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+The Project Gutenberg EBook of Archipel, by Pierre Louÿs
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Archipel
+
+Author: Pierre Louÿs
+
+Release Date: July 30, 2011 [EBook #36900]
+
+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARCHIPEL ***
+
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+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images available at the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+PIERRE LOUŸS
+
+ARCHIPEL
+
+PARIS
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1906
+
+
+
+
+Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+à 3 fr. 50 le volume
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+
+ * * * * *
+
+DERNIÈRES PUBLICATIONS
+
+ * * * * *
+
+ANDRÉ BEAUNIER
+
+Le Roi Tobol 1 vol.
+
+ALBERT BOISSIÈRE
+
+Clara Bill, danseuse 1 vol.
+
+FÉLICIEN CHAMPSAUR
+
+L'Orgie Latine 1 vol.
+
+JULES CLARETIE
+
+Brichanteau célèbre 1 vol.
+
+MICHEL CORDAY
+
+Les Demi-Fous 1 vol.
+
+LÉON-DAUDET
+
+Le Partage de l'Enfant 1 vol.
+
+DOSTOÏEVSKI
+
+Les Frères Karamazov
+(Tr. BIENSTOCK
+et TORQUET) 1 vol.
+
+GABRIEL FAURE
+
+L'Amour sous les Lauriers-roses 1 vol.
+
+GUSTAVE GEFFROY
+
+L'Apprentie 1 vol.
+
+YVES GUYOT
+
+La Comédie protectionniste 1 vol.
+
+JULES HURET
+
+En Amérique: De New-York à
+la Nouvelle-Orléans 1 vol.
+
+-- De San Francisco au Canada 1 vol.
+
+GEORGES LECOMTE
+
+Les Hannetons de Paris 1 vol.
+
+PIERRE LOUŸS
+
+Archipel 1 vol.
+
+MAURICE MAETERLINCK
+
+Le Double Jardin 1 vol.
+
+CATULLE MENDÈS
+
+Le Carnaval fleuri 1 vol.
+
+OCTAVE MIRBEAU
+
+Sébastien Roch (Illustrations
+de H. G. IBELS) 1 vol.
+
+MICHEL PROVINS
+
+Nos Petits Cœurs 1 vol.
+
+ÉDOUARD ROD
+
+L'Indocile 1 vol.
+
+LÉON TOLSTOÏ
+
+Le Grand Crime 1 vol.
+
+ÉMILE ZOLA
+
+Vérité 1 vol.
+
+ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT
+
+331.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint Benoît, 7, Paris.
+
+
+
+
+ARCHIPEL
+
+
+
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+PARIS
+
+ * * * * *
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+à 3 fr. 50 le volume.
+
+=Astarté=, poèmes, épuisé.
+
+=Les Chansons de Bilitis= 1 vol.
+
+=Aphrodite= 1 vol.
+
+=La Femme et le Pantin= 1 vol.
+
+=Les Aventures du roi Pausole= 1 vol.
+
+=Sanguines= 1 vol.
+
+
+SOUS PRESSE
+
+=Le Crépuscule des Nymphes.=
+
+ * * * * *
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
+
+50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
+15 exemplaires numérotés sur papier du Japon.
+10 exemplaires numérotés sur papier Whatman.
+
+
+
+
+PIERRE LOUŸS
+
+=ARCHIPEL=
+
+PARIS
+
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1906
+
+Tous droits réservés.
+
+A
+
+M. LE PROFESSEUR LANDOUZY
+
+_Hommage de reconnaissance
+et d'affection profondes._
+
+P. L.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+LA NUIT DE PRINTEMPS
+
+
+
+
+Assise dans son manteau léger, derrière la porte du jardin, Néphélis
+parée attendait.
+
+La nuit sous les arbres était si profonde, que les yeux ne voyaient pas
+la main, et que seule la senteur des feuilles révélait leur présence
+obscure. Tout dormait, les hommes lointains, les oiseaux cachés, les
+ramures invisibles. Le silence de la terre était pur comme le noir de
+l'ombre. Néphélis immobile se tenait les doigts unis sous le genou, et
+la tête droite.
+
+Elle ne voulait pas bouger. En épouse inaccoutumée aux artifices des
+séductions, elle ne remuait pas un pli de son manteau, de peur que les
+parfums de son corps ne se perdissent au souffle du geste. Et sachant
+bien qu'elle était venue trop tôt, elle attendait avec patience,
+satisfaite d'être là, enivrée d'espoir.
+
+ * * * * *
+
+Doucement, un doigt frappa la porte au dehors.
+
+--Déjà!
+
+Sans bruit, elle ôta la lourde barre et fit tourner la porte sur ses
+gonds huilés. Elle entendit un pas sur la grève, mais ne vit rien, que
+la nuit noire.
+
+--Ne me cherche pas, murmura-t-elle, je suis là. Je te précède, viens
+vite, j'ai peur des esclaves et qu'on ne nous épie. Suis-moi. Au sortir
+des fourrés, tu verras un peu mon ombre.
+
+Elle marcha sur la pointe du pied. Ses petites sandales se posaient à
+peine sur le sable ou la mosaïque. Une branche qu'elle effleura la fit
+frémir; ce ne fut qu'un bruissement furtif entre deux vastes silences,
+et les fleurs remuées secouèrent leur parfum.
+
+La première, elle entra dans la chambre, courut jusqu'à la niche où elle
+avait mis un rhyton sur la lampe de terre pour la voiler sans l'étouffer
+et dès qu'elle eut un peu de lumière, elle se retourna:
+
+--Dieux! fit-elle. Dieux! Dieux! Dieux! ce n'est pas lui!
+
+ * * * * *
+
+L'homme s'était avancé jusqu'au milieu de la pièce. Elle recula vers le
+mur que son dos frappa brusquement et ses mains retournées errèrent sur
+la paroi.
+
+--Qui es-tu?
+
+--Je ne suis pas _lui_, tu viens de le dire. N'es-tu pas assez
+renseignée? Il y a _lui_, n'est-ce pas, et le reste du monde. Moi, je
+suis le reste, l'humanité, la foule, ce dont on ne veut pas.
+
+Néphélis le regardait, presque défaillante. C'était un homme osseux,
+hirsute et barbu, et d'autant plus barbu qu'il était maigre. Sa tête
+semblait faite de poils. Quatre grandes dents manquaient à sa mâchoire
+supérieure, si bien que sa barbe avalait sa moustache et ce détail était
+horrible. Son cou étroit sortait d'un manteau de bonne laine, assez
+malpropre et bizarrement drapé. Ses jambes paraissaient plus courtes que
+le torse. Il n'était ni grand, ni petit, mais la lampe posée sur le sol
+doublait son corps d'une ombre immense, dont la moitié couvrait la
+muraille et l'autre le plafond.
+
+Il se croisa les bras violemment, en fourrant les mains sous les
+aisselles.
+
+--Ha! dit-il, le lit parfumé! des pétales de roses! une amphore de vin
+frais! On attendait quelqu'un, si l'on ne m'attendait pas! Quand le mari
+fait la guerre, la femme fait la débauche... Ha! ha! Des couronnes
+fleuries!... Mais je sens une odeur de myrrhe qui est à donner la
+nausée.... Et cette lampe qui a fumé noir... Cela sent la prostitution
+chez toi, m'entends-tu?... Holà! quille ta robe et fais ton métier!
+Voilà une drachme.
+
+Lancée a travers la chambre, la pièce d'arpent frappa Néphélis au
+ventre. Elle étouffa un cri.
+
+--Misérable! dit-elle d'une voix blanche. Tu sauras ce qu'il en coûte de
+me parler ainsi: Oui, j'ai un mari, et j'ai un amant; mais la porte du
+jardin s'est rouverte, mon amant est là, dans l'allée, il vient, il
+approche, et s'il te trouve ici, tu seras tué comme un ver.
+
+--Il me tuera? fit l'inconnu. Qu'est-ce que cela me fait? Je suis mort
+depuis cent ans. Tu me demandais mon nom? Je suis le Roi d'Égypte,
+embaumé.
+
+ * * * * *
+
+Néphélis se passa lentement la main sur le visage comme pour y sentir le
+long froid de la Peur...
+
+--Je suis perdue, se dit-elle. C'est un fou.
+
+ * * * * *
+
+L'homme, la voyant pâlir, reprit en souriant:
+
+--Ne crie pas, belle amie, où je te tue toi-même; et pour toi qui n'es
+pas morte, ce sera bien autre chose que pour un cadavre comme le mien.
+Regarde ma chair de momie.
+
+D'un mouvement brusque, il détacha, tous ses vêtements, et se dressa nu.
+
+--Tu disais tout à l'heure, que la porte s'était rouverte. C'est
+impossible. La barre est mise. Personne n'est dans le jardin, personne
+dans l'allée. Fais ton métier, ma fille, je t'ai donné une drachme. Et
+ne crie pas, ou, par Dzeus! je te tue immédiatement.
+
+La mort, Néphélis l'eût acceptée en cet instant. Son effroi dépassait de
+beaucoup celui qu'éveille chez les mourants la vision de l'éternel
+Léthé... Mais la mort par cet homme, oh! c'était pire que tout!
+
+Elle ne cria pas.
+
+Dans un effort de tout son être, et se souvenant qu'il ne fallait pas
+contrarier les insensés, elle exhala quelques phrases, à peine
+articulées par sa langue sèche et froide:
+
+--Oui, tu es le Roi d'Égypte... tu es couvert de bandelettes... Mais il
+n'est pas digne de toi, Seigneur, de t'arrêter chez ta servante...
+Veux-tu que je te montre la route?... Tes reines, plus belles que des
+femmes, chantent aux portes du jardin.
+
+Le fou bondit:
+
+--Roi! Roi! Billevesée! Roi! Qui a dit que j'étais Roi? Est-ce que je
+ressemble à un homme? Ne voit-on pas que je suis dieu? Et comment
+serais-je entré ici, pauvre sotte, si je n'étais pas dieu? La porte est
+fermée, je te l'ai dit, la barre est dans les crochets. Je ne suis pas
+entré par la porte. Je suis l'émanation de cette amphore noire. Je suis
+Bakkhos! Bakkhos! Bakkhos!
+
+Il campa sur sa tête la couronne de roses et se mit à danser avec
+frénésie.
+
+Insensiblement Néphélis se glissait le long de la muraille, essayait de
+gagner l'endroit où elle pourrait s'enfuir. Le fou ne la voyait plus, il
+tournait sur lui-même en s'étourdissant dans l'ivresse de sa bacchanale;
+mais, comme elle se penchait vers la serrure, elle sentit la main
+osseuse qui s'abattait sur son épaule. Pour la première fois il la
+touchait. Elle recula de nouveau jusqu'au fond de la chambre.
+
+--Hé! dit-il en s'arrêtant. Ta peau est fraîche, ma fille. Comment
+n'es-tu pas encore dévêtue? Quitte ta robe! Je t'ai payée.
+
+Il marcha vers elle, et de la robe lâche et fine il dégagea un sein.
+
+Néphélis s'acculait au mur. Elle voulait parler, mais pas un mot ne
+sortait du tremblement de ses lèvres épouvantées... Le fou prit en ses
+doigts l'admirable sein, et pressa: quelques minces fusées de lait
+jaillirent.
+
+A cette vue, il pâlit. Sa voix s'altéra et devint celle d'un petit
+enfant.
+
+--Maman! s'écria-t-il. Maman! Pourquoi depuis cent ans ne m'as-tu pas
+nourri? Que t'ai-je fait pour que tu donnes ton sein à un autre, à un
+autre que tu attends dans un lit de roses et d'aromates? Est-ce parce
+que je n'ai plus de dents que tu ne veux plus nourrir ma bouche? Maman!
+pourquoi m'as-tu quitté?
+
+Et, paralysant des deux mains les bras de Néphélis éperdue, il jeta ses
+lèvres sur le mamelon, il suça comme un altéré.
+
+Un sursaut d'horreur souleva la poitrine de la jeune femme:
+
+--Monstre! c'est à mon enfant, ce lait que tu bois!
+
+Elle se dégagea et prit l'homme à la gorge; mais, en un instant, elle
+fut domptée.
+
+--Hé! hé! dit-il. Je t'avais prévenue qu'on ne pouvait pas tuer un
+mort. Au contraire tu vas voir comme il est facile de faire mourir une
+femme vivante... Ha! ha! Non! ne crie pas. Je ne te tuerai point. C'est
+un jeu, c'est une fête. Donne-moi ton bandeau.
+
+Il arracha, en effet, le bandeau de la longue chevelure qui tomba
+silencieusement, et saisissant en arrière les deux poignets de Néphélis,
+il les garrotta fortement sur les reins.
+
+La jeune femme claquait des dents. Encore une fois, elle aurait voulu
+crier, mais un dernier espoir la soutenait... La porte du jardin n'était
+pas bien fermée... _Il_ allait venir, l'amant, le sauveur; _il_ la
+délivrerait... Ah! comme elle l'attendait! Dans quel élan désespéré
+toutes les énergies de son désir faisaient-elles effort vers lui!
+
+Cependant le fou avait dénoué la ceinture et détaché sur l'épaule droite
+l'agrafe de la boucle d'argent. Le vêtement s'affaissa. En vain,
+Néphélis serrait les genoux. L'homme arracha la robe, et empoignant
+l'infortunée par le milieu du corps, il la jeta de loin sur le lit où
+elle tomba en gémissant.
+
+Une bouffée de parfums monta de la couche remuée.
+
+ * * * * *
+
+--Ah! cette odeur de myrrhe! dit encore le fou. Ta loge est empestée,
+fille de joie! Ha! chasse la myrrhe! A bas! A bas!... Je suis
+Psammétique, fils du Soleil. La myrrhe est l'odeur de la Nuit. Je suis
+le Roi vainqueur, le Très-Haut, le Roi! le Roi! La myrrhe est l'odeur
+des bouges... Chasse la myrrhe, fille de la Nuit! Par les cornes
+d'Hathor et par la gueule de Pascht! A bas! A bas! A bas! A bas!
+
+ * * * * *
+
+Il s'affaissa, la tête renversée.
+
+Néphélis, blottie à l'extrémité de la couche, le regardait avec des yeux
+immenses.
+
+Un grand calme suivit. L'homme s'était tu. Au dehors, la même paix
+nocturne planait sur le jardin désert. _Il_ ne viendrait donc pas!
+Dieux! peut-être _il_ était venu, _il_ avait frappé, _il_ n'avait pas
+franchi la porte, _il_ était parti... parti... Une angoisse atroce
+étreignit la poitrine de Néphélis.
+
+Et le fou s'était relevé.
+
+--Tu es belle, dit-il doucement. Depuis quand es-tu ma femme? Tu n'étais
+pas ainsi du temps que j'étais roi. Tes cheveux blonds sont devenus
+noirs. Tes flancs étroits se sont élargis... Et tes jambes... Oh! que
+tes jambes sont grandes!... Ouvre-les!...
+
+ * * * * *
+
+De plus près encore, il lui parla, en posant la main sur une tablette de
+marbre où il y avaient des fioles de parfums.
+
+--Ne crains rien, dit-il, je suis vieux. Tu vois, ma fille; je suis un
+vieux... Je suis mort depuis cent ans! Ne te détourne pas d'une momie.
+Je ne veux que baiser ta bouche, et dormir, dormir sur ton sein, ô
+mère!
+
+Il avança ses mains maigres, lentement, comme pour implorer. Mais une
+secousse nerveuse l'ébranla tout entier, des pieds à la tête. Il sauta
+sur le lit, par-dessus la jeune femme et retomba de l'autre côté.
+
+--Aaaah!
+
+Enfin elle avait crié! un cri long comme une agonie, un déchirement de
+toute son âme, une plainte désespèrée vers le secours, les dieux, le
+miracle, la vie!
+
+--A moi! A moi! glapissait le fou. Ne lutte pas, fille de la Nuit! Ne
+serre pas ainsi les dents, mon baiser te pénétrera! Ha! la myrrhe! la
+myrrhe! la myrrhe! Tu concevras, sache-le bien! Les étoiles sortiront de
+ton sein comme les abeilles de la ruche! Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha!
+ha! Car je veux...
+
+Néphélis avait dégagé sa main droite et, d'un geste si prompt que le fou
+n'en vit rien, elle l'avait assommé à la tempe avec un objet lourd, pris
+sur la tablette.
+
+Elle se dressa tout debout sur le lit, la bouche ouverte, les deux mains
+en avant de la face, avec une sorte de rire plus affreux qu'un
+gémissement. L'homme était tombé sur le coup, mais pour elle il n'était
+pas mort. Elle saisit vivement dans un vase à col fin ses longues
+épingles de coiffure, dix ou douze pointes acérées dont chacune était
+mortelle, et vingt fois elle les plongea toutes dans la poitrine maigre,
+entre les côtes saillantes, dans l'estomac, le ventre, les yeux et les
+joues; et quand les esclaves éveillés accoururent à ses hurlements, ils
+la trouvèrent foulant aux pieds le cadavre, pleine de sang, toute nue et
+les mains vers le ciel, comme une Andromède inouïe, qui marcherait sur
+le Monstre.
+
+27 décembre 1905.
+
+
+
+
+L'ILE MYSTÉRIEUSE
+
+
+Les dernières fouilles exécutées en Orient par les savants occidentaux
+ont amené des découvertes d'un intérêt tout à fait neuf, inattendu, et
+singulier.
+
+Jusqu'ici, les patients coups de pioche donnés dans les terres antiques
+avaient eu pour objet et pour résultat de confirmer nos connaissances
+livresques sur les personnages dont l'histoire nous parle, ou sur leurs
+contemporains. On avait exhumé le palais des Césars, celui des Xerxès,
+celui des prêtres d'Ammon et, si les travaux accomplis avaient été
+féconds en trouvailles, du moins ils ne transportaient pas les esprits
+on dehors ni au delà de l'histoire authentique. Ils creusaient dans le
+réel et cherchaient dans le connu.
+
+Maintenant, on entre dans la fable.
+
+Sur tous les points à la fois, en Troade, en Crète, en Égypte, en
+Argolide, à Rome même, les êtres et les pierres légendaires apparaissent
+à ceux qui niaient leur existence et reviennent à la lumière dans leurs
+tombeaux véritables, dans leurs murs encore debout. Pendant vingt-cinq
+ans, l'_Iliade_ fut seule à nous livrer ses personnages et ses décors:
+on retrouva le palais de Priam et celui d'Agamemnon. Mais depuis
+quelques années les civilisations fabuleuses sortent du sol toutes
+ensemble comme si l'heure de la résurrection venait de sonner sur leurs
+mystères.
+
+La première dynastie de l'Égypte était regardée comme apocryphe et comme
+n'ayant jamais vécu que dans l'imagination des prêtres: on a déterré
+aujourd'hui presque tous ses rois dans leurs cercueils individuels
+marqués de leurs noms exacts.
+
+Bien plus: on retrouve des rois antérieurs, dont les Égyptiens eux-mêmes
+avaient perdu la mémoire. Nous sommes mieux renseignés sur leurs
+origines qu'ils ne le furent jamais, et nous savons aujourd'hui que,
+loin de placer des souverains fictifs au début je leurs annales, comme
+on les en accusait, ils méconnaissaient, au contraire, l'extrême
+antiquité de leurs monarchies.
+
+Et voici maintenant, que les fouilles de Crète nous entraînent
+définitivement dans des siècles chimériques. Le palais de Minos et de
+Pasiphaë, le labyrinthe construit par Dédale, la terrasse d'Icare,
+l'appartement de Phèdre, l'antre monumental du Minotaure viennent d'être
+déblayés, mesurés et parcourus: toute la mythologie redescend dans
+l'histoire.
+
+Quelle légende, en effet, quelle vieille fable humaine était plus que
+celle-ci fantastique et surnaturelle? Minos est fils de Zeus et
+d'Europe; il est le demi-frère de Pallas, d'Hercule, d'Hélène et de
+Persée. Il s'entretient avec les dieux, il ressuscite les morts, il est
+juge aux enfers. Qu'il aime l'étonnante Procris, qu'il fasse la guerre à
+Nisos ou qu'il soit trompé par sa femme, c'est toujours au milieu de
+circonstances magiques dont la variété est immense. Les _Mille et une
+Nuits_, ne nous rapportent rien qui témoigne d'une imagination mythique
+aussi riche que celle d'où est née la légende crétoise. Et désormais, le
+roi Minos est dépouillé de sa légende mieux encore que Charlemagne. Nous
+respirons où il a vécu, nos pas sonnent sur les dalles où fut son trône
+royal, nous possédons quatre-vingts inscriptions relatives à son époque:
+c'est la lumière. Bientôt, nous pourrons reconstituer sa figure, son
+règne et son temps. Nous verrons Minos tel qu'il fut: roi de Cnosse,
+ennemi d'Athènes et grand constructeur de palais. Sans doute, la
+découverte intéresse d'abord l'historien; mais le peintre et le poète
+pourront imaginer, d'autre part, qu'elle fait tout aussi bien revivre le
+vieux conte si cher à leurs maîtres anciens.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi, les demi-dieux et les héros grecs sortent l'un après l'autre de
+leurs linceuls de songe pour nous apparaître au delà des âges, au delà
+des temps explorés.
+
+Cependant, la plupart demeurent mystérieux. Même parmi les héros
+d'Homère, si Hélène, Pâris et Agamemnon sont faciles à entrevoir sur
+leurs murs délivrés de la terre, on ne saurait en dire autant de celui
+qui est sans doute le principal personnage des épopées archaïques, celui
+qui, dans l'_Iliade_, joue le rôle le plus fin, celui qui remplit
+l'_Odyssée_ de son intelligente figure: le roi d'Ithaque, Ulysse le
+Prudent.
+
+Plus la lumière se répand sur les premiers âges de la Grèce, plus le
+vieil Ulysse se dérobe aux chasseurs de tombes. Il nous cache son palais
+comme il cachait aux siens le fond de sa pensée; il reste impénétrable;
+il sera peut-être le dernier à livrer le secret dont nous sommes si
+curieux. On le poursuit depuis plus d'un an. On ne trouve rien. Et bien
+des esprits commencent à se passionner autour de cette lutte engagée.
+
+A l'heure actuelle, on cherche non seulement le roi lui-même, sa tombe,
+son palais, sa ville capitale, mais la petite île d'Ithaque qui a,
+paraît-il, disparu.
+
+Nous avons appris en classe qu'Ithaque était un modeste îlot entre
+Céphalonie et Sainte-Maure, un rocher portant quelques herbes, quelques
+maisons, quelques pêcheurs. Je l'ai longé, il y a six mois, d'un bout à
+l'autre, à bord d'un paquebot qui revenait d'Égypte, et j'imaginerais
+difficilement un plus petit royaume sous le ciel. Or, nous nous
+trompions tous; Ithaque n'est pas Ithaque. On n'y a pas retrouvé le
+palais d'Ulysse pour la raison bien naturelle qu'il n'y fut jamais
+construit; c'est du moins ce que soutient M. Doerpfeld, le directeur
+de l'Institut allemand d'Athènes, et sa théorie suscite des discussions
+de plus en plus animées.
+
+Sans développer ici dans tous leurs détails les arguments de M.
+Doerpfeld, disons simplement que plusieurs vers de l'_Odyssée_
+paraissent incompréhensibles si l'île d'Ulysse n'était pas toute proche
+du continent et réunie a lui par un gué praticable. Ainsi, Télémaque
+demande à Mentor s'il est venu à pied ou sur un bateau. Une partie des
+troupeaux d'Ulysse paît sur la rive de l'île et l'autre sur un
+promontoire du continent. On ne comprendrait guère un berger breton qui
+garderait ses bêtes à Dinard et enverrait vingt-cinq brebis brouter de
+l'herbe à Guernesey...
+
+De ces remarques et de plusieurs autres que je n'exposerai pas ici, M.
+Doerpfeld a conclu que la seule des îles Ioniennes qui répondît aux
+descriptions d'Homère était la grande île de Leucade, aujourd'hui
+Santa-Maura. Et non content d'affirmer son opinion, il a voulu en avoir
+le cœur net: il a commencé des fouilles.
+
+C'était là qu'on l'attendait. Du côté de l'École française, on ne
+croyait guère à sa réussite. M. Reinach n'affirmait rien. M. Victor
+Bérard niait absolument. M. Migeon exprimait son scepticisme d'une façon
+presque irrévérencieuse. Jusqu'ici, les résultats des travaux semblent
+leur donner raison, car on n'a rien trouvé du tout, pas plus à Leucade
+qu'à Ithaque, et M. Doerpfeld revient les mains vides, de sa première
+tentative.
+
+Aussitôt, chacun l'abandonne, même ses collaborateurs et ses partisans
+du début, et, lorsqu'il émet l'hypothèse que le palais du roi Ulysse
+pouvait bien être construit en bois et n'avoir laissé aucune trace, on
+pense généralement que c'est là une façon spirituelle de se tirer
+d'affaire. Néanmoins, la question a intéressé quelques riches amateurs
+qui font les frais des travaux. M. Doerpfeld à Leucade et M. Preuner à
+Ithaque vont reprendre cet hiver des recherches concurrentes, et nous
+saurons peut-être bientôt dans quelle île encore mystérieuse, Pénélope
+espéra dix ans, fidèle et seule, le retour de celui que retenait
+Calypso[1].
+
+ * * * * *
+
+Que ces nouvelles directions de la curiosité humaine sont donc
+significatives! Pendant des siècles, les voyageurs ont parcouru la
+terre, à la recherche des Eldorados, des vallées paradisiaques et des
+îles fortunées. Maintenant, la terre habitable est connue; la carte en
+est faite. On a résolu tous les grands problèmes. Le dernier grand
+fleuve, le dernier grand lac ont été découverts, et gravés à leur place
+sur nos atlas désormais suffisants. Mais l'activité de l'homme a besoin
+d'un prétexte, et voici que les explorateurs s'avancent dans les glaces
+polaires avec l'ardeur et l'émotion de leurs pères devant les merveilles
+équatoriales.
+
+De même, pendant quatre cents ans, nous avons parcouru l'histoire. Comme
+l'espace terrestre, le temps passé est sorti de l'inconnu, pierre à
+pierre, année par année. Sauf peut-être celle de l'Inde antique, il n'y
+a plus de grande civilisation morte que nous ne puissions reconstituer
+sur des données historiques et certaines. Presque partout, le détail est
+encore livré au zèle des chercheurs; mais les grands siècles ne nous
+réservent plus de surprises extraordinaires. Et alors, comme les
+voyageurs vers les pôles, les historiens se rejettent sur les origines.
