de
+l'établissement.
+
+C'est une grande peinture où les couleurs terribles n'ont pas été
+ménagées.
+
+Cela représente un homme affligé d'une gênante obésité, coiffé d'un
+mouchoir blanc, vêtu d'un maillot bleu, assis dans un fauteuil rouge,
+près d'une tenture verte, les pieds sur un tapis jaune. D'une main, il
+tient son ventre; et, de l'autre, il tend un verre pour qu'on lui verse
+à boire.
+
+On voit très bien que c'est un Grand Turc, à sa pipe d'abord, qui est
+énorme, au lion qui est près de lui, et enfin à la sultane qui, de l'air
+le plus gracieux, emplit sa coupe d'une bière écumeuse.
+
+Cette sultane elle-même, superbe personne blonde, bien portante et
+richement mise, est née, cela saute aux yeux, en Alsace, ce qui est une
+délicate flatterie de l'artiste à l'adresse des danseuses de
+l'établissement.
+
+Le vieux clerc d'huissier admirait, lorsqu'il fut troublé par une voix
+paillarde qui discutait loin de lui.
+
+Machinalement, il prêta l'oreille; il lui semblait reconnaître cette
+voix.
+
+--Mais c'est Chupin, se dit-il, le misérable garnement! Où donc est-il,
+que je ne l'ai pas aperçu?
+
+Il se retourna, et à deux tables plus loin, dans un recoin assez obscur,
+il finit par distinguer celui qu'il cherchait.
+
+Qu'il fût passé près de Toto sans le reconnaître, il n'y avait rien de
+surprenant à cela: Toto ne se ressemblait plus.
+
+Non, Toto n'avait plus rien du piteux drôle qui grelotait sous une
+lamentable blouse percée; il reluisait, il rayonnait, il resplendissait.
+
+Son plan était fait le jour où il avait arraché cent francs au doux
+Tantaine, et ce plan, il l'avait mis à exécution.
+
+Il s'était juré qu'il serait beau; il était superbe. Toutes les
+splendeurs d'un magasin de confections d'occasion y avaient passé. Après
+s'être outrageusement moqué du jeune M. Gaston de Gandelu, qu'il
+comparait à un singe, il avait évidemment cherché à le copier.
+
+Il portait un petit veston court et clair, un gilet surprenant de
+couleur et de dessin et un pantalon à sous-pieds. Lui, qui jadis
+méprisait les chemises, il tournait péniblement le cou dans un faux-col
+terriblement raide qui lui descendait jusqu'au milieu de la poitrine.
+Comme il était tête nue, on voyait clairement qu'il avait confié sa tête
+à un coiffeur; ses cheveux, d'un jaune sale, frisaient.
+
+Il était assis devant une table chargée de plusieurs mooss vides, et, en
+face, buvant avec lui, se tenaient deux messieurs qui avaient bien l'air
+d'être ce qu'ils étaient. Il avaient la cravate à la Colin, la coquette
+casquette de toile cirée, et leurs cheveux, ramenés sur le côté,
+formaient deux accroche-coeurs soigneusement collés et maintenus aux
+tempes.
+
+A l'importance de Toto-Chupin, à sa mine fière, à son verbe haut, il
+n'était pas difficile de comprendre qu'il régalait et qu'il jouissait de
+la supériorité qu'a celui qui paye à boire sur celui qui accepte.
+
+Le bon Tantaine se levait pour aller prendre le garnement par l'oreille,
+quand une réflexion soudaine l'arrêta.
+
+Cauteleusement, avec une prudente lenteur, sans le moindre mouvement qui
+pût attirer l'attention de l'aimable trio, il se retourna, enjamba deux
+bancs et parvint à se rapprocher beaucoup en se dissimulant derrière un
+des pilliers qui soutiennent la galerie supérieure.
+
+Grâce à cette manoeuvre, qui lui prit bien cinq minutes, il se
+trouvait à la portée de tout entendre.
+
+C'était Chupin qui avait la parole:
+
+--Vous avez beau me «blaguer,» disait-il à ses deux amis, et m'appeler
+petit crevé, je resterai toujours comme je suis; d'abord c'est mon idée,
+et ensuite, pour travailler dans le grand, comme je veux, il faut avoir
+l'air cossu.
+
+Les deux messieurs riaient aux larmes.
+
+--Oh?... je sais bien, poursuivait Toto, que j'ai une bonne tête avec
+mes habits, mais cela vient de ce que je n'en ai pas l'habitude. La
+belle malice! On s'y fera bien vite. S'il le faut, je me payerai des
+leçons d'un maître de danse pour ressembler à quelqu'un de très chic.
+
+--Voilà une pose!... fit un des messieurs. Dis donc Chupin, quand tu
+iras au bois en voiture, tu m'emmèneras?
+
+--Tiens! pourquoi pas! Qu'est-ce qu'il faut pour avoir une voiture? de
+l'argent. Quels sont ceux qui gagnent de l'argent? Ceux qui ont un
+«truc». Eh bien! moi j'en ai un qui a crânement réussi à ceux qui me
+l'ont appris. Pourquoi ne me réussirait-il pas?
+
+C'est avec une réelle terreur que le père Tantaine venait de
+s'apercevoir que Toto était ivre. Que savait-il au juste, qu'allait-il
+dire?
+
+Le bonhomme se tenait sur ses gardes, prêt à renfoncer d'un bon coup de
+poing dans la gorge du garnement la première parole compromettante.
+
+Les deux invités de Toto, eux aussi, savaient bien qu'il avait trop bu.
+
+Depuis qu'il semblait disposé à leur livrer le secret de ses intentions,
+ils étaient devenus fort attentifs et échangeaient des regards
+d'intelligence.
+
+Pourquoi, en effet, ce précoce gredin n'aurait-il pas, ainsi qu'il le
+prétendait un «truc» ingénieux?
+
+Ses habits neufs, sa suffisance, ses libéralités prouvaient en tout cas
+qu'il possédait de l'argent. Où l'avait-il pris? Le lui faire confesser
+pour puiser aux mêmes sources était indiqué. Il avait le vin si expansif
+que lui arracher les dernières confidences ne pouvait pas être bien
+difficile.
+
+D'un coup d'oeil, ces messieurs à accroche-coeurs s'entendirent
+mieux que larrons en foire et se distribuèrent les rôles.
+
+Le plus jeune secoua la tête d'un air incrédule et ironique à la fois.
+
+--Toi, un «truc» jamais de la vie.
+
+L'autre, aussitôt, prit le parti du jeune garnement, ce qui était le sûr
+moyen de caresser sa vanité et de lui délier la langue.
+
+--Pourquoi donc pas? dit-il.
+
+--J'en ai un, affirma Toto.
+
+--Dis-le donc, si tu ne veux pas que l'on croie que tu te vantes.
+
+--C'est simple comme bonjour, fit-il enfin, seulement il s'agissait
+d'inventer la chose. Je vais vous en donner une preuve. Supposons que
+j'aie vu Polyte, que voilà, «lever» deux paires de bottes à un étalage.
+
+Le susdit Polyte protesta avec une telle énergie, que le bon Tantaine,
+qui ne perdait pas un mot de la conversation, ne douta pas qu'il n'eût
+sur la conscience quelque méfait de ce genre.
+
+--Ce n'est pas la peine de «t'enlever,» continua Toto, puisqu'on te dit
+que c'est une supposition. Mettons que ce soit arrivé et que je le
+sache. Savez-vous ce que je fais? Je vais tout droit trouver mon Polyte,
+et je lui dis dans le tuyau de l'oreille: «Part à deux, ou je vends la
+mèche.»
+
+--Possible, mais alors, moi, pour ta part, je te casserais la figure.
+
+Oubliant le rôle d'homme distingué, Toto eût le geste narquois des
+gamins de Paris.
+
+--Tu ne casserais rien, dit-il, parce que tu n'es pas une bête. Tu te
+dirais: «Si je fais mal à ce garçon, il criera comme un aveugle, cela
+donnera l'éveil et on m'arrêtera.» Et au lieu de cela tu tâcherais de
+t'en tirer au meilleur marché possible; tu marchanderais et nous
+finirions par nous arranger très bien.
+
+--Et c'est là ce que tu nommes un «truc?»
+
+--Mais oui. Est-ce qu'il n'est pas bon? On laisse les imbéciles courir
+seuls tous les risques, et ensuite on les force à partager les
+bénéfices.
+
+--Connu, le système! C'est tout simplement du chantage.
+
+--Précisément, je m'en flatte.
+
+Et, sur cette fière déclaration, Toto empoigna un mooss vide et se mit à
+frapper sur la table de toutes ses forces, criant qu'il avait soif et
+qu'on apportât à boire pour lui et ses deux amis.
+
+Les deux messieurs, pendant ce temps, se regardaient d'un air
+passablement penaud. La comparaison de Toto ne leur apprenait rien de
+neuf, rien de pratique surtout.
+
+Le chantage est une spéculation d'une simplicité primitive, à la portée
+de toutes les intelligences; le difficile est de trouver quelqu'un à
+faire chanter, et quelqu'un ayant de la voix, c'est-à-dire de l'argent.
+
+L'objection de Polyte trahit immédiatement cette préoccupation.
+
+--Je ne dis pas qu'il n'y a pas de bons coups à faire dans cette partie,
+remarqua-t-il, mais il doit y avoir du chômage, dans cet état-là. On
+n'est pas réveillé tous les matins par un filou qui vous dit:
+«Viens-t-en voir un peu comment je décroche les bottes aux étalages!»
+
+--Cette idée exclama Chupin en haussant les épaules, c'est dans ce
+métier-là comme dans les autres: il faut se remuer pour gagner de
+l'argent. Certainement, si on attend les clients à domicile, ils ne
+viennent guère; mais on les cherche, et on les trouve!
+
+--Où?
+
+--Ah! voilà!...
+
+Il y eut un silence dont le doux Tantaine eut envie de profiter pour se
+montrer. Il était certain ainsi de couper court aux confidences. Mais
+d'un autre côté il jugeait utile de connaître les idées du garnement. Il
+se rapprocha donc encore, au point qu'il n'était plus séparé du trio que
+par un pilier.
+
+Toto, lui, oubliant l'harmonie de sa frisure, se grattait la tête avec
+cette mine si plaisamment grave que prennent les ivrognes quand ils vont
+à la pêche de leurs idées.
+
+--Bast!... prononça-t-il enfin, pourquoi pas?
+
+Il se pencha vers ses invités, et mystérieusement, il ajouta:
+
+--On est entre amis, on peut parler?
+
+--N'aie pas peur.
+
+--Eh bien! c'est aux Champs-Élysées que je trouve mon affaire, et deux
+fois par jour plutôt qu'une.
+
+--Pourtant, je ne vois pas d'étalage à dégarnir par là.
+
+Chupin haussa dédaigneusement les épaules.
+
+--Pensez-vous donc, reprit-il, que je m'adresse aux voleurs? Mauvaise
+affaire? Parlez-moi des honnêtes gens, voilà des pratiques qui aiment à
+chanter! les honnêtes gens, c'est doux, c'est généreux.
+
+Le père Tantaine frémit. Il se souvenait d'avoir entendu B. Mascarot
+prononcer une phrase dans ce genre. Il fallait que Toto eût écouté aux
+portes.
+
+--Allons donc!... exclama Polyte, les honnêtes gens n'ont pas de raisons
+pour chanter.
+
+Toto faillit briser sa chope, tant il la posa rudement sur la table.
+
+--Me laisserez-vous parler? fit-il.
+
+--Cause, Toto, répondirent les autres.
+
+--M'y voilà. Donc, quand on a besoin de monnaie, on file aux
+Champs-Élysées, les mains dans ses poches, et on va s'asseoir sur un
+banc, le long d'une des avenues qui sont entre la grande allée et le
+quai. Sur son banc, on fait ce qu'on veut; on peut en «griller une ou
+deux,» mais en même temps on guigne les fiacres qui marchent doucement.
+Dès qu'il s'en arrête un, on court voir qui en descend. Si c'est une
+honnête femme, on a gagné sa journée.
+
+--Et tu sais reconnaître une honnête femme, toi!
+
+--Un peu! Est-ce que cela ne se voit pas! Une honnête femme qui descend
+d'une voiture où elle ne devrait pas être fait une drôle de figure, je
+vous le promets. Elle est à la portière, qui allonge la tête, qui guette
+de droite à gauche, qui baisse son voile si elle en a un. Dès qu'elle
+croit que personne ne le regarde, elle saute à terre, et elle part comme
+si elle avait le diable à ses trousses...
+
+--Et ensuite?
+
+--Ensuite!... On prend le numéro de la voiture et on «file» la dame
+jusque chez elle.
+
+Pour le coup, le bon Tantaine n'en pouvait douter, Toto intéressait
+prodigieusement ses auditeurs.
+
+Pour lors, continua-t-il, on pose à la porte pour donner à la dame le
+temps de monter chez elle. Dès qu'on la suppose arrivée, on se précipite
+chez le concierge en disant: «Excusez! je désirerais savoir le nom de la
+dame qui vient de rentrer?»
+
+--Et tu crois que les portiers disent les noms comme cela?
+
+--Pas du tout. Aussi a-t-on toujours sur soi une ficelle, qui consiste
+en un joli petit portefeuille de treize ou vingt-cinq. Quand le pipelet
+vous a répondu d'un ton rogue: «Connais pas!» On sort le calepin de sa
+poche, et on dit d'un air de n'y pas toucher: «C'est vexant, car elle
+vient de laisser tomber ceci devant la maison, sur le trottoir, je
+voulais le lui rendre.»
+
+[Illustration: Elle était en proie à une violente crise de nerfs.]
+
+Ravi de l'effet qu'il produisait, Toto vida, comme le plus vieil
+Allemand du _Grand Turc_, un énorme verre de bière, et poursuivit:
+
+--Là-dessus, le portier devient aimable et poli, il dit le nom, il
+indique l'appartement, et l'on monte. Pour cette première fois, il
+s'agit de s'informer si la femme est mariée ou non, ce qui n'est pas
+malin. Si elle ne l'est pas, on a perdu son temps. Si elle l'est tout va
+bien!...
+
+--Que dit-on dans ce cas?
+
+--Rien. Seulement on va aux renseignements; puis, le lendemain, de bonne
+heure, on vient se mettre en faction devant la maison pour guetter la
+première sortie du mari. Dès qu'il s'est éloigné, on ne fait ni une ni
+deux, on va sonner chez lui, et on demande à parler à son épouse: c'est
+là qu'il faut de l'aplomb! «Madame, lui dit-on, j'ai pris hier, dans la
+journée, le fiacre numéro tant,--on indique le numéro de son fiacre à
+elle,--et j'ai eu le malheur d'y oublier mon porte-monnaie, qui
+contenait cinq cents francs. Comme je vous ai vue monter dans cette
+voiture immédiatement après moi, je viens vous demander, si, par hasard,
+vous ne l'auriez pas trouvé.»
+
+Vous pensez bien que voilà une femme pas contente. Elle nie, elle se
+défend, elle se fâche, elle menace. Mais on ajoute poliment:
+
+«Puisque c'est ainsi, madame, je m'adresserai à votre mari.»
+
+Aussitôt, la peur la prend, et... elle chante.
+
+--Et le tour est fait?
+
+--Pour ce jour-là, oui, mais non pour toujours. Plus tard, dès que les
+fonds baissent; on retourne visiter la dame, et on joue le même jeu:
+«C'est moi, madame, qui suis ce pauvre jeune homme dont l'argent s'est
+trouvé perdu dans le fiacre nº..., etc..., etc.»
+
+Et quand on a une douzaine de pratiques pareilles, on vit de ses rentes.
+Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je tiens à être si bien mis?
+Autrefois, quand j'avais ma blouse, on m'aurait offert cent sous; tandis
+que maintenant, je peux demander carrément mon billet de mille.
+
+La verve railleuse des invités de Toto-Chupin peu à peu s'était éteinte.
+Ils réfléchissaient.
+
+Il parut au père Tantaine que chacun d'eux, à part soi, tirait les
+dernières conséquences de ce qu'il venait d'entendre.
+
+Pourtant leur physionomie n'exprimait qu'un ironique dédain.
+
+--Pas neuf le «truc!» déclara Polyte au bout d'un moment.
+
+--Non, pas neuf du tout! approuva l'autre.
+
+C'est vrai. Cette abominable spéculation est vieille comme le mariage,
+comme la trahison, comme la jalousie.
+
+Et il semble qu'elle doive durer et se perpétuer, tant qu'il y aura des
+maris jaloux de leur honneur et des femmes oublieuses de leurs devoirs.
+
+Hélas! qui saurait compter, à Paris seulement, combien il est de
+malheureuses qu'un instant d'égarement, amèrement regretté quelquefois,
+livre sans défense à tous les caprices de la plus lâche et de la plus
+affreuse des tyrannies.
+
+Un jour, lorsque heureuses et palpitantes, elles couraient à un
+rendez-vous d'amour, elles ont été épiées et suivies par un misérable.
+Et quelques jours après, en même temps que le remords, souvent, ce
+misérable est venu, bien autrement impitoyable, la prière aux lèvres et
+la menace dans les yeux, demander le prix de son silence, le prix d'une
+sorte de monstrueuse complicité.
+
+Et depuis, pour ces esclaves infortunées du «chantage», l'existence n'a
+été qu'une longue angoisse. Plus de calme, plus de paix, de
+contentement, de repos d'esprit. A chaque coup de timbre de leur porte
+d'entrée, elles tressaillent et pâlissent. Qui vient? Serait-ce encore
+lui, l'être exécrable et vil, qui veut présenter quelque requête
+formidable, dans le goût de celle imaginée par Toto:
+
+«Madame ne refusera pas un petit secours à un pauvre jeune homme qui a
+eu le malheur de perdre son porte-monnaie dans une voiture où madame est
+montée après lui! madame se souvient sans doute...»
+
+Parfois la _Gazette des Tribunaux_ révèle au public quelque turpitude de
+ce genre, mais qui donc y prend garde?
+
+Pour bien des gens encore LE CHANTAGE, ce détestable crime qu'on
+retrouve partout, du premier au dernier degré de l'échelle sociale,
+n'est qu'un mot, un vain mot. On rit, on ne se croit pas menacé.
+
+Qui n'a connu, cependant, l'histoire de la pauvre Mme de V...?
+
+Un matin, elle se résout à une démarche horriblement compromettante et
+périlleuse; innocente, pourtant.
+
+Elle se détermine à aller visiter, chez lui, dans la chambre qu'il
+occupe dans une maison meublée près de l'École-Militaire, un jeune chef
+d'escadron de hussards, qui tout l'hiver a été son courtisan assidu, qui
+lui a écrit trois ou quatre lettres qui l'ont touchée.
+
+Si elle ose ainsi aller chez lui, c'est qu'il est dangereusement malade,
+qu'il voudrait la voir une dernière fois avant de mourir.
+
+Elle prend une toilette de circonstance: robe sombre, chapeau à voile
+très épais. Elle sort, elle monte dans la voiture d'un de ces cochers
+marrons, qui sortent on ne sait d'où, et se fait conduire avenue de
+Lowendal.
+
+Elle avait bien les allures effarouchées, l'air effrayé, les mouvements
+inquiets que Toto-Chupin décrivait à ses amis. Comme autant de preuves
+infaillibles d'honnêteté.
+
+Même, ces signes étaient si visibles, que le cocher les remarqua. Il se
+promit qu'il saurait qui était cette femme, se jurant bien qu'il
+tirerait parti de sa faute, si faute il y avait.
+
+Les moyens d'investigation ne lui manquaient pas.
+
+Après être restée une demi-heure environ près du malade, qui ne la
+reconnut même pas, Mme de V... descendit toute en larmes, remonta en
+voiture, et se fit reconduire non devant sa maison, mais à une certaine
+distance.
+
+Précautions vaines. Le misérable donna sa voiture à garder à un
+commissionnaire, et s'attacha aux pas de la pauvre femme.
+
+Le soir même, il savait son nom, qu'elle était mariée et avait deux
+petites filles, que son mari était fort soupçonneux sans avoir raison de
+l'être, et enfin qu'ils passaient pour être riches. Il sut enfin où elle
+était allée.
+
+Le lendemain, il se présentait, en l'absence du maître de la maison, et
+réclamait à Mme de V... 500 francs de pourboire.
+
+Elle eut l'imprudence, la faiblesse de les donner.
+
+Quelle misère! Elle se disait que d'un mot cet homme pouvait la perdre,
+briser sa vie, ruiner son honneur à elle, et aussi le bonheur et
+l'honneur de son mari et de ses enfants.
+
+L'homme vit bien quelle terreur il produisit et projeta d'en abuser.
+Huit jours plus tard il reparut, implorant la petite charité de 1,000
+francs, qui lui furent accordés. Cette somme dura peu. Il revint une
+troisième fois, puis une quatrième, une dixième, une vingtième, toutes
+les semaines, sans cesse, sans trêve.
+
+Et si Mme de V... hésitait, se plaignait, marchandait, protestait
+qu'elle était sans ressources, qu'il la ruinait, il répétait avec son
+cynique sourire:
+
+--Il faudra donc que je m'adresse à M. de V..., il sera plus généreux,
+lui; que ne donnerait-il pas pour savoir...
+
+Et jamais le vil gredin ne se retira les mains vides.
+
+Il ne conduisait plus de voitures, il s'amusait, vivait bien, buvait
+outre mesure. Il entretenait une maîtresse, et quand cette fille le
+tourmentait pour quelque fantaisie coûteuses, il courait chez Mme de
+V...
+
+Comme à la longue il s'était accoutumé à l'ignominie, qu'il finissait
+par croire à l'impunité, il ne prenait plus de précautions. Il venait le
+matin, le soir, à toute heure, sans demander seulement si M. de V...
+était absent ou non. Plusieurs fois il se présenta complètement ivre,
+jurant, balbutiant des menaces incohérentes. Et les domestiques entre
+eux ne pouvaient expliquer qui était cet homme ni comment leur maîtresse
+ne lui parlait qu'à mains jointes.
+
+Cela en vint au point que Mme de V... se trouva complètement
+dépouillée. Tout ce dont elle pouvait disposer avait passé aux mains du
+brigand. Elle en était à envoyer de l'argenterie de la maison au
+Mont-de-Piété, à n'oser plus s'acheter une robe, à économiser sur les
+dépenses du ménage, à faire danser--extrémité flétrissante!--l'anse du
+panier conjugal.
+
+C'est dans ces circonstances que le cocher s'avisa d'exiger d'un seul
+coup une somme considérable, afin, disait-il, de s'épargner des
+démarches désagréables.
+
+Mme de V... ne pouvant la lui remettre, il s'emporta, il jura, il fit
+dans le salon une scène révoltante, atroce.
+
+Ne pouvant rien obtenir d'une femme qui n'avait plus rien, il sortit en
+déclarant qu'il accordait vingt-quatre heures de réflexion, et que
+c'était trop de bonté de sa part.
+
+Il était à peine sorti, qu'il fallut porter Mme de V... à son lit.
+Elle était en proie à une violente crise de nerfs, la fièvre la prit, et
+ses jours furent en danger.
+
+Ce fut un bonheur pour elle. Son délire révéla la vérité à son mari, et
+quand le misérable se présenta pour réclamer «son dû,» il trouva un
+officier de paix qui le pria de le suivre au dépôt.
+
+Aujourd'hui ce cocher doit réfléchir dans quelque maison centrale, sur
+les dangers qu'il y a de trop «tirer sur la ficelle.»
+
+C'est que la justice ne plaisante pas, lorsqu'il s'agit du «chantage,»
+une plaie hideuse où il faut porter le fer et le feu. Quant à la police,
+partout où elle le soupçonne, elle le poursuit, le cerne, le traque et
+venge les victimes. Cependant les auditeurs de Toto-Chupin, en dépit de
+leurs mines dédaigneuses, étaient excessivement surpris.
+
+Eux qui avaient pratiqué tant de métiers honteux, ils ignoraient
+celui-là, dont la simplicité les séduisait. Raison de plus pour le
+déprécier en apparence, afin de tirer de Chupin des renseignements plus
+exacts.
+
+--Ces choses-là, commença Polyte, ça se dit, mais ça ne se fait pas.
+
+--Ça se fait, soutint Toto.
+
+--As-tu essayé?
+
+En tout autre moment, le vaniteux garnement eût répondu bravement: Oui!
+Mais en ce moment, les fumées de son ivresse s'épaississaient de plus en
+plus, et la vérité sortait des mooss de bière.
+
+--Pas précisément, répondit-il, mais j'ai vu manoeuvrer le «truc.»
+Beaucoup plus en grand, c'est vrai, raison de plus pour que je réussisse
+en petit.
+
+--Tu as vu, tu as vu!...
+
+--Comme je te vois remplir ta chope.
+
+--Tu étais donc de l'affaire?
+
+--J'en étais, et je mettais la main au pétrin. Ah! j'en ai suivi de ces
+voitures!... J'en ai filé, de ces beaux messieurs et de ces belles
+dames! Seulement, je ne travaillais pas à mon compte. J'étais comme qui
+dirait le chien qui attrape le gibier et ne le mange pas. Quel
+malheur!... Si encore on m'eût jeté un os, de temps en temps! Mais rien!
+du pain sec, des injures avec, des coups au dessert! Il n'en faut plus.
+Je vais m'établir.
+
+--Et pour qui travaillais-tu comme cela?
+
+Chupin se redressa avec une fierté extraordinaire. Loin de songer à dire
+du mal de B. Mascarot, il ne pensait qu'à exalter ses mérites, comme si
+de la gloire de ses maîtres il eût rejaillit quelque chose sur lui.
+
+--Pour des gens, répondit-il, qui n'ont pas leurs pareils à Paris.
+Ah!... ils ne s'amusent pas à la bagatelle de la porte, ceux-là!...
+Aussi sont-ils riches à faire trembler. Tout ce qu'ils veulent, ils le
+peuvent, et si je vous contais...
+
+Il s'arrêta court, la bouche béante, la pupille dilatée par la surprise
+et par la peur...
+
+Il venait de voir se dresser devant lui le bon père Tantaine.
+
+En apparence, l'épouvante de Chupin ne s'expliquait pas.
+
+Jamais la physionomie du vieux clerc d'huissier n'était arrivée à une si
+parfaite expression de benignité niaise.
+
+C'est d'une voix toute paternelle qu'il s'écria:
+
+--Enfin, voici Toto, ce mauvais sujet que je cherche depuis plus d'une
+demi-heure. Sac à papier!... est-il assez beau! On dirait un fils de
+prince.
+
+Mais le garnement demeura insensible à ce compliment, qui eût dû
+l'enchanter. Cette indulgence inaccoutumée le déconcertait.
+
+Il est vrai que la seule vue du bonhomme avait suffi pour dissiper,
+comme par magie, les brouillards de bière et de vin qui obscurcissaient
+sa cervelle.
+
+A mesure qu'il reprenait son sang-froid, il se rappelait vaguement tout
+ce qu'il venait de raconter. Il était navré de sa sottise et accablé du
+pressentiment d'un malheur indéterminé et pourtant certain.
+
+C'est que la naïveté ne comptait pas au nombre des défauts de cet enfant
+de Paris. Sans cesse aiguisée aux meules de la nécessité, son
+intelligence était bien au-dessus de son âge.
+
+Sa foi aux apparences doucereuses du père Tantaine était fort
+chancelante.
+
+Il se sentait en face d'un problème, comprenant que de sa prompte
+résolution dépendait en quelque sorte son existence. Avait-il ou non été
+entendu? Tout était là, pour lui.
+
+--Si ce vieux coquin m'a écouté, pensait-il, je suis perdu.
+
+Et il l'examinait avec toute l'attention dont il était capable, comme
+s'il eût espéré déchiffrer cette vivante énigme.
+
+Il était trop adroit cependant pour ne pas dissimuler ses inquiétudes.
+Le moindre silence d'angoisse devait le trahir.
+
+C'est donc avec une gaîté trop bruyante pour n'être pas forcée, qu'il
+répondit:
+
+--Je vous attendais, bourgeois, et c'est pour vous faire honneur que je
+me suis mis sur mon trente et un.
+
+--A la bonne heure. C'est gentil, cela.
+
+--Mais oui. Aussi j'espère bien que vous me permettrez de vous offrir
+quelque chose: un bock, un petit verre, un rien, histoire de trinquer...
+
+Toto s'enhardissait jusqu'à proposer «une politesse» à son bourgeois,
+cela était prodigieux. Mais il eût osé bien d'autres énormités pour se
+grandir dans l'opinion des deux amis qu'il croyait avoir écrasés de sa
+supériorité.
+
+Il s'attendait à voir son invitation rejetée bien loin; il se trompait.
+C'est fort honnêtement que le vieux clerc s'excusa, et comme d'une offre
+toute naturelle.
+
+--Je sors de table, répondit-il.
+
+--Raison de plus pour avoir soif, insista Chupin.
+
+Il montra d'un geste fier les mooss vides restés sur la table, et
+ajouta:
+
+--Voici ce que nous avons bu, mes amis et moi, depuis le dîner.
+
+C'était une présentation. Le père Tantaine souleva légèrement son
+chapeau gras, et les messieurs à accroche-coeurs s'inclinèrent
+profondément.
+
+Ces messieurs ne laissaient pas que d'être effarouchés par la présence
+de ce vieux.
+
+En outre, estimant que le quart d'heure de Rabelais ne pouvait tarder à
+sonner, ils jugèrent prudent de s'esquiver, pour le cas où Toto se fût
+avisé de revenir sur sa générosité. Au _Grand-Turc_, comme ailleurs,
+c'est parfois l'invité qui est obligé de s'exécuter et de payer la
+carte.
+
+L'instant leur était propice. Une valse venait de finir, et le maître
+des cérémonies hurlait son éternel «En place! en place!»
+
+Les messieurs serrèrent la main de Toto, saluèrent le bonhomme et se
+perdirent dans la foule.
+
+--Bons garçons! exclama Toto, qui ne rougit pas de ses amitiés.
+
+Le vieux clerc modula du bout des lèvres un petit sifflement fort
+méprisant.
+
+--Tu fréquentes des sociétés déplorables, Toto, fit-il, qui te
+gâteront...
+
+--Oh!... c'est fait, bourgeois.
+
+--Je le crains pour toi. Enfin, cela te regarde; tu sais ce que je t'ai
+répété maintes fois, tu finiras mal.
+
+Cette prédiction à laquelle il est si bien accoutumé rendit à Toto
+presque toute sa tranquillité d'esprit.
+
+--Si le vieux coquin se doutait de quelque chose, se dit-il,
+certainement il ne me menacerait pas.
+
+Infortuné Chupin, c'est au moment même où son impudence rassurée
+reprenait le dessus, que le péril était le plus imminent.
+
+Définitivement, pensait le père Tantaine, ce garnement a trop d'esprit,
+il ne vivra pas. Ah!... si je devais continuer les affaires, je me
+l'attacherais; il me rendrait de grands services. Mais, au moment de
+fermer boutique, laisser après soi un gredin si bien instruit serait une
+impardonnable imprudence de la part de gens qui sont payés pour savoir
+ce que peut coûter un secret envolé.
+
+Cependant Toto avait appelé le garçon. Il jeta sur la table une pièce de
+dix francs en criant d'un air superbe: «Payez-vous!»
+
+Mais le vieux clerc s'opposa à cette dépense, et c'est de sa poche que
+sortirent les dix francs qui étaient dus.
+
+Cette générosité ne pouvait manquer de mettre le garnement en belle
+humeur.
+
+--Autant d'économisé! fit-il. Allons maintenant trouver Caroline
+Schimel.
+
+--Es-tu sûr qu'elle soit ici? Je n'ai pu la découvrir.
+
+--C'est que vous n'avez pas su chercher. Elle fait son piquet dans la
+salle du café. Arrivez, bourgeois.
+
+Le père Tantaine ne s'empressa pas de suivre le jeune drôle.
+
+--Un instant, fit-il, convenons de nos faits. Tu as bien répété à cette
+fille tout ce que je t'avais dit?
+
+--Mot pour mot, bourgeois.
+
+--Répète, car il s'agit de ne pas se couper.
+
+Chupin qui était déjà debout se rassit.
+
+--Donc, commença-t-il, voilà cinq jours qu'il n'y a plus que Toto pour
+votre Caroline. J'ai trouvé le joint. Nous jouons au piquet des cinq
+heures d'horloge, et à tout coup je lui donne quatorze d'as. Pour lors,
+tout en battant le carton, je lui ai glissé la chose en douceur, je lui
+ai confié que j'ai un brave homme d'oncle, dans les prix de cinquante
+ans, encore bien propre, garanti bon teint, allant au feu et à l'eau, un
+peu bête si on veut, mais bien aimable, veuf, sans enfants, et grillant
+de se remarier avec une personne... très bien, qu'elle connaissait, vu
+que l'ayant aperçue il en était tombé amoureux...
+
+--Pas mal, Toto, pas mal!... Et qu'a-t-elle répondu?
+
+--Dame! elle a souri, cette fille, ça la flattait. Seulement, comme elle
+est plus défiante que notre chat, j'ai bien vu qu'elle craignait qu'on
+n'en voulût qu'à sa monnaie. Alors, moi, bien vite, sans avoir l'air d'y
+toucher, je me suis mis à chanter que mon oncle est un vrai oncle, un
+solide fait sur mesure, ayant le sac, propriétaire et gagnant au moins
+quatre mille francs par an.
+
+--Et tu m'as nommé?
+
+[Illustration: Transporté de fureur, il saisit Catenac...]
+
+--Oui, à la fin. Sachant qu'elle vous connaît, ce n'est pas pour vous
+flatter, je me disais: Ce sera dur. Au contraire, dès que j'ai eu
+prononcé votre nom, ses yeux ont flambé: «Ché lé gônnais, a-t-elle dit
+dans son langage, ché lé gônnais peaugoub!» C'est chez le patron
+qu'elle vous a remarqué; vous lui allez... A quand la noce, bourgeois?
+J'en suis. Elle vous attend ce soir...
+
+Le vieux clerc assura ses lunettes d'un geste décidé, se leva et dit:
+
+--Marchons.
+
+Le jeune garnement ne s'était pas trompé. L'ancienne fille de service du
+duc de Champdoce était attablée à son éternelle partie.
+
+Mais dès qu'elle aperçut le soi-disant oncle de Toto, et bien qu'elle
+eût une quinte au roi et un quatorze de dix, elle jeta ses cartes pour
+faire à cet amoureux le plus gracieux et le plus encourageant accueil.
+
+Il s'en montra digne. Toto-Chupin négociateur de mariages par occasion,
+n'avait jamais vu son «bourgeois» si empressé, si aimable, si causeur.
+
+Il avait, ce bon Tantaine, des grâces de roquentin passionné qui
+parurent faire une vive impression sur le coeur de Caroline Schimel.
+
+Jamais, non jamais, elle n'avait entendu chanter à son oreille des
+phrases si tendres d'une voix si harmonieuse. C'était à en perdre la
+tête.
+
+Oui, on l'eût perdue à moins, car le vieux clerc faisait noblement les
+choses, il avait demandé un bol de punch au kirsch, et doux propos et
+verres de dur se succédaient et alternaient.
+
+Tantaine n'avait plus que vingt ans; il but, il chanta, il dansa. Oui,
+sur un mot de Caroline, il la saisit par la taille et l'entraîna dans la
+salle de bal, et Toto, stupide d'étonnement, les vit se lancer dans le
+tourbillon de valseurs.
+
+Mais aussi, quelle récompense! A dix heures, le mariage était arrêté, et
+Caroline, subjugée, sortait au bras de son futur époux. Elle venait de
+lui permettre de lui offrir au restaurant le souper des fiançailles.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, au petit jour, des balayeurs descendant des hauteur de
+Montmartre, trouvaient sur le boulevard, étendue à terre, inanimée, une
+femme.
+
+Ils eurent la charité de la porter au poste. Elle n'était pas morte,
+comme on le crut d'abord, mais seulement étourdie.
+
+Revenue à elle, cette malheureuse déclara qu'elle se nommait Caroline
+Schimel, qu'elle était rentrée dans un restaurant pour souper avec son
+fiancé, et que de ce moment elle ne se rappelait plus rien.
+
+Sur sa demande, on la reconduisit à son domicile, rue Marcadet.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+«Il n'est, pour voir, que l'oeil du maître,» a dit La Fontaine, et une
+fois de plus on pouvait vérifier l'exactitude du proverbe, au bureau de
+placement de la rue Montorgueil.
+
+Depuis huit jours à peine, B. Mascarot avait cessé de prendre place,
+tous les matins, au confessionnal, et déjà l'agence et l'hôtel des
+domestiques sans place, son annexe, souffraient. La clientèle se
+plaignait; on trouvait Beaumarchef charmant, mais insuffisant.
+
+L'ancien sous-off, qu'effrayait sa responsabilité, avait risqué de
+timides observations, mais il avait été rembarré si durement qu'il ne
+soufflait plus mot, et se contentait de gémir tout bas.
+
+Mais qu'importait à B. Mascarot son agence! Se soucie-t-on du moyen,
+quand on touche le but?
+
+Ainsi, le lendemain de l'expédition du bon Tantaine au _Grand-Turc_,
+pendant que Beaumar répondait à tous ses clients: «Monsieur est sorti,»
+monsieur était enfermé dans son cabinet.
+
+Ce jour-là, sa physionomie portait les traces de fatigues écrasantes. A
+plusieurs reprises, il souleva ses lunettes pour essuyer ses yeux; ses
+paupières étaient rouges et enflammées. Sur sa cheminée était posée une
+tasse de tisane, et de temps en temps il y trempait ses lèvres comme
+pour éteindre un feu intérieur.
+
+Lui, toujours froid et calme d'ordinaire, si maître des mouvements de sa
+passion, il était en proie à une agitation terrible.
+
+Les grands capitaines, la veille d'une bataille décisive, peuvent
+paraître impassibles à leurs familiers, mais ils n'échappent pas pour
+cela à l'accès de fièvre qui précède l'action.
+
+Or, pour B. Mascarot, l'heure de la lutte suprême sonnait. Il allait
+faire ce pas après lequel on ne peut plus reculer.
+
+Il attendait Catenac, Hortebize et Paul pour leur révéler son plan tout
+entier. Le premier au rendez-vous fut le docteur Hortebize.
+
+--J'ai reçu les instructions, Baptistin, dit-il dès le seuil, et je t'ai
+obéi. J'arrive en droiture de l'hôtel de Mussidan.
+
+--Quelle figure y fait-on?
+
+--Triste, mais résignée. Mlle Sabine n'a jamais été d'une gaîté
+folle; elle est plus grave et plus pâle qu'avant sa maladie, voilà tout.
+
+--As-tu pu te trouver seul avec la comtesse?
+
+--Parfaitement. Je lui ai dit que j'étais harcelé par les gens qui
+détiennent sa correspondance, qu'elle devait prendre garde. A quoi elle
+a répondu, avec un soupir à fendre l'âme, que Croisenois épouserait,
+puisqu'il le fallait; qu'elle était au désespoir, mais qu'elle était
+assurée du consentement de son mari et de la docilité de sa fille.
+
+Autant le doux Tantaine était démonstratif, autant l'honorable placeur
+l'était peu. Bien qu'il dût être ravi de ces nouvelles, c'est presque
+froidement qu'il répondit:
+
+--Ce que j'ai décidé sera. J'ai vu Croisenois ce matin, et s'il m'obéit,
+et il ne peut faire autrement, nous gagnerons en vitesse André et M. de
+Breulh. Le marquis sera le mari de Sabine qu'ils en seront encore à
+guetter la publication des bancs. La noce faite, je me moque d'eux.
+Quant à notre grande râfle finale, j'ai mûri l'idée de la Société dont
+Croisenois sera le directeur, et dans huit jours les prospectus seront
+lancés. Mais aujourd'hui, il ne s'agit que de l'affaire de Champdoce...
+
+Il fut interrompu par l'entrée de Paul, qui arrivait fort timidement,
+appréhendant fort une fâcheuse réception, après le singulier adieu du
+père Tantaine...
+
+Contre toute attente, l'accueil fut aussi amical que possible, soit que
+le vieux clerc d'huissier n'eût rien dit, soit que l'honorable placeur
+eût une autre manière de voir.
+
+--Tous mes compliments, fit-il, de vos succès chez M. Martin-Rigal.
+Outre que vous plaisez à la fille, vous avez séduit le père...
+
+--Je l'ai bien peu vu, cependant; hier soir encore il était absent...
+
+--Nous le savons. Il dînait chez un de nos amis, qui a sondé ses
+intentions à votre endroit. Si demain Hortebize va lui demander, pour
+vous, la main de Mlle Flavie, il ne dira pas: non.
+
+Paul chancela. Le million de dot de Mlle Rigal venait de passer
+devant ses yeux plus éblouissant que l'éclair...
+
+--Attention!... interrompit Hortebize, j'entends dans le corridor le pas
+trottinant de Catenac.
+
+Le digne docteur ne s'était pas trompé; c'était bien l'avocat qui
+arrivait en retard, selon sa coutume, voilant sa contrariété sous le
+plus amical sourire.
+
+Rien qu'à sa vue, B. Mascarot parut hors de soi, et s'avança d'un air si
+menaçant que prudemment Catenac fit un saut en arrière.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? balbutia-t-il.
+
+--Ne le devines-tu pas? répondit le placeur d'une voix terrible. J'ai
+mesuré la profondeur de ton infamie. Je t'avais ramené à nous l'autre
+jour, mais à peine seul, tu n'as plus songé qu'à nous vendre. Je croyais
+à ton concours sincère, et tu me tendais le piège où je devais tomber à
+l'heure du triomphe.
+
+--Je te jure, Baptistin...
+
+--Oh! pas de serment. Un mot de Perpignan m'a éclairé. Ignores-tu que le
+duc de Champdoce peut reconnaître sûrement l'enfant qu'il cherche, à des
+cicatrices ineffaçables?
+
+--J'avais oublié...
+
+Il s'arrêta court, déconcerté, malgré son aplomb, par le regard du
+placeur.
+
+--Tiens, poursuivit Mascarot, veux-tu que je te dise, tu n'es qu'un
+lâche et un traître! Les forçats, entre eux, ne se manquent pas de
+parole. Je te savais vil, mais pas à ce point...
+
+--Pourquoi m'employer malgré moi, alors?
+
+Cette velléité de révolte transporta B. Mascarot d'une telle fureur, que
+saisissant Catenac au collet, il le secoua comme s'il eût voulut
+l'étrangler.
+
+--Je me sers de toi, bête venimeuse, continua-t-il, parce que je t'ai
+mis hors d'état de nuire. Et tu me serviras quand il te sera prouvé que
+ta réputation volée, ton argent, ta liberté, et peut-être ta vie,
+dépendent de notre succès. Ah! je sais où est le cadavre, heureusement!
+Les preuves irrécusables de ton crime, entends-moi bien, sont entre les
+mains d'une personne sûre. Que j'échoue, pour quelque cause que se
+puisse être, et ces preuves seront adressées au procureur impérial.
+
+Il y eut un silence qui parut formidable à Paul.
+
+--Et prie Dieu, ajouta le placeur d'un ton glacé, de nous préserver de
+tout accident, Hortebize, Paul et moi. Si l'un de nous venait à mourir
+un peu rapidement, la condamnation serait jetée à la poste le jour même.
+C'est dit, un bon averti en vaut deux... Je compte sur ton intelligence.
+
+Catenac demeurait la tête basse, immobile, foudroyé.
+
+Sa physionomie, contractée par la rage, n'annonçait certes rien de bon,
+mais qui s'en inquiétait? On le lui avait dit, et il ne le sentait que
+trop, il était lié, enchaîné, hors d'état d'essayer même un mouvement.
+
+Plus de tergiversations possibles; nul espoir de vengeance.
+
+Sa position, qu'il devait au chantage, le chantage la menaçait.
+
+B. Mascarot, lui, avala un verre de tisane, et tranquillement, comme
+s'il ne se fût rien passé que d'ordinaire, il revint s'asseoir dans son
+fauteuil, au coin du feu, rajustant ses lunettes dérangées par la
+véhémence de ses mouvements.
+
+--Je dois te dire aussi, maître Catenac, qu'à ce détail près, que tu me
+cachais, je connais un peu mieux que toi l'affaire de Champdoce. Qu'en
+sais-tu, toi? Juste ce qu'il a plu au duc de vous confier, à toi et à
+Perpignan. T'imaginerais-tu qu'il vous a dit la vérité? Par bonheur, je
+suis un peu mieux informé. Cela ne te surprendra pas, quand je
+t'avouerai qu'il y a des années que je suis cette affaire...
+
+--Oui, il y a longtemps, affirma le digne docteur.
+
+--Du reste, il faut que vous sachiez comment j'ai été mis sur la trace
+de cette opération. Il vous souvient peut-être de cet écrivain public
+qui avait son échoppe près du Palais de Justice, et qui s'avisait de
+faire chanter le monde. Une spéculation maladroite le conduisit en
+police correctionnelle et il attrapa deux ans de prison.
+
+--En effet je me rappelle...
+
+--C'était un gaillard intelligent. Il achetait au poids des papiers
+manuscrits de toutes sortes, et ces montagnes de paperasses, il les
+triait, les dépouillait, les épluchait et les lisait.
+
+Dire quelles trouvailles on peut faire dans des correspondances
+abandonnées au chiffonnier est impossible.
+
+Songez qu'il n'est pas un homme qui, une fois dans sa vie au moins,
+n'ait regretté d'avoir su écrire à un moment donné. Avez-vous une cause
+célèbre sans quelque lettre accablante déterrée par la police?
+
+Ces faits m'ont si souvent frappé, que je me demande comment les gens
+prudents n'écrivent pas avec ces encres particulières qui, au bout de
+trois quatre, huit jours, s'effacent et s'évaporent sans laisser trace
+sur le papier.
+
+Bref, je fis comme l'écrivain public. J'achetai des vieux papiers, et
+entre autres choses curieuses, je découvris ceci...
+
+Il prit sur son bureau un fragment de papier chiffonné, sali, maculé, et
+le tendit à Hortebize et à Paul en leur disant:
+
+--Regardez.
+
+En haut de ce fragment, une main tremblante avait écrit:
+
+_tnafneertoniomzedneréitipzeyaetneconnisiusejecarg_.
+
+Et au-dessous de ces deux lignes de lettres se trouvait ce seul mot,
+d'une grosse écriture:
+
+_Jamais!_
+
+--Il était évident que j'avais sous les yeux un cryptogramme,
+c'est-à-dire une lettre composée selon des conventions particulières,
+conventions destinées à mettre à l'abri d'une indiscrétion certaines
+communications compromettantes.
+
+Ceci démontré par la nature même des choses, je me dis qu'on emploie
+guère des précautions si gênantes pour les relations ordinaires de la
+vie. Je conclus donc que ce chiffon recélait quelque aveu dangereux...
+
+C'était avec un parti bien pris de dénigrement que Catenac écoutait.
+
+Il était de ces entêtés et inintelligents lutteurs qui jamais ne
+consentent à reconnaître que leurs épaules ont touché le sable de
+l'arène, et qui vaincus et à terre, s'obstinent encore à nier leur
+défaite.
+
+--La conclusion était indiquée, fit-il d'un ton railleur.
+
+--Elle était élémentaire, c'est vrai, mais encore fallait-il la trouver.
+Ces choses sont celles dont on ne s'avise jamais, tant ce qui est
+naturel répugne à la vanité humaine. Témoin l'oeuf cassé de Colomb.
+Pour moi, je me croyais d'autant plus intéressé à pénétrer le sens de
+l'énigme qui m'était offerte, que je suis le chef d'une association dont
+les membres doivent à l'habile exploitation des secrets d'autrui, non
+seulement l'argent qu'ils prêtent à la petite semaine, mais encore la
+fausse considération dont ils se drapent.
+
+Hortebize lança à Catenac un regard moqueur.
+
+--Empoche, murmura-t-il, on te tient quitte du reçu.
+
+D'un geste, l'honorable placeur remercia son ami.
+
+--C'était un matin, poursuivit-il, je fermai ma porte, et je me jurai
+que je ne sortirais de mon cabinet qu'après avoir traduit cet
+hiéroglyphe.
+
+L'un après l'autre, Paul, le docteur Hortebize et même Catenac,
+examinèrent avec la plus scrupuleuse attention la lettre que leur
+tendait B. Mascarot.
+
+Ces caractères assemblés comme au hasard ne présentaient aucun sens à
+leur esprit.
+
+--Ma foi! fit le docteur impatienté, je donne ma langue aux chiens. De
+ma vie je n'ai su deviner un logogriphe.
+
+L'honorable placeur souriait. Il ne péchait pas précisément par le
+manque d'amour-propre, et il avait ses raisons pour prolonger, tout en
+en jouissant, l'étonnement de ses auditeurs.
+
+--Vous ne devinez pas? demanda-t-il en retirant des mains de Paul le
+fragment de lettre.
+
+--Oh! pas du tout, répondit l'avocat d'un ton rogue.
+
+--Eh bien! je le confesse, reprit B. Mascarot, à première vue, je n'ai
+pas plus compris que vous en ce moment. Pourtant je ne jetai pas au
+panier ce chiffon qui m'arrivait après avoir traîné partout, ainsi que
+le prouvaient les taches et les maculatures dont il était couvert. A la
+couleur jaunâtre du papier, à la pâleur de l'encre, il était aisé de
+voir que ce document était ancien déjà. Puis, au fond de moi-même, une
+voix secrète parlait, qui m'assurait que je tenais là, entre mes doigts
+l'instrument de notre fortune à tous.
+
+--Tous les prédestinés ont comme cela leur voix, murmura l'avocat.
+
+B. Mascarot ne jugea pas à propos de relever cette raillerie.
+
+--Dans les replis de l'esprit de tout homme, poursuivit-il, se cachent
+un besoin irraisonné de savoir, un inexplicable instinct de curiosité.
+C'est à cela que doivent leur succès les rébus et les charades, futiles
+aliments jetés à la curiosité désoeuvrée.
+
+Et notez que je n'avais pas, pour m'exciter, l'enthousiasme d'une
+puérile confiance. Je pouvais arriver à une niaiserie aussi bien qu'à
+une découverte immense. Les chances étaient égales, et je ne m'abusais
+pas.
+
+Tout d'abord, en étudiant attentivement cet énigmatique fragment, j'y
+reconnus deux écritures parfaitement distinctes. Si c'est une femme qui
+a composé le rébus, c'est certainement un homme qui, au-dessous, a
+ajouté ce mot: Jamais.
+
+Ce «jamais», cela tombe sous le sens, est une conséquence forcée des
+incompréhensibles lignes qui précèdent.
+
+Donc, le tout est comme un dialogue entre ces deux personnes. La femme
+demande une grâce, l'homme la refuse.
+
+Maintenant, pourquoi cet emploi de deux langues, pour ainsi dire?
+Pourquoi cette phrase mystérieuse, pourquoi ce mot écrit selon les
+règles de l'alphabet usuel?
+
+De courtes réflexions me donnèrent les raisons de cette apparente
+anomalie.
+
+La demande de la femme, dangereuse de sa nature, pouvait révéler des
+faits qu'on avait un intérêt puissant à dissimuler, tandis que cette
+laconique réponse «Jamais» ne compromettait rien.
+
+Mais comment se fait-il, me demanderez-vous, que prière et refus se
+trouvent sur la même feuille de papier, sur la même page. Cette question
+que je me posai, aussi, moi, fut vite résolue.
+
+La lettre dont nous tenons les fragments, n'était pas destinée à la
+poste et n'y a jamais été mise. Elle a été échangée entre deux maisons
+voisines, entre deux étages de la même maison, et, qui sait? peut-être
+entre deux pièces du même appartement.
+
+Sous l'empire d'émotions terribles, de circonstances urgentes, une femme
+a écrit ces deux lignes et les a fait porter par un domestique à l'homme
+dont elle implorait la pitié. Lui, transporté de colère en ce moment, a
+saisi une plume, a écrit ce refus impitoyable et a rendu le papier au
+domestique en lui disant: «Retournez ceci à votre maîtresse!» Ces
+préliminaires posés, restait à déchiffrer le cryptogramme. Fort neuf à
+cette besogne, j'éprouvai, je ne vous le cacherai pas, d'horribles
+difficultés. C'est que par suite de cette rage si commune de supposer à
+autrui une finesse supérieure, je cherchais midi à quatorze heures.
+
+[Illustration: Sur l'impériale le cocher bourre sa pipe.]
+
+C'est le hasard qui me livra la clé que je cherchais vainement.
+
+Ayant machinalement élevé au jour ce fragment, le verso tourné de mon
+côté, je lus couramment ce qui était écrit sur le recto.
+
+J'étais en face d'un échantillon de cryptographie véritablement
+enfantine. Lettres et mots, au lieu d'aller de gauche à droite, allaient
+de droite à gauche, et pour obtenir le sens, il ne s'agissait que de les
+replacer dans leur ordre.
+
+Vite je pris un crayon, et sur mon sous-main, je reproduisis toutes les
+lettres en commençant par la fin, _g_, _r_, _a_, _c_, _e_, _j_, _e_,
+_s_, etc... Je divisai les mots confondus avec intention, et j'obtins
+cette phrase significative:
+
+«_Grâce, je suis innocente, ayez pitié, rendez-moi notre enfant!..._»
+
+Le digne M. Hortebize s'était déjà emparé du chiffon resté sur le
+bureau, et il répétait la manoeuvre indiquée.
+
+--C'est pourtant vrai, s'écria-t-il, c'est l'enfance de l'art.
+
+L'honorable placeur poursuivait:
+
+--J'avais donc lu, mais c'était la moindre des choses. Ce fragment de
+lettre avait été trouvé parmi cinq ou six cents livres de paperasses
+achetées lors de la vente d'un château des environs de Vendôme; comment
+remonter jusqu'à ses auteurs?
+
+Je désespérais d'y parvenir, lorsque, dans l'angle de ce chiffon, tenez,
+là, j'aperçus ces traces d'une devise. Illisible pour moi, elle ne le
+fut pas pour un de mes amis, ancien élève de l'École des chartes. Cette
+devise est celle de la fière et noble maison de Champdoce...
+
+Il se leva, comme pour laisser tomber ses paroles de plus haut, s'adossa
+à la cheminée et continua:
+
+--Tel fut, messieurs, mon point de départ. L'idée était faible. Chétive
+était la lueur qui devait me guider. Un autre eût été découragé; moi,
+non. Je suis patient et je sais me réveiller chaque matin avec l'idée de
+la veille.
+
+Six mois plus tard, je savais que cette phrase suppliante avait été
+adressée par la duchesse de Champdoce à son mari, comment et en quelles
+circonstances.
+
+Puis, le temps aidant, j'ai pénétré le mystère que cette lettre m'avait
+fait soupçonner.
+
+Si je n'ai pas agi plus tôt, c'est qu'un point, un seul, restait encore
+obscur pour moi. Depuis hier il ne l'est plus...
+
+--Ah!... fit le docteur, Caroline Schimel a parlé.
+
+--Oui, l'ivresse lui a arraché le secret qu'elle gardait depuis
+vingt-trois ans.
+
+Sur ces mots, l'honorable placeur ouvrit un des tiroirs de son bureau et
+en tira un volumineux manuscrit qu'il brandit d'un air de triomphe.
+
+--Voici mon chef-d'oeuvre, s'écria-t-il, l'explication de mes
+manoeuvres depuis quinze jours. Après ce récit vous comprendrez
+comment, sous le même filet, je tiens le duc et la duchesse de
+Champdoce et Diane de Sauvebourg, comtesse de Mussidan. Écoute, docteur,
+toi qui a eu en moi une aveugle confiance; écoute aussi, Catenac, toi
+qui a voulu me trahir; vous me direz ensuite si je m'abuse lorsque
+j'affirme que je suis sûr du succès.
+
+Il tendit le cahier à Paul et ajouta:
+
+--Et vous, mon cher enfant, lisez. C'est pour vous surtout que j'ai
+écrit ceci. Lisez avec toute l'attention dont vous êtes capable, c'est
+l'histoire d'une grande maison. Et pénétrez-vous bien de ceci qu'il
+n'est pas un détail, si futile qu'il puisse vous paraître, qui n'ai pour
+votre avenir une énorme importance...
+
+Paul avait ouvert le cahier, et c'est d'une voix tremblante d'abord,
+mais qui alla en s'affermissant, qu'il lut la douloureuse histoire
+rédigée par Mascarot:
+
+ LE SECRET DE LA MAISON DE CHAMPDOCE
+
+ FIN DE LA PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LE SECRET DES CHAMPDOCE
+
+
+
+
+I
+
+
+Quand de Poitiers on veut se rendre à Loudun, le plus court est encore
+d'aller retenir une place à la diligence qui fait le service entre le
+chef-lieu du département de la Vienne et Saumur, la plus coquette des
+cités qui se mirent aux flots bleus de la Loire.
+
+Le bureau de cette diligence est à deux pas de l'hôtel de France, entre
+le restaurant du Coq-Hardi et le café Castille.
+
+Un employé fort poli y reçoit les voyageurs. On lui donne cinq francs
+d'arrhes, et en échange il garantit une bonne place de coupé pour le
+lendemain matin.
+
+--Surtout, recommande-t-il, arrivez à six heures, six heures très
+précises.
+
+Le lendemain donc, on se fait tirer du lit dès l'aurore, on s'habille en
+deux temps, et on arrive au pas de course. Hâte inutile!
+
+Tout dort encore dans le bureau, à l'exception d'un garçon, juste assez
+éveillé pour répondre une grossièreté aux questions qu'on lui adresse.
+
+S'indigner? A quoi bon! En face, un débit s'ouvre où on vend du café au
+lait, mieux vaut s'y réfugier.
+
+Ce n'est guère que vingt-cinq minutes plus tard que le «buraliste» se
+montre, bâillant à se démettre les mâchoires.
+
+Presque aussitôt, le conducteur apparaît, sacrant, donnant des ordres,
+jurant que jamais il n'a été si en retard.
+
+Vite on tire de la cour la vieille diligence qui sonne la ferraille. Le
+postillon et un palefrenier surviennent, traînant par leur longe les
+trois chevaux endormis. On attelle et les facteurs hissent sur
+l'impériale les bagages et les colis.
+
+--En voiture!... crie le buraliste, en voiture!...
+
+Fausse alerte! Pas un des voyageurs de la ville n'a montré le bout de
+son nez. On attend M. de Rocheposay, qui demeure rue Saint-Porchaire,
+maître Nadal, qui habite près de Blossac et aussi M. Richaud, de Loudun,
+venu la veille pour ses affaires, et descendu à l'hôtel des
+Trois-Pilliers, et d'autres encore.
+
+Un à un ils se présentent, se hâtant lentement, portant force boîtes
+dont ils embarrassent les compartiments.
+
+Enfin le compte y est. Sept heures et demie sonnent, le conducteur lâche
+un dernier juron, le fouet du postillon claque; hue! on part; on est
+parti.
+
+C'est au galop de ses rosses fourbues, que la voiture descend les rampes
+de la ville; elle traverse comme un trait le pont du Clain, elle brûle
+le pavé du faubourg, elle atteint la grande route et les chevaux
+emboîtent le trot somnolent qu'ils garderont jusqu'au relai.
+
+Sur l'impériale, le conducteur bourre sa pipe.
+
+Bons voyageurs, penchez-vous à la portière pour regarder le paysage.
+
+Regardez, voici le haut Poitou, tout entrecoupé de plaines fertiles, de
+vastes pâturages et de grandes forêts. Les vallées succèdent aux vallées
+et à perte de vue se déroulent les champs à la terre rougeâtre, plantés
+çà et là de châtaigniers dont les branches pendent jusque sur les
+sillons.
+
+Regardez, voici les landes et les taillis de Bivron.
+
+Si le gibier foisonne, c'est que leur propriétaire, le comte de
+Mussidan, n'y a pas tiré un coup de fusil depuis qu'il eut le malheur de
+tuer à la chasse un de ses domestiques. Il y a de cela vingt-trois ans.
+
+Le château de Mussidan est plus loin, sur la droite. Il y aura deux ans,
+à la Noël, que la douairière de Chevauché, une rude et brave femme,
+disent les paysans, y est morte, en laissant tout son bien à sa nièce
+Mlle Sabine.
+
+De l'autre côté de la route on aperçoit, à demi caché par ses hautes
+futaies, le haut castel de Sauvebourg. Un des artistes aimés de François
+Ier a sculpté ses balcons et entouré ses fenêtres de guirlandes
+précieuses respectées par le temps.
+
+Plus loin, enfin, au sommet d'un coteau aux pentes raides, comme une
+forteresse sur un roc, apparaît une masse imposante de constructions
+anciennes.
+
+C'est le vieux manoir de Champdoce.
+
+Rien de triste comme cette immense habitation, jadis une des plus
+magnifiques du Poitou.
+
+Abandonnée, oubliée de ses maîtres depuis un quart de siècle, elle va
+perdant de jour en jour de sa valeur, tombant en ruine.
+
+Déjà l'aile gauche est à demi écroulée. Les tempêtes ont emporté les
+toitures et les girouettes. La pluie et le soleil ont émietté les
+contrevents, dont les ferrures pendent misérablement le long des murs
+lézardés.
+
+Là, vers 1840, vivait, avec son fils unique, l'héritier d'un des noms
+illustres de France, César-Guillaume de Dompair, duc de Champdoce.
+
+Dans le pays il passait pour un original.
+
+On le rencontrait par les chemins, vêtu comme le plus pauvre des
+paysans, portant une méchante veste rapiécée, coiffé d'une casquette de
+cuir à oreillettes, les pieds dans d'énormes sabots, invariablement armé
+d'un gros bâton terminé en fourche.
+
+L'hiver il jetait sur ses épaules une peau de bique toute pelée, dont
+n'eût pas voulu le dernier toucheur de boeufs.
+
+C'était alors un homme de soixante ans, d'une puissante carrure, d'une
+force herculéenne, bâti à chaux et à sable, un des survivants de la
+grande génération de 89, dont la robuste constitution suffisait à tous
+les travaux comme à tous les excès.
+
+Son regard seul trahissait une volonté de fer, comme ses muscles.
+
+Il avait, sous ces gros sourcils en broussailles, de petits yeux d'un
+gris clair qui devenaient absolument noirs lorsqu'ils s'irritait et que
+le sang affluait à son cerveau.
+
+Quand il servait à l'armée de Condé, un coup de sabre lui avait fendu la
+lèvre supérieure, et la cicatrice donnait à sa physionomie une
+expression terrible de dureté.
+
+Il n'était pas méchant, cependant, mais d'un entêtement qui touchait à
+la folie, d'un despotisme odieux et d'une violence extraordinaire.
+
+Heureusement pour ceux qui l'entouraient, trois jurons indiquaient le
+degré de sa colère.
+
+Mécontent, il disait: Jarnicoton! Irrité, il criait: Jarnidieu!
+Jusque-là, rien à craindre. Mais quand de sa puissante voix il hurlait:
+Jarnitonnerre! il était bon de se mettre prestement hors de portée de
+son bâton fourchu.
+
+On le redoutait extrêmement.
+
+C'est avec un respect mêlé de crainte qu'on se découvrait sur son
+passage, le dimanche, lorsque suivi de son fils il traversait le bourg
+de Bivron pour se rendre à l'église où il avait un banc, le premier
+devant le choeur.
+
+Tant que durait la messe, il lisait à demi-voix dans son gros paroissien
+ou accompagnait les chantres. A la quête, il donnait régulièrement une
+pièce de cinq francs.
+
+Cette offrande hebdomadaire, le prix d'un abonnement à la _Gazette de
+France_, cinq écus par an qu'il octroyait au barbier qui venait le raser
+deux fois la semaine, constituaient toute sa dépense personnelle.
+
+Ce n'est pas qu'on vécût mal chez lui. Volailles dodues, gibiers,
+légumes savoureux, fruits exquis abondaient. Mais rien, jamais, ne
+paraissait sur sa table qui n'eût été récolté ou tué sur ses domaines.
+La viande de boucherie en était sévèrement exclue parce qu'il faut la
+payer.
+
+Fréquemment invité à des dîners ou à des fêtes, par les châtelains du
+voisinage qui, bien qu'il pût faire, le considéraient un peu comme leur
+chef, il refusait régulièrement, disant qu'un gentilhomme ne saurait
+accepter sans rendre, et que rendre coûte de l'argent.
+
+Certes ce n'était pas la pauvreté qui contraignait le duc de Champdoce à
+cette sévère économie.
+
+On lui connaissait, tant dans le Poitou que dans l'Angoumois et dans la
+Saintonge, pour plus de douze cents mille francs de terres au soleil,
+sans compter la forêt de Champdoce qui, habilement aménagée, rapportait
+bon an mal an de huit à dix mille écus en sacs.
+
+On prétendait encore, et on avait raison, que sa fortune en portefeuille
+dépassait sa fortune territoriale.
+
+Naturellement, on le taxait d'avarice, en quoi on se trompait. Il
+n'était pas avare dans le sens qu'on attache à ce mot.
+
+Cet entêté gentilhomme poursuivait simplement l'exécution d'un plan
+longuement médité et fortement arrêté.
+
+Son passé pouvait, jusqu'à un certain point expliquer sa conduite.
+
+Né en 1780, le duc de Champdoce avait émigré et servi dans l'armée de
+Condé. Ennemi implacable de la Révolution, il habita Londres tant que
+dura l'Empire, réduit, pour vivre, à donner des leçons d'escrime.
+
+Revenu en France avec les Bourbons, il dut à un prodigieux hasard d'être
+remis en possession d'une portion des immenses domaines de sa maison.
+
+Mais qu'était cette portion pour lui? Rien. Comparant la richesse
+présente à l'opulence princière de ses aïeux, il se trouvait misérable.
+
+Pour comble de douleur, à coté de la vieille aristocratie, oisive et
+énervée, il voyait surgir du commerce et de l'industrie, une
+aristocratie nouvelle, jeune, ambitieuse, remuante, fière de ses
+richesses, fatalement destinée à enlever à l'ancienne son influence et
+jusqu'à son prestige.
+
+C'est alors que cet homme, que l'orgueil de son nom exaltait jusqu'au
+délire, conçut le projet auquel il devait consacrer sa vie.
+
+Il crut découvrir un moyen de rendre à l'antique maison de Champdoce sa
+splendeur et sa puissance passées. Trois ou quatre générations devaient
+se sacrifier au profit de la postérité.
+
+--Ainsi, se disait-il, je puis en vivant comme un paysan, en me refusant
+toute satisfaction, tripler en trente ans mes capitaux. Que mon fils
+m'imite, et dans cent ans, les ducs de Champdoce reprendront, grâce à
+une fortune royale, le rang auquel leur naissance leur donne droit.
+
+Vers 1820, fidèle à son plan d'enrichissement, il épousa, bien contre
+son inclination, une jeune fille aussi laide que noble, mais bien dotée,
+et il vint avec elle s'établir au château de Champdoce.
+
+Cette union ne fut pas heureuse.
+
+On alla jusqu'à accuser le duc de brutalités inouïes envers une jeune
+femme incapable d'admettre ses idées, et qui ne pouvait comprendre que
+l'homme auquel elle avait apporté 500,000 francs, lui refusât une robe
+dont elle avait besoin.
+
+Pourtant, après un an de ménage, elle lui donna un fils baptisé sous les
+noms de Louis-Norbert.
+
+Mais six mois plus tard, elle mourait des suites d'une frayeur que lui
+avait causée son mari.
+
+Loin de s'affliger de cette mort, le duc intérieurement s'en réjouit. Il
+avait un héritier bien constitué, robuste, la fortune de la mère était
+acquise à la maison de Champdoce; que lui importait le reste!
+
+Même son veuvage fut le prétexte d'économies nouvelles. Il condamna tous
+les étages supérieurs du château et adopta définitivement le costume
+comme les moeurs des métayers, ses voisins.
+
+Faisant valoir lui-même, l'oeil ouvert aux moindres détails d'une
+immense exploitation, il ne se ménagea plus.
+
+Levé avant le jour, il suivait ses ouvriers aux champs et travaillait
+comme eux. Puis il courait les marchés et les foires pour vendre ses
+grains et ses bestiaux, âpre au grain comme le paysan qui, ayant épousé
+la terre, la voudrait tout entière pour lui seul.
+
+Son fils, il ne s'en occupait que pour se demander s'il serait assez
+robuste pour continuer l'oeuvre.
+
+Norbert était élevé comme les enfants des fermiers, ni mieux ni pis. On
+le laissait errer en liberté le long des haies, se rouler sur la
+litière, barboter au bord des mares, pieds nus l'été, l'hiver chaussé de
+galoches garnies de paille.
+
+Quand il eut neuf ans, son éducation rurale commença.
+
+Tout d'abord il garda les vaches dans les pâtures ou sur la lisière des
+bois, armé d'une grande gaule pour empêcher les bêtes d'aller brouter
+les jeunes pousses. Il partait au jour, avec la pitance de la journée
+dans un panier pendu à l'épaule.
+
+Puis, successivement, à mesure qu'il avança en âge, il apprit à tracer
+un sillon profond et droit, à faucher, à semer à la volée, à évaluer
+d'un coup d'oeil le rapport d'une pièce de terre, à soigner l'enfle et
+la clavelée, enfin à débattre un marché.
+
+Longtemps le duc de Champdoce avait hésité avant de faire apprendre à
+lire à son fils.
+
+Puisqu'il prétendait le condamner à la rude vie des gens de la campagne,
+à quoi bon? D'un autre côté, l'homme qui ne sait pas au moins lire,
+écrire et compter, ne saurait mener à bien une lourde exploitation.
+
+[Illustration: C'est machinalement qu'il alla décharger les sacs.]
+
+S'il s'était décidé pour l'affirmative, c'est que certainement il avait
+été influencé par les observations du curé lors de la première communion
+de Norbert.
+
+Cependant, tout alla bien jusqu'au jour où Norbert eut seize ans, ou
+plutôt jusqu'au jour où son père le conduisit pour la première fois à la
+ville, c'est-à-dire à Poitiers.
+
+A seize ans, Louis-Norbert de Champdoce en paraissait dix-neuf, et était
+bien le plus bel adolescent qu'on puisse imaginer.
+
+Il avait cette physionomie pensive des humbles travailleurs de la terre
+accoutumés à vivre seuls, repliés sur eux-mêmes, face à face avec la
+nature.
+
+Le hâle donnait à son teint la richesse de tons des vieux bronzes. Il
+avait les cheveux noirs, légèrement ondulés, et de grands yeux bleus
+mélancoliques, les yeux de sa mère! Pauvre femme! c'était sa seule
+beauté.
+
+Les durs travaux auxquels il était astreint avaient donné à ses muscles
+une rare vigueur, sans pourtant altérer l'élégance de sa taille, et ses
+mains, sous leurs callosités, gardaient une rare perfection de formes.
+
+C'était d'ailleurs un parfait sauvage.
+
+Tenu par son père dans la dépendance la plus étroite, il ne s'était
+jamais éloigné d'une lieue du château.
+
+Pour lui, le bourg de Bivron, avec soixante maisons, sa mairie, sa
+petite église et sa grande auberge, était un séjour de délices, de
+tumulte et de bruit.
+
+Il n'avait pas en sa vie parlé à trois étrangers, et les nombreux
+ouvriers qu'employait le duc de Champdoce le redoutaient bien trop pour
+oser prononcer devant son fils un mot capable de l'éclairer ou de le
+faire réfléchir.
+
+Ainsi élevé, Norbert ne pouvait concevoir une existence autre que la
+sienne. S'éveiller au chant du coq, travailler jusqu'à la nuit courbé
+sur le sillon, dormir à poings fermés après un bon souper, devait lui
+paraître la seule fin de l'homme ici-bas.
+
+Pour lui, le bonheur c'était d'obtenir de belles récoltes; le malheur
+c'était d'avoir ses blés versés ou ses vignes gelées.
+
+Cependant il avait ses distractions.
+
+La grand'messe, chaque dimanche, était presque une fête pour lui. Il en
+rapportait des petits morceaux du pain bénit qui se distribue
+parcimonieusement, haché menu dans une grande corbeille proprement
+entourée d'une serviette.
+
+Il prenait plaisir à voir sur la place, à la sortie, les groupes
+endimanchés; il s'arrêtait devant quelque jeu de tourniquet ou
+s'émerveillait du casque emplumé d'un charlatan débitant son boniment du
+haut de sa voiture.
+
+Depuis plus d'un an déjà les jeunes paysannes le lorgnaient du coin de
+l'oeil et rougissaient jusqu'aux oreilles quand il leur adressait la
+parole, mais il était bien trop naïf pour s'en apercevoir.
+
+Après la messe, il accompagnait son père qui allait inspecter les
+travaux de la semaine, ou il obtenait la permission de tendre des pièges
+aux oiseaux.
+
+Chez lui, pas la moindre notion de la vie réelle, du monde, de la
+société, nulle idée des rapports des hommes entre eux, de la valeur de
+l'argent, rien.
+
+Un peu effrayé de la vivacité de son intelligence, son père s'était
+ingénié à épaissir les ténèbres autour de sa pensée.
+
+Tel était exactement Norbert, quand un soir son père lui commanda de
+s'apprêter à le suivre le lendemain à Poitiers.
+
+Le duc de Champdoce avait reçu la veille le prix d'une coupe et touché
+des fermages importants, et il s'agissait de placer cet argent, car il
+ne laissait guère ses capitaux oisifs.
+
+S'il se faisait accompagner de son fils, c'est qu'il commençait à sentir
+l'impérieuse nécessité de l'initier au maniement de l'immense fortune
+qu'il lui laisserait, à la charge de la tripler.
+
+Ils partirent de bon matin, dans une de ces petites charrettes
+suspendues qu'on rencontre sur toutes les routes du Poitou, véhicules
+incommodes dont le siège mobile se balance à l'extrémité de quatre
+fortes courroies.
+
+Ils avaient sous leurs pieds près de quarante mille francs en argent,
+charge si lourde que les ressorts pliaient et qu'à toutes les côtes il
+fallait descendre pour soulager le cheval. Norbert était radieux.
+
+Il y avait plus d'un an qu'il brûlait de voir Poitiers, dont Champdoce,
+cependant, n'est éloigné que de cinq lieues.
+
+Si souvent et si diversement il avait entendu parler de la «tant belle
+ville,» comme dit la vieille chanson huguenote, qu'il éprouvait comme
+une vague terreur à mesure qu'il en approchait.
+
+Poitiers n'est pas précisément la cité la plus gaie de France. Plus d'un
+étudiant de l'École de droit y bâille, soupirant lorsqu'il songe à
+Paris. Le pavé est détestable, les rues sont étroites et tortueuses, les
+maisons, hautes et noires, semblent dater de dix siècles. Cependant,
+Norbert fut ébloui.
+
+Pendant que la charrette traversait la ville au pas, crainte d'accident,
+il crut voir aux devantures des boutiques toutes les merveilles des
+_Mille et une Nuits_.
+
+C'était jour de foire, et il était stupéfait du mouvement, étourdi du
+brouhaha de cette cohue. Peut-être ne s'imaginait-il pas que la terre
+eût tant d'habitants.
+
+Telle était sa préoccupation qu'il ne s'aperçut pas que le cheval
+s'arrêtait de lui-même devant une maison ornée des panonceaux d'un
+notaire. Son père dut le secouer comme s'il eût été endormi.
+
+--Nous sommes arrivés! lui criait-il.
+
+Ils descendirent, mais la pensée de Norbert courait la ville.
+
+C'est machinalement qu'il aida à décharger les sacs. Il ne remarqua pas
+l'empressement presque respectueux du notaire à leur entrée. Il
+n'entendit pas un mot de l'interminable conversation qu'eurent son père
+et l'officier ministériel, cherchant ensemble l'emploi le plus
+avantageux des fonds.
+
+Enfin, le duc sortit de l'étude, emmenant son fils.
+
+Ils allèrent remiser charrette et cheval à une grande auberge près du
+champ de foire, et déjeunèrent d'un morceau de lard et d'un verre de vin
+aigre, sur un coin de la table de la salle commune, entre des valets de
+charrue qui débattaient un marché et deux toucheurs de boeufs qui
+achevaient de se griser.
+
+Mais M. de Champdoce n'était pas venu seulement pour son placement. Il
+comptait profiter de la foire pour chercher un meunier de Châtellerault,
+son débiteur depuis près d'un an.
+
+Le frugal repas terminé, il ordonna donc à son fils de l'attendre, et
+s'éloigna.
+
+Norbert restait planté sur ses jambes devant l'auberge, un peu ému
+d'être abandonné au milieu de tant de gens inconnus, lorsqu'il se sentit
+frapper sur l'épaule.
+
+Il tressaillit, et se retournant brusquement, il se trouva en face d'un
+garçon de son âge, qui lui dit en riant aux éclats:
+
+--Eh bien! on ne reconnaît donc plus les amis?
+
+Il fallut à Norbert un moment pour remettre cet ami. Enfin, il s'écria:
+
+--Montlouis.
+
+Ce Montlouis, fils d'un des métayers de M. de Champdoce, était un
+camarade de Norbert.
+
+Souvent, autrefois, ils s'étaient entendus pour conduire leurs vaches
+aux mêmes pâtis, et ils avaient passé des journées à jouer ensemble, à
+faire tourner aux cours d'eau des moulins de joncs ou à dénicher des
+oiseaux.
+
+Il n'y avait guère que cinq ans qu'ils s'étaient perdus de vue.
+
+L'hésitation première de Norbert était venue du costume de Montlouis. Ce
+garçon portait un habit à boutons de métal et un chapeau à haute forme.
+C'était l'uniforme du collège où il achevait sa seconde.
+
+Pendant que le grand seigneur s'efforçait de faire de son fils un
+paysan, le paysan prétendait faire du sien un «monsieur.»
+
+Norbert fut si choqué de la différence des vêtements qu'il ne trouva pas
+un mot.
+
+--Que fais-tu là? interrogea Montlouis.
+
+--J'attends mon père.
+
+--Moi de même. Cependant nous avons bien le temps de prendre une tasse
+de café ensemble.
+
+Et sans attendre l'assentiment de son ancien camarade, il l'entraîna
+jusqu'à un petit estaminet, à une cinquantaine de pas de l'auberge. La
+supériorité de Montlouis était manifeste, il en abusa.
+
+--Si le billard n'était pas retenu, dit-il, je te proposerais une
+partie. Il est vrai que cela coûte de l'argent, et ton père ne doit pas
+t'en donner beaucoup.
+
+De sa vie Norbert n'avait eu en sa possession seulement une pièce de dix
+sous. Cette fois il se sentit sérieusement humilié et devint cramoisi.
+
+--Mon père à moi, poursuivit le collégien, ne me refuse rien. Par
+exemple, je travaille énormément. Je suis sûr de deux prix à la
+distribution. Quand je serai reçu bachelier, le comte de Mussidan me
+prendra pour secrétaire, j'irai à Paris, je m'amuserai. Et toi que
+feras-tu?...
+
+--Moi! je ne sais pas.
+
+--Oh! on le sait. Tu piocheras la terre comme ton père. Est-ce que cela
+t'amuse? Dire que tu es le fils d'un grand seigneur, de l'homme le plus
+riche du Poitou, et que tu n'es pas si heureux que moi, le fils de son
+fermier! Enfin...
+
+Ils se séparèrent, et quand le duc de Champdoce revint à l'auberge, il
+retrouva son fils à la place où il l'avait laissé, et n'aperçut rien en
+lui d'extraordinaire.
+
+--Allons, attelons, lui dit-il.
+
+Le retour à Champdoce fut silencieux. La conversation de Montlouis était
+tombée dans l'esprit de Norbert comme une goutte d'un poison subtil dans
+un vase d'eau pure.
+
+Vingt paroles inconsidérées d'un enfant allaient détruire l'oeuvre de
+seize années de patience et d'obstination.
+
+De ce jour, une révolution complète s'opéra dans le caractère de
+Norbert, révolution dont personne ne surprit le secret.
+
+C'est au fond des campagnes que les diplomates devraient aller étudier
+la dissimulation.
+
+Cet adolescent, qui ignorait tout, savait du moins commander à son
+humeur. Jamais sa physionomie souriante ne trahit l'orage terrible qui
+grondait au fond de son coeur. C'est avec son entrain accoutumé qu'il
+remplissait sa tâche quotidienne, qu'il aimait autrefois et que
+maintenant il avait en horreur.
+
+Pour saisir un indice de ses pensées, il eût fallu le suivre, l'épier.
+
+Souvent alors, on l'eût vu, lorsqu'il se croyait seul, rester des heures
+entières immobile, appuyé sur le manche de sa bêche, les sourcils
+froncés, réfléchissant, lui, jadis insoucieux autant que l'oiseau
+chantant dans les buissons.
+
+Éveillée par Montlouis, son intelligence était maintenant aux aguets, et
+il découvrait quantité de circonstances autrefois inaperçues et qui
+étaient, pour lui, autant de révélations.
+
+Par exemple, observant les relations de son père avec les paysans du
+voisinage, il mesura vite, en dépit de l'apparente familiarité, l'abîme
+qui les séparait.
+
+Ses égaux, il le comprit, il devait les chercher parmi les châtelains
+qui l'été habitaient leurs terres et se rendaient le dimanche à l'église
+de Bivron.
+
+Le vieux comte de Mussidan, si imposant avec ses cheveux blancs, le
+marquis de Sauvebourg, si fier et que les campagnards saluaient jusqu'à
+terre, mettaient un empressement marqué à tendre la main au duc de
+Champdoce et à son fils.
+
+Autre signe: les plus belles et les plus dédaigneuses dames de la
+noblesse, qui avaient une démarche de reine, quand elles traversaient la
+place, balayant la poussière avec leurs robes superbes, oui, les plus
+imposantes semblaient toutes heureuses quand le duc de Champdoce, qui
+sous ses habits grossiers gardait des façons de l'ancienne cour, leur
+baisait galamment la main.
+
+Tout cela devait éclairer Norbert. Il se sentit l'égal de ces gens si
+hautains. Quelle différence, cependant, entre eux et lui!
+
+Pendant que son père et lui se rendaient à la messe à pied, chaussés
+d'énormes souliers ferrés, les autres arrivaient dans des voitures
+superbes, traînées par des chevaux de prix, entourés de laquais
+magnifiques prêts à obéir au moindre de leurs gestes.
+
+Pourquoi cette différence; d'où venait-elle?
+
+Il savait qu'elle ne venait pas de leur pauvreté à eux.
+
+Il connaissait assez la valeur de la terre, pour savoir que son père
+était plus riche que tous ces gens dont il enviait le sort.
+
+Il fallait donc que tout ce qu'il entendait depuis qu'il ouvrait
+l'oreille et pénétrait les allusions fut vrai.
+
+Entre eux, les ouvriers de Champdoce disaient que le duc était un vieil
+avare, et plutôt que de jouir de son or ou de le distribuer aux pauvres,
+qu'il l'enterrait dans les souterrains du château. On assurait que
+toutes les nuits il se levait pour aller voir et adorer ses trésors.
+
+--Norbert est bien malheureux, ajoutaient-ils, d'avoir un père comme
+celui-là. Lui qui devrait avoir toutes les aises et tous les plaisirs de
+la vie, il est traité plus durement que nos enfants à nous qui n'avons
+rien.
+
+Et d'autres, d'un ton de menace murmuraient:
+
+--Ah! si j'étais à sa place!...
+
+Les ouvriers n'étaient pas seuls à le plaindre.
+
+Il se rappelait parfaitement qu'une fois, pendant que son père parlait
+avec le marquis de Sauvebourg, une vieille dame qui l'accompagnait, la
+marquise, sans doute, avait arrêté sur lui des regards empreints de la
+plus tendre compassion.
+
+Même emportée sans doute par la violence de ses sentiments, elle avait
+ajouté:
+
+--Pauvre enfant! il a perdu sa mère bien jeune!
+
+Qu'est-ce que cela signifiait sinon qu'on était pris de pitié en le
+voyant soumis au despotisme sans contrôle de cet homme qui était son
+père?
+
+Pour comble, tous ces heureux du monde étaient entourés de jeunes gens
+de son âge, leurs fils. Toutes les tortures de la jalousie le poignaient
+jusqu'aux larmes lorsqu'il se comparait à eux. Parfois, lorsqu'il
+revenait du labour, marchant devant les boeufs, l'aiguillon sur
+l'épaule, il se croisait avec quelqu'un d'entre eux monté sur un joli
+cheval.
+
+Dans ces rencontres, ceux qui le connaissaient lui criaient:
+
+--Bonjour, Norbert!
+
+Et ce salut amical lui paraissait insultant.
+
+Ces jeunes gens lui semblaient insolents comme le bonheur, il les
+haïssait.
+
+Quelle pouvait bien être leur existence, à la ville, où ils retournaient
+aux premiers froids, pendant que lui s'employait aux semailles? comment
+s'écoulait leurs heures oisives; que faisaient-ils? Voilà ce qu'il ne
+pouvait imaginer, et son ignorance se perdait en conjectures absurdes.
+
+Ce que jusqu'alors il avait entendu appeler le plaisir ne représentait à
+son imagination rien qu'il enviât. Les campagnards appelaient s'amuser,
+aller s'enfermer dans une salle d'auberge; ils y buvaient des quantités
+énormes de vin, criaient, se disputaient et souvent, à la fin, se
+battaient.
+
+Les autres, il le comprenait fort bien, devaient avoir d'autres
+distractions bien plus raffinées, une gaîté toute différente que celle
+de l'ivrogne regagnant son logis en chantant. Mais quoi?
+
+Derrière ce désert tracé autour de lui par la volonté paternelle, il
+sentait s'agiter un monde, pour lui merveilleux comme l'inconnu. Que s'y
+passait-il? Cela ne se devine pas.
+
+Mais qui interroger? à qui se confier?
+
+C'est alors qu'il s'indigna de l'ignorance affreuse où on l'avait tenu,
+pendant que Montlouis, le fils du fermier allait au collège.
+
+Et lui, que la vue seule d'une page imprimée faisait bâiller, qui avait
+besoin d'épeler tous les mots de plus de trois syllabes, il se mit à la
+lecture avec acharnement.
+
+Mais cette passion ne pouvait convenir au duc de Champdoce, qui un soir,
+à la veillée, lui déclara qu'il n'aimait pas les «lisards.»
+
+L'ardeur de Norbert s'en accrut, aiguillonnée par les obstacles et par
+des transes perpétuelles. Il se cacha.
+
+Il savait vaguement qu'une des salles hautes du château était pleine de
+livres. Il enfonça la porte et fut ébloui des richesses qu'il allait
+avoir à sa disposition. Il s'y trouvait bien trois mille volumes, dont
+cinq cents au moins de romans, qui avaient occupé la dernière année de
+la vie de sa mère.
+
+Norbert se jeta sur ces livres comme un affamé sur du pain. Il lut de
+tout, indistinctement, sans discernement, sans raison.
+
+A la longue, tout se confondait et se mêlait dans son cerveau, le roman
+et l'histoire, le passé et le présent.
+
+Cependant de ce chaos deux idées nettes et distinctes se dégagèrent.
+
+Il s'estimait l'être le plus misérable de la terre, et il détestait son
+père.
+
+Oui, il le haïssait d'une haine froide et avec toute la violence des
+convoitises inexprimables qui le brûlaient. Et s'il eût osé...
+
+Mais il n'osait pas. Le duc de Champdoce lui inspirait une invincible
+terreur.
+
+Depuis plus de dix-huit mois cette situation se prolongeait, lorsque le
+duc de Champdoce pensa que le moment était venu de révéler enfin ses
+pensées et ses espérances à ce fils qui devait être le continuateur de
+son oeuvre de restauration.
+
+C'était un dimanche, après le souper dans la salle commune, dont il
+avait fait sortir tous les serviteurs.
+
+Jamais Norbert n'avait vu à son père cet air solennel. Il redressait sa
+haute taille courbée par le travail des champs. Tout l'orgueil de sa
+race qu'il dissimulait depuis des années éclatait dans ses yeux. Il lui
+apprit l'histoire de la maison de Champdoce dont l'origine se perd dans
+les légendes de nos annales. Il lui conta la vie de tous les héros qui
+l'ont illustrée. Il lui dit de quels honneurs elle a été comblée,
+combien elle compte d'alliances souveraines, quelle était sa richesse et
+sa puissance au temps où les Dompair de Champdoce, véritables
+souverains, levaient des impôts, avaient des places fortes et une armée,
+et lassaient un cheval avant d'être sortis de leurs domaines.
+
+--Voilà ce que nous avons été, disait-il d'une voix forte. Que nous
+reste-t-il de tant de splendeurs? Un hôtel à Paris, rue de Varennes, ce
+château, quelques terres, quelques maigres valeurs, deux cent mille
+livres de rentes au plus, pas cinq millions!...
+
+Norbert savait son père riche, mais non tant que cela.
+
+Ce chiffre prestigieux, cinq millions, le frappait de stupeur.
+
+Puis, en moins d'une seconde, mille pensées traversèrent son cerveau.
+
+[Illustration: Seul, il les avait déchargés, et montés au grenier.]
+
+Cinq millions!... Et on le condamnait à l'écrasant labeur de l'homme qui
+a besoin pour manger des trente sous de sa journée. Deux cent mille
+livres de rentes!... et cette salle commune où il était en ce moment
+avec son père ressemblait à l'unique pièce de la plus misérable
+chaumière. Ses aïeux avaient eu une armée de serviteurs, et tous les
+gars du pays le tutoyaient.
+
+Comment accepter tant d'humiliations et une pareille pauvreté, étant si
+noble, si riche.
+
+Emporté hors de sa timidité accoutumée par un premier mouvement de rage,
+il se leva à demi pour reprocher à son père son avarice et sa cruauté.
+
+Mais ses forces trahirent son audace; si forte était son émotion qu'il
+retomba sur son escabeau, sans avoir pu prononcer une parole, et fondant
+en larmes.
+
+Le duc de Champdoce n'avait rien vu.
+
+A son exaltation, lorsqu'il disait les grandeurs de Champdoce, avait
+succédé un profond accablement.
+
+Il marchait de long en long, dans la salle, d'un pas lourd, la tête
+inclinée sur sa poitrine.
+
+--C'est peu, murmura-t-il, bien peu.
+
+Bien peu!... Et Norbert savait que pas une des familles réputées riches
+dans la contrée, ne possédait la moitié de cette somme énorme.
+
+Les Mussidan avaient-ils seulement soixante mille livres de rentes? Les
+Sauvebourg, à coup sûr, n'en possédaient pas cent.
+
+Il y avait bien, aux environs, un certain M. de Puymadour qu'on disait
+archi-millionnaire, mais sa noblesse n'était rien moins qu'authentique,
+et de plus, il ne fallait pas, assurait-on, examiner de trop près son
+argent, si on ne voulait pas y découvrir les taches de boue de
+l'origine.
+
+C'est avec une physionomie furieuse que Norbert suivait de l'oeil son
+père, continuant sa promenade monotone et laissant échapper çà et là
+quelques inintelligibles exclamations.
+
+Il fallait à Norbert toute sa raison, toute l'énergie d'une conscience
+honnête, pour écarter les épouvantables pensées qui assiégeaient son
+esprit.
+
+A la fin, le duc de Champdoce s'arrêta devant son fils.
+
+--Ma fortune n'est rien, reprit-il d'un ton amer, non, rien, à une
+époque où triomphe le bourgeois enrichi, insolent et vaniteux. Ces
+gens-là, parce qu'ils ont acheté nos châteaux et mis un nom de terre au
+bout de leur nom ridicule, se croient nobles et s'exercent à copier non
+nos qualités, mais nos vices. La vraie noblesse, faute d'avoir compris
+son époque, râle et finira par mourir de faim. On n'est plus que par ou
+pour l'argent. Pour lutter contre tous ces enrichis d'hier, princes de
+finances dont le blason est un écu volé, il faut à un Champdoce un
+million au moins, de revenu. Vous l'entendez, mon fils, un million!...
+
+Norbert ouvrait de grands yeux surpris; malgré l'attention la plus
+soutenue, son intelligence ne pouvait suivre les explications de son
+père.
+
+--Ni vous ni moi, mon fils, poursuivait le duc, ne verrons dans nos
+coffres le capital d'un tel revenu. Mais nos descendants, s'il plaît à
+Dieu, l'y trouveront. C'est par le courage et l'épée que nos aïeux ont
+fondé la puissance de notre maison, à nous de nous montrer dignes d'eux
+et de la consolider par les privations et le travail.
+
+Le vieux gentilhomme s'interrompit, singulièrement ému de développer
+ainsi le sujet habituel de ses méditations.
+
+--J'ai fait mon devoir, reprit-il d'un ton plus calme, à vous de faire
+le vôtre. Je n'avais pas quinze cent mille francs, quand résolûment je
+me suis mis à l'oeuvre, je viens de vous dire ce que j'ai maintenant.
+Vous m'imiterez. Vous épouserez quelque jeune fille riche qui vous
+donnera un fils que vous élèverez à la dure, comme je vous ai élevé. En
+vivant comme moi, vous devrez léguer à ce fils de douze à quinze
+millions. Qu'il nous imite et il laissera lui-même à ses fils une
+fortune royale. Voici ce qui doit être, ce qui sera, il le faut, je le
+veux.
+
+Cette fois, Norbert comprenait, et s'il se taisait, c'est qu'il était
+tout étourdi de cette confidence étrange.
+
+--C'est une pénible tâche que j'offre à votre dévouement, continuait le
+duc, mais c'est celle de tous les chefs d'illustres familles. Qui veut
+fonder une grande maison doit vivre dans l'avenir et non dans le
+présent, s'oublier pour ne songer qu'à sa postérité.
+
+Certes, il est des moments où les instincts mauvais ou frivoles se
+réveillent et se révoltent; on les étouffe et on les dompte en se
+représentant sans cesse la grandeur du but où on tend. Ainsi ai-je fait.
+C'est pour mes descendants et par eux, pour ainsi dire, que j'existe. Je
+vis par la pensée la vie de splendeurs qu'ils nous devront.
+
+En vérité, Norbert croyait rêver.
+
+--Vous m'avez vu, poursuivait M. de Champdoce, disputer des heures
+entières pour un misérable louis, c'est que je disais que ce louis, mes
+descendants, quelque jour, le jetteraient noblement à un pauvre, du haut
+de leur carrosse. De tout ce que j'amasse, je fais ainsi emploi pour
+eux. L'an prochain, je vous conduirai à Paris, et vous visiterez l'hôtel
+que nous y avons. Là, vous verrez des tapisseries comme on n'en trouve
+plus, des meubles uniques, des chefs-d'oeuvre des plus grands maîtres.
+Cet hôtel, je le garde, je le soigne, je l'embellis, comme l'amoureux le
+logis qu'il destine à sa fiancée. C'est que je le destine à nos enfants,
+Norbert, aux Dompair de Champdoce de l'avenir.
+
+C'est avec l'accent du triomphe qu'il s'exprimait; tout ce qu'il
+dépeignait, il le voyait réellement.
+
+--Si je vous ai parlé ainsi, reprit-il d'un ton qui ne souffrait pas de
+réplique, c'est que vous êtes en âge d'entendre la vérité. Je viens de
+vous dicter la règle de conduite de votre vie. Vous voici un homme, mon
+fils, et vous devez vous accoutumer à agir volontairement, comme vous
+avez agi jusqu'ici pour me complaire. J'ai dit. Demain matin, vous
+chargerez vingt-cinq pochées de blé que j'ai vendues à la minoterie de
+Bivron... Vous pouvez vous retirer.
+
+Norbert se retira en chancelant.
+
+Comme tous les despotes déshabitués de la contradiction, le terrible
+gentilhomme n'admettait pas que sa volonté pût être l'objet, non d'une
+résistance, mais seulement d'une hésitation.
+
+Il n'entrevoyait nul obstacle, et cependant, à ce moment même, Norbert
+se jurait avec d'horribles serments qu'il n'obéirait pas.
+
+Sa colère, contenue par la crainte, tant qu'il avait été sous les yeux
+de son père, éclatait enfin librement.
+
+Il avait gagné la grande allée des noyers qui est derrière le château,
+et là, marchant à grands pas, il jetait au vent de la nuit d'injurieuses
+menaces et des imprécations de rage.
+
+Il se voyait condamné et condamné sans appel.
+
+Tant qu'il avait cru son père un avare il avait espéré: les passions ont
+leurs retours. Maintenant, malgré son inexpérience, il comprenait qu'on
+ne détruit pas des imaginations comme celle du duc de Champdoce.
+
+--Mon père est fou!... répéta-t-il, mon père est fou!
+
+Tout ce qu'il avait entendu lui paraissait monstrueux et absurde.
+
+Certes, il était bien résolu, pour l'instant du moins, à se soustraire à
+tout prix à cette tyrannie insupportable; mais comment, par quel moyen,
+que faire?
+
+Hélas! on ne trouve que trop aisément les mauvais conseillers. Norbert
+devait en rencontrer un, dès le lendemain, à Bivron, un certain Dauman,
+un ennemi du duc de Champdoce.
+
+
+
+
+II
+
+
+Ce Dauman n'était pas du pays, et même on ne savait trop d'où il venait,
+ni quels étaient ses antécédents.
+
+Il prétendait avoir été huissier autrefois, à Barbezieux, ce qui était
+possible après tout; personne n'y était allé voir.
+
+Ce qui est sûr, c'est qu'il avait dû vivre longtemps à Paris, car il en
+parlait en homme qui en connaît les détours et qui en a exploité les
+ressources.
+
+C'était un petit homme de plus de cinquante ans, à visage, il faudrait
+dire à museau de fouine. Tout d'abord, on était frappé de son long nez
+pointu, de ses yeux mobiles et fuyants, de ses lèvres plates et minces.
+Son seul aspect eût dû éveiller la défiance.
+
+Il y avait une quinzaine d'années qu'il était arrivé à Bivron, chaussé,
+comme on dit dans le Poitou, d'une botte et d'un sabot, portant au bout
+d'un bâton, dans un mouchoir noué, tout son saint-frusquin.
+
+Mais il avait une envie endiablée de gagner de l'argent; il était prêt à
+tout.
+
+Il avait donc prospéré et possédait des champs et des vignes, et même
+une maison à la Croix-du-Pâtre, qui est le point de jonction du chemin
+communal de Bivron et de la grande route. On lui supposait des économies
+assez rondes.
+
+Sa profession était surtout de n'en pas avoir, de se mêler de tout, de
+se faufiler partout.
+
+Sans lui, point de vente ni d'expertise. Il se livrait surtout au
+courtage rural. Il achetait les récoltes sur pied aux besogneux et se
+donnait pour bon géomètre arpenteur. Ceux qui avaient besoin d'argent ou
+de grains pour les semailles l'allaient trouver, et s'ils présentaient
+des garanties solides, ma foi! il les obligeait volontiers, à raisons de
+cinquante pour cent.
+
+Enfin, il était le conseil juré de tous les gens véreux et l'inspirateur
+de tous les mauvais gars, à cinq lieues à la ronde.
+
+Il passait pour excessivement adroit, capable de tirer n'importe qui
+d'un mauvais pas. Était-il «ferré sur la loi», comme on le disait? Le
+fait est qu'il ne pouvait parler une minute sans citer quelque article
+du Code.
+
+Améliorer le sort des gens de la campagne était sa marotte, à ce qu'il
+assurait: c'est pourquoi, tout en exigeant d'eux des intérêts
+affreusement usuraires, il les excitait contre les nobles, les bourgeois
+et les prêtres.
+
+Sa facilité d'élocution, sa science de juriste et la longue redingote
+noire qu'il portait habituellement lui avaient valu les surnoms de
+«l'homme de loi» et de «président».
+
+S'il en voulait cruellement à M. de Champdoce, c'est que le duc s'était
+ouvertement déclaré contre lui, lors de certaine aventure qui l'avait
+conduit jusqu'au seuil de la cour d'assises, et dont il ne s'était tiré
+qu'en subornant quatre ou cinq témoins.
+
+Il avait juré qu'il se vengerait, et depuis cinq ans il guettait une
+occasion favorable.
+
+Tel est, au moral et au physique, l'homme que le lendemain des
+confidences de son père, Norbert rencontra à la minoterie de Bivron.
+
+Se conformant aux ordres reçus, il venait d'y amener vingt pochées de
+blé, et seul il les avait déchargées et montées au grenier.
+
+Il remettait sa veste et faisait ses dispositions pour reprendre avec sa
+lourde charrette, attelée de deux chevaux vigoureux, la route du
+château, lorsque maître Dauman s'avança vers lui, saluant jusqu'à terre,
+le priant de lui accorder une petite place jusqu'à sa maison.
+
+--J'espère, disait-il, que monsieur le marquis excusera mon
+indiscrétion; j'ai des coquins de rhumatismes qui m'empêchent de
+marcher, je me fais vieux, je n'ai plus l'âge heureux de monsieur le
+marquis.
+
+Il savait ce Dauman, donner à chacun un titre congruant. Il avait lu
+quelque part que l'aîné d'un duc est marquis.
+
+C'était la première fois que Norbert s'entendait nommer ainsi. Quelques
+jours plus tôt, son bon sens l'eût mis en garde contre cette flatterie
+et il eût haussé les épaules. Mais, maintenant, sa vanité affamée
+cherchait pâture.
+
+--A vos désirs, président, répondit-il; j'attends pour partir qu'on
+m'ait descendu un sac vide oublié à la dernière livraison.
+
+Dauman s'inclina en grimaçant un sourire bas.
+
+Mais tout en se confondant en remerciements, il guignait Norbert du coin
+de l'oeil, trouvant à sa physionomie une expression qui ne lui était
+pas habituelle.
+
+--Évidemment, se disait le «président,» il s'est passé au château de
+Champdoce quelque chose d'extraordinaire.
+
+Était-ce enfin l'occasion tant et si ardemment attendue d'assouvir sa
+haine, qui se présentait? Il en eut le pressentiment.
+
+Il y avait bien longtemps que pour la première fois il s'était dit que
+l'héritier de ce vieux noble serait entre ses mains un terrible
+instrument de rancune, et qu'il serait beau et digne de lui de frapper
+le père par le fils.
+
+Cependant, un ouvrier venait de rapporter le sac. Maître Dauman avait
+escaladé la charrette et s'y était installé sur un peu de paille.
+Norbert s'assit lestement sur un des limons, les jambes pendantes, et
+mit ses chevaux au marche.
+
+Le «président» gardait le silence. Il cherchait pour entrer on
+conversation, quelque phrase banale qui n'éveillai pas la prudence du
+jeune Champdoce.
+
+--Il faut que vous vous soyez levé bien matin, monsieur le marquis,
+commença-t-il enfin, pour avoir fini à cette heure.
+
+Le jeune homme ne répondit pas.
+
+Monsieur le duc votre père, continua Dauman, a une fière chance d'avoir
+un fils comme vous. Ah! j'en sais qui voudraient être aussi heureux que
+lui. J'en connais plus d'un dans Bivron, qui souvent ont dit à leurs
+enfants: «Prenez donc exemple sur monsieur le marquis. Regardez s'il
+boude le travail et s'il a peur de se durcir les mains. Et pourtant il
+est noble, lui, il a de bonnes rentes, il ne tiendrait qu'à lui de se
+croiser les bras.»
+
+Un cahot de la charrette coupa la parole à «l'homme de loi», mais il ne
+tarda pas à reprendre:
+
+--C'est qu'il n'y a pas à dire, il n'en est point qui vous vaillent.
+Tout à l'heure, je vous regardais monter vos poches de blé, elles
+n'avaient pas l'air de peser sur votre dos plus qu'une plume. A part
+moi, je me disais: «Quelles épaules! quelle poigne!...»
+
+A une autre époque, Norbert eût été très sensible à cet éloge d'une
+vigueur dont il aimait à faire montre. En ce moment elle lui déplut et
+l'irrita autant qu'une insulte.
+
+Le brutal et inutile coup de fouet dont il sangla son limonier trahit sa
+colère.
+
+--Allons, monsieur le marquis, poursuivit Dauman, le proverbe a bien
+raison: «Bonne vie fait bonne santé et bourse pleine.» C'est ce que je
+réponds à ceux qui essayent de vous railler, parce que vous êtes sage
+comme une demoiselle. Cela vaut un peu mieux que d'imiter un tas de
+godelureaux et de jolis coeurs de ma connaissance, amis du billard, de
+la ribote et du reste, qui jouent, qui ont des maîtresses, qui font la
+vie, quoi! qui s'amusent!
+
+Tout ce verbiage, débité d'une voix fade, exaspérait Norbert.
+
+--Eh!... je ferais comme eux, si je pouvais, s'écria-t-il.
+
+--Plaît-il?... interrogea le président, qui avait parfaitement entendu.
+
+--Je dis qu'on vit comme on peut et non pas comme on veut, et que si
+j'étais libre, si j'étais mon maître, si j'avais de l'argent...
+
+Il n'acheva pas, mais il en avait dit précisément assez pour éclairer
+Dauman.
+
+Un éclair de joie brilla dans son oeil terne.
+
+--Je sais à présent, pensa-t-il, où le bât le blesse. Je puis le mener
+loin, ce joli garçon, et faire maudire et pleurer au duc de Champdoce
+l'idée qu'il a eue de se mêler de ma vie privée. Mais voyons si je ne
+m'égare pas.
+
+Et, entre haut et bas, d'un ton de commisération hypocrite, il murmura:
+
+--Ah! il y a des parents qui sont aussi par trop sévères.
+
+Un geste brusque de Norbert lui apprit qu'il n'avait pas fait fausse
+route; aussi est-ce avec plus d'assurance qu'il poursuivit:
+
+--C'est comme cela dans ce bas monde. Quand le diable devient vieux, il
+se fait ermite. Le crâne se pèle, le sang se refroidit dans les veines,
+et on ne se souvient plus du temps ou on avait des cheveux et du feu à
+revendre. On oublie qu'il faut que jeunesse se passe et qu'il est bon
+pour la santé des gars de s'amuser, de se dissiper, de jeter leur
+gourme. Votre père, à vingt-cinq ans, n'était pas ce qu'il est
+aujourd'hui.
+
+--Mon père!...
+
+--Lui-même. On ne s'en douterait guère... Eh bien! interrogez ses amis,
+ils vous en conteront de drôles.
+
+La charrette atteignait la grande route.
+
+--Nous voici arrivés, monsieur le marquis, dit Dauman; comment vous
+remercier? Ah! si vous vouliez me permettre de vous offrir un verre de
+vrai cognac, quel honneur pour moi!...
+
+Norbert hésita un moment. Une voix secrète lui disait qu'il faisait mal,
+qu'il devait refuser, il ne l'écouta pas. Il arrêta ses chevaux et
+suivit le «président.»
+
+La maison de maître Dauman annonçait l'aisance.
+
+Il y était servi par une vieille femme, étrangère comme lui au pays,
+dont le rôle près de lui n'était pas nettement défini, et qui jouissait
+d'une exécrable réputation, malgré ses apparences.
+
+Son cabinet, car il disait: «mon cabinet,» ni plus ni moins qu'un avocat
+ou un notaire, avait quelque chose de l'ambiguïté du maître.
+
+Si d'un côté on voyait un bureau chargé de cartons verts, de l'autre on
+apercevait, rangés le long du mur, des sacs de blé, de seigle et de
+légumes secs.
+
+Il s'y trouvait une bibliothèque bondée de livres de jurisprudence, aux
+solives du plafond pendaient à des ficelles des paquets de fleurs sèches
+conservées pour la graine.
+
+C'est, d'ailleurs, avec les démonstrations du respect le plus servile
+que le Président accueillait le fils du duc de Champdoce.
+
+C'est dans son propre fauteuil, garni de cuir, qu'il le fit asseoir, et
+après avoir échangé son chapeau contre un bonnet grec, il descendit de
+sa personne à la cave pour chercher derrière les fagots «ce qu'il avait
+de mieux».
+
+--Goûtez-moi ça, monsieur le marquis, disait-il après avoir empli deux
+verres, c'est un propriétaire d'Archiac qui m'a donné cette eau-de-vie
+lorsque j'étais dans les affaires, pour me remercier d'un grand service
+que je venais de lui rendre. Car j'en ai rendu, allez, des services,
+sans me vanter, quand j'étais huissier, et aussi depuis.
+
+Il gardait son verre à la main, y trempait ses lèvres, faisait claquer
+sa langue, et répétait:
+
+--Est-ce bon, hein? Quel bouquet! On n'en trouve pas à acheter de
+pareille.
+
+Tant d'obséquiosités, de prévenances ne devaient pas être perdues.
+
+Une demi-heure ne s'était pas écoulée que déjà le maître hypocrite avait
+confessé Norbert.
+
+[Illustration: Mlle Diane de Sauvebourg.]
+
+Jusqu'à un certain point, le malheureux garçon était excusable.
+
+Il traversait de ces crises où se confier à quelqu'un est un besoin, un
+ineffable soulagement. De plus, il ignorait de quelle déconsidération
+était frappé le Président.
+
+Il dit donc tout, sans restriction.
+
+Et pendant qu'il livrait ainsi ses plus secrètes pensées, les pires,
+Dauman, en dedans, jubilait, mais il gardait la tristesse grave du
+médecin qui, appelé en consultation, reconnaît une maladie dangereuse.
+
+--Tout cela est affreux, répétait-il, terrible. Jeune homme infortuné!
+N'était le respect que je dois à M. le duc de Champdoce,--il porta la
+main à son bonnet grec,--je dirais qu'il ne jouit pas de la plénitude de
+ses facultés intellectuelles...
+
+Un enfant tel que Norbert pouvait-il se défier de preuves si manifestes
+de la plus sincère commisération?
+
+--Et voilà où j'en suis, disait-il avec des larmes de rage dans les
+yeux. Ma destinée est écrite; mes efforts n'y changeraient rien. Je dois
+me résigner à mon sort, à moins...
+
+Il s'interrompit un instant, et d'une voix sourde, les dents serrées, il
+ajouta:
+
+--A moins que je n'en finisse avec la vie! Ne vaut-il pas mieux pourrir
+dans la terre que de végéter ainsi? Ne vaut-il pas...
+
+De nouveau il s'arrêta, profondément étonné du bon sourire qui,
+épanouissant les lèvres minces du sieur Dauman, découvrit ses dents
+noires.
+
+--Ah! s'écria-t-il, vous pensez que ce sont là des propos d'enfant?
+
+--Dieu m'en préserve! monsieur le marquis. Vous avez trop souffert pour
+ne pas songer aux partis les plus désespérés. Seulement on ne doit pas
+parler ainsi quand on a dix-huit ans, quand a devant soi le plus
+magnifique avenir!
+
+--L'avenir! interrompit Norbert que ce seul mot mettait hors de lui, que
+me parlez-vous d'avenir, quand mon supplice peut durer dix ans, vingt
+ans...
+
+--Monsieur le marquis exagère.
+
+--En quoi? Mon père est jeune...
+
+--D'accord, vous ne vivrez pas près de lui, voilà tout. Ne serez-vous
+pas majeur dans trois ans? N'aurez-vous pas alors le droit de réclamer
+l'héritage de votre mère?
+
+A l'air stupéfait de Norbert, le Président vit bien que le jeune homme
+était plus «innocent» encore qu'il ne l'avait supposé, et qu'il venait
+de lui apprendre une chose dont il n'avait pas même l'idée.
+
+Il regretta d'avoir été si prompt, mais il s'était trop avancé pour ne
+pas continuer.
+
+--Un homme, à sa majorité, monsieur le marquis, peut disposer de sa
+personne et de sa légitime. C'est la loi. Or, il vous reviendra de feu
+madame la duchesse--il salua--assez de bien pour mener une belle vie.
+
+Norbert semblait n'entendre plus.
+
+--Jamais je n'oserai rien réclamer à mon père, murmura-t-il.
+
+--Cela je le conçois. Monsieur le duc, quand il est en colère, ne se
+connaît plus. Mais on ne fait pas ces commissions-là soi-même. On donne
+des pouvoirs à un notaire qui se charge des démarches et reçoit, s'il y
+a lieu, les coups du bâton fourchu. Les coups se comptent à part; c'est
+prévu par le Code, livre III, article 222, un mois à deux ans. C'est
+donc au plus trois ans que vous avez à patienter.
+
+--Jamais je n'attendrai jusque-là, répondit Norbert, et j'en finirai si
+je ne trouve un moyen de me soustraire à cette tyrannie.
+
+--Heureusement, il y a des moyens...
+
+--Vous croyez, Président?
+
+--J'en suis sûr, monsieur le marquis, et je me permettrai de vous les
+indiquer. Que n'êtes-vous majeur! ce serait simple comme bonjour. Vous
+iriez trouver un avoué qui vous rédigerait une requête en interdiction;
+coût... selon le succès.
+
+--Oh!...
+
+--Pardon, monsieur le marquis, mais cela se fait tous les jours. On a un
+papa qui ne peut se décider à laisser jouir ses enfants de ce qu'il a,
+alors, dame! on tâche de l'y contraindre légalement. Rien de si commun
+dans les grandes familles.
+
+Il avala une gorgée d'eau-de-vie, et ajouta:
+
+--Mais dans l'espèce, il faut songer à autre chose, nous ne sommes pas
+majeur.
+
+Maître Dauman embrassait toujours avec une telle chaleur la cause de ses
+clients, que confondant leur personnalité et la sienne, il disait: Nous.
+
+--Nous avons dix-huit ans, et nous voulons échapper à un père dont la
+folie nous opprime. D'abord, nous pouvons nous engager comme soldat.
+
+--C'est toujours une ressource.
+
+--Pitoyable, monsieur le marquis, croyez-moi. En second lieu, nous
+pouvons adresser une plainte à monsieur le procureur du roi--il souleva
+son bonnet grec.
+
+--Une plainte!
+
+--Certainement. Pensez-vous que le législateur n'a pas prévu le cas où
+un père abuserait de son autorité? Détrompez-vous.
+
+Après un moment de silence calculé, Dauman reprit:
+
+--Nous pourrions dans une plainte que je rédigerais et que vous
+recopieriez, exposer au juge que nous ne sommes pas élevé selon notre
+condition, qu'on nous a privé des bienfaits de l'instruction, qu'on nous
+utilise comme domestique. Votre père vous a-t-il frappé quelquefois?
+
+--Jamais.
+
+--N'importe, nous le mettrons tout de même. Ah! nos conclusions seraient
+écrasantes pour les défendeurs. «Desquels faits, dirions-nous, patents
+et notoires, toute la contrée déposera, car, bien que notre père y
+possède pour plus de deux millions de propriétés, nous y étions l'objet
+de la pitié de tous, à ce point que, dans la commune de Bivron, on ne
+nous désigne guère que sous la dénomination du «petit sauvage de
+Champdoce...»
+
+Norbert, à ces mots, bondit comme un poulain sous un coup de cravache.
+
+--Qui a osé m'appeler ainsi, s'écria-t-il d'une voix terrible, qui?....
+nommez!...
+
+Cette explosion qu'il avait provoquée à dessein ne surprit pas le
+Président.
+
+--Vos ennemis, répondit-il, ou du moins les ennemis de votre père, et il
+en a beaucoup. Ce n'est pas à vous seulement que pèse son despotisme...
+
+--Cependant, moi...
+
+--Oh! vous, monsieur le marquis, vous n'avez que des amis, et plus que
+vous ne croyez, même surtout parmi les personnes du sexe. Tenez, pas
+plus tard que jeudi dernier, on parlait de vous devant Mlle Diane de
+Sauvebourg, et rien qu'en entendant votre nom elle est devenue plus
+rouge que la crête de mon coq. Vous la connaissez, Mlle Diane.
+
+Le jeune homme sentant ses joues s'empourprer, baissa la tête et ne
+répondit pas.
+
+--_Sufficit!_ fit le sieur Dauman, nous serons libre quelque jour, et
+nous ferons nos farces. Revenons donc à cette plainte...
+
+Mais Norbert, dont les yeux venaient de s'arrêter sur le coucou qui
+décorait le cabinet du Président, se dressa brusquement.
+
+--Midi! s'écria-t-il, on va se mettre à table chez nous! Que dira mon
+père!...
+
+--Quoi! vous le craignez tant que cela!...
+
+Mais Norbert n'entendit pas cette raillerie, il avait rejoint son
+attelage, et déjà s'éloignait au grand trot. Du seuil de sa maison, le
+Président le suivait du regard.
+
+--Cours, disait-il, cours, mon garçon. Tu ne m'as pas dit au revoir,
+mais tu me reviendras. J'ai un troisième moyen à t'offrir, le bon, et tu
+l'adopteras parce que je le veux. Cours, j'ai déposé dans ta cervelle
+une graine qui germera et portera fruit. Ah! monsieur le duc de
+Champdoce, pour une pécadille amoureuse vous voulez envoyer les gens aux
+galères!... Nous verrons où j'enverrai votre héritier.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le sieur Dauman ne mentait pas, lorsque pour attiser la colère de
+Norbert, il lui disait:
+
+--On ne vous appelle jamais autrement que «le sauvage de Champdoce.»
+
+Seulement on n'attachait à ce surnom aucune intention injurieuse.
+
+Offenser le fils d'un homme qui possédait en réalité deux cent mille
+livres de rentes, mais qu'on gratifiait du double, c'eût été manquer au
+respect qu'on doit à l'argent.
+
+Or, en Poitou,--à cette époque,--l'argent était Dieu.
+
+Il est vrai de dire que les sentiments de la noblesse poitevine, à
+l'égard du duc de Champdoce, avaient subi en vingt ans de singulières
+modifications.
+
+Tout d'abord, quand pour la première fois il était apparu en veste ronde
+et en sabots, on s'était prodigieusement égayé.
+
+Lui, laissa railler, se souciant peu du qu'en dira-t-on, persuadé que
+l'opinion et les rieurs finissent toujours par se ranger du côté des
+plus gros sacs d'écus.
+
+L'événement lui donna raison.
+
+Tous ses bons amis, les gentilshommes ses voisins, se prirent à
+réfléchir, quand ils le virent, sans trêve ni relâche, ajouter à ses
+bois une vigne, une prairie, s'accroître, s'arrondir, gagner
+incessamment du terrain, comme la mer quand elle porte son effort sur
+une côte.
+
+Dès lors, le point de vue changea.
+
+Les ridicules du duc de Champdoce furent célébrés comme autant
+d'excentricités; le fou devint un original, sa dureté fut acceptée pour
+une mâle énergie; on appela prudence et remarquable entente de
+l'administration son âpreté au gain.
+
+On se serra autour de lui; on fut fier de lui. Les rayonnements de ses
+millions donnaient à la bure de sa veste des reflets plus splendides que
+ceux du satin ou du velours.
+
+Après cela comment s'apitoyer sur le sort de son fils? La certitude
+d'hériter d'une fortune colossale ne devait-elle pas suffire à tous ses
+désirs?
+
+Plus que les hommes, les femmes s'occupaient de Norbert.
+
+Les mères qui avaient une fille à placer rêvaient pour elle un mariage
+avec le «sauvage de Champdoce.» Quelle alliance!
+
+Malheureusement, son père avait pour le garder la sollicitude jalouse
+d'une duègne. Comment arriver jusqu'à lui ou l'attirer jusqu'à soi?
+
+Cette oeuvre de séduction, que pas une maman n'osait essayer, une
+toute jeune fille résolut de la tenter.
+
+Cette audacieuse n'était autre que Mlle Diane de Sauvebourg.
+
+Certes, elle avait bien des chances pour elle.
+
+A dix-huit ans qu'elle allait avoir, Mlle Diane passait pour une des
+plus belles personnes du Poitou, et c'était justice.
+
+Elle était assez grande et très blonde. Son teint blanc et uni avait un
+éclat sans pareil, sa chevelure lumineuse était abondante jusqu'à
+l'importuner; on ne résistait pas au charme de son sourire.
+
+En elle, cependant, quelque chose eût inquiété un observateur.
+
+Ses yeux, dès qu'elle s'oubliait à ses secrètes pensées, brillaient d'un
+feu sombre et trahissaient l'ambition et l'énergie qui faisaient le fond
+de son caractère.
+
+Elle avait été élevée dans une communauté de Niort, où ses parents
+souhaitaient qu'elle prît le voile.
+
+Ils venaient de la rappeler près d'eux sur ses prières réitérées
+d'abord, puis sur la demande de la supérieure, singulièrement
+embarrassée et inquiète d'une pensionnaire qui sans cesse menaçait de
+s'enfuir en escaladant les murs de la communauté, et dont l'indépendance
+était du plus fâcheux exemple.
+
+Son père était fort riche, mais elle avait un frère plus âgé qu'elle de
+dix ans, et le vieux gentilhomme ne se gênait pas pour déclarer qu'il
+laisserait tout son bien à l'héritier du nom.
+
+Pour sa fille, sa paternelle munificence allait jusqu'à promettre, si
+elle se mariait jamais, le trousseau, quarante mille francs comptant, et
+pas un sou avec.
+
+--Ainsi, ma pauvre enfant, disait-il au retour de Diane, à toi d'aller
+avec tes armes, c'est-à-dire tes beaux yeux, à la chasse au mari. Mais,
+si avisée que tu sois, tu risques fort de revenir bredouille.
+
+Bercée avec cette idée qu'elle serait déshéritée au profit de son frère,
+Mlle de Sauvebourg en avait pris gaîment son parti.
+
+--Laisse-moi du moins essayer, cher père, répondit-elle. Si j'échoue, eh
+bien! il sera toujours temps de m'emprisonner, et j'aurai, en tout cas,
+passé près de toi, que j'aime tant, quelques bonnes années.
+
+--A ton aise, ma fille, essaye, tu verras.
+
+M. de Sauvebourg avait autrefois blâmé très énergiquement la conduite de
+M. de Champdoce, lequel, à l'entendre, sacrifiait son fils.
+
+Sacrifier sa fille lui paraissait tout naturel.
+
+Je réussirai, répétait l'entêtée, j'en suis sûre.
+
+Mlle Diane était dans ces honnêtes dispositions, quand pour la
+première fois elle entendit parler du «sauvage de Champdoce».
+
+Un ami de son père venait d'énumérer devant elle les grandes espérances
+de ce malheureux jeune homme.
+
+--Pourquoi ne serait-il pas mon mari! se dit-elle.
+
+Dès le lendemain, avec la merveilleuse finesse des femmes en pareille
+occasion, elle alla aux renseignements. Ils furent brillants et tels
+qu'elle osait à peine les rêver. Elle se mit à étudier le fort et le
+faible de la situation.
+
+Le fort, c'était d'être duchesse, de posséder deux cent mille livres de
+rente, d'habiter Paris, d'avoir une loge aux Italiens, d'éblouir le
+faubourg Saint-Germain.
+
+Le faible, c'était la difficulté de rencontrer Norbert et, plus encore,
+l'avarice du duc.
+
+--Mais bast! pensait-elle, il n'est pas éternel. Que peut-il bien vivre
+encore? Six ou sept ans. J'aurai donc vingt-cinq ans à sa mort.
+
+Cependant, avant de rien décider en elle-même, elle voulut voir Norbert.
+Elle se le fit montrer le dimanche suivant à l'église, et ressentit à
+première vue une impression vive et profonde. Elle était frappée de sa
+mâle beauté, de l'expression ardente de ses yeux, de son attitude pleine
+de noblesse sous ses pauvres vêtements.
+
+Sa pénétration féminine découvrait quelque chose des sentiments de
+Norbert. Elle devina qu'il était malheureux et irrité, qu'il souffrait.
+
+Elle le plaignit et sentit qu'elle l'aimerait. Elle l'aimait déjà...
+
+Lorsque, la messe achevée, on sortit de l'église, elle s'était juré
+qu'elle serait la femme de Norbert. Cependant elle ne dit rien de ses
+dessins à ses parents.
+
+Sans savoir au juste ce qu'elle ferait, il lui semblait qu'on gênerait
+sa liberté d'action. Réussir seule, sans appui, sans aide, sans
+conseils, n'était-ce pas plus beau!
+
+D'ailleurs, elle ne doutait pas du succès.
+
+Mlle Diane de Sauvebourg était fort romanesque, et plus d'une fois au
+couvent, on lui avait reproché son exaltation, mais elle était en même
+temps très positive.
+
+Les femmes seules ont assez de puissance pour associer ces deux
+dispositions si opposées; elles savent garder la tête froide quand le
+coeur flambe.
+
+Cette toute jeune fille pouvait, tout en s'éprenant de chimères, rester
+prudente et calculer. Elle avait appris beaucoup de choses au couvent,
+et son maintien de vierge, son air candide, dissimulaient une notable
+expérience et surtout une parfaite entente des intérêts sociaux.
+
+Avant tout, il fallait rencontrer Norbert et le rencontrer par le plus
+grand des hasards. Comment?
+
+Tout à coup elle parut prise d'un accès extraordinaire de charité.
+Porter des secours aux malades, aux vieillards, aux petits enfants,
+devint sa grande et unique préoccupation.
+
+Sans cesse on la rencontrait par la campagne, parfois suivie d'un
+domestique chargé d'un panier de provisions, le plus souvent seule,
+portant du bouillon dans une grande bouteille revêtue d'osier.
+
+--On se trompe souvent sur sa vocation, disait M. de Sauvebourg. Diane,
+décidément, était née pour être soeur de charité.
+
+Il ne remarquait pas, le digne gentilhomme, et personne ne remarquait
+non plus que lui, que les protégés de Mlle Diane se trouvaient tous
+demeurer du côté de Bivron, particulièrement dans les environs du
+château de Champdoce.
+
+On ne la soupçonnait guère non plus d'établir ainsi des précédents, et
+de conquérir le droit de se montrer où et quand bon lui semblerait sans
+qu'on en jasât.
+
+Mais c'est en vain qu'elle multipliait ses courses, changeait ses
+heures, prenait tantôt la traverse et tantôt la grande route, le
+«sauvage de Champdoce» était invisible.
+
+Même, on ne le voyait plus régulièrement à la messe le dimanche. Souvent
+le duc venait seul.
+
+C'est qu'un événement insignifiant pour tout autre, immense pour lui et
+absolument inattendu, venait de bouleverser la vie de Norbert.
+
+Une huitaine de jours après lui avoir confié ce qu'il nommait la «raison
+d'État» de la maison de Champdoce, son père le retint après le dîner,
+qui avait lieu vers midi dans la salle commune, et où mangeaient à la
+même table que les maîtres les quarante serviteurs du château. On était
+alors à la fin d'août, et tous les gens étaient employés au battage de
+la récolte.
+
+--Il est inutile, mon fils, commença le vieux gentilhomme, de vous
+déranger pour rejoindre les ouvriers.
+
+--C'est que, mon père...
+
+--Laissez-moi parler, je vous prie. Ma confiance de l'autre soir a dû
+vous avertir que notre position était sur de point de changer. A dater
+d'aujourd'hui, vous ne travaillerez plus comme vous l'avez fait
+jusqu'ici. Je vous destine une tâche moins pénible, peut-être, mais plus
+difficile. Vous surveillerez. Vous donnerez des ordres sous ma
+direction.
+
+On eût dit, à l'air de Norbert, qu'il ne pouvait croire que son père
+parlât sérieusement.
+
+[Illustration: C'est-à-dire que vous m'avez pris pour un niais.]
+
+--Vous n'êtes plus un enfant, continua le duc, je veux de mon vivant
+vous habituer à l'exercice de l'indépendance, afin qu'à ma mort vous
+ne soyez pas enivré de votre liberté.
+
+Il se leva, alla prendre dans un coin un fort beau nécessaire de chasse,
+et le plaçant devant son fils il ajouta:
+
+--Je suis content de vous, et en voici la preuve. Vous trouverez dans ce
+nécessaire un fusil et un port d'armes. Mon garde, Thomas, a ce matin
+amené pour vous un chien d'arrêt qui est attaché sous le hangar. Vous
+chasserez. Il faut à un jeune homme quelques distractions. De plus,
+comme un chasseur est exposé à des dépenses imprévues, voici, pour faire
+le garçon, de l'argent que je vous exhorte à ménager, vous souvenant
+qu'une prodigalité inconsidérée peut retarder, ne fût-ce que d'un jour,
+le moment où nos descendants reprendront leur rang.
+
+Le vieux gentilhomme eût pu parler longtemps. Son fils écoutait, bouche
+béante, n'allongeant seulement pas la main pour prendre les six pièces
+de cinq francs qu'il lui tendait, si ébahi qu'il ne songeait même pas à
+ouvrir le nécessaire.
+
+Cette apparence d'impassibilité déplut au duc qui s'attendait à des
+transports de joie.
+
+--Jarniton! fit-il, vous le prenez bien froidement, je pensais vous être
+agréable.
+
+Norbert comprit qu'il ne pouvait plus longtemps garder le silence, et
+faisant un effort il balbutia:
+
+--Je vous remercie de votre bonté, je vous suis bien reconnaissant.
+
+Mais le duc, impatienté, lui tourna le dos et sortit en grondant:
+
+--Jarnibleu! Qu'est-ce que cela signifie? Ce garçon aurait-il conçu
+quelque fâcheux dessein? Notre curé aurait-il raison?
+
+C'est qu'en effet, ces idées d'émancipation et de munificence, si
+contraires à ses grands principes, n'étaient pas venues naturellement à
+M. de Champdoce. L'honneur en revenait au curé de Bivron, qui les lui
+avait soufflées.
+
+Mais ce relâchement de discipline qui, un an plus tôt, eût empli de joie
+le coeur de Norbert, ne lui causa aucun plaisir. Il venait trop tard.
+
+Son haine contre son père qu'il appelait son tyran, était trop terrible
+pour être ainsi désarmée.
+
+D'ailleurs, quelle si grande grâce lui accordait-on? On lui donnait un
+fusil, la belle affaire! Trente francs, quelle dérision!
+
+En serait-il moins mal vêtu, moins gauche, moins ridicule, moins
+ignorant, moins seul? Ne continuerait-on pas à l'appeler le «Sauvage?»
+
+Quelles perspectives lui offrait-on, et approchaient-elles seulement de
+l'idéal du bonheur tel qu'il se le représentait?
+
+Car il ne cessait d'essayer d'ajuster à ses convoitises tout ce qu'il
+avait retenu de ses lectures désordonnées.
+
+Cependant, la chasse était ouverte. Norbert chassa, prenant moins de
+plaisir à brûler de la poudre qu'à être suivi de son chien, un épagneul
+magnifique répondant au nom de Bruno. Il avait un compagnon, enfin, un
+ami qui lisait dans ses yeux et qui, selon qu'il était triste ou gai,
+marchait la tête basse ou sautait à ses côtés.
+
+Mais il ne pouvait cesser de songer à Dauman.
+
+Il avait interrogé plusieurs ouvriers, et tous lui avaient répondu que
+«le président» était un homme dangereux, capable de tout.
+
+Norbert n'en était que plus déterminé à retourner lui demander conseil.
+Pourtant il hésitait, il n'osait. Une dernière lueur de raison éclairait
+le précipice où il allait rouler.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Dauman, lui, attendait, tout aussi rassuré que l'oiseleur qui, ayant
+habilement disposé dans les chaumes son perfide miroir, se croise les
+bras, sûr que les alouettes s'y viendront prendre.
+
+N'avait-il pas fait briller aux yeux de Norbert l'éblouissant espoir de
+la liberté?
+
+Comme tous ces hommes qui, dans les campagnes, exploitent
+alternativement la cupidité et la misère, maître Dauman avait des
+espions partout.
+
+Heure par heure, pour ainsi dire, il savait tout ce qui se passait au
+château de Champdoce.
+
+On lui avait rapporté presque textuellement le dernier entretien du duc
+et de son fils. Il était informé des conditions nouvelles faites à
+Norbert.
+
+Il n'en fut ni inquiet, ni affecté, persuadé qu'en se relâchant de son
+despotisme, M. de Champdoce hâtait la révolte de son fils.
+
+Souvent, le soir, quand après son dîner il allait, selon sa coutume, se
+promener sur la grande route en fumant sa pipe de bruyère fabriquée par
+lui, il s'arrêtait au bas des taillis de Bivron d'où l'on apercevait le
+château de Champdoce.
+
+Il montrait le poing au vieil édifice, et d'une voix sourde il répétait:
+
+--Il y viendra, il y viendra...
+
+Il y vint.
+
+Après une semaine de luttes intérieures, après de cruels combats, après
+s'être mis deux fois en route et deux fois être revenu sur ses pas,
+Norbert osa venir frapper à la porte de l'ennemi de son père.
+
+De sa fenêtre, Dauman l'avait aperçu descendant lentement la côte, le
+fusil sur l'épaule, suivi de son bel épagneul Bruno.
+
+Le maître hypocrite avait donc eu le loisir de préparer sa physionomie,
+et de prendre une contenance toute différente de celle de la première
+entrevue.
+
+C'est encore avec toutes les démonstrations d'un respect outré qu'il
+reçut «Monsieur le marquis,» comme il l'appelait avec une grotesque
+emphase; mais il sut paraître gêné, affectant précisément assez de
+contrainte pour que Norbert ne pût ne la point remarquer.
+
+Lui, si beau parleur d'ordinaire, et qui avait un gros répertoire de
+formules banales qu'il débitait à ses clients, il semblait s'entortiller
+à n'en pouvoir sortir dans ses phrases respectueuses, ne sachant que
+répéter:
+
+--Bien à votre disposition, monsieur le marquis, tout à votre service.
+
+Norbert, qui comptait sur le chaud accueil de l'autre jour, fut si
+décontenancé de cette surprenante froideur, qu'un moment il eut l'idée
+de se retirer.
+
+Une puérile vanité le retint, et il se dit qu'ayant fait tant que de
+venir, il se devait de prendre son courage à deux mains et de parler.
+
+--Je voudrais vous consulter, Président, commença-t-il, pour ce que vous
+savez; n'ayant nulle expérience, je me décide à profiter de la vôtre.
+
+L'autre avait l'air de tomber des nues. Il renversait la tête en
+arrière, les yeux au plafond, comme s'il eût attendu une inspiration des
+solives où pendaient ses paquets de graines.
+
+--Ce que je sais, murmurait-il, ce que je sais...
+
+Une fois engagés dans une voie qu'ils savent périlleuse, les plus
+timides ferment les yeux et vont droit au danger.
+
+--Eh oui! fit Norbert, ne deviez-vous pas me donner le moyen de changer
+contre une meilleure l'existence qui m'excède?
+
+--En effet il me semble...
+
+--Vous m'avez offert deux expédients et vous m'en avez fait entrevoir un
+troisième, plus sûr, affirmiez-vous; quel est-il?
+
+L'embarras si admirablement joué du sieur Dauman sembla redoubler à
+cette question, trop précise pour qu'il pût l'éluder.
+
+--Comment, répondit-il avec le plus niais sourire qu'il put trouver,
+comment, vous vous souvenez encore de cela?
+
+--Je n'ai cessé d'y penser.
+
+Le maître coquin intérieurement était ravi.
+
+C'est pourtant avec le même sourire forcé qu'il reprit:
+
+--Oh! vous savez, monsieur le marquis, on dit comme cela tant de
+choses!... Entre l'intention et le fait, il y a un bout de chemin, la
+loi le reconnaît. Je suis si franc de mon naturel, que je ne sais pas
+toujours tenir ma maudite langue. J'aurai parlé en l'air.
+
+Norbert était un pauvre garçon fort ignorant; ce n'était pas un être
+faible et mou. Son père avait pu plier les ressorts de son énergie, mais
+non les briser. D'ailleurs, c'était bien le sang rouge et chaud des
+Dompair de Champdoce qui courait dans ses veines.
+
+Du coup il se dressa, frappa violemment le parquet de la crosse de son
+fusil.
+
+--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que vous m'avez pris pour un niais...
+
+--Oh! monsieur le marquis!...
+
+--Et que vous avez pensé qu'on pouvait se jouer de moi impunément. Il
+vous a paru plaisant de m'arracher mes secrets. Qu'en comptez-vous
+faire? Les colporter pour en rire pourrait vous coûter cher,
+Président!...
+
+Il s'interrompit, surpris de l'air navré du sieur Dauman, et il eut
+presque regret de son emportement lorsqu'il l'entendit s'écrier du ton
+le plus douloureusement ému:
+
+--Me juger ainsi, moi! monsieur le marquis; me supposer capable d'une
+pareille infamie!...
+
+--Alors, que signifient vos façons d'aujourd'hui?
+
+La physionomie traîtresse du sieur Dauman exprima la plus vive anxiété.
+
+Il hésitait, il paraissait délibérer afin de décider lequel était le
+plus convenable de parler ou de se taire.
+
+Enfin, il se dressa, il avait pris son parti.
+
+--Tenez, monsieur le marquis, fit-il résolûment, puisque vous m'avez
+deviné, tant pis! je vous dirai la vérité. Vous vous fâcherez si vous
+voulez...
+
+--Je ne me fâcherai pas. Parlez sans crainte, Président.
+
+--Eh bien! j'ai réfléchi.
+
+--Ah?
+
+--C'est comme cela. Je ne suis qu'un pauvre homme, moi, monsieur le
+marquis, et il n'en faudrait guère pour me compromettre. La moindre de
+mes imprudences peut être punie par le manque de pain. Que fais-je en
+vous assistant de mes conseils? Évidemment, je contrecarre les projets
+de monsieur votre père. Me voyez-vous, moi, Dauman, luttant contre le
+tout-puissant et richissime duc de Champdoce?--Il salua.--Qu'arriverait-il,
+s'il apprenait jamais mon audace? Il irait tout droit trouver monsieur
+le procureur du roi.--Il souleva son bonnet.--Et dès demain, les
+gendarmes viendraient chercher mon Dauman pour le conduire en prison.
+
+Norbert n'apercevait pas la relation.
+
+--Les gendarmes demanda-t-il, pourquoi?
+
+--Comment, pourquoi! Vous n'avez donc jamais ouvert un code, monsieur le
+marquis? Mon Dieu! que les parents sont négligents! vous n'avez pas
+dix-neuf ans, et je connais un certain article 354 d'où on peut tirer
+tout ce qu'on veut, même cinq ans de réclusion pour votre serviteur.
+Peste! la loi ne badine pas quand il s'agit d'un mineur qui est fils
+d'un duc millionnaire. Et dire que votre père pourrait apprendre que je
+vous ai fait connaître vos droits! Je tremble rien que d'y songer...
+
+--Comment l'apprendrait-il?
+
+Le sieur Dauman ne répondit pas, et ce silence significatif parut à
+Norbert si injurieux, que tapant du pied, il insista:
+
+--Je vous demande, Président, comment il l'apprendrait?
+
+--Hélas! monsieur le marquis, vous respectez et surtout vous craignez
+votre père, ce qui est votre devoir...
+
+--C'est-à-dire que vous me croyez assez simple pour aller tout lui dire.
+
+--Non, mais il peut concevoir un soupçon et vous interroger; vous-même
+m'avez appris que, lorsqu'il vous regarde d'une certaine façon, il
+obtient tout de vous.
+
+Tout s'expliquait pour Norbert. Sa colère tomba; c'est d'un ton amer,
+mais presque froidement qu'il dit:
+
+--Je puis être un «sauvage,» je ne serai jamais un dénonciateur. Quand
+j'ai promis de garder un secret, il n'est ni menaces ni tortures qui
+puissent me l'arracher. Je redoute mon père, ma terreur en sa présence
+est plus forte que ma volonté, mais je suis Champdoce, je ne crains
+personne autre; entendez-vous, Président?
+
+--Ah! comme cela...
+
+--Nul jamais ne saura par moi que vous m'avez seulement dit un mot, je
+vous en donne ma parole d'honneur.
+
+La physionomie du Président reprenait peu à peu cette expression de
+sympathique intérêt qui inspirait tant de confiance à Norbert.
+
+--En vérité, reprit-il, on dirait, à voir mes hésitations, que mon
+dessein est de vous pousser au mal, monsieur le marquis, tandis qu'au
+contraire... C'est que l'expérience rend prudent. Moi donner un mauvais
+conseil! Jamais. Est-ce que je ne connais pas mon code? Voilà mon
+bréviaire, à moi, ma règle de conduite, ma foi, ma conscience.
+
+Il avait pris, sur la tablette de son bureau, un gros petit livre à
+tranches multicolores, encrassé par un long usage, et le brandissant
+fièrement, il ajouta:
+
+--Mais il faut savoir tout ce qui est là-dedans.
+
+Ce panégyrique agaçait singulièrement Norbert.
+
+--Enfin, interrogea-t-il, que dois-je faire?
+
+Maître Dauman cligna de l'oeil et répondit:
+
+--Rien, monsieur le marquis. Trois ans à peine vous séparent de votre
+majorité, il faut patienter, attendre...
+
+--Eh! si je m'en étais senti le courage, je ne serais pas ici.
+
+--C'est pourtant le seul expédient raisonnable. Votre père est un
+vieillard, pourquoi le chagriner? Laissez-lui donc encore ces trois
+années de répit pour caresser ses chimères...
+
+D'un coup de poing violemment appliqué sur le bureau, Norbert lui coupa
+la parole.
+
+--Si c'est là tout ce que vous avez à me dire, fit-il, je regrette
+d'être venu.
+
+Il se leva, siffla Bruno comme s'il voulait se retirer, et ajouta:
+
+--J'aurais fort bien trouvé cet expédient sans le secours du votre
+expérience: bonsoir!
+
+Le Président ne bougea pas, sûr que d'un mot il retiendrait Norbert.
+
+--Vous êtes vif, monsieur le marquis, fit-il, que ne me laissez-vous
+achever?
+
+--Alors, finissez vite, dit le jeune homme sans se rasseoir.
+
+Maître Dauman n'en parla ni plus ni moins vite.
+
+--Remarquez, monsieur le marquis, reprit-il, que si je vous exhorte à
+ménager votre père, je ne vous engage pas, pour cela, à endurer comme
+par le passé toutes ses fantaisies. Qu'est-ce que je veux, moi? vous
+voir heureux l'un et l'autre. Je suis en ce moment comme un bonhomme de
+juge de paix qui s'efforce de mettre deux adversaires d'accord. Il est
+des accommodements avec les situations les plus difficiles. Ne
+pouvez-vous, tout en restant en apparence le plus dévoué des fils, agir
+en réalité à votre guise? Il ne faut jamais résister ouvertement à ses
+parents. Combien de jeunes gens sont dans votre cas! Devant papa et
+maman, on leur donnerait le bon Dieu sans confession, et derrière ils
+font le diable à quatre. Quand on n'est pas le plus fort, on doit être
+le plus fin.
+
+A la mine de son «client,» le Président jugeait l'effet de son
+allocution; il était grand, et tel qu'il le souhaitait.
+
+Norbert qui jusque-là avait gardé la main sur le loquet de la porte, le
+lâcha et se rapprocha.
+
+--N'avez-vous pas une certaine liberté maintenant, monsieur le marquis?
+poursuivit Dauman. C'est l'essentiel. Votre père saura-t-il si vous
+l'employez à chasser ou à toute autre chose?
+
+--A quoi?
+
+Dauman partit d'un franc éclat de rire.
+
+--Dame!... je ne sais pas, cela dépend des goûts. Je ne puis parler que
+de ce que je ferais si j'étais à votre place.
+
+--Dites-le, Président.
+
+--Pour lors, je ne resterais au château que juste assez pour ne pas
+inquiéter papa. Ah! je n'y ferais pas grande poussière. Le reste de mon
+temps, le bon, je le passerais à Poitiers, qui est une belle ville où on
+a tout sous la main. J'y louerais un petit appartement, et j'y vivrais
+comme un joli garçon qui est son maître. A Champdoce, je garderais ma
+veste et mes sabots, mais à Poitiers j'aurais de fins escarpins et des
+habits achetés chez les meilleurs tailleurs. Puis, je me faufilerais
+dans la société des étudiants, de joyeux vivants, qui passent toutes les
+nuits à boire du punch, à jouer au billard et à chanter la mère
+Godichon. Voilà qui est vivre. J'aurais des amis, des maîtresses;
+j'irais au spectacle, au bal, dans les cafés. J'en ai tâté, moi, quand
+j'étudiais pour entrer dans les affaires...
+
+Il s'interrompit et brusquement demanda:
+
+--Il doit y avoir de bons coureurs parmi les chevaux que votre père
+élève, et qui sont parqués en bas des prés Juron?
+
+--Oui certes!
+
+--Eh bien! quoi de plus facile que d'en dresser un à votre usage? Je
+suppose que vous avez envie d'aller à Poitiers, que faites-vous? Le
+soir, quand on vous croit endormi, vous filez doucement, avec votre
+fusil, emmenant le bel épagneul que voici; vous bridez un cheval, et
+hop! en deux temps de galop vous êtes à la ville. Vous mettez le bidet à
+l'auberge, vous vous habillez en grand soigneur que vous êtes et vous
+rejoignez vos amis. S'il vous plaît de rester là-bas, ici on se dit, en
+ne voyant ni votre fusil ni votre chien: «Il est à la chasse.» Et ni vu,
+ni connu!...
+
+Norbert avait naturellement un caractère droit et ferme. L'idée d'une
+existence de tromperies continuelles, de ruses, de mensonges, lui
+répugnait singulièrement.
+
+C'est là cependant que conduisent fatalement l'oppression et la crainte.
+
+D'un autre côté, ce tableau grossier de plaisirs faciles et vulgaires
+que lui présentait maître Dauman répondait si bien à ses imaginations
+secrètes qu'il pâlissait tant son émotion était vive, et que la flamme
+des plus ardentes convoitises brillait dans ses yeux.
+
+--Oui, balbutia-t-il, c'est bien là ce que je pensais.
+
+--Alors qui vous empêche?...
+
+Le pauvre garçon ne put retenir un gros soupir, et bien bas il murmura:
+
+--Il faut de l'argent, pour cela, beaucoup, et je n'en ai pas. Si j'en
+demandais à mon père, il me refuserait, et d'ailleurs, je n'oserais
+jamais...
+
+[Illustration: Il épaula, ajusta et fit feu.]
+
+--Quoi! monsieur le marquis, vous qui serez si riche dans trois ans,
+vous n'avez pas un ami qui puisse vous obliger?
+
+--Je n'ai personne!
+
+Et, écrasé sous le sentiment de son impuissance, Norbert se laissa
+lourdement retomber sur sa chaise. Le sieur Dauman, lui, les sourcils
+froncés, paraissait réfléchir. On eût juré qu'au dedans de lui un combat
+violent se livrait entre deux idées absolument opposées.
+
+--Eh bien, non! s'écria-t-il, non, monsieur le marquis, il ne sera pas
+dit que j'aurai eu la dureté, vous voyant malheureux, de ne pas
+m'employer à votre service. On a tort de mettre le doigt entre l'arbre
+et l'écorce, mais tant pis! je me risque. On vous prêtera ce qu'il vous
+faut.
+
+--Vous, Président?
+
+--Malheureusement, non! Je ne suis qu'un pauvre diable, moi, je n'ai
+rien de côté, et ce n'est qu'à grand'peine et à force de privations que
+je joins les deux bouts; mais j'ai la confiance de plusieurs fermiers
+aisés d'ici, qui m'apportent leurs économies pour les faire valoir. Qui
+m'empêche d'en disposer en votre faveur?
+
+C'est à peine si Norbert respirait, tant l'espérance et l'anxiété lui
+serraient le coeur.
+
+--Oh! si cela se pouvait! murmura-t-il.
+
+--Cela se peut, monsieur le marquis. Seulement, il vous en coûtera cher.
+On vous demandera, comme de juste, des intérêts proportionnés aux
+risques de pertes qui sont considérables.
+
+--Que m'importe!
+
+--C'est que, voyez-vous, le Code ne reconnaît pas ces transactions, et,
+en m'en mêlant, je manque aux principes de toute ma vie. C'est de
+l'usure, me dira-t-on. Possible. Moi, je répondrai que le bénéfice,
+quand il est aléatoire, doit être grand. Mon devoir était de vous
+avertir; vous êtes prévenu, réfléchissez. Je vous le déclare, à votre
+place je ne consentirais pas cet emprunt, j'attendrais une occasion.
+
+--Je ne veux plus attendre.
+
+Maître Dauman eut ce geste des épaules, qui signifie si clairement:
+«Comme vous voudrez, j'ai fait ce que j'ai pu.»
+
+--A votre aise, monsieur le marquis, poursuivit-il. Je m'explique votre
+insouciance. Vous serez si riche à votre majorité, que quelques milliers
+de francs à rembourser ne vous gêneront en rien.
+
+Et aussitôt, pour l'acquit de sa conscience, comme il disait, car
+Norbert ne l'écoutait pas, il se mit à expliquer les «clauses et
+conditions» de l'emprunt, appuyant à dessin sur ce qu'elles avaient
+d'exorbitant, insistant sur ce fait qu'il était étranger à des
+prétentions assez ridicules, qu'il ne faisait que remplir le mandat de
+ses commettants.
+
+--Vous comprenez? répétait-il à chaque phrase, vous comprenez?
+
+Norbert comprenait si bien, que c'est avec une véritable explosion de
+joie qu'en échange de deux mille francs il signa deux obligations de
+quatre mille francs chacune,--il en eût signé dix,--au profit d'un sieur
+Besson et d'un sieur Lantoine, deux cultivateurs du pays, gens
+absolument tarés et entièrement à la discrétion de Dauman, leur
+créancier.
+
+Il s'était d'ailleurs engagé, sur l'honneur, à ne jamais avouer, quoi
+qu'il pût arriver, que le Président s'était mêlé de cette affaire.
+
+--Surtout, monsieur le marquis, de la prudence, beaucoup de prudence!...
+Ne parlez à âme qui vive de nos relations, et cachez-vous pour venir me
+visiter.
+
+Ce fut le suprême conseil de Dauman, quand «son client» s'éloigna.
+
+Il était seul dans son «cabinet,» il triomphait; il se mit à relire les
+titres que Norbert laissait entre ses mains en échange de deux billets
+de banque. Étaient-ils en règle, ne s'y trouvait-il rien qui pût les
+frapper de nullité entre ses mains?
+
+Non. Il connaissait la loi, il n'avait rien oublié. Hormis le cas où
+Norbert viendrait à mourir, il avait tout prévu.
+
+Et certes, Dauman espérait bien que l'opération ne se bornerait pas à ce
+prêt insignifiant. Il comptait que Norbert aurait vite dissipé cette
+somme de deux mille francs, énorme lorsqu'il s'agit de la gagner,
+insignifiante pendant qu'on la jette par toutes les fenêtres de ses
+fantaisies.
+
+Devançant l'avenir, il se voyait plaçant toutes ses économies,
+c'est-à-dire une quarantaine de mille francs, sur la tête de cet
+écervelé, et, à sa majorité, lui réclamant une fortune. Sans compter que
+d'ici là...
+
+Il est vrai que tous ces beaux projets dépendaient de la discrétion de
+Norbert. Sur un soupçon, le duc ne manquerait pas d'apparaître et
+romprait tout.
+
+Cependant, Dauman ne comptait que sur quatre ou cinq jours d'anxiété,
+car, bien évidemment, si le jeune homme ne se trahissait pas sur le
+moment même, il aurait vite acquis l'habitude de la dissimulation.
+
+Le Président avait raison de ne pas trop craindre.
+
+La passion a des ressources et des roueries inattendues. La peur extrême
+que Norbert avait de son père lui tint lieu de dix ans de diplomatie.
+
+Par moments il doutait, et il se demandait si c'était bien à lui, si
+misérable jusqu'ici, qu'arrivait cette bouffée de bonheur
+extraordinaire, et pour être bien sûr qu'il n'était pas le jouet d'un
+rêve, il froissait dans sa poche le papier soyeux des billets de banque.
+
+La nuit lui parut éternelle. Dévoré de la fièvre aiguë de l'impatience,
+il se tournait et se retournait sur son lit, appelant vainement le
+sommeil qui lui eût fait perdre conscience des heures trop lentes.
+
+Et au jour, il était sur la route de Poitiers, le fusil sous le bras,
+marchant à grandes enjambées, sifflant à tout moment Bruno qui
+s'attardait dans les champs.
+
+Son plan était bien arrêté.
+
+--J'arrive, se disait-il, je loue un gentil petit appartement; je cours
+chez un tailleur, je me lie avec tous les étudiants, etc., etc.
+
+C'était là, juste ce que le Président avait dit qu'il ferait.
+
+Quel homme que ce Dauman et quel ami précieux!
+
+Le malheur est que, toujours, entre le désir et sa réalisation, se
+glisse quelque empêchement d'autant plus imprévu qu'il est plus simple.
+
+Arrivé à Poitiers, où il n'était venu qu'une fois, Norbert se trouva
+effaré, perdu, comme l'oiseau qui, né et élevé en cage, s'échappe et ne
+sait pas se servir de ses ailes.
+
+Il marchait tout penaud par les rues, regardant les maisons, lorgnant
+les boutiques, mortellement embarrassé pour en venir à ses fins.
+
+Enfin, après mille hésitations, mille résolutions prises et abandonnées,
+mourant de faim, pleurant presque, maudissant sa timidité, il gagna non
+sans peine le champ de foire et entra déjeuner dans l'auberge où il
+avait mangé un morceau avec son père.
+
+Puis, désespéré, il regagna Champdoce aussi triste qu'il était gai le
+matin.
+
+Mais Dauman était là.
+
+Consulté par Norbert, après avoir bien ri de sa singulière déconvenue,
+il le mit en rapport avec un sien ami, lequel, moyennant une bonne
+commission, comme de raison, pilota le jeune «sauvage», lui loua un
+petit appartement meublé rue Saint-François, et enfin le conduisit chez
+un tailleur où il se commanda pour 500 francs d'habits.
+
+Alors il croyait que ses voeux allaient être comblés à point. Après
+avoir eu la fringale pendant des années, se trouvant enfin à table, il
+ne put pas manger.
+
+Il lui arriva ce qui toujours advient à ceux qui ont trop vécu de rêves.
+
+Comparée aux mensonges de son imagination, la réalité lui parut froide,
+repoussante, affreuse.
+
+Sa timidité, d'ailleurs, sa sauvagerie, le sentiment de son ignorance de
+la vie le paralysaient et l'empêchaient de goûter aucune des jouissances
+qu'il s'était promises. Il lui eût fallu un ami; où le prendre?
+
+Un soir, il osa entrer au café Castille. Bien qu'on fût à l'époque des
+vacances, quelques étudiants s'y trouvaient. Leur gaîté bruyante
+l'effaroucha et le fit fuir.
+
+Il vécut donc seul à Poitiers, comme à Champdoce, et plus désolé.
+
+Ses heures de liberté volée, il les passait tristement dans son
+appartement, en compagnie de Bruno, qui certes eût préféré battre la
+campagne. Ou bien, quittant la veste, il revêtait ses beaux habits et il
+allait se promener sur Blossac.
+
+En tout, il n'eut pas plus de cinq bonnes soirées qu'il passa au
+théâtre.
+
+Et que de risques pour de si maigres satisfactions, que de peines, de
+précautions! Combien de mensonges entassés!
+
+Puis, que de terreurs! Son père ne pouvait-il ouvrir les yeux?
+
+M. de Champdoce, en effet, s'était aperçu des sorties et des absences de
+son fils; mais, à cent lieues de la vérité, il les attribuait à d'autres
+causes qui ne lui déplaisaient pas trop.
+
+Un matin, cependant, il railla doucement Norbert de sa maladresse à la
+chasse. Il n'avait pas rapporté trois pièces de gibier depuis qu'il
+avait un port d'arme.
+
+--Aujourd'hui, du moins, lui dit le duc, tâchez de revenir le carnier
+plein, car nous aurons demain un ami à dîner.
+
+--Un ami! ici?
+
+--Oui, répondit M. de Champdoce, qui ne put s'empêcher de sourire, nous
+recevrons M. de Puymandour. Même pour cette circonstance, je fais ouvrir
+et disposer la salle à manger du second étage; nous y dînerons.
+
+Norbert s'éloigna, aussi intrigué que possible.
+
+Ce dîner, ces préparatifs étaient des événements extraordinaires.
+Cependant, le choix du convive était plus surprenant encore.
+
+--N'importe, se dit Norbert, je veux tuer quelque chose.
+
+Mais il ne suffit pas toujours de vouloir. Il était fort inexpérimenté.
+
+C'est donc en vain qu'il fit plus de six lieues dans sa matinée et brûla
+beaucoup de poudre. Il était furieux.
+
+Cependant, vers les deux heures, comme il arrivait aux bruyères de
+Bivron, il crut apercevoir à vingt pas, près d'une haie, un imprudent
+lapin tout occupé de brouter une touffe de luzerne. Quelle occasion!
+
+Avec des précautions extrêmes, il épaula, ajusta et fit feu.
+
+A l'explosion de l'arme, un cri de douleur ou d'effroi, un cri terrible,
+répondit, et Bruno s'élança vers la haie, en aboyant avec fureur.
+
+
+
+
+V
+
+
+Les hommes, assez volontiers, vantent leur esprit de suite, leur
+fermeté, leur persévérance. Pure fatuité de leur part.
+
+C'est chez la femme seulement que la persévérance se trouve, mais
+opiniâtre, inflexible, intraitable, poussée jusqu'à la folie.
+
+Sous ce rapport, Mlle Diane de Sauvebourg était dix fois femme.
+
+Cette belle et naïve jeune fille, toute préoccupée en apparence de
+futilités, que son père appelait en riant sa «chère girouette,» cachait
+sous ses dehors frivoles une volonté de fer, et fût morte avant de
+renoncer volontairement au projet qu'elle avait conçu d'être un jour
+duchesse de Champdoce.
+
+Cependant, ses longues promenades à travers champs, toutes savamment
+choisies pour amener une rencontre qu'elle jugeait devoir être décisive,
+étaient restées inutiles.
+
+Bien que le temps fût souvent mauvais, que les sentiers détrempés
+fussent devenus moins praticables, qu'il fît froid, elle continuait ses
+charitables visites autour du château de Champdoce.
+
+--Un jour viendra bien, pensait-elle, où je l'apercevrai, cet invisible.
+
+Le jour tant souhaité vint.
+
+C'était vers la mi-novembre, un jeudi, et, depuis le commencement de la
+semaine, la température s'était tout à coup radoucie.
+
+Le ciel était bleu, les dernières feuilles frémissaient à la brise, les
+merles sifflaient dans les haies dépouillées.
+
+Mlle de Sauvebourg, seule, un petit panier au bras, suivait le
+sentier qui conduit à Mussidan en longeant les bois de Bivron, dont il
+n'est séparé que par un fossé et une haie épaisse et haute.
+
+Elle marchait lentement, au beau soleil tiède, lorsqu'un bruit de
+branches brisées sous des pas lui fit lever la tête.
+
+Elle regarda, et tout son sang afflua à son coeur.
+
+A travers une éclaircie de la haie, de l'autre côté, elle venait de
+reconnaître celui qui, depuis plus de deux mois, occupait toute sa
+pensée, Norbert.
+
+Il s'avançait fort lentement, avec les précautions minutieuses d'un
+chasseur sous bois, l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la
+détente de son fusil.
+
+Une insurmontable émotion cloua sur place Mlle Diane. Elle se sentait
+défaillir; ses idées devenaient confuses. Elle mesurait l'abîme qui
+sépare du fait les intentions les plus formelles, et toute la belle
+fantasmagorie de ses projets s'évanouissait.
+
+L'occasion si ardemment désirée, si patiemment épiée se présentait, et
+si grand était son trouble qu'elle comprenait bien qu'elle n'en pourrait
+profiter. Articuler une seule parole lui eût été impossible.
+
+Qu'allait-il arriver?
+
+Norbert allait passer près d'elle; il la saluerait, elle répondrait par
+une inclination de tête, il s'éloignerait et ce serait tout, et elle
+attendrait peut-être des mois une seconde rencontre.
+
+Toutes ces réflexions traversèrent son esprit en moins de temps que n'en
+met l'éclair à rayer le ciel.
+
+Cependant, elle faisait pour rassembler son courage d'héroïques efforts,
+quand elle vit le fusil de Norbert s'abaisser vers elle.
+
+Le double canon la menaçait. Elle voulut avertir, elle ne le put...
+
+Une douleur aiguë, comme le serait la piqûre d'une aiguille rougie,
+mordit sa chair, un peu au-dessus de la cheville. Elle battit l'air de
+ses deux mains, poussa un grand cri, et s'affaissa sur le sentier.
+
+Pourtant, elle n'avait pas perdu entièrement connaissance, car elle
+entendit l'explosion de l'arme, un cri terrible qui répondit au sien, et
+ensuite des aboiements furieux et un grand froissement de branchages.
+
+Presque aussitôt elle sentit sur son visage comme une haleine chaude,
+puis quelque chose d'humide et de froid dont le contact la fit frémir.
+
+Elle ouvrit les yeux. Bruno, le bel épagneul, était près d'elle,
+s'agitant, lui léchant les mains.
+
+Au même instant, la haie s'écarta sous un énergique effort, et Norbert
+apparut, pâle, éperdu, les cheveux hérissés par la terreur.
+
+Sa vue eut cet effet admirable de rendre subitement à Mlle de
+Sauvebourg sa présence d'esprit et son sang-froid. Elle eut conscience
+des avantages de sa position, résolut d'en tirer parti et referma les
+yeux.
+
+Norbert, lui, en présence de cette femme étendue à terre, immobile, plus
+blanche que marbre, se sentait devenir fou. Il la reconnaissait, il
+avait tué Mlle de Sauvebourg.
+
+Son premier mouvement fut de s'enfuir, de courir devant lui tant qu'il
+aurait de forces. Le sentiment inné du devoir l'arrêta.
+
+Il s'approcha secoué par un horrible tremblement; il se pencha et
+reconnut qu'elle ne pouvait être morte.
+
+Alors, il s'agenouilla près de cette jeune fille que souvent il avait
+admiré à l'église, et bien doucement souleva cette tête charmante et
+l'appuya au pli de son bras. Il cherchait où il pouvait l'avoir frappée.
+
+--Mademoiselle, disait-il d'une voix que l'angoisse rendait à peine
+intelligible, de grâce, parlez-moi, un seul mot!
+
+Elle ne répondait pas, elle se recueillait, elle bénissait l'événement.
+
+Enfin, elle fit un mouvement qui arracha une exclamation de joie à
+Norbert; puis, bien lentement, elle souleva ses paupières ombragées de
+longs cils et promena autour d'elle le regard surpris d'une personne qui
+s'éveille.
+
+--C'est moi, mademoiselle, balbutiait le pauvre garçon, Norbert de
+Champdoce; ne me connaissez-vous pas? Grand Dieu! quel affreux malheur!
+C'est moi qui vous ai blessée. Me pardonnerez-vous jamais! Sans doute
+vous souffrez beaucoup...
+
+Son anxiété était si poignante, que Mlle Diane en eut pitié et
+n'abusa pas. D'un geste d'une douceur infinie, elle repoussa le bras qui
+la soutenait et se redressa.
+
+--Rassurez-vous, monsieur, dit-elle; c'est à moi de vous demander pardon
+de m'évanouir comme une femmelette, et pour rien, car j'ai eu bien plus
+de peur que de mal.
+
+Elle souriait si délicieusement en disant cela, que Norbert crut voir le
+ciel s'entr'ouvrir. Il respira.
+
+--Je puis courir chercher des secours, proposa-t-il.
+
+--A quoi bon! Si j'ai quelque chose, ce ne peut être qu'une égratignure
+insignifiante.
+
+En même temps elle allongea un pied à faire tourner une tête plus solide
+que celle de Norbert, et ajouta:
+
+--Tenez, c'est là.
+
+En effet, un peu au-dessus de la bottine, une tache de sang assez large
+rougissait le bas fin et blanc.
+
+A cette vue, l'effroi de Norbert le reprit. Il se releva vivement:
+
+--Je cours jusqu'au château, fit-il, et avant une heure...
+
+--Je vous le défends bien, interrompit la jeune fille, ce n'est rien, je
+vous l'affirme. Regardez, je remue très bien le pied dans tous les sens.
+
+Elle le remuait, en effet, d'un geste mutin et gracieux.
+
+--Cependant, je vous en prie...
+
+--Taisez-vous, nous allons voir ce que c'est.
+
+Sur ces mots, elle sortit de sa poche un petit canif, et, fendant son
+bas, elle découvrit ce qu'elle appelait en riant «l'horrible blessure.»
+
+A vrai dire, c'était une plaisanterie. Deux grains de plomb l'avaient
+atteinte. L'un avait éraflé la face interne de la cheville qui saignait
+un peu; l'autre s'était logé dans la chair, mais il était resté à fleur
+de peau et on le distinguait très bien.
+
+[Illustration: Norbert apparut, éperdu, les cheveux hérissés par la
+terreur.]
+
+--Il faudrait un médecin, fit Norbert.
+
+--Pour cela... Ah! ce n'est vraiment pas la peine.
+
+Et fort adroitement, de la pointe de son canif, elle dégagea le grain de
+plomb, qui roula à terre.
+
+Debout au milieu du sentier, immobile, retenant son souffle, comme
+l'enfant qui arrive au troisième étage de son château de carton, Norbert
+contemplait d'un oeil surpris et ravi cette belle jeune fille assise à
+ses pieds.
+
+Jamais il ne s'était imaginé qu'une créature humaine pût réunir tant de
+divines perfections. Il n'avait nulle idée d'un tel accueil, si amical,
+si bon et si gai à la fois. De sa vie, il n'avait entendu une voix comme
+celle-là douce et sonore, et qui allait droit au coeur.
+
+Puis, comme elle était jolie, encore mal remise de son émotion! Une
+larme tremblait encore dans ces beaux yeux, retenue par les cils, et
+cependant ses lèvres roses souriaient. Son teint était si transparent
+qu'on croyait voir le sang courir plus vite dans ses veines. Avec quelle
+grâce étrange ses cheveux, à demi dénoués dans sa chute, retombaient en
+grappes dorées sur ses épaules!
+
+Et lui, si facile à effaroucher, il ne se sentait aucunement déconcerté.
+
+Cependant, Mlle de Sauvebourg avait déchiré son mouchoir de fine
+batiste et en avait fait quatre bandes dont elle entoura son
+égratignure, et qu'elle assujettit avec des épingles.
+
+--Voilà qui est fait, dit-elle gaiement, le mal est réparé.
+
+Elle tendait en même temps sa main fine et délicate à Norbert pour qu'il
+l'aidât à se relever.
+
+Une fois debout, elle essaya de marcher et fit quelques pas en boitant
+légèrement,--un peu volontairement peut-être.
+
+--Ah! je ne le vois que trop, s'écria Norbert désespéré, vous souffrez,
+mademoiselle!
+
+--Mais non, je vous le promets. Cela me cuit bien un peu en ce moment,
+mais ce soir je n'y penserai plus.
+
+Elle eut un petit éclat de rire franc et sonore, vrai rire de
+pensionnaire, et, d'un ton d'amicale ironie, elle ajouta:
+
+--Et quand même, monsieur le marquis, ce serait un souvenir de notre
+première rencontre.
+
+Norbert ne songea pas à se demander si c'était un reproche. Il était
+surtout frappé de ce que Mlle Diane l'appelait monsieur le marquis.
+Jusqu'ici, Dauman seul lui avait donné ce titre. Cette attention fut
+comme un baume versé sur les plaies toujours saignantes de son orgueil.
+
+--Du moins, pensait-il, elle ne me méprise pas.
+
+Mlle de Sauvebourg poursuivait:
+
+--Cette aventure tragi-comique devrait être une leçon pour moi. Maman me
+recommande toujours de suivre le grand chemin, mais je ne puis le
+souffrir; il m'ennuie. Combien je préfère cet étroit sentier où on
+marche à l'ombre et d'où on découvre toute notre vallée...
+
+Elle étendait la main, en disant cela, et il parut à Norbert qu'à ce
+geste un rideau se levait comme sur un théâtre, et que, pour la première
+fois, il voyait ce paysage familier où il avait vécu.
+
+--C'est vrai que cela est beau! murmura-t-il.
+
+--Je passe donc tous les jours par ici, continuait Mlle Diane,
+quoique ce soit bien laid de désobéir à sa mère, lorsque je vais chez la
+Besson, dont la maison est au bas de la côte. Pauvre femme! elle se
+meurt d'une maladie de poitrine, et le médecin croit bien qu'elle ne
+passera pas l'hiver. Je fais ce que je peux pour la secourir: je lui
+porte du pain blanc, du bouillon, un peu de viande...
+
+C'est avec l'onction attendrie d'une fille de Saint-Vincent-de-Paul
+qu'elle s'exprimait. La femme s'effaçait, faisant place à l'ange. Dans
+la pensée de Norbert, il ne lui manquait que les ailes.
+
+--Et ce n'est pas tout, disait-elle, cette pauvre Besson a trois petits
+enfants qui manquent de tout. Où prendrait-elle de quoi les vêtir, quand
+elle n'a pas toujours assez de pain pour leur faim? Le père de ces
+malheureux est bon ouvrier, dit-on, mais mauvais sujet et fainéant. Le
+peu qu'il gagne, il le dépense dans les cabarets, et quand il rentre
+chez lui ayant bu, il bat sa femme.
+
+C'était justement à ce Besson, un ivrogne dont la femme était à la
+mendicité, que Norbert se trouvait avoir souscrit une obligation de
+4,000 francs.
+
+C'était là un des deux clients qui, à entendre maître Dauman, lui
+confiaient pour les faire valoir, leurs économies.
+
+Mais Norbert ne fit pas attention à ce détail.
+
+Il ne comprenait qu'une chose, c'est que Mlle Diane allait le
+quitter, regagner Sauvebourg, et qu'il ne la verrait plus.
+
+Déjà elle avait ramassé le panier qu'elle avait laissé échapper en
+tombant.
+
+--Avant de vous dire adieu, monsieur le marquis, commença-t-elle avec
+une véritable hésitation, je désirerais... je voudrais... si j'osais...
+vous demander un service.
+
+--A moi, mademoiselle? Oh! je vous en supplie, parlez!...
+
+Elle ne put s'empêcher de sourire de l'enthousiasme de Norbert.
+
+--Vous m'obligerez beaucoup, reprit-elle, en ne parlant à personne du
+petit accident de tout à l'heure. Si le bruit en arrivait aux oreilles
+de mes parents, ils s'inquiéteraient et me priveraient peut-être de la
+petite liberté qu'ils me laissent et qui profite tant à mes pauvres.
+
+--Je me tairai, mademoiselle; personne ne saura l'horrible malheur qui a
+failli...
+
+--Merci, monsieur le marquis, interrompit Mlle Diane, merci!...
+
+Et dessinant une coquette révérence, elle ajouta gaiement:
+
+--Par exemple, une autre fois, avant de tirer, vous ferez bien de vous
+assurer qu'il ne passe personne dans le sentier.
+
+Ce fut tout, elle s'éloigna.
+
+Mais elle ne boitait plus; elle était si heureuse qu'il semblait que ses
+pieds ne touchaient plus la terre.
+
+C'est qu'elle n'avait pu se méprendre aux regards de Norbert, au
+tremblement de sa voix, à ses gestes, à son attitude. Elle avait lu sur
+sa physionomie comme dans son coeur même ses pensées les plus
+secrètes, et elle ne pouvait douter de l'impression profonde que gardait
+cet adolescent.
+
+Les femmes, d'ailleurs, ont comme un sixième sens qui leur révèle cela.
+
+--Maintenant, se disait-elle, plus d'incertitudes, je serai duchesse de
+Champdoce.
+
+Oh! comme elle le bénissait, ce bienheureux coup de fusil qui pouvait la
+tuer!
+
+En moins de cinq phrases, et avec toutes les apparences du plus candide
+abandon, elle avait appris à Norbert tout ce qu'il importait qu'il sût.
+
+Lui dire qu'elle passait tous les jours par ce sentier, ce n'était
+certes pas lui donner à entendre qu'elle espérait l'y revoir, mais
+c'était avouer qu'elle ne serait pas bien surprise de l'y rencontrer.
+
+Parler de la petite liberté dont elle jouissait, cela ne signifiait-il
+pas, ou à peu près, que, le cas échéant, elle ne serait pas réduite à
+compter les minutes d'un entretien?
+
+Elle était bien sûre que Norbert n'était pas de force à la deviner, mais
+elle était certaine aussi que pas une de ses paroles ne serait perdue.
+
+Donc, elle n'apercevait pas d'obstacles.
+
+Ah? si, pourtant. Le duc de Champdoce!...
+
+Elle rejoignait en ce moment la route, elle se retourna cherchant si
+elle n'apercevrait pas encore Norbert.
+
+Elle l'aperçut à la même place où elle l'avait quitté, dans la même
+attitude, ne bougeant non plus que les arbres qui l'entouraient.
+
+Le pauvre garçon, lorsque Mlle Diane s'était éloignée, avait senti
+quelque chose se déchirer en lui. Longtemps il l'avait suivie des yeux,
+et longtemps après l'avoir perdue de vue, il restait sous le charme et
+comme en extase.
+
+Quel événement!... Mais ne rêvait-il pas? Etait-elle bien là, tout à
+l'heure, près de lui, le regardant, lui parlant?...
+
+Une inspiration lui vint qu'il jugea divine. Il pouvait se procurer une
+preuve de la réalité de ses impressions, et quelle preuve!...
+
+Il s'agenouilla sur le sentier et après de minutieuses recherches, sous
+un brin d'herbe, il découvrit ce grain de plomb qui avait blessé Mlle
+Diane. Même, un peu de sang s'était caillé autour...
+
+C'est lentement, perdu dans une rêverie d'une douceur infinie, qu'il
+regagna le château.
+
+A sa grande surprise, quand il entra dans la cour, il vit la grande
+porte ouverte, et, sur le perron, son père qui lui cria dès qu'il parut:
+
+--Enfin, vous voici; vite, hâtez-vous, que je vous présente à notre
+hôte.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Depuis la mort de l'infortunée duchesse de Champdoce, les étages
+supérieurs du château restaient rigoureusement fermés.
+
+Les appartements n'en demeuraient pas moins habitables. Le duc en
+prenait soin, de même qu'il se plaisait à embellir son hôtel de Paris,
+non pour lui, mais pour ses petits-enfants.
+
+La salle à manger, par exemple, était splendide, avec ses grands
+dressoirs de chêne noir sculpté, rehaussés d'incrustations d'acier,
+chargés de montagnes de vaisselle plate, aux armes des Dompair de
+Champdoce. Tout y était grandiose, les buffets et les consoles, les
+sièges larges et bas, recouverts d'une précieuse tapisserie; la table,
+si pesante que deux hommes la remuaient à peine.
+
+Lorsque Norbert, à l'appel de son père, pénétra dans la salle, il
+aperçut tout d'abord, au fond, près d'une fenêtre, un gros petit homme,
+haut en couleur, à la lèvre épaisse et lippue, aux yeux à fleur de tête,
+un peu chauve, portant moustache et royale.
+
+Sa mise était soignée, recherchée, même. Il avait à coup sûr un homme de
+goût pour tailleur, mais sa tournure était commune et mesquine.
+
+Humble et mesquine à la fois était sa mine. On eût dit un subalterne de
+la veille mal initié aux relations de l'égalité, s'exerçant timidement à
+l'insolence.
+
+A l'entrée de Norbert, M. de Champdoce le prit par la main et,
+doucement, l'attira vers ce personnage.
+
+--Monsieur le comte, fit-il, le marquis de Champdoce, mon fils.
+
+Il se retourna ensuite vers Norbert, et dit:
+
+--Marquis, M. le comte de Puymandour.
+
+Norbert tout en s'inclinant un peu trop, était stupéfait et le laissait
+voir. Ce titre de marquis, jamais son père ne le lui avait donné.
+
+Cet étranger soudainement introduit, contre toutes les habitudes du
+château, ce dîner dans la grande salle, cette cérémonie d'une
+présentation dans les règles de l'étiquette, la physionomie singulière
+du duc, tout cela était pour lui matière à réflexion.
+
+Il n'était pas remis encore de son émotion du tantôt, et déjà un nouvel
+événement extraordinaire se présentait.
+
+Une inquiétude vague l'agitait, comme s'il eût pressenti confusément que
+cette journée allait avoir sur sa destinée une influence décisive, et
+qu'elle serait comme le point de départ d'une vie toute différente de
+l'ancienne.
+
+Cependant, la grosse cloche du perron, immobile depuis quinze ans sur
+ses gonds rouilles, sonna une volée.
+
+Presque aussitôt, un valet de chambre parut, qui portait gauchement,
+avec les plus respectueuses précautions, une énorme soupière d'argent
+qu'il déposa sur la table.
+
+Les convives s'assirent.
+
+Ce dîner à trois, dans cette salle immense, eût été lugubre sans M. de
+Puymandour. Mais ce gros homme, outre qu'il avait la parole abondante et
+facile, possédait un fonds inépuisable de souvenirs, d'aventures,
+d'anecdotes et de balivernes, qu'il débitait d'une grosse voix vulgaire,
+riant d'un large rire de ses plaisanteries.
+
+Tout en causant, il mangeait ferme et s'extasiait sur l'excellence du
+vin que le duc était allé chercher dans ses caves, où il en tenait en
+réserve des quantités considérables, destinées à égayer les repas de ses
+descendants.
+
+Et le duc de Champdoce, si grave d'ordinaire, presque morose, silencieux
+comme les gens qu'obsède une idée fixe, M. de Champdoce souriait
+bonnement, paraissait prendre un plaisir extrême au bavardage de son
+hôte.
+
+Etait-ce pure politesse d'amphitryon? Son approbation était-elle
+sincère? Sa gracieuseté ne cachait-elle pas une arrière-pensée? Le
+discerner était difficile.
+
+Toujours est-il que Norbert n'en revenait pas.
+
+Sans être doué d'une grande pénétration, il avait étudié son père comme
+l'esclave étudie son maître, et il le connaissait. Il avait retenu son
+opinion exacte sur quantité de choses, et savait précisément quels
+sujets avaient le don de lui plaire ou de l'irriter.
+
+Or, M. de Puymandour eût parié de froisser toutes les idées du duc de
+Champdoce, de heurter tous ses préjugés, qu'il ne s'y fût pas pris
+autrement.
+
+Mais il n'avait rien parié de semblable, le digne homme. Une telle
+pensée était bien loin de son esprit, cela sautait aux yeux. Sa figure
+n'exprimait que le parfait contentement de soi et des autres; il
+s'épanouissait, il triomphait en dehors, il jouissait.
+
+Ces manières d'être n'avaient rien de surprenant pour qui était au fait
+de sa position dans le pays.
+
+Il y jouissait d'une exécrable réputation.
+
+M. de Puymandour habitait avec sa fille unique, Mlle Marie, une
+ravissante maison moderne, éloignée de moins d'une lieue de Champdoce.
+Recevoir était son plus grand bonheur, et il recevait magnifiquement.
+
+Mais les hobereaux du voisinage, qui acceptaient de la meilleure grâce
+du monde ses bons dîners, ne se gênaient pas pour le déchirer à belles
+dents, tout en digérant. On disait très nettement: «Ce voleur de
+Puymandour,» ou encore: «Puymandour, ce coquin.» Il eût été prouvé qu'il
+s'était enrichi à arrêter des diligences sur les grands chemins, qu'on
+ne l'eût pas traité beaucoup plus mal.
+
+C'est qu'en effet, il était riche. Il ne possédait pas moins de cinq
+millions, assuraient les bien informés. De là, certainement, la haine.
+
+La vérité est que M. de Puymandour était un galant homme, avait fort
+honnêtement gagné ses millions, à faire le commerce des laines sur les
+frontières d'Espagne.
+
+Son grand, son seul tort était de s'appeler simplement Palouzat.
+
+Hélas! il vivait heureux et estimé à Orthez, sa ville natale, quand un
+matin la tarentule nobiliaire le piqua, et sa vie fut empoisonnée.
+
+Son nom de Puymandour, il l'avait emprunté à une de ses terres; son
+titre de comte, il l'avait acheté à l'étranger; ses armes, il les avait
+commandées chez le meilleur faiseur de Paris.
+
+Dès lors, il n'avait plus eu qu'une préoccupation: être, ou du moins
+paraître noble.
+
+Chassé d'Orthez par les plaisanteries béarnaises, il vint s'établir en
+Poitou, espérant y trouver la noblesse moins exclusive et plus clémente.
+Funeste erreur!
+
+Il fut toléré dès le premier jour; reconnu jamais. Et depuis douze ans,
+une moyenne de cinq allusions par jour lui prouvait qu'on oubliait pas
+son origine.
+
+C'est dire quels sentiments de gratitude profonde il apportait au
+château de Champdoce.
+
+Dîner chez ce terrible duc, qui jamais n'admettait personne à table,
+c'était recevoir un indiscutable brevet de noblesse.
+
+Aussi, lorsqu'on eut servi le café,--le duc en avait envoyé acheter à
+Bivron,--la reconnaissance de M. de Puymandour, déborda en actions de
+grâces et en promesses d'absolu dévouement.
+
+Mais dix heures sonnaient, il parla de se retirer, et bientôt il sortit,
+fier d'offrir son bras au duc de Champdoce, qui avait insisté pour
+l'accompagner jusqu'à la route. Ils allaient lentement, s'arrêtant de
+temps à autre, et Norbert qui marchait derrière eux, pouvait saisir
+quelques brides de leur conversation.
+
+--Je n'ai qu'une parole, faisait M. de Puymandour, j'irai jusqu'au
+million tout rond, c'est une somme cela.
+
+--Trop faible de moitié, répétait le duc.
+
+--Songez que ce sera comptant.
+
+--Jarnicoton! mon cher comte, vous irez bien jusqu'à quinze cent mille
+francs.
+
+--Ah!... monsieur le duc, vous m'égorgez...
+
+Mais qu'importait à Norbert cette discussion d'intérêts mesquins!
+
+Il était à cent lieues de la situation présente. Depuis que cette jeune
+fille si belle lui était apparue comme une vierge miraculeuse à un
+mystique, sa pensée ne lui appartenait plus.
+
+Sa préoccupation était si profonde, que c'est par un instinct purement
+machinal qu'il s'arrêta quand s'arrêtèrent son père et M. de Puymandour.
+
+Et certes, il n'entendit rien des phrases qu'ils échangèrent avant de se
+séparer, tout en se prodiguant les poignées de main.
+
+--Vous avez mon dernier mot, disait le duc de Champdoce.
+
+--Oh! jamais, c'est impossible.
+
+--Laissez donc, vous y viendrez... dans votre intérêt.
+
+--Enfin, je réfléchirai. Nous avons du temps devant nous et nous sommes
+gens de revue. Sans adieu, monsieur le duc!...
+
+--Sans adieu, cher comte. Mes respectueux hommages à Mlle de
+Puymandour.
+
+Il était déjà loin, ce «cher comte,» et le duc de Champdoce restait en
+place, écoutant le bruit de ses pas qui devenait de moins en moins
+distinct.
+
+Quand il fut certain qu'on ne pourrait l'entendre:
+
+--Jarnicoton! s'écria-t-il, ce sire de Puymandour peut s'estimer heureux
+que j'aie besoin de lui. Vit-on jamais faquin plus outrecuidant!...
+
+Sur cet amical adieu, il prit le bras de Norbert pour regagner le
+château. Mais sa contrainte de la soirée avait été trop forte pour qu'il
+n'éprouvât pas le besoin d'exhaler sa colère dissimulée.
+
+[Illustration: Il tomba à ses genoux, s'empara de ses mains qu'il
+couvrit de baisers.]
+
+--Voilà pourtant, disait-il, un des représentants de la nouvelle
+aristocratie. Et des meilleurs, notez-le. Car enfin, s'il est du dernier
+bouffon, et pitoyablement vaniteux, il a de l'intelligence et de la
+probité. Dans cent ans les fils de ces gens-là, mieux éduqués que
+messieurs leurs pères, constitueront une noblesse nouvelle tout aussi
+avide de prérogatives et d'influence que l'ancienne.
+
+Pendant plus d'une heure encore, M. de Champdoce parla sur ce sujet,
+texte habituel de ses méditations. Il eût pu parler toute la nuit sans
+contradiction.
+
+D'abord, son fils n'eût jamais osé l'interrompre; ensuite, il ne
+l'écoutait même pas.
+
+Norbert en était à s'efforcer de ressaisir les plus minutieux détails de
+l'aventure du matin, et telle était la puissance de son désir, qu'il
+arrivait à la sensation intense de la réalité. Il revoyait Mlle de
+Sauvebourg, il touchait son bas taché de sang, sa voix harmonieuse
+vibrait à son oreille.
+
+Mais n'avait-il pas été un peu niais et même ridicule?
+
+Cette question, surtout, le préoccupait et l'inquiétait.
+
+Après avoir failli tuer Mlle Diane, il s'était excusé avec autant
+d'à-propos, à peu près, que s'il lui eût simplement marché sur le pied
+ou déchiré la robe.
+
+Quelle opinion avait-elle pu emporter de lui?
+
+A cette idée, que sans doute elle le jugeait un être grossier et mal
+élevé, absolument indigne d'elle, il lui montait au cerveau des bouffées
+de rage folle.
+
+A qui devait-il s'en prendre de n'être, par les façons et par
+l'éducation, qu'un paysan, un rustre? A son père. Ah! si le duc l'eût
+élevé selon sa condition, il connaîtrait les usages de la belle
+compagnie et saurait comment on parle aux jeunes filles pour s'en faire
+aimer. Et cette raison s'ajoutant à toutes celles qu'il croyait avoir de
+haïr son père, sa haine redoublait.
+
+Cependant, ce que Mlle Diane avait préparé et prévu, se réalisa.
+
+Norbert ne pouvait oublier qu'elle lui avait dit que tous les jours elle
+passait par ce sentier où il l'avait rencontrée.
+
+Donc, il pouvait se trouver sur son passage, réparer sa maladresse.
+
+En ce moment, il lui semblait qu'il avait mille choses à lui dire, et
+que si elle était là il trouverait des paroles pour l'émouvoir.
+
+N'importe, il pouvait être trahi par sa timidité, et il passa la nuit à
+méditer et à écrire une lettre qu'il se proposait de lui remettre.
+
+Ah! il eut du mal. Il déchira et brûla plus de quarante brouillons.
+
+Écrire: «Je vous aime» tout simplement, lui semblait hardi et malséant,
+et il s'épuisa à chercher l'équivalent de cette phrase sublime.
+
+Enfin, sur le matin, il crut avoir composé un chef-d'oeuvre.
+
+Il se jeta sur son lit, dormit mal, et aussitôt après le premier
+déjeuner, il prit son fusil, siffla Bruno, et alla se poster à
+l'endroit précis où la veille il avait vu Mlle Diane gisant à terre,
+évanouie.
+
+Hélas! c'est vainement qu'il attendit.
+
+Les heures se traînaient lentes, éternelles, toutes pleines de fébriles
+impatiences. Elle ne vint pas.
+
+Un instant, il eut la pensée d'aller s'informer d'elle chez la Besson,
+il n'osa.
+
+Il y avait longtemps que le soleil était couché quand Norbert se décida
+à rentrer. Les plus cruelles angoisses l'obsédaient.
+
+On l'eût certes bien surpris si on lui eût dit qu'en ne se montrant pas,
+Mlle de Sauvebourg obéissait à un calcul.
+
+Cela était ainsi cependant.
+
+Et même, pendant que Norbert, en proie aux plus affreuses incertitudes,
+l'attendait et se désespérait, par deux fois elle était venue l'observer
+en prenant bien des précautions pour ne pas être vue.
+
+C'était là le trait d'une coquette expérimentée, et Mlle Diane
+sortait du couvent. Mais au couvent, on apprend surtout ce qu'on n'y
+enseigne pas.
+
+Le lendemain, après s'être assurée que Norbert l'attendait encore, elle
+se serait peut-être retirée comme la veille, sans une circonstance
+fortuite.
+
+Norbert, en effet, était revenu à cette place qu'il considérait comme
+sacrée, et il s'était juré qu'il y reviendrait tous les jours, tant
+qu'il n'aurait pas revu Mlle Diane.
+
+Il s'était assis tristement sur le rebord du fossé, et son chien Bruno
+était couché à ses pieds.
+
+Au moment où Mlle de Sauvebourg arrivait au coin du bois de Bivron
+d'où on apercevait le sentier, le bel épagneul la devina. Il se dressa,
+aboya joyeusement et s'élança vers elle.
+
+Il n'y avait pas à hésiter, elle avança rapidement.
+
+Tiré à l'improviste de ses rêveries, d'un bond Norbert se releva.
+
+Mais si prompt que fut son mouvement, il lui prit dix secondes, et quand
+il sauta sur le sentier, il se trouva en face de Mlle de Sauvebourg.
+
+Ils devinrent fort rouges tous deux, elle plus encore que lui, toute
+bouleversée de cette idée que peut-être elle avait été surprise se
+cachant pour observer.
+
+Pendant un moment, ils restèrent immobiles l'un devant l'autre,
+silencieux, affreusement troublés, si rapprochés que leur haleine se
+confondait presque.
+
+Instinctivement, ils baissaient les yeux, chacun redoutant que l'autre y
+pût lire les secrets de sa pensée.
+
+Le coeur de Norbert battait à rompre sa poitrine, sa raison s'égarait.
+
+Il tenait la main sur sa fameuse lettre. La remettrait-il?
+
+Au dernier moment, il eut peur. C'était là une de ces démarches sur
+lesquelles on ne peut plus revenir. Le péril l'éclaira.
+
+Il revit, comme en traits de feu, sa lettre entière et la jugea ce
+qu'elle était, puérile et ridicule.
+
+L'inspiration devait le servir mieux que toutes les peines qu'il avait
+prises. Rassemblant toute son énergie, il eut le courage de rompre le
+premier le silence.
+
+--Si j'ose me présenter ainsi devant vous, mademoiselle, commença-t-il
+de cette voix rauque et voilée que donne l'extrême émotion, c'est qu'une
+inquiétude insoutenable me déchirait. Aviez-vous seulement pu regagner
+Sauvebourg, blessée comme vous l'étiez!
+
+Il s'arrêta, espérant un mot d'encouragement qui ne vint pas. Il
+poursuivit donc:
+
+--Je brûlais de courir au château demander de vos nouvelles, mais vous
+m'aviez défendu de parler du malheureux accident... pour rien au monde
+je ne vous aurais désobéi.
+
+--Je vous remercie, monsieur le marquis, balbutia enfin Mlle Diane.
+
+--Hier, poursuivit Norbert, j'ai passé la journée ici, comptant les
+minutes. Me pardonnerez-vous ma folie? Je me disais que peut-être, ayant
+vu ma douleur, vous devineriez mes anxiétés, que vous en auriez pitié,
+et qu'alors, vous daigneriez...
+
+Il n'acheva pas, effrayé de sa hardiesse, confondu de l'apparence
+d'impertinente présomption de ce qu'il allait ajouter.
+
+Mlle de Sauvebourg, pourtant, ne parut point choquée.
+
+--Hier, répondit-elle de son air le plus candide, j'ai été retenue par
+ma mère.
+
+C'était tout dire... ou rien.
+
+C'était, selon qu'on le prendrait, la reconnaissance d'un rendez-vous
+tacite où elle n'avait pu venir, ou simplement une formule de banale
+politesse.
+
+Le secret des réponses équivoques, elle ne l'avait pas appris au
+couvent, toute femme le possède de naissance. Mais Norbert était trop
+naïf encore pour saisir la nuance.
+
+--Depuis deux jours, reprit-il, j'ai perdu la possession de moi-même et
+mon libre arbitre. Dépend-il de moi de cesser de penser que j'ai failli
+commettre un horrible crime, et que je vous ai vue où nous sommes,
+étendue à terre, sans mouvement, plus blanche qu'une morte!
+
+Comment oublier que, penché vers vous, j'ai épié votre réveil, que je
+vous ai soulevée, que votre tête s'est appuyée ici, sur mon bras!...
+Elle n'y a reposé qu'un instant, et pourtant il me semble que vos
+cheveux y ont laissé comme un parfum pénétrant et délicieux qui
+m'enivre, et qui ne saurait s'évaporer, quand je vivrais des siècles!...
+
+--Monsieur le marquis!... murmura Mlle Diane, monsieur le marquis!...
+
+Ce fut dit si bas qu'il ne l'entendit pas; il poursuivit:
+
+--Ah! si vous saviez... si vous saviez!... J'étais si éperdu, l'autre
+jour, que je n'ai pu trouver une parole pour exprimer ce que je
+ressentais. Comment l'aurais-je osé, d'ailleurs! Mais lorsque vous avez
+disparu, là-bas, au détour de l'allée, quand j'ai cessé d'apercevoir
+votre robe bleue, il m'a semblé que la nuit, tout à coup, se faisait, et
+que mon coeur cessait de battre...
+
+Il frissonnait, en disant cela, au souvenir de la sensation éprouvée.
+
+--C'est alors, reprit-il avec une exaltation croissante, que je songeai
+à ce grain de plomb si petit, qui pouvait vous donner la mort, qui avait
+pénétré dans votre chair... Longtemps, courbé sur le sol, je l'ai
+cherché dans la poussière!... Non, vous ne saurez jamais quels
+transports ont été les miens, quand je l'ai découvert sous un brin
+d'herbe! Vous ne pouvez savoir avec quelle sollicitude respectueuse je
+l'ai recueilli, humide encore et rouge de votre sang... Que seraient
+pour moi tous les trésors de la terre, comparés à cette relique sainte
+et précieuse qui est quelque chose de vous!...
+
+Mlle de Sauvebourg détournait la tête; elle ne se sentait pas assez
+maîtresse de sa physionomie pour empêcher d'y briller un rayon de la
+joie céleste qui inondait son âme.
+
+Jamais elle n'avait espéré un si prompt, un si éclatant triomphe.
+
+Et pourtant c'est bien ainsi qu'elle avait rêvé d'être aimée par
+Norbert.
+
+Lui se méprit au geste de la jeune fille.
+
+--Oh! pardon, mademoiselle, fit-il, véritablement désespéré, pardon si,
+sans le vouloir, je vous ai offensée. Vous auriez pitié de moi, si vous
+pouviez seulement concevoir l'idée de la vie qui, jusqu'à ce moment, a
+été la mienne.
+
+Hélas! plaignez-moi. Lorsque vous m'êtes apparue, me souvenant de votre
+regard si bon, de votre voix si douce, j'avais rêvé qu'enfin je venais
+de trouver une femme qui s'intéressait à mon sort, et je me disais qu'en
+échange de sa compassion, ce serait peu que de lui donner tout mon sang,
+mon dévouement absolu, ma vie entière!
+
+Sa voix vibrante avait des sonorités étranges, l'enthousiasme de la
+passion brillait dans ses yeux et enflammait ses joues.
+
+Involontairement, Mlle de Sauvebourg recula d'un pas.
+
+--J'étais donc fou, s'écria Norbert avec un accent déchirant, j'étais
+fou, je ne le vois que trop! Je l'ai bien lu dans mes livres, il est des
+destinées fatales qui s'accomplissent quand même. Je puis défier le
+malheur!
+
+C'en était trop pour Mlle Diane. Elle était capable de calculs
+habiles jusqu'à l'odieux, mais elle était femme, mais elle avait
+dix-huit ans.
+
+L'émotion fut plus forte que sa volonté; un sanglot monte à sa gorge,
+des larmes jaillissent de ses yeux.
+
+--De grâce, monsieur le marquis, murmura-t-elle, ne parlez pas ainsi! Ce
+n'est pas à notre âge qu'on désespère...
+
+Le regard qui accompagnait ces quelques mots était assez significatif
+pour rendre courage à Norbert.
+
+Le pauvre garçon chancela, fléchissant sous le poids du bonheur entrevu.
+
+--Par grâce, murmura-t-il, mademoiselle, ne vous jouez pas de moi, ce
+serait mal, ce serait cruel!... Ne m'abusez pas d'espérances
+irréalisables... ma misère après serait trop grande.
+
+Elle baissa la tête sans répondre, et lui, alors, tomba à genoux,
+s'empara de ses mains, qu'il couvrit de baisers.
+
+Pâle, toute frémissante, les lèvres serrées, Mlle Diane se sentait
+emportée dans le tourbillon de cette passion si jeune et si puissante.
+Ses tempes battaient avec une violence inouïe, sa respiration devenait
+haletante, ses mains tremblaient.
+
+Elle était prise au piège qu'elle était venue tendre, et elle n'eut pas
+trop de toute son énergie pour se dégager mollement.
+
+--Vous aviez raison, balbutia-t-elle avec un rire forcé, bien raison,
+vous êtes fou, vraiment fou!
+
+Cependant, elle sentait la nécessité de rompre brusquement l'entretien.
+
+--Et mes pauvres, s'écria-t-elle, mes pauvres que vous me faites
+oublier!
+
+Norbert, qui s'était relevé, la regardait d'un oeil suppliant.
+
+--Oh! s'il m'était permis de vous accompagner, mademoiselle!
+
+--Soit! mais il vous faudra marcher vite.
+
+Il n'est que trop vrai que souvent l'existence entière dépend d'une
+circonstance frivole.
+
+Si ce jour là Mlle Diane se fût rendue chez la Besson, Norbert, en
+l'y suivant, y eût été mis en garde contre maître Dauman.
+
+Malheureusement, c'est chez une vieille femme d'une commune voisine
+qu'elle portait des secours. Norbert l'y vit remplir avec un dévouement
+et une grâce admirables sa mission de soeur de charité, et comme il
+avait encore de l'argent de son emprunt, en sortant il déposa deux louis
+sur la table.
+
+L'excursion avait duré bien près de deux heures. Ils avaient pris le
+plus long. Cependant le moment vint où il fallut se séparer; ils
+arrivaient aux premières maisons de Bivron.
+
+De son doigt placé sur ses lèvres, Mlle Diane ordonna le silence,
+puis elle s'élança sur la route en jetant à Norbert ce seul mot:
+
+--Demain!
+
+Alors seulement Norbert recouvra en partie son sang froid, et put
+recueillir ses idées, éparpillées comme les feuilles aux tempêtes
+d'automne, par cette bourrasque de passion qui venait de fondre sur lui.
+
+La destinée, enfin, se lassait de le persécuter; il allait apprendre le
+bonheur,--un mot vide de sens jusqu'ici pour lui.
+
+Car elle l'aimait, cette jeune fille si jolie, pour laquelle il était
+prêt à verser tout son sang.
+
+Il comprenait, en dépit de son inexpérience, que ce fait d'abandonner
+entre ses mains un souvenir comme ce grain de plomb, teint de son sang,
+constituait un aveu, presque un engagement.
+
+Aussi, est-ce avec un beau geste de triomphe qu'il déchira sa lettre si
+laborieusement écrite, et qu'il en jeta les morceaux au vent.
+
+En ce moment, nulle inquiétude de l'avenir ne l'agitait. Il se tenait
+pour assuré de la protection de la Providence, qui avait évidemment
+manifesté ses dessins, en ménageant les circonstances étranges de sa
+rencontre avec Mlle de Sauvebourg.
+
+Il ne pouvait lui venir à l'esprit que cette jeune fille au regard si
+candide avait fait au moins une bonne moitié de la besogne de cette
+Providence qu'il bénissait du fond de l'âme.
+
+Il fut si gai, ce soir-là au souper, sa joie débordait si visiblement
+que son père en fut frappé.
+
+Mais comment le duc de Champdoce en eût-il soupçonné les motifs!
+
+--Jarnicoton! mon fils, dit-il, je gagerais bien une bonne pistole que
+vous avez été adroit à la chasse, aujourd'hui.
+
+--C'est vrai, mon père, répondit audacieusement Norbert.
+
+Par extraordinaire, on ne lui demanda pas à visiter son carnier. Mais on
+pouvait avoir cette curiosité une autre fois; aussi le lendemain, avant
+de se rendre au sentier de Bivron, il passa chez un braconnier qu'il
+connaissait, et lui acheta quelques perdreaux et un lièvre.
+
+Il n'eut pas à attendre, à désespérer comme la veille.
+
+Il n'était pas au rendez-vous depuis une demi-heure quand Bruno, par ses
+aboiements joyeux, signala l'arrivée de Mlle de Sauvebourg.
+
+Contre son ordinaire elle était fort pale et le cercle de bistre qui
+entourait ses yeux témoignait des poignantes angoisses qui la
+torturaient depuis vingt-quatre heures.
+
+Tant que la partie n'avait pas été engagée, elle s'était interdit de
+réfléchir.
+
+Mais en quittant Norbert, sa raison lui avait représenté son imprudence
+et les risques qu'elle courait.
+
+C'était sa vie entière qu'elle allait jouer, son avenir, et ce qu'une
+jeune fille a de plus précieux, sa réputation, son honneur.
+
+Un instant, elle eut la pensée de se confier à ses parents.
+
+--Non, se dit-elle, rejetant cette salutaire inspiration, non, ils ne me
+comprendraient pas. Mon père me prouverait que jamais l'avare duc de
+Champdoce ne donnera son consentement. On me retiendrait au château, on
+me mettrait peut-être au couvent.
+
+Cette dernière crainte mit fin à ses hésitations et la détermina à
+persister dans sa résolution d'agir seule et sans conseils.
+
+Cependant, au moment de courir à ce rendez-vous qu'elle avait donné, un
+sinistre pressentiment l'arrêta sur le seuil du château: elle le
+repoussa.
+
+--Ah! c'est trop de faiblesse, murmura-t-elle, je veux... je veux!... Le
+pis qui me puisse arriver est d'être enfermée au couvent avec ma
+réputation perdue. Eh bien! j'aime mieux cela que d'y rentrer tant qu'il
+reste une lueur d'espoir.
+
+Elle partit donc, et, à mesure qu'elle avançait, la confiance lui
+revenait, et la vue de Norbert acheva de dissiper sa tristesse.
+
+Comment craindre, en voyant dans les yeux de cet adolescent cet
+enthousiasme de pur amour prêt à braver tous les périls, et cette foi
+que ne rebute aucun obstacle?
+
+Elle fut donc ce qu'elle avait été la veille, enjouée et bienveillante,
+avec plus de réserve toutefois, instruite à se tenir en garde contre les
+surprises de son coeur.
+
+Longtemps ils restèrent à causer à cette place qui leur était si chère,
+il ne fallut rien moins que le bruit des pas d'un paysan qui passait au
+bout du sentier pour rappeler Mlle Diane au sentiment de la
+situation.
+
+N'avait-elle pas ses pauvres à visiter? Négliger en ce moment ce
+prétexte de sa liberté eût été une insigne folie...
+
+Comme la veille, Norbert l'accompagna. Il s'était enhardi jusqu'à lui
+offrir son bras, elle avait accepté, et aux passages difficiles, quand
+le sentier devenait glissant elle s'appuyait légèrement sur lui.
+
+Il en fut ainsi le lendemain et les jours suivants.
+
+Ils se retrouvaient au même endroit, à une heure convenue, causaient
+quelques moments, puis se mettaient en marche.
+
+On les rencontrait par les chemins, se donnant le bras, penchés l'un
+vers l'autre comme des amoureux, et les paysans qui les apercevaient
+interrompaient leur travail pour les suivre des yeux. On est aussi
+médisant qu'ailleurs, en Poitou.
+
+[Illustration: Respectueusement il ouvrit la portière.]
+
+C'était là une horrible imprudence, Mlle de Sauvebourg ne s'abusait
+pas; mais il entrait dans ses vues de se laisser compromettre. Puis, pas
+plus que Norbert, elle ne savait se défendre du charme de ces
+promenades.
+
+Il était avec elle la confiance même, et au bout d'une semaine, il
+n'avait plus un secret pour son amie. Et à mesure qu'elle apprenait à
+mieux le connaître, sa résolution lui semblait meilleure.
+
+Elle ne doutait pas qu'il ne lui obéît en tout quand elle le voudrait,
+et elle calculait que bientôt il serait majeur, libre de ses actions,
+maître de la fortune de sa mère.
+
+Ce furent les plus belles heures de leurs amours.
+
+Malheureusement on était à la fin de novembre, et le répit accordé par
+l'hiver ne pouvait durer.
+
+Un matin, en se levant, Norbert trouva le temps changé. Plus de soleil.
+Un vent glacé tordait les branches noires des arbres, et chassait des
+torrents de pluie.
+
+Il dut reconnaître et s'avouer qu'on ne laisserait pas Mlle Diane
+sortir par un temps pareil, et tristement il alla s'installer avec un
+livre sous la haute cheminée de la salle commune.
+
+Mlle de Sauvebourg était sortie cependant, mais en voiture, pour se
+rendre chez une pauvre veuve qui habitait une misérable masure à
+l'entrée du bourg du Bivron.
+
+Cette malheureuse, la semaine précédente, s'était cassé la jambe en
+allant à l'herbe pour ses deux vaches, et ce n'est pas avec les douze
+sous que sa fille Françoise gagnait à aller en journée qu'elles
+pouvaient se suffire.
+
+Quand Mlle Diane pénétra dans l'unique chambre de cette triste
+demeure, elle trouva la veuve en larmes, et sa fille qui sanglotait,
+agenouillée au pied du lit, la tête cachée dans la couverture.
+
+--Quel malheur vous arrive? demanda-t-elle, qu'avez-vous?
+
+La veuve lui montra une feuille du papier timbré, placée sur le lit, et
+avec une volubilité lamentable, lui apprit qu'elle devait cent trente
+écus, qu'elle n'avait pu les payer à l'échéance, qu'on la poursuivait,
+qu'on la ruinait en frais, qu'on allait saisir ses deux vaches et les
+vendre, qu'ensuite elle serait sans pain et que ce serait la fin de
+tout.
+
+C'était le Président, ajoutait-elle, ce coquin de Dauman, qui était la
+cause de tout, encore qu'il parût n'agir pas pour son compte, mais elle
+savait à quoi s'en tenir sur ce gueux, ce brigand, ce voleur...
+
+Et alors, avec la crudité des gens de campagne, qui n'habillent pas leur
+pensée moins simplement qu'eux-mêmes, et qui appellent un chat du chat,
+la veuve raconta qu'elle avait envoyé implorer un délai, que ce «gredin»
+de Dauman l'avait refusé, mais qu'il avait bien en le front de dire
+qu'il changerait peut-être d'avis, si la fille de la veuve venait le lui
+demander...
+
+Cette fille n'était pas jolie, il s'en faut, mais c'était une robuste et
+plantureuse Poitevine, ayant sur la joue un pouce de fard nature; bonne
+travailleuse, et qui ne pouvait manquer de trouver un mari.
+
+Elle accompagnait sa mère de cris aussi déchirants que si on l'eût
+écorchée.
+
+Ce récit révolta Mlle de Sauvebourg.
+
+--C'est une indignité, s'écria-t-elle, je vais aller lui parler, à cet
+homme; attendez-moi, je reviens.
+
+Elle remonta vivement en voiture, ordonnant au cocher de presser les
+chevaux, et dix minutes après elle entrait chez le «Président.»
+
+Maître Dauman était occupé à colorier un plan destiné à une expertise,
+quand l'équivoque vieille qu'il appelait sa ménagère, introduisit
+Mlle de Sauvebourg dans son «cabinet.»
+
+A son entrée, il repoussa brusquement son fauteuil et se leva, son
+bonnet de velours à la main, s'inclinant jusqu'à terre, affectant un
+trouble respectueux qu'il était fort loin d'éprouver réellement.
+
+La vérité est que, mieux informé de ce qui se passait dans le pays que
+le brigadier de gendarmerie, il n'ignorait pas les relations de Mlle
+de Sauvebourg et de Norbert, et qu'en lui-même il se demandait:
+
+--Que diable vient chercher chez moi cette jolie fille?
+
+Mais Mlle Diane, sans connaître précisément le Président, n'était
+pas, comme Norbert, naïve au point de se laisser prendre à tout ce
+patelinage de mauvais aloi.
+
+C'est du geste le plus dédaigneux qu'elle repoussa la chaise que lui
+tendait Dauman, se faisant, par cela seul, un ennemi de ce dangereux et
+rancunier personnage.
+
+--Monsieur Dauman, commença-t-elle, de cette voix sèche et brève
+qu'affectent les plus jeunes filles de la haute classe, quand elles
+s'adressent à des subalternes, Monsieur Dauman, je sors à l'instant de
+chez la veuve Rouleau.
+
+--Ah! mademoiselle connaît cette pauvre femme?
+
+--Oui, je m'intéresse à elle.
+
+--Mademoiselle est bien bonne, fit le Président en souriant bassement.
+
+--Cette malheureuse est dans la plus profonde misère. Elle est clouée
+sur son grabat, sans ressources, sans pain, avec une jambe cassée.
+
+--En effet, j'ai appris son accident.
+
+--Et cependant on la poursuit, on la ruine en papiers timbrés, on la
+menace de lui saisir ses deux vaches, tout ce qu'elle possède au
+monde...
+
+Dauman était arrivé a donner à sa figure louche l'expression de la plus
+sincère compassion.
+
+--Pauvre mère Rouleau! fit-il; le proverbe a bien raison de dire qu'un
+malheur ne vient jamais seul!
+
+Mlle Diane resta tout interdite de cette impudence.
+
+--Mais il me semble, reprit-elle, que ce nouveau malheur ne peut être
+attribué qu'à vous. On me l'a dit du moins...
+
+C'est de l'air pénétré de l'innocence calomniée que le Président leva
+les yeux au ciel en murmurant:
+
+--Si c'est, Dieu, possible!
+
+--Qui donc persécute cette pauvre veuve, si non vous?
+
+Cette fois, «l'homme de loi» de Bivron parut exaspéré.
+
+--Moi! s'écria-t-il, frappant sa poitrine de son poing fermé, moi! Ah!
+les langues de vipère! moi!... C'est comme si je vous disais,
+mademoiselle... Mais non, vous ne comprendriez pas. Enfin, c'est égal.
+Le fin de la chose, le voilà; la mère Rouleau emprunte à un homme de
+Mussidan deux pochées de blé et une de pommes de terre; bon! Un mois
+après, elle achète à ce même homme, à crédit, trois ouailles; bien! Puis
+encore je ne sais quoi. Tout cela monte à... je ne sais plus combien.
+
+--Cent trente écus, je crois.
+
+--Possible. Tant il y a qu'elle devait, qu'elle disait toujours: «je
+paierai, je paierai,» et qu'on ne voyait pas la couleur de son argent. A
+la fin, l'homme de Mussidan s'est lassé. Dame! il a ses affaires aussi,
+cet homme; vous savez: charité bien ordonnée!... Bref, comme je suis son
+conseil, il est venu me trouver avec les pièces. Voici, m'a-t-il dit,
+assez longtemps qu'on me lanterne, faites des frais. Je lui ai parlé de
+patienter; ah bien ouitche! ça été comme si je chantais... Même il m'a
+menacé, si je n'agissais pas de rigueur, de porter sa pratique
+ailleurs... J'ai obéi. D'ailleurs, il a la loi pour lui...
+
+Qu'y avait-il de vrai dans tout ce verbiage? Mlle de Sauvebourg ne
+savait trop que croire...
+
+--Si encore, murmura-t-il, comme se parlant à soi-même, si seulement je
+voyais un moyen de la sortir de là, cette malheureuse! Mais non, l'autre
+veut de l'argent. Où en prendre? Si j'en avais, tout serait vite
+arrangé. Mais je n'en ai pas. Que j'aille à Bivron, avouer cela, on ne
+me croira pas. On dit: «Le Président, le Président!... il a du pain
+cuit, celui-là!» Du pain! c'est-à-dire que j'aime mieux faire envie que
+pitié. Mais quand à de l'argent, bonsoir!
+
+Il ouvrit un tiroir où traînaient quelques pièces de monnaie, une
+cinquantaine de francs, et les montrant:
+
+--Voilà, ajouta-t-il, tout ce qu'il y a à la maison.
+
+Ton, geste, regards, tout était si parfait, qu'il était bien difficile
+de douter de sa sincérité.
+
+--Mais que je suis bête! s'écria-t-il tout à coup; la mère Rouleau est
+sauvée, elle ne sera pas vendue, du moment où une demoiselle noble comme
+mademoiselle s'intéresse à elle.
+
+Le malheur est que Mlle Diane n'avait pas d'argent. Elle avait tant
+étendu le cercle de ses charités, pour étendre le rayon de ses
+promenades, que non-seulement toutes ses économies étaient dévorées,
+mais qu'elle avait, tour à tour, importuné de ses demandes le marquis et
+la marquise de Sauvebourg.
+
+--J'en parlerai, en effet, à mon père, dit-elle d'un ton qui annonçait
+qu'elle doutait du succès de sa démarche.
+
+La mine du Président redevint toute triste.
+
+--A M. le marquis de Sauvebourg, fit-il, oh! alors nous n'en avons pas
+fini. Il ira aux informations, il hésitera, il marchandera, et pendant
+ce temps, la veuve sera vendue. Si j'osais donner un conseil à
+mademoiselle, je lui dirais qu'au cas où elle n'aurait pas ces cent
+trente écus, elle ferait mieux de les demander à quelqu'un des amis de
+sa famille, à M. Norbert de Champdoce, par exemple.
+
+Il prononça ce nom avec une insistance méchante. C'était un commencement
+de vengeance pour le mépris qu'on lui avait témoigné.
+
+--Je sais bien, poursuivit-il, que monsieur le duc n'emplit pas d'or les
+poches de son fils, mais le jeune homme ne doit pas être embarrassé pour
+s'en procurer, n'étant pas éloigné de sa majorité. Sans compter que,
+même avant, un mariage peut mettre une immense fortune entre ses mains.
+
+Mlle de Sauvebourg donna dans le piège qui lui était tendu.
+
+--Un mariage!... fit-elle.
+
+--Dame!... je ne sais pas; je dis mariage, comme je dirais héritage...
+au hasard. Il est vrai que si M. Norbert prétend se marier à son gré et
+non à celui de son père, il a encore au moins six bonnes années à
+attendre.
+
+--Six ans!... Mais il sera majeur dans quinze mois.
+
+--Qu'est-ce que cela prouve? Pour se marier sans le consentement de ses
+parents, il faut avoir non vingt et un ans, mais vingt-cinq accomplis.
+
+Le coup était si rude, si inattendu, que Mlle Diane changea de
+couleur. Tout son sang-froid disparut.
+
+--Est-ce possible? s'écria-t-elle d'un ton d'affreuse anxiété, ne vous
+trompez-vous pas? Mais alors...
+
+Le Président eut un sourire de triomphe.
+
+--Je ne fais jamais erreur, prononça-t-il, quand il s'agit de la loi. Je
+la connais, Dieu merci! Mademoiselle en veut-elle une preuve?
+
+Il atteignit son «bréviaire» à tranches multicolores, et, l'ouvrant à
+l'endroit où il est traité du mariage, il le plaça sous les yeux de la
+jeune fille.
+
+Elle lut avidement, et, pendant qu'elle lisait, il la regardait de côté,
+comme un chat qui guigne un oiseau sur un arbre.
+
+--Avais-je raison? murmurait-il. Pas de «sommations respectueuses» avant
+vingt et un ans pour une jeune fille et vingt-cinq ans pour un homme, le
+texte est formel. Ainsi M. Norbert attendra. Car espérer que son père
+s'en ira ad patres avant cela, ce serait folie, ces vieux-là, ça dure
+autant que des chênes...
+
+Mlle Diane n'était que trop convaincue. Elle se redressa, pâle,
+l'oeil égaré.
+
+--C'est bien, balbutia-t-elle sans savoir ce qu'elle disait, que
+m'importe! Très bien! je parlerai à mon père pour la mère Rouleau.
+Merci... tout ira bien... Je suis très pressée...
+
+Elle sortit, faisant un effort terrible, car ses jambes fléchissaient;
+mais elle ne voulait pas se trahir, se livrer davantage...
+
+Pour lui, toujours saluant, il l'accompagna jusqu'à sa voiture, et
+respectueusement ouvrit la portière.
+
+--Ça va chauffer! se disait-il en se frottant les mains, ça chauffe!...
+
+Hormis ce qu'il pouvait logiquement déduire de l'attitude de Mlle de
+Sauvebourg et des paroles incohérentes arrachées à son trouble, maître
+Dauman ne savait rien des intentions de cette jeune fille.
+
+Mais ce peu devait suffire à un homme doué d'un flair exercé tel que le
+«Président,» pour l'éclairer, pour lui faire prévoir un antagonisme
+terrible, une lutte où, des deux côtés, on aurait recours aux dernières
+extrémités.
+
+Ces perspectives le ravissaient.
+
+Seulement, pour tirer vraiment parti de la situation, il lui importait
+d'être exactement renseigné. Mais cela, il se le disait, n'était pas la
+mer à boire.
+
+Ne pouvait-il pas attirer Norbert sous n'importe quel prétexte et le
+confesser?
+
+Bien mieux, en faisant la leçon à l'huissier qui poursuivait la veuve
+Rouleau, il lui était aisé de se ménager une entrevue avec Mlle de
+Sauvebourg. Adroit comme il l'était, il saurait bien jouer un beau rôle,
+poser en homme généreux et calomnié et mériter, ne fût-ce qu'à titre de
+conseil, les confidences d'une pauvre enfant ignorante.
+
+--Dès ce soir, se disait-il, je passerai chez l'huissier, car elle doit
+être dans ses petits souliers, la chère demoiselle.
+
+Il raisonnait juste.
+
+Une fois en sûreté sur les coussins de sa voiture, Mlle Diane
+s'abandonna au plus violent désespoir.
+
+Cette fatale prévoyance du législateur rendait vains tous ses calculs.
+
+Elle s'était dit, se croyant bien forte: «Avec mes quarante mille francs
+de dot, jamais le duc de Champdoce, si riche, ne voudra de moi pour
+belle-fille. Je m'en moque! Dès que Norbert sera majeur, il m'épousera
+malgré son père. C'est un peu plus d'un an à attendre.»
+
+Au lieu de cela, elle entrevoyait six années de luttes, d'angoisses, et
+la possibilité, la probabilité d'un échec à la fin.
+
+Et nulle présomption d'un malheur heureux pour elle. Les paroles de
+Dauman, à propos de M. de Champdoce, lui revenaient en mémoire:
+
+«Ces vieux entêtés-là durent autant que les chênes!»
+
+Comment ne pas le haïr, ce redoutable vieillard, seul obstacle entre
+elle et ce qu'elle croyait le bonheur!
+
+Avec quelles armes lutter contre sa volonté armée de la loi?
+
+Faillirait-elle donc à ses devoirs? Quitterait-elle la maison paternelle
+avec Norbert maître de sa fortune, mais non de sa main? Cette seule idée
+la glaçait d'horreur.
+
+Et elle sanglotait. Comme un palais de verre sous le marteau brutal,
+l'édifice entier de ses espérances s'écroulait, brisé en mille pièces.
+
+Mais son énergie était trop robuste pour plier. Elle n'était pas de ces
+faibles qui, poursuivant un but, s'arrêtent à la première barrière et
+reviennent sur leurs pas.
+
+Ce qu'elle ferait, elle l'ignorait, mais plus que jamais elle
+s'affermissait dans la résolution de combattre et de vaincre.
+L'important était de voir Norbert le plus tôt possible.
+
+En arrivant chez la veuve Rouleau, son parti était pris.
+
+--J'ai vu le Président, lui dit-elle; rassurez-vous, tout s'arrangera,
+grâce à quelqu'un qui m'aidera...
+
+Les bénédictions commencèrent, mais elle y coupa court.
+
+--Seulement, ajouta-t-elle, il me faudrait de quoi écrire.
+
+En mettant la masure à l'envers, on trouva un chiffon de papier assez
+malpropre, une plume qui servait à défunt Rouleau, et un vieil encrier
+dont on délaya la boue avec quelques gouttes de vin.
+
+Alors, d'une main ferme, Mlle de Sauvebourg traça ces quatre lignes:
+
+ «Elle serait peut-être allée là-bas, en dépit de la tempête, si
+ elle n'avait dû s'occuper des affaires d'une pauvre malade. Le
+ devoir la retiendra encore demain et même la forcera, quelque temps
+ qu'il fasse, de se rendre, vers les deux heures, chez un nommé
+ Dauman.
+
+ «D...»
+
+
+
+Cette lettre écrite, elle la relut deux fois lentement.
+
+A qui la veille lui eût prédit qu'elle risquerait une telle démarche, si
+compromettante, hardiment elle eût répondu: Jamais.
+
+Cependant, c'est ainsi. Du moment où on a quitté le droit chemin de la
+vérité pour s'engager dans les voies tortueuses du calcul et de la
+duplicité, on ne peut plus dire sûrement: Je ne ferai pas cela.
+
+Après que Mlle Diane eut plié son billet:
+
+--Il s'agirait, mère Rouleau, reprit-elle, de faire tenir ceci,
+aujourd'hui même, à M. Norbert du Champdoce, mais secrètement, de telle
+sorte que ni son père, ni âme qui vive au château n'en sache rien.
+
+Précisément, Françoise avait fait des blouses pour un des ouvriers de
+Champdoce, il lui devait une trentaine de sous, c'était un prétexte.
+Elle se chargea de la commission sans que la veuve y trouvât à redire,
+bien qu'elle ne fût pas absolument dupe de l'explication de Mlle de
+Sauvebourg.
+
+Elle n'était pas maladroite, cette grosse Françoise; elle chaussa ses
+sabots, prit sa cape et sortit, et une heure plus tard le message était
+fidèlement et discrètement remis.
+
+Voilà pourquoi, le lendemain, un peu avant deux heures, par une pluie
+battante, Norbert se présenta chez maître Dauman, ayant à causer de sa
+créance, prétendait-il, parce que les deux mille francs s'épuisaient et
+qu'il fallait aviser à lui procurer de l'argent.
+
+Lui aussi, le pauvre garçon, il était travaillé d'idées de mariage.
+Épouser cette jeune fille si belle, qu'il aimait à la folie, vivre près
+d'elle dans une belle habitation comme Sauvebourg, la voir, l'entendre,
+lui parler à toute heure, lui semblait le comble de la félicité humaine.
+
+Mais si enflammés que fussent ses désirs, ils n'allaient pas encore
+jusqu'à lui donner l'audace de s'ouvrir à son père de ses projets.
+D'avance il était sûr d'un refus bien net et bien formel, et il lui
+semblait ouïr les paroles dures et railleuses dont il serait accompagné.
+
+Son sort n'était-il par arrêté et fixé par une volonté inexorable? Après
+l'avoir condamné à la plus misérable jeunesse, on prétendrait le
+contraindre à épouser une femme qu'il détesterait. Le duc lui avait dit:
+«Tu épouseras une fille très riche.»
+
+Mais sur ce point, Norbert s'était juré de résister. Il était décidé à
+mourir sous le bâton fourchu du duc de Champdoce, au roulement de ses
+Jarnitonnerre! plutôt que de céder.
+
+Or, il comptait sur Dauman pour lui fournir des moyens de résistance.
+
+[Illustration: Il la serra contre sa poitrine.]
+
+Il venait donc d'entamer ce sujet, quand on entendit une voiture
+s'arrêter devant la maison du Président. Presque aussitôt Mlle du
+Sauvebourg parut. Elle était fort pâle, et ses lèvres serrées
+trahissaient la violence qu'elle se faisait pour recourir à ce
+déplorable expédient.
+
+D'un coup d'oeil, maître Dauman comprit ses avantages; aussi
+abrégea-t-il ses formules de civilité pour expliquer à mademoiselle que,
+jaloux de lui être agréable, il s'était occupé de l'affaire Rouleau et
+qu'il la considérait comme arrangée.
+
+--Je puis même ajouta-t-il, montrer à mademoiselle la lettre de
+l'huissier; il consent à arrêter les poursuites...
+
+Il la cherchait, cette lettre, avec acharnement, parmi ses papiers,
+partout, avec autant de persistance que si vraiment elle eût existé.
+
+--Je ne puis mettre la main dessus, dit-il d'un ton dépité, je l'aurai
+laissée en bas ou dans ma chambre. J'ai tant d'occupations que j'en
+perds la tête. Il faut la trouver, pourtant... Vous permettez, je
+descends, je suis à vous à l'instant!
+
+Il sortit en effet rapidement, et vivement referma la porte sur lui.
+
+Véritablement il était un peu étourdi du surprenant concours de
+circonstances qui, sans peines, sans efforts de sa part, amenait ces
+deux jeunes gens ensemble, dans sa maison, à son entière discrétion, et
+il avait besoin de réfléchir.
+
+Sa sortie avait été une de ces inspirations qui jamais ne font défaut
+aux coquins à l'affût de l'occasion. Devinant un rendez-vous donné chez
+lui, il était bien aise de laisser un peu «les amoureux», comme il
+disait, tête à tête.
+
+Il ne risquait rien à cela, n'étant pas allé plus loin que l'autre côté
+de la porte.
+
+Alternativement, il collait l'oeil et l'oreille à la serrure, il
+entendait, il voyait.
+
+Cet instant de liberté que lui laissait la grossière diplomatie de
+l'intrigant de village, parut à Norbert une faveur céleste.
+
+Ce n'est pas que l'intelligence lui manquât, pour deviner le piège; mais
+l'esprit, dans les grandes crises, ne s'arrête pas aux circonstances
+extérieures.
+
+Depuis l'entrée de Mlle de Sauvebourg, il était frappé de
+l'altération de ses traits si purs, respirant d'ordinaire le calme
+assuré de l'innocence.
+
+Il osa lui prendre la main, qu'elle ne retira pas, et chercha son
+regard, espérant lire jusqu'au fond de son âme.
+
+--De grâce, mademoiselle, commença-t-il, qu'avez-vous? Ce ne peut-être
+le malheur de cette pauvre femme qui vous attriste à ce point!
+
+Un soupir profond fut la seule réponse de Mlle Diane. Une grosse
+larme brilla dans ses yeux, trembla une seconde dans ses cils, et
+lentement roula, brûlante, la long de sa joue.
+
+Cette larme emplit de douleur l'âme du pauvre jeune homme.
+
+--Au nom du ciel, insista-t-il d'une voix étranglée par l'angoise, que
+vous arrive-t-il! mademoiselle!... Diane!... je vous en conjure,
+parlez-moi, répondez-moi... ne suis-je pas votre ami, le plus dévoué, le
+plus aimant des amis?
+
+Elle résista d'abord, écartant doucement Norbert, détournant la tête.
+Puis enfin, avec toutes sortes d'hésitations, et comme si elle eût fait
+à ses pudeurs de jeune fille la plus douloureuse violence, elle avoua
+que la veille au soir, et lorsqu'elle s'y attendait le moins, son père
+lui avait parlé d'un parti qui se présentait, un jeune homme offrant
+toutes les garanties de naissance, de caractère et de fortune qui
+enlèvent le consentement des familles.
+
+Norbert l'écoutait, la joue blême, secoué par toutes les furies de la
+jalousie et de la colère.
+
+--Et vous n'avez pas refusé, s'écria-t-il, vous n'avez pas repoussé ces
+propositions affreuses?...
+
+Hélas! le pouvait-elle?
+
+Sans répondre directement, elle se répandit en plaintes désolées, sur la
+tyrannie de la famille. Que peut faire une pauvre jeune fille,
+abandonnée sans défense aux caprices ou aux calculs de sa famille,
+obsédée, réprimandée, épiée?
+
+Comment disposerait-elle librement de son coeur, prise entre deux
+alternatives également effrayantes, réduite à opter entre un mariage qui
+lui faisait horreur, et le couvent, dont la seule menace la glaçait?...
+
+Accroupi derrière la porte de son cabinet, ne perdant ni un geste, ni un
+mot, ni un coup d'oeil, ni une intonation, maître Dauman jubilait
+prodigieusement.
+
+--Eh! eh! ricanait-il, pas mal, pour une petite pensionnaire émancipée
+d'hier. Elle a des dispositions, cette jeune commère, et inspirée par
+moi elle peut aller loin. Bien trouvé, pour forcer ce jeune benêt à se
+déclarer! Mais réussira-t-elle?...
+
+Oui! la mort la plus épouvantable, inévitable, imminente, la hache
+au-dessus de sa tête, n'eussent pas effrayé Norbert autant que ces
+horribles perspectives.
+
+--Et vous avez pu hésiter! fit-il d'un ton de reproche. On sort du
+couvent, si hauts qu'en soient les murs, tandis que le mariage... le
+mariage!...
+
+Il s'arrêta. Il ne trouvait pas d'expressions pour rendre la sensation
+qu'il éprouvait, en songeant que Mlle de Sauvebourg pourrait être à
+un autre.
+
+Elle, cependant, rendue mille fois plus belle par son désordre,
+poursuivait ses lamentations d'une voix entrecoupée. On eût dit que sa
+poitrine gonflée par les sanglots allait éclater.
+
+--Quelles raisons donner à son père de sa résistance? Ne savait-on pas
+bien qu'elle n'aurait pas de dot, qu'elle était sacrifiée à son frère
+aîné, immolée aux stupides préjugés de l'orgueil nobiliaire? Qui donc
+dans de telles conditions s'intéresserait à elle, qui donc songerait à
+demander jamais sa main!
+
+--Et moi! s'écria Norbert frémissant, et moi, qui suis-je donc! Vous ne
+m'aimez donc pas, que vous n'avez pas daigné penser à moi!...
+
+--Hélas! mon ami, murmura-t-elle, êtes-vous libre plus que moi? Nos
+destinées ne sont-elles pas pareilles? Oubliez-vous tout ce que vous
+m'avez dit? N'êtes-vous pas, ainsi que moi, victime de l'implacable
+raison de famille!...
+
+Norbert écoutait, les traits contractés par une rage froide. Il lui
+semblait qu'un homme nouveau s'éveillait en lui. L'énergie terrible de
+ses pères, courbée sous une main de fer, se révoltait. Le sang rouge des
+Champdoce qui coulait dans ses veines, enflammé par la passion,
+bouillonnait comme la lave.
+
+--Je ne suis donc qu'un enfant débile et lâche? dit-il, se contenant à
+peine.
+
+--Votre père est tout puissant, lui fut-il répondu avec la douceur de la
+résignation; il est rude, il est inflexible, et vous êtes en son
+pouvoir. Votre père, mon ami...
+
+C'en était trop! L'orage terrible qui grondait dans le coeur de
+Norbert éclata.
+
+--Mon père, s'écria-t-il d'une voix éclatante, mon père!... Eh! que
+m'importe! Je suis Dompair de Champdoce aussi bien que lui, et tant pis
+pour celui qui se trouve en travers du chemin d'un Champdoce! Oui,
+malheur à celui-là, fût-il mon père, qui oserait se placer entre mon
+désir et la femme que j'aime! Car je vous aime, Diane; je t'aime, tu es
+à moi, et il n'est pas de puissance humaine assez forte pour t'arracher,
+moi vivant, à mon amour.
+
+Il était hors de lui, il délirait; il étendit les bras, et, saisissant
+la jeune fille par la taille, il la serra contre sa poitrine à la
+briser; et comme pour prendre possession de sa personne, il la marqua au
+front d'un baiser brûlant! L'oeil grand ouvert au trou de la serrure,
+maître Dauman retenait son souffle.
+
+--Cré chien!... grommelait-il, évidemment empoigné, pour n'importe qui,
+ma place vaut cent sous comme un liard... Pour moi, elle vaut cent
+cinquante mille francs, que ces amoureux me donneront. Il tient de son
+papa, le petit. Quelle braise!... Quand la jeune personne et moi
+soufflerons dessus, l'incendie sera vite allumé...
+
+Plus palpitante que l'oiseau entre les mains d'un enfant, Mlle de
+Sauvebourg repoussait Norbert et se dégageait de son étreinte.
+
+Il lui paraissait sublime en ce moment: transfiguré par la colère,
+admirable d'orgueil et de passion. Et, sentant vibrer toutes les cordes
+de son être, elle avait peur... peur de lui, peur d'elle même. Après ce
+grand éclat, Norbert gardait le silence, tout étourdi et confus de son
+emportement.
+
+Il cherchait maintenant quelqu'un de ces arguments raisonnables et
+décisifs qui assurent le triomphe d'une cause en suspens. Bientôt il
+crut l'avoir trouvé.
+
+--Me refuseriez-vous donc, mademoiselle, reprit-il d'une voix plus
+calme, me repousseriez-vous si, à genoux, à mains jointes, je vous
+demandais d'être ma femme, d'être duchesse de Champdoce?
+
+Mlle de Sauvebourg répondit par un seul regard, mais il n'y avait pas
+à s'y méprendre, il disait: Oui, oui avec bonheur.
+
+--Eh bien! répondit Norbert, pourquoi nous effrayer de vaines chimères?
+Douteriez-vous de moi, de ma parole, de mon amour? Il se peut que mon
+père s'oppose à des projets qui assureraient la félicité de ma vie;
+qu'importe! Avant longtemps j'échapperai à son despotisme. Je serai
+majeur dans quelques mois, c'est-à-dire libre, maître de suivre les
+inspirations de mon coeur, et alors...
+
+De l'air le plus triste Mlle Diane hochait la tête. Il s'interrompit
+un peu inquiet et presque aussitôt demanda:
+
+--Que voulez-vous dire? Quel obstacle apercevez-vous?
+
+--Hélas! mon ami, comment ne pas vous dire que vous vous bercez
+d'illusions vaines. Ce n'est qu'à vingt-cinq ans accomplis qu'un homme
+échappe aux dernières entraves du pouvoir paternel, et peut donner son
+nom à qui bon lui semble...
+
+Cet avertissement, le perspicace Président l'attendait derrière sa
+porte.
+
+--Bravo! murmura-t-il, bravo, la jeune demoiselle! Voilà donc pourquoi
+elle est venue, elle voulait prévenir l'enfant. Peste! il fait bon lui
+donner des leçons, elle ne les oublie pas.
+
+Cependant Norbert ne pouvait en croire ses oreilles.
+
+--Ce que vous dites est impossible, mademoiselle, dit-il.
+
+--C'est la vérité, malheureusement, mon ami. Au-dessus de nous, de notre
+volonté, de nos plus ardents désirs, il y a la loi, et c'est la loi qui
+a fixé l'âge que je vous dis: vingt-cinq ans. Ce serait donc sept ans à
+attendre... sept ans! Vous jouirez de votre fortune, alors, Norbert,
+vous habiterez Paris, vous serez fêté, entouré, flatté, toutes les
+séductions viendront au-devant de vous, tous les plaisirs, toutes les
+ivresses. Penserez-vous encore à moi? Vous souviendrez-vous seulement
+qu'il existe une pauvre jeune fille que vous prétendiez aimer, et qui
+elle-même...
+
+--Champdoce n'oublie jamais, s'écria Norbert, et jamais ne cède! Que me
+parlez-vous de la loi? J'aurai de l'argent quand je serai majeur, et je
+trouverai des gens qui m'apprendront comment on peut s'y soustraire. Et
+si c'est impossible, eh bien! j'aviserai. J'ai dit: Je veux.
+J'arracherai le consentement de mon père de vive force, s'il le faut...
+
+Le Président s'était relevé, et d'un doigt soigneux il époussetait à
+coups de pichenettes les genoux de son pantalon.
+
+--Attention! se disait-il, voici l'instant de paraître. Je reviens en
+hâte, j'ouvre la porte, je surprends quelques mots, j'y réponds, et je
+suis en plein dans la situation. Allons, cela évitera bien des
+longueurs...
+
+Ce disant, il entra.
+
+Le même cri de surprise et d'effroi échappa à Mlle de Sauvebourg et à
+Norbert.
+
+Entièrement absorbés dans les sensations de l'heure présente, ils
+avaient oublié en quel lieu ils se trouvaient, et jusqu'à l'existence du
+«Président.»
+
+Lui, ne sembla nullement décontenancé de l'effet qu'il produisait; il
+l'avait prévu. C'est du ton le plus détaché, et comme s'il se fût agi
+d'une chose toute naturelle, qu'il prit la parole.
+
+--Impossible, commença-t-il, de dénicher cette satanée lettre. Mais
+qu'importe, je vous garantis l'affaire de la mère Rouleau arrangée, et
+je voudrais bien en dire autant de la vôtre.
+
+Norbert et Mlle Diane tressaillirent et échangèrent un regard où se
+peignait l'inquiétude qu'ils ressentaient de se savoir à la discrétion
+de cet homme.
+
+Cette crainte, très-évidente, parut cruellement mortifier Dauman.
+
+--Mon Dieu! reprit-il d'un ton bourru, je sais bien que ce ne sont pas
+là mes affaires, et que vous avez le droit de me dire: «Bonhomme,
+mêle-toi de ce qui te regarde!» Mais que voulez-vous, c'est plus fort
+que moi, l'injustice me révolte, et bon gré mal gré il faut que je me
+mette du côté des plus faibles. Ah! il m'en a cuit plus d'une fois. On
+ne se refait pas. Donc, j'arrive, je vous entends causer de vos peines,
+je devine ce que je n'entends pas, et aussitôt je me dis: Président,
+voici deux gentils amoureux, créés l'un pour l'autre, c'est sûr...
+
+--Monsieur!... interrompit Mlle de Sauvebourg, froissée dans toutes
+ses délicatesses de femme, monsieur! Vous vous oubliez.
+
+La figure de maître Dauman exprima le désappointement comique et naïf de
+l'homme qui, pensant rendre un grand service, s'aperçoit qu'il commet
+une insigne maladresse.
+
+--Mademoiselle me pardonnera, balbutia-t-il, je ne suis qu'un pauvre
+paysan, je dis les choses comme mon coeur me les inspire; si j'ai
+péché, ce n'est pas avec intention; je me tais.
+
+Mais Norbert avait trop d'intérêt à être renseigné pour s'en tenir à
+cette défaite.
+
+--C'est bien, dit-il, mademoiselle vous excuse; Président, continuez.
+
+--Ce sera donc pour vous obéir, monsieur le marquis.
+
+--Oui, vous m'obligerez.
+
+Dauman attendit quelques secondes une objection de Mlle Diane; elle
+se taisait, il reprit:
+
+--Pour lors, je me disais: voici des jeunes gens dont les désirs sont
+naturels, raisonnables, juste même, et qui vont avoir à lutter contre
+les volontés de leurs familles. Jeunes, sans expérience, ignorant
+jusqu'aux dispositions du Code, ils seront infailliblement vaincus.
+Pourquoi ne me mettrais-je pas de leur côté? Mes conseils rétabliraient
+l'égalité de la partie. Car je connais la loi, moi, je l'ai étudiée,
+analysée; j'en ai surpris le fort et le faible; je sais comment on
+l'attaque et comment on la tourne.
+
+Et pendant un bon moment encore, du ton le plus emphatique, il célébra
+son éloge, soit qu'il ne pût se défaire de cette habitude qu'ont les
+finauds de campagne d'étourdir leurs victimes de flots d'éloquence, soit
+qu'il voulût laisser à Mlle Diane ni à Norbert le loisir de la
+réflexion.
+
+Il affectait en tous cas de ne pas les regarder, de ne point remarquer
+que debout, dans l'embrasure de la fenêtre, ils se consultaient à voix
+basse.
+
+--Pourquoi ne pas nous confier à lui? disait Norbert, il a l'expérience
+pour lui, on vient le consulter de trois lieues à la ronde, dans les cas
+difficiles.
+
+--Quoi! lui livrer notre secret!
+
+--Ne l'a-t-il pas surpris?
+
+--Il nous trahira; il est capable de tout pour de l'argent.
+
+--Tant mieux s'il est avide, son avidité même nous répond de lui; il se
+taira sur la promesse d'une magnifique récompense.
+
+--Agissez donc comme vous l'entendrez, mon ami.
+
+Enhardi par cette approbation, Norbert s'avança vers maître Dauman.
+
+--Assez, interrompit-il, j'ai confiance en vous et j'ai répondu de vous
+à mademoiselle. Vous connaissez la situation, arrivons au fait. Que nous
+conseillez-vous?
+
+--Sachez attendre, articula vivement le Président. Tout est là. Avant
+votre majorité, la moindre démarche perdrait tout.
+
+--Cependant...
+
+--Eh! monsieur le marquis, qu'est-ce qu'un an de patience à votre âge,
+avec la certitude du bonheur au bout? Pour le lendemain de vos vingt et
+un ans, je vous promets, foi de Dauman, trois moyens de faire capituler
+le duc de Champdoce votre père et de lui arracher son consentement.
+
+Il parlait avec une imperturbable assurance, comme s'il les eût connus,
+ces moyens.
+
+--D'ici là, poursuivit-il, de la prudence, monsieur le marquis,
+dissimulez, cachez-vous. On doit être le plus fin, quand on n'est pas le
+plus fort. On vous a rencontré donnant le bras à mademoiselle. Quelle
+faute! On a jasé. Qu'adviendrait-il si les propos des bavards arrivaient
+aux oreilles de M. de Sauvebourg et de M. de Champdoce? Vous seriez
+séparés, enfermés, surveillés. Voulez-vous réussir? Ne donnez pas
+l'éveil. Plus inattendus seront les coups que nous frapperons le moment
+venu, meilleures seront nos chances.
+
+Il ne voulut pas s'expliquer autrement, mais il avait le don de la
+persuasion, et quand Mlle de Sauvebourg et Norbert sortirent de chez
+lui, ils étaient rassurés et plein d'espoir.
+
+Ce fut d'ailleurs une de leurs dernières entrevues de l'année. Le temps
+continuait à être si mauvais qu'ils ne pouvaient songer à se rencontrer
+dehors, et la crainte qu'ils avaient d'être épiés les empêchait de
+profiter de l'hospitalité que Dauman mettait à leur disposition.
+
+Ils ne restaient pas pour cela sans nouvelles l'un de l'autre. Chaque
+jour la fille de la mère Rouleau portait une lettre à Sauvebourg et
+rapportait une réponse à Champdoce. Norbert écrivait des volumes.
+
+D'ailleurs la saison s'avançait, et les châtelains du voisinage, chassés
+par les premiers froids, se réfugiaient à la ville. Le vieux comte de
+Mussidan était allé demander un rayon de soleil à l'Italie, M. de
+Puymandour était parti pour Paris avec Mlle Marie, sa fille.
+
+Seul, le marquis de Sauvebourg, chasseur enragé, tenait bon. Mais,
+pourtant, à la suite d'une tombée de neige, ne pouvant sortir, il se
+décida à suivre l'exemple général et à regagner, pour l'hiver, la belle
+et vaste maison qu'il possédait à Poitiers.
+
+Cette séparation, Norbert et Mlle de Sauvebourg l'avaient prévue, et
+leurs mesures étaient prises. Ils avaient, grâce à l'ingénieuse
+complaisance de Dauman, toutes facilités pour correspondre.
+
+Mais à quoi bon! Poitiers n'était pas le bout du monde.
+
+Deux ou trois fois la semaine, Norbert sautait sur un cheval, arrivait à
+la ville, changeait en hâte de vêtements, et allait se promener devant
+une petite porte, pratiquée dans le mur du fond d'un grand jardin.
+
+A une certaine heure, convenue d'avance, cette petite porte
+s'entr'ouvrait mystérieusement. Norbert se glissait par
+l'entrebâillement, et il retrouvait Mlle Diane, plus belle, plus
+adorée que jamais.
+
+Cette grande passion, la certitude d'être aimé, lui avaient fait perdre
+en grande partie sa farouche timidité.
+
+Il ne passait plus son temps seul à Poitiers. Il y avait retrouvé
+Montlouis, ce fils du fermier de son père qui lui avait offert sa
+première tasse de café, et assez souvent ils allaient, le soir, jouer
+aux dominos au café Castille.
+
+Montlouis n'était plus que pour peu de temps à Poitiers. Ses études
+étaient terminées, et il devait, le printemps venu, rejoindre à Paris le
+jeune vicomte de Mussidan, en qualité de secrétaire intendant.
+
+Même ce départ le désolait, car il aimait passionnément, ainsi qu'il
+l'avoua à Norbert, une jeune fille de Châtellerault qu'il allait visiter
+tous les dimanches.
+
+Confidence pour confidence, Norbert ne sut pas cacher ses amours, et,
+plus d'une fois, Montlouis l'accompagna lorsqu'il allait attendre que
+s'entr'ouvrît la petite porte du jardin du marquis de Sauvebourg.
+
+Comment le duc de Champdoce laissait-il à son fils une liberté si
+grande? Il était impossible d'expliquer ce relâchement de sévérité.
+
+[Illustration:--Jarnitonnerre! vous osez me braver.]
+
+Quoi qu'il en fut, il aida les jeunes gens à passer l'hiver. Ils en
+étaient à compter les jours qui les séparaient de cette majorité tant
+attendue. Chacun d'eux avait un almanach où il effaçait, le soir, la
+journée écoulée.
+
+Ainsi ils effacèrent décembre, puis janvier, puis trois mois encore; les
+beaux jours revenaient; les châteaux se repeuplaient; M. de Puymandour
+et M. de Mussidan étaient de retour; le marquis de Sauvebourg ne tarda
+pas à les imiter.
+
+Quel moment que celui où Norbert et Mlle de Sauvebourg se
+retrouvèrent chez Dauman, libres de toute contrainte!
+
+Ils n'avaient plus que quelques mois à attendre, et pour s'encourager à
+prendre patience, à l'aide de mille précautions, ils passaient toutes
+les après-midi une heure ensemble au sentier de Bivron, mais de l'autre
+côté de la haie, cachés par les arbres.
+
+C'est de l'un de ces rendez-vous que revenait Norbert, l'esprit libre,
+le coeur plein de joie, quand on l'avertit que son père le demandait
+dans la salle commune. Il y courut.
+
+--Marquis, commença le duc sans préambule, réjouissez-vous; je vous ai
+trouvé un parti, avant deux mois vous serez marié!
+
+
+
+
+VII
+
+
+C'est quand on est heureux, surtout, qu'on doit craindre.
+
+C'est au moment où l'avenir paraît sourire, où les espérances chèrement
+caressées semblent sur le point de se réaliser, qu'il faut trembler.
+
+Le soleil brille, pas un nuage au ciel, la brise arrive tiède et
+parfumée, on s'endort. Et c'est dans les ténèbres, aux éclats de la
+foudre, qu'on se réveille.
+
+Le tonnerre tombant aux pieds de Norbert l'eût moins épouvanté que cette
+déclaration de son père:
+
+--Avant deux mois vous serez marié.
+
+Chancelant sous ce coup inattendu, qui l'arrachait aux félicités de
+l'illusion et le mettait aux prises avec l'implacable réalité, il essaya
+de répondre, de dire quelque chose, mais les paroles expiraient sur ses
+lèvres.
+
+Le duc ne vit pas ou ne voulut point voir le trouble affreux de son
+fils, et c'est du ton le plus posé qu'il reprit:
+
+--Il n'est pas besoin, j'imagine, mon fils, de vous apprendre le nom de
+la jeune fille que je vous destine, vous le devinez.»
+
+Norbert ne répondit pas.
+
+--Cette jeune fille, poursuivit M. de Champdoce, n'est autre que Mlle
+Marie de Puymandour. Vous la connaissez, vous l'avez vue; un dimanche
+même, en sortant de la grand'messe, étant avec vous, je lui ai adressé
+la parole. Eh bien!... ne m'entendez-vous pas? Répondrez-vous? Ne vous
+rappelez-vous pas!...
+
+--Oui, mon père, balbutia le pauvre garçon, oui, je me souviens...
+
+--Elle ne saurait manquer de vous plaire. C'est une fort jolie personne,
+grande, brune, assez forte, merveilleusement constituée pour nous donner
+des héritiers robustes. Ses yeux, ses cheveux et ses dents sont
+admirables. N'est-ce pas votre avis?...
+
+--En effet, répondit Norbert, sans avoir, certes, conscience de ce qu'il
+disait, il me semble... je crois... Cependant, c'est à peine, si je l'ai
+regardée.
+
+Le vieux gentilhomme eut un geste équivoque, très-digne d'un ancien
+favori du comte d'Artois.
+
+--Jarnicoton? fit-il d'un air goguenard, je vous croyais plus convaincu.
+Enfin!... vous aurez tout le temps de l'examiner quand vous serez son
+mari.
+
+Le duc avait fait mourir sa femme de chagrin; il avait réduit son fils
+unique aux derniers expédients du désespoir; mais que lui importait!...
+Ni la duchesse, ni Norbert n'avaient osé, de leur vie, élever une
+plainte ou hasarder une objection; donc il triomphait.
+
+--Du reste, marquis, poursuivit-il, de votre mariage va dater une ère
+nouvelle. Votre équipage de rustre n'est plus de mise. Demain, nous nous
+rendrons à Poitiers, où je vous ferai habiller comme le doit être un
+homme de votre rang. Il s'agit de ne pas effaroucher cette péronnelle...
+
+--Cependant, mon père...
+
+--Attendez. Je vous abandonnerai un des appartements du château, et vous
+y passerez votre lune de miel. Vous tâcherez qu'elle dure le moins
+possible. En nous y prenant bien, nous amènerons vite votre jeune femme
+à nos habitudes. J'entends qu'avant un an, elle soit ce qu'elle devra
+rester, une bonne grosse fermière, prudente, économe, ayant l'oeil à
+tout, mettant son bonheur et sa gloire à amasser une grosse fortune pour
+nos descendants. Quand elle en sera là, nous fermerons l'appartement;
+vous reprendrez votre veste de travail, et tout sera dit.
+
+Ces incroyables prétentions n'étaient pas nouvelles, cent fois le duc
+les avait hautement exprimées, et cependant Norbert restait abasourdi,
+comme s'il les eût comprises pour la première fois.
+
+--Cependant, mon père, commença-t-il sans trop d'hésitation, si Mlle
+de Puymandour ne me plaisait pas?...
+
+--Eh bien?
+
+--Si je vous priais de m'épargner un mariage qui ferait le malheur de ma
+vie?...
+
+M. de Champdoce haussa les épaules.
+
+--Propos d'enfant! répondit-il. Cette alliance me convient, et c'est
+assez...
+
+--Mon père...
+
+--Vous m'interrompez, je crois, et vous hésitez?...
+
+Six mois plus tôt, Norbert eût courbé le front; mais, maintenant, il
+avait son bonheur à défendre. Il rassembla tout son courage et dit:
+
+--Non, je n'hésite pas.
+
+Accoutumé à l'obéissance passive de son fils, l'obstiné gentilhomme
+devait se méprendre au sens de cette réponse.
+
+--A la bonne heure, reprit-il. Qu'un bourgeois, un garçon de rien,
+consulte son coeur et cherche le bonheur en ménage, rien de mieux.
+Mais pour un homme de notre nom, le mariage ne doit être qu'une affaire
+de raison. C'est, certes, une affreuse mésalliance que je vous propose,
+mais il faut en passer par là. Pour un homme, d'ailleurs, une
+mésalliance n'est rien. Le nom protège la femme comme un pavillon
+redouté couvre la marchandise. Vous épouseriez la dernière des filles de
+cuisine, que votre aîné n'en serait pas moins Dompair de Champdoce.
+
+Il se promenait par la salle tout en parlant, gesticulant avec une
+véhémence extraordinaire.
+
+--Du reste, poursuivit-il, je lui ai serré le bouton comme il faut, à
+cet imbécile de Puymandour. Savez-vous les conditions? Quinze cent mille
+livres espèces sonnantes, donation des deux tiers de sa fortune, dont il
+ne se réserve que l'usufruit. Et savez-vous ce qu'il possède. Cinq
+millions au moins. Cinq millions qui entrent dans notre maison, qui sont
+à nous!... Je vous verrai avant ma mort plus de six cent mille livres de
+rentes!
+
+Son exaltation allait croissant de moment en moment, elle touchait à la
+démence.
+
+Il saisit la main de son fils, et, la serrant à la broyer:
+
+--Raison de plus, s'écria-t-il, pour se priver, pour économiser, pour
+amasser, pour hâter la restauration de notre maison. Songez-vous au
+magnifique avenir de nos descendants, si grands par la naissance et
+tout-puissants par la fortune?... Oh! mon fils, comment avec cette seule
+pensée ne pas réaliser gaîment des miracles d'abnégation!...
+
+Il fit deux ou trois tours dans la salle, laissant échapper des
+exclamations incohérentes, et enfin, revenant à son fils:
+
+--Voilà qui est entendu, fit-il. Demain, je vous conduis à Poitiers, je
+vous équipe, et dimanche nous dînons chez le Puymandour pour la
+présentation.
+
+Norbert avait assez recouvré son sang-froid pour réfléchir, et son
+anxiété était horrible.
+
+Quel parti prendre en cette extrémité?
+
+--Attends! lui disait la raison, la ruse est l'arme du faible; Dauman
+trouvera quelque expédient.
+
+Mais l'orgueil criait:
+
+--Résiste! Hausse ton énergie à celle de ton amie; aurais-tu moins de
+courage qu'elle?
+
+La voix de l'orgueil l'emporta.
+
+Et, certes, il fallait un immense amour pour lui inspirer la résolution
+de résister à son père, pour lui donner l'audace d'une colère qu'il
+savait devoir être terrible.
+
+Par doux fois, cependant, il ouvrit la bouche avant de pouvoir articuler
+une parole. Les forces physiques trahissaient sa volonté. Il étouffait;
+ses tempes battaient, il lui semblait qu'il avait un brasier dans les
+entrailles.
+
+--Mon père, commença-t-il enfin, aller demain à Poitiers est inutile...
+
+--Que dites-vous?... Que voulez-vous dire?
+
+--Je ne saurais aimer Mlle de Puymandour, mon père, et... jamais elle
+ne sera ma femme!
+
+Il y avait tant d'années que le duc de Champdoce voyait son fils à
+genoux devant ses moindres volontés, qu'il fut frappé de stupeur, comme
+pétrifié.
+
+Il pouvait tout prévoir excepté cela.
+
+Son esprit se refusait à concevoir et à comprendre ce qui lui paraissait
+un acte monstrueux de lèse majesté paternelle.
+
+Il avait bien entendu, et cependant il doutait encore.
+
+--Vous devenez fou, prononça-t-il enfin, et vous ne savez sans doute ce
+que vous dites.
+
+--Je le sais.
+
+--Réfléchissez, mon fils...
+
+--Toutes mes réflexions sont faites!
+
+On eût vraiment pu supposer que c'était chez Norbert un parti pris de
+blesser son père, de l'exaspérer, tant son attitude était provoquante,
+tant sa voix était brève et saccadée.
+
+Mais ce n'était de sa part que maladresse involontaire.
+
+N'ayant pas trop de toute sa puissance sur soi pour soutenir le rôle
+qu'il s'était imposé, il avait assez à faire à parler seulement, sans
+se préoccuper de ménagements habiles.
+
+M. de Champdoce, lui, faisait visiblement tout au monde pour rester
+calme.
+
+--Et vous espérez, reprit-il d'un ton de dédaigneuse pitié, que je me
+contenterai de cette réponse?
+
+--J'espère que vous vous rendrez à mes prières.
+
+--Vraiment!... J'aurai, moi, vieillard, moi, chef de famille, conçu un
+plan magnifique, digne de l'illustration de notre maison, je l'aurai
+mûri, j'aurai consacré ma vie entière à son exécution, je lui aurai tout
+sacrifié, et aujourd'hui, là, tout à coup, j'y renoncerais, parce que
+c'est la fantaisie d'un enfant, le caprice d'un misérable insensé!
+
+Norbert ne comprenait que trop qu'il ne réussirait pas à vaincre
+l'implacable obstination de son père, qu'il ne parviendrait pas à
+l'émouvoir.
+
+Cependant, il voulut tenter l'impossible.
+
+--Non, mon père, commença-t-il, ce n'est pas par caprice que je vous
+conjure de me laisser ma liberté. N'ai-je pas toujours été un bon fils?
+Vous l'avez reconnu vous-même. Ai-je parfois discuté vos ordres! Vous me
+disiez: «Fais ceci,» je le faisais; «Va là,» j'y allais. Je suis le fils
+de l'homme le plus riche du pays, j'ai vécu comme le fils de nos
+ouvriers, me suis-je plaint? M'est-il arrivé de laisser échapper un
+murmure quand je travaillais à la terre à côté de nos valets de charrue?
+Commandez-moi ce qu'il vous plaira...
+
+--Je vous commande d'épouser Mlle de Puymandour.
+
+--Oh! tout, hormis cela. Je ne l'aime pas, je ne saurais l'aimer, je le
+sens, je le sais. Voulez-vous donc faire le malheur de ma vie entière?
+Par pitié! n'exigez pas cela de moi.
+
+--J'ai dit, vous obéirez.
+
+Autant eût valu prier un des blocs de chêne qui se trouvaient dans la
+salle.
+
+Norbert le sentit, et se redressant, enragé de l'inutilité de sa
+tentative:
+
+--Eh bien!... non, dit-il, je n'obéirai pas!
+
+Répondre ainsi était de sa part de l'héroïsme.
+
+Il connaissait son père et savait quelle épouvantable colère allait
+éclater.
+
+Le duc, en effet, fort rouge d'ordinaire et haut en couleur, était
+devenu livide. Il semblait que tout le sang se retirât de sa face et
+même de ces petits vaisseaux sanguins qui rayaient sa peau hâlée comme
+autant d'égratignures.
+
+--Jarnidieu! s'écria-t-il d'une voix formidable qui jadis eût fait
+rentrer Norbert sous terre, qui vous rend si hardi d'oser me résister en
+face?
+
+--Le sentiment de mon droit.
+
+--Depuis quand les fils refusent-ils d'obéir lorsque les pères
+commandent?
+
+--Depuis que les pères commandent des choses injustes.
+
+C'était plus que n'en pouvait supporter le due de Champdoce.
+
+Il se précipita sur son fils, le bâton levé, en criant:
+
+--Jarnitonnerre!... vous osez me braver!...
+
+Pourtant il ne laissa pas retomber son bâton fourchu, arme terrible aux
+mains d'un homme de sa force, aveuglé par la fureur; il le lança loin de
+lui en disant d'une voix rauque:
+
+--Non!... je ne frapperai pas un Dompair de Champdoce!
+
+Qui saurait dire si l'attitude de Norbert ne lui imposa pas?
+
+Cet adolescent, si timide la veille, n'avait ni bronché, ni seulement
+tressailli; il était resté sous la menace calme, les bras croisés, la
+tête haute.
+
+A cette impassibilité, si froide qu'elle arrivait au dédain, le duc de
+Champdoce n'avait pu méconnaître son sang, et peut-être,--les sentiments
+à la même seconde sont si divers et si multiples,--peut-être son orgueil
+avait-il été flatté intérieurement.
+
+Cependant, Norbert continuait à le regarder d'un air de défi.
+
+--C'est ce que je ne saurais supporter, fit-il.
+
+Et saisissant son fils par le collet, il le traîna, il le porta plutôt,
+jusqu'à une des chambres du second étage du château, et l'y poussa comme
+une chose inerte.
+
+Puis, avant de refermer la porte à clé:
+
+--Vous avez, prononça-t-il, vingt-quatre heures pour vous décider à
+accepter la femme que je vous destine.
+
+--Jamais! répondit Norbert, jamais! jamais!
+
+Cette dernière bravade était superflue; le duc ne pouvait l'entendre, il
+était déjà dans les escaliers. Norbert restait seul, prisonnier.
+
+Il était seul, et il ressentait cette exquise et intense jouissance
+qu'on éprouve après l'accomplissement d'une action très dangereuse ou
+très pénible, ce qui en est la plus grande et la plus sûre récompense.
+
+A cette heure, véritablement, il était digne de Mlle Diane, cette
+jeune fille si énergique; il l'avait en quelque sorte méritée, et en
+examinant tout ce qu'il venait de faire pour elle, ce qu'il avait osé et
+risqué, il l'aimait mille fois davantage.
+
+Mais comment la voir, comment courir vers elle, lui tout conter?
+N'était-il pas enfermé?
+
+Pourtant, il était urgent de la voir, prudent de la prévenir le plus tôt
+possible, afin qu'elle se mît en garde contre toutes les éventualités.
+
+N'était-il pas également indispensable d'informer Dauman de cet
+événement inattendu, afin de savoir de cet habile et savant conseiller
+quelle conduite tenir en des conjonctures si graves?
+
+Ces nécessités se présentèrent si vivement à l'esprit de Norbert qu'il
+forma le projet de fuir, de s'évader, ce qui ne devait pas être bien
+malaisé.
+
+C'était, en tout cas, plus difficile qu'il ne l'avait supposé. La porte
+était en chêne plein, de plus d'un pouce d'épaisseur; il eût fallu une
+hache pour l'entamer. Quant à la serrure, puissante, énorme, elle
+semblait inattaquable.
+
+Restait la fenêtre. Elle était à plus de quarante pieds du sol. Mais
+Norbert dit que sans nul doute on viendrait faire le lit pour la nuit,
+qu'il aurait ainsi deux draps à sa disposition, qu'en les nouant l'un à
+l'autre il obtiendrait ainsi un moyen de descente très suffisant.
+
+S'échappant la nuit, avec l'intention de revenir avant le jour, il ne
+verrait pas Mlle Diane, mais il la ferait avertir par Dauman.
+
+Ces résolutions prises, il s'étendit dans un des fauteuils de sa
+chambre, le coeur joyeux comme il ne l'avait pas eu depuis qu'il
+connaissait Mlle de Sauvebourg.
+
+Entre son père et lui la glace était brisée, et, à son sens, c'était
+tout. Ce qui lui restait à faire lui paraissait bien peu de chose,
+comparé à ce qu'il avait fait.
+
+--Et cependant, pensait-il, mon père doit être furieux.
+
+Sur ce point, il voyait juste.
+
+Jamais on n'avait vu au duc un visage si terrible. Au souper, où tous
+les gens mangeaient à la table du maître, il ne se trouva personne
+d'assez hardi pour prononcer une parole. Et cependant on savait qu'il y
+avait eu outre le père et le fils une altercation de la dernière
+violence, et toutes les curiosités étaient en éveil.
+
+Le repas terminé, M. de Champdoce appela un vieux domestique de
+confiance, à son service depuis plus de trente ans.
+
+--Jean, lui dit-il, M. Norbert est enfermé au second, dans la chambre
+jaune; en voici la clé, tu vas lui monter à souper.
+
+--A l'instant, monsieur le duc.
+
+--Attends. Tu passeras la nuit dans la chambre de M. Norbert. Qu'il
+dorme ou non, toi, tu ne fermeras pas l'oeil. Il se peut qu'il veuille
+s'échapper: tu l'en empêcheras. S'il faut employer la force, tu
+l'emploieras, je te l'ordonne. Si tu n'étais pas le plus fort appelle...
+j'arriverai.
+
+Cette précaution du duc de Champdoce anéantissait toutes les espérances
+de Norbert.
+
+Plus d'évasion possible, maintenant qu'il était gardé à vue.
+
+Il essaya bien de persuader à son geôlier de le laisser s'échapper deux
+heures jurant que même avant ce temps écoulé il reviendrait se
+constituer prisonnier: ses prières furent vaines aussi bien que les
+promesses et les menaces.
+
+[Illustration: Elle ne peut retenir un cri d'effroi.]
+
+S'il se fût mis à la fenêtre, il eût pu voir M. le duc de Champdoce
+arpentant de long en large la grande cour qui précède le château.
+
+Il marchait d'un pas saccadé, les mains derrière le dos, la tête
+inclinée sur la poitrine, tout entier aux sombres calculs de son orgueil
+blessé.
+
+Les paroles de Norbert, son attitude, ses regards, les expressions même
+dont il s'était servi, disaient à M. de Champdoce, lui affirmaient que,
+dans la vie de son fils, tout un côté existait qu'il n'avait pas
+soupçonné.
+
+Quantité de circonstances futiles, négligées par lui à l'instant où
+elles s'étaient produites, se représentaient vives et nettes à son
+esprit, et étaient pour lui comme autant de révélations accablantes.