+
+C'est là, dans cette nuit des temps où leurs prédécesseurs ne
+s'aventuraient point, c'est là que les historiens nouveaux attaquent les
+derniers mystères. Ils sont entrés jusque dans la fable. Ils ont été
+même au delà: une petite plaque de schiste trouvée en Égypte et quelques
+tombes au bord du Nil les ont transportés par-dessus les traditions les
+plus lointaines. Il n'est pas interdit de penser qu'ils atteindront un
+jour le pôle de leur domaine, l'origine exacte de l'histoire,
+c'est-à-dire l'endroit du monde où jadis, pour la première fois, un
+homme dessina son nom sur la pierre.
+
+Octobre 1901.
+
+
+
+
+LES
+
+CHERCHEURS DE TRÉSORS
+
+
+A deux lieues de Séville, une vaste colline verte recouvre de sa terre
+et de ses prairies les ruines d'Italica, ville considérable. C'est de là
+que partirent jadis Trajan, puis Hadrien, tous deux nés dans ces murs
+d'une province lointaine, et qui devaient posséder le monde.
+
+Il y a quelque temps, comme j'étais là-bas, un laboureur de la colline
+verte ébrécha le soc de sa petite charrue contre une pierre trop lourde
+pour être soulevée. Le soir il revint avec deux amis, bêcha tout autour
+de l'obstacle, déterra la pierre pesante, qui se trouva être taillée de
+main d'homme, parfaitement rectangulaire et propre à servir de table.
+Il la fit transporter chez lui.
+
+En la nettoyant, il découvrit que sa face la plus lisse portait une
+inscription: il allait donc être obligé de la faire polir par un maçon
+avant de la monter sur pattes: et cela n'irait pas sans frais. Aussi
+accepta-t-il gaîment de céder sa trouvaille pour cinq pesetas à
+l'instituteur du village, qui savait quelque peu de latin.
+
+Peu de jours après, un voyageur, moitié touriste, moitié marchand, vit
+l'inscription, la déchiffra, et, après des pourparlers qui durèrent
+pendant plusieurs heures, il en devint propriétaire, en échange d'une
+bonne somme: cent francs.
+
+Je vous laisse à penser si le maître d'école se vanta de son bénéfice et
+plus encore de sa science. Pendant une semaine, il fut l'homme le plus
+respecté du canton. Les journaux de la ville s'occupèrent de lui. Et
+puis, ce fut à son tour de porter l'oreille un peu basse lorsque le
+bruit courut que son acheteur avait vendu la fameuse table vingt-sept
+mille francs au musée de Madrid.
+
+A cette nouvelle, une émotion générale s'empara des villageois. C'était
+donc une table magique? Une relique de la Sainte Vierge? Non: c'était
+tout simplement le premier document connu sur les courses de taureaux en
+terre espagnole, un décret romain organisant des tauromachies à Italica.
+Le musée de Madrid n'avait pas voulu abandonner aux collectionneurs une
+inscription désormais célèbre sur l'origine antique du jeu national.
+
+Je ne jurerais pas que tous les paysans comprirent quel intérêt trouvait
+l'État à posséder un pareil trésor, ni que l'un d'eux eût donné
+vingt-sept mille francs de sa poche (à supposer qu'il les comptât) pour
+conserver cette table dans la maison de ses pères. Mais dès qu'ils
+surent qu'on trouvait, dans le pays, des pierres qui valaient leurs
+poids d'or, bon nombre d'entre eux renoncèrent brusquement à
+l'agriculture, bâtirent un petit mur autour de leur champ, et se mirent
+à fouiller le sol en mettant soigneusement tous les cailloux de côté.
+
+Trouvèrent-ils quelque chose? Oui, sans doute: des colonnes, des bustes,
+des statues brisées, des fragments de poteries. Au moment où je quittai
+Séville, on venait de mettre à jour, et presque au ras du sol, une
+mosaïque à personnages, peut-être sans grande beauté, mais remarquable
+par ses dimensions et par son état de fraîcheur conservée.--Cependant on
+ne pourra pas dire que cette ville immense et mystérieuse, avec toutes
+ses merveilles que nous ne connaissons pas, soit vraiment sur le point
+de nous être révélée, tant que des archéologues intelligents n'auront
+pas pris en main le travail des fouilles.
+
+Pour creuser une terre antique et en tirer ce qu'elle renferme, il faut
+un peu de science et beaucoup de flair. L'un sans l'autre ne sert de
+rien. C'est pourquoi l'on ne peut conseiller, ni d'une part à tous les
+propriétaires de retourner leur petit enclos, ni d'autre part à tous les
+professeurs d'appliquer sur le terrain leur expérience des
+bibliothèques. Il n'est pas donné, même aux plus savants, d'être un J.
+de Morgan ou un Flinders Petrie, et de ressusciter un monde en tombant
+sur la bonne cachette. On le verra curieusement par l'anecdote que
+voici; elle est tout à fait récente et je ne la crois connue que par les
+gens du métier:
+
+Un petit champ inculte, dans la plaine de Pompéi, avait été choisi par
+la direction des fouilles pour recevoir l'amas des terres provenant des
+excavations; car il faut bien qu'on jette cela quelque part, et la mer
+est un peu trop loin pour qu'on puisse le lui porter. Certain jour, un
+savant italien, M. Sogliano, se promenant dans la campagne du Vésuve,
+vit ce petit champ, et ce qu'on en faisait. Il examina le site et les
+lieux, le tracé de la route antique, la conformation du terrain; puis il
+se rendit auprès de ses confrères qui dirigeaient les travaux, leur dit
+qu'ils agissaient au rebours du sens commun et qu'au lieu d'apporter des
+terres en cet endroit du paysage ils devraient fouiller précisément là.
+
+On lui fit observer qu'on était en pleine campagne, qu'il n'y avait pas
+de raison pour supposer qu'un Pompéien eût bâti jadis une villa
+solitaire sur cet emplacement; que d'ailleurs le terrain n'appartenait
+pas à l'État et qu'il faudrait mille démarches pour en obtenir
+l'acquisition.
+
+Les démarches, il les fit, ou les fit faire, je ne sais. Toujours est-il
+que le terrain fut acquis. On cessa de l'ensevelir. On le fouilla: M.
+Sogliano, outre son flair et sa science, possède encore sans doute le
+don de la persuasion.--Et si l'on eut raison de porter la pioche dans
+cette prairie, c'est ce dont personne ne douta plus des qu'on eut touché
+le sol ancien; il y avait là les murs, les salles et les fours d'une
+fonderie gréco-romaine, et dans les cendres une merveilleuse statue de
+bronze et d'argent: un éphèbe nu, intact jusqu'aux extrémités des
+doigts, ouvrant ses yeux d'émail au milieu d'un visage admirablement
+pur.
+
+J'ai vu à Naples, le mois dernier, ce chef-d'œuvre inconnu qui allait
+être enfoui dans une tombe éternelle quand, par un instinct supérieur,
+un passant l'a senti vivant sous la terre et l'a sauvé pour notre joie.
+Athènes n'a rien enfanté de plus charmant que sa forme simple et calme.
+Est-ce un dieu? est-ce un portrait? nul n'ose encore se prononcer. Il
+est debout, si complètement nu qu'il a les mains vides. Pas un ornement.
+Pas un attribut. Il a quinze ans et il se montre, la bouche entr'ouverte
+et l'œil grave, comme s'il avait le sentiment que sa contemplation
+est sacrée.
+
+Quels que soient les efforts, les sommes dépensées, les existences
+humaines usées à la tâche, jamais ou ne saura trop faire pour retrouver
+de pareils modèles. L'art de tous les pays du monde attend chacune de
+ces découvertes pour s'instruire à son enseignement, se purifier aux
+grands exemples et s'élever peu à peu jusqu'à cette perfection antique
+que nous atteindrons peut-être un jour.
+
+Il semble qu'en Italie même, on commence à le comprendre depuis que M.
+Baccelli a été deux fois ministre. Les fouilles de Pompéi, qui depuis
+cent cinquante ans n'ont encore déblayé que la moitié de la ville, sont
+reprises avec une activité toute nouvelle. On explore cette année la
+cinquième région, dans la direction de la porte de Nola, et chaque pas
+en avant est une précieuse conquête. L'an dernier on mettait à jour la
+maison dite «du Gladiateur», suite de pièces entourant un grand jardin
+central où le parterre intérieur est bordé d'un petit mur peint à
+fresque représentant une chasse fantastique. Cette année même la maison
+de Marcus Lucretius Fronto était exhumée à son tour: celle-là tout à
+fait remarquable, et la plus belle qu'on ait ouverte depuis celle des
+Vettii. Outre un jardin où l'on admire, comme dans le domaine précédent,
+une vaste peinture de chasse, l'édifice nouveau possède de nombreuses
+chambres ornées de tableaux mythologiques et de paysages d'une
+conservation parfaite. Quatre vues représentent des villas romaines et
+des palais à vol d'oiseau, d'une exactitude architecturale minutieuse;
+elles seront, pour les archéologues, d'inestimables documents.
+
+Ce n'est pas tout. A Rome même, un homme énergique et intelligent, M.
+Boni, a obtenu qu'on lui livrât le Forum avec les fonds nécessaires
+pour le fouiller méthodiquement. Et là, non seulement sous les maisons
+voisines, sous les vieilles églises en bordure, qu'on lui permettait de
+démolir, il a retrouvé des palais et des temples, des colonnes et des
+statues, mais au milieu même de la place, devant l'arc de triomphe de
+Septime Sévère, sous une poussière foulée par des millions de touristes,
+il a découvert la Pierre Noire elle-même, le dallage sacré que Rome
+vénérait comme la tombe de son fondateur.--Romulus fut-il vraiment mis
+en terre à cet endroit? La tradition seule le prétend. Et pourtant M.
+Boni a soulevé le marbre; il a regardé ce qu'il cachait. Un sépulcre de
+douze pieds carrés apparut, entouré de cendres, d'ex-voto et d'ossements
+de victimes. On en tira des vases très anciens, des statuettes
+archaïques, une tête de Gorgone. Et plus loin on déblaya une petite
+pyramide ornée d'une inscription que personne ne put comprendre. La
+seule chose que l'on sache sur elle, c'est qu'elle nous donne
+incontestablement le plus ancien texte connu de la langue latine; mais
+M. Maspero me disait récemment qu'on avait proposé déjà soixante-quatre
+lectures différentes de cette page écrite sur le tuf, et qu'il ne se
+hasardait pas à donner la clef du mystère.
+
+Un peu plus loin, devant la maison des Vestales, M. Boni trouva encore,
+sous la pioche de ses ouvriers, la fontaine sainte de Juturne où l'on
+dit que les chevaux de Castor et Pollux, un jour, se sont abreuvés. La
+fontaine était demeurée là, dans sa cuve de marbre blanc, étouffée par
+la terre depuis plus de mille années, mais toujours ornée de ses
+charmants bas-reliefs, et si parfaitement revenue à la vie des sources,
+qu'à peine affranchie de la sépulture elle recommença de couler.
+
+
+
+
+UNE FÊTE A ALEXANDRIE
+
+
+La fête au milieu de laquelle se déroulera dans quelques heures le
+triomphe d'un souverain oriental[2] est, dit-on, la plus somptueuse que
+Paris se soit donnée depuis quatre-vingt-dix ans. Celles même de 1867 et
+de 1889 n'avaient pas à ce point inondé ses rues de fleurs, d'étoffes,
+de clartés en guirlande et d'architectures éphémères, toutes choses qui
+enchantent le grand enfant populaire et déplaisent aux parcimonieux.
+
+Il est clair que nous manquons de points de comparaison. De siècle en
+siècle, le sens des fêtes se perd chez les nations modernes. On suppute
+le prix d'une colonne, on marchande l'épaisseur des dorures, bientôt, il
+ne sera plus permis d'allumer une rampe au fronton de l'Élysée, sans
+entendre crier quelque part qu'un mètre de gaz coûte vingt centimes, et
+que vingt centimes donnés à un pauvre eussent été de meilleur emploi.
+
+Jadis, on comprenait les besoins de la foule, sa soif de lumières, d'or,
+de rouge, et de clairons. On lui donnait moins chichement ce pain de
+joie et ce souvenir. Peut-être serait-il intéressant de comparer ici à
+la fête actuelle dont on blâme déjà l'éclat, la Fête telle qu'elle
+pourrait être si on lui accordait vraiment des «crédits illimités». Nous
+remonterons au delà de vingt et un siècles pour en trouver l'exemple,
+mais celui-là du moins mérite d'être conté.
+
+ * * * * *
+
+Voici quoi fut le cortège, qui traversa la ville d'Alexandrie, soixante
+ans après sa fondation, cortège si considérable que la Bannière de
+l'Étoile du Matin en ouvrit la marche au lever de cet astre et que la
+Bannière de l'Étoile du Soir la ferma au soleil couchant.
+
+On observera qu'il ne s'agit pas là d'un conte, ni d'une rêverie, mais
+que nous possédons sur cette fête un document historique[3] qui a tous
+les caractères d'une relation officielle.
+
+En outre, on notera qu'elle ne fut pas ordonnée par un prince de
+décadence, épris de faste et de débauches, mais par le plus sage, le
+plus pacifique et le plus éclairé des souverains de l'antiquité, par
+Ptolémée Philadelphe, celui-là même qui fit traduire la Bible par les
+Septante, et qui attira dans sa capitale tout ce que le monde comptait
+d'artistes, de philosophes, de poètes et de savants.
+
+Le pavillon d'où partit le défilé triomphal, et où le banquet fut servi,
+était assez grand pour contenir cent trente lits de table rangés en
+cercle. Quatorze colonnes de bois, hautes de vingt-trois mètres,
+tendaient au-dessus de la salle un ciel d'étoffe écarlate; quatre de ces
+colonnes simulaient des palmiers; les autres étaient sculptées en
+thyrses. On avait suspendu, dans les intervalles, des peaux de
+monstrueux fauves; cent animaux de marbre soutenaient les
+piliers.--Au-dessus, des boucliers d'or, des tissus à sujets, des
+tableaux de grands peintres se succédaient ornementalement, parfois
+embrumés par les parfums qui brûlaient dans les trépieds d'or, tandis
+que la voûte semblait borner le vol de huit aigles d'or hauts de sept
+mètres. Les cent trente lits étaient d'or, couverts de tapis de Perse et
+d'étoffes de pourpre.
+
+La vaisselle et les vases étaient d'or comme le reste, et, dit
+l'historien, enrichis de pierreries d'un travail admirable. Autour du
+pavillon qu'on avait entièrement jonché de fleurs rares, une forêt
+d'arbres plantés en une nuit rafraîchissait la terre d'une ombre
+continue.
+
+Après la Bannière de l'Étoile, celles des Rois et celles des Dieux
+formaient la tête du cortège. La Pompe Dionysiaque suivait: c'étaient
+des Silènes ventrus, les uns couverts de pourpre sombre et les autres de
+pourpre claire; puis des Satyres élevant des torches ornées de feuilles
+de lierre d'or; des Victoires aux ailes dorées portant des lances de
+trois mètres, au bout desquelles s'arrondissaient des cassolettes de
+parfums; un autel d'or suivi de cent vingt enfants qui tenaient des
+plats d'or chargés de myrrhe, de crocos et d'encens en fumées.
+
+Ensuite, un char long de sept mètres sur quatre, traîné par cent
+quatre-vingts hommes, supportait la statue de Dionysos faisant une
+libation avec un vase d'or. Cette statue était haute de cinq mètres.
+Devant elle, un autre vase d'or, colossal, contenait six cents litres de
+vin. Des pampres, du lierre, des couronnes, des guirlandes, des thyrses,
+des bandelettes, des masques, des tambourins, s'ordonnaient avec
+symétrie sur les quatre parois du char; et derrière, marchait en criant
+la troupe des Bacchantes aux cheveux défaits, couronnées de serpents et
+de branches verdoyantes.
+
+Un autre char, traîné par soixante hommes, portait la statue de Nisa,
+ornée de raisins d'or et de pierres précieuses.
+
+Un troisième char, roulé par trois cents hommes, long de neuf mètres et
+large de sept, représentait un pressoir élevé de onze mètres au-dessus
+de la plate-forme, et où soixante Satyres foulaient le raisin en
+chantant au son de la flûte la chanson du pressoir. Et le vin doux
+ruisselait sur toute la route.
+
+Un quatrième char, tiré par soixante hommes et long de douze mètres,
+portait une outre faite de peaux de panthères cousues, qui contenait
+cent vingt mille litres de vin, et qu'on vidait peu à peu en fontaine.
+
+Un cinquième char figurait un antre envahi par les lierres, d'où
+s'échappèrent, tout le jour, des tourterelles et des pigeons qui avaient
+de longs rubans aux pattes, pour que la foule pût les saisir au vol.
+Cinq cents hommes traînaient cette montagne.
+
+J'en passe...
+
+Seize cents enfants portaient des fruits d'or. Six cents esclaves
+traînaient un prodigieux kratêr d'argent, sculpté d'animaux en relief.
+
+Puis, ce fut un char de Bakkhos, monté sur un éléphant harnaché d'or,
+suivi de cinq cents petites filles et de cent vingt Satyres. Puis, cinq
+troupes d'ânes aux frontaux d'or, vingt-quatre chars d'éléphants,
+soixante de boucs, d'autres de bœufs, d'autruches, de chameaux.
+Ceux-ci portaient l'encens, le safran, l'iris et le cinnamome. Puis, des
+Indiennes vêtues en captives, six cent défenses d'éléphants, deux mille
+troncs d'ébène, deux mille quatre cents chiens, cent cinquante hommes
+portant des arbres, d'où pendaient des perroquets, des paons, des
+pintades, des faisans dorés. Puis, quatre cent cinquante moutons
+exotiques, vingt-six bœufs blancs des Indes, vingt-quatre lions, un
+ours blanc, quatorze léopards, seize panthères, quatre lynx, trois
+petits ours, une girafe et un rhinocéros!
+
+J'en passe encore; il faudrait un volume. Ce furent les statues de
+Priape, de la Vertu, de Héra, d'Alexandre, de Ptolémée et de la ville de
+Corinthe, toutes décorées d'or et de pourpre. Puis trois chariots, dont
+le premier traînait un thyrse d'or de quarante et un mètres; le second,
+une lance d'argent de vingt-sept mètres; le troisième (j'en demande
+pardon à mes lectrices), un phallos d'or, long de cinquante-cinq mètres,
+et qui portait un astre à son extrémité.
+
+Six cents choristes suivaient, avec trois cents joueurs de cithare; puis
+deux mille taureaux aux cornes dorées et portant des frontaux d'or.
+Parmi les autres objets d'or, et pour ne citer que ceux-là, on vit une
+couronne colossale, trois mille deux cents couronnes plus petites,
+dix-huit trépieds, sept palmiers de quatre mètres, un caducée et une
+foudre l'un et l'autre de dix-huit mètres, des aigles, une égide, une
+cuirasse, vingt boucliers, soixante-quatre armures, douze bassins, douze
+urnes, cinquante corbeilles, cinq buffets, une corne d'Abondance haute
+de quatorze mètres; puis quatre cents chariots portant des plats d'or,
+et huit cents portant des parfums.
+
+Le long de ce cortège, la haie fut faite par cinquante-sept mille six
+cents fantassins, et par vingt-trois mille deux cents cavaliers: en
+tout, plus de quatre-vingt mille hommes.
+
+Telle fut donc cette fête antique. Si nous en connaissons les détails,
+nous savons aussi le prix qu'elle coûta. Bien que la plupart des
+richesses qui y furent montrées au peuple eussent été _données_ par les
+pays tributaires ou par les nations alliées, le roi paya néanmoins pour
+l'organisation du cortège et la décoration générale, quatre-vingt-un
+mille kilogrammes d'argent, somme qui, en tenant compte de la
+dépréciation du métal[4], équivaut à _quatre cents millions_ de notre
+monnaie.
+
+ * * * * *
+
+Je ne pense pas que la fête d'aujourd'hui grève le budget d'une pareille
+somme. A côté de cet amoncellement d'or, nos fleurs en papier, nos
+globes de gaz et nos treillages de bois vert sont d'un luxe moins
+véritable. Sans atteindre, même de loin, le faste des fêtes antiques,
+peut-être pourrait-on laisser à ceux qui dirigent les cérémonies
+nationales une liberté plus grande, et des ressources moins comptées.
+
+On s'imagine que l'argent ainsi dépensé serait ravi aux besoins du
+peuple. Il y répondrait, au contraire. Le peuple, qui n'est pas seul à
+payer les fêtes, est seul à y prendre plaisir, et il le sait bien.
+
+
+
+
+SPORTS ANTIQUES
+
+
+Les Grecs vivaient au grand air. Ils ne connaissaient ni le Salon ni le
+Cercle, et bien qu'ils eussent élevé au rang des déesses la
+personnification du Foyer, ils se trouvaient bien partout, excepté chez
+eux.
+
+Leurs lieux de réunion, cela est assez connu, étaient des places
+publiques, généralement voisines de portiques ou colonnades où l'on se
+réfugiait en cas de pluie. Même dans les maisons particulières, il n'y
+avait pas de pièce destinée aux réceptions, à part la salle à manger. Ce
+qui est pour nous le fumoir, ou ce qui était pour nos pères la
+bibliothèque, n'a pas d'équivalent dans l'antiquité. On recevait ses
+amis dans l'atrium, ou plus souvent encore au jardin, entre les arbres
+et les statues.
+
+Ainsi, pas de représentations privées, hors quelques danses ou
+pantomimes devant un festin; peu ou point de jeux dans l'appartement;
+aucun prétexte pour réunir les éléments de ce qu'on appelle aujourd'hui
+une «matinée» ou une «soirée».
+
+Cependant, l'homme a besoin de distractions et les Grecs goûtaient comme
+nous ces plaisirs en commun qui sont une des nécessités de la vie; mais
+ils les prenaient au dehors, et comme les spectacles au grand soleil
+s'accommodent des proportions les plus variées, ils étaient quatre
+autour d'un flûtiste, cent mille autour d'un discobole. Telles étaient
+leurs «matinées».
+
+Il est singulier que, dans notre langue où les inventions les plus
+modernes portent des noms grecs, nous ayons pris un mot anglais pour
+désigner ce qui est essentiellement hellénique: le Sport.
+
+ * * * * *
+
+L'Athlétique (ainsi le nommait-on) était jadis un des Beaux-Arts, et non
+le moindre. On élevait des statues aux athlètes vivants. Ils étaient
+comblés d'honneurs et de richesses, non par des entrepreneurs de
+spectacles, mais par l'État et la Cité. Si nous suivions scrupuleusement
+la tradition antique en matière de goût, on enseignerait la gymnastique
+à la Villa Médicis, et qui sait si les quatre arts ne trouveraient pas
+un réel profit à considérer ce nouveau venu?
+
+L'athlète, en effet, et sans paradoxe, est un artiste. Il modèle son
+corps comme le chanteur forme sa voix. Il est sa propre statue.
+
+Lui seul a reçu le don des attitudes souples et droites, des mouvements
+puissants et doux. Lui seul réalise ce tour de force qui est la légèreté
+dans l'énergie. Notre admiration pour l'artiste augmente devant
+l'aisance incompréhensible avec laquelle il résout des problèmes de
+beauté qui seraient, pour nous, extraordinaires; mais l'athlète a le
+même secret. Méditons la gloire que lui décernaient si respectueusement
+les Athéniens.
+
+A vrai dire, ils comprenaient l'athlète dans un sens qui n'est pas tout
+à fait le nôtre. Détenir un record n'était nullement leur idéal sportif.
+Sans doute, le vainqueur au javelot était l'homme qui lançait son
+projectile le plus loin, et le vainqueur à la course était toujours le
+premier; mais tout au contraire de nous, les Grecs n'estimaient qu'à
+demi les spécialistes de la force. L'athlète, pour eux, était l'être
+invincible par quelque moyen que ce fût. Ils auraient hué un coureur,
+si les muscles de ses bras n'avaient été aussi robustes que ceux de ses
+jarrets, et si, au lendemain de sa victoire, le premier venu parmi les
+lutteurs eût pu lui faire toucher les épaules. Aussi, en disant que le
+Sport est essentiellement hellénique, je ne prétends pas que Périclès
+eût été saisi d'admiration à l'aspect d'un de nos jockeys. Les Grecs ne
+séparaient pas à ce point l'idée Force et l'idée Beauté. Ils pensaient
+que les peintres et les sculpteurs cherchent le Beau à leur manière, et
+que les athlètes le réalisent en eux-mêmes: leur Esthétique admettait
+donc parmi les arts l'exercice physique; mais ici, elle ne pouvait
+distinguer l'homme de l'œuvre, puisque le résultat du sport est le
+développement du sportsman: c'est pourquoi elle formait l'athlète selon
+les mêmes lois d'harmonie et de proportion que Phidias imposait à ses
+cavaliers nus.
+
+Dans ce but, ils avaient institué le fameux concours du pentathle, qui
+n'était pas autre chose qu'un vaste championnat en cinq manches.
+
+Tous les concurrents se mettaient d'abord en ligne pour le _saut_:
+épreuve éliminatoire pour laquelle l'espace à franchir était réglé
+d'avance. Ceux qui réussissaient prenaient part à un deuxième concours:
+le lancement du _javelot_, et cette fois les quatre meilleurs «lanciers»
+étaient seuls retenus pour les épreuves suivantes. La _course_ éliminait
+le quatrième concurrent. Le _disque_ éliminait le troisième...
+
+Comme on le voit, les premières épreuves et les demi-finales se
+répétaient symétriquement: le saut et la course prouvant la vigueur des
+jambes, le javelot et le disque, celle des bras.
+
+Les deux vainqueurs s'avançaient alors l'un vers l'autre et entraient en
+_lutte_, corps à corps.
+
+Mais tandis que chez nous, et chez les Turcs (comme autrefois chez les
+japonais), les lutteurs sont des colosses obèses qui écrasent
+l'adversaire sous leur masse, jamais, chez les Grecs, un lutteur de
+foire n'eût été admis aux Jeux Olympiques. L'épreuve du saut l'eût
+écarté dès le début. Est-ce à dire que les plus agiles étaient seuls
+admis à lutter? Non pas. La course à pied ne départageait que les
+vainqueurs du saut et du javelot: épreuves de force par excellence. Les
+deux derniers concurrents étaient donc les plus agiles parmi les plus
+vigoureux: c'étaient des athlètes complets. On ne saurait trop admirer
+avec quelle intelligence étaient graduées les séries du «Grand Prix»
+antique. Le triomphateur de la finale était digne d'avoir sa statue dans
+le bois sacré d'Olympie, car on pouvait dire de lui à coup sûr qu'il
+était le premier guerrier de la Grèce.