+
+--Il y a une femme là-dessous, murmurait-il.
+
+Cette conclusion ressortait des faits eux-mêmes. Il n'y a qu'une femme,
+pour s'emparer en si peu de temps de l'esprit d'un jeune homme, pour
+changer son caractère du blanc au noir.
+
+--D'ailleurs, pensait le vieux gentilhomme, pour refuser si obstinément
+celle que je lui propose, il faut qu'il en aime une autre.
+
+Mais quelle était cette femme, et comment la découvrir?
+
+Demander à Norbert de la nommer, c'eût été folie, M. de Champdoce le
+comprit.
+
+D'un autre côté, courir aux informations, ouvrir en quelque sorte une
+enquête lui répugnait formellement.
+
+Une partie de sa nuit s'était passée à examiner et a rejeter les
+expédients qui se présentaient à son esprit, lorsqu'au matin une
+inspiration lui vint, qu'il jugea une faveur divine.
+
+--J'ai Bruno! s'écria-t-il, j'ai le chien de Norbert. Par lui, je puis
+savoir les habitudes de mon fils, les maisons qu'il hante, arriver
+jusqu'à la femme que je soupçonne...
+
+Ce système d'investigation était excellent.
+
+Il avait observé que depuis la fermeture de la chasse Norbert ne
+quittait jamais guère le château avant une ou deux heures de
+l'après-midi, c'était un indice; il résolut d'attendre jusque-là.
+
+Un peu rassuré par l'espoir du succès, il était calme comme à
+l'ordinaire quand il parut pour donner ses ordres. A midi comme
+d'ordinaire il se mit à table et fit monter le dîner du prisonnier en
+ordonnant une surveillance plus sévère que jamais.
+
+Enfin, le moment favorable pour l'expédition était arrivé.
+
+Il siffla Bruno, lequel habituellement ne le suivait pas volontiers, et,
+à force de caresses et d'agaceries, il parvint à l'entraîner jusqu'à
+l'extrémité de la grande allée de marronniers. C'était de ce côté que
+passait toujours Norbert.
+
+Au bout de cette allée se trouvaient trois chemins s'éloignant dans
+diverses directions.
+
+L'épagneul n'hésita pas. Il se lança sur celui de gauche, un chien qui
+sait parfaitement où il doit se rendre. Il ne le savait que trop.
+
+Pendant un kilomètre environ il suivit le chemin, puis arrivé à un
+certain endroit, il se jeta brusquement dans les bois de droite, ainsi
+que son maître avait coutume de le faire.
+
+Il allait, battant les taillis de droite et de gauche, mais il ne
+perdait jamais la direction, et M. de Champdoce n'avait aucune peine à
+le suivre.
+
+Cette marche dura bien quarante minutes, et enfin Bruno déboucha sur le
+sentier de Bivron, à l'endroit précis où Norbert avait failli tuer
+Mlle de Sauvebourg.
+
+Là, il commença par quêter en cercle, et ne trouvant rien il s'assit.
+Son oeil intelligent semblait dire: attendons.
+
+--Évidemment, pensa le duc, c'est ici que mes amoureux se rencontrent.
+
+Il examina l'endroit, et il lui parut habilement choisi.
+
+Le sentier, peu fréquenté, aboutissait des deux côtés à un village, le
+bois offrait une retraite sûre, enfin, grâce à la situation élevée, on
+pouvait apercevoir de loin le danger, c'est-à-dire un indiscret.
+
+Cette dernière réflexion engagea M. de Champdoce à se cacher
+promptement.
+
+Il était clair que si celle qui allait arriver au rendez-vous
+l'apercevait d'en bas, elle rebrousserait chemin au plus vite, et qu'il
+ne saurait rien.
+
+Il rentra donc dans le bois et alla s'asseoir sur une couche moussue, au
+pied d'un bouquet de chênes.
+
+La presque certitude du succès le mettait en belle humeur, et il
+s'applaudissait de sa pénétration.
+
+A la réflexion le danger lui paraissait moins grand qu'il ne l'avait
+imaginé tout d'abord. De qui Norbert pouvait-il être épris? De quelque
+petite campagnarde ambitieuse et futée qui, jugeant ce garçon naïf et du
+bois dont on fait les dupes, avait conçu le projet de se faire épouser.
+
+S'en défaire n'était qu'un jeu pour lui.
+
+D'abord, il comptait l'effrayer si bien, que d'elle-même elle prêcherait
+la soumission à Norbert. Au pis aller, il s'adresserait aux parents,
+qui, sur sa seule injonction, éloigneraient leur fille.
+
+Il soupçonnait quelque accroc à la réputation; mais, décidé à payer le
+dégât, il ne s'en inquiétait nullement.
+
+M. de Champdoce en était là de ses réflexions lorsqu'il entendit japper
+joyeusement, en chien qui salue une personne amie.
+
+--Ah! fit-il en se dressant, la voici!
+
+Au même moment, les branches de la haie s'écartèrent, et Mlle de
+Sauvebourg franchit lestement le petit fossé.
+
+Alors seulement elle reconnut M. de Champdoce et ne put retenir un cri
+d'effroi.
+
+--Le duc!...
+
+Elle se sentait perdue, en grand péril, du moins. Fuir!... Elle en eut
+la pensée, mais elle ne pouvait; elle chancelait, elle fut forcée de
+s'appuyer à un arbre.
+
+Le vieux gentilhomme n'était guère moins étourdi qu'elle.
+
+Attendre quelque gardeuse de vaches, et voir arriver la fille du marquis
+de Sauvebourg! Les bras lui tombaient.
+
+Mais sa colère dépassait encore sa surprise. D'un coup d'oeil il
+appréciait les modifications de la position.
+
+S'il n'avait rien à craindre de la paysanne, il avait tout à redouter de
+la demoiselle noble. Les prétentions de l'une étaient ridicules,
+absurdes; les desseins de l'autre n'étaient que trop justifiables.
+
+Et ici, nul recours à la famille.
+
+Qui lui garantissait que le marquis et la marquise de Sauvebourg
+n'étaient pas d'accord avec Mlle Diane?
+
+--Eh! eh!... commença enfin M. de Champdoce avec un mauvais rire, ma
+présence n'a pas l'air de vous ravir, ma chère enfant?
+
+--Monsieur!...
+
+--Bien, bien?... je comprends cela. On vient rejoindre le fils, on
+trouve le père, le désappointement est cruel. Cependant, n'en veuillez
+pas à Norbert, s'il n'est pas ici, le pauvre garçon, ce n'est certes pas
+sa faute!
+
+Mlle de Sauvebourg n'était pas, il s'en faut, une jeune fille
+vulgaire.
+
+Sous ces apparences charmantes, derrière ses yeux si beaux, se
+dissimulait une énergie qui ne le cédait en rien à celle de ce vieux
+gentilhomme au torse d'athlète.
+
+Accablée un moment, elle eut bientôt repris tout son sang-froid, et si
+l'angoisse d'une catastrophe probable la déchirait, rien n'en paraissait
+sur son calme visage.
+
+Bien que surprise en flagrant délit, pour ainsi dire, elle pouvait nier:
+tout mauvais cas est niable.
+
+L'idée ne lui en vint même pas. Un désaveu de sa conduite lui eût paru
+une bassesse indigne d'elle. D'ailleurs, elle était trop bien blessée du
+ton goguenard de M. de Champdoce et de ses regards impertinents, pour ne
+pas se révolter, pour ne pas payer d'audace, quoi qu'il pût lui en
+arriver.
+
+--En effet, monsieur le duc, répondit-elle, sans que le timbre de sa
+voix fût en rien altéré, c'est pour monsieur le marquis votre fils que
+je venais... Vous m'excuserez en conséquence de vous quitter.
+
+Elle dessinait déjà une gracieuse révérence et s'apprêtait à se retirer,
+M. de Champdoce la retint doucement en lui prenant la main.
+
+--J'aurais à vous parler, mon enfant, dit-il en s'efforçant de prendre
+le ton le plus paternel, et à vous parler sérieusement.
+
+--Je vous écoute en ce cas, reprit Mlle Diane, avec autant d'aisance
+et de naturel que si elle eût été dans le salon de Sauvebourg.
+
+--Savez-vous pourquoi Norbert manque au rendez-vous assigné!...
+
+--Oh! je suppose bien qu'il aura quelque bonne et valable raison à me
+donner.
+
+--Mon fils, mademoiselle, est enfermé dans sa chambre, gardé à vue par
+mes domestiques, lesquels ont ordre de s'opposer, même par la force, à
+toute tentative d'évasion.
+
+Si rude que fût le coup, Mlle Diane eut le courage de se composer la
+physionomie compatissante d'une petite maîtresse apprenant un léger
+désagrément survenu à l'un de ses amis.
+
+--Quoi! vraiment, fit-elle en minaudant, il est prisonnier? Oh! le
+pauvre garçon, que je le plains!
+
+Le duc était consterné de ce qu'il qualifiait intérieurement
+d'effronterie sans exemple; consterné et furieux.
+
+--Je puis vous dire, reprit-il en haussant le ton, je puis vous
+apprendre pourquoi je traite avec cette rigueur mon fils unique,
+l'héritier de ma fortune et de mon nom.
+
+Ses yeux lançaient des éclairs, mais ils ne firent même pas vaciller le
+fin regard de Mlle de Sauvebourg.
+
+--Dites!... monsieur le duc, répondit-elle nonchalamment.
+
+--Eh bien! mademoiselle, puisque vous tenez à le savoir, j'ai trouvé
+pour Norbert une jeune fille dont un prince souverain envierait la main.
+Elle a votre âge à peu près, elle est belle, gracieuse, spirituelle,
+riche...
+
+--Elle est très noble, sans doute?
+
+Cette ironie fit bondir l'entêté gentilhomme.
+
+--Quinze cent mille francs de dot, répondit-il durement, valent bien
+quelques merlettes ou même une tour d'argent sur champ d'azur...
+
+C'étaient les armes des Sauvebourg. Le duc s'arrêta, pour mieux
+souligner sa méchanceté, et bientôt reprit:
+
+--Outre cette fortune, elle a encore des espérances solides, qui ne
+sauraient lui échapper, et qui s'élèvent au triple ou au quadruple.
+Cette héritière, qui me convient à moi, mon fils prétend la refuser!...
+c'est ce que je ne tolérerai pas.
+
+--Et vous aurez raison, monsieur le duc, si vous croyez vraiment que ce
+mariage doive assurer le bonheur de votre fils.
+
+--Son bonheur!... Eh! que m'importe, si j'assure la suprématie de notre
+maison. Le nom avant tout. Tenez pour sûr que jamais un Dompair de
+Champdoce n'est revenu sur une décision prise, et j'ai décidé, moi, que
+Norbert accepterait la femme que je lui destine. Oui, jarnidieu! il
+l'épousera, de gré ou de force, je l'ai juré, je le veux, je le lui ai
+dit.
+
+La souffrance de Mlle Diane était atroce, mais son indomptable
+orgueil la soutenait et la poussait en avant.
+
+Étant, ou du moins se croyant sûre de Norbert, elle pensa qu'elle
+pouvait oser.
+
+--Et lui, demanda-t-elle d'une voix railleuse, lui, que dit-il?
+
+L'audace de cette question stupéfia si bien le duc, qu'il en demeura
+tout interdit.
+
+--Lui! balbutia-t-il, cherchant pour sa pensée une forme qui ne fût pas
+trop brutale, lui!...
+
+Mais l'attitude provocatrice de Mlle de Sauvebourg ne pouvait manquer
+de transporter hors de lui un homme si irascible.
+
+--Norbert, reprit-il violemment, rentrera dans le devoir quand il me
+plaira de le soustraire à de pernicieuses séductions, et cela me plaît
+maintenant.
+
+--Oh!
+
+--Il obéira quand je lui aurai démontré que, s'il ignore le prestige de
+sa fortune et de son nom, il est des personnes qui le connaissent et qui
+l'envient. Être duchesse de Champdoce! C'est un rêve, cela. Mon fils
+n'est qu'un enfant, mais j'ai de l'expérience pour deux. Il cédera,
+quand je lui aurai montré la spéculation et l'intérêt, là où il n'avait
+vu, le fou! que pur amour et généreux dévouement. Je lui apprendrai ce
+qu'on doit penser de ces fières demoiselles, qui n'ont que la cape et
+l'épée, c'est-à-dire leur jeunesse et leurs beaux yeux, et qui courent
+le mari à leurs risques et périls et au grand dommage de leur
+réputation.
+
+Mlle de Sauvebourg pâlit sous cet outrage, d'autant plus cruel que
+jusqu'à un certain point elle l'avait mérité et qu'il frappait juste.
+
+--Courage! monsieur le duc, interrompit-elle d'un ton où la hauteur le
+disputait à la colère, poursuivez!... Insulter une pauvre fille qui ne
+peut se défendre, l'accabler, la railler, cela est noble et grand, et
+bien digne d'un gentilhomme!
+
+M. de Champdoce haussa les épaules à ce sarcasme.
+
+--Je pensais, répondit-il, m'adresser à celle dont les conseils ont
+poussé mon fils à la révolte. Me serais-je trompé? Vous avez un moyen
+bien simple de me mettre dans mon tort: décidez Norbert à se soumettre.
+
+Elle baissa la tête sans répondre.
+
+--Vous voyez donc bien, reprit le duc avec un nouvel emportement, que
+j'ai cent fois raison. Cependant, prenez garde, mademoiselle! je ne
+pardonnerais pas une obstination qui entraverait mes desseins.
+Réfléchissez-y, persister serait justifier d'avance les pires
+représailles. Vous êtes prévenue, assez d'amourettes comme cela!
+
+Ce mot «amourettes,» souligné de la façon la plus injurieuse, acheva
+d'égarer la raison de Mlle Diane; en ce moment, elle eût sacrifié,
+pour se venger, son honneur, son ambition, sa vie même.
+
+Oubliant toute prudence, jetant fièrement le masque, elle se redressa,
+la joue empourprée par la rage, les yeux étincelants de la haine la plus
+atroce.
+
+--Eh bien!... oui! s'écria-t-elle d'une voix vibrante, avec un geste
+superbe de menace, oui, j'ai juré que Norbert serait mon mari... il le
+sera. Emprisonnez votre fils, monsieur le duc, livrez-le aux brutalités
+de vos valets, vous ne lui arracherez jamais un lâche consentement. Il
+résistera, parce que je le veux, et jusqu'à la mort, s'il le faut.
+Jamais son énergie doublée de la mienne ne faiblira...
+
+Sans cesser de fixer le duc, Mlle de Sauvebourg avait reculé jusqu'au
+bord du fossé qui séparait le bois du petit soulier.
+
+Là, elle s'arrêta, et lui adressant la plus ironique révérence:
+
+--Croyez-moi, monsieur le duc, ajouta-t-elle, ménagez votre fils, et
+songez, avant d'attaquer mon honneur de jeune fille, que je serai un
+jour de votre famille. Adieu!...
+
+Mlle Diane était loin déjà que le duc était encore à la même place,
+trépignant, gesticulant, jetant à tous les vents les plus affreuses
+imprécations, des menaces terribles et les plus grossières injures.
+
+Certes, tandis qu'il passait ainsi sa colère, il se croyait bien seul.
+Il se trompait. Cette scène étrange avait eu un invisible témoin:
+Dauman.
+
+Prévenu par un des domestiques du château de ce qu'il appela incontinent
+la «séquestration du jeune marquis,» le «Président» n'avait plus eu
+qu'une préoccupation: aviser Mlle Diane de ce grave événement.
+
+Le malheur est qu'il n'avait, pour cela, nulle facilité. Il ne pouvait
+se présenter, de sa personne, à Sauvebourg, et pour rien, au monde il
+n'eut écrit une ligne.
+
+Son embarras était donc fort grand, lorsque l'idée lui vint de courir au
+rendez-vous habituel des amoureux.
+
+Connaissant le lieu et l'heure, il s'était mis en route à propos, et il
+était arrivé tout juste comme Mlle Diane apercevant le duc, laissait
+échapper un cri.
+
+Ce cri avait mis Dauman sur ses gardes. Bruno vint bien le flairer, mais
+il était connu de l'épagneul; quelques caresses l'en débarrassèrent.
+
+Alors, usant de précautions infinies, il avait réussi à se glisser, en
+rampant, jusqu'à un endroit d'où il ne perdait ni un geste ni une
+parole.
+
+S'il se délectait des fureurs du duc, cet ennemi qu'il haïssait jusqu'au
+crime, il admirait et bénissait l'audace de Mlle Diane. Son énergie
+lui paraissait sublime, à lui qu'un seul regard du terrible gentilhomme
+eût couché à plat ventre dans la poussière. Jamais il n'avait osé rêver,
+pour servir ses lâches et ténébreux desseins, un si admirable caractère.
+
+Au défi jeté en adieu par cette fière jeune fille, il fut si bien
+enthousiasmé, qu'il lui fallut presque se raisonner pour ne pas
+applaudir comme au théâtre.
+
+Il est vrai que, dès qu'elle eut disparu, un souci pressant vint
+assaillir l'esprit alerte du Président.
+
+Il comprenait que Mlle Diane, ayant brûlé ses vaisseaux et acceptant
+une lutte au grand jour, allait se trouver extraordinairement perplexe,
+et qu'elle ne manquerait, avant de rentrer à Sauvebourg, de passer chez
+lui le consulter.
+
+--Or, se dit-il, si je veux profiter de sa colère pendant qu'elle est
+chaude encore, je dois me trouver chez moi pour la recevoir.
+
+Et sans s'inquiéter désormais de donner l'éveil, il se releva vivement
+et détala comme un lièvre, longeant le bois pour aller chercher un
+chemin autre que celui de Mlle de Sauvebourg.
+
+Ce mouvement dans la feuillée interrompit le furieux monologue de M. de
+Champdoce.
+
+Il prêta l'oreille, et il lui sembla bien entendre des craquements de
+branches mortes à terre, et des pas qui s'éloignaient.
+
+--Qui va là? cria-t-il en marchant vers l'endroit d'où était sorti le
+bruit.
+
+Pas de réponse.
+
+Il pouvait s'être trompé. Il appela Bruno, et du geste l'excita à se
+mettre en quête, l'animant de la voix:
+
+--Cherche! cherche!
+
+Bruno, qui savait à quoi s'en tenir ne se donna pas beaucoup de
+mouvement. Pourtant, il fit plusieurs fois le tour du buisson qui avait
+abrité Dauman, flairant de préférence à une certaine place.
+
+M. de Champdoce s'approcha, et se baissant, il reconnut sur la mousse,
+et très distinctes les empreintes de deux genoux.
+
+--On nous écoutait, pensa-t-il, très frappé de cette circonstance, mais
+qui?... Serait-ce Norbert qui s'est échappé?...
+
+Ce soupçon, qui lui arracha un jarnidieu! terriblement accentué, le
+décida à regagner en toute hâte le château.
+
+Il ne lui fallut pas vingt minutes pour faire un trajet qui d'ordinaire
+en exige le double.
+
+Un garçon de ferme traversa la cour, il l'appela.
+
+--Où est mon fils? demanda-t-il.
+
+--Là-haut, notre maître.
+
+[Illustration: Il porta à Norbert un coup terrible de son bâton.]
+
+M. de Champdoce respira. Norbert n'avait pas trompé la surveillance de
+son gardiens; ce n'était pas lui qui était aux écoutes dans le bois.
+
+--Même, notre maître, ajouta le domestique de l'air le plus affligé,
+notre jeune maître est dans un état qui fait peine...
+
+--Qu'a-t-il?
+
+--Ah! voilà! Il voulait absolument se sauver. Jean a été obligé
+d'appeler à l'aide. C'est qu'il est terriblement fort, monsieur Norbert.
+A six que nous nous sommes mis pour le tenir, nous n'étions que bien
+juste assez.
+
+--On ne lui a fait aucun mal, au moins?
+
+Oh! pour cela, non. Il se serait pourtant jeté par la fenêtre, oui, sans
+nous. Il criait de toutes ses forces qu'il allait être absent deux
+heures, et qu'il lui fallait sortir qu'il s'agissait de son bonheur, de
+sa vie...
+
+Trois heures! C'est à cette heure précise que Mlle Diane arrivait au
+sentier Bivron. Mais qu'importait cette circonstance touchante à un
+vieillard en qui le monstrueux épanouissement de l'idée fixe, avait
+étouffé jusqu'au dernier vestige de sensibilité!
+
+C'est avec la raide impassibilité de l'homme qui s'imagine remplir un
+devoir sacré qu'il gravit les deux étages du château et alla frapper à
+la porte de la chambre où Norbert était prisonnier.
+
+Jean, la domestique de confiance, vint ouvrir, et pendant une minute au
+moins, M. de Champdoce demeura immobile, sur le seuil, regardant.
+
+La chambre était dans le plus affreux désordre. Tous lus meubles avaient
+été renversés, on le voyait; quelques-uns avaient été brisés et leurs
+débris jonchaient le parquet.
+
+Un robuste valet de charrue était assis devant la fenêtre.
+
+Sur le lit, Norbert était couché tout habillé, la figure tournée du côté
+du mur.
+
+--Laissez-nous, dit enfin M. de Champdoce à ses domestiques, qui se
+retirèrent.
+
+Puis, s'avançant vers le lit, et s'adressant à son fils:
+
+--Levez-vous, Norbert, ajouta-t-il.
+
+Le jeune homme obéit.
+
+Plus encore que la chambre, ses vêtements trahissaient la lutte
+désespérée qu'il avait soutenue. Le col et le devant de sa chemise
+étaient en lambeaux. Une poche de sa veste avait été arrachée et pendait
+sur le côté.
+
+Tout autre que M. de Champdoce eut été frappe de l'expression sombre et
+farouche de sa physionomie. La colère avait tuméfié sa face et contracté
+ses traits, ses yeux hagards avaient cet éclat extraordinaire qu'on
+observe chez les fous.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? commença le duc de sa voix la plus rude,
+mes ordres ne suffisent plus, vous les méconnaissez! Il a fallu, en mon
+absence, employer la force pour vous retenir.
+
+Norbert se taisait.
+
+--Ainsi, mon fils, ce sont là les inspirations de la solitude? Quels
+sont donc vos projets, vos espérances?
+
+--Je veux, je prétends être libre.
+
+Si nette et si décisive que fût la réponse, M. de Champdoce ne voulut
+pas l'entendre.
+
+--A votre résistance obstinée, reprit-il, j'avais cru reconnaître les
+perfides conseils d'une femme décidée à tirer profit de votre
+inexpérience, et qui, pour s'emparer plus sûrement de vous, caressait
+votre orgueil et vos passions mauvaises.
+
+Il s'interrompit, attendant un mot; il ne vint pas.
+
+--Cette femme, que je soupçonnais, poursuivit-il, je l'ai cherchée, et,
+comme bien vous pensez, je l'ai trouvée. J'arrive du bois de Bivron.
+Faut-il vous dire que j'y ai rencontré Mlle Diane de Sauvebourg?
+
+--Et... vous lui avez parlé?
+
+--Oui. Je lui ai dit ce que je pense de ces aventurières qui poursuivent
+de leurs agaceries les dupes qu'elles se proposent d'exploiter.
+
+--Mon père!
+
+--Quoi!... Vous seriez-vous laissé prendre aux beaux semblants d'amour
+de cette demoiselle? Je vous croyais plus perspicace. Ce n'est pas à
+vous, marquis, qu'elle en veut, la fine mouche, mais bien à notre
+fortune et à notre nom. Mais je suis là, moi, jarnidieu! et je lui ai
+appris, si elle l'ignorait, qu'il y a des maisons où on enferme les
+femmes qui détournent les jeunes gens!...
+
+Une pâleur mortelle avait envahi le visage de Norbert.
+
+--Vous lui avez dit cela!... fit-il d'une voix rauque. Vous êtes allé
+insulter la femme que j'aime, pendant qu'on me retenait ici. Ah! prenez
+garde!... je finirais par oublier que vous êtes mon père...
+
+--Jarnitonnerre! hurla le duc, mon fils me menace!
+
+Et fou de colère, aveuglé par le sang qui affluait à son cerveau, il
+porta à Norbert un terrible coup de son bâton fourchu.
+
+Le pauvre garçon, par bonheur, avait reculé instinctivement. L'extrémité
+seule du bâton l'atteignit au-dessus de la tempe et glissa, en la
+déchirant, le long de la joue.
+
+Ivre de fureur à son tour, il allait s'élancer sur son père, quand il
+s'aperçut que leurs mouvements dégageaient la porte restée ouverte;
+c'était la liberté, le salut.
+
+D'un bond, il fut sur le palier, et, avant que le duc n'eût eu le temps
+de crier: Au secours! il courait à travers champs comme un fou...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le chemin pris par le sieur Dauman pour regagner son logis était plus
+long de beaucoup que la route ordinaire suivie par Mlle de
+Sauvebourg.
+
+Mais il n'avait pas eu le choix, tenant surtout à n'être pas aperçu de
+la jeune fille.
+
+Il avait compté, pour la devancer, sur ses longues jambes, et il n'avait
+pas eu tort. Il n'était plus question de rhumatismes. On lui eût donné
+vingt ans, à le voir détaler à travers champs.
+
+Quand il arriva à sa maison, il était à bout d'haleine, et la sueur, à
+larges gouttes, tombait de son visage. Mais il arrivait le premier.
+Mlle de Sauvebourg ne s'était pas encore présentée.
+
+--Écoute, toi, cria-t-il à sa ménagère, à ceux qui te demanderaient si
+je suis sorti aujourd'hui, tu répondras que je n'ai pas bougé de mon
+fauteuil.
+
+La vieille eût bien souhaité quelques explications, mais il lui imposa
+brutalement silence. Il n'avait pas de temps à perdre.
+
+Rapidement il monta à son grenier, et d'un trou pratiqué dans la
+maîtresse poutre, et dissimulé avec un art merveilleux, il retira un
+flacon de verre noir, bouché à l'émeri, qu'il glissa dans sa poche.
+
+Revenu à son cabinet, il l'examina un moment, ce flacon, avec un affreux
+sourire, et après s'être assuré que le contenu était intact, il le
+déposa sur son bureau, derrière des dossiers.
+
+Cette besogne terminée, il respira. Il s'essuya le front, arbora son
+beau bonnet de velours et revêtit la loque sordide qui lui servait de
+robe de chambre.
+
+Mlle Diane pouvait arriver, il était prêt.
+
+Le malheur est que les minutes s'écoulaient, et qu'elle ne paraissait
+pas. C'était bien la peine de s'exposer à une bonne pleurésie!
+
+L'inquiétude commençait à gagner Dauman. S'était-il donc trompé?
+Avait-il trop préjugé de l'implacable orgueil et de la sombre énergie de
+cette jeune fille?
+
+Déjà, à plusieurs reprises, Dauman était allé à la fenêtre explorer la
+route; il avait tiré dix fois sa montre, il jurait à demi-voix, quand
+enfin on frappa légèrement à la porte du cabinet.
+
+--Entrez!... cria-t-il.
+
+C'était elle, c'était bien Mlle de Sauvebourg.
+
+Elle s'avança lentement, et sans répondre aux civilités obséquieuses du
+«Président», sans paraître même s'apercevoir de sa présence, elle
+s'assit ou plutôt s'affaissa sur une chaise.
+
+Intérieurement, Dauman triomphait. Il avait vu juste. La faiblesse de
+Mlle Diane lui expliquait son retard.
+
+Mais cet abattement extrême ne pouvait durer. Grâce à un effort
+terrible, elle secoua la torpeur qui l'envahissait et se dressa.
+
+--Président, commença-t-elle d'une voix brève, il me faut un conseil.
+Écoutez-moi. Il y a une heure, environ...
+
+D'un geste désolé Dauman interrompit Mlle Diane.
+
+--Hélas!... soupira-t-il, je sais tout!
+
+--Vous savez...
+
+--Que M. Norbert est prisonnier, oui, mademoiselle; que vous avez
+rencontré M. de Champdoce au bois de Bivron, oui encore. Bien plus, tout
+ce que vous a dit monsieur le duc, on me l'a rapporté.
+
+Mlle Diane ne put dissimuler un mouvement de stupeur et d'effroi.
+
+--On vous a rapporté!... balbutia-t-elle; qui?...
+
+--Un bûcheron qui sort d'ici. Ah! les bois sont traîtres, mademoiselle.
+On cause tout haut, on donne la volée à ses secrets, on se croit seul,
+pas du tout; il y a une paire d'oreilles derrière chaque tronc d'arbre.
+Ils étaient quatre fagoteurs à vous écouter, et ils n'ont pas perdu une
+seule syllabe. Dès que vous avez eu quitté le duc, ils se sont séparés
+pour aller, chacun de son côté, semer la nouvelle dans le pays. J'ai
+bien fait jurer à celui que j'ai vu de se taire, mais bast! il est
+marié, il contera tout à sa femme. D'ailleurs, il y a les trois autres!
+Empêchez donc les langues d'aller leur train!
+
+Il s'interrompit comme pour respirer, en réalité afin de juger de
+l'effet produit. Il avait lieu d'être satisfait. Une angoisse affreuse
+contractait les traits si beaux de la malheureuse jeune fille.
+
+--Mais je suis perdue, alors, dit-elle, perdue...
+
+Maître Dauman baissa la tête. C'était répondre.
+
+Cependant, non, Mlle de Sauvebourg ne pouvait se rendre ainsi, sans
+combat.
+
+Elle saisit le bras du «Président,» et le secouant rudement:
+
+--Tout n'est pas fini!... s'écria-t-elle... Voici que Norbert atteint sa
+majorité, il résistera, je le veux; ne peut-on essayer...
+
+--Quoi?
+
+--Eh!... le sais-je moi! c'est vous qui devez le savoir. Que faire?
+Parlez; je suis prête à tout, puisque je n'ai plus rien à perdre. Non,
+il ne sera pas dit que ce duc de Champdoce m'aura humiliée, le lâche,
+et que je ne me suis pas vengée. Vous plaît-il de m'aider?...
+
+Le «Président» semblait tout effrayé de la violence de sa cliente.
+
+--De grâce, mademoiselle, interrompit-il, calmez-vous, parlez plus
+bas... Ah! vous ne connaissez pas M. de Champdoce, on le voit bien...
+
+--C'est-à-dire que vous en avez peur!...
+
+--Oui, mademoiselle, grand'peur, je n'en rougis pas. Ah! quel homme!...
+Quand il en veut à quelqu'un, il est capable de tout. Savez-vous qu'il a
+essayé de me faire casser le cou, à moi qui vous parle, pour me punir de
+l'avoir cité devant monsieur le juge de paix--il retira son bonnet--au
+nom d'un de mes clients! Aussi, quand on vient me trouver pour une
+affaire contre lui... serviteur.
+
+Depuis ce jour où elle avait osé donner rendez-vous à Norbert chez
+Dauman, Mlle Diane avait revu et consulté souvent ce dangereux
+personnage, et en toute occasion, elle l'avait trouvé dévoué à ses
+projets, lui prêchant confiance et courage.
+
+Elle devait donc être surprise et indignée du brusque revirement du
+«Président,» ne devinant pas sa manoeuvre,--toujours la même pourtant.
+
+--En d'autres termes, reprit-elle avec l'accent du plus profond mépris,
+après nous avoir poussés à nous compromettre, vous nous abandonnez au
+dernier moment.
+
+--Oh!... mademoiselle, pouvez-vous croire...
+
+--A votre aise, Président, Norbert me reste... il suffit!
+
+Maître Dauman hocha mélancoliquement la tête.
+
+--Prenez garde, mademoiselle, prononça-t-il; qui compte sur l'avenir
+compte deux fois. Savons-nous si, en ce moment même, monsieur le marquis
+ne répond pas _Amen_ à toutes les propositions de son père?
+
+C'était verser de l'huile sur le feu; le «Président» le savait bien. Il
+excellait en cet art d'exalter la passion par ses résistances calculées.
+
+--Non!... s'écria Mlle Diane, supposer cela serait offenser Norbert.
+Lui, trahir... il se tuerait avant! Il est timide, c'est vrai; lâche,
+non. Avec ma pensée et son amour, il résistera...
+
+Le sieur Dauman s'était laissé tomber sur son fauteuil de cuir, devant
+son bureau, comme s'il eût été brisé par les émotions de cet entretien.
+
+--Nous raisonnons froidement, dit-il, parce que nous sommes ici, libres,
+en sûreté. M. Norbert, lui, est prisonnier, exposé à toutes sortes de
+tortures physiques et morales, livré sans défense au caprice du plus
+méchant et du plus obstiné des hommes... Il est des heures de détresse
+où les caractères les plus solidement trempés faiblissent.
+
+--Soit, vous avez raison. J'admets que Norbert m'ait abandonné, qu'il
+soit le mari d'une autre, que je reste moi, déshonorée, perdue, devenue
+la fable du pays! Et vous pensez que tout serait dit?...
+
+--A la rigueur, mademoiselle, il vous resterait...
+
+--Il me resterait la vie, Président, que je donnerais avec bonheur en
+échange d'une vengeance terrible!...
+
+L'accent de Mme de Sauvebourg trahissait une si effroyable
+résolution, que le «Président» tressaillit; pour de bon, cette fois.
+
+--Ce que c'est que de nous!... reprit-il après un moment. Voilà bien
+comme j'étais, moi, le soir du jour où, sur la dénonciation de M. de
+Champdoce, je fus mandé au parquet.--Il souleva sa calotte de
+velours.--Je ne savais que répéter, en montrant le poing à son château
+maudit: «Ah! il verra! il verra bien!...» Il n'a rien vu. J'ai cherché,
+je vous l'ai dit, des armes dans mon code...
+
+--Oh! ce n'est pas là que j'en chercherais, moi.
+
+--J'entends bien. Beaucoup comme nous ont fait ce serment de haine, qui
+n'étaient pas des poules mouillées. Ils disaient, avec des blasphèmes à
+faire tomber le coq du clocher: «Qu'il tremble, ce noble de malheur! un
+bon coup de fusil au coin d'une haie, à la brune, voilà ce qui
+l'attend.» Ils ont chargé leurs armes, ils sont allés à l'affût... et le
+duc se porte comme un charme.
+
+Il soupira profondément, et poursuivit plus bas et comme se parlant à
+lui-même:
+
+--Autant vaut pour eux que le coeur leur ait manqué. La justice
+veille, et pour elle un meurtre est un crime. Et pourtant, si les juges
+savaient quelquefois... si on examinait bien les circonstances!...
+
+Qui sait de combien de misérables la mort de M. de Champdoce sauverait
+le bonheur!!!
+
+Mlle de Sauvebourg pâlissait en écoutant ces lugubres lamentations.
+Chacune des paroles du «Président» trouvait en elle comme un écho et
+éveillait une détestable pensée. Sa conscience se troublait, la nuit se
+faisait pour ainsi dire dans son cerveau.
+
+--Cependant, continuait Dauman, monsieur le duc vivra cent ans. Il est
+riche, il est puissant, il est honoré... Il s'éteindra doucement dans
+son lit, entouré de respect et d'hommages, il y aura foule à son
+enterrement, et monsieur le curé le recommandera au prône...
+
+Depuis un moment, le «Président» avait repris derrière ses dossiers son
+flacon de verre noir, et il le tournait et retournait,--machinalement en
+apparence.
+
+--Oui, ajouta-t-il, M. de Champdoce nous enterrera tous, à moins que...
+
+Il déboucha le flacon et, avec précaution, fit glisser dans le creux de
+sa main une petite portion de son contenu.
+
+C'étaient quelques grains d'une poussière très fine, blanchâtre,
+brillante, ou plutôt scintillante comme des cristaux microscopiques.
+
+--Et voilà!... fit-il d'une voix sourde. Un peu de cette poudre, et
+personne ne craindrait plus ce terrible duc... On ne craint pas un homme
+qui est à six pieds en terre, sous une large pierre portant une belle
+épitaphe.
+
+Il s'arrêta, son regard rencontra celui de Mlle Diane.
+
+Pendant deux minutes, au moins, ils restèrent face à face, immobiles,
+frissonnants, la gorge serrée... Le silence était si profond qu'ils
+entendaient les battements précipités de leurs artères.
+
+Ils se fixaient obstinément, chacun s'efforçant de descendre tout au
+fond de l'âme de l'autre; chacun voulant s'assurer, avant de prononcer
+un seul mot, que sa criminelle pensée était bien celle de l'autre.
+
+C'était vraiment un pacte dont leurs yeux arrêtaient les conditions. Ils
+s'entendirent, car Dauman, à la fin, se décida à parler bien bas, comme
+s'il eût tremblé que le son de sa voix n'éveillât quelque danger.
+
+--Cela ne fait pas souffrir, dit-il.
+
+--Ah!
+
+--Imaginez-vous un coup d'assommoir sur la tempe: voilà l'effet. Dix
+secondes et c'est fini. Pas un cri, pas une convulsion, pas un hoquet,
+rien...
+
+--Rien.
+
+--Et pas d'apprêts. Une pincée suffit. On la laisse tomber dans
+n'importe quel liquide, dans du vin ou dans du café de préférence, elle
+est dissoute avant d'arriver au fond du vase. Et rien ne trahit sa
+présence. Elle n'altère ni la couleur, ni la saveur, ni le parfum...
+
+--Mais on cherche... on retrouve.
+
+--A Paris et dans quelques grandes villes, quelquefois. Au fond des
+campagnes, rarement. Jamais nulle part quand il n'y a pas déjà des
+soupçons. Si on cherchait...
+
+--Eh bien?
+
+--On retrouverait et on constaterait les symptômes d'une apoplexie
+foudroyante. Il y a peut-être, en France, quatre médecins capables de
+distinguer une différence... et encore!
+
+Mlle de Sauvebourg avait pris une chaise et s'était rapprochée de
+Dauman. Ils se parlaient d'oreille à oreille, pour ainsi dire, d'une
+voix brève et saccadée.
+
+--D'ailleurs, reprit Dauman, ce n'est pas tout que de dire: «Il y a ceci
+là», il faut prouver qu'on l'y a mis, et chercher qui l'y a mis.
+
+--Oui, peut-être...
+
+--Il n'y a pas de peut-être. Les investigations seraient vite à bout. On
+ne trouve pas ce...
+
+[Illustration: Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.]
+
+Il s'arrêta court, un mot lui était venu aux lèvres qu'il n'osait
+prononcer. Il toussa pour masquer son hésitation, et reprit vivement:
+
+--Cette substance ne se délivre pas chez les pharmaciens. Elle est rare,
+difficile à préparer et à obtenir, extrêmement coûteuse... Si quatre ou
+cinq laboratoires en conservent quelques centigrammes à l'état pur,
+c'est uniquement pour les besoins de la science. Impossible d'imaginer
+que quelqu'un, en ce pays, en possède un atome. Où et comment aurait-on
+pu se la procurer?
+
+--Cependant, vous...?
+
+--Autre histoire. J'ai rendu, quand j'étais dans les affaires, un
+service signalé à un chimiste éminent, et il me fit présent de ce...
+produit de son art. Remontez donc à cette origine! Il y a dix ans de
+cela, et le chimiste est mort.
+
+--Il y a dix ans!...
+
+--Passés. Et cependant cette substance, précieusement conservée, n'a
+perdu aucune de ses précieuses propriétés.
+
+--Aucune?
+
+--Je m'en suis assuré il n'y a pas un mois. Un hasard; j'en ai délayé
+une pincée dans une jatte de lait, que j'ai présentée à un chien de
+forte taille. A la deuxième lampée, il roulait foudroyé.
+
+Saisie d'une indicible horreur, Mlle de Sauvebourg se jeta violemment
+en arrière.
+
+--Horrible!... balbutia-t-elle, horrible!
+
+Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres minces du «Président».
+
+--Pourquoi, horrible? Ce chien avait été mordu, il pouvait devenir
+enragé, me mordre, et j'expirais dans les plus affreuses souffrances.
+N'est-ce pas un cas de légitime défense? Restons dans l'espèce. Plus
+dangereux que le chien, un homme s'apprête à m'assassiner moralement...
+je le supprime. Suis-je coupable? La loi dit oui et me condamne, mais ma
+conscience m'absout. Mieux vaut tuer le diable...
+
+La main de Mlle Diane, violemment appliquée sur la bouche du
+«Président». arrêta brusquement l'exposé de ces monstrueuses théories.
+
+--Écoutez! fit-elle.
+
+On entendait dans l'escalier un pas pesant.
+
+--Norbert!...
+
+--Impossible! Est-ce que son père...
+
+--C'est lui! répéta Mlle de Sauvebourg.
+
+Et, arrachant des mains de Dauman le flacon de verre noir, elle le
+glissa dans l'ouverture de son corsage.
+
+Mlle de Sauvebourg avait eu un éclair de seconde vue.
+
+Si invraisemblable que cela dût sembler, ce pas lourd et mal assuré qui
+ébranlait l'escalier, c'était bien celui de Norbert.
+
+Il parut, et sa vue arracha au «Président» et à Mlle Diane un même
+cri d'effroi.
+
+Tout en lui trahissait quelque épouvantable catastrophe, tout: sa
+démarche automatique, ses yeux hagards, le sang mal essuyé qui couvrait
+son visage.
+
+Dauman eut comme l'idée d'un crime.
+
+--Vous êtes blessé, monsieur le marquis? demanda-t-il.
+
+--Oui... mon père m'a frappé.
+
+--Comment, c'est lui qui...
+
+--C'est lui.
+
+Mlle Diane, elle aussi, avait cru à quelque chose de pis; elle
+tremblait comme la feuille en s'approchant de Norbert.
+
+--Permettez, disait-elle, que j'examine votre blessure...--elle lui
+prenait la tête entre ses mains, et se haussait pour mieux voir.--C'est
+là, n'est-ce pas? Tous les cheveux, au-dessus de la tempe, sont collés
+ensemble. Grand Dieu!... Un pouce plus bas!... Président, si on allait
+quérir un médecin? Donnez-moi toujours un peu d'eau fraîche et un
+morceau de toile...
+
+Mais, malgré sa résistance, Norbert se dégagea et la repoussa.
+
+--Nous nous occuperons de cette niaiserie plus tard, interrompit-il de
+ce ton tranchant et dur que donne aux hommes le péril bravé ou une
+grande résolution prise. J'ai évité le coup, un coup formidable, qui
+devait me coucher. Sans un mouvement instinctif, j'étais assommé sur
+place, par mon père...
+
+--Par le duc? Pourquoi?... Que s'est-il passé?
+
+--Il vous a offensée, Diane, et il a osé venir me le dire... s'en
+vanter... à moi! Par le saint nom de Dieu! me prend-il donc pour un
+bâtard! Ne sait-il pas que le sang de mes veines est le sien, le sang
+des Champdoce! A ses lâches insultes, j'ai répondu par des menaces, il a
+frappé...
+
+Mlle de Sauvebourg fondait en larmes.
+
+--Et c'est moi, balbutia-t-elle, c'est moi qui suis cause...
+
+--Vous!... Vous lui avez peut-être sauvé la vie. Sans vous, Diane,
+j'aurais châtié ce suprême outrage. Me frapper de son bâton, moi, comme
+un laquais!... Votre souvenir m'a arrêté... j'ai fui, et jamais plus je
+ne passerai le seuil du château. On parle de la malédiction des pères,
+celle des fils doit aussi porter malheur. Mais le duc de Champdoce n'est
+plus mon père, je ne le connais plus... je veux l'oublier! ou plutôt,
+non... je veux me souvenir pour haïr et pour me venger.
+
+De sa vie, maître Dauman n'avait éprouvé joie si pleine et si grande.
+Tous ses exécrables instincts s'épanouissaient délicieusement.
+
+Certes, il avait été puissamment servi par les circonstances, mais enfin
+il pouvait s'enorgueillir d'avoir, par ses savantes combinaisons,
+préparé et hâté la dernière crise, maintenant imminente.
+
+Le moment lui parut venu de prendre la parole.
+
+--Enfin, monsieur le marquis, commença-t-il, à quelque chose malheur est
+bon! Votre père a enfin commis une imprudence qui va lui coûter cher...
+Ah! monsieur le duc, pour un homme adroit, quel pas de clerc!... Nous
+vous tenons...
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Simplement qu'il dépend de nous de secouer dès demain le joug
+paternel. Enfin, nous possédons les éléments d'une plainte!... Nous
+avons séquestration, menaces, violences avec l'aide de tiers, sévices
+graves, coups et blessures ayant mis la vie en péril... toutes les
+herbes de la Saint-Jean, quoi! Un médecin va venir, qui constatera
+l'état de la tête et fera un rapport que nous garderons. Les faits
+sont-ils niables? Non. Nous produirons quantité de témoins. Pour ce qui
+est de la blessure, messieurs de la cour en peuvent distinguer
+l'affreuse cicatrice... Pour commencer nous introduirons un référé, à
+l'effet de voir dire que nous ne serons pas réintégré au domicile
+paternel. En même temps, requête: «Attendu que le duc de Champdoce
+prétend violenter nos sentiments les plus légitimes et les plus
+respectables, nous supplions humblement monsieur le président, etc.,
+etc...,» comme il est dit au modèle 7 du formulaire... Ensuite, jugement
+qui nous émancipe, ou qui du moins...
+
+--Assez! interrompit Norbert. Ce jugement me donnera-t-il le droit
+d'épouser qui bon me semble sans le consentement de M. de Champdoce?
+
+Maître Dauman hésita. Dans son opinion, vu les circonstances et l'état
+mental du duc, Norbert pouvait arriver à obtenir de la justice
+l'autorisation de contracter une alliance honorable... Seulement, le
+dire, c'était conseiller la patience.
+
+Il répondit donc hardiment:
+
+--Non, monsieur le marquis.
+
+--Alors, pas de plainte! Les Champdoce ont toujours lavé leur linge sale
+en famille, je ferai de même.
+
+Le ton ferme de Norbert ne laissait pas que de surprendre le
+«Président».
+
+--Si j'osais, commença-t-il, donner un conseil à Monsieur le marquis...
+
+--Un conseil? Non. Mon partis est pris; mais j'ai besoin d'un service.
+Il me faudrait avant vingt-quatre heures, une grosse somme, une
+vingtaine de mille francs.
+
+--On pourrait les trouver, monsieur le marquis, mais ce serait cher...
+bien cher!...
+
+--Eh! que m'importe!
+
+Mlle de Sauvebourg allait hasarder une objection, Norbert l'arrêta
+d'un geste.
+
+--Ne me comprenez-vous donc pas, Diane? reprit-il avec la plus extrême
+agitation; ne devinez-vous pas mes projets? Ici notre vie ne peut être
+qu'un long martyre: un odieux caprice de nos parents nous sépare... Il
+faut fuir. Partons... je saurai bien trouver quelque retraite sûre où
+nous vivrons heureux et ignorés...
+
+--Mais c'est de la folie! s'écria Dauman effrayé.
+
+--Est-ce votre avis, Diane? demanda Norbert.
+
+La jeune fille baissa la tête sans répondre.
+
+--On vous poursuivrait, insista le «Président», on vous découvrirait
+infailliblement.
+
+--Silence!... fit impérieusement Norbert.
+
+Et, s'agenouillant devant Mlle de Sauvebourg, il lui dit d'une voix
+tremblante de la passion la plus vive:
+
+--Est-ce vrai, Diane, que vous hésiterez à me confier votre vie, si je
+vous jure devant Dieu de vous consacrer mon existence entière, toutes
+mes pensées et tout mon être? Quand je vous le demande à genoux, à mains
+jointes, refuserez-vous de fuir?...
+
+A la contraction des traits de Mlle de Sauvebourg, on devait croire
+qu'un violent combat se livrait en elle.
+
+--Je ne puis, murmura-t-elle enfin, non, je ne puis.
+
+D'un bond, Norbert se redressa.
+
+--Ah! c'est que vous ne m'aimez pas! s'écria-t-il avec l'accent du
+désespoir. Fou que j'étais, quand je croyais... Vous ne m'avez jamais
+aimé.
+
+Elle, cependant, levait vers le ciel ses beaux yeux noyés de pleurs.
+
+--Tu l'entends, ô mon Dieu! disait-elle avec une expression sublime; il
+dit que je ne l'aime pas!...
+
+--Alors pourquoi repousser notre seul moyen de salut?
+
+--Norbert, mon ami...
+
+--Je ne le comprends que trop... le monde vous fait peur; il y a les
+préjugés, l'opinion...
+
+Il s'interrompit, accablé du regard de reproche que lui jetait Mlle
+Diane.
+
+--Faut-il donc, reprit-elle, que je descende jusqu'à me justifier?...
+Que me parlez-vous de préjugés! Ne les ai-je pas défiés?... Ai-je craint
+de me montrer par les chemins, en plein jour, appuyée sur votre bras? Le
+monde!... il m'a jugée déjà, quoi que je fasse... Tout ce que nous avons
+dit, je pourrais sans rougir le répéter à ma mère; trouvez quelqu'un qui
+le croie. L'opinion! que peut-elle encore me prendre? Ne suis-je pas
+perdue de réputation, alors que jamais les bornes de l'austère pudeur
+n'ont été franchies? Quand on parle à Bivron de la demoiselle de
+Sauvebourg, on ajoute: «Ah! oui, la maîtresse du jeune marquis de
+Champdoce!»
+
+Sa voix était si douce à la fois et si pénétrante, que Dauman lui-même
+était ému. Il sentait dans le coin de sa paupière ce picotement qui
+annonce une larme près de venir, quand il crut s'apercevoir que Mlle
+de Sauvebourg lui faisait un signe.
+
+Il douta. Avait-elle donc la plénitude de son sang-froid? Était-ce
+supposable? Cet accent qui arrivait à une telle intensité d'émotion
+serait donc joué?
+
+Norbert, lui, était transporté de colère.
+
+--Qui parle ainsi? s'écria-t-il, qui ose prononcer votre nom autrement
+qu'avec un profond respect?
+
+--Hélas! mon ami, tout le monde. Et demain, ce sera bien autre chose. Il
+y a quelques heures, pendant que votre père m'accablait de son mépris,
+quatre personnes, cachées près de nous, écoutaient...
+
+--C'est impossible.
+
+--Ce n'est que trop vrai, affirma Dauman, je le tiens d'un de ceux qui
+étaient cachés.
+
+Cette fois, impossible de se faire illusion. Il n'y avait pas à se
+méprendre au coup d'oeil que venait de lui lancer Mlle de
+Sauvebourg; elle lui ordonnait de sortir. Pourquoi ne pas obéir?
+
+--Écoutez, fit-il... On m'appelle... excusez...
+
+Et il sortit, refermant à grand bruit la porte derrière lui.
+
+Il ne fallait pas moins que ce grand fracas de serrures, pour que
+Norbert remarquât le départ du «Président».
+
+Il ne s'en sentit ni plus ni moins libre.
+
+--Ainsi, reprit-il d'une voix sourde, le duc de Champdoce n'avait même
+pas eu cette vulgaire prudence, cette délicatesse banale de s'assurer
+que nul ne pouvait l'entendre! On écoutait!... Et lui ne se doutait pas
+qu'en vous outrageant comme il l'a osé faire, il se couvrait de honte,
+il se déshonorait!...
+
+--Hélas!
+
+--Quelle folie est donc la sienne! Notre désespoir présent ne lui suffit
+pas, il veut encore briser notre avenir... Qu'espère-t-il? Croit-il
+ainsi me forcer à accepter cette héritière qu'il m'a choisie, cette
+Marie de Puymandour que je hais sans la connaître!...
+
+Mlle de Sauvebourg tressaillit: elle la connaissait, elle. Le duc ne
+lui avait pas dit le nom de la femme qu'il destinait à son fils. Ce nom
+devait rester gravé dans sa mémoire, comme s'il eut été imprimé au fer
+rouge dans sa chair même.
+
+--Ah! murmura-t-elle, c'est Mlle Marie qu'on vous offre...
+
+--Oui, elle... ou plutôt ses millions... S'il s'en trouvait une plus
+riche dans le pays, fût-elle la dernière des vachères, on me
+l'imposerait. Mais ma main se séchera et tombera en poussière avant que
+je la laisse tomber dans la sienne!... Vous l'entendez, Diane!...
+
+Elle sourit tristement, et murmura:
+
+--Pauvre Norbert!
+
+Ces deux mots, ainsi prononcés, avaient une signification que le jeune
+homme ne pouvait pas ne pas comprendre.
+
+--Vous êtes cruelle, reprit-il, pénétré de douleur. Qu'ai-je fait pour
+mériter cette injuste défiance? Avec quels serments dois-je jurer que je
+n'aurai jamais d'autre femme que vous?...
+
+Mlle de Sauvebourg ne répondant pas, il crut voir comme une lueur
+dans ses ténèbres.
+
+--Grand Dieu! s'écria-t-il, palpitant d'espérance, est-ce parce que vous
+doutez de moi que vous refusez de me suivre?
+
+--Non, le doute ne m'arrêterait pas.
+
+--Mais qu'est-ce donc alors, puisque vous méprisez les absurdes propos
+du monde? N'est-ce donc pas la liberté, le bonheur, que je vous propose?
+Qui vous retient?
+
+Elle se redressa fièrement, et d'une voix ferme répondit:
+
+--Ma conscience!
+
+Norbert fut comme anéanti.
+
+Jusqu'à ce moment, un merveilleux espoir le soutenait, lui faisait
+oublier l'injure reçue et sa haine, et voici qu'il lui échappait comme
+de l'eau qu'il aurait essayé de retenir entre ses mains.
+
+Il comprenait que rien désormais ne serait capable de faire revenir
+Mlle Diane sur sa résolution.
+
+Cependant elle continuait:
+
+--Oui, ma conscience, dont je ne saurais étouffer la voix, ma
+conscience, qui jusqu'ici m'a donné le courage de marcher le front haut,
+en dépit des murmures que je recueille sur mon passage. En ce moment,
+elle me crie: «Arrête!» Je ne passerai pas outre. Si rude que soit mon
+devoir, et dût mon coeur se briser, je n'y faillirai pas, je ne vous
+suivrai pas...
+
+Un spasme nerveux lui coupa la parole, mais elle le dompta, et reprit
+avec plus d'énergie:
+
+--Seule au monde, j'hésiterais peut-être. Mais j'ai les miens, j'ai une
+famille où l'honneur est comme un dépôt sacré, dont chaque membre garde
+une portion dont il doit compte aux autres...
+
+--Une famille qui vous sacrifie à un frère aîné!...
+
+--Soit!... Je n'en aurai que plus de mérite! Où avez-vous pris que la
+vertu soit toujours facile?
+
+Elle prêchait la révolte, et donnait l'exemple de la piété filiale!...
+Mais Norbert n'était pas en état d'apercevoir la contradiction.
+
+--Mais ici, continua-t-elle, ma raison et ma conscience sont d'accord.
+Pour une jeune fille, sortir du cadre étroit des conventions sociales,
+c'est la mort. Vous cesseriez bientôt d'estimer celle que les autres
+mépriseraient...
+
+--Me croyez-vous donc?...
+
+--Je vous crois homme, mon ami. Admettez que je vous suivre aujourd'hui,
+et que demain on vienne vous apprendre que mon père, pour un propos sur
+mon compte, s'est battu en duel et a été tué... que ferez-vous?
+
+Tant d'objections se présentaient à la fois à l'esprit du pauvre garçon
+qu'il resta court.
+
+--Croyez-moi donc, reprit la jeune fille, fuyez... mais seul. La vie en
+ce pays, près de votre père, serait insoutenable... Il serait, je le
+sens, plus sage d'obéir, mais vous conseiller d'épouser... cette autre,
+est au-dessus de mes forces. Partez, mon ami, vous avez vingt ans à
+peine, il n'est pas de douleur que le temps n'efface... Vous m'oublierez
+je le veux!...
+
+--Vous oublier!... s'écria Norbert; moi!...
+
+Et saisissant le bras de Mlle de Sauvebourg il ajouta:
+
+--Vous pourriez donc m'oublier, vous!
+
+Il était si près d'elle, qu'elle sentait sur son visage son souffle
+brûlant.
+
+--Moi, balbutia-t-elle; moi!...
+
+Norbert se recula comme pour la mieux tenir sous son regard.
+
+--Et si je partais, interrogea-t-il, que deviendriez-vous?
+
+A cette question, Mlle de Sauvebourg parut perdre contenance. Un
+sanglot souleva sa poitrine, son énergie parut sur le point de
+l'abandonner.
+
+--Moi, répondit-elle d'une voix douce et résignée comme devait l'être
+celle des martyres près d'entrer dans le cirque, moi je connais mon
+sort. Nous nous voyous en ce moment pour la dernière fois. Je vais
+rentrer à Sauvebourg... on doit tout savoir! Je trouverai mon père
+irrité et menaçant. Il me fera monter dans une voiture et... demain...
+je serai au couvent.
+
+--Ah! jamais! Ne sais-je pas que ce serait pour vous une lente agonie;
+ne ma l'avez-vous pas dit?
+
+Il s'avança pour la soutenir, elle chancelait.
+
+[Illustration:--Ne buvez pas.]
+
+--Oui, répondit-elle, mais il le faut, c'est le devoir... Pour me sauver
+à cette heure, il faudrait... un miracle, le consentement de votre père.
+Là-bas, je vivrai de nos souvenirs... Et d'ailleurs... quand le fardeau
+est si lourd qu'il vous écrase, on le jette... Dieu ne saurait punir
+cela. L'agonie ne durera que ce que je voudrai...
+
+Elle avait, tout en parlant, glissé sa main sous son corsage, et elle en
+sortait à demi le flacon de verre noir.
+
+Norbert comprit.
+
+--Malheureuse! s'écria-t-il.
+
+Il voulut lui prendre le flacon, elle résista, elle se débattit,
+pourtant il parvint à s'en emparer.
+
+Mais cette lutte parut avoir épuisé les dernières forces de Mlle
+Diane. Ses beaux yeux se fermèrent, sa tête se renversa, elle
+s'abandonna inerte entre les bras de Norbert qui, les cheveux hérissés,
+se demandait s'il n'allait pas recueillir son dernier soupir.
+
+On l'eut dite expirante, et cependant elle murmurait encore quelques
+paroles d'une voix défaillante, mais pourtant distincte.
+
+Elle conjurait Norbert de lui rendre ce flacon, sa liberté à elle. Puis,
+avec une admirable précision, elle donnait toutes les indications
+qu'elle tenait de Dauman.
+
+--Oh! mon unique ami, disait-elle, rends-le moi... Cela ne fait pas
+souffrir... dix secondes... pas une plainte... une pincée dans du vin ou
+dans du café... On ne peut se douter de rien...
+
+A cette pensée qu'elle voulait mourir, cette bien-aimée de son âme, et
+mourir parce qu'on la séparait de lui, et de quelle mort!.., Norbert
+sentait sa raison s'égarer.
+
+--Diane, répétait-il, en se penchant vers elle, Diane!...
+
+Mais elle poursuivait, comme dans le délire de la fièvre:
+
+--Mourir!... après tant de divines espérances. Ah!... monsieur de
+Champdoce, vous êtes sans pitié!... Vous m'avez pris mon bonheur, il
+vous a fallu ensuite mon honneur de jeune fille, le présent et
+l'avenir... Maintenant il vous faut ma vie et vous me tuez... Grâce,
+monsieur le duc!...
+
+Norbert poussa un cri terrible, un cri de haine et de rage, qui alla
+épouvanter Dauman dans son corridor.
+
+Un exécrable projet venait d'éclater dans son cerveau.
+
+Il souleva Mlle Diane et la déposa dans le fauteuil du «Président».
+
+--Non, tu ne te tueras pas, disait-il d'une voix rauque, et je ne
+partirai pas...
+
+Il la regarda une fois encore: elle avançait les lèvres, comme pour les
+tendre à ses baisers, elle murmurait son nom...
+
+Eût-il eu sa raison encore, c'eût été la dernière goutte du philtre qui
+verse l'ivresse furieuse, folle.
+
+--Tu seras à moi, murmura-t-il, et ce poison qui l'était destiné, sera
+le châtiment et la vengeance...
+
+Et aussitôt, de ce pas raide et effrayant des malheureux en état de
+somnambulisme, il se retira...
+
+Les pas de Norbert retentissaient encore dans le vestibule de la maison,
+que déjà maître Dauman s'était précipité dans son cabinet.
+
+Il était blême, ce digne «Président», et ses dents claquaient.
+
+Cette scène, dont il n'avait perdu ni un geste, ni une intonation, ni un
+clignement d'yeux, l'avait terriblement remué.
+
+Mais il faillit tomber de son haut, lorsque, rentrant, il aperçut
+Mlle Diane, qu'il croyait trouver en syncope, debout devant la
+fenêtre, le front collé à la vitre, regardant s'éloigner Norbert.
+
+--Quelle femme! murmura-t-il, quelle femme!
+
+Norbert venait de quitter la grande route. Mlle de Sauvebourg ne
+pouvait plus l'apercevoir, elle se retourna.
+
+Elle était pâle sans doute, mais non extrêmement. Ses paupières étaient
+rouges et gonflées, mais l'orgueil de la victoire éclatait dans ses
+yeux.
+
+--Demain, Président, dit-elle, demain je serai duchesse de Champdoce!
+
+Il était à ce point abasourdi, que lui, l'orateur de Bivron, il ne
+trouvait pas une syllabe.
+
+--A moins, cependant, ajouta Mlle Diane, que tout ne se découvre ce
+soir.
+
+Le sieur Dauman sentit un frisson courir le long de sa maigre échine.
+Elle disait cela d'un ton!... Brrr!...
+
+Pourtant, à tout hasard,--il faut tout prévoir,--il essaya de poser la
+base d'un futur système de défense.
+
+--Je ne vous comprends pas, mademoiselle, balbutia-t-il, que peut-on
+découvrir, que voulez-vous dire?...
+
+Elle lui lança un regard si écrasant de mépris et d'ironie qu'il en fut
+attéré, et que les mots expirèrent dans son gosier.
+
+Il reconnaissait son erreur. Il avait cru jouer avec Mlle Diane,
+comme le chat avec la souris, et pas du tout, c'est elle qui s'était
+jouée de lui. Il avait été sa dupe.
+
+--Le succès semble infaillible, reprit-elle, seulement... Norbert est
+maladroit.
+
+Avec une tranquillité affectée, presque incroyable, après toutes les
+émotions qu'elle avait subies coup sur coup depuis le matin, elle
+rajustait sa coiffure un peu dérangée et redonnait à sa robe ses plis
+gracieux.
+
+Quand ce fut fini, après un dernier coup d'oeil au miroir du
+«Président»:
+
+--On doit s'inquiéter de mon absence à Sauvebourg, dit-elle, il faut que
+je rentre...
+
+Et d'un ton où perçait, en dépit de sa puissance sur elle-même, ses
+mortelles angoisses et les affreuses appréhensions qui l'agitaient, elle
+ajouta:
+
+--Ah! les heures seront longues, cette nuit!... Que ne sommes-nous à
+demain!... Tout sera décidé quand nous nous reverrons, Président!...
+Allons... adieu!
+
+Tout cela avait été si rapide, si inattendu, que le sieur Dauman se
+demandait s'il n'avait pas rêvé.
+
+Mais non. Il était bien éveillé. Et avant de s'éloigner, Mlle de
+Sauvebourg lui avait, comme à dessein, jeté une inquiétude qui
+grandissait de minute en minute, qui le peignait et l'étreignait, qui
+l'obsédait comme ces spectres grimaçants qui, dans les nuits de
+cauchemar, viennent s'asseoir sur la poitrine, et dont le poids
+imaginaire étouffe.
+
+Ces trois mots: «Norbert est maladroit» étaient comme une meule
+oscillant au-dessus de sa tête et près de l'écraser.
+
+Si grande devint sa terreur qu'un instant il délibéra s'il ne courrait
+pas jusqu'au château de Champdoce, pour prévenir... Mais c'était aller
+au-devant d'un péril certain!
+
+Il s'affaissa sur son fauteuil, et les coudes sur la tablette de son
+bureau, le front entre ses mains, il essaya de se remettre, de
+réfléchir.
+
+Peut-être tout s'accomplissait-il en ce moment même? Où était à présent
+Norbert, que faisait-il?
+
+Norbert remontait alors le chemin d'exploitation qui conduit à
+Champdoce, entre deux rangées de noyers.
+
+Toute faculté de raisonnement était abolie en lui, et cependant il
+croyait raisonner. L'ivresse la plus furieuse a son discernement
+particulier. Ceux qui ont approché les fous savent avec quelle
+stupéfiante lucidité ils tirent d'une imagination absurde des déductions
+logiques.
+
+Les ténèbres qui enveloppaient son esprit laissaient en pleine lumière
+sa résolution. Il voyait très clairement comment il en viendrait à ses
+fins.
+
+Tous les gens de Champdoce, et Norbert comme eux, buvaient du vin
+récolté dans les environs, très sain, mais grossier. Le duc, pour son
+usage particulier, s'en réservait d'une qualité meilleure, qu'il tirait
+de ses propriétés du Médoc.
+
+Le vin du maître, comme on disait au château, lui était servi dans une
+grosse bouteille, qu'après chaque repas on plaçait sur une des planches
+de la salle commune, à la portée de tous, et sans danger, car personne
+n'eût osé y toucher.
+
+Norbert pensait à cette bouteille; il la voyait sur sa planche. Quand il
+entra dans la cour du château, plusieurs serviteurs qui s'y trouvaient,
+occupés à charger des charrettes de paille, interrompirent leur besogne
+pour le regarder curieusement.
+
+Ils savaient tous les événements de tantôt: que M. de Champdoce avait
+voulu assommer son fils, et que celui-ci s'était enfui en le maudissant.
+
+Naturellement, ils prenaient parti pour Norbert. Mais sa présence les
+emplissait d'étonnement, car ils avaient pensé qu'on ne le reverrait
+pas de longtemps à Champdoce.
+
+Lui, sans prendre garde à eux, marcha droit à la salle commune. Elle
+était déserte. Il eut un soupir de satisfaction.
+
+Alors, mû par un instinct de prudence qu'on n'eût pas attendu de son
+égarement, il alla ouvrir successivement toutes les portes, afin de
+s'assurer que nul ne l'épiait. Il se pencha même aux fenêtres.
+
+Il était bien seul!
+
+Aussitôt, avec une rapidité extrême, et une prodigieuse précision de
+mouvements, il atteignit la bouteille, la déboucha avec ses dents, et y
+fit glisser, non une pincée, mais deux ou trois de la poudre du flacon.
+
+Il agissait mécaniquement, pour ainsi dire, sans conscience de ses
+actes, comme si une volonté autre que la sienne eût disposé de ses
+membres.
+
+Mais il ne négligea rien.
+
+A deux ou trois reprises, il retourna la bouteille et l'agita, pour
+hâter la dissolution, sans brusquerie, toutefois, crainte de troubler le
+vin ou de provoquer une mousse suspecte.
+
+Quelques atomes de la poudre étaient restés attachés au goulot de la
+bouteille, il les essuya minutieusement, non avec une des serviettes qui
+se trouvaient sur le dos d'une chaise, car il redoutait quelque
+accident, mais avec son mouchoir de poche.
+
+Tout fut terminé on moins d'une minute.
+
+Il remplaça la bouteille sur la planche, et alla s'asseoir dans un coin,
+attendant...
+
+M. le duc de Champdoce arpentait alors rageusement la grande allée de
+marronniers.
+
+Pour la première fois de sa vie, peut-être, cet homme entêté, jusqu'à
+l'absurde, ce despote regrettait un de ses actes, et se repentait.
+
+Non, assurément, à cause de l'acte en lui-même, il estimait que Norbert
+méritait, et au-delà, le châtiment qu'il lui avait infligé, mais en
+raison des conséquences possibles, sinon probables.
+
+Les considérations qui avaient frappé Dauman, l'apôtre du Code, se
+présentaient à son esprit comme autant de cuisants remords.
+
+Il apercevait tous les éléments d'une plainte au parquet. Quels en
+seraient les résultats? Oh! il ne s'abusait pas. Il savait que pour
+beaucoup de gens sa façon de vivre présentait un caractère très accusé
+de monomanie.
+
+Le tribunal une fois saisi de l'affaire ne lui enlèverait-il pas toute
+autorité sur son fils? C'était à supposer. Qui sait? on lui contesterait
+peut-être jusqu'à l'exercice de son influence morale.
+
+L'idée de recourir à la justice ne viendrait pas à Norbert, pensait-il;
+mais manquait-il de complaisants pour la lui souffler?
+
+Toutes ces réflexions enflammaient sa colère, mais lui démontraient en
+même temps l'absolue nécessité de dissimuler, d'agir désormais avec une
+prudence extrême.
+
+Il ne renonçait pas à ses vues sur Mlle de Puymandour non, il eût
+renoncé à la vie plutôt; mais il se résignait, pour atteindre son but, à
+substituer la ruse à la violence.
+
+L'important, le difficile aussi, était de ramener Norbert.
+Consentirait-il à revenir sous le toit paternel?
+
+Il ne serait pas fort malaisé ensuite de l'amadouer et de lui faire
+oublier, à force de cajoleries, l'odieuse scène.
+
+Il en était là quand on vint le prévenir en hâte de la rentrée de
+Norbert. On ne pouvait lui annoncer plus agréable nouvelle.
+
+--Je le tiens! pensa-t-il.
+
+Et lestement il gagna le château.
+
+Quand il rentra dans la salle commune, Norbert, oubliant son respect
+accoutumé, ne se leva pas.
+
+Cette infraction aux règles de l'étiquette domestique frappa beaucoup le
+duc.
+
+--Jarnicoton! pensa-t-il, est-ce que mon drôle se croit déjà affranchi
+de tout devoir?
+
+Mais il ne laissa rien paraître de l'inquiétude que lui causa cette
+petite circonstance. D'ailleurs, le sang qui couvrait encore le visage
+de son fils lui causait une certaine impression.
+
+--Norbert, mon ami, demanda-t-il, souffrez-vous? Pourquoi n'avez-vous
+pas fait panser votre blessure?
+
+Il attendait une réponse, elle ne vint pas.
+
+--Pourquoi ce sang encore à cette heure? poursuivit-il, est-ce un
+reproche? Il n'en était pas besoin, mon fils, pour me faire déplorer mon
+emportement, ma... violence de tantôt.
+
+Norbert ne répondait toujours pas, et ce silence, outre qu'il
+désappointait fort M. de Champdoce, l'embarrassait terriblement.
+
+Le personnage qu'il faisait était si nouveau pour lui, il s'imposait une
+contrainte si extraordinaire, qu'il ne savait plus quelle attitude
+prendre, ni quelles paroles prononcer.
+
+En cette extrémité, bien plus pour se donner une contenance que parce
+qu'il avait soif, il prit sur un dressoir un verre qu'il posa sur la
+table, et, atteignant sa bouteille, il le remplit à demi de vin.
+
+Un frisson d'horreur secoua Norbert de la nuque aux talons.
+
+--Voyons, mon fils, reprit le duc, quelles excuses doit vous faire votre
+père? Parlez, un homme s'honore en reconnaissant ses torts.
+
+Il avait pris le verre, et machinalement il l'élevait à la hauteur de
+l'oeil.
+
+Norbert ne respirait plus; il lui semblait que le vide se faisait autour
+de lui.
+
+La tête lui tournait, il entendait comme des détonations à ses oreilles,
+son estomac se soulevait, ses veines charriaient des torrents de lave...
+Pourtant il ne broncha pas.
+
+--Il est cruel, continuait le duc, il est douloureux de s'humilier
+devant son fils... et de s'humilier inutilement.
+
+En vain Norbert détournait la tête... il voyait.
+
+M. de Champdoce flairait le verre; il l'approchait de ses lèvres; il
+allait boire... Non! Norbert ne put supporter cela.
+
+D'un bond il fut sur son père, et, lui arrachant le verre des mains, il
+le lança par la fenêtre, en criant d'une voix terrifiante:
+
+--Ne buvez pas!...
+
+Le mouvement de Norbert, sa physionomie, sa voix, valait toutes les
+explications.
+
+Une épouvantable lueur éclaira le duc.
+
+Ses traits se décomposèrent, sa face s'empourpra, ses yeux s'injectèrent
+de sang, il ouvrit la bouche pour parler, il n'en sortit qu'un râle
+sourd, il étendit les bras, battit l'air de ses mains et tomba raide, à
+la renverse, heurtant de la nuque l'angle d'un lourd dressoir de chêne.
+
+Norbert s'était précipité dehors.
+
+--Au secours! criait-il; à moi!... J'ai tué mon père.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+IX
+
+
+Tout ce qu'avait pu dire M. le duc de Champdoce de la soif
+d'anoblissement qui ardait M. de Puymandour et tout ce qu'il pensait
+encore était bien au-dessous de la triste et bouffonne réalité.
+
+Pauvre homme!
+
+Il était heureux autrefois, quand le nom de Palouzat, qui était le nom
+de son père, un honnête homme, suffisait à son ambition.
+
+Alors, il avait une importance incontestable.
+
+Ses grands revenus le plaçaient à cent piques des hobereaux envieux et
+besoigneux qui faisaient la cour à ses écus.
+
+On respectait en lui l'homme qui avait su amasser honnêtement une
+immense fortune.
+
+On l'estimait et on l'aimait pour ses qualités sérieuses, sa délicatesse
+et la sûreté de ses relations. Personne ne songeait à lui contester un
+rare bon sens, et même un esprit dont les saillies méridionales ne
+manquaient pas de brillant.
+
+Tout ce prestige s'évanouit le jour où la fatale idée lui vint de signer
+au bas d'une invitation à dîner: Comte de Puymandour.
+
+De ce moment ses misères et ses tribulations commencèrent.
+
+Entre la noblesse, qui le raillait et refusait de le reconnaître pour
+sien, et la bourgeoisie qui, ne voulant pas de lui, se moquait de ses
+prétentions, il se trouva comme un volant entre deux raquettes, renvoyé,
+rejeté, ballotté, bafoué.
+
+Comme de raison ses déboires irritèrent sa manie.
+
+On contait, en se tenant les côtes, la légende des complaisances
+auxquelles il se résignait, uniquement pour se faire tolérer de
+l'aristocratie poitevine.
+
+Et que de mauvais compliments digérés, de camouflets empochés, de
+couleuvres avalées!... Dieu seul et lui en savaient le compte.
+
+C'est dire de quelle ardeur incomparable il souhaitait le mariage de sa
+fille et du fils de haut et puissant seigneur Dompair duc de Champdoce.
+
+Il avait sacrifié le tiers de sa fortune à l'honneur de cette alliance,
+il l'eût donné entière pour cette perspective de faire sauter sur ses
+genoux un vrai duc ayant dans ses veines du sang des Palouzat mêlé à
+celui des héros des croisades.
+
+Puis, le mariage mettrait un terme à ses maux. Son gendre saurait bien
+imposer silence aux railleurs et le faire accepter.
+
+Tout cela lui semblait si beau, qu'il s'était bien gardé d'en souffler
+mot à qui que ce fût. Une déconvenue eût encore ajouté à son fonds de
+ridicule, déjà considérable.
+
+Il avait même poussé la prudence jusqu'à ne rien dire à sa fille. Les
+femmes sont si indiscrètes!
+
+Le lendemain seulement du jour où il eut la parole définitive du duc de
+Champdoce, M. de Puymandour songea à prévenir sa fille.
+
+D'obstacle, il n'en apercevait point.
+
+Comment sa fille ne serait-elle pas ravie, lorsque, lui, il était aux
+anges!
+
+C'était au matin, dans une pièce trop richement décorée, qu'il appelait
+sa bibliothèque, qu'il prenait cette détermination.
+
+Il sonna; un domestique parut.
+
+[Illustration: Mademoiselle Marie entra...]
+
+--Allez, lui dit-il demander à la femme de chambre de Mlle Marie, si
+mademoiselle peut me recevoir et m'accorder un moment d'entretien.
+
+C'est de l'air le plus solennel qu'il donna cet ordre étrange, lequel ne
+parut nullement surprendre le domestique.
+
+Les relations entre le père et la fille étaient ainsi réglées.
+
+Depuis longtemps, M. de Puymandour avait adopté pour son intérieur une
+étiquette que les railleurs disaient empruntée à la cour d'une vieille
+archiduchesse.
+
+Moins de deux minutes après la sortie du domestique, on gratta à la
+porte de la bibliothèque.
+
+Il cria: «Ouvrez!» et tout aussitôt Mlle Marie entra et, se jetant à
+son cou, lui appliqua sur les joues deux bons gros baisers sonores.
+
+Ces embrassades ne le charmèrent pas, il s'en faut. Peut-être lui
+paraissaient-elles peu nobles, et digne tout au plus de gens du commun.
+
+Il se dégages assez brusquement, et, fronçant les sourcils:
+
+--Pourquoi vous déranger, Marie, prononça-t-il, lorsque je vous faisais
+prier de m'attendre chez vous?
+
+--Eh! cher père, parce que c'est plus naturel et surtout plus vite fait.
+Voyons, ne te fâche pas.
+
+M. de Puymandour disait: vous, à sa fille; elle lui disait: tu, en dépit
+de ses fréquentes remontrances à ce sujet. Ce _tu_ vulgaire
+l'affligeait.
+
+--Toujours la même chose!... Quand donc prendrez-vous le ton et la
+gravité qui conviennent à une personne de votre nom et de votre rang?
+
+Et d'un air de mauvaise humeur il se jeta sur un divan en murmurant
+après les jeunes filles inconsidérées qui n'ont nul souci de la dignité.
+
+Mlle Marie le regardait en souriant un peu, oh! bien peu, en fille
+qui, si elle sent les ridicules de son père, ne les juge pas et surtout
+les excuse.
+
+Elle était ravissante ainsi, et le duc de Champdoce n'avait pas flatté
+le portrait qu'il faisait d'elle à Norbert.
+
+Pour être toute différente de la beauté de Mlle de Sauvebourg, la
+beauté de Mlle Marie n'en était pas moins éblouissante et rare.
+
+Sa taille assez élevée, était divinement prise, et sa démarche avait
+cette grâce un peu nonchalante qui est une séduction des femmes des
+contrées méridionales.
+
+En elle, ce qui imposait surtout l'attention, c'était le contraste de
+ses grands yeux noirs veloutés, et de sa peau unie et rosée comme les
+pétales des roses-thé. Pour ses cheveux, d'un noir bleu, quelle que fût
+la mode, elle les tordait et les fixait, comme au hasard, assez haut sur
+la nuque, et les femmes ne pouvaient qu'admirer et envier.
+
+Mais ce qu'elle avait, ce que n'avait pas la fière Diane, c'était une
+âme tendre, capable de tous les dévouements, une angélique douceur qui
+même dégénérait en faiblesse, et une disposition naturelle à se trouver
+heureuse, pourvu qu'elle se sentit aimée.
+
+--Voyons, père, reprit-elle, quand elle crut que M. de Puymandour avait
+assez exhalé son dépit, ne me gronde pas. Tu sais bien que la marquise
+d'Arlange m'a donné cet hiver des leçons de dignité. Je te jure que je
+m'exerce en secret, et tu seras intimidé toi-même quand je prendrai mon
+grand air...
+
+M. de Puymandour haussa les épaules.
+
+--Voilà bien les femmes!... dit-il, ces êtres frivoles et légers, pour
+qui les intérêts les plus graves sont textes à plaisanteries. Vous
+raillez, Marie, et moi je me demande avec anxiété si vous saurez porter
+le poids des hautes destinées que vous prépare mon affection.
+
+Il se leva et alla s'adosser à la cheminée, une main dans l'ouverture de
+son gilet, l'autre prête pour le geste, ce qui était sa pose de
+prédilection quand il méditait un effet oratoire.
+
+--Prêtez-moi toute votre attention, ma fille, commença-t-il. Vous avez
+eu dix-huit ans le mois passé; le moment est venu de songer à votre
+établissement. J'ai à vous annoncer une grande nouvelle... Ou m'a
+demandé votre main.
+
+Mlle Marie baissa la tête, espérant ainsi cacher sa confusion.
+
+--Avant de rien décider sur un sujet si grave, continua M. de
+Puymandour, j'ai longtemps réfléchi... Je me suis entouré de tous les
+renseignements propres à m'éclairer... J'ai tenu à m'assurer que
+l'alliance qu'on nous proposait présentait bien, pour vous, toutes les
+garanties humaines du bonheur..... On ne saurait espérer ni même rêver
+mieux. Le jeune homme est de peu d'années plus âgé que vous, il est bien
+de sa personne, sa fortune est considérable, il a de la naissance, il
+porte le titre de marquis...
+
+--Il vous a donc fait parler? interrompit Mlle Marie, non sans un
+tremblement dans la voix.
+
+--Il?... Qui: Il?
+
+--Lui!
+
+M. de Puymandour était stupéfait.
+
+--Qui: Lui?
+
+--M. Georges de Croisenois.
+
+Ce nom arracha à l'ancien négociant en laines un juron qui n'avait rien
+d'aristocratique.
+
+--Que me parlez-vous de Croisenois! s'écria-t-il. Qu'est-ce que ce
+marquis de Croisenois? Serait-ce ce freluquet à petites moustaches que
+j'ai vu tourner autour de vos jupes cet hiver?
+
+La pauvre jeune fille était toute décontenancée.
+
+--C'est lui, oui, mon père, balbutia-t-elle.
+
+--Eh bien!... pourquoi voulez-vous qu'il m'ait demandé votre main?
+Quelles raisons avez-vous de supposer qu'il me l'a demandée? Vous le
+connaissez donc?
+
+--Mon bon père...
+
+--Il n'y a pas de bon père ici, mademoiselle. Dans le fait, il me semble
+avoir vu ce prestolet vous parler avec une animation... Il a peut-être
+osé vous dire qu'il vous aimait!...
+
+--Je jure sur...
+
+--Assez! Du moment où vous jurez, c'est que mes présomptions sont
+justes. Ma fille, une Puymandour, écoute des déclarations et ne me
+prévient pas! Morbleu! il vous a peut-être aussi écrit, ce faquin!...
+
+Elle était incapable d'un détour; elle garda le silence; sa physionomie
+avait l'expression la plus suppliante.
+
+--Vous vous taisez, poursuivit M. de Puymandour, donc j'ai deviné...
+Qu'avez-vous fait de ces lettres?
+
+--Je les ai...
+
+--Silence! Vous les avez soigneusement conservées, cela va de soi. Mais
+on ne me trompe pas; je veux les voir, où sont-elles?
+
+--Mon père, je le promets...
+
+--Ces lettres!... interrompit M. de Puymandour d'une voix formidable, où
+sont-elles? il me les faut, je les veux. Je les aurai quand je devrais
+faire fouiller toute la maison!...
+
+Contre une telle colère, la pauvre fille était sans force.
+
+Ces lettres chéries, si précieusement conservées, elle les livra.
+
+Il y en avait quatre, réunies et attachées avec une petite faveur bleue.
+Il en prit une au hasard et commença de lire à haute voix, entremêlant
+sa lecture d'invectives et d'exclamations:
+
+
+ «Mademoiselle,
+
+ «Bien que je ne redoute rien tant que de vous déplaire, j'ose
+ encore, et malgré votre défense, vous écrire. Pardonnez-moi...
+ J'apprends que vous êtes sur le point de quitter Paris pour
+ plusieurs mois.
+
+ «J'ai vingt-quatre ans, je suis orphelin et maître de mes actions,
+ j'appartiens à une grande et honorable famille, ma fortune est
+ considérable, et... je vous aime du plus profond et du plus
+ respectueux amour.
+
+ «Je viens vous supplier de m'autoriser à demander votre main à M.
+ de Puymandour.
+
+ «Mon grand-oncle M. de Sairmeuse, qui a l'honneur de connaître
+ monsieur votre père, serait près de lui mon répondant et mon
+ interprète à son retour d'Italie, ou il est encore pour trois ou
+ quatre semaines au plus.
+
+ «Daignez m'excuser, mademoiselle, etc.»
+
+M. de Puymandour avait de l'esprit, mais pas assez de tact pour
+reconnaître que la sécheresse de cette lettre était une délicatesse de
+celui qui l'écrivait.
+
+--Joli! s'écria-t-il, très joli! Peste! il n'y va pas par quatre
+chemins, ce monsieur! Ce billet me dispense de lire les autres... Et
+vous, qu'avez-vous répondu?
+
+--Qu'il devait s'adresser à toi, mon bon père.
+
+--Vraiment!... C'est bien de l'honneur, en vérité. Et vous avez pu
+croire que j'accueillerais comme cela, tout d'un coup, les prétentions
+de cet étourneau! Ah çà! vous l'aimez donc!...
+
+Elle détourna la tête sans affectation; ses larmes, qu'elle s'était
+efforcée de retenir, jaillissaient.
+
+Cet aveu--c'en était un--exaspéra M. de Puymandour.
+
+--Vous l'aimez!... reprit-il d'une voix éclatante, et vous avez l'audace
+de me l'avouer! En quel temps vivons-nous!... Pauvres pères!... Nous
+dormons sur la foi des traditions d'honneur de nos ancêtres, et nos
+filles en profitent pour négocier des mariages avec le premier jeune fat
+qui les a séduites en conduisant un cotillon avec grâce. Nos filles
+veulent faire à leur tête. Mais comme elles sont sottes, comme elles
+sont inexpérimentées, elles donnent dans tous les piéges que leur
+tendent des intrigants...
+
+Cette brutalité révolta Mlle Marie.
+
+--M. de Croisenois, mon père, répondit-elle, est de bonne maison, sa
+famille...
+
+--Allons!... vous ne savez ce que vous dites. Le premier des Croisenois
+était un petit commis de Richelieu, un gratte-papier. Louis XIII lui
+conféra des lettres de noblesse pour on ne sait quelle ténébreuse
+commission. On connaît son armorial, peut-être. A-t-il seulement des
+moyens avouables d'existence, votre mince marquis?...
+
+--Il a cinquante mille livres de rentes, mon père.
+
+--A ce qu'il dit...
+
+--D'ailleurs ne suis-je pas assez riche pour deux?
+
+M. de Puymandour s'inclina ironiquement.
+
+--Nous y voici donc, fit-il en goguenardant. Assez riche pour deux!...
+Parbleu! c'est juste ce qu'il a calculé, votre freluquet. J'ai crié le
+chiffre de votre dot par dessus les toits. Vous avez pris pour vous, ma
+chère, les hommages passionnés qui s'adressaient à mon argent.
+C'est-à-dire que j'aurais travaillé vingt ans pour ce Croisenois. Rayez
+cela de vos papiers... Et c'est vous, une personne de sens, qui vous
+laissez duper ainsi!...
+
+Jamais la pauvre fille n'avait autant souffert.
+
+--Tu te trompes, mon père, interrompit-elle avec l'accent de la plus
+inébranlable conviction, je réponds de son désintéressement comme du
+mien.
+
+--Chansons!... Prétendriez-vous m'apprendre la vie? Je juge ce jeune
+homme sur ses actes. Qu'espérait-il en s'adressant à vous en secret?
+Vous intéresser, vous compromettre, vous séduire!... et, qui sait?
+rendre impossible votre mariage avec un autre.
+
+--Oh! pourquoi supposer...
+
+--Je ne suppose pas, j'affirme. Savez-vous ce que fait un homme
+d'honneur, quand il devient amoureux?
+
+--Mon bon père!...
+
+--Il va trouver son notaire, mademoiselle...
+
+--Cependant...
+
+--Silence!... et il lui expose sa situation et ses intentions. Ce
+notaire, aussitôt se rend chez le notaire de la jeune personne, et quand
+ces deux notaires ont examiné et étudié la convenance d'une alliance,
+s'ils l'approuvent, on laisse le coeur parler.
+
+Que répondre!... Mlle Marie pleurait à chaudes larmes.
+
+--D'ailleurs, reprit M. de Puymandour, inutile d'insister sur ce sujet:
+vous oublierez Croisenois. Je vous ai choisi un mari, et j'ai donné
+votre parole. Vous la tiendrez. Dimanche, présentation de ce jeune
+homme. Lundi, visite à Monseigneur l'évêque de Poitiers, lequel bénira
+votre union. Mardi, promenade dans le pays, pour y semer la nouvelle.
+Mercredi, lecture du contrat. Jeudi, grand dîner de fiançailles.
+Vendredi, préparatifs et examen du trousseau. Dimanche... les bans. Et à
+la fin de la semaine suivante, nous ferons la noce.
+
+Mlle Marie n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+--De grâce, mon père, dit-elle, tout cela ne saurait être sérieux.
+
+Lui haussa les épaules.
+
+--Enfin, ajouta-il, le mari n'est autre que le fils du duc de Champdoce,
+M. le marquis Norbert.
+
+La malheureuse jeune fille devint pâle comme une morte. Ce nom lui
+disait à la fois combien ce projet était réel et combien son père y
+devait tenir.
+
+--Mais je ne le connais pas! balbutia-t-elle, je ne saurais l'aimer.
+
+--Je le connais, moi... et cela suffit. Puis, où avez-vous vu que le
+mariage soit une amourette? Dans quel roman?... J'ai dit: vous serez
+duchesse...
+
+Mlle Marie aimait M. de Croisenois plus qu'elle ne l'avait dit à son
+père, bien plus surtout qu'elle n'avait osé se l'avouer à elle-même.
+Aussi résista-t-elle d'abord avec une obstination, il faudrait dire
+avec un héroïsme bien loin de son caractère si faible.
+
+Mais M. de Puymandour n'était pas homme à abandonner sans combat la
+chimère de toute sa vie. Il ne quitta plus sa fille d'une minute, il
+l'entoura, il la persécuta, il l'obséda. Le troisième jour, au soir,
+Mlle Marie se rendit et prononça le _oui_ fatal entre deux sanglots.
+
+Et cependant, c'est à peine si M. de Puymandour, ravi, prit le temps de
+la remercier de l'horrible sacrifice.
+
+--Il me faut courir à Champdoce, lui dit-il, depuis trois jours je suis
+sans nouvelles du duc et nos dernières dispositions ne sont pas
+arrêtées... Et il sortit en disant:
+
+--A bientôt, ma petite duchesse!
+
+M. de Puymandour avait dans ses écuries les plus beaux chevaux du pays,
+et sous ses remises, tout un assortiment d'équipages de tout genre.
+
+Il n'en prit pas moins à pied le chemin du château de Champdoce.
+Affecter une noble simplicité lui semblait du meilleur goût, lorsque
+lui, parvenu, il allait visiter ce grand seigneur de moeurs si
+austères.
+
+Dieu sait, cependant, s'il avait hâte de revoir M. de Champdoce.
+
+Lorsque, trois jours plus tôt, ils s'étaient séparés après la parole
+donnée, le duc lui avait dit: «A demain, des nouvelles,» et on n'avait
+plus entendu parler de lui.
+
+Ce retard, certes, avait servi M. de Puymandour, puisqu'il lui avait
+donné le temps d'arracher le consentement de Mlle Marie, mais d'un
+autre côté il le préoccupait. Était-il donc survenu quelque anicroche?
+
+Il allait d'un bon pas, en dépit de la chaleur encore très forte, bien
+que le jour fût sur son déclin, malgré son embonpoint aussi, qui lui
+rendait la marche pénible, lorsque, en arrivant à la côte de Bivron, il
+aperçut Dauman, en grande conversation avec la fille de la mère Rouleau.
+
+C'était, pour M. de Puymandour, une occasion de s'arrêter. Préparant,
+sans en rien dire, sa candidature à la Chambre, il faisait de la
+popularité et ne manquait jamais d'adresser la parole aux gens qu'il
+rencontrait quand il leur savait une certaine influence. Or, Dauman,
+bien que décrié, était un très actif et très remuant agent d'élections.
+
+--Bonjour, Président, lui cria-t-il; quoi de neuf?
+
+Maître Dauman s'était incliné jusqu'à terre.
+
+--Une bien fâcheuse nouvelle, monsieur le comte, répondit-il: on dit M.
+le duc de Champdoce bien malade.
+
+--Le duc!... Est-ce croyable?
+
+--C'est la jeune fille que voici qui vient de me l'apprendre, monsieur
+le comte. N'est-ce pas, Françoise?
+
+La fille de la mère Rouleau ne devint pas plus rouge qu'à l'ordinaire,
+c'était impossible, mais elle fit sa plus belle révérence et répondit:
+
+--On m'a conté comme cela, au château, qu'il ne s'en relèverait pas.
+
+--Et qu'a-t-il.
+
+--On ne me l'a pas dit.
+
+M. de Puymandour semblait atterré.
+
+--Un homme si robuste, murmura-t-il, et qui se portait comme un arbre,
+quand je l'ai quitté l'autre soir.
+
+--Voilà ce que c'est que de nous, observa philosophiquement M. Dauman,
+on ne sait ni qui vit ni qui meurt. On se croit bien assuré...
+
+--Adieu, Président, interrompit M. de Puymandour, je cours demander des
+renseignements plus précis.
+
+Il se mit à courir, en effet, ce dont on ne l'eût guère cru capable,
+mais l'inquiétude le fouettait.
+
+Dans la cour, tous les gens du château, réunis en groupes, causaient.
+
+Dès que parut M. de Puymandour, l'un d'eux se détacha et s'avança à sa
+rencontre. C'était Jean, le domestique de confiance du duc.
+
+--Eh bien!... lui cria M. de Puymandour.
+
+--Ah!... monsieur, quel malheur! mon pauvre maître...
+
+--Serait-il donc mort?
+
+--Hélas!... il n'en vaut guère mieux.
+
+Le digne M. de Puymandour tremblait comme une feuille au vent.
+
+--Mais, qu'est-ce, enfin, insista-t-il, comment cela lui a-t-il pris?
+
+--Oh! comme la foudre, répondit Jean non sans une hésitation visible.
+C'était avant-hier, vers cette heure, monsieur le duc se trouvait seul
+avec M. Norbert dans la grande salle. Tout à coup, nous entendons des
+cris, oh! mais des cris effrayants...
+
+--C'était M. de Champdoce?
+
+--C'était M. Norbert, monsieur, qui appelait au secours. Nous accourons.
+Que voyons-nous? Monsieur le duc à terre, sans le souffle, la figure
+gonflée et noire...
+
+--Il venait d'être frappé d'une attaque...
+
+--Pas précisément. Le médecin a dit que c'était... attendez donc, un
+empêchement...
+
+--Vous voulez dire un épanchement... au cerveau.
+
+[Illustration: Norbert, roulant sur un fauteuil, s'assit en face du
+lit.]
+
+--Peut-être. Ce qui est sûr, c'est que s'il n'est pas mort sur le coup,
+cela tient à ce que sa tête a heurté l'angle d'un meuble, et que le sang
+a jailli naturellement. Comme de juste nous l'avons porté dans son
+lit. Il râlait alors, il se débattait, ses yeux étaient si bien
+retournés qu'on ne voyait plus que le blanc.
+
+--Et pas de médecin! murmura M. de Puymandour.
+
+--On était allé en quérir un. Mais en attendant, nous avions Méchinet,
+notre berger, qui est autant dire vétérinaire, et qui s'y connaît aussi
+pour les chrétiens. Il a saigné monsieur le duc aux pieds et lui a mis
+des ventouses. Le docteur, en arrivant, a tout approuvé.
+
+--Et maintenant?
+
+--A cette heure, on ne peut pas dire que monsieur le duc soit mort,
+puisqu'il bouge encore, mais on ne peut pas dire non plus qu'il soit
+vivant, puisqu'il ne voit ni n'entend rien...
+
+M. de Puymandour faisait d'honorables efforts pour dominer son émotion.
+
+--Quand on n'est pas foudroyé, objecta-t-il, on se remet.
+
+Le vieux valet secoua tristement la tête.
+
+--Autant qu'il ne se remette pas, répondit-il d'un ton funèbre, le
+docteur prétend que s'il revient, il restera, sauf le respect que je lui
+dois, imbécile.
+
+--Affreux!... oui, c'est affreux! Un homme si remarquable! Je ne vous
+demande pas de me conduire près de lui, non, sa vue me causerait une
+trop pénible impression, mais si je pouvais voir M. Norbert...
+
+Jean eut comme un geste d'effroi.
+
+--Y pensez-vous!... monsieur, dit-il.
+
+--J'étais l'ami de son père... le très intime ami, et si quelques
+consolations pouvaient adoucir la violence de son chagrin...
+
+--Impossible! interrompit le domestiqua d'un ton farouche. M. Norbert
+est près de son père; il ne le quitte pas d'une minute, et il a défendu
+qu'on l'appelât pour quelque affaire que ce fût..., même, il faut que je
+le rejoigne, nous attendons deux grands médecins de Poitiers...
+
+--Je me retire, alors... J'enverrai prendre des nouvelles ce soir.
+
+M. de Puymandour se retira en effet, mais lentement, affaissé sous le
+poids de ses sombres méditations.
+
+Le ton de ce domestique, son attitude, son regard avaient été si
+singuliers, qu'il en demeurait préoccupé.
+
+Lui avait-il bien dit toute la vérité? Cette subite attaque n'avait-elle
+pas quelque raison qu'on s'efforçait de cacher? Pourquoi Norbert
+refusait-il ainsi de recevoir tous qui venaient le visiter? Il lui
+semblait flairer quelque mystère.
+
+Ce qui le frappait surtout, c'est que M. Norbert se trouvait seul avec
+son père lors de l'accident.
+
+L'esprit encore tout plein des résistances de sa fille, il en arrivait à
+conclure que le duc avait trouvé chez son fils des répugnances
+pareilles, qu'il avait voulu les vaincre de haute lutte, qu'une scène
+violente s'en était suivie, et que le terrible gentilhomme avait été
+foudroyé dans un transport de colère.
+
+Ainsi, l'intérêt et la passion aiguisant la pénétration de M. de
+Puymandour, il arrivait presque à la vérité.
+
+--Si cela est, pensait-il, que M. de Champdoce meure ou qu'il reste
+idiot Norbert rompra nos projets d'alliance.
+
+Cette possibilité l'épouvantait si fort, qu'il croyait déjà s'entendre
+signifier la rupture. Que ferait-il alors?
+
+Un seul moyen s'offrait de conjurer le ridicule: marier sans délai
+Mlle Marie à M. de Croisenois, qui était encore un parti brillant et
+honorable, il le savait bien, quoi qu'il eût dit...
+
+Une voix qui éclata à son oreille l'arracha en sursaut à ses réflexions.
+
+C'était la voix de Dauman que le hasard ramenait encore sur son chemin.
+
+--La petite avait-elle raison, monsieur le comte? demanda le
+«Président.»
+
+--Hélas! oui. Mon pauvre ami de Champdoce est au plus mal: ces
+épanchements de cerveau ne pardonnent pas...
+
+--Ainsi, c'est bien une attaque qui...
+
+--Oui, Président, oui.
+
+Maître Dauman eut un geste désolé.
+
+--Et M. Norbert? interrogea-t-il. Monsieur le comte lui a sans doute
+parlé?
+
+--Non. Ce malheureux jeune homme est au désespoir.
+
+--Dame!... On conçoit cela, fit hypocritement le «Président.» C'est un
+grand malheur!... Bien votre serviteur, monsieur le comte.
+
+Mais M. de Puymandour maudissait Norbert bien plus qu'il ne le
+plaignait. Que n'eût-il pas donné pour savoir ce qu'il faisait en ce
+moment... ce qu'il pensait surtout!
+
+Norbert était alors penché sur le lit de son père agonisant, et, la
+sueur au front, le coeur serré par l'angoisse, il épiait dans ses yeux
+une étincelle de vie ou une lueur de raison.
+
+Trois jours d'épouvantable désespoir en avaient fait un autre homme. Un
+de ces abîmes que le temps ne saurait combler, le séparait à cette heure
+d'un passé qu'il ne pouvait se rappeler sans frissonner jusqu'aux
+moelles.
+
+C'est seulement à la dernière seconde, et lorsque déjà son père touchait
+des lèvres le poison, qu'il avait eu l'exact sentiment de l'horreur et
+de l'immensité de son crime.
+
+Tout son être s'était révolté, et il lui avait semblé entendre les
+éclats d'une voix formidable qui lui criait: Assassin! parricide!...
+
+Lorsque son père était tombé à la renverse, il avait eu la force
+d'appeler au secours; mais aussitôt après, saisi d'une terreur folle, il
+s'était enfui vers la campagne, au hasard, de toute la vitesse de ses
+jambes, comme s'il eût espéré, grâce à la rapidité de sa course, se
+dérober aux furies vengeresses des remords, échapper aux clameurs de sa
+conscience, se délivrer enfin de soi-même.
+
+Pendant les premiers instants de confusion qui suivirent la catastrophe,
+les gens du château qui remarquèrent l'absence de Norbert ne songèrent
+pas à s'en étonner. Peut-être pensèrent-ils qu'il était allé chercher un
+médecin.
+
+Seul, le plus ancien des serviteurs, Jean, témoin de cette fuite
+précipitée, fut transi d'une sinistre appréhension.
+
+Il avait, il est vrai, pour être attentif, mille raisons que les autres
+domestiques n'avaient pas.
+
+Possédant toute la confiance de ses maîtres, il n'ignorait rien des
+dissentiments qui séparaient le père et le fils. Il connaissait leur
+violence à tous deux, et savait qu'une femme se dressait entre eux, qui
+les animait l'un contre l'autre.
+
+Témoin de l'emportement de M. de Champdoce quand il avait frappé son
+fils, Jean avait été confondu lorsqu'il avait vu reparaître Norbert.
+Avec quelles intentions revenait-il?
+
+Enfin, appelé par ses occupations près des bâtiments, il avait vu
+Norbert lancer dans la cour un verre dont le contenu s'était répandu sur
+le sol.
+
+Toutes ces circonstances réunies en faisceaux paraissaient au vieux
+domestique, si graves, si formellement accusatrices que, dès que le duc
+fut déposé dans son lit, il descendit à la salle commune, persuadé qu'il
+y trouverait quelque indice.
+
+La bouteille contenant le vin du duc était encore sur la table, aux
+trois quarts vide. Comment expliquer ce fait?
+
+Avec une grande circonspection, il versa dans le creux de sa main
+quelques gouttes, qu'il dégusta et rejeta aussitôt. Le vin conservait
+tout son bouquet et ne donnait aucun arrière-goût.
+
+N'importe. Obéissant à l'inspiration de son dévouement, Jean s'empara de
+la bouteille, et, sûr de ne pas être observé, la porta à sa chambre où
+il la cacha.
+
+Cette précaution prise, il courut recommander à Méchinet de ne pas
+quitter le duc une minute, jusqu'à l'arrivée du médecin, et, sous le
+premier prétexte qui lui vint à l'esprit, il sortit pour se mettre à la
+recherche de Norbert.
+
+Deux heures durant, il battit en tous sens les environs: en vain.
+
+Découragé, il regagnait le château par le sentier de Bivron, quand, à la
+lisière du bois, sur le revers d'un fossé, il crut distinguer une forme
+humaine.
+
+Il s'avança... C'était Norbert qui était étendu là.
+
+Le malheureux!... L'instinct, cette mémoire tenace de la chair, qui dans
+les tourmentes de l'âme se substitue à la volonté, l'avait conduit,
+après une course insensée, à cette place où il avait aperçu Diane pour
+la première fois, à ce sentier où il avait été remué par les plus
+puissantes émotions, où il avait goûté les plus grandes, les seules
+félicités de sa vie.
+
+Le digne serviteur se baissa vers son jeune maître, et, reconnaissant
+qu'il était comme privé de sentiment, il lui secoua rudement le bras.
+
+A cette étreinte, Norbert se releva d'un bond en poussant un cri.
+
+Il lui avait semblé ressentir comme une brûlure atroce là ou il avait
+été touché, et que cette main qui s'abattait sur lui était celle de la
+justice, humaine ou divine, prenant possession de sa personne.
+
+Jean devina, plutôt qu'il ne vit, ce mouvement d'un indicible effroi.
+
+--C'est moi!... monsieur, prononça-t-il.
+
+--Ah! oui, en effet... Que veux-tu?
+
+--Je vous cherchais, monsieur; pour vous conjurer de rentrer à
+Champdoce.
+
+Norbert recula d'un pas.
+
+--Rentrer au château!... fit-il d'une voix rauque, non!... Pas
+maintenant.
+
+--Il le faut cependant, monsieur, votre absence paraîtrait inconcevable,
+elle ferait réfléchir, chercher... et qui sait!... Votre place est près
+du lit de votre père.
+
+--Jamais!... non... jamais!...
+
+Il disait cela, mais il ne bougeait pas. Jean, alors, passa son bras
+sous le sien, et l'entraîna.
+
+Il se laissait conduire, n'opposant nulle résistance à cette sorte de
+violence qui lui était faite. Il trébuchait comme un homme ivre, buttant
+à tous les cailloux; il serait tombé s'il n'eût été soutenu. Après une
+scène qui avait exalté ses nerfs jusqu'à un degré insoutenable, la
+réaction était venue, et tous les ressorts se brisaient en lui.
+
+Toujours au bras de Jean, il traversa la cour du château et gravit
+l'escalier.
+
+Mais arrivé à la porte de la chambre du duc de Champdoce, il s'arrêta
+brusquement et, s'arc-boutant sur ses jarrets, il essaya de se dégager.
+
+--Je ne veux pas!... balbutiait-il en se débattant, je ne peux pas!...
+
+Mais le fidèle domestique lui serrait les poignets à les broyer.
+
+--Vous entrerez, lui dit-il, je le veux! Quoi qu'il y ait, vous sauverez
+l'honneur du nom!
+
+Ces quelques mots lui communiquèrent juste assez d'énergie pour
+traverser la chambre et aller s'abattre près du lit.
+
+Une fois à genoux, le front appuyé sur la main glacée de son père, les
+larmes qui l'étouffaient jaillirent.
+
+Il pleura, et en entendant ces sanglots, les assistants respirèrent.
+
+Ce n'étaient que des paysans grossiers, mais en voyant Norbert plus pâle
+que si on lui eût tiré la dernière goutte de sang, les lèvres
+tremblantes, les yeux secs et brillants de l'éclat de la fièvre, ils
+s'étaient demandé s'il n'était pas devenu fou.
+
+Il avait touché, en effet, les limites de la folie; mais à cette heure,
+la lumière peu à peu se faisait dans son cerveau, et avec la faculté de
+penser, la faculté de souffrir lui revenait.
+
+Il était assez maître de lui pour ne pas paraître plus qu'un fils
+désolé, quand arriva le médecin de Bivron.
+
+C'était un brave et honnête homme, fort savant, point prétentieux, et
+qui eût été parfait sans une déplorable affectation de brutalité.
+
+Quand on lui eût expliqué quels secours on avait administrés en
+l'attendant, il examina longuement le malade, et écrivit une ordonnance
+qu'il remit à Norbert.
+
+--Votre père est perdu, monsieur, lui dit-il, sans s'inquiéter du coup
+qu'il portait. Il se peut que nous sauvions la vie, nous ne sauverons
+pas la raison... On doit la vérité aux parents je vous la dis. Vous
+m'excuserez... je reviendrai demain dans la matinée.
+
+Norbert n'alla pas reconduire le docteur. Il était tombé comme assommé
+sur une chaise, et il serrait entre ses mains sa tête qui lui semblait
+près d'éclater.
+
+Il était ainsi immobile depuis plus d'une demi-heure, lorsque tout à
+coup il se dressa en étouffant un cri.
+
+Une pensée venait de lui venir plus terrible que les autres.
+
+Il se souvenait de cette bouteille où il avait glissé le poison et qui
+était restée sur la table... Qu'en avait-on fait? Si quelqu'un la
+vidait, cependant... qu'arriverait-il?... Est-ce que tout ne serait pas
+découvert?
+
+L'intensité de l'angoisse lui donna la force de descendre jusqu'à la
+salle commune.
+
+La bouteille n'était plus sur la table; elle n'était pas non plus à sa
+place habituelle, sur la planche.
+
+Le malheureux avait entrepris d'explorer tous les dressoirs et tous les
+recoins de la salle quand une porte s'ouvrit, et Jean parut sur le
+seuil.
+
+A la vue de son jeune maître, le fidèle serviteur éprouva un tel
+saisissement que la lumière qu'il tenait faillit lui échapper.
+
+--Pourquoi êtes-vous ici, monsieur? demanda-t-il d'une voix tremblante.
+
+--Je voulais... balbutia Norbert, je cherchais...
+
+Les soupçons du vieux domestique se changeaient en une épouvantable
+certitude.
+
+Il s'avança vers le jeune homme, et se penchant à son oreille:
+
+--Vous cherchez la bouteille, n'est-ce pas?... murmura-t-il.
+Rassurez-vous... C'est moi qui l'ai prise, elle est dans ma chambre.
+Demain, nous en jetterons ensemble le contenu... La preuve n'existera
+plus.
+
+Jean parlait bien bas, articulant à peine les syllabes; si bas, qu'il
+fallait presque deviner ses paroles au mouvement de ses lèvres.
+
+Et cependant, il semblait à Norbert que cette voix, qui lui rappelait
+son abominable action, avait le fracas du tonnerre et remplissait le
+château de ses éclats.
+
+--Tais-toi!... ordonna-t-il en promenant autour de lui des regards
+effarés, tais-toi!...
+
+Quel aveu explicite eût eu la signification de ce mouvement d'effroi!
+
+--Oh! nous sommes bien seuls, monsieur, murmura Jean. Ne craignez rien.
+Il est, je le sais, des mots qu'on ne doit pas prononcer... Si j'ai osé
+vous dire quelque chose de ce que j'ai surpris involontairement, c'est
+qu'il était de mon devoir de vous rassurer, de vous épargner une
+imprudence...
+
+Norbert comprit que le vieux domestique le supposait plus coupable
+encore qu'il ne l'était réellement.
+
+--Malheureux!... interrompit-il, qu'oses-tu croire!... Mon père n'a pas
+goûté à ce vin, je lui ai arraché le verre avant qu'il n'y eut trempé
+ses lèvres, et je l'ai lancé dans la cour où tu retrouveras les
+débris...
+
+--Je ne suis pas votre juge, monsieur, et vous n'avez pas d'explications
+à me donner. Ce que vous voudrez que je croie, je le croirai...
+
+--Ah!... il doute!... s'écria Norbert, il ne veut pas me croire!...
+Jean, au nom de tout ce que j'ai de sacré, je te le jure, je suis
+innocent!
+
+Le vieux valet hocha tristement la tête.
+
+--Il faut que vous le soyez, en effet, monsieur, répondit-il; oui, il le
+faut. Ne devons-nous pas sauver l'honneur de la maison! Même,
+écoutez-moi bien: si on arrivait à découvrir quelque chose, à
+soupçonner... Eh bien!... rejetez tout sur moi... hardiment. Je me
+défendrai, mais si mal, qu'on me croira coupable. Et, tenez, au lieu de
+jeter la bouteille, je veux la garder, je la casserai maladroitement
+dans ma chambre, et si on fait une perquisition, on la trouvera... Ce
+sera une preuve, cela!... Qu'importe qu'un pauvre homme comme moi passe
+en jugement et même soit condamné!... Tandis que vous,... un
+Champdoce!...
+
+Norbert se tordait les bras de désespoir. L'expression de ce dévouement
+sublime lui prouvait que la conviction de Jean était arrêtée, et que,
+quoi qu'il pût faire ou dire, il ne l'ébranlerait pas.
+
+Il allait le tenter, pourtant, expliquer ce qui s'était passé, quand, au
+premier étage, retentit le bruit d'une porte qu'on fermait.
+
+--Silence! fit précipitamment Jean, on va venir. Il ne faut pas qu'on
+nous trouve en conciliabule, cela éveillerait certainement des doutes...
+Grand Dieu! on en a déjà peut-être... Je ne puis m'ôter de l'idée qu'on
+lit le secret sur ma figure, dans vos yeux... Vite, monsieur, remontez,
+soyez prudent, prenez sur vous d'être calme, c'est l'honneur du nom qui
+est en jeu!...
+
+Norbert obéit, il remonta.
+
+La chambre du duc, lorsqu'il y rentra, était déserte. Un à un, les
+domestiques s'étaient retirés, et il ne restait plus que Méchinet, le
+berger vétérinaire, qui, établi dans l'embrasure d'une fenêtre luttait
+contre le sommeil et faisait des efforts inouïs pour tenir ses yeux
+ouverts.
+
+Quand parut le «jeune maître,» il se leva.
+
+--Monsieur, dit-il, on vient d'apporter le remède ordonné par le
+docteur. J'en ai fait prendre une cuillerée à M. le duc, et il me semble
+qu'elle produit un certain effet. Voyez plutôt...
+
+Il n'y avait ni à dire: non, ni même à hésiter, il fallait regarder.
+Norbert regarda.
+
+Il lui parut que la face du moribond était moins tuméfiée. Une des
+paupières était à demi relevée et laissait apercevoir le globe de
+l'oeil terne, sans vie ni chaleur, et comme noyé dans un liquide
+blanchâtre.
+
+--Le docteur, ajouta Méchinet, a bien recommandé de donner une cuillerée
+de la potion de demi-heure en demi-heure, jusqu'à ce que la fiole soit
+vide.
+
+--C'est bien.
+
+--C'est que... si monsieur le permettait, je suis terriblement las...
+Jean va venir, il me l'a promis. Si j'allais me coucher à présent, je
+serais levé plus tôt demain pour relever monsieur...
+
+Du geste, Norbert lui montra la porte, et roulant un fauteuil, il
+s'assit en face du lit.
+
+Une irrésistible fascination, plus forte que sa volonté et que sa
+raison, l'attirait près du corps inanimé de son père, il n'en pouvait
+détacher ses regards.
+
+En quelques heures, Norbert avait enduré tout ce que l'organisation peut
+supporter de douleurs, et, à tant de chocs successifs, sa sensibilité
+s'était évanouie. C'est que les facultés humaines sont bornées, et
+certaines limites une fois dépassées, l'âme et le corps perdent jusqu'à
+la perception de la souffrance.
+
+Enseveli dans une sorte d'engourdissement, Norbert s'efforçait de se
+rappeler quelle succession rapide d'événements l'avait conduit à
+l'abîme.
+
+Le bandeau si fortement noué sur ses yeux tombait; il voyait et il
+jugeait.
+
+Il lui semblait encore entendre la voix rude de son père, lui disant:
+
+--Cette fille n'est qu'une intrigante, elle ne vous aime pas, elle veut
+votre nom et votre fortune...
+
+[Illustration:--Pourquoi n'allez-vous pas, pendant que vous y êtes,
+demander...]
+
+Il s'était révolté alors, il avait cru ouïr un blasphème. Hélas! le duc
+n'avait que trop raison, il fallait bien le reconnaître.
+
+La certitude d'avoir été pris pour dupe enflammait son ressentiment. Il
+était bien niais, bien sot, qu'il ne s'était aperçu de rien!...
+
+Mille circonstances lui revenaient, qui eussent dû l'éclairer.
+
+Comment n'avait-il pas vu que cette jeune fille se jetait à sa tête,
+qu'elle mettait en oeuvre des séductions indignes d'une honnête femme,
+que tout en elle était combiné, son abandon ou sa réserve; qu'elle
+s'emparait de son inexpérience; qu'elle le poussait peu à peu dans cette
+voie fatale au bout de laquelle il avait rencontré l'abîme!
+
+Le sens monstrueux de la comédie jouée chez Dauman éclatait à ses yeux.
+
+Celle qu'il croyait une noble et pure jeune fille était la complice du
+«Président.» Ils s'étaient entendus pour exalter sa haine jusqu'à la
+folie, et au dernier moment, ils lui avaient remis le poison qu'il
+devait verser à son père.
+
+Il frémissait en reconnaissant tout cela, et cette Diane de Sauvebourg
+qu'il avait aimée jusqu'au crime, il la haïssait maintenant avec une
+violence égale...
+
+Le jour venait, cependant; il était brisé, il s'endormit d'un mauvais
+sommeil, plus pénible encore que la veille, sommeil peuplé de
+fantômes...
+
+Il était près de midi quand il s'éveilla. Le soleil inondait la chambre,
+le docteur était debout près du lit.
+
+Après un court examen, il s'approcha de Norbert.
+
+--Nous sauverons le corps, lui dit-il.
+
+Le médecin de Bivron ne se trompait pas.
+
+Le soir même, le duc de Champdoce put se soulever sur son lit. Le
+lendemain, il balbutia quelques paroles inintelligibles. Le jour
+suivant, il fît comprendre qu'il avait faim.
+
+Il était sauvé. Mieux eût valu la mort.
+
+La puissante volonté qui animait ce corps d'athlète avait été anéantie.
+L'oeil avait perdu sa flamme, la physionomie son intelligence; la
+lèvre inférieure retombait avec une navrante expression d'idiotisme.
+
+Et nul espoir de guérison. Le duc resterait toujours ainsi... toujours!
+
+Après avoir reconnu l'énormité du crime, Norbert pouvait mesurer
+l'immensité du châtiment...
+
+C'est à ce moment seulement que Jean osa parler de la visite de M. de
+Puymandour, et telle était la disposition d'esprit de Norbert, qu'il
+pensa que c'était un avertissement du ciel même.
+
+--Du moins, dit-il, la volonté de mon père sera faite.
+
+Et en effet, sans perdre une minute, il écrivit à M. de Puymandour qu'il
+l'attendait, et qu'il espérait bien que le malheur qui le frappait ne
+changerait rien aux projets arrêtés... C'était sa destinée qu'il fixait.
+
+
+
+
+X
+
+
+Pareille au mineur qui, sa mine chargée et sa mèche allumée, se retire à
+l'écart en attendant l'explosion, Mlle Diane de Sauvebourg, en
+quittant Dauman, s'était hâtée de regagner la maison paternelle.
+
+Les heures, ainsi qu'elle l'avait prévu, se traînèrent mortellement
+longues et douloureuses.
+
+Si robuste que fût son énergie, si grande que fût sa puissance sur
+elle-même, elle ne put entièrement dissimuler l'angoisse qui
+l'étreignait et qui devenait plus poignante à mesure que s'avançait la
+soirée.
+
+Pendant le souper, qui au château de Sauvebourg avait lieu vers neuf
+heures, il lui fut presque impossible de parler, et il lui fallut des
+efforts inouïs pour avaler quelques bouchées.
+
+Elle se disait qu'en ce moment même on soupait pareillement à Champdoce,
+et son imagination lui représentait avec une vivacité et une netteté
+effrayantes, le duc vidant le verre où Norbert avait mis le poison.
+
+Par bonheur, ni le marquis ni la marquise de Sauvebourg ne faisaient
+attention à elle.
+
+Ils avaient reçu, dans la journée, une lettre qui leur annonçait que
+leur fils, le frère aîné auquel on sacrifiait Mlle Diane, et qui
+vivait magnifiquement à Paris, était assez sérieusement indisposé. Ils
+étaient inquiets et soucieux, ils parlaient d'entreprendre le voyage.
+
+Ils ne firent donc aucune objection, quand en sortant de table, Mlle
+Diane annonça qu'elle avait une migraine affreuse et demanda la
+permission de se retirer chez elle.
+
+Seule dans sa chambre de jeune fille, sa soubrette congédiée, elle eut
+un soupir d'ineffable soulagement.
+
+Enfin, elle n'avait plus besoin de se contraindre, de composer sa
+physionomie, de surveiller ses regards.
+
+Elle était libre d'être inquiète à son aise, et elle l'était
+horriblement, torturée par l'incertitude de l'événement.
+
+La pensée de se coucher ne pouvait lui venir; à quoi bon? Elle
+s'enveloppa d'un grand peignoir de mousseline, et, ouvrant une fenêtre,
+elle s'accouda au balcon sculpté.
+
+Que n'eût-elle pas donné pour posséder, ne fût-ce qu'une seconde, ce
+merveilleux pouvoir qui permet de voir et de savoir ce qui se passe au
+loin!
+
+Elle se penchait, le cou tendu, la pupille dilatée, dans la direction de
+Champdoce, comme si elle eût espéré une révélation d'une lueur dans les
+ténèbres, ou d'un bruit troublant le silence de la campagne.
+
+Il lui paraissait impossible que Norbert ne cherchât pas et ne trouvât
+pas un expédient pour lui faire savoir qu'ils avaient réussi... ou
+échoué.
+
+A deux ou trois reprises, des pas rapides qui sonnaient sur un chemin
+longeant le parc lui causèrent d'atroces palpitations. Si c'était
+lui!...
+
+Mais non; c'était quelque gars de Bivron venant de visiter sa bonne
+amie, et qui rentrait en hâte.
+
+Le jour allait venir, cependant; le ciel, au levant, se nuançait de
+teintes oranges, la cime des arbres frissonnait à la brise matinale.
+
+Mlle Diane se sentait glacée jusqu'à la moelle des os. Elle referma
+la fenêtre, et, toute grelottante, se blottit sous ses couvertures,
+n'osant appeler le sommeil.
+
+Norbert, se disait-elle, aura jugé imprudent de s'éloigner; il est
+impossible que j'aie de ses nouvelles avant l'heure du déjeuner.
+
+Mais tous les calculs qu'elle faisait ne la rassuraient pas; elle fut
+sur pied la première et alla se poster à un endroit du jardin d'où on
+découvrait la route.
+
+Rien ne venait. La cloche sonna le déjeuner, et elle dut aller s'asseoir
+à table, entre ses parents. C'était le supplice de la veille, mille fois
+plus douloureux.
+
+Enfin, vers trois heures, n'y pouvant tenir davantage, elle s'échappa et
+courut chez Dauman.
+
+Il devait, pensait-elle, savoir quelque chose, et, au pis-aller, il
+trouverait des raisons qui calmeraient son intolérable inquiétude. Elle
+se trompait.
+
+Le «Président» n'avait guère passé de meilleurs instants qu'elle, et
+toute la nuit il avait sué entre ses draps, l'agonie de la peur.
+
+Toute la matinée il était resté claquemuré dans son cabinet, tremblant
+au moindre bruit, et c'est au tantôt seulement qu'il s'était hasardé à
+sortir, espérant recueillir quelques informations.
+
+Son espoir ne fut pas tout à fait déçu. Le minotier de Bivron, qu'il
+rencontra, lui apprit que la veille, sur le tard, on était venu
+chercher le médecin pour M. de Champdoce, lequel était à toute
+extrémité.
+
+Dauman rentrait avec ce seul renseignement, sensiblement menaçant, quand
+arriva Mlle de Sauvebourg.
+
+En la reconnaissant, sa joue blême s'empourpra, ses yeux flamboyèrent,
+et sans souci de la civilité, il lâcha le plus grossier juron de son
+répertoire.
+
+--C'est vous, fit-il brusquement; que voulez-vous? Il faut que vous
+soyez folle pour venir ici!... Vous tenez, paraît-il, à apprendre à tout
+Bivron que nous sommes les complices de Norbert...
+
+--Grand Dieu!... qu'y a-t-il?
+
+--Il y a que ce duc de malheur n'est pas mort, et que, s'il se remet,
+nous sommes flambés! Quand je dis: nous, je veux dire: moi. Vous, on
+vous tirera toujours de là; vous êtes la fille d'un noble, et les gros
+ne se mangent pas entre eux. C'est moi qui payerai pour tous!
+
+--Vous disiez que c'était... foudroyant.
+
+--J'ai dit cela, moi!... c'est faux. Ah! si j'avais su. Mais je nierai
+tout. Vous m'avez trompé et volé. C'est que je me défendrai, oui! Vous,
+les nobles et toute la clique, je vous mettrai plus bas que la boue. Je
+suis un honnête homme, moi!... Il fallait faire le coup vous-même, vous
+êtes une gaillarde, vous n'auriez pas perdu la tête, tandis que cet
+imbécile qui est votre amant aura caponné!...
+
+Être ainsi outragée, et par un tel misérable! Mlle Diane essaya de se
+révolter.
+
+Mais il lui coupa la parole. La frayeur d'un lâche est impitoyable.
+
+--Ah! je n'ai pas le temps de mettre des gants pour vous parler,
+reprit-il, quand je sens ma tête branler sur mes épaules. Ainsi,
+faites-moi un plaisir: décampez et ne remettez plus les pieds ici.
+
+--Soit!... je vais envoyer quelqu'un à Champdoce.
+
+--Sacré tonnerre! s'écria Dauman, avec un geste menaçant, si vous
+faisiez cela!... Pourquoi, pendant que vous y êtes, n'allez-vous pas
+demander au duc de Champdoce si le poison était de son goût?...
+
+Mais Mlle de Sauvebourg voulait savoir. Tout lui paraissait
+préférable à l'horreur de l'incertitude. Elle tint ferme; après avoir
+prié, elle menaça, et à la fin elle obtint de Dauman qu'il irait à la
+découverte, et que, si le lendemain ils n'apprenaient rien de précis,
+ils enverraient, le jour suivant, la fille de la mère Rouleau à
+Champdoce.
+
+Ils convinrent encore, avant de se séparer, de l'endroit où ils se
+rencontreraient pour échanger leurs informations...
+
+Les promesses, d'ordinaire, ne coûtaient rien au sieur Dauman, et si
+elles le gênaient ensuite, il s'en affranchissait le plus délibérément
+du monde.
+
+Cependant, il ne lui vint pas à l'esprit d'essayer même de se soustraire
+aux conventions arrêtées avec Mlle de Sauvebourg.
+
+Pour dire vrai, l'énergie de cette jeune fille lui imposait
+extraordinairement, elle lui faisait peur.
+
+Pris entre le risque de se compromettre et les menaces qu'il la croyait
+fort capable de tenir, il jugea que le moindre danger était encore de
+lui obéir.
+
+Démarches perdues, imprudences inutiles! Il n'apprit rien de plus que le
+peu qui lui avait été conté du premier coup par le minotier.
+
+C'est que personne, dans le pays, n'en savait plus long.
+
+Grâce aux précautions de Jean, rien de ce qui se passait à Champdoce ne
+transpirait au dehors, et il avait usé et abusé de son influence sur
+tous les gens du château pour les empêcher de rien rapporter de l'état
+du duc.
+
+Force fut donc à Dauman de recourir à la fille de la mère Rouleau.
+
+Il avait, pour lui ouvrir les portes du château, un prétexte admirable:
+de l'argent à réclamer à Méchinet, le berger vétérinaire, qui lui devait
+une soixantaine d'écus.
+
+Il fit donc venir Françoise, laquelle, hélas! n'avait plus de raisons de
+le craindre, et l'endoctrina assez habilement pour qu'il lui fut
+possible de prendre les informations essentielles, sans se douter le
+moindrement du but réel de sa mission.
+
+Même, pour plus de sûreté et aussi parce que l'impatience le dévorait,
+il l'accompagna jusqu'au bas de la côte de Champdoce, et lui dit qu'il
+allait s'asseoir et l'attendre.
+
+C'était à cet endroit qu'il devait rencontrer Mlle de Sauvebourg.
+
+Il n'attendit pas longtemps.
+
+Vingt minutes s'étaient à peine écoulées lorsqu'il aperçut en haut de là
+côte sa commissionnaire qui revenait grand train. Il se leva tout
+palpitant.
+
+--Eh bien!... lui cria-t-il d'abord, ce mauvais payeur de Méchinet
+t'a-t-il remis mon dû?
+
+--Ma fine!... non, Président, et je n'ai seulement pas pu lui parler.
+
+--Il était absent?
+
+--Je crois bien que non, mais depuis que le maître est malade on tient
+les portes du château verrouillées et on ne laisse entrer personne. Il
+paraît qu'il est bien bas, ce pauvre monsieur, bien bas...
+
+--On t'a dit sa maladie, au moins?
+
+--Non, ce que je vous en conte, je le tiens du fils de la Jubon, que
+j'ai trouvé dans la cour; il m'en aurait débité plus long, mais M. Jean
+est arrivé...
+
+--Le vieux domestique du duc?
+
+Françoise cligna malicieusement de l'oeil.
+
+--Précisément, répondit-elle. M. Jean était comme un furieux. Toi,
+a-t-il crié à Jubon, va-t-en voir à l'étable si j'y suis! Alors il s'est
+retourné vers moi. Et toi, la fille, m'a-t-il demandé, que veux-tu?
+Naturellement je lui ai expliqué que je venais pour Méchinet. Mais il
+m'a coupé la parole, en me disant: C'est bon, il n'est pas ici;
+tourne-moi les talons, tu repasseras le mois qui vient...
+
+--Et tu ne t'es pas récriée, petite sotte!
+
+--Oh! que si, j'ai insisté. Mais aussitôt il m'a regardée avec des yeux
+terribles, en criant:
+
+--Qui est-ce qui t'envoie? petite espionne.
+
+Le «Président» tressaillit.
+
+--Ah! fit-il vivement, il a dit cela... Et qu'as-tu répondu?
+
+--Pardi!... que c'était vous, donc!
+
+--Oui, en effet... c'est juste! Et alors?...
+
+--Alors, M. Jean s'est gratté le menton, et il a dit comme cela: Ah! tu
+viens de la part du Président!... J'aurais dû m'en douter... C'est bon,
+c'est bon, il aura de mes nouvelles!
+
+Maître Dauman, à ce rapport, ressentit une telle commotion qu'il en
+pensa choir, ses jambes flageollaient.
+
+Cependant, il ne poursuivit pas son interrogatoire; il venait de
+s'entendre appeler, il se retourna: c'était M. de Puymandour qui montait
+au château.
+
+Certain qu'il aurait par lui des renseignements précis, il congédia
+Françoise et guetta le retour du riche propriétaire. Ses prévisions se
+réalisèrent. Il sut enfin par lui la nature de la maladie de M. de
+Champdoce.
+
+De ce moment, il fut, ou du moins il se crut fixé, et le terrible poids
+qu'il avait sur la poitrine diminua un peu.
+
+C'est que le chimiste qui avait fait cadeau à Dauman du «produit de son
+art» contenu dans le flacon de verre noir, lui en avait expliqué les
+propriétés, et il ne doutait pas que l'attaque d'apoplexie du duc ne fût
+un effet de l'intoxication.
+
+Donc Norbert n'avait pas reculé; donc on ne pouvait le poursuivre, lui,
+sans poursuivre Norbert; donc il était à peu près sauvé.
+
+C'est avec bonheur que, peu de moments plus tard, il donnait à Mlle
+Diane cette explication.
+
+--M. Norbert lui dit-il, n'aura pas administré une dose assez forte; ce
+duc de malheur avait un tempérament de cheval; l'épanchement n'aura pas
+été complet. Mais rassurez-vous: cette substance ne pardonne pas; si le
+duc vit, il sera idiot, et notre but sera atteint quand même.
+
+Mlle Diane réfléchissait.
+
+--Pourquoi Norbert ne m'écrit-il pas? murmura-t-elle. Pourquoi?...
+
+--Pourquoi? Parce qu'il est prudent, mademoiselle. Savez-vous s'il n'est
+pas épié? C'est un brave jeune homme qui comprend qu'il est des choses
+qu'on n'écrit pas. Nous n'avons plus qu'à attendre...
+
+Ils attendirent. Mais la semaine s'écoula sans nouvelles de Norbert.
+
+Les souffrances de Mlle de Sauvebourg étaient atroces durant ces
+jours, qui lui paraissaient interminables.
+
+Mais si merveilleuse était son organisation, si résistants étaient les
+ressorts de son énergie, que nul, à Sauvebourg, ne se douta des tortures
+qui la déchiraient.
+
+Le dimanche cependant arriva.
+
+Levée matin, la marquise de Sauvebourg était allée à la première messe,
+et elle avait décidé que sa fille irait à la grande, accompagnée de sa
+femme de chambre.
+
+Cet arrangement devait ravir Mlle Diane. Peut-être verrait-elle
+Norbert.
+
+Hélas! non. L'office était déjà commencé quand elle arriva, et cependant
+le banc de la famille de Champdoce était vide.
+
+Lentement, elle gagna sa place, et, s'agenouillant, elle essaya de lire
+dans son paroissien, et même s'efforça de prier; mais elle ne pouvait:
+son âme était trop loin de là, et c'est machinalement qu'elle suivait
+les mouvements des fidèles.