+
+ * * * * *
+
+Par la suite, ces jeux admirables dégénérèrent. Athènes avait tous les
+ans des courses de chars et de cavaliers à l'époque des Panathénées.
+Olympie à son tour eut un hippodrome célèbre. Quand Rome et Byzance
+recueillirent la succession d'Hellas à la tête des peuples, le Cirque
+finit par absorber en lui tous les jeux et toutes les fêtes. Les chars
+des cochers hurlants chassèrent les athlètes de l'arène.
+
+Dès lors, il serait puéril de le nier, le sport antique devient moins
+intéressant pour nous, d'abord parce qu'il rappelle de loin les courses
+auxquelles nous sommes habitués, ensuite parce que, sur un pareil
+terrain, nous n'avons rien à lui envier. De nombreux documents figurés
+nous apprennent que la haute école était connue des anciens dans toutes
+ses subtilités: mais il n'est pas vrai qu'à Rome les courses, attelées
+ou non, aient jamais égalé la perfection des nôtres. Celles-là étaient
+des cohues galopantes, mal réglées, presque barbares,--dignes, en un
+mot, de cette longue décadence artistique où Rome fit sombrer l'héritage
+athénien. On y courait la charge, comme en guerre. Nulle discipline
+entre les conducteurs. Il fallait arriver à tout prix, fût-ce en crevant
+ses chevaux ou en versant le char du rival. Plaisirs de sauvages, que
+Longchamps ou Vincennes laissent loin derrière eux.
+
+ * * * * *
+
+Reposons-nous plutôt devant la magnifique image qui était l'idéal de
+l'athlétique grecque. Notre sport gagnerait à s'inspirer d'elle. Nos
+coureurs, attirés par l'appât des prix, s'entraînent constamment au même
+exercice. Ils deviennent semblables à des ténors qui donneraient sans
+cesse l'_ut_ de poitrine et qui ne sauraient pas chanter «Au clair de la
+Lune» dans le médium.
+
+Le sport ainsi compris est tout le contraire d'un art.
+
+Puisque nous avons en France des sociétés puissantes qui règlent à leur
+gré l'ordre des fêtes et la nature des récompenses, pourquoi ne
+s'uniraient-elles pas pour offrir le plus grand prix de l'année au
+champion général des «cinq arts athlétiques»? Je sais qu'on a tenté
+l'expérience dans notre pays et que les premiers résultats n'ont pas été
+satisfaisants. Ils ne pouvaient l'être si tôt. On ne réforme pas ainsi
+l'entraînement de toute une génération. A une formule nouvelle, il faut
+des hommes nouveaux. Ceux-ci viendraient en foule s'ils étaient prévenus
+que leurs efforts dussent être récompensés plus que ceux de leurs rivaux
+spécialistes. Il semble bien que ce soit surtout une question d'argent.
+Créons l'émulation par la prime et nous aurons, peu à peu, un concours
+national annuel qui, sans éclipser les autres réunions sportives,
+tiendra néanmoins parmi elles le premier rang, et le plus digne.
+
+C'est en formant des athlètes complets que nous servirons le mieux le
+développement de la vigueur adolescente et l'intérêt supérieur de la
+beauté française.
+
+
+
+
+LESBOS D'AUJOURD'HUI
+
+
+La terre de Daphnis et de la petite Chloé, la vieille île éolienne
+devant laquelle l'amiral Caillard va mettre en batterie ses monstrueux
+canons, Lesbos est aussi mal connue qu'elle est célèbre.
+
+Des paquebots européens la contournent sans y faire relâche. Les
+touristes visitent Chio, Smyrne et les grands souvenirs de la Troade.
+Très peu de voyageurs récents peuvent compter, parmi leurs excursions,
+un séjour à Mytilène. L'un d'eux est un Français, M. de Launay, chargé
+de mission par le gouvernement. Avant lui, deux Allemands, Conze[5] et
+Koldewey, ont reconnu les ruines antiques échappées aux ravages des
+Turcs et aux boulets des Vénitiens. Enfin, un habitant de l'île, M.
+Georgeakîs, a recueilli les traditions, les contes, les chansons
+populaires de son pays dans un intéressant travail auquel l'un de nos
+plus savants _folk-loristes_, M. Pineau, collabora[6]. Mais ces études
+n'ont pas dépassé le cercle restreint des hellénistes et nos curiosités
+d'aujourd'hui leur donnent inopinément un intérêt général qu'elles ne
+prétendaient pas éveiller.
+
+L'heure est venue de leur demander une causerie familière sur la vie
+intime de ces paisibles gens auxquels nos cuirassés vont rendre visite
+avec le cérémonial de la guerre.
+
+ * * * * *
+
+Lesbos, île séparée de l'Asie par la mer éclatante de l'Archipel bleu,
+est encore habitée par une peuplade grecque, de mœurs à demi
+orientales, comme au temps où les Lydiens lui envoyaient leurs étoffes
+de soie et passaient dans ses ports en faisant voile vers Athènes. La
+vie, de nos jours, y est peut-être plus modeste, plus secrète et plus
+retirée, mais elle a gardé ce caractère de paix tranquille, de bonheur
+naïf et doux, que Longus lui donnait il y a deux mille ans et que les
+voyageurs contemporains ont retrouvé intact dans l'âme de son peuple.
+
+Une montagne de marbre blanc, un Olympe devenu Saint-Elie, que l'hiver
+couvre parfois d'une neige éblouissante; quelques collines rocheuses;
+des golfes d'azur sombre, unis comme des lacs; un paysage d'un vert très
+frais, analogue, dit M. de Launay, à celui des montagnes de France: des
+chênes, des peupliers longs, des noyers çà et là, des haies de mûriers
+sauvages, des forêts dont le sol est couvert par un tapis d'anémones
+rouges; puis, en descendant vers la mer, des fleurs de toutes les
+nuances, des épis, des pâturages et d'innombrables oliviers: tel est le
+pays de Sapho. Sur les plages, on trouve le murex, le coquillage de la
+pourpre.
+
+Le costume des femmes est d'un éclat tout asiatique; il se compose d'une
+culotte bouffante, serrée à la cheville, d'une chemisette blanche à
+raies roses, et d'un boléro très ouvert qui laisse la poitrine libre
+dans la mince étoffe. Les cheveux sont ornés d'un mouchoir de couleur
+qui fait parfois le tour du visage; on y pique des aigrettes, des
+fleurs, des mousselines transparentes ou des rubans multicolores, selon
+les villages. Les jeunes filles sont très fières de leurs cheveux noirs,
+qu'elles portent en nattes tombantes. Plus les nattes sont longues, plus
+les filles se disent belles, et une vieille superstition veut que la
+veille du premier mai elles frappent leurs dos nus avec des orties pour
+faire pousser leur chevelure.
+
+Chaque année, ce jour-là aussi, elles s'en vont, par groupes d'amies, le
+soir, en chantant, dans la campagne nocturne. Elles cueillent autant de
+fleurs qu'elles en peuvent rapporter, et celle qui la première entend le
+coucou est dite avoir reçu le plus heureux présage. Elles rentrent dans
+leurs maisons quand le village est endormi, et là elles tressent des
+couronnes, des guirlandes, des gerbes fleuries, qu'elles suspendent aux
+fenêtres et aux portes fermées. Le lendemain, quand le soleil se lève,
+tout le printemps de la terre est venu, entre leurs doigts, envahir les
+cités de ses corolles et de ses parfums.
+
+C'est la première aube de mai; le village s'éveille avec elle, et chacun
+s'habille en hâte. Toutes les femmes ont des anémones dans les cheveux
+en signe de joie. Tous les hommes sont en habit de fête, portant le
+gilet noir boutonné en losange, la ceinture écarlate et le bonnet cassé
+neuf. Une vieille dame, dans chaque quartier, parcourt les rues, portant
+une coupe de miel où elle trempe son doigt, et elle touche de ce doigt
+les vierges au front pour les faire paraître douces comme le miel aux
+yeux de leurs fiancés.
+
+A douze ans, les filles se marient, si toutefois elles ont un trousseau
+complet; autrement, les partis ne se présenteraient pas. Ce trousseau,
+il faut qu'elles le fassent elles-mêmes; la plus habile est la mieux
+ornée. Toutes les pièces du linge et des vêtements sont tissées au
+métier par la candidate: chemises, chemisettes, pantalons bouffants,
+draps, serviettes, nappes et torchons, étoffe à trame lâche ou serrée,
+unies ou rayée de couleurs pâles, sortent peu à peu de tous ces petits
+doigts si pressés de s'unir à ceux d'un mari. Après cela, il faut
+couper, ourler, broder, que sais-je? Les mois et mois passent dans ce
+long travail d'enfant, qui porte sa récompense au terme de sa tâche.
+
+Les accordailles se font toujours entre le jeune homme et la jeune
+fille, les parents n'étant consultés que par la suite. S'ils ne refusent
+pas leur consentement, les deux familles se réunissent, et le prêtre a
+mission de rédiger le contrat, afin que la félicité matérielle des époux
+reçoive par là une sorte de bénédiction religieuse, comme leur bonheur
+intime et leur union chrétienne.
+
+A la veille du mariage, toutes les amies de la fiancée se donnent
+rendez-vous dans sa chambre, et font elles-mêmes la toilette de noces.
+Le trousseau est déployé, exposé sur les murailles. La jeune fille est
+lavée par ses petites voisines, qui lui teignent les ongles en rouge.
+
+C'est pour elle, en effet, que la fête se donne. C'est elle qui épouse
+et elle qui possède; le mari ne vient qu'au second plan. Une très
+ancienne coutume qui remonte au delà des Grecs, jusqu'aux premiers temps
+de la civilisation égéenne, veut qu'à Lesbos, la femme soit chef de la
+famille, la fille seule héritière au détriment des fils. Elle hérite
+même du vivant de ses parents, car, en dehors de la dot qu'elle reçoit,
+et du trousseau qu'elle s'est tissé, la fille aînée prend possession de
+la maison paternelle le jour de son mariage, et le père va porter son
+foyer autre part.
+
+Après la cérémonie à l'église, les assistants se réunissent chez les
+nouveaux mariés. Une jeune fille se tient à la porte, et chaque fois
+qu'un invité se présente, elle lui met dans la bouche une cuillerée de
+confitures, en symbole des douces pensées qu'il lui faut apporter en
+passant le seuil nuptial.
+
+ * * * * *
+
+N'est-ce pas que les petits détails de ces coutumes populaires éveillent
+l'idée d'une république heureuse, où tout serait inconnu de ce qui
+assombrit les peuples d'Europe? Et réellement Lesbos est une île
+fortunée. Personne n'y est très riche, ni très pauvre non plus. La
+terre, partagée entre les familles, offre un morcellement à peu près
+régulier. Nul homme qui n'ait là son bout de champ, ses oliviers
+précieux et son pain sur la planche. Un climat d'une égalité
+paradisiaque y rend les cultures faciles et les repos délicieux. Sous
+leurs toits couverts de roseaux, les maisons peintes de couleurs
+diverses présentent des pièces vastes où s'étendent des tapis en poil de
+chèvre tissés par les femmes. Le long des murs blanchis à la chaux,
+quelques divans sont allongés, et l'on y fait asseoir les hôtes en leur
+donnant du café turc, des sucreries roses et des fruits confits.
+
+Mytilène, la capitale de l'île, est construite dans une position qui
+rappelle exactement celle d'Alexandrie moderne. Elle s'étageait
+autrefois en amphithéâtre sur une presqu'île à demi détachée, qui
+n'était reliée à la terre que par des ponts de pierre blanche. De chaque
+côté de ces ponts, deux ports symétriques se creusaient, ainsi que le
+Vieux-Port et l'Eunoste à gauche et à droite de l'Heptastade. Puis leur
+fond bas s'est ensablé. Un isthme lentement émergé s'est élargi entre
+les anses et la ville nouvelle y est descendue. Il ne reste rien de la
+cité antique.
+
+C'est aujourd'hui une petite ville propre et tortueuse, coupée d'une
+quantité de ruelles et d'impasses, bariolée, grouillante et cosmopolite
+comme les moindres ports de la Méditerranée. Ses maisons bleu clair,
+rose pâle et jaune léger couvrent des teintes les plus tendres les
+premières pentes de la citadelle, et une forêt d'oliviers la coiffe de
+sa chevelure sombre. Les paysans de l'intérieur apportent là et vendent
+aux marchands étrangers l'huile de leurs olives et le vin de leurs
+vignes, ce vin de Lesbos jadis si fameux et toujours si recherché des
+Grecs. D'autres y vendent de la soie, des figues, des peaux tannées, du
+miel, des moutons descendants des troupeaux qui entourèrent Daphnis, des
+brebis filles de celle qui allaita Chloé. Ces modestes échanges
+suffisent à la vie pastorale du pays, et, n'imaginant pas d'autre
+superflu que les richesses des bois et des plaines, les Mytiléniens
+n'amassent pour trésors que le miel de leur abeilles: ils en ont fait le
+symbole du bonheur.
+
+ * * * * *
+
+Soyons doux pour ce peuple innocent et simple que les Turcs laissent en
+paix depuis soixante-dix ans. Si mous débarquons dans ses ports
+merveilleux, s'il nous faut quelque temps nous substituer à ses maîtres,
+et surtout si notre établissement dans l'île doit se prolonger au delà
+de nos ambitions, montrons-nous discrets et faciles à l'égard de ces
+villageois qui ne sont pas responsables des fautes du sultan. Ils
+ignorent la question des quais et les écoles de Syrie. La créance
+Lorando n'est pas à leur compte. Allons chez eux comme des amis. Notre
+cause est déjà gagnée auprès d'eux puisque leurs aversions et nos
+hostilités s'adressent pour l'instant au même personnage.
+
+Enfin, soyons respectueux pour le sol où reposent leurs glorieux
+ancêtres. C'est là, c'est dans l'île de Lesbos que les premiers lyriques
+ont chanté leurs premiers vers dans une langue européenne. C'est de là
+qu'ont jailli les sources de l'ode et les larmes de l'élégie. Tous ceux
+qui ont trouvé dans les strophes d'un poète le rythme de leurs
+enthousiasmes où la consolation de leurs désespoirs doivent regarder
+cette île comme le lieu privilégié de leur pèlerinage intime: elle est
+sacrée pour toujours. Le sang ne peut plus être répandu sur les rives où
+la légende veut que les vagues aient un soir jeté, avec leur écume
+divine, la tête et la lyre d'Orphée.
+
+5 novembre 1901.
+
+ [Le jour où cet article paraissait, l'escadre de la Méditerranée
+ venait de quitter Toulon pour une destination inconnue, après la
+ rupture des relations diplomatiques entre la France et la Turquie.
+ On pensait qu'elle se dirigeait vers Lesbos et elle y aborda en
+ effet quelques jours plus tard. Cet événement est encore trop près
+ de nous pour qu'on ait oublié comment l'amiral Caillard leva
+ l'ancre après une courte démonstration navale qui ne souffrit
+ aucune résistance.]
+
+
+
+
+LA FEMME
+
+DANS LA POÉSIE ARABE
+
+
+Si l'on demandait à un lecteur occidental comment il se représente
+l'héroïne d'un poème arabe où il est parlé d'amour, j'imagine que le
+lecteur serait d'abord surpris de s'entendre interroger sur le cours
+élémentaire de ses connaissances générales; qu'ensuite, et pressé de
+répondre, il décrirait sommairement la silhouette d'une jeune femme âgée
+de vingt-cinq ans, vêtue de huit robes impénétrables, recluse dans un
+harem aussi fortifié qu'une prison et traitée comme une esclave.
+
+Or ce portrait serait justement à l'opposé de l'exactitude, et presque
+le plus faux que l'on pût offrir: on premier lieu, parce qu'à vingt-cinq
+uns une femme arabe est plusieurs fois grand'mère, et ne saurait plus
+(du moins physiquement) inspirer les poètes lyriques... Arrêtons-nous
+dès le début sur cette question d'âge où nous trouverons la clef de
+toute poésie orientale.
+
+
+I
+
+La jeune fille arabe a de dix à douze ans.
+
+Ceci est capital.
+
+Elle a douze ans comme la jeune fille grecque. C'est la
+δωδεχἑτιϛ νὑμφη des poètes de l'Anthologie. Nubile depuis plusieurs
+années, elle est femme par le corps et par la beauté; mais les
+transformations de sa poitrine et de ses hanches ne sauraient faire
+qu'elle ne soit restée, cérébralement, une petite fille. A Corinthe
+ainsi qu'à Bagdad elle joue encore aux osselets, une heure avant de
+suivre son premier amant; il n'y a pas de transition pour elle entre les
+jeux de la chambre et ceux du lit, rien de ce que nous appelons en
+Europe la «jeunesse», qui sépare l'enfance de la maternité. La jeune
+fille arabe est toujours un enfant, et c'est par là qu'elle donne le ton
+(de même que la vierge Hellène) à la poésie amoureuse toute naïve qui
+refleurit depuis trois mille ans autour des mers levantines.
+
+Volontairement naïve est cette poésie, et sincèrement, et à propos. Que
+de sottises critiques n'avons-nous pas lues sur la «fausse naïveté», sur
+la «mièvrerie» de Daphnis et Chloé,--pour prendre cet exemple d'amours
+orientales. Mais Chloé a treize ans![7] et comment une petite bergère
+éolienne de treize ans s'exprimerait-elle selon la vraisemblance, si
+elle ne montrait pas ses façons puériles de sentir, de pleurer, de
+parler ou de se taire?
+
+Les amantes qui sont nées dans nos pays froids, où tous les printemps
+sont en retard, même celui de la jeunesse humaine, éprouvent leurs
+premières passions à l'âge où leur éducation intellectuelle est
+terminée. Il est tout naturel qu'elles mêlent le monde abstrait au
+nouveau monde physique dont l'éveil bouleverse leurs âmes déjà grandes.
+Qu'une Mecklembourgeoise de vingt-quatre ans réponde «Infini» à qui lui
+dit «Amour», et personne ne s'en étonnera; elle peut disserter comme il
+lui plaît sur les affinités mystérieuses des êtres et même établir une
+corrélation raisonnable entre le mouvement circulaire des planètes et le
+manège du lieutenant qui gravite autour de sa blonde personne. Elle a eu
+tout le temps d'apprendre sa philosophie. Souvent même elle a fait le
+tour des vanités psychologiques et, vierge comme la Rosalinde de
+Shakespeare, elle pourrait dire comme celle-ci, lisant son premier
+billet doux: «Love is merely a madness.»
+
+Mais une enfant de douze ans! A quoi peut-elle comparer les premières
+voluptés de son corps si ce n'est aux premières joies matérielles et
+simples qu'elle a pu goûter? Dira-t-elle que le désir est plus amer que
+le regret? non, mais «doux comme le miel» parce qu'elle est à l'âge où
+l'on aime le miel, et parce que la douceur des lèvres sur les lèvres,
+sensualité mal connue d'elle encore, ne lui rappelle guère que sa
+gourmandise.
+
+Et voilà pourquoi le Cantique des Cantiques chante ainsi le bonheur
+d'aimer: «Il y a, sous ta langue, du miel et du lait[8].» Voilà comment,
+dans la plupart des poèmes arabes que l'on va lire, les métaphores même
+les plus complexes ne quitteront jamais le champ des réalités pour celui
+des abstractions. Ce n'est point que les poètes orientaux ne puissent
+briser le cercle des images visuelles; c'est que, lorsqu'ils parlent
+d'amour, ils doivent se refaire une âme d'enfant, par la nécessité même
+du sujet.
+
+
+II
+
+Cette très jeune amante, cette femme-enfant, où et comment le poète la
+rencontre-t-il?
+
+Est-ce à travers tous les dangers, au moyen de tous les artifices,
+ruses, fourberies et stratagèmes, dont la légende accréditée chez nous
+charge les mœurs orientales? est-ce dans cette forêt de mystères et
+d'embûches que les aventures d'amour poursuivent là-bas leurs fins
+naturelles?
+
+Non; ceci n'est vrai que d'Alger, du Caire ou de Bagdad, cités
+exceptionnelles de ce grand peuple errant et libre qui est la famille
+arabe. Et même là, tant de secrets et de luttes insidieuses autour de
+la femme ne sont ordinairement que les péripéties, de l'adultère: sujet
+de contes et non de poèmes. L'innombrable littérature musulmane[9] où
+les complexités de l'adultère forment si souvent la trame du récit,
+excuse l'erreur où nous tombons lorsque nous nous imaginons volontiers
+l'amant arabe à cheval en pleine nuit sur un mur de harem avec un
+coutelas entre les dents et deux pistolets à la ceinture. Une telle
+posture n'est pas habituelle aux poètes, et si elle est encore ici
+romantique et byronienne elle ne pourrait pas servir d'illustration aux
+mœurs pastorales de la vieille Arabie.
+
+Pastoral est en effet, essentiellement, le peuple arabe. Les Maures et
+les Mauresques des villes forment un rameau si différent de la souche
+originelle qu'il en semble presque étranger. Si les poètes terminent
+souvent leur vie chargée de gloire à la cour du Khalife, la plupart sont
+nés dans les plaines où la vie antique reste simple et à peu près
+immuable depuis les origines. Si quelques-uns, comme Abou-Nouas,
+célèbrent sur commande les maîtresses du souverain, la plupart
+continuent de chanter, avec le frisson de leur jeunesse lointaine, les
+jeunes filles de leur patrie, Yémen tout en fleurs, Liban couronné
+d'ombres, bords du Nil éblouissant et silencieux.
+
+Là, et surtout en Arabie, si la femme mariée est sévèrement tenue, la
+jeune fille l'est beaucoup moins; non pas qu'on lui pardonne une faute
+éventuelle, mais parce qu'on la croit moins capable de la commettre et
+parce que le mariage précoce ne lui permet pas souvent d'égarer ses
+premiers désirs.
+
+Ce n'est pas pour elle sans doute que le Koran édicte son fameux verset
+sur la décence des femmes[10], car elle est à peine vêtue d'une chemise,
+et dans bien des contrées, jusqu'au XIXe siècle, cette chemisé même
+ne lui est pas donnée avant son mariage.
+
+Gabriel Sionite, savant religieux des Maronites du Liban, qui devint, en
+1614, professeur d'arabe au Collège de France, nous dit son étonnement
+d'avoir rencontré dans les rues du Caire «des jeunes filles de 14 à 15
+ans qui n'éprouvaient pas de pudeur à se promener sans aucune chemise,
+sans aucun voile, absolument nues»[11]. Il ajoute qu'aux environs du
+Caire et surtout sur la route de Jérusalem, cette nudité était la tenue
+ordinaire des jeunes filles au-dessous de quinze ans. Les caravanes
+chrétiennes voyaient sortir des villages cinquante jeunes personnes
+extrêmement honnêtes, mais toutes dans le costume d'Ashtoret, et comme
+il fallait bien s'adresser à elles pour acheter des provisions, cela
+n'allait pas sans péril de faiblesse pour les bons Maronites pèlerins.
+
+Deux siècles plus tard, le grand ethnographe de l'Égypte, E. W. Lane,
+fait la même observation. «J'ai vu maintes fois dans ce pays, écrit-il,
+des femmes dans toute la fleur de la jeunesse et d'autres d'un âge plus
+avancé, n'avoir rien sur le corps qu'une étroite bande d'étoffe autour
+des hanches[12].»
+
+Si même nous quittons l'Égypte pour l'Arabie propre, où la race est
+pure, nous trouvons çà et là une simplicité de costume qui n'est plus
+individuelle, mais ethnique. Le témoignage de Bruce est net. Entre
+l'Hedjaz et l'Yémen, au berceau même de la poésie arabe, il note en ces
+termes ce qu'il a vu: «Les femmes vont nues, comme les hommes. Celles
+qui sont mariées portent pour la plupart une espèce de pagne qui leur
+ceint les reins; mais quelques-unes n'ont rien du tout. Les filles de
+tout âge sont entièrement sans habits[13].»
+
+Gardons-nous de généraliser: nudité de la femme en pays arabe signifie
+presque toujours indigence[14]. J'insiste néanmoins sur ce détail parce
+qu'il pose dans une familiarité singulièrement «pastorale» en effet les
+rapports entre jeunes gens.
+
+Nue, ou à peine couverte d'une chemise flottante, c'est tout un, la
+jeune fille des tribus arabes proprement dites n'a guère de secrets à
+cacher devant les hommes même qui ne la courtisent point. Le seul
+respect de sa virginité la protège, avec la crainte de son père, et
+celle de Dieu.
+
+Elle n'a pas, comme la mauresque, autour de sa personne précieuse, le
+triple voile, les pantalons lacés, les robes abondantes, l'enceinte des
+murailles et les ferrures des portes. Dès qu'on la touche elle est
+prise, si l'on ose la toucher, et si elle le permet.
+
+Elle marche avec ses sœurs par les sentiers des champs, elle parle
+aux hommes qui passent, elle sait très bien entendre les vers d'amour et
+elle sait aussi leur répondre.
+
+Un orientaliste a écrit que l'Arabie Heureuse était le seul pays où l'on
+pût mettre convenablement en scène la poésie bucolique[15].
+
+
+III
+
+Le type arabe est le chef-d'œuvre de la grande famille sémitique, et
+par certaines excellences de beauté, il passe, même le type grec,
+orgueil de la famille rivale.
+
+Incomparable par l'élégance de la stature, la force délicate et fine des
+attaches, la souplesse, la grâce et la vigueur du torse, la noblesse de
+la main, la lumière du regard, il se présente avec une majesté si
+naturellement royale, qu'il semble seul créé pour se draper dans la
+pourpre, apparaître à cheval et tirer l'épée.
+
+Tel est l'homme de la race.
+
+La femme, nous ne voulons pas la décrire ici avec ce que nous
+apprennent nos yeux européens. D'ailleurs, que nous apprendraient-ils?
+Les vierges arabes nous sont inconnues comme les femmes antiques, et le
+voile qui les recouvre vaut la pierre du tombeau. Sur quelques visages
+entrevus dans l'éclair de la surprise nous n'entreprendrons pas de juger
+ceux qui sont restés cachés. Les poètes seuls sauront nous peindre ce
+qu'ils ont pu seuls voir et chérir[16].
+
+La première des beautés qui les attirent est la chevelure qu'ils
+décrivent somptueusement.
+
+ Les tresses de ses longs cheveux descendant jusqu'à sa taille et
+ ressemblent à des grappes noires.