+
+Cependant elle s'aperçut que le curé montait en chaire. C'était à Bivron
+le moment palpitant de la messe, parce que, avant le sermon, avaient
+lieu les publications de mariage.
+
+Les hommes, qui jusque-là se tenaient au bas de l'église, ou même
+dehors, sur la place, ne manquaient pas de s'approcher, et un silence
+s'établissait si profond, qu'on entendait les dévotes renifler la prise
+de tabac qui dégage le cerveau.
+
+Il en fut ce dimanche-là comme des autres.
+
+Le curé, après avoir promené son regard sur l'auditoire, comme pour
+compter ses ouailles, se moucha largement, toussa, et enfin tirant de
+son bréviaire une feuille de papier, lut:
+
+ «Il y a promesse de mariage...»
+
+Toutes les curiosités étaient suspendues à ses lèvres; il fit une pause,
+et d'une voix forte, reprit:
+
+ «Entre monsieur Louis-Norbert de Dompair, marquis de Champdoce,
+ fils mineur et légitime de Guillaume-César de Dompair et de feu
+ Isabelle de Barville, son épouse, domicilié dans cette paroisse...,
+ d'une part.
+
+[Illustration:--Je me vengerai!]
+
+ «Et demoiselle Désirée-Anne-Marie Palouzat, fille mineure et
+ légitime de René-Auguste Palouzat, comte de Puymandour, et de
+ défunte Zoé Staplet, son épouse, également de cette paroisse...,
+ d'autre part...»
+
+C'était la foudre qui, du haut de cette chaire, frappait Mlle Diane.
+Son coeur cessa de battre. Elle crut qu'elle allait mourir...
+
+Le prêtre continuait:
+
+ «Cette première publication sera la dernière, vu les dispenses que
+ les parties se proposent d'obtenir de Mgr l'archevêque.»
+
+Puis il dépêcha en bredouillant les formules ordinaires:
+
+ «Ceux qui connaîtraient quelque empêchement à la célébration de ce
+ futur mariage, sont obligés, sous peine d'excomunication, de nous
+ en donner connaissance, de même qu'il est défendu, sous la même
+ peine, d'en apporter aucun, par malice et sans cause!...»
+
+Des empêchements!... Quelle épouvantable ironie!... Mlle de
+Sauvebourg n'en connaissait que trop des empêchements!...
+
+Une inspiration du désespoir traversa son cerveau. Elle eut l'idée de se
+lever, et de crier, là, devant tous: Non ce mariage ne peut avoir lieu,
+Norbert est à moi, il est mon mari devant Dieu, nous sommes unis par un
+lieu plus fort et plus indissoluble que tous les liens terrestres... par
+un crime.
+
+Mais au milieu de ce désastre, et lorsqu'elle était comme écrasée sous
+les ruines de son bonheur et de ses chères espérances, son intraitable
+orgueil la sauva d'elle-même.
+
+Grâce à un prodigieux effort, elle se redressa, plus blanche que sa
+collerette, mais souriante. Et apercevant à quelques chaises d'elle, une
+jeune fille de ses amies, elle eut le courage inouï de lui adresser un
+petit geste amical, comme pour lui dire:
+
+--Qui se serait jamais attendu à cela?...
+
+Toute son intelligence se concentrait sur ce point: faire bonne
+contenance, et pour y parvenir elle n'avait pas trop de toute son
+énergie. La voix des chantres bourdonnait insupportablement à ses
+oreilles, l'odeur de l'encens lui donnait des nausées. Il lui semblait
+qu'elle allait s'évanouir, et que cette messe n'en finissait pas.
+
+Enfin, le prêtre se retournant vers les fidèles, entonna l'_Ite missa
+est_. Mlle Diane saisit le bras de sa femme de chambre, et sans
+prononcer une parole l'entraîna. Elle avait soif de solitude, comme ces
+lutteurs qui, blessés à mort, s'efforçaient de dérober les convulsions
+de leur agonie.
+
+A Sauvebourg, une émotion nouvelle l'attendait.
+
+Au moment où elle pénétrait sous le vestibule, un domestique vint à
+elle, dont la figure était toute décomposée.
+
+Ah! mademoiselle, lui dit cet homme, quel malheur! Monsieur et Madame
+vous attendent dans leur appartement... C'est horrible!
+
+Sans plus s'informer, elle monta lentement. Elle ne doutait pas qu'il ne
+dût être question de Norbert. Quand on a une préoccupation poignante, on
+y rapporte toute chose. Sans doute, ses parents avaient appris ses
+imprudences, peut-être pis!...
+
+Lorsqu'elle entra, son père et sa mère, assis l'un près de l'autre,
+pleuraient. Elle s'avança, et alors le marquis, l'attirant à lui, la fit
+asseoir sur ses genoux, et la pressa entre ses bras avec une sorte
+d'égarement.
+
+--Pauvre fille! balbutia-t-il, pauvre chère fille, mon enfant
+bien-aimée, nous n'avons plus que toi!...
+
+Le frère de Mlle Diane était mort. Un exprès avait apporté cette
+affreuse nouvelle pendant qu'elle était à l'église.
+
+Elle était fille unique, à cette heure, seule héritière de plus de
+soixante mille livres de rentes. Elle devenait un des brillants partis
+de la province.
+
+Voilà ce qu'elle vit tout d'abord.
+
+Pourtant elle pleura, elle aussi, comme ses parents, mais ses larmes
+étaient des larmes de rage.
+
+Survenue huit jours plus tôt, cette catastrophe la sauvait, elle
+assurait son mariage avec Norbert; elle lui épargnait un crime
+abominable.
+
+Maintenant, ce n'était plus qu'une effroyable raillerie du la destinée,
+un châtiment.
+
+Pour son frère, elle n'eut pas un regret. Elle ne pouvait détacher sa
+pensée de Norbert, et elle entendait toujours cette publication fatale.
+
+Pourquoi cette surprenante détermination, ce mariage odieux tout à coup
+décidé?
+
+Elle devinait un mystère et s'appliquait à le pénétrer.
+
+Qu'était-il arrivé à Champdoce? Le duc, contrairement aux affirmations
+de Dauman, s'était-il rétabli? Avait-il découvert la tentative de son
+fils et en abusait-il pour lui imposer sa volonté?
+
+La journée se consuma en conjectures, et à chercher par quel moyen, quel
+qu'il fût, elle parviendrait à rompre cette union. Car elle ne renonçait
+pas à lutter, elle ne désespérait pas encore. Sa fortune nouvelle
+pouvait faire pencher la balance de son côté.
+
+Elle avait le pressentiment qu'elle triompherait quand même, si elle
+pouvait voir Norbert seulement une minute. N'était-elle pas sûre de son
+empire sur lui? N'avait-elle pas déjà, d'un seul regard, brisé ses plus
+fermes résolutions? Serait-il capable de résister à ses prières et à
+ses pleurs? Elle le verrait à ses pieds, comme autrefois si, allant à
+lui, elle lui disait:
+
+--Je t'aime, tu es ton maître, et tu en épouses une autre!...
+
+Mais il fallait arriver jusqu'à Norbert, et promptement. Le péril
+pressait. Les jours valent des années.
+
+Elle décida que, cette nuit même, elle s'échapperait de Sauvebourg, et
+irait à Champdoce.
+
+L'entreprise était pleine de hasards, presque insensée. C'était jouer
+son avenir d'un coup, peut-être courir à l'abîme.
+
+Un peu après minuit, ayant jeté une mante sur ses épaules (lorsqu'elle
+se fut assurée que personne, dans la maison, ne bougeait), elle
+descendit l'escalier à tâtons, les pieds nus, et s'échappa par une porte
+qui donnait sur la campagne.
+
+Comment elle s'y prendrait pour arriver à Norbert? Elle n'était pas
+embarrassée. Souvent il lui avait décrit l'intérieur du château de
+Champdoce, et elle savait qu'il avait sa chambre au rez-de-chaussée,
+avec deux fenêtres sur la cour. Cela lui suffisait.
+
+Quand elle fut arrivée, elle hésita. Si elle allait se tromper de
+fenêtre?
+
+Elle se dit qu'elle était trop avancée pour reculer, que si un autre que
+Norbert ouvrait, elle s'enfuirait, et à tout hasard, elle frappa à un
+volet, doucement d'abord, puis plus rudement, enfin de toutes ses
+forces.
+
+Sa mémoire l'avait bien servie. Ce fut Norbert qui ouvrit en demandant:
+
+--Qui va là?...
+
+--C'est moi, Norbert, c'est moi, Diane...
+
+Il l'avait si bien reconnue, qu'il recula en jetant un cri.
+
+Elle profita de ce moment. L'appui de la fenêtre était fort bas; elle y
+monta hardiment et sauta dans la chambre.
+
+--Que voulez-vous, demandait Norbert d'un air égaré, que venez-vous
+faire ici?
+
+Elle le regardait et ne le reconnaissait pour ainsi dire plus, tant sa
+physionomie était étrange. Elle eut peur, elle se troubla.
+
+--Vous épousez Mlle de Puymandour? murmura-t-elle.
+
+--Oui.
+
+--Et cependant, vous prétendiez m'aimer!
+
+Tous les ressentiments de Norbert se réveillèrent, il se rapprocha.
+
+J'étais un enfant, commença-t-il, j'étais ignorant de toutes choses,
+quand pour mon malheur je vous rencontrai sur mon chemin. Qui se serait
+défié de vous, qui avez des yeux si purs que les anges doivent en avoir
+de semblables? Oh! oui, je vous ai aimée follement, jusqu'au renoncement
+de la vie, jusqu'au crime. Vous, vous ne poursuiviez que le titre de
+duchesse, et une fortune princière!
+
+Mlle Diane eut un geste désespéré.
+
+--Malheureux!... s'écria-t-elle, serais-je donc ici à cette heure, s'il
+en était ainsi? Mon frère est mort, Norbert, je suis aussi riche que
+vous, et cependant me voici!... M'accuser d'un odieux calcul, moi!... Et
+pourquoi? Sans doute parce que je n'ai pas voulu vous suivre quand vous
+m'avez proposé de fuir. O mon unique ami, c'était notre bonheur à venir
+que je défendais, c'était...
+
+Elle s'interrompit, béante, la pupille dilatée par la terreur.
+
+La porte venait de s'ouvrir, et le duc de Champdoce entrait, balbutiant
+des mots inintelligibles, riant de ce rire navrant des idiots.
+
+--Comprenez-vous maintenant, reprit Norbert, pourquoi le souvenir de nos
+amours m'est devenu abominable? Osez-vous bien parler de bonheur quand
+toujours ce fantôme de mon père se dresserait entre nous?
+
+Du doigt, Norbert lui montrait la fenêtre; elle la franchit de nouveau.
+
+Mais elle était transportée de rage et de jalousie, elle ne pouvait
+pardonner à Norbert ce crime commis par elle, qui anéantissait toutes
+ses espérances, et son adieu fut une menace.
+
+--Je me vengerai, Norbert, cria-t-elle; à bientôt!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Il n'avait fallu que trois jours, bien employés il est vrai, pour
+terminer les préliminaires du mariage de Norbert et de Mlle Marie.
+
+En trois jours, toutes les difficultés avaient été levées ou écartées,
+un contrat provisoire avait été signé et il avait été possible de
+réunir, pour les remettre au curé, les actes indispensables à la
+publication des bans.
+
+Et un samedi soir, les deux jeunes gens, M. de Puymandour disait: les
+deux futurs, furent présentés l'un à l'autre.
+
+Ils se déplurent. Au premier regard échangé, il avaient éprouvé ce
+sentiment d'instinctive répulsion dont les années ne triomphent pas
+toujours.
+
+Le malheur est qu'ils n'avaient près d'eux personne qui s'en aperçut,
+personne surtout doué d'assez de tact pour les rapprocher, pour détruire
+les préventions qu'ils nourrissaient l'un contre l'autre, pour leur
+inspirer, à défaut de passion, cette mutuelle estime qui est la base des
+amitiés durables.
+
+Lorsqu'elle était encore sous le coup des obsessions de son père,
+inspirée par le désespoir, Mlle Marie avait songé à confier à Norbert
+le secret de son coeur. Elle avait eu l'idée de lui tout avouer, de
+lui dire qu'elle en aimait un autre, qu'elle ne l'épousait que par
+contrainte et force, et qu'elle le conjurait de rompre en prenant sur
+lui la responsabilité de la rupture.
+
+Hélas! elle était faible. Au moment de parler, elle eut peur. Elle se
+tut, laissant échapper la seule chance qu'il y eût de conjurer les
+malheurs qui menaçaient deux existences.
+
+Car Norbert, au premier mot, se fût retiré, heureux sans aucun doute de
+ce prétexte, et c'en était un excellent, de ne pas tenir l'engagement
+vis-à-vis de lui-même, d'obéir à son père, maintenant que son père ne
+pouvait plus commander.
+
+En attendant, il avait été admis à faire sa cour.
+
+Chaque jour, un peu après midi, il arrivait chez M. de Puymandour chargé
+d'un énorme bouquet.
+
+On l'introduisait au salon, il remettait ses fleurs à Mlle Marie, en
+balbutiant un compliment, elle le remerciait en rougissant beaucoup, et
+ils s'asseyaient, ayant en tiers une vieille parente qu'on avait fait
+venir d'Oloron pour la circonstance.
+
+Alors, pendant des heures, ils restaient en présence, elle penchée sur
+quelque broderie, lui ne sachant quelle contenance garder, cruellement
+embarrassés, n'ayant rien à se dire, ne disant rien le plus souvent, en
+dépit d'efforts inouïs pour maintenir vivante un semblant de
+conversation banale.
+
+Jamais ils n'étaient si contents que lorsque M. de Puymandour leur
+proposait une excursion dans les environs. Avec lui, du moins, il n'y
+avait pas à redouter la pénible gêne du silence.
+
+Mais ces promenades étaient rares, M. de Puymandour n'ayant pas une
+minute à lui, et se donnant, selon ses propres expressions, un mal de
+chien.
+
+Jamais on ne l'avait vu brillant, bruyant, empressé, pressé, comme
+depuis que ce bienheureux mariage était la nouvelle du pays.
+
+On ne rencontrait plus que lui sur les chemins, à cheval ou en voiture.
+Il portait lui-même ses invitations, et sa vanité s'épanouissait aux
+félicitations dont on le comblait.
+
+Et ce n'était pas tout. Il avait encore à surveiller les préparatifs de
+la noce. Il la voulait magnifique.
+
+Norbert lui avait bien fait remarquer que toutes les splendeurs qu'il
+rêvait seraient jugées inconvenantes, en présence de la situation
+affreuse du duc de Champdoce; il n'avait rien voulu entendre.
+
+On remettait tout à neuf, on abattait des cloisons, on posait des
+tentures, on peignait sur les voitures les armes des Champdoce près des
+armes de Puymandour. Quelle gloire!...
+
+On les retrouvait partout, ces armes: au-dessus de toutes les portes,
+sur les meubles et sur la vaisselle, sur les plus menus objets. M. de
+Puymandour les eût fait broder sur sa poitrine s'il l'eût osé.
+
+A ces bruits de fête, au milieu de tout ce tumulte, la tristesse de
+Norbert et de Mlle Marie redoublait. On eût dit, à les voir pâles et
+mornes, qu'ils avaient comme le pressentiment de l'avenir qu'on leur
+préparait.
+
+M. de Puymandour avait des yeux pour ne pas voir. Se trouvait-il seul
+avec eux? c'était pour les accabler de railleries dont le goût devenait
+de plus en plus douteux.
+
+Un jour, cependant, il rapporta de ses courses une telle nouvelle, qu'il
+courut au salon, où il savait trouver ses «amoureux», ainsi qu'il
+disait.
+
+--Eh bien! mes enfants, leur cria-t-il dès le seuil, votre exemple est
+bon, et on le suit. Le maire et le curé auront de la besogne cette
+année.
+
+Mlle Marie interrogeait son père du regard.
+
+--C'est comme cela, poursuivit-il. On vient de me parler d'un mariage
+qui suivrait de près le vôtre et qui ferait du bruit aussi.
+
+--Lequel?...
+
+--Quand M. de Puymandour tenait une histoire qu'il jugeait intéressante,
+il en abusait impitoyablement.
+
+--Vous connaissez, demanda-t-il à Norbert, le fils du comte de Mussidan?
+
+--Le vicomte Octave?
+
+--Précisément.
+
+--Je croyais qu'il habitait Paris.
+
+--Il l'habite, en effet, et même y fait ses farces. Mais il est ici,
+chez son père, depuis huit jours, et voici que déjà il a le coeur
+pris. Devinez un peu à qui on le marie? je vous le donne en cent, je
+vous le donne en mille...
+
+--Nous ne devinerons jamais, cher père, ainsi ne nous fais pas languir.
+
+M. de Puymandour crut devoir prendre son air le plus mystérieux.
+
+--Ce que je vous en dis, continua-t-il, est entre nous. Je le tiens de
+Gavinet, le notaire, à qui j'ai promis le secret; ainsi... Il paraît que
+le comte Octave de Mussidan va épouser Mlle Diane de Sauvebourg.
+
+Mlle Marie eut un geste incrédule.
+
+--Ce n'est guère probable, fit-elle. Il n'y a pas huit jours que Mlle
+Diane a perdu son frère.
+
+--Raison de plus, parbleu! La voici une riche héritière, maintenant. Les
+Mussidan, qui sont plus fins que l'ambre, sont très capables d'avoir
+écrit à leur fils d'accourir, afin de devancer tous les partis qui vont
+se présenter. Octave est venu, c'est un charmant cavalier, et ma foi! je
+trouve cela tout naturel.
+
+Norbert était devenu fort rouge d'abord, puis livide. Si grand avait été
+son saisissement, qu'il faillit laisser échapper un album qu'il tenait.
+
+Mais la précaution qu'il prit de détourner la tête pour cacher son
+émotion était inutile, ni Mlle Marie ni son père n'avaient remarqué
+son trouble.
+
+M. de Puymandour poursuivait:
+
+--J'approuve, du reste, le vicomte de Mussidan. Mlle Diane, outre que
+sa beauté est surprenante, me paraît de tous points une personne
+accomplie. On n'a pas plus grand air. Quelle hauteur, quels dédains!...
+Rien qu'à la voir, on devine la fille de grande maison, tenant en un
+profond mépris le commun de l'humanité. Quant à son esprit, j'en ai
+éprouvé le piquant.
+
+Il se retourna vers sa fille et ajouta:
+
+--Voilà, Marie, le modèle que vous devez vous proposer maintenant que
+vous allez être duchesse. Combien de fois n'ai-je pas eu à vous
+reprocher la modestie que vous outrez! Vous n'entrez pas dans un salon,
+vous vous y glissez.
+
+Comment voulez-vous qu'on vous accorde les égards dus à votre rang, si
+vous ne paraissez pas en avoir conscience?
+
+Lorsqu'il abordait ce chapitre, M. de Puymandour ne tarissait pas.
+Mlle Marie le savait, aussi profita-t-elle d'un moment où il
+reprenait haleine, pour s'esquiver sous prétexte d'un ordre à donner.
+
+Le comte ne se fâcha pas trop de ce manque du révérence filiale, Norbert
+lui restait.
+
+--Pour en revenir à Mlle Diane, reprit-il, je viens de la rencontrer
+à l'instant, sortant de chez la mère Rouleau. Le noir lui sied,
+parbleu!... à ravir. Décidément un deuil est une bonne fortune pour une
+blonde... Mais, pardon, je suis là à vous chanter ses mérites, comme si
+vous ne les connaissiez pas mieux que personne...
+
+--Moi? monsieur le comte.
+
+--Vous, monsieur le marquis... Ah ça, voudriez-vous nier, par hasard?
+
+--Quoi?
+
+--Que vous lui avez fait la cour, et de très près même, mon gaillard!
+Allons, bon! voilà que vous rougissez... il n'y a pas de quoi. On est
+jeune, on est amoureux, on a une maîtresse...
+
+--Mais, monsieur le comte, je vous jure...
+
+M. de Puymandour éclata de rire.
+
+--A d'autres, marquis, interrompit-il, à d'autres! On vous a trop
+souvent rencontrés ensemble sous la coudrette... Eh! eh!... la
+discrétion est inutile.
+
+[Illustration:--Grâce, mon père! grâce!]
+
+Vainement Norbert essaya de se défendre, de protester avec toute
+l'énergie de la vérité, il s'adressait au plus têtu des hommes.
+
+--Vous n'avez d'ailleurs rien à vous reprocher, poursuivait le comte.
+Certainement vous n'avez pas trompé Mlle Diane. Pouvait-elle espérer
+devenir votre femme? Non, puisqu'elle n'avait pas le sou. Ah! maintenant
+que son frère est mort et qu'elle est riche, ce serait une autre
+histoire...
+
+Positivement, cette théorie ignoble était celle de M. de Puymandour.
+Elle révolta si bien l'honnêteté de Norbert qu'une réplique fort
+blessante lui vint aux lèvres. Il se contint, ayant un parti pris de
+résignation.
+
+Mais il était si réellement indigné qu'il ne put prendre sur lui de
+rester à dîner, et que, résistant aux pressantes instances du comte,
+prétextant des soins à donner à son père, il se retira.
+
+Les sentiments les plus confus et les plus contraires s'agitaient en
+lui, pendant qu'il regagnait Champdoce. Il souffrait.
+
+Cependant, il doutait encore des assertions de M. de Puymandour, et il
+songeait au moyen de savoir la vérité, quand, en sortant de Bivron, sur
+la grande route, il s'entendit appeler par quelqu'un qui courait
+derrière lui.
+
+--Monsieur le marquis! monsieur!...
+
+Il se retourna et se trouva on face de Montlouis, ce fils du fermier de
+son père, dont, l'hiver précédent, à Poitiers, il avait fait son
+confident et son ami.
+
+--Vous ne m'aviez pas aperçu en passant, monsieur le marquis?
+demanda-t-il.
+
+Montlouis, autrefois, tutoyait Norbert; mais il avait depuis trois mois
+pénétré dans un monde où on lui avait appris la distante énorme qui le
+séparait, lui fils d'un paysan, n'ayant pas cent louis de rentes, d'un
+grand seigneur millionnaire.
+
+--J'étais très préoccupé, répondit Norbert.
+
+Et, craignant d'avoir froissé son ancien camarade, il lui tendit la
+main.
+
+--Voici une semaine, reprit Montlouis, que je suis revenu au pays avec
+mon patron. Car j'ai un patron, maintenant. M. le vicomte de Mussidan
+m'a définitivement attaché à sa maison en qualité de secrétaire, ou
+plutôt d'intendant. M. Octave n'est peut-être pas très commode, il se
+met pour un rien dans des colères épouvantables; mais au fond, c'est le
+meilleur des hommes. Je suis enchanté de ma position.
+
+--Allons tant mieux, mon ami, tant mieux.
+
+Mais ce n'était pas uniquement pour lui communiquer ces détails que
+Montlouis avait couru après Norbert.
+
+--Et vous, monsieur le marquis, continua-t-il, vous allez épouser
+Mlle de Puymandour? Quand ou me l'a appris, j'ai failli tomber de mon
+haut.
+
+--Pourquoi? s'il te plaît.
+
+--Dame!... monsieur, j'en étais encore au temps où nous allions
+attendre, au bout d'un certain jardin, que certaine petite porte
+s'ouvrît mystérieusement.
+
+--Tu aurais dû oublier cela, Montlouis.
+
+--Oh!... monsieur, je vous en parle, mais nul autre que vous, quand il
+s'agirait de ma tête, ne m'arracherait un mot à ce sujet. Je voulais
+vous dire que les hasards de la vie sont bien surprenants. Pensez que
+votre ancienne...
+
+D'un geste menaçant Norbert l'interrompit.
+
+--Malheureux!... s'écria-t-il, qu'oses-tu dire!...
+
+--Monsieur!...
+
+--Sache bien que Mlle de Sauvebourg est aussi pure que le jour où je
+l'ai aperçue pour la première fois. Elle a été folle, elle a été
+imprudente, oui; coupable, non. Je le jure devant Dieu!
+
+--Et je vous crois, monsieur, je vous crois!...
+
+Le fait est qu'il ne croyait pas un mot de ce que disait Norbert, et il
+était aisé de le comprendre à sa physionomie et à son accent.
+
+--Toujours est-il que Mlle de Sauvebourg va devenir ma patronne.
+
+--Elle!... tu en es sûr?
+
+--J'ai du moins de fortes raisons de le croire; on ne parle que de cela
+à Mussidan.
+
+Ainsi donc, M. de Puymandour était exactement informé, Norbert était
+bien forcé de se rendre.
+
+--Cependant, interrogea Norbert, quand le vicomte a-t-il pu voir Mlle
+Diane? où? comment?
+
+--Oh! bien simplement. A Paris, M. Octave était assez lié avec le fils
+du marquis de Sauvebourg, et il l'a visité souvent pendant sa maladie.
+Dès que les parents de ce pauvre jeune homme ont su monsieur le vicomte
+ici, ils l'ont fait demander, et il s'est rendu à leurs désirs.
+Naturellement il a vu Mlle Diane, et il est revenu enthousiasmé, si
+épris qu'il en rêve.
+
+L'irritation de Norbert était devenue si visible, que Montlouis
+s'arrêta, convaincu qu'il était amoureux et jaloux.
+
+--Après cela, ajouta-t-il, en manière de consolation, rien n'est encore
+décidé!...
+
+Mais Norbert était trop bouleversé pour supporter davantage le bavardage
+de Montlouis. Il lui serra la main, lui dit brusquement: «au revoir,» et
+s'éloigna à grands pas, le laissant planté au beau milieu de la route,
+immobile et muet d'étonnement.
+
+C'est que jamais, même au plus beau temps de ses amours, le seul nom de
+Diane ne l'avait tant remué, et il était furieux contre lui-même.
+
+--Quoi!... se disait-il, après tout ce qui s'est passé, je ne puis
+prendre sur moi de l'oublier!... Je sais qu'elle se jouait de moi; je
+n'étais que l'instrument de son exécrable ambition; elle a froidement
+préparé l'assassinat de mon père, et je l'aimerais encore!... Ne suis-je
+donc qu'un lâche! et, pour cesser de penser à elle, faudra-t-il
+m'arracher le coeur!...
+
+Aux tortures déjà insupportables de Norbert, s'ajoutaient à cette heure,
+les plus horribles inquiétudes.
+
+Interrogeant l'avenir, il ne découvrait que malheurs et pressentait les
+plus affreuses complications. Tout tournait contre lui.
+
+Il lui semblait qu'il était comme enfermé dans un cercle d'airain qui,
+de moment en moment, allait se rétrécissant et finirait par le broyer.
+
+Il voyait Mlle de Sauvebourg épousant le vicomte Octave de Mussidan
+et rencontrant Montlouis au service de son mari.
+
+Quelles seraient ses impressions, quand elle se trouverait en face de ce
+confident de ses anciennes amours, de ce jeune homme qui, dix fois,
+quand Norbert était retenu à Champdoce, était venu lui porter une
+lettre, chercher une réponse?
+
+Et Montlouis!... quelle conduite tiendrait-il? Aurait-il le sang-froid
+et le tact nécessaires pour sauver une situation si délicate?
+
+Que résulterait-il de ce rapprochement qui paraissait une cruelle ironie
+de la Providence?
+
+Très probablement la femme ne se résignerait pas à subir l'odieuse
+présence du complice des fautes de la jeune fille. Elle s'empresserait
+d'imaginer quelque prétexte pour le faire éloigner. Lui ne serait pas
+dupe, et furieux de perdre une position qui lui plaisait et qui faisait
+toute sa fortune, il parlerait.
+
+Montlouis parlant, M. de Mussidan justement indigné d'avoir été si
+misérablement trompé, chasserait sa femme sans ménagements.
+
+Que ferait Diane, quand elle se verrait irrémissiblement perdue, mise au
+ban de ce monde où elle prétendait régner?
+
+Ne chercherait-elle pas à se venger de Norbert?
+
+Il en était à se demander si la mort ne serait pas un bienfait, lorsque,
+approchant de Champdoce, il vit surgir devant lui la fille de la mère
+Rouleau.
+
+Cachée derrière une haie depuis plus de deux heures, elle guettait son
+passage.
+
+--J'ai une commission pour vous, monsieur, lui dit-elle.
+
+Il prit une lettre qu'elle lui tendait, l'ouvrit et lut:
+
+ «Vous dites que je ne vous aime pas; vous voulez des preuves, sans
+ doute! Eh bien, partons ensemble ce soir... Je serai perdue, mais à
+ vous.
+
+ --«Réfléchissez, Norbert, il en est temps encore. Demain il sera
+ trop tard...»
+
+C'était Mlle de Sauvebourg qui osait lui écrire!
+
+Longtemps il tint les yeux attachés sur cette lettre, pour lui d'une si
+poignante éloquence, comme s'il eût espéré qu'elle trahirait quelque
+chose de la pensée qui l'avait dictée.
+
+L'écriture d'ordinaire si ferme et si nette de Mlle Diane était
+tremblée et confuse. Les trois derniers mots étaient presque illisibles.
+En plusieurs endroits, le satiné du papier était enlevé. Étaient-ce des
+traces de larmes?
+
+Mais l'écriture ment; on peut mouiller du papier avec quelques gouttes
+d'eau.
+
+Cependant il comprenait que, pour tenter cette démarche suprême, pour
+risquer l'humiliation d'un refus de sa personne, qu'elle offrait, elle
+avait dû faire à son indomptable orgueil la plus horrible violence.
+
+--Si elle m'aimait, pourtant!... murmura-t-il.
+
+Il hésitait, oui, il hésitait saisi de cette idée qu'elle sacrifiait
+pour lui honneur, famille, fortune, qu'elle était à lui s'il la voulait,
+qu'il ne tenait qu'à lui d'être avant deux heures près d'elle, au fond
+d'une voiture, fuyant vers quelque pays nouveau; son coeur battait à
+rompre sa poitrine, quand à cinquante pas sur la route, il aperçut un
+homme qui s'avançait: son père.
+
+C'était la seconde fois que, par sa seule présence, M. de Champdoce
+triomphait des plus puissantes séductions de Mlle Diane.
+
+--Jamais! s'écria Norbert--avec un tel emportement, que la fille de la
+mère Rouleau fit un bon en arrière,--jamais! jamais!
+
+Et froissant la lettre avec une rage inconsciente, il la jeta sur le
+chemin où Françoise la ramassa précieusement l'instant d'après, et se
+précipita vers son père.
+
+Le duc était alors remis de son attaque.
+
+Remis... en ce sens, du moins, que la vie était sauve, qu'il se
+levait, marchait, mangeait et dormait comme avant.
+
+Mais l'âme ne commandait plus au corps. L'intelligence, l'étincelle
+divine, paraissait pour toujours éteinte.
+
+Guidé par l'instinct, par une sorte de mémoire de la chair qui survit à
+la raison, il accomplissait mécaniquement une partie des actes qui lui
+étaient habituels. Ainsi, il faisait aux environs sa tournée
+quotidienne, il allait regarder les ouvriers travailler aux champs, il
+visitait les écuries et les étables, mais de ce qu'il faisait, il
+n'avait nulle conscience.
+
+Même cet état du duc avait soulevé des difficultés dont Norbert ne se
+fût pas tiré de sitôt sans l'aide de M. de Puymandour.
+
+Mais cet excellent comte, naturellement actif, avait, en ces
+circonstances, réalisé des prodiges. Grâce à un conseil de famille et
+des jugements, il avait obtenu pour Norbert l'émancipation et le droit
+d'administrer provisoirement la fortune.
+
+Tout cela retarda un peu le jour du mariage. Il arriva cependant.
+
+Dès le matin, après une nuit épouvantable, Norbert avait été saisi par
+son beau-père. Livré ensuite aux compliments et aux empressements des
+invités qui arrivaient en foule, il n'eut pas une seconde de réflexion.
+
+A onze heures, il monta en voiture. On le conduisit à la mairie d'abord,
+puis à l'église. A midi, tout était fini; il était lié pour la vie.
+
+Que lui importait, après cela, la magnificence qu'avait déployée M. de
+Puymandour! Un seul des événements de cette journée d'étourdissement
+devait rester gravé dans sa mémoire.
+
+Un peu avant le dîner, on lui présenta le vicomte Octave de Mussidan,
+et, après l'avoir complimenté, le vicomte profita de la circonstance
+pour annoncer officiellement son mariage avec Mlle de Sauvebourg.
+
+Cinq jours plus tard, les nouveaux époux étaient installés à Champdoce.
+
+Pris entre une femme qu'il ne pouvait aimer, dont la tristesse mortelle
+lui semblait un reproche, et son père frappé d'imbécilité, Norbert était
+assailli d'idées de suicide.
+
+Consumé de regrets et de remords, ne concevant aucun but à donner à sa
+vie, n'apercevant pas de terme à son supplice, il s'affermissait de plus
+en plus dans son fatal dessein, quand un matin on vint le prévenir que
+son père refusait de se lever.
+
+On envoya chercher le médecin qui jugea le duc en danger.
+
+Une sorte de réaction, en effet, se produisait. Toute la journée, le
+malade s'agita terriblement. Sa langue, qui était restée fort
+embarrassée, parut se dégager, et à la tombée de la nuit il parlait
+librement. Et alors un délire effrayant s'empara de lui, et Jean et
+Norbert durent éloigner tout le monde. Il y avait à craindre que le duc
+ne révélât le secret de son mal, à chaque moment les mots de poison ou
+de parricide revenaient dans ses phrases incohérentes.
+
+Vers les onze heures, cependant, il s'était calmé et paraissait assoupi,
+quand tout à coup il se dressa sur son séant en appelant d'une voix
+forte: «A moi!»
+
+Norbert et Jean se précipitèrent vers le lit et furent terrifiés.
+
+Le duc avait repris sa physionomie d'autrefois, son oeil brillait, sa
+lèvre tremblait comme lorsqu'il était irrité.
+
+--Grâce?... cria Norbert en tombant à genoux, grâce, mon père.
+
+M. de Champdoce étendit doucement la main vers lui.
+
+--Mon orgueil était insensé, prononça-t-il, Dieu m'a puni. Mon fils, je
+vous pardonne.
+
+Le malheureux jeune homme sanglotait.
+
+--Je renonce à mes projets, mon fils, je ne veux pas que vous épousiez
+Mlle de Puymandour, puisque vous ne l'aimez pas.
+
+Norbert s'était à demi soulevé:
+
+--Je vous ai obéi, mon père, murmura-t-il, elle est ma femme.
+
+Le visage de M. de Champdoce à ces mots exprima la plus affreuse
+angoisse; ses yeux roulèrent dans leur orbite, il raidit ses bras en
+avant comme s'il eût voulu écarter un fantôme, et d'une voix rauque il
+cria:
+
+--Malheureux!... Trop tard!...
+
+Une convulsion suprême le rabattit sur ses oreillers; il était mort!
+
+S'il est vrai que parfois, pour les mourants, le voile de l'avenir se
+déchire, le duc de Champdoce avait vu.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Repoussée par Norbert, brutalement chassée, Mlle Diane reprit, la
+mort dans l'âme, le chemin de Sauvebourg, que l'instant d'avant elle
+parcourait palpitante d'espoir.
+
+L'apparition du duc de Champdoce l'avait terrifiée. Elle comprenait
+l'horreur du crime, maintenant qu'elle l'avait vu.
+
+Elle courait, éperdue, car il lui semblait que des voix effroyables se
+mêlaient aux mugissements de la tempête, et que dans les ténèbres,
+autour d'elle, des spectres la menaçaient.
+
+Mais son imagination n'était pas de celles qui restent longtemps
+frappées. Lorsqu'elle eût regagné sa chambre, sans bruit, comme elle
+l'avait quittée, quand elle eût fait disparaître ses vêtements souillés
+de boue et de toutes les traces de sa sortie, elle commença à se
+remettre et même ne tarda pus à sourire de ses terreurs.
+
+Réfléchissant, elle se disait que, sans l'arrivée du duc, elle eût
+peut-être reconquis Norbert, et que désespérer serait faiblesse tant que
+le «Oui» fatal ne serait pas prononcé.
+
+Accablée de honte sur le moment, et frémissante, elle avait menacé
+Norbert. Plus calme à cette heure, elle sentait qu'elle ne pouvait
+prendre sur elle de le haïr.
+
+Toute sa haine s'adressait à cette autre femme, cette rivale, cette
+Marie de Puymandour qui avait été comme son mauvais génie.
+
+De celle-là, oui, il fallait se venger.
+
+La voix secrète du pressentiment disait à Mlle Diane, que c'était de
+ce côté qu'elle devait chercher des raisons de rompre ce mariage dont
+les bans avaient été publiés le matin même.
+
+Mais avant de rien entreprendre, connaître le passé de Mlle de
+Puymandour était indispensable. Mlle Diane se jura qu'elle
+connaîtrait ce passé.
+
+Telles étaient les dispositions de Mlle de Sauvebourg quand on lui
+présenta le vicomte de Mussidan, l'ami de ce frère dont la mort la
+faisait si riche.
+
+Il n'accourait pas sur un avis de son père, ainsi que l'avait
+charitablement supposé M. de Puymandour.
+
+Le hasard seul le ramenait dans sa famille, ou plutôt le désir d'obtenir
+de la munificence paternelle de quoi éteindre quelques dettes devenues
+gênantes.
+
+Octave de Mussidan, à cette époque, réunissait, à un degré supérieur,
+toutes les conditions qui, au début de la vie, promettent et même
+paraissent assurer de longues années de bonheur.
+
+Grand, bien fait, doué de la plus heureuse physionomie, ayant une santé
+de fer, il avait en outre les avantages d'un beau nom et d'une fortune
+considérable.
+
+Deux femmes, qui étaient la grâce et l'esprit mêmes: sa mère, une
+Rhéteau de Commarin et sa tante, veuve de ce général de Sairmeuse, si
+fameux sous la Restauration, s'étaient chargées de son éducation
+sociale.
+
+Envoyé à Paris à vingt ans, avec une pension assez forte pour y faire
+bonne figure, il se trouva du premier coup, grâce aux alliances de sa
+famille, lancé dans la société du grand monde.
+
+Mêlé aux viveurs de bonne compagnie du café de Paris, à une époque où
+les Septdeuil, les Maufort, les Dreycant et les Sarbovèze donnaient le
+ton, il eut vite perdu le fonds de naïveté apporté de sa province, et
+conquis cette assurance qui donne la conscience d'une certaine
+supériorité et la domination des choses à demi faciles.
+
+S'il est vrai que les gens heureux dont les désirs s'éparpillent en
+mille satisfactions sont incapables de sentiments sérieux, Octave de
+Mussidan devait être à l'abri des orages d'une grande passion.
+
+Cependant, il n'en fut pas ainsi.
+
+A la seule vue de Mlle de Sauvebourg, il ressentit cette commotion
+intérieure que Stendhal appelait le «coup de foudre,» présage d'un de
+ces amours qui font le désespoir ou la félicité de la vie entière.
+
+Il est vrai que jamais Mlle Diane n'avait été aussi étrangement
+séduisante qu'elle l'était alors, et que jamais elle ne le fut à un
+degré égal.
+
+[Illustration: Elle essaya de le lui arracher.]
+
+Octave de Mussidan lui déplut. Il était trop différent de Norbert.
+
+Entre ce gentilhomme si correct, et «le sauvage de Champdoce», elle ne
+voyait nul rapport, nulle comparaison possible.
+
+Rien, d'ailleurs, rien au monde n'était capable d'effacer du coeur de
+Mlle de Sauvebourg l'image de Norbert lui apparaissant pour la
+première fois dans les bois de Bivron, son fusil encore fumant à la
+main, vêtu de sa veste de bure.
+
+C'est ainsi qu'elle aimait à se le figurer, frémissant d'énergie
+contenue, rougissant, intimidé, osant à peine lever sur elle ses beaux
+yeux tremblants.
+
+Cependant Octave était pris, et il s'abandonnait délicieusement au
+sentiment qui l'envahissait et qui, à chacune de ses visites à
+Sauvebourg, le pénétrait davantage.
+
+Mais, en amoureux chevaleresque, et qui prétend ne tenir la femme aimée
+que de sa seule et libre disposition, il s'adressa tout d'abord à
+Mlle Diane.
+
+Ayant réussi à se trouver un instant seul près d'elle, respectueusement
+et de la voix la plus émue, il lui demanda si elle daignait permettre
+qu'il sollicitât du marquis de Sauvebourg, l'honneur de son alliance.
+
+Cette démarche la surprit extrêmement. Tout entière aux anxiétés de la
+lutte qu'elle avait entreprise, elle ne s'était aperçue de rien.
+
+Elle fut affreusement impressionnée: autant qu'un malade à qui le
+chirurgien annonce que c'est assez s'engourdir dans la souffrance, et
+qu'une horrible opération est devenue nécessaire.
+
+Octave la forçait, en quelque sorte, de regarder en face la réalité.
+
+Elle arrêta sur M. de Mussidan un indéfinissable regard, et après une
+longue hésitation lui promit pour le lendemain soir une réponse
+décisive.
+
+La nuit entière se passa en épouvantables hésitations. Avoir commis un
+crime et n'en pas recueillir les fruits!... Cela ne pouvait lui entrer
+dans l'esprit.
+
+Le résultat de ses méditations fut la lettre confiée à la fille de la
+mère Rouleau.
+
+L'accusé qui attend de la délibération de ses juges un verdict de vie ou
+de mort, n'endure pas tout ce que soutint Mlle Diane pendant qu'elle
+guettait au bout du parc de Sauvebourg le retour de sa messagère.
+
+Cette atroce agonie durait depuis plus de quatre heures, lorsque enfin
+Françoise reparut tout essoufflée.
+
+--Qu'a-t-il dit? demanda Mlle Diane.
+
+--Rien!... c'est-à-dire si; il s'est écrié comme cela, avec des
+gesticulations de furieux: Jamais!... jamais!...
+
+Il ne fallait pas que cette fille pût se douter de quelque chose.
+Mlle Diane eut la force de sourire.
+
+--C'est bien ce que je pensais, fit-elle.
+
+Et comme Françoise semblait vouloir ajouter quelque chose, elle
+l'interrompit, lui remit un louis pour sa course et lui fit signe de
+s'éloigner.
+
+Certes, Mlle de Sauvebourg était anéantie, mais elle éprouvait en
+même temps cet indéfinissable soulagement du joueur qui, risquant une
+fortune après d'effroyables alternatives, perd son dernier louis et
+s'écrie: Enfin!...
+
+Plus d'incertitudes désormais, de doutes, d'angoisse, plus rien à
+tenter. Nul espoir ne survivait, sinon celui de la vengeance.
+
+Elle bénissait l'amour d'Octave, maintenant. Elle se disait que, mariée,
+elle serait libre, et qu'elle pourrait suivre Norbert et sa femme à
+Paris.
+
+Quand elle entra au château Octave venait d'arriver.
+
+Il l'interrogea du regard, et d'un doux geste de tête, plein d'adorables
+promesses, elle répondit: Oui.
+
+Ce consentement, pensait-elle, la libérait du passé. Elle se trompait.
+
+Elle comptait sans les imprudences commises, sans les complices, sans
+Dauman.
+
+En apprenant que le coup était manqué--ce furent ses expressions,--le
+vaillant «Président» avait été saisi d'une de ces terreurs, il disait:
+«souleurs,» qui tuent leur homme.
+
+Rapidement et sans bruit, il avait réuni le plus possible d'argent
+comptant, et ses paquets faits, il se tenait prêt à s'envoler à la
+première alerte. Les nouvelles que lui donna M. de Puymandour le
+tranquillisèrent un peu; il ne fut vraiment rassuré que lorsqu'il fut
+bien sûr que le duc avait perdu la raison, et que le médecin avait cessé
+ses visites à Champdoce.
+
+Mais alors, il fut pris de ce vertige dont est frappé l'homme qui mesure
+le précipice où il a failli rouler.
+
+Ses nerfs, excités outre mesure, se détendirent tout à coup, et telle
+fut la réaction qu'il dut se mettre au lit et que pendant une douzaine
+de jours il fut en proie à une sorte de fièvre cérébrale.
+
+Il commençait à se lever, lorsqu'on lui annonça successivement le
+mariage de Norbert et la mort du duc.
+
+Ne découvrant plus l'ombre d'un danger, il recouvra ses facultés
+ordinaires de calcul, et se prit à réfléchir en toute liberté d'esprit.
+
+Il avait dans son tiroir pour vingt mille francs d'obligations de
+Norbert, de l'or en barre maintenant qu'il jouissait de ses droits. Mais
+l'appétit vient en mangeant, et le «Président» ne tarda pas à trouver
+que cela était peu pour ses peines et rien pour les risques qu'il avait
+courus.
+
+De là à chercher les moyens de recueillir, de cette affaire, un regain
+qui valût la moisson, il n'y avait qu'un pas, qu'il eut vite franchi.
+
+En moins de rien, il eut arrêté son plan et pris ses mesures, et pour sa
+première sortie, il alla rôder autour de Sauvebourg.
+
+Il se disait que ce serait bien le diable, si le hasard ne lui
+fournissait pas l'occasion d'un petit tête-à-tête avec Mlle Diane.
+
+Il lui fallut de la patience. Mlle Diane sortait tous les jours, mais
+toujours accompagnée, et il se gardait de se montrer.
+
+Dauman avait bien fait quinze heures de faction en diverses fois, quand
+enfin il eut le plaisir de voir celle qu'il guettait, se dirigeant seule
+vers Bivron.
+
+Il la suivit sans qu'elle pût s'en douter, parce qu'à cet endroit la
+route était découverte, mais quand elle arriva à un petit bois qui est à
+mi-chemin du bourg, il parut tout à coup.
+
+Mlle de Sauvebourg ne l'avait pas aperçu depuis qu'elle l'avait forcé
+d'aller aux renseignements, et sa vue lui causa la plus pénible
+impression.
+
+--Que voulez-vous? lui demanda-t-elle brusquement.
+
+Il ne répondit pas directement, mais, après s'être confondu en excuses
+de son audace, il commença à féliciter Mlle Diane de son mariage,
+dont tout le monde s'entretenait, et dont il était ravi, pour sa part,
+car il lui était respectueusement dévoué, et il jugeait M. de Mussidan
+bien supérieur comme genre, comme...
+
+D'un geste elle arrêta ce flux de paroles.
+
+--Si c'est là tout ce que vous avez à me dire!... fit-elle.
+
+Déjà elle se détournait, il osa l'arrêter par un des coins de son châle.
+
+--J'aurais encore quelque chose à ajouter, insista-t-il, relativement
+à... vous savez bien...
+
+Elle s'impatientait.
+
+--Relativement à quoi? demanda-t-elle, sans déguiser son profond mépris.
+
+Il sourit bassement, s'assura d'un regard que personne n'était à portée
+de l'entendre, et, se penchant vers Mlle Diane, il murmura:
+
+--C'est rapport au poison.
+
+Elle se rejeta violemment en arrière, comme si elle eût vu un aspic se
+dresser sous ses pieds.
+
+--Qu'osez-vous dire?... balbutia-t-elle.
+
+--Mais déjà il avait repris son air obséquieux, et il se répandait en
+plaintes et en récriminations. Quel tour abominable elle lui avait joué!
+Lui voler son flacon de verre noir!... Si tout se fût découvert, il eût
+certainement payé pour tous, et de sa tête, un crime dont il était
+innocent. Il en avait été malade de douleur, et à cette heure encore le
+sommeil le fuyait et il était poursuivi par d'affreux remords... Bien
+plus, tout pouvait se découvrir encore...
+
+--Au fait!... fit Mlle Diane en frappant du pied; au fait!...
+
+--Eh bien!... mademoiselle, je ne saurais rester dans le pays; j'y meurs
+d'inquiétude; je veux passer à l'étranger... C'est ma fortune que me
+coûte cette affaire... Vous savez, quand il faut réaliser... Je suis un
+homme ruiné...
+
+--Enfin, que voulez-vous?
+
+Le regard clair de Mlle de Sauvebourg arrêté sur lui, gênait
+atrocement Dauman.
+
+Il voulait, il l'expliqua verbeusement, de quoi se consoler de l'exil...
+un souvenir, un faible secours..., le strict nécessaire... le capital
+d'une petite rente de trois mille francs.
+
+Mlle de Sauvebourg était incapable de modérer son indignation et de
+cacher son dégoût.
+
+--Je comprends, interrompit-elle; vous voulez faire payer ce que vous
+appelez votre dévouement.
+
+--Mademoiselle...
+
+--Et vous l'estimez soixante mille francs! c'est cher.
+
+--Hélas! c'est à peine la moitié de ce que me coûte cette malheureuse
+affaire!...
+
+--Oh!... je sais ce que je dois penser de ces exigences.
+
+Dauman leva vers le ciel des bras éplorés:
+
+--Des exigences! s'écria-t-il d'un ton larmoyant, ai-je donc l'air d'un
+homme qui exige? Ah! il est dur d'être ainsi méconnu... Que fais-je en
+ce moment? Je viens à vous, humblement, chapeau bas, comme si je
+demandais l'aumône. Si j'exigeais, ce serait autre chose. Je dirais: Je
+veux tant, ou je parle. Qu'ai-je à perdre, en somme, si tout se
+découvre? Presque rien. Je suis un pauvre homme, et je suis vieux. M.
+Norbert, au contraire, et vous, mademoiselle, avez tout à risquer; vous
+êtes jeunes, riches et nobles, l'avenir vous promet le bonheur.
+
+Il s'arrêta pour juger de l'effet de ses paroles.
+
+Mlle Diane réfléchissait:
+
+--Vous parleriez, fit-elle, qu'on ne vous croirait pas. Quand on avance
+certaines choses de certaines gens, il faut des preuves.
+
+--C'est vrai, mademoiselle; mais qui vous dit que je n'en ai pas?... Eh!
+eh! je suis un homme de précaution, moi, et j'ai la preuve de bien des
+choses. Croyez-vous, par exemple, que si j'allais trouver M. le marquis
+votre père, il ne me donnerait pas une jolie somme bien ronde, du billet
+que j'ai là, et qui éclairerait singulièrement M. de Mussidan! Je vous
+donne la préférence et vous vous plaignez!...
+
+Tout en parlant, il sortait de sa poche un portefeuille crasseux, et il
+en tirait un papier qui avait dû être chiffonné et ensuite lissé
+soigneusement.
+
+Mlle Diane étouffa un cri de frayeur et de rage.
+
+Elle venait de reconnaître son dernier billet à Norbert.
+
+--Ah! s'écria-t-elle, Françoise m'a trahie... sans doute pour me
+récompenser d'avoir sauvé sa mère!...
+
+Le «Président» tenait sa lettre entr'ouverte; elle pensa qu'il ne se
+défiait pas; d'un geste rapide comme la pensée, elle essaya de la lui
+arracher.
+
+Mais il était sur ses gardes; il recula en faisant du doigt un geste
+ironique.
+
+--Oh! que non pas, dit-il avec un accent d'odieuse familiarité. Il n'en
+sera pas de ceci comme du petit flacon. Ce billet, je vous le rendrai en
+même temps qu'un autre que j'ai de vous adressé à moi, quand j'aurai ce
+que je demande. Jusque-là, rien... Si je suis pris, je veux m'asseoir
+sur les bancs de la cour d'assises en bonne compagnie...
+
+Mlle de Sauvebourg était véritablement au désespoir.
+
+--Mais je n'ai pas d'argent!... s'écria-t-elle, une jeune fille n'a pas
+d'argent!
+
+--M. Norbert en a.
+
+--Adressez-vous à lui, alors...
+
+Dauman hocha la tête.
+
+--Nenni!... fit-il, pas si sot!... Il m'en cuirait, peut-être. Je
+connais M. Norbert, il est tout le portrait de son père... Tandis que
+vous, mademoiselle, vous lui ferez prendre la chose en douceur... Vous y
+êtes quasi plus intéressée que lui!
+
+--Président!
+
+--Oh!... il n'y a plus de Président qui tienne. Comment! je viens à vous
+bien humblement, et vous me traitez comme le dernier des derniers!... Je
+me révolte, à la fin! Je suis honnête, moi, quarante-sept années de
+probité sont là pour le prouver. Je n'ai jamais empoisonné personne...
+Assez de rebuffades! Nous sommes aujourd'hui mardi: si vendredi, avant
+six heures, je n'ai pas ce que je demande, votre père et M. de Mussidan
+auront de mes nouvelles. Tenez-vous à vous marier?...
+
+Il salua ironiquement, tourna les talons et s'éloigna en disant:
+
+--C'est à prendre ou à laisser!
+
+Mlle de Sauvebourg était comme pétrifiée de tant d'impudence, et
+Dauman avait déjà disparu au tournant de la route, qu'elle cherchait
+encore, et vainement, une réponse pour l'écraser.
+
+--Misérable!... murmura-t-elle, toute frémissante, misérable!...
+
+Oui, misérable, en effet, mais il la tenait, et pour la perdre à tout
+jamais, il n'avait qu'à vouloir.
+
+Et elle comprenait qu'il était un homme à exécuter ses menaces, dût-il
+n'en retirer aucun profit, dût-il même se compromettre sérieusement pour
+lui nuire, obéissant à cet instinct de perversité qui pousse à faire le
+mal pour le mal.
+
+Mais les niais seuls se désolent sans agir, trouvant comme une imbécile
+consolation à répéter les éternels: «Si j'avais su!» des incapables et
+des lâches.
+
+Les forts commencent par chercher comment se tirer d'affaire.
+
+Ainsi fit Mlle Diane. Mais elle n'avait pas le choix des moyens.
+Force était d'en passer par où voulait Dauman. S'adresser à Norbert
+était l'unique ressource.
+
+Certes, elle ne doutait pas que Norbert ne fît tout au monde pour
+prévenir et écarter un péril qui le menaçait autant qu'elle-même, mais
+l'idée d'implorer son secours révoltait sa fierté.
+
+Voilà donc à quelles extrémités d'abjection elle était descendue, elle,
+une Sauvebourg! Voilà où aboutissaient ses rêves de grandeur et
+d'ambition. Elle était à la merci du plus vil des êtres, d'un Dauman.
+Elle en était réduite à se traîner aux genoux d'un homme qu'elle avait
+trop aimé pour ne le point haïr mortellement.
+
+Cependant, elle n'hésita pas.
+
+Au lieu de continuer sa promenade, elle se rendit directement chez la
+veuve Rouleau et chargea Françoise d'aller trouver Norbert, et de lui
+dire qu'il fallait absolument qu'il se rendit, à la nuit tombante, à la
+petite porte du parc de Sauvebourg, qu'elle l'y attendrait, que c'était
+pour eux deux une question de vie ou de mort.
+
+La seule contenance de Françoise à la vue de sa bienfaitrice, sa
+rougeur, son trouble, avaient été le plus explicite aveu de sa trahison.
+
+Mais Mlle Diane ne voulut rien remarquer et lui parla avec sa bonté
+accoutumée. Certaine de la complicité de cette fille et de Dauman, elle
+jugeait prudent de dissimuler et habile de la choisir encore pour
+messagère.
+
+Seulement le diable n'y perdait rien, et tout en regagnant Sauvebourg,
+elle se jurait que Françoise payerait cher sa perfidie.
+
+Ni les mille occupations des apprêts d'un mariage, ni la présence
+d'Octave de Mussidan ne purent, le reste de la journée, distraire
+Mlle Diane de son idée fixe.
+
+Elle semblait doucement souriante, enjouée même, et cependant elle était
+à la torture, elle suait sous son corset.
+
+A mesure qu'approchait le moment qu'elle avait fixé, son coeur se
+serrait davantage, et les doutes les plus effrayants la poignaient.
+
+Norbert viendrait-il au rendez-vous? Françoise aurait-elle pu parvenir
+jusqu'à lui? Et s'il avait quitté le pays!... Il y avait cinq jours
+qu'on avait enterré le duc de Champdoce, et elle avait entendu dire que
+Norbert annonçait partout son intention d'aller habiter Paris avec sa
+femme.
+
+Et, s'il venait, quelle serait cette entrevue?
+
+Cependant la nuit tombait; les domestiques apportaient au salon les
+lampes allumées.
+
+Mlle Diane s'esquiva et courut à la petite porte.
+
+Norbert l'attendait.
+
+Dès qu'elle parut, il s'élança d'abord vers elle, emporté par un
+mouvement involontaire, puis une réflexion soudaine le cloua sur place.
+
+--Vous m'avez fait demander, mademoiselle? dit-il d'une voix rauque.
+
+--Oui, monsieur le duc...
+
+A ce titre de duc, donné sans réflexion, ils tressaillirent affreusement
+l'un et l'autre. Ce titre, Norbert le devait à la mort de son père,
+c'est parce que Mlle Diane voulait être duchesse, que M. de Champdoce
+était mort...
+
+Elle se remit la première, et aussitôt, sentant le besoin d'en finir,
+avec une volubilité elle se mit à exposer les odieuses prétentions de
+Dauman, exagérant encore, quoiqu'il n'en fut guère besoin, la portée de
+ses menaces.
+
+Elle supposait que cette scélératesse du «Président» transporterait
+Norbert de colère. A sa grande surprise, il demeura impassible. Il avait
+tant souffert qu'il en était venu à une morne insensibilité dont rien ne
+semblait capable de le tirer.
+
+--Soyez sans crainte, répondit-il, je verrai Dauman...
+
+Il paraissait sur le point de se retirer, elle l'arrêta d'un geste.
+
+--Vous me quittez ainsi, fit-elle tristement, sans un mot!...
+
+--Que puis-je vous dire, mademoiselle, que peut-il y avoir de commun
+entre nous?... Mon père mourant m'a pardonné... je vous pardonne.
+Adieu...
+
+--Adieu donc, Norbert. Nous ne nous reverrons plus, sans doute. Je vais
+me marier, on a dû vous le dire. Pouvais-je résister aux volontés de ma
+famille? D'ailleurs à quoi bon!...
+
+Elle s'interrompit comme si elle eût été près de succomber sous l'excès
+de son émotion, passa sa main sur ses yeux et ajouta:
+
+--Encore adieu!... Souvenez-vous que personne autant que moi ne forme
+des voeux ardents pour que vous soyez heureux.
+
+--Heureux!... s'écria Norbert, moi! Est-ce possible! Pouvez-vous donc
+être heureuse, vous! Ah!... enseignez-moi alors ce qu'il faut faire pour
+oublier, pour anéantir la pensée. Vous ne savez donc pas que près de
+vous j'avais rêvé des félicités dont l'idée sera le désespoir de ma vie,
+dont le souvenir ne s'effacera pas de mon coeur quand je vivrais mille
+ans! Vous ne savez donc pas...
+
+[Illustration: Des paysans entraient portant un brancard sur leurs
+épaules]
+
+Il s'arrêta, comme s'il eût eu horreur de ce qu'il allait dire, comme
+s'il eût compris qu'il se trahissait, qu'il se livrait... Il se
+détourna brusquement et s'enfuit éperdu.
+
+Une joie farouche, la joie du triomphe entrevu, dut à ce moment éclairer
+le visage de Mlle Diane.
+
+Cette entrevue, dont elle avait redouté les émotions, la laissait plus
+froide que le marbre.
+
+--Je ne l'aime plus, murmura-t-elle, et lui m'aime plus que jamais. La
+vengeance devient facile.
+
+Lorsqu'elle reparut au salon, sa satisfaction était si évidente que le
+vicomte Octave ne put s'empêcher de lui en demander la cause.
+
+Elle répondit par une plaisanterie, mais gracieuse, presque tendre, car
+elle était pour son futur mari d'une amabilité qui le rendait le plus
+heureux des hommes.
+
+--Pourvu, pensait-elle, que Norbert voie Dauman à temps!
+
+Il le vit. Le surlendemain même, le fidèle serviteur des Champdoce,
+Jean, aborda Mlle Diane comme elle rentrait de la promenade et lui
+remit un paquet assez volumineux.
+
+Elle l'ouvrit. Il renfermait, outre les deux lettres que possédait le
+«Président,» toute sa correspondance avec Norbert, plus de cent lettres
+fort longues pour la plupart, et aussi compromettantes que possible.
+
+Son premier mouvement fut de tout brûler, et même elle alluma une bougie
+dans cette intention.
+
+Mais elle réfléchit, et déposa le paquet dans une cachette où se
+trouvaient déjà les lettres que Norbert lui avait écrites.
+
+--Qui sait!... murmurait-elle, tout cela servira peut-être un jour.
+
+Tout cela, en effet, devait servir... mais contre elle-même.
+
+Il en avait cependant coûté soixante mille francs à Norbert, pour ravoir
+ce que Dauman appelait ses garanties. Il dut, de plus, lui compter vingt
+mille francs, montant des obligations qu'il avait souscrites.
+
+Cette somme, ajoutée à de notables économies, constituait au «Président»
+une si belle fortune, qu'il résolut de quitter Bivron, et d'aller à
+Paris chercher un théâtre plus digue de ses capacités.
+
+C'est pourquoi, huit jours plus tard, le pays apprit avec stupeur que
+Dauman avait mis la clé sous la porte et était parti enlevant la
+plantureuse Françoise.
+
+Deux femmes en pleurs allaient de maison en maison, semant l'incroyable
+nouvelle, non sans force imprécations.
+
+La veuve Rouleau, d'abord, qui accusait fort nettement Mlle de
+Sauvebourg d'avoir prêté les mains à une abomination qui lui ravissait
+le pain de ses vieux jours, disait-elle.
+
+Puis, cette vieille si louche, qui était la ménagère du «Président,» et
+qui se voyant abandonnée, ne se gênait pas pour raconter comment Dauman,
+le scélérat, n'avait jamais été huissier, et comme quoi toute sa science
+judiciaire lui venait d'une maison centrale où il avait séjourné dix
+ans.
+
+Cette double fuite, si inattendue, du «Président» et de Françoise,
+enchanta Mlle de Sauvebourg, bien qu'elle eût assez de pénétration
+pour se douter des propos envenimés dont elle serait le prétexte.
+
+Ces propos, pensait-elle, n'arriveraient jamais jusqu'à elle, et, en
+revanche, elle était débarrassée de cette perpétuelle appréhension de se
+trouver inopinément face à face avec un de ses complices.
+
+Dauman et cette malheureuse avaient quitté le pays d'une telle façon,
+qu'il n'était guère probable qu'ils eussent jamais l'effronterie d'y
+revenir.
+
+D'un autre côté, Norbert était parti pour Paris avec sa femme, et M. de
+Puymandour allait disant partout qu'on ne reverrait pas de sitôt la
+duchesse sa fille à Champdoce.
+
+Mlle Diane respirait donc librement. Interrogeant l'horizon, il lui
+semblait que tous les images menaçants s'étaient dissipés.
+
+L'avenir lui appartenait, elle pouvait s'occuper de son mariage.
+
+Il devait avoir lieu dans une quinzaine de jours, et déjà un des amis
+d'Octave, qui devait être son témoin, M. de Clinchan était arrivé.
+C'était un brave garçon, et point gênant, le plus poli et le plus
+complaisant des hommes, précieux aux jours d'ennui pour la quantité de
+ridicules qu'il étalait naïvement.
+
+Mais Mlle de Sauvebourg se souciait peu de M. de Clinchan.
+
+Elle avait jugé la grandeur de l'amour qu'elle inspirait à Octave, et
+elle s'était mis en tête de tout faire pour l'augmenter encore.
+
+Se faire aimer jusqu'à l'aberration, jusqu'à la stupidité, d'un homme
+qu'on disait supérieur par l'esprit et par l'intelligence, qui devait
+avoir l'expérience de la passion, lui semblait une tâche digne de son
+ambition et mettait un intérêt palpitant dans sa vie.
+
+Faire prendre, dès l'abord, à Octave, le pli de sa volonté et de ses
+caprices, c'était prudence et prévoyance. C'était, de plus, s'exercer
+pour plus tard, quand elle serait à Paris, quand elle serait une femme à
+la mode, et son succès ici devait lui donner la mesure de l'empire
+qu'elle exercerait là-bas.
+
+Octave fut pris, et tout autre l'eût été à sa place. Elle avait le don
+de la séduction, et jamais plus merveilleuse comédie d'amour ne fut
+jouée par la plus raffinée des coquettes.
+
+Le jour de son mariage, elle était radieuse. Mais ce grand contentement
+était une affectation et une bravade. Elle se sentait observée. Lorsque
+sortant de l'église elle traversa la double haie des habitants de
+Bivron rangés sur son passage, elle surprit plus d'un regard
+malveillant.
+
+Un malheur plus direct et plus réel l'attendait au château de Mussidan,
+qu'elle allait habiter désormais.
+
+Elle y trouva Montlouis, et si grande que fût son audace, elle ne put
+s'empêcher de rougir jusqu'à la racine des cheveux quand on le lui
+présenta.
+
+Lui, heureusement, qui avait prévu le moment, avait eu le temps de s'y
+préparer, et il fit bonne contenance.
+
+Mais si respectueusement qu'il s'inclinât, Mlle Diane, devenue Mme
+de Mussidan, crut distinguer dans ses yeux cette expression d'ironique
+mépris et de menace, qu'elle avait aperçue dans les yeux de Dauman.
+
+--Cet homme ne peut rester ici, pensa-t-elle, il ne restera pas.
+
+Demander à Octave le renvoi de Montlouis était simple et prompt. Mais
+c'était chanceux aussi. C'était en quelque sorte provoquer ce jeune
+homme à dire ce qu'il savait du passé.
+
+Le plus sage était de lui faire bonne figure et de déterminer son renvoi
+à la première bonne occasion.
+
+Or, cette occasion ne pouvait se faire attendre longtemps. Octave était
+fort mécontent de son secrétaire.
+
+Montlouis qui était plein de zèle, quand il habitait Paris avec son
+patron, se relâchait singulièrement depuis son séjour à Mussidan. Il
+avait renoué des relations avec cette jeune fille de Châtellerault qu'il
+adorait, et il ne se passait pas de semaine qu'il ne disparût
+quelquefois deux jours entiers. Cela ne pouvait durer.
+
+Ce ne fut cependant pas de ce côté que partit le premier coup qui
+atteignit la jeune mariée. De ce côté, elle était en garde, et c'est
+surtout ce qu'on ne saurait prévoir, le hasard, l'impossible, qu'il faut
+craindre.
+
+Il y avait une douzaine de jours qu'elle était vicomtesse de Mussidan,
+quand un après-midi, Octave lui proposa une promenade à pied. Elle jeta
+un châle sur ses épaules, et ils partirent, gais comme des amoureux en
+vacances.
+
+Ils suivaient le chemin charmant qui tourne le bourg de Bivron, quand
+tout à coup ils entendirent de grands aboiements dans un taillis qui
+borde la route.
+
+Un chien de forte taille en sortit presque aussitôt, qui, toujours
+aboyant, se précipita sur la jeune femme. Elle ne put retenir un cri.
+Elle reconnaissait Bruno.
+
+L'épagneul, arrivé à elle, s'était dressé, et, appuyant ses pattes de
+devant sur sa poitrine, avançait son museau fin et intelligent.
+
+--A moi Octave!... balbutia-t-elle.
+
+Mais déjà M. de Mussidan avait écarté l'épagneul.
+
+--Ce chien vous a fait peur, mon amie? demanda-t-il.
+
+--Oui!... une peur affreuse!...
+
+Elle était fort pâle, en effet, et plus tremblante que la feuille. Elle
+frémissait de cette reconnaissance, des suites qu'elle pouvait avoir. M.
+de Mussidan, lui, observait les allures de Bruno.
+
+Tout surpris de la réception qui lui était faite, le bel épagneul
+s'était assis un peu à l'écart, et son oeil parlant semblait demander
+une explication.
+
+--Ce chien, à coup sûr, ne voulait pas vous faire mal, dit enfin Octave.
+
+--N'importe!... Chassez-le.
+
+Et elle-même s'avança sur Bruno, son ombrelle levée, comme pour le
+frapper. Mais le chien ne s'enfuit pas. Croyant que son ancienne amie
+voulait jouer avec lui, comme autrefois, il se mit à décrire autour
+d'elle des cercles rapides, jappant joyeusement, poussant de petits cris
+de plaisir, comme pour la défier et la provoquer à le poursuivre.
+
+--Mais ce chien vous connaît, Diane, remarqua M. de Mussidan.
+
+--Moi!... d'où?... Comment?...
+
+--Regardez plutôt.
+
+Bruno, en ce moment, lui léchait la main.
+
+--Au fait, répondit-elle sans savoir ce qu'elle disait, il est possible
+que je l'aie caressé je ne sais où, et qu'il ait plus de mémoire que
+moi... Cependant, je ne me sens pas fort rassurée; venez, Octave;
+allons-nous-en.
+
+Il la suivit, et il eût vite oublié cet incident si Bruno, tout joyeux
+d'avoir retrouvé quelqu'un de connaissance, ne s'était obstinément
+attaché à leurs pas.
+
+--C'est singulier, répétait Octave, tout à fait singulier.
+
+Il avait tout fait pour effrayer l'épagneul et il allait ramasser des
+pierres pour les lui jeter, quand, dans un champ, à vingt pas de lui, il
+aperçut un paysan qui bêchait.
+
+--Eh!... mon brave!... lui cria-t-il, connaissez-vous ce chien?
+
+--Oui bien, monsieur.
+
+--A qui appartient-il?
+
+--A notre maître, monsieur, à M. Norbert de Champdoce.
+
+Ce nom seul secoua la jeune dame de Mussidan comme le choc d'une pile
+électrique.
+
+--En effet, s'écria-t-elle vivement, je me souviens, à cette heure...
+j'ai vu souvent ce chien chez la mère Rouleau, et je lui donnais du
+pain... Il suivait toujours cette malheureuse qui est partie avec ce
+vilain homme... Oui, je le reconnais maintenant, il doit s'appeler
+Bruno. Ici, Bruno!...
+
+Le chien accourut; et elle se baissa, bien moins pour le caresser que
+pour cacher son visage qu'elle sentait plus rouge que le feu.
+
+Octave reprit le bras de sa femme sans ajouter un mot. Le soupçon venait
+de l'effleurer de son aile de chauve-souris. Cette scène ne lui
+paraissait pas naturelle, l'agitation de Diane était bien
+extraordinaire. De vagues défiances, indéterminées, qu'il n'eût su
+comment traduire, s'éveillaient en lui.
+
+Mme Diane, de son côté, était horriblement tourmentée. Cet accident
+était un avertissement. Il lui révélait l'étendue du péril qu'elle
+bravait tous les jours.
+
+Elle se maudissait d'avoir été si faible, si pusillanime, si lâche!
+Comment une femme forte comme elle avait-elle pu perdre la tête à ce
+point? Pourquoi se défendre si énergiquement de connaître ce chien? à
+quel propos?... Quelle maladresse que cette explication ensuite!...
+Est-il donc vrai que la voix de la conscience peut étouffer celle de la
+raison!...
+
+Si elle eût dit tout simplement: «Tiens! c'est Bruno, le chien du duc de
+Champdoce!» son mari n'eût rien vu là de surprenant. Son trouble avait
+fait, de la chose la plus simple du monde, un gros événement.
+
+La préoccupation de son mari avait été visible après cette fatale
+promenade. Elle avait surpris un soupçon dans un coup d'oeil qu'il lui
+avait jeté. Comment l'effacer? Comment lui rendre sa sécurité?
+
+A tout hasard, elle se condamna à avoir désormais une frayeur
+insurmontable des chiens. En apercevait-elle un, elle poussait un cri.
+Elle faisait tenir ceux d'Octave à la chaîne... Ah! n'importe, elle
+sentait le terrain brûlant sous ses pieds, il lui semblait qu'elle était
+environnée d'une atmosphère explosible, qui à la moindre étincelle
+allait s'enflammer!
+
+De ce jour, la dame de Mussidan n'eut plus qu'une pensée: partir,
+quitter Bivron, fuir n'importe où, mais fuir.
+
+Il avait été convenu qu'au sortir de l'église les jeunes époux
+trouveraient une chaise de poste qui les emporterait vers quelque
+contrée bénie, inconnue, où elle trouverait avec l'oubli et le calme, la
+virginité de ses impressions.
+
+Les événements en avaient décidé autrement, et de semaine en semaine,
+toutes sortes de raisons les retenaient à Mussidan.
+
+Libre, la jeune femme n'eût pas été arrêtée une minute par ces raisons
+qui intéressaient cependant la fortune et l'avenir; mais elle avait trop
+à compter avec l'opinion de ceux qui l'entouraient pour oser paraître en
+faire bon marché.
+
+Tout ce qu'elle pouvait raisonnablement tenter, c'était de pénétrer
+Octave de son idée fixe, de ramener continuellement son esprit à cette
+question de départ, qu'il lui était interdit d'aborder franchement.
+
+A l'entendre parler devant les grands parents, on eût juré qu'elle
+voulait vivre et mourir à Mussidan.
+
+Mais dès qu'elle était seule avec son mari, elle avait l'art de lui
+faire dire, tout en semblant le contrarier, qu'ils y étaient fort mal,
+que leur vie y était envahie par des importuns, qu'ils s'y trouvaient
+comme en tutelle, qu'ils ne s'appartiendraient véritablement que le jour
+ou ils seraient dans leur ménage, serrés l'un contre l'autre, chez eux,
+enfin!
+
+Il est certain qu'Octave était bien persuadé qu'il avait pensé tout cela
+avant de le dire. Il serait parti s'il l'eût pu.
+
+--Voyons, murmurait la jeune femme, ne saurais-tu patienter un peu!
+
+--Eh!... ni ton père et le mien n'en finissent, avec leurs tracasseries
+d'intérêts.
+
+Cependant il fallait à Mme Diane plus que de la patience, car elle
+avait le pressentiment qu'une catastrophe était proche, elle la
+devinait, elle la sentait dans l'air.
+
+La catastrophe arriva.
+
+C'était dans les derniers jours d'octobre, le 26, un jeudi, vers les
+quatre heures de l'après-midi.
+
+Elle venait d'achever sa toilette et était accoudée à une des fenêtres
+de sa chambre, quand tout à coup la cour du château fut envahie par une
+foule visiblement émue. Quelques femmes pleuraient s'essuyant les yeux
+du coin de leur tablier.
+
+Presque aussitôt des paysans entrèrent, portant un brancard sur leurs
+épaules.
+
+Ce brancard était entièrement recouvert d'un drap, tout taché de sang
+d'un côté, et sous la toile grossière, on distinguait nettement les
+contours raides et immobiles d'un cadavre.
+
+A cette vue, Mme Diane se sentit glacée jusqu'à la moelle des os;
+elle était saisie d'horreur, et cependant elle ne pouvait s'arracher de
+cette fenêtre.
+
+Le matin même, son mari et M. de Clinchan, accompagnés de Montlouis et
+d'un domestique nommé Ludovic, étaient partis pour chasser aux environs.
+
+Évidemment, un de ces quatre hommes gisait sous ce drap. Lequel?...
+
+Le doute dura peu Octave parut. Il n'avait plus figure humaine, il
+paraissait mourant. M. de Clinchan et Ludovic le soutenaient chacun sous
+un bras.
+
+Le mort était Montlouis!...
+
+Il ne serait donc plus nécessaire de ruser pour obtenir le renvoi de
+l'infortuné secrétaire. Il n'y avait plus à craindre qu'il parlât!
+
+Cette idée abominable traversant le cerveau de la jeune femme lui donna
+la force de descendre pour s'informer, pour savoir... Mais, à moitié de
+l'escalier, elle fut arrêté par M. de Clinchan, qui montait, et qui,
+hors de lui, la saisit brusquement par le bras, en lui disant d'une voix
+rauque et brève:
+
+--Remontez, madame, remontez...
+
+--Mais qu'y a-t-il, au nom du ciel?
+
+--Un malheur affreux!... Venez, rentrez chez vous; votre mari nous suit.
+
+Elle résistait, mais il employait presque la force; il la poussa jusque
+dans sa chambre, et Octave s'y précipita au même moment.
+
+En apercevant sa femme, il étendit les bras, l'attira à lui et, la
+serrant contre sa poitrine, il éclata en sanglots.
+
+--Il pleure! murmura M. de Clinchan, il est sauvé! J'ai cru qu'il allait
+devenir fou.
+
+Enfin, après bien des questions et des réponses incohérentes, Mme de
+Mussidan comprit que son mari avait tué Montlouis, à la chasse,
+involontairement...
+
+Quelques heures plus tard, au salon, Ludovic expliquait cet horrible
+accident, le mimait pour ainsi dire; et prouvait qu'il n'y avait en rien
+de la faute de son maître, et qu'il fallait que la fatalité s'en fût
+mêlée.
+
+Diane crut à cette fatalité.
+
+Et cependant on ne lui disait pas la vérité.
+
+Montlouis était mort pour elle, comme déjà le duc de Champdoce. Il était
+mort parce qu'il l'avait connue, qu'il possédait son secret, qu'il avait
+parlé. La vérité, la voici:
+
+Après un déjeuner de chasseurs, dans les bois de Bivron, Octave, animé
+par une bouteille de sauterne, s'était mis à plaisanter Montlouis sur
+ses fréquentes absences, et à railler la femme qui en était la cause.
+
+Ils marchaient alors seuls, un peu en arrière de leurs compagnons.
+
+Pendant un moment, Montlouis laissa maltraiter cette femme qu'il aimait
+à la folie, mais à la fin, piqué par un sarcasme trop vif, il se révolta
+et répondit peu poliment.
+
+C'en était assez pour irriter M. de Mussidan. Après avoir déclaré à son
+secrétaire qu'il ne tolérerait plus ses escapades, il lui reprocha
+amèrement de risquer une belle position pour une fille qui n'en valait
+pas la peine, qui le trompait, se moquait de lui avec d'autres, pour une
+drôlesse, enfin.
+
+Montlouis était devenu plus blanc qu'un linge.
+
+--Pas un mot de plus, monsieur, s'écria-t-il, je vous le défends!...
+
+Son accent était si menaçant que, persuadé qu'il allait se précipiter
+sur lui, Octave leva la main pour le frapper.
+
+[Illustration:--J'espère que nous sommes toujours amis.]
+
+D'un saut de côté, Montlouis esquiva le coup, mais il était ivre de
+fureur, et cette insulte dernière acheva de lui faire perdre la tête.
+
+--Que parlez-vous de duper, s'écria-t-il, vous qui épousez la maîtresse
+des autres! Que parlez-vous de drôlesses, vous dont la femme n'est
+qu'une......
+
+--Le mot n'était pas prononcé, qu'il tombait ayant reçu en pleine
+poitrine la charge entière du fusil d'Octave...
+
+Comment M. de Mussidan cacha-t-il la vérité à Diane?... Comment ne
+chercha-t-il pas à savoir ce qu'il y avait au fond des affreuses
+imputations du Montlouis?...
+
+Il n'osa pas. Il aimait sa femme éperdument, et la passion vraie est
+capable du toutes les capitulations et de toutes les lâchetés. Il
+sentait que jamais il n'aurait le courage de se séparer de Diane, qu'il
+pardonnerait quoi qu'il y eût...
+
+Dès lors, à quoi bon s'éclairer?... Mieux valait le doute qu'une
+désolante réalité. Le doute! c'est encore une porte ouverte à
+l'illusion.
+
+Acquitté pat les juges, grâce à l'audacieuse initiative de Ludovic,
+Octave n'avait pas été absous par sa conscience.
+
+Cette jeune fille, qu'aimait Montlouis, il la fit rechercher et parvint
+à la découvrir après bien des démarches. Pauvre fille! elle venait de
+mettre au monde un fils, et chassée par sa famille, elle était près de
+périr de misère.
+
+Octave la sauva du désespoir, et sans lui dire quelles raisons le
+guidaient, lui jura qu'il l'aiderait à élever son enfant, qu'elle avait
+appelé Paul, comme Montlouis.
+
+Quelques jours plus lard, M. et Mme de Mussidan quittaient le Poitou.
+Plus que jamais Diane souhaitait habiter Paris. Elle avait attiré à son
+service une ancienne soubrette de Mlle de Puymandour, et cette fille
+avait été indiscrète. Diane savait qu'avant son mariage, Mlle de
+Puymandour avait aimé Georges de Croisenois, et elle comptait sur lui
+pour se venger de Norbert.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le mariage de Norbert avec Mlle de Puymandour ne pouvait avoir même
+un rayon de cette lune de miel fugitive qui luit pour deux êtres
+étrangers rapprochés par le hasard, et brusquement unis par des
+convenances de famille.
+
+Chacun d'eux en voulait cruellement à l'autre de sa propre faiblesse, et
+si, pour Norbert, Marie était toujours une femme imposée par une volonté
+despotique, elle ne pouvait, elle, lui pardonner de l'avoir épousée.
+
+Lorsqu'aux formules de la loi lues par le maire, il répondaient: Oui! il
+y avait déjà entre eux un abîme de glace. Chaque jour le creusa
+davantage.
+
+Et personne pour les rapprocher. Personne pour amortir les chocs
+continuels de deux caractères également fiers et exaspérés.
+
+Le comte de Puymandour les avait comme abandonné.
+
+Dès le lendemain de l'établissement de sa fille,--c'était son
+expression,--il n'avait plus songé qu'à en tirer parti, au profit de sa
+vanité. Courir le pays aux armes de Champdoce, visiter vingt personnes
+par jour pour avoir l'occasion de dire vingt fois «madame la duchesse ma
+fille» lui semblait un bonheur sublime.
+
+Lorsque Norbert, le lendemain de la mort de son père annonça qu'il
+partait pour Paris, M. de Puymandour approuva de toutes ses forces sa
+résolution. Il lui paraissait que restant seul au pays, il y
+remplacerait en quelque sorte le vieux duc, et sans doute pour mieux
+recueillir sa succession d'autorité et d'esprit, il annonça qu'il
+s'établirait à Champdoce, et en effet, il s'y installa.
+
+C'est lorsqu'elle fut arrivée à Paris, que la jeune duchesse se jugea
+véritablement et avec trop de raison, hélas!... la plus infortunée des
+femmes.
+
+Champdoce, c'était presque la maison paternelle; ses yeux se reposaient
+sur des paysages connus, on venait la visiter; si elle sortait, elle
+rencontrait des figures amies.
+
+Ici, tout lui semblait étranger, ennemi.
+
+Lorsqu'elle se trouva dans cet immense hôtel de la rue de Varennes, elle
+se crut perdue.
+
+Pourtant, elle devait avoir là cette vie quasi-royale que son père lui
+dépeignait comme une suprême jouissance ici-bas.
+
+Le feu duc de Champdoce, si économe lorsqu'il s'agissait de lui ou de
+Norbert, redevenait le grand seigneur généreux et prodigue jusqu'à la
+folie dès qu'il croyait travailler pour ses descendants.
+
+Cet hôtel, préparé pour ses petits-fils, était un miracle de luxe
+grandiose.
+
+Tout y était somptueux, magnifique et rare, depuis les tentures
+jusqu'aux plus menus objets, depuis les services armoriés et
+l'argenterie massive jusqu'aux tableaux et aux statues qui décoraient la
+grande galerie.
+
+Et le duc avait toujours si amoureusement soigné cet hôtel que tout y
+était disposé comme si, d'un instant à l'autre, on eût attendu le
+maître.
+
+Norbert et sa femme arrivant, purent croire qu'ils rentraient chez eux
+après une courte absence, tant chaque chose était à sa place.
+
+Les trois vieux valets qui avaient la garde et le soin de l'hôtel, leur
+dirent que leur chambre était prête et que le dîner allait être servi.
+
+Cependant Norbert, livré à lui-même, eût été très embarrassé. Mais il
+avait un conseiller, le fidèle Jean, qui gardait les traditions de la
+bonne époque, et qui eut bientôt établi le service sur le plus grand
+pied.
+
+A Paris on trouve tout à acheter, tout, même le temps. En moins de
+quinze jours Jean peupla les cuisines, les offices et les antichambres
+de valets bien dressés; il encombra les remises d'équipages et emplit
+les écuries de chevaux de prix.
+
+Mais pour la jeune duchesse de Champdoce, ce mouvement, ce train
+princier n'animaient pas l'hôtel. Il restait pour elle vide et morne.
+Les valets lui faisaient l'effet d'ombres se mouvant dans un crépuscule
+funèbre.
+
+Elle trouvait les appartements trop vastes, les plafonds trop hauts, les
+tentures lugubres, les tableaux affreusement tristes, tous les meubles
+trop grands et trop lourds.
+
+Elle vivait sous l'impression continuelle d'une terreur vague,
+indéfinissable, le coeur serré d'une inexprimable angoisse,
+tressaillant au moindre bruit.
+
+Et personne à qui confier ses peines...
+
+Ses anciennes amies de Paris... Norbert lui avait défendu de les voir:
+il ne les jugeait pas assez nobles. Ils étaient en grand deuil...
+Norbert avait déclaré qu'ils ne feraient de visites que l'année
+suivante.
+
+Elle restait donc seule, abandonnée.
+
+Comment le souvenir de Georges Croisenois ne lui serait-il pas revenu?
+
+Si son père l'eût voulu, pourtant, elle eût été la femme de Georges, et,
+à cette heure, ils seraient bien loin, ensemble, ils cacheraient leur
+bonheur dans quelque contrée bénie, en Italie, à Florence, à Naples. Il
+l'aimait, celui-là, tandis que Norbert...
+
+Norbert menait alors une de ces existences insensées qui annoncent comme
+un parti pris de ruine et de suicide.
+
+Présenté dès son arrivée au cercle de... par son oncle, le chevalier de
+Septvair, il fut reçu avec acclamation. On le considérait comme une
+conquête.
+
+Il portait un des noms historiques de France, la renommée triplait sa
+fortune si considérable; il fut entouré, recherché, fêté, choyé. Il ne
+savait auquel entendre, tant il eut bientôt d'amis intimes, de
+complaisants, de flatteurs et de simples parasites.
+
+Sentant quels succès lui défendait l'infériorité de son éducation, il
+rechercha les triomphes faciles, ceux qu'assurent l'argent dépensé, les
+abus des forces physiques, les excentricités bruyantes, le mépris
+affecté de toutes les conventions sociales.
+
+Ne pouvant prétendre à devenir le plus élégant et le plus spirituel, il
+voulut au moins se distinguer par sa brutalité et son cynisme.
+
+Il jetait l'or par les fenêtres pour installer une écurie de courses, il
+eut l'art d'accrocher deux ou trois duels qui furent heureux, il se
+montrait partout en compagnie de filles perdues.
+
+Ses journées se passaient à monter à cheval et à faire des armes. La
+nuit, il soupait et il jouait. Sa femme ne le voyait plus. Quand il
+rentrait à l'hôtel, c'était à l'aube, les jambes flageolantes et la
+langue pâteuse, ayant le plus souvent perdu des sommes considérables.
+
+Jean, ce gardien fidèle de l'honneur de la maison de Champdoce,
+gémissait, non de voir son maître courir à la ruine, mais de le savoir
+toujours entouré d'équivoques compagnons de débauche.
+
+--Et le nom! monsieur, disait-il quelquefois, le nom!
+
+--Eh! que m'importe, pourvu que je vive vite et que je meure bientôt!...
+
+La vérité est que cette vie tourbillonnante attirait Norbert comme
+l'abîme le malheureux qui se penche au-dessus. S'abandonnant au vertige,
+il ne luttait plus, il ne pensait plus.
+
+Une seule pensée émergeait de l'ombre, celle de Diane. Celle-là, quoi
+qu'il fît, il ne pouvait l'anéantir. Au milieu même des brouillards de
+l'ivresse, l'image de cette femme tant aimée se détachait lumineuse,
+comme une lampe dans la nuit...
+
+Il y avait plus de six mois que cette existence sans frein durait,
+quand, par une belle après-midi du mois de février, au moment où il
+descendait à cheval la grande avenue des Champs-Élysées, Norbert aperçut
+une femme qui lui adressait, de la tête, un salut amical.
+
+Elle était dans une magnifique calèche découverte, malgré le froid,
+enveloppée jusqu'au menton dans de précieuses fourrures.
+
+Norbert pensa que c'était quelqu'une des demoiselles de théâtre qu'il
+connaissait, et par désoeuvrement il poussa son cheval vers la
+voiture.
+
+Arrivé à dix pas, il faillit tomber, tant sa surprise fut grande. Il
+venait de reconnaître Diane, Mme de Mussidan.
+
+Il continua d'avancer cependant, et comme la voiture venait de
+s'arrêter, il rangea son cheval entre la portière et la contre-allée.
+
+La jeune femme ne semblait guère moins agitée que lui, et pendant un
+instant ils gardèrent le silence, échangeant des regards enflammés,
+oppressés comme s'ils eussent pressenti quelle destinée était suspendue
+au-dessus de leur tête.
+
+Enfin Norbert comprit qu'il fallait dire quelque chose, quoi que ce fût,
+mais parler; déjà les domestiques l'examinaient d'un oeil curieux.
+
+--Vous à Paris, madame!... balbutia-t-il.
+
+--Oui, monsieur le duc.
+
+--Depuis longtemps?
+
+--Il y aura mardi deux mois que mon mari et moi sommes installés.
+
+Elle appuya sur ces mots: Mon mari.
+
+--Deux mois!...
+
+--Ni plus ni moins, et c'est à peine si j'y puis croire, tant les jours
+ont passé vite.
+
+Un sourire étrange passa dans ses yeux et elle ajouta:
+
+--Mais donnez-moi donc des nouvelles de Mme la duchesse de Champdoce;
+se plaît-elle à Paris?
+
+Norbert eut un geste furibond.
+
+--La duchesse, fit-il d'une voix sourde, la duchesse...
+
+Mme de Mussidan l'interrompit. Elle avait dégagé une de ses mains des
+fourrures, elle la lui tendit, en disant d'un ton moitié tendre, moitié
+railleur:
+
+--J'espère que nous sommes toujours amis..., bons amis. Allons, au
+revoir...
+
+Le cocher, comme si le mot: «Au revoir,» eût été un signal, toucha, et
+la calèche partit au grand trot de ses beaux carrossiers.
+
+Norbert n'avait pas pris la main que lui tendait la jeune femme; il
+était bien trop abasourdi.
+
+Mais il ne lui fallut pas dix secondes pour se remettre. Enlevant
+brusquement son cheval, il le fit voiler sur place, et, lui enfonçant
+les éperons dans le ventre, il le lança vers l'Arc-de-Triomphe.
+
+--Ah! s'écriait-il, avec l'accent de la rage la plus vive, je l'aime
+encore! Je ne puis aimer qu'elle! je n'ai jamais aimé, je n'aimerai
+jamais qu'elle!...
+
+Ainsi songeait Norbert, tout en poussant, contre toute prudence, son
+cheval au milieu des voitures qui sillonnaient l'avenue, cherchant des
+yeux la calèche de Mme de Mussidan. Il fallait qu'elle eût quitté les
+Champs-Élysées par une allée latérale, car il ne l'apercevait pas.
+
+--Mais je retrouverai Diane, murmurait-il, je la chercherai, je la
+reverrai, je le veux; elle ne m'a pas oublié, sa voix me l'a dit...
+
+A ce moment, une pensée de salut traversa son esprit.
+
+--Une femme comme elle, se dit-il, ne peut pardonner franchement
+certaines offenses; quand elle paraît revenir, on a tout à craindre.
+
+Malheureusement il ne s'arrêta pas à cette réflexion. Il avait tout
+oublié, et les pires infortunes ne lui avaient rien appris.
+
+Et le soir même, il courait à son cercle, pensant qu'il y trouverait
+infailliblement quelqu'un pour lui apprendre la demeure de Mme de
+Mussidan.
+
+Personne encore n'était arrivé au cercle; personne, sauf le baron
+Dusourd. C'était un gros homme curieux et bavard, sachant tout, se
+mêlant de tout, qui ne manquait pas d'esprit, capable de faire battre
+des montagnes, personnage problématique comme sa baronnie, fort riche
+d'ailleurs, et qu'on avait surnommé «La Gazette.»
+
+C'est au baron que Norbert s'adressa, et dès les premiers mots il éclata
+de rire.
+
+--Encore un!... fit-il. Comment, vous aussi, mon cher duc, vous voici
+amoureux de la divine vicomtesse!
+
+Norbert devint cramoisi. Il n'avait pu encore se déshabituer de rougir.
+
+--Oh! il n'y a pas de honte à cela, dit gravement le gros homme. Vous ne
+seriez pas le premier à qui Mme de Mussidan mettrait la cervelle à
+l'envers. Vous seriez, à ma connaissance, le... le combien seriez-vous?
+Mettons le cinquième.
+
+--Le cinquième!...
+
+--Juste!... faut-il vous énumérer les victimes? D'abord, Mussidan; il a
+épousé, lui. Puis, le plus jeune des Sairmeuse, puis Clairin, puis
+Georges de Croisenois... Vous le voyez, elle mène son char à quatre;
+vous, on vous mettra en arbalète...
+
+Impatienté, Norbert tourna le dos au baron qui ne s'en offensa pas,
+habitué qu'il était à ces procédés. Même le gros homme riait dans ses
+favoris, de la malice qu'il avait eue de ne pas répondre...
+
+C'était une leçon pour Norbert; il résolut de s'en remettre au hasard,
+et le hasard ne lui fit pas défaut. Le hasard est toujours exact, quand
+on s'engage dans une entreprise funeste, et qu'il pourrait la faire
+manquer.
+
+Le lendemain même, aux Champs-Élysées, Norbert rencontra Mme de
+Mussidan, et il la rencontra pareillement tous les jours qui suivirent.
+
+A chaque rencontre, ils avaient échangé quelques mots, et au
+commencement de la semaine suivante, après bien des hésitations, Diane
+finissait par promettre à Norbert que le lendemain, à trois heures, elle
+ferait arrêter sa calèche près du bois, qu'elle descendrait comme pour
+marcher un peu, et qu'elle lui accorderait une entrevue.
+
+Mme de Mussidan avait dit: A trois heures...
+
+Bien avant deux heures, Norbert était au rendez-vous, bouillant
+d'impatience, torturé par l'incertitude.
+
+Il se demandait: Est-ce bien moi qui attends ici, comme autrefois au
+sentier de Bivron?
+
+Que d'événements, cependant; que de changements survenus!...
+
+Ce n'était pas Diane qui allait venir. Ce serait la comtesse de
+Mussidan, la femme d'un autre.
+
+Lui-même, il était marié.
+
+Ce n'était pas le caprice d'un père, qui les séparait à cette heure,
+c'était le devoir, la loi, la société.
+
+Pourquoi, se disait-il dans sa folle exaltation, Diane et lui ne
+s'affranchiraient-ils pas de vains préjugés? Pourquoi ne
+quitteraient-ils pas, elle son mari, lui sa femme?...
+
+L'heure passait cependant.
+
+Depuis une heure, Norbert avait consulté sa montre soixante fois au
+moins.
+
+--Si elle allait ne pas venir!...
+
+Comme il disait cela, il vit une voiture s'arrêter et une femme en
+descendre.
+
+C'était elle.
+
+Rapidement elle gagna les arbres, et franchit un espace vide, sans
+s'inquiéter des ronces, pour arriver plus vite à la petite allée.
+
+Norbert s'inclinait, mais elle, sans mot dire, lui prit le bras et
+l'entraîna plus avant dans le bois.
+
+Il avait beaucoup plu les jours précédents, et l'allée où avait attendu
+Norbert était fort boueuse. Mais cela n'arrêta pas Mme de Mussidan.
+
+--Marchons! disait-elle d'une voix brève, marchons, on peut nous
+apercevoir de la route... J'ai pris toutes mes précautions, ma voiture
+et mes gens m'attendent à une des portes de Saint-Philippe-du-Roule,
+mais je puis avoir été épiée, suivie... Marchons!...
+
+--Vous n'aviez pas ces frayeurs, autrefois!...
+
+--J'étais ma maîtresse, alors. Ma réputation était toute ma fortune,
+mais elle m'appartenait, j'avais le droit de la risquer; en la perdant,
+je ne faisais tort qu'à moi seule.... En me mariant, j'ai reçu en dépôt
+l'honneur de l'homme qui me donnait son nom. Je saurai le garder intact.
+
+--Dites que vous ne m'aimez plus.
+
+Elle s'arrêta brusquement, écrasa Norbert d'un de ces regards glacés
+dont elle avait le secret, et lentement répondit:
+
+--Vous avez perdu la mémoire, monsieur le duc, moi je me rappelle une
+lettre...
+
+D'un geste suppliant, Norbert l'interrompit.
+
+--Grâce!... balbutia-t-il, ayez pitié!... Vous me plaindriez si vous
+connaissiez l'horreur du châtiment!... J'étais devenu fou, aveugle,
+stupide... Jamais je ne vous ai aimée comme à cette heure...
+
+Un sourire glissa sur les lèvres de Mme de Mussidan. Norbert ne lui
+apprenait rien, mais elle voulait, il lui fallait ce mot: la certitude.
+
+[Illustration: Norbert et sa femme entraient.]
+
+--Hélas! murmura-t-elle, que puis-je vous répondre? un mot terrible et
+fatal: trop tard!...
+
+--Diane!...
+
+Il essaya de prendre la main de la jeune femme, elle se rejeta en
+arrière.
+
+--Oh! pas ainsi, monsieur le duc, dit-elle d'un air véritablement égaré,
+ne m'appelez pas ainsi... Vous n'en avez pas le droit... C'est assez
+d'avoir perdu la jeune fille, ne déshonorez pas la jeune femme!... Il
+faut m'oublier, entendez-vous?... C'est pour vous dire cela que je suis
+venue. L'autre jour, en vous apercevant, je n'ai pas été maîtresse de
+mon premier mouvement; ce coeur que vous avez possédé tout entier
+s'élançait vers vous, et je vous ai fait signe... Ne cherchez pas à vous
+prévaloir de ma faiblesse... Je vous ai dit: «Nous sommes amis...»
+J'étais folle. Nous ne pouvons même pas être amis, nous devons devenir
+l'un pour l'autre... des étrangers.
+
+Les paroles du baron, au cercle, sonnaient encore aux oreilles de
+Norbert.
+
+--Vous êtes moins sévère pour M. de Sairmeuse, fit-il amèrement, pour M.
+Georges de Croisenois, pour...
+
+--Que prétendez-vous dire! interrompit-elle d'un ton hautain. Ces
+messieurs sont les amis de mon mari. Tandis que vous...
+
+Elle lui prit les poignets qu'elle serra comme en un étau, entre ses
+mains délicates, et penchant son visage vers celui de Norbert, jusqu'à
+le toucher presque:
+
+--Vous oubliez encore, poursuivit-elle, qu'à Bivron on affirmait que
+j'étais votre maîtresse!... Croyez-vous que la calomnie n'a pas su
+pénétrer jusqu'à mon mari!... Un jour qu'on prononçait votre nom devant
+lui, j'ai vu le soupçon et la haine dans ses yeux... Grand Dieu!... s'il
+se doutait, quand je rentrerai, que votre main vient de toucher la
+mienne, il me chasserait comme une misérable... Est-ce que la porte de
+notre maison ne vous est pas à tout jamais fermée?...
+
+--Ah!... je suis bien malheureux!...
+
+--Trouvez-vous donc mon sort digne d'envie!... Mais à quoi bon gémir! On
+ne change pas sa destinée. Soyez homme... et s'il vous reste quelque
+affection... pour moi, prouvez-le-moi en ne cherchant jamais à me
+revoir.
+
+Norbert était désespéré, il la conjurait de rester encore, il
+s'attachait à elle...
+
+--Ah!... s'écria-t-elle, ne m'ôtez pas mon courage!...
+
+Et, se dégageant vivement, elle regagna sa voiture qui partit au galop.
+
+Elle s'éloignait, mais elle venait de verser dans le coeur de Norbert
+un poison plus subtil que celui qu'elle destinait au duc de Champdoce.
+
+C'est qu'elle le connaissait, comme le virtuose de génie l'instrument
+dont il tire des sons merveilleux; elle savait quelles cordes vibraient
+en lui, et comment il fallait les attaquer. Elle était certaine qu'avant
+un mois il serait à ses pieds, qu'elle reprendrait sur lui un empire
+plus absolu que jamais, et qu'il l'aiderait à exécuter contre lui-même
+l'abominable projet qu'elle avait conçu.
+
+Et rien ne devait la gêner, car elle était libre, quoi qu'elle eût dit,
+libre comme l'air.
+
+Ses calculs, d'ailleurs, étaient justes.
+
+Après l'avoir suivie comme son ombre, mais à distance, pendant quinze
+jours, Norbert s'enhardit jusqu'à l'aborder aux Champs-Élysées. Elle se
+fâcha, mais non assez pour qu'il ne reparût plus. Il reparut... Elle
+pleura... N'importe, il revint encore.
+
+Sa défense parut héroïque à Norbert, et cependant, peu à peu, elle
+faiblit; il devint plus pressant; elle lui accorda une entrevue, puis
+deux...
+
+Mais quelles entrevues!... Elles avaient lieu à l'église, quelquefois,
+ou dans un musée, ou au bois... et c'est à peine s'il avait le temps de
+lui serrer furtivement la main.
+
+Et cependant, il n'osait se plaindre, tant était terrible le tableau
+qu'elle lui faisait des dangers qu'elle bravait pour lui.
+
+Enfin, après des hésitations, des larmes, toutes sortes de réticences,
+elle finit par lui avouer qu'elle avait trouvé un moyen de rendre leurs
+rendez-vous plus fréquents, plus longs, presque sans péril... c'était,
+mais elle n'osait le dire... c'était sans doute bien mal... c'était...
+qu'elle devînt l'amie de la duchesse de Champdoce!...
+
+Cette fois, Norbert reconnut qu'elle était un ange, et il fut décidé que
+dès le lendemain il la présenterait à sa femme.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+C'était dans les premiers jours du mois de mars, un mercredi.
+
+Au lieu de se faire servir dans son appartement ou de courir au cercle
+rejoindre quelques amis, comme c'était son habitude de tous les matins,
+le duc de Champdoce, Norbert, avait voulu déjeuner avec la duchesse.
+
+Il était d'une humeur charmante, souriant et causeur comme jamais sa
+femme ne l'avait vu depuis leur funeste mariage. Il rit, il plaisanta,
+il conta fort spirituellement deux ou trois anecdotes très amusantes et
+un peu scandaleuses, qui couraient alors les cercles et les salons de
+Paris.
+
+Le café servi, il demanda à la duchesse de fumer devant elle, se fit
+apporter des cigares, et s'installa confortablement devant l'immense
+poêle de la salle à manger.
+
+On eût dit que pour la première fois il s'apercevait qu'il était marié,
+qu'il était chef de famille, qu'il avait certains devoirs à remplir, et
+qu'il voulait s'exercer à ces jouissances si douces pour qui les connaît
+et les a éprouvées, de l'intérieur et de l'intimité.
+
+Mme de Champdoce ne pouvait en revenir. Cette métamorphose si
+complète et si soudaine l'inquiétait et l'effrayait. Elle pressentait
+quelque chose d'extraordinaire et de grave, un évènement qui allait
+tomber dans sa vie et la changer. Et comme elle était inexpérimentée,
+inhabile à garder ses impressions et à feindre, ses regards
+interrogeaient.
+
+Norbert, lui, attendait avec une impatience évidente que les valets
+eussent fini leur service et se fussent retirés.
+
+Dès qu'il se trouva seul avec sa femme, il se rapprocha d'elle et lui
+prit la main, qu'il baisa galamment.
+
+--Voici longtemps déjà, ma chère Marie, commença-t-il, non sans une
+certaine hésitation, que je me propose de vous ouvrir mon coeur. Une
+franche et amicale explication entre nous est devenue indispensable.
+
+--Une explication!...
+
+--Mon Dieu!... oui. Mais que ce vilain mot ne vous effraye pas...
+Jusqu'ici, chère amie, j'ai dû vous paraître le plus triste et le plus
+fâcheux des maris...
+
+--Monsieur le duc...
+
+--Permettez que je m'explique. Depuis que nous sommes ici, c'est à peine
+si nous nous sommes vus; je sors de grand matin, je rentre fort tard,
+nous sommes restés jusqu'à trois jours sans échanger une parole...
+
+La jeune femme écoutait de l'air d'une personne qui doute du témoignage
+de ses sens. Était-ce bien Norbert qui s'accusait ainsi!...
+
+--Je ne me suis jamais plainte, monsieur, balbutia-t-elle.
+
+--Je le sais, Marie, vous êtes une noble et digne femme et vous êtes
+jeune... Il est impossible que vous ne m'ayez pas mal jugé!...
+
+--Je ne vous ai pas jugé, monsieur.
+
+--Tant mieux!... je n'aurai, cela étant, ni à me défendre, ni à me
+disculper. C'est qu'il faut que vous le sachiez, Marie, vous étiez ma
+chère pensée, alors même que je semblais m'éloigner de vous. J'ai peu
+vécu chez moi, c'est vrai, mais cela tenait à des circonstances
+particulières, à des nécessités de situation... à des projets... au but
+que je poursuis, à mille causes enfin qu'il serait long de vous
+énumérer. Mais pendant que vous me supposiez tout occupé de mes
+plaisirs, je souffrais de vous savoir seule à la maison et comme
+abandonnée...
+
+Évidemment, il faisait, pour paraître bon, affectueux, ému, les plus
+sincères comme les plus utiles efforts. Ses expressions étaient presque
+tendres, mais sa voix n'avait rien même d'amical.
+
+--Je sais les devoirs d'une honnête femme, monsieur, fit dignement la
+duchesse.
+
+Norbert protesta du geste.
+
+--De grâce, chère Marie, interrompit-il, que jamais il ne soit question
+entre nous de devoir. Les causes de votre isolement, vous les connaissez
+aussi bien que moi. Les amis de Mlle de Puymandour pouvaient-ils
+devenir les amis d'une duchesse de Champdoce? Non, vous me l'avez avoué.
+
+--Aussi n'ai-je pas insisté.
+
+--C'est vrai. D'un autre côté, cependant, notre deuil nous interdit
+toute visite pendant quatre on cinq mois encore.
+
+La duchesse se leva, espérant peut-être couper court à cette
+conversation impatientante outre mesure.
+
+--Eh!... monsieur, fit-elle, vous ai-je donc jamais demandé à sortir!...
+
+--Jamais. Raison de plus, pour moi, de m'occuper de rendre votre
+intérieur agréable. Ah!... que de fois j'ai souhaité voir auprès de vous
+quelque personne de mérite, non une de ces folles qui n'ont la tête
+pleine que de plaisirs et de toilettes, mais une jeune femme sensée, de
+votre âge, de votre rang, une amie enfin... Mais où trouver une amie?...
+Les liaisons entre jeunes femmes sont pleines de périls!... Des
+premières amitiés dépendent souvent le bonheur d'un ménage...
+
+Il s'embarrassait dans ses phrases, cherchait péniblement ses mots, en
+homme qui, ayant à exprimer une idée difficile, tourne longtemps autour.
+
+--Enfin, reprit-il plus vivement, je crois avoir découvert cette
+compagne que je rêvais pour vous... J'ai eu l'occasion de la voir chez
+Mme d'Arlange, qui m'a fait son éloge, et je compte vous la présenter
+aujourd'hui même.
+
+--Ici?
+
+--Certainement. Que voyez-vous là d'extraordinaire? cette jeune femme
+d'ailleurs n'est pas une étrangère pour nous; elle est de notre pays,
+vous la connaissez.
+
+Il se sentait rougir, il se baissa vers le poêle comme pour en ajuster
+la porte en ajoutant:
+
+--Vous devez vous rappeler Mlle de Sauvebourg!
+
+--Mlle Diane?
+
+--Précisément.
+
+--Oh!... je la voyais très peu. Son père et le mien étaient assez mal
+ensemble. Le marquis de Sauvebourg nous considérait comme de bien
+petites gens...
+
+Norbert avait repris son assurance.
+
+--Eh bien! interrompit-il, j'espère que la fille rachètera à vos yeux
+les défauts du père. Elle a épousé peu après notre mariage le vicomte de
+Mussidan, un allié des Commarin, s'il vous plaît... Bref, elle doit vous
+rendre visite aujourd'hui, et j'ai dit à vos gens que vous receviez...
+
+Mme de Champdoce ne répondit pas. Elle manquait d'expérience, mais
+non d'esprit, ni de cette pénétration que donne le malheur, et le
+trouble de Norbert, son embarras, ses réticences ne lui avaient pas
+échappé.
+
+Le silence durait depuis un bon moment, et commençait à devenir gênant,
+quand ou entendit le roulement sourd d'une voiture sur le sable de la
+cour.
+
+Le timbre du vestibule frappa un coup, ce qui signifiait une visite pour
+madame.
+
+Presque aussitôt, un domestique entra dans la salle à manger, annonçant
+que la comtesse de Mussidan attendait au salon.
+
+Norbert s'était levé avec l'empressement le plus marqué. Il prit le bras
+de sa femme et l'entraîna presque en disant:
+
+--Venez, Marie, venez, c'est elle!...
+
+Ce n'était pas sans de longs débats intérieurs que Diane s'était décidée
+à cette étrange et audacieuse démarche, à cette visite en dehors de tous
+les usages reçus. Elle s'exposait, et elle ne le sentait que trop, aux
+plus pénibles humiliations.
+
+Il y avait une minute au plus que Mme de Mussidan était seule dans le
+grand salon de l'hôtel de Champdoce, et il lui semblait qu'elle
+attendait depuis un siècle, quand enfin la porte s'ouvrit: Norbert et sa
+femme entraient.
+
+Le moment était si décisif que le coeur de Diane cessa de battre, une
+sueur froide trempa la racine de ses cheveux, et si maîtresse qu'elle
+fût de ses sensations, sa physionomie dut trahir une horrible anxiété.
+
+Mais ce fut l'affaire d'une seconde et il fut impossible de surprendre
+le secret de son angoisse. Un seul regard l'avait rassurée: la duchesse
+ne savait rien du passé, jamais un soupçon n'avait effleuré sa
+confiance.
+
+C'est donc avec la plus gracieuse aisance, et le sourire aux lèvres, que
+la comtesse de Mussidan s'inclina devant Mme de Champdoce, s'excusant
+gaiement de son importunité.
+
+Elle n'avait pu, disait-elle, résister un désir de revoir une ancienne
+voisine, la sachant si près, et elle passait sur toutes les convenances,
+tant elle se faisait une fête de causer du Poitou, de Bivron, de
+Champdoce, de ce beau pays où elle était née et qu'elle aimait tant.
+
+La Duchesse écoutait sans un mot, sans seulement une exclamation, ce
+charmant verbiage. Elle avait salué très froidement et son visage
+disait, plus clairement peut-être que ne le veulent les règles de la
+bonne compagnie, la surprise que lui causait cette visite inattendue.
+
+Il y avait là de quoi déconcerter un aplomb moins solide que celui de
+Mme Diane. Mais la gêne présente était si peu de chose comparée au
+péril couru, qu'elle trouvait au service de son audace une loquacité
+abondante et spirituelle qui, jusqu'à un certain point, sauvait la
+situation.
+
+Établie dans une chaise longue près du foyer, elle présentait
+alternativement ses pieds à la flamme, détournant la tête à demi.
+
+Elle sentait le regard de la duchesse de Champdoce arrêtée sur elle, et
+il lui convenait de se prêter à un examen attentif, persuadé qu'il lui
+serait favorable.
+
+Norbert, lui, était resté debout, il allait et venait par le salon. Son
+personnage l'embarrassait extraordinairement, car il ne sentait que trop
+l'odieux du rôle qu'il avait accepté.
+
+Cependant dès qu'il jugea que la glace était rompue et que les deux
+jeunes femmes causaient amicalement, il sortit, ne sachant plus s'il
+devait se réjouir ou s'affliger du succès de cette comédie indigne.
+
+Mais une fois hors du salon, ses fugitifs remords se dissipèrent.
+
+--Baste!... se dit-il, Diane est une femme habile, elle nous tirera très
+bien de là.
+
+La tâche était plus difficile qu'il ne le pensait.
+
+D'après ce que Norbert lui avait dit de sa femme, Mme de Mussidan
+pensait qu'elle serait reçue par la duchesse un peu comme le serait un
+ange, qui descendrait du ciel pour visiter et consoler un prisonnier.
+
+Elle s'attendait à trouver une sorte de niaise, qui, dès la première
+visite, lui sauterait au cou, et qui bientôt, dans ses élans d'expansion
+et de reconnaissance, se livrerait tout entière.
+
+Elle reconnut vite que Norbert, à l'exemple de trop de maris, jugeait
+mal sa femme, qu'elle s'adressait à une personne dont elle ne
+s'emparerait pas sans les plus grands ménagements, assez clairvoyante
+pour deviner les pièges qu'on lui tendrait s'ils n'étaient pas
+habilement dissimulés.
+
+Loin de la décourager, cette difficulté l'excita. Et telle était quand
+elle le voulait, sa puissance de séduction que lorsqu'elle se retira le
+premier pas était fait.
+
+Le soir même, Mme de Champdoce disait à son mari:
+
+--Je crois que la comtesse est une excellente femme.
+
+--Excellente est le mot, répondit Norbert. Tout Bivron pleurait quand
+elle est partie: elle était la providence des pauvres.
+
+Intérieurement il se sentait flatté du succès de Mme Diane.
+
+--Comme elle est adroite et futée, pensait-il.
+
+Loin de l'effrayer, cette prodigieuse duplicité le charmait. Il y voyait
+une nouvelle raison d'admirer une femme d'un génie si supérieur.
+
+N'était-ce pas pour lui, d'ailleurs, qu'elle déployait tant d'adresse,
+n'était-ce pas une preuve de la plus vive passion!...
+
+Son contentement diminua beaucoup le lendemain, lorsqu'il vit Mme de
+Mussidan aux Champs-Élysées. Elle était triste et préoccupée.
+
+--Qu'avez-vous, mon amie? lui demanda-t-il.
+
+--J'ai... que je me repens amèrement d'avoir cédé aux inspirations de
+mon coeur et à vos supplications. Hélas!... nous avons commis une
+imprudence affreuse.
+
+--Nous!... Comment cela?
+
+--Norbert, votre femme se doute de quelque chose.
+
+--Elle!... Impossible. Elle chantait vos louanges après votre départ.
+
+Mme de Mussidan haussa les épaules.
+
+--Si cela est, reprit-elle, c'est qu'elle est plus forte encore que je
+ne l'avais cru. Elle dissimule ses soupçons... donc elle veut les
+vérifier. Que me disiez-vous qu'elle était simple et crédule?... Elle
+est fine, au contraire, plus fine que nous. Oh!... no souriez pas, il
+n'y a qu'une femme pour juger une autre femme.
+
+Le ton de Mme Diane était si grave que Norbert s'effrayait
+sincèrement.
+
+--Que faire, alors? demanda-t-il, quelle conduite tenir?
+
+--Renoncer à nous voir serait le plus sûr.
+
+--Oh!... jamais, jamais!...
+
+--Laissez-moi réfléchir, alors, me consulter... et en attendant, au nom
+du ciel, mon ami, de la prudence!...
+
+Le résultat des réflexions de Mme de Mussidan fut que tout à coup
+Norbert dut changer de vie. Plus de cercle, de parties, de soupers, de
+nuits passées à jouer ou à boire.
+
+Dans la journée, il se montrait avec sa femme, souvent le soir, il
+rentrait à l'hôtel.
+
+Au cercle, on l'accusait de tourner au mari modèle.
+
+Ce brusque changement n'eut pas lieu sans révoltes, il s'indignait de
+l'hypocrisie constante à laquelle il était condamné; mais la petite main
+blanche si délicate et si frêle de Mme Diane était une main de fer.
+
+--Il faut que vous viviez ainsi, répondit-elle à ses plaintes, d'abord
+parce qu'il le faut, ensuite parce que je le veux. Me croiriez-vous si
+faible que de tolérer d'un homme qui prétend m'aimer ce que subissait
+votre malheureuse femme? D'ailleurs, de votre conduite présente dépend
+notre sécurité à venir... Il faut, pour Mme de Champdoce, que le
+bonheur soit entré avec moi dans sa maison.
+
+[Illustration:--Mais je ne l'ai pas volé! disait-il.]
+
+A cela, que répondre? Norbert était plus follement épris que jamais, et
+une crainte terrible glaçait toute objection sur ses lèvres. «--Que je
+lui déplaise, pensait-il, et je la perds!» Et il obéissait.
+
+Sa consolation était de voir que du moins Mme de Mussidan ne perdait
+pas ses peines.
+
+Après s'être tenue longtemps sur la défensive, la duchesse n'avait pas
+su résister aux charmes de cette amitié si intelligente et si dévouée
+qui s'offrait à elle, et elle avait fini par se livrer absolument à sa
+plus mortelle ennemie.
+
+Bientôt, elle n'eût plus de secrets pour elle, et enfin, un jour, en
+rougissant beaucoup, après de longues et intimes confidences, elle lui
+avoua son premier, son seul amour de jeune fille, ce grand amour dont le
+souvenir restait au fond de son coeur comme un précieux parfum. Elle
+osa nommer Georges de Croisenois.
+
+Ce jour-là, Mme de Mussidan tressaillit de joie.
+
+Cet aveu, elle l'attendait depuis longtemps déjà; il le lui fallait pour
+le succès de son plan, et elle avait tout fait pour le provoquer.
+
+Quel parti elle en tirerait? elle ne le savait que trop, depuis tant de
+mois qu'elle ne songeait qu'à cela. Elle savait que les femmes ont plus
+perdu de femmes que les hommes n'en ont séduit.
+
+--Je la tiens donc enfin, pensait-elle, je vais donc être vengée!
+
+Les deux jeunes femmes étaient alors comme deux soeurs et ne se
+quittaient plus, pour ainsi dire. C'était à ce point que Norbert
+finissait par être jaloux de cette grande amitié que lui-même avait
+cimentée.
+
+C'est que cette amitié ne lui donnait pas, il s'en fallait, la liberté
+et les facilités de relations qu'il en attendait.
+
+Depuis que Mme Diane venait tous les jours à l'hôtel de Champdoce, il
+la voyait beaucoup moins qu'avant. Quelquefois il s'écoulait des
+semaines sans qu'il réussît à se trouver seule avec elle une minute.
+
+Elle prenait si exactement et si adroitement ses mesures, que toujours
+entre elle et lui se dressait sa femme, comme dans ces farces italiennes
+où constamment Pierrot, quand il est près d'embrasser Colombine,
+rencontre sous ses lèvres le visage d'Arlequin.
+
+A diverses reprises, il fut sur le point d'éclater; toujours Mme de
+Mussidan avait pour lui fermer la bouche des provisions de raisons,
+bonnes ou mauvaises.
+
+Tantôt elle plaisantait sans pitié, tantôt, prenant son grand air qui
+lui en imposait quand même, elle disait:
+
+--Qu'aviez-vous donc espéré?... De quelles infamies me supposez-vous
+capable?...
+
+Évidemment, il était joué par Diane comme un enfant, comme un sot: il le
+voyait, il le sentait.
+
+Il était clair que toutes ces manoeuvres perfides tendaient vers un
+but. Lequel?
+
+Norbert eût au moins dû chercher à le deviner. Il n'y pensa même pas.
+Toutes ses réflexions, comme de l'huile tombant sur le feu, enflammaient
+encore sa passion, et les déchirements de l'orgueil blessé se piquant
+aux exaspérations de ses désirs, il se sentait devenir fou.
+
+Si encore il eût pu suivre Mme de Mussidan comme autrefois!... Mais
+dehors aussi elle était gardée, et soit qu'elle se promenât au Bois,
+soit qu'elle se montrât aux courses, toujours quelques cavaliers
+servants galopaient à la portière de sa voiture. C'était tantôt M. de
+Sermeuse, tantôt M. de Clairin, le plus souvent Georges de Croisenois.
+
+Tous ces messieurs déplaisaient souverainement à Norbert; mais ce
+dernier avait surtout le don de l'irriter. Il le jugeait impertinent et
+fat. En quoi il jugeait on ne peut plus mal.
+
+A vingt-cinq ans qu'il venait d'avoir, M. le marquis de Croisenois
+passait pour un des hommes spirituels de la haute société parisienne.
+Chose rare, sa réputation était méritée, et il n'était pas méchant. Il
+pouvait avoir beaucoup de jaloux, il n'avait pas d'ennemis sérieux. On
+l'estimait et on l'aimait pour la sûreté de ses relations et sa loyauté.
+Enfin, son caractère avait certains côtés chevaleresques et aventureux
+qui séduisaient.
+
+Au physique, c'était un homme de taille moyenne, bien pris, très brun,
+ayant le front ouvert et intelligent, d'admirables cheveux noirs, le
+regard doux et le sourire légèrement sarcastique.
+
+--Je voudrais bien savoir, demandait Norbert à Mme de Mussidan, quel
+charme vous trouvez à vous faire suivre par cet impertinent gentillâtre?
+
+A quoi invariablement elle répondait avec un diabolique sourire:
+
+--Vous êtes trop curieux!... Vous le saurez plus tard.
+
+Plus prudent et mieux avisé, Norbert se fût inquiété du ton de ces
+réponses. Au lieu de s'emporter follement, il se fût appliqué à analyser
+la conduite de Diane, et il est probable que cette étude l'eût mis sur
+la trace de la vérité.
+
+Mme de Mussidan poursuivait alors avec une patience infinie et des
+ménagements merveilleux son oeuvre de destruction.
+
+Il ne s'était pas écoulé un seul jour sans qu'il eût été question de
+Croisenois entre elle et Mme de Champdoce, elle avait su accoutumer
+l'esprit de la duchesse à envisager froidement quantité de probabilités,
+de possibilités même, dont la seule idée quelques mois plus tôt la
+faisait frémir.
+
+Ce grand point obtenu, Mme Diane jugea que le moment était venu de
+rapprocher ces deux amants, et qu'une seule rencontre inopinée vaudrait
+ses plus savantes insinuations.
+
+Un jour donc que Mme de Champdoce était allée prendre son amie pour
+une promenade, on la pria d'attendre au salon quelques minutes. Elle y
+entra et trouva le marquis de Croisenois.
+
+Un même cri de surprise leur échappa, lorsqu'ils se reconnurent, et ils
+devinrent extrêmement pâles l'un et l'autre. Même l'émotion de la
+duchesse fut telle, qu'elle s'affaissa, anéantie, sur un fauteuil, près
+de la porte.
+
+Georges n'était guère moins agité. Il avait profondément aimé Marie de
+Puymandour, et n'était pas encore consolé de son mariage.
+
+--J'avais eu foi en vous, balbutia-t-il, d'une voix à peine
+intelligible, et vous avez oublié.
+
+--Vous ne croyez pas ce que vous dites!... répondit la duchesse en se
+dressant à demi.
+
+Mais presqu'aussitôt, elle se laissa retomber, en poursuivant sans se
+rendre compte de la gravité de ses paroles:
+
+--Mon père commandait... j'ai obéi... j'ai été faible... je n'ai rien
+oublié...
+
+Accroupie derrière une porte, Mme de Mussidan ne perdait ni un mot ni
+un geste, et son coeur était inondé d'une détestable joie. Elle se
+disait qu'une entrevue qui commençait ainsi ne serait pas la dernière...
+
+Elle ne se trompait pas. Bientôt elle découvrit que la duchesse et
+Georges s'entendaient pour se rencontrer chez elle à son insu.
+
+Mais elle était bien trop habile pour paraître s'apercevoir de rien.
+Elle était tranquille à cette heure, elle était récompensée de ses
+peines, elle n'avait plus qu'à attendre.
+
+Que fallait-il désormais, pour amener la catastrophe si patiemment,
+préparée? Un hasard, une occasion, un rien, l'imperceptible vibration
+qui détache l'avalanche et la précipite sur la vallée.
+
+L'occasion ne faillit pas.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Le mois de septembre était venu, et bien que le temps fût détestable, le
+jeune duc de Champdoce, accompagné de son fidèle Jean, était allé
+s'établir à Maisons, où se trouvait son écurie de courses.
+
+Son prétexte était qu'il tenait à surveiller en personne l'entraînement
+de six ou huit chevaux engagés pour les courses d'automne, et dont un,
+qui lui coûtait 30,000 francs avait quelques chances de gagner un grand
+prix.
+
+La vérité est qu'ayant eu une discussion avec Mme de Mussidan, il
+voulait essayer de la réduire par l'absence, ayant ouï dire au cercle
+que l'absence est pareille au vent qui attise les incendies et éteint
+les flammes légères.
+
+Il y avait deux jours déjà que Norbert était à Maisons, et il
+s'inquiétait de n'avoir pas de nouvelles de Mme de Mussidan, quand un
+soir, comme il surveillait le dernier repas de ses chevaux, on le
+prévint qu'un homme était à la porte des écuries, qui demandait à lui
+parler.
+
+Il s'y rendit et trouva un pauvre vieux, bien connu dans le pays, qui
+vivait moitié d'aumônes, moitié du prix de quelques commissions.
+
+--Que me veux-tu? interrogea M. de Champdoce.
+
+Le bonhomme sortit à demi de sa poche une lettre qu'il montra en
+clignant de l'oeil d'un air qui prétendait être fin.
+
+--C'est pour vous, cela, bourgeois, fit-il.
+
+--Eh bien!... donne.
+
+--C'est que, bourgeois, on m'a recommandé d'attendre que vous soyez seul
+pour...
+
+--Peu importe, dépêche...
+
+--Enfin, puisque vous le voulez absolument...
+
+Dans la pensée de Norbert, cette lettre ne pouvait venir que de Mme
+Diane.
+
+Les recommandations faites au commissionnaire décelaient les craintes
+d'une personne qui a de fortes raisons pour se cacher. Peut-être
+était-elle à Maisons, à cent pas de lui, à lui...
+
+Il jeta vivement un louis au bonhomme et courut se placer sous un des
+réverbères de l'écurie.
+
+Mais l'adresse n'était pas de l'écriture délicate et aristocratique de
+la comtesse de Mussidan.
+
+Les caractères lourds, empâtés, tremblés, trahissaient une main de femme
+peu habituée à manier la plume, une main de cuisinière.
+
+Même il y avait une faute grossière, horrible: Champdoce était écrit
+avec deux _s_ au lieu d'un _c_ à la fin.
+
+--Qui diable! peut m'envoyer cela? pensa Norbert.
+
+Il brisa le cachet, cependant.
+
+Le papier de la lettre était grossier comme l'enveloppe, graissé par
+places, et timbré, à l'angle gauche, de l'éternel et énigmatique Bath.
+L'écriture était odieuse, les fautes d'orthographe fourmillaient.
+
+Cette lettre disait:
+
+ «Monsieur le duc,
+
+ «Cela me fait bien de la peine d'être obligée de vous apprendre la
+ vérité, mais c'est plus fort que moi, il faut que je soulage ma
+ conscience. Je ne peux pas supporter davantage qu'une femme soit
+ assez sans coeur et sans honneur pour tromper un homme comme
+ vous.
+
+ «C'est pour vous dire que votre femme vous trahit et se moque de
+ vous avec un autre.
+
+ «Vous pouvez me croire, car je suis une honnête fille, moi, et il
+ vous est facile de vous assurer que je ne mens pas.
+
+ «Cachez-vous, ce soir même, dans un endroit d'où on découvre bien
+ la petite porte de votre jardin, et entre dix heures et demie et
+ onze heures, pour sûr, vous verrez entrer le bien-aimé. Il y a
+ longtemps qu'on lui a donné une clé.
+
+ «L'heure du rendez-vous est bien choisie, il n'y aura pas un
+ domestique à l'hôtel.
+
+ «Mais je vous en prie, monsieur le duc, ne faites pas de bruit pour
+ si peu de chose, je ne voudrais pas faire de tort à votre femme...
+
+ «Celle qui se dit, etc., etc.»
+
+Il ne fallut à Norbert qu'un coup d'oeil pour lire entièrement cette
+lâche et infâme dénonciation anonyme.
+
+Un flot de sang lui monta à la tête, et il poussa un cri, un rugissement
+plutôt, tel que les hommes de l'écurie se précipitèrent vers lui.
+
+--L'homme!... leur cria-t-il, où est l'homme?
+
+--Quel homme?
+
+--Celui qui vient à l'instant de m'apporter cette... cette lettre. Qu'on
+coure après lui, qu'on le cherche, qu'on le trouve, qu'on l'amène!...
+Vite, bien vite, allez!...
+
+Moins d'une minute après, le bonhomme apparaissait, se débattant entre
+deux palefreniers qui le traînaient fort brutalement.
+
+--Mais je ne l'ai pas volé!... criait-il, on me l'a donné!... Je suis
+prêt à le rendre!
+
+Il parlait du louis que lui avait jeté Norbert. L'énormité de la somme
+avait inquiété sa probité. Il avait bien pensé qu'il y avait eu erreur,
+mais, comme il n'était pas sûr...
+
+Norbert comprit.
+
+--Lâchez-le, dit-il aux palefreniers.
+
+Et s'adressant au vieux, il reprit:
+
+--Toi, garde ce que je t'ai donné, c'est bien à toi, mais tâche de me
+répondre. Qui ta remis cette lettre?
+
+--Je ne sais pas, mon bon monsieur, répondit le pauvre diable encore
+tremblant.
+
+--Est-ce un homme où une femme?
+
+--Un homme.
+
+--Et tu ne le connais pas, bien vrai?
+
+Le bonhomme leva la main comme un témoin devant le tribunal.
+
+--Je ne l'avais jamais tant vu, répondit-il; que cette pipe que je tiens
+m'empoisonne, si je mens. Il est descendu d'un fiacre, arrêté près du
+pont, sur le chemin du bord de l'eau. Je passais, il est venu à moi, et
+il m'a dit: «Tu vois bien cette lettre? Je vais te la confier. Quand
+sept heures et demie sonneront, pas une minute plus tôt, tu la porteras
+à M. le duc de Champdoce, dont la maison est sur le chemin de la forêt.»
+J'ai répondu: «Je sais bien.» Là-dessus il m'a remis la lettre et cent
+sous dans la main; il est remonté en voiture, et fouette cocher!...
+
+--Quelle heure était-il à ce moment?
+
+--Quatre heures environ.
+
+Norbert eut un geste de découragement. Il avait eu un instant la vague
+espérance de rejoindre le fiacre sur la grande route.
+
+--Et comment était cet homme? fit-il.
+
+--Dame!... mon bon monsieur, il avait l'air d'un bourgeois. Il avait une
+grosse chaîne de montre en or, à son gilet. Pour ce qui est du
+signalement, c'est un grand individu, c'est-à-dire pas trop petit, ni
+jeune ni vieux.
+
+--Assez!... tu peux te retirer, merci!...
+
+En ce moment, la colère de Norbert, et elle était des plus violentes, ne
+s'adressait qu'à l'auteur de cette vile lettre anonyme.
+
+Il ne pouvait croire, il ne croyait pas à une trahison de la duchesse:
+il ne l'aimait pas, il la haïssait même; mais il l'estimait.
+
+--Ma femme, se disait-il, est une honnête femme, et c'est quelque fille
+de service qui pense se venger ainsi d'une réprimande.
+
+Cependant il se remit à lire cette lettre odieuse; il lui semblait que
+ce méchant style n'était pas naturel, mais laborieusement cherché. Puis
+il découvrait des dissonnances. La partie relative aux indications ne
+ressemblait en rien au reste. La dernière phrase: «Ne faites pas de
+bruit pour si peu de chose,» avait une intention railleuse marquée.
+
+--Est-ce bien celle qui a tenu la plume, se demandait-il, qui a pensé
+cette phrase?
+
+Une autre chose l'intriguait: l'allusion à l'absence des domestiques. Il
+fit appeler Jean.
+
+--Est-il vrai, lui demanda-t-il, que l'hôtel soit seul aujourd'hui?
+
+--Il le sera du moins ce soir et une partie de la nuit.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Monsieur le duc ne se le rappelle pas? Le second cocher se marie, tous
+les gens sont invités au bal, monsieur a lui-même donné
+l'autorisation...
+
+--C'est juste! Cependant, si la duchesse a besoin de quelque chose?
+
+--Madame a été assez bonne pour dire qu'elle ne voulait priver personne
+du bal, que du moment où le concierge de l'hôtel et sa femme restaient,
+cela suffisait...
+
+--C'est bien!...
+
+Après les premières minutes d'emportement, Norbert affectait un grand
+calme et la sérénité railleuse d'un homme mis hors de soi par une chose
+qu'il reconnaît n'en valoir pas la peine.
+
+Mais cette attitude mentait. Le doute avait traversé son esprit,
+douloureux comme une de ces crampes aiguës qui tout à coup sillonnent
+les chairs.
+
+Et on ne discute ni on ne raisonne le soupçon: il est ou il n'est pas.
+
+--Pourquoi, se disait Norbert, pourquoi ma femme ne me trahirait-elle
+pas? Je la crois vertueuse et attachée à ses devoirs, mais tous les
+maris trompés croient à la vertu et à l'honnêteté de leur femme, cela va
+de soi.
+
+Pourquoi ne profiterait-il pas de l'avis, d'où qu'il vînt? Pourquoi
+n'irait-il pas se cacher là où on disait?
+
+--Non, pensait-il ensuite, non, je ne descendrai pas à cet excès de
+bassesse. Je serais aussi vil que la misérable qui m'adresse cette
+infâme dénonciation, si j'acceptais ce rôle d'espion qu'elle me propose.
+
+Il s'arrêta, il venait de s'apercevoir que tous ses gens l'observaient
+avec une ardente curiosité.
+
+--Allez donc à vos occupations!... leur cria-t-il d'un ton terrible,
+éteignez les lanternes et fermez les fenêtres.
+
+Son parti, alors, était décidément pris.
+
+Il tira sa montre, il était huit heures.
+
+--Je n'ai que le temps de courir à Paris, pensa-t-il.
+
+Il gagna en hâte la maison, et appela Jean.
+
+Avec cet homme, dévoué corps et âme à la maison de Champdoce, encore
+plus qu'à lui Norbert, dissimuler était inutile.
+
+--Jean, lui dit-il d'une voix brève, il faut que j'aille à Paris ce
+soir, à l'instant!
+
+Le bonhomme hocha tristement la tête.
+
+--A cause de cette lettre? fit-il respectueusement.
+
+--Oui!
+
+[Illustration:--Fuyez ou nous sommes perdus.]
+
+--On aura écrit des infamies sur madame la duchesse.
+
+Norbert eut un geste presque menaçant.
+
+--Comment sais-tu cela?
+
+--Hélas!... Il n'était que trop aisé de le deviner, et après les
+questions que m'a adressées monsieur le duc, le doute n'était plus
+possible.
+
+--Alors, vite, mes habits et qu'on attelle... La voiture m'attendra
+devant la porte du cercle et j'irai, moi, à pied.
+
+Jean osa interrompre son maître.
+
+--Cela ne peut être ainsi, prononça-t-il. Les gens doivent avoir eu le
+même soupçon que moi, Dieu sait ce qu'ils diraient, s'ils voyaient
+monsieur s'éloigner! Si Monsieur persiste, il doit se rendre à Paris, et
+en revenir, sans que personne s'en doute; pour les gens, il n'aura pas
+quitté Maisons.
+
+--Peut-être as-tu raison, mais comment s'y prendre?
+
+--Je me charge de faire sortir secrètement un des chevaux de la petite
+écurie. Justement Romulus, qui est un de nos meilleurs coureurs s'y
+trouve. Je vais le seller et le conduire de l'autre côté du pont où
+monsieur viendra nous rejoindre. J'attendrai ensuite le retour de
+monsieur le duc dans quelque cabaret.
+
+--Soit, mais fais vite; alors, mes minutes sont comptées.
+
+Jean sortit rapidement, et Norbert l'entendit, dans l'escalier, crier à
+un domestique:
+
+--Qu'on apprête quelques mets froids, monsieur le duc soupera.
+
+Norbert, lui, entra dans sa chambre à coucher pour passer un pardessus
+et des bottes, et en même temps il glissa dans sa poche un revolver dont
+il avait renouvelé les cartouches.
+
+Il alla ensuite ouvrir la porte de l'escalier de service, s'assura qu'il
+était désert, descendit et sortit avec la certitude de n'avoir pas été
+vu.
+
+La nuit était noire: il tombait une petite pluie fine, dense, glaciale,
+qui épaississait encore les ténèbres, et qui avait détrempé les chemins.
+
+Le vieux domestique était déjà au rendez-vous avec le cheval, Norbert
+n'eut qu'à monter en selle.
+
+--On ne m'a pas aperçu, fit Jean.
+
+--Moi non plus.
+
+--Alors, tout va bien. Je vais rentrer et faire le service comme si
+monsieur le duc était dans sa chambre et soupait. Même, je mangerai,
+pour qu'on ne devine pas la supercherie.
+
+--Bon appétit, vieux Jean!...
+
+Le vieillard poussa un profond soupir.
+
+--Monsieur le duc a-t-il bien le coeur de rire!... fit-il d'un ton de
+reproche. Enfin!... dans trois heures je serai dans le cabaret que
+voici, à gauche. Quand monsieur reviendra, il n'aura qu'à frapper deux
+coups au volet du pommeau de sa cravache, je sortirai aussitôt.
+
+--Entendu!
+
+Le cheval piaffait d'impatience et se tourmentait. Norbert serra
+légèrement les genoux, lui tendit la main, il partit comme un trait.
+
+Jean avait bien choisi. Romulus était ce fameux cheval qui, l'année
+suivante, vendu au marquis de Septvair gagna le grand prix à Epsom.
+
+Il allait, le long de la route boueuse, se développant, s'allongeant, le
+cou tendu, d'un galop régulier et précis, le souffle toujours égal.
+
+Et l'imagination de Norbert, surexcitée déjà par les émotions de la
+soirée, par les apprêts de ce départ furtif, s'exaltait et se montait.
+Il pressait les flancs de son cheval, et exigeait toute sa vitesse.
+
+Cependant, lorsqu'il arriva aux premières maisons du faubourg, ses
+défiances de paysan s'éveillèrent.
+
+Si c'était une méchante farce qu'on lui faisait! Si cette lettre avait
+été adressée par quelques-uns de ses amis du cercle! Ils guetteraient
+certainement le résultat; ils le laisseraient se morfondre pendant deux
+heures; puis, tout à coup, ils apparaîtraient, ravis de le surprendre
+dans la situation la plus ridicule.
+
+Que d'éclats de rire, ensuite, quelles gorges chaudes!... Vous êtes
+jaloux, duc? Il croyait les entendre.
+
+Cette crainte le rendit prudent. Au lieu de traverser Paris, il suivit
+au grand trot les boulevards extérieurs et longea les quais jusqu'à
+l'esplanade des Invalides.
+
+Arrivé là, une difficulté se présenta qu'il n'avait pas prévue, non plus
+que Jean. Que faire de son cheval?
+
+Les boutiques de marchands de vins étaient encore ouvertes, il pouvait
+entrer chez l'un d'eux, il y rencontrerait un homme de bonne volonté.
+
+Mais, la supposition d'une plaisanterie absurde étant admise, n'est-ce
+pas donner l'éveil aux mystificateurs?
+
+Il se demandait si mieux ne valait pas attacher Romulus à un arbre,
+quand, de l'autre côté de la chaussée, il vit passer un soldat qui sans
+doute regagnait sa caserne. Il poussa son cheval vers lui en l'appelant.
+
+--Vous plairait-il, mon ami, lui dit-il, de me rendre un grand service,
+et de gagner vingt francs du même coup?
+
+--Tout de même, s'il ne faut rien faire contre le service.
+
+--Il s'agirait simplement de tenir mon cheval et de le faire marcher
+pour qu'il ne prenne pas froid, pendant que j'irai à deux pas d'ici
+rendre une visite...
+
+--Oh! si c'est ainsi, pied à terre!... j'en suis, j'ai la permission de
+la nuit.
+
+Norbert descendit, et après être bien convenu avec le soldat de
+l'endroit où il le retrouverait, il s'éloigna rapidement.
+
+Pour plus de sûreté, redoutant toujours une mystification, il remonta
+l'esplanade des Invalides, suivit la rue de Babylone, et enfin gagna la
+rue Barbet-de-Jouy, où donnait la porte des jardins de l'hôtel de
+Champdoce.
+
+Presque en face se trouvait un porte cochère. Norbert se blottit dans un
+des angles et attendit. Il était alors dix heures moins cinq minutes.
+
+Ce n'est pas sans précautions préalables que Norbert avait choisi cette
+cachette.
+
+Par deux fois il avait exploré d'un bout à l'autre la rue
+Barbet-de-Jouy, qui est fort courte, et s'était assuré qu'elle était
+absolument déserte.
+
+La supposition d'une mystification se trouvait ainsi à peu près écartée.
+
+Restait à s'assurer si la dénonciation était calomnieuse. Il décida dans
+son esprit qu'il attendrait jusqu'à minuit, et que si à cette heure
+personne n'était venu, il reconnaîtrait l'innocence de la duchesse et se
+retirerait.
+
+De son poste, Norbert distinguait la petite porte de ses jardins, et par
+une éclaircie, il découvrait une partie de l'immense façade de son
+hôtel.
+
+Trois fenêtres seulement, au premier étage, étaient éclairées d'une
+lueur pâle, chétive, mystérieuse. Ces trois fenêtres, il les
+reconnaissait bien, étaient celles de la chambre à coucher de la
+duchesse. Que faisait-elle à cette heure? Elle était seule, comme tous
+les soirs, et sans doute, assise au coin du feu, elle pleurait.
+
+--Et ce serait là, pensait-il, une femme qui attend son amant!... Non,
+ce n'est pas possible, et, si je reste ici plus longtemps, je perds
+toute estime de moi-même.
+
+Pourtant, il restait.
+
+Insensiblement, il en était venu à réfléchir à sa conduite envers sa
+femme.
+
+Que n'avait-elle pas à lui reprocher? Il l'avait épousée malgré lui, la
+haïssant, en adorant une autre, et il ne lui avait que trop laissé voir
+l'état de son coeur.
+
+Dès le lendemain de son mariage, il l'avait abandonnée. Et si, depuis
+quelques mois, il lui accordait quelques semblants d'affection, elle les
+devait, la malheureuse, au caprice de l'autre, qui lui donnait cela
+comme une aumône.
+
+Qu'un homme entrât maintenant chez lui, qu'avait-il à dire?
+
+La loi lui réservait toujours ses droits; sa conscience ne lui en
+accordait certainement aucun.
+
+Il se tenait alors serré contre le mur, immobile comme la pierre même;
+il s'engourdissait, il lui semblait que sa vie et sa pensée se
+figeaient.
+
+Depuis combien de temps était-il là? Depuis une heure ou depuis dix? Il
+l'ignorait absolument. Il voulut consulter sa montre; en vain, il
+faisait si noir qu'il ne voyait pas même dans sa main. Une demie sonna
+aux Invalides; quelle demie?
+
+Il songeait sérieusement à se retirer, lorsqu'il crut entendre un léger
+bruit à l'extrémité de la rue. Il prêta l'oreille, avançant la tête pour
+mieux écouter.
+
+Il avait encore les sens parfaits du paysan, de l'homme qui a vécu seul
+aux champs, et il était difficile qu'il se trompât. C'était bien le pas
+d'un homme qu'il entendait.
+
+Mais ce pas n'était point net et décidé comme celui d'un homme, qui va
+où il a le droit d'aller, qui rentre chez lui, par exemple. Il était
+timide, ce pas, indécis et comme furtif. Norbert croyait deviner l'homme
+qui frémit en songeant qu'il est peut être suivi, et qui hésite, qui
+sonde le terrain, qui à chaque enjambée regarde de tous côtés.
+
+Était-ce donc celui qu'il était venu attendre à tout hasard?
+
+Bientôt il distingua comme une ombre qui glissait le long de la
+muraille, de l'autre côté de la rue. Arrivée en face de la petite porte
+du jardin, l'ombre s'arrêta.
+
+Il y eut un temps d'arrêt. Puis, il lui parut que l'ombre faisait
+quelques mouvements, il entendit un choc qu'il ne s'expliqua pas, et
+tout disparut.
+
+Mais le bruit sec d'un pêne retombant sur sa gâche lui apprit que la
+porte avait été ouverte et refermée.
+
+Un homme venait d'entrer, l'incertitude n'était pas possible, et
+cependant Norbert voulait douter encore.
+
+Il est de ces faits si inouïs, si invraisemblables, qu'on ne peut se
+résoudre à les accepter, qu'ils ne peuvent entrer dans l'esprit, qu'on
+accuserait presque ses sens d'erreur.
+
+Si c'était un voleur?... pensait-il. Mais un voleur aurait des
+complices.
+
+Pourquoi cet homme ne viendrait-il pas pour quelque femme de chambre?...
+Mais tous les gens étaient absents, tous...
+
+Cependant, il ne perdait pas de vue les fenêtres de la chambre de sa
+femme.
+
+Au bout d'une minute, elles s'éclairèrent plus vivement. On venait soit
+de relever l'abat-jour de la lampe, soit d'allumer une bougie...
+
+C'est une bougie qu'on venait d'allumer, car presque aussitôt il en vit
+la clarté aux fenêtres du palier, puis à celles du grand escalier.
+
+Il fallait bien se rendre à l'évidence, cette fois!... C'était un amant
+qui venait d'entrer; la duchesse l'attendait, il avait dû faire un
+signal convenu, et la duchesse allait au-devant de lui...
+
+Norbert n'avait plus froid, maintenant, sa tête brûlait, son sang
+bouillait dans ses veines, le brouillard glacé lui semblait les vapeurs
+d'un brasier...
+
+Comment punir les misérables qui outrageaient son honneur, quel
+châtiment trouver proportionné au crime?...
+
+Tout à coup, il poussa un cri... Une idée infernale venait de traverser
+son esprit, et il l'acceptait comme une inspiration divine.
+
+Il courut à la petite porte et forçant la serrure à l'aide de la crosse
+de son revolver, il se précipita dans le jardin.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Celle qui avait écrit la dénonciation anonyme était bien informée.
+
+La duchesse de Champdoce attendait ce soir-là Georges de Croisenois.
+
+C'était la première fois. Hélas! la pauvre femme avait fini par tomber
+dans le piège que lui tendait incessamment celle qu'elle croyait être
+son amie la plus tendre et la plus dévouée.
+
+Elle succombait, en apparence au moins, à un genre de séduction odieux,
+infâme, beaucoup moins rare, il faudrait dire bien plus fréquent qu'on
+ne croit, à une de ces machinations d'autant plus perfides et
+infaillibles que celle qui en est l'objet est perdue si elle a seulement
+une minute d'éblouissement.
+
+La veille, elle s'était trouvée dans le salon de Mme de Mussidan
+seule avec Georges de Croisenois; la contagion de sa passion l'avait
+gagnée, elle n'avait pas su résister à ses paroles enflammées; elle
+avait perdu la tête, et elle avait accordé ce rendez-vous, imploré à
+genoux.
+
+--Eh bien! soit, avait-elle dit, soit... demain soir, à dix heures et
+demie, venez à la petite porte du jardin, elle sera simplement retenue
+par une pierre, poussez-la; et quand vous serez dans le jardin,
+prévenez-moi en frappant plusieurs fois des mains...
+
+Ces quelques mots n'avaient pas été perdus pour Mme Diane, et comme
+elle estimait assez son amie pour craindre un retour, elle ne la quitta
+pas de la soirée, et le lendemain elle voulut dîner avec elle, et resta
+longtemps après le dîner.
+
+C'est seulement lorsqu'elle fut seule, que la duchesse de Champdoce
+mesura l'étendue de sa faute, l'énormité de son imprudence. Ah! combien
+elle se repentait à cette heure, de sa faiblesse: Ce qu'elle possédait
+de plus précieux au monde, elle l'eût donné pour pouvoir reprendre cette
+fatale promesse.
+
+Et le moment était venu, son amie était restée près d'elle jusqu'à la
+dernière minute.
+
+Un moyen de salut s'offrait. Elle pouvait aller fermer la petite porte.
+Elle se leva pour y courir... trop tard.
+
+Le signal retentissait dans le jardin.
+
+Pauvre femme!... Ces battements de mains qui annonçaient un rendez-vous
+d'amour, vibrèrent dans son âme comme un glas d'agonie tintant dans la
+nuit.
+
+Vivement elle se baissa pour allumer une bougie au foyer, mais le
+tremblement nerveux qui la secouait paralysait ses mouvements. La cire
+coulait, qui avivait le feu et la brûlait, la mèche ne s'enflammait pas.
+
+Elle se hâtait cependant. Elle se sentait enveloppée d'une atmosphère de
+périls inconnus, il lui semblait que chaque seconde qui s'envolait
+emportait des années de vie.
+
+L'idée que Georges de Croisenois pénétrerait dans la maison, qu'il
+entrerait dans sa chambre, la glaçait d'horreur.
+
+Elle voulait courir au devant de lui, et le conjurer de se retirer.
+Résisterait-il à ses prières? Elle ne le pouvait croire. En tous cas,
+elle était déterminée à employer la ruse, à mentir, à lui dire qu'elle
+n'était pas seule, qu'on la gardait à vue, que son mari était là...
+
+Elle était persuadée que Croisenois demeurerait dans le jardin, et s'y
+cacherait, tant qu'elle n'aurait pas répondu à son signal. Il ne pouvait
+lui venir à l'esprit qu'il osât ouvrir la porte du vestibule ou
+seulement en approcher.
+
+Elle comptait sans la prévoyante perfidie de celle qui avait juré sa
+perte!...
+
+Avec un art parfait et assez naturellement pour qu'il fût impossible de
+soupçonner quel personnage méprisable elle jouait, Mme Diane avait
+appris à Croisenois que l'hôtel de Champdoce serait sûrement désert.
+
+Il savait, en venant, que la duchesse était seule, que le duc habitait
+Maisons, que tous les domestiques dansaient à la noce d'un de leurs
+camarades.
+
+Il n'hésita donc plus. Il gravit le perron; les portes étaient ouvertes,
+il entra et s'engagea à tâtons dans le grand escalier.
+
+Et lorsque la duchesse, sa bougie allumée, sortit enfin, elle se trouva
+face à face avec Georges, qui montait sans bruit, blême d'émotion, les
+dents serrées, frémissant, une main sur son coeur pour en comprimer
+les battements.
+
+Elle se rejeta en arrière, étouffant un cri d'angoisse.
+
+--Fuyez!... balbutia-t-elle, ou nous sommes perdus!
+
+Mais il ne sembla pas l'entendre; il montait toujours, et quatre ou cinq
+marches le séparaient encore du palier.
+
+Instinctivement, la duchesse reculait... Elle recula jusqu'au fond de sa
+chambre, et il la suivit, repoussant seulement la porte derrière lui.
+
+Mais cette minute de répit avait suffi pour éclairer Mme de
+Champdoce.
+
+--Si je souffre qu'il parle, pensait-elle, si je laisse voir mon indigne
+faiblesse, c'en est fait de l'honneur.
+
+Le sentiment du devoir lui communiquait alors une énergie surnaturelle.
+
+--Monsieur le marquis, commença-t-elle d'une voix affreusement altérée,
+et ferme, cependant; il faut vous retirer... à l'instant. J'ai eu hier
+un moment d'égarement. Vous êtes trop généreux et trop noble pour en
+abuser... la raison m'est revenue...
+
+Il s'obstinait à la fixer, l'air suppliant, les mains jointes. Elle
+poursuivit:
+
+--Écoutez-moi! Ma franchise vous donnera la mesure de ma résolution. Je
+vous aime...
+
+Croisenois eut une exclamation de joie.
+
+--Oui, continua la duchesse, pour être votre femme, je donnerais avec
+transport toutes les années qui me restent à vivre, hormis une seule. Je
+vous aime, Georges... mais la voix du devoir parle plus haut en moi que
+celle de mon amour. Il se peut que je meure de douleur... je mourrai du
+moins sans remords, ayant pour linceul mon honneur intact... J'ai dit...
+adieu!
+
+Le marquis secoua la tête, il ne pouvait se résigner à s'éloigner ainsi.
+
+--Sortez!... ordonna la duchesse avec plus de force, sortez!...
+
+Et comme il ne bougeait:
+
+--Si vous m'aimez véritablement, ajouta-t-elle, mon honneur doit vous
+être cher autant que le vôtre... Retirez-vous et ne cherchez jamais à me
+revoir. Non, nous ne nous reverrons plus, le péril présent m'éclaire...
+Je suis la duchesse de Champdoce et je garderai intact et pur le nom que
+je porte. Je ne saurais d'ailleurs ni tromper, ni trahir...
+
+L'enthousiasme des plus nobles sentiments, donnait à sa beauté une
+expression sublime, cette divine exaltation des vierges martyres qui
+chantaient au milieu des supplices.
+
+Jamais Croisenois ne l'avait tant aimée; elle lui apparaissait plus
+belle que l'idéal, que le rêve; il était prêt à mourir pour elle.
+
+--Que parlez-vous de trahir!... s'écria-t-il. Oui, c'est vrai, je
+méprise la femme qui sourit au mari qu'elle trompe; la femme qui se
+résigne aux hypocrisies de tous les instants, aux caresses menteuses qui
+sont le flétrissant tribut de l'adultère... Mais je dis qu'elle est
+noble et courageuse, celle qui hardiment risque sa vie et abandonne tout
+pour celui qu'elle aime. Laissez ici votre nom, Marie, votre titre,
+votre fortune immense, toutes les jouissances de luxe et de vanité...,
+et partons.
+
+[Illustration: Georges se retourna vivement.]
+
+Mme de Champdoce eut un triste sourire.
+
+--Je vous aime trop, Georges, répondit-elle, pour consentir à briser
+votre vie... Un jour viendrait où vous regretteriez amèrement votre
+abnégation... Ce doit être une lourde charge qu'une femme déshonorée!...
+
+Georges de Croisenois se méprit au sens de ses paroles.
+
+--Ah! vous doutez de moi!... interrompit-il, je le vois, je le sens...
+Oui, vous tremblez qu'un jour, bientôt peut-être, je ne rompe le lien
+qui nous unirait. Un lien!... j'en saurai trouver un qui vous rassurera.
+Vous seriez déshonorée, dites-vous... Eh bien!... je le serai aussi.
+Cette nuit, au cercle, je veux me faire surprendre trichant au jeu... On
+me soufflettera, je ne répondrai pas; on me chassera, je sortirai la
+tête basse au milieu des huées... On dira: Croisenois, voleur!...
+Serai-je assez déshonoré?... Je me croirai cependant heureux, oh!...
+bien heureux, si le lendemain vous consentez à fuir avec moi, loin, bien
+loin, où vous voudrez, sous un nom d'emprunt...
+
+Il s'était approché, il avait pris la main de Mme de Champdoce, et
+elle ne songeait pas à la retirer. Cette preuve d'amour était si forte,
+si inouïe, qu'elle sentait chanceler sa résolution... Et quelles
+perspectives... seuls, bien loin!...
+
+Mais une idée affreuse traversa son esprit, elle se redressa vivement:
+
+--Malheureuse!... s'écria-t-elle, malheureuse que je suis... j'oubliais
+Ah!... c'est impossible maintenant, impossible...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Ah! Georges, parce que... elle sanglotait... Georges, si vous saviez,
+si...
+
+Il s'était encore avancé, il avait osé la saisir par la taille, et elle
+se débattait faiblement. Déjà, il se penchait vers ce front si pur qui
+attirait irrésistiblement ses lèvres, quand tout à coup il sentit que le
+corps de la duchesse s'affaissait entre ses bras, ses traits se
+décomposaient affreusement, elle étendait vers la porte son bras roidi.
+
+Georges se retourna vivement.
+
+La porte de la chambre était ouverte et Norbert de Champdoce se tenait
+immobile sur le seuil.
+
+Le marquis de Croisenois était brave: cependant tout son sang se figea
+d'un bloc dans ses veines.
+
+Il vit, comme aux lueurs de l'éclair, la situation telle qu'il l'avait
+faite, telle qu'elle était: affreuse, désespérée, sans issue...
+
+--N'avancez pas!... cria-t-il d'une vois terrible; n'avancez pas!...
+
+Il était dans la maison d'autrui, la nuit, sans armes... et il menaçait.
+Il lui semblait que la vie de la duchesse était en danger, et sa raison
+s'égarait.
+
+Un éclat de rire sardonique de Norbert le rappela au sentiment du péril
+réel.
+
+Il eut honte de son trouble, de son empressement inutile, de la
+trépidation nerveuse qui le secouait.
+
+Enlevant comme une plume Mme de Champdoce, qu'il avait soutenue
+jusqu'alors, il la déposa sur un fauteuil.
+
+Elle était inanimée, inerte, mais à travers ses longs cils presque
+joints filtrait un dernier regard d'amour et de pardon pour celui qui la
+perdait.
+
+Ce regard, Croisenois le surprit, et il suffit pour lui rendre toutes
+les apparences de sang-froid et lui inspirer une audace désespérée.
+
+Il se retourna brusquement, et s'adressant à Norbert:
+
+--Quelles que soient les apparences, monsieur, commença-t-il, vous
+n'avez ici qu'un coupable à punir: moi. L'ombre d'un soupçon s'adressant
+à Mme la duchesse serait un outrage injuste... C'est à son insu, sans
+un encouragement, sachant l'hôtel désert, que j'ai osé pénétrer
+jusqu'ici...
+
+Norbert ne répondit pas.
+
+Lui aussi, il avait besoin de se remettre, de recueillir ses idées.
+
+Il savait, en montant l'escalier, qu'il allait surprendre un amant près
+de la duchesse; mais il ne pouvait prévoir que cet amant serait
+précisément l'homme qu'il haïssait le plus au monde.
+
+En apercevant Croisenois, il lui avait fallu un effort surnaturel de
+volonté pour résister à la tentation de se précipiter sur lui.
+
+Cet homme, il le soupçonnait de lui avoir volé sa maîtresse, et
+maintenant il lui volait sa femme!....
+
+S'il se taisait, c'est qu'il ne voulait pas lui donner le spectacle du
+désordre de son esprit. S'il semblait plus froid que le marbre, quand il
+avait toutes les flammes de l'enfer dans le coeur, c'est qu'il s'était
+imposé un rôle.
+
+Mais on voit tous les jours des fous furieux affecter une surprenante
+placidité. Avec ces apparences de calme inaltérable, Norbert était fou.
+
+Cependant Croisenois, debout, les bras croisés, poursuivait:
+
+--Je venais d'entrer, monsieur, lorsque vous êtes arrivé... Pourquoi,
+mon Dieu!... n'avez-vous pas entendu notre entretien!... Vous
+connaîtriez toute la grandeur, toute la noblesse des sentiments de
+Mme de Champdoce... Mon offense, je le sens, n'en est que plus
+grande... mais je me mets à vos ordres, monsieur... à votre discrétion.
+Je suis prêt à vous accorder toutes les satisfactions que vous
+exigerez...
+
+Ces dernières paroles semblèrent rompre le charme qui clouait Norbert
+sur le seuil. Il entra d'un pas lourd et roide, et alla successivement
+fermer toutes les portes, dont il mit les clés dans sa poche.
+
+Ce soin pris, il vint s'adosser à la cheminée, ayant sa femme à demi
+évanouie à sa gauche, Croisenois en face.
+
+--Si je vous ai bien compris, monsieur, commença-t-il, vous me proposez
+un duel. C'est-à-dire, qu'après m'avoir déshonoré ce soir, il vous
+conviendra de me tuer demain... c'est trop de bonté.
+
+--Monsieur...
+
+--Permettez!... Je suis peut-être un enfant, ainsi que vous le disiez à
+Mme de Mussidan, j'ai du moins assez d'expérience pour savoir qu'il
+est sot d'abandonner les avantages acquis. Au jeu que vous jouiez,
+monsieur, on risque sa vie... et vous avez perdu, n'est-ce pas?
+
+Croisenois inclina machinalement la tête en signe d'assentiment. Le nom
+de Mme de Mussidan jeté dans cette conversation, lui révélait les
+véritables sentiments de Norbert.
+
+--Je suis un homme mort, pensa-t-il, en regardant la duchesse, non à
+cause de celle-ci... mais à cause de l'autre.
+
+Norbert, lui, poursuivait, s'exaltant au bruit de ses paroles.
+
+--Un duel!... où donc seraient, monsieur, mes avantages? Je vous tue...
+en suis-je moins déshonoré? Non. Vous me tuez, je suis déshonoré plus
+que jamais, et ridicule par dessus. A quoi bon un duel... Je rentre au
+milieu de la nuit, je suis armé, je vous brûle la cervelle... la loi a
+une excuse pour moi.
+
+Il avait, tout en parlant, sorti de la poche de son pardessus son
+revolver; il l'avait armé, et le doigt sur la détente, il ajustait
+Croisenois.
+
+Ce fut pour Georges un instant terrible, car la violence des sensations
+ne lui en ôtait pas l'exacte perception.
+
+Il ne bougea pas. Il mettait son honneur à bien tomber. Mais voyant que
+l'autre hésitait et tardait, le supplice devenait intolérable.
+
+--Tirez, cria-t-il, tirez donc!...
+
+--Non!... fit Norbert.
+
+Et relevant son revolver, il ajouta froidement:
+
+--J'ai réfléchi: votre cadavre me gênerait.
+
+Croisenois avait fait le sacrifice de sa vie, mais c'était mourir deux
+fois que de subir les irrésolutions d'un homme en démence.
+
+Exaspéré de l'effort qu'il avait dû faire, il lui saisit le bras, et le
+serrant rudement:
+
+--Il faut que ceci finisse, monsieur, dit-il, ma patience à des bornes.
+Que voulez-vous enfin!...
+
+--Je veux vous tuer!... s'écria Norbert avec un tel accent de haine et
+de rage, que Georges en frissonna, mais non pas avec une balle que je ne
+sentirais pas entrer...
+
+Il se dégagea, se recula, et, avec une violence inouïe, poursuivit:
+
+--Je prétends vous tuer utilement pour mon honneur. On dit que le sang
+lave la boue... C'est faux. Quand j'exprimerais tout le vôtre, jusqu'à
+la dernière goutte, sur la tache que vous venez de faire à mon blason,
+elle ne serait pas effacée. Il faut qu'un de nous deux disparaisse, de
+telle sorte que jamais on ne puisse retrouver sa trace... qu'il soit
+comme englouti.
+
+--Eh!... monsieur, trouvez le moyen.
+
+Norbert parut réfléchir.
+
+--Je l'aurais, ce moyen, murmura-t-il, si j'étais sûr que personne au
+monde ne sait... ne se doute... que vous êtes ici.
+
+--Personne ne peut en avoir la pensée, monsieur, personne...
+
+--Le jureriez-vous?
+
+--Sur tout ce que j'ai de plus sacré au monde, je le jure.
+
+Un sourire de triomphe que ne remarqua pas le marquis, illumina la
+physionomie de Norbert.
+
+--Alors, fit-il, au lieu d'user de mon droit, qui était de vous tuer, je
+consens à risquer ma vie contre la vôtre.
+
+Croisenois dissimula, non sans peine, un soupir de soulagement. Il était
+jeune, riche, heureux: c'était une chance de salut qui se présentait.
+
+--Je vous ai dit que j'étais à vos ordres, fit-il.
+
+--J'entends, surtout pour un duel. Pourtant, ne vous abusez pas, ce ne
+sera pas un combat ordinaire, en plein soleil, avec des témoins pour
+déclarer si l'honneur est satisfait un peu, beaucoup, pas du tout...
+
+--Nous nous battrons selon que vous le déciderez, monsieur...
+
+--Fort bien. Cela étant, nous allons nous battre à l'épée, à l'instant
+même, dans le jardin.
+
+Le marquis jeta un coup d'oeil vers la fenêtre.
+
+-Vous regardez, reprit Norbert, et vous dites que la nuit est bien
+noire, qu'on ne verra pas le bout des épées...
+
+--C'est vrai.
+
+--Rassurez-vous, monsieur le marquis, il y aura toujours assez de clarté
+pour l'agonie de celui de nous qui restera dans le jardin..., car un de
+nous y restera, vous devez l'avoir compris.
+
+--Je l'ai compris... descendons.
+
+Norbert secoua la tête.
+
+--Vous êtes bien pressé, monsieur le marquis prononça-t-il, vous ne me
+laissez pas finir mes conditions...
+
+--Parlez, monsieur.
+
+--Il y a au bout du jardin, un espace assez vaste, si humide qu'on n'y
+cultive rien et que personne n'en approche. C'est là que je veux vous
+conduire. Nous prendrons chacun une pelle et une pioche, et en moins de
+rien nous aurons creusé un trou assez profond pour recevoir celui de
+nous qui sera tué. Alors seulement nous mettrons l'épée à la main, et
+nous nous battrons jusqu'à ce qu'un de nous deux tombe. Celui qui
+restera debout achèvera l'autre, s'il n'est pas mort, le poussera dans
+la fosse et le recouvrira de terre.
+
+Une insurmontable horreur glaçait Georges de Croisenois.
+
+--Jamais! s'écria-t-il enfin, jamais je n'accepterai de conditions
+pareilles.
+
+--Prenez garde alors, fit Norbert, j'userai de mes droits!
+
+Et relevant son revolver, il ajouta:
+
+--Dans quatre minutes, onze heures sonneront à cette pendule... si au
+premier coup vous n'avez pas accepté.... je fais feu!...
+
+Pas un muscle du visage de Croisenois ne bougea.
+
+Le quadruple canon du revolver était à moins d'un pied de sa poitrine,
+le doigt d'un ennemi mortellement offensé s'appuyait sur la détente;
+mais ce danger, après tant d'émotions, le laissait absolument
+insensible.
+
+Ce qu'il comprenait, c'est qu'il avait quatre minutes devant lui, un
+siècle, en un moment pareil! pour se reconnaître, pour réfléchir, pour
+délibérer.
+
+Tant d'événements depuis une demie heure se succédaient, se pressaient,
+qui lui semblaient impossibles, incohérents, absurdes, qu'il n'était pas
+bien sûr de n'être point le jouet d'un cauchemar odieux, et qu'il
+sentait vaciller sa raison.
+
+--Monsieur le marquis, prononça Norbert, vous n'avez plus que deux
+minutes.
+
+Croisenois tressaillit. Son âme était à mille lieues de la situation
+présente. Vite, ses yeux cherchèrent les aiguilles de cette pendule qui
+battait les secondes qui lui restaient à vivre, s'il n'acceptait pas.
+
+Il ne restait même pas deux minutes complètes.
+
+Ses regards allèrent alors de Norbert à Mme de Champdoce.
+
+La duchesse, toujours affaissée sur un fauteuil, semblait près
+d'expirer. On l'eût crue morte sans le spasme nerveux qui la secouait de
+la nuque aux talons, sans les sanglots étouffés qui, à intervalles
+inégaux, déchiraient sa poitrine et rompaient le silence funèbre.
+
+La laisser en cet état, sans secours, était affreux; mais Croisenois ne
+savait que trop que la plus légère marque de compassion de sa part,
+serait comme une insulte nouvelle.
+
+Norbert, lui, conservait son attitude de statue, ses gestes roides,
+quelque chose de mécanique dans tous ses mouvements. A le mieux étudier,
+Croisenois remarquait enfin la flamme étrange, anormale, de ses yeux.
+
+--Dieu prenne pitié de nous, pensa-t-il, nous sommes à la discrétion
+d'un maniaque, d'un fou!...
+
+La première pensée de haine pénétrait en lui. Il se demandait en
+frémissant ce que deviendrait, lui mort, cette femme qu'il avait aimée
+jusqu'à lui offrir le sacrifice de son honneur.
+
+--Pour mon salut, dit-il, pour le salut de cette infortunée, dont la vie
+ne serait plus qu'une lente agonie, il faut que je tue M. de
+Champdoce... et je le tuerai.
+
+A cette pensée, des bouffées de rage lui montaient au cerveau, ses
+dernières hésitations s'évanouirent.
+
+--J'accepte!... déclara-t-il d'une voix forte.
+
+Il était temps. Le ressort de la pendule glissa, ou entendit cette
+légère vibration du métal qui précède la sonnerie, le premier coup de
+onze heures tinta.
+
+--Je vous remercie, monsieur, dit froidement Norbert.
+
+Mais Croisenois avait tout à coup dépouillé cette affectation de
+froideur dédaigneuse qui est comme le cachet indélébile d'une certaine
+éducation. Il n'avait plus peur d'être de mauvais goût, maintenant. Il
+était résolu de défendre quand même sa vie, qu'il croyait être celle de
+la duchesse.
+
+--Oui, j'accepte, reprit-il... mais à de certaines conditions, pourtant.
+
+--Il a été convenu...
+
+--Permettez que je m'explique: Nous allons nous battre dans votre
+jardin, n'est-ce pas, la nuit, sans témoins, sur le bord d'une fosse
+creusée par nous... soit. Celui qui restera debout recouvrira de terre
+le corps de l'autre... Soit encore. Mais êtes-vous bien sur qu'alors
+tout sera dit, et que la terre nous gardera un éternel secret?
+
+Norbert haussa dédaigneusement les épaules.
+
+--Vous ne savez pas... reprit violemment Croisenois, vous ne savez
+pas... mais je sais, moi, ce qui arriverait, si le hasard, un jour, nous
+trahissait, si on découvrait quelque chose...
+
+--Ah!...
+
+--On accuserait le survivant, vous ou moi, d'assassinat.
+
+--Probablement.
+
+--Il serait poursuivi alors, arrêté, emprisonné, traîné en cour
+d'assises, jugé, condamné, envoyé au bagne...
+
+--Je le crois.
+
+--Vous le croyez... et vous avez espéré que je consentirais à courir de
+tels risques!...
+
+Un geste, plus éloquent que toutes les protestations, compléta sa
+pensée.
+
+--Ces risques existent, en effet, reprit Norbert, mais ils sont ma
+garantie, à moi. Cette crainte de poursuites probables, m'assure que, si
+vous me tuez, ma mort sera cachée comme je veux qu'elle le soit.
+
+--Vous vous contenterez de ma parole, monsieur.
+
+Il était aisé de voir que cette discussion animait Norbert, et qu'il lui
+fallait, pour se contenir, les plus violents efforts.
+
+--Ah...! prenez garde, fit-il d'une voix sourde, je finirais par croire
+que vous avez peur.
+
+--J'ai peur d'être accusé d'un meurtre... oui.
+
+--C'est un danger qui me menace comme vous.
+
+Mais Croisenois était bien décidé à ne pas céder.
+
+--Eh bien...! s'écria-t-il avec l'accent d'une inébranlable résolution,
+s'il en est ainsi, je refuse votre duel...! Non, je ne veux pas me
+battre dans des conditions telles que je serais réduit à souhaiter
+plutôt être tué que survivre. Vous parliez de l'égalité des chances...
+Sont-elles égales entre nous? Que je disparaisse... nul jamais ne
+s'avisera de venir chercher mon cadavre ici. Vous êtes chez vous, vous
+pouvez prendre toutes les précautions imaginables... Si je vous tue, au
+contraire... que faire? Faudra-t-il que je demande l'aide de la duchesse
+de Champdoce... Ne sera-t-elle pas soupçonnée elle-même?... Faudra-t-il,
+lorsque tout Paris s'occupera de votre disparition, faudra-t-il qu'elle
+dise à ses jardiniers: «Surtout gardez-vous de donner un coup de bêche
+là-bas, au fond du jardin, là où vous avez, un matin, trouvé la terre
+fraîchement remuée!...»
+
+Norbert restait pensif. Les appréhensions de Croisenois peu à peu le
+gagnaient.
+
+Il songeait à cette lettre anonyme, et à celle qui l'avait écrite, qui
+possédait son secret, qui pouvait l'ébruiter...
+
+--Que voulez-vous donc? demanda-t-il.
+
+--Simplement que chacun de nous, sans mentionner les causes de notre
+rencontre, en écrive les conditions avec une acceptation signée; nous
+échangerons ensuite les procès-verbaux.
+
+--Soit, mais faisons vite...
+
+Il tira d'un petit pupitre des plumes et du papier qu'il plaça sur la
+table, et en moins de rien les déclarations furent rédigées.
+
+Puis, sur la proposition de Croisenois, chacun des adversaires écrivit
+deux lettres, datées de l'étranger, que le survivant devait faire jeter
+à la poste à l'endroit d'où elles étaient datées et qui ne pouvaient
+manquer de dérouter les recherches au lendemain d'une disparition.
+
+Tout étant arrêté désormais, Norbert se leva.
+
+--Un mot encore, dit-il. Un militaire promène en ce moment, le long de
+l'esplanade des Invalides, le cheval sur lequel je suis venu... si vous
+me tuez, allez reprendre ce cheval, j'ai promis vingt francs au soldat.
+
+--J'irai...
+
+[Illustration: Il tomba en arrière tout d'une pièce.]
+
+--C'est bien?... descendons.
+
+Ils sortaient de la chambre, et déjà Norbert avait fait passer
+Croisenois sur le palier, lorsque se sentant tirer par son pardessus, il
+se retourna.
+
+La duchesse, trop faible pour se tenir debout, s'était traînée jusque-là
+à genoux.
+
+Pauvre femme!... elle avait tout entendu et, les mains jointes, d'une
+voix à peine intelligible, elle priait.
+
+--Grâce!... Norbert, disait-elle, je suis innocente, je vous le jure...
+Vous ne m'aimez pas; pourquoi vous battre?... Grâce!... demain, je vous
+le promets, j'entrerai dans un couvent, pour la vie... ayez pitié!...
+
+--Eh!... interrompit-il, priez Dieu pour que ce soit votre amant qui me
+tue... vous serez libre après!...
+
+Et se dégageant brutalement, il repoussa la malheureuse femme, qui
+tomba, et referma la porte.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Vingt fois, durant cette scène d'un quart d'heure, Norbert de Champdoce
+avait été sur le point d'éclater et de s'abandonner à toute la furie de
+son ressentiment; vingt fois, la vanité plus forte l'avait retenu.
+
+Il savait combien cruellement on avait raillé son manque absolu
+d'éducation, ses emportements, la brutalité de ses façons; il tenait à
+prouver à son ennemi qu'il savait, au besoin, se conduire en
+gentilhomme, et qu'il était capable de discuter froidement une question
+de vie ou de mort.
+
+Mais il était à bout de volonté; quand il quitta la chambre de la
+duchesse, la contrainte trop violente qu'il s'était imposée l'étouffait,
+et il témoignait un empressement farouche, une impatience qui
+ressemblait à de la férocité.
+
+Tout en éclairant Croisenois, le long du grand escalier, il ne cessait
+de répéter:
+
+--Dépêchons!... dépêchons-nous!...
+
+Maintenant qu'il avait imposé ses conditions, il tremblait que cet homme
+qui l'avait outragé ne lui échappât. Que fallait-il pour le soustraire à
+sa vengeance? Un de ces hasards qui déconcertent les desseins les mieux
+conçus. Un domestique pouvait rentrer...
+
+Arrivé au rez-de-chaussée, Norbert introduisit Croisenois dans une vaste
+pièce, qui avait l'air d'un arsenal, tant il s'y trouvait d'armes de
+toutes sortes, de toutes les époques et de tous les temps.
+
+--Ici, dit-il d'un ton de raillerie blessante, nous devons trouver notre
+affaire.
+
+Déjà, il avait posé sur la cheminée le bougeoir qu'il tenait à la main.
+Il sauta lestement sur le divan établi autour de la pièce, décrocha
+plusieurs paires d'épées, et les jeta sur la table, en disant:
+
+--Choisissez!...
+
+Non moins ardemment que M. de Champdoce, Georges de Croisenois désirait
+en finir. Tout était préférable au supplice qu'il endurait.
+
+Lui aussi, sous sa politesse glaciale, il dissimulait des transports de
+rage et la plus implacable haine.
+
+Le dernier regard de la duchesse lui était entré dans le coeur comme
+un poignard. Lorsqu'il avait vu Norbert refuser rudement sa femme
+agenouillée, peu s'en était fallu qu'il ne le frappât au visage.
+
+Il ne daigna seulement pas examiner les épées qui lui étaient offertes.
+Il en saisit une au hasard en disant:
+
+--La première venue sera la bonne.
+
+--Soit!... dit Norbert, je prends l'autre. Sortons!...
+
+Mais lorsqu'ils arrivèrent à la porte du jardin, une difficulté se
+présenta, que Croisenois avait prévue.
+
+A la pluie de tout à l'heure, le brouillard avait succédé, épais et
+lourd comme la fumée de houille. La nuit était tellement noire, que, le
+bras étendu, on ne distinguait pas même vaguement sa main.
+
+Norbert laissa échapper un juron.
+
+--Impossible, dit-il, de se battre dans de pareilles ténèbres.
+
+Et l'autre ne répondant pas, il insista.
+
+--Qu'en pensez-vous, monsieur?
+
+--Moi!... répondit ironiquement Croisenois, je penserai tout ce qu'il
+vous plaira. Vous venez de me prouver...
+
+D'un geste furibond, Norbert l'interrompit.
+
+--Ce n'est pas là du moins ce qui nous arrêtera, déclara-t-il; j'ai une
+idée. Veuillez seulement me suivre par ici; bien... par ce couloir, pour
+ne pas éveiller l'attention des concierges.
+
+Ils gagnèrent ainsi une écurie, et Norbert y prit une grosse lanterne à
+huile qu'il alluma.
+
+--Avec cela, dit-il d'un ton satisfait, nous nous verrons.
+
+--Certainement, mais les voisins nous verront aussi. Cette lumière à
+cette heure, dehors, ne manquera pas d'éveiller l'attention.
+
+--Rassurez-vous... de nulle part on ne voit chez moi.
+
+Ils étaient revenus au jardin, l'avaient traversé diagonalement et
+avaient gagné l'endroit dont avait parlé Norbert.
+
+C'était un espace assez vaste, vide, mal tenu, qui servait de
+dégagement, et qui était fort adroitement dissimulé par une forte haie
+et des massifs d'arbres verts. Les jardiniers déposaient en cet endroit
+tous les détritus du jardin, les fagots de branches mortes, les outils
+de rebut, les pots de fleurs brisés. Il s'y trouvait des tas de sable et
+de terre de bruyère, de la paille, du fumier et des monceaux de
+feuilles.
+
+Norbert, tant bien que mal, accrocha sa lanterne à une branche. Elle
+donnait plus de lumière qu'un réverbère ordinaire.
+
+--Tenez, dit-il à Croisenois en montrant une place, près du mur, nous
+allons creuser la fosse là, dans ce coin. Elle y sera d'autant mieux
+qu'il sera très facile de cacher la terre fraîchement remuée sous une
+brassée de paille que voici.
+
+Il avait retiré son pardessus et son paletot, tout en parlant. Il remit
+une bêche à Croisenois et s'empara d'une pioche en disant:
+
+--A l'oeuvre!...
+
+Seul, Croisenois n'eût pas eu trop de la nuit entière, pour mener à fin
+une pareille besogne. Mais le duc de Champdoce n'avait pas oublié le
+pénible apprentissage de sa jeunesse. La terre était tassée, en cet
+endroit, et à chaque coup de pioche, il soulevait des mottes énormes.
+
+Il déployait, d'ailleurs, toutes ses forces et une dextérité
+merveilleuse. Il travaillait avec une sorte de rage, sans avoir
+conscience de l'horreur de sa tâche. La sueur tombait de son front en
+grosses gouttes.
+
+Mais aussi, au bout de quarante minutes la fosse était assez profonde.
+
+--Assez!... fit Norbert.
+
+Et jetant sa pioche pour ramasser son épée, il ajouta:
+
+--En garde, monsieur!...
+
+Mais Croisenois ne bougea pas. Nature nerveuse et impressionnable, il
+sentait un froid mortel filtrer jusqu'à la moelle de ses os. Cette nuit,
+cette lueur vacillante, ces apprêts hideux saisissaient terriblement son
+imagination. Il ne pouvait détacher ses yeux de cette fosse béante, elle
+le fascinait, elle l'attirait.
+
+--Eh bien?... répéta durement Norbert.
+
+Croisenois tressaillit et parut vouloir parler.
+
+La lanterne éclairait assez pour qu'il fût aisé de suivre sur son visage
+les traces d'un violent combat intérieur.
+
+--Je parlerai, dit-il enfin d'un ton solennel. Dans une minute,
+monsieur, un de nous deux sera couché là, mort... On ne ment pas en
+face de la mort... Eh bien!... je vous jure sur mon honneur et sur mon
+salut que Mme la duchesse de Champdoce est innocente...
+
+Norbert frappa impatiemment du pied.
+
+--Vous m'avez déjà dit cela, interrompit-il d'un ton qui annonçait la
+plus parfaite incrédulité. Pourquoi vous répéter?...
+
+--Parce que c'est mon devoir, monsieur, parce que si je meurs, je
+mourrai désespéré de cette idée que ma folle passion a perdu la plus
+pure et la plus noble des femmes. Ah! croyez-moi, les mourants ne
+mentent pas, vous n'avez rien à lui pardonner... et, tenez, je ne rougis
+pas de vous prier... oui, je vous prie... Si vous me tuez, que cette
+expiation vous suffise... Soyez humain pour votre femme, traitez-la
+doucement... Ne faites pas de sa vie un long supplice...
+
+--Assez!... interrompit Norbert, pour la troisième fois, assez!... où je
+finirais par croire que vous êtes un lâche.
+
+--Malheureux! s'écria Croisenois, en garde donc, et que Dieu décide!...
+
+Ils tombèrent en garde, les fers se croisèrent et le combat commença,
+âpre, ardent, acharné, silencieux.
+
+Le marquis de Croisenois passait pour un tireur habile, mais Norbert
+était doué d'une prodigieuse force musculaire, et, de plus, il tenait de
+son père un jeu brusque, saccadé, violent, très fait pour déconcerter
+une première fois.
+
+Une circonstance encore contribuait à égaliser les chances. L'espace
+éclairé par la lanterne était assez restreint, dès qu'un des adversaires
+en sortait, il se trouvait dans l'ombre, presque à l'abri, tandis que
+l'autre restait en pleine lumière, exposé aux attaques, dans
+l'impossibilité de parer des coups qu'il ne voyait pas venir.
+
+Ce fut la perte de Croisenois.
+
+Comme il avançait, Norbert se déroba par un saut de côté, et lui parant
+un coup droit terrible, à fond, il lui traversa la poitrine de part en
+part.
+
+Le malheureux étendit les bras en croix, lâchant son épée, sa tête se
+renversa, ses genoux fléchirent, et il tomba en arrière tout d'une
+pièce, sans un cri, sans un râle.
+
+Trois fois il essaya de se relever, il parvint presque à se dresser sur
+son séant, trois fois ses forces le trahirent.
+
+Il voulut parler, il ne put prononcer que quelques mots absolument
+inintelligibles, il vomissait le sang à flots.
+
+Enfin, une dernière convulsion plus forte le tordit comme un sarment,
+ses mains se crispèrent serrant une poignée de terre, et il poussa un
+gros soupir.
+
+Et ce fut tout!... De tant de force, de jeunesse, d'espérances, il ne
+restait plus qu'un cadavre.
+
+Georges de Croisenois était mort!...
+
+Georges de Croisenois était mort, et Norbert de Champdoce restait debout
+devant lui, effaré, la pupille dilatée par la terreur, les cheveux
+hérissés sur la tête, secoué par une horrible trépidation nerveuse.
+
+Il apprenait ce qu'on souffre à voir se débattre dans les spasmes de
+l'agonie l'homme qu'on a frappé.
+
+Et cependant ce n'était pas l'idée qu'il venait de tuer Croisenois qui
+affolait Norbert. Il croyait sa cause juste, il pensait avoir agi comme
+il devait.
+
+S'il était trempé des sueurs d'une mortelle angoisse, c'est qu'il
+songeait qu'il allait être forcé de se pencher sur ce corps, de le
+prendre dans ses bras, et de le jeter encore chaud et souple, tout
+tressaillant et vibrant encore, dans cette fosse.
+
+A cela, il ne pouvait, non, il ne pouvait se résoudre.
+
+Il le fallait, cependant. Pouvait-il s'arrêter dans la voie où il
+s'était engagé, hésiter, réfléchir même? Non. Force était d'aller
+jusqu'au bout; d'accomplir jusqu'à la fin son affreux dessein.
+
+Il luttait!... Il lutta bien dix minutes, cherchant pour s'encourager
+des raisons les plus fortes et les plus décisives, le risque d'une
+surprise, l'honneur de sa maison en péril.
+
+Il se baissait, il avançait les bras... puis il reculait devant le
+contact, le coeur lui manquait et il se redressait.
+
+Enfin, triomphant d'une indicible horreur, il saisit le corps de
+Croisenois, l'enleva, et d'un seul coup, par un effort extraordinaire,
+il le lança dans la fosse...
+
+Le corps tomba contre la terre humide avec un bruit flasque et sourd qui
+retentit jusqu'au fond des entrailles de Norbert.
+
+L'émotion extraordinaire qu'il en ressentit acheva de troubler son
+cerveau. Une ivresse furieuse s'empara de lui, pareille à cette
+incompréhensible frénésie qui parfois transporte les meurtriers et les
+pousse, sans motifs appréciables, à s'acharner après le corps de leur
+victime.
+
+Saisissant une bêche, la même que l'instant d'avant maniait si
+maladroitement le pauvre Georges, il se mit avec une adresse et une
+vigueur surhumaines, à combler la fosse.
+
+En moins de rien il eut recouvert le corps. Il foula ensuite la terre,
+la battit et la piétina. Puis, quand il vit que le terrain était bien
+uni, il répandit dessus des poignées de feuilles mortes et de paille
+menue.
+
+C'était fini... qu'une averse vînt seulement et le lendemain l'oeil le
+plus exercé ne devait pas découvrir aucun indice.
+
+--Voilà, murmura-t-il, comment sait se venger un Dompair de
+Champdoce!... Voilà ce qu'il en coûte...
+
+Il s'arrêta court.
+
+A quelques pas, dans l'ombre, sous les arbres, il lui semblait
+distinguer presque au ras de terre, une tête, des yeux ardents fixés sur
+lui.
+
+Le coup fut si fort qu'il chancela... Mais il se remit aussitôt, et
+emporté par un mouvement instinctif, il ramassa son épée, sanglante
+encore, et se précipita vers l'endroit où il avait aperçu l'effrayante
+apparition.
+
+A son premier geste, une forme humaine s'était dressée d'un bond, une
+forme de femme. Elle se mit à fuir à toutes jambes vers l'hôtel.
+
+Il la rejoignit au perron.
+
+Se sentant prise, elle s'était laissée tomber à genoux, et le front sur
+le sable, les bras tendus vers lui, elle criait désespérément:
+
+--Grâce! ne m'assassinez pas!...
+
+Il saisit la misérable par ses vêtements, la redressa, et l'entraîna de
+force jusqu'au bout du jardin, sous la lanterne.
+
+C'était une fille de dix-huit à dix-neuf ans, laide, mal faite,
+pauvrement vêtue et malpropre.
+
+Norbert l'examinait et ne la reconnaissait pas, pourtant il était bien
+sûr qu'il avait déjà vu ce vilain visage.
+
+--Qui es-tu? lui demanda-t-il.
+
+Elle ne répondit que par un torrent de larmes, elle suffoquait. Il
+comprit qu'il n'en tirerait pas un mot s'il ne la rassurait pas.
+
+--Voyons, fit-il plus doucement, ne pleure pas et ne tremble pas ainsi,
+je ne te ferai aucun mal. Qui es-tu?
+
+--Je suis Caroline Schimel.
+
+Ce nom n'apprenait rien à Norbert.
+
+--Caroline?... répéta-t-il.
+
+--Oui, monsieur le duc, je suis fille de cuisine chez vous depuis trois
+mois.
+
+C'était bien cela; il l'avait aperçue en traversant la cour, il la
+remettait maintenant.
+
+--Comment n'es-tu pas à la noce avec les autres? demanda-t-il.
+
+Elle se remit à sangloter de plus belle.
+
+--Hélas!... monsieur le duc, ce n'est pas ma faute, j'étais invitée et
+j'avais bien envie d'y aller; mais je n'avais pas de robe à me mettre:
+je ne gagne que quinze francs par mois. Pas une des filles de madame n'a
+voulu m'en prêter une. Elles disent comme cela que je suis trop laide,
+et que je sens la vaisselle: comme si c'était ma faute!...
+
+L'important était de savoir au juste ce que cette fille avait pu
+surprendre.
+
+--Comment te trouvais-tu dans le jardin? interrompit Norbert.
+
+--J'étais bien désolée et je m'étais mise à la fenêtre de ma mansarde
+pour pleurer, quand j'ai aperçu une lumière dans le jardin, j'ai pensé
+que c'étaient peut-être des voleurs, et je suis descendue sur la pointe
+du pied, par l'escalier de service...
+
+--Et qu'as-tu vu?
+
+Caroline se tut, elle avait peur.
+
+--Réponds, insista Norbert, qui bouillait, mais qui sentait la nécessité
+de se contenir, ne crains pas de me dire la vérité, si tu es bien
+franche, tu seras récompensée.
+
+--Eh bien!... j'ai tout vu.
+
+--Tout quoi?...
+
+--Quand je suis arrivée, vous étiez en train de creuser la terre avec
+l'autre, tant que vous pouviez... c'est moi qui ai été surprise en vous
+reconnaissant. Tout de suite j'ai pensé que c'était pour des trésors,
+que vous creusiez... Comme je me trompais! Bientôt l'autre vous a parlé,
+mais je n'entendais pas, et ensuite vous avez commencé à vous battre
+tous deux... Seigneur Dieu!... comme c'était beau!... Vos sabres
+brillaient comme des baguettes de feu, quand la lumière donnait
+dessus... J'avais une frayeur terrible, mais je ne pouvais pas détourner
+les yeux, il fallait que je regarde, c'était plus fort que moi... Puis
+j'ai vu quand l'autre est tombé en arrière, comme ça...
+
+--Et ensuite?...
+
+Caroline frissonnait à ce point que ses dents claquaient quand elle
+s'interrompait.
+
+--Ensuite, répondit-elle avec une visible hésitation, j'ai vu quand vous
+l'avez.. enterré là!...
+
+--L'as-tu bien regardé, cet autre?
+
+--Oui, monsieur le duc.
+
+--L'avais-tu déjà vu, le connaissais-tu, sais-tu son nom?
+
+--Non, monsieur le duc.
+
+Norbert réfléchissait. Il s'agissait de prendre un parti et de le
+prendre vite.
+
+--Écoute, ma fille, reprit-il, si tu sais te taire, si tu sais oublier,
+ce sera un grand bonheur pour toi d'être descendue au jardin cette nuit.
+
+--Oh!... je ne dirai rien, monsieur le duc, je vous le jure, à personne.
+
+--Eh bien! si tu tiens ce serment que tu me fais, ta fortune est faite.
+Demain, je le remettrai une bonne somme, tu retourneras dans ton pays et
+tu épouseras quelque brave garçon qui te plaira...
+
+--Serait-ce bien possible, mon Dieu!...
+
+--Cela sera. Tu vas remonter dans ta chambre et te coucher. Demain, mon
+valet de chambre, Jean, te dira ce qu'il faut faire, tu lui obéiras
+comme à moi-même.
+
+[Illustration:--Grâce! ne m'assassinez pas?]
+
+--Oh!... monsieur le duc, monsieur le duc!...
+
+Dans le transport de sa joie, elle riait et pleurait à la fois.
+
+--Je compte donc sur ton silence, insista Norbert. Si tu es discrète,
+c'est le bonheur. Si tu dis jamais un mot, un seul... tu es perdue. Tu
+penses bien qu'un homme comme moi fait tout ce qu'il veut... Va donc, et
+jusqu'à ce que tu aies vu Jean, tiens ta langue et cache ton
+contentement.
+
+Deux mobiles tout-puissants, l'intérêt et la peur, semblaient répondre
+de Caroline Schimel et assurer son silence.
+
+C'était évidemment dans la sincérité même de son âme qu'elle avait juré
+de se taire.
+
+Mais cela ne signifiait pas qu'elle fût assez forte pour porter le poids
+écrasant de ce redoutable secret. Un moment ne viendrait-il pas où elle
+céderait à un besoin d'épanchement plus fort que sa volonté, où elle se
+confierait à quelqu'un! Ne se pouvait-il pas encore qu'elle fût assez
+simple pour se vendre sans s'en douter si on venait à la questionner par
+hasard.
+
+Savoir son nom, son honneur, sa vie, aux mains d'une fille de cette
+condition, c'était à perdre tout repos, toute sécurité, à l'exemple de
+ce prisonnier qui voyait, au-dessous de son cachot, les enfants de son
+geôlier jouer avec des allumettes au milieu des barils de poudre.
+
+Et se sentir à sa merci!... Car Norbert était à sa discrétion absolue.
+Il ne le comprenait que trop. Pour lui, les moindres désirs de cette
+fille seraient des ordres irrésistibles. Il pouvait lui passer par la
+tête des idées absurdes, des fantaisies exorbitantes... elle
+commanderait et il obéirait.
+
+Quel moyen employer pour se soustraire à cet asservissement odieux? Il
+n'y en avait qu'un. Les morts seuls ne parlent pas.
+
+Quatre personnes allaient maintenant posséder le secret de Norbert:
+celle qui avait écrit la lettre anonyme et qu'il ne connaissait pas, la
+duchesse, Caroline, et enfin Jean à qui il serait bien forcé de se
+confier...
+
+Mais ce n'était ni le temps, ni le lieu de réfléchir, de se désespérer.
+L'heure volait, et de seconde en seconde le danger grandissait. Les
+domestiques pouvaient reparaître d'un moment à l'autre.
+
+Norbert se hâta de faire disparaître les dernières traces du duel, et
+courut à la chambre de la duchesse.
+
+Il pensait la trouver inanimée, mourante là où elle était tombée quand
+il l'avait poussée. Il comptait la faire revenir à elle, la forcer de se
+coucher et repartir pour Maisons.
+
+Ses prévisions furent trompées.
+
+La duchesse, lorsqu'il entra, était dans un fauteuil, au coin du la
+cheminée, pâle, l'oeil sec et brillant du feu de la fièvre.
+
+Elle se leva, dès que son mari parut, attachant sur lui un regard si
+étrange, que n'en pouvant endurer la fixité, il baissa la tête.
+
+Mais il se redressa presque aussitôt, honteux et indigné contre lui,
+d'un mouvement dont il rougissait comme d'une insigne lâcheté.
+
+--Mon honneur est vengé, prononça-t-il avec un ricanement mauvais. M. le
+marquis de Croisenois est mort!... J'ai tué votre amant, madame.
+
+Elle était armée contre ce coup, car elle ne broncha pas. Seulement, son
+expression devint plus dédaigneuse et la flamme de ses yeux noirs
+redoubla d'intensité.
+
+--Vous vous trompez, fit-elle d'une voix dont nulle émotion n'altérait
+le timbre. M. de Croisenois... Georges, n'était pas mon amant.
+
+--Oh!... vous pouviez vous épargner un mensonge, je ne vous demande
+rien...
+
+L'attitude impassible de la duchesse blessait et irritait Norbert. Il
+faisait tout pour la tirer de ce calme, inexplicable pour lui.
+
+Mais c'est en vain qu'il cherchait des paroles mortifiantes, qu'il
+prenait son accent le plus sarcastique, elle planait à de telles
+hauteurs qu'il ne pouvait l'atteindre...
+
+--Je ne mens pas, répondit-elle. A quoi me servirait de tromper et de
+feindre... Qu'ai-je à redouter, désormais!... Vous voulez la vérité?
+Soit. Sachez donc que ce n'est pas à mon insu que Georges s'est
+introduit ici ce soir. Il vous l'affirmait, le malheureux, il espérait
+me sauver. S'il est venu, c'est que je lui avais donné un rendez-vous,
+je l'attendais; j'avais, exprès pour lui, laissé ouverte la petite porte
+du jardin...
+
+--Madame!...
+
+--Quand vous êtes arrivé, il entrait, et c'était la première fois qu'il
+entrait chez moi... J'aurais pu vous abandonner, vous trahir, non...
+Georges avait l'âme trop loyale et trop haute pour accepter les
+dégoûtantes transactions de l'adultère. Quand vous l'avez surpris à mes
+genoux, il me conjurait de fuir avec lui. J'ai tenu à ce moment, sa vie
+et son honneur... et j'hésitais. Ah!... malheureuse, pourquoi ai-je
+hésité... Il vivrait encore maintenant, nous serions loin d'ici,
+l'aurore d'une existence de bonheur se lèverait...
+
+Elle s'animait en parlant, elle d'ordinaire si craintive et si réservée:
+sa lèvre tremblait, de fugitives rougeurs couvraient son teint
+transparent. Le charbon de la passion avait touché ses lèvres.
+
+--Oh!... je vous dirai tout, poursuivit-elle, tout, puisque vous
+l'exigez. Je l'aimais, oui, je l'aimais de toute la puissance de mon
+âme, de toutes les forces de mon intelligence... Il n'était pas une des
+fibres de mon être qui ne fût tout à lui. Et je l'aimais ainsi, bien
+avant de savoir que vous existiez pour mon désespoir. C'est mon amour
+brisé que je pleurais ce jour maudit où j'ai été assez faible, assez
+lâche, assez misérable pour vous donner ma main. Vous avez tué Georges,
+croyez-vous? Eh bien! non. Son souvenir au dedans de moi-même est plus
+vivant que jamais, plus radieux, plus impérissable...
+
+--Ah!... prenez garde, s'écria Norbert, prenez garde, sinon...
+
+--Quoi!... vous me tuerez aussi!... Faites; je ne vous disputerai pas ma
+vie... elle ne m'est rien sans lui. Il n'est plus... j'ai vécu. La
+mort!... voilà le seul bienfait qu'il soit en votre pouvoir de
+m'accorder... Frappez!... Vous nous réunirez dans la mort, nous qui
+n'avons pu être unis dans la vie, et je tomberai en vous criant:
+merci!...
+
+Norbert écoutait béant, confondu, pétrifié, s'étonnant qu'il fût encore
+des émotions pour lui, lorsqu'il croyait les avoir toutes épuisées
+pendant cette terrible soirée.
+
+Était-ce bien elle, Marie, sa femme, qui s'exprimait avec cette violence
+inouïe, qui déchirait tous les voiles du passé, qui le bravait en face,
+qui défiait sa colère!...
+
+Jadis il la comparait aux glaces du pôle, et voici que tout à coup la
+passion débordait de son coeur comme la lave du cratère.
+
+Se pouvait-il qu'il l'eût ainsi méconnue!...
+
+Il oubliait, pour l'admirer, jusqu'à son ressentiment. Elle lui semblait
+transfigurée; sa beauté n'était plus de cette terre, tout son être
+vibrait, une hardiesse sans pareille s'irradiait de ses prunelles
+enflammées, et des masses lourdes de ses cheveux noirs se dégageaient
+comme des étincelles quand elle secouait la tête.
+
+C'était là vraiment la passion, et non cette ombre moqueuse qui le
+lassait depuis si longtemps. Marie était capable d'aimer, et non Diane,
+cette femme blonde à l'oeil bleu d'acier, pour qui l'amour n'était
+qu'une bataille ou un jeu.
+
+Il avait perdu ses jours à poursuivre une chimère, et le bonheur s'était
+lassé de l'attendre à son foyer.
+
+Ce fut comme une révélation qui le bouleversa. Que n'eût-il pas donné
+pour effacer le passé! L'idée folle, absurde, lui vint que peut-être sa
+femme pourrait pardonner.
+
+Il s'avança vers elle, les bras tendus, en bégayant:
+
+--Marie!... Marie!...
+
+D'un regard d'impitoyable mépris, elle l'arrêta.
+
+--Je vous défends, dit-elle, je vous défends de m'appeler Marie.
+
+Il ne répondit pas, et avançait de nouveau, quand tout à coup elle se
+rejeta violemment en arrière en poussant un grand cri:
+
+--Horreur!... il a du sang de Georges sur les mains.
+
+Norbert s'arrêta et regarda. C'était vrai.
+
+La paume entière de sa main gauche était rouge, et il avait à sa
+manchette une large tache de sang.
+
+Cette vue l'atterra et cependant il osa encore hasarder un geste
+suppliant.
+
+La duchesse, pour toute réponse, lui montra la porte.
+
+--Sortez!... s'écria-t-elle avec une véhémence extraordinaire, sortez.
+Je ne vous trahirai pas, je garderai le secret de votre crime... ne me
+demandez rien au-delà. Et n'oubliez jamais qu'il y a un cadavre entre
+nous, et que je vous hais...
+
+Toutes les furies de la rage et de la jalousie déchirèrent le coeur de
+Norbert. Croisenois, mort, l'emportait encore.
+
+--Et vous, dit-il d'une voix rauque, vous oubliez que je suis votre
+mari, que vous êtes à moi, et que je puis faire un supplice de chaque
+instant de votre vie... Je vous le rappellerai. Demain, à dix heures, je
+serai ici. A bientôt.
+
+Il sortit en courant, comme deux heures sonnaient, et gagna l'esplanade
+des Invalides.
+
+«Solide au poste,» selon son expression, le militaire promenait toujours
+Romulus.
+
+--Par ma foi!... bourgeois, dit-il, quand Norbert vint le «relever de
+faction,» vous les faites de longueur, vos visites!... Je n'avais que la
+permission du spectacle, me voilà bien sûr, en revenant, de mes quatre
+jours de «clou,» ce n'est pas drôle.
+
+--Bast! j'avais dit vingt francs, ce sera quarante, répondit Norbert en
+lui tendant deux louis.
+
+--Ah!... vous m'en direz tant!...
+
+Une heure plus tard, Norbert frappait au volet du cabaret où l'attendait
+le vieux Jean.
+
+--Prends bien garde de n'être pas aperçu en rentrant le cheval, lui
+dit-il, et viens me trouver après; j'ai bien besoin de ton expérience.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+La douleur, la colère, l'horreur, avaient allumé dans le sang de la
+duchesse de Champdoce une fièvre terrible, qui l'avait soutenue tant
+qu'elle s'était trouvée en face de son mari.
+
+Alors elle avait agi et parlé d'instinct, sous l'impression toute vive;
+animée par l'enthousiasme du péril bravé, enflammée du désir de venger
+Croisenois.
+
+Elle ne s'était préoccupée de rien que de blesser Norbert, de
+l'humilier, de l'écraser. Tel était son malheur que c'est bien
+réellement qu'elle souhaitait la mort. Si elle eût su par quelles
+paroles l'attirer sûrement, elle les eût prononcées.
+
+Mais en elle, malheureusement, l'énergie ne pouvait être qu'un accident,
+fugitif comme l'éclair. Son premier mouvement la portait en avant, la
+réflexion l'arrêtait. Elle avait l'âme vaillante et l'esprit craintif.
+
+Dès qu'elle fut seule, que le danger se fut éloigné, toute son
+exaltation s'éteignit comme un feu de paille, et, épuisée de l'effort,
+elle s'affaissa sur une causeuse, défaillante, fondant en larmes.
+
+Son désespoir était sans bornes, car elle se reprochait la mort de
+Croisenois.
+
+--Si je ne lui avais pas accordé ce rendez-vous fatal, se disait-elle,
+il vivrait encore; c'est mon amour qui le tue.
+
+Réfléchissant, elle se sentait précipitée au fond d'un abîme dont jamais
+elle ne sortirait.
+
+Le présent était affreux; plus épouvantable l'avenir.
+
+L'idée de s'adresser à son père traversa son esprit; elle la repoussa: à
+quoi bon!... Le comte de Puymandour l'écouterait-il, seulement?
+
+--Tu es duchesse, lui disait-il avec son emphase ordinaire, tu as cinq
+cent mille livres de rentes!... donc tu es heureuse ou dois l'être.
+
+Heureuse!... elle! Quelle amère dérision!... Elle en était réduite à
+envier le sort de la dernière des filles de cuisine de son hôtel!...
+
+La nuit, pour elle, s'écoula ainsi, en angoisses insoutenables, et quand
+ses femmes, au matin, sur les dix heures, pénétrèrent dans sa chambre,
+elles la trouvèrent toute habillée, étendue à terre, les membres glacés
+et raides, la tête brûlante, les yeux brillants d'un sinistre éclat.
+
+L'inquiétude et le chagrin furent tout d'abord extrêmes, à l'hôtel. La
+duchesse était adorée de ses gens, et il était évident pour les moins
+expérimentés, que ce ne pouvait être qu'une maladie très grave qui
+débutait par de pareils symptômes.
+
+Tout le monde perdait un peu la tête, et on venait d'expédier coup sur
+coup quatre domestiques à la recherche d'un médecin, lorsque Norbert
+arriva de Maisons.
+
+On le conduisit aussitôt, on le porta presque à la chambre de la
+duchesse, comme si, par sa seule présence, il eût pu lui procurer un
+soulagement immédiat. Elle ne le reconnut pas.
+
+Norbert, lui, avait été saisi d'une inquiétude poignante. Que s'était-il
+passé en son absence, qu'est-ce que cela voulait dire, n'y avait-il pas
+eu d'indiscrétion de commise?
+
+Il interrogeait les femmes de chambre aussi adroitement que lui
+permettait son trouble, quand on lui annonça, non pas un médecin mais
+deux, qui s'étaient rencontrés à la porte.
+
+Introduits aussitôt près de la duchesse, ils ne dissimulèrent ni la
+gravité de la situation, ni la possibilité d'une terminaison fatale. Ils
+jugeaient Mme de Champdoce au plus mal, si mal qu'ils demandaient une
+consolation pour l'après-midi.
+
+L'heure arrêtée, ils rédigèrent une ordonnance, et se retirèrent en
+recommandant la plus exacte exécution de leurs prescriptions, les soins
+les plus minutieux et une surveillance de toutes les minutes.
+
+Ces recommandations étaient inutiles. Norbert s'était installé au chevet
+de sa femme, bien décidé à n'en pas bouger jusqu'à son rétablissement ou
+à sa mort.
+
+Elle avait une fièvre terrible, et à tout moment le délire lui arrachait
+des lambeaux de phrase qui faisaient frissonner Norbert.
+
+C'était la seconde fois qu'il avait à disputer un secret au délire.
+
+Jadis, à Champdoce, c'était son père qu'il veillait, son père qui
+pouvait dire quel crime épouvantable il avait failli commettre. C'était
+sa femme qu'il gardait aujourd'hui, afin d'arrêter sur ses lèvres, si
+elle s'y présentait, l'histoire de Croisenois.
+
+Forcé à un retour sur lui-même, il était épouvanté de ce qu'il avait
+déjà semé dans sa vie de crimes et de remords... et il n'avait pas
+vingt-cinq ans. Quel avenir était possible, avec un tel passé!...
+
+Et le délire de la duchesse n'était pas sa seule angoisse. De quart
+d'heure en quart d'heure, il sonnait pour lui demander si on n'avait pas
+vu Jean, son valet de chambre.
+
+On l'avait aperçu de très bonne heure le matin, il avait même parlé à
+plusieurs domestiques, mais il était sorti depuis plusieurs heures et
+n'avait pas reparu.
+
+--Dès qu'il rentrera, répétait à chaque fois Norbert, envoyez-le moi
+vite.
+
+Il parut enfin, et Norbert, se levant vivement, l'entraîna dans
+l'embrasure d'une fenêtre.
+
+--Eh bien?... lui demanda-t-il.
+
+--Tout est arrangé de ce côté, monsieur, calmez-vous.
+
+--Cette Caroline?...
+
+--Est partie, monsieur, je l'ai mise moi-même en voiture, après lui
+avoir compté une somme de vingt mille francs. Elle quitte Paris, la
+France; elle se propose de rejoindre en Amérique un de ses cousins qui
+l'épousera, à ce qu'elle espère.
+
+Norbert respira, plus librement peut-être qu'il ne l'avait fait depuis
+la veille. Le souvenir de cette Caroline Schimel l'obsédait.
+
+--Et l'autre affaire? interrogea-t-il.
+
+Le vieux serviteur hocha tristement la tête.
+
+Celle-là, répondit-il, m'effraie. J'en vois clairement les périls: ils
+sont immenses; et les avantages m'échappent...
+
+--Je le l'ai déjà dit, Jean, mon parti sur ce point est irrévocablement
+pris.
+
+--Aussi, vous ai-je obéi, monsieur, en prenant toutes les précautions
+que me suggérait la prudence.
+
+--Ah!...
+
+--J'ai découvert un jeune commis-voyageur, honnête homme,
+m'affirme-t-on, auquel j'ai persuadé que je l'envoie en Égypte pour
+m'acheter des cotons... une idée de spéculation que je suis censé avoir.
+Il partira aujourd'hui même, ravi et bien payé... Par la même occasion,
+il mettra à la poste les deux lettres que nous avons de M. de
+Croisenois, la première à Marseille, la seconde au Caire...
+
+--Et tu ne comprends pas que ces lettres feront ma sécurité?
+
+--Je comprends qu'un hasard, une maladresse de notre agent peuvent nous
+trahir.
+
+--Je le veux.
+
+Jean se tut. Il ne savait pas résister à son maître, les lettres furent
+expédiées.
+
+De ce moment, et pendant les deux jours qui suivirent, Norbert n'eut pas
+une minute à lui.
+
+Les médecins appelés en consultation avaient donné une lueur d'espoir,
+mais elle était bien faible, bien chétive. Le mal paraissait empirer
+sans cesse, avec des alternatives diverses, mais toutes également
+désolantes. Les accidents cérébraux les plus alarmants se succédaient
+sans relâche.
+
+Et durant ces heures éternelles, Norbert n'osait pas fermer l'oeil, et
+ce n'est qu'en tremblant qu'il laissait approcher les femmes de chambre.
+Toujours le délire présentait à la duchesse la même affreuse vision:
+Croisenois tombant la poitrine traversée d'un coup d'épée.
+
+Enfin, le quatrième jour, la fièvre céda, la malade s'assoupit, et
+Norbert eu le loisir de la réflexion.
+
+Comment Mme de Mussidan, qui jadis venait tous les jours,
+n'avait-elle pas paru? Cette circonstance lui parut si extraordinaire
+qu'il se risqua à lui écrire pour l'informer de la maladie de Mme de
+Champdoce.
+
+Une heure plus tard, il en recevait cette laconique réponse:
+
+«Croirez-vous à un prétexte? J'espère que non. M. de Mussidan vient de
+décider que nous passerons l'hiver en Italie, et nous partons ce soir.
+Adieu.
+
+ D.»
+
+[Illustration:--Merci, docteur! merci de la bonne nouvelle.]
+
+Prétexte ou non, elle partait, elle le laissait seul quand tout
+l'abandonnait, elle s'enfuyait emportant son dernier espoir de bonheur.
+
+Et cependant, tel était son aveuglement, qu'il s'efforçait de se prouver
+que ce départ la désolait pour le moins autant que lui-même.
+
+A cinq jours de là, il n'était pas encore remis de ce coup, et Mme de
+Champdoce était hors de danger, quand un matin le médecin le prit à part
+d'un air mystérieux et solennel.
+
+Il avait à lui annoncer une grande, une heureuse, une magnifique
+nouvelle:
+
+La duchesse de Champdoce était enceinte.
+
+En effet, la duchesse de Champdoce était enceinte, et c'était là le
+secret qu'elle allait révéler au marquis de Croisenois lorsque son mari
+était apparu.
+
+C'est cette pensée qui l'avait retenue au foyer conjugal, qui lui avait
+donné le courage de résister aux larmes et aux prières de Georges
+l'adjurant de fuir.
+
+Elle hésitait, elle chancelait, elle allait succomber aux inspirations
+de son coeur, lorsque tout à coup, cette idée, un moment écartés,
+s'était représentée à son esprit.
+
+--Malheureuse!... s'était-elle alors écriée, j'oubliais... je ne
+puis..., je ne m'appartiens plus.
+
+Son malheur, et il devait lui être imputé à crime, fut de ne pas dire la
+vérité à son mari spontanément, et de laisser à un médecin le soin de la
+lui apprendre.
+
+Cette nouvelle devait réveiller toutes les fureurs de Norbert. Il devint
+livide, ses yeux lancèrent des éclairs. Il essaya cependant de
+dissimuler son impression.
+
+--Merci, docteur, balbutia-t-il d'une voix étranglée, merci de la bonne
+nouvelle. Ah! je suis bien heureux!... Mais vous permettez, n'est-ce
+pas, que je courre près de la duchesse...
+
+Il étouffait. Il sortit précipitamment, laissant le docteur aussi
+déconcerté que possible, intrigué et même un peu penaud.
+
+--Ouais! pensait-il, aurai-je fait un pas de clerc, avec toute mon
+expérience?... Pour sûr, je viens de froisser quelque blessure qui
+saigne encore!...
+
+Le fait est que Norbert, au lieu de se rendre près de sa femme, avait
+couru s'enfermer dans la bibliothèque.
+
+Il lui fallait la solitude pour s'abandonner en liberté aux mouvements
+de son âme, pour souder la situation nouvelle qui se présentait et
+reprendre possession de son sang-froid. Il voulait être seul pour
+réfléchir et tâcher de voir clair au fond de sa pensée bouleversée.
+
+Cette circonstance, après les derniers événements, était de tous les
+désastres qui pouvaient foudre sur sa vie, le plus épouvantable.
+
+Plus Norbert réfléchissait, plus il se persuadait qu'il était
+indignement bafoué, misérablement pris pour dupe.
+
+Il avait commencé par douter, il était sûr maintenant que cet enfant
+n'était pas de lui.
+
+Tout le lui prouvait; il lui semblait que l'évidence sautait aux yeux,
+et cette certitude qu'il croyait avoir lui arrachait de véritables
+rugissements de rage.
+
+Allait-il donc être réduit à cet excès de misère et d'ignominie, de
+recevoir comme sien l'enfant de Georges de Croisenois?... Lui
+faudrait-il accepter ce vivant témoignage de son malheur?
+
+Quoi!... cet enfant grandirait dans sa maison, il porterait son nom, et
+plus tard il hériterait de l'immense fortune de la famille de
+Champdoce!...
+
+--Ah!... jamais, s'écriait-il, jamais!... Je l'étranglerais plutôt de
+mes propres mains.
+
+Puis, il songeait aux dégoûts qu'il serait réduit à cacher, aux caresses
+qu'il lui faudrait feindre, pour écarter les soupçons du monde, et il se
+sentait incapable de cette monstrueuse comédie de la paternité.
+
+--J'aimerais mieux mille fois, disait-il, élever près de moi un bâtard
+pris au hasard aux enfants trouvés, au moins je ne le haïrais pas,
+celui-là, il ne me semblerait pas toujours retrouver sur son visage
+l'exécrable ressemblance de Georges de Croisenois.
+
+Mais précisément pour cette raison qu'il était prêt à toutes les
+violences, il se contraignit à dissimuler et fut avec la duchesse
+strictement convenable.
+
+Il avait, d'ailleurs, tout à craindre d'elle, en ces premiers moments.
+La mystérieuse disparition de Croisenois faisait un bruit affreux, et si
+les lettres mises à la poste par l'émissaire de Jean épaissirent le
+mystère autour de cet événement, elles ne satisfirent ni la police, ni
+l'opinion.
+
+Mais on se lasse de tout; on oublia Croisenois: Norbert dut se croire
+assuré de l'impunité.
+
+Accablé de remords, rongé de regrets, ce grand seigneur si envié, sur
+qui la fortune semblait avoir épuisé ses plus magnifiques faveurs,
+Norbert de Champdoce traînait alors la plus lamentable existence.
+
+Il n'avait pas vécu, et il se sentait fini, usé, rassasié jusqu'à
+l'écoeurement. Il n'avait pas vingt-cinq ans, et il ne découvrait
+nulle lueur dans l'avenir; il n'apercevait nul projet où accrocher une
+espérance.
+
+Depuis trois mois que Mme Diane était partie, elle ne lui avait pas
+donné signe de vie; un abîme de sang le séparait de sa femme; parmi tous
+les gens qu'il avait connus, il ne voyait pas un ami; la débauche même
+lui manquait.
+
+Retiré dans son hôtel, il vivait seul, triste et sombre toujours, sans
+autre compagnie que l'idée fixe qui le hantait.
+
+Il ne pouvait détacher sa pensée de cet enfant qui allait venir. Comment
+se soustraire à ce supplice odieux de l'élever comme sien?
+
+Depuis quatre mois qu'il ne pensait qu'à cela, il avait adopté et rejeté
+bien des expédients, et toujours il en revenait à l'inspiration qui la
+première s'était présentée à son esprit, et qu'il résumait ainsi:
+
+Substituer un enfant qu'on se procurerait n'importe où, n'importe
+comment, à l'enfant de la duchesse.
+
+Enfin, comme le temps passait, il décida qu'il en serait ainsi, et c'est
+à Jean, cet honnête homme dont un merveilleux dévouement faisait son
+complice, qu'il s'en remit quant à l'exécution.
+
+Pour la première fois, Jean osa résister. L'action lui paraissait
+abominable, il ne le cacha pas, et même il dit que certainement elle
+porterait malheur.
+
+Mais lorsqu'il reconnut que Norbert s'adresserait à quelqu'autre, qui
+serait moins scrupuleux et qui pourrait être maladroit, il promit en
+pleurant d'obéir.
+
+L'entreprise était périlleuse, difficile à mener secrètement. Il fallait
+pour le succès des coïncidences particulières, et même les plus
+minutieuses précautions prises, il fallait encore laisser une large part
+au hasard.
+
+N'importe, moins d'un mois plus tard, Jean vint déclarer à son maître
+que si seulement on pouvait décider la duchesse à venir s'établir au
+château de L., que la famille de Champdoce possédait près de Montoire,
+lui, Jean, répondait de tout.
+
+Le lendemain même, Norbert partait pour L... avec sa femme.
+
+Pauvre duchesse!... Elle n'était plus alors que l'ombre d'elle-même:
+Jamais, à la voir si pâle et si languissante, maigre, l'oeil éteint,
+on n'eût reconnu la belle, la spirituelle, la rieuse Marie de
+Puymandour.
+
+A la longue, Norbert et elle en étaient venus à vivre comme des
+étrangers sous le même toit. Souvent ils étaient des semaines sans se
+voir. Avaient-ils quelque chose à se communiquer, ils s'écrivaient.
+
+Le château de L... était merveilleusement choisi, la duchesse y était
+absolument à la discrétion de son mari. De secours, elle n'avait à en
+attendre de personne. Son père, le comte de Puymandour, était mort le
+mois précédent, à la suite d'une tournée électorale.
+
+Que se passa-t-il à L... lors des couches de la duchesse?
+
+Le secret fut bien gardé. Seul, ce billet où la malheureuse mère
+écrivait: «Ayez pitié; rendez-moi mon enfant!» trahit quelque chose de
+l'horrible lutte qui certainement eut lieu.
+
+Ce qui est sûr, c'est que l'enfant de la duchesse de Champdoce fut porté
+par Jean à l'hospice de Vendôme.
+
+Ce qui est sûr aussi, c'est que l'enfant qui fut baptisé sous les noms
+de Anne-René-Gontrand de Dompair, marquis de Champdoce, était le fils
+d'une pauvre fille des environs de Montoire, qu'on appelait la
+Fougerouse.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Là s'arrêtait brusquement le manuscrit de B. Mascarot.
+
+Paul Violaine posa sur la table le volumineux cahier, en disant d'un air
+assez surpris:
+
+--Et c'est tout!...
+
+Il était grand temps d'ailleurs qu'il arrivât à la fin; sa voix, brisée
+par la fatigue expirait avec les dernières lignes.
+
+Malgré la rapidité de son débit, il n'avait pas fallu moins de six
+heures pour lire cette longue et lamentable histoire des misères, des
+folies et des crimes de l'illustre maison de Champdoce.
+
+En tout, il ne s'était reposé qu'un quart d'heure, et encore devait-il
+ce répit à Beaumarchef, qui était venu appeler l'honorable placeur pour
+une affaire de l'agence qui ne souffrait ni remise ni retard.
+
+Il est vrai que l'attention la plus sévère et la mieux soutenue l'avait
+encouragé.
+
+Ni maître Catenac, ni l'excellent docteur Hortebize ne s'étaient permis
+une observation. Ils n'avaient pas hasardé un geste.
+
+B. Mascarot, lui, avait écouté avec l'apparente satisfaction d'un auteur
+qui se délecte de son ouvrage. Mais, en réalité, pendant que, renversé
+sur son fauteuil, il tournait bénignement ses pouces, il guettait d'un
+oeil sagace, par-dessus ses lunettes, l'effet produit sur le visage de
+ses associés.
+
+Cet effet fut considérable, et tel qu'il l'avait espéré.
+
+Le récit était achevé depuis un bon moment, que Paul, Catenac et
+Hortebize, se regardaient encore avec une stupeur qui n'était pas
+exempte d'effroi, chacun d'eux s'efforçant de résumer rapidement par la
+pensée les circonstances qui l'avaient le plus frappé.
+
+Tous se demandaient pour quelles raisons B. Mascarot s'était arrêté
+court au moment de conclure et de tirer les conséquences.
+
+Catenac, dont la position dans la société était si fausse, fut le
+premier qui parvint à secouer l'atmosphère de vague appréhension qui
+régnait sur le bureau de l'agence de placement.
+
+--Eh! eh! fit-il avec un petit rire contraint, j'avais toujours dit que
+notre ami Baptistin était né pour les lettres. Prend-il la plume,
+aussitôt le placeur s'évanouit, et l'agrégé reparaît. Il nous avait
+promis quelques notes, un mémoire à consulter, il nous sert un roman.
+
+Le digne M. Hortebize observait l'avocat d'un oeil méfiant.
+
+--Crois-tu vraiment que ce soit un roman? interrogea-t-il.
+
+--Pour la forme du moins...
+
+Le docteur haussa les épaules.
+
+B. Mascarot pendant ce temps, s'était lové et adossé à la cheminée. Il
+rajustait ses lunettes, de ce mouvement familier qui, de sa part,
+annonçait toujours quelques explications décisives.
+
+--Mieux que tout autre, commença-t-il d'un ton ironique, Catenac devait
+apprécier et... goûter, ce qu'il y a de réel dans ce récit, lui qui est
+l'homme d'affaires, l'avocat, le conseil du noble duc de Champdoce,
+c'est-à-dire de ce Norbert dont je viens de vous lire la jeunesse.
+
+--Oh!... je ne conteste pas le fond! fit vivement Catenac.
+
+--Que contestes-tu donc?
+
+--Sérieusement, rien. Je me suis permis de plaisanter la forme un peu...
+comment dirai-je?... un peu romanesque, voilà tout. Serait-ce un crime?
+
+--Non, répondit froidement le placeur, dans ta position ce n'est qu'une
+sottise.
+
+Toutes les fois que Catenac s'attirait quelque coup de boutoir du
+maître, le bon docteur était aux anges.
+
+--Empoche, avocat, dit-il.
+
+Mais B. Mascarot n'était pas d'humeur à plaisanter.
+
+--Catenac, reprit-il d'un ton qui n'était rien moins qu'amical, avait
+reçu quelques confidences importantes de son noble client. Il s'est bien
+gardé de nous les communiquer. Dans son opinion, d'après ce qu'il
+savait, nous courions à notre perte, et il nous regardait y courir, cet
+estimable ami, tout réjoui de l'espoir d'être débarrassé de nous.
+
+L'avocat voulut protester, mais le placeur, d'un geste, l'arrêta.
+
+Après une pose calculée, l'honorable professeur continua:
+
+--Un os suffit à un anatomiste pour reconstruire le squelette d'un
+animal. Je serais, moi, un piètre observateur si, déduisant du connu à
+l'inconnu, je n'étais pas capable de rétablir l'histoire exacte de gens
+que j'étudie et que j'observe depuis tant d'années. Croyez pourtant que
+je n'ai pas eu à faire de grands frais d'imagination. Mon manuscrit
+n'est guère qu'un travail de marquetterie. Même, ce n'est pas à moi
+qu'il faut s'en prendre de la forme un peu romanesque, mais bien à
+Mme la comtesse de Mussidan, à Mme Diane.
+
+--A Mme de Mussidan?...
+
+--Mais oui, ami Catenac, et aussi à Norbert... Je suis sûr que les
+phrases qui t'ont frappé étaient d'eux. Car je les ai copiées, c'est
+avec leurs propres expressions que je traduisais leurs sentiments...
+Cela t'étonne?
+
+--Il me semblait...
+
+--Quoi?... tu as donc oublié la correspondance soustraite à la comtesse
+de Mussidan?... C'est une femme soigneuse. Elle avait conservé
+non-seulement les lettres de Norbert, mais encore les siennes propres
+que Norbert lui avait rendues...
+
+--Et nous les avons?
+
+--Toutes. Nous avons saisi du même coup les demandes et les réponses.
+Tout un roman d'amour par lettres, et un fameux roman... Ce qu'on vous a
+lu n'en était qu'un résumé affaibli.
+
+L'excellent Hortebize eut un geste d'admiration.
+
+--Maintenant, s'écria-t-il, je comprends les terreurs de Mme de
+Mussidan. Et moi, Baptistin, qui t'accusais d'imprudence!... Oui, tu as
+raison, avec de telles armes entre les mains, nous pouvons tout oser...
+Mme de Mussidan donnera la main de sa fille Sabine à qui nous
+voudrons...
+
+Mais B. Mascarot n'avait pas le temps de s'arrêter à ce petit triomphe.
+
+--Ce n'est pas tout, reprit-il. J'avais pour m'expliquer les passages
+obscurs, l'instigateur de toute cette intrigue, Dauman...
+
+--Le Président... il vit?...
+
+--Parfaitement. Et c'est un homme à nous, et tu le connais!... Dame!...
+il n'est plus de la première jeunesse, il est un peu cassé, la jambe
+traîne, la vue baisse, mais la cervelle est intacte.
+
+Catenac était devenu fort sérieux.
+
+--Tu m'en diras tant! murmurait-t-il, tout abasourdi, tu m'en diras
+tant...
+
+--Je te dirai encore que toute la partie du duel et de la mort de ce
+brave et digne Georges de Croisenois a été écrite presque sous la dictée
+de Caroline Schimel... Véritablement cette malheureuse se proposait, en
+quittant Paris, de rejoindre son parent en Amérique... Elle n'alla pas
+plus loin que le Havre. Les grâces et les doux propos d'un galant
+matelot dont elle avait fait connaissance en voiture changèrent
+brusquement toutes ses résolutions... Tant que dura l'argent qui avait
+été donné par Jean, le matelot fut le plus aimable des hommes...
+Seulement, avec le dernier billet de mille francs, il disparut.
+
+Désespérée, réduite à la plus ignominieuse des misères, Caroline revint
+à Paris. Elle mourait de faim... Elle s'adressa au duc de Champdoce...
+Il se sentait pris, il la secourut, et à quatre ou cinq reprises il
+essaya de lui assurer une petite position... L'inconduite de Caroline
+rendit vaines toutes les tentatives.
+
+A la fin, le duc s'est résigné à se laisser rançonner au jour le jour,
+acceptant peut-être cette honte comme une expiation...
+
+Quant à Caroline, son existence est inimaginable... Parfois, prise de
+remords, elle cherche une place et travaille huit jours... Mais bientôt
+ses habitudes vagabondes reprennent le dessus, et elle court demander de
+l'argent à l'hôtel de Champdoce.
+
+Et cependant elle a toujours fidèlement tenu son serment, et sans sa
+funeste passion pour les petits verres, je doute que Tantaine eût jamais
+réussi à lui arracher une parole...
+
+B. Mascarot paraissait parler pour soi bien plus que pour ses estimables
+associés. On l'eût dit préoccupé surtout de combattre certaines
+objections de son esprit.
+
+--A coup sûr, poursuivait-il plus bas, Caroline Schimel n'est pas une
+nature instinctivement mauvaise. Le secret qu'elle a surpris lui a porté
+malheur. C'est tout cet argent, qu'elle se procurait si facilement, qui
+l'a pervertie. Telle que je la devine, si au réveil elle se souvient des
+confidences qui lui ont été arrachées par l'ivresse, elle est fille à
+aller, à tous risques, prévenir Le duc de Champdoce.
+
+Cette éventualité, ainsi présentée, fit bondir Catenac sur sa chaise, et
+lui arracha un juron.
+
+--Dix mille diables!... mais alors...
+
+Le digne placeur haussa dédaigneusement les épaules.
+
+--Te voilà encore, fit-il d'un ton dédaigneux, à te forger des
+fantômes!...
+
+--Il appelle cela des fantômes!...
+
+--Certainement. Serais-je tranquille comme je le suis si j'entrevoyais
+l'ombre d'un péril? Voyons, franchement, que nous importe ce que peut
+dire Caroline? Qui accusera-t-elle de lui avoir escamoté son secret? Un
+vieux clerc d'huissier nommé Tantaine. Or, comment veux-tu que le duc,
+ton noble client, trouve le trait d'union entre ce misérable bonhomme et
+l'honorable maître Catenac?
+
+--Ce serait difficile, en effet.
+
+--Dis impossible, insista Hortebize. Sans compter qu'à la moindre alarme
+nous faisons disparaître le doux Tantaine plus prestement qu'un diable
+de féerie dans une trappe... Et on ne le retrouverait pas dans les
+dessous, lui.
+
+D'un signe de tête amical, B. Mascarot approuva l'excellent docteur.
+
+[Illustration:--Assieds-toi à mon bureau.]
+
+--D'ailleurs, ajouta-t-il, je me demande vainement ce que nous pouvons
+avoir à redouter du duc de Champdoce. N'est-il pas en notre pouvoir tout
+autant que son ancienne adorée, la comtesse de Mussidan? Il me semble
+que nous avons ses lettres. Ne savons-nous pas ce qu'on trouverait, si
+ou grattait au fond de son jardin? Et notez que l'identité du squelette
+serait des plus aisées à établir. Croisenois avait sur lui, quand il
+disparut, un millier de francs en pièces d'or portugaises, le fait est
+consigné aux procès-verbaux de l'enquête qui eut lieu alors.
+
+Il était facile de reconnaître à la physionomie de Catenac que ses
+dispositions changeaient du tout au tout, à mesure que l'impunité lui
+était démontrée.
+
+--Vous êtes là que vous me prêchez, fit-il avec une brusquerie affectée,
+comme si je n'étais pas à votre discrétion! Ne faut-il pas que je marche
+avec vous, bon gré, mal gré?
+
+--Nous tenons à ce que ce soit de ton plein gré.
+
+L'avocat parut délibérer une minute, puis se levant brusquement, il
+tendit la main à l'honorable placeur.
+
+--J'agirai loyalement, lui dit-il; tu as ma parole. Expose-nous ton
+plan, je te dirai ensuite ce que M. de Champdoce m'a appris.
+
+Un sourire de satisfaction vint aux lèvres de B. Mascarot. Enfin, il
+l'emportait. Cette fois, il ne mettait nullement en doute la franchise
+de l'avocat.
+
+--Avant tout, reprit-il, je vous dois la fin de l'histoire que Paul
+vient de vous lire. Elle est simple et lamentable.
+
+Le duc et la duchesse de Champdoce n'avaient pas cinquante ans à eux
+deux, ils portaient un des noms historiques de France, ils étaient
+entourés d'un luxe princier, et cependant leur vie était perdue, finie;
+tout était mort en eux, ils renonçaient à l'espoir même du bonheur.
+
+Leur ménage dut être un enfer, mais ils s'appliquèrent à sauver les
+apparences, et réussirent. Rien ne transpira au dehors des effroyables
+misères de leur intérieur.
+
+La duchesse, presque toujours alitée, ne s'occupait que d'oeuvres de
+charité. Le duc, lui, après avoir refait son éducation, s'est réfugié
+dans le travail et est devenu l'homme remarquable que vous connaissez.
+
+--Et Mme de Mussidan? interrogea Catenac.
+
+--J'y arrive. Cette femme, d'une si étrange perversité, ne se serait pas
+crue vengée complètement, si Norbert n'eut pas su que c'était à elle et
+à elle seule qu'il devait le désespoir de son existence. Un jour, à son
+retour d'Italie, elle osa tout apprendre à Norbert.
+
+Oui, elle osa lui dire que c'était elle qui avait comme poussé la
+duchesse dans les bras de Croisenois, elle lui dit que c'était elle qui,
+avertie du rendez-vous, avait écrit la fatale lettre anonyme.
+
+--Et il ne l'a pas tuée!... s'écria Hortebize.
+
+L'honorable placeur modula du bout des lèvres un petit sifflement des
+plus significatifs.
+
+--Il n'a pas touché un cheveu de sa jolie tête, répondit-il.
+
+--Oh!... à sa place...
+
+--A sa place, docteur, tu te serais tu comme lui. N'avait-elle pas
+toutes ses lettres?... Elle l'en a menacé. Ah!... elle a du poignet la
+jeune dame, et nous n'avons pas le monopole du chantage. Qu'avez-vous à
+me regarder ainsi? Vous doutez? Rien n'est pourtant si vrai. Cette noble
+comtesse a fait chanter M. le duc de Champdoce comme une simple coquine.
+Vous savez sa vie dissipée, ses prodigalités, son désordre.., quand elle
+est par trop gênée, c'est à Norbert qu'elle s'adresse. Il n'y a pas
+encore dix jours, elle lui a emprunté dix mille francs pour apaiser Van
+Klopen.
+
+Véritablement, les associés de l'agence étaient confondus.
+
+--Quelle femme! murmurait l'excellent docteur, quelle femme!... et moi
+qui la plaignais de tout mon coeur, le jour où je suis allé lui mettre
+le pistolet sur la gorge!...
+
+D'un geste, B. Mascarot lui imposa silence.
+
+--Il est temps d'en finir avec le passé, reprit-il; parlons un peu de
+cet enfant de la Fougerousse, mis au lieu et place de l'enfant de
+l'infortunée duchesse, et présenté dans le monde sous le nom de Gontrand
+de Champdoce. Tu as dû le connaître, docteur?
+
+--Je l'ai vu du moins plusieurs fois; c'était un fort joli garçon...
+
+--En effet; mais c'était aussi un déplorable garnement. Élevé comme un
+fils de prince, ce garçon avait les goûts et les moeurs d'un laquais,
+et s'il eût vécu, il eût infailliblement déshonoré le nom qu'il portait.
+
+Il faisait le désespoir de M. et Mme de Champdoce, et les inquiétait
+horriblement, quand il y a dix mois, à la suite d'une orgie, il fut pris
+d'une fièvre chaude et enlevé en trois jours.
+
+Il mourut en demandant pardon à ceux qu'il croyait ses parents, et le
+duc et la duchesse oublièrent leur haine, mêlèrent leurs larmes et se
+réconcilièrent, devant le lit de mort de ce malheureux dont la conduite
+avait été le plus horrible châtiment qui se puisse imaginer, de la
+coupable détermination de Norbert...
+
+B. Mascarot, on le voyait, avait hâte de terminer.
+
+Lui, beau diseur d'ordinaire, car les railleries de Catenac n'étaient
+pas dénuées de fondement, il ne semblait s'inquiéter que d'abréger.
+
+Sur ces derniers mots, il eut un gros soupir de satisfaction, et
+s'allongea dans son fauteuil, en disant:
+
+--Maintenant, arrivons à nos affaires.
+
+L'attention de Catenac, du docteur et de Paul, lassée par une séance de
+plus de six heures, s'éveilla plus brûlante que jamais. On allait donc
+enfin livrer le dernier mot.
+
+--Le fils de la Fougerousse mort, reprit B. Mascarot, le nom de
+Champdoce était condamné à s'éteindre.
+
+C'est alors que Norbert, sollicité par sa femme, adopta l'idée qui lui
+était venue bien souvent, de rechercher et de reprendre ce pauvre
+déshérité jadis déposé à l'hospice. Il lui était interdit, et il en
+souffrait cruellement, de revenir sur ce qui avait été fait, mais il lui
+était toujours permis d'adopter un enfant, et de lui léguer sa fortune
+et son nom. Il ne doutait plus de sa paternité.
+
+C'est le coeur gonflé d'espoir qu'il partit pour Vendôme, muni des
+indications nécessaires pour la reconnaissance.
+
+La plus affreuse déception l'attendait.
+
+On reconnut bien à l'hospice qu'un enfant avait été déposé le jour que
+disait Norbert, à l'heure qu'il indiquait, vêtu des langes qu'il
+dépeignait... Les registres en faisaient foi. On lui représenta même la
+médaille que portait autour du cou le petit abandonné.
+
+Mais cet enfant n'était plus à l'hospice, et on ne savait ce qu'il était
+devenu.
+
+A l'âge de douze ans, et lorsque tout le monde était ravi de son
+intelligence et de sa gentillesse, il s'était enfui de l'hospice, et les
+plus actives recherches pour retrouver ses traces étaient restées
+inutiles.
+
+C'est avec un dépit fort mal déguisé, que maître Catenac écoutait ces
+détails si étrangement précis.
+
+Décidément ses associés étaient informés de toutes les particularités de
+l'affaire, aussi bien, sinon mieux que lui, qui, cependant, avait eu les
+confidences du duc, son client.
+
+Et lui qui comptait sur les précieuses indications qu'il fournirait,
+pour racheter, et au-delà, ses traîtrises passées!!!
+
+Mais B. Mascarot ne voulut point voir sa contrariété; déjà il
+poursuivait son rapide récit:
+
+--Ce nouveau malheur atterra le duc de Champdoce.
+
+Il avait tant souffert depuis vingt années, il avait été si cruellement
+éprouvé de toutes les façons, il avait tant répandu de larmes secrètes,
+qu'il croyait ses crimes expiés et que la justice divine, à la fin,
+était satisfaite.
+
+Après les misères et folies de sa jeunesse, les regrets cuisants de son
+âge mûr, il lui avait semblé entrevoir pour sa vieillesse le calme et le
+repos à défaut du bonheur, et pas du tout, il avait été écrasé du
+sentiment de l'irréparable.
+
+Précipité de toute la hauteur de délicieuses espérances, du plus profond
+de son abîme, le choc fut si rude qu'il faillit être brisé sur le coup.
+
+Il était vieilli de vingt ans, lorsqu'il revint annoncer à la duchesse,
+qui l'attendait, palpitante, agonisante d'anxiété, que tout était fini,
+que Dieu n'avait pas pardonné, qu'ils étaient bien condamnés sans
+appel.
+
+Cependant, au bout de quelques jours, remis un peu de l'horrible
+secousse, il réfléchit et jugea que s'abandonner serait une coupable
+lâcheté.
+
+De ses longues et douloureuses méditations jaillit une lueur petite,
+certes, et chétive, mais enfin une lueur qui rompait la désolante
+uniformité de ses ténèbres.
+
+Qui l'empêchait de se mettre à la recherche de ce pauvre abandonné, et
+pourquoi ne le retrouverait-il pas?
+
+Certes, le monde est immense, et un malheureux sans nom, sans fortune,
+échappé d'un hospice d'enfants trouvés, y est un imperceptible atome,
+mais avec du temps et de l'argent, on accomplit des miracles.
+
+Or, il avait à donner, lui, sa vie et sa fortune.
+
+Sa situation était telle, que par ses grandes relations il pouvait
+intéresser à ses investigations, toutes les diplomaties.
+
+Il possédait assez de millions pour qu'il lui fût facile de prendre à sa
+solde et d'organiser en une armée dévouée à ses desseins, les plus
+habiles et les plus intelligents agents de police de l'Europe.
+
+Qu'il réussît ou non, c'était un devoir qu'il allait remplir, cette
+tâche serait désormais l'aliment de son activité, et le but de sa vie.
+
+Il se jura qu'il ne s'arrêterait, qu'il ne désespérerait que le jour où
+il aurait entre les mains les preuves indiscutables, matérielles, de la
+mort de son fils.
+
+Cependant il ne confia pas son projet à la duchesse.
+
+Il redoutait pour elle les alternatives qu'il prévoyait, de crainte et
+d'espérance. La santé de la malheureuse femme était si profondément
+ébranlée, qu'une déception, une fausse joie, pouvaient la tuer.
+
+Ainsi déterminé, il devait commencer et commença, en effet, par
+s'adresser à cette providence au petit pied qui, du fond de la rue de
+Jérusalem, surveille le jeu de la machine sociale.
+
+Mais la police n'apprit absolument rien à M. de Champdoce. On lui
+répondit: «C'est bien... nous prenons note... on verra.., Repassez dans
+un mois, et... bonsoir.»
+
+Il faut dire que sa position particulière, le passé qu'il lui était
+interdit de remuer, lui imposaient une réserve extrême. Il ne dit pas la
+vérité, présenta mal l'affaire; bref, n'intéressa nullement.
+
+C'était jouer de malheur, car on l'avait adressé à un paroissien assez
+adroit, en grande réputation à la préfecture, qui est le voisin de notre
+ami Martin-Rigal, un certain Lecoq...
+
+A la grande surprise de Paul, ce nom seul fit au digne M. Hortebize,
+juste l'effet d'un coup de fouet bien cinglé dans les jambes.
+
+Il porta machinalement la main au médaillon pendu à sa chaîne de montre,
+et se dressa pâle et effaré.
+
+--Halte!... fit-il d'une voix étranglée, si ce Lecoq est de la partie,
+je retire ma mise. Rien ne va plus!... Charlemagne!... je file.
+
+Sa panique était si singulière que Catenac daigna sourire.
+
+--Eh! eh!!! fit-il, je comprends ton émotion, docteur. Mais
+rassieds-toi. Lecoq n'en est pas.
+
+Cette assurance ne suffit pas pour rassurer l'excellent Hortebize, et il
+resta en suspens, un pied en l'air, interrogeant B. Mascarot du regard.
+
+--Il n'en est pas!... affirma le placeur en appuyant sur chaque mot. Ce
+drôle, qui est capricieux comme une jolie femme, a répondu que sa
+situation lui interdit de s'occuper de recherches particulières, ce qui
+est vrai, et que de plus l'affaire ne serait pas dans ses moyens. Le duc
+lui a offert une somme considérable s'il voulait quitter sa place; il a
+refusé, sous prétexte qu'il ne travaille pas pour de l'argent, mais pour
+l'art.
+
+--C'est pourtant vrai, approuva Catenac.
+
+--Ah!... n'importe!... murmura Hortebize en jetant à son médaillon des
+regards funèbres; n'importe, l'idée seule qu'on a consulté ce Lecoq me
+bouleverse.
+
+--Parce que?... Ne vas-tu pas aussi toi, croire qu'il est sorcier? Il
+n'est pas plus malin que les autres, il entend mieux la réclame, voilà
+tout... Bref, c'est sur le refus de Lecoq, que M. de Champdoce s'est
+adressé à Catenac, lequel l'a mis en rapport avec Perpignan... Est-ce
+bien tout?
+
+L'avocat se leva.
+
+--C'est tout, répondit-il. J'ajouterai seulement, mais vous devez le
+savoir, que le duc m'a chargé de surveiller les gens qui vont
+entreprendre ses recherches.
+
+--Avez-vous un plan?
+
+--Pas encore. La consigne du duc est celle-ci: Réussir, quand on devrait
+interroger tous les citoyens du globe l'un après l'autre. Il y a de la
+marge, comme vous voyez.
+
+--A-t-on commencé les opérations?
+
+--Pas encore. Le duc seul, jusqu'ici, est allé à Vendôme, qui sera le
+quartier général, sans aucun doute; nous devons nous y rendre au premier
+jour.
+
+--Très bien.
+
+--D'ailleurs, ajouta Catenac en haussant les épaules, je suis de l'avis
+de Perpignan: l'entreprise est parfaitement insensée...
+
+--Lecoq dit le succès possible...
+
+--Il le dit, en effet, mais s'il le pensait, il se chargerait de
+l'affaire.
+
+Depuis un moment, B. Mascarot souriait doucement, tout en tracassant ses
+lunettes.
+
+--Eh bien! moi, déclara-t-il, j'ai été du premier coup de l'avis de
+Lecoq.
+
+--Ah!...
+
+--C'est pourquoi je me suis mis en campagne.
+
+--Toi? tu es allé à Vendôme, tu as...
+
+--Que t'importe!... J'ai cherché... et à cette heure je sais où prendre
+l'unique héritier de la maison de Champdoce.
+
+Catenac ouvrait des yeux immenses.
+
+--Tu plaisantes, sans doute? balbutia-t-il.
+
+--De ma vie, je n'ai parlé si sérieusement. J'ai trouvé!... Seulement,
+comme il est impossible que je paraisse, c'est à toi et à Perpignan que
+je réserve le bonheur de rendre cet enfant à son père. Et c'est vous
+seuls qui palperez la magnifique récompense que ne manquera pas d'offrir
+le duc. Ainsi, traitez à forfait, convenez bien des conditions.
+
+L'avocat ne revenait pas de sa surprise.
+
+Son regard ahuri allait alternativement de Mascarot à Hortebize et même
+à Paul Violaine.
+
+Il semblait vouloir s'assurer qu'on ne se moquait pas de lui.
+
+--Tu ne veux pas paraître, dit-il enfin à son associé, d'un ton
+soupçonneux, pourquoi? Tu flaires donc un danger? Ne me tendrais-tu pas
+un piège?
+
+L'honorable placeur haussa les épaules.
+
+--D'abord, fit-il, je ne suis pas un traître, moi, tu le sais. Ensuite,
+notre intérêt nous répond de la sûreté. Un de nous peut-il être
+compromis sans que les autres le soient? Non, évidemment. D'ailleurs, la
+simplicité de ton rôle tu rassurera. Tu n'auras rien à faire qu'à
+indiquer le commencement de la piste. Les autres la prendront et la
+suivront après, à leurs risques et périls, tu seras, toi, parfaitement
+dégagé.
+
+--Cependant...
+
+Mais B. Mascarot, à bout de patience, fronçait terriblement les
+sourcils.
+
+--En voilà assez, fit-il d'un ton bref et dur. Il ne s'agit plus de
+discuter, mais d'agir. Je suis le maître n'est-ce pas?...
+
+Quand ce diable d'homme parle ainsi, résister c'est perdre son temps.
+Comme il faut toujours finir par en passer par où il veut, le plus court
+est encore d'obéir.
+
+Catenac garda le silence, fort humilié intérieurement, mais encore plus
+intrigué.
+
+--Assieds-toi à mon bureau, maître, reprit Mascarot, et note
+scrupuleusement ce que je vais te dire. Le succès, je te l'ai dit, est
+certain, mais encore faut-il que je sois secondé. Tout dépend de ton
+exactitude et de la précision de tes mouvements. Une fausse manoeuvre
+peut tout perdre. Te voilà prévenu.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Sans mot dire, la tête basse, voilant sous un équivoque sourire ses
+rancunes envenimées, maître Catenac alla s'asseoir devant le bureau du
+placeur.
+
+Il déposa sur la tablette son calepin ouvert, s'arma d'un crayon, et
+dit:
+
+--J'attends.
+
+B. Mascarot, lui, avait repris devant la cheminée sa place d'affection.
+
+En un moment, sa physionomie avait changé de tout au tout. Ce n'était
+plus l'associé qui tient conseil, c'était le maître absolu qui commande
+et ne souffre point que ses volontés soient mises en délibération.
+
+Il avait pris dans un carton une douzaine de ces fiches qu'il passait sa
+vie à étudier, et il les faisait passer rapidement sous son pouce avec
+la prestesse d'un joueur maniant ses cartes.
+
+--Ouvre donc l'oreille, maître, prononça-t-il... et la bonne.
+
+Puis, se tournant vers Paul:
+
+--Et vous, ajouta-t-il durement, tachez de ne pas perdre une syllabe.
+
+Hortebize était le seul à sourire, comme s'il eût eu quelque idée de ce
+qui allait se passer.
+
+--Nous disons donc, reprit l'honorable placeur, que nous sommes
+aujourd'hui jeudi. Tu vas prendre tes mesures, maître Catenac, pour
+ouvrir les opérations après demain, c'est-à-dire samedi. Te fais-tu fort
+de décider ce jour-là le duc de Champdoce et le sieur Perpignan à partir
+pour Vendôme?
+
+--Oh!... très probablement...
+
+B. Mascarot, toujours si calme et si patient, frappa violemment du pied.
+
+--Assez de tergiversations, fit-il, je veux du positif. Es-tu certain
+d'entraîner nos gens, oui ou non?
+
+--Eh bien!... oui.
+
+--A la bonne heure. Donc samedi vous vous mettez en route, et arrivés à
+Vendôme vous descendez à l'hôtel de la Poste.
+
+--Hôtel de la Poste!... grommela Catenac, et du ton d'un secrétaire
+répétant les derniers mots de la phrase qu'on lui dicte.
+
+Le placeur ne releva pas cet enfantillage qui parut exaspérer
+l'excellent docteur.
+
+[Illustration:--La fermière deviendra pâle.]
+
+--Il y a tout à parier, reprit-il, que le jour de votre arrivée vous
+n'entreprendrez rien. Vous aurez assez à faire de vous reposer, de tâter
+le terrain et de prendre langue. D'ailleurs, ce sera un dimanche.
+
+Cependant, ce jour-là, vous vous rendrez à l'hospice pour renouveler
+votre provision de renseignements. La supérieure qui est une femme du
+monde, et la meilleure qu'il soit, se fera un plaisir de vous être
+utile.
+
+Par elle vous aurez de nouveau le signalement de l'enfant que vous
+cherchez, et la date précise de son évasion.
+
+Elle vous dira que c'est en 1856, le 9 septembre, au soir, qu'on s'était
+aperçu qu'il s'était enfui.
+
+Elle vous dira que c'était alors un grand et vigoureux garçon, à la
+physionomie intelligente, à l'oeil spirituel et vif, gros, gras, rose,
+pétillant de santé, âgé de douze ans et demi, mais en paraissant quinze
+pour le moins.
+
+La supérieure vous apprendra encore que ce petit coquin, lors de sa
+fuite, était vêtu d'un pantalon de cotonnade rayée, bleu et blanc, et
+d'une blouse de toile grise; il était coiffé d'une petite casquette sans
+visière et avait une cravate de soie noire à pois blancs.
+
+Enfin, toujours pour faciliter vos investigations, elle vous fera
+remarquer que sans nul doute, ce petit drôle, rempli de prévoyance,
+emportait dans un mouchoir à carreaux rouges une blouse blanche, un
+pantalon de laine grise et une paire de souliers neufs.
+
+L'avocat examinait curieusement en dessous l'honorable placeur.
+
+--Peste!... murmura-t-il, tu es bien informé.
+
+--Mais oui, passablement... répondit négligemment B. Mascarot.
+
+Et de son ton bref et précis, il poursuivit:
+
+--De retour à l'hôtel, et alors seulement,--cela te regarde,--il est
+évident que vous tiendrez conseil afin de discuter votre plan de
+campagne. J'adopte celui que proposera Perpignan.
+
+--Tu le connais?
+
+--Je crois le connaître. Il vous proposera de diviser les environs de
+Vendôme en un certain nombre de zones, et de visiter successivement
+toutes les maisons de ces diverses zones.
+
+--Le projet me semble raisonnable.
+
+--Il l'est. Tu lui en laisseras l'initiative. Tu n'useras, toi, de ton
+influence, que pour modifier l'exécution. Tu feras observer que la
+division est toute faite, et que le plus simple est d'explorer toutes
+les communes d'abord, puis tous les cantons de l'arrondissement. A
+l'appui de ton dire, tu demanderas un dictionnaire de géographie de
+Bescherelle, et tu enlèveras la résolution de marcher dans l'ordre qu'il
+indique. C'est-à-dire que vous visiterez d'abord la commune d'Areines,
+celle d'Azé ensuite, puis celle de Marcilly... mais en voilà plus qu'il
+n'en faut.
+
+--Areines, répétait Catenac, comme un écho, Azé, Marcilly...
+
+B. Mascarot s'était interrompu. Il se pencha vers l'avocat, et du bout
+du doigt, légèrement, lui toucha l'épaule.
+
+--Note, maître, lui dit-il, note bien l'ordre que je précise. Tout est
+là.
+
+--Sois sans crainte, c'est écrit, vois...
+
+Le placeur inclina la tête en signe d'approbation.
+
+--Votre marche arrêtée, continua-t-il, l'idée ne peut manquer de vous
+venir de vous enquérir de quelqu'un qui vous dirige dans le pays.
+
+--Naturellement.
+
+--Vous ferez donc monter le maître de l'hôtel de la Poste, et vous le
+prierez de vous indiquer un homme connaissant bien les environs de
+Vendôme à cinq ou six lieues à la ronde. Ici, ami Catenac, je laisse
+quelque chose au hasard, ne pouvant faire autrement. Il y a
+quatre-vingt-dix-neuf à parier contre un, que l'hôtelier vous désignera
+un nommé Frégot, employé chez lui aux commissions. Cependant il se peut
+que son choix tombe sur un autre. Ce aurait à toi, en ce cas, à réclamer
+notre homme... adroitement.
+
+--Frégot.
+
+--Oui, écris: f, r, é, g, o, t... Mais on vous le désignera.
+
+--Et que lui dirai-je?
+
+--Absolument rien. Il sait ce qu'il a à faire, son rôle est tracé plus
+minutieusement encore que le tien... et il l'a répété. Vous n'avez pas à
+vous reconnaître.
+
+Tout cela était si clair, si net, si précis, que les auditeurs de B.
+Mascarot ne purent retenir un mouvement d'approbation.
+
+Catenac lui-même se déridait; ces instructions données avec l'autorité
+du talent lui rappelaient le passé, sa jeunesse, ce bon temps où, dévoré
+de convoitise et sans le sou, il obéissait aveuglément au chef de la
+redoutable association.
+
+--Ces préliminaires réglés, reprit le placeur, dès le lundi matin vous
+commencerez votre tournée par la commune d'Areines, sous la conduite de
+Frégot. Efface-toi autant que possible, laisse toujours la direction, et
+par contre la responsabilité à Perpignan... seulement, fais que le duc
+vous accompagne.
+
+Comment procéderez-vous? Oh!... mon Dieu! tout niaisement, comme la
+police en pareille occurrence.
+
+Vous vous adresserez d'abord aux autorités... Elles ne sauront rien.
+Alors, vous irez de porte en porte, de maison en maison, débitant à tous
+les habitants un petit boniment préparé à l'avance, quelque chose de
+simple et de bien compréhensible. Ceci, par exemple:
+
+«Mes amis, nous cherchons un enfant, il y a dix mille francs de
+récompense pour qui nous mettra sur sa trace. C'est en 1856, vers le
+mois de septembre, qu'il a dû traverser votre pays, fuyant l'hospice de
+Vendôme. Quelqu'un de vous l'aurait-il recueilli... quelqu'un en a-t-il
+entendu parler?... Les dix mille francs seront payés comptant!...
+L'enfant avait treize ans, il en paraissait quinze, etc., etc.»
+
+L'avocat interrompit l'honorable placeur.
+
+--Attends, fit-il, que j'écrive... je ne trouverais pas mieux.
+
+Et en effet, il écrivit sous la dictée.
+
+--Le lundi, poursuivit B. Mascarot, vous ne recevrez que des réponses
+désespérantes. Vous ne trouverez rien ni le mardi, ni les trois jours
+suivants. Mais le samedi, arme-toi contre la surprise. Ce jour-là,
+Frégot vous conduira dans une grande ferme fort isolée, au bord du lac,
+qu'on appelle dans le pays «le Pignon blanc,» et qui est cultivée par un
+nommé Lorgelin, sa femme et ses deux fils.
+
+Ces braves gens seront certainement à table. Ils vous inviteront à vous
+rafraîchir, vous accepterez.
+
+Mais aux premiers mots de votre boniment, vous verrez toutes les figures
+changer. La fermière deviendra toute pâle, et elle s'écriera en levant
+les bras au ciel:
+
+--Vierge Marie! Lorgelin, ces messieurs veulent pour sûr parler de notre
+pauvre Sans-Père!...
+
+Depuis qu'il avait commencé à développer ce plan si fortement conçu, B.
+Mascarot semblait grandi de six pieds, et le génie de la perversité
+illuminait sa physionomie d'ordinaire si effacée.
+
+Sa façon d'exposer était saisissante, son geste avait une irrésistible
+autorité, sa voix faisait quand même pénétrer dans l'esprit d'autrui les
+convictions qui l'animaient.
+
+Il parlait d'événements à venir, problématiques, soumis aux plus
+étranges caprices du hasard, mais il les déroulait avec une telle
+lucidité, avec une si implacable logique, qu'on était saisi du sentiment
+du réel, qu'on ne doutait pas.
+
+--Quoi!... la fermière dira cela? fit Catenac surpris.
+
+--Cela, et pas autre chose. Et tout aussitôt le mari prenant la parole
+vous expliquera qu'ils avaient donné ce nom de Sans-Père à un malheureux
+gamin trouvé par eux un matin, grelottant à la rosée dans un des fossés
+de la route, et charitablement recueilli et gardé par eux.
+
+Il vous contera que c'était bien en 1856, au commencement de septembre.
+
+Vous voudrez lui lire votre signalement, il vous fermera la bouche en
+vous donnant le sien, qui se trouvera être le vôtre trait pour trait.
+
+Si vous êtes prudents, vous surveillerez bien le duc de Champdoce, il
+est impossible que ce bonheur inespéré ne lui cause pas un
+bouleversement dangereux.
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, Lorgelin vous chantera les louanges de cet enfant. Il vous dira
+combien il était doux et intelligent; et comment il remplissait si bien
+la ferme de sa gaieté et de ses gentillesses, que jamais il ne se sentit
+le courage de le reconduire à l'hôpital de Vendôme, quoiqu'il sentît
+bien que ce fût là son devoir le plus strict.
+
+Et vous entendrez toute la famille, la mère et les deux fils--des gars
+de vingt-cinq à vingt-six ans,--renchérir sur les éloges du fermier. Il
+était si gentil, Sans-Père, si futé!... A treize ans qu'il avait, il
+écrivait comme un notaire, et on vous montrera de son écriture sur le
+livre de la ferme.
+
+Pourtant la mère Lorgelin, la larme à l'oeil, vous apprendra que cet
+enfant si choyé n'était qu'un ingrat, et que l'année suivante, en 1857,
+vers ce même mois de septembre, il quitta cette famille qui l'avait
+adopté.
+
+Oui, il l'abandonna pour aller avec des saltimbanques qui la veille, un
+dimanche, avaient donné une représentation dans le village, et dont le
+cornet à piston et les maillots pailletés avaient enflammé sa jeune
+imagination.
+
+Vous serez touchés des regrets de ces braves gens. Lorgelin ne vous
+cachera pas qu'il fil bien des démarches pour rattraper Sans-Père, et
+que même il alla à la foire de Château-Renault, le deuxième mardi
+d'octobre, et une autre fois jusqu'à Blois. En vain....
+
+Et pour finir, on étalera sous vos yeux les reliques du petit, ses
+vêtements, sa blouse des dimanches, une casquette neuve qu'on lui avait
+achetée peu avant.
+
+Si Catenac attendait un dénouement, ce n'était certes pas celui-là, et
+son désappointement prit une si comique expression que l'excellent
+Hortebize ne put s'empêcher de lui décrocher un quolibet.
+
+--Tu tombes d'un peu haut, maître!... dit-il avec un éclat de rire.
+
+--Je le confesse, mais j'avoue aussi que je ne vois pas en quoi nous
+serons plus avancés quand nous aurons écouté l'histoire de ce Lorgelin.
+
+B. Mascarot lui adressa de la main ce geste qui signifie si éloquemment:
+patience!... et aussitôt poursuivit:
+
+--Laisse-moi finir...
+
+En pareille circonstance, tu serais sans doute bien embarrassé, toi,
+avocat au barreau de Paris. En fait de dédale, tu ne connais que celui
+des lois.
+
+Perpignan, lui, qui a l'habitude des investigations policières, n'aura
+pas, je te le garantis, une minute d'hésitation.
+
+Tu le verras, tout joyeux, vous déclarer que du moment où il tient le
+bout du fil, il se fait fort de dévider le peloton sans le rompre, et
+de vous conduire jusqu'à l'enfant s'il vit, jusqu'à sa tombe s'il est
+mort.
+
+--Hum!... Tu crois peut-être Perpignan plus adroit qu'il ne l'est
+réellement.
+
+--Point!... Chaque métier à ses règles, n'est-ce pas? Ce qu'il aura à
+faire est l'a, b, c, du métier «d'entrepreneur de surveillances
+privées,» pour lui donner le titre qu'il prend sur ses circulaires.
+
+D'ailleurs, s'il venait à s'égarer, à perdre la voie, tu serais là pour
+le ramener sur la bonne piste... délicatement, bien entendu, sans avoir
+l'air d'y toucher...
+
+Mais il ne s'égarera pas, j'en suis sur!...
+
+Son premier mouvement sera de vous conduire à la mairie du village d'Azé
+d'où dépend la ferme du Pignon blanc.
+
+Là vous demanderez le registre des «passages» et des «permis de séjour»
+de l'année 1857.
+
+Ce registre vous sera confié, vous le feuilleterez et vous constaterez
+qu'au mois de septembre 1857 passait et séjournait à Azé, venant de
+Versailles et se rendant à Tours, une troupe d'artistes saltimbanques
+composée de neuf personnes, voyageant avec deux voitures et cinq
+chevaux, sous la direction d'un sieur Vigoureux, dit «La Sauterelle.»
+
+Catenac s'était remis à écrire, son crayon volait sur le papier.
+
+--Doucement!... disait-il, doucement, je ne puis plus suivre.
+
+Après une pause de quelques secondes, le placeur poursuivit:
+
+Un examen attentif du registre vous prouvera qu'il n'est point passé
+d'autres saltimbanques à Azé depuis le mois de septembre. D'où vous
+concluerez que c'est forcément ce La Sauterelle que le petit Sans-Père a
+suivi, et à tout hasard vous relèverez son signalement copié en marge de
+sa mention de séjour, signalement dont voici les indications utiles:
+
+VIGOUREUX,--né à La Bourgonce (Vosges). Age: 47 ans. Taille: 1 mètre 72
+cent... Yeux: petits, gris et louches... Teint coloré. Signe
+particulier: l'annulaire de la main gauche coupé au-dessus de la
+première phalange.
+
+Si avec cela vous preniez un autre saltimbanque pour celui-ci, c'est que
+véritablement vous ne seriez pas forts.
+
+--S'il n'y avait que moi, grommela Catenac, pour le retrouver...
+
+--Mais vous aurez Perpignan, dont c'est le métier. Tu le verras, une
+fois ses notes prises à la mairie, heureux, fier, plein de jactance,
+comme un sot qui se croit en train de mener à bien un chef-d'oeuvre.
+D'un ton plein d'importance, il vous déclarera que les opérations dans
+le Vendômois sont terminées et qu'à Paris seulement, ou peut poursuivre
+les investigations. C'est indiqué.
+
+Toi, tu approuveras. Tu laisseras ton noble client récompenser à sa
+guise Frégot et Lorgelin, mais tu t'arrangeras pour qu'il revienne avec
+vous. Il ne faut pas que M. le duc de Champdoce reste seul là-bas, on ne
+sait ce qui peut arriver...
+
+--Oh! je suppose qu'il sera pressé de revenir.
+
+--Je l'espère aussi. A Paris, l'adroit Perpignan vous conduira en
+droiture rue de Jérusalem, où, vous dira-t-il, le sieur Vigoureux ne
+peut manquer d'avoir son dossier, comme tous les artistes ambulants.
+
+A la préfecture, on commencera par vous envoyer promener. La police, et
+c'est, ma foi! fort heureux, est avare des documents qu'elle possède, et
+ne donne pas, il s'en faut, à tout venant, des renseignements sur le
+premier venu.
+
+Mais un mot du duc de Champdoce à M. le Préfet vous ouvrira les cartons.