+
+Ou bien:
+
+ Dans les boucles de ses cheveux, le peigne disparaît. Elle laisse
+ tomber ses cheveux, ils roulent dans la poussière.
+
+Le Khalife Yâzid dit mieux encore:
+
+ Est-ce la nuit qui tombe, ou vos cheveux lisses et noirs?
+
+Le visage est souvent représenté comme une apparition au milieu des
+cheveux ou des voiles. Voici un vers magnifique de Tharafa:
+
+ Son visage est enveloppé par le manteau du soleil.
+
+On la compare aussi à la lune, sur laquelle le voile passe comme un
+nuage léger.
+
+ * * * * *
+
+Les yeux sont découverts même quand le voile est posé. Leurs paupières
+sont noires, poudrées de khôl; les sourcils peints étendent au-dessus du
+regard leur ligne allongée; plus les yeux sont obscurs et plus ils sont
+beaux.
+
+ J'ai vu des violettes dans un jardin; leurs feuilles étaient
+ brillantes de rosée. Et chacune était belle comme une jeune fille
+ aux yeux noirs qui a des larmes sur les paupières.
+
+Ce regard humide est celui que les poètes rappellent le plus volontiers:
+
+ Elle m'a regardé langoureusement avec les paupières d'une femme qui
+ s'est mis de l'eau sur les yeux.
+
+Et les yeux sont toujours «de gazelle» est-il besoin de la dire? Les
+joues «de jeune gazelle brune» se rencontrent aussi, mais elles sont le
+plus souvent roses et parfois même très colorées.
+
+ * * * * *
+
+Rouge sombre, presque noire nous est peinte la bouche par antithèse avec
+la blancheur des dents.
+
+ Elle rit de sa bouche sombre et montre des dents blanches comme des
+ fleur d'anthémis arrosées de soleil, et ses gencives sont poudrées
+ de khôl.
+
+Quand les poètes parlent de bouche ils ne se bornent pas à la décrire
+de loin. Nabiga dit d'une jeune femme:
+
+ Elle désaltère celui qui couche avec elle, par sa bouche aux dents
+ tranchantes, sa bouche délicieuse et fraîche comme le vin après le
+ sommeil.
+
+Le cou est droit comme le cou d'un jeune animal, et il est ferme sous la
+main. C'est là que le baiser commence:
+
+ Les parfums sont plus odorants sur la nuque d'une belle fille aux
+ joues éclatantes.
+
+Mais la beauté du visage ne serait que peu de chose si celle du corps ne
+se révélait par un triple caractère que tous les poètes arabes
+s'accordent à louer: fermeté des seins, finesse de la taille, ampleur de
+la croupe.
+
+Les jeunes filles:
+
+ Elles cherchent à cacher leurs seins gonflés qui ressemblent aux
+ grenades.
+
+Une chanteuse:
+
+ Par la fente large de sa robe elle montre à l'amant qui la touche
+ une mamelle grasse et toute blanche.
+
+Une maîtresse:
+
+ Elle a pris mon cœur avec ses yeux... avec ses seins magnifiques
+ où se pose un collier de corail.
+
+Pour faire en quelque sorte équilibre avec la puberté triomphante de la
+poitrine, le poète admire
+
+ Une croupe faite pour se poser sur un coussin.
+
+Il est fier de son amie, parce que:
+
+ Sa croupe ressemble à une dune de sable et la naissance de ses
+ cuisses est grassement plissée.
+
+Ces poésies s'adressent, il est vrai, à des amoureuses de douze à quinze
+ans, mais qui sont, comme on le voit, des fillettes assez dodues.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, s'il faut aller jusqu'où les écrivains orientaux achèvent leurs
+descriptions, un court fragment pourra suffire à compléter ce tableau
+sommaire:
+
+ Si tu la touches, tu prends à pleine main un sexe solide et
+ saillant qui remplit presque toute la paume[17].
+
+Parfois le poète est plus concis, et au lieu de décrire une à une les
+beautés de sa maîtresse, il la peint en une seule phrase, mais avec
+quelle intense et profonde poésie:
+
+ Je charme les jours de pluie (bien que la pluie à elle seule me
+ soit agréable) sous une tente soutenue par des pieux, avec une
+ fille délicate qui porte des anneaux et des bracelets suspendus à
+ ses membres comme des fruits.
+
+Les métaphores ont presque toujours une extrême simplicité de termes
+dans leur magnification même. Elles sont prises de la nature, du ciel et
+du sable, des fleurs et des eaux. Elles n'ont pas, ou rarement, la
+complexité précieuse et pénible des métaphores persanes qui seraient
+souvent incompréhensibles sans les traités de rhétorique par lesquels
+les Persans expliquent leurs poètes[18]. Si l'on n'emploie guère en
+arabe que cinq métaphores courantes pour désigner les sourcils, les
+Persans se vantent d'en former treize[19]. Si le visage est symbolisé de
+huit manières en arabe, les Persans prétendent pouvoir le comparer à
+quarante-cinq objets[20]. Ce n'est pas que leur langue soit plus riche,
+au contraire; mais leur poésie plus cérébrale que réellement passionnée,
+s'abandonne aux divertissements.
+
+L'Arabe, lui, pourrait se passer de la métaphore, puisqu'il a le
+synonyme, grâce à l'immensité de son vocabulaire. Chaque mot qu'il
+emploie fait image et néglige son épithète comme un vêtement inutile à
+sa splendeur; mais parfois il la ramasse, l'accumule, s'en pare et s'en
+glorifie, et revêt en passant la métaphore classique avec une sorte de
+respect pour ce très ancien costume consacré par les âges.
+
+Tel décrit simplement:
+
+ Ses cheveux bouclent... Au milieu des tresses roulées, ou
+ flottantes disparaissent les peignes.
+
+Tel autre qualifie avec exubérance:
+
+ Je connais une dame au ventre étroit: elle a des cheveux embaumés
+ d'ambre, noirs comme les corbeaux, abondants, nattés.
+
+S'ils reprennent indéfiniment les figures traditionnelles, ils savent à
+merveille renouveler leur charme. Après avoir cent fois comparé à des
+perles les dents de son amie, Abi-Ouardi nous enchante par cette simple
+tournure de phrase:
+
+ Ton collier le plus beau est celui de tes dents.
+
+S'ils inventent c'est avec prudence et logique. El Ançari compare deux
+yeux à des lacs languissants bordés par la rive noire de la paupière;
+et, dans sa langue, la métaphore est toute naturelle puisque le mot
+عين signifie à la fois «œil» et «source». Abi Ouardi parle
+de «paupières en larmes, gonflées comme des mamelles pleines»--et nous
+ne songeons pas à trouver l'image hyperbolique, tant elle est juste.
+
+Moins voluptueux (ou d'autre façon) que les Hindous, ils s'attardent
+moins qu'eux à peindre la femme transfigurée par le plaisir passé,
+abattue par la lassitude des sens. C'est debout et prête à les vaincre,
+c'est fière et vierge qu'ils l'admirent, comme si leur amour était un
+combat où le plaisir de lutter est à plus haut prix que la victoire
+elle-même.
+
+Ils aiment à figurer l'héroïne de leurs poèmes tantôt comme une
+«gazelle» qu'on poursuit à la chasse, tantôt sous la forme d'une «lance»
+que l'on saisit, flexible et fine.
+
+Ses yeux belliqueux menacent ceux qu'ils regardent sous les «petites
+épées noires» qui sont les cils; et les longues mèches de sa chevelure
+sont les «serpents» qui la défendent: les serpents protecteurs de sa
+virginité.
+
+
+IV
+
+Telle est, fleurie de métaphores et d'hyperboles, la beauté de la femme
+arabe vue par son poète; mais nous n'aurions même pas esquissé le groupe
+formé par les deux amants si nous n'admirions pas, en terminant, la
+vénération que la femme inspire et qu'on ne le lui dénie jamais,--du
+moins dans le style poétique.
+
+Nous parlions plus haut de la familiarité patriarcale qui rapproche
+nécessairement les jeunes gens d'une même tribu. Elle s'arrête au
+premier amour.
+
+Quel que soit le rang du poète, fils d'esclave comme Antar, ou Khalife
+comme Yazid, et quelle que soit la femme dont il se dise épris, l'amour
+monte de l'un à l'autre; il reste un hymne même lorsqu'il est une
+chanson.
+
+L'amant respecte cet amour. Il l'honore et d'abord il le cache.
+
+Presque jamais nous ne savons quelle est la jeune fille aimée. On ne
+nous dit rien qui la désigne. A partir d'une certaine époque, on la
+travestit sous un nom d'homme; et entendez bien que cela est par pudeur,
+non du tout par perversité. Dans les premiers âges de la poésie arabe,
+l'auteur déroutait les curiosités en disant toujours: c'est une veuve.
+Entendez bien aussi que cela n'était jamais vrai.
+
+Mille délicatesses de sentiments naissent de cette passion qui connaît
+le secret. On ne lira pas sans étonnement l'un des plus sensuels poètes
+de l'école d'Ebn-el-Farid écrire ce vers pétrarquisant:
+
+ Je demande où elle est: et elle est en moi[21].
+
+On admirera cette très jolie expression d'une jalousie qui ne veut pas
+douter:
+
+ Donne-moi ta fidélité, puisque tu ne peux pas me donner ta
+ présence[22].
+
+On lira pour la première fois, chez un poète du VIIe siècle, cet
+enfantillage charmant et qui semble du XIXe:
+
+ J'aime le nom de Leila. J'aime les noms qui ressemblent au
+ sien[23].
+
+On verra partout la passion se hausser jusqu'à la tendresse, jusqu'à
+l'avènement du baiser: «L'étreinte rapproche-t-elle vraiment davantage?»
+dit Ebn-el-Roumi[24].
+
+Partout enfin on reconnaîtra ce respect de la vierge et de l'amante,
+sous la forme à la fois pompeuse et discrète, ardente et chaste, qui est
+restée celle de nos mœurs françaises et que nous appelons d'un mot
+inconnu des anciens: la galanterie.
+
+En effet, qu'on y prenne garde; il ne s'agit pas ici d'un rapprochement;
+il y a filiation entre cet esprit et le nôtre.
+
+La plus belle époque de la littérature arabe est celle qui précède le
+siècle des croisades. Nos premiers chevaliers sont entrés en Orient au
+milieu de la splendeur dont elle témoignait, car la littérature est le
+miroir des temps. Haroun-el-Raschid était mort depuis plusieurs siècles
+déjà. La civilisation musulmane s'affinait à son apogée. _Feros victores
+cepit._ Si l'on ne fait pas remonter plus avant dans l'histoire la
+noblesse française, c'est qu'en vérité elle n'existait point avant que
+la noblesse arabe ne lui eût donné sa forme, son incomparable modèle. Le
+caractère français dans sa forme actuelle date de cette Renaissance
+suscitée par les croisés. Beaucoup des qualités dont nous sommes le plus
+fiers sont dues à l'influence durable des mécréants vaincus sur ces
+victorieux. Il est certain qu'en particulier si le mot «galanterie» est
+presque intraduisible dans les langues germaniques, s'il exprime une
+nuance d'égards qui est purement française ou espagnole, c'est que les
+deux grands peuples à l'Occident du Rhin se sont trouvés encore presque
+barbares, sous le resplendissement de la civilisation sarrasine. Dans
+cette longue marche à travers le monde, du foyer de Hunding aux palais
+de Saladin, nous avons changé d'exemples et de vertus traditionnelles:
+il y a cette distance entre le nom de Frank et celui de Français.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+LA DÉSESPÉRÉE
+
+
+Ce logement d'ouvriers comprenait deux pièces et une toute petite
+cuisine, mais aucune des chambres n'était assez large pour contenir à la
+fois les deux lits de la famille. Dans la première couchaient les
+parents avec le dernier-né. Dans la seconde était l'autre lit, pour le
+fils et les petites filles: Julien, dix-huit ans; Berthe, quatorze, et
+Sylvanie, neuf ou dix.
+
+Depuis plus d'une heure tous étaient couchés. Dix heures venaient de
+sonner à l'église de Grenelle. L'air lumineux et doux de la lune et de
+la nuit descendait par la fenêtre ouverte, dans la chambre des
+«enfants». Tous trois reposaient sur le côté, Julien tournant le dos à
+la petite qui dormait au bord du matelas; et Berthe s'allongeait en face
+de son frère, la joue sur le bras, les yeux grands ouverts.
+
+Julien lui toucha la jambe:
+
+--Tu ne dors pas?
+
+Elle fit nerveusement:
+
+--Et toi?
+
+Il fixa quelque temps ses yeux sur les siens et reprit en lui serrant le
+genou dans sa main affectueuse:
+
+--Tu penses à lui?
+
+Elle ricana:
+
+--Et toi, tu penses à elle?
+
+Soulevé sur un coude, il secoua très doucement la tête avec un regard
+plein de pitié aimante, un regard de grand frère qui a déjà vécu et qui
+sait ce que c'est qu'un premier amour. Berthe, serrant les dents pour ne
+plus parler, avait pris le bout de sa natte entre ses doigts et elle
+ajustait machinalement le petit nœud, fait d'une ganse noire, qui
+étranglait la mèche blonde.
+
+--Pauvre gosse, reprit-il, pauvre petite gosse, sais-tu comme tu as
+changé depuis l'autre mois? Tu ne dors plus de la nuit, tu ne manges
+plus, tu n'as plus de couleurs ni de santé. Est-ce que ça va durer
+longtemps, cette vie-là?
+
+Elle répondit avec tranquillité:
+
+--Probable que non. Je me suicide demain.
+
+D'un seul mouvement, il l'empoigna par les épaules et la maintint en
+tremblant des deux bras:
+
+--Tu te... Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu as dit? Es-tu folle?
+
+D'abord, elle se blottit la tête, comme si elle craignait d'être giflée,
+puis, perdant soudain toute contenance, elle ne put retenir ses joues de
+se contracter, ses larmes de jaillir, et ce fut en sanglotant qu'elle
+répéta tout bas dans le silence de la chambre:
+
+--Oui, je me tue, Julien; oui, je me tue... On n'entendra plus parler de
+moi... Ça sera fini de Berthe une bonne fois et maman sera contente,
+puisque je suis si vicieuse, qu'elle dit, si potée à mal tourner... Le
+bon Dieu sait pourtant que c'est pas vrai, que j'ai rien fait de mal
+avec personne, même avec mon petit ami... Je me tue comme ça, je ne peux
+plus durer, j'ai trop de malheurs dans la vie... Depuis que je suis au
+monde, j'ai eu que des coups, tout le temps des coups, et des mots comme
+à la dernière des dernières... Je travaille mes douze heures par jour,
+je fais tout ce que je peux d'ouvrage, et le samedi, quand je rapporte
+mes quatre francs cinquante de ma semaine, maman ne rate pas de me dire
+que ça ne paie pas ma nourriture et les bottines que j'use en courses...
+Eh bien! voilà, quand je serai noyée, je ne coûterai plus rien à
+personne et ça sera tout débarras. J'irai demain à l'île des Cygnes, on
+n'a qu'à se faisser glisser, j'aurai plus de courage qu'à me jeter d'un
+pont. C'est bien décidé, va, Julien, on peut se dire adieu jusqu'à
+demain la Morgue.
+
+ * * * * *
+
+Julien comprit que cette grande douleur devait avoir une autre cause. Il
+prit sa petite sœur dans ses bras, et quand sa propre émotion lui
+permit d'articuler deux mots, il lui dit à l'oreille:
+
+--Et Jean?
+
+Alors les sanglots redoublèrent.
+
+Mon petit Jeannot, mon petit Jean, pleurait-elle; mon _beau_ petit Jean!
+
+--Voyons, raconte-moi, Berthe, il faut dire tout, maintenant; depuis
+quand vous connaissez-vous?
+
+--Depuis le 14 de l'autre mois.
+
+--Où est-ce que tu l'as rencontré?
+
+--Boulevard Montparnasse.
+
+--Comment ça?
+
+--Sur un banc.
+
+Et, de question en question, il parvint à savoir, mais lentement et à
+grand effort, tout le secret de cette pauvre petite existence qui
+voulait déjà s'anéantir.
+
+«Jean» était un ouvrier de seize ans, à peine sorti de l'apprentissage
+et bon ouvrier autant qu'on pouvait croire celle qui parlait de lui. (Il
+avait toutes les qualités.) Lui et elle s'étaient rencontrés par un de
+ces hasards de Paris, qui, parmi trois millions d'hommes, réunissent
+deux amoureux. Il l'avait trouvée gentille, elle était devenue folle de
+lui et tout de suite ils étaient montés jusqu'à ces grandes passions
+sentimentales, qui transforment si vite deux enfants en personnages de
+tragédie.
+
+Le jeune homme n'avait nullement essayé de séduire cette modiste de
+quatorze ans à la façon d'un bourgeois qui l'eût suivie sur le
+trottoir. Très honnêtement il lui avait demandé sa main, comme on la
+demande dans le peuple de Paris, entre fiancés qui ont déjà l'âge du
+travail indépendant, sans avoir atteint l'âge des noces. C'est-à-dire
+qu'il lui avait offert la vie commune, l'entrée en ménage et le serment
+de s'aimer toujours. Plusieurs soirs de suite il vint la prendre à la
+sortie de l'atelier pour causer avec elle tout le long du chemin sans
+trop retarder l'heure de son retour, et tout fut décidé entre eux,
+jusqu'à la chambre qu'ils loueraient, jusqu'au budget de leur avenir. Il
+gagnait quatre francs par jour, elle soixante-quinze centimes; c'était
+assez pour vivre tranquillement, et même pour avoir un bébé. Une fois ou
+deux ils s'attardèrent dans les squares écartés, derrière les massifs,
+sans échanger d'autres voluptés que celles du bras autour de la taille
+et de la bouche sur la bouche; mais cela seul suffisait bien à les
+empêcher de dormir la nuit suivante.
+
+Ils en étaient là, quand la petite Berthe commit l'imprudence de se
+laisser surprendre par une voisine, à la limite de son quartier. La mère
+en fut vite avertie; la scène qui suivit, je la laisse à penser. La
+pauvre fillette fut battue pendant vingt minutes, et, à chaque coup, sa
+mère lui criait un des innombrables mots qui désignent les prostituées,
+ou une des phrases qui expriment le plus crûment l'emploi de leur temps.
+A dater de là, elle alla chaque soir prendre sa fille à l'atelier,
+quitte à lui reprocher le long de la route l'heure que cela lui faisait
+perdre; et ce fut, entre Berthe et Jean, la séparation brutale.
+
+ * * * * *
+
+Julien écoutait la petite désespérée qui pleurait à chaque mot, à chaque
+souvenir, et frémissait de la bouche comme une agonisante. Il y avait
+des larmes partout, sur le traversin, sur la chemise, au bord du drap,
+tout le long du bras et des mains.
+
+Gronder les fillettes qui parlent de suicide, les traiter de sottes et
+les intimider par la menace ou la violence, c'est la première idée qui
+vient à l'esprit. Mais Julien connaissait bien le caractère de sa petite
+sœur; il savait qu'elle ferait comme elle avait dit et qu'il n'y
+avait pas deux moyens de lui rendre le goût à la vie.
+
+--Tu le reverras, dit-il, je m'en charge. Tu le reverras demain, et pas
+pour un moment. File avec lui, ma Berthe, ils ne vous trouveront pas
+quand vous serez montés a Belleville...
+
+De nouveaux sanglots l'interrompirent:
+
+--On se reverra plus... Il part, demain, au matin... Il m'a écrit à
+l'atelier... Il s'est mis dans l'idée que j'ai un autre amoureux, parce
+que j'ai pas trouvé moyen qu'on soit ensemble depuis quinze jours... Il
+me dit qu'il m'attendra ce soir à l'île des Cygnes jusqu'à minuit, sous
+le pont du chemin de fer en cas qu'il pleuvrait, et que si je n'arrive
+pas, qu'il part à Saint-Étienne où que son oncle l'emploiera... Je peux
+pas sortir d'ici la nuit, mais j'irai demain à la même place et je serai
+contente de mourir juste à l'endroit qu'il m'attendait.
+
+Julien sauta du lit:
+
+--Veux-tu bien t'habiller tout de suite! En voilà des histoires de
+l'autre monde pour une nuit de plus ou de moins que tu resteras chez
+nous! Les onze heures ne sont pas sonnées. Tu vas te nipper en cinq
+minutes, et, comme je ne veux pas te laisser seule faire la rue de Javel
+à cette heure-ci, je descends avec toi, ma gosse, on ne te dira pas de
+boniments.
+
+Berthe, égarée de surprise et soulevée de joie, se laissa glisser du
+lit, courut vers la chaise, prit ses bas, ses jarretières, sa chemise...
+Elle ne quittait pas son frère du regard, et se frottait les yeux, l'un
+après l'autre, un peu pour essuyer ses larmes, mais surtout pour être
+sûre qu'elle avait bien vu, bien compris, que son Julien ne se moquait
+pas d'elle, qu'elle allait sortir, partir, ne plus se tuer, ne plus
+avoir de peines et entrer de toutes ses forces dans tous les bonheurs de
+la vie.
+
+Elle était haletante et légère; un sourire continuel lui laissait la
+bouche ouverte dans un épanouissement de joie. Elle ne savait plus bien
+ce qu'elle faisait; après avoir mis ses bas, elle les jeta, en prit
+d'autres, atteignit dans l'armoire sa belle chemise, avec un petit
+pantalon neuf qu'elle s'était festonné elle-même. Avant de s'habiller,
+elle empoigna une éponge humide, la frotta sur son corps, de la tête aux
+pieds, et s'essuya d'un torchon propre. Elle avait caché au fond d'un
+tiroir pour un sou de poudre de riz; elle s'en mit sur le bout du nez,
+sur le front et sur les joues. Se coiffer, maintenant! elle avait
+oublié. En trois tours de doigta sa tresse fut dénattée, peignée d'un
+coup de peigne si hâtif qu'elle arracha quarante cheveux; les épingles
+de fer et de celluloïd étaient là au coin de la cheminée; bien vite,
+tout fut relevé, fixé, bouffé, lustré, arrondi. Elle attrapa sa jupe du
+dimanche, sa chemisette à pois rouges toute fraîche empesée, sa ceinture
+de cuir et sa cravate rose, puis son unique paire de bottines, son
+canotier, son parapluie, tout ce qu'elle possédait enfin.
+
+--Tu n'es pas prêt encore! dit-elle à Julien.
+
+Il ne s'en fallait que d'un instant.
+
+Comme ils allaient franchir la porte, elle aperçut, dormant toujours au
+bord du matelas, sa petite sœur Sylvanie que rien n'avait éveillée.
+
+--Pauvre Ninie, dit Berthe en penchant la tête. Il n'y a qu'elle que je
+regrette le jour que je pars d'ici. Toi, tu viendras me voir, dis,
+Julien? On s'écrira, poste restante?... Mais qu'est-ce que maman va te
+dire, quand elle verra que suis filée? Tu n'as pas fini d'en entendre!
+
+--Je ne rentrerai pas non plus, fit Julien plus tristement. Tu avais
+raison, tout à l'heure. Si tu penses à Lui, je pense a Elle.
+
+
+
+
+LIBERTÉ POUR L'AMOUR
+
+ET POUR LE MARIAGE
+
+ C'est une des superstitions de l'esprit humain d'avoir imaginé que
+ la virginité pouvait être une vertu.
+
+ VOLTAIRE.
+
+
+
+
+I
+
+LIBERTÉ POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE
+
+
+Ou vient de publier la statistique de la natalité française pendant
+l'année dernière. Les chiffres baissent d'année en année. La
+dépopulation suit sa marche avec une constance désormais certaine.
+Depuis treize ans, il naît en France 800,000 enfants par an. Il en naît
+1,600,000 en Allemagne. M. Bertillon, par une opération mathématique du
+genre le plus simple, en conclut que dans sept ans d'ici chacun de nos
+soldats aura deux adversaires. Le présage est à retenir.
+
+Pendant quelques jours, comme tous les ans à pareille époque, nous
+allons entendre une lamentation bruyante dans la presse et à la tribune.
+Des gens ouvriront de larges bras, baisseront la barbe et secoueront le
+front. On soupirera: «Pauvre France!» On dira aussi: «Décadence des
+mœurs!» Et la Chambre, par l'organe d'un orateur complaisant,
+accusera l'imprévoyance et l'égoïsme de chaque citoyen en particulier,
+sans se demander si elle n'a pas une part de responsabilité dans la
+situation qu'elle déplore.
+
+ * * * * *
+
+Le mal est simple et net: les naissances baissent. Le programme de
+combat est simple également: influer de telle sorte sur les mœurs
+publiques que le nombre des naissances s'accroisse. Jamais vous
+n'obtiendrez un résultat sérieux avec des mesures latérales comme la
+levée d'un impôt sur les célibataires et autres balivernes d'opéra
+bouffe. Vous savez bien qu'ainsi vous frapperez M. N., qui a donné au
+pays, par voie de bâtardise, quatre soldats vigoureux, et qu'en même
+temps vous exempterez M. X., avec sa femme légitime qui pourrait être
+féconde mais qui préfère ne l'être point.
+
+Vous ne réussirez pas davantage en promettant 45 fr. par an aux
+ouvrières qui voudront bien mettre sept enfants au monde, et elles vous
+diront pourquoi, si vous les interrogez.
+
+Enfin, je reconnais que le droit de vote est un droit important, bien
+que je n'en use guère; mais il me semble que si j'étais mineur,
+terrassier ou maçon, et si je n'avais pas d'autres raisons de créer sept
+enfants misérables dans une petite chambre basse, l'honneur de voter
+deux fois pour mon conseiller municipal ne m'éblouirait pus au point de
+me rendre sept fois père.
+
+Non. Agir sur la situation démographique d'un peuple, faire monter le
+chiffre des naissances annuelles grâce à des mesures législatives aidées
+de propagandes morales, ce n'est pas d'abord une question de primes, de
+petits impôts, ni de vote plural, c'est, avant tout, en bonne raison:
+
+1º Délivrer les jeunes gens de tout les entraves que la société apporte
+au rapprochement des sexes;
+
+2º Faire en sorte que la femme, âpres avoir conçu, ne soit pas amenée
+bientôt à s'en repentir et à s'en cacher.
+
+Or, s'il est vrai que le législateur et les classes dirigeantes exercent
+une influence quelconque sur la natalité en France, ils l'exercent, on
+le sait assez, précisément dans le sens contraire à celui-ci.