+
+Ou cherchera, et au bout d'une huitaine, on vous apprendra que l'artiste
+Vigoureux a été, on 1864, condamné à deux ans de prison pour coups et
+blessures, qu'il a subi honorablement sa peine, et que, pour l'heure,
+soumis encore à la surveillance, il a changé de profession, et tient un
+débit de vins dans les environs de l'ancienne barrière de l'Étoile, au
+coin de la rue Dupleix.
+
+--Minute, hé!... fit l'avocat, que je prenne cette adresse.
+
+Ce n'est pas sans raison que Catenac disait ainsi: Minute!... B.
+Mascarot attachant moins d'importance à ses instructions, les
+précipitait.
+
+Déjà il continuait:
+
+--D'un seul coup d'oeil, quand vous irez rue Dupleix, vous
+reconnaîtrez votre Vigoureux, l'homme au doigt coupé. C'est un horrible
+brutal que le nom seul de Sans-Père mettra en fureur. Il vous avouera
+qu'on effet ce petit scélérat l'a suivi, et qu'il l'a eu dans sa troupe
+près de dix mois.
+
+C'était, vous dira-t-il, un garnement plein de dispositions, mais fier
+comme un paon et plus paresseux qu'un lézard. En vérité, il n'avait de
+goût prononcé que pour la musique avec un vieil Alsacien nommé Fritz,
+qui était le chef d'orchestre de la troupe.
+
+L'enfant et le vieux se montèrent si bien l'imagination, qu'un beau jour
+ils filèrent de compagnie, laissant Vigoureux dans un grand embarras.
+
+Nécessairement, vous vous informerez ce qu'est devenu ce Fritz, et
+Vigoureux vous répondra des injures. Mais toi, qui es avocat, menace-le
+d'une plainte en détournement d'enfant, et devenu subitement souple
+comme un gant, il vous jurera qu'il va se mettre en quête.
+
+Il s'y mettra, et huit jours ne se passeront pas sans que Vigoureux
+vienne vous apprendre qu'il a enfin découvert Fritz, et que vous le
+trouverez à l'hospice Saint-Magloire, où il a réussi à se faire
+admettre.
+
+Certes, il y avait longtemps que Catenac, le souriant Hortebize, et même
+Paul Violaine, avaient perdu la fleur de leurs illusions sur toutes
+choses.
+
+Ils avaient, le docteur et l'avocat surtout, laissé un à un leurs
+étonnements candides, à toutes les surprises d'une vie d'aventures.
+
+Et cependant, c'est avec un réel émerveillement qu'ils écoutaient les
+péripéties diverses de ces investigations, toutes simples en apparence
+et allant de soi, mais qui, pour eux, décelaient une surprenante
+connaissance de tous les ressorts sociaux, une pénétration admirable,
+une incomparable entente de toutes les ressources de la civilisation.
+
+--Fritz, reprit B. Mascarot, est un vieux finaud, comme tous les
+Alsaciens, d'ailleurs, lesquels enveloppent des apparences d'une
+simplicité enfantine, la ruse méridionale jointe à la cautèle normande.
+
+Vous trouverez à Saint-Magloire un vieillard plus tremblotant que le
+lumignon près de s'éteindre, et que vous jugerez n'avoir plus guère sa
+tête et radotant.
+
+Dis au duc de Champdoce de ne s'y fier qu'à demi.
+
+Cet Alsacien retors vous contera avec un accent strasbourgeois trempé de
+larmes, tous ses sacrifices pour «sa bédide itôle.» Il vous dira comme
+quoi il se privait de «dâpac,» un Alsacien!... et de «Schnaps,» pour
+payer les leçons de composition et de piano qu'il faisait donner à
+Sans-Père.
+
+C'est qu'il se proposait, il vous le jurera, de le faire admettre au
+Conservatoire. Il avait reconnu ses surprenantes facultés, et il
+caressait l'espoir de le voir devenir un grand musicien comme Weber ou
+comme Mozart.
+
+Je suis persuadé que ses larmes de crocodile, tâchant de toucher sa
+proie, attendriront ton noble client. Il verra son fils sortant enfin
+des bourbes de la misère, et en sortant sans aide, par la seule force de
+son génie. Il se reconnaîtra, il croira reconnaître le sang des Dompair
+de Champdoce. Pour ce seul fait, il accepterait le petit...
+
+Surprendre au juste la pensée vraie de B. Mascarot est difficile, pour
+ne pas dire impossible.
+
+Il y avait trois quarts d'heure que Catenac, cet artiste en fourberies,
+s'efforçait de déchiffrer ce sphinx en lunettes; il était juste aussi
+avancé qu'à la première minute.
+
+Où voulait en venir le placeur? Quand était-il franc? quand il raillait
+ou quand il était sérieux? Que fallait-il accepter ou rejeter de tout ce
+qu'il avançait?
+
+C'était à dérouter les perspectives les plus exercées.
+
+--Passons, fit l'avocat, passons, l'heure marche, et tout ce que tu me
+dis là ressortira des faits eux-mêmes...
+
+B. Mascarot, d'un seul regard, glaça les objections sur ses lèvres,
+regard ironique, empreint de compassion, qu'il arrêta sur l'avocat en
+haussant les épaules.
+
+[Illustration: Je l'endormis avec du chloroforme.]
+
+--Caractère d'enfant, grommela-t-il, ignorant et présomptueux, téméraire
+et poltron, obstiné et versatile...
+
+Et tout haut il ajouta:
+
+--Il ne ressortira des faits, maître, que ce que je veux qu'il en
+ressorte... et si ta pénétration devance le dénouement, laisse-moi tout
+bien expliquer pour notre jeune ami Paul Violaine, dont le rôle sera
+plus compliqué que le tien.
+
+Impatient de ces délais, et comptant sur la surprise finale, le bon
+docteur lançait à Catenac des regards furibonds.
+
+--Mais, où l'Alsacien vous remuera vraiment, continua le placeur, c'est
+quand il vous confiera les amertumes de sa déception le jour où le
+petit, se sentant assez fort pour voler de ses propres ailes, s'envola,
+le laissant seul, misérable, sans pain.
+
+«Car il me laissa seul en mon misérable taudis, gémira-t-il, pour aller
+s'installer tout seul dans un magnifique hôtel de la rue
+d'Arras-Saint-Victor, dans une belle chambre où il avait fait venir un
+piano. Son talent commençait à donner des fruits; il avait deux élèves à
+trente francs par mois, et le soir il jouait de la contre-basse dans un
+bal.»
+
+Vous serez excédés d'écouter le vieux Fritz, bien avant qu'il soit las
+de se plaindre, d'autant plus que sous ses doléances vous sentirez les
+rancunes de l'intérêt lésé et la colère de l'exploiteur déconcerté;
+d'autant qu'il vous confessera que son bien-être actuel lui vient du
+«bedit incrat.»
+
+Le duc, naturellement, lui laissera des marques de son contentement, et
+vous volerez rue d'Arras, de toute la vitesse de vos chevaux.
+
+Là, un maître d'hôtel grognon vous répondra qu'il y a bien quatre ans
+qu'il a donné congé à cet artiste, le seul qui jamais ait eu l'audace de
+s'aventurer dans sa maison. Mais avec un peu d'adresse et une pièce de
+vingt francs, vous saurez de lui le nom et l'adresse d'une élève
+qu'avait alors le musicien, Mme veuve Grodorge, rue Saint-Louis.
+
+Cette femme, fort séduisante encore, vous répondra en rougissant
+beaucoup, qu'elle ignore le domicile actuel de son professeur, mais que
+dans le temps il demeurait, 57, rue de la Harpe.
+
+De la rue de la Harpe on vous enverra rue Jacob, et enfin, de là, vous
+serez adressés rue Montmartre, au coin de la rue Joquelet...
+
+L'honorable placeur s'interrompit pour reprendre haleine, riant de ce
+rire silencieux qui annonce une bonne plaisanterie près de réussir.
+
+--Rassure-toi, ami Catenac, reprit-il, vous serez là au terme de vos
+pérégrinations. La concierge de la rue Montmartre, la mère Brigot, la
+plus bavarde des concierges, se fera un plaisir de vous exposer que
+«l'artiste» a encore son appartement de garçon dans la maison, mais
+qu'il ne l'occupe plus.
+
+«Car il a eu de la chance, ajoutera-t-elle, ce dont je me réjouis; il a
+épousé le mois passé la fille d'un riche banquier de notre rue qui était
+devenue amoureuse de lui, Mlle Martin-Rigal.»
+
+Catenac devait bien prévoir quelque chose comme cela, cependant il ne
+put étouffer une exclamation.
+
+--Par exemple!...
+
+--C'est ainsi, fit modestement B. Mascarot. Le duc de Champdoce,
+haletant d'espoir, vous traînera chez notre excellent ami Martin-Rigal,
+et vous trouverez là... notre jeune protégé que voici, Paul, devenu
+l'heureux époux de la jolie Flavie.
+
+Il se redressa, rajusta ses lunettes déplacées par la vivacité de ses
+mouvements, et se retournant vers Catenac:
+
+--Allons, maître, fit-il, pas de rancune: fais preuve d'esprit, salue
+franchement Paul-Gontran, marquis de Champdoce!...
+
+Ce dénouement, l'excellent Hortebize le prévoyait certainement. Il
+connaissait la pièce pour y avoir collaboré, et cependant il était
+empoigné, ni plus ni moins qu'un simple dramaturge assistant à la
+répétition générale de son drame.
+
+--Bravo!... s'écriait-il on battant des mains; bravo, Baptistin!...
+
+Paul, tout prévenu qu'il fût, s'était à demi affaissé sur sa chaise, la
+tête lui tournait, le coeur lui manquait.
+
+--Eh bien!... oui, s'écria B. Mascarot d'une voix vibrante, oui,
+j'accepte l'éloge sans modestie ni vergogne. Je l'accepte, parce que le
+succès est sûr, parce que nous n'avons pas même à craindre cet
+imperceptible grain de sable qui fait verser les chars les mieux lancés.
+
+Je vous ai dit mes combinaisons, étudiez-les, et si vous apercevez un
+défaut, signalez-le-moi, je le corrigerai.
+
+Quel est notre plus précieux instrument? Perpignan. Eh bien!... ce niais
+vaniteux nous servira sans le savoir. Oui, il nous servira avec cette
+persuasion délicieuse pour lui, et que Tantaine saura faire pénétrer
+dans son esprit, qu'il traverse les projets de B. Mascarot.
+
+Le duc peut-il avoir un soupçon, après avoir suivi cette filière de
+renseignements, après ces investigations si minutieuses qui dureront
+près de deux mois, après tant de preuves accumulées? Non.
+
+Et j'ai encore mon projet, pour effacer de son esprit jusqu'à l'ombre du
+doute. Arrivé au but, je le ferai revenir sur ses pas.
+
+Successivement, il ramènera Paul à tous les points de repère, et à tous
+il puisera une certitude plus forte.
+
+On reconnaîtra Paul, le gendre de Rigal, le mari de Flavie, rue
+Montmartre, rue Jacob et rue de la Harpe; on le saluera de son nom rue
+d'Arras-Saint-Victor. Fritz se jettera dans les bras du «Bedit.»
+Vigoureux lui rappellera ses surprenantes dispositions pour le trapèze.
+Enfin, les Lorgelin presseront sur leur coeur leur cher Sans-Père.
+
+Et cela sera ainsi, Catenac, parce que cette piste que vous allez
+suivre, c'est moi qui l'ai créée. Parce que tous ces gens, depuis la
+Brigot jusqu'aux Lorgelin sont des gens à moi, que je tiens, qui sont
+mes esclaves, qui ne sauraient avoir d'autre volonté que la mienne.
+
+Ose donc dire, maintenant, Catenac, que le triomphe n'est pas sûr, et
+que nous ne pouvons pas, dès aujourd'hui, nous partager les douze
+millions de la maison de Champdoce!...
+
+Catenac s'était levé lentement.
+
+--J'admire, Baptistin, prononça-t-il, ta patience et ton génie. Oui, sur
+l'honneur! Seulement!... hélas! oui, il y a un seulement... Je vais d'un
+mot traverser l'édifice de tes espérances... mais il le faut.
+
+Catenac pouvait être un trembleur, qu'affolait la crainte de
+compromettre une fortune acquise au prix de prodigieuses infamies... un
+traître prêt à livrer, sans hésiter, ses complices, pour s'assurer
+l'impunité...
+
+Il n'en était pas moins un homme d'une perspicacité supérieure, un
+conseiller précieux qui, à l'oeuvre, autrefois, avait donné la mesure
+de sa valeur.
+
+Aussi, l'excellent Hortebize ne put-il se défendre d'un frisson taquin,
+en l'entendant déclarer si péremptoirement qu'il fallait renoncer à
+toute espérance.
+
+Mais l'honorable placeur ne perdit pas son victorieux sourire.
+
+--Parle, dit-il à l'avocat.
+
+--Eh bien!... Baptistin, mon vieux camarade, fit Catenac, tu ne
+surprendras pas la bonne foi du duc.
+
+B. Mascarot eut un mouvement de commisération.
+
+--Es-tu bien sûr, fit-il, que je veuille la surprendre?... Qui te dit
+que tu n'es pas, ici, le seul trompé? As-tu joué franc jeu avec nous?
+Non! Pourquoi ne tricherais-je pas?... Ai-je l'habitude de me confier à
+ceux dont je me défie? Perpignan soupçonne-t-il le rôle que je lui
+destine? Pourquoi, dans un but qui t'échappe, ne t'aurais-je pas caché
+la vérité, à savoir que Paul, que voici, est bien réellement l'enfant
+que vous recherchez?...
+
+Le placeur parlait si sérieusement, il était homme à prendre, pour
+atteindre son but, de si singuliers détours, que Catenac, déconcerté,
+resta béant, les yeux écarquillés.
+
+Le cauteleux avocat n'avait ni la conscience nette, ni l'esprit en
+repos. Sa trahison était claire comme le jour; pourquoi ses associés ne
+le trahiraient-ils pas? Qui lui affirmait que, pour se venger, ils ne
+lui avaient pas tendu quelque traquenard perfide, où il allait laisser
+son argent, sa considération volée, et même sa liberté?...
+
+En une seconde, son esprit inquiet sonda toutes les probabilités.
+
+Mais il eut beau interroger tous les dénouements possibles et
+imaginables, de cette affaire, il n'aperçut pas l'ombre d'un danger pour
+lui.
+
+--Je souhaite, pour nous, fit-il, se remettant un peu, que Paul soit
+bien celui que vous dites... J'en doute fort, pourtant. Ne viens-tu pas
+de me confesser le contraire? D'ailleurs, pourquoi tant de
+précautions?... Seulement... tiens pour certain et positif que le duc a
+un moyen infaillible d'éventer la supercherie... Que veux-tu?... C'est
+ainsi dans la vie. La circonstance la plus futile, la plus bête suffit
+pour disloquer de savantes combinaisons, pour frapper de stérilité les
+prodiges du génie... je ne sais pas de miracle d'invention qui tienne
+contre un fait?...
+
+D'un geste, le placeur interrompit son associé.
+
+--Paul est véritablement le fils du duc de Champdoce, affirma-t-il.
+
+Qu'est-ce que cela signifiait?... Catenac devinait une comédie, et il la
+jugeait puérile, absurde, ridicule...
+
+--Tu y tiens, fit-il.... Alors laisse-moi m'assurer de la vérité.
+
+--Oh!... à ton aise... que rien ne te retienne!...
+
+L'avocat marcha vers Paul et avec une certaine vivacité:
+
+--Levez-vous, monsieur, lui dit-il, et rendez-moi le service de retirer
+votre paletot.
+
+B. Mascarot et l'excellent docteur échangèrent un regard d'intelligence,
+qui amena sur leurs lèvres un sourire ironique.
+
+De plus, le bon Hortebize respira longuement et profondément, en homme
+dont la poitrine est débarrassée d'un poids énorme.
+
+--Ce n'est que cela, décidément!... murmura-t-il. Allons!... nous en
+serons quittes pour la peur. L'édifice est plus solide que jamais.
+
+Cependant Paul hésitait à obéir, et son oeil consultait B. Mascarot.
+
+--Contentez notre ami, mon cher enfant, dit le placeur, contentez-le...
+
+Paul retira son paletot qu'il posa sur le dos d'une chaise.
+
+--Maintenant, ajouta Catenac, relevez la manche droite de votre chemise,
+un peu haut, jusqu'à l'épaule.
+
+A peine le jeune homme eut-il obéi, à peine l'avocat eut-il jeté un coup
+d'oeil sur son bras, que se retournant vers ses associés, il dit:
+
+--Ce n'est pas lui.
+
+A son incommensurable stupeur, B. Mascarot et le bon Hortebize furent
+pris d'un accès de fou-rire.
+
+--Non, insista-t-il, non, celui-ci n'est pas le fils abandonné du duc de
+Champdoce, et le duc le reconnaîtra mieux que moi... Vous riez!...
+c'est que vous ne savez pas...
+
+--Assez, interrompit le placeur.
+
+Et s'adressant à Hortebize:
+
+--Explique à notre loyal ami, lui dit-il, que nous savons beaucoup de
+choses...
+
+Le digne docteur s'approcha de cet air équivoque, moitié solennel,
+moitié gouailleur, qu'il arbore quand il démontre à ses clients les
+mérites et les avantages de l'homéopathie.
+
+--Vois-tu, maître, dit-il à Catenac en prenant la main de Paul, tu
+assures que celui-ci n'est pas celui que nous affirmons, parce que tu ne
+lui vois pas certaines marques de reconnaissance dont on t'a parlé...
+
+Elles y seraient, à cette heure, ces marques, si, associé loyal
+découvrant notre ignorance, tu nous avais prévenus.
+
+Elles s'y trouveront, le jour où Paul sera présenté à M. de Champdoce;
+elles y seront patentes et tangibles à satisfaire n'importe quel saint
+Thomas...
+
+--Comment, tu veux...
+
+--Laisse-moi dire:
+
+Si Paul, dans son enfance, alors qu'il n'avait qu'une douzaine d'années,
+eût reçu sur l'épaule, un sceau d'eau bouillante qui lui eût enlevé
+l'épiderme, et occasionné une plaie purulente, il aurait, aujourd'hui,
+une large cicatrice, dont la nature et la forme particulière
+décéleraient l'origine; c'est-à-dire que nous lui trouverions une
+cicatrice à trois branches, dont le centre profond serait à l'omoplate,
+et dont les rameaux iraient s'allonger en diminuant, dans le dos, sur la
+poitrine et sur le bras, selon les lois nécessaires de l'écoulement d'un
+liquide brûlant, tombant de haut. De plus, nous aurions, de ci et de là,
+de légères cicatrices, de dimensions variables, très superficielles,
+circulaires, représentant les éclaboussures de l'eau bouillante...
+
+De la tête et de la main Catenac approuvait.
+
+--Oui, c'est bien cela, en effet, disait-il, c'est tout à fait cela...
+
+--Eh bien, maître, écoute bien:
+
+Sais-tu ce que je vais faire en te quittant?
+
+Je vais conduire Paul chez moi, dans mon cabinet de consultations. Je le
+ferai coucher sur mon «lit de patience,» et je l'endormirai avec du
+chloroforme, le cher garçon, car je ne veux pas le faire souffrir...
+Pour tenir l'éponge, j'aurai Baptistin. Quand Paul sera bien endormi, je
+dépouillerai son torse, et j'appliquerai sur sa peau un morceau de
+flanelle, préalablement imbibé d'un certain liquide, selon une formule
+qui m'appartient... Eh! eh! j'ai eu quelque talent autrefois! Il est
+inutile, j'imagine, de te dire que ce morceau de flanelle, qui est à
+cette heure dans un des tiroirs de mon bureau, a été, par moi,
+artistement découpé du façon à représenter exactement les contours
+capricieux d'une pluie provenant d'une brûlure. Quelques petits
+fragments joueront les éclaboussures à s'y méprendre.
+
+Quand cette compresse vésicante aura fait son effet, c'est-à-dire au
+bout de huit ou dix minutes, je la retirerai, je panserai, selon ma
+méthode à moi, la place dénudée, je réveillerai Paul... et nous dînerons
+de bon appétit.
+
+--Tu vas faire cela, toi?...
+
+--Dans une heure... Si la partie te sourit, viens. J'ai à dîner un
+faisan et une barbue. L'expérience est curieuse. Tu verras la belle
+cicatrice!...
+
+B. Mascarot se frottait les mains.
+
+--Eh bien!... demanda-t-il à Catenac tout penaud, que dis-tu de cela?
+
+--Je dis, répondit l'avocat que l'idée est diabolique...
+
+--Oh!...
+
+--Mais que vous oubliez un détail.
+
+--Bah!...
+
+--Oui. Vous n'avez pas calculé que le temps seul donne à une cicatrice
+certaines apparences.
+
+--Prrr!... interrompit le docteur, voici ce que j'ai à le répondre:
+
+1º S'il ne nous fallait que du temps, trois mois, six mois, un an,
+davantage même, nous reculerions d'autant le moment où le duc du
+Champdoce retrouverait son fils.
+
+Cela, nous le pouvons, n'est-ce pas?
+
+2º Je me fais fort, moi, Hortebize, de vous soumettre avant deux mois,
+grâce à un procédé de pansement particulier, une cicatrice blanche et
+rancie, comme disaient nos vieux professeurs, non suffisamment pour
+tromper un professeur de médecine légale, mais assez pour prendre un
+homme du monde et même un docteur non prévenu... Vois-tu, Catenac,
+l'homéopathie est une belle chose.
+
+L'avocat réfléchissait. On venait de lui exposer tant d'éléments de
+succès, qu'il regrettait amèrement ses tergiversations, lesquelles, sans
+aucun doute, lui seraient comptées à l'heure de la curée.
+
+Les convoitises qu'allumait en son âme cupide ce chiffre merveilleux,
+douze millions, flambaient dans son petit oeil d'ordinaire si froid et
+si morne.
+
+--Tant pis!... s'écria-t-il avec un élan bien sincère cette fois, au
+diable les préjugés, les scrupules et les transes. Si nous périssons, ce
+sera pour une conquête qui en vaut la peine. Mes amis, comptez sur votre
+vieux Catenac, il est à vous, corps et âme. Je m'incline devant vous et
+je m'humilie. Vous êtes forts et je ne suis qu'un sot.
+
+Cette fois, les regards qu'échangeaient Mascarot et le docteur n'avaient
+rien d'équivoque.
+
+--Nous le tenons enfin, pensaient-ils, et par le bon endroit...
+
+--Mais nous partagerons, n'est-ce pas? ajouta l'avocat. J'arrive bien
+après vous, je suis un ouvrier de la dernière heure, mais ma besogne est
+importante, délicate, vous ne pouvez rien sans moi...
+
+--Tu auras ta part, répondit évasivement le placeur.
+
+--Je la veux égale à la vôtre.
+
+--Soit.
+
+--Compte là-dessus!... fit entre ses dents le docteur.
+
+Mais cette exclamation devait passer inaperçue, et c'est avec
+l'enthousiasme de la plus tendre amitié que les trois associés
+échangèrent la poignée de main qui consommait la ruine du véritable
+héritier du duc de Champdoce.
+
+--Maintenant, reprit l'avocat un renseignement encore: Êtes-vous sûrs
+que le duc n'ait aucun autre moyen de reconnaissance?
+
+--Non, mais ce n'est pas supposable... Le duc n'a pas même vu son fils
+lorsqu'il est né; il a été emporté avant que la duchesse fût revenue à
+elle.
+
+--Mais Jean l'a vu. Jean est encore de ce monde. Il a quatre-vingt-sept
+ans, il est infirme, presque en enfance; mais dès qu'il s'agit de cette
+maison de Champdoce, à laquelle il a donné plus que sa vie, toute son
+intelligence reparaît...
+
+--Eh bien!...
+
+--Jean, vous le savez, s'était opposé de toutes ses forces à la
+substitution. Ne peut-on supposer qu'il a prévu le cas où le duc serait
+pris de remords?...
+
+La physionomie du placeur était devenue fort grave.
+
+--J'avais pensé à cela, fit-il; mais comment savoir?...
+
+--Je saurai, moi!.., déclara Catenac. Jean a confiance en moi, je
+l'interrogerai.
+
+C'était à ne plus reconnaître le froid Catenac, il s'agitait, il faisait
+du zèle, comme tous ceux qui, nouveaux venus dans une affaire,
+prétendent se rendre immédiatement utiles.
+
+--De ce côté, fit-il, tout est dit. Mais de l'autre?... Qui affirme que
+personne ne reconnaîtra Paul?
+
+--Moi, qui sais combien la misère l'avait isolé, moi qui ai
+provisoirement envoyé à Saint-Lazare, une maîtresse qu'il avait, la
+charmante Rose. Tu la connais, Catenac, c'est contre elle que tu as
+décidé M. Gandelu, l'entrepreneur à déposer une plainte. Un moment, j'ai
+été inquiet, sachant que Paul avait eu un protecteur que je ne
+connaissais pas... Mais ce protecteur, vous l'avez deviné, c'était le
+comte de Mussidan, le meurtrier de son père, car Paul est le fils de
+Montlouis.
+
+[Illustration: Il avait pleuré.]
+
+--Conclusion, fit le docteur, rien à craindre.
+
+--Non, rien. Que Catenac marche, moi je me charge de fabriquer à Paul
+l'état civil qu'il faut, et de lui faire épouser Flavie Rigal. Et croyez
+que ces soins ne me feront pas négliger l'autre opération, et qu'avant
+un mois Henri de Croisenois aura lancé notre société et sera le mari de
+Sabine de Mussidan.
+
+La nuit était venue, et c'est à peine si les interlocuteurs
+distinguaient leurs traits.
+
+--Il serait sage d'aller dîner, proposa le docteur.
+
+Et s'adressant au protégé de l'association:
+
+--Allons, Paul, dit-il, en route.
+
+Mais il ne bougea pas, et alors seulement les trois associés
+remarquèrent que le pauvre garçon était à demi évanoui. Il fallut lui
+frotter les tempes avec de l'eau fraîche pour le faire revenir
+complètement à lui.
+
+--Comment, lui dit le docteur, la seule idée d'une petite opération que
+vous ne sentirez même pas, vous met en cet état!...
+
+Paul hocha tristement la tête.
+
+--Ce n'est pas cela, fit-il.
+
+--Quoi alors?
+
+--C'est que, reprit-il tout frissonnant, il existe, je le connais, je
+sais où il est...
+
+Les honorables associés pensèrent que leur élève devenait fou.
+
+--Qui lui?... interrogèrent-ils.
+
+--Lui!... le fils du duc de Champdoce!
+
+La foudre tombant dans le bureau de l'agence n'eût pas produit une pire
+stupeur.
+
+--Voyons, fit B. Mascarot, qui, le premier reprit son sang-froid,
+expliquez-vous, que voulez-vous dire?
+
+--Eh bien!... monsieur, vos derniers détails, tout à l'heure, m'ont
+éclairé... voilà pourquoi je me suis trouvé mal... Je connais un jeune
+homme qui a vingt-trois ans, qui a été mis aux enfants-trouvés, à
+l'hospice de Vendôme, qui s'est enfui à douze ans et demi, et qui porte
+au bras la cicatrice d'une brûlure qui lui a été faite quand il était
+apprenti chez un corroyeur.
+
+--C'est lui!... s'écria Catenac.
+
+--Et où est-il, ce jeune homme, interrogea vivement le placeur, que
+fait-il, quel est son nom?
+
+--Il est sculpteur, il se nomme André, il demeure...
+
+Un horrible blasphème du placeur l'interrompit.
+
+--Tonnerre du ciel!... hurlait Mascarot, qui bégayait tant sa fureur
+était grande, voici la troisième fois que cet artiste de malheur se
+trouve entre nous et notre but.... mais ce sera la dernière fois, je le
+jure bien.
+
+Catenac et Hortebize étaient aussi pâles l'un que l'autre.
+
+--Que veux-tu faire! balbutièrent-ils.
+
+Grâce à un héroïque effort, le placeur ressaisit les apparences du
+sang-froid.
+
+--Je ne veux rien faire, répondit-il, seulement vous savez, cet André
+est ornemaniste et sculpte les façades des maisons à des hauteurs
+vertigineuses.... N'avez-vous pas entendu dire que la vie de ces gens
+qui travaillent en l'air ne tient qu'à un fil?
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Il n'est, hélas! dans notre civilisation, que trop de métiers qui
+exposent à un péril constant celui qui les exerce.
+
+André était sculpteur-ornemaniste, il passait ses journées sur des
+échafaudages mal ou négligemment assujettis: Mascarot avait donc raison
+de dire que sa vie ne tenait qu'à un fil.
+
+Seulement, ce fil était beaucoup plus gros, et pourtant plus difficile à
+trancher que ne l'avait imaginé l'honorable placeur.
+
+Lorsqu'il parlait de supprimer l'homme qui compromettait ses projets,
+avec autant d'aisance que s'il se fût agi de souffler une bougie
+gênante, il ne se doutait pas d'une circonstance qui allait
+singulièrement compliquer sa tâche.
+
+André était prévenu.
+
+Cela datait de ce jour où il avait reçu de Sabine cette lettre
+déchirante où elle lui disait qu'elle allait se marier; que placée entre
+son amour et l'honneur menacé de sa famille, elle se dévouait, et où
+elle le conjurait de l'oublier.
+
+Cela datait surtout de cette soirée où, après une conférence avec M. de
+Breulh-Faverlay et la folle et généreuse vicomtesse de Bois-d'Ardon,
+réunissant en faisceau tous les indices recueillis, il était arrivé à
+cette conviction que le comte et la comtesse de Mussidan, et par contre
+Sabine, étaient victimes de quelque machination abominable dont Henri de
+Croisenois était l'auteur ou à tout le moins l'instrument.
+
+Quand on l'attaquerait, et comment, il l'ignorait; mais il prévoyait, il
+était sûr qu'il serait attaqué.
+
+Il ne pouvait deviner de quel côté serait le péril, mais il le sentait
+vaguement suspendu au-dessus de sa tête.
+
+Et il se tenait prêt à se défendre avec l'acharnement du désespoir.
+C'était sa vie qu'il défendait; plus encore... c'était Sabine, son
+amour, son bonheur.
+
+N'eût-il pas eu cette sage défiance, M. de Breulh-Faverlay la lui eût
+inspirée.
+
+Lui aussi, le gentilhomme, il savait ce qu'il faisait en s'associant à
+cette oeuvre de salut; et il estimait trop André pour lui cacher ses
+appréhensions.
+
+--Je parierais ma fortune, dit-il, que nous sommes en face d'une affaire
+de chantage. C'est grave. Ce qu'il y a de pis, c'est que nous n'avons à
+compter que sur nos seules forces, que nous ne pouvons invoquer
+l'assistance de la police. D'abord, nous n'avons aucun fait positif à
+articuler, et la police ne peut agir que sur des faits... En second
+lieu, nous rendrions un triste service à ceux que nous prétendons
+sauver, si nous donnions l'éveil à la justice... Qui sait de quel
+terrible secret les misérables sont armés contre M. et Mme de
+Mussidan!... Et croyez que le cas échéant le comte et la comtesse
+seraient contre nous avec leurs oppresseurs, c'est dans la logique des
+faits!...
+
+Ces appréciations n'étaient que trop justes; André n'avait pas une
+objection à présenter.
+
+--Raison de plus, poursuivit M. de Breulh, pour ne rien hasarder. Voici
+le cas de montrer qu'un honnête homme peut être aussi fin qu'un gredin.
+Quand on entreprend une campagne comme la nôtre, la première vertu doit
+être la prudence, poussée jusqu'à la poltronnerie... N'oubliez pas qu'à
+partir de ce moment, vous n'avez plus le droit, la nuit venue de tourner
+court le coin des rues désertes... Il serait par trop... simple d'aller
+tendre le dos à un coup de couteau.
+
+--Oh!... je serai prudent, monsieur, je vous le jure.
+
+C'est ce dont M. de Breulh n'était pas parfaitement convaincu; aussi
+retint-il encore assez longtemps André, s'efforçant de lui démontrer la
+nécessité de dissimuler, surtout s'il arrivait à découvrir quelque
+preuve de l'infamie de Henri de Croisenois.
+
+Le résultat de cet entretien fut que André et M. de Breulh décidèrent
+que jusqu'à nouvel ordre ils cesseraient de se voir ouvertement.
+
+Ils devaient s'attendre à être épiés par des émissaires de Croisenois,
+et leur intimité ne manquerait pas en ce cas d'inquiéter. Or, leur
+succès dépendait surtout de la sécurité qu'ils sauraient inspirer à
+leurs ennemis.
+
+Ils convinrent qu'ils s'attacheraient, chacun de son côté et dans sa
+sphère, à Henri de Croisenois, et que tous les soirs, à la nuit
+tombante, ils se rencontreraient pour se communiquer leurs impressions
+et leurs découvertes, dans un petit café situé sur les Champs-Élysées,
+tout près de la maison dont André avait entrepris les sculptures pour M.
+Gandelu.
+
+Lorsqu'ils se séparèrent après la plus amicale poignée de main, André
+était juste dans les dépositions qu'il fallait pour conduire à bien sa
+difficile entreprise.
+
+Sa résolution n'avait en rien diminué, et l'aveugle emportement de la
+première impression s'était calmé. Il s'était frotté de diplomatie, et
+avait raisonné la nécessité, que d'ailleurs il avait reconnue tout
+d'abord, de ruser et de dépasser en perfidie les misérables qu'il ne
+pouvait attaquer directement.
+
+--Surtout, se disait-il, en regagnant à pied, à minuit passé, la rue de
+la Tour-d'Auvergne, surtout si je dois me défendre de songer à la
+possibilité d'un échec, aussi sévèrement qu'un malade s'interdit de
+penser à son mal... L'idée de perdre Sabine suffirait pour troubler
+complètement mon intelligence, à l'heure ou j'en ai le plus besoin... Il
+sera temps de me désoler quand j'aurai échoué.
+
+Rentré chez lui, il passa une partie de la nuit à réfléchir.
+
+Ses engagements avec M. Gandelu étaient ce qui le préoccupait le plus
+pour l'instant.
+
+Pouvait-il, tout à la fois, surveiller les travaux de sculpture dont il
+était chargé et épier Croisenois? Difficilement.
+
+D'un autre côté, il fallait vivre, manger, il aurait besoin d'argent, et
+en emprunter à M. de Breulh lui répugnait étrangement. De plus, il
+risquait, pensait-il, s'il abandonnait tout à coup ses travaux, de
+donner le soupçon de ses projets.
+
+D'un mot, M. Gandelu pouvait concilier toutes ces obligations
+contraires, et André, se rappelant la bienveillance de ce brave homme,
+décida que le plus simple était de se confier à lui.
+
+C'est donc chez lui qu'avant tout il se rendit le lendemain matin.
+
+Neuf heures seulement sonnaient, lorsque André arriva chez le riche
+entrepreneur; et cependant la première personne qu'il aperçut en entrant
+dans la cour, fut le jeune M. Gaston, déjà levé, par miracle.
+
+Debout, les mains dans les poches de son veston, l'épaule appuyée contre
+le montant de la porte d'une écurie, l'aimable et spirituel jeune homme
+paraissait suivre avec une extrême attention les mouvements des
+palefreniers occupés à panser les chevaux.
+
+C'était bien toujours le même Gaston de Gandelu, l'adorateur de Rose,
+mais il était aisé de voir qu'un événement épouvantable avait bouleversé
+sa vie, qu'il avait été foudroyé en plein bonheur.
+
+Son faux-col était à peine empesé, sa cravate flottait à l'abandon, le
+coiffeur n'avait pas donné à ses cheveux, déjà rares, leur pli gracieux.
+
+La façon même dont il aspirait et lançait la fumée de son londrès
+trahissait les plus amères pensées, d'horribles déceptions, le dégoût de
+tout; une profonde lassitude, même de la vie.
+
+En le reconnaissant, André qui se souvenait du son dîner chez Rose,
+jugea qu'il ne pouvait se dispenser de l'aller saluer.
+
+Justement, le jeune M, Gaston venait de relever la tête.
+
+--Tiens!... s'écria-t-il de cette atroce voix de fausset qu'il avait eu
+tant de mal à acquérir, voilà mon artiste!... Dix louis que vous venez
+rendre à papa une petite visite intéressée!...
+
+--Mon Dieu!... oui... et s'il est chez lui...
+
+--Oh!... il y est. Seulement si vous réussissez à le voir, vous aurez
+plus de veine que moi, son unique héritier... Papa boude!... Elle est
+bonne, hein, celle-là?... Il s'est enfermé et refuse de m'ouvrir...
+
+--Sans doute vous plaisantez...
+
+--Moi!... Jamais... Je suis connu pour être sérieux... demandez à
+Charles, du Helder!... Papa pas content, et il me la fait au despotisme.
+Moi je la trouve bien drôle, comme dit Lesueur... prodigieusement
+drôle!...
+
+Les palefreniers pouvaient entendre. M. Gandelu fils eut au moins le bon
+sens d'entraîner André un peu plus loin.
+
+--Imaginez-vous, poursuivit-il, que je vais tirer au sort, et que papa
+jure que si j'ai un mauvais numéro il ne me rachètera pas. Me voyez-vous
+dans le rôle de troupier, vous?... Philippe de chez Vachette dit que
+j'aurai un chic épatant!... Ousqu'est mon chassepot!...
+
+Évidemment le jeune M. Gaston s'efforçait de se montrer supérieur à la
+mauvaise fortune, ce qui est l'indice d'un noble caractère, mais il
+réussissait médiocrement. Il souriait encore; mais son rire ressemblait
+à une grimace et était pâle comme celui d'un homme que tenaille la
+colique.
+
+--Et pas le sou! Je suis décavé, quoi!... je passe la main. Voilà une
+scie!... Un homme qui a crevé son sac, comme dit Léontine, n'est plus un
+homme. Par dessus le marché, papa veut démolir mon crédit... Il va faire
+insérer dans les journaux que j'ai un conseil judiciaire et qu'il ne
+paye plus mes dettes. Me faire tort près de mes fournisseurs!... Est-ce
+assez indélicat!... Mais je m'en moque, après tout une annonce comme
+celle-là me poserait crânement, pas vrai? Hein!... quelle réclame!...
+
+Il resta court, comme en arrêt sur une idée soudaine, et changeant de
+visage et de ton:
+
+--Vous n'auriez pas dix mille francs à me prêter, demanda-t-il
+brusquement au jeune sculpteur, je vous en rendrai vingt-mille à ma
+majorité...
+
+André croyait avoir jugé M. Gandelu fils; il était resté bien au-dessous
+de la vérité, il le reconnaissait avec un profond étonnement.
+
+--Je dois vous avouer, monsieur, commença-t-il...
+
+Mais l'aimable jeune homme aussitôt l'interrompit.
+
+--Compris!... fit-il, n'avouez rien, c'est inutile. Au fait, suis-je
+bête, un artiste!... Si vous aviez dix mille francs, vous ne seriez pas
+ici... comme dit Dupuis. Il me faut cette somme, pourtant. J'ai
+souscrit des billets à Verminet, et dame, il est raide...
+Connaissez-vous Verminet?
+
+--Oh!... pas du tout.
+
+--Elle est encore bonne!... d'où sortez-vous donc!... Il est directeur
+de la «_Société d'Escompte mutuel_,» mon cher. Vrai, c'est un bon
+enfant. J'avais besoin d'argent, il m'en a donné tout de suite... Ce qui
+me gêne un peu, c'est que, d'après ses conseils, pour faciliter
+l'escompte, vous comprenez, j'ai signé le nom d'une autre personne...
+
+A cet aveu fait avec la plus naïve impudence, André recula effrayé.
+
+--Mais c'est un faux, Malheureux!... fit-il.
+
+--Pas du tout, puisque je payerai... D'ailleurs, il me fallait de
+l'argent pour Van Klopen... Vous connaissez Van Klopen, j'imagine... Ah!
+quel homme pour habiller une femme!... Je lui avais commandé trois
+costumes pour Zora!... Enfin, papa est cause de tout. Pourquoi me
+pousse-t-il à bout?
+
+La colère lui montait à la tête, il élevait la voix, il gesticulait.
+
+--Oui, poursuivit-il, papa me pousse à bout, et je la trouve mauvaise.
+Si encore il ne s'acharnait qu'après moi!... Mais non, il s'en prend à
+une pauvre femme innocente, sans défense, qui n'a jamais rien fait, à
+Mme de Chantemille... ça, c'est lâche, c'est petit, c'est
+canaille!...
+
+--Mme de Chantemille?... interrogea André, à qui ce nom ne rappelait
+rien.
+
+--Oui, à Zora, vous savez bien, vous êtes venu pendre la crémaillère
+chez elle.
+
+--Ah!... c'est de Rose que vous me parlez.
+
+--Précisément!... Mais vous savez, je n'aime pas qu'on la nomme ainsi.
+C'est sur elle que papa passe sa colère. Vingt louis que vous ne devinez
+pas ce qu'il a fait?... Il a déposé contre elle une plainte en
+détournement de mineur... Quel aplomb! Comme si j'étais un gaillard
+qu'on détourne, moi!... Enfin, on l'a arrêtée, et elle est en prison, à
+Saint-Lazare.
+
+Cette idée désolante lui perçait le coeur, et il avait bien du mal à
+dissimuler une larme qui glissait entre ses paupières bordées
+d'écarlate.
+
+--Pauvre Zora!... fit-il d'un ton navré. Ah!... tenez, les femmes ne
+m'en content pas, à moi... eh bien!... celle-là, m'aimait. Et quel
+chic!... Son coiffeur m'a dit vingt fois qu'il n'avait jamais vu de si
+beaux cheveux!... Et elle est à Saint-Lazare!... Quand les agents sont
+venus la prendre, c'est à moi qu'elle a pensé tout de suite. Elle s'est
+écriée: «Ce pauvre loup chéri est capable de s'en faire périr!» C'est la
+cuisinière qui m'a conté ça. Oh!... elle avait du coeur. Son
+arrestation lui a causé une telle émotion qu'elle s'est mise à cracher
+le sang... Et impossible d'arriver jusqu'à elle pour lui parler, pour la
+consoler... Je me suis présenté à Saint-Lazare, mais j'ai remporté une
+veste, oh!... mais une veste!...
+
+Il fut forcé de s'interrompre, les sanglots l'étouffaient.
+
+--Voyons, monsieur Gaston, murmura André, un peu de courage...
+
+--Oh!... j'en ai, et dès le lendemain de mes vingt-cinq ans, je
+l'épouse; vous verrez... Et cependant, ce n'est pas papa qui a eu l'idée
+de cette infamie. Elle lui a été conseillée par son homme d'affaires, un
+avocat, un nommé Catenac. Connaissez-vous? Non. Il n'a qu'à bien se
+tenir; demain je lui envoie mes témoins... Tiens, à propos...
+voulez-vous être mon témoin, vous?...
+
+--J'ai peu l'habitude de ces sortes d'affaires.
+
+--Alors, il n'en faut pas. Je veux des témoins qui me posent du coup, et
+dont le ton et la mise lui donnent à réfléchir.
+
+--En ce cas...
+
+--Je tâcherai de trouver des militaires... vous comprenez. D'abord
+l'affaire est simple comme bonjour. Je suis l'insulté, je choisis le
+pistolet, à dix pas. Je ne sors pas de là. S'il a peur, qu'il décide
+papa à se désister. Sinon des claques. Voilà! je suis carré comme un dé,
+moi, pistolet, excuses ou claques, au choix!...
+
+En tout autre disposition d'esprit, André eût peut-être souri des
+ridicules de ce triste garçon. En ce moment, il se demandait comment se
+dépêtrer de cette douleur tenace, quand un domestique sortit de la
+maison et vint à lui.
+
+--Monsieur, lui dit cet homme, monsieur vous a vu par la fenêtre de son
+cabinet, et il vous prie de monter chez lui.
+
+--J'y vais, répondit vivement André.
+
+Et tendant la main au jeune M. Gaston:
+
+--Bon espoir, cher monsieur, commença-t-il.
+
+Mais Gaston le retint.
+
+--Dites donc, fit-il à voix basse et fort vite, vous allez voir papa,
+parlez-lui un peu de moi. Il vous aime beaucoup, parole d'honneur, il
+vous écoutera. Dites-lui que je suis capable de me faire sauter le
+caisson, hein!... Faites-la-lui au suicide, cela prend toujours... Qu'il
+laisse Zora et qu'il me donne de quoi payer Verminet et je fais tout ce
+qu'il voudra...
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Quand André, enfin débarrassé du jeune M. Gaston, se présenta chez M.
+Gandelu, il fut effrayé de son affaissement et de l'affreuse altération
+de ses traits.
+
+[Illustration:--Monsieur Verminet, dit-il.]
+
+Sa franche et joyeuse physionomie présentait une désolante expression
+de découragement et d'hébétude. Sa pâleur était livide, son teint
+terreux, tout le sang de ses joues affluait à ses paupières violacées et
+gonflées, sa lèvre inférieure pendait inerte.
+
+Il avait pleuré, et, en essuyant ses larmes du revers de sa manche, il
+avait marqué sur son visage de grandes taches noirâtres.
+
+Cependant, lorsque parut André, l'oeil vitreux de M. Gandelu
+s'éclaira, et il se leva à demi de son fauteuil.
+
+--Ah!... c'est vous, dit-il d'une voix dolente, cela m'a fait du bien de
+vous voir! Bénie soit la bonne aventure qui vous amène.
+
+André secoua tristement la tête.
+
+--Ce n'est pas une bonne aventure, prononça-t-il.
+
+--Alors, seulement l'entrepreneur remarqua sa gravité inaccoutumée, et
+les plis de son front.
+
+--Qu'avez-vous, André, demanda-t-il vivement, vous surviendrait-il
+quelque ennui?
+
+--Je suis menacé d'un grand malheur monsieur.
+
+--Vous!... que me dites-vous là...
+
+--Hélas!... monsieur, la vérité. Et les conséquences de ce malheur
+peuvent être pour moi le désespoir... la mort.
+
+Un flot de colère soudaine empourpra la face blêmie de l'entrepreneur.
+
+--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, d'un ton farouche, n'y aurait-il donc
+pas de Providence! Que fait-elle? Sera-ce éternellement le lot des
+justes, des honnêtes, des bons, de souffrir ici-bas; de pleurer, d'être
+misérables!... Les coquins et les méchants, eux, prospèrent et
+triomphent, il n'y a de chance et de bonheur que pour eux...
+
+Il s'interrompit, et fixant André:
+
+--Je suis ton ami, garçon, reprit-il, je veux t'être utile.
+
+--Je venais, monsieur, plein de confiance, vous demander un service.
+
+--Ah!... vous avez pensé à moi!... Eh bien! je suis content. Votre main,
+André, j'aime à sentir une main loyale dans la mienne, cela me remet un
+peu de vie au coeur... Parlez!...
+
+Le jeune artiste se recueillit un moment.
+
+--C'est le secret de ma vie, monsieur, fit-il enfin, avec une certaine
+solennité, que je vais vous confier.
+
+M. Gandelu ne répondit pas, mais de son poing fermé il se frappa
+rudement la poitrine, et ce geste, mieux que tous les serments,
+garantissait son inviolable discrétion.
+
+André n'hésita donc pas, et taisant seulement les noms, il raconta la
+touchante et simple histoire de ses amours, son ambition, ses
+espérances, et finit en exposant exactement la situation actuelle.
+
+Quand il eut terminé:
+
+--Que puis-je faire? demanda M. Gandelu.
+
+--Me permettre, monsieur, de céder l'entreprise que vous m'aviez confiée
+à un de mes amis. Je garderai en apparence la direction et la
+responsabilité des travaux, en réalité je ne serai plus qu'un ouvrier...
+Cette combinaison me donnera ma liberté, et en même temps le moyen de
+gagner en quelques heures, chaque matin, ce qu'il me faut pour vivre...
+
+--Et c'est là ce que vous appelez un grand service?
+
+--Monsieur...
+
+--Silence!... interrompit l'entrepreneur avec une brutalité affectée.
+Vous ferez de l'entreprise ce que vous voudrez, m'entendez-vous, et de
+la maison aussi... Vous la démolirez si cela peut vous faire plaisir.
+Pour qui donc me prenez-vous? Quand le vieux père Gandelu aime
+quelqu'un, mon garçon, ce n'est pas à demi, et ce quelqu'un peut
+disposer de lui et de sa bourse...
+
+Il se leva vivement, et allant ouvrir une grande caisse de fer scellée
+dans un des angles du cabinet, il en tira une liasse de billets de
+banque qu'il plaça devant André.
+
+--Dans une guerre, disait-il, comme celle que vous allez entreprendre,
+il faut de l'argent, et beaucoup... en voici. Oh!... ne froncez pas les
+sourcils!... Vous me rendrez cela quand et comme vous voudrez.
+
+L'empressement de ce digne et brave homme, qui oubliait ses chagrins
+pour ne s'occuper que des siens, touchait André jusqu'aux larmes.
+
+--Mais je n'ai pas besoin d'argent, monsieur, commença-t-il d'une voix
+émue, j'ai quelques économies...
+
+D'un geste, M. Gandelu lui imposa silence.
+
+--Prenez ces 20,000 francs, commanda-t-il, vous m'encouragerez ainsi à
+vous dire quel service je comptais vous demander quand je vous ai fait
+prier de monter près de moi.
+
+Refuser, c'eût été s'obstiner dans une fierté mal placée. André accepta
+et attendit.
+
+L'entrepreneur avait regagné son fauteuil et le coude sur son bureau, le
+front dans sa main, il semblait s'oublier dans les plus douloureuses
+méditations.
+
+--Mon cher André, commença-t-il enfin, d'une voix rauque et brève, vous
+avez pu, l'autre jour, mesurer toute l'étendue de ma misère. Mon fils
+est un malheureux, et j'ai cessé de l'estimer...
+
+Le jeune artiste avait deviné qu'il allait être question de Gaston.
+
+--Il a certes des torts bien graves, monsieur, répondit-il, mais il est
+jeune.
+
+M. Gandelu eut un sourire navrant.
+
+--Mon fils est vieux.... prononça t-il, comme le vice. J'ai réfléchi et
+je l'ai jugé. Hier, il m'a menacé de se tuer... Lui, se suicider!... il
+est trop lâche, et ce n'est pas cela que je crains. Ce que je redoute,
+c'est qu'il finisse par déshonorer mon nom.
+
+André frémit. Il songeait aux faux que lui avait avoués le jeune drôle.
+
+--Jusqu'à ce jour, poursuivit l'entrepreneur, j'ai été d'une faiblesse
+indigne. Il est trop tard pour se montrer sévère. Je cèderai donc. Ce
+pauvre sot est épris jusqu'à la folie d'une indigne créature nommée
+Rose, que j'ai fait enfermer; je suis décidé à la lui rendre... Je me
+résigne aussi à payer ses dettes. C'est une lâcheté, je le sens... mais
+je suis son père, je ne l'estime plus... je l'aime toujours... Il a
+déchiré mon coeur, les lambeaux sont encore à lui.
+
+Le jeune peintre se taisait, épouvanté des souffrances que trahissait
+cette horrible résignation.
+
+--Je ne m'abuse pas, reprit après une pause M. Gandelu, mon fils est
+perdu. Je ne puis qu'essayer de faire la part du feu. Si cette Rose
+n'est pas une créature absolument perverse, on peut utiliser son
+influence sur ce malheureux. Mais qui se chargera des négociations!...
+Qui obtiendra de mon fils un aveu sincère de ses dettes?... André,
+j'avais compté sur vous.
+
+Consentir à entreprendre le sauvetage du jeune M. Gaston, c'était de la
+part d'André un acte de dévouement héroïque, à un moment où il n'avait
+pas trop de toutes les forces de son intelligence pour l'oeuvre de son
+propre salut.
+
+Distraire sa pensée de Sabine, menacée du plus effroyable malheur qui
+puisse frapper une jeune fille, lui semblait presque un crime, et
+exigeait le plus énergique effort de sa volonté.
+
+Pourtant, si égoïste que soit la passion vraie, il jugea qu'il devait
+cela et plus encore à cet honnête homme, qui venait de mettre si
+généreusement à sa disposition le seul élément de succès qui lui
+manquât, et un des plus puissants.
+
+Il s'assit donc près de M. Gandelu, et froidement ils discutèrent la
+conduite qu'il convenait de tenir.
+
+La prudence, la dissimulation même étaient indispensables.
+
+Les derniers événements avaient si bien démoralisé le jeune M. Gaston
+qu'on pouvait tout obtenir de lui. Mais il fallait se hâter. Il était
+clair que s'il venait à soupçonner seulement les véritables dispositions
+paternelles, il s'empresserait d'en abuser.
+
+Il fut donc arrêté qu'André aurait carte blanche, et que l'entrepreneur
+ne céderait jamais, en apparence, qu'à ses sollicitations.
+
+Ainsi, ils comptaient substituer à l'autorité paternelle, dont la
+faiblesse était démontrée, un pouvoir étranger, nouveau, qui saurait se
+faire craindre et respecter.
+
+L'événement devait justifier leurs prévisions.
+
+Le jeune M. Gaston était bien plus abattu, bien plus désespéré encore
+que ne le supposait André, et c'est avec des transes inexprimables qu'il
+attendait en se promenant dans la cour, le retour de son ambassadeur.
+
+Dès qu'il le vit paraître sur le seuil de la maison, il courut à lui.
+
+--Eh bien!... que dit papa?...
+
+--Votre père, répondit André, est fort irrité. Cependant je ne désespère
+pas de lui arracher quelques concessions.
+
+--Il ferait mettre Zora en liberté?...
+
+--Peut-être.
+
+Le spirituel jeune homme eut une exclamation de joie.
+
+--Quelle veine!... s'écria-t-il.
+
+Et après quelques pas d'une danse délirante:
+
+--Du coup, ajouta-t-il, je lui achète un huit-ressorts! v'lan...
+
+André prévoyait bien quelque chose comme cela.
+
+--Doucement, cher monsieur, fit-il; modérez-vous. Si votre père vous
+entendait, Mme Zora serait en grand danger de rester là où elle
+est...
+
+--Allons donc!...
+
+--C'est ainsi. Persuadez-vous bien que votre père ne vous rendra Zora et
+ne paiera vos dettes qu'autant que vous lui promettrez de changer de
+conduite et d'être plus raisonnable à l'avenir.
+
+--Oh!... pour promettre, j'en suis.
+
+--Je le crois... et votre père aussi. C'est pourquoi, en échange de ses
+concessions, il voudra plus que des promesses... il exigera des
+garanties.
+
+Ce mot parut refroidir sensiblement la joie du jeune M. Gaston.
+
+--Hein!... fit-il des garanties!... Je la trouve mauvaise! Est-ce que ma
+parole ne suffit pas?... Quelles garanties veut donc papa?
+
+--Franchement, cher monsieur, je l'ignore. C'est à nous de les trouver.
+Je les lui proposerai ensuite de votre part, et si elles sont
+acceptables, il les acceptera, j'en mettrais la main au feu.
+
+M. Gandelu fils l'examina d'un air comiquement surpris.
+
+--Elle est bien bonne!... ricana-t-il. Vous faites donc de papa ce que
+vous voulez!...
+
+--Non... mais ainsi que vous l'aviez deviné, j'ai sur son esprit une
+certaine influence. Vous en faut-il une preuve?... Je viens d'obtenir de
+lui de quoi payer les billets que vous savez...
+
+--Les billets de Verminet?
+
+--Je crois que oui... Je parle de ceux où vous avez eu la faiblesse de
+contrefaire une signature...
+
+Les yeux de l'intéressant jeune homme papillotèrent.
+
+Si inepte qu'il fut, il était horriblement tourmenté du son imprudence,
+et quand il y pensait, il se sentait comme un brasier dans la
+cervelle...
+
+Il comprenait qu'elle pouvait avoir des conséquences épouvantables que
+n'arrêteraient ni les influences ni la grande fortune de son père.
+
+--Quoi! fit-il en battant des mains, papa a lâché les fonds!... fameuse
+affaire!... Donnez, donnez bien vite...
+
+Mais André secoua la tête avec un sourire goguenard.
+
+--Pardon!... dit-il, je ne dois me désaisir de l'argent qu'en recevant
+les billets; donnant, donnant. Mes ordres à cet égard sont formels.
+Seulement, si rien ne vous retient, nous pouvons aller les retirer
+aujourd'hui même, à l'instant. Le plus tôt sera le mieux...
+
+Le jeune M. Gaston ne répondit pas immédiatement. Une grimace de
+désappointement remplaçait son triomphant sourire.
+
+--Je la trouve mauvaise!... dit-il enfin. Merci de la confiance. Ah!
+papa est un rusé vieillard, comme dit Augustin.
+
+Cependant il prit son parti.
+
+--Enfin, ajouta-t-il, puisqu'il le faut... allons-y gaiement!... Je vais
+passer un pardessus, monsieur André, et je suis à vous.
+
+Il était pressé d'en finir, car au bout de moins d'un quart d'heure, il
+reparut pimpant.
+
+--C'est rue Sainte-Anne, dit-il, en prenant le bras d'André; nous irons
+bien jusque-là à pied, hein?
+
+C'est rue Sainte-Anne, en effet, que le sieur Verminet (Isidore) a
+installé le «siège social»--pour parler comme ses circulaires,--de la
+_Société d'escompte mutuel_ dont il est le seul directeur gérant.
+
+La maison qu'il a choisie et décorée de sa plaque de marbre, à lettres
+d'or, ne paie pas de mine. Le passant qui par hasard remarque sa façade
+noire qui raille les ordonnances de voirie, ses persiennes sales et mal
+assujetties, les vitres crasseuses et poudreuses des fenêtres, manque
+rarement de se dire:
+
+--Quelle diable d'industrie exerce-t-on là dedans?...
+
+L'industrie de Verminet n'est pas aisée à définir.
+
+La _Société d'escompte mutuel_, disent les prospectus, est fondée à
+seule fin de procurer du crédit à ceux qui n'en ont plus, et de l'argent
+à ceux qui n'en ont pas.
+
+Idée d'une philanthropie sublime, mais d'une pratique difficile.
+
+La façon d'opérer de Verminet, qu'il appelle son «système financier,»
+est pourtant des plus simples.
+
+Un malheureux commerçant perdu, ruiné, à la veille de la faillite,
+s'adresse-t-il à lui? Il le console, lui fait signer des billets pour
+la somme dont il a besoin, et lui remet en échange... d'autres billets,
+signés par quelque autre négociant non moins perdu, ruiné, et aussi près
+de la faillite que le premier.
+
+Et à chacun d'eux, il dit:
+
+--Vous ne trouvez pas d'argent sur votre signature?... En voici une qui
+est de l'or en barre et que vous escompterez aussi aisément qu'un billet
+de banque.
+
+C'est pourquoi, bravement il perçoit une commission, payable comptant,
+par exemple, de deux pour cent sur le montant des billets souscrits.
+
+A ceux que ne satisfait pas une seule signature, il en procure deux,
+trois, quatre... Ah! il n'est pas regardant!
+
+--Comment Verminet trouve-t-il des clients?
+
+On se l'explique quand on sait tout ce dont est capable le pauvre
+commerçant obsédé par le fantôme de la faillite, il perd la tête, il se
+débat... Il se raccroche à une signature comme un homme qui se noie à un
+brin d'herbe.
+
+Parfois cet échange de signatures réussit pour un jour. Tel dont la
+situation est connue trouve crédit sur la position inconnue d'autrui.
+L'échéance n'en est que plus terrible.
+
+Ce qui est sûr, c'est que quiconque entre chez Verminet ayant encore
+quelques chances de rétablir ses affaires, en sort irrémissiblement
+perdu.
+
+Ceci est déjà bien, et cependant ce n'est que la partie morale des
+opérations de la _Société d'escompte mutuel_.
+
+Ses revenus les plus importants et les plus réguliers, elle les tire de
+tripotages infiniment moins avouables encore.
+
+Elle tient boutique, par exemple, de ces «effets de circulation» qui
+sont le désespoir et l'effroi de la banque. Tous les faiseurs de la
+coulisse savent qu'elle fait commerce de signatures assorties pour
+billets à des fournisseurs: depuis trois francs sur timbre ordinaire,
+depuis cinq francs sur timbre orné de vignettes commerciales. Il n'est
+guère de syndic qui ne soit sûr qu'elle fabrique pour faillites, des
+titres de fantaisie et des créances fictives.
+
+On dit que Verminet gagne du l'argent.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Doué de ce coup d'oeil rapide et pénétrant, de cette vive sensibilité
+aux objets extérieurs, qui sont le privilège des artistes de talent,
+André déchiffra, en quelque sorte, l'histoire de la _Société d'escompte
+mutuel_, sur la façade de la maison de la rue Sainte-Anne.
+
+--Hum!... voici une boutique, fit-il, qui ne me dit rien de bon.
+
+--Pas d'apparence!... c'est vrai, objecta le jeune M. Gaston d'un ton
+capable, mais du fond, beaucoup de fond!... Il s'y brasse, voyez-vous,
+des affaires dont vous ne vous douteriez jamais. Ah!... Verminet est un
+gaillard qui vous sait le «truc.»
+
+C'était justement ce que pensait André.
+
+Son opinion était irrévocablement arrêtée sur le compte de ce personnage
+du tant de «trucs,» capable d'abuser de l'inepte facilité d'un jeune
+idiot, et qui tendait aux mineurs la plume pour faire des faux.
+
+Il ne risqua cependant pas la moindre objection et suivit le jeune M.
+Gandelu fils qui semblait connaître admirablement les êtres.
+
+Sur ses pas, il longea un corridor fort long, encore plus étroit, puant
+et obscur, traversa une cour humide autant qu'un puits, et gravit un
+escalier à rampe visqueuse, à marches traîtresses et glissantes autant
+que de la glaise.
+
+Arrivé au second étage, devant une porte historiée d'inscriptions et
+d'avis concernant l'ouverture et la fermeture de la caisse, le jeune M.
+Gaston s'arrêta.
+
+--C'est ici, dit-il à son compagnon, entrons...
+
+Il tourna le bouton, suivant les indications de la porte, et André et
+lui pénétrèrent dans une vaste pièce haute de plafond, à tapisserie
+éraillée, ornée de banquettes de velours verdâtre, séparée en deux par
+un grillage à mailles serrées, derrière lequel cinq ou six employés
+mangeaient, car c'était l'heure du déjeuner.
+
+Les émanations du poêle de fonte, des paperasses, des employés et des
+victuailles se mêlaient et se confondaient en un parfum, qui saisissait
+l'estomac et le nez et produisait la sensation d'une barbe de plume
+chatouillant l'arrière-gorge.
+
+--M. Verminet?... demanda le jeune M. Gaston.
+
+--En affaires! répondit insoucieusement un des commis, la bouche
+pleine.
+
+[Illustration:--Vous trouverez sans sortir d'ici.]
+
+Cette réception parut on ne peut plus inconvenante à l'intelligent jeune
+homme. Le traiter avec ce sans-gêne, lui!...
+
+--Hein!... fit-il en enflant sa voix de fausset et du ton le plus
+impertinent qu'il put prendre, vous dites?... Je la fais aux autres,
+celle-là, mais on ne me la fait pas...
+
+Il sortit en même temps de sa poche et présenta à l'employé une de ses
+cartes de visite, timbrées dans un angle de cette couronne de marquis
+dont la vue exaspérait et faisait bondir l'honnête entrepreneur.
+
+--Si Verminet est occupé, ajouta-t-il, dérangez-le, parbleu!...
+Dites-lui que c'est moi qu'il laisse attendre, Gaston de Gandelu!
+
+L'employé de la _Société d'escompte mutuel_ fut si ému de ces airs
+superbes que, sans mot dire, il se dressa, prit la carte, et sortant du
+grillage, disparut par une porte latérale sur laquelle on lisait:
+_Direction_.
+
+Quelle victoire pour le jeune M. Gaston. Aussi jeta-t-il à André un
+regard triomphant où éclatait le plus légitime orgueil.
+
+Presque aussitôt le commis reparut.
+
+--M. Verminet, dit-il, est en conférence, il vous prie, monsieur, de
+l'excuser et d'attendre; il vous recevra dès qu'il aura terminé.
+
+Puis, jaloux sans doute de se concilier les bonnes grâces d'un homme de
+tant de désinvolture, et de bien poser son patron, du même coup, il
+ajouta en s'inclinant respectueusement:
+
+--Le patron cause en ce moment avec le marquis de Croisenois.
+
+--Tiens!... tiens!... tiens!... exclama le jeune M. Gaston, ce cher
+marquis!... Elle est bien bonne!... Dix louis qu'il sera ravi de me
+serrer la main.
+
+A ce mot, de Croisenois, André avait tressailli, et tout son sang avait
+afflué à son visage.
+
+Croisenois!... C'était l'homme qu'il haïssait de toute l'énergie de son
+être, ce misérable qui, s'armant d'un secret volé, comme l'assassin de
+l'ignoble couteau, allait contraindre Sabine de Mussidan à lui
+abandonner sa main!... C'était ce vil scélérat que M. de
+Breulh-Faverlay, et lui André, et Mme de Bois-d'Ardon, s'étaient juré
+de démasquer.
+
+Cependant André ne l'avait jamais vu. Il comptait le jour même
+s'attacher à ses pas, le suivre, l'observer, surprendre son présent,
+fouiller son passé, sonder tous les mystères de sa vie, mais il ne le
+connaissait pas encore physiquement.
+
+Et il frissonnait à cette idée qu'une porte seule le séparait de cet
+ennemi mortel, qu'il allait le voir, qu'il traverserait la salle, qu'ils
+se trouveraient face à face, que leurs yeux se croiseraient, qu'il
+entendrait le son de sa voix, qu'il pourrait, d'un regard, essayer de
+plonger au plus profond de cette âme de boue...
+
+Si forte était son émotion qu'il avait grand peine à la dissimuler;
+heureusement son compagnon ne faisait nulle attention à lui.
+
+Sur l'invitation de l'employé, le jeune M. Gaston s'était assis, et
+renversé sur sa chaise, les jambes croisées, les pouces dans les
+entournures de son gilet, il s'étalait, s'offrait de trois quarts, de
+profil et de face, à l'admiration ébahie des tristes hères qui
+écrivaient derrière le grillage.
+
+Quand il jugea tout son effet produit, il tira André par son paletot, et
+penchant sa chaise vers lui:
+
+--Vous connaissez ce cher marquis? demanda-t-il assez haut pour que
+personne dans la salle ne perdit un mot.
+
+André eut une exclamation sourde, que l'autre prit pour une réponse
+négative.
+
+--Quoi! fit-il, vous n'en avez pas entendu parler!... Elle est forte!...
+dans quel monde vivez-vous donc?... Henri de Croisenois est un de mes
+bons amis!... même il me doit cinquante louis que je lui ai gagnés au
+bac, chez Ernestine, une misère...
+
+André n'écoutait pas.
+
+Il était émerveillé, confondu, de cette surprise du hasard, ou plutôt de
+la voie mystérieuse choisie par la Providence.
+
+Jamais, en donnant comme il l'avait projeté, sa matinée aux
+préliminaires de ses investigations, il n'eût découvert rien qui
+approchât de ce qu'il apprenait en ce moment.
+
+C'était un indice grave qu'il recueillait, il en avait le pressentiment.
+
+Il avait jugé Verminet, et les relations de Croisenois avec ce ténébreux
+maquignonneur d'affaires avaient une claire signification. De ce côté,
+évidemment, il fallait diriger les recherches.
+
+André, jusqu'alors, se débattait au milieu d'épaisses ténèbres qu'il
+sentait vaguement peuplées d'ennemis, à cette heure il apercevait comme
+une lueur. Il allait s'élancer au hasard, et voici qu'il lui semblait
+tenir le bout du fil qui allait le guider à travers le labyrinthe
+d'iniquités de Croisenois.
+
+Comme à ce jeu où le perdant est condamné à retrouver un objet caché, et
+le cherche guidé par des indications railleuses, il entendait au dedans
+de lui-même une voix qui lui criait:
+
+--Tu brûles.
+
+De plus, il se trouvait que cet inepte garçon, dont il devenait le
+mentor, était lié avec le misérable. Pourquoi n'en tirerait-il pas de
+précieuses indications?
+
+--Vraiment, lui demanda-t-il, vous êtes l'intime de M. de Croisenois?...
+
+--Parbleu!... répondit le jeune M. Gaston. Demandez plutôt à Adolphe de
+chez Brébant... vous allez voir, tout à l'heure. Je suis surtout du
+dernier bien avec une dame qui lui coûte les yeux de la tête, tandis
+que moi... Ah! elle est bien drôle!... mais mystère!... comme dit
+Léonce, beaucoup de mystère!...
+
+Il s'interrompit, la porte de la direction venait de s'ouvrir, laissant
+passage au sieur Verminet et au marquis.
+
+M. Henri de Croisenois portait un costume du matin, fort élégant, à la
+mode, mais non ridicule, comme celui de Gandelu fils.
+
+Il mâchonnait son éternel cigare et fouettait son pantalon de drap gris
+clair, du bout d'une badine de cuir de Russie à pomme d'or...
+
+D'un coup d'oeil, d'un seul coup d'oeil où il concentra toute son
+âme, tout ce qu'il avait d'intelligence, de pénétration, de finesse,
+André vit assez Croisenois pour ne l'oublier jamais, pour être à même de
+faire encore son portrait de mémoire, au bout de vingt ans.
+
+Il lui trouva l'air faux et traître, et sous les apparences du viveur de
+bonne compagnie, insoucieux et sceptique, il crut reconnaître une astuce
+réfléchie, une méchanceté froide, et cette redoutable détermination des
+gens prêts à tout.
+
+Le regard, surtout, le frappa par sa mobilité. Les yeux lui parurent
+troubles, inquiets, effarouchés comme ceux de l'homme qui, ayant fait un
+mauvais coup, sait qu'il a tout à craindre, et attend le danger de
+partout et à tout instant.
+
+--Il est impossible, pensa André, que cet homme ne soit pas un scélérat.
+
+A cinq pas, le marquis avec ses petites moustaches fines et soyeuses
+jouait encore le jeune homme, mais André reconnut qu'en réalité, il
+devait être bien plus vieux que son âge.
+
+Sous les artifices d'une toilette savante, sous le coldcream et la
+poudre de riz, l'artiste distinguait les traits flétris du libertin
+surmené.
+
+Les émotions du jeu, les nuits de débauches, les anxiétés d'une
+existence précaire, les plaisirs exhorbitants, avaient ridé les tempes,
+éclairci les cheveux, fané les lèvres et bridé les paupières veuves de
+cils.
+
+M. de Croisenois semblait d'ailleurs de la meilleure humeur du monde, et
+c'est du ton le plus gai que Verminet et lui achevaient la conversation
+commencée, ou plutôt la résumaient, comme on fait presque toujours après
+un long entretien, au moment de se séparer.
+
+--Il demeure donc bien entendu, disait le marquis, que je n'ai pas à me
+préoccuper des affaires qui ne concernent que vous et moi.
+
+--Inutile!... j'aviserai!...
+
+--N'y manquez pas, surtout!... Diable!... Un retard, un malentendu, un
+oubli auraient des conséquences graves.
+
+Cette recommandation suggéra une idée sérieuse à Verminet, car, se
+penchant vers son «client,» il se mit à lui parler très bas... et ils
+riaient.
+
+--Que disaient-ils? André avait beau écouter de toutes ses forces, pas
+une syllable n'arrivait jusqu'à lui.
+
+Mais c'était beaucoup déjà de savoir que ce noble personnage et le
+directeur du la _Société d'escompte mutuel_ avaient des intérêts
+communs.
+
+Le jeune M. Gaston, lui aussi, prêtait l'oreille, entièrement dépité de
+n'être pas remarqué, malgré ses hum! répétés.
+
+Bientôt, n'y tenant plus, il s'avança vers M. de Croisenois, quitte à
+l'interrompre, plus que jamais arrondissant le dos, la bouche en coeur
+et la main largement tendue.
+
+--Eh! eh!... fit-il en exagérant encore son insupportable ricanement, ce
+cher marquis!... Est-elle assez bonne!... Si je m'attendais à vous
+trouver ici, par exemple!... Ah ça!... que devenez-vous, on ne vous voit
+plus. Et Sarah?... joue-t-on toujours chez elle?...
+
+Si le marquis fut satisfait de la rencontre, à coup sûr il n'y parut
+guère. Il sembla surpris, mais non agréablement. Ses sourcils même se
+froncèrent.
+
+Cependant il serra du bout de ses doigts gantés de gris-clair la main
+qui lui était tendue, en disant du ton le moins encourageant:
+
+--Ravi de vous voir, cher monsieur, en vérité.
+
+Mais il ne dit que cela, et tournant assez peu civilement le dos au
+jeune M. Gaston, il continua à s'adresser à Verminet.
+
+--Pour le reste, disait-il, toutes les difficultés sont levées, et comme
+il n'y a pas une minute à perdre, voyez aujourd'hui même, Martin-Rigal
+et Mascarot...
+
+André tressaillit. Ces gens dont parlait Croisenois n'étaient-ils pas
+des complices?... Il voyait des complices partout.
+
+En tout cas, ces deux noms se gravèrent dans sa mémoire comme le poinçon
+dans le métal sous le puissant effort du balancier.
+
+--Père Tantaine venu ce matin, répondit Verminet.--M'a donné rendez-vous
+pour quatre heures chez patron.--Y rencontrerai Van Klopen; lui parlerai
+pour belle amie!...
+
+Le marquis haussa les épaules en éclatant de rire.
+
+--Par ma foi!... fit-il, j'oubliais cette diablesse de femme, et nous
+sommes en plein carnaval; il faut des robes, il faut de la soie, il faut
+des dentelles... Parlez à Van Klopen, mon cher, parlez... mais vous
+savez, pas de largesses... Je me moque à cette heure de Sarah comme de
+ça.
+
+Ça, c'était le claquement de l'ongle de son pouce sous sa dent.
+
+--Compris!... approuva Verminet, connu et compris.--Évitons imprudence,
+cependant; brusquer dangereux.--Mouvement possible de ce
+côté!...--Liquidations à la douce plus sûres que les autres!...
+
+--Oh!... de ce côté, dit M. de Croisenois, rien à craindre!...
+
+Une dernière fois, il serra la main du directeur de la _Société
+d'escompte mutuel_, et ajouta:
+
+--Allons!... salut, à demain!...
+
+Tout était convenu. Le marquis traversa rapidement le bureau, et sortit
+après un léger salut au jeune M. Gaston, sans daigner remarquer la
+présence d'André, qui, du reste, se dissimulait de son mieux.
+
+M. Gandelu fils, lui, s'était rapproché du jeune peintre.
+
+--Étonnant, murmurait-il!... épatant!... Hein!... quel chic!... Il est
+vraiment marquis, Jules de chez Bonnefoy me l'a dit... et il est mon
+ami, vous avez vu?
+
+Évidemment, il allait poursuivre et donner d'étourdissants détails sur
+Sarah, cette dame qui... cette dame que... lorsqu'il fut interrompu par
+la voix du sieur Verminet.
+
+--A vos ordres!... messieurs, criait cet honorable financier. Prenez
+peine de passer.--Mille pardons!--Très pressé.--Une heure déjà!... et
+pas paru bourse.--Coulisse inquiète!...
+
+Lorsque André et le jeune M. Gaston entrèrent, refermant soigneusement
+la porte derrière eux, M. Verminet avait déjà regagné son siège de cuir.
+
+M. Verminet est mieux que ses bureaux, plus brillant que son personnel.
+
+D'abord il est propre. Sa tenue qui est celle des jeunes employés à la
+liquidation,--les plus élégants des boursiers,--fait l'éloge de son
+tailleur.
+
+Est-il jeune, est-il vieux? On ne saurait le dire. Il n'a guère plus
+d'âge qu'une pièce de cent sous.
+
+Il est gras, frais, rose, blond, porte ses favoris à l'anglaise, et son
+oeil terne, qui rend bien des sensations, est glacial comme un
+soupirail de cave.
+
+Sa grande préoccupation est de passer pour un homme sérieux, très
+sérieux, connaissant exactement la valeur de toutes choses, et c'est
+pour économiser le temps, qu'il a adopté le langage des nègres et du
+télégraphe.
+
+--Seyez-vous, messieurs, fit-il, économisant, grâce à ce vieux mot, la
+syllabe as, seyez-vous.
+
+Mais M. Gandelu fils, lui aussi, était pressé.
+
+--Merci!... répondit-il, nous ne sommes pas des gêneurs. Un mot
+seulement, comme dit Geoffroy... un simple mot. Vous m'avez prêté de
+l'argent la semaine passée.
+
+--Juste. En voulez-vous encore?
+
+--Ah! mais non!... au contraire, nous venons retirer mes billets.
+
+Un léger nuage passa sur le front du sieur Verminet.
+
+--Échéance au quinze prochain, seulement, fit-il.
+
+--N'importe!... j'ai le sac, et alors... vous comprenez... Si vous
+voulez me remettre ces chiffons...
+
+--Pas possible.
+
+--Hein!... vous dites!... pourquoi?
+
+--Négociés!...
+
+Ce mot tomba comme un coup de trique sur le crâne du jeune M. Gaston.
+
+--Négociés!... balbutia-t-il d'une voix défaillante, vous avez négocié
+ma signature!... Je la trouve mauvaise, excessivement mauvaise!... Mais
+non, ce n'est pas vrai; vous plaisantez, hein?...
+
+--Plaisante jamais.
+
+Le triste garçon n'en pouvait croire ses oreilles; non, il ne pouvait
+imaginer que ce fût sérieux. Il était absolument décontenancé, confondu,
+ahuri.
+
+--Mais ce n'est pas de jeu! reprit-il. Ce n'est pas à moi qu'on la fait,
+celle-là. Je retire ma mise. Si j'ai signé c'est qu'il était convenu que
+ces effets ne sortiraient pas de votre portefeuille, c'était entendu,
+promis...
+
+--Dis pas non, mais promettre et tenir, deux. Affaire lourde, bénéfice
+incertain, trouvé preneur, donné papier.
+
+L'aventure ne surprenait pas beaucoup André; il avait vaguement
+pressenti quelque tour de ce genre. Aussi, voyant que M. Gandelu fils
+perdait totalement la tête, crut-il devoir prendre la parole.
+
+--Pardon, monsieur, dit-il au laconique directeur, il me semble que
+certaines circonstances... particulières, vous faisaient un devoir de
+respecter les conventions jurées...
+
+Le sieur Verminet s'inclina tout d'une pièce, et au lieu de répondre:
+
+--Honneur de parler à qui?... interrogea-t-il.
+
+André, qui devenait de plus en plus défiant, à mesure qu'il s'engageait
+dans cette affaire, ne jugea pas à propos de décliner son nom.
+
+--Je suis, dit-il évasivement, un ami de M. Gaudelu.
+
+--Parfait.
+
+--Je reprends, monsieur. Donc vous avez prêté à mon ami dix mille
+francs.
+
+--Excusez; cinq mille.
+
+André, un peu étonné, se retourna vers son compagnon, qui de blême qu'il
+était devint cramoisi.
+
+--Que veut dire ceci? demanda-t-il.
+
+--Une bonne charge!... Je vous avais annoncé dix mille francs, parce que
+j'avais besoin de la différence pour Zora, vous comprenez.
+
+--Soit, reprit le jeune peintre. Alors, monsieur Verminet, c'est cinq
+mille francs que vous avez remis à M. Gandelu sur sa signature. Rien de
+plus naturel. Ce qui l'est moins, c'est de l'avoir incité, décidé, à...
+imiter la signature d'une autre personne... C'est un faux, monsieur!...
+
+Verminet ne put s'empêcher de tressauter sur son fauteuil.
+
+--Un faux!... murmura-t-il, pas connaissance!...
+
+Cette rare impudence fouetta le sang du jeune M. Gaston et le tira du
+stupide anéantissement où il restait plongé.
+
+--Trop forte!... s'écria-t-il, elle est trop forte. Comment, Verminet,
+ce n'est pas vous qui m'avez dit que pour votre garantie personnelle il
+vous fallait un nom au-dessus du mien!... Celle-là, on ne me la fait
+pas!...
+
+C'est si bien vous, que vous m'avez mis sous les yeux une lettre en me
+disant: «Tenez, imitez vaille que vaille ce paraphe, c'est celui de M.
+Martin-Rigal, le banquier de la rue Montmartre...» Je ne voulais pas, et
+alors vous m'avez donné votre parole sacrée que ce n'était qu'une
+formalité qui ne m'engageait à rien qu'à payer exactement; que les
+papiers ne sortiraient pas de votre tiroir... Et vous niez!... Non, ce
+n'est pas délicat, et vous me faites de la peine.
+
+Le très honorable directeur écoutait d'un air glacé.
+
+--Accusation mensongère!... dit-il enfin, preuves absentes; société
+incapable d'action blâmable punie par lois.
+
+--Et cependant, monsieur, insista André, vous n'avez pas hésité à mettre
+de tels billets en circulation! Avez-vous calculé les épouvantables
+conséquences de ce manque de parole!... Qu'arriverait-il si on
+présentait à M. Martin-Rigal cette fausse signature?
+
+--Danger improbable; Gandelu créateur, Rigal endosseur. Billets échus
+toujours présentés à créateur.
+
+Le jeune M. Gaston se répandait en récriminations, mais André comprit
+bien que toute discussion serait oiseuse, et que les raisons les plus
+fortes se briseraient contre une volonté mûrement réfléchie et arrêtée.
+
+Le guet-apens était évident, mais quel était son but?
+
+--Brisons là, fit le jeune artiste. Un seul moyen nous reste de conjurer
+le péril. Il faut nous mettre à la poursuite des billets et tâcher de
+les rejoindre.
+
+--Sage.
+
+--Mais pour ce faire, monsieur, il faut que vous ayez la complaisance de
+nous dire à qui vous les avez passés.
+
+Le sieur Verminet eut ce geste familier des bras, qui traduit
+éloquemment la plus complète ignorance.
+
+--Sais pas, fit-il, oublié.
+
+André s'était bien juré qu'il serait patient, qu'il ne se laisserait
+même pas émouvoir.
+
+Mais les forces humaines ont leurs limites. Il s'était animé peu à peu,
+l'impassibilité de ce froid coquin, sa superbe impudence, ses façons de
+parler l'agacèrent si bien qu'il oublia ses serments.
+
+[Illustration: André put sauter sans se faire de mal.]
+
+--Eh bien!... moi, monsieur, fit-il de cette voix de basse et sifflante,
+qui annonce la plus extrême fureur difficilement contenue, moi, je vous
+engage, dans votre intérêt, à faire un appel énergique à votre
+mémoire...
+
+--Menaces!...
+
+--...Vous prévenant charitablement que si elle vous trahit, cela va être
+vraiment fâcheux pour vous, oui, sur mon honneur!...
+
+Il n'y avait pas à se méprendre au ton du jeune peintre, le sieur
+Verminet ne s'y méprit pas.
+
+--Chercher à côté, fit-il.
+
+Il se levait, comptant bien s'esquiver, mais André se jeta devant la
+porte.
+
+--Vous trouverez sans sortir d'ici, prononça-t-il, et, sacrebleu!...
+faites vite!...
+
+Pendant deux minutes au moins, ils restèrent immobiles en face l'un de
+l'autre, se toisant, se mesurant, s'évaluant. Verminet vert de peur et
+affreusement troublé, André tout vibrant de colère, la lèvre blanche et
+tremblante, l'oeil flamboyant.
+
+--Si ce misérable bouge, pensait André, tout à fait hors de lui, je le
+jette par la fenêtre.
+
+--Ce grand garçon est bâti comme un hercule, se disait Verminet, et quel
+air!... il est capable de me faire un mauvais parti.
+
+L'idée d'appeler ses employés à l'aide, lui vint bien, il la repoussa
+pour des raisons que ne pouvait soupçonner André.
+
+Se sentant bien pris, il se décida à céder, et se frappant soudain le
+front:
+
+--Étourdi!... s'écria-t-il, indications-là.
+
+Il courut à son bureau et sortit d'un tiroir un volumineux agenda qu'il
+se mit à feuilleter prestement.
+
+Mais André, qui ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements,
+constata qu'il le tenait la tête en bas.
+
+Cependant il parut y lire le renseignement promis.
+
+--Ah!... fit-il: Billets Gandelu et Rigal, francs cinq mille, passés à
+Van Klopen, tailleur pour dames, reçu espèces, commission en compte.
+
+Le jeune peintre se taisait.
+
+Un mot de Croisenois lui avait appris que Verminet était en relations
+avec Van Klopen le couturier, et Martin-Rigal le banquier.
+
+Or, comment Verminet avait-il fait imiter à Gaston, précisément la
+signature de Martin-Rigal, et pourquoi avait-il tout justement donné ces
+faux à Van Klopen.
+
+Impossible de voir là un simple jeu du hasard, il fallait que des liens
+d'intérêt secret existassent entre ces trois hommes et le marquis de
+Croisenois.
+
+--Eh bien! demanda enfin l'honorable directeur de la _Société d'escompte
+mutuel_, vous contents?
+
+--Van Klopen aura-t-il encore les billets, murmura M. Gandelu fils.
+
+--Ne sais.
+
+--Qu'importe, fit André, il nous dira où ils sont... Venez Gaston.
+
+Ils sortirent, et dès qu'ils furent dans la rue, le jeune artiste
+passant son bras sous celui de son compagnon, l'entraîna au pas de
+course dans la direction de la rue de Grammont.
+
+--Je ne veux pas, disait-il, laisser le temps à Verminet de prévenir
+l'autre, je veux tomber chez Van Klopen comme un boulet.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Mieux informé, André eût su qu'on n'arrive pas comme un boulet jusqu'à
+l'illustre Van Klopen.
+
+Retranché dans le sanctuaire de ses inspirations et de ses oracles, ce
+redoutable tyran de la mode s'entoure de plus de gardes, de défiances et
+de précautions qu'un despote d'Asie au fond de son harem.
+
+Les femmes, ses clientes, réussissent parfois à éviter l'inévitable
+station du salon d'attente, les hommes jamais.
+
+Comment savoir si l'homme qui se présente n'est pas un mari furieux!...
+
+Qu'adviendrait-il, bon Dieu!... sans cette consigne de fer?... Monsieur,
+avare et jaloux, pourrait donc venir surprendre madame en train de
+choisir et de commander la robe qu'elle compte lui faire payer malgré
+lui, grâce aux vertus de l'anse du panier!
+
+Les femmes, pauvres anges!... seraient chez les couturiers des dames sur
+un éternel qui vive!... Ce serait là de la clientèle.
+
+C'est pourquoi, dès le vestibule, André et le jeune M. Gaston, qui
+arrivaient très essoufflés, furent arrêtés par les immenses laquais dont
+la livrée reluisante d'or est comme l'enseigne de la prospérité de la
+maison.
+
+--M. Van Klopen n'est pas visible, déclarèrent-ils.
+
+--L'affaire est importante, cependant; insista André, elle est urgente.
+
+--Monsieur travaille.
+
+Prières, menaces, tentatives de corruption, un billet de cent francs
+même adroitement offert, furent inutiles.
+
+André se sentait pris d'une démangeaison folle de jeter de côté ces
+drôles dont la politesse souriante lui semblait injurieuse, et de passer
+outre; mais il en était déjà à se repentir d'avoir manqué de prudence et
+de patience chez le sieur Verminet.
+
+Il se résigna donc, non sans effort, et à la suite du jeune M. de
+Gandelu, il entra dans ce fameux salon que Van Klopen appelle son
+«purgatoire.»
+
+L'aspect de l'endroit l'étonna. A tout autre moment, il eût été pris de
+fou-rire, en considérant les portraits de robes accrochés au mur, mais
+il était sous le coup de la plus vive contrariété.
+
+--Pendant que nous allons croquer le marmot ici, le directeur de la
+_Société d'escompte mutuel_ aura le temps de prévenir ce gredin de
+couturier et nous ne saurons rien!...
+
+Cependant les laquais avaient dit vrai, et c'est à peine si cinq ou six
+clientes soupiraient dans le «purgatoire» après le bon plaisir de
+l'arbitre des élégances.
+
+Toutes, à l'entrée des deux jeunes gens, se détournèrent, dévisageant
+ces téméraires; toutes... à l'exception d'une, pourtant; qui, assise
+dans l'embrasure d'une fenêtre, regardait dans la rue, en tambourinant
+sur les vitres du bout des ongles.
+
+Cette indifférente, précisément, attira l'attention d'André, et à sa
+profonde stupeur, il reconnut Mme de Bois-d'Ardon.
+
+--Quoi!... se dit-il, la vicomtesse chez cet ignoble couturier, après
+son horrible offense de l'autre jour!... Allons, M. de Breulh se
+trompait quand il me disait: «Celle-là est folle, mais elle a du
+coeur, et elle nous sera une auxiliaire dévouée!...»
+
+Le jeune M. Gaston, pendant ce temps, se tournait et se retournait sur
+sa chaise; il sentait cinq paires d'yeux braqués sur lui, et il
+cherchait une pose avantageuse.
+
+Après s'être étonné, André s'indignait.
+
+--J'en aurai le coeur net, pensa-t-il, je veux lui faire honte.
+
+Il saisit cette idée au bond, et sans souci des personnes présentes,
+sans réfléchir qu'il pouvait compromettre atrocement la jeune femme, il
+traversa le salon et alla s'incliner devant elle.
+
+Mais elle prêtait une telle attention à ce qui se passait dans la rue,
+qu'elle ne s'aperçut pas qu'il était là, et qu'il fut obligé de parler.
+
+--Madame la vicomtesse...
+
+Elle se retourna vivement, et, apercevant André, ne put retenir un petit
+cri.
+
+--Ah!... vous!...
+
+--Oui, moi, ici!...
+
+Le regard dont il souligna ces trois mots était trop expressif, pour que
+Mme de Bois-d'Ardon ne comprît pas tout ce qui se passait en lui.
+
+Son cou et son visage, jusqu'à la racine des cheveux, se couvrirent de
+rougeur, et elle se leva pour répondre plus aisément à André sans être
+entendue.
+
+--Ma présence vous paraît inouïe, fit-elle, et vous jugez que j'ai peu
+de mémoire et peu d'orgueil.
+
+André ne répondit pas... C'était répondre.
+
+--Eh bien!... reprit la vicomtesse avec un regard de reproche, vous me
+calomniez. Si je suis venue, c'est que j'ai vu de Breulh ce matin, et il
+m'a dit que dans l'intérêt de vos projets, je devais pardonner Van
+Klopen, et rester avec lui au mieux... Vous voyez, monsieur André, il ne
+faut jamais juger sur les apparences... surtout une femme.
+
+Ce fut au tour du jeune artiste à devenir cramoisi. Il était vraiment
+malheureux de son injustice, ses yeux exprimaient le repentir et la plus
+ardente reconnaissance. Il joignit les mains, et d'un ton suppliant:
+
+--Me pardonnerez-vous, madame... commença-t-il.
+
+D'un petit geste rapide qu'il fut seul à voir, Mme de Bois-d'Ardon
+l'interrompit.
+
+--Prenez garde, disait ce geste, nous ne sommes pas seuls, on nous
+regarde.
+
+Et en même temps, elle se retournait vers la rue, en lui faisant signe
+de l'imiter, afin de dérober au moins leur visage à l'observation.
+
+Le fait est que cette conversation, dont personne n'entendait mot,
+intriguait fort le salon. Deux dames surtout, l'une bien compromise, et
+l'autre totalement perdue de réputation en furent vivement choquées et
+se penchèrent l'une vers l'autre pour se communiquer leur opinion, sur
+ce qu'elles jugeaient charitablement un rendez-vous scandaleux.
+
+Pour le jeune M. Gaston, il crevait de dépit et de jalousie. Personne ne
+le remarquait.
+
+--Elle est mauvaise! marmottait-il... A-t-on jamais vu cet artiste, qui
+me la faisait à la vertu!... Ça ne prend pas!... C'est qu'elle est
+jolie, la petite!
+
+Entre André et Mme de Bois-d'Ardon, la conversation continuait.
+
+--De Breulh, poursuivait la vicomtesse, a déjà recueilli sur le compte
+de M. de Croisenois, cent fois plus de bruits fâcheux qu'il n'en
+faudrait pour décider un père à lui refuser sa fille. Cela ne suffît
+pas, puisque Mussidan a le couteau sur la gorge. Ce qu'il faut, c'est
+dénicher dans le passé de ce Croisenois quelque grosse infamie qui le
+force à se retirer...
+
+--Je la trouverai, fit André les dents serrées, j'en ai la certitude.
+
+--Franchement, mon pauvre monsieur, il faudrait vous hâter. Selon nos
+conventions, je suis charmante pour lui, il me croit sa toute dévouée,
+et même il me fait un peu la cour. Demain, je le présente à l'hôtel de
+Mussidan, c'est convenu avec le comte et la comtesse...
+
+A grand peine, le jeune peintre maîtrisa un mouvement de rage.
+
+--J'ai bien compris en les voyant, reprit Mme de Bois-d'Ardon, qu'il
+y a quelque chose, et que vous aviez deviné juste. D'abord Mussidan et
+sa femme, qui vivaient fort mal ensemble, se sont tout à coup
+rapprochés, on dirait qu'ils se serrent l'un contre l'autre, pour mieux
+résister au danger... Puis leur contenance, leurs mouvements, tout en
+eux trahit l'inquiétude, la contrainte, le désespoir... C'est avec
+attendrissement, avec une sorte de reconnaissance douloureuse qu'ils
+regardent leur fille... J'ai deviné qu'ils attendent d'elle le salut, et
+qu'ils l'admirent de les sauver.
+
+--Et elle, murmura André, elle...
+
+--Sabine, monsieur André, est sublime... oui, sublime, pour qui comme
+moi sait la vérité. Résolue au sacrifice elle l'a accepté, plein,
+entier, sans restrictions, sans murmure... Son dévouement est grand,
+mais ce qui est admirable, c'est qu'elle sait dissimuler à ses parents
+l'étendue et l'horreur de son sacrifice. Noble fille!... Elle est calme
+et grave comme avant, mais non davantage. Je l'ai trouvée maigrie et un
+peu pâlie, son front, quand je l'ai embrassée, m'a brûlé les lèvres
+comme un fer rouge... hormis cela, rien ne trahit ses intolérables
+souffrances... C'est à douter. Mais Modeste m'a parlé... C'est un rôle
+qu'elle joue... un rôle où elle agonise... elle mourra en souriant à
+ceux dont elle sauve l'honneur.
+
+De grosses larmes roulaient lentes et silencieuses sur les joues
+d'André.
+
+--Mon Dieu!... murmura-t-il, comment mériter une telle femme!...
+
+Mais une porte s'ouvrait, et au bruit qu'elle fit, André et Mme de
+Bois-d'Ardon s'interrompirent et se retournèrent vivement.
+
+L'illustre Van Klopen apparaissait.
+
+Selon sa coutume après chaque consultation, il venait crier dans son
+«purgatoire»:
+
+--A qui le tour?
+
+Mais à la vue du jeune M. Gaston, sa physionomie changea, et c'est le
+sourire le plus engageant aux lèvres qu'il fit passer les deux jeunes
+gens, écartant d'un geste impérieux la patiente dont c'était le tour, et
+qui protestait contre le passe-droit.
+
+--Sans doute, dit-il, d'un ton bonhomme, à M. Gandelu fils, vous venez
+me commander quelque surprise pour la délicieuse Zora de Chantemille?...
+
+Affreuse ironie!... l'intelligent jeune homme poussa un soupir à fendre
+l'âme.
+
+--Pas pour le moment!... répondit-il... Zora est un peu souffrante...
+
+Mais André, qui avait arrangé la petite histoire à conter au couturier
+des reines, était trop pressé pour laisser consumer le temps en parlages
+inutiles.
+
+--Nous venons, monsieur, interrompit-il, pour une affaire plus sérieuse.
+Mon ami, M. Gaston, va quitter Paris pour plusieurs mois, et il désire,
+avant de s'éloigner, retirer sa signature de la circulation. Il y tient
+d'autant plus que son père serait fort mécontent s'il apprenait qu'il a
+souscrit des billets...
+
+--Je conçois cela.
+
+--Eh bien!... monsieur, vous pouvez lui être fort utile.
+
+Le jeune et intelligent Gaston se vit sauvé.
+
+--Alors, mon cher Klopen, dit-il, remettez-nous les valeurs que vous
+avez signées de moi.
+
+L'illustre couturier hocha la tête.
+
+--Je les ai eues, fit-il... oui, je me rappelle très bien. Cinq billets
+de mille francs chaque, valeur en compte, signés Gandelu, endossés
+Martin-Rigal... Je les tenais de la _Société d'escompte mutuel_... J'en
+ai disposé.
+
+--Pas de veine!... murmura Gaston affreusement déconcerté.
+
+--Oui, je les ai envoyés en règlement à mes fournisseurs de
+Saint-Étienne-Rollon, Vrac et Cie...
+
+Le sieur Van Klopen est peut être un coquin habile; mais il est né à
+Rotterdam, la finesse de détail lui manque. Bien plus, en dehors de son
+extraordinaire impudence professionnelle, il se trouble aisément. Et la
+preuve, c'est que, gêné par le regard d'André obstinément attaché sur
+lui, il ajouta:
+
+--Si vous ne me croyez pas, je puis vous montrer l'honorée de ces
+messieurs m'accusant réception...
+
+--Inutile, monsieur, prononça André, inutile... du moment que vous nous
+donnez votre parole d'honneur...
+
+--Certes, je vous la donne, et la grande, et la vraie... Mais n'importe,
+laissez-moi chercher la preuve dans ce paquet de lettres...
+
+Le couturier des reines semblait chercher avec une sorte de rage.
+
+--Oh!... assez, monsieur, fit André, sans la moindre ironie, car il
+tenait à paraître dupe, ne prenez pas tant de peine... Les billets sont
+à Saint-Étienne... c'est un petit malheur!... Nous attendrons
+l'échéance. M. Gandelu ne déshéritera pas son fils pour cela... j'ai
+l'honneur de vous saluer...
+
+Et comme il sentait bouillonner son sang dans ses veines, comme il
+craignait de ne pas rester parfaitement maître de soi, André sortit,
+entraînant le jeune Gaston, lequel voulait absolument consulter Van
+Klopen sur la tenue qu'il serait «très chic» de donner à Zora quand elle
+sortirait de Saint-Lazare.
+
+Lorsqu'ils furent dans la rue, à une vingtaine de pas de la maison du
+tailleur pour dames, André s'arrêta, et, tirant son calepin, y écrivit,
+à tout hasard, l'adresse des fabricants de Van Klopen, MM. Rollon, Vrac
+et Cie. Quand il eut fini:
+
+--Eh bien!... demanda-t-il à son compagnon, que pensez-vous de votre
+couturier?
+
+M. Gandelu fils était absolument rassuré.
+
+--Je pense, mon cher bon, répondit-il, que Van Klopen n'est pas bête...
+Il me connaît. S'il avait fait sa tête, je lui perdais sa clientèle...
+et raide! Je suis bon garçon, comme dit Philippe de chez Vachette...
+mais je n'aime pas les scies!... Ah!... mais non!...
+
+--Alors où croyez-vous vos billets?...
+
+--A Saint-Étienne, parbleu!...
+
+L'obstinée confiance du jeune M. Gaston arracha à André un geste de
+commisération et d'impatience.
+
+Cette naïveté idiote, chez un garçon gâté jusqu'aux moelles par toutes
+les corruptions parisiennes, lui paraissait inexplicable.
+
+--Voyons, fit-il on consultant sa montre, il est trois heures, si pressé
+que je sois, j'ai un quart-d'heure à vous donner.
+
+Ils arrivaient au boulevard des Italiens, ils tournèrent à droite,
+remontant vers la rue de Richelieu.
+
+--Écoutez-moi donc, reprit André, et tâchez, s'il se peut, de vous bien
+pénétrer de l'affreuse gravité de votre situation...
+
+--J'écoute, mon cher bon, allez-y gaiement!...
+
+--Il est entendu, n'est-ce pas, que Van Klopen vous a refusé crédit, et
+c'est pour le payer que vous vous êtes adressé au sieur Verminet.
+
+--Naturellement...
+
+--Rien de mieux, en effet. Mais comment expliquez-vous que ce même homme
+qui, le lundi, vous jugeait trop insolvable pour vous ouvrir un compte,
+soit allé le mardi choisir précisément les billets créés par vous à son
+intention pour les envoyer à ses fabricants?
+
+L'objection était si forte, elle résumait si clairement la situation,
+que M. Gandelu fils en fut saisi. C'était une lueur soudaine qui
+éclairait le brouillard de sa cervelle.
+
+--Cristi!... murmura-t-il, évidemment inquiet; je n'avais pas réfléchi à
+cela. Elle est drôle!... Voudrait-on me monter un coup? Je m'le d'mande.
+Mais lequel?...
+
+--Il est à croire, cher monsieur, que Verminet et Van Klopen ont le
+projet de vous faire «chanter».
+
+Ce mot sonna mal à l'oreille de l'intelligent jeune homme.
+
+[Illustration:--A qui le tour?]
+
+--Me faire chanter, moi!... déclara-t-il, ah!... mais non. Je la
+connais, celle-là. Ce n'est pas ce petit-là qu'on fait chanter.
+
+André haussa les épaules.
+
+--Alors, reprit-il, faites-moi le plaisir de chercher ce que vous
+répondrez à Verminet, si le jour de l'échéance, il vient vous dire:
+Donnez-moi 100,000 francs de ces cinq petits papiers ou je les porte à
+votre père.
+
+--Je dirai... Ah!... je la trouve mauvaise, je dirai...
+
+--Vous ne direz rien. Vous reconnaîtrez qu'on a abusé de votre
+simplicité, vous conjurerez Verminet d'attendre, et il attendra si vous
+lui signez pour cent mille francs de lettres de change payables à votre
+majorité...
+
+Qu'on se fût joué de lui, voilà ce que ne put digérer le jeune M.
+Gaston.
+
+--Cent mille claques!... interrompit-il, voilà tout ce qu'aura Verminet.
+Ah!... je suis comme cela, moi, si on m'énerve, je mets les pieds dans
+le plat! Payer ce farceur!... il s'en ferait mourir. Je sais bien que
+papa la trouvera mauvaise, et que si je lui tombais sous la main dans le
+premier moment, il y aurait de la casse... Mais, zut!... je jouerais les
+filles de l'air!...
+
+Il était transporté d'indignation; mais, emporté par la force de
+l'habitude, il ne trouvait au service de sa colère d'autres expressions
+que ces locutions idiotes dont composent leur vocabulaire ces spirituels
+jeunes messieurs à veston court, qui sont les délices du boulevard.
+
+--Je crois, reprit André, que votre père vous pardonnerait cette...
+imprudence plus difficilement encore que l'infamie de lui envoyer un
+médecin compter combien d'heures lui restaient à vivre!... Il vous
+pardonnerait pourtant, il est votre père... il vous aime.
+
+--Parbleu!... A Chaillot, Verminet!...
+
+--Non, monsieur, non. Si vous n'avez pas peur de votre père... il vous
+menacera d'une autre personne... il vous menacera du procureur impérial.
+
+Du coup, l'intéressant jeune homme s'arrêta brusquement.
+
+--Oh!... fit-il, pour une plaisanterie...
+
+--Oui; mais le malheur est que cette plaisanterie s'appelle un faux, en
+bon français. Et un faux, quand il est dénoncé, c'est la cour d'assises
+d'abord, puis le bagne.
+
+Le jeune M. Gaston était devenu affreusement pâle, il regardait André
+d'un air fou, la pupille dilatée par l'effroi, plus tremblant que la
+feuille fléchissant sur ses jarrets.
+
+--Le bagne!... bégaya-t-il, non, il n'en faut pas. Anatole dit qu'on
+n'en meurt pas, et qu'on y est même très bien avec des protections...
+Mais c'est égal, je n'en suis plus, je passe la main!...
+
+Il parut réfléchir, et avec une certaine violence reprit:
+
+--Mais je suis buté, je ne chanterai pas. Si on me dénonce, je fais
+comme Cartex... Ah!... elle est bien bonne! J'invite tous mes amis à un
+grand dîner, et au café, v'lan!... dans l'oeil!... je me tire un coup
+de pistolet. Les autres feront une drôle de tête... Hein! quelle réclame
+pour Brébant?... Toutes les dames après, tourmenteront Philippe pour
+qu'il les fasse dîner dans le cabinet où la chose se sera passée...
+Voilà comme je suis, moi!... Et dans ma poche on trouvera une lettre
+très spirituelle qu'on mettra dans tous les journaux!...
+
+Il oubliait qu'il était sur le boulevard, il criait de toute la
+puissance de son fausset; il gesticulait, et déjà quelques passants
+s'arrêtaient, espérant une dispute.
+
+André passa son bras sous le sien, et l'entraîna.
+
+Mais Gaston avait été remué jusqu'au fond de lui-même, et toutes les
+cordes de son âme, muettes jusqu'alors, vibraient.
+
+--Dix louis, poursuivait-il, que le rusé vieillard en meurt!... Pauvre
+père, je l'ai durement scié, tout de même. Moi qui avec rien le rendais
+si heureux!... Quand je restais à dîner avec lui, il mettait les petits
+plats dans les grands!... Ah! si c'était à recommencer!... Mais quoi!...
+Le jeu est fait rien ne va plus... A mon âge, je la trouve mauvaise!...
+Avoir vingt ans, le sac, le truc, du chic, être adoré de Zora, et
+éteindre son gaz... Elle n'est pas drôle!... Mais la cour d'assises...
+Non! j'aime mieux le pistolet!... je suis le fils d'un honnête homme!...
+
+A son tour, André s'arrêta, examinant son compagnon avec la stupéfaction
+d'un vivisecteur qui entendrait parler une bête qu'il galvanise.
+
+Le dégoût que lui avait inspiré Gaston diminua. Il lui sut gré de son
+énergie, si grotesquement qu'elle fut exprimée.
+
+--Vrai... vous ne feriez pas ce que vous dites? interrogea-t-il.
+
+--Parbleu!... Je suis cascadeur, si on veut, mais sérieux dans les
+grandes occasions. Ce sera dur, mais voilà ce que c'est... c'est bien
+fait... il ne fallait pas y aller....
+
+Véritablement, la résolution éclatait dans ses yeux.
+
+--J'approuve votre énergie, mon cher Gaston, reprit André, mais ne
+désespérons pas. Je crois, oui, je crois bien que je réussirai à
+arranger cette malheureuse affaire... seulement, soyez prudent,
+tenez-vous coi... Et n'oubliez pas que d'un instant à l'autre, je puis
+avoir besoin de vous.
+
+--C'est entendu... Mais dites-donc, cher bon, il ne faudrait pas lâcher
+Zora... elle serait mauvaise!...
+
+--Soyez tranquille... je vous verrai demain... et pour aujourd'hui,
+adieu!... je n'ai plus une minute à perdre.
+
+Et sur ces mots, laissant M. Gaston encore tout ahuri, il s'éloigna en
+courant.
+
+S'il était pressé, c'est qu'il avait entendu Verminet dire à Croisenois:
+«J'irai chez Mascarot à quatre heures,» et qu'il avait formé le projet
+de l'attendre à sa sortie et de suivre le directeur de la _Société
+d'escompte mutuel_.
+
+Par lui, il espérait arriver jusqu'à Mascarot, qui dans sa pensée ne
+pouvait être qu'un complice.
+
+Il longea la rue de Grammont comme une flèche, et la demie de trois
+heures sonnait à l'horloge de la Bibliothèque nationale, quand il arriva
+rue Sainte-Anne.
+
+Plus rassuré, il respira, et c'est alors que les tiraillements de son
+estomac lui rappelèrent qu'il n'avait pas déjeuné.
+
+Il regarda autour de lui.
+
+Juste en face de la _Société d'escompte mutuel_ était la boutique d'un
+marchand de vins.
+
+André y entra bravement, et du ton d'un habitué demanda deux sous de
+pain, une portion de jambon et une chopine, qu'il paya d'avance pour que
+rien ne le retardât quand il lui faudrait sortir.
+
+Puis, debout devant le vitrage, il se mit à manger, tout en observant.
+
+Il n'était pas sans inquiétude. Verminet avait dit aussi qu'il devait
+aller à la bourse. Rentrerait-il chez lui avant sa visite chez Mascarot?
+Tout était là.
+
+Si oui, André était sûr de réussir. Si non, il en serait pour une bonne
+heure de guet.
+
+C'était oui.
+
+Il venait d'achever son pain et son jambon, lorsqu'il aperçut Verminet
+sortant de son allée.
+
+D'un trait il avala sa chopine et s'élança dehors.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Rien qu'à voir dans la rue le sieur Verminet, on reconnaît l'homme
+important, le capitaliste, l'heureux tripotier d'affaires prospères.
+
+Il marche en se dandinant, des épaules aussi bien que des jambes, le
+front haut, la bouche souriante et dédaigneuse, regardant les magasins
+de l'air d'un millionnaire qui a de quoi tout acheter, et lorgnant les
+femmes d'un oeil impertinent.
+
+André n'eut aucune peine à le suivre, bien que tout neuf à ce métier de
+«fileur,» plus difficile qu'on ne soupçonne, et qui à l'exemple de tous
+les métiers, a ses théories invariables, ses règles reconnues, ses
+calculs tout faits, sa pratique en un mot, qui le simplifie
+singulièrement.
+
+Le temps était beau, l'air tiède, l'honorable directeur de la _Société
+d'escompte mutuel_ en profita pour choisir le chemin le plus long, en
+homme qui, après une journée bien remplie, la conscience tranquille,
+s'accorde une honnête récréation.
+
+Au lieu de prendre la rue Neuve-des-Petits-Champs, il gagna les
+boulevards, qu'il longea doucement, flânant, savourant son cigare,
+distribuant des saluts de droite et de gauche, et échangeant des
+poignées de main.
+
+Et André, qui marchait derrière à quinze pas, ne perdait pas son homme
+de vue, s'étonnait de la quantité de gens que connaissait ce surprenant
+financier, et aussi de l'accueil que tout le monde lui faisait.
+
+--Ah ça!... pensait-il un peu déconcerté, me serais-je trompé?... On
+voit mal et peu juste, quand on regarde à travers le prisme de la
+passion... Ce Verminet ne serait-il pas ce que j'imagine?... Aurais-je
+pris pour des indices concluants des chimères de mon imagination!....
+
+André, le laborieux artiste, uniquement occupé de son avenir et de son
+art, n'avait aucune idée de cette large fraction de la société
+parisienne qui, en fait de honte et d'infamie, ne reconnaît que celle de
+n'avoir pas d'argent, à soi ou aux autres, gagné ou volé...
+
+Monde à part, où le mépris n'existe pas, où tout homme, tant qu'il est
+bien mis, a vingt-cinq louis en poche, a droit aux égards des autres,
+quoi qu'il ait fait, quoi qu'il fasse, quoi qu'il doive faire...
+
+Cependant, Verminet ayant atteint le boulevard Poissonnière, jeta son
+cigare et changea brusquement d'allures.
+
+C'est du pas le plus rapide qu'il suivit successivement la rue
+Poissonnière et la rue du Petit-Carreau.
+
+Enfin, arrivé presque à l'extrémité de la rue Montorgueil, non loin des
+Halles, il tourna court, entra sous une vaste porte cochère, et bientôt
+disparut.
+
+Où allait-il?... André n'eût pas la peine de conjecturer; deux écriteaux
+qui resplendissaient de chaque côté de la porte étaient là pour le lui
+apprendre.
+
+Verminet venait d'entrer chez B. Mascarot, et ce Mascarot était tout
+simplement un agent de placement pour domestiques et employés des deux
+sexes et autres.
+
+L'humilité de la profession déconcerta singulièrement André. Il avait
+compté sur une découverte plus brillante, plus significative surtout.
+
+N'importe, il résolut d'attendre Verminet, et pour se donner une
+contenance, il traversa la rue, et sans perdre de vue la porte du
+placeur, il parut s'absorber dans la contemplation de trois ouvriers
+mécaniciens qui posaient des volets à glissement aux boutiques d'une
+maison neuve.
+
+Heureusement la faction d'André dura peu.
+
+Il n'y avait guère qu'un quart d'heure qu'il faisait le guet, lorsque
+dans la cour de la maison du placeur il vit paraître Verminet.
+
+Deux hommes l'accompagnaient. L'un grand, maigre, portant des lunettes
+de couleur; l'autre gras, fleuri, souriant, qui avait la tournure et les
+façons de la meilleure compagnie.
+
+Bientôt ils s'avancèrent jusqu'à la rue, et debout sur le bord du
+trottoir ils continuaient de s'entretenir avec une certaine animation.
+
+Certes, André eût donné la moitié des vingt mille francs qu'il avait en
+poche pour entendre quelque chose de leur conversation, et il
+manoeuvrait pour se rapprocher, quand non loin de lui éclatèrent deux
+coups de sifflet si violents qu'ils dominèrent le bruit de la
+circulation.
+
+Ces coups de sifflet étaient si bizarrement modulés, qu'ils frappèrent
+André. Et il ne fut pas le seul à être frappé. Il vit fort distinctement
+le grand monsieur à lunettes qui parlait à Verminet, tressaillir et
+regarder vivement autour de lui.
+
+Mais le jeune peintre n'attacha aucune importance à cette particularité,
+et il avançait toujours, dissimulé par un flot de passants, quand les
+trois interlocuteurs brusquement se séparèrent.
+
+L'homme aux lunettes entra dans la maison; Verminet et l'homme aux
+manières distinguées s'éloignèrent dans la direction des Halles.
+
+André eut dix secondes d'hésitation. Que faire? Devait-il tâcher de
+savoir qui étaient ces deux inconnus?... Il apercevait sous la porte du
+placeur un marchand de marrons qui pourrait peut-être lui donner des
+renseignements.
+
+--Non, se dit-il, ce marchand sera toujours là, tandis que je ne saurais
+où rejoindre Verminet et son compagnon.
+
+Il s'élança donc sur leurs traces.
+
+Ils ne le conduisirent pas loin. Ils traversèrent l'obscur passage de la
+Reine-de-Hongrie, tournèrent à droite dans la rue Montmartre et
+entrèrent dans une maison de belle apparence.
+
+Mais comment savoir qui ils allaient visiter?... Le plus naïf fileur
+n'eût pas été embarrassé, André l'était extrêmement lorsque, s'étant
+approché, il distingua au fond du vestibule, sur une plaque de marbre,
+ces mots: _Bureaux au premier_.
+
+Ce fut un trait de lumière.
+
+--Eh!... pensa-t-il, c'est ici que demeure le banquier... Martin-Rigal.
+
+Il entra à son tour, questionna la concierge: il ne s'était pas trompé.
+
+--Décidément, se dit-il, j'ai de la chance, et si mon petit marchand
+peut m'apprendre qui sont ces deux inconnus, j'aurai fait une bonne
+campagne. Pourvu qu'il ne soit pas parti...
+
+Non seulement il ne s'était pas éloigné, mais il y avait deux marchands
+pour un près du réchaud, deux jeunes drôles en blouse, la casquette sur
+l'oreille, qui discutaient avec tant d'animation, qu'ils ne remarquèrent
+pas André quand il vint se placer tout près d'eux.
+
+Ces messieurs débattaient un marché.
+
+--C'est assez me lanterner comme cela, disait l'un. J'ai dit mon dernier
+mot à ton père... Vous voulez ma place et mon réchaud... c'est deux cent
+cinquante francs.
+
+--Le vieux ne donnera pas plus de deux cent francs.
+
+--Alors, il peut se fouiller!... deux cents francs, une place de cent
+sous par jour!... il n'est pas chien! Et j'ai fait des journées de plus
+de dix francs, foi de Toto-Chupin.
+
+Toto-Chupin!... le nom plut à André, et c'est à celui qui le portait
+qu'il s'adressa.
+
+--Mon ami, lui demanda-t-il, vous étiez là, tout à l'heure; avez-vous vu
+descendre de cette maison, et causer un instant sur la porte trois
+messieurs?...
+
+Le jeune drôle commença par toiser de l'air le plus insolent ce
+questionneur qui osait l'interrompre, puis, d'un ton brutal:
+
+--Qu'est-ce que cela peut vous faire, à vous? dit-il... Passez donc
+votre chemin.
+
+André n'avait pas étudié les gens de bourse, mais il avait observé et
+d'un peu plus près qu'il n'eût voulu, jadis, cette engeance parisienne
+dont Toto-Chupin était un agréable spécimen; il en connaissait la langue
+et les moeurs...
+
+--Réponds toujours, insista-t-il, ça ne t'écorchera pas la bouche.
+
+--Eh bien!... oui, je les ai vus... après!...
+
+--Après?... il y a que je voudrais bien connaître leurs noms, les
+connaîtrais-tu par hasard?...
+
+Toto-Chupin avait soulevé sa casquette pour se gratter la tête, ce qui
+est sa façon de stipuler son intelligence, et tout en ébouriffant ses
+vilains cheveux jaunâtres, il guignait André, l'examinant curieusement,
+le soupesant, pour ainsi dire, l'évaluant...
+
+--Et si je les connaissais, ces hommes, répondit-il enfin, si je vous
+disais leurs noms!... Que me donneriez-vous?
+
+--Dix sous.
+
+Le mauvais drôle gonfla tant qu'il put une de ses joues, et appliqua
+dessus un bruyant coup de poing, ce qui est l'expression superlative de
+son ironie et de son dédain.
+
+--Prenez garde de casser vos bretelles! s'écria-t-il, avec un
+inexprimable accent. Dix sous!... Oh! là! là!... Voulez-vous que je vous
+les prête?
+
+André haussa tranquillement les épaules.
+
+--Pensais-tu donc, fit-il que j'allais t'offrir vingt mille livres de
+rentes?...
+
+A sa grande surprise, Toto éclata de rire.
+
+--Gagné!... dit-il. J'avais parié avec moi que vous n'étiez pas un
+cocodès, j'ai gagné!... Je me dois un canon...
+
+--Et à quoi reconnais-tu cela?...
+
+--Tiens!... Un cocodès m'aurait offert cent sous; j'aurais demandé vingt
+francs, il en aurait aboulé dix, autant de francs que vous de sous.
+
+Le peintre ne put dissimuler un sourire.
+
+--Tandis que vous, poursuivit Toto, on ne vous fait pas voir le tour...
+
+Il s'interrompit, et la contraction de ses lèvres et de son front
+trahissait l'effort de sa pensée.
+
+Maître Toto-Chupin était fort perplexe. Ces noms, il les savait;
+devait-il les dire? Son flair exercé reconnaissait un ennemi. Ce n'est
+point aux marchands de marrons que les gens bien intentionnés
+s'adressent pour obtenir des renseignements. Parler, c'était, selon
+toute probabilité, causer quelque préjudice à B. Mascarot ou aux siens,
+à Beaumarchef ou au doux Tantaine.
+
+C'est là ce qui décida Chupin.
+
+--Bast!... fit-il, je vais vous les dire ces noms!... Gardez vos dix
+sous... Je vous les dirai à l'oeil, parce que vous me plaisez, foi de
+Toto. Le grand sec, c'est le patron, le papa Mascarot, quoi!... L'autre,
+le gros père, c'est son ami, le docteur Hortebize. Quand au troisième...
+attendez donc que je cherche...
+
+--Oh!... celui-là, je le connais, il s'appelle Verminet.
+
+--Vous y êtes!...
+
+André était tellement enchanté de Chupin, qu'il tira de se poche et jeta
+sur le couvercle du fourneau une pièce de cinq francs, en disant:
+
+--Tiens!... voilà pour ta peine.
+
+C'est avec une grimace et un geste de singe que le garnement ramassa la
+pièce.
+
+--Merci! mon prince, fit-il.
+
+Il allait ajouter quelque plaisanterie, quand après un coup d'oeil
+jeté dans la rue, tout à coup sa physionomie prit une expression
+sérieuse et inquiète, et il arrêta sur le jeune peintre un regard
+singulier.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda André, qui surprit ce regard.
+
+--Rien, répondit Toto, oh!... rien du tout. Seulement, tenez, vous avez
+l'air bon enfant, vous, et pas fier... Eh bien!... moi, à votre place,
+je me méfierais.
+
+--Et de quoi, bon Dieu!...
+
+[Illustration:--Dix sous? voulez-vous que je vous les prête?]
+
+--Dame!... je ne sais pas moi!... C'est une idée que j'ai, comme cela,
+qu'on voudrait vous faire chanter... Mais en voilà assez, pas vrai!...
+
+Il tourna le dos, sur ces derniers mots prononcés d'un ton rogue, et
+reprit avec son acheteur la discussion du marché.
+
+Le jeune peintre avait grand'peine à cacher son profond ébahissement.
+
+Il comprenait bien que cet affreux drôle devait savoir quantité de
+choses qui lui seraient prodigieusement utiles, mais il comprenait aussi
+que pour le moment il était résolu à se taire, et que ce serait folie
+que d'essayer seulement de lui tirer un mot.
+
+Il pensa que mieux valait en rester là pour le moment et revenir le
+lendemain. N'était-il pas certain de toujours retrouver le jeune drôle,
+alors même qu'il faudrait le faire rechercher pas son successeur?
+
+D'ailleurs, l'heure de son rendez-vous avec M. de Breulh approchait.
+
+--Au revoir, Toto-Chupin, à une autre fois.
+
+Un fiacre vide passait, André y monta, ordonnant au cocher de le
+conduire au rond-point des Champs-Élysées.
+
+S'il ne donnait pas l'adresse du café où il devait se rencontrer avec M.
+de Breulh-Faverlay, c'est que, selon le conseil de Toto, il se défiait.
+Oui, il se défiait extrêmement.
+
+Il se souvenait de ces deux coups de sifflet singuliers qui avaient fait
+tressaillir Mascarot et décidé la rupture de la conférence... Il se
+rappelait que c'était après un coup d'oeil dans la rue que
+Toto-Chupin, devenu subitement soucieux, l'avait engagé à se défier.
+
+--Morbleu! s'écria-t-il, soudainement illuminé par le souvenir d'une
+histoire qu'il avait entendue conter autrefois, je comprends: on me
+suit.
+
+La secousse qu'il ressentait de cette découverte si extraordinaire était
+trop violente pour qu'il songeât, sur le moment, à en tirer les
+déductions logiques et les dernières conséquences.
+
+--Je chercherai plus tard, se dit-il, et je trouverai. L'important, pour
+le moment, est de dérouter les poursuites.
+
+Il abaissa une des glaces du devant de la voiture, et tira le cocher par
+son manteau pour appeler son attention.
+
+Quand cet homme se fut retourné et penché vers lui:
+
+--Écoutez-moi attentivement, dit-il, et sans arrêter.
+
+--J'écoute, bourgeois.
+
+--D'abord, je vais vous payer votre course cinq francs, et d'avance. Les
+voici. Prenez-les. Ce sera autant de fait.
+
+--Mais, bourgeois...
+
+--Maintenant, mon brave, au lieu du remonter les Champs-Élysées, ce qui
+est le chemin pour me conduire où je vous ai dit, vous allez me faire le
+plaisir de prendre par la rue Royale et le faubourg Saint-Honoré. Vous
+marcherez le plus vite possible jusqu'à la rue de Matignon, dans
+laquelle vous tournerez... seulement, en tournant cette rue, retenez vos
+chevaux pendant une demi-minute, vous repartirez ensuite à fond de
+train... Et une fois aux Champs-Élysées, vous irez où vous voudrez, je
+ne serai plus dans la voiture.
+
+Le cocher eut un petit sifflement qui voulait être malicieux.
+
+--Connu!... fit-il. Vous êtes «filé» et vous voulez faire perdre votre
+piste.
+
+--Il y a quelque chose comme cela.
+
+--Alors, bourgeois, attention au commandement: ne sautez qu'après le
+tournant parce que je tournerai court. Et surtout ne sautez pas du côté
+du trottoir... La chaussée est moins dangereuse, si on manque son coup.
+
+Ce cocher intelligent était adroit aussi.
+
+Aussi à la rue de Matignon, il prit si bien ses mesures, qu'André put
+sauter sans se faire le moindre mal et eut le temps de se précipiter
+dans l'allée obscure d'une maison, avant que personne eût tourné la rue.
+
+--Comme cela, pensait-il, je vais bien voir si je suis «filé», et par
+qui.
+
+Mais c'est vainement que le jeune peintre embusqué derrière la porte de
+l'allée, l'oeil et l'oreille au guet, attendit.
+
+Après cinq minutes qui lui semblèrent éternelles, rien encore n'avait
+paru, ni voiture, ni piéton, justifiant ses présomptions.
+
+--Me serais-je effrayé à tort! pensait-il. Non, ce n'est pas supposable,
+le hasard n'a pas de telles coïncidences.
+
+La nuit venait, plus d'un quart d'heure s'était écoulé, André se décida,
+non sans un violent dépit, à abandonner son poste pour rejoindre M. de
+Breulh.
+
+Car avec toutes ces idées, pensait-il, je suis sûr que je me fais
+attendre.
+
+Il avait, en cela, grandement raison.
+
+En approchant de ce petit café des Champs-Élysées, choisi pour les
+rendez-vous, il reconnut, stationnant le long de la contre-allée, le
+coupé de M. de Breulh-Faverlay, et un peu plus loin, le gentilhomme
+faisait les cent pas en fumant un cigare.
+
+Au même moment, M. Breulh, de son côté l'aperçut.
+
+--Arrivez donc, paresseux! lui cria-t-il en s'avançant rapidement, la
+main tendue. Savez-vous que voici vingt bonnes minutes que vous me
+condamnez au pied de grue.
+
+Le jeune peintre voulut s'excuser, mais le gentilhomme l'arrêta.
+
+--Parbleu!... fit-il d'un ton le plus amical, je devine bien qu'il a
+fallu pour vous retenir quelque motif très grave. Seulement, vous
+l'avouerai-je, mon cher ami, je commençais à n'être plus fort rassuré.
+
+--Vous étiez inquiet, monsieur?
+
+--Pour vous..., oui. Rappelez-vous donc mes recommandations de l'autre
+soir. M. Henri de Croisenois est un insigne gredin.
+
+André se taisait, M. de Breulh lui prit familièrement le bras.
+
+--Promenons-nous, fit-il, cela vaut mieux que d'aller nous attabler dans
+le café.
+
+--Oui, en effet..., marchons!...
+
+--Je veux dire, poursuivit le gentilhomme, que je crois ce misérable
+marquis capable de tout... Ah! vous aviez deviné du premier coup. On lui
+voit en perspective un héritage très considérable, celui de son frère
+Georges, il en parle sans cesse... Ce n'est qu'un leurre à créanciers.
+Il y a longtemps qu'il en a mangé le fonds et le tréfonds de cet
+héritage... Un homme ainsi acculé est terriblement dangereux!...
+
+--Ah!... je ne le crains pas.
+
+--Mais moi je craignais pour vous, ami André... Ce qui me rassurait
+pourtant, c'est que le misérable ne vous connaît pas.
+
+Le jeune peintre hocha la tête.
+
+--Non-seulement le misérable me connaît, répondit-il, mais il doit
+soupçonner mes desseins.
+
+M. de Breulh, sur ces mots, s'arrêta court.
+
+--Impossible!... fit-il.
+
+--Cependant, aujourd'hui, toute la journée, j'ai été suivi. Je n'en ai
+pas la preuve matérielle, mais j'en mettrais la main au feu... Jugez-en.
+
+Et sans attendre une réponse, André raconta brièvement, mais de la façon
+la plus claire, tous les incidents de sa journée.
+
+Lorsqu'il eut terminé:
+
+--Vous avez raison, approuva M. de Breulh d'une voix grave, vous êtes
+sur la piste des ignobles scélérats qui prétendent exploiter le comte et
+la comtesse de Mussidan, mais ils le savent et leurs précautions sont
+prises. Oui, vous avez été suivi, n'en doutez pas, et désormais vous ne
+ferez pas un pas sans être environné d'espions. A cette heure même, je
+suis sûr qu'il y a ici près, une paire d'yeux qui nous observent...
+
+Il regardait autour de lui, en parlant ainsi; mais il faisait déjà
+sombre, il ne vit rien.
+
+--Pour ce soir, du moins, reprit-il, riant tout bas de l'idée qui lui
+venait, nous fausserons compagnie à vos observateurs, et si nous dînons
+ensemble, ils ne sauront certes pas où... Venez vite...
+
+Sur le siège du coupé, le cocher dormait. M. de Breulh l'éveilla et lui
+donna ses ordres à voix basse.
+
+--Vous allez voir, dit-il ensuite à son compagnon, en prenant place près
+de lui dans la voiture.
+
+A la foudroyante rapidité du cheval, lancé dans la direction de l'avenue
+de l'Impératrice, André ne pouvait pas ne pas comprendre.
+
+--Que pensez-vous de l'expédient? disait gaiement M. de Breulh. Nous
+allons nous promener de ce train pendant une heure, et nous reviendrons
+par l'avenue de Saint-Ouen et la rue de Clichy. Au coin de la chaussée
+d'Antin on nous arrête, nous descendons lestement et nous sommes
+libres... Ceux qui nous suivraient, auraient de bonnes jambes.
+
+Tout se passa bien ainsi. Seulement, au moment où M. de Breulh sautait
+rapidement à terre, il vit comme une ombre se détacher de la caisse de
+la voiture, s'enfuir et se perdre dans la foule du boulevard.
+
+--Morbleu!... il y avait un homme là! s'écria-t-il. J'ai cru dépister
+l'espion, je l'ai simplement promené.
+
+Et aussitôt, voulant en avoir le coeur net, il retira ses gants et
+alla palper successivement l'essieu et les ressorts du coupé.
+
+--Plus de doute, dit-il à André; touchez, le fer est encore chaud; le
+gredin avait les jambes passées ici, et se tenait là.
+
+Le jeune peintre ne répondit pas, mais sa déconvenue de tantôt lui fut
+expliquée. Pendant qu'il se précipitait dans l'allée, l'homme qui le
+suivait était emporté par le fiacre.
+
+Cette aventure attrista le dîner, et dès six heures André demanda la
+permission de se retirer. Il était écrasé de fatigue.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Mme la vicomtesse de Bois-d'Ardon décrivait assez exactement la
+situation des maîtres de l'hôtel de Mussidan, lorsque, dans le
+purgatoire de Van Klopen, elle disait à André:
+
+«Le malheur a rapproché le comte et la comtesse, et Sabine ayant jugé
+que son devoir est de sauver l'honneur de la famille, Sabine est sublime
+d'abnégation.»
+
+M. et Mme de Mussidan, en effet, avaient compris que leurs haines
+devaient s'effacer devant le péril terrible, et que ce n'était pas trop
+de leurs efforts réunis pour essayer de résister aux ignobles scélérats
+qui les tenaient comme sous le couteau.
+
+Malheureusement ce rapprochement n'avait pas eu lieu dès le premier
+jour. Après la menaçante démarche du souriant Hortebize, et lorsqu'elle
+se fut assurée que toutes ses lettres lui avaient été soustraites, la
+première pensée de Mme Diane n'avait pas été, il s'en faut, de tout
+confesser à son mari.
+
+Cette correspondance compromettait le duc de Champdoce pour le moins
+autant qu'elle, c'est à Norbert qu'elle demanda secours.
+
+Mais ses espérances furent déçues.
+
+Sa première lettre resta sans réponse. Elle en écrivit une seconde: même
+silence.
+
+Enfin, dans une troisième lettre, elle s'abandonna, et, sans exposer
+tout à fait la situation, elle sut en dire assez pour que le duc pût
+comprendre de quel vol elle avait été victime et l'horreur du péril qui
+menaçait Sabine.
+
+Cette troisième lettre lui fut apportée par un valet du pied, ouverte,
+sous enveloppe.
+
+Le duc, certainement l'avait lue. En travers, il avait écrit:
+
+«Les armes que vous gardiez contre moi se tournent contre vous. Dieu est
+juste.»
+
+Mme Diane pensa devenir folle en lisant ces deux lignes.
+
+Il lui sembla que c'était une prophétie inspirée par le ciel même, qui
+lui annonçait les plus effroyables malheurs, qu'il lui fallait enfin
+expier les crimes de sa vie, et que l'heure du châtiment était venue.
+
+Pour la première fois, cette âme de marbre connut le remords.
+
+Elle pria et elle pleura.
+
+Pauvre folle!... Elle supplia Dieu d'effacer ce passé terrible, comme si
+toute la puissance de Dieu pouvait faire que ce qui a été fait ne soit
+pas!...
+
+Alors elle vit bien que tout était perdu, et qu'il fallait qu'elle
+s'adressât à son mari, si elle ne voulait pas qu'une copie des lettres
+qui lui avaient été enlevées, lui fût adressée.
+
+Ce fut un soir, dans le petit salon qui précédait la chambre de Sabine,
+encore bien malade, que la comtesse de Mussidan avoua à son mari ce
+qu'on exigeait d'elle, et l'épouvantable péril qui la menaçait.
+
+Hélas!... il fallut bien qu'elle parlât de ces lettres fatales et de ce
+qu'elles contenaient. Elle le fit avec cette merveilleuse adresse des
+femmes, qui savent sans mentir ne pas dire la vérité.
+
+Mais elle ne put pas ne pas dire comment elle se trouvait mêlée à la
+mort du vieux duc de Champdoce, et à la disparition mystérieuse de
+Georges de Croisenois...
+
+Le comte écoutait frappé de stupeur.
+
+Si habilement que fussent présentés les faits, ils restaient encore si
+odieux, que son imagination en était épouvantée.
+
+Il observait la comtesse, et il se demandait comment ces traits si beaux
+encore, tant de délicatesse féminine, pouvaient dissimuler tant de
+perversité, tant de scélératesse.
+
+Il évoquait ses souvenirs de Sauvebourg, et il revoyait Diane telle
+qu'elle était quand il l'avait connue et aimée. Combien elle semblait
+pure et candide alors, quelle douceur angélique dans ses regards... et
+cependant déjà, elle avait conseillé un parricide!...
+
+Mais une autre circonstance frappait M. de Mussidan.
+
+Il avait été jusqu'alors persuadé que Diane, avant son mariage, et
+encore après, hélas! avait été la maîtresse de Norbert de Champdoce.
+
+Cependant voici que la comtesse niait cela, qu'elle le niait absolument
+et de toute son énergie, à un moment où elle en était réduite à soulever
+les derniers voiles de sa vie...
+
+Et lui qui doutait de sa paternité!... Aurait-il donc à se reprocher
+comme un crime son indifférence pour Sabine!...
+
+D'ailleurs, il ne prononça pas un mot. Il se leva lorsque la comtesse
+eut terminé, et il sortit en chancelant comme un homme ivre.
+
+Elle l'entendit seulement murmurer:
+
+--Que devenir?... Que faire?...
+
+Le malheur est que M. de Mussidan n'avait pas été seul à recueillir les
+lamentables aveux de sa femme.
+
+Le comte et la comtesse croyaient leur fille endormie; elle ne dormait
+pas. Ils croyaient son cerveau troublé par les hallucinations de la
+fièvre nerveuse qui avait mis ses jours en danger, et jamais sa raison
+n'avait été plus nette.
+
+C'étaient eux qui la veillaient, car ils avaient redouté les
+indiscrétions de son délire, la fidèle Modeste était allée se reposer,
+et ils avaient laissé la porte de la chambre de Sabine ouverte, pour
+répondre si elle appelait, pour accourir si le mal lui arrachait un
+gémissement.
+
+Oui, ils avaient commis cette imprudence, la porte qui donnait du petit
+salon dans la chambre était restée ouverte, et des mots terribles:
+ruine... déshonneur... infamie... désespoir... fin de tout... étaient
+arrivés jusqu'à Sabine.
+
+D'abord elle avaient douté. N'était-ce pas le délire encore?... Elle
+avait fait un effort pour secouer cet odieux cauchemar.
+
+Mais bientôt elle dut se rendre à l'évidence. Ce qu'elle avait pris pour
+un rêve sinistre, c'était bien la réalité.
+
+Dressée sur son lit, palpitante d'horreur, le front moite d'une sueur
+glacée, elle avait prêté l'oreille et entendu...
+
+Sans doute bien des mots, des phrases entières lui avaient échappé, mais
+elle n'avait pu se méprendre au sens général.
+
+La conclusion, d'ailleurs, n'était que trop claire. Les crimes de sa
+mère allaient être divulgués, punis, c'en serait fait de l'honneur du
+nom, si elle, Sabine, ne consentait pas à épouser cet homme qu'elle ne
+connaissait pas, le marquis de Croisenois.
+
+A cette pensée, tout son être se révoltait. Pourtant, elle n'hésita pas.
+Le devoir parlait. Elle se jura qu'elle se dévouerait.
+
+Le supplice, elle le sentait, ne serait pas long. Arracher de son
+coeur son amour pour André, c'était s'arracher la vie même... Elle se
+dit qu'elle trouverait assez de courage pour vivre jusqu'à ce que tout
+fût sauvé... il le fallait. Après, elle aurait le droit d'accepter le
+repos et l'oubli de la tombe.
+
+Mais la chair faillit trahir l'énergie de son âme. La fièvre la reprit
+dans la nuit, et une rechute mit sa vie en péril.
+
+Elle fut encore sauvée, et lorsqu'elle revint à elle sa résolution
+n'avait ni changé ni faibli. Son premier acte, dès qu'elle ressaisit la
+liberté de son esprit, fut d'écrire à André cette lettre d'adieux qui
+avait rendu comme fou le malheureux artiste.
+
+Puis, comme elle craignait que son père au désespoir ne se portât à
+quelque extrémité, elle lui avoua qu'elle savait tout.
+
+--Du reste, ajoutait-elle, il ne fallait pas se désoler, elle n'avait
+jamais aimé M. de Breulh, et elle était prête à épouser le marquis de
+Croisenois; ce ne serait pas, affirmait-elle, un grand sacrifice.
+
+M. de Mussidan fut-il dupe de ce généreux mensonge?... Il est certain
+que non.
+
+D'ailleurs, l'idée que le bonheur, la vie, la personne de sa fille
+seraient la rançon de son honneur en danger lui était insupportable.
+
+Seul, il n'eût pas hésité à braver les conséquences du meurtre de
+Montlouis.
+
+Mais pouvait-il hasarder la divulgation du secret de la duchesse?...
+
+Certainement la prescription était acquise, mais n'y aurait-il pas une
+enquête? Henri de Croisenois ne manquerait pas de la demander, et il
+l'obtiendrait, pour la constatation légale de la mort de Georges.
+
+Quel scandale alors, quelle clameur dans le public!...
+
+Devant sa femme et sa fille, il reconnaissait la nécessité de la
+soumission, il paraissait se résigner, mais en réalité il ne pouvait,
+non, il ne pouvait prendre sur lui de se soumettre à cette ignoble
+oppression.
+
+[Illustration:--Pardon, Octave! pardon, je suis une malheureuse.]
+
+Le temps passait, cependant, et les misérables ne donnaient plus signe
+de vie; le docteur même paraissait plus. Que signifiait ce silence? Il
+y avait des moments où la comtesse se prenait presque à espérer.
+
+--Nous oublieraient-ils? pensait-elle; seraient-ils tombés pour quelque
+méfait sous la main de la justice?...
+
+Non, ils n'étaient pas oubliés.
+
+L'honorable placeur ne perdait pas de vue aucune des cases de ce vaste
+échiquier où il jouait sa dernière partie, et c'est avec une admirable
+précision et juste au moment opportun qu'il mettait ses pièces en
+mouvement.
+
+Tout était combiné pour le succès de l'affaire de Champdoce, pour
+substituer Paul au véritable enfant du duc, toutes les précautions que
+peuvent suggérer la prévoyance et la prudence humaines avaient été
+prises...
+
+B. Mascarot se retourna vers Croisenois, vers le comte et la comtesse de
+Mussidan négligés en apparence pendant une semaine.
+
+De ce côté, l'opération était double.
+
+Tout d'abord, il fallait arracher au comte et à la comtesse leur
+consentement au mariage de Croisenois et de Sabine.
+
+En second lieu, il s'agissait de contraindre Croisenois à lancer et à
+bien lancer cette fameuse société industrielle destinée à masquer les
+pratiques de chantage de B. Mascarot et de ses associés.
+
+Avant tout, une démarche décisive près de M. de Mussidan était
+indispensable...
+
+Le bon père Tantaine fut mis en campagne.
+
+Pour une mission de l'importance de celle dont on le chargeait, près de
+telles personnes, tout autre que le doux père Tantaine eût jugé
+indispensable de faire un peu de toilette, de cirer à tout le moins ses
+bottes éculées, et de promener la brosse sur sa redingote crasseuse.
+
+Mais le bonhomme a d'inébranlables principes, qu'il a plus d'une fois
+exposés au trop coquet Beaumarchef: il dédaigne ce qu'il appelle les
+simagrées, et prétend que l'habit ne fait pas le moine.
+
+On l'a souvent entendu déclarer qu'il ne quitte jamais un vêtement le
+premier, et quand on l'examine on reconnaît qu'il doit dire vrai.
+
+Il tient à ses guenilles autant qu'à sa peau même. Il dit qu'en en
+changeant, il déguiserait sa personnalité. Il sait ce qu'il est, avec
+ses loques, il ignore ce qu'il serait sous des vêtements neufs.
+
+C'est pourquoi, lorsque sur les onze heures du matin, les domestiques de
+l'hôtel de Mussidan virent entrer dans le vestibule ce grand vieux
+sordide et malpropre, qui demandait à parler au comte ou à la comtesse,
+ils n'hésitèrent pas à lui répondre que Monsieur et Madame venaient de
+sortir pour plusieurs années.
+
+La plaisanterie ne parut aucunement déconcerter le bonhomme.
+
+Sans quitter son air humble et timide, il insista, se recommandant de
+son patron, le placeur de la rue Montorgueil. Puis, tirant de sa poche
+une carte de B. Mascarot, il conjura ces «bons messieurs» de la faire
+passer à leurs maîtres, affirmant que dès qu'ils la verraient ils
+donneraient l'ordre de l'introduire.
+
+L'influence du nom de l'honorable placeur était grande, et cependant les
+valets hésitaient quand le beau Florestan survenant se chargea de la
+commission, sous ce prétexte qu'un homme en vaut bien un autre.
+
+Le comte de Mussidan venait de se mettre à table pour déjeuner avec la
+comtesse, lorsque Florestan lui apporta la carte du placeur de la rue
+Montorgueil.
+
+En lisant ce nom de B. Mascarot, qui était resté gravé dans sa mémoire,
+le comte devint plus blanc que sa chemise, et son estomac se serra si
+violemment, qu'il lui fallut un effort pour avaler la bouchée qu'il
+mâchait.
+
+--Conduisez ce... monsieur à la bibliothèque, et dites-lui que je l'y
+rejoindrai dès que j'aurai déjeuné.
+
+Florestan sorti, M. de Mussidan fit passer la carte à sa femme, avec ce
+seul mot: «Voyez!...»
+
+Mais la comtesse, qui était plus pâle qu'une morte, et comme anéantie,
+ne releva pas la tête pour regarder.
+
+--J'avais deviné!... balbutia-t-elle.
+
+--Eh bien!... oui, reprit le comte, l'échéance est arrivée!... Voici la
+fin de tout! Ce nom, sur ce carré de papier, c'est la signification de
+l'arrêt fatal.
+
+Il se leva avec un tel mouvement de rage que tout ce qui se trouvait sur
+la table fut renversé.
+
+--Et ne pouvoir rien contre ces vils scélérats!... s'écria-t-il,
+rien!... Se sentir écraser et n'oser pas jeter un cri!... Subir les
+derniers outrages et se taire!... C'est à devenir fou...
+
+Il succombait à la violence de son émotion; il s'affaissa sur une
+chaise, le coude appuyé sur le dossier, cachant sa figure entre ses
+mains, sans doute pour cacher ses larmes... car il pleurait.
+
+Le voyant ainsi désespéré, la comtesse se leva toute chancelante, vint
+s'agenouiller à ses pieds, et prit une de ses mains qu'elle baisa.
+
+--Pardon!... Octave, murmurait-elle, oh!... pardon!... Je suis une
+malheureuse. Dieu n'est pas juste!... Seule, j'ai commis les crimes;
+pourquoi ne suis-je pas seule punie!...
+
+M. de Mussidan la repoussa sans colère.
+
+Il souffrait tant, que l'idée ne pouvait lui venir d'adresser un
+reproche à cette femme, la sienne, qui cependant avait fait de sa vie
+une longue torture, qui était la seule cause de cette suprême
+catastrophe.
+
+--Et Sabine, reprit-il, ma fille, une Mussidan, épouserait un de ces
+ignobles et bas coquins!... Non, cela ne se peut!... Donner notre fille
+pour nous sauver de l'infamie, serait une abominable lâcheté, un crime
+plus odieux que tous les autres!...
+
+Seule, Mlle de Mussidan paraissait garder son sang-froid. Ses
+souffrances étaient autrement affreuses que celles de ses parents, et
+elle était innocente, elle!... Mais elle avait l'héroïsme du devoir, sa
+physionomie restait calme.
+
+--Eh! cher père, fit-elle avec une gaîté navrante, en un pareil instant,
+pourquoi désespérer... Qui sait si M. de Croisenois ne sera pas un très
+bon mari!...
+
+Le comte se retourna vers Sabine qu'il enveloppa d'un regard brûlant de
+tendresse et de reconnaissance.
+
+--Chère fille!... murmura-t-il, d'un ton attendri, chère bien-aimée
+Sabine!...
+
+L'exemple de tant de dévouement le rappelait à lui-même; il se leva:
+
+--Résignons-nous, fit-il... en apparence du moins. Nous avons tout à
+espérer du temps... attendons. Laissons aller les choses!... A la porte
+de la mairie, nous verrons!...
+
+Ainsi le père et l'amant se rencontraient dans une pensée commune. Ce
+que disait là le comte, André l'avait dit...
+
+Cette résolution rendit à M. de Mussidan toute sa fermeté. Il s'approcha
+de la table, se versa un grand verre d'eau qu'il avala d'un trait, et
+sortit en murmurant:
+
+--Allons!... du courage!...
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Cette scène si désolante, le doux père Tantaine la devinait ou à peu
+près. Il ne trouvait donc point surprenant qu'on le fit attendre; il ne
+s'en formalisait pas.
+
+Florestan l'avait conduit dans cette vaste et belle bibliothèque ou B.
+Mascarot avait été reçu, et pour tuer le temps, il y inventoriait toutes
+choses, les meubles sévères et de haut style, les lourdes tentures, les
+livres dont les reliures, chefs-d'oeuvre d'un ouvrier de Londres,
+resplendissaient, les bronzes qui chargeaient les consoles, enfin toutes
+les superfluités d'un luxe d'ancienne date déjà et du meilleur goût.
+
+--Eh! eh!... murmurait-il, en essayant l'élasticité des fauteuils, on
+est bien ici, très bien; et quand les affaires seront finies, je ne dis
+pas que je ne m'arrangerai pas un nid semblable! Je suis sûr que
+Flavie...
+
+Un bruit de pas dans le corridor coupa net ce monologue, et le bonhomme
+se dressa brusquement.
+
+La porte s'ouvrit; M. de Mussidan parut, extrêmement pâle, mais calme et
+digne.
+
+Le doux père Tantaine aussitôt s'inclina jusqu'à terre, les coudes en
+dehors, serrant à deux mains contre sa poitrine son chapeau pelé et
+ramolli par bien des années de service.
+
+--Monsieur le comte, balbutiait-il, le plus humble de vos serviteurs...
+
+Mais le comte demeurait comme pétrifié sur le seuil.
+
+--Pardon!... interrompit-il, c'est bien vous qui m'avez fait remettre
+cette carte en sollicitant un moment d'entretien?...
+
+--J'ai eu cet honneur.
+
+--Cependant, vous n'êtes pas celui dont je lis le nom sur cette carte.
+
+--Il est vrai... je ne suis pas M. Mascarot. Si j'ai pris la liberté de
+me servir de ce nom respectable, pour arriver jusqu'à monsieur le comte,
+c'est que le mien ne lui eût rien appris. Je me nomme Tantaine, Adrien
+Tantaine, clerc d'huissier de mon état.
+
+C'est avec une surprise profonde que M. de Mussidan toisait le grand
+vieux si délabré. L'expression niaise de sa physionomie, son sourire
+douceâtre, son humilité inquiétaient; on sentait que se fier à cette
+bonace serait folie.
+
+--Or, reprit le bonhomme, je viens pour l'affaire que monsieur le comte
+sait bien. Il est urgent d'en finir et d'échanger les paroles.
+
+Échanger les paroles!... Il disait cela simplement, comme une chose
+parfaitement naturelle!...
+
+Le comte, cependant, entra, refermant à clé sur lui la porte de la
+bibliothèque.
+
+L'ignoble du personnage lui rendait plus pénible encore, et plus
+douloureuse une humiliation presque intolérable.
+
+--Je vous comprends, reprit M. de Mussidan. Mais pourquoi est-ce vous
+qui venez, et non pas l'autre... celui que j'ai vu déjà?
+
+--Il devait venir, c'était entendu, puis au dernier moment, il a refusé.
+
+--Ah!...
+
+--C'est comme cela. Il a eu peur. Mascarot a encore beaucoup de choses à
+perdre, tandis que moi!...
+
+Sur ce: moi, il s'arrêta court, et écartant les pans de sa crasseuse
+redingote, il fit sur lui même un tour complet, afin de bien montrer
+toute l'horreur de son costume.
+
+--Ce que j'ai sur le dos, est tout ce que j'ai à perdre.
+
+Il disait cela d'un ton enjoué qui devait faire frissonner.
+
+--Ainsi, fit le comte, je puis traiter avec vous?
+
+--Parfaitement... d'autant mieux que je ne suis pas un intermédiaire,
+moi, je suis propriétaire des documents.
+
+--Comment, c'est vous qui...?
+
+Le bonhomme s'inclina de l'air le plus modeste.
+
+--C'est moi, oui, monsieur le comte, répondit-il, qui possède les
+feuillets arrachés au journal de M. de Clinchan, et aussi, pourquoi ne
+pas l'avouer? toute la correspondance de Mme de Mussidan. Si, pour
+commencer, j'avais divisé l'opération, c'est qu'il n'est pas prudent de
+mettre tous ses oeufs dans le même panier... Mais maintenant que
+monsieur le comte et madame la comtesse sont d'accord, nous pouvons, je
+crois, joindre les causes, comme on dit au palais...
+
+--Soit!... répondit le comte, sans prendre la peine de cacher son
+dégoût, asseyez-vous.
+
+Qu'on le méprise autant qu'il le mérite, c'est ce dont le doux père
+Tantaine se soucie comme de Collin-Tampon. Mais il ne supporte pas qu'on
+lui témoigne le mépris qu'on ressent. Beaucoup d'hommes sont ainsi...
+
+Son irritation se traduisit par un changement de façons si soudain que
+le comte en fut stupéfait. Toute son humilité disparut.
+
+--Je serai bref, fit-il d'un ton tranchant. Avez-vous l'intention,
+monsieur le comte, de déposer une plainte au parquet? C'est votre droit.
+Le chantage est un délit, nous serons certes poursuivis...
+
+--J'ai déjà dit que je ne porterais pas de plainte.
+
+--Nous transigeons, alors?
+
+--La transaction est à discuter...
+
+Le vieux clerc haussa dédaigneusement las épaules.
+
+--Avec nous, interrompit-il, on ne discute pas. Nous dictons les
+conditions, et on les accepte ou on les repousse. C'est à prendre ou à
+laisser...
+
+Cela fut dit avec un accent de si rare impudence, qu'une fugitive
+rougeur empourpra le front de M. de Mussidan, et qu'il balança s'il ne
+jetterait pas le vil gredin par la fenêtre.
+
+Mais il avait pris vis-à-vis de lui même l'engagement de tout entendre.
+
+--Dites toujours vos conditions, fit-il.
+
+Le père Tantaine sortit un portefeuille graisseux, et il en tira un
+«traité» rédigé à l'avance.
+
+--Voici, prononça-t-il, notre dernier mot; je lis:
+
+«Le comte de Mussidan accorde la main de Mlle Sabine, sa fille à M.
+le marquis de Croisenois; il donne 600,000 francs de dot, et s'engage à
+faire célébrer le mariage dans les délais de stricte rigueur.
+
+«Demain M. de Croisenois sera officiellement présenté à l'hôtel de
+Mussidan et très bien accueilli.
+
+«Dans quatre jours il sera invité à dîner.
+
+«D'aujourd'hui en quinze, M. de Mussidan donnera une grande fête pour la
+signature du contrat.
+
+«Les feuillets et la correspondance seront remis à M. de Mussidan au
+sortir de la mairie......................»
+
+Le comte eut sur lui-même assez de puissance pour subir, sans éclater,
+la lecture de ces incroyables conditions.
+
+--Fort bien! fit-il froidement, et qui me dit que vous tiendrez vos
+engagements, que les papiers me seront restitués?
+
+Le vieux clerc eut un geste d'atroce commisération.
+
+--Le simple bon sens, répondit-il. Qu'aurons-nous à espérer de vous,
+quand nous aurons votre fille et votre fortune?... Rien, n'est-ce
+pas!...
+
+A qui fût venu un mois plus tôt, lui conter comme vrais les incidents
+d'un complot pareil à celui dont il était en ce moment la victime, M. de
+Mussidan eût répondu par un sourire d'incrédulité.
+
+L'homme est ainsi fait, qu'il refuse d'admettre les événements qui
+sortent du cercle de ses prévisions: cadre absurdement restreint, si on
+le compare aux combinaisons infinies qui résultent du jeu des intérêts
+et des passions.
+
+Ainsi, M. de Mussidan était absolument abasourdi de la logique si
+impudente du vieux clerc d'huissier.
+
+Que lui disait-il?
+
+Qu'on le laisserait en repos quand on n'aurait plus rien à attendre de
+lui.
+
+Cela tombait sous le sens, l'évidence était telle qu'elle valait les
+plus fortes et les plus solides garanties.
+
+Le comte cependant ne répondit pas tout d'abord, et, pendant plus d'une
+minute, il arpenta de long en long la bibliothèque, étudiant à la
+dérobée son terrible interlocuteur, appliquant toute sa pénétration à
+chercher quelque défaut à cette armure de cynisme et d'audace.
+
+--Tenez, monsieur, prononça-t-il enfin d'un ton délibéré de l'homme dont
+le parti est pris, je renonce à lutter. Vous me tenez... autant m'avouer
+vaincu. Si exhorbitantes que soient vos conditions, je les accepte.
+
+--A la bonne heure, murmura le doux Tantaine, voilà qui est parler.
+
+--Seulement, expliquons-nous franchement, sans réticences... Au point où
+nous en sommes, nous ne pouvons plus espérer nous en imposer... Les
+artifices sont donc inutiles.
+
+--Oh!... absolument.
+
+--Alors, reprit le comte, dont l'oeil brilla d'une lueur d'espoir,
+pourquoi me parler encore d'accorder la main de ma fille à M. de
+Croisenois? Le prétexte est désormais inutile. Que voulez-vous, en
+réalité? les six cent mille francs que je dois donner en signant le
+contrat, n'est-ce pas? Eh bien!... prenez-les, et laissez-moi Sabine. Je
+vous offre la dot sans la fille, c'est tout bénéfice...
+
+Il s'arrêta, épiant anxieusement l'effet de cette proposition. Il la
+croyait irrésistible, il se trompait.
+
+--Ce ne serait plus la même chose, répondit le bonhomme, notre but, de
+cette façon ne serait pas rempli.
+
+--Je puis sacrifier davantage. Accordez-moi un mois... En ce temps, je
+me fais fort, le Crédit-Foncier et mes amis aidant, de réunir un
+million... je dis bien: un million!... cinquante mille livres de
+rentes...
+
+Mais l'énormité de la somme ne parut produire aucune impression sur ce
+vieux, d'apparence si minable, pourtant, qu'on lui eut donné deux sous
+dans la rue.
+
+--En vérité, fit-il, monsieur le comte m'afflige... J'ai cependant eu
+l'honneur de lui dire que nos conditions sont définitives...
+irrévocables...
+
+Le père Tantaine s'était levé.
+
+--Il serait sage, je crois, dit-il, de briser là cet entretien, qui
+deviendrait peut-être irritant. Tout est bien arrêté, Monsieur le comte
+accepte le traité, M. de Croisenois sera bien accueilli demain...
+
+D'un signe de tête, M. de Mussidan répondit: oui.
+
+--Alors, ajouta le vieux clerc d'huissier, je puis me retirer. Que
+monsieur le comte tienne ses engagements, nous tiendrons les nôtres.
+
+Il avait déjà la main sur le bouton de la porte, quand le comte, d'un
+geste, l'arrêta.
+
+--Un mot encore, fit-il; je puis répondre de moi et de Mme de
+Mussidan, de notre fille...
+
+A cette objection, la physionomie du bon Tantaine changea brusquement.
+
+--Je ne comprends pas!... prononça-t-il d'un ton indiquant au contraire
+qu'il comprenait très bien, je ne sais pas...
+
+--Il se peut que ma fille repousse M. de Croisenois.
+
+--Pourquoi?... le marquis est bien de sa personne, il est aimable,
+spirituel...
+
+--Si elle le repoussait cependant?
+
+Le vieux clerc eut un joli geste de protestation.
+
+--Oh!... fit-il, Mlle de Mussidan est une jeune personne trop bien
+née pour songer même à discuter la volonté de ses parents.
+
+[Illustration: Le comte, d'un coup de pied, referma la porte.]
+
+M. de Mussidan n'ignorait plus qu'il était entouré d'espions, mais il ne
+pouvait soupçonner qu'on connût l'héroïque dévouement de Sabine. Il
+insista donc:
+
+--Il faut tout prévoir, reprit-il, afin d'éviter les malentendus. Ma
+fille a toujours été fort libre, et son caractère est d'une rare
+fermeté. Elle devait épouser M. de Breulh-Faverlay, et il se peut...
+
+--Eh bien!... interrompit durement le bonhomme, si Mlle de Mussidan
+résiste, vous me ménagerez un entretien de cinq minutes avec elle...
+Après, elle acceptera, je vous en réponds.
+
+--Qu'oseriez-vous donc dire à ma fille, monsieur!...
+
+--Je lui dirais... Eh bien!... je lui dirais que si elle aime quelqu'un,
+ce n'est pas à coup sûr ce M. de Breulh.
+
+Il voulut partir, s'échapper sur ces mots, mais le comte, d'un coup de
+pied, referma violemment la porte déjà entr'ouverte.
+
+--Vous ne sortirez pas d'ici, s'écria-t-il, sans expliquer cette
+réticence injurieuse. Que voulez-vous dire?...
+
+Le doux père Tantaine parut se consulter. Son impatience l'avait emporté
+au-delà des limites qu'il s'était fixées, et il se trouvait pris au
+dépourvu.
+
+--Mon Dieu!... répondit-il en rajustant ses lunettes, je n'ai rien
+prétendu dire que ce que j'ai dit... je n'avais assurément aucune
+intention offensante...
+
+Il s'interrompit, hésita, demeura dix secondes indécis, et enfin, d'un
+ton de fine ironie, fort surprenant chez un homme de sa condition
+apparente, il poursuivit:
+
+--Je n'ignore pas qu'une noble héritière peut prendre, sans être le
+moindrement compromise, quantité de libertés dont la plus petite
+perdrait de réputation sans retour la fille d'un bourgeois... Je suis
+persuadé que M. de Breulh savait très bien que sa future passait toutes
+ses après-midi seule, chez un jeune homme...
+
+--Misérable!... s'écria le comte, ivre de douleur et de colère,
+infâme!... Tu mens.
+
+M. de Mussidan avait eu un mouvement si menaçant, que le doux père
+Tantaine fit un bond en arrière, sortant à demi certain revolver qui ne
+le quittait jamais et qu'il avait si à propos montré à Perpignan.
+
+--Doucement!... fit-il avec un sourire que son action rendait atroce,
+doucement, s'il vous plaît, monsieur le comte. Les injures et les coups
+se paient à part!... Je ne mens pas, entendez-vous!... Quel intérêt
+aurais-je à mentir?... Je suis mieux informé que vous, voilà tout!...
+Dix fois j'ai eu l'honneur de voir Mlle Sabine entrer au numéro... de
+la rue de la Tour-d'Auvergne, jeter au concierge le nom de André,
+artiste peintre, et s'élancer dans l'escalier, légère comme un
+oiseau!... Peut-être ne s'est-il jamais rien passé de mal...
+
+Le comte était dans un état à faire pitié. Le sang affluait à sa gorge
+et l'étouffait. Machinalement il avait arraché sa cravate...
+
+--Des preuves!... bégaya-t-il, des preuves!
+
+Tout en parlant, le vieux clerc d'huissier avait manoeuvré si
+habilement qu'il avait réussi à placer entre le comte et lui, la large
+table de la bibliothèque.
+
+Derrière ce rempart improvisé, il se sentait plus à l'aise.
+
+--Des preuves!... répondit-il, je n'en ai pas sur moi, et il me faudrait
+bien une huitaine de jours pour m'emparer de la correspondance de ces
+deux jeunes gens... Ce serait long. Mais il y a un moyen fort simple de
+s'assurer si je dis vrai ou non. Que demain, avant huit heures, monsieur
+le comte se rende à l'adresse que je lui donne, et qu'il monte hardiment
+à l'atelier de M. André. Là, il trouvera, caché comme une statue de
+Madone, derrière un rideau de serge verte, le portrait de Mlle
+Sabine, un beau portrait, ma foi!... et qui ne s'est pas fait tout seul,
+je suppose, ni sans modèle...
+
+Le comte sentit qu'il n'était plus maître de soi, que sa tête s'égarait.
+
+--Sortez!... cria-t-il d'une voix rauque, sortez!
+
+Le père Tantaine ne se fit pas répéter l'injonction. Il courut à la
+porte, qu'il ouvrit toute grande afin de bien assurer sa retraite.
+Alors, d'une voix railleuse:
+
+--Rappelez-vous l'adresse, monsieur le comte, dit-il, André, artiste
+peintre, rue de la Tour-d'Auvergne, nº.... avant huit heures.
+
+Il vit, à cette suprême insulte, le comte se dresser et bondir jusqu'au
+milieu de la pièce, mais prestement il referma la porte et gagna
+l'escalier.
+
+--Par ma foi!... grommelait-il, ça n'a pas été aussi dur que je me
+l'imaginais. Le sujet, il est vrai, était merveilleusement préparé.
+Trouvez donc un homme dont la caractère, si solidement trempé qu'il
+soit, résiste à quinze jours de transes et d'angoisses.
+
+Il arrivait au vestibule, sa physionomie avait reprit son expression
+accoutumée, et c'est avec le plus profond respect qu'il salua MM. les
+valets de pied, et gagna la rue.
+
+--Eh! eh! se disait-il, il me semble que je n'ai pas mal arrangé cela...
+M. de Mussidan résistera-t-il à la tentation de vérifier mes
+affirmations? Non, évidemment. Voici donc André et le comte rapprochés
+et rapprochés par moi. Qu'en résultera-t-il?... N'ai-je pas été un peu
+prompt?...
+
+Tel était l'effort de son esprit, qu'il s'arrêta, tracassant ses
+lunettes.
+
+--Mais non, continua-t-il, en reprenant sa route, c'est bien décidément
+une bonne inspiration que j'ai eue!... André se sait surveillé, cette
+blague à tabac oubliée par Florestan peut l'avoir éclairé... donc je ne
+lui apprends rien de neuf. Tandis que, d'un autre côté, M. de Mussidan
+acceptera presque volontiers le marquis de Croisenois pour gendre,
+lorsqu'il sera sur que sa fille adorée avait un amant... et quel amant!
+un enfant trouvé, encore plus ouvrier qu'artiste, un garçon qu'elle ne
+pouvait épouser en aucun cas, même si...
+
+Il disait cela, le doux Tantaine, ne doutant pas que Sabine ne fut la
+maîtresse d'André. La pensée d'un pur et noble amour comme celui des
+deux jeunes gens, ne pouvait lui venir.
+
+--D'ailleurs, poursuivait-il, qui peut calculer les résultats de la
+visite de M. de Mussidan à ce maudit peintre!... Il est terriblement
+emporté le gentilhomme, l'artiste est patient autant qu'une guêpe... Un
+mot en amène un autre... d'une injure à une voie de fait, il y a juste
+la longueur du bras... S'ils allaient se prendre de querelle? Pourquoi
+ne se battraient-ils pas en duel, pourquoi André ne serait-il pas
+tué!...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Le vieux clerc d'huissier était alors arrivé au milieu des
+Champs-Élysées, et il tournait autour du cirque de l'Impératrice,
+regardant de tous côtés.
+
+--Pourvu que Toto ne me fasse pas faux bond, grommelait-il!... Je
+m'étais pourtant bien expliqué, en lui donnant rendez-vous près du
+cirque, côté de là grande allée entre midi et une heure.
+
+Il commençait à être inquiet, et plus mécontent encore, quand enfin il
+aperçut le garnement qu'il cherchait, non plus paré comme au bal du
+_Grand Turc_, de ce joli veston dont il était si fier, mais vêtu d'une
+affreuse blouse toute rapiécée.
+
+Il se tenait debout, près d'un de ces jeux de dupe où, «à tout coup l'on
+gagne,» et il était en grande conversation avec le propriétaire de ce
+jeu.
+
+--Toto!... appela de loin le bon Tantaine, hé!... Chupin!...
+
+Le jeune gredin entendit à coup sûr, car il détourna vivement la tête,
+mais il ne bougea point pour si peu. L'entretien devait être des plus
+intéressants.
+
+Mais le bonhomme l'ayant bêlé de nouveau, et impérieusement cette fois,
+il échangea avec le propriétaire du jeu la plus cordiale poignée de
+main, et s'approcha enfin en réchignant.
+
+--Voilà une idée!... grognait-il en abordant le vieux clerc, vous
+arrivez, je dois tout quitter!... Êtes-vous malade, pour crier ainsi? Il
+faut le dire, on ira chercher le médecin du bureau de bienfaisance!...
+
+--Je suis très pressé, Toto.
+
+--Possible. Le facteur aussi est pressé, quand il est en retard. Moi
+j'étais en affaires.
+
+--Avec cet individu, là-bas?
+
+--Mais oui!... Cet individu, comme vous dites, n'est pas si bête que
+moi. Combien gagnez-vous par jour, papa?... Lui se fait de trente à
+quarante francs tous les soirs de six heures à minuit, rien qu'à crier:
+«Voilà la partie!... choisissez vos lots!... à tout coup l'on gagne!...»
+C'est joli, hein, sans compter le plaisir de tirer les sous des
+imbéciles... Ah! voilà un état qui m'irait!... Ça vaut un peu mieux que
+de s'établir _camelot_, car il est permissionné de la préfecture, lui,
+il paye patente comme un boutiquier. Mais patience!...
+
+De la patience!... il en fallait certes en ce moment, au père Tantaine.
+
+--Je croyais, objecta-t-il, que tu devais t'associer avec ces deux
+gentils garçons à qui tu offrais de la bière, au «Grand Turc.»
+
+A ce souvenir, Chupin eut le cri rauque du blessé dont on froisse la
+plaie mal cicatrisée.
+
+--M'associer!... s'écria-t-il d'un ton furieux, ça ne serait pas à
+faire!... Je ne les connais pas, les grands lâches!...
+
+--Tu as eu à te plaindre d'eux, mon pauvre Toto?...
+
+--Oh! je ne me plains pas. Ils m'ont appris que c'est surtout avec les
+amis qu'il faut ouvrir l'oeil; c'est bon, on l'ouvrira. Avant-hier
+soir, me voyant sans défiance, il m'ont entortillé pour m'emmener dîner,
+ils m'ont fait boire jusqu'à plus soif, et ensuite ils m'ont forcé de
+jouer à l'écarté. Canailles!... J'avais beau tricher, je perdais
+toujours. Ils m'ont gagné mon argent d'abord, et après ce que j'avais
+sur le dos... Tout y a passé, depuis le chapeau jusqu'aux bottines. Nous
+étions seuls dans le cabinet d'un marchand de vin, ils étaient les plus
+forts, j'étais ivre, j'ai été obligé de payer comptant. Ils m'ont
+dépouillé, quoi!... Et hier matin, je me suis réveillé dans les fours à
+plâtre, vêtu comme vous voyez!... Brigands!... Ils ont eu ma pelure,
+mais moi j'aurai leur peau!...
+
+Ce n'est pas sans peine que le vieux clerc d'huissier réprimait la plus
+violente envie de rire.
+
+--Je t'avais prédit quelque chose comme cela, fit-il gravement. Quand on
+voit mauvaise compagnie, on finit mal... tu finiras mal, Chupin. Et en
+attendant, te voilà ruiné.
+
+--Oh!... à fond! Si vous voulez me prêter cent sous, avec ce que j'ai en
+poche, ça me fera cinq francs. Heureusement, j'ai vu le patron hier, il
+m'a permis de vendre le fourneau qu'il m'avait donné et le droit de
+rester un an sous sa porte... Il est tout de même bon enfant, m'sieu
+Mascarot.
+
+Le doux Tantaine allongea dédaigneusement les lèvres.
+
+--Bon enfant, répondit-il, c'est selon. Tant qu'on lui rapporte et qu'on
+ne lui demande rien, on est son ami. Si on a besoin d'un service par
+exemple... bonsoir, plus personne.
+
+Il était si étrange d'entendre dire du mal de l'honorable placeur par ce
+bonhomme, son bras droit, que Chupin s'arrêta stupéfait.
+
+--Ce n'est pas ce que vous chantiez autrefois, observa-t-il.
+
+--Autrefois, je ne le connaissais pas. Mais maintenant qu'il me laisse
+crever de faim lorsqu'il me doit sa fortune, je me dis: En voilà assez.
+Je puis te confier cela, Toto, tu es un garçon discret, je n'attends
+qu'une occasion pour quitter Mascarot et m'établir à mon compte.
+
+Toto, le garnement, redoutait le bon Tantaine parce qu'il était pour lui
+une forme des volontés du terrible patron. Mais il tenait en piètre
+estime ses capacités; il les mesurait au résultat, et le voyant si
+misérable, il le jugeait médiocrement intelligent.
+
+--Travailler pour soi, prononça-t-il d'un ton qui trahissait d'amères
+déceptions, c'est plus facile à dire qu'à faire, j'en sais quelque
+chose.
+
+--Quoi!... tu aurais essayé...
+
+--De faire ma petite affaire tout seul?... Un peu, oui, papa. Mais que
+je suis bête!... Vous le savez aussi bien que moi. Dites-donc que vous
+n'avez pas écouté quand vous êtes venu là-bas pour Caroline. C'est égal,
+on peut vous conter la chose. Donc, l'autre jour, étant encore bien mis,
+je vois descendre d'un fiacre à stores baissés, une jeune dame toute
+effarouchée... Je la suis. Mon plan était fait, je savais ce que
+j'allais lui dire; dès qu'elle est rentrée, je vais sonner à sa porte.
+J'avais si bien calculé qu'elle «chanterait» que je n'aurais pas donné
+pour quatre-vingt francs le petit billet de cent que je comptais lui
+tirer. Une bonne m'ouvre, j'entre... quel guignon!... Je trouve un grand
+brigand qui me tombe dessus à coups de pieds, à coups de poings, et qui,
+finalement me jette dans l'escalier...
+
+Il souleva sa casquette dont la visière tombait jusque sur ses yeux, et
+montrant deux éraflures encore sanguignolentes sur son front, il ajouta:
+
+--Voilà sa marque de fabrique.
+
+Le vieux clerc d'huissier et le jeune gredin avaient remonté, tout en
+causant, la grande avenue des Champs-Élysées, et ils se trouvaient alors
+à la hauteur de la bâtisse de M. Gandelu, cette magnifique maison à
+peine achevée, dont André avait entrepris les sculptures.
+
+Le bon Tantaine se dirigea vers un banc planté juste en face.
+
+--Asseyons-nous un moment, dit-il, je me sens horriblement fatigué.
+
+Et lorsque Toto eut pris place près de lui:
+
+--Ton histoire, mon garçon, reprit-il, prouve que tu manques
+d'expérience. Or, j'en ai, moi. Chez Mascarot, c'est moi qui menais tout
+sans en avoir l'air. Si je m'établis, j'aurai voiture l'année
+prochaine. Une seule chose m'arrête, l'âge: je me fais vieux. Ainsi, en
+ce moment, j'ai une affaire superbe, à moitié payée d'avance, et je vais
+la lâcher, il faudrait, pour la mener à bien, quelqu'un de jeune, de
+leste, d'adroit!...
+
+Chupin ouvrait des yeux immenses, où brillait la plus ardente cupidité.
+
+--Est-ce que je ne pourrais pas être votre associé, moi?...
+demanda-t-il.
+
+Le bonhomme branla la tête.
+
+--Tu es bien jeune, répondit-il, si je suis trop vieux. A ton âge, on a
+bon coeur. Ne reculerais-tu pas dans les grandes occasions?... Puis,
+on a sa conscience...
+
+--Ah!... vous allez me la payer!... s'écria Toto. Une conscience!...
+j'en ai une, mais comme vous, papa, à ressorts, ça se démonte, ça se
+plie, et ça se met dans la poche quand on prend l'omnibus...
+
+--Au fait... nous pourrions peut-être nous entendre.
+
+Le vieux clerc d'huissier avait tiré de sa poche le haillon à carreaux
+qui lui servait de mouchoir, et, sans retirer ses lunettes, il en
+essuyait les verres.
+
+--Écoute donc, Chupin, une supposition. Tu hais à mort, n'est-ce pas,
+tes deux amis, ces mauvais sujets qui t'ont floué et qui sont plus forts
+que toi... Eh bien!... si tu savais que toute la sainte journée ils se
+promènent comme des écureuils sur les échafaudages de la maison d'en
+face, que ferais-tu?
+
+Toto glissa sa main sous sa casquette, et pendant plus d'une minute il
+se gratta ferme, réfléchissant de toutes ses forces.
+
+--Si votre supposition était une vérité, répondit-il enfin, les autres
+n'auraient qu'à écrire à leur famille. J'irais me promener une nuit dans
+la maison, avec une petite scie à main, et par hasard je scierais une
+planche en dessous... et quand un de mes brigands, le lendemain,
+mettrait le pied dessus... patatras!... vous comprenez, papa!...
+
+C'est d'un air de paternel encouragement que, sur cette réponse, le bon
+Tantaine posa la main sur la tête du détestable drôle.
+
+--Pas mal!... approuva-t-il, pas mal en vérité, pour un garçon de
+dix-huit ans.
+
+Toto-Chupin se rengorgeait.
+
+--Et je réponds bien, ajouta-t-il, que je ne serais pas pris. Les
+bâtisses, voyez-vous, ça me connaît. J'ai travaillé dans cette partie,
+l'autre hiver, avec Friquet; un ami, celui-là, qui a eu des désagréments
+avec des mouchards. Toutes les nuits nous _faisions_ des outils que nous
+allions vendre à la montagne Sainte-Geneviève, chez l'oncle Ratois, un
+vieux filou qui tient un garni...
+
+Le vieux clerc était devenu fort sérieux.
+
+--Plus je t'écoute, Chupin, prononça-t-il, et mieux je me prouve que tu
+serais bien l'associé qu'il me faut pour gagner beaucoup d'argent.
+
+--Ah!... je savais bien!...
+
+--D'autant que ta connaissance des bâtisses est une spécialité précieuse
+qui serait fameusement utile pour cette superbe affaire dont je t'ai
+parlé.
+
+Maître Chupin frétillait d'aise.
+
+--Voyons la chose?... fit-il.
+
+--Tu sauras donc, continua le doux Tantaine, que j'ai parmi mes
+connaissances un vieux monsieur immensément riche, qui a un ennemi
+mortel: un jeune homme qui a eu l'indélicatesse de lui enlever une jolie
+femme qu'il adore.
+
+--Connu!... fit Toto d'un ton qui prouvait que la passion ne lui était
+pas étrangère; le vieux doit être terriblement vexé.
+
+--Énormément. Or, il se trouve, ami Toto, que ce jeune homme, ce
+séducteur, passe dix heures par jour sur les échafaudages de cette
+construction, là, en face. C'est pourquoi le vieux monsieur, qui n'est
+pas bête, a eu à peu près la même idée que toi. Mais il n'est plus
+leste, ce richard, il n'est pas adroit, il a un gros ventre, il a peur
+d'être pincé... Bref, n'osant faire sa besogne, il donnerait bien quatre
+mille francs aux bons garçons qui s'en chargeraient... Si nous nous
+associons, nous partagerons. Deux mille francs pour quelques traits de
+scie!...
+
+Hein! Toto, que penses-tu de cela?
+
+Chupin avait beau posséder une «conscience à ressorts,» ainsi qu'il
+l'avait formellement déclaré, il pâlit extrêmement à cette proposition
+directe, et son regard impudent vacilla.
+
+Mais il se roidit contre cette impression, et bien qu'il se sentit le
+gosier serré et très sec, c'est d'un air crâne qu'il répondit: Il faudra
+voir.
+
+Il faudra voir!...
+
+L'émotion du jeune gredin était trop visible pour ne point frapper le
+vieux clerc d'huissier, mais il n'y sembla pas prendre attention. Elle
+l'inquiétait peu.
+
+--Avant tout, Chupin, reprit-il, je veux t'expliquer en quoi et comment
+le projet du bourgeois diffère du tien. Ton plan serait excellent, s'il
+n'y avait à courir sur le perchoir que le camarade dont on veut régler
+le compte. Mais il n'en est pas ainsi. Par conséquent, si on sciait
+simplement une planche au hasard, on risquerait fort qu'un bon garçon y
+mît le pied et fît la culbute, tandis que l'autre continuerait à se
+porter comme un charme.
+
+--C'est pourtant vrai! approuva Toto, qui avait ce bon sens si rare de
+se rendre à l'évidence, même quand elle était contre lui, vous avez
+raison...
+
+Il se gratta rageusement une demi-minute et ajouta:
+
+--Mais celui qui trouvera mieux sera malin.
+
+--J'ai trouvé mieux, Toto...
+
+--Bah!... je ne suis pas curieux, mais je voudrais voir.
+
+Le bonhomme semblait jouir du l'embarras du chenapan.
+
+[Illustration: A l'entrée de Tantaine, il se retourna.]
+
+--Écoute-moi donc, reprit-il. Tu vois,--et il montrait du doigt,--tout
+en haut de la maison d'en face, cette petite cabane de planches,
+appliquée contre la façade.
+
+--Toisé!... c'est la niche des sculpteurs.
+
+--Ouvre l'oeil et ferme ta bouche, prononça sévèrement le bonhomme.
+Cette cahute que je te montre à cent pieds en l'air, a, outre son visage
+fixe, une manière de fenêtre. Il s'agirait d'en scier l'appui, de chaque
+côté, jusqu'au ras du plancher.
+
+--C'est facile... mais après?... Je n'y suis pas.
+
+Le bonhomme branla dédaigneusement la tête.
+
+--Ah!... fit-il d'un ton de reproche, je te croyais plus intelligent que
+cela, Chupin. Suppose que l'ennemi du vieux monsieur, lequel ennemi
+s'appelle Pierre, soit dans cette loge en train de sculpter... Tout à
+coup, il entend dans l'avenue, une voix de femme qui crie: «Au
+secours!... Pierre, c'est moi, ton Adèle!...» Que fait mon gaillard?...
+Il se précipite vers la fenêtre, il l'ouvre, il se penche, et comme
+l'appui est scié... Saisis-tu?...
+
+--Cré chien!... s'écria Toto, évidemment empoigné, voilà un coup un peu
+bien monté. C'est machiné comme à la Gaîté!... Pas moyen qu'il en
+échappe. Il s'allonge au dehors, le montant dégringole... et le vieux
+est guéri de son jeune homme. Quel truc, papa!...
+
+--Pas mauvais, en effet. Reste à savoir si tu te charges de l'opération.
+
+Ainsi mis au pied du mur, Chupin se recueillit un moment.
+
+--Je ne dis pas non, répondit-il enfin, mais le bourgeois paiera-t-il?
+Si une fois l'affaire finie, il nous répondait: zut! Pas moyen d'aller
+se plaindre au commissaire.
+
+--Il paiera. Et d'ailleurs ne t'ai-je pas dit qu'il a donné moitié prix
+d'avance.
+
+L'oeil de Toto étincela.
+
+--Oh!... s'il y a des avances, dit-il.
+
+Le vieux clerc déboutonna sa crasseuse redingote, retira et mit entre
+ses dents l'épingle qui fermait sa poche de côté, et sortit
+mystérieusement deux billets de banque de mille francs qu'il montra en
+disant:
+
+--Voilà!...
+
+A cette vue, Chupin bondit.
+
+--Des chiffons de mille! bégaya-t-il d'une voix étranglée par la
+convoitise... Et si j'accepte il y en a un pour moi?...
+
+--Naturellement. Et tu en auras un second après.
+
+--Eh bien!... c'est dit, papa, canaille qui se dédit!... Quand aurais-je
+ma part?
+
+--La voici, répondit le bonhomme, en lui tendant un des billets.
+
+Au contact du papier de soie, Toto frémit et vibra de la tête aux pieds,
+et vingt fois en une seconde, il baisa le précieux chiffon. Puis une
+sorte d'ivresse folle montant à sa cervelle, il se leva et sans souci
+des passants, il exécuta un cavalier seul échevelé.
+
+Après de tels préliminaires, l'affaire devait marcher toute seule, comme
+sur des roulettes.
+
+Il fut convenu que Toto pénétrerait cette nuit même dans la bâtisse de
+M. Gandelu, et qu'il n'en sortirait pas sans avoir achevé l'opération.
+
+Sa tâche devait se borner là, cependant il fut spécifié qu'il resterait
+dans les environs pour épier le résultat. Le bon Tantaine, lui, se
+chargeait de guetter le moment opportun qui pouvait se faire attendre
+deux ou trois jours, et prendrait ses mesures pour faire pousser à
+propos le cri destiné à attirer le sculpteur à la petite fenêtre de la
+loge.
+
+Le bonhomme pensait à tout. Il eut même l'attention d'expliquer à Toto
+quel genre de scie à main il lui fallait choisir, et il lui donna
+l'adresse d'un fabricant sans rival, assure-t-il, pour ces outils.
+
+Surtout, recommandait-il, prends bien garde, ami Chupin, de laisser des
+traces de ton passage, qui ne manqueraient pas d'éveiller les
+soupçons... Rappelle-toi qu'un atome seulement de sciure de bois sur le
+plancher ferait tout découvrir... Il serait prudent de te munir d'une
+lanterne sourde... Graisse bien ta scie, surtout, et quand elle sera
+engagée, fiche au bout un fort bouchon de liège, rien de meilleur pour
+étouffer le grincement des dents mordant le bois. Et quand tu auras fait
+ta besogne, ingénie-toi à bien masquer les traits de scie... Ils
+sauteraient aux yeux si tu les laissait tels quels... A ta place,
+j'emporterais une boule de mastic de vitrier pour les bien boucher, et
+par dessus le tout, je promènerais du plâtre, tu en auras sous la
+main...
+
+C'est la bouche béante que Toto écoutait son vieil associé. Il ne lui
+supposait pas, certes, cette expérience de certaines choses.
+
+Il jura qu'il s'arrangerait de façon à défier tous les regards, et
+jugeant le chapitre des recommandations épuisé, il se leva.
+
+Mais le vieux clerc d'huissier n'avait pas fini.
+
+--Pendant que je te tiens, interrogea-t-il, parle-moi donc un peu de
+Caroline Schimel. Tu as dit à Beaumarchef qu'elle m'accusait de l'avoir
+enivrée, et qu'elle me cherchait partout pour se venger; est-ce vrai?
+
+Le garnement éclata de rire.
+
+--Vous n'étiez pas mon associé, alors, papa, et je disais cela par
+farce, l'histoire de vous faire peur... La vérité est que vous avez tant
+fait boire cette malheureuse, qu'elle est très malade et qu'elle a voulu
+qu'on la porte à l'hôpital.
+
+Cette rectification parut réjouir sensiblement le bon Tantaine. Il se
+leva à son tour, et au moment de lui serrer la main que Toto lui tendait
+crânement:
+
+--A propos, demanda-t-il, où loges-tu?...
+
+--Ah!... voilà!... Hier, je nichais aux carrières d'Amérique, sous le
+second four à gauche, en entrant par le chemin des carrières, mais du
+coup, je me mets dans mes meubles...
+
+--Si tu voulais ma chambre, en attendant?... J'ai déménagé, et j'ai
+encore mon grenier pour quinze jours.
+
+--J'en suis!... Où est-il?...
+
+--Eh! tu le connais, rue de la Huchette, à l'hôtel du Trou, je vais te
+donner un mot pour la bourgeoise, Mme Loupias.
+
+Il arracha en effet un feuillet à son crasseux portefeuille, et écrivit
+au crayon, une «prière de loger un jeune parent à lui, M. T. Chupin,
+dont il répondait.»
+
+Cette autorisation, maître Toto la serra précieusement à côté du billet
+de banque, dans sa cravate, qui était à la fois son coffre-fort et sa
+caisse des archives.
+
+--Et maintenant, prononça-t-il, à demain, je vais rôder autour de la
+bâtisse pour tirer mon plan!
+
+Il s'éloigna aussitôt, les deux mains dans ses poches, sifflant, et le
+vieux clerc put le voir traverser la chaussée, et gagner la contre-allée
+opposée.
+
+Au moment où il arrivait devant la maison en construction, M. Gandelu,
+l'entrepreneur, en sortait avec son fils, et s'arrêtait pour causer avec
+un ouvrier. Pendant près d'une minute, Toto et le jeune M. Gaston se
+trouvèrent debout l'un près de l'autre, si près, que la misérable blouse
+du garnement effleurait le veston de l'aimable gandin.
+
+Un singulier sourire erra sur les lèvres du bon Tantaine, lorsqu'il vit
+cet ironique rapprochement.
+
+--Deux enfants de Paris, murmura-t-il, jolis produits de la civilisation
+qui se valent. Seulement, l'un est abruti par la satiété, et la
+nécessité a aiguisé l'intelligence de l'autre. Le petit crevé s'étalait
+sur le trottoir, pendant que le gamin cherchait dessous, dans le
+ruisseau... Natures semblables, d'ailleurs, ils ont les mêmes goûts, des
+inspirations et des instincts pareils!... Pourquoi n'est-ce pas Toto qui
+achète des cigares de vingt sous, et Gaston qui ramasse les bouts?... On
+ne sait pas. A choisir, je préfère encore Toto...
+
+Mais il n'avait pas de temps à perdre à philosopher, l'omnibus du
+Palais-Royal passait, il le prit, et une demi-heure plus tard il entrait
+dans cette maison de la rue Montmartre, où il avait établi Paul
+Violaine.
+
+Mme Brigot, cette digne concierge, qui était prête à jurer qu'elle
+avait Paul dans sa maison depuis des années, surveillait dans sa cour,
+avec un intérêt marqué, un de ses locataires qui mettait du vin en
+bouteilles, lorsque la silhouette du vieux clerc d'huissier se dessina
+dans le cadre de la porte cochère.
+
+Elle quitta tout en l'apercevant, et roula jusqu'à lui, souriant de son
+plus accueillant sourire, le saluant de ses plus belles révérences.
+
+Encore sous l'empire des méditations qui avaient occupé le temps de sa
+course en omnibus, Tantaine ne daigna seulement pas toucher du bout du
+doigt le bord de son chapeau gras, et c'est d'un air distrait et du ton
+le plus bourru qu'il demanda à la portière:
+
+--Comment va notre jeune homme?...
+
+--Mieux, monsieur, beaucoup mieux, je lui ai fait hier soir une si bonne
+soupe, qu'il s'en léchait les doigts jusqu'au coude, il avait une mine
+de roi, le matin, et M. le docteur vient de lui envoyer douze bouteilles
+de vin qui le remettront tout à fait.
+
+Le père Tantaine qui se souciait aussi peu de la réponse que de la
+question, fit un pas pour gagner l'escalier, mais la mère Brigot lui
+barra le passage.
+
+--On est venu hier soir, monsieur, prononça-t-elle d'un air de mystère,
+prendre des renseignements sur M. Paul.
+
+Cette nouvelle eut le pouvoir d'arrêter court le bonhomme, et de le
+ramener à la situation présente, assez désagréablement même.
+
+--Qui?... interrogea-t-il avec une vivacité qui trahissait une vive
+inquiétude.
+
+--Un monsieur. Il m'a demandé si je connaissais bien M. Paul, et depuis
+combien de temps, et ce qu'il faisait, et s'il avait beaucoup d'amis, et
+où il logeait avant d'habiter ici, et patati, et patata...
+
+--Et qu'avez-vous répondu?
+
+--Ce que vous m'avez ordonné, recta, rien de plus, rien de moins.
+
+--Comment était ce monsieur? reprit le bon Tantaine au bout d'un moment.
+
+--Ah!... je peux vous le dire, car je l'ai dévisagé à votre intention,
+et j'ai son portrait là...
+
+--Voyons ce portrait.
+
+--Pour lors, figurez-vous un homme comme tout le monde, ni grand ni
+petit, pas maigre ni trop gras non plus, l'air cossu... et pingre avec
+cela, car il m'a fait causer plus d'un quart d'heure, et il ne m'a pas
+seulement offert une pièce de cent sous!... Quelle misère!...
+
+Après des indications si précises, le vieux clerc était juste aussi
+avancé qu'avant. Il ne dissimula pas une grimace de dépit.
+
+--Enfin, interrompit-il, vous n'avez rien remarqué en lui de
+particulier?
+
+--Si, ses lunettes en or, avec des branches plus fines qu'un brin de
+fil, et aussi la chaîne de son gilet, plus grosse que le doigt...
+
+--Et c'est tout?
+
+Mme Brigot consulta longuement sa tabatière, source de ses
+inspirations.
+
+--Mon Dieu, oui!... répondit-elle. Ah!... c'est-à-dire non... il doit
+vous connaître, ce monsieur-là.
+
+--Moi?... pourquoi supposez-vous cela?...
+
+--C'est que, voyez-vous, pendant qu'il me questionnait, il avait l'air
+d'être sur la braise... A tout moment il coulait son oeil vers la
+porte d'entrée. Sauf votre respect, il paraissait inquiet comme Minette,
+c'est ma chatte, quand elle me vole un morceau de viande pendant que
+j'ai le dos tourné...
+
+--Allons, merci, mère Brigot, faites toujours bonne garde!...
+
+La digne concierge s'obstinait à lui offrir une prise, mais il refusa,
+et lentement, bien lentement, contre son habitude, il commença à gravir
+l'escalier. A chaque marche presque il s'arrêtait.
+
+Quel peut être, pensait-il, ce questionneur?
+
+Son esprit alerte parcourait les espaces sans bornes des probabilités,
+des possibilités, et il ne trouvait pas un fait où accrocher un soupçon.
+
+--Et cet homme me connaît, se disait-il, car cette portière idiote qui
+n'a pas su me donner son signalement, a fait sur son attitude, une
+observation que lui envierait un policier de profession. S'il était
+inquiet, agité, s'il tremblait d'être surpris par moi, c'est qu'il
+travaillait contre moi, c'est que ses intentions sont mauvaises.
+
+A mesure qu'il réfléchissait, son anxiété se changeait en effroi.
+
+--Tonnerre du ciel!... murmura-t-il, ce mouchard me serait-il décoché
+par la rue de Jérusalem?... Aurais-je la police à mes trousses?...
+
+Il s'efforçait de se rassurer, de raffermir son audace ébranlée, mais il
+n'y réussissait qu'imparfaitement.
+
+--Ah! n'importe, fit-il, je dois me hâter... Après le succès, je suis
+sûr de pouvoir anéantir toutes les preuves, il faut que je réussisse
+vite...
+
+Il était arrivé au troisième étage, devant la porte du petit logement de
+Paul.
+
+Il sonna, on vint ouvrir aussitôt.
+
+Mais à la vue de la personne accourue au coup de sonnette, il recula les
+bras en l'air et ne put étouffer un cri de surprise, un cri de rage en
+même temps.
+
+C'était une femme qui lui ouvrait, une jeune fille, Mlle Flavie, la
+fille du banquier Martin-Rigal.
+
+D'un seul coup d'oeil, le doux Tantaine, ce pénétrant observateur,
+avait vu que Mlle Flavie n'était pas chez Paul pour une simple visite
+de quelques minutes. Elle avait retiré son chapeau et son manteau, et
+elle tenait à la main une bande de tapisserie.
+
+--Que désirez-vous, monsieur?... demanda-t-elle.
+
+Le vieux clerc voulut répondre, mais il ne put articuler un mot. On eût
+dit qu'une main de fer lui serrait la gorge. Il était devenu plus rouge
+que l'homme qui va être frappé d'un coup de sang.
+
+Lui, toujours si maître de soi, dont le masque immobile gardait le
+secret de ses plus terribles émotions, lui que rien ne semblait devoir
+surprendre, il était déconcerté, ému, tremblant, il perdait son
+sang-froid...
+
+Mlle Flavie, elle, l'examinait d'un oeil curieux, et avec un
+visible dégoût. Jamais elle ne s'était trouvée si près d'une pareille
+misère. Et pourtant ce vieux si sale, si sordide, qui puait les
+habitudes crapuleuses, qui lui répugnait invinciblement, il lui semblait
+qu'elle le connaissait, et trouvait à ses traits une expression
+inexplicable de déjà vu...
+
+Comme cependant il se taisait toujours Mlle Flavie répéta sa
+question.
+
+--Je voudrais parler à M. Paul, balbutia le vieux clerc, d'une voix à
+peine intelligible, il m'a chargé d'une commission, et il m'attend...
+
+--S'il en est ainsi, monsieur, entrez, je dois seulement vous prévenir
+que le médecin de M. Paul est près de lui.
+
+Tout en parlant, Mlle Flavie s'était effacée le long de l'huisserie,
+pour laisser l'entrée libre au doux père Tantaine, et éviter autant que
+possible son répugnant contact.
+
+Il passa devant elle en s'inclinant bien bas, traversa le petit salon de
+Paul, et, en familier de la maison, sans seulement frapper pour annoncer
+sa présence, il ouvrit la porte de la chambre à coucher et y entra.
+
+Un spectacle au moins singulier l'y attendait.
+
+Paul, fort pâle, était assis sur son lit, le torse nu, et le souriant
+Hortebize lui prodiguait ses soins intelligents.
+
+Il en avait besoin. Il portait au bras, depuis la naissance du cou
+jusqu'à la saignée, le long de l'épaule, et sur la poitrine, une immense
+plaie vive qui semblait devoir être des plus douloureuses.
+
+Debout près du lit, le bon docteur appliquait soigneusement sur cette
+affreuse blessure des morceaux de beaudruche, enduits préalablement à
+l'aide d'un pinceau, d'une solution contenue dans une petite fiole
+placée sur la table de nuit.
+
+A l'entrée du père Tantaine, il se retourna, et telle était l'habitude
+qu'avaient ces deux hommes de s'entendre et de se comprendre, qu'il leur
+suffit, pour échanger leurs pensées, d'un mouvement et d'un regard que
+Paul ne remarqua pas.
+
+--Flavie est là!... disait le geste du père Tantaine, venir seule chez
+ce jeune homme!... elle est folle!...
+
+--Eh!... je ne le sais que trop!... répondait l'oeil du digne M.
+Hortebize; mais je n'y puis rien.
+
+Paul aussi s'était retourné, et c'est avec une exclamation de plaisir
+qu'il avait salué le vieux clerc d'huissier.
+
+De tous les gens qui l'entouraient et qui successivement lui imposaient
+leur volonté, depuis qu'il s'était livré pieds et poings liés à
+l'honorable placeur de la rue Montorgueil, le bon Tantaine était celui
+qu'il préférait. Il le jugeait moins mauvais que les autres associés, et
+avait en lui une confiance relative.
+
+--Approchez, lui dit-il gaiement, approchez et regardez en quel
+pitoyable état m'ont mis le docteur et M. Mascarot.
+
+Le bonhomme n'avait pas attendu, pour s'avancer, cette amicale
+invitation.
+
+C'est avec l'attention et la curiosité d'un connaisseur qu'il examinait
+la blessure de Paul et suivait les mouvements du docteur.
+
+--Pour l'instant, observa-t-il, on jurerait une brûlure récente, il n'y
+a pas à dire non. Reste à savoir si la cicatrice présentera les mêmes
+apparences.
+
+--Absolument.
+
+--C'est qu'il s'agit de tromper des regards exercés, non ceux de M. de
+Champdoce, qui croira tout ce que nous voudrons, mais ceux de sa femme,
+de ses amis, de son médecin peut-être.
+
+--Nous les tromperons.
+
+Il était aisé de comprendre, à l'accent du docteur, qu'il était, ainsi
+qu'il le disait, parfaitement sûr de son affaire.
+
+--Reste à savoir, reprit le bonhomme, combien de temps il nous faudra
+attendre pour que la cicatrice soit blanche et ait l'air bien ancienne.
+
+--Avant un mois, père Tantaine, nous pourrons présenter Paul à M. le duc
+de Champdoce.
+
+--Oh!...
+
+--C'est ainsi. La cicatrice, bien entendu ne sera pas naturelle, mais
+j'ai imaginé un petit moyen de «simulation» qu'on ne découvrira certes
+pas.
+
+Le pansement était terminé, et Paul après avoir passé sa chemise,
+s'était glissé sous ses couvertures.
+
+--Je me tiendrai tranquille, dit-il, tant que j'aurai la garde-malade
+que vous entendez dans le salon, et qui, j'en suis sûr, attend votre
+départ avec une vive impatience.
+
+Le souriant Hortebize fronça le sourcil et lança à son malade un regard
+furieux que le niais ne comprit pas... «Taisez-vous donc,» lui disait ce
+regard.
+
+--Depuis quand l'avez-vous, cette garde-malade? demanda le bonhomme
+d'une voix altérée.
+
+--Parbleu!... depuis que je suis au lit, répondit Paul de l'air le plus
+fat. Je lui ai écrit que je ne pouvais aller chez elle étant
+souffrant.... Elle est venue. Elle a reçu ma lettre à neuf heures, à
+neuf heures dix minutes elle était ici...
+
+[Illustration:--Lisez et vous serez convaincu.]
+
+L'excellent docteur, tout en rangeant les divers objets dont il s'était
+servi, avait manoeuvré de façon à passer derrière le doux Tantaine, et
+de là il faisait à Paul des gestes désespérés pour lui imposer silence:
+mais en vain.
+
+--Il paraît, poursuivait le détestable vaniteux, que M. Martin-Rigal
+passe sa vie dans son cabinet. Sitôt levé, il court s'y enfermer, et il
+n'en sort plus de la journée. De la sorte, Flavie est libre comme l'air.
+Dès qu'elle sait ce brave banquier au milieu de ses paperasses, elle
+jette un châle sur ses épaules et elle accourt. Parole d'honneur! on
+n'est pas plus jolie ni plus aimable.
+
+Il eut un petit ricanement des plus impertinents, et ajouta:
+
+--Je ne courrais pas grands risques à envoyer promener M. Mascarot.
+
+--Vous auriez tort, croyez-moi, fit sévèrement le docteur.
+
+Paul aperçut enfin le geste dont le digne M. Hortebize souligna cet
+avis, mais il se méprit sur sa signification.
+
+--Oh!... je n'ai pas cette intention, reprit-il vivement. Je veux
+simplement dire que si M. Martin-Rigal s'avisait à cette heure de me
+refuser sa fille, il serait assez mal venu. Entre son père et moi,
+Flavie n'hésiterait pas...
+
+Depuis que parlait le protégé de B. Mascarot, le vieux clerc d'huissier
+ne cessait de tracasser rageusement ses lunettes.
+
+--Vous vous vantez, sans doute, balbutia-t-il.
+
+--Pourquoi?... Flavie m'aime, n'est-ce pas; tout est là. Pauvre
+fille!... Je dois l'épouser et je l'épouserai, mais si je voulais!...
+
+--Misérable!... s'écria le doux père Tantaine, misérable drôle!...
+
+Sa physionomie trahissait une si furieuse colère, son geste était si
+menaçant, que Paul surpris et effrayé, recula jusqu'à la ruelle, près du
+mur.
+
+--Il n'y a qu'un sot, poursuivit le bonhomme, qu'un sot et un lâche, qui
+ose parler ainsi d'une malheureuse enfant dont la seule faute est
+d'aimer un fat indigne d'elle. Et tu crois, mon jeune drôle, que je
+supporterai...
+
+Il n'en put dire davantage parce que le souriant Hortebize l'interrompit
+en lui mettant, la main sur la bouche, et l'entraîna hors de la chambre
+en murmurant:
+
+--Viens, viens, tu nous perds...
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+La porte se referma violemment sur le docteur et le vieux clerc
+d'huissier, et Paul se trouva seul avant d'avoir pu articuler une
+syllabe.
+
+Il était abasourdi; positivement il tombait des nues.
+
+A quelles causes devait-il attribuer l'incroyable sortie du doux père
+Tantaine.
+
+Sans doute, Paul avait eu tort de parler trop légèrement d'une jeune
+fille digne de tous ses respects, qui avait droit surtout à sa
+reconnaissance, mais ce n'était point là, jugeait-il, un cas pendable,
+et si la conduite de Flavie ne justifiait pas son accès de fatuité, elle
+l'expliquait jusqu'à un certain point.
+
+Une circonstance futile ajoutait à sa surprise, et mettait le comble à
+son mécontentement: Sa suffisance avait été bien plus affectée que
+sincère, et il n'en était pas à ce mépris railleur de toute morale, mais
+il avait pensé, en l'affichant, se hausser au niveau de ses complices et
+mériter leurs éloges... En vérité, il avait mal réussi.
+
+Il eût compris et accepté une observation du souriant Hortebize. Le
+docteur était l'intime ami de M. Martin-Rigal, et par contre, le
+protecteur naturel de Flavie.
+
+Mais quels rapports existaient entre le père Tantaine, cet espèce de
+mendiant cynique, et le riche banquier qui donnait à son héritière un
+million de dot? Aucun, en apparence.
+
+Pourquoi donc cette fureur soudaine, ces expressions si véhémentes?...
+
+Oubliant les douleurs aiguës que lui causait sa blessure au moindre
+mouvement, Paul s'était dressé sur son lit, et le cou tendu, prêtant
+l'oreille, il écoutait, espérant recueillir quelque chose de ce qui se
+passait dans la pièce voisine.
+
+Mais toute son attention était inutile. C'était un mur et non une
+cloison qui séparait la chambre à coucher du petit salon, et il
+n'entendait rien.
+
+--Que font-ils, se demandait-il, que complotent-ils?...
+
+Le doux père Tantaine et l'excellent M. Hortebize avaient traversé
+rapidement le salon, mais ils s'étaient arrêtés sur le palier.
+
+Le souriant docteur avait pris sa physionomie de circonstance, et il
+s'efforçait de consoler le bonhomme qui paraissait désespéré.
+
+--Du courage, lui disait-il à voix basse, du courage, que diable!... A
+quoi bon s'irriter ainsi!... Peux-tu revenir sur ce qui est fait? Non,
+n'est-ce pas, il est trop tard. D'ailleurs, si tu le pouvais, tu n'en
+aurais ni la volonté, ni la force...
+
+Le vieux clerc d'huissier avait tiré son mouchoir à carreaux, et il
+essuyait, non plus les verres teintés de ses lunettes, mais ses yeux: il
+pleurait.
+
+--Ah!... je ne comprends que trop, à cette heure, murmurait-il, ce qu'a
+dû souffrir M. de Mussidan, pendant que je lui prouvais que sa fille a
+un amant... J'ai été dur, impitoyable, j'en suis puni; oui, bien
+cruellement puni!....
+
+--Voyons, mon vieux camarade, n'attachons pas trop d'importance à un
+propos en l'air, Paul n'est qu'un enfant!...
+
+Le bonhomme hocha tristement la tête.
+
+--Paul est un misérable, répondit-il, Paul n'aime pas Flavie, et elle
+l'adore. Oh! ce qu'il nous a dit est vrai, trop vrai, je le sens: entre
+son père et lui, elle n'hésiterait pas. Pauvre jeune fille, quel
+avenir!...
+
+Il s'interrompit brusquement, et grâce au plus énergique effort de
+volonté, réussit à ressaisir, en apparence au moins son sang-froid
+habituel.
+
+--Mais je ne veux pas, reprit-il, laisser Flavie ici... Je ne puis lui
+parler, tu vas tâcher, docteur, de lui faire entendre raison.
+
+L'excellent M. Hortebize ne put dissimuler une grimace.
+
+--J'en serai, répondit-il, pour mes frais d'éloquence, tu ne seras plus
+maître de toi, et alors... songe, mon vieil ami, qu'un seul mot livre
+notre secret.
+
+--Je t'en prie!... Je te jure que je saurai, quoi qu'il arrive, me
+contenir.
+
+--Soit, je vais essayer...
+
+Il rentra sur ces mots, et le bonhomme, pour l'attendre, s'assit sur une
+marche de l'escalier, le front entre ses mains.
+
+Mlle Flavie se disposait à retourner près de Paul, quand le docteur
+reparut.
+
+--Vous!... fit-elle d'un air mécontent, je vous croyais bien loin.
+
+--J'avais laissé la porte entre-baillée, dit le digne M. Hortebize, je
+comptais revenir, ayant à vous parler, et sérieusement, qui plus est.
+Allons bon!... voici que vous froncez vos jolis sourcils... cela prouve
+que vous me devinez... Eh bien!... oui, je viens vous dire que la place
+de Mlle Martin-Rigal n'est pas ici...
+
+--Je le sais.
+
+Cette réponse fut faite d'un ton si calme et si froid, que le souriant
+docteur faillit en être déconcerté.
+
+--Il me semble alors, commença-t-il...
+
+--Quoi?... Que je n'y devrais pas être? Que voulez-vous? je place le
+devoir au-dessus des convenances. Paul est très malade, il n'a personne
+près de lui, qui donc le soignera, si celle qui doit être sa femme
+l'abandonne?... Paul n'est-il pas comme mon mari, n'a-t-il pas le
+consentement de mon père?...
+
+Hortebize réfléchissait. Il cherchait, entre tous ses arguments, ceux
+qui devaient frapper l'imagination de cette enfant terrible.
+
+--Raison de plus, dit-il, pour vous retirer et ne jamais revenir ici. Je
+suis votre ami, Flavie, écoutez la voix de mon expérience. Les hommes
+sont ainsi faits, que jamais ils ne pardonnent à une femme de s'être
+compromise, même pour eux... Toujours un moment vient où ils
+reprocheront les folies qui ont le plus délicieusement flatté leur
+amour-propre. Savez-vous ce qu'on dirait le lendemain de votre mariage,
+si on apprenait que vous êtes venue ici?... On dirait que Paul était
+votre amant, et que cette raison seule a arraché le consentement de
+votre père. Croyez-moi, ne vous exposez pas à des médisances, qui tôt ou
+tard troubleraient votre ménage.
+
+Mlle Flavie était devenue plus rouge qu'une pivoine. Évidemment le
+docteur avait frappa juste, elle hésitait.
+
+--Laisserai-je donc Paul tout seul... objecta-t-elle, que
+pensera-t-il?...
+
+--Paul, mon enfant, est presque remis. Et tenez, si vous êtes
+raisonnable, je vous promet que demain il ira vous rendre visite.
+
+Ce dernier argument décida Mlle Rigal.
+
+--Soit!... dit-elle, je vous obéis. Ah! vous ne me direz plus que je
+suis une méchante entêtée. Le temps de prévenir Paul, et je pars. A
+bientôt.
+
+Le docteur se retira singulièrement surpris de ce facile triomphe, mais
+ne se doutant pas qu'il le devait à un soupçon déjà éveillé dans
+l'esprit de Mlle Flavie, et qu'il avait confirmé.
+
+--Nous l'emportons, dit-il à son digne associé; retirons-nous vite, elle
+me suit.
+
+Une fois dans la rue seulement, le doux père Tantaine parut recouvrer la
+pleine possession de soi-même.
+
+--Nous l'emportons, reprit-il... oui, pour aujourd'hui... mais demain...
+Quoi qu'il m'en coûte, je vais hâter le mariage de Paul... Je le puis
+maintenant sans danger. Le seul obstacle qui sépare ce garçon des
+millions de la maison de Champdoce aura disparu avant quarante-huit
+heures.
+
+Le digne M. Hortebize pâlit à cette confidence, bien qu'elle fut loin
+d'être inattendue.
+
+--Quoi!... balbutia-t-il, André...
+
+--André est bien malade, ami docteur. Je me suis arrêté au plan dont je
+t'ai parlé, et le plus difficile de la besogne sera fait cette nuit par
+notre jeune ami Toto-Chupin.
+
+--Par ce garnement!... Tu le jugeais si dangereux, il y a quinze jours,
+que tu songeais à t'en défaire...
+
+--J'y songe encore, et je fais d'une pierre deux coups. Quand, après la
+chute d'André, on reconnaîtra que l'appui de sa fenêtre a été scié, on
+cherchera l'auteur de cette abominable action. Mes précautions sont
+prises, on trouvera Toto à l'hôtel du Péron. On lui prouvera qu'il a
+changé un billet de mille francs et acheté une scie à main...
+
+Le docteur leva au ciel des bras éplorés.
+
+--Deviens-tu fou!... s'écria-t-il, Toto te dénoncera!...
+
+--J'y compte bien, mais d'ici là, nous aurons enterré ce bon père
+Tantaine. Après, ami docteur, nous enterrerons B. Mascarot. Beaumarchef,
+le seul qui nous ait bien servis, sera en Amérique... La farce sera
+jouée, la police pourra chercher.
+
+Il était difficile, impossible même, de soupçonner que ce bon père
+Tantaine, qui parlait si allègrement de la police, en était à se
+demander s'il n'avait pas à ses trousses les plus fins limiers de la
+préfecture.
+
+Le sourire refleurit donc sur les lèvres vermeilles du bon docteur.
+
+--Décidément, fit-il, tu réussiras; mais, pour Dieu, hâte-toi! toutes
+ces alternatives, ces transes perpétuelles finiront par me rendre
+malade.
+
+Les deux estimables associés causaient ainsi au coin de la rue Joquelet,
+cachés derrière une voiture de blanchisseuse.
+
+Une même préoccupation les retenait là. La promesse de Flavie était-elle
+sincère, avait-elle simplement voulu se débarrasser des importunités de
+l'excellent M. Hortebize? Ils tenaient à le savoir.
+
+Flavie avait dit vrai, car après moins de dix minutes d'observation, ils
+la virent passer à quelques pas d'eux.
+
+--Maintenant, fit le vieux clerc, je me retire plus tranquille... à
+demain, docteur.
+
+Et sans attendre une réponse, il s'éloigna rapidement dans la direction
+de la rue Montorgueil; poursuivant tout en marchant son éternel
+monologue.
+
+--Comment arriver, grommelait-il, jusqu'à ce curieux à lunettes d'or!...
+Et personne à qui confier mes inquiétudes!... Mais bast!... quand on a
+trois personnalités de rechange, on en sauve toujours une...
+
+Il fut interrompu par Beaumarchef qui lui barra le passage au moment où
+il s'engageait sous la porte cochère de l'honorable placeur.
+
+--Je vous guettais, lui dit l'ancien sous-off. Imaginez-vous que M. de
+Croisenois est là-haut, et qu'il me boit le sang. Il est venu pour
+parler au patron, et je lui ai dit de repasser; mais il s'est assis, en
+déclarant qu'il attendrait, et je ne puis parvenir à le renvoyer.
+
+Cette circonstance parut contrarier prodigieusement le père Tantaine.
+
+--Remonte, ordonna-t-il à l'employé de l'agence, et fais patienter ce
+marquis de deux liards, le patron ne saurait tarder à revenir.
+
+Puis, quand il fut sûr que Beaumarchef ne pouvait le voir, il traversa
+en courant le passage de la Reine de Hongrie et disparut dans l'allée de
+la maison Martin-Rigal.
+
+Ma foi!... grommelait-il, Beaumar pensera ce qu'il voudra... Avant
+quinze jours il sera loin...
+
+Il avait tort de suspecter Beaumarchef. L'ex sous-off ne s'occupait que
+de sa consigne. On lui avait dit: remonte, il était remonté. On lui
+avait dit: fais patienter Croisenois, il s'y employait de toute son
+éloquence.
+
+Mais les raisons les meilleures ne pouvaient toucher le marquis, lequel
+jugeait qu'à attendre ainsi dans un bureau de placement, il
+compromettait sa dignité.
+
+--Sacrebleu!... grognait-il, on devrait bien ne pas oublier les
+rendez-vous qu'on donne...
+
+Il s'arrêta... La porte du sanctuaire de l'agence s'était ouverte, et B.
+Mascarot apparaissait, dans l'encadrement.
+
+--Ce n'est pas moi qui suis inexact, monsieur le marquis, dit-il.
+L'exactitude consiste à arriver non avant l'heure, mais à l'heure.
+Veuillez consulter votre montre et prendre la peine de passer...
+
+Le marquis si impertinent avec Beaumarchef, devint fort petit garçon
+lorsqu'il fut assis dans le cabinet de l'honorable placeur. Il n'osait
+même pas prendre la parole, et c'est d'un oeil inquiet qu'il suivait
+les mouvements de B. Mascarot, lequel semblait chercher quelque chose
+parmi des liasses d'imprimés qui encombraient son bureau.
+
+Quand il eut trouvé ce qu'il voulait:
+
+--Je vous ai fait venir, monsieur le marquis, commença-t-il, pour cette
+grosse affaire industrielle que vous devez lancer, selon nos
+conventions.
+
+--Oui, je sais... nous avons à causer, à nous entendre, à étudier la
+question... Rien n'est encore décidé, n'est-ce pas, il faut voir,
+examiner, tâter le terrain.
+
+L'honorable placeur se permit un petit sifflement assez peu respectueux.
+
+--Je vois, cher monsieur, fit-il, que vous me croyez homme à attendre
+sous l'orme votre bon plaisir... Détrompez-vous. Quand je m'occupe d'une
+affaire, elle marche. Pendant que vous couriez à vos plaisirs, je
+travaillais pour vous avec mon ami Catenac. Et tout est prêt...
+
+--Comment, tout?
+
+--Mon Dieu, oui! Vos bureaux sont loués, rue Vivienne; les statuts de
+votre société sont déposés chez le notaire, les membres de votre conseil
+sont choisis, l'imprimeur m'a apporté hier les titres, les prospectus,
+les circulaires, les affiches; vous avez signé un traité pour les
+annonces... nous commençons demain la publicité.
+
+--Mais c'est invraisemblable, c'est...
+
+--Lisez, interrompit B. Mascarot, en tendant une feuille de papier;
+lisez et vous serez convaincu.
+
+Croisenois, abasourdi, prit le papier et lut à haute voix:
+
+ MINES DE CUIVRE DE TIFILA
+
+ (ALGÉRIE)
+
+ Société en commandite par Actions
+
+ =Mis DE CROISENOIS ET CIE=
+
+ CAPITAL: QUATRE MILLIONS DE FRANCS
+
+ _La Société des mines de Tifila ne s'adresse pas aux spéculateurs
+ téméraires qui consentent à courir les chances aléatoires des
+ placements à gros revenus. Nos souscripteurs ne doivent pas compter
+ sur un intérêt de plus de six à sept pour cent..._
+
+--Eh bien!... demanda l'honorable placeur, que dites-vous de ce début?
+
+Le marquis ne répondit pas, il achevait tout bas la circulaire.
+
+--C'est que tout cela semble vrai, murmura-t-il, très vrai, très
+réel!...
+
+Sans qu'il y parut, l'amour propre de B. Mascarot était agréablement
+chatouillé.
+
+--On fait ce qu'on peut, dit-il modestement. Je dois fournir un prétexte
+aux braves gens que je me propose de faire chanter; je l'ai choisi le
+meilleur possible.
+
+L'agitation de Croisenois était terrible. Il était de ces gens qui,
+réduits à vivre au jour le jour, d'expédients et d'industrie, engagent
+sans souci l'avenir, comme s'ils espéraient qu'entre le moment où ils
+promettent et celui où il faudra tenir, quelque chose d'inattendu et
+d'heureux arrivera pour les dégager... un héritage tombant du ciel ou un
+tremblement de terre.
+
+Acculé dans une situation sans issue, il essaya de se débattre.
+
+--Le prétexte est si excellent, objecta-t-il, que ce prospectus nous
+amènera forcément des souscripteurs sérieux. La postérité de Gogo est
+éternelle. Que ferons-nous de tout leur argent?
+
+--Nous le refuserons, donc. Ah! Catenac est un gaillard qui sait manier
+la loi. Lisez vos statuts. L'article 50 dit que les actions sont
+nominatives et que vous vous réservez le droit d'accepter ou de refuser
+telles souscriptions qu'il vous plaira.
+
+Le marquis les consulta, ces fameux statuts, l'article s'y trouvait.
+
+[Illustration:--Comme je t'aime, cher père, et que tu est bon!]
+
+--Soit, fit-il, ceci n'est rien. Que ferons-nous si un de ces malheureux
+à qui vous allez imposer un certain nombre d'actions, vend fictivement
+ou réellement ces actions à un tiers, et s'avisait de nous faire
+poursuivre par ce tiers?...
+
+Le grave Mascarot souriait.
+
+--L'article 21, répondit-il, a prévu cette petite manoeuvre, qui
+serait tout simplement un contre-chantage; écoutez-le.
+
+«Un registre de transfert est déposé au siège de la société. Un
+transfert ne sera valable qu'autant qu'il aura été autorisé par le
+gérant et inscrit sur le registre des transferts.»
+
+--Et comment finira cette comédie?...
+
+--Tout naturellement. Vous annoncerez un beau matin que les deux tiers
+du capital étant absorbés, vous vous mettez en liquidation aux termes de
+l'article 47... Six mois plus tard, vous faites savoir que la
+liquidation a produit zéro franc, zéro centime; vous vous lavez les
+mains, et tout est dit.
+
+Battu sur tous les points, M. de Croisenois eut recours à un suprême
+argument.
+
+--Me lancer dans l'industrie en ce moment, n'est-ce pas risquer
+d'augmenter les répugnances que peut avoir M. de Mussidan à me donner sa
+fille... Une fois marié, au contraire.
+
+Un petit ricanement bien sec de l'honorable placeur lui coupa la parole.
+
+--Une fois marié, continua le placeur, quand vous auriez reçu la dot de
+Mlle Sabine, vous nous tireriez votre courte révérence. C'est là ce
+que vous pensez, cher monsieur. Pur enfantillage. Je vous tiendrai,
+croyez-le, après comme avant.
+
+Il était clair que résister encore serait folie.
+
+--Commencez donc votre publicité, murmura Croisenois.
+
+B. Mascarot lui tendit la main.
+
+--Voilà qui est dit, reprit-il. Les premières annonces paraîtront dans
+les journaux du matin... En retour, demain dans l'après-midi vous serez
+admis officiellement chez M. de Mussidan. Présentez-vous hardiment, et
+tâchez de plaire à Mlle Sabine. . . .
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+Lorsque M. Martin-Rigal sortit de son bureau ce soir-là, sa fille fut,
+pour lui, bien plus affectueuse que de coutume.
+
+--Comme je t'aime, cher père, répétait-elle en l'embrassant, que tu es
+bon!
+
+Malheureusement il était si préoccupé qu'il ne songea pas à demander à
+Mlle Flavie la cause de cet accès de tendresse.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Le danger qui menaçait André était imminent, immense... Cependant il ne
+dépassait pas ses prévisions.
+
+Le courageux artiste ne s'abusait pas. L'importance de la partie engagée
+lui donnait la mesure de l'audace de ses ennemis.
+
+Seul, il faisait obstacle à leurs projets; seul, il se dressait entre
+eux et le but; il était clair que tous les moyens leur seraient bons
+pour se défaire de lui, et qu'ils ne reculeraient pas devant un crime.
+
+Toutes ses démarches étaient surveillées, il en avait acquis la
+certitude; partout il traînait à sa suite une escorte d'espions;
+pourquoi? La mission de ces gens ne pouvait être que d'épier l'occasion
+favorable.
+
+Mais cette perspective, cette certitude d'un guet-apens ne pouvait
+l'arrêter. Si même il songeait à prendre des précautions, c'est qu'il se
+disait:
+
+--Si je péris, Sabine est perdue.
+
+Seul, il eût cherché le péril, il l'eût défié, provoqué, il eût bien su
+trouver un moyen pour contraindre ses invisibles adversaires à se
+découvrir, à se montrer.
+
+Pour Sabine, il se résignait à une prudence bien éloignée de son
+caractère. Un éclat et il la perdait.
+
+Il savait bien qu'il trouverait des auxiliaires à la préfecture de
+police, mais c'était risquer de déshonorer la famille de Mussidan.
+
+Certes, il était certain qu'avec du temps et de la patience il
+arriverait à surprendre le secret des ignobles coquins. Mais s'il se
+sentait une patience à déplacer grain à grain des montagnes, le temps
+lui manquait.
+
+Les minutes qui séparaient Sabine de l'horrible et irréparable sacrifice
+étaient comptées, et il lui semblait que sa vie s'écoulait comme de
+l'eau, avec les heures...
+
+Levé avec le jour, André s'était assis devant sa table de travail, et le
+front dans ses mains, il réfléchissait.
+
+Un à un, il prenait les événements recueillis la veille, et il
+s'efforçait de les assembler, de les coordonner, de les ajuster, comme
+un enfant qui successivement essaie toutes les pièces disséminées d'un
+jeu de patience.
+
+Il cherchait le lien probable, l'intérêt commun de tous ces gens qu'il
+avait observés, de Verminet, Van Klopen, Mascarot, Hortebize,
+Martin-Rigal...
+
+Soumettant à la plus sévère analyse tous les incidents des derniers
+jours, le jeune peintre devait fatalement arriver à Gaston Gandelu.
+
+--N'est-il pas surprenant, se disait-il, que ce triste garçon soit
+victime d'une odieuse machination ourdie précisément par les misérables
+qui s'acharnent après nous, par Verminet, par Van Klopen; n'est-il pas
+incroyable...
+
+Il tressaillit et s'arrêta court.
+
+Une pensée toute nouvelle venait d'éclore dans son esprit, pensée
+informe, mal définie, incomplète, à peine viable, mais pensée de joie à
+coup sûr, de délivrance et d'espoir.
+
+L'inexplicable voix du pressentiment lui disait que la perte du jeune M.
+Gaston était liée à la sienne et à celle de Sabine, qu'ils étaient
+enveloppés dans le filet de la même intrigue, enfin que cette perfidie
+savante des faux billets n'était qu'une manoeuvre dépendant du plan
+général...
+
+Comment cela se faisait, comment Gaston et lui se trouvaient confondus,
+André ne pouvait le concevoir, et cependant il eût juré que cela était,
+il en avait pour ainsi dire conscience.
+
+Qui avait dénoncé le jeune M. Gaston à son père? Catenac. Qui avait
+conseillé cette plainte au procureur impérial déposée contre Rose-Zora?
+Encore Catenac. Or, ce Catenac, qui était l'avocat de M. Gandelu, était
+l'homme d'affaires de Verminet et de Croisenois; n'avait-il pas obéi à
+leurs inspirations?...
+
+Tout cela, certes, était vague, embrouillé, obscur; entre chacune de ces
+étranges présomptions, des lacunes existaient, impossibles à combler, en
+apparence, et pourtant André décida qu'il poursuivrait ses
+investigations dans ce sens.
+
+Il venait de prendre un crayon, et se disposait à se tracer un plan
+méthodique de recherches, lorsqu'on frappa discrètement à la porte de
+l'atelier.
+
+Machinalement il consulta la pendule: il n'était pas neuf heures.
+
+--Entrez!... dit-il en se levant.
+
+La porte s'ouvrit, et le coup que reçut le jeune peintre fut si violent
+et si inattendu, qu'il chancela et fut obligé de s'appuyer sur un
+chevalet.
+
+Ce visiteur matinal qui lui arrivait, n'était autre que le père de
+Sabine, M. de Mussidan. Il ne l'avait aperçu que deux fois en sa vie,
+c'en était assez pour ne l'oublier jamais.
+
+Le comte, lui aussi était ému. Ce n'est qu'après une longue nuit
+d'insomnie et d'angoisses, après les plus cruels débats, qu'il s'était
+décidé à cette démarche. Mais il avait eu le temps de se préparer.
+
+--Vous m'excuserez, monsieur, commença-t-il, de me présenter chez vous à
+pareille heure, mais je tenais essentiellement à vous rencontrer.
+
+André s'inclina. En deux secondes, mille suppositions, les plus
+diverses, avaient assailli son esprit. Comment M. de Mussidan venait-il
+chez-lui, dans quel but?... Était-ce en ami ou en ennemi? Était-ce de
+son chef, ou l'avait-on envoyé? Qui lui avait donné l'adresse?...
+
+--Je suis grand amateur de peinture, poursuivit le comte, et un de mes
+amis, dont le goût est très sûr, m'a parlé avec enthousiasme de votre
+talent. C'est vous expliquer la liberté que je prends, la curiosité m'a
+poussé, j'ai voulu voir.
+
+La fin de la phrase ne venait pas; il s'arrêta court et ajouta:
+
+--Je suis le marquis de Bivron.
+
+Ainsi M. de Mussidan pensait n'être pas connu, et il espérait cacher sa
+personnalité. C'était déjà un indice.
+
+--Je ne puis qu'être très flatté de votre visite, répondit André;
+malheureusement je n'ai rien d'achevé en ce moment; je n'ai là que des
+études et quelques esquisses... Si vous voulez les voir?...
+
+Le comte ne se fit pas répéter l'invitation. Il était affreusement
+embarrassé de son personnage, et se sentait rougir sous le regard franc
+et hardi du jeune peintre. Et pour comble, dès en entrant, il avait
+aperçu dans un des angles de l'atelier ce tableau mystérieusement voilé
+dont lui avait parlé le doux père Tantaine.
+
+Il se mit donc à tourner autour de l'atelier, donnant en apparence toute
+son attention aux toiles accrochées au mur, faisant en réalité
+d'héroïques efforts pour garder son sang-froid et dissimuler l'atroce
+douleur qui déchirait son âme.
+
+--Ainsi donc, pensait-il, les misérables n'ont pas menti, et ce rideau
+de serge cache le portrait de ma fille!... Ainsi, cet homme est l'amant
+de Sabine! Elle venait ici, elle y passait ses journées, et je ne me
+doutais de rien. Hélas!... à qui la faute? Quels reproches ai-je le
+droit de lui adresser?... Pauvre enfant!... Il y a longtemps que sa mère
+a déserté le foyer, moi je fuyais ma maison, elle restait seule, privée
+de caresses, de conseils, d'affection... Elle a écouté la voix de son
+coeur, elle s'est abandonnée à qui lui promettait ces tendresses que
+lui refusaient ses parents.
+
+Du moins, le comte était forcé de s'avouer que le choix de Sabine ne lui
+paraissait pas indigne. A première vue il avait été frappé de l'attitude
+pleine de noblesse du jeune artiste, de sa mâle beauté, de l'expression
+énergique et intelligente de sa physionomie.
+
+--Hélas!... ajoutait-il, il l'aime sans doute, et cependant, dès qu'elle
+a connu nos périls, sans hésiter elle s'est dévouée... oui, elle
+l'aime, car si elle a eu le courage de renoncer à lui, elle a failli
+mourir.
+
+De son côté, André redevenu maître de lui, délibérait, et se demandait
+quelle conduite tenir.
+
+--Ah!... vous vous présentez chez moi sous un nom d'emprunt, monsieur le
+comte, pensait-il; soit, je respecterai votre incognito, mais j'en
+profiterai pour vous faire connaître la vérité, je vous dirai ce que je
+n'aurais peut-être jamais osé vous dire...
+
+Si extrême que fût la préoccupation d'André, elle ne l'empêchait pas
+d'observer son visiteur, et il remarquait fort bien que les regards de
+M. de Mussidan revenaient sans cesse, et comme à la dérobée, sur le
+tableau voilé.
+
+--Il faut, se disait-il, qu'on ait parlé au comte de ce portrait, et
+c'est pour lui qu'il vient... Qui a pu lui en parler?... Nos ennemis.
+Donc, on a dû calomnier Sabine...
+
+Cependant, M. de Mussidan avait passé en revue toutes les esquisses, et
+il avait eu le temps de rassembler toute son énergie. Il revint vers
+André.
+
+--Recevez mes félicitations, monsieur, prononça-t-il; les éloges de mon
+ami, que je croyais exagérés étaient encore au-dessous de votre beau
+talent. Je regrette toutefois que vous n'ayez rien d'absolument fini,
+car vous n'avez rien, n'est-ce pas?...
+
+--Rien, monsieur.
+
+Le regard du comte vacilla, et c'est avec un tremblement dans la voix
+qu'il reprit:
+
+--Pas même ce tableau, dont la bordure splendide dépasse ce rideau de
+serge?
+
+Bien qu'il attendit cette question, le jeune peintre rougit
+excessivement.
+
+--Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, ce tableau est complétement
+terminé, seulement je ne le montre à personne.
+
+Après cela, M. de Mussidan ne pouvait plus douter de la sûreté des
+informations du vieux clerc d'huissier.
+
+--Je devine, fit-il, c'est un portrait de femme?
+
+--C'est un portrait de femme, oui, monsieur.
+
+La situation était étrange, et ils n'étaient guère moins troublés l'un
+que l'autre; ils détournaient la tête, essayant de cacher leur trouble.
+
+Mais le comte s'était juré qu'il irait jusqu'au bout.
+
+--C'est tout simple, dit-il avec un rire forcé, on est amoureux. Tous
+les grands peintres ont immortalisé la beauté de leur maîtresse.
+
+Les yeux d'André étincelèrent.
+
+--Arrêtez, monsieur, interrompit-il, vous vous méprenez!... Ce portrait
+est celui de la plus pure et de la plus chaste des jeunes filles. Je
+l'aime, cesser de l'aimer me serait aussi impossible que de suspendre
+par le seul effort de ma volonté, la circulation de mon sang... mais je
+la respecte plus encore. Elle, ma maîtresse, grand Dieu!... Je me
+mépriserais plus que le dernier des misérables, si abusant jamais de sa
+sainte confiance, j'avais murmuré à son oreille un mot, un seul mot, un
+seul qu'elle n'osât pas répéter à sa mère!
+
+De sa vie M. de Mussidan n'avait éprouvé une plus délicieuse sensation.
+André disait vrai, il le sentait à son accent, et il était tenté de lui
+serrer les mains, de lui sauter au cou.
+
+--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il; mais un portrait dans un atelier,
+suppose un modèle qui vient poser...
+
+--Et elle y est venue, monsieur, seule, à l'insu de ses parents, en se
+cachant comme pour mal faire, risquant son honneur, sa réputation, sa
+vie... me donnant ainsi une preuve immense de son... affection.
+
+Il hocha tristement la tête et poursuivit:
+
+--Hélas!... j'avais peut-être tort d'accepter ce dévouement sublime, et
+je ne l'ai pas seulement accepté, je l'ai sollicité à genoux, à mains
+jointes... Comment la voir autrement, lui parler, entendre le son de sa
+voix? Nous nous aimons, mais tant de préjugés, d'affreuses conventions
+nous séparent, qu'il y a entre nous un abîme plus difficile à franchir
+que l'Océan. Elle est l'unique héritière d'une grande famille, très
+riche, malheureusement, très noble, très fière, tandis que moi...
+
+André s'interrompit. Il attendait, il espérait une réponse, un mot, un
+encouragement, ou un blâme...
+
+Le comte gardait le silence, il continua avec une certaine violence,
+mais sans amertume:
+
+--Savez-vous qui je suis? Un pauvre diable d'enfant trouvé, déposé
+clandestinement dans un tour par quelque pauvre fille séduite... Un
+matin, à douze ans, je me suis évadé de l'hospice de Vendôme avec vingt
+francs en poche, et je suis venu à Paris. Et depuis, je lutte... Voici
+dix ans que tous les matins je m'éveille avec une volonté plus ardente
+que la veille. En suis-je plus avancé?... Et encore, vous ne voyez que
+le côté brillant de mon existence. Ici je suis artiste, ailleurs, je
+suis ouvrier. C'est ainsi. Regardez mes mains,--et il les montrait,--si
+elles sont rudes, calleuses, c'est qu'elles ont été durcies par le
+ciseau et le marteau. J'ai du talent, je le crois; je réussirai, je
+l'espère; mais il a fallu étudier et vivre. Eh bien! l'ouvrier a nourri
+l'artiste, il a payé ses leçons, il lui a acheté des couleurs, des
+pinceaux et des toiles...
+
+Si M. de Mussidan se taisait c'est qu'il ne pouvait se défendre d'une
+réelle admiration pour ce beau caractère qui se révélait à lui, et il ne
+voulait pas se trahir.
+
+--Tout cela, reprit André, elle le sait, et elle m'aime quand même. Elle
+a confiance en moi. Quand j'ai désespéré, c'est elle qui m'a crié:
+courage! Ah!... elle a raison, si la patience et la volonté donnent le
+génie. Ici même elle m'a juré que jamais elle ne serait la femme d'un
+autre, et j'ai foi en sa promesse. Il n'y a pas un mois, un des hommes
+les plus brillants de Paris sollicitait sa main; elle est allée à lui et
+lui a conté notre histoire, et lui, il s'est retiré généreusement, et il
+est aujourd'hui mon ami le plus cher...
+
+Il s'arrêta, car il étouffait; c'était la cause de son bonheur qu'il
+plaidait, pour le cas où il triompherait du marquis de Croisenois, et
+son anxiété était affreuse.
+
+--Et maintenant, monsieur, reprit-il après un moment, souhaitez-vous
+voir le portrait de cette jeune fille?
+
+--Oui, répondit le comte, oui, je vous serai reconnaissant de cette
+marque de confiance.
+
+André s'approcha du cadre, et déjà il touchait le rideau, quand, tout à
+coup, se ravisant, il se retourna.
+
+--Eh bien!... non, s'écria-t-il, non, continuer cette comédie serait
+indigne de moi.
+
+M. de Mussidan pâlit. Ce mot pouvait avoir une terrible signification.
+
+--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.
+
+--Que je vous connaissais, monsieur, que je savais que je parlais au
+comte de Mussidan et non au marquis de Bivron. Je ne découvrirai pas ce
+tableau sans vous avoir prévenu, sans vous avoir dit...
+
+D'un geste bienveillant, le comte l'empêcha d'achever.
+
+--Je sais, monsieur, prononça-t-il, que je vais voir le portrait de
+Sabine, découvrez-le, je vous prie.
+
+Le jeune peintre obéit, et pendant un moment M. de Mussidan demeura en
+extase devant cette oeuvre véritablement remarquable.
+
+--Oui, c'est bien elle, murmura-t-il, voilà bien son sourire,
+l'expression de ses yeux... c'est beau!
+
+Il prononça encore quelques mots à voix basse; puis lentement, il alla
+s'asseoir dans le fauteuil du jeune peintre et parut se recueillir.
+
+Le malheur est un rude maître. Quelques semaines plus tôt, il eût souri
+et haussé les épaules à la proposition de donner sa fille à ce petit
+peintre. Alors il songeait à M. de Breulh-Faverlay.
+
+A cette heure, il eût reçu comme une faveur céleste la liberté de
+choisir André pour Sabine. C'est qu'il pensait à Croisenois.
+
+[Illustration: Un tourbillon de soie et de dentelle fit irruption dans
+l'atelier.]
+
+A ce nom maudit qui montait à ses lèvres, le comte tressaillit.
+
+Pour qu'André montrât une telle assurance, il fallait, pensait-il qu'il
+n'eût pas été informé des derniers événement.
+
+Il interrogea et fut détrompé.
+
+Sûr d'avoir gagné sa cause, le jeune peintre osa dire à M. de Mussidan
+tout ce qu'il savait, comment et par qui il l'avait su, l'empressement à
+le servir de M. de Breulh, quel rôle avait accepté la vicomtesse de
+Bois-d'Ardon; enfin, ses conjectures, ses démarches, ses investigations,
+ses présages de succès, ses projets, ses espérances...
+
+Il s'exprimait avec une véhémence extraordinaire, son énergie débordait,
+l'enthousiasme donnait à son regard une expression sublime, et sa parole
+enflammée rallumait dans le coeur du comte l'espoir près de
+s'éteindre.
+
+--Oui, nous triompherons, disait-il, je le sens, je le sais, j'entends
+une voix qui me l'assure!...
+
+Longtemps encore ils étudièrent la situation, et le résultat de leurs
+délibérations fut qu'il fallait redoubler de prudence, dissimuler, ne
+rien dire encore à Sabine, et faire figure au marquis de Croisenois.
+
+Surtout et avant tout, ils devaient ne jamais se voir, et cacher
+soigneusement leur cordiale entente.
+
+Onze heures sonnaient lorsque M. de Mussidan se leva pour se retirer.
+
+Après être resté un moment en contemplation devant le portrait de sa
+fille, il revint au jeune peintre, en lui prenant la main:
+
+--Monsieur André, prononça-t-il d'une voix émue, vous avez ma parole. Si
+nous parvenons à nous délivrer des misérables qui nous tiennent le
+couteau sur la gorge... Sabine sera votre femme...
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Après cette promesse qui empruntait aux circonstances une étrange
+solennité, M. de Mussidan sortit, et André s'affaissa sur le large divan
+de l'atelier.
+
+Ce courageux artiste, si fort contre l'adversité, succombait dans
+l'excès de son bonheur. En présence du comte, il avait pu, grâce à des
+efforts surhumains, maîtriser ses terribles émotions, rester calme quand
+il était affreusement bouleversé, paraître froid alors qu'il avait comme
+un brasier dans la tête et dans le coeur.
+
+Seul, il s'abandonnait sans vergogne aux transports de la passion.
+
+Elle est à moi!... s'écriait-il dans son délire, Sabine est à moi!...
+
+Mais cet accès d'enchantement et d'optimisme dura peu.
+
+Le mirage s'évanouit faisant place au vif sentiment de la réalité.
+
+Oui, Sabine serait à lui... mais quand il aurait su la conquérir. Entre
+elle et lui se dressaient Croisenois et ses associés. Il se sentait de
+force à se mesurer seul avec eux tous, mais encore fallait-il les
+atteindre et les combattre.
+
+--A l'oeuvre!... s'écria-t-il en se levant, à l'oeuvre!...
+
+Mais il s'arrêta, prêtant l'oreille.
+
+Il entendait dans son escalier, presque sur son palier, des éclats de
+rire immodérés. Au-dessus de ce rire qui était celui d'une femme, une
+voix d'homme grêle et aigre s'élevait, qui paraissait gronder.
+
+André n'eût pas le temps de se demander ce que ce pouvait être, sa porte
+fut comme enfoncée, et un tourbillon de soie, de velours et de dentelles
+fit irruption dans l'atelier.
+
+En ce tourbillon, le jeune peintre reconnut, non sans stupeur, la belle
+Rose-Zora de Chantemille.
+
+Derrière elle venait le jeune M. Gaston, et ce fut lui qui prit la
+parole.
+
+--C'est nous!... s'écria-t-il, en personnes naturelles. Hein!... elle
+est bonne, celle-là?... Nous attendiez-vous?
+
+--Pas du tout, je l'avoue.
+
+--C'est une surprise de papa. Pauvre bonhomme!... Parole d'honneur, je
+veux embellir sa vieillesse, comme dit Léonce. Ce matin il entre dans ma
+chambre et me dit: «J'ai fait hier toutes les démarches pour qu'une
+personne que tu adores soit mise en liberté. Cours donc la chercher.»
+Hein! c'est gentil, cela. Je cours, Zora joue la fille de l'air, et nous
+voilà.
+
+André n'écoutait que d'une oreille distraite. Il surveillait Zora-Rose
+qui tournait autour de l'atelier, en poussant toutes sortes
+d'exclamations. Elle allait arriver au portrait de Sabine, elle voudrait
+écarter le rideau, il serait difficile de l'en empêcher.
+
+--Pardon, dit-il, j'ai un tableau à faire sécher...
+
+Et comme le portrait était posé sur un chevalet mobile, il le roula dans
+sa chambre.
+
+--Maintenant, reprit M. Gandelu fils, il s'agit de célébrer la
+délivrance et je viens vous chercher pour déjeuner...
+
+--Merci de l'intention, mais j'ai à travailler...
+
+--Ah!... je la trouve bien bonne, mais vous savez, on ne me la fait
+plus, vite habillez-vous...
+
+--Véritablement, je ne puis sortir.
+
+Le jeune M. Gaston réfléchit dix secondes, puis tout à coup se frappant
+le front:
+
+--Vous ne voulez pas venir au déjeuner, s'écria-t-il, eh bien!... le
+déjeuner viendra à vous. Ah!... fameux!... Je descends le commander.
+
+André s'élança après lui, sur le palier, le rappela, cria, mais en vain,
+et il rentra aussi contrarié que possible.
+
+Cette contrariété, Rose la remarqua.
+
+--Voilà comment il est, fit-elle, en haussant les épaules. Et il se
+croit très drôle. Cocodès, va!
+
+Le ton de la jeune femme trahissait un si profond mépris pour M. Gandelu
+fils, que le jeune peintre la regarda d'un air surpris.
+
+--Cela vous étonne, reprit-elle, ce que je vous dis là!... On voit bien
+que vous ne le connaissez pas. Quelle scie!... Et tous ses amis lui
+ressemblent. Si vous les écoutiez une heure, vous auriez des nausées.
+Tenez, rien qu'à me rappeler les soirées passées en leur compagnie, je
+bâille.
+
+Elle bâilla en effet.
+
+--Si encore il m'aimait, soupira-t-elle.
+
+--Lui!... mais il vous adore, répondit André qui ne pouvait s'empêcher
+de trouver Rose pleine de bon sens; il a failli devenir fou pendant que
+vous étiez là-bas.
+
+Zora-Rose eut un geste que lui eût envié Toto-Chupin.
+
+--Et vous croyez cela!... s'écria-t-elle. Gaston fou d'une femme!... Il
+est trop bête. De moi, savez-vous ce qu'il aime? Les robes qu'il me paie
+et les diamants qu'il m'achète. Quand les passants me regardent, et
+qu'ils disent: «Mâtin!... quel chic!...» mon idiot se dresse sur ses
+ergots, et il répète comme s'il avait de la bouillie plein la bouche
+«Ah! mais oui!... pour du chic nous avons du chic!...» Si j'avais un
+peignoir d'indienne, il ne me regarderait pas, et cependant... j'en vaux
+la peine.
+
+Le fait est que l'air de Saint-Lazare n'avait point été défavorable à
+Rose. Son impudente beauté n'avait jamais eu un tel éclat; elle
+resplendissait de jeunesse, de vie, de passion et d'insolence...
+
+--Cocodès, poursuivait-elle, gandin, petit crevé!... Mon nom de Rose
+écorchait sa vilaine bouche, il m'appelle Zora, un nom de chien. Et je
+ne le camperais pas là!... Nous verrons bien. Il a de l'argent, mais je
+me moque de l'argent, moi. Mon petit Paul n'avait pas le sou, lui, et
+cependant je l'aimais bien. Dieu!... m'a-t-il fait rire quelquefois!...
+Avec lui je n'avais pas à manger tous les jours, j'étais bien
+malheureuse... C'est égal, c'était le bon temps.
+
+--Pourquoi l'avez-vous abandonné ce pauvre Paul?...
+
+--Dites-moi, vous, pourquoi il y a du velours à 45 francs le mètre. Je
+voulais savoir quelle sensation on éprouve quand on se met sur les
+épaules un cachemire des Indes... Et un beau jour j'ai filé. Mais qui
+sait?... Paul allait peut-être me quitter. Il y avait quelqu'un qui
+cherchait à nous séparer, notre voisin de l'hôtel du Pérou, rue de la
+Huchette, un vieux singe qu'on appelait le père Tantaine, et qui était
+clerc d'huissier...
+
+A ce nom, André, positivement, faillit tomber à la renverse.
+Tantaine!... un vieux... clerc d'huissier... C'était bien le sien.
+
+Cependant, si vive que fut son impression, il parvint à la cacher.
+
+--Bast!... fit-il d'un ton léger, quel intérêt pouvait avoir ce bonhomme
+à vous séparer?
+
+--Je ne sais, répondit Rose, devenue sérieuse, mais à coup sûr il en
+avait un. On ne donne pas pour rien des billets de banque aux gens, et
+je lui ai vu donner un billet de 500 francs à Paul. Bien plus, il lui
+avait promis de lui faire gagner beaucoup d'argent, par l'entremise d'un
+de ses amis, un placeur nommé Mascarot...
+
+Cette fois, André ne fut pas pris à l'improviste. Il pressentait qu'il
+allait être question de l'honorable placeur.
+
+Mais son esprit s'épouvantait des proportions que prenait l'intrigue
+qu'il avait à déjouer. Car il n'en doutait pas: toutes ces manoeuvres
+qu'il découvrait une à une, devaient tendre à un but commun.
+
+André se souvenait, à cette heure, de cette visite que lui avait fait
+Paul, un jour, sous prétexte de lui remettre vingt francs, et de l'air
+singulier qu'il avait. Il se rappelait que Paul s'était vanté de gagner
+un millier de francs par mois, et qu'il n'avait pas su dire où ni à
+quoi.
+
+--Paul m'a peut-être oubliée, reprit Rose, je le crains. Une fois je
+l'ai rencontré chez Van Klopen, et il ne m'a rien dit. Il est vrai qu'il
+était avec ce Mascarot. Mais n'importe, je suis décidée à le chercher,
+et à lui demander pardon, et il me pardonnera...
+
+De tout ceci, une conclusion très nette ressortait.
+
+Paul était protégé par l'association... donc il lui était utile, il la
+servait. Rose était persécutée, donc elle gênait.
+
+Voilà ce que pensait André.
+
+--Et même, ajoutait-il, si Catenac a fait enfermer Rose, c'est que les
+misérables ont quelque chose à craindre d'elle. S'ils ont essayé de la
+faire disparaître, c'est que sa seule présence peut déranger leurs
+combinaisons...
+
+Mais il n'eût pas le temps de poursuivre sa déduction. Le fausset du
+jeune M. Gaston grinçait dans l'escalier. Bientôt il apparut criant:
+
+--Place au festin!... Que la fête commence!...
+
+Deux garçons de restaurant, en effet, suivaient M. Gandelu fils, chargés
+de mannes immenses, pleines de provisions.
+
+En tout autre circonstance, André eût été furieux de cette invasion de
+victuailles, de cette perspective d'un déjeuner qui allait durer au
+moins deux heures, et mettre tout sens dessus dessous dans son atelier.
+
+Mais, en ce moment, il en était à bénir l'inspiration du jeune M.
+Gaston; il le trouvait beau, aimable, spirituel, et c'est de la
+meilleure grâce du monde qu'avec l'aide de Zora-Rose il débarrassait sa
+grande table, pour qu'on y dressât le couvert.
+
+Seul, le jeune M. Gaston ne faisait rien, il pérorait.
+
+--Ah!... mes chers bons, disait-il, vite il faut que je vous en conte
+une forte!... Imaginez-vous que le marquis de Croisenois, Henri, un de
+mes intimes amis, fonde une société industrielle.
+
+André faillit lâcher une carafe qu'il tenait.
+
+--Qui vous l'a dit? demanda-t-il vivement.
+
+--Parbleu?... une grande affiche jaune qui le crie à tous les passants.
+_Mines de Tifila, société en commandite!_ Non, j'en ferai une maladie.
+_Capital: quatre millions!_ Pas dégoûté, le marquis. Farceur! Et du
+pain?
+
+La figure du jeune peintre trahissait un si complet ébahissement, que M.
+Gandelu fils éclata de rire.
+
+--Pas vrai, qu'elle est drôle?... reprit-il. On dirait que vous attendez
+l'omnibus de Chaillot. Voilà juste comment je suis resté devant cette
+diablesse d'affiche, le bec grand ouvert. Croisenois directeur d'une
+compagnie!... Ah!... il va me la payer! J'aurais lu dans un journal que
+vous étiez nommé pape, que je n'aurais pas été plus ébaubi. Mines de
+Tifila! As-tu fini! Tifila!... On ne nous la fait plus, ah! mais non!
+Les actions sont de 500 francs. C'est pour rien, parole d'honneur! mais
+je n'ai pas de monnaie sur moi, vous passerez après le demi-terme...
+
+Cependant le déjeuner était servi, les garçons du restaurant s'étaient
+retirés, le jeune M. Gaston, de sa voix la plus aigre, criait: «A table!
+A table!!...»
+
+Mais, hélas! ce déjeuner qui commençait le plus gaiement du monde devait
+mal finir.
+
+M. Gandelu fils qui n'avait pas la tête bien solide, eut le tort de
+boire outre mesure. Bientôt les vapeurs du vin se mêlant dans son
+étroite cervelle, aux fumées de la vanité, le peu de bon sens qu'il
+avait disparut, et il commença à accabler Zora-Rose de reproches amers,
+ne comprenant pas, disait-il, comment un homme tel que lui, sérieux et
+destiné à jouer un grand rôle dans la société, avait pu se laisser
+séduire par une femme comme elle.
+
+Certes, le jeune M. Gaston possédait un joli répertoire d'invectives,
+mais Rose, sur ce chapitre était encore plus forte que lui. On
+l'attaquait, elle se défendit, et si vivement, que M. Gandelu fils, se
+sentant écrasé, se leva furieux, prit son chapeau et sortit en déclarant
+qu'il ne reverrait Zora de sa vie, qu'il lui abandonnait de bon coeur
+tout ce qu'elle tenait de sa générosité, mobilier et toilettes, trop
+heureux s'il pouvait, à ce prix, être débarrassé d'elle à tout jamais.
+
+Ce départ ne contraria pas trop André. Restant en tête à tête avec la
+jeune femme, il se flattait d'obtenir d'elle, avec un peu d'adresse, une
+biographie exacte de ce Paul, qu'il comptait maintenant parmi ses
+adversaires.
+
+Vain espoir! Zora-Rose, elle aussi était exaspérée, on l'eût été à
+moins, et elle ne voulut rien entendre.
+
+Elle reprit en toute hâte son grand manteau de velours, noua son chapeau
+au hasard, et sans même donner un coup d'oeil à la glace, elle
+s'envola, non sans avoir affirmé qu'elle allait se mettre en quête de
+Paul, qu'elle le retrouverait, et qu'elle saurait bien le décider à
+demander raison à Gaston de ses insultes.
+
+Tout cela s'était passé si rapidement, que le jeune peintre en était
+comme ébloui.
+
+C'était à croire que la Providence, se déclarant décidément pour lui,
+n'avait envoyé ces intéressants amoureux que pour lui fournir des
+renseignements nouveaux, positifs et de la plus haute importance.
+
+Et dans le fait, les déclarations de Rose, si incomplètes qu'elles
+fussent, éclairaient toute une partie de l'intrigue, enveloppée
+jusqu'alors d'épaisses ténèbres.
+
+Les relations de Paul avec le père Tantaine expliquaient la peine que
+s'était donné Catenac pour faire enfermer Rose, et par contre les
+fausses signatures arrachées à l'inepte confiance du jeune M. Gaston.
+
+Mais, d'un autre côté, que signifiait cette société industrielle lancée
+par le marquis de Croisenois en même temps qu'il sollicitait la main de
+Mlle de Mussidan?
+
+André pensa qu'il devait, avant tout, s'occuper de ce détail, et sans
+même songer à échanger sa vareuse rouge contre un paletot, il descendit
+et courut au coin de la rue des Martyrs où M. Gandelu fils lui avait dit
+avoir vu l'affiche.
+
+Elle était toujours à sa place, éblouissante, tirant l'oeil à vingt
+pas, séduisante assez pour faire tressaillir les écus du plus timide
+capitaliste.
+
+Rien n'y manquait, pas même une vue de TIFILA (_Algérie_), une superbe
+vignette, qui représentait quantité de travailleurs roulant sur des
+brouettes le précieux minerai.
+
+Tout en haut, le nom de Croisenois resplendissait en lettres d'un
+demi-pied.
+
+Il y avait bien cinq minutes qu'André contemplait ce chef-d'oeuvre,
+quand un éclair de prudence traversa son esprit.
+
+--Malheureux!... se dit-il, que fais-je ici? Qui sait combien de coquins
+épient sur ma physionomie la trace de mes sensations et de mes
+projets!...
+
+A cette pensée, il regarda vivement autour de lui; mais dans un rayon de
+plus de cent pas il n'aperçut aucune figure suspecte.
+
+--Ah!... n'importe, murmura-t-il, n'importe, il faut rentrer et chercher
+et imaginer un expédient pour faire perdre mes traces.
+
+Dépister ses surveillants!... le succès était à ce prix, il ne le
+comprenait que trop. Comment atteindre et frapper les misérables, si
+informés de ses moindres démarches, ils avaient toujours le loisir de se
+mettre en garde?...
+
+Aussi, lorsqu'il eût regagné son logis, il ne s'occupa plus que du moyen
+de glisser entre les mains de ses espions. Bientôt il crut l'avoir
+découvert.
+
+Sous ses fenêtres s'étendait un grand jardin qui dépendait d'une
+institution dont la façade se trouvait dans la rue de Laval prolongée.
+Un mur qui n'avait pas sept pieds de haut séparait seul la cour de sa
+maison de ce jardin.
+
+Pourquoi ne s'évaderait-il pas par là?
+
+--Je puis, se disait-il, me déguiser de façon à me rendre méconnaissable
+et demain, au petit jour, franchir le mur et m'esquiver par la rue du
+Laval, pendant que mes espions feront le pied de grue rue de la Tour
+d'Auvergne, devant ma porte. Ai-je besoin de loger ici plutôt
+qu'ailleurs? Non. Eh bien! tant que durera ma campagne, je demanderai
+l'hospitalité à Vignol, qui m'aidera au besoin.
+
+Ce Vignol était un ami d'André, un brave et loyal garçon, qui, en son
+absence dirigeait les travaux de la maison de M. Gandelu.
+
+--De cette façon, pensait-il, j'échappe si complétement à Croisenois et
+à sa bande, que je pourrai presque me mêler à leur jeu sans qu'ils me
+devinent. Il me faudra aussi cesser de voir tous ceux qui ont consenti à
+m'aider, M. de Breulh, M. de Mussidan, ce brave père Gandelu, mais la
+poste est là. Pour les cas pressants j'aurai le télégraphe, et il sera
+discret, car je vais choisir des termes de convention et en aviser mes
+correspondants.
+
+Sa résolution était prise; il écrivit à ces trois personnages qui
+s'intéressaient à lui, une longue lettre où il expliquait son plan.
+
+La nuit tombait lorsqu'il eut fini: il ne pouvait rien entreprendre à
+cette heure: il alla dîner dans les environs, puis ayant mis ses lettres
+à la poste, il rentra afin de préparer son travestissement, de le
+«répéter,» pour ainsi dire.
+
+Après s'être demandé quelle situation sociale serait le plus favorable à
+ses desseins, il avait décidé qu'il tâcherait de se donner l'apparence
+de ces malfaisants gredins qu'on rencontre le jour dans les estaminets
+borgnes de l'ancienne banlieu, autour des billards crasseux, et le soir
+à la porte des théâtres et des bals publics.
+
+[Illustration:--Dans une heure, tout sera fini.]
+
+Le costume, il l'avait sous la main, parmi ses vieilles hardes de
+travail. Une blouse bleu, un vieux pantalon à larges carreaux, de
+mauvaises chaussures et une casquette au rebut depuis des années,
+faisaient l'affaire.
+
+Restait à changer le visage, et c'est à cette tâche que André
+s'appliqua.
+
+Il commença par couper sa barbe, très peu forte, mais qu'il portait
+entière, puis il tailla ses cheveux sur le devant, de façon à ménager
+deux mèches qu'il lissa et colla sur ses tempes, avec force cosmétique.
+
+Cela fait, il chercha quelques pains de couleur pour l'aquarelle, et
+armé d'un pinceau il commença son oeuvre de «maquillage,» oeuvre
+bien plus difficile qu'on ne croit.
+
+Se barbouiller n'est rien, il faut pour se déguiser modifier le
+mouvement général de la physionomie. On n'arrive à ce résultat qu'en
+altérant la bouche et les yeux sièges principaux de l'expression.
+
+André, quoique peintre, ignorait cela. Aussi n'est-ce qu'après de long
+tâtonnements qu'il obtint un résultat passable. Il s'habilla alors, il
+tortilla autour de son cou une vieille cravate, et sut placer sa
+casquette selon le genre, de côté, la coiffe aplatie en arrière, la
+visière cachant l'oeil droit.
+
+Quand, ainsi équipé, il se regarda dans la glace, il se jugea hideux. En
+artiste consciencieux cependant, il cherchait les défauts de son
+oeuvre pour les corriger, lorsqu'on frappa à sa porte.
+
+Il était neuf heures, il n'attendait personne, les garçons du restaurant
+étaient venus rechercher leur vaisselle; quel visiteur lui arrivait
+donc? Ce ne pouvait être que sa concierge, et il était bien décidé à ne
+pas se laisser voir par elle, n'ayant en la discrétion de Mme
+Poileveu qu'une confiance très limitée.
+
+Qui est là? demanda-t-il.
+
+--Moi!... répondit une voix plaintive, moi, Gaston.
+
+Fallait-il se défier de ce garçon? Le jeune peintre jugea que non; il
+alla ouvrir.
+
+Oui, c'était bien M. Gandelu fils, mais en quel état!... Pâle,
+chancelant, la figure absolument décomposée.
+
+Il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur un fauteuil.
+
+--Est-ce que M. André est sorti? balbutia-t-il, je croyais avoir entendu
+sa voix.
+
+Ainsi il était dupe du travestissement. Ce triomphe ravit André, et lui
+apprit en même temps qu'il devait surveiller sa voix comme tout le
+reste.
+
+--Quoi!... dit-il, vous ne me reconnaissez pas!... Regardez-moi donc.
+
+Il fallut encore au jeune M. Gaston dix minutes d'examen.
+
+--Ah! c'est vous, murmura-t-il enfin, avec un triste sourire, elle est
+mauvaise, c'est-à-dire non, elle est bien bonne! mais je ne sais plus ce
+que je dis.
+
+Il était clair qu'une catastrophe avait dû fondre sur M. Gandelu fils.
+Ce ne pouvait être sa griserie du matin, qui le réduisait à cet excès de
+prostration.
+
+--Mais vous-même, demanda André, qu'avez-vous, qu'y a-t-il...
+
+--Il y a, mon cher bon, que je viens vous faire mes adieux!... En
+sortant de chez vous, j'irai me brûler la cervelle, n'importe où...
+
+--Êtes-vous fou!...
+
+Le jeune M. Gaston se frappa le front d'un air funèbre.
+
+--Pas la moindre fêlure, répondit-il, seulement l'échéance des faux
+billets est arrivée... Chanter ou mourir... Je ne veux pas chanter. Ce
+soir, comme je sortais de table, ayant dîné avec papa, le valet de
+chambre vint me dire à l'oreille qu'un vieux monsieur m'attend dans la
+rue. J'y cours, et je trouve un espèce de mendiant en redingote
+crasseuse, sale, repoussant, ignoble...
+
+--Le père Tantaine!... s'écria André.
+
+--Ah!... je ne sais pas son nom!... Il m'a déclaré d'un ton doucereux
+que le porteur de mes billets est décidé à les adresser au procureur
+impérial demain avant midi, mais qu'il me reste cependant un moyen de
+salut.
+
+--Et ce moyen est de partir avec Rose pour l'Italie.
+
+La surprise de M. Gandelu fils fut si forte, qu'il se redressa d'un
+bond.
+
+--Qui vous l'a dit?... s'écria-t-il.
+
+--Personne... je devine. C'est afin de pouvoir, à un moment donné, vous
+imposer ce départ précipité, qu'on vous a fait imiter la signature de M.
+Martin-Rigal. Et qu'avez-vous répondu?...
+
+--Que je la trouvais mauvaise et que je ne partirais pas. C'est niais,
+absurde, idiot, je le sais, mais, je suis comme cela, coulé d'un bloc,
+en acier. D'ailleurs, je vois le plan: le lendemain de ma fuite on irait
+trouver papa pour l'engager à chanter et il chanterait. Ah!... mais
+non!... Pauvre bonhomme! Mieux vaudrait lui donner un coup de couteau
+dans le dos, que de lui dire que son fils est un faussaire. C'est
+pourquoi je suis allé acheter le coquet petit revolver que voici, et
+dans une heure tout sera fini...
+
+André n'écoutait plus, il arpentait d'un pas fiévreux son atelier.
+Évidemment il tenait entre ses mains la vie de ce malheureux garçon.
+Quel parti prendre?...
+
+Lui conseiller de partir, c'était éloigner Rose, se priver d'une chance
+considérable de succès.. Le laisser faire.... il ne le pouvait pas; il
+ne pouvait oublier ce que le père de Gaston avait fait pour lui.
+
+--Écoutez-moi, Gaston, dit-il enfin, j'ai une idée du salut, et je vous
+la soumettrai quand nous serons hors d'ici. Seulement pour des raisons
+qu'il serait trop long de vous expliquer, il faut que je gagne la rue
+sans passer par la porte de ma maison... je le peux si vous voulez
+m'aider. Vous allez sortir, et à minuit précis vous irez sonner rue de
+Laval prolongée, à la porte de la maison qui porte le Nº... On vous
+ouvrira et vous demanderez au concierge un renseignement quelconque.
+Vous aurez soin de laisser la porte entrebâillée, et comme je serai dans
+le jardin de cette maison, guettant l'instant favorable, je
+m'esquiverai...
+
+M. Gandelu fils eut du moins le mérite de se conformer exactement aux
+instructions qui lui étaient données; le plan réussit, et à minuit dix
+minutes, André et lui gagnaient le boulevard extérieur.
+
+Le jeune peintre était alors plein d'espoir. D'abord il était persuadé
+qu'il venait de dépister ses espions, puis il entrevoyait, grâce à
+Gaston, le moyen de se ménager une diversion puissante, pendant qu'il
+s'acharnerait après Croisenois et ses honorables associés.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+C'est au boulevard Malesherbes, à la hauteur, à peu près, de l'église
+Saint-Augustin, dans une superbe maison neuve, que demeurait M. le
+marquis de Croisenois.
+
+Là, dans un modeste appartement de quatre mille francs, il avait réuni
+et rassemblé assez d'épaves de son opulence passée, pour éblouir de son
+faste les observateurs superficiels.
+
+Comme de raison, les créanciers ne laissaient pas refroidir la sonnette
+de M. de Croisenois, mais il avait su se mettre à l'abri de leurs
+tracasseries les plus directes.
+
+Son appartement était loué au nom de son valet de chambre. Son coupé et
+son cheval appartenaient pour la forme, à son cocher. Car il avait un
+cheval et une voiture, ce gentilhomme ruiné, si ruiné, qu'il lui était
+arrivé une fois de se coucher sans lumière, faute de quatre sous pour
+s'acheter une bougie.
+
+Deux domestiques servaient M. de Croisenois: un cocher, qui avait, en
+outre, dans ses attributions les gros ouvrages du logis, et un valet de
+chambre qui savait assez de cuisine pour improviser un déjeuner de
+garçon.