+
+En effet, que se passe-t-il? On parle de propagande; quelle propagande
+fait-on dans la campagne et dans les faubourgs? Celle de la virginité.
+
+Chaque année, de vieilles personnes animées d'un esprit qu'elles croient
+excellent, et confondant la vertu avec la continence selon l'équivoque
+traditionnelle, lèguent des titres de rente aux communes rurales, à
+charge pour les municipalités de couronner solennellement la jeune fille
+la plus «vertueuse». Et de toutes les vertus, quelle est la plus
+illustre aux yeux du donateur? Pourquoi le conseil municipal, la
+fabrique et les pompiers vont-ils entourer sur la Grand'Place cette
+jeune fille à glorifier comme une statue vivante? Est-ce parce qu'elle a
+sauvé la vie de quelqu'un? Non. Est-ce parce qu'elle nourrit de son
+travail ses petits frères ou ses vieux parents? Non; elle est seule et
+orpheline. Est-ce parce qu'elle a donné des fils à la patrie? C'est
+justement parce qu'elle lui en refuse! Si on l'acclame, si on
+l'embrasse, si le préfet la montre au peuple, si on lui joue la
+«Marseillaise», c'est parce que, belle, robuste et saine, elle
+s'opiniâtre contre tous dans la stérilité volontaire.
+
+On reproche aux Carmélites d'être célibataires et vierges, mais quand ce
+même célibat, cette même virginité sont le fait d'une blanchisseuse, il
+n'y a pas assez d'orphéons, de quinquets et de pétards pour annoncer aux
+citoyens qu'on va leur présenter une fille dont la vie est un exemple.
+
+Exemple qu'on peut suivre ou ne pas suivre, dira-t-on. Non pas!
+
+En province, c'est-à-dire parmi 35 millions de Français sur 38, toute
+fille qui devient amante «fait une faute»; le terme est significatif.
+Les commères ne la reçoivent plus. On la fuit. Parfois on l'insulte. Si
+elle est domestique, on la chasse. Si elle est institutrice, on la
+dénonce, car la fornication est un péché mortel, même chez les
+anticléricaux. Vous vous rappelez qu'il y a quatre ans on a décapité sur
+la place de Rennes un petit vicaire de campagne, non parce qu'il avait
+tué son curé (cela n'était nullement prouvé), mais parce qu'on l'avait
+vu l'année précédente sortir d'un mauvais lieu avec un complet à
+carreaux qui fut retrouvé dans sa chambre. Le jury a décidé que quand on
+connaissait une fille de plaisir, on était par cela même capable de
+jeter un octogénaire au fond d'un puits, et le ministère de la justice a
+rejeté le recours en grâce, ce qui indiquait son assentiment.
+
+Pour les autorités comme pour les commères, rien ne recommande mieux un
+homme ou une femme que la modestie des mœurs, c'est-à-dire la
+stérilité. «Ce garçon-là est si rangé! Cette fille n'a jamais fauté!»
+Quand on a dit cela on a tout dit; les portes s'ouvrent, les salaires
+montent; la confiance se donne et l'avenir est sûr. Dans le cas
+contraire, la jeune fille voit se fermer devant elle à peu près toutes
+les maisons, sauf les maisons de tolérance où la police la conduit par
+la main. Veut-elle être maîtresse d'école? buraliste? télégraphiste?
+Les administrations exigent d'elle au préalable un certificat de bonne
+vie et mœurs, et, comme elle ne peut en produire, on biffe sa
+candidature.
+
+Encore lui pardonnera-t-on quelquefois si sa vie intime est discrète et,
+dans tous les cas, inféconde. Mais dès que sa conduite aboutit à sa
+conséquence naturelle, qui est la grossesse, alors tout est perdu.
+
+Il n'y a pas un ménage sur cent, capable de supporter le service d'une
+bonne enceinte. Voilà cette fille dans la rue. Presque toujours son
+amant l'abandonne. Elle n'a pas de gîte, pas de ressources. Si elle
+demande du travail on la traite de gueuse et si elle mendie on la
+flanque en prison.
+
+Oui, je sais bien, l'Assistance Publique la recueille. Savez-vous quand?
+Trois jours avant son accouchement. Et savez-vous quand on la met
+dehors? Le huitième jour si elle n'a pas de fièvre. Elle ne peut pas
+marcher? Qu'elle se couche! Il y a des bancs dans les avenues.
+
+Maintenant, mettons les choses au mieux. Elle guérit à la belle étoile;
+par miracle son enfant ne meurt pas, et par miracle aussi, elle trouve
+un moyen d'existence, dans l'extrême faiblesse où elle est. Ce métier
+lui permettra-t-il de transporter du matin au soir un bébé à la mamelle?
+Presque jamais. Que fera l'État de cet enfant? A Paris, la mère peut se
+présenter aux Enfants Assistés; si elle n'a pas dix mois de séjour on la
+mettra simplement à la porte en lui promettant un pied de terre au
+cimetière de Bagneux dès que son petit sera mort de faim; si elle a dix
+mois de séjour, on examinera sa demande: il y a une chance pour qu'on
+l'admette, quatre ou cinq pour qu'on la repousse, et dans ces derniers
+cas, c'est toujours Bagneux qui reste l'unique assistance.
+
+Mais en province, dans une population qui comprend les onze douzièmes
+des Français, le soin d'assister les femmes en couches est presque
+partout laissé à l'initiative des voisines, qui s'en délivrent bien
+souvent quand elles peuvent donner pour prétexte que l'accouchée n'est
+pas mariée. Elle est malheureuse, mais c'est une gourgandine,
+puisqu'elle a un enfant, et les commères ajoutent: «C'est bien fait!
+Elle n'avait qu'à se mieux conduire!»
+
+Se mieux conduire, vous l'entendez bien, c'est toujours vivre stérile.
+
+ * * * * *
+
+On me répond: «Non. C'est se marier.» Vraiment? Dites donc cela aux
+innombrables filles qui n'ont jamais trouvé de mari! Voilà qui paraît
+tout simple: se marier. Mariez-vous, c'est votre affaire. Mais les
+laides, les pauvres, les filles de condamnés, toutes celles dont
+personne ne demande la main, et qui trouveraient peut-être encore une
+heure d'amour, mais non pas une vie d'affection, pourquoi les
+condamnez-vous, vous l'État, a cette stérilité dont vous souffrez le
+premier? Pourquoi, le jour où elles conçoivent, ne les protégez-vous
+contre aucune avanie, aucun renvoi, aucune misère? Elles avaient rêvé le
+mariage; on ne le leur a pas accordé; elles vous donnent des fils quand
+même et le jour où elles sollicitent une modeste place dans un bureau de
+poste, vous les refusez sans examen?
+
+On me dit encore: «Nous donnons des privilèges au mariage, dans
+l'intérêt même de la natalité, parce que la famille organisée est le
+milieu le plus favorable aux naissances nombreuses». C'est une erreur
+absolue. Le chiffre des naissances est en raison directe du degré de
+promiscuité: très faible dans les ménages bourgeois, très élevé dans les
+quartiers pauvres, et considérable chez les vagabonds. Loin de favoriser
+la conception des femmes, le mariage n'est souvent qu'une école mutuelle
+de stérilité volontaire. Mais j'admets que cette école soit en même
+temps une occasion quotidienne d'heureuses méprises, fût-ce au besoin
+par l'adultère furtif qui nous donne une bonne part des naissances
+légitimes. J'admets aussi qu'on puisse trouver d'autres raisons sociales
+de conseiller l'union régulière, bien que, sur ce point même, il y ait
+beaucoup à dire.--Vous souhaitez, que les jeunes gens se marient?
+
+Pourquoi faites-vous tout ce qu'il faut pour qu'ils ne se marient pas?
+
+Avant d'établir un impôt sur le célibat, on pourrait commencer par
+supprimer l'impôt sur le mariage: tous les frais d'actes, de timbre,
+d'enregistrement et de légalisation qui précèdent l'union civile.
+Déclarer que le pays a un intérêt capital à multiplier ses familles, et
+d'abord refuser d'unir tous les malheureux qui ne peuvent pas payer, ce
+n'est peut-être pas très intelligent. Le total des frais est peu élevé,
+sans doute, mais il n'y a pas de petites dépenses pour les bourses
+vides. Trente francs versés à l'État, cela ait cent pains de moins sur
+la planche: trois mois de nourriture, pour beaucoup. Comment s'étonner
+que le peuple s'abstienne?
+
+Et non seulement ces actes sont coûteux, mais leur nombre est si grand,
+les démarches indispensables à leur réunion sont si compliquées et si
+diverses qu'on ne peut songer à posséder la liasse complète avant six
+semaines de patients efforts. L'État réclame en effet:
+
+Les deux actes de naissance des futurs époux, ou, à leur défaut, des
+actes de notoriété dressés devant le juge de paix et homologués par le
+tribunal du lieu où sera célébré le mariage. S'ils sont nés à
+l'étranger: une double légalisation par les autorités du pays et par le
+ministre des affaires étrangères; la traduction de la pièce par un
+traducteur juré; le timbre du bureau d'enregistrement de
+l'arrondissement.--Deux certificats établissant le temps du dernier
+domicile des futurs époux.--La légalisation de ces deux pièces par le
+commissaire de police de chaque quartier.--Les consentements notariés
+des quatre parents s'ils sont absents.--Les deux enregistrements de ces
+deux consentements.--Si les parents n'existent plus, leurs actes de
+décès, ceux des aïeuls décédés, et les consentements des aïeuls
+survivants qui donnent lieu aux mêmes formalités d'enregistrement.--Le
+livret militaire du futur époux.--Le certificat de contrat délivré par
+le notaire.--Enfin (et je ne compte pas la permission de l'autorité
+militaire si le fiancé fait partie l'armée, ni s'il est veuf l'acte de
+décès de sa première femme, ni, s'il est divorcé, la copie de la
+transcription du jugement qui a prononcé le divorce), enfin, un délai de
+onze jours au moins et parfois de dix-sept jours pour les publications,
+et le certificat de non-opposition délivré par la mairie qui n'est pas
+celle du mariage!
+
+Quand on pense que l'intérêt de l'État est de voir les mariages se
+multiplier, on se demande ce que l'administration pourrait inventer de
+plus si elle préférait qu'on ne se mariât point.
+
+Parmi les dispositions qui précèdent, certaines brillent par une
+absurdité remarquable. Entre autres, celle qui concerne le livret
+militaire. J'entends bien qu'on espère ainsi aider à la recherche des
+insoumis; mais on serait naïf d'escompter, n'est-ce pas, leur
+dénonciation personnelle. En demandant un livret à ceux qui n'en ont
+point, on les met dans l'alternative, ou de rester célibataires, ou
+d'aller fonder une famille à l'étranger. Dans l'un et l'autre cas l'État
+se prive d'un foyer; il est sa propre victime, et loin de retrouver un
+soldat, il perd par-dessus le marché toute une escouade de marmots.
+
+Certaines pièces ont pour but d'établir l'identité des fiancés et de
+prévenir par là les bigamies éventuelles, comme si la menace des travaux
+forcés qui punissent encore chez nous cette variété rare de l'adultère,
+ne suffisait pas à faire réfléchir les maris trop ambitieux. Toutes ces
+protections naissent d'un bon sentiment; on pourrait peut-être ne pas
+les rendre obligatoires, admettre que dans la plupart des cas elles sont
+parfaitement inutiles[25], qu'elles peuvent être inefficaces, et que
+d'ailleurs la bigamie est un crime moins grave que jadis depuis que le
+divorce a fait du mariage civil un engagement transitoire où l'erreur
+est prévue et toujours réparable.
+
+Enfin la Loi, opposant avec une insistance maniaque des obstacles
+toujours nouveaux à des maternités possibles, interdit pendant un laps
+de temps considérable les mariages les plus jeunes, les plus sains, les
+plus féconds si le consentement paternel fait défaut à l'un des fiancés.
+
+Ainsi nous avons, dans les campagnes du Midi et dans toutes les
+populations urbaines du Nord, des jeunes filles qui deviennent nubiles à
+l'âge de douze ou treize ans et qui ne peuvent à dix-huit ans fonder une
+famille où il leur semble bon, si leur père prétend avoir ses raisons de
+leur interdire le mariage. Personne n'a le droit de discuter les motifs
+de l'opposition. Le père invoque des raisons d'argent: c'est fort bien.
+Il se croit d'une meilleure famille que celle du prétendant: il n'y a
+rien à dire. Il préfère garder sa fille malgré elle, sans autres raisons
+à l'appui: c'est encore parfait. La jeune fille, si elle est amoureuse,
+peut choisir ce qu'elle aime le mieux, ou de s'enfuir ou de se suicider.
+Très souvent elle fait l'un ou l'autre. Et ici, comme tout à l'heure, je
+ne distingue pas très bien l'intérêt de l'État.
+
+Mieux encore: le jeune homme n'est libre qu'à vingt-cinq ans. Nous
+touchons aux limites de l'absurde. On estime qu'à vingt-deux ans, un
+homme est assez mûr pour porter les galons de lieutenant. On lui confie
+quatre-vingt-quinze hommes avec la permission de les envoyer--sans le
+consentement de son père--se faire massacrer. Et sans ce même
+consentement on ne lui confie pas une femme qui l'aime assez pour le
+suivre? Il peut fonder une maison de commerce, une usine, une société,
+une colonie, mais non une famille? Il peut être médecin, professeur,
+architecte, chef de mission ou diplomate, mais on lui interdit d'être
+«mari» si tel est le caprice de ses ascendants?
+
+ * * * * *
+
+Il est trop clair que les lois en vigueur n'ont pas été conçues
+spécialement pour favoriser la croissance de la natalité publique. On ne
+saurait s'en étonner. Ceux qui les ont codifiées au commencement de ce
+siècle n'avaient pas les mêmes raisons que nous de regarder l'avenir
+avec appréhension. En outre, l'organisation de la famille française
+s'est achevée sous l'influence du droit canon et du droit romain qui
+revêtaient hier encore un aspect d'éternité et qui nous surprennent
+aujourd'hui par l'imminence de leur déclin.
+
+L'avenir est à ceux qui savent le prédire. Se réformer, c'est se
+conformer à l'évolution irrésistible et lente des sociétés en marche
+vers le but inconnu. Au milieu du siècle dernier, on traitait de
+songe-creux et de lunatiques ceux qui prétendaient aplanir les
+hiérarchies traditionnelles et renverser même la personne du Roi.
+Cependant la jeune Amérique n'a pas eu besoin d'un chef héréditaire pour
+dépasser en quelques années vingt nations vieilles de quinze siècles.
+Ainsi peut-être on reconnaîtra bientôt que la famille elle-même, telle
+qu'elle est ordonnée aujourd'hui n'est pas la base intangible qu'on ne
+puisse alléger sans que tout s'écroule sur elle. On admettra qu'une
+nation vit par le nombre de ses nationaux plutôt que par l'équilibre de
+ses coutumes: c'est une pépinière, ce n'est pas un édifice. On saura
+qu'il vaut mieux pour elle créer des fils bâtards que de mourir stérile.
+On proclamera que nul, pas même l'État, pas même un père, n'a le droit
+de séparer deux êtres jeunes et sains lorsqu'ils ont exprimé la volonté
+de s'unir.
+
+Si j'ose prévoir (et souhaiter) les mesures qu'on adoptera un jour dans
+cet esprit de justice et de liberté féconde, j'imagine qu'elles sont
+contenues dans les propositions du programme suivant:
+
+I.--Combattre par l'enseignement moral l'opinion abominable qui
+représente la maternité comme pouvant être, dans une circonstance
+quelconque, une faute contre l'honneur, un état illégitime et infamant.
+
+II.--Garantir pendant le temps de la grossesse et trois mois après
+l'accouchement les ouvrières et les servantes à gages contre toute
+possibilité de renvoi, à moins de faits délictueux ou criminels dûment
+constatés.
+
+III.--Décréter que le certificat de bonne vie et mœurs, dans le sens
+où l'on entend généralement cette expression, ne pourra être en aucun
+cas exigé à côté de l'extrait du casier judiciaire qui est déclaré
+suffisant.
+
+IV.--Créer, sur toute l'étendue du territoire, des Nourriceries
+d'Enfants Assistés où l'on recueillera jusqu'à la deuxième année tout
+enfant nouveau-né qui, par l'indigence de sa mère, se trouverait en
+danger de mort.
+
+V.--Accorder les droits du mariage à tout couple qui exprimera librement
+la volonté de s'unir devant l'officier d'état civil, sans frais, sans
+délai, sans production de pièces, et sans aucune soumission au
+consentement d'un tiers.
+
+ 24 novembre 1900.
+
+
+
+
+II
+
+HISTOIRE D'UN FIANCÉ
+
+
+Célibataires, le Sénat vous menace d'un impôt égal au quinzième du
+principal de vos contributions. C'est-à-dire qu'un ouvrier qui verse
+trente francs par an à la recette de son quartier, sans compter les
+centimes additionnels, devra désormais donner quarante sous de plus, si
+la loi est votée.--Bien.
+
+Votre voisin nourrit et habille six enfants. Vous, vous payerez deux
+francs par an le droit de vous nourrir tout seul. Le Sénat appelle cela
+«égaliser les charges» et conseiller le mariage aux citoyens français.
+Je ne discute pas.
+
+Lisez maintenant ce qu'il en a coûté à l'un de vos camarades pour avoir
+voulu se marier dans notre doux pays.
+
+L'histoire est typique; elle est complète; et, par-dessus le marché,
+elle est vraie. Il ne lui manque rien pour servir d'exemple.
+
+ * * * * *
+
+Au mois de juin dernier, M. D..., ouvrier mécanicien, ancien
+sous-officier d'artillerie, rencontra Mme X..., qui accepta de
+devenir sa femme.--Il avait trente ans; c'est un âge où l'on est, je
+crois, majeur. D'ailleurs ses parents l'approuvaient. Quant à la jeune
+femme elle était orpheline et divorcée, c'est-à-dire civilement aussi
+libre que possible. Rarement un projet de mariage se présente dans des
+conditions aussi favorables.
+
+M. D... réunit les papiers nécessaires, prit son acte de naissance dans
+son tiroir, son certificat de résidence chez sa concierge, il courut
+chez le commissaire de police pour obtenir la légalisation de cette
+dernière pièce, il se procura, mais à grands frais, les actes de décès
+des parents de sa fiancée; les fit dûment enregistrer, enfin, n'oubliant
+pas même son livret militaire, il se présenta, sûr de lui, à la mairie
+de l'arrondissement.
+
+ * * * * *
+
+«Monsieur, fit l'employé, votre acte de naissante est périmé. Depuis la
+loi de 1897, aucun acte de l'état civil ne doit avoir plus de trois mois
+de date. Faites-en faire un autre, et payez.
+
+--Mais... l'État me demande quel jour je suis né. Je le lui dis. Je ne
+peux pas le lui dire plus clairement une seconde fois. Le nouvel acte
+que je vous apporterai sera identique au premier, puisqu'ils seront tous
+les deux copiés sur la même page du même registre....
+
+--Monsieur, la loi est la loi. Faites une pétition à la Chambre si vous
+n'êtes pas content.»
+
+L'ouvrier se retire docilement. Rentré chez lui, il écrit au maire de
+son village natal, fait queue à la poste le lendemain matin pendant
+vingt minutes pour expédier un mandat de 2 fr. 55, rogne son dîner comme
+son déjeuner, et attend la réponse du maire.
+
+ * * * * *
+
+Deux jours plus tard, coup de théâtre. Un événement imprévu, une lettre,
+un cri de joie: ses parents sont devenus riches. Et alors, d'une heure à
+l'autre, ces mêmes parents qui trouvaient Mme X... charmante tant
+qu'ils étaient pauvres, s'opposent brusquement à son entrée dans la
+famille. Un billet de loterie a fait le miracle. Ils n'ont rien à lui
+reprocher que d'être restée, ce qu'ils étaient, mais c'est assez pour
+qu'ils la refusent, comme une honteuse mésalliance. Supplications du
+fils, discussions, arguments, scènes violentes, rien n'y fait. Il a
+donné sa promesse: cela n'a aucune importance. Il aime: cela n'est pas
+sérieux. Elle aime aussi: on s'en moque bien.
+
+Le héros de cette histoire, un brave homme décidément, n'hésita pas. Non
+seulement il n'alla point chercher ailleurs la belle dot que son père
+voulait lui faire toucher, mais il renonça même à l'héritage promis: il
+fit les sommations.
+
+Savez-vous ce qu'il en coûte à un malheureux ouvrier pour faire établir,
+qu'il est majeur à trente ans, et qu'il a le droit de se marier où il
+aime? Soixante-quinze francs.
+
+M. D... épuisa ce jour-là ses dernières économies, mais il paya. Il y
+eut d'abord un mois de luttes, puis un mois de formalités. Sur ces
+entrefaites, une convocation à passer vingt-huit jours sous l'uniforme
+vint encore retarder le mariage.
+
+Lorsqu'il fut de retour à Paris, notre mécanicien se crut sauvé. Enfin
+tous ses actes étaient en règle, les sommations avaient touché: la voie
+était libre, en un mot.
+
+Il se rendit à la mairie avec sa liasse de papiers et exprima timidement
+le désir de voir les publications affichées le dimanche suivant.
+
+«Monsieur, répondit l'employé avec un gracieux sourire, si vous étiez
+venu il y a huit jours, c'eût été parfait; mais ces pièces sont du mois
+de juin, nous voici le 7 octobre, tous vos actes sont périmés.
+
+--Comment, une seconde fois?
+
+--Une seconde fois. Veuillez faire refaire tous les actes, ceux de
+naissance comme ceux de décès, tous les certificats et toutes les
+légalisations. Inutile d'ajouter que les formalités d'enregistrement
+sont redevenues nécessaires comme en juin dernier.
+
+--Et il faut tout payer encore?
+
+--Bien entendu.»
+
+Pour la troisième fois, l'ouvrier fit les quinze démarches et paya les
+quinze additions. Je me demande comment il s'en est tiré; mais le
+législateur ne se le demande pas, soyez-en sûrs. Partout où il se
+présentait, on le saluait comme une vieille connaissance. «C'est encore
+vous? Enchanté de vous revoir. Entrez donc.» Il n'avait plus que des
+amis dans tous les greffes et dans tous les bureaux de Paris, et quand
+il s'en allait on lui disait: «A bientôt!»
+
+ * * * * *
+
+Un pâle jour de novembre, ce Juif-Errant de l'État-civil, qui n'avait
+plus même en poche les cinq sous d'Ahasvérus, remonta lentement
+l'escalier de la mairie où il avait toutes ses habitudes, et en entrant
+dans le bureau des mariages, il demanda d'une voix résignée désormais à
+tout:
+
+«Voici mes papiers. Cette fois-ci, pourquoi ne sont-ils pas en règle?
+
+--Mais il me semble qu'ils le sont.
+
+--Ce n'est pas possible.
+
+--Si fait. Nous allons procéder aux publications. Vous épousez donc
+mademoiselle...
+
+--Non: «Madame»... Elle est divorcée.
+
+--Alors il manque une pièce, en effet: la copie de la transcription de
+l'acte qui a prononcé le divorce. Courez au greffe du tribunal civil et
+rapportez-moi cela.
+
+--Ah! je vous le disais bien» soupira le malheureux.
+
+Une heure après, il était au greffe, où on lui répondait qu'on serait
+enchanté de copier pour lui la pièce dont il avait besoin, et que cela
+coûterait une vétille: cent quatre-vingt-dix francs avec quelques
+centimes.
+
+ * * * * *
+
+«Cent quatre-vingt-dix francs! mais où voulez-vous que je les prenne!»
+
+C'était le dernier coup.
+
+Tout mariage devenait matériellement inaccessible.
+
+ * * * * *
+
+Le sympathique ouvrier qui m'écrit cette longue histoire, «si triste et
+si burlesque à la fois», comme il le dit lui-même, termine sa lettre
+par ces mots:
+
+ «Il n'y a qu'une solution possible pour moi. Je mettrai dix francs
+ par mois de côté. Au bout de dix neuf mois, je pourrai peut-être
+ enfin me marier. Mais à ce moment-là tous mes actes seront périmés
+ pour la quatrième fois, et alors je recommencerai ma promenade dans
+ les greffes, bien heureux si l'impôt projeté ne vient pas me
+ frapper dans l'intervalle comme «célibataire endurci».
+
+Vraiment (et beaucoup de lecteurs sans doute devinent la phrase) je
+trouve que M. D... est bien patient envers des lois aussi vexatoires que
+les nôtres.
+
+Si j'ai un conseil à lui donner, c'est de garder cette somme énorme--190
+francs--pour la layette de son premier enfant qui en aura bien besoin,
+le pauvre petit. Depuis six mois, on refuse de marier cet homme et cette
+femme: qu'ils n'insistent pas. On les a ruinés: qu'ils arrêtent les
+frais. Et s'ils tiennent absolument à porter un nom identique, j'offre
+de leur faire faire, à mon compte; chez un graveur, deux cents billets
+de part ainsi conçus:
+
+«Madame X... et Monsieur D... ont l'honneur de vous informer qu'à partir
+du 25 décembre 1900, ils se considéreront comme mariés.»
+
+Tous les honnêtes gens du quartier, j'en réponds, leur donneront raison.
+
+La moralité de cette anecdote s'inscrit logiquement à sa suite. M. Piot,
+par son projet d'impôt, espère établir entre le célibat et le mariage un
+parallèle avantageux pour la vie conjugale. Nous allons faire pour lui
+la comparaison.
+
+D'une part, voici M. A..., contribuable, taxé à 30 francs. Il est
+célibataire; il n'a chez lui ni femme, ni maîtresse, ni enfants. Qu'au
+dehors il soit chaste ou fréquente les filles, cela n'importe point:
+dans les deux cas, il est infécond.
+
+Pour prix de cette infécondité, M. Piot lui demande DEUX FRANCS.
+
+Voici d'autre part M. D..., le héros des aventures qui précèdent. Je le
+suppose lui aussi taxé à 30 francs. Il a voulu se marier selon le vœu
+de l'État, et voici que l'État lui demande avant de le lui
+permettre[26]:
+
+ Frais d'actes, correspondance et courses
+ (environ) 60 fr. 00
+ Trois nouvelles séries des mêmes frais
+ par suite de péremptions 180 fr. 00
+ Sommations respectueuses 75 fr. 00
+ Copie de la transcription d'un jugement
+ de divorce 190 fr. 00
+ ----------
+ Total 505 fr. 00
+
+Et le comble, c'est qu'on lui réclamera quand même 2 francs d'impôt par
+an si sa femme est stérile malgré elle!