+
+Ce valet de chambre, B. Mascarot ne l'avait vu qu'une fois, et il lui
+avait produit une si singulière impression que plein de défiance en son
+endroit, il s'était efforcé de savoir qui il était et d'où il venait.
+
+Croisenois ne l'avait pris à son service, déclara-t-il à l'honorable
+placeur, que sur la recommandation d'un de ses amis, sir Waterfield.
+
+Il se nommait Morel, ce valet de chambre, mais il avait dû habiter
+longtemps l'Angleterre, car il bégayait l'anglais, et on lui eût coupé
+un doigt avant d'obtenir qu'il répondit: «Oui, monsieur,» comme tout le
+monde; il disait: «Yes, sir.»
+
+C'était, d'ailleurs, un homme précieux, tant pour ses qualités que pour
+sa tenue qui était de nature à honorer une maison. On devait croire
+qu'il servait pour le moins un chancelier, tant il avait de morgue et de
+gravité hargneuse, tant ses cols blancs comme neige étaient hauts et
+roides.
+
+André ignorait ces particularités, mais il avait eu quelques détails par
+M. de Breulh qui lui avait aussi donné l'adresse du marquis.
+
+C'est pourquoi, le lendemain de son évasion, sur les huit heures du
+matin, déguisé et grimé si bien qu'il devait se supposer méconnaissable,
+le jeune peintre vint s'établir chez le marchand de vins traiteur le
+plus voisin du domicile de M. de Croisenois.
+
+Cette heure, il l'avait choisie à dessein. Il était assez parisien pour
+n'ignorer pas que c'est celle où, dans les grands quartiers, les
+domestiques descendent chez le débitant du coin, pendant que les maîtres
+dorment encore, pour tuer le ver, échanger leurs informations, et
+renouveler leur provision de cancans et de médisances.
+
+La confiance d'André avait augmenté depuis la veille.
+
+C'est que le projet qu'il avait formé avant de s'évader par la rue de
+Laval, projet qui devait, à la fois, sauver Gaston et lui assurer un
+auxiliaire énergique, avait réussi au-delà de ses espérances.
+
+Voici ce qu'il avait fait.
+
+Après bien des peines, des observations, des menaces même, en usant et
+abusant de son influence, il avait réussi a entraîner le jeune M. Gaston
+jusqu'au domicile paternel.
+
+Arrivé rue de la Chaussée-d'Antin sur les deux heures, il n'avait pas
+hésité à faire réveiller l'entrepreneur, et, après lui avoir expliqué
+son travestissement, il lui avait tout raconté, comment le jeune M.
+Gaston se trouvait mêlé à l'intrigue dont il était lui-même victime,
+comment on lui avait extorqué des faux, et comment il avait failli cette
+fois se suicider.
+
+Naturellement, il insista sur le repentir de Gaston, sur les bons
+sentiments qu'il témoignait, faisant ressortir sa brouille avec
+Zora-Rose, et ses serments de devenir un homme sérieux.
+
+M. Gandelu fut rudement touché, il pleura, ce vieux brave homme... Mais
+il pardonna.
+
+Il vit son fils corrigé par cette affreuse leçon, rompant ses
+détestables relations, lui revenant, s'assurant par son travail une
+situation brillante.
+
+--Allons, avait-il dit à André, courez me le chercher, que je lui dise
+que nous le sauverons!
+
+André n'avait pas eu à aller bien loin, car le jeune M. Gaston attendait
+dans la pièce voisine, torturé par les plus poignantes anxiétés.
+
+Il était ému, quand il entra dans la chambre de son père, et ému d'une
+émotion réelle, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé en sa vie.
+Il pleurait, et ce n'était cette fois ni une passion stupide, ni un
+amour-propre idiot qui lui arrachaient des larmes; c'était le vif
+sentiment de ses torts, le repentir d'avoir si affreusement fait
+souffrir son père, cette homme si bon.
+
+Puis, en somme, il renaissait pour ainsi dire à la vie, car il avait été
+bien résolu à se tuer, il avait vu la mort...
+
+--Approchez, Gaston, lui avait dit André.
+
+Mais lui, avec une violence bien éloignée de son caractère:
+
+--Ah!... ne m'appelez plus ainsi, s'était-il écrié. Gaston!... elle est
+mauvaise! C'est comme cette couronne sur mes cartes de visite... parole
+d'honneur, je me fais de la peine. Gaston!... marquis!... cent mille
+claques, idiot. Mon nom est Pierre Gandelu, et papa est cent fois trop
+bon de me permettre de porter son nom!....
+
+Commencée ainsi, la réconciliation devait être complète. Il y avait bien
+des années que le digne entrepreneur n'avait été si heureux.
+
+Restait à s'occuper du salut du malheureux imprudent. Mais l'idée
+qu'André avait eue vint à M. Gandelu.
+
+--Je ne crois pas, dit-il, que les misérables osent exécuter leur menace
+et adresser les faux au procureur impérial. Non, ils ne l'oseront pas.
+Quel juge d'instruction, d'ailleurs, informé de toutes les
+circonstances, ne rendrait pas une ordonnance de non lieu!... Mais mon
+fils ne peut pas rester sous le coup de ce système d'intimidation. C'est
+donc moi qui porterai plainte. Oui, demain avant midi, je serai au
+parquet, et nous saurons bien ce que c'est enfin que cette _Société
+d'escompte mutuel_ qui circonvient les mineurs, leur prête de l'argent
+et les exhorte à faire des signatures fausses... Comme il faut tout
+prévoir, mon fils partira demain matin pour la Belgique, mais il n'y
+restera pas longtemps, vous verrez...
+
+André avait passé chez M. Gandelu le reste de la nuit, et c'est dans la
+chambre du jeune M. Gaston, redevenu Pierre comme devant, qu'il s'était
+grimé avec plus de soin et de succès que la veille.
+
+L'avenir, à ses yeux, se teintait de rose pendant qu'il gagnait
+lestement le boulevard Malesherbes.
+
+Le hasard, non, il disait la Providence, se déclarait définitivement
+pour lui. N'avait-il pas tout à attendre des démarches auxquelles se
+décidait l'honnête entrepreneur? La justice allait intervenir,
+s'occuper de voir clair dans les opérations des misérables; que ne
+découvrirait-elle pas?
+
+Et ce résultat immense, André l'obtenait sans avoir rien compromis. Ni
+son nom, ni celui de M. de Mussidan ne devaient être prononcés.
+
+Pour lui, il était déterminé à s'attacher à Croisenois et à ne le pas
+quitter plus que son ombre.
+
+L'établissement où il s'installa était merveilleusement choisi pour ses
+observations. De la table commune, il apercevait très bien la porte de
+la maison du marquis, et même les fenêtres de son appartement. Il ne
+pouvait, avec un peu d'attention, manquer de le voir lorsqu'il sortirait
+ou rentrerait.
+
+De plus, comme il n'y avait pas d'autre marchand de vin dans les
+environs, André se disait que peut-être les serviteurs de M. de
+Croisenois prenaient leur repas chez celui-ci.
+
+En ce cas, il saurait bien, pensait-il, pénétrer dans leur intimité. Il
+lierait conversation d'abord, il offrirait quelque chose, il saurait
+imposer la confiance... Ainsi, il saurait bien des choses.
+
+C'est sur une petite table, touchant le vitrage, dont il avait eu soin
+d'écarter le rideau jauni, que le jeune peintre s'était fait servir à
+déjeuner, et sans cesser de surveiller dans la rue, il observait et
+écoutait ce qui se passait et se disait autour de lui.
+
+La «salle» du marchand de vins traiteur, vaste et assez propre, était
+pleine de clients, qui presque tous étaient des domestiques.
+
+--Qui sait, pensait André, les gens du marquis sont peut-être là.
+
+Il se creusait la tête à chercher un prétexte pour questionner le maître
+de la maison, lorsque deux nouveaux convives entrèrent, qui avaient
+endossé leur livrée eux, tandis que tous les autres étaient en gilet du
+matin.
+
+Dès qu'ils parurent, un vieux à physionomie placide et satisfaite qui
+s'escrimait contre un beefsteack rebelle près d'André, battit les mains
+et s'écria:
+
+--Ah!... voici messieurs de Croisenois!
+
+Les domestiques le plus souvent, se donnent entre eux le nom des maîtres
+qu'ils servent, le jeune peintre n'ignorait pas ce détail; il se
+trouvait donc renseigné sans avoir à prendre des informations qui
+pouvaient le rendre suspect.
+
+--Si seulement, pensait-il, ces messieurs avaient l'heureuse inspiration
+de se placer près de cet autre, qu'ils connaissent, j'entendrais leur
+conversation.
+
+Cette inspiration, ils l'eurent; et, à peine assis, ils appelèrent le
+patron pour commander leur repas, le priant surtout de les servir
+promptement, parce qu'ils n'avaient pas, assuraient-ils, une minute à
+eux.
+
+--Ah!... vous êtes pressés, leur dit le vieux, près de qui ils s'étaient
+mis, c'est donc pour cela que vous êtes déjà habillés à cette heure?
+
+Ce fut le plus jeune des nouveaux venus, le cocher de M. de Croisenois,
+qui prit la parole.
+
+--Tout juste, répondit-il, je dois conduire monsieur à son bureau, car
+il a un bureau maintenant; il est directeur d'une société pour
+l'exploitation de mines de cuivre. Fameuse affaire!... Au-dessus de la
+porte, on devrait écrire: Boucherie d'actionnaires!... Si vous avez des
+économies, monsieur Benoît, et vous devez en avoir, voilà une rude
+occasion.
+
+M. Benoît hocha la tête d'un air grave.
+
+--Je ne dis ni oui ni non, répondit-il, on ne peut pas savoir. Souvent
+ce qui paraît bon n'est pas bon, et ce qui semble mauvais n'est pas
+mauvais...
+
+Celui-là était un homme prudent qui, ayant beaucoup vu et beaucoup
+retenu, ne jugeait pas à la légère et ne se compromettait jamais.
+
+--Mais, reprit-il, puisque votre marquis sort, M. Morel va être libre,
+lui, et il me fera ma petite partie de piquet.
+
+--_No, sir_, répondit le valet de chambre du marquis.
+
+--Quoi, vous êtes pris, vous aussi.
+
+--_Yes, sir_, je vais passer des gants blancs, et aller porter une
+hottée de fleurs: lilas, violettes et camélias blancs, à la future de
+monsieur le marquis. Car monsieur le marquis se marie, je puis le dire
+puisque la nouvelle est officielle. Beau mariage, d'ailleurs, grande
+famille, dot magnifique! J'ai vu la jeune personne, elle est un peu
+pimbèche, nonobstant, elle ne me déplaît pas.
+
+C'était de Sabine que ce drôle à cravate outrageusement empesée se
+permettait de parler ainsi.
+
+Certes, il n'était pour rien dans les intrigues de Croisenois, mais il
+était chargé de porter un bouquet chez M. de Mussidan, il verrait
+peut-être Sabine; André eut comme une idée de l'étrangler.
+
+--Gageons, disait pendant ce temps le cocher, la bouche pleine, gageons
+que monsieur le marquis n'emploie pas la dot de sa femme à acheter de
+ses actions!...
+
+Mais ce propos ne fut pas relevé, et les trois interlocuteurs cessèrent
+de parler de M. Croisenois pour s'occuper de leurs affaires
+personnelles... peu intéressantes.
+
+Bientôt ils appelèrent le patron, payèrent et se retirèrent, sans avoir
+seulement prononcé le nom du marquis. André commençait à réfléchir sur
+les difficultés du métier d'espion. Les regards qui se coulaient jusqu'à
+lui, à la dérobée, étaient gros de défiance.
+
+--Quel est cet individu de mauvaise mine, devaient se dire les habitués,
+qui ose se fourvoyer en notre compagnie?
+
+[Illustration: D'un coup de poing en pleine poitrine...]
+
+Le fait est que le jeune peintre avait un aspect des moins rassurants.
+
+De plus, il ne savait pas observer sans en avoir l'air, ce qui est la
+première qualité de l'observateur. Il ignorait l'art de paraître
+inoccupé, indifférent.
+
+On voyait qu'il n'était pas là pour rien, ou du moins qu'il n'y était
+pas pour ce qui, en effet, n'était qu'un prétexte; on devinait qu'il
+avait un but, qu'il attendait quelque chose, qu'il s'impatientait.
+
+Comme il avait assez de pénétration pour comprendre tout cela, son
+embarras en redoublait.
+
+Il avait fini de manger, il avait pris longuement et lentement un gloria
+qu'il avait fait brûler en usant force allumettes, il demanda un petit
+verre d'eau-de-vie....
+
+Presque tous les clients s'étaient retirés et il n'en restait plus que
+cinq ou six à une table, près de l'entrée, qui jouaient au _chien-vert_,
+un jeu d'un intérêt extrême à en juger par leurs cris, leurs
+exclamations et leurs rires.
+
+--Je ferais aussi bien de sortir, pensait André, et de courir
+m'installer devant les bureaux de la société pour noter les allants et
+les venants; à rester ici, on nous examine, je risque de me compromettre
+pour demain...
+
+Cependant, il eût voulu, avant, voir Croisenois monter en voiture, et
+bien que l'eau-de-vie fut exécrable et qu'elle lui donnât des nausées,
+il fit signe qu'on lui en versât un second verre.
+
+On venait de lui verser lorsqu'un individu entra, dont la mise avait
+avec la sienne une fâcheuse ressemblance.
+
+C'était un grand gars dégingandé, à l'oeil impudent, n'ayant de barbe
+qu'un gros bouquet de poils roux au-dessous de la lèvre inférieure. Il
+était coiffé d'une casquette ignoble, et portait une manière de vareuse
+noire affreusement maculée.
+
+D'une voix traînante et éraillée, il demanda un boeuf et un
+demi-litre, et en passant pour s'asseoir à la table qu'avaient occupée
+les domestiques du marquis, il renversa le verre d'André.
+
+Le jeune peintre ne souffla mot, ce pouvait être un accident, et
+cependant, l'autre, loin de s'excuser, le fixa d'un air insolent, haussa
+les épaules et ricana.
+
+Il fumait, ce chenapan; quand on le servit, il déposa son cigare sur le
+bord de la table, et se détournant il lança avec une dextérité
+supérieure un long jet de salive sur le pantalon de son voisin.
+
+Cette fois, l'insulte était flagrante, et bien faite pour donner à
+réfléchir à André. Qu'est-ce que cela signifiait? N'avait-il donc pas
+dépisté ses espions comme il l'espérait?... Cet individu à mine
+patibulaire était-il chargé de lui chercher une querelle et de lui
+donner un «mauvais coup.»
+
+La prudence lui criait de se retirer. Mais en se retirant, il
+emporterait un doute qui paralyserait toutes ses entreprises. Mieux
+valait encore rester et s'assurer des intentions positives de ce gredin.
+
+Oh!... les intentions n'étaient pas douteuses. Le chenapan épluchait son
+morceau de boeuf et tous les petits morceaux de peau ou de nerfs qu'il
+retirait, il les envoyait fort adroitement sur son voisin.
+
+Un moment après il se versa à boire; mais il eut soin de ne pas vider
+son verre, et il en jeta le fond sur André, visant non plus les jambes,
+cette fois, mais les épaules.
+
+C'était aller un peu loin.
+
+--Je vous ferai remarquer, dit le jeune peintre, frémissant de colère,
+que je suis ici.
+
+--Je le vois bien. Est-ce que vous n'êtes pas content?
+
+--Non.
+
+--Eh bien!... avec moi, reprit le chenapan, il faut l'être tout de même,
+sinon...
+
+Et au lieu d'achever sa phrase, il agita sa main à deux pouces du visage
+d'André.
+
+Certes, le jeune peintre avait bien des raisons d'être endurant et
+patient; il s'était bien juré de rester calme, quoi qu'il arrivât, mais
+le tempérament l'emporta.
+
+Il se dressa, et d'un maître coup de poing en pleine poitrine, il envoya
+le mauvais drôle rouler sous la table.
+
+Au bruit de la chute, les joueurs de _chien-vert_ se retournèrent.
+
+Jusqu'alors la dispute n'avait pas distrait leur attention, ils
+ignoraient absolument quelles insultes odieuses avaient provoqué les
+voies de fait. N'ayant rien vu, ils ne pouvaient dire qui, des deux
+adversaires, avait tort ou raison.
+
+Ils virent André debout, déjà en garde, blême sous son «maquillage,»
+l'oeil flamboyant, les lèvres blanches et tremblantes.
+
+Le chenapan se débattait sous la table, entre les chaises.
+
+--On ne se bat pas ici, entendez-vous, cria un des joueurs du ton le
+plus mécontent, si vous avez une querelle, payez votre écot et allez
+vous arranger dans la rue.
+
+Mais le mauvais gredin qui s'était levé, ne tint nul compte de
+l'injonction, et prenant son élan il se précipita sur André, la tête
+baissée, les mains en avant, pour le saisir à bras le corps.
+
+D'un bond de côté, André évita l'attaque, et d'un revers du pied gauche,
+rudement appliqué sur le tibia de son agresseur, il l'arrêta court.
+
+Le coup était joli, les joueurs applaudirent. Ils ne se plaignaient
+plus. Les émotions de la lutte valaient celles du _chien-vert_.
+
+Trois fois le brigand revint à la charge, trois fois le jeune peintre le
+repoussa par quelque coup brillant, indiquant bien qu'à ses heures de
+loisir il avait étudié ce genre d'escrime populaire qui, pour porter un
+fort vilain nom, n'en est pas moins bien utile à l'occasion: la savate.
+
+L'affreux drôle alors changea de tactique, il feignit de se mettre en
+garde à son tour, porta sept ou huit coups rapides, et à une dernière
+parade d'André, se glissa sous son bras, et réussit, grâce à une volte
+rapide, à l'empoigner au-dessus de la ceinture.
+
+La boxe, dès lors, dégénérait en lutte à main plate, et chacun des deux
+adversaires parut s'épuiser en efforts pour renverser, pour «tomber»
+l'autre.
+
+Les joueurs s'étaient levés et faisaient cercle. Mais aucun d'eux
+n'était assez compétent pour remarquer que le chenapan ménageait
+visiblement André. D'abord aucun de ses coups n'avait porté. Puis,
+lorsqu'il l'eût saisi aux reins, il se préoccupa de faire un tapage
+affreux, bien plus que de triompher. Il renversa successivement une
+table et un poêle, et enfin, reculant jusqu'à la devanture, il réussit à
+en briser une partie d'un coup d'épaule.
+
+Ces éclats de bataille allèrent réveiller le maître de l'établissement
+qui dormait à demi dans son comptoir. Il accourut furieux, suivi d'un de
+ses garçons, taillé en force, et à eux deux ils n'eurent pas trop de
+peine à séparer les combattants.
+
+--Maintenant, mes camarades, déclara le marchand de vins, vous allez
+filer et prendre l'adresse de ma maison pour n'y plus remettre les
+pieds. Mais avant il s'agit de régler la casse.
+
+D'un coup d'oeil il évalua les dégâts, et ajouta:
+
+--Il y en a pour dix-sept francs. Voyons votre monnaie... et
+dépêchez-vous, si vous n'avez pas envie de passer vingt-quatre heures au
+poste.
+
+Sur ce mot de «poste,» le chenapan s'emporta, et avec une surprenante
+volubilité, il se mit à accabler des plus grossières injures,
+non-seulement le traiteur, mais encore les clients.
+
+Il criait si fort, avec de telles menaces et des gestes si désordonnés,
+tapant du poing sur les tables à les fendre, que personne n'entendit
+André, qui, son porte-monnaie à la main, s'égosillait à répéter qu'il
+avait de l'argent qu'il ne demandait pas mieux que d'indemniser le
+traiteur, qu'il voulait payer...
+
+--En voilà assez!... criaient les joueurs; vous êtes trop patient,
+patron, envoyez donc chercher les sergents de ville.
+
+Déjà le garçon était sorti pour les requérir; ils parurent comme par
+enchantement, et avant même d'avoir eu le temps de se reconnaître, André
+se trouva sur le boulevard, entre deux sergents de ville, à côté de son
+adversaire qui ricanait en l'injuriant.
+
+--Et tâchez de marcher droit, mauvaise graine, disaient les sergents.
+
+Résister eût été folie; le jeune peintre se résigna.
+
+Mais tout en marchant, il cherchait à se rendre compte de cette scène
+étrange. Elle avait été si rapide, qu'il en était tout ébloui. Il était
+clair que cette brutale agression cachait un but secret qu'il ne pouvait
+pénétrer.
+
+Les sergents de ville venaient de s'arrêter devant l'allée assez étroite
+d'une vieille maison; ils ordonnèrent à leurs prisonniers de marcher
+devant eux.
+
+Ils passèrent, et André reconnut qu'on les conduisait, non au poste,
+mais chez le commissaire de police.
+
+Bientôt ils pénétrèrent dans un bureau où travaillaient le secrétaire du
+commissaire de police et deux employés.
+
+--Voilà la besogne faite, dirent en riant les sergents de ville, au
+plaisir!...
+
+Et ils se retirèrent.
+
+André ouvrait des yeux immenses. Il trouvait à cette arrestation quelque
+chose d'extraordinaire, d'anormal.
+
+Il était destiné à d'autres surprises.
+
+Le chenapan qui lui avait cherché dispute, dès en mettant le pied dans
+le bureau, avait changé de tournure et d'allure. Il jeta sur un banc sa
+casquette, rendit à ses cheveux leur pli naturel, et alla donner une
+poignée de main au secrétaire en demandant:
+
+--Le patron est-il là?
+
+--Oui, il cause en ce moment avec monsieur le commissaire, mais j'ai
+sonné pour prévenir, il sait que vous êtes là.
+
+Satisfait de la réponse, le chenapan revint à André.
+
+--Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de vous présenter mes
+compliments. Ah!... vous avez une solide poigne! Le premier coup de
+poing que vous m'avez décoché était, on peut le dire, réussi. Si je ne
+m'étais pas laissé tomber avant de le recevoir, j'étais écrasé. Le
+diable est que je n'ai pu éviter aussi heureusement le coup de pied qui
+était également fort joli et tout à fait de la bonne école.
+
+Il s'arrêta. Une porte au fond de la pièce venait de s'ouvrir; une voix
+cria:
+
+--Faites entrer.
+
+André s'engagea, ou plutôt fut poussé par son adversaire de tout à
+l'heure, dans un étroit couloir; la porte se referma sur lui, et il se
+trouva dans une pièce tendue de papier et de rideaux verts, le propre
+cabinet du commissaire de police.
+
+A droite, devant la fenêtre, se trouvait un bureau, et, près de ce
+bureau, un coude appuyé sur la tablette, était assis un homme d'un
+certain âge, d'apparence distinguée, portant cravate blanche et lunettes
+à branches d'or, le type achevé d'un chef de bureau ou d'un haut employé
+de ministère.
+
+--Veuillez vous asseoir, monsieur André, dit avec une politesse exquise
+le personnage.
+
+Le jeune peintre prit une chaise, sans trop savoir ce qu'il faisait,
+s'assit.
+
+Rêvait-il, veillait-il? En vérité, il n'était plus sûr de rien. Il
+doutait de lui-même, de son intelligence, de sa raison, du témoignage
+même de ses sens.
+
+--Avant tout, reprit le monsieur aux lunettes d'or, je dois vous prier
+de pardonner le procédé un peu... comment dirai-je? un peu cavalier que
+j'ai employé pour m'assurer le plaisir d'un entretien avec vous. Mais je
+n'avais pas le choix. Vous êtes surveillé de près et je tiens
+essentiellement à ce que ceux qui vous épient ne soupçonnent pas notre
+conférence.
+
+--Je suis surveillé!... balbutia André.
+
+--Mais oui... par un certain La Candèle, un drôle intelligent, ma
+foi!... et qui est peut-être le meilleur fileur de Paris. Cela vous
+étonne!...
+
+--En effet, je pensais, je supposais...
+
+Le monsieur à cravate blanche souriait de l'air le plus bienveillant.
+
+--Vous supposiez, interrompit-il, que vous aviez réussi à dépister vos
+espions. C'est ce que j'ai compris, ce matin, en vous voyant ainsi
+équipé. Malheureusement, quoi que vous ayez fait, vous avez perdu votre
+temps, et vous deviez le perdre... On sait, n'est-il pas vrai, que vous
+surveillez vous-même le marquis de Croisenois?... Donc en se postant
+dans les environs du marquis, on était bien sûr de vous revoir...
+
+L'objection était d'une simplicité enfantine, mais elle ne s'était pas
+présentée à l'esprit du jeune peintre.
+
+--C'est pourtant vrai!... balbutia-t-il.
+
+L'homme aux lunettes d'or semblait jouir de la confusion de son
+interlocuteur, et c'est avec un redoublement d'affectueuse urbanité
+qu'il reprit:
+
+--Il faut d'autre part convenir, cher monsieur André, que votre
+travestissement laisse beaucoup à désirer. C'est, me direz-vous, le
+premier essai d'un homme qui n'en fait pas son état. Oh!... comme cela,
+parfait! Si c'est un déguisement de famille, il est sûr qu'il tromperait
+l'oeil d'un bourgeois. Mais La Candèle n'a pu s'y laisser prendre.
+D'ici, je distingue le «maquillage.» Ce que j'aperçois, d'autres ont pu
+le voir.
+
+Il se leva et s'approcha d'André.
+
+--Pourquoi, poursuivit-il, pourquoi charger votre figure de toutes ces
+couleurs qui vous font ressembler à un Indien orné de ses peintures de
+guerre?... Il ne faut, pour transformer une physionomie, que deux coups
+de crayon gras, noir ou rouge, ici, aux sourcils, là, au dessous des
+ailes du nez, et là, encore, à la commissure des lèvres. Voyez plutôt...
+
+Il joignait à la théorie la démonstration pratique. Il avait sorti de
+son gousset un joli porte-crayon d'argent, et à mesure qu'il parlait il
+corrigeait l'oeuvre imparfaite du jeune peintre.
+
+Lorsqu'il eut fini, André se dressa pour se regarder dans la glace de la
+cheminée, et il fut émerveillé. Il ne se reconnaissait plus. Ses
+sourcils rapprochés, sa bouche agrandie, son nez déformé, donnaient à
+son visage une odieuse expression d'impudence et de méchanceté.
+
+--Comprenez-vous, maintenant, reprit le monsieur en cravate blanche,
+l'inutilité de votre tentative? La Candèle vous a reconnu. Or, je tenais
+à vous parler. J'ai donc envoyé Pâlot, un de mes agents, vous chercher
+querelle, deux sergents de ville vous ont arrêté, et vous voici sans que
+personne puisse se douter que nous sommes ensemble... Effacez, s'il vous
+plaît, mes retouches; on les remarquerait quand vous sortirez et elles
+éveilleraient des soupçons.
+
+André obéit, et du coin de son mouchoir de poche, il entreprit d'enlever
+les traces de crayon.
+
+Pendant qu'il frottait à s'enlever l'épiderme, son esprit s'égarait en
+conjectures.
+
+Évidemment il était en présence d'un employé de la préfecture, d'un
+homme important sans doute. Que pouvait-il lui vouloir? Comment la
+police était-elle arrivée jusqu'à lui? elle avait donc vent de quelque
+chose.
+
+L'homme aux lunettes d'or avait regagné son fauteuil, et il remuait sa
+tabatière d'un geste que lui eût envié le dernier financier de la
+Comédie-Française.
+
+--Ça, fit-il, causons maintenant.
+
+André reprit sa place d'un air contraint, il lui semblait être sur la
+sellette.
+
+--Comme vous l'avez vu, reprit le monsieur, je vous connais; Jean
+Lantier votre patron, qui vous a recueilli il y a onze ans, le jour de
+votre arrivée à Paris, après votre évasion de l'hospice de Vendôme, Jean
+Lantier affirme qu'il répond de vous corps pour corps. Le docteur
+Lorilleux, son gendre, prétend ne pas connaître de caractère plus haut
+que le vôtre, de courage plus grand, de probité plus pure.
+
+--Monsieur!... balbutia le jeune peintre, rougissant comme une vierge à
+un premier propos d'amour, monsieur, en vérité!...
+
+--Laissez-moi finir. M. Gandelu dit à qui veut l'entendre qu'il vous
+confierait sa fortune sans reçu, et tous vos camarades, Vignol en tête,
+ont pour vous presque du respect. Voilà pour la moralité. Pour ce qui
+est de l'avenir, deux peintres en renom, que je ne vous nommerai pas,
+m'ont déclaré que vous seriez un jour un des maîtres de l'école
+française. En ce moment, la peinture et vos travaux d'ornement doivent
+vous rapporter une quinzaine de francs par jour. Suis-je exactement
+informé?
+
+--Oui, murmura André, abasourdi, oui, en effet!...
+
+Le monsieur souriait.
+
+--Malheureusement, poursuivit-il, mes renseignements précis et certains,
+se bornent à cela. Les moyens d'investigation de la police sont, hélas!
+fort limités. Pour qu'elle s'occupe d'une oeuvre, il faut qu'elle
+l'ait vue ou qu'on la lui dénonce. La police ne peut agir que sur des
+faits et non sur des intentions. Tant que la volonté ne s'est pas
+manifestée par un acte, elle est impuissante. Et il en sera ainsi, tant
+qu'un policier n'aura pas trouvé le moyen de soulever la partie
+supérieure du crâne, comme le couvercle d'une boîte, pour voir ce qu'il
+y a dedans. Ainsi, moi, j'ai ouï parler de vous il y a quarante-huit
+heures pour la première fois, et j'ai votre biographie en poche. On a pu
+me rapporter que vous vous êtes promené avant-hier avec M. Gandelu fils,
+que vous êtes monté en voiture avec M. de Breulh-Faverlay, que La
+Candèle était derrière votre voiture... ce sont des faits. Mais...
+
+Il s'interrompit, dardant sur André un regard aussi obstiné que s'il eût
+espéré le magnétiser.
+
+Et avec une lenteur calculée, il ajouta:
+
+--Mais on n'a pas pu me dire pourquoi vous suiviez le sieur Verminet,
+pourquoi vous avez monté la garde devant la maison du placeur Mascarot,
+pourquoi enfin vous vous déguisez en mauvais garçon pour épier les faits
+et gestes de l'honorable marquis de Croisenois... C'est que l'intention
+nous échappe, c'est que le vouloir est hors de notre atteinte.
+
+Pendant deux minutes au moins, il laissa André poser ses paroles et en
+tirer les conséquences, puis il reprit:
+
+--Seulement, j'ai compté sur vous pour m'apprendre quel but vous
+poursuivez par des moyens si éloignés de votre loyal caractère.
+
+André s'agitait sur sa chaise, obsédé par ce regard persistant, qui
+remuait, pour ainsi dire, la vérité en lui, et l'attirait presque
+irrésistiblement à ses lèvres.
+
+--Je ne puis, monsieur, balbutia-t-il, je ne puis...
+
+--Ah!...
+
+--C'est un secret, monsieur...
+
+--Bien entendu.
+
+--Un secret... qui ne m'appartient pas, et si je vous le révélais, si je
+vous le laissais seulement soupçonner, je commettrais une action
+indigne.
+
+Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres de l'homme aux lunettes
+d'or.
+
+[Illustration:--J'ai mon costume de commissionnaire.]
+
+--Vous ne voulez rien me confier, reprit-il... je parlerai donc. Je vous
+ai dit mes renseignements positifs; j'ai aussi des présomptions. Oui, je
+crois connaître à peu près la vérité et vous allez voir par quelle
+série de raisonnements et de déductions j'y suis arrivé. Pourquoi
+épiez-vous le sieur de Croisenois? Parce que vous lui en voulez.
+Pourquoi? Serait-ce parce qu'il fonde la Société des _Mines de Tifila_?
+Non. C'est donc parce qu'il doit épouser une riche héritière, Mlle de
+Mussidan? Bon!... voici que vous rougissez déjà! vous n'êtes pourtant
+pas au bout.
+
+En vérité, André était cramoisi.
+
+--Nous disons donc, reprit le monsieur à cravate blanche, que vous
+voulez empêcher ce mariage. A quel propos?... Aimeriez-vous par hasard
+Mlle de Mussidan, seriez-vous certain qu'elle vous aime? Oui. Voilà
+déjà une raison, mais elle n'explique ni ne justifie votre
+travestissement. Il y a donc autre chose. Quoi? est-ce que Mlle de
+Mussidan ne devait pas épouser autrefois M. de Breulh-Faverlay? On me
+l'a affirmé. Le comte et la comtesse de Mussidan préfèrent donc à un des
+hommes les plus remarquables de Paris, un méchant petit marquis ruiné?
+Ce n'est pas possible. Il est clair qu'ils n'accordent leur fille à
+Croisenois qu'à leur corps défendant, qu'ils le méprisent et qu'ils le
+haïssent. Voilà donc un homme qui entre dans une famille et malgré cette
+famille et malgré la fille. Qu'est-ce que cela signifie? N'y aurait-il
+pas dans la vie du comte et de la comtesse quelque secret terrible que
+le Croisenois a surpris et dont il se fait une arme?...
+
+--C'est faux, monsieur!... s'écria André, absolument faux!
+
+L'homme aux lunettes haussa les épaules.
+
+--Bon! fit-il tranquillement, si vous criez: C'est faux avec tant
+d'énergie, c'est que vous savez bien que je ne me trompe pas. Je n'ai
+plus besoin de preuves. Hier, M. de Mussidan est allé vous rendre
+visite, et mon agent m'a dit que sa figure rayonnait quand il est sorti
+de chez vous. Parbleu!... vous lui avez promis de le débarrasser de
+Croisenois sans éventer le secret, et en échange il vous a promis sa
+fille. Voilà qui explique cette casquette, cette blouse et votre
+«maquillage.» Dites-moi donc encore que je me trompe.
+
+Le jeune peintre ne savait pas mentir, il n'osa répondre.
+
+--Et ce secret, continua le monsieur, le connaissez-vous? M. de Mussidan
+vous l'a-t-il confié?... Moi, je l'ignore. Pourtant, si je voulais me
+donner la peine de chercher, si je cherchais bien... Tenez, on croit la
+police oublieuse, n'est-ce pas?... Eh bien!... on se trompe. Il n'est
+pas d'institution qui ait une si cruelle mémoire. Tant qu'une affaire
+n'est pas tirée au clair, comme disait mon maître, le père Tabaret, la
+police inquiète ne dort que d'un oeil. Je sais tel crime oublié, dont
+trois générations de policiers se sont légué la recherche comme un mot
+d'ordre... Par exemple, avez-vous ouï dire que notre Croisenois avait un
+frère nommé Georges, bien plus âgé que lui?... Ce Georges, un beau soir
+a disparu de la façon la plus mystérieuse. Qu'est-il devenu? Ce Georges
+en son temps, il y a de cela vingt-trois ans, était des amis de Mme
+de Mussidan. La disparition d'autrefois n'expliquerait-elle pas le
+mariage d'aujourd'hui?...
+
+Le jeune peintre se dressa frémissant.
+
+--Qui donc êtes-vous, monsieur? dit-il. Je veux savoir à qui je parle.
+
+Le monsieur aux lunettes sourit et répondit:
+
+--Je suis M. Lecoq.
+
+Au nom du célèbre policier, André recula tout effaré, doutant presque.
+
+--Monsieur Lecoq!... balbutia-t-il, monsieur Lecoq!...
+
+L'homme le plus fort a ses faiblesses. L'amour propre du célèbre
+policier fut délicatement chatouillé lorsqu'il vit quelle impression
+produisait son nom seul.
+
+--Oui, M. Lecoq, répondit-il. Et maintenant que vous me connaissez, cher
+monsieur André, puis-je espérer que vous serez plus raisonnable? J'en
+sais long, je viens de vous le prouver...
+
+En effet, il en savait long, plus long que le jeune peintre, à certains
+égards.
+
+M. de Mussidan n'avait pas confié tout son secret au jeune peintre, mais
+il lui en avait dit précisément assez pour qu'il pût reconnaître combien
+peu l'homme de la rue de Jérusalem était éloigné de la vérité.
+
+--Nous pouvons encore nous entendre, reprit M. Lecoq, et ce sera bien le
+diable si ma franchise ne provoque pas la vôtre. J'ai besoin de vous, je
+puis vous servir: tâchons de nous être mutuellement agréables et
+utiles...
+
+Sachez d'abord, que le hasard seul m'a conduit jusqu'à vous. Je
+chassais, vous avez traversé ma voie. Je vous ai vu si exactement épié
+par les gens que je surveille, que je me suis dit aussitôt: Celui-ci est
+un des personnages importants de l'intrigue. Je vous ai fait suivre, et
+voici plusieurs jours que vous marchez entre mes espions et ceux des
+autres. Et aujourd'hui, tout bien considéré, je reconnais que je ne me
+suis pas trompé. C'est bien vous qui me fournirez le dénouement que je
+cherche.
+
+--Moi, monsieur!...
+
+--Oui, vous, André, artiste peintre, ornemaniste... en attendant mieux.
+
+En attendant quoi?
+
+André n'osa pas relever la réticence calculée du policier.
+
+--Depuis plusieurs années, reprit M. Lecoq, j'ai acquis cette certitude,
+qu'une sorte de société de chantage a été organisée à Paris, par des
+gens habiles, ma foi!... pour exploiter des secrets ignoblement surpris.
+Les coquins ne s'occupent ni des crimes ni même des délits, et c'est là
+leur force. Il s'attachent de préférence à toutes ces turpitudes privées
+qui échappent à l'action de la loi. Les infamies de détail, les
+ignominies de famille, les passions ridicules ou honteuses, les actions
+avilissantes, les imprudences, sont pour eux autant de fermes en Brie.
+Ces gens-là ont mis l'adultère en coupe réglée, et il en retirent cent
+mille francs par an.
+
+--Ah! murmura André, je soupçonnais quelque chose comme cela.
+
+--Naturellement, une fois sûr du fait, je me suis dit: Voici des gredins
+que je pincerai. C'était plus aisé à dire qu'à exécuter. Le chantage,
+voyez-vous, a ceci de particulier que ceux qui le pratiquent sont à peu
+près assurés de l'impunité. Qu'on vous prenne cent sous dans votre
+poche, vous crierez: au voleur! Mais si on vient vous demander mille
+francs en vous menaçant de divulguer un fait qui peut vous couvrir de
+ridicule ou de honte, vous paierez et ne soufflerez mot. Vingt fois je
+me suis présenté chez des pigeons qu'on venait faire chanter; ils
+saignaient encore des plumes arrachées, et cependant, jamais un seul n'a
+consenti à me fournir des armes contre les misérables. Je leur disais:
+fiez-vous à moi, la police est discrète, votre secret sera respecté, je
+vous le jure... Ah!... ouitche!... pas un n'a voulu croire à ma bonne
+foi. Imbéciles!
+
+Il semblait indigné contre tous ces gens qui avaient douté de sa parole,
+et si comique était son exaspération, qu'André ne put s'empêcher de
+sourire.
+
+--Bientôt, poursuivit-il, je reconnus l'inanité de mes tentatives,
+l'impossibilité d'arriver aux coquins par leurs victimes. Je me promis
+alors d'arriver à leurs victimes par eux. Ah! il m'a fallu de la
+patience. Voilà trois ans que je guette une occasion. Depuis
+dix-huit-mois un de mes agents est domestique chez M. de Croisenois. Les
+brigands! je suis sûr qu'à l'heure qu'il est, ils coûtent au moins dix
+mille francs à la «maison!...»
+
+La «maison,» le jeune peintre le comprit, ne pouvait être que ce vaste
+édifice qui a son entrée rue de Jérusalem.
+
+--Oui, dix mille francs, disait M. Lecoq, et je n'évalue pas tout le
+mauvais sang que je me suis fait. Je dois au seul Mascarot plus d'une
+douzaine de cheveux blancs. C'est que je croyais au Tantaine, oui, et au
+Martin-Rigal aussi. L'idée d'une porte de communication entre la maison
+du banquier de la rue Montmartre et celle du placeur de la rue
+Montorgueil ne m'était pas venue. Ah!... il est fort le malin!...
+
+Très fort, en effet, mais moins cependant que celui qui l'avait pénétré.
+Voilà ce que disait clairement le sourire du célèbre policier.
+
+--Mais cette fois, continua-t-il, en s'animant peu à peu, cette fois les
+gaillards vont trop loin, et je les tiens. Eh! eh!... fonder une société
+industrielle pour draguer d'un coup de filet la monnaie de toutes les
+dupes, l'idée est jolie. Mais, halte-là, je veille, les coquins sont
+perdus. Car je les connais tous, à cette heure, depuis leur chef,
+Mascarot, Rigal ou Tantaine, comme il vous plaira de l'appeler, jusqu'à
+Toto-Chupin, le plus intime de leurs agents, jusqu'à Paul, le docile
+instrument de leurs volontés. Nous pincerons toute la bande, le docteur
+Hortebize et Verminet, et le marquis de Croisenois, et Beaumarchef.
+Peut-être aurons-nous aussi Van Klopen; Catenac, lui, ne nous échappera
+pas. Il voyage pour le moment en province, du côté de Vendôme, avec M.
+le duc de Champdoce et un certain Perpignan, un drôle mûr pour la
+potence... mais qu'importe!... Il traîne à ses trousses deux de mes
+anges gardiens qui me donnent heure par heure de ses nouvelles. Ma
+souricière est tendue et amorcée... Ils y viendront tous.
+
+Le jeune peintre écoutait de toutes les forces de son attention, et se
+sentait pris de vertige.
+
+Les adversaires qu'il avait à combattre prenaient, tout à coup à ses
+yeux des proportions inouïes, et il se sentait comme perdu au milieu du
+lacis d'intrigues qu'il entrevoyait.
+
+--Et maintenant, reprit M. Lecoq, hésiterez-vous encore, monsieur André,
+à me confier ce que vous savez si je vous promets, sur l'honneur, de
+respecter, quoi qu'il arrive, vos confidences?
+
+André n'en était plus a hésiter.
+
+Comme tous ceux qui approchent le célèbre policier, il subissait son
+étrange influence.
+
+Que cacher d'ailleurs à cet homme, pour qui ce semblait être un jeu de
+pénétrer et de déjouer les plus ténébreuses intrigues? Ce qu'on lui
+tairait aujourd'hui ne le saurait-il par demain? Le plus sage était
+encore de se concilier ses bonnes grâces.
+
+--Je suis à vos ordres, monsieur, prononça le jeune peintre.
+
+Et brièvement, avec une rare précision et la plus exacte franchise, il
+dit son histoire et tout ce qu'il savait.
+
+Lorsqu'il eut terminé M. Lecoq se leva.
+
+--Maintenant, s'écria-t-il, j'y vois clair tout à fait, et je m'explique
+l'ensemble des manoeuvres de nos gaillards. Ah!... ils voudraient
+forcer M. Gandelu fils à partir avec Rose... Parbleu!... nous verrons
+bien.
+
+Son oeil brillait sous ses lunettes d'or; il venait d'arrêter son plan
+de bataille.
+
+--De ce moment, monsieur, poursuivit-il, dormez en paix. Avant un mois,
+Mlle de Mussidan sera votre femme, je vous le promets. Et quand Lecoq
+promet, c'est qu'il peut tenir. Je réponds de tout!
+
+Il s'interrompit, réfléchit un moment, et plus lentement ajouta:
+
+--Oui, je réponds de tout, monsieur, excepté pourtant de votre vie. Tant
+d'immenses intérêts se concentrent sur votre tête, qu'on tentera
+l'impossible pour se défaire de vous. Je vous dis cela parce que
+j'estime votre énergie. Au nom du ciel, soyez prudent; défiez-vous de
+tout, ne vous oubliez pas une minute... Ne mangez pas deux fois de suite
+dans le même restaurant; rejetez tous les mets qui auraient une saveur
+étrange; fuyez les groupes dans la rue; redoutez les voitures; ne vous
+penchez pas à une fenêtre sans vous assurer que l'appui est solide... En
+un mot, craignez tout, soupçonnez tout...
+
+Après s'être confondu en remerciements, le jeune peintre s'apprêtait à
+se retirer; l'homme de la préfecture le retint d'un geste.
+
+--Encore un mot, dit-il. N'auriez-vous pas, par hasard, à l'épaule,
+tenez, ici, une blessure, un bobo, une cicatrice, un signe?...
+
+--J'y ai, monsieur, la cicatrice ancienne d'une grave brûlure.
+
+M. Lecoq ne prit pas la peine de dissimuler une grimace de satisfaction.
+
+--Allons! allons! fit-il, j'avais décidément deviné. Tout va bien.
+
+Et poussant doucement le jeune peintre hors du cabinet, il le salua de
+cet adieu si souvent adressé par B. Mascarot à son protégé Paul:
+
+--Au revoir, monsieur le duc de Champdoce!...
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+André se retourna vivement, mais déjà la porte s'était refermée et la
+clé grinçait dans la serrure.
+
+Il se trouvait dans la première salle, et le secrétaire du commissaire
+de police, les deux employés et son antagoniste du matin le regardaient
+en souriant, mais sans malveillance.
+
+Il n'avait plus qu'à se retirer; il sortit après avoir balbutié quelques
+mots inintelligibles.
+
+L'adieu de M. Lecoq l'intriguait outre mesure.
+
+Pourquoi ces mots: Au revoir, monsieur le duc de Champdoce! Était-ce une
+plaisanterie? Que signifiait-elle alors? où en était le sel?
+
+Certes André était un esprit positif, il l'avait prouvé, incapable de se
+reparaître de chimères; mais André était un enfant trouvé.
+
+Est-il un seul de ces infortunés qui ne connaissent ni père ni mère, qui
+n'ait parfois rêvé de hautes destinées, qui ne se soit jamais dit que
+peut-être il avait été repoussé par une famille illustre qui le
+rechercherait un jour!...--On cite des exemples si surprenants, si
+merveilleux!...
+
+--Quel enfant je suis!... murmura-t-il. La joie me trouble-t-elle donc
+la cervelle!...
+
+Mais il avait désormais un rude auxiliaire, un protecteur qui
+s'intéressait à lui, plus qu'il ne pouvait le supposer.
+
+Immédiatement après la sortie du jeune peintre, M. Lecoq avait rouvert
+la porte du cabinet et appelé son agent.
+
+--Pâlot!...
+
+Pâlot s'était levé et était accouru avec cette précipitation qui est
+plus que de l'obéissance, qui décèle le dévouement absolu du subordonné
+pour un supérieur qu'il révère et qu'il aime.
+
+--Mon brave, lui dit le policier célèbre, tu as vu ce garçon qui sort
+d'ici?...
+
+--Oui, patron.
+
+--Eh bien!... c'est un digne jeune homme, qui a du coeur et de
+l'énergie, de l'honneur et de la probité jusqu'au bout des ongles. Enfin
+je l'estime, moi qui a bien des raisons de ne pas aimer grand monde.
+C'est un homme, et il est mon ami.
+
+Au geste de l'agent, il fut aisé de voir que désormais le jeune peintre
+devenait pour lui un être sacré.
+
+--Tu vas le «filer,» poursuivit M. Lecoq, et de très près, car il s'agit
+non de l'observer mais de le défendre. La bande Mascarot en veut à sa
+peau, j'en mettrais la main au feu, et je ne veux pas qu'on me le tue.
+Tu es le meilleur de mes aides et le plus fidèle..., je te le confie. Il
+est prévenu, mais il manque d'expérience; à toi de voir les dangers
+qu'il n'apercevrait pas. Si on lui cherchait une affaire, jette-toi dans
+la bagarre, et tâche de faire pincer tout le monde sans laisser
+soupçonner qui tu es. Si pour détourner quelque péril, il te faut lui
+parler, parle-lui; mais à la dernière extrémité seulement. Murmure à son
+oreille le nom de ma domestique, Janouille, et il comprendra que tu
+viens de ma part, il est averti. Enfin, tu me réponds de lui sur ta
+tête...
+
+Il se recueillit, cherchant s'il n'oubliait rien, et jugeant ses
+instructions complètes, il reprit:
+
+--Mais il ne faut pas surtout que les espions de la bande puissent
+reconnaître en toi l'homme de la dispute. Ils devineraient tout. Comment
+es-tu vêtu sous ta blouse?...
+
+--Patron, j'ai mon costume de commissionnaire.
+
+--Très bien!... Arrange-toi, et fais soigneusement ta tête.
+
+Le Pâlot, aussitôt, alla se placer devant la glace, et, tirant de sa
+poche une petite trousse, il en sortit une barbe rousse et une perruque
+de même couleur, dont il s'affubla avec une dextérité rapide que donne
+seule l'habitude.
+
+Au bout de vingt minutes, ayant terminé, il vint se placer devant le
+«patron», qui s'était mis à écrire, en disant:
+
+--Suis-je bien comme cela?
+
+Le célèbre policier l'examina avec l'attention méticuleuse d'un
+sous-officier qui passe en revue ses soldats pour la parade, et hocha la
+tête en signe d'approbation.
+
+--Pas mal!... répondit-il d'un ton paternel, pas mal du tout.
+
+Le fait est qu'il réalisait dans toute sa pureté primitive, le type du
+commissionnaire. Sur sa mine seule, un Auvergnat devait lui tendre la
+main et lui demander en patois des nouvelles du pays.
+
+--Et maintenant, patron, demanda-t-il, où trouverai-je l'enfant?
+
+--Dans les environs de chez Mascarot, car je lui ai bien recommandé de
+ne pas abandonner son rôle d'espion sans mes ordres. Allons, cours!...
+
+Le Pâlot parti comme un trait, et en effet, arrivé rue Montmartre, à la
+hauteur de la rue des Jeûneurs, il aperçut celui qu'il était chargé de
+protéger.
+
+André allait lentement, le long du trottoir, songeant aux
+recommandations de M. Lecoq et à la nécessité de paraître toujours
+surveiller ses adversaires lorsqu'un jeune homme, qui allait dans le
+même sens que lui, et qui avait un bras en écharpe, le dépassa.
+
+En ce jeune homme, André crut reconnaître Paul. Sûr de n'être pas
+reconnu, il le devança à son tour... C'était bien l'amant regretté de
+Zora-Rose.
+
+Cette rencontre arracha brusquement le jeune peintre à ses réflexions.
+Pourquoi avait-il le bras en écharpe?... Telle est la première question
+qui se présenta à son esprit.
+
+Par un phénomène fréquent, lorsque la pensée est concentrée sur un fait
+unique, il eut l'intuition de la vérité, il la vit rapidement, comme à
+la lueur d'un éclair.
+
+--Au moins, pensa-t-il, je saurai où il va.
+
+Il le suivit, et le vit entrer dans la maison de Martin-Rigal.
+
+Deux femmes causaient sur la porte, lorsque Paul passa, et André
+entendit parfaitement l'une d'elles dire:
+
+--Voilà le prétendu de Mlle Flavie-Rigal, la fille du banquier.
+
+Ainsi Paul allait épouser la fille du chef de l'odieuse association. M.
+Lecoq connaissait-il ce détail? oui, sans doute. Cependant André se
+promit de lui écrire, car le célèbre policier lui avait donné son
+adresse. Il demeurait dans cette même rue Montmartre, à deux pas de la
+maison Martin-Rigal.
+
+Mais les heures volaient, et les préoccupations d'André ne l'empêchèrent
+pas de penser qu'il n'avait que le temps de courir aux Champs-Élysées, à
+la bâtisse de M. Gandelu, s'il voulait trouver encore Vignol, cet ami
+auquel il comptait demander l'hospitalité.
+
+[Illustration: André fut lancé dans l'espace.]
+
+Il se hâta si bien qu'il faisait grand jour encore, et que pas un
+ouvrier n'était parti quand il arriva.
+
+Ses camarades n'avaient pas les yeux de lynx des agents de B. Mascarot,
+et pas un ne le reconnut lorsqu'il demanda M. Vignol.
+
+--Il est là haut, lui répondit-on, au fronton, prenez l'escalier à
+gauche...
+
+Ce fronton était l'oeuvre importante de la partie sculpturale de la
+bâtisse, et c'est devant lui qu'était établie la petite cabane.
+
+Vignol y travaillait seul, lorsque André s'y présenta, et il poussa de
+grandes exclamations, quand son ami se nomma. Il ne retrouvait plus son
+vieux camarade, sous cet ignoble accoutrement.
+
+Comme de juste, Vignol demanda des explications.
+
+--Bast!... une affaire de coeur, répondit insoucieusement le jeune
+peintre.
+
+--Et c'est pour arriver au coeur de ta belle que tu te déguises
+ainsi?...
+
+--Tais-toi. Je t'expliquerai tout, répondit André; pour le moment, je
+viens te demander si tu peux me loger...
+
+Il s'interrompit brusquement, prêtant l'oreille. Il était devenu
+affreusement pâle. Il lui semblait avoir entendu un cri terrible, puis
+son nom et celui de Mlle de Mussidan...
+
+Il ne s'était pas trompé. La même voix, une voix de femme, déchirante,
+répéta:
+
+--André!... c'est moi, c'est Sabine... Au secours!...
+
+Prompt comme l'éclair, le jeune peintre se précipita à la fenêtre de la
+loge, l'ouvrit, et se pencha violemment.
+
+Hélas!... Toto-Chupin, le misérable, avait gagné le billet de mille
+francs du doux père Tantaine.
+
+L'appui céda avec un craquement sinistre. Et André fut lancé dans
+l'espace.
+
+La petite cabane était fixée à vingt mètres au moins du pavé; la chute
+devait être effroyable.
+
+Elle fut d'autant plus affreuse qu'il s'écoula bien deux secondes entre
+l'instant où le malheureux André fut précipité et celui où son corps
+mutilé et sanglant vint s'écraser contre le sol.
+
+Deux secondes... deux siècles d'épouvantable agonie... l'éternité.
+
+C'est à dire qu'il eut la conscience nette et entière de l'horrible
+guet-apens. Il comprit, il put apprécier le coup qui le frappait en
+pleine vie, en plein bonheur.
+
+Il se sentit tomber, il mesura la chute, il vit, en bas, la mort
+inévitable.
+
+Et pendant deux secondes, un monde de pensées traversa son cerveau.
+
+Tout son passé, depuis le moment où il s'était enfui de l'hospice lui
+apparut d'un seul coup.
+
+Et dans l'avenir, suprême et intolérable douleur, il lui sembla
+entrevoir Sabine au bras du marquis de Croisenois.
+
+A Sabine fut sa dernière pensée. Lui mort qui la défendrait...
+
+Mascarot, le misérable, triomphait!...
+
+Dans les Champs-Élysées, trois cents personnes au moins assistèrent au
+terrible spectacle.
+
+Au cri désespéré de Vignol, tous les promeneurs s'étaient arrêtés, et
+glacés d'horreur, la poitrine haletante, ils regardaient... Ils ne
+perdaient aucun détail.
+
+Précipité la tête la première, André était allé donner contre une de ces
+traverses qui assujettissent les grands mâts des échafaudages.
+
+D'en bas on vit très distinctement ses bras battre l'air désespérément,
+et ses mains qui se crispaient dans le vide, s'ouvrir et se refermer.
+
+Il s'efforçait de se retenir, de se rattraper à quelque chose, au mât, à
+l'angle d'une planche, à quelque bout de cordage...
+
+Il se fut raccroché à une barre de fer rouge.
+
+Mais il ne saisit rien, et fut rejeté cinq mètres plus bas, contre les
+pierres d'une fenêtre qui faisaient saillie, et qu'il heurta des
+reins...
+
+De là, il rebondit sur une seconde traverse d'abord, puis sur le
+plancher du premier étage de l'échafaudage...
+
+Les planches élastiques plièrent sous le poids de son corps, et faisant
+tremplin, le lancèrent au loin, dans la contre allée, non sur le bitume,
+mais sur la partie sablée.
+
+Alors seulement, la foule oppressée laissa échapper une immense clameur,
+et un cercle compacte se forma autour du malheureux qui gisait à terre,
+inanimé, baigné de sang.
+
+Mais déjà tous les ouvriers de la bâtisse accouraient à la suite de
+Vignol, qui, à demi fou de douleur, avait cependant réussi à leur faire
+comprendre que cet individu de mauvaise mine n'était autre que leur
+camarade, André.
+
+A grand'peine ils écartèrent les curieux, qui, avides d'une affreuse
+émotion, se pressaient et s'étouffaient pour voir de plus près comment
+agonise un infortuné, après une chute de plus de cent pieds, et pour
+contempler la dernière convulsion de son agonie.
+
+Hélas!... le pauvre André ne donnait plus aucun signe de vie.
+
+Son visage horriblement contusionné, avait la pâleur et l'immobilité du
+marbre; ses yeux étaient clos, ses membres absolument inertes.
+
+Un flot de sang s'échappa de sa bouche, quand Vignol, plus livide que
+lui, et tremblant comme la feuille, lui souleva la tête qu'il appuya sur
+son genou.
+
+--Oh!... il est bien mort, disaient les badauds, il n'en reviendra pas.
+
+Les sculpteurs n'écoutaient pas; ils délibéraient entre eux sur la parti
+qu'ils devaient prendre.
+
+--Il faut le porter à l'hospice Beaujon, déclara enfin Vignol, qui
+commençait à reprendre son sang-froid, nous en sommes à deux pas.
+
+Un brave homme avait couru donner l'alarme au poste le plus voisin, et
+les sergents de ville arrivaient suivis d'une de ces lugubres civières
+recouvertes de rideaux de coutil, comme on en rencontre que trop souvent
+dans les rues de Paris.
+
+Les sculpteurs y déposèrent leur camarade, deux d'entre eux demandèrent
+à prendre les brancards, et tous traversèrent la chaussée pour gagner
+l'hospice Beaujon par la rue de l'Oratoire.
+
+Moins préoccupée, la foule eût remarqué un incident qui l'eût bien
+vivement intriguée.
+
+Au moment où André tombait, un commissionnaire s'était élancé sur une
+jeune femme qui passait. C'était une de ces malheureuses qui balayent à
+la journée, de leurs robes traînantes, le bitume des contre-allées des
+Champs-Élysées.
+
+C'était elle qui avait crié.
+
+A la vue de cet homme se jetant sur elle comme un furieux, elle essaya
+de fuir, de se débattre, mais il lui prit le bras, et le serra à le
+briser en disant:
+
+--Ah!... tais-toi, et ne bouge pas... sinon!...
+
+Sa voix, son geste, ses regards étaient si menaçants que la créature,
+saisie de terreur, demeura immobile et se tut.
+
+--Pourquoi as-tu appelé? demanda le commissionnaire.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Tu mens.
+
+--Non, je vous le jure. Un monsieur s'est approché de moi, tout à
+l'heure, et m'a dit: «Si vous voulez, madame, crier deux fois, à une
+demi-minute d'intervalle: André, c'est moi, Sabine, au secours!... je
+vous donnerai deux louis.» Naturellement, j'ai accepté. Il m'a remis
+quarante francs et j'ai fait ce qu'il voulait.
+
+--Et comment était-il ce monsieur?
+
+--C'était un grand vieux, très sale, avec des lunettes vertes, je ne
+l'avais jamais tant vu.
+
+Le commissionnaire se recueillit un moment.
+
+--Eh bien!... misérable, dit-il enfin, les cris que tu viens de pousser
+ont peut-être causé la mort d'un homme, la mort de ce pauvre garçon qui
+vient de tomber du haut de cette maison...
+
+--Ah!... fallait pas qu'il y aille!...
+
+Cette stupide indifférence exaspéra tellement le commissionnaire, que
+sans un mot de plus il traîna la jeune femme jusqu'à un sergent de ville
+qui courait vers le rassemblement et qu'il la lui remit.
+
+--Conduisez-la au poste, lui avait-il dit, après s'être fait
+reconnaître, et ouvrez l'oeil, c'est un témoin important pour la cour
+d'assises.
+
+C'est que ce commissionnaire n'était autre que le fidèle agent de M.
+Lecoq.
+
+--Certainement, se disait-il, cette fille dit vrai, elle ne savait ce
+qu'elle faisait, et c'est Tantaine qui lui a donné deux louis. Nous le
+pincerons, le brigand, et son compte est bon... Malheureusement tout son
+sang répandu par le bourreau ne rendra pas la vie à cet honnête jeune
+homme.
+
+Mais avant de réfléchir, Pâlot avait à agir, à rassembler les éléments
+de son rapport.
+
+Comment l'accident était-il arrivé?...
+
+Le savoir était aisé. Le montant de la fenêtre de la petite loge était
+tombé en même temps qu'André, et s'était brisé en plusieurs morceaux sur
+le trottoir. L'agent ramassa un de ces morceaux et l'examina.
+
+Le crime, dont il ne doutait d'ailleurs pas, était manifeste.
+
+La planche avait été sciée des deux côtés, et même elle gardait encore
+quelques débris du mastic dont on avait dû se servir pour dissimuler le
+trait de scie.
+
+C'était là une «pièce à conviction» trop importante pour être négligée.
+
+Le faux commissionnaire appela donc un des ouvriers de la bâtisse, dont
+la physionomie annonçait de l'intelligence, et après lui avoir fait
+remarquer les indices qu'il venait de relever, il l'engagea à ramasser
+les planches, et à les mettre en lieu sûr.
+
+--Gardez-les précieusement, conseilla-t-il, pour l'enquête qui ne
+manquera pas d'avoir lieu.
+
+Ces devoirs remplis, Pâlot put enfin s'approcher du groupe de curieux.
+Trop tard, on venait d'emporter André.
+
+Il regardait autour de lui, cherchant à qui demander des renseignements,
+quand sur un banc voisin, il aperçut une pratique à lui, qu'il avait eu
+dix fois occasion d'épier, au temps où M. Lecoq n'avait pas surpris
+encore le secret de la triple personnalité de B. Mascarot.
+
+Cette bonne pratique était Toto-Chupin.
+
+Maître Toto n'avait plus ses sordides haillons de l'avant-veille, il
+s'était hâté d'employer l'à-compte que lui avait remis le vieux clerc
+d'huissier. De la tête aux pieds, il était vêtu de neuf, magnifiquement,
+cette fois, et aussi ridiculement que s'il se fut appliqué à exagérer
+encore les ridicules du jeune M. Gaston.
+
+Mais il paraissait bien insensible à ces splendeurs tant souhaitées.
+
+Il était affaissé sur son banc, comme s'il eût été près de s'évanouir.
+Sa face blême d'ordinaire, était livide; ses yeux avaient une affreuse
+expression d'égarement, et sa mâchoire s'agitait convulsivement, comme
+s'il eût cherché à ramener un peu de salive dans sa bouche desséchée.
+
+Ces circonstances devaient frapper vivement Pâlot.
+
+Ce n'est pas pour rien qu'il est le favori de M. Lecoq. L'élève de
+prédilection a retenu quelque chose des procédés du maître.
+
+--Bien sûr, se dit-il, c'est ce détestable garnement qui a fait le coup,
+et il est épouvanté de son crime.
+
+C'était vrai. Toto-Chupin se débattait sous l'étreinte d'un sentiment
+nouveau pour lui, qu'il ne soupçonnait pas: le remords.
+
+Et pendant que l'agent de M. Lecoq l'observait, il délibérait en lui
+même s'il n'irait pas tout dénoncer au prochain bureau de police, non
+qu'il songeât à se concilier par ses aveux la bienveillance des juges,
+mais parce qu'il en voulait mortellement au père Tantaine, et qu'il
+était résolu à se venger de ce vieux qui avait fait de lui un assassin.
+
+L'idée de s'assurer de la personne de Toto-Chupin et de le faire
+conduire en lieu sûr devait traverser et traversa l'esprit de Pâlot.
+
+Mais il avait appris à se tenir en garde contre son premier mouvement.
+
+--Pas de sottises!... murmura-t-il. Si j'empoigne ce garnement, je donne
+l'éveil à la bande. Qu'il s'envole!... Paris a beau être grand, nous le
+retrouverons quand nous aurons besoin de lui. Peut-être même ai-je eu
+tort d'arrêter cette fille...
+
+Il en revint alors à ses informations, mais il ne put rien recueillir de
+précis, sinon que le blessé avait été transporté à l'hospice Beaujon.
+
+--Le plus court est encore d'y aller, se dit-il.
+
+Et aussitôt il s'élança dans cette direction.
+
+Déjà Pâlot n'était plus sous l'impression immédiate et palpitante de
+l'événement, et le long de la route il en calculait les conséquences.
+
+--Que va dire le patron? pensait-il. Que je ne suis qu'un propre à rien.
+Ah!... il aura bien raison. Il me confie un de ses amis et je ne sais
+pas le défendre! Je suis déshonoré. Comment! je sais que la vie de ce
+garçon ne tient qu'à un fil, et je le laisse entrer dans une maison en
+construction!... Autant le tuer de ma main!...
+
+C'est donc en tremblant que, une fois arrivé à l'hospice Beaujon, Pâlot
+s'informa près d'un interne de service d'un jeune homme qu'on venait
+d'apporter il n'y avait pas plus d'une demi-heure.
+
+--Vous voulez parler du nº 17, répondit l'interne; il est dans un état
+déplorable; nous craignons une fracture du crâne, un épanchement, que
+sais-je!...
+
+Il n'y eut rien de tout cela, et cependant ce ne fut que soixante-douze
+heures après sa chute qu'André reprit assez de connaissance pour se
+préoccuper de sa situation.
+
+C'est vers le milieu de la nuit que le jeune peintre revint à lui; la
+pâle lueur d'une veilleuse éclairait à peine la salle immense de
+l'hospice; d'un coup, il vit où il était.
+
+Être vivant encore lui parut étrange et d'autant plus prodigieux qu'il
+ne ressentait aucune souffrance aiguë. La douleur ne vint que lorsqu'il
+essaya de se retourner dans son lit. Cependant il remuait aisément les
+jambes et un bras.
+
+--Je m'en tirerai, pensa-t-il... mais depuis combien de temps suis-je
+ici?
+
+Il voulait recueillir ses idées; mais sa pensée vacillait comme celle
+d'un homme longtemps soumis à l'influence du chloroforme... il se
+rendormit.
+
+Quand il se réveilla, il faisait grand jour, et la salle était pleine de
+monde et de bruit. C'était l'heure de la visite.
+
+Le chirurgien en chef, un homme tout jeune encore, à la physionomie
+spirituelle et bienveillante, allait de lit en lit, suivi d'une
+vingtaine d'élèves, professant et démontrant tour à tour, et distribuant
+à ses malades de ces bonnes paroles qui donnent comme un avant-goût du
+bistouri.
+
+Le tour d'André venu, le docteur lui apprit qu'il avait seulement une
+épaule démise, le bras gauche cassé en deux endroits, une immense
+blessure à la tête, et que son corps n'était qu'une contusion... Et il
+le félicita d'en être quitte à si bon marché.
+
+Le jeune peintre l'écoutait à peine. Avec la raison, le souvenir de
+Sabine lui revenait, et il se demandait avec effroi ce qu'il allait
+advenir pendant qu'il était là, cloué dans son lit.
+
+Cette inquiétude poignante lui arrachait des larmes, quand il vit se
+détacher du groupe des «carabins» et s'avancer vers lui un gros monsieur
+à énormes favoris roux, portant une haute cravate blanche et un chapeau
+de forme surannée, et qu'on devait prendre pour un de ces médecins de
+province, qui, à tous leurs voyages à Paris, suivent les visites des
+hôpitaux.
+
+Ce monsieur se pencha vers André et murmura:
+
+--Janouille.
+
+A ce nom, qui était le mot de reconnaissance dont il était convenu avec
+M. Lecoq, André ne fut pas maître d'un mouvement qui lui arracha un cri
+de douleur.
+
+--Je vois, reprit à voix basse le gros monsieur, que vous ne me
+reconnaissez pas.
+
+Le jeune peintre n'en pouvait croire ses yeux. L'art du déguisement
+haussé à cette perfection invraisemblable, devient du génie.
+
+--M. Lecoq, balbutia-t-il.
+
+--Silence, malheureux!... On nous épie peut-être. Vite, deux mots. Je
+suis venu pour vous apporter la tranquillité d'esprit, qui fera plus
+pour votre rétablissement que tous les remèdes. Occupez-vous de vous
+guérir, moi je veille. Déjà, sans vous compromettre en rien, j'ai vu M.
+de Mussidan, et je lui ai fourni un prétexte pour reculer de plus d'un
+mois le mariage de sa fille et de Croisenois. Il me faut un mois pour
+prendre toute la bande d'un coup. Vous, pendant ce temps, vous resterez
+ici... On pourrait vous tendre un nouveau piège, et Dieu ne fait pas
+tous les jours des miracles... Ici, vous êtes relativement en sûreté;
+cependant, veillez... Ne mangez rien venant du dehors, à moins que celui
+qui vous l'apporte ne vous dise notre mot. On vous dépêchera peut-être
+quelque espion, ne parlez donc à âme qui vive... M. Gandelu viendra sans
+doute vous voir, son fils est tiré d'affaire. Si vous voulez m'écrire,
+s'il vous survient quelque chose d'extraordinaire, adressez-vous au
+malade qui est à votre droite, c'est un de mes hommes... Ce pauvre Pâlot
+est tellement désolé de votre accident que je n'ai pas eu le courage de
+lui laver la tête... Et adieu!... Vous aurez tous les jours de mes
+nouvelles, ayez assez d'énergie pour savoir patienter.
+
+--Je saurai attendre, fit André, puisque j'espère.
+
+--Eh!... murmura M. Lecoq en s'éloignant... c'est toute la vie.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Si M. Lecoq prêchait à André l'inaction et la patience, l'immobilité du
+découragement, suivant son expression; s'il commandait à ses agents la
+plus attentive prudence, si lui-même s'entourait des précautions les
+plus minutieuses, c'est qu'il était assez fort pour rendre justice à
+l'habileté de ses adversaires.
+
+Il les jugeait gens à flairer sa surveillance d'aussi loin que les
+corbeaux éventent l'odeur de la poudre, et il prévoyait qu'à la moindre
+apparence de danger, ils s'envoleraient, chacun tirant de son côté, le
+laissant seul avec ses éléments de poursuites si péniblement amassés et
+désormais inutiles.
+
+Souvent ses agents, excédés d'une besogne pénible et qui semblait ne
+mener à rien, l'avaient supplié d'agir. Il avait su contenir leur
+impatience.
+
+--Ce n'est pas, répétait-il invariablement, en faisant du bruit autour
+des nasses qu'on prend du poisson.
+
+[Illustration: La besogne fut longue et difficile.]
+
+L'événement prouvait qu'il avait eu raison d'attendre.
+
+Cette fois, pour la grande partie, la plus importante, la dernière, la
+ténébreuse association avait été forcée de s'exposer au jour, de se
+découvrir.
+
+Déjà on pouvait établir que le chef, celui qui se dissimulait sous une
+triple personnalité, était l'instigateur du meurtre.
+
+Mais ce n'était rien encore. M. Lecoq ne voulait pas utiliser sitôt sa
+découverte, il avait juré qu'il prendrait toute la bande.
+
+Et ses investigations avaient été si secrètement conduites, la trame
+dont il avait enveloppé les associés était si subtile, qu'ils ne se
+doutaient de rien.
+
+B. Mascarot était irrémissiblement perdu au moment même où, plus que
+jamais, il se croyait sûr du succès.
+
+Dès le lendemain de l'accident, il avait adressé à la préfecture de
+police une belle lettre, où il dénonçait le garnement et donnait assez
+d'indications pour qu'on pût le retrouver aisément.
+
+--Toto, pensait-il, ne manquera pas de dire le rôle de Tantaine; mais le
+bonhomme n'existe plus, et je défie bien qu'on le ressuscite.
+
+Et en effet, le matin même, il avait allumé un grand feu et brûlé
+jusqu'au dernier fil la défroque immonde qu'il endossait quand il
+jouait, pour ses opérations, le personnage du vieux clerc d'huissier.
+
+Il riait tout seul de l'infaillibilité de sa ruse, tout en regardant
+tourbillonner et s'élever la fumée épaisse.
+
+--Cherchez, mes petits amis, murmurait-il; cherchez bien, voici le
+complice de Toto qui s'évapore.
+
+Tantaine envolé en fumée par la cheminée, restait à faire prendre la
+même route à B. Mascarot.
+
+La tâche était plus délicate. Le clerc d'huissier était un vieux nomade,
+sans feu, ni lieu, personne ne devait s'inquiéter de lui.
+
+B. Mascarot ne pouvait pas disparaître ainsi. B. Mascarot était un homme
+posé payant régulièrement un fort loyer et d'assez grosses impositions;
+on le connaissait et on l'estimait dans le quartier, il gérait un
+établissement prospère pour le placement des domestiques des deux sexes,
+sa disparition eût fait sensation, on eût causé et la police se fût
+émue.
+
+Le plus simple était de recourir à une mise en scène de départ.
+
+L'honorable placeur commença donc à raconter à tout venant que des
+affaires de famille, des raisons de santé, un gros héritage à liquider,
+le forçaient de vendre son agence, et de la vendre sur-le-champ, quitte
+à être très coulant sur le prix.
+
+En même temps, il cherchait un acquéreur, il le trouva, et en
+vingt-quatre heures, l'affaire fut entamée, discutée, conclue et
+signée.
+
+Ah! B. Mascarot eut du mal, la nuit qui précéda la prise de possession
+de son successeur.
+
+Aidé de Beaumarchef, il transporta dans le cabinet de Martin-Rigal, le
+banquier, tous les papiers qui encombraient le bureau de l'agence.
+
+Ce déménagement furtif s'exécuta par une porte dont l'ancien sous-off ne
+soupçonnait pas l'existence, et que certes ne connaissaient pas les
+propriétaires du mur mitoyen.
+
+Cette porte, un trou à vrai dire, était percée dans un placard, et
+mettait en communication directe la chambre du placeur de la rue
+Montorgueil et le cabinet du banquier de la rue Montmartre.
+
+Quand le dernier chiffon de papier eut été enlevé, B. Mascarot montra à
+son fidèle Beaumarchef une pile de briques et un sac de plâtre dans un
+coin. Il s'agissait de boucher cette ouverture difficile.
+
+La besogne fut longue et fatigante, en raison de leur peu d'habitude;
+cependant ils la menèrent à bonne fin, et le crépi dont ils recouvrirent
+leur briquetage ne pouvait être que bien difficilement distingué de
+l'ancien.
+
+A huit heures du matin, tout était terminé, et pour le mieux. Toutes les
+traces de briques et de plâtre avaient été effacées, et le parquet même
+avait été reciré.
+
+Alors eut lieu une scène déchirante. Beaumarchef avait reçu la veille
+une somme de douze mille francs à lui remise, sous la condition qu'il
+irait se fixer en Amérique; le moment de son départ arrivé, et sur le
+point de quitter pour toujours «le patron,» il pleurait à chaudes
+larmes...
+
+Il l'avait servi ce «patron,» avec un dévouement exclusif; quand il
+recevait un ordre, il l'exécutait aveuglément, et comme il n'était pas
+la pénétration même, beaucoup de choses lui avaient échappé; et il avait
+trempé sans s'en douter, dans bien des infamies...
+
+Cependant, il s'éloigna si navré qu'il ne songeait même pas à relever
+ses moustaches, juste comme le nouveau placeur, M. Robinet, se
+présentait.
+
+B. Mascarot avait hâte d'en finir, le plancher de cette maison, où tout
+lui rappelait les infamies du passé, lui brûlait les pieds. Il s'y
+sentait en péril. Il avait livré Tantaine pour se débarrasser de Toto;
+par Tantaine on pouvait arriver jusqu'à lui, et, qui sait, l'arrêter.
+Puis, sa dernière personnalité, la meilleure, celle qu'il avait choisie
+pour s'assurer une vieillesse honorée devenait inutile.
+
+Mais il avait à mettre son successeur au courant, à lui expliquer les
+usages, non-seulement du bureau de placement, mais encore de l'hôtel
+garni qui en était l'annexe; il avait à montrer ses registres
+d'inscriptions, à livrer les rubriques, à donner enfin les moyens de se
+servir du fonds qu'il avait vendu.
+
+Ses occupations et quelques visites dans la rue, à des fournisseurs, lui
+prirent la journée, et il était plus de quatre heures lorsqu'il put
+faire charger ses bagages sur un fiacre qu'il avait envoyé chercher, et
+partir après avoir souhaité bonne chance à celui qui le remplaçait.
+
+Désormais il passait à l'état de souvenir. Et déjà sur les plaques de la
+porte on lisait: _J. Robinet, successeur de B. Mascarot_.
+
+Pour lui, en homme qui sait l'influence des petites circonstances sur
+les grands événements, il se fit conduire au chemin de fer de l'Ouest,
+et prit place dans un train qui partait pour Rouen.
+
+Il se défiait, il pouvait être épié, il tenait à mettre toutes les
+chances de son côté, prétendait ne laisser aucune trace.
+
+A Rouen seulement il osa se défaire des malles et des effets qu'il
+apportait, et encore ne fût-ce pas sans avoir tout lacéré et rendu,
+pensait-il, trop méconnaissable pour qu'on pût jamais en tirer une
+preuve contre lui.
+
+A Rouen, enfin, il laissa la longue lévite, la barbe et les lunettes du
+placeur, il y anéantit B. Mascarot comme il avait déjà détruit Tantaine.
+
+Et quand le lendemain il revint rue Montmartre, à la maison de banque,
+chez lui, où il avait annoncé un petit voyage, une seule individualité
+subsistait des trois qu'il avait simultanément animées pendant plus de
+vingt ans, celle de Martin-Rigal, le père de la capricieuse et coquette
+Flavie, le banquier recommandable, l'homme à la figure glabre, à la tête
+chenue.
+
+Il n'avait pas remarqué en route, un jeune homme fort brun, à l'oeil
+vif, à la lèvre moqueuse, ayant toutes les apparences d'un commis
+voyageur babillard et bon enfant, qui avait fait le même voyage que lui.
+
+Rentré chez lui, après qu'il eut embrassé tendrement sa fille bien
+aimée, le premier soin de B. Mascarot,--c'est-à-dire de
+Martin-Rigal,--fut de courir à son cabinet, à ce mystérieux sanctuaire,
+dont la clé ne le quittait jamais, où il passait en apparence toutes ses
+journées, sans que personne, jamais, osât l'y aller troubler.
+
+Là, le mur qui faisait face à la porte d'entrée avait été mis à nu sur
+un espace assez grand, plus haut que large, et à la place de la
+tapisserie arrachée, apparaissait un briquetage grossièrement cimenté.
+
+C'était l'envers du rapide travail exécuté de nuit dans la chambre du
+placeur.
+
+--Il me faudra, murmura l'honorable banquier, finir mieux cette besogne
+grossière, passer par dessus une couche de plâtre et recoller du papier
+sur le tout...
+
+En attendant, avec une adresse et une promptitude extrêmes, il ramassa
+soigneusement les plâtras tombés à terre et les jeta dans la cheminée,
+où il les pulvérisa et les mêla aux cendres. Il balaya ensuite, et se
+mettant à quatre pattes, il éplucha pour ainsi dire le tapis brin par
+brin.
+
+Puis, devant cette ouverture si parfaitement murée, il poussa un large
+cartonnier dont la destination était surtout de masquer cette
+mystérieuse issue, et qu'il déplaçait ou replaçait, autrefois, selon
+qu'il sortait ou rentrait.
+
+Cela fait, après s'être assuré que tout était en ordre, il se laissa
+tomber sur son grand fauteuil du maroquin en poussant un soupir de
+satisfaction.
+
+Aux angoisses qui l'avaient agité, succédait l'intime et délicieuse
+conviction d'une sécurité absolue, et une béatitude infinie
+s'épanouissait dans son âme.
+
+Ainsi, il triomphait, s'applaudissant de sa ruse et de son audace, quand
+le souriant docteur Hortebize entra dans le cabinet.
+
+--Eh bien! sceptique... lui cria-t-il avant que la porte ne fût
+refermée, douteras-tu encore!... touches-tu enfin le succès du doigt?
+Que me parles-tu de Baptistin et de Tantaine... ils sont morts, ou
+plutôt ils n'ont jamais existé. Beaumar se promène à cette heure sur le
+pont d'un transatlantique. La Candèle, avant huit jours sera à Londres.
+Nos agents subalternes ont reçu avec leur congé une gratification et
+tous croient que j'ai fermé boutique après fortune faite. Tu peux jeter
+ton médaillon empoisonné. A nous les millions!...
+
+--Dieu l'entende! répondit le docteur.
+
+Martin-Rigal s'était levé, ivre de témérité heureuse, et il s'exprimait
+avec une exaltation bien éloignée de ses habitudes.
+
+--Comment! Dieu m'entende! répliqua-t-il, mais il m'a entendu, ce me
+semble, la bataille est gagnée, et gagnée sur tous les points...
+
+--Chut!... ne chante pas victoire, cela porte malheur...
+
+--Bah!... nous n'avons plus de retour à craindre, et tes dernières
+défiances s'envoleraient si tu connaissais comme moi la situation. Quel
+était l'ennemi le plus redoutable? André. Il ne compte plus. Sans doute,
+il n'a pas été tué, mais il est hors de combat pour un mois, et cela
+suffit. D'ailleurs, il s'est résigné. J'ai reçu avant-hier le dernier
+rapport d'un de mes hommes, qui avait réussi à se faire admettre à
+l'hôpital Beaujon, et cet observateur intelligent m'assure que notre
+artiste n'a reçu aucune visite et n'a pas écrit une ligne depuis quinze
+jours qu'il a repris connaissance.
+
+--Il avait des amis.
+
+L'honorable banquier haussa les épaules.
+
+--Vrai, docteur, fit-il, je t'admire! Comment, c'est toi qui crois aux
+amis qui pensent encore à vous après un malheur et quinze jours
+d'absence!... Tu seras éternellement jeune. Quels sont les amis d'André?
+M. de Breulh Faverlay?... Voici la saison des courses, il ne bouge plus
+de ses écuries. Mme de Bois-d'Ardon?... les modes du printemps
+suffisent à remplir sa cervelle. M. Gandelu?... il a assez à faire à se
+préoccuper de son fils... Les autres ne comptent pas.
+
+--Et le jeune M. Gaston?...
+
+--Il s'est rendu aux bonnes raison de Tantaine, guérisseur mon ami, il
+s'est réconcilié avec l'aimable Rose, et tous deux sont partis pour
+Florence...
+
+Tout cela ne dissipait pas absolument le nuage qui obscurcissait le
+front du docteur.
+
+--La famille de Mussidan m'inquiète, objecta-t-il.
+
+--Pourquoi? Croisenois fait sa cour et il est reçu, je t'assure, très
+convenablement. Dam!... Mlle Sabine ne lui saute pas encore au cou,
+mais déjà elle le remercie très gracieusement tous les soirs du bouquet
+qu'il lui envoie tous les matins. Que veux-tu de mieux?
+
+--Je voudrais que le comte n'eût pas remis le mariage de sa fille et de
+notre cher marquis. Pourquoi ce retard? Il me chiffonne.
+
+--Moi, il me contrarie, mais voilà tout. Sois tranquille, on ne nous
+abuse pas d'un vain prétexte. Je me suis informé, j'ai vu... Donc, il
+faut attendre. Que vois-tu là de louche?
+
+--Rien, répondit le docteur, rien.
+
+Et, en effet, le banquier faisait pénétrer dans l'esprit de son ami
+l'assurance qui l'animait.
+
+--De ce coté, ajouta le souriant Hortebize, je crois en effet maintenant
+que tout va bien.
+
+--Tout va bien des autres côtés. Les actions des _Mines de Tifila_
+marchent bien, ami docteur, et nos actionnaires, en vérité, ne se font
+pas trop tirer l'oreille. Il est vrai que je ne suis pas cruel. Je
+tonds, je n'écorche pas, et personne ne crie. J'ai taxé chacun selon ses
+moyens, depuis mille jusqu'à vingt mille francs. Déjà nous tenons pour
+tout près d'un million de promesses d'actions...
+
+--Et avec nous, murmura le docteur, promettre, c'est tenir.
+
+--Tu l'as dit, illustre homéopathe. Pas d'argent, pas de restitution:
+donnant, donnant. Et les recouvrements s'opèrent sans périls pour
+nous... Tu auras un million pour ta part, docteur.
+
+Le digne M. Hortebize se frottait les mains à s'enlever l'épiderme.
+
+Ce mot magique, million, lui dorait l'avenir d'éblouissants rayons.
+
+Un million!... quelle perspective infinie de dîners exquis, d'amours
+discrets, de jouissances délicates!...
+
+--D'autre part, reprit Martin-Rigal, j'ai vu Catenac, de retour de
+Vendôme, où tout s'est passé comme je le prévoyais. Le duc de Champdoce
+halète d'impatience et d'espoir, sur la piste qui doit, pense-t-il, le
+conduire à son fils... Ah! docteur, cette fausse piste par moi créée,
+est mon chef-d'oeuvre. L'idée seule vaut bien ce qu'elle nous
+rapportera. Mais aussi, que de peines, de soins, de démarches, de
+promesses, de menaces... Feu Tantaine, non plus que défunt Mascarot ne
+s'étaient pas épargnés...
+
+--Et Perpignan?... il est fin, m'as-tu dit.
+
+L'honorable banquier eut un geste de profond mépris.
+
+--Perpignan, répondit-il, est dupe autant que le duc, plus s'il se peut,
+l'imbécile!...
+
+Il s'imagine qu'il découvre cette route que j'ai jalonnée, tous ces
+poteaux indicateurs par moi plantés entre l'hospice de Vendôme et Paul.
+Avant-hier, ils en étaient à Vigoureux, l'ancien saltimbanque marchand
+de vins, rue Dupleix, qui va leur donner l'adresse de Fritz, le vieux
+musicien... Et nous le verrons arriver un de ces jours. Mais Paul sera
+alors le mari de ma fille, et Flavie sera duchesse de Champdoce, et elle
+aura six cent mille livres de rentes...
+
+Il s'interrompit, on grattait à la porte, et presque aussitôt Mlle
+Flavie entra.
+
+Mlle Rigal était bien jolie, mais jamais sa beauté n'avait rayonné
+comme en ces jours d'espérance et de joie où elle se flattait d'avoir
+conquis l'homme qu'elle aimait, et dont elle allait devenir la femme.
+
+Elle salua le docteur d'un geste amical, et légère comme l'oiseau se
+posant sur une branche, elle sauta sur les genoux de son père, entoura
+son cou de ses bras, et l'embrassa bien fort, à plusieurs reprises, en
+faisant claquer ses lèvres.
+
+Le souriant Hortebize observait son ami, et en lui-même, bien que le
+spectacle ne fût pas nouveau pour lui, il s'étonnait.
+
+C'est qu'en effet, à voir maintenant le banquier, on ne pouvait
+reconnaître l'homme qui, dix minutes plus tôt parlait froidement d'un
+meurtre qu'il avait combiné.
+
+Du moment où Flavie avait paru, une stupéfiante révolution s'était
+opérée en lui. Toute intelligence avait disparu de sa physionomie pour
+faire place à une expression d'extase béate et d'admiration sans bornes.
+
+--Oh! oh!... fit-il gaîment, voici une bien jolie préface! Voyons la
+requête maintenant, car il y a une requête, n'est-ce pas, ma chérie?...
+
+Mlle Flavie hocha la tête d'un air mutin, et de ce ton qu'on prend
+pour gronder un baby qui n'est pas sage:
+
+--Fi! le vilain père, dit-elle. Suis-je donc dans l'habitude, monsieur,
+de vous vendre mes caresses?... Et quand je désire une chose, ai-je
+besoin d'une préface pour vous dire: Je veux.
+
+--Pour cela, non. Mais en te voyant entrer...
+
+--Je suis venue simplement te prévenir que nous t'attendons pour dîner,
+et que Paul et moi nous avons grand faim. Et si je t'ai embrassé, c'est
+que je t'aime. Oh! oui, je t'aime bien. Tu es si bon, si bon!... Tiens,
+on me donnerait à choisir entre tous les pères de l'univers, que c'est
+toi que je choisirais.
+
+Il souriait d'un air ravi, fermant les yeux à demi, à la manière des
+chats dont on gratte la tête, pour mieux savourer la délicatesse de la
+sensation.
+
+--Avoue au moins, reprit-il, que depuis six semaines environ, tu m'aimes
+un petit peu plus qu'avant.
+
+--Non, répondit-elle avec une naïveté féroce, pas depuis six semaines,
+depuis quinze jours seulement.
+
+--Cependant, il y a plus d'un mois que notre ami le docteur nous a amené
+dîner un certain jeune homme...
+
+La jeune fille éclata de rire, d'un bon rire franc et sonore.
+
+--Je t'ai bien aimé pour cela, répondit-elle, oui, beaucoup, énormément,
+mais je t'aime encore plus pour autre chose, et quand j'y pense,
+vois-tu...
+
+Elle n'acheva pas, mais une douzaine de baisers appliqués à la file sur
+le front du son père, traduisit sa pensée plus éloquemment que toutes
+les phrases du monde.
+
+--Et quelle est cette chose?... demanda le banquier.
+
+--Ah!... voilà! C'est un mystère, un grand secret que je ne veux pas
+dire.
+
+--Je t'en prie.
+
+--Curieux!... Vous vous fâcheriez, monsieur.
+
+--Non, je te jure...
+
+--Eh bien!... c'est qu'il y a quinze jours seulement que je connais
+toute ta tendresse. Pauvre père chéri!... Va, j'ai pleuré de bonnes
+larmes quand j'ai su quelles peines tu prenais pour plaire à ta méchante
+fille, quand j'ai compris les difficultés qu'il t'a fallu vaincre pour
+amener à mes pieds mon artiste aimé. Penser que tu as eu le courage
+d'endosser ces affreux habits malpropres et de mettre une grande vilaine
+barbe et des lunettes vertes. Ah!... tu étais bien laid, je le jure,
+horriblement laid...
+
+M. Martin-Rigal, à ces mots, se dressa si brusquement que Mlle Flavie
+faillit tomber. Il était devenu plus pâle que la mort...
+
+--Que veux-tu dire? balbutia-t-il.
+
+--Eh!... tu me comprends bien. Est-ce qu'un père peut tromper l'oeil
+de sa fille!... Les autres ne le reconnaissaient pas, mais moi...
+
+--Tu te trompes, Flavie, tu as été abusée par quelque ressemblance...
+
+Elle l'interrompit d'un geste moqueur.
+
+--Ainsi, reprit-elle en le fixant obstinément, ce n'est pas toi qui es
+venu déguisé chez Paul, un jour que...--voyons, monsieur,
+regardez-moi...--un jour que j'y étais allée, moi, toute seule. Ah! tu
+n'as pas tressailli, je prends le docteur à témoin; donc tu savais que
+j'ai fait cette folie, donc je ne me trompe pas...
+
+--Tu es folle, écoute-moi...
+
+[Illustration: Dans l'encadrement de la porte on voyait un commissaire
+de police et des agents.]
+
+--Rien. D'ailleurs, père, je ne veux pas te mentir. Sans cette preuve
+morale que tu viens de me donner, j'étais matériellement sûre de mon
+fait. Je suis aussi fine que toi, sache-le. Quand tu es entré chez Paul,
+en dépit de tes misérables vêtements, j'ai eu un soupçon vague,
+indéterminé, un pressentiment. Ton haut le corps, lorsque je suis allée
+t'ouvrir et que tu m'as vue, ne m'a pas échappé. Aussi, lorsque tu es
+sorti avec le docteur, ai-je été coller mon oreille contre la porte
+d'entrée. Et j'ai entendu quelque chose de ce que vous disiez. Et ce
+n'est pas tout; en sortant de chez Paul, je suis accourue ici, je me
+suis mise en embuscade sur le palier, et je t'ai vu tirer une clé de ta
+poche et entrer dans ce cabinet où nous sommes. Nieras-tu encore
+maintenant?...
+
+Le banquier ne songeait pas à nier, il semblait près de défaillir.
+
+--Voilà, murmurait-il, ce que peut coûter une imprudence, une seule. Il
+me fallait rentrer, Croisenois m'attendait; je craignais ses soupçons...
+
+Puis, tout à coup une idée atroce traversant son cerveau:
+
+--Au moins, reprit-il vivement, tu as tu ta découverte; n'est-ce pas,
+Flavie, tu n'en as parlé à personne?
+
+--Oh!... à personne, je puis te le jurer.
+
+Il respira.
+
+--Je ne compte pas Paul, ajouta la jeune fille, mais lui, n'est-ce pas
+moi!...
+
+Malheureuse!... s'écria Martin-Rigal, pauvre malheureuse!...
+
+Son geste était si terrible, sa voix si menaçante, que pour la première
+fois de sa vie, Mlle Rigal eut peur de son père.
+
+--Mais qu'ai-je donc fait de si mal, reprit-elle tout interdite et près
+de pleurer. J'ai dît à Paul: ô cher et unique ami de mon coeur, nous
+serions des monstres d'ingratitude si nous n'adorions pas mon père, nous
+devrions baiser la trace de ses pas. Vous ne savez pas jusqu'où il est
+allé pour nous. Il n'a pas craint de revêtir des haillons pour arriver
+jusqu'à vous, pour vous prendre...
+
+Le docteur, jusqu'alors muet témoin de cette scène, interrompit Flavie.
+
+--Et lui, Paul, qu'a-t-il répondu?
+
+--Lui!... il a tout d'abord paru confondu, puis il s'est frappé le front
+en disant: je comprends tout!... Et ensuite il s'est mis à rire, mais à
+rire...
+
+Le banquier qui arpentait son cabinet, en proie à la plus vive
+agitation, s'arrêta brusquement devant sa fille.
+
+--Et toi, pauvre enfant, prononça-t-il d'un ton amer, toi tu n'as pas
+compris ce rire. Paul, à cette heure, sais que tu as été ma complice. Il
+pouvait douter encore, tu lui as prouvé que j'agissais par tes ordres,
+lorsque je suis allé le chercher...
+
+--Qu'importe!...
+
+--Hélas!... un homme comme Paul ne saurait aimer la femme qui est venue
+au devant de lui. Eût-elle à lui prodiguer des trésors de beauté et
+d'amour... il se dira toujours qu'elle s'est jetée à sa tête. Il
+acceptera tous les témoignages de tendresse et de dévouement, mais il
+n'y répondra pas plus qu'une idole de bois ne rend l'encens qu'on lui
+prodigue. Tu ne le vois pas!... Dieu veuille que jamais ne tombe le
+bandeau que la passion a noué sur ses yeux. Puisses-tu ne jamais
+pénétrer le misérable caractère de ce triste imbécile, nul jusqu'à
+l'ineptie, gonflé de vanité, sans esprit, sans énergie, sans volonté,
+sans coeur...
+
+Mlle Flavie était devenue pourpre.
+
+--Assez, interrompit-elle d'une voix saccadée, assez... Je ne serai pas
+lâche à ce point de laisser insulter mon mari, et je saurai le défendre
+contre tous... même et surtout contre mon père.
+
+Le banquier baissa la tête sans répondre.
+
+Déjà il en était à s'épouvanter de son audace et à se reprocher d'avoir
+cédé aux inspirations de sa colère. Ce qu'il avait dit, et il frémissait
+à cette idée, pouvait lui coûter l'affection de sa fille.
+
+Il se demandait par quelles excuses atténuer l'effet de son emportement,
+quand le souriant Hortebize intervint.
+
+Ce cher docteur prit Mlle Flavie par la taille, et bien qu'elle se
+débattît un peu, la conduisit doucement hors du cabinet.
+
+--Éloignez-vous, chère enfant, murmurait-il à son oreille, votre père
+est mal disposé, il ne sait ce qu'il dit.
+
+C'était là, positivement, l'opinion sincère du digne M. Hortebize, et il
+ne la cacha pas à son ami, dès qu'ils se retrouvèrent seuls.
+
+--En vérité, lui dit-il, je ne m'explique pas la colère. Il dépendait de
+toi, autrefois, d'empêcher ce mariage; pourquoi as-tu manqué de courage?
+Les récriminations à cette heure son inutiles...
+
+Martin-Rigal était consterné.
+
+--C'en est fait, balbutia-t-il, me voici à la discrétion de ce misérable
+Paul.
+
+--Pas plus, ce me semble, qu'avant l'indiscrétion de ta fille. Paul
+n'est-il pas notre complice! Qu'avons-nous à craindre de lui? Rien. Il
+connaissait les secrets de l'association. Sommes-nous plus compromis
+parce qu'il a pénétré le mystère de ta triple personnalité?...
+
+--Ah!... tu n'aimes pas Flavie, toi, interrompit le banquier, tu n'es
+pas son père; tu ne saurais apercevoir comme moi les funestes
+conséquences de cette révélation. Paul, jusqu'ici, devait croire que je
+ne connaissais pas Mascarot, et que j'étais une victime du chantage. Là
+était ma force. Dupe, il me respectait et je le tenais; complice, il
+m'échappe...
+
+Il se recueillit quelques moments, puis se redressant avec une énergie
+désespérée, il ajouta:
+
+--Enfin, le mal est sans remède, il faut en prendre son parti. Le mieux
+est de hâter ce mariage maudit, et de précipiter les recherches du duc
+de Champdoce. Allons dîner, j'écrirai à Catenac demain.
+
+Le mariage eut lieu, en effet, à la fin de la semaine suivante, et Paul
+quitta son petit logis pour prendre possession du magnifique appartement
+que le banquier avait fait préparer au-dessus du sien.
+
+La transition était brusque, mais Paul ne pouvait plus s'étonner de
+rien.
+
+Ce pauvre niais s'était si bien pénétré des maximes de l'honorable B.
+Mascarot et de l'excellent M. Hortebize, qu'il arrivait à se persuader
+que des aventures pareilles à la sienne attendent à Paris tous les
+jeunes gens intelligents. Et il admirait à la fois combien il est aisé
+de n'être pas honnête et combien cela rapporte.
+
+De remords, il n'en avait plus l'ombre. Il ne craignait qu'une chose,
+échouer quand viendrait la scène décisive qui devait lui donner un si
+grand état dans le monde et le titre de duc.
+
+Ce moment, il l'appelait de tous ses voeux, et il rougit de plaisir le
+jour où Martin-Rigal lui dit:
+
+--Rassemblez vos forces, ce sera pour ce soir.
+
+--Oh!... je ne faiblirai pas, répondit-il.
+
+Il ne faiblit pas, en effet, et, lorsque dans la soirée le duc de
+Champdoce se présenta, suivi de Perpignan et de Catenac, le jeune
+imposteur s'éleva à la hauteur de ses maîtres, et joua avec une
+déplorable perfection le rôle si difficile que commandaient les
+circonstances.
+
+Mais il eût pu être gauche et maladroit sans danger; le duc de Champdoce
+n'en eût rien vu.
+
+Cet homme, dont l'existence n'avait été qu'une longue suite de misères,
+et qui avait si terriblement expié les crimes de sa jeunesse, était
+comme saisi de vertige.
+
+Si on l'eût écouté, Paul fût venu immédiatement s'établir avec sa femme
+à l'hôtel de Champdoce. Mais sur cette proposition, Martin-Rigal éleva
+des objections.
+
+L'honorable banquier tenait à paraître médiocrement satisfait de voir
+son gendre devenir tout à coup duc et dix fois millionnaire.
+
+Il objecta qu'il était bien tard, que Mme la duchesse n'était
+aucunement préparée à ce grand événement qui allait tomber dans sa
+vie...
+
+Et enfin, il fut convenu que M. de Champdoce viendrait, le lendemain,
+déjeuner chez Martin-Rigal, et que, après le repas, il emmènerait son
+fils.
+
+C'est à onze heures qu'on attendait le duc, rue Montmartre. Mais dix
+heures n'avaient pas sonné que déjà il se faisait annoncer dans le
+cabinet du banquier, où le maître de la maison, Catenac, Hortebize et
+Paul tenaient conseil.
+
+Presque sur les pas de M. de Champdoce, Mme Flavie entra.
+
+Pauvre fille!... Elle ne soupçonnait pas l'ignoble comédie, et depuis la
+veille cette pensée que son mari était l'unique héritier d'une grande
+maison la rendait presque folle de joie.
+
+Elle voyait là, non le titre éblouissant de duchesse, qui devenait le
+sien, mais la justification de son choix.
+
+--Eh bien!... disait-elle à son père, que ses naïves expansions
+mettaient au supplice, eh bien!... me railleras-tu encore d'aimer un
+pauvre bohême, un artiste sans nom, sans fortune... tu n'osais dire sans
+talent. Il se trouve que cet artiste, ce bohême, est un Dompair de
+Champdoce, et que son père possède des millions!...
+
+Elle était entrée dans le cabinet de son père sur la pointe du pied, et
+elle demeura debout près de la porte, émue, ravie, retenant son souffle.
+
+Le duc de Champdoce était assis sur le divan, près de Paul, et il
+tenait, il pressait entre ses mains la main de ce jeune homme qu'il
+croyait son fils.
+
+Il racontait ses anxiétés de la nuit.
+
+Il avait voulu disposer l'esprit de la duchesse à cet événement immense,
+d'autant plus inattendu qu'il lui avait tû ses investigations, et
+quelques mots d'espoir, bien vagues cependant, avaient failli mettre sa
+vie en péril.
+
+--Ce matin, ajoutait-il, elle va tout à fait mieux, elle est avertie,
+elle espère...
+
+Il fut interrompu brusquement.
+
+De l'autre côté de la muraille faisant face à la porte, on frappait à
+coups redoublés.
+
+--Oh!... fit M. de Champdoce, voici des voisins qui ne se gênent guère.
+
+Non, ils ne se gênaient pas. Ils attaquaient évidemment le mur au pic et
+de la pince, sans ménagements, ni précautions; toute la maison en était
+ébranlée, et le cartonnier appuyé contre ce mur oscillait.
+
+Les trois honorables associés étaient devenus livides, et ils
+échangeaient des regards désespérés.
+
+Pour eux, il était clair qu'on attaquait le briquetage élevé par B.
+Mascarot et Beaumarchef.
+
+Pourquoi démolissait-on ce briquetage, dans quel but?...
+
+L'absence absolue de précautions trahissait des gens ayant et se sachant
+bien le droit de faire la besogne qu'ils exécutaient...
+
+Le duc de Champdoce était stupéfait. L'effroi des trois complices ne
+pouvait lui échapper, il sentait trembler terriblement la main de Paul,
+il ne s'expliquait pas tant d'effroi pour quelques coups de pioche.
+
+Seule de la maison à ne se douter de rien, Flavie n'était nullement
+émue.
+
+--Il faudrait savoir, dit-elle, qui se permet tout ce tapage.
+
+Cette simple observation rompit le charme.
+
+--En effet, répondit Martin-Rigal, je vais envoyer.
+
+Mais à peine eut-il ouvert la porte qu'il se rejeta en arrière, le
+visage décomposé, la pupille dilatée, les bras crispés en avant, comme
+si quelque terrifiante apparition eût jailli de terre et se fût dressée
+devant lui.
+
+C'est que, dans l'encadrement de cette porte, un respectable monsieur à
+lunettes d'or se tenait debout, et derrière lui on apercevait un
+commissaire de police ceint de son écharpe, et plus loin dans l'ombre,
+une demi-douzaine d'agents.
+
+Le même nom montait aux lèvres des trois honorables associés:
+
+--M. Lecoq!... murmuraient-ils.
+
+Et en même temps cette conviction terrible pénétrait dans leur esprit:
+
+--Nous sommes perdus!
+
+Le célèbre policier, lui, s'avança lentement, considérant le curieux
+spectacle qu'il avait sous les yeux.
+
+Sa physionomie, en dépit de sa gravité, trahissait quelque chose de
+pareil à cette délicieuse satisfaction qu'éprouve un dramaturge, à voir
+merveilleusement interprétée sur le théâtre, la scène à effet qu'il a
+entrevue et combinée dans son cabinet.
+
+--Eh! eh!... fit-il, je savais bien qu'en cognant au bon endroit, de
+l'autre côté du mur, je ferais sortir quelqu'un par ici.
+
+Mais déjà, grâce à un tout-puissant effort de sa volonté, le banquier
+avait réussi à se remettre, au moins en apparence.
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-il d'un ton arrogant. Que signifie cette
+violation de domicile?
+
+M. Lecoq haussa les épaules.
+
+--Voici, répondit-il, M. le commissaire qui vous l'expliquera. Moi, en
+attendant, je vous arrête, vous Martin-Rigal, autrement dit Tantaine,
+autrement dit Mascarot, ci-devant placeur, rue Montorgueil.
+
+--Je ne vous comprends pas!...
+
+--Vraiment!... vous croyez que Tantaine s'est si bien lavé les mains
+qu'il ne reste plus sur les mains de Martin-Rigal une seule goutte de
+sang d'André assassiné...
+
+--Ah! ça!... c'est une gageure, sans doute...
+
+L'homme de la préfecture sortit de sa poche une lettre délicatement
+ployée, et l'ouvrant:
+
+--Vous reconnaissez, reprit-il, l'écriture de madame votre fille? Eh
+bien! écoutez ce qu'elle écrivait, il y a un mois, à M. Paul ici
+présent: «Cher et unique ami de mon coeur, nous serions des monstres
+d'ingratitude si...»
+
+--Assez, interrompit le banquier d'une voix rauque, assez!...
+
+Et n'ayant plus l'énergie de se raidir contre la stupeur qui, de plus en
+plus l'envahissait, il se laissa tomber sur un fauteuil en balbutiant:
+
+--Perdu par elle... par ma fille, par Flavie!...
+
+De ses trois complices, de tempéraments et de caractères si différents,
+le plus calme était celui qui d'ordinaire s'alarmait le plus aisément,
+le souriant M. Hortebize.
+
+En reconnaissant M. Lecoq, le digne docteur avait retiré du médaillon
+d'or pendu à la chaîne de sa montre une boule de pâte grisâtre, qu'il
+gardait dans le creux de sa main.
+
+L'oeil fixé sur Martin-Rigal, il attendait, pour désespérer, que ce
+chef, dont l'esprit avait été de si prodigieuses ressources, déclarât
+que tout espoir de salut était perdu.
+
+Cependant, l'agent de la sûreté, abandonnant le banquier, s'était
+retourné vers Catenac.
+
+--Vous aussi, lui dit-il, au nom de la loi, je vous arrête.
+
+--Moi?...
+
+--Vous êtes bien le sieur Catenac, avocat?
+
+Peut-être parce qu'il était avocat, Catenac ne daigna pas répondre à M.
+Lecoq, et c'est au commissaire de police qu'il s'adressa.
+
+--Je suis victime, monsieur, dit-il, d'une désagréable méprise, mais je
+jouis au palais d'une assez grande considération pour que vous
+n'hésitiez pas...
+
+--En tout cas, interrompit le commissaire, le mandat d'amener décerné
+contre vous est bien en règle; je puis vous le montrer, si vous voulez.
+
+--Oh! inutile... Je vous demanderai seulement de me faire conduire
+sur-le-champ près du magistrat qui l'a signé. En moins de cinq minutes,
+je me serai justifié...
+
+Le regard du commissaire de police était si terriblement expressif que
+Catenac s'arrêta court.
+
+--Au pis aller, reprit-il après un moment, il ne peut être question que
+d'un délit.
+
+--Croyez-vous, interrogea M. Lecoq d'un ton goguenard. Vous ignorez, je
+le vois bien, l'événement qui, avant-hier, a mis en émoi la commune du
+La Varenne. Des ouvriers, en ouvrant une tranchée, ont découvert le
+cadavre d'un enfant nouveau-né, enveloppé dans des foulards et dans un
+châle. La police, prévenue, n'a pas perdu son temps, et déjà on tient la
+mère, une fille nommée Clarisse...
+
+Si M. Lecoq ne l'eût retenu, l'avocat se précipitait sur Martin-Rigal.
+
+--Misérable, hurlait-il, traître, lâche, tu m'as vendu!
+
+--Ah!... balbutia le banquier, mes papiers ont été volés!...
+
+Il devinait maintenant que les coups frappés de l'autre côté du mur
+n'étaient qu'une ruse. M. Lecoq avait voulu épouvanter les coupables,
+pour en avoir plus aisément raison.
+
+--Dame!... grommela un agent, il y avait un trou dans le mur, on en a
+profité.
+
+Le digne M. Hortebize ne souriait plus. Maintenant, oui, la partie était
+bien perdue.
+
+--J'ai des parents honnêtes qui portent mon nom, pensa-t-il, je ne les
+déshonorerai pas... il faut en finir.
+
+Et il avala le contenu de son médaillon, en murmurant:
+
+--A mon âge!... avec un estomac incomparable!... Quand jamais je ne me
+suis senti si jeune!... valait mieux courir la clientèle!...
+
+Personne n'avait observé le docteur. M. Lecoq venait de faire déplacer
+le cartonnier et il montrait au commissaire de police, à la place de
+l'ancienne issue de Martin-Rigal, un trou assez étroit par où un homme
+pouvait se glisser.
+
+Mais un bruit soudain coupa court à ses explications.
+
+Le pauvre M. Hortebize venait de rouler à terre en proie à d'horribles
+convulsions.
+
+--Et je n'avais pas prévu cela!... s'écria le célèbre policier.
+Maladroit que je suis!... Il s'est empoisonné, il nous échappe!... Vite,
+qu'on le porte sur un lit, et qu'on coure chercher un médecin.
+
+Pendant que trois agents s'empressaient d'exécuter ces ordres, les
+autres s'emparaient du banquier et de Catenac, pour les conduire au
+fiacre qui les attendait dans la rue.
+
+Martin-Rigal semblait frappé d'imbécillité. Les ressorts de cette
+intelligence si fortement trempée pour le mal, s'affaissaient sous le
+poids d'une angoisse mortelle.
+
+--Et ma fille!... bégayait-il, Flavie!... Que va-t-elle devenir?... Plus
+de fortune, plus rien, et elle est mariée à un misérable incapable de
+gagner seulement sa vie à lui!... Ma fille! ô mon Dieu! aura-t-elle
+toujours du pain!...
+
+Le commissaire de police s'était transporté près du docteur Hortebize;
+M. Lecoq restait seul avec le duc de Champdoce, Paul et Flavie.
+
+La malheureuse jeune femme avait vu s'éloigner son père sans avoir même
+la force de prononcer une parole. Elle gisait, anéantie, sur un
+fauteuil, et l'éclat effrayant de ses yeux trahissait l'égarement de sa
+pensée. Elle ne pouvait croire à la réalité de l'horrible scène qui
+venait de se passer.
+
+[Illustration: Il ensanglanta ses mains à essayer de desceller les
+barreaux.]
+
+Pendant un instant le célèbre policier le regarda d'un air de compassion
+qui certes n'était pas joué. Il hésitait à parler. Il lui répugnait de
+frapper d'un coup nouveau et plus terrible que tous les autres, cette
+pauvre enfant qui était innocente, et qui devait être la plus
+cruellement atteinte.
+
+Mais le temps pressait, il s'approcha du duc de Champdoce, qui était
+comme pétrifié de surprise.
+
+--Je dois vous prévenir, monsieur le duc, dit-il, que vous êtes victime
+d'une odieuse supercherie. Ce jeune homme n'est pas votre fils. Il se
+nomme Paul Violaine, et sa mère était une pauvre ouvrière de
+Châtellerault.
+
+Si atterré que fût Paul, il essaya de soutenir son rôle, il voulait
+nier, il prétendait se défendre... Mais sur un signe de M. Lecoq, un
+agent introduisit une dame en toilette éblouissante: Zora-Rose...
+
+Le jeune imposteur ne lui laissa pas le temps de prononcer un mot:
+
+--J'avoue, balbutia-t-il en fondant en larmes, j'avoue tout: j'ai été
+séduit, entraîné, menacé; je n'ai pas su résister... pardon!...
+
+D'un geste dédaigneux M. Lecoq le repoussa, et lui montrant Flavie:
+
+--Ce n'est pas à moi qu'il faut demander grâce, prononça-t-il, mais à
+cette pauvre femme, la vôtre... qui se meurt.
+
+Le duc de Champdoce allait s'éloigner désespéré de cette maison où il
+était entré le coeur gonflé de joie, lorsque le célèbre policier
+l'attira dans l'embrasure d'une fenêtre:
+
+--Sachez, monsieur, lui dit-il, que ces misérables ne vous ont trompé
+qu'à demi. L'enfant que vous recherchez, existe, et ils le
+connaissaient... Mais je le connais aussi, et demain, moi, Lecoq, je
+vous conduirai à lui.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Docile aux instructions de M. Lecoq, André s'était résigne à attendre à
+l'hospice Beaujon l'issue de la partie que jouait pour lui le célèbre
+policier. Bien plus, il avait eu assez d'énergie pour affecter, sans se
+démentir jamais, cette profonde insouciance de l'avenir dont avaient été
+dupes les espions de B. Mascarot.
+
+Il est vrai que toutes les attentions qui pouvaient contribuer à le
+rassurer et à lui donner du courage, lui avaient été prodiguées.
+
+Tous les jours son voisin de droite, ce malade que M. Lecoq lui avait
+désigné comme son agent lui remettait mystérieusement une lettre qui le
+tenait au courant des événements. Il la lisait on cachette et ensuite la
+brûlait...
+
+Le temps passait cependant; les journées, une à une, s'écoulaient
+monotones, interminables, et André, qui sentait approcher le moment
+décisif commençait à perdre patience, quand enfin son voisin lui donna,
+et ouvertement cette fois, un billet dont la lecture lui arracha une
+exclamation de joie.
+
+«Nous l'emportons, écrivait le célèbre policier, tout danger est écarté.
+Priez le docteur de signer votre billet de sortie; faites-vous beau,
+et... vous me trouverez à la porte, vous attendant.--L.»
+
+André n'était pas complètement rétabli, il était condamné à porter son
+bras en écharpe pendant quelques semaines encore, mais ces
+considérations ne devaient pas l'arrêter. Levé de bonne heure le
+lendemain, il revêtit ses plus beaux habits qu'il avait envoyé chercher
+chez lui, et enfin, sur les neuf heures, après avoir pris congé des
+bonnes soeurs, dont il ne pouvait oublier les soins attentifs, il
+sortit.
+
+La veille, il souffrait encore de ses blessures, mais en ce moment il
+les oubliait comme s'il eût été touché par quelque baguette enchantée.
+Jamais il ne s'était senti si jeune, si léger, si fort. Jamais
+l'espérance n'avait palpité en lui avec une pareille intensité.
+
+Arrivé à la porte, après avoir aspiré avec délices la première bouffée
+de l'air du dehors, il regarda de tous côtés, surpris de ne pas voir au
+rendez-vous l'homme étrange auquel il devait plus que la vie.
+
+Déjà il délibérait sur le parti qu'il avait à prendre, quand une voiture
+de remise découverte, lancée au grand trot malgré la pente du faubourg,
+s'arrêta court devant l'hospice.
+
+André ne pouvait pas ne pas reconnaître le respectable monsieur à
+lunettes d'or que cette voiture amenait; aussi s'élança-t-il vers lui
+avant qu'il se fût seulement levé pour descendre.
+
+--Grâce au ciel! vous voici, monsieur, dit-il, je commençais à être
+inquiet...
+
+M. Lecoq--c'était lui--consulta sa montre.
+
+--C'est juste, répondit-il, je suis en retard de cinq minutes, j'ai été
+retenu là-bas...
+
+Et comme le jeune peintre se confondait en remerciements:
+
+--Montez près de moi, ajouta-t-il, j'ai à vous parler; le temps est
+superbe, nous irons jusqu'au bois... Marche, cocher!...
+
+Tout en s'installant aux côtés du policier célèbre, André était frappé
+de l'altération de ses traits, si calmes d'ordinaires et si immobiles.
+L'inquiétude le saisit.
+
+--Serait-il survenu quelque fâcheux événement, monsieur, commença-t-il.
+
+--Pas le moindre.
+
+--C'est que...
+
+--Ah!... je vous comprends; vous trouvez ma physionomie singulière.
+D'abord je suis harassé, ayant passé la nuit à éplucher les papiers de
+la société B. Mascarot. Puis, j'arrive de la Préfecture, où j'ai été
+témoin d'un spectacle qui m'a bouleversé, moi qui cependant ai vu de
+terribles choses en ma vie!...
+
+Il secoua la tête vivement, comme s'il eût pu secouer en même temps une
+impression opportune, et poursuivit:
+
+--La raison de Martin-Rigal n'a pas résisté à la catastrophe. Ce
+misérable avait au coeur une passion sublime, il adorait sa fille.
+Séparé d'elle violemment, la sachant sans fortune, mariée à un triste
+gars dont il méprise le caractère, il s'est abandonné au délire de son
+désespoir et il est devenu fou. Pour lui, le cabanon de Bicêtre
+remplacera le bagne. Il échappe au châtiment des hommes, mais il n'évite
+pas la punition de Dieu, bien autrement terrible.
+
+--Martin-Rigal fou!... murmura André.
+
+--Oui. Et savez-vous qu'elle est sa folie, résultat d'atroces angoisses?
+Il s'imagine que Paul et Flavie sont sans ressources, sans asile, sans
+pain. Il s'imagine que Paul prétend spéculer sur la beauté de sa femme
+et vivre de son ignominie... Et Rigal croit entendre la voix de sa fille
+criant au secours. Oui, il entend cette voix, déchirante, lamentable!...
+Alors, il appelle les gardiens, il se traîne à leurs genoux, il les
+supplie de le laisser sortir, pour un jour, pour une heure, il jure
+qu'il reviendra quand il aura arraché sa fille à la honte, à
+l'infamie!... Et comme on ne se rend pas à ses prières, il ensanglante
+ses mains à essayer de desceller les barreaux de la fenêtre, à tenter de
+briser les serrures. On a été obligé de l'attacher sur son lit, et c'est
+là que je l'ai vu, se consumant en efforts pour briser ses liens,
+mordant les sangles qui le contiennent. Je l'ai vu, les traits
+affreusement convulsés, les yeux sanglants et près de jaillir de leur
+orbite, la bouche écumante, hurlant comme une bête fauve de douleur et
+de rage. Il m'a reconnu, et il s'est interrompu pour me dire:
+Entendez-vous la voix de Flavie?...
+
+Le jeune peintre frissonnait.
+
+--Et ce supplice, poursuivit l'agent de la sûreté, durera peut-être des
+années; le médecin me l'a dit. Il se peut que pendant un an, deux ans,
+dix ans, sans trève ni repos, il entende cette voix lamentable. Et
+chaque minute de ces années contiendra pour lui plus de tortures qu'il
+n'en a fait subir à toutes ses victimes.
+
+Un assez long silence suivit.
+
+André ne pouvait s'empêcher de plaindre ce misérable, qui cependant
+avait essayé de lui arracher Sabine, qui avait tenté de l'assassiner.
+
+--Vous le voyez, reprit M. Lecoq, ainsi que je vous l'écrivais, la
+bataille est gagnée. Le docteur Hortebize râle en ce moment. Il s'est
+empoisonné, mais le poison subtil, qui devait, pensait-il, le foudroyer,
+l'a trahi, et voici bientôt vingt-quatre heures que dure son agonie.
+Catenac a repris son assurance, mais accusé et convaincu d'infanticide,
+il sera condamné à dix ans, pour le moins, de travaux forcés. Et tout le
+fretin est de même dans mes nasses. Les papiers de Martin-Rigal m'ont
+fourni des armes. Perpignan, Van Klopen et Verminet iront, qui en cour
+d'assises, qui en police correctionnelle. Le sort de Toto-Chupin n'est
+pas encore fixé. Épouvanté de son crime, il est allé se dénoncer; il
+faut lui tenir compte de ce bon mouvement.
+
+Mais tout cela ne rassurait pas complètement André.
+
+--Et Croisenois?... interrogea-t-il timidement.
+
+Le célèbre policier dissimula un sourire.
+
+--C'est-à-dire, répondit-il, que vous doutez de moi.
+
+--Oh!... monsieur.
+
+--Allons, enfant, rassurez-vous. J'avais promis que le nom du comte de
+Mussidan ne serait pas prononcé. Croisenois a réussi à m'échapper!... Il
+a couché hier à Bruxelles, à l'hôtel de Saxe, chambre nº 9. La _Société
+des Mines de Tifila_ sera jugée comme une escroquerie ordinaire. Il n'y
+a pas eu de fonds de versés, on rendra les promesses de souscription à
+qui de droit, et Croisenois sera condamné par contumace à deux mois de
+prison... Enfin, demain, M. Gandelu fils sera remis en possession de ses
+faux billets.
+
+La voiture roulait alors le long de la grande allée du bois de Boulogne.
+M. Lecoq fit signe au cocher de rebrousser chemin.
+
+--L'heure est venue, reprit-il, de vous dire pourquoi, après notre
+première entrevue, je vous ai salué du nom de Champdoce. Votre histoire,
+je l'avais devinée; mais c'est de cette nuit seulement que j'en connais
+les détails.
+
+Et sans attendre une réponse, rapidement et clairement il analysa ce
+volumineux manuscrit que B. Mascarot avait donné à lire à Paul.
+
+Il ne dit pas tout, cependant. Il tut ce qu'il pouvait taire des crimes
+et des fautes du duc de Champdoce et de Mme de Mussidan. Il voulait
+épargner à André cette douleur de haïr ou de cesser d'estimer et son
+père et la mère de Sabine, avant de les connaître.
+
+Le célèbre policier avait si bien pris ses mesures que, juste comme il
+terminait son récit, le cocher prévenu d'avance, arrêtait la voiture en
+face de la rue de Matignon.
+
+--Descendez, dit-il à son compagnon, et prenez garde à votre bras.
+
+André obéit machinalement.
+
+--Maintenant, reprit M. Lecoq, qui était resté dans la voiture,
+écoutez-moi bien. Le comte et la comtesse de Mussidan vous attendent
+pour déjeuner, ce matin à onze heures. Voici, tenez, la lettre
+d'invitation qu'ils m'avaient chargé de vous transmettre. Cependant, ne
+perdez pas trop la notion du temps près de Mlle Sabine. A quatre
+heures, soyez à votre atelier... J'aurai l'honneur de vous présenter à
+votre père. Jusque-là, pas un mot...
+
+Le jeune peintre voulait parler, répondre, témoigner sa reconnaissance,
+dire quelque chose; il ne le put.
+
+M. Lecoq avait fait claquer sa langue d'une certaine façon, le cocher
+avait fouetté son cheval, et déjà la voiture était confondue parmi
+toutes celles qui descendaient la chaussée.
+
+Littéralement André était comme foudroyé par tant de bonheur.
+
+La jeune fille qu'il aimait, un des grands noms de France, une immense
+fortune, tout lui arrivait à la fois, comme si la destinée, lasse de le
+traiter en marâtre, eût voulu prendre sa revanche d'un seul coup.
+
+Mais le vertige de ses prospérités inouïes dura peu. Il rougit de sa
+faiblesse, et c'est d'un pas presque ferme que, remontant la rue
+Matignon il alla sonner à la grille dorée de l'hôtel de Mussidan.
+
+Enfin, il allait donc pénétrer dans cette maison dont la porte lui avait
+été si longtemps fermée! Quel accueil l'y attendait? M. de Mussidan se
+souviendrait-il de ses promesses, ou bien, le péril écarté, se
+contenterait-il d'un froid remerciement?...
+
+On vint lui ouvrir, et à l'empressement respectueux des gens, il jugea
+qu'il était attendu et recommandé.
+
+C'était d'un bon augure. Et, cependant, lorsque dans le vestibule on lui
+demanda son nom pour l'annoncer, il eut bien du mal à l'articuler.
+
+Mais où il faillit faiblir, ce fut quand le valet de pied ayant ouvert
+la porte du grand salon, il jeta, de sa voix emphatique ce nom dont la
+simplicité plébéienne dut bien surprendre les aristocratiques échos: M.
+André.
+
+Il s'avança cependant, en dépit d'une circonstance inattendue qui
+contribuait à le décontenancer. Sur le panneau faisant face à la porte,
+était accroché le portrait de Sabine, ce portrait si mystérieusement
+exécuté par lui. Comment se trouvait-il là? A ce trait, il reconnaissait
+le génie de Sabine aidée de M. Lecoq.
+
+Heureusement, le comte de Mussidan comprit son embarras, il vint à lui,
+la main tendue, et l'attirant vers la comtesse:
+
+--Diane, prononça-t-il, voilà le mari de notre fille.
+
+André s'inclina profondément, balbutiant un acte de reconnaissance; mais
+le comte l'entraîna de nouveau, et mettant sa main dans celle de Sabine,
+il dit d'une voix émue:
+
+--Si le bonheur, ici-bas, est une récompense, vous serez heureux.
+
+Ce n'est qu'au bout d'un moment qu'André, redevenu maître de soi, put
+enfin regarder Mlle de Mussidan.
+
+Pauvre jeune fille!... elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, après
+les tortures de ce long mois ou elle s'était résignée à recevoir les
+hommages de Croisenois et à lui sourire.
+
+--Oh!... chère, murmura André à son oreille, chère adorée, vous avez
+bien souffert...
+
+--Vous le voyez, répondit-elle simplement, je ne mentais pas, j'en
+serais morte.
+
+Ah! il fallut bien du courage à André pour ne pas dire son secret à
+cette femme tant aimée et si digne de l'être, pendant cette après-midi
+qu'il passa près d'elle, pendant ces heures délicieuses où elle lui
+avoua ses mortelles angoisses et ses espérances.
+
+Mais il eut besoin d'un effort surhumain, pour se retirer lorsque sonna
+la demie de trois heures. Encore avait-il tant hésité, tant attendu,
+qu'il s'en fallut de bien peu qu'il ne manquât le rendez-vous.
+
+Il n'était pas dans son atelier depuis cinq minutes, quand on frappa. Il
+ouvrit, et M. Lecoq entra, suivi d'un vieillard aux façons un peu
+hautaines. Ce vieillard était le duc de Champdoce... Norbert.
+
+--Monsieur, dit-il sans préambule à André, vous connaissez les raisons
+qui m'amènent. Vous savez qui vous êtes et qui je suis.
+
+André inclina la tête affirmativement.
+
+--Monsieur que voici, poursuivit le duc, en montrant M. Lecoq, vous a
+appris en quelles circonstances déplorables je me suis séparé de vous
+qui êtes mon fils. Je ne chercherai pas à m'excuser... J'ai d'ailleurs
+cruellement expié ce crime. Regardez-moi... je n'ai pas quarante-huit
+ans.
+
+On lui en eût donné soixante, au moins, et André put se faire une idée
+de ce que cet homme, qui était son père, avait dû souffrir.
+
+--Et la faute me poursuit, continua-t-il. Aujourd'hui, lorsque ce serait
+mon voeu le plus cher, je ne puis vous reconnaître pour mon fils. La
+loi ne me laisse pour vous assurer ma fortune et mon nom qu'un
+expédient: l'adoption.
+
+Le jeune peintre se taisait. M. de Champdoce reprit avec une visible
+hésitation:
+
+--Vous pouvez, je le sais, m'intenter un procès en restitution d'état;
+mais, en ce cas, il faudra que je dise, que j'avoue...
+
+--Eh! monsieur... interrompit André, quels sentiments me supposez-vous
+donc?... Quoi!... avant de reprendre votre nom qui est le mien, je le
+déshonorerais!...
+
+Le duc respira. L'accueil d'André l'avait glacé. Quelle différence entre
+cette réserve hautaine et la scène pathétique jouée par Paul le jour
+précédent.
+
+--Cependant, monsieur le duc, reprit André, je vous demanderai, avant
+tout, la permission de vous présenter quelques... observations.
+
+--Des observations?...
+
+--Oui, monsieur, je n'ai pas osé dire: conditions; mais vous allez me
+comprendre. Par exemple, je n'ai jamais eu de maître. Mon indépendance
+m'a coûté assez cher pour que j'y tienne. Je suis peintre, pour rien au
+monde je ne renoncerai à la peinture.
+
+--Vous serez toujours votre maître, monsieur.
+
+Comme son père, l'instant d'avant, le jeune peintre hésitait; il était
+devenu fort rouge.
+
+--Ce n'est pas tout, reprit-il; j'aime une jeune fille dont je suis
+aimé, notre mariage est arrêté, et je pense...
+
+--Je pense, fit vivement le duc, que vous ne pouvez aimer qu'une femme
+digne de notre maison.
+
+A cette réponse, un triste sourire plissa les lèvres d'André.
+
+--Je n'étais rien hier, répondit-il doucement. Mais rassurez-vous,
+monsieur, elle est digne d'un Champdoce, et par sa fortune et par son
+nom. Selon les conventions sociales elle était placée bien au-dessus de
+moi. Celle que je... veux épouser est la fille de comte de Mussidan.
+
+M. de Champdoce, en entendant ce nom, devint livide.
+
+--Jamais! s'écria-t-il, jamais! J'aimerais mieux vous savoir mort, que
+le mari de Mlle de Mussidan.
+
+--Et moi, monsieur, je souffrirais mille morts plutôt que de renoncer à
+elle.
+
+--Si je vous refusais mon consentement, cependant, si je vous
+défendais...
+
+André hocha tristement la tête.
+
+--Vous n'avez rien à me refuser, monsieur le duc, prononça-t-il, rien à
+me défendre. L'autorité paternelle, monsieur, s'achète par des années de
+dévouement et de protection. Vous ne m'avez rien donné, je ne vous dois
+rien. Oubliez-moi comme vous m'avez oublié jusqu'ici... passez votre
+chemin, je poursuivrai le mien.
+
+Le duc de Champdoce gardait le silence. Un affreux combat se livrait en
+lui.
+
+Il lui fallait, il ne le comprenait que trop, ou renoncer à ce fils
+miraculeusement retrouvé, ou le voir le mari de Mlle de Mussidan...
+Ces deux alternatives lui paraissaient également horribles.
+
+--Jamais, murmura-t-il, la comtesse ne consentira à ce mariage. Elle me
+hait autant que je la hais moi-même...
+
+M. Lecoq, muet témoin de cette scène, jugea le moment venu
+d'intervenir. Il s'avança au milieu de la salle et regardant avec
+assurance tous les témoins de cette scène:
+
+--Je me fais fort, prononça-t-il, d'obtenir le consentement de Mme de
+Mussidan.
+
+Le duc ne résista plus, il était vaincu. Il ouvrit les bras à André en
+disant:
+
+--Venez, mon fils, qu'il soit fait selon votre volonté.
+
+Mais le jeune peintre ne tarda pas à se dégager de cette étreinte. Il
+donnait enfin un libre cours à l'émotion qui l'étouffait.
+
+--Ma mère!... s'écria-t-il, en serrant à le briser le bras du duc,
+conduisez-moi près de ma mère....
+
+ * * * * *
+
+Et ce soir-là, en embrassant ce fils tant pleuré, Marie de Puymandour,
+duchesse de Champdoce, comprit que le bonheur n'est pas un vain mot.
+
+Le duc avait deviné juste. En apprenant qu'André était le fils de
+Norbert, Mme de Mussidan déclara qu'elle s'opposait formellement à
+son mariage avec Sabine.
+
+Mais M. Lecoq ne promet jamais en vain. Dans les papiers de B. Mascarot
+il avait retrouvé la correspondance soustraite à la comtesse. Il la lui
+a reportée, et en échange elle a donné son consentement.
+
+Le célèbre policier assure que ce n'est pas là du chantage.
+
+ * * * * *
+
+André et Sabine habitent maintenant le château de Mussidan,
+magnifiquement réparé. Peut-être s'y fixeront-ils, tant leur sont chers
+ces beaux bois de Bivron, témoins de leurs premières amours.
+
+Au-dessus du balcon de son château, André montre volontiers à ses
+visiteurs cette guirlande de volubilis entreprise pour justifier sa
+présence à Mussidan, et restée inachevée. Il la terminera, dit-il, au
+premier jour, ce qui est douteux, car il est devenu bien paresseux.
+
+Ce qui est sûr, c'est qu'avant la fin de l'année, il y aura un baptême à
+Mussidan.
+
+
+ FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les esclaves de Paris, by Émile Gaboriau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ESCLAVES DE PARIS ***
+
+***** This file should be named 36894-8.txt or 36894-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/6/8/9/36894/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.