+
+Ajoutez à cela les frais de la noce, puis toutes les dépenses de
+logement, de vêtements et de nourriture que nécessitera son nouveau
+foyer, et dites de quel côté descend la balance que M. Piot tient
+suspendue à son doigt sénatorial.
+
+La nature a donné des charges écrasantes aux familles nombreuses, et
+l'État vient encore accabler ceux qui fléchissent déjà dans
+l'appréhension des misères futures.
+
+Majorité tardive, opposition des parents, refus d'autoriser venant de
+l'administration ou des supérieurs militaires, nombre des démarches,
+importance des frais, longs délais, péremption des pièces,--quoi encore?
+les lois et les règlements amoncellent leurs barricades sur toutes les
+routes qui mènent à l'union civile. La forteresse du mariage est une
+place qu'il faut emporter contre tous. Avant d'obtenir la permission
+d'être utile à son pays en fondant une famille de plus, il faut
+satisfaire un Code suranné, un fisc aux cent bouches, une famille
+égoïste, avare ou haineuse, une hiérarchie de supérieurs tracassiers ou
+malveillants.
+
+Combien succombent dans cette lutte, qui ne se marieront plus jamais,
+après avoir passé à côté du bonheur! Dans l'amas des lettres que j'ai
+reçues à l'appui de mon premier article, je trouve l'histoire d'un jeune
+homme qui entendit ce mot d'un père: «Une femme en vaut bien une autre!»
+Ah! vous croyez cela, vieillards! le jour où vous brisez la vie de votre
+enfant, vous croyez qu'il se guérira, qu'il pardonnera, qu'il oubliera,
+et que vous réussirez plus tard à jeter dans son lit une dinde grasse,
+avec un portefeuille d'actions! Combien en pourrais-je citer qui sont
+morts sans avoir voulu se laisser consoler ainsi!
+
+Mais l'État ne s'en inquiète point. L'État règne. Même sur les questions
+qui le regardent le moins, il entend faire accepter non ses avis, mais
+ses ordres. Jusque dans la ruelle du lit, il faut qu'il exerce ou
+délègue son autorité stérilisante. Souveraine est sa morale nuptiale, et
+peu lui importe de savoir sur quelle routine il l'établit. Épousez une
+actrice, décorée ou non, Paris trouvera cela tout naturel; on en a
+d'illustres et de charmants exemples; mais si vous êtes receveur des
+contributions dans un trou d'Auvergne ou de Savoie, n'espérez pas
+obtenir de votre chef de service qu'il vous laisse épouser Agnès ni
+Chimène. L'administration en est restée là-dessus aux idées du
+dix-septième siècle. Il faut se soumettre ou se démettre, rester
+célibataire ou perdre son emploi. Pour beaucoup d'hommes, c'est le choix
+forcé entre le désespoir et la misère.
+
+Par contre, quand le supérieur accorde son consentement, comme s'il
+prétendait lui donner l'auréole de l'infaillibilité papale, tout doit
+courber le front devant sa parole sainte. Voyez ce qui s'est passé à
+Melun. Un officier demande à épouser une femme divorcée; si son chef
+avait rédigé un rapport défavorable, on aurait contraint le malheureux à
+donner sa démission, à briser sa carrière, plutôt que de lui laisser
+prendre la femme de son choix. Mais le hasard veut que le rapport ne
+conclue pas au rejet de la demande, et, du jour au lendemain, il faut
+que toutes les maisons s'ouvrent. Les femmes des officiers sont en
+service commandé quand elles font des parties de tennis sur la pelouse
+de leur jardin.
+
+Pour les seconds mariages comme pour les premiers, l'État ne semble
+préoccupé que d'interdire l'union partout où il le peut. Il trouve bon
+que les maris prennent des dispositions testamentaires en vue de
+déshériter leurs femmes le jour de leurs secondes noces. Bien plus: il
+donne l'exemple, en privant de tout secours si elles se remarient, les
+veuves qui obtiennent un bureau de tabac. Il défend à la femme adultère
+d'épouser jamais son complice, c'est-à-dire de fonder enfin une famille
+féconde et saine, avec le seul homme qu'elle aime, avec le père de ses
+enfants.
+
+Ceci exposé sommairement et d'ailleurs connu de tout le monde, nous
+pouvons donc répondre à l'État qu'il est mal venu à reporter ses propres
+fautes sur la conscience des citoyens. En frappant d'un petit impôt les
+célibataires âgés de plus de trente ans, le Parlement voterait une loi
+dérisoire et inefficace que certains trouvent même injuste, mais qui se
+condamne assez par son impuissance, pour qu'on ne l'accable pas d'autres
+arguments.
+
+Je ne suis ici qu'un porte-parole. Croyez que je ne plaide pas pour ma
+cause, puisque je n'ai pas encore trente ans et que je ne suis plus
+célibataire; mais si mon insistance est désintéressée, elle n'en sera
+que plus ardente, et plus libre.
+
+ * * * * *
+
+Les familles sont trop peu nombreuses. Comment les multiplier?
+
+ * * * * *
+
+Le Sénat répond:--En persécutant les gens qui ne veulent pas se marier.
+
+Et il n'entend pas les milliers de voix jeunes qui lui ont crié de
+toutes parts:
+
+--En nous accordant le mariage, à nous qui ne demandons que cela!
+
+9 décembre 1900.
+
+
+
+
+III
+
+PLAIDOYER POUR ROMÉO ET JULIETTE
+
+
+En France, nous sommes traditionnels. Nous avons le respect, non des
+choses établies, mais de la forme originelle sous laquelle ces choses
+demeurent à travers les siècles. C'est l'extérieur des institutions, et
+non leur essence, qui possède chez nous le privilège de l'inviolabilité.
+
+--Qu'est-ce que le mariage? l'union d'un homme et d'une femme sous
+serment.--Ajoutez-y les cérémonies civiles ou religieuses qu'il vous
+plaira: tout le reste n'est qu'ornement et accessoire. L'Église même se
+défend de «marier» au propre sens du terme: elle bénit à l'avance le
+mariage futur des fiancés, celui qui se consommera dans la chambre
+nuptiale. Si l'on peut établir plus tard que la rencontre n'a pas eu
+lieu, que le mariage n'a pas été physiologiquement consommé, l'Église
+constate la nullité de l'union qu'elle avait préparée sans prétendre la
+conclure, moins présomptueuse en cela que l'état-civil. Et, pour que
+cette union soit qualifiée de nuptiale, il ne faut, devant le maire
+comme devant l'autel, qu'un serment.--Eh bien, nous trouvons, en France,
+toute naturelle la rupture de cette foi jurée. L'adultère est
+sympathique, cela est assez connu pour qu'il soit inutile d'apporter là
+une démonstration. Tout Paris pour le jeune amant, a les yeux de la
+femme mariée. Mettez-les tous les deux en scène, et une salle de deux
+mille personnes, de tout âge et de toute classe, applaudira, n'en doutez
+point.
+
+Mais:
+
+Devant le même public et dans le même théâtre, introduisez un
+conférencier qui propose de porter atteinte au mariage, non plus dans ce
+qu'il a de sacré, d'universel et de nécessaire, mais dans ce qu'il offre
+de variable selon le temps et de particulier selon les nations,--l'âge
+requis, les formalités, le consentement paternel,--aussitôt on
+interpellera, l'orateur, on l'accusera de «toucher à l'institution de la
+famille» et de compromettre par là l'équilibre de la société.
+
+ * * * * *
+
+Voilà donc une opinion reçue: sympathiser avec l'adultère, ce n'est pas
+«toucher à l'institution de la famille», mais vanter, par exemple, les
+droits du mariage à vingt ans sans le consentement des ancêtres, c'est
+«toucher...» etc.
+
+Et l'importance de cette expression se déduit du principe connu: la
+société repose sur la famille.
+
+Soit. Admettons ce dernier axiome pour juger de la thèse tout entière.
+Les théoriciens ne s'entendent point sur les caractères de la famille
+idéale; mais tout le monde est d'accord sur la valeur relative des
+sociétés, puisque le concours des peuples se poursuit au grand jour,
+depuis le commencement de l'Histoire. Les sociétés saines, comme les
+individus sains, se reconnaissent à leur survivance et à leur
+développement. Si donc, et je le veux bien, la société repose sur la
+famille, on peut juger par évidence que la famille la mieux organisée
+est celle qui a permis le développement de la société la plus prospère.
+
+Celle-là, tout le monde la peut nommer. Britannique ou américaine, la
+race anglo-saxonne possède le monde depuis cent cinquante ans; nulle
+part nous ne pourrons trouver un aussi parfait exemple d'une société à
+succès; nulle part il ne sera donc plus intéressant d'étudier
+l'organisation de la famille et son recrutement par le mariage,
+considéré comme institution fondamentale de la société.
+
+Si, du premier coup d'œil, nous constatons que les Anglais et les
+Américains accordent à la cérémonie nuptiale toute les facilités que nos
+lois lui dénient, il faudra bien en conclure que notre Code civil a été
+limité par des précautions vaines, puisque les codes voisins, plus
+libres, ont permis en même temps une croissance nationale et une
+activité universelle que nous n'avons pu dépasser.
+
+Or, aux États-Unis et en Écosse, les libertés du mariage sont telles
+qu'on ne pourrait les rêver plus grandes. Un homme et une femme
+échangent leur serment devant un témoin, quel que soit ce témoin, et la
+loi les regarde comme mariés.
+
+Selon la volonté des parties, le mariage est laïc ou religieux, civil ou
+familial, clandestin ou public: il est toujours valable. Il est toujours
+légitime.
+
+Aucune pièce n'est exigée. Aucune preuve écrite du mariage ne le sera
+plus tard. La parole du témoin suffit; et, si ce témoin est mort, la
+parole des époux.
+
+D'ailleurs, toutes les garanties civiles peuvent être données aux
+conjoints, mais seulement sur leur demande et dans la limite de leurs
+désirs.
+
+Un mariage secret, immédiat, gratuit et sans entraves,--le mariage de
+Roméo et de Juliette,--est considéré comme inattaquable, d'Édimbourg à
+San-Francisco, et on ne nous dit pas que la solidité du lien familial en
+soit compromise, ni qu'Aberdeen croupisse dans l'anarchie, ni que
+l'abomination de la désolation soit l'état moral de Louisville
+(Kentucky).
+
+Un peu moins libérale que l'Écosse et la plupart des États-Unis,
+l'Angleterre a donné, vers 1836, quelques formes obligatoires à l'union
+légale, mais avec quelle réserve encore, et quelle largeur de vues.
+
+A quatorze ans, un petit Anglais peut épouser sa meilleure amie, qui en
+a douze. La loi n'y voit aucun inconvénient, et si les pères de ces
+enfants croient devoir protester, ne croyez pas qu'il leur suffise de
+prononcer un simple _veto_, comme en France. On leur demande leurs
+motifs; on les interroge, au besoin, devant les tribunaux, où les
+enfants ont le droit d'attaquer le refus mal justifié qui les sépare.
+Ceci se passe tous les jours à Londres, à Melbourne, à Bombay et à
+Liverpool, cités qui ne paraissent pas encore en décadence, et où le
+sentiment filial est aussi développé, dit-on, qu'à Montmartre ou à La
+Villette. La loi anglaise n'a jamais pensé que ce fût porter atteinte à
+aucune institution que de discuter la volonté d'un père le jour où son
+fils veut, à son tour, fonder une _famille nouvelle_.
+
+ * * * * *
+
+Car c'est là le nœud de la question.
+
+Quel est le parangon de la famille française?--La famille antique...
+réunion de familles groupées sous la main d'un Aïeul.
+
+Et la famille antique n'est plus.
+
+Nous ne sommes plus au temps où la descendance d'un homme s'abritait
+tout entière sous les peaux de bouc de la tente, assemblée autour du
+foyer, protégée par son Chef, son Maître, son Père.
+
+Alors, en effet, et justement! le maître de la tente avait le droit de
+dire: «J'admets chez moi cette femme et non cette autre. Je gouverne
+ceux que je défends.»--Ce qu'un tel état social devait engendrer à
+l'époque moderne, on le voit aujourd'hui par le spectacle des sociétés
+nomades de l'Asie ou des pays maures qui sont tombées, une à une, sous
+la main des peuples libres. De même qu'au sommet de l'échelle nous
+avions trouvé les libertés nuptiales, de même, au dernier point de la
+décadence, nous trouvons la puissance paternelle à son comble: et cela
+n'est pas moins frappant.
+
+Aujourd'hui, la famille se désagrège dès la naissance. Dans les milieux
+bourgeois, l'enfant vit jusqu'à sept ans avec ses bonnes, jusqu'à seize
+ans avec ses pions et, ensuite, avec... qui vous savez. De quel droit
+ceux qui l'ont exilé d'abord dans la lingerie, puis emprisonné dans
+l'atroce internat, avec la menace des maisons de correction, s'il
+résiste, de quel droit viendraient-ils, ensuite, non pas même discuter,
+mais briser d'un seul geste l'inclination de cet enfant, devenu homme,
+lorsqu'elle se manifeste si naturelle, si tendre, et vraiment si morale
+au sens vulgaire du mot? Où est le foyer patriarcal, la tente et le
+piquet, le troupeau commun? L'un habite Montluçon et l'autre Paris, si
+ce n'est Tananarive. Comment l'intérêt de l'aîné prétend-il balancer
+celui du plus jeune, celui de l'homme qui engage sa propre existence et
+peut, seul, décider de la valeur de son choix? Si le fils se marie
+sottement, le père en rougira; d'accord; mais le fils se sentira bien
+autrement atteint si le père, veuf, se remarie avec une femme indigne,
+et la loi ne lui donne nul recours[27]. D'ailleurs, demande-t-on au père
+de juger les projets de son fils? En aucune façon. Le silence suffit. Ce
+silence tient lieu de raisons. Ce silence vaut un arrêt. Cette
+abstention est un vote.
+
+ * * * * *
+
+Eh bien, peut-être est-ce beaucoup avancer dans le sens de l'indulgence
+et de l'affection humaines, mais j'imagine que d'excellents pères, aussi
+bien parmi ceux qui cèdent que parmi ceux qui s'opposent, ne seraient
+pas fâchés de s'abstenir, purement et simplement, dans certains cas
+matrimoniaux. En exigeant leur consentement public et solennel, on les
+charge d'une responsabilité qui n'est pas toujours acceptée de bonne
+grâce. On les oblige à laisser de leur assentiment une preuve écrite et
+formelle qui est bien souvent gênante, et pour des raisons qui ne
+touchent point aux questions d'honneur. Certains Capulets aimeraient
+assez leur fille pour consentir à sa joie, s'il ne fallait ensuite
+avouer à tout Vérone qu'ils ont fait alliance avec la famille ennemie.
+La question qui leur est posée n'est pas:--«Autorisez-vous votre fille à
+se marier selon son goût?»--mais, aux yeux de tout le monde,
+celle-ci:--«Vous, Monsieur A..., député bonapartiste, prenez-vous pour
+gendre M. B..., fils d'un préfet du 4 Septembre?»--Tel qui répondrait
+oui à la première question répondra non à la seconde, et la loi qui la
+pose lui dicte son refus.
+
+ * * * * *
+
+En 1792, le jurisconsulte Muraire, qui mourut plus tard premier
+président de cassation, écrivait:
+
+ Les droits du père ont leurs limites... Disons-le, messieurs, trop
+ souvent les pères ne consultent que l'ambition dans le
+ consentement qu'ils donnent au mariage de leurs enfants ou dans
+ l'empêchement qu'ils y mettent. Si vous voulez que les mariages
+ soient heureux, laissez la liberté des choix. Ainsi, en facilitant
+ les mariages, vous les multiplierez, et vous ferez le bien de la
+ société. En livrant l'homme plus tôt à lui-même, vous hâterez les
+ progrès de sa raison.
+
+Depuis un siècle, et davantage, ces paroles ne sont pas entendues. Il
+faut, je le crois, désespérer de les voir jamais obéies. On continuera,
+en France, à conclure les mariages à peu près selon la mode de quelques
+peuplades nègres: par voie d'achat entre deux familles. La volonté des
+jeunes amants restera chose négligeable, et impuissante contre celle
+d'autrui. Des milliers de couples charmants, en qui la nature avait mis
+ses affinités mystérieuses, n'oseront jamais joindre leur lèvres
+par-dessus la barrière des lois. Que de larmes! Que de sanglots à venir!
+Et chaque année, régulièrement, l'an prochain comme l'an dernier,
+quatre ou cinq cents jeunes filles de France se jetteront dans
+l'inconnu, la corde au cou, le poison à la bouche ou les bras vers la
+rivière, pour avoir entendu, un soir, le:
+
+«Non! tu ne l'épouseras pas.»
+
+18 décembre 1900.
+
+
+
+
+UNE RÉFORME DANGEREUSE
+
+
+Pour faire plaisir à quelques-uns de ses subordonnés, le ministre de
+l'Instruction publique avait institué l'année dernière une Commission
+chargée d'examiner comment et dans quelle mesure l'orthographe pourrait
+être simplifiée.
+
+Cette Commission vient d'achever ses travaux. Son président rapporteur,
+M. Paul Meyer, soumet un projet qui a l'ambition de métamorphoser 20 000
+mots français et qui les rend pour la plupart méconnaissables.
+
+Dans ses grandes lignes, la proposition ramène de huit siècles en
+arrière l'orthographe de notre langue et revient aux principes du moyen
+âge le plus archaïque.--C'est l'esprit du projet.--Je ne discuterai pas
+ses dix-sept articles mot à mot. Le rapport a été publié, et bien que
+l'importance du bouleversement soit partout dissimulée sous des
+artifices, elle ne saurait échapper à personne.
+
+Écrire KEUR pour _chœur_, FAZE pour _phase_, JÈME pour _gemme_, ÈLE
+AN UT pour _elle en eut_ et ainsi de suite pour 20 000 mots du
+dictionnaire, ce n'est pas réformer, c'est créer de toutes pièces une
+orthographe aussi barbare que celle de la _Chanson de Roland_, et
+destinée à être, comme elle, lettre morte pour les soixante millions
+d'hommes qui ont appris notre langue moderne en France ou à
+l'étranger.--Or, c'est ici que je voudrais appeler l'attention du
+lecteur; il n'y a pas de réforme plus facile a réaliser que la réforme
+de l'orthographe; c'est la plus agréable à un ministre parce que c'est
+la seule qui ne risque pas de soulever un incident à la commission du
+budget; et néanmoins il n'y en a guère qui puissent avoir de plus
+désastreuses conséquences pour notre mouvement intellectuel, et pour
+notre influence extérieure. La raison en est simple.
+
+ * * * * *
+
+A qui n'est-il pas arrivé de prendre dans sa bibliothèque un Montaigne
+ou un Amyot, d'en montrer une page à un ami (ingénieur, architecte,
+officier... qui sait? littérateur peut-être) et de voir aussitôt un
+mouvement de recul, une main qui se lève, un visage qui s'écarte: «Non.
+C'est de l'ancienne orthographe. Je n'y comprends rien.» Dès
+aujourd'hui, le seizième siècle n'est plus connu que des curieux. La
+langue a peu changé depuis Mathurin Régnier; mais la masse du public ne
+sait plus traduire «_Iay ueu_» en «_J'ai vu_». Une réforme de
+l'orthographe à creusé ce fossé entre nos pères et nous.
+
+Pourtant, auprès de la réforme artificielle et totale que médite M. Paul
+Meyer, les lentes transformations naturelles, qui ont évolué depuis
+trois siècles «ne sont que jeux de petits enfants». Si d'un trait de
+plume nous changeons, comme on le propose, l'_s_ en _z_, le _g_ en _j_,
+le _ph_ en _f_, le _ch_ en _k_, l'_x_ en _s_, etc.;--si, sous prétexte
+de simplicité, nous supprimons la moitié des lettres qui forment les
+mots les plus anciens et les plus usuels de la langue, nous obtiendrons
+une langue nouvelle en apparence, une sorte d'idiome factice, moins
+logique et plus difficile que l'esperanto. Il faudra choisir entre le
+français nouveau et le français d'aujourd'hui. Le peuple n'aura pas le
+temps d'apprendre à lire les deux. Les étrangers encore bien moins.
+
+Dès lors, les générations de 1925, les hommes qui auront appris à écrire
+exclusivement avec la nouvelle orthographe pourront choisir entre deux
+solutions:--ou bien ils apprendront tout à la fois l'orthographe de M.
+Meyer et la nôtre;--dans ce cas, je ne vois pas comment la réforme
+projetée simplifierait les études;--ou bien ils se trouveront aussi
+dépaysés, aussi complètement impuissants devant un livre de 1904 que
+nous le sommes nous-mêmes devant une chanson de geste. L'espèce
+d'effarement que nous éprouvons devant le mot _faze_ écrit par M. Meyer,
+notre mot _phase_ le leur donnera en sens inverse, c'est l'évidence
+même.
+
+Et alors l'immense patrimoine de science et d'érudition amassé par les
+deux derniers siècles et légué par eux à celui-ci, les millions et les
+millions de livres français qui représentent l'effort national jusqu'à
+l'heure actuelle et qui ont en puissance l'énergie pensante de la
+génération future, ces livres qui sont toute la fortune de l'instruction
+publique et le capital intellectuel de la France, nous les verrons
+bientôt interdits virtuellement à la jeunesse entière ou réservés à
+quelques chartistes qui joueront le rôle d'interprètes entre nous et nos
+petits-neveux.
+
+M. Meyer ne mesure pas lui-même les conséquences de la réforme qu'il
+soumet et cela est assez naturel: toutes les orthographes lui sont
+familières; son métier est de déchiffrer. C'est pour cela qu'il a été
+créé, comme disent les bonnes gens, et mis au monde. Lire la même phrase
+écrite de deux façons, c'est un jeu pour lui; mais c'est une tâche, pour
+le commun des hommes, et comme nul n'accepte de lire en épelant, comme
+les deux tiers d'une lecture se passent à parcourir les pages inutiles
+pour arriver tout droit à la page nécessaire, l'obstacle de _notre_
+orthographe sera invincible pour ceux qui n'auront appris que la
+nouvelle et on ne le franchira pas. Je le répète, le trésor de nos
+bibliothèques publiques, tel qu'il est aujourd'hui amassé, perdra toute
+valeur pour la nation. Nos livres _ne seront plus des instruments de
+travail_.
+
+On réimprimera, dit-on? Mais c'est une rêverie. On ne réimprimera pas la
+millième partie de ce qui est nécessaire à un travailleur. Quel que soit
+le champ de l'activité individuelle, quelle que soit notre profession,
+elle suppose toute une catégorie d'ouvrages fondamentaux, de «Dalloz»,
+impossibles à remettre sous presse et qu'il est indispensable de
+connaître sous peine de rester plus médiocre. Si l'on ne peut plus les
+lire, ces ouvrages de fonds, il faudra bien se contenter des
+compilations hâtives que l'on fabriquera commercialement pour la
+circonstance et qui auront à peu près la valeur de manuels à l'usage des
+classes. La science française n'y résistera pas.
+
+L'influence française non plus. Notre gloire à l'étranger est faite de
+notre passé. Montesquieu y tient plus de place que tous les auteurs
+vivants réunis. Si nous adoptons une orthographe radicalement différente
+de la sienne au point d'être méconnaissable, laquelle enseignera-t-on
+dans les lycées allemands? Je crois bien qu'il faut répondre: aucune.
+Les hommes qui dirigent l'enseignement à l'étranger voient dans l'étude
+du français un double avantage: une littérature ancienne utile à
+connaître, une langue moderne utile à parler. Le jour où ils seront
+forcés de faire choix entre l'une et l'autre, ils trouveront facilement
+ailleurs en Europe cette double qualité que nous aurons perdue à leurs
+yeux. Nulle part, est-il besoin de le dire, on n'enseignera les deux
+orthographes, celle de Voltaire et celle de M. Meyer. Ce jour-là, ce
+sera la fin de notre expansion intellectuelle.
+
+Et pourquoi risque-t-on une si grosse partie? dans quel but? quel est le
+dessein des initiateurs?
+
+La réponse est écrite en tête du rapport: «Direction de l'Enseignement
+primaire.»
+
+Si la Commission ne craint pas de jeter ce trouble irréparable dans les
+développements de la pensée française, c'est pour qu'en rentrant chez
+lui, après avoir conduit son école au certificat d'études, l'instituteur
+puisse s'écrier: «Tous mes élèves ont fait leur dictée sans faute!» Il
+n'y a pas d'autre motif sérieux. C'est afin d'améliorer l'orthographe
+des écoliers qu'on se propose de rendre inintelligible pour eux tout ce
+qui a été imprimé jusqu'à notre époque.--Mais supprimez donc la dictée
+de ces bambins! Oui protesterait? Nous? certainement non. Eux?--Les
+instituteurs restent seuls à conserver aujourd'hui la superstition de la
+dictée correcte. Cette question de l'orthographe les hante, et avec eux,
+les universitaires. Puisque d'un accord général on reconnaît qu'elle
+fait perdre aux petits écoliers un temps qui pourrait être mieux
+employé, à d'autres études, supprimez la dictée des examens primaires.
+La réforme aura contre elle quelques maniaques, mais la France entière
+l'approuvera.
+
+ * * * * *
+
+On invoque une deuxième raison: avec une orthographe simplifiée, notre
+langue serait plus facilement apprise par les étrangers. Je viens de
+dire comment les étrangers ne l'apprendraient plus du tout, si facile
+qu'elle fût. Terminons: il faut répondre à cet argument, non par une
+théorie, mais par un exemple.--L'orthographe la plus simple et la plus
+logique du monde, est celle de l'italien. La plus compliquée, la plus
+irrégulière, la plus contraire à toutes les lois de ce qu'on pourrait
+appeler la phonétique internationale de l'Europe, n'est-ce pas celle de
+l'anglais?
+
+Or, l'anglais, sans changer une lettre à son orthographe classique, est
+parlé aujourd'hui par 180 000 000 d'hommes, dont 150 000 000 gagnés
+depuis un siècle. L'italien n'est parlé nulle part en dehors de la
+Méditerranée, et là même il perd du terrain; il en perd en Égypte, il en
+perd dans le Levant, il en perd en Provence. Jadis compris par tous les
+lettrés de France, l'italien nous est devenu inutile. Et à quoi lui sert
+la simplicité de son orthographe, si personne ne prend plus la peine de
+l'apprendre?
+
+ * * * * *
+
+La réforme soutenue par M. Meyer a été accueillie par un _tolle_ chez
+les écrivains. Je ne puis reproduire ici les noms de tous les
+littérateurs qui ont voulu signer le manifeste de protestation et je
+m'honore d'avoir été le premier à signaler dans la presse ce véritable
+péril français.
+
+Notre science est faite de tout un passé qui s'élève jusqu'à nous et qui
+nous soutient par la masse énorme de ses travaux. C'est le sol sur
+lequel vivra la France future. Deux siècles communiquent ensemble par le
+Livre. Aucune raison ne peut justifier la rupture de cette communication
+vitale. C'est là qu'est le danger, et c'est là le terrain sur lequel il
+faut se placer pour résister à la dangereuse réforme que je ne sais
+quelle coterie d'instituteurs et de paléographes nous propose.
+
+1904.
+
+
+
+
+LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT
+
+
+Si l'informe Campanile qui vient de tomber en poussière n'avait jamais
+existé dans le flamboyant décor vénitien et si un malheureux architecte
+eût proposé de bâtir cette cheminée quadrangulaire entre la place
+Saint-Marc et la Piazzetta, nous aurions en entendu de beaux cris chez
+les amis de la vieille cité rouge: «C'est un crime! une infamie! c'est
+un sacrilège artistique! on défigure Venise! on écrase San-Marco! on
+écrase le Palais des Doges!...» Et alors nous comprendrions les clameurs
+comme les grincements de dents. Rarement un édifice plus laid fut élevé
+sur une place publique. Il était mal conçu, mal construit, mal placé. Il
+avait trop peu de base et trop de couronnement. Il était surmonté d'un
+ange en forme de cigogne qui ne symbolisait rien dans la ville du Lion.
+Il haussait au hasard sa masse aveugle et sèche, avec une disproportion
+déplorable par rapport aux monuments d'alentour. Enfin, il était
+quelconque, dans une ville où rien n'est indifférent. Désormais, il
+n'existe plus, et l'on parle déjà de le réédifier.
+
+Pourquoi?
+
+ * * * * *
+
+Rappelez-vous tout ce qui apparaît comme à jamais inoubliable dans la
+brume où se confondent les «souvenirs de voyage».
+
+Est-ce tel monument romain, telle église picarde ou telle mosquée
+d'Orient? Allons donc! c'est une rue verte, un carrefour imprévu, un
+détour de canal entre deux murs cassés, une collaboration de la nature
+et de l'homme, où la nature, peu à peu, envahit et enveloppe la pierre.
+C'est encore une voie antique et surpeuplée, irrégulière, biscornue,
+multicolore, retentissante, un ruisseau de vie dont les hautes berges se
+sont amoncelées sous l'effort d'une race, une rue aussi belle qu'un être
+vivant, une rue qui n'est pas la fille d'un architecte, mais l'œuvre
+d'une population.
+
+Il y a dans certaines villes jusqu'ici préservées, il y a de ces rues
+extraordinaires, remarquables tantôt par leur fourmillement et tantôt
+par leur silence, car la variété des villes est infinie. Remparts
+déserts, ruelles vives de faubourgs, ombres de cathédrales, impasses
+bleues, quais penchants, c'est de vous que nous revient sans cesse la
+réminiscence triste et tendre qui traîne devant nos yeux clos les
+admirations passées.
+
+Votre beauté est si complète, et naturellement née que le monument est
+obligé de se conformer à elle et qu'il lui doit la plus large part de
+l'émotion latente qui palpite dans ses marbres. Le monument n'est beau
+qu'autant qu'il participe à la vie qui l'entoure ou à la nature qui le
+soutient. La lagune fait le Palais des Doges, l'Acropole fait le
+Parthénon; la lumière fait toute l'Italie, je dirais presque tout le
+monde antique. Entre l'obélisque de Paris et son frère resté à Louxor,
+il n'y a plus ressemblance aucune, et c'est miracle que le nôtre ait su
+prendre une beauté nouvelle en abandonnant sur la terre égyptienne tout
+ce qui lui donnait signification et grandeur.
+
+Ainsi, l'esthétique d'un palais dépend de ce qu'on pourrait appeler
+l'âme de la ville. Vous vous rappelez quelles protestations ont surgi
+récemment à Paris lorsque l'on a cru (peut-être à tort) que certain
+projet de pont menaçait la vue de la Cité. Ce n'était pas que les
+pétitionnaires fussent émus d'admiration devant les lignes du
+Pont-Neuf; ce n'était pas non plus que les maisons de la place Dauphine
+eussent les caractères des chefs-d'œuvre; mais la Cité est le cœur
+de Paris; il n'en reste à peu près rien que cette pointe occidentale;
+tout ce qui était notre berceau a été jeté bas depuis cinquante ans;
+Notre-Dame, entre l'Hôtel-Dieu et la caserne, a presque l'apparence
+d'une église moderne construite en faux style gothique, depuis qu'on a
+élagué autour d'elle la futaie de vieilles maisons qui lui donnait la
+vie. Quelques artistes ont voulu sauver le peu qui demeurait encore du
+Paris spontané, personnel et survivant.
+
+Eh bien! ce trésor des villes, le quartier antique ou moderne où elles
+ont poussé selon leur destin ou selon leur génie voilà ce que les guides
+n'indiquent point et ce que les touristes n'ont pas tous le loisir de
+chercher eux-mêmes. On pousse le voyageur vers un but unique: le
+monument, toujours le monument. Peu importe aux Joanne et aux Baedeker
+que telle église soit à sa place ou qu'elle semble dépaysée: il suffit
+qu'elle soit monumentale pour qu'on vous y conduise de force. Peu leur
+importe que tel quartier populaire et jardinier soit pour le passant qui
+le traverse un paradis d'émotions neuves, de surprises, presque d'amour:
+s'il n'a point d'architecture, personne ne daignera vous l'indiquer du
+doigt. C'est ainsi qu'on entend un voyage artistique au début de notre
+jeune siècle.
+
+Nous possédons ici même, en plein Paris, un hameau à peu près inconnu
+malgré son nom illustre, et qui est la Butte. Les guides, si vous les
+consultez, vous mèneront au Sacré-Cœur avec les explications que
+comporte une pareille visite. Ils vous diront aussi qu'une maison, place
+du Tertre, reçut une plaque commémorative. Ils vous diront aussi qu'on
+appelle «Montmartre» dans la conversation courante un boulevard
+extérieur semé de cafés chantants. Mais ne comptez pas qu'ils vous
+dévoilent ce qui est l'âme de Montmartre; ils ne vous diront point qu'au
+sommet de la Butte, à l'écart de tout ce qu'ils vous montrent, il y a un
+très petit village, dessiné par trois rues: la rue de l'Abreuvoir, la
+rue des Saules, la rue Girardon. Là-haut, c'est la pleine campagne:
+jardins, murs décrépits, sentiers, silences, cris d'oiseaux. Ni
+trottoirs, ni pavés. Jamais une voiture. A peine un passant.
+Quelquefois, un chat qui saute par-dessus l'herbe. Et si l'on s'avance
+jusqu'à la limite de ce hameau perdu sur sa colline déserte, on
+découvre, à ses pieds, un nuage de brume grise ou bleue, un océan de
+villes entr'aperçues qui, depuis les villas de Colombes jusqu'à la
+hauteur de Nogent-sur-Marne, nourrissent et emprisonnent quatre millions
+d'hommes.
+
+Ceci est unique au monde.
+
+Maintenant, vous pouvez construire là, ou démolir pierre à pierre tous
+les édifices qu'il vous plaira, remplacer la vieille église par le
+Sacré-Cœur, le Sacré-Cœur par une Madeleine ou une Tour Eiffel,
+cela est indifférent aux artistes. Montmartre est un hameau vert,
+assiégé par quarante centaines de mille êtres humains. Il est à lui seul
+toute la paix des champs, dominant |a bataille des villes. Nul autre
+patelin n'est situé de la sorte, comme une île des airs, au-dessus d'une
+tempête, et nulle part ailleurs le calme et les prés, nulle part la
+solitude n'ont, par opposition, cette suprême valeur. Ceci demeurera pur
+tant que la rue des Saules restera intacte. Le jour où elle sera envahie
+par les maisons de rapport, ce jour-là Montmartre disparaîtra, quels que
+soient d'ailleurs ses monuments publics si chers aux Baedekers et à
+leurs lecteurs.
+
+ * * * * *
+
+Or, entre toutes les villes qui obtinrent sur le globe ce don
+exceptionnel, la personnalité, Venise est peut-être la plus douée, la
+plus singulière. Elle est extra-terrestre. Elle est la seule
+incomparable. On l'a dite à la fois la Cité des Eaux, la Cité du
+Silence, la Cité du Rouge. Rien de ce qui lui appartient ne pourrait
+être ailleurs la richesse d'une autre. Elle possède, inutilement, l'une
+des merveilles de l'art humain: l'intérieur de Saint-Marc; et elle est
+elle-même tellement merveilleuse que Saint-Marc se fond dans son
+glorieux ensemble au point qu'on arrive à douter s'il orne sa beauté ou
+s'il lui doit la sienne. Venise plane comme le grand oiseau dessiné par
+le poète, entre deux océans. La gamme de couleurs où elle est baignée
+est d'une somptuosité que l'on ne peut décrire. Depuis le rouge et l'or
+jusqu'au violet céleste, toutes les teintes frappent ses murailles avec
+une largeur et une pureté splendides. C'était la seule excuse du
+Campanile tombé, de recueillir parfois, à cent mètres au-dessus du
+niveau des eaux, certaines nuances flottantes dans l'air supérieur...
+Mais quelle monstrueuse et barbare construction il dressait là, au coin
+de ces deux places délicates! Comme il chargeait de sa masse indue la
+muraille rouge du palais oriental et les cinq coupoles rondes de la
+mosquée chrétienne! Comme il était inutile, encombrant et inesthétique!
+On va le réédifier... Pourquoi?
+
+Parce que le Campanile possède le privilège universellement reconnu aux
+seuls monuments historiques; parce que ni loi ni opinion ne défendent
+contre la pioche des démolisseurs ni la rue vénérable ni le jardin
+nouveau; parce que les municipalités s'imaginent préserver le caractère
+de leurs villes en laissant subsister quelques tours vétustes, sans
+comprendre que l'âme des cités ne perche pas sur les girouettes, mais
+palpite au sein des rues.
+
+Venise aura le sort d'Alger, le sort de Santa-Lucia: on démolira maison
+par maison tout ce qui fit sa beauté antique. On a déjà troublé les
+eaux du Grand Canal avec les roues violentes des bateaux à vapeur. Un
+jour, par mesure sanitaire, on comblera tous les canaux. Il y passera
+des tramways de banlieue, c'est-à-dire des trains de cinq voitures. C'en
+sera fait pour toujours de tes trois beautés, Cité des Eaux, Cité du
+Rouge, Cité des Soirs Silencieux; mais les ineffables, touristes ne
+songeront pas à en gémir pourvu qu'entre la place Saint-Marc et la
+Piazzetta de Venise se dresse un Campanile tout neuf: doublement
+abominable.
+
+19 juillet 1902.
+
+
+
+
+LA STATUE DE LA VÉRITÉ
+
+
+Une intéressante polémique est engagée depuis trois mois entre
+chercheurs et curieux sur un mystère bien singulier de la morale
+artistique. Voici l'origine de la discussion:
+
+La _Diane_ de Houdon, l'une des statues les plus classiques de l'école
+française, aurait été refusée au Salon de 1777.--A quel propos? Houdon
+était Prix de Rome, membre de l'Académie: en son temps comme du nôtre
+ces titres-là suffisaient, semble-t-il, à dispenser les sculpteurs de
+l'examen préalable.
+
+Sans doute. Aussi n'est-ce point à des raisons esthétiques que nous
+voyons attribuer le refus, mais à des raisons morales.--Voilà qui est
+encore plus extraordinaire. La _Diane_ de Houdon est nue, mais si
+décente! L'enseignement des Beaux-Arts l'a toujours proposée comme le
+modèle typique de la nudité chaste. Cette figure est par excellence la
+statue de la Pureté. A force d'être vierge, elle est froide. Que peut-on
+bien lui reprocher, au nom de la pudeur même dont elle est le symbole?
+
+Presque rien, mais quelque chose. La _Diane_ de Houdon fut écartée du
+Salon parce que l'académicien qui l'avait faite si pure s'était cru
+permis en un point... «une certaine liberté de détail», comme dit si
+bien Lady Dilke[28] en rapportant cette anecdote.
+
+La hardiesse de l'innovation épouvanta. Les mœurs du dix-huitième
+siècle et le censeur qui parlait pour elles, opposèrent le respect du
+marbre aux déplorables exemples de sa petite sœur la terre cuite. On
+refusa le chef-d'œuvre.
+
+Et après le scandale, savez-vous qui l'acheta, cette statue
+inexpressible? L'histoire est assez bonne vraiment et sa morale obtient
+une moralité.--La _Diane_ fut achetée par une femme. Mieux que par une
+femme, dirait M. Rostand: par une impératrice. Mieux que par une
+impératrice, eût dit Voltaire: par Catherine II.
+
+Le marbre original de Houdon est aujourd'hui exposé à Saint-Pétérsbourg,
+au musée de l'Ermitage. Quant à nous, et par la faute d'une irréparable
+pruderie, il faut nous, contenter de posséder au Louvre un mauvais
+moulage on bronze d'une œuvre perdue pour toujours. Encore le moulage
+n'est-il pas exact, car avant de passer la _Diane_ au plâtre; une main
+pudibonde nivela, par l'introduction d'un peu de cire, le détail le
+plus féminin. Désormais, la pauvre Olympienne porte un maillot comme un
+modèle de carte postale illustrée. L'effet est littéralement monstrueux,
+et j'emploie ce mot dans le sens de tératologique. Le cas relève du
+scalpel. Mais les visiteurs du Louvre ne semblent pas s'en étonner
+autrement et j'en connais qui, plus volontiers, blâmeraient une
+représentation moins étrangère à la nature.
+
+ * * * * *
+
+«Pourquoi ce qui n'a jamais choqué les habitants de Pétersbourg
+choquerait-il les habitants de Paris?». La question a été posée en ces
+termes par un des collaborateurs de l'_Intermédiaire_.
+
+Pourquoi surtout,--je voudrais élargir la discussion--pourquoi l'usage
+a-t-il prévalu de représenter l'homme tel qu'il est, et la femme telle
+qu'elle n'est pas?
+
+L'usage est bien inconséquent. Nous vivons parmi des éducateurs qui
+regardent la différence des sexes comme un redoutable mystère dont la
+jeunesse ne doit pas être informée. En fait, les jeunes filles
+l'ignorent quelquefois; les collégiens jamais. Logiquement, on pourrait
+donc mener une classe de rhétorique devant la _Diane_ de l'Ermitage sans
+que les élèves en fussent plus savants;--et, par contre, il faudrait
+enfouir dans les souterrains du Louvre les nudités masculines qui
+décorent les jardins publics sous l'œil curieux des écolières.
+
+Est-ce que ce ne serait pas le bon sens?
+
+Vous vous préoccupez surtout de garantir l'ingénuité des jeunes
+personnes--et vous postez à la porte du Luxembourg, où les mères sont
+forcées de passer pour mener leurs filles au jeu, un jeune homme nu
+comme un ver et complet comme un amant.
+
+Tout au contraire vous êtes certains que vos fils sont informés et vous
+ne permettez même pas que dans le Salon de sculpture (c'est-à-dire dans
+un lieu clos où vous êtes parfaitement libres de ne pas conduire vos
+enfants) les artistes exposent des Vénus vraisemblables,--lesquelles
+d'ailleurs n'apprendraient rien, ni à vos fils parce qu'ils savent, ni à
+vos filles, et pour cause.
+
+C'est le comble de l'illogisme et de l'extravagance.
+
+ * * * * *
+
+A une coutume si singulière, on a cherché des antécédents qui
+l'expliquassent.
+
+Car il s'agit d'une tradition, cela est bien entendu. Si l'art venait de
+naître, nous adopterions sur ce point un principe conforme à l'idéologie
+de la vie contemporaine, et nettement opposé au précédent.
+
+Cette tradition, certains ont cru pouvoir en fixer l'origine chez les
+Grecs, de qui notre art descend et s'inspire. Rares, il est vrai, sont
+les Aphrodites sexuées: cela tient d'abord à ce que les Grecs
+représentaient volontiers la déesse dans une attitude naturellement
+chaste, qui dissimulait la difficulté par un certain recul et une
+inclinaison; mais il s'en faut que la règle ait été générale, comme le
+croyait Quatremère de Quincy, et qu'une Aphrodite au corps droit soit
+toujours incomplètement femme. Jamais les Athéniens n'ont légiféré sur
+cette question. Les Lacédémoniens eux-mêmes se permettaient d'être
+exacts: on conserve au musée de Sparte, dans la salle de gauche, près de
+la porte, une figure de grandeur naturelle qui en est un bel
+exemple[29]. Ailleurs, une statue de premier ordre et de la meilleure
+époque grecque, dont nous possédons--la une excellente réplique
+alexandrine femme nue vulgairement appelée la _Vénus de
+l'Esquilin_--suffirait de nos jours à disculper Houdon. Sa vérité
+anatomique est exacte.
+
+Et combien de statues analogues ont été brisées au marteau par le
+vandalisme chrétien! Si les Vénus pudiques étaient décapitées, que ne
+faisait-on pas des autres! Celles de ces dernières qui nous sont
+parvenues sont presque toutes archaïques parce que la terre de l'oubli
+les recouvrait déjà et les protégeait à l'époque où les Polyeuctes
+massacraient les déesses jusque sur les autels. Les vases et les
+statuettes de terre que nous retrouvons dans les tombes inviolées nous
+laissent un meilleur témoignage, plus fidèle et plus complet, de ce que
+permit l'art grec depuis son origine jusqu'à son déclin.
+
+Non, la loi dont nous parlons ne s'est pas imposée en Grèce. Elle
+n'appartient pas davantage aux deux autres grands pays qui pourraient
+partager avec elle l'honneur d'avoir créé une esthétique humaine, et qui
+se rapprochent à travers les âges par la perfection de leur goût: je
+veux dire l'Égypte et le Japon. A Memphis comme à Kioto, nul n'a jamais
+eu la pensée de mutiler une femme nue avec l'audace de nos
+contemporains.
+
+De même, les primitifs de toutes les écoles européennes ignoraient cette
+altération, que leur public n'eût pas comprise. On sculptait des _Èves_
+naturelles aux portails des cathédrales. Sainte Marie l'Égyptienne était
+peinte sans détours sur les plus vieux vitraux des églises de Paris et
+sur les miniatures pieuses des livres d'heures, en regard d'une prière
+ou d'un évangile. Les cuivres du moyen âge, les bois anciens, les
+ivoires, puis, au XVIe siècle, les faïences décorées, les estampes de
+toutes sortes et de tous pays, certaines statuettes et peintures
+témoignent de la même liberté[30]. La Renaissance allemande, loin de
+réagir, pose cette tolérance en principe. Dürer l'applique dans son
+enseignement[31]. Son ami, Peter Vischer, sculpte une _Vénus_ qui est
+toujours exposée en Allemagne, et qui devance de deux siècles
+«l'innovation» de Houdon. Nous exposons nous-mêmes au Louvre une
+_Pandore_, une _Maternité_ qui appartiennent à la même école, et qui,
+pour être sexuées, ne sont nullement licencieuses.
+
+Un art entre tous gardait le privilège de la sincérité dans le détail
+des figures nues: la gravure. On peut affirmer que depuis l'invention de
+l'estampe jusqu'au XIXe siècle la majorité des graveurs fut hostile à
+toute suppression. Le chef-d'œuvre de l'invention décorative sous le
+règne de Fontainebleau, le _Livre de la Conqueste de la Toison d'Or_,
+par René Boyvin et Léonard Thiry, pourrait illustrer le sujet à toutes
+ses pages, s'il en était besoin. Encore, en 1609 et en 1617, lorsqu'il
+s'agit d'élever à la poésie française un monument définitif, en publiant
+les œuvres complètes de Ronsard, le graveur du frontispice, Léonard
+Gautier, burine sous le buste du poète une grande Naïade debout, dont
+l'exacte nudité ne sera couverte que plus tard, par une retouche dont il
+faut retenir la date: 1623. C'est la date du Procès des
+Satyriques.--Pendant deux siècles, les graveurs vont protester contre
+une rigueur nouvelle qui trouble évidemment leurs traditions
+particulières. Certains vendront sous le manteau leurs estampes nues,
+plutôt que de les altérer. D'autres tireront pour eux et pour leurs amis
+un état découvert de chaque planche, un état «avant la draperie», selon
+la coutume du XVIIIe siècle. Mais la rigueur ne se relâcha point, et
+elle n'a pas encore disparu après deux cent quatre-vingts ans. «1623»
+est une date de démarcation très nette entre la liberté du nu féminin et
+sa contrainte.
+
+ * * * * *
+
+Il est donc bien établi que jusqu'au règne de Louis XIII il a été licite
+en France de peindre l'homme et la femme avec une égale exactitude; et
+que depuis cette époque la représentation de l'un des deux sexes est
+interdite, tandis que celle du second demeure autorisée.--De raison à
+cet arbitraire, on n'en donne pas, il n'en existe aucune. C'est ainsi,
+voilà tout.
+
+D'ailleurs, on se garde bien de créer au Louvre un musée secret pour les
+Baigneuses de la Galerie d'Apollon, pour les terres cuites grecques de
+la première salle, ou pour les ivoires de la collection Sauvageot. Tout
+est libre, hors l'art moderne. Ce qu'on permet à Peter Vischer, on
+l'interdirait à Rodin. Le dernier musée important que l'on ait ouvert à
+Paris, celui de M. Guimet, a décoré ses grandes surfaces murales avec
+des copies de peintures égyptiennes, où les femmes ne portent point le
+maillot couleur de chair que nos peintres sont toujours contraints de
+leur donner; il expose dans ses vitrines certaines déesses
+gréco-orientales qui réalisent à l'extrême la vérité physique de la
+femme; le public ne proteste pas.--Dès lors, au nom de quels arguments
+défendrait-il à un imitateur les libertés de ses modèles officiels?
+Pourquoi ces deux poids et ces deux mesures? Pourquoi exposer ce que
+l'on condamne, condamner ce que l'on expose, offrir enfin le même objet
+d'art en exemple si l'artiste est mort, en exécration s'il est vivant?
+
+Une pareille antinomie ne s'explique ni ne se défend. On finira bien par
+le reconnaître. Les idées du public français, qui déjà commencent à
+évoluer sur plusieurs questions artistiques, achèveront de se laisser
+convaincre. Publier la nudité de l'homme, et expurger celle de la femme,
+c'est simplement obéir à deux traditions aveugles, irraisonnées,
+contradictoires, et dont nous ne savons même plus déterminer le dessein.
+Nos sculpteurs adopteront un principe moral uniforme, et comme l'esprit
+parisien ne permettra jamais qu'on affuble d'un caleçon le Génie de la
+Bastille ou l'Apollon de l'Opéra, il est superflu d'énoncer plus
+clairement laquelle des deux théories finira par prévaloir.
+
+
+
+
+LA CENSURE
+
+
+La Censure vient d'être atteinte par un vote de la Chambre.
+
+Elle durait depuis si longtemps qu'on pouvait la croire immortelle comme
+M. Wallon. C'est une des singularités de notre esprit que plus les
+hommes et les choses vivent et plus nous les croyons solides pour
+l'avenir. A l'annonce de la nouvelle, on a pu voir dans le public un
+mouvement général de surprise.
+
+Dire que cette surprise a été mélancolique ce serait farder la vérité.
+Il est des institutions qui exhalent l'antipathie comme un parfum
+naturel. La Censure n'était pas aimée. Un ne la dit encore que malade;
+mais quel que soit le respect dû à son grand âge, on espère bien qu'elle
+va trépasser.
+
+ * * * * *
+
+Nous ne la regretterons pas, pour une première raison: c'est qu'elle
+était inutile.
+
+Tous les écarts de langage ou de sujet qu'elle avait mission d'empêcher
+sont, en effet, punis par les lois, et parfois même avec une sévérité
+extrême. Outrage aux mœurs, outrage envers les souverains étrangers,
+diffamations envers les particuliers ou les membres du gouvernement:
+tous ces délits correspondent à des articles du Code pénal et des lois
+usuelles; leurs auteurs sont passibles de prison et d'amende; ils
+peuvent être condamnés à des dommages-intérêts sans limite: c'est-à-dire
+que sans le concours de MM. les censeurs, un directeur de théâtre, un
+dramaturge et une troupe d'acteurs peuvent être, au gré du tribunal,
+déshonorés ou ruinés.--N'est-ce pas suffisant?
+
+Un second motif pour lequel la Censure ne sera pas pleurée, c'est
+qu'elle s'exerçait d'une façon qu'on s'accorde à juger extraordinaire.
+
+Ses rigueurs frappaient de préférence les grands théâtres, ceux dont le
+public se compose d'hommes indifférents et blasés, que l'action
+dramatique n'émeut guère et qui n'écoutent pas toujours ce que l'auteur
+voudrait leur faire entendre.
+
+Ses indulgences couvraient de leur protection les revues et les chansons
+des cafés-concerts, qui s'adressent précisément au spectateur dont l'âme
+est la plus naïve et la plus malléable. C'est ainsi que la Censure
+comprenait sa mission morale et politique.
+
+Prenez dans votre bibliothèque une des pièces imprimées depuis vingt ans
+«avec les passages supprimés» et comparez ce qu'on interdit aux bons
+auteurs avec ce qu'on permet aux pires. Lisez ces phrases entre
+guillemets, jugées dangereuses pour la morale publique et rappelez dans
+votre souvenir les scatologies que vous avez entendu chanter ailleurs,
+dûment visées par la Censure et protégées par la policé. On corrige les
+meilleurs; mais qu'un chansonnier présente un jeu de mots platement
+obscène, sans goût, sans esprit, et surtout sans littérature, la
+bienveillance du censeur lui est assurée. On protège les étrangers
+contre les pièces à thèse qui attaqueraient leurs pays, mais une basse
+injure à l'adresse d'une nation amie passe comme un simple sourire sous
+les yeux du correcteur.
+
+Il y a deux ans, j'entrais par hasard dans un établissement des
+Champs-Élysées. Les journaux du soir annonçaient l'interdiction d'une
+pièce qui aurait pu éveiller les susceptibilités d'un pays voisin. Je
+levai les yeux vers la scène, elle était couverte de drapeaux et
+d'uniformes étrangers. On jouait une revue militaire bafouant une série
+d'alliances que la presse nous avait promises quelques semaines
+auparavant. Un officier russe, un officier italien, un officier
+espagnol, tous trois en grand costume, et suivis de leurs couleurs,
+venaient chanter sur les planches les couplets les plus outrageants pour
+leurs pays. C'était en été: les étrangers emplissaient la salle et,
+entre Français, nous nous demandions pourquoi la Censure avait reçu le
+droit d'interdire les tragédies de M. de Bornier, si les questions de
+convenances internationales étaient à ce point ignorées d'elle.
+
+Ici, les censeurs n'avaient pas seulement laissé faire, ils étaient
+protecteurs et complices, puisque, d'après la loi, ils signaient le
+manuscrit. Cette signature étant une sauvegarde pour la direction du
+théâtre, celle-ci n'avait pas hésité à monter la pièce. Il est probable
+qu'elle y aurait regardé à deux fois, si, après l'abolition de la
+Censure, l'auteur avait exposé la maison à un procès diplomatique.
+
+Mais comment toutes les complaisances des lecteurs officiels ne
+seraient-elles pas acquises aux théâtres bouffes? Les censeurs eux-mêmes
+écrivent pour les petites scènes qu'ils sont appelés à morigéner.
+
+L'un d'eux (il est toujours en fonctions) est l'auteur d'une petite
+pièce qu'il a intitulée: _la Noce à Mézidon_... Charmante qualité
+d'esprit!... Et voici un spécimen de son talent poétique. Je puis bien
+citer ce couplet puisqu'il a été lu un jour en pleine Chambre des
+Députés[32]:
+
+ L'Amour, c'est un érysipèle,
+ Quand ça démange il faut s'gratter.
+ C'est com' le chien de Jean d' Nivelle
+ Qui se sauv' quand on veut l'app'ler.
+ Ça vous fait l'effet d'un clystère,
+ Ça fait du mal et puis du bien.
+ Pour s'en guérir, y a rien à faire,
+ Ça vous tient bien quand ça vous tient.
+ Oh! oui! l'amour est un clystère.
+
+Voilà.--C'est l'auteur de ces vers qui est chargé d'expurger Edmond de
+Goncourt et de surveiller Paul Hervieu lequel ne saurait faire jouer une
+pièce sans la soumettre au préalable à ce juge.
+
+Le couplet que je viens de copier a reçu le visa de la Censure. Parbleu!
+Anastasie avait eu pour lui toutes les indulgences d'Oronte. Cette
+poésie était signée d'elle.--Et dès lors, comment les sympathies de la
+vieille dame n'iraient-elles pas tout droit à ses confrères les plus
+proches, ou, pour mieux dire, à ses maîtres?
+
+Réformer cela? Changer les hommes? Il est inutile d'y songer. Ceux-là
+valent leurs prédécesseurs et vaudraient leurs remplaçants. On perdrait
+son temps à vouloir réformer une institution qui est traditionnellement
+incompétente et malfaisante. La Censure royale a combattu Molière,
+Racine, Sedaine et Beaumarchais. La Révolution interdit _Horace_,
+_Andromaque_, _Phèdre_, _Macbeth_, _Henri VIII_ et brûle la partition de
+_Richard Cœur de Lion_, suspecte de royalisme. Dès la Renaissance
+romantique on arrête _Marion Delorme_, _le Roi s'amuse_ et même
+_Hernani_ dont l'interdiction n'est levée que sur un ordre formel du
+roi. On persécute _le Chevalier de Maison-Rouge_, _les Effrontés_, _les
+Lionnes pauvres_, _Diane de Lys_ et _la Dame aux Camélias_. Depuis moins
+d'un siècle la Censure s'est battue contre Victor Hugo, Dumas père,
+Dumas fils, Émile Augier, Ponsard (Ponsard lui-même!) Legouvé, Balzac,
+Déroulède, Erckmann-Chatrian, Meilhac et Halévy, Jules Claretie,
+Victorien Sardou, Paul Adam, Edmond Haraucourt;--Voilà ceux contre qui
+la censure fait usage des armes qu'on lui a données.
+
+Depuis son origine jusqu'à l'heure actuelle, son histoire n'est qu'une
+lutte acharnée contre les meilleurs de nos écrivains. Parmi ceux que je
+viens de citer, tous les morts ont déjà leur statue. Ils sont vengés,
+dira-t-on? Il est bien temps! Que savons-nous si les tracasseries, si
+les persécutions qui les arrêtèrent n'ont pas étouffé dans leur cerveau
+l'idée du chef-d'œuvre qui était en eux et qu'ils ont renoncé à
+écrire devant la certitude du _veto_? Que savons-nous si cette espèce de
+tiédeur que nous reprochons aujourd'hui à Ponsard, Augier ou Scribe,
+n'est pas due pour une part à l'influence stérilisante qu'exerça la
+contrainte officielle sur leurs esprits? Qui nous dira le drame
+prodigieux que Victor Hugo aurait pu écrire en 1855, s'il n'avait été
+pour longtemps excommunié de la scène française?
+
+Ceci est inexplicable: vers le milieu du siècle, notre littérature,
+livresque, est à son apogée; elle est faible au théâtre. Pourquoi?
+
+ * * * * *
+
+Il y a eu près de nous une école dramatique étrangère, qui fut illustre
+et qui a cessé de l'être. L'exemple que donne son histoire vaut mieux
+que toutes les théories, car son développement a procédé par révolutions
+brusques et sa montée comme sa chute sont nettement déterminées par des
+causes très bien connues.
+
+Sous le règne d'Élisabeth, le théâtre anglais était libre, en fait. Il
+dut sa grandeur à cette liberté. Shakespeare naît au milieu d'un
+mouvement dramatique considérable, qui n'a pas d'égal chez les peuples
+contemporains et qui ne semble pas avoir été dépassé, même par nous.
+Libre, ce théâtre l'est de toutes façons: les pièces de Beaumont et
+Fletcher, de Marlowe, Massinger, Webster ont une franchise de langage
+qui n'offusque pas alors le public, mais dont nos censeurs actuels
+seraient horrifiés. Leurs auteurs les concevaient ainsi. On leur laissa
+la bride sur le cou. La gloire littéraire de leur pays grandit dans
+cette indépendance qui est la bonne terre des écrivains.
+
+Après une réaction puritaine qui dura peu, la Restauration anglaise
+rendit aux auteurs dramatiques la liberté. Une nouvelle école naquit,
+presque aussi remarquable que son aînée, possédant même certaines
+qualités de finesse et d'esprit que la précédente n'avait pas au même
+degré, et cette fois poussant à l'extrême les hardiesses de parole et de
+situation. Congreve et Wycherley ne pourraient être joués à notre époque
+sur aucune scène parisienne, mais on connaît assez le rang élevé qu'ils
+occupent dans leur littérature nationale.
+
+Tel était l'éclat de la scène britannique, lorsqu'un brave homme, un
+honnête protestant nommé Jeremy Collier, publia une simple brochure sur
+l'immoralité des spectacles, une _Courte Vue_, comme il l'intitulait
+lui-même sans ironie. Son intention était excellente: il ne voulait pas
+éloigner, mais réformer les dramaturges, et remplacer les bonnes pièces
+licencieuses par des pièces morales non moins bonnes.
+
+Il tua le théâtre anglais.
+
+L'effet de la brochure fut immense. Toutes les libertés de la scène
+disparurent, et avec elles le talent des auteurs. Ceux-ci renoncèrent
+bientôt à la lutte, cessèrent d'écrire, et pour la grande école
+théâtrale qui depuis cent cinquante ans faisait l'orgueil de Londres, ce
+fut la mort sans autre phrase.--Elle ne devait jamais renaître.
+
+ * * * * *
+
+Nous n'en sommes pas là. Néanmoins l'exemple vaut qu'on le médite un
+instant.
+
+Une école dramatique n'est vraiment grande que si elle a devant elle la
+libre expansion. L'expurger, c'est l'appauvrir. La gouverner, même de
+loin, c'est encore nuire à sa beauté.
+
+Que la Censure meure donc du coup qu'elle a reçu. Puisse le théâtre
+éprouver à son tour le bienfait des libertés plus larges dont la
+littérature ressent l'heureux effet depuis un quart de siècle. Et qui
+pourrait se plaindre de voir certains auteurs hausser le ton de leur
+dialogue? Personne n'est forcé d'aller les entendre. Si l'on y va, c'est
+qu'on le veut bien. Le lendemain du jour où la Censure serait abolie,
+une scission diviserait tout naturellement les scènes parisiennes. Les
+unes prendraient soin d'avertir les familles que les petites filles sont
+reçues à l'entrée. Pour les autres, celles où l'on représenterait
+Shakespeare sans coupures, chacun serait libre de s'en écarter.
+
+On verrait pourtant, je le sais bien, des gens s'y rendre tout exprès,
+pour être scandalisés, et pour en gémir. Grévin qui était si bon
+psychologue nous a laissé un dessin où se cache toute la moralité de ces
+petites pudibonderies.--Une dame et une jeune fille s'accoudent sur un
+balcon. A l'extrémité de la rue se passe vaguement une scène banale qui
+pourrait être légère:
+
+--De si loin, ma chère enfant, je ne crois pas que cela puisse vous
+choquer.
+
+--Oh! si, madame, avec une lorgnette.
+
+
+
+
+LE BOULEVARD
+
+
+Le soir où Tortoni ferma ses portes, j'assistais à cette fin célèbre.
+J'étais venu là en curieux, pour voir disparaître le vieux romantique.
+
+Comme je sortais le dernier, quand l'heure fatale sonna, le propriétaire
+de l'établissement m'offrit (en souvenir du défunt) le carton de lecture
+qui avait enveloppé l'_Illustration_, et qui portait en lettres d'or sur
+le plat de molesquine noire ces deux mots historiques: «Café Tortoni».
+Puis, comme un homme qui prononce une phrase définitive, il dit en
+versant des larmes:
+
+--Monsieur, le Boulevard est mort.
+
+Le pauvre vieillard blasphémait, car le Boulevard est immortel et son
+caractère principal est justement la persistance. Il est à l'épreuve du
+temps et des hommes. Les démolisseurs eux-mêmes ne réussissent pas à le
+défigurer. On a jeté bas la moitié de ses maisons pour construire des
+hôtels modernes, des théâtres, des maisons de banque ou d'assurance; on
+a renouvelé toutes ses boutiques, changé ou supprimé tous ses
+restaurants et il semble que cette transformation perpétuelle soit
+nécessaire à son existence comme le labourage régulier est nécessaire à
+la vie d'un champ. Plus on le bouleverse et mieux nous comprenons que sa
+personnalité est invulnérable.
+
+D'où vient donc cette suprématie qu'il exerce depuis un demi-siècle sur
+l'opinion de Paris et sur les esprits de tous ceux que l'âme parisienne
+inspire et domine? D'où vient qu'en un temps où la vie mondaine s'est
+éloignée d'une lieue vers l'ouest et environne le bois de Boulogne,
+l'arbitre des élégances reste immuablement à sa place, entre la
+Madeleine et la Bourse?
+
+ * * * * *
+
+Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le cerveau de Paris? Non, certes.
+
+Paris enferme une cité intellectuelle qui s'étend de l'Institut vers le
+Panthéon, et du Palais de justice à l'Observatoire. Ses habitants ne
+passent les ponts qu'en voyage. Ils vont parfois jusqu'aux musées du
+Louvre, jusqu'à la Bibliothèque nationale; mais le Boulevard ne leur
+appartient pas. Ils s'y promènent en étrangers, comme s'ils venaient de
+plus loin que New-York, et avec un sentiment de défiance à l'égard des
+passants qu'ils croisent. Leur costume est exotique, leur barbe date
+d'un autre âge, leur voix n'est rien dans la voix ambiante, qui
+s'inquiète rarement de leurs idées, plus rarement encore de leurs
+personnes. Et cependant le cerveau de Paris est fait de leur multitude.
+Il faut chercher ailleurs notre définition.
+
+Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le centre du mouvement et de la vie?
+Pas davantage.
+
+Pris en bloc, Paris a deux foyers, d'où sa force rayonne: la place du
+Châtelet, qui doit au voisinage des Halles sa prodigieuse circulation,
+et la place de la République, qui est le forum industriel de l'immense
+ville. Ici Paris travaille, là il se nourrit; Les manufactures se sont
+groupées par une élection naturelle entre les grandes gares du Nord, de
+l'Est, du Paris-Lyon Méditerranée et d'Orléans. Les Halles ont grandi où
+elles devaient croître, au point central de la ville. Le boulevard de
+Sébastopol et la rue de Turbigo sont donc, et peut-être à jamais, nos
+deux artères vitales. L'exode de la société riche vers les quartiers
+occidentaux n'a presque rien attiré sur ses pas. Il faudrait des
+événements extraordinaires, comme la création du port maritime projeté à
+Saint-Ouen, pour faire dévier par influence les grands courants actifs
+de la force parisienne... Mais le Boulevard est bien loin de ces fleuves
+nourriciers. Où prend-il la source de son énergie?
+
+Est-il situé,--comme s'exprimait une annonce fameuse,--au centre des
+affaires et des plaisirs?
+
+Des affaires, assurément non. La Bourse des valeurs est à l'extrême
+limite de son parcours, et la Bourse de commerce lui échappe tout à
+fait, de même que la Banque de France, les Finances et l'Hôtel de Ville.
+Des plaisirs? c'était vrai jadis. Aujourd'hui, les Champs-Élysées,
+Montmartre et le bois de Boulogne offrent des plaisirs plus nouveaux, et
+souvent plus recherchés que les siens. D'ailleurs, il est singulier que
+l'animation du Boulevard atteigne son maximum vers cinq heures du soir,
+heure où tous les théâtres sont clos, et où il n'est pas d'usage de se
+jeter dans la vie joyeuse...
+
+Ainsi, voilà un coin de ville que rien ne paraissait destiner à sa
+fortune éclatante, une avenue étroite et médiocre, plutôt laide, assez
+mal bâtie, plantée de mauvais arbres, éloignée de tous les parcs et
+jardins publics, privée même du moindre square où ses promeneurs
+pourraient chercher l'ombre et les bancs de leurs rendez-vous,--et c'est
+là que palpite le cœur de Paris. Cette avenue quelconque, c'est le
+Boulevard tout court, la voie la plus illustre qui soit au monde. Qui à
+fait le miracle?
+
+La Presse.
+
+ * * * * *
+
+Car si le Boulevard n'est le centre ni de la pensée, ni du mouvement, ni
+de la vie, ni des affaires, ni des plaisirs parisiens, il est le centre
+des nouvelles, et voilà pourquoi la ville y afflue.
+
+En un siècle où les journaux disposent d'une puissance formidable, le
+quartier où ils s'impriment est devenu sans autre effet le premier
+quartier ce Paris.
+
+Cinq heures. Les feuilles du soir paraissent. Les feuilles du lendemain
+se composent. La foule arrive. Elle lit et elle interroge. Ce que Paris
+saura le lendemain, le Boulevard le sait la veille. Il a cette force: le
+renseignement. Et dès qu'il tient un fait, il le juge. Il est à lui seul
+l'opinion publique pendant la soirée tout entière.
+
+Tous ceux qui, par intérêt, par crainte ou par désir sont anxieux de la
+nouvelle imminente et de l'opinion qui l'accueillera, ceux qui espèrent
+et ceux qui appréhendent, les confiants et les timorés, tous les curieux
+et les ardents appartiennent à ce trottoir gris où la manne des
+nouvelles se quémande, se donne ou s'échange, se vend et s'achète
+perpétuellement. Le Boulevard, c'est la Bourse des potins,--et de
+l'histoire.
+
+Il a les privilèges de savoir d'abord, et de savoir mieux; car tout se
+dit, si tout ne se publie pas. Pour lui, les initiales n'ont pas de
+mystères. Il sait qui est M. G..., M. N... et Mme de X. Il connaît le
+nom et l'adresse du «haut personnage compromis», comme aussi de la «dame
+voilée». Si les journaux suppriment les détails d'une affaire par
+prudence ou par pudeur, le Boulevard les rétablit. Si un financier
+suspect s'attribue, à coups de réclame, une prospérité factice, le
+Boulevard le démasque, et s'abstient. Pas une campagne qu'il ne
+pressente, pas un mouvement d'opinion qu'il n'ait d'avance mesuré dans
+son étendue et ses conséquences. Il est l'observatoire du monde
+invisible.
+
+De toutes parts la Presse l'entoure et l'envahit: c'est sa conquête.
+Elle possède la place et l'avenue de l'Opéra, la rue Richelieu, la rue
+du Croissant, la rue Montmartre et le faubourg Montmartre, la rue du
+Helder et la rue Drouot, la rue Réaumur et la rue Lafayette. Sur le
+Boulevard elle est dans ses murailles. C'est là qu'elle se retranche et
+se concerte. Le reste de la ville n'est que son champ d'action; le
+Boulevard est sa forteresse. Elle l'a voulu à son image. Dans le langage
+contemporain, elle et lui sont synonymes. Elle lui a donné son
+caractère, ses mœurs, presque sa physionomie. Elle seule l'a créé tel
+qu'il est; elle seule pourrait le tuer, en l'abandonnant.
+
+De là vient que le Boulevard se transforme selon les jours et non selon
+les années. Tel il était, il y a vingt ans, tel nous le revoyons
+aujourd'hui, mais dans l'espace d'une nuit, il se métamorphose. Il a ses
+marées et ses tempêtes.
+
+La monotonie générale des autres voies parisiennes est une règle à
+laquelle il ne se soumet point. Une rue est toujours semblable à
+elle-même. Lui, jamais. Certaines avenues connaissent leurs jours de
+fête, les Champs-Élysées ont leurs Grands Prix, les boulevards
+extérieurs leurs semaines de foire; mais cela aussi est une monotonie
+que chaque année ramène à des dates prévues. Lui, il change tout, à
+coup, comme la mer, sous une rafale.
+
+Ce soir, il est calme. Il se promène et s'amuse. En l'absence des
+inquiétudes, il joue à l'esprit. Il invente des mots. Les passantes
+l'intéressent. Les modes l'occupent. La voiture nouvelle d'une actrice
+est l'événement de la soirée. Une femme qui passe avec un inconnu fait
+hausser les têtes des hommes et chacun raconte son histoire ou développe
+sa légende. On entoure les colonnes Morris, on considère les étalages,
+on lirait presque les affiches tant cette fin de jour est désœuvrée.
+
+Et puis, voici un remous de la foule; des gens se pressent, des crieurs
+hurlent, les transparents des journaux s'allument: une dépêche grave, un
+événement. C'est l'orage. En un instant, le Boulevard est devenu noir.
+
+Alors toute la ville accourt vers lui, inquiète, furieuse ou
+enthousiaste. Les trottoirs débordent, la voie est envahie. Les
+camelots, suants et haletants, jettent à la foule des centaines de
+feuilles blanches, imprimées d'encre fraîche et pas même pliées: on les
+voit voler de groupe en groupe comme des oiseaux annonciateurs. Les
+petites baraques des journaux sont assaillies, cernées, vidées. Mille
+têtes levées guettent le transparent où apparaîtra le second télégramme.
+La Presse tient cette multitude dans sa main. Pendant ces heures-là,
+elle est investie d'une puissance souveraine. Un article écrit sur un
+coin de table, composé à la hâte et livré au peuple, soulèverait la
+ville, d'un seul cri.
+
+
+
+
+LE CAPITAINE AUX GUIDES
+
+
+Le vieux Professeur Chartelot se redressa de toute sa haute taille comme
+s'il allait prédire la vie ou la mort d'un malade; il tira sa montre et,
+la considérant avec ses yeux de presbyte:
+
+--J'ai le temps de vous raconter cela, dit-il; mais ne me laissez pas
+manquer mon train. Je dois parler demain à l'Académie.
+
+ * * * * *
+
+Nous l'entourions dans un coin de parc devant une maison de campagne où
+nos amis l'avaient appelé en consultation. Un diagnostic très rassurant
+nous laissait l'esprit assez libre pour apprécier le talent du causeur
+après avoir admiré la perspicacité du savant; et nous l'écoutions avec
+un vif sentiment de l'honneur qu'il nous faisait en nous racontant ses
+souvenirs.
+
+ * * * * *
+
+--Oui, fit-il, j'ai toujours pensé que le véritable confident des
+femmes, c'est le médecin et non l'abbé. Sur chacune de nos clientes, sur
+tout ce que le monde ignore d'elle, nous en savons beaucoup plus que le
+directeur de sa conscience. Les mœurs ont marché depuis les Grecs,
+chez qui tant de malheureuses mouraient en couches, parce que les
+sages-femmes étaient interdites par la loi et parce que les femmes
+honnêtes ne voulaient pas toujours se montrer aux accoucheurs.
+Aujourd'hui... je ne veux pas dire que toute pudeur ait disparu, ce
+serait absurde; mais si, devant un médecin, le sentiment des
+convenances fait encore baisser les yeux, il ne fait plus baisser la
+chemise, et c'est en cela que nos contemporaines ne ressemblent pas
+exactement à la femme de Xénophon.
+
+Autant la santé du corps est un bien plus réel, plus pressant et (pour
+quelques-unes) plus certain que le salut éternel, autant les femmes
+viennent à nous avec un désir plus sincère, et plus ardent d'être
+exaucé. On nous permet tous les examens; on nous pardonne toutes les
+questions. Le confesseur ne pénètre pas dans le secret de la vie
+conjugale: ce détail n'étant pas le péché, n'est pas soumis à la
+pénitence; mais, comme il est la santé, il est soumis à la médecine. A
+d'autres égards le confesseur doutera toujours au milieu des aveux
+incomplets qu'il entend. La preuve n'est pas admise au confessionnal.
+Sur le lit de la malade, elle est entre nos mains. Ce n'est pas pour
+nous qu'est écrit le fameux verset de Salomon sur la trace invisible de
+l'aigle dans les cieux et du jeune homme chez la jeune femme. «La femme
+mange, et s'essuie la bouche, puis elle dit:--Je n'ai point fait de
+mal.» Elle le dit à d'autres qu'à son médecin.
+
+ * * * * *
+
+Somme toute, il ne nous manque guère que l'aveu de la faute en soi, du
+péché en tant que péché. Cet aveu-là serait, en apparence, identique à
+celui que nous entendons, puisqu'il est d'abord l'exposé du même acte et
+puisque, au surplus, c'est toujours la crainte qui le provoque. Qu'il
+s'agisse de sa guérison physique ou de son salut, la femme redoute la
+mort dans le premier cas, l'enfer dans le second, et c'est un égal
+sentiment d'épouvante qui la pousse à livrer son secret. Eh bien, en
+fait, les deux aveux sont assez différents de caractère, néanmoins. Si
+laconique que soit celui dont nous ne sommes pas les confidents, il
+est, comment dirai-je? plus joli. La pénitente ne s'avoue pas qu'elle
+est contrainte et forcée par l'idée des peines éternelles. La chère
+petite sait qu'elle doit se repentir, et, pendant une minute, l'illusion
+du remords se fait réalité. Je vous en parle ici en connaissance de
+cause, car le hasard a voulu que je fusse, un jour, et médecin et
+confesseur: _doctor in utroque_, comme disaient nos pères.
+
+ * * * * *
+
+Il y a une vingtaine d'années, j'étais appelé d'urgence dans une famille
+protestante pour soigner une femme de trente ans que j'avais vue naître,
+ou à peu près. J'entre. Je trouve une maladie à début dramatique: 40° de
+fièvre, trois heures après le frisson et le claquement de dents. Un
+point de côté devint bientôt sensible. Dans la soirée, il avait beaucoup
+augmenté. La toux était forte, la respiration haletante et rapide, les
+crachats visqueux et sanguinolents: bref, une belle pneumonie.
+
+Le lendemain, la température se maintenait à 40º; le surlendemain, elle
+approchait de 41º. Vous voyez d'ici le mari affolé, la vieille bonne en
+larmes, et la mère s'accrochant à mes bras: «Sauvez-la! sauvez-la!» Je
+ne sais si toute cette émotion avait été entendue par la malade, mais je
+trouvai celle-ci dans un état d'abattement qui n'était pas seulement
+causé par la fièvre.
+
+ * * * * *
+
+Dès que je fus seul avec elle:
+
+--Je vais mourir, n'est-ce pas, docteur?
+
+--Allons donc! pour un accès de fièvre!
+
+--Dites-moi la vérité, je vais mourir, n'est-ce pas? C'est pour
+aujourd'hui?
+
+--Vous n'êtes pas même en danger.
+
+--Ah! vous ne me parlez pas sincèrement... Je sens bien que je m'en
+vais... Je suis déjà plus qu'à moitié morte... Si ma fièvre continue
+ainsi, je ne passerai pas la nuit, docteur, je n'ai plus la force de
+respirer...
+
+En péril, certes, elle l'était. J'essayai pourtant de la rassurer; ce
+fut peine perdue. Elle se voyait mourante, et rien de ce que je pus lui
+dire ne lui donna même un éclair d'espoir.
+
+Plusieurs fois elle répéta, avec sa voix grave de calviniste résolue à
+tous les courages:
+
+--Je mourrai cette nuit... Je mourrai cette nuit.
+
+ * * * * *
+
+Mais tout à coup sa vaillance l'abandonna. Elle poussa un soupir aussi
+profond que l'état de ses poumons le lui permettait, et murmura en
+levant les yeux:
+
+--Les catholiques sont bien heureuses!
+
+--Vous dites?
+
+--Les catholiques sont plus heureuses que nous! Le jour où le Seigneur
+les rappelle à lui; leurs derniers moments sont des instants de joie...
+Elles sont lavées du péché... Elles sont délivrées du remords...
+
+Voulait-elle se convertir?
+
+--Vous aurez le temps d'y penser, lui dis-je, quand vous serez guérie.
+
+--Guérie... Ah! mon Dieu!... Guérie!
+
+Elle laissa retomber sa tête sur son oreiller, et presque aussitôt une
+quinte violente suspendait une conversation que je ne tenais pas à
+prolonger.
+
+Je me levais... Elle parla encore.
+
+--Oh! la joie d'avouer... d'avouer enfin!
+
+--Des peccadilles!
+
+--Un aveu terrible... vous ne savez pas.
+
+--C'est de l'imagination!
+
+--J'ai trompé mon mari.
+
+ * * * * *
+
+Cette fois je me rassis, complètement égaré.
+
+Au cours de ma carrière, je me suis trouvé être le témoin où l'acteur de
+scènes bien singulières, mais celle-là est assurément l'une des plus
+«fortes» dont j'aie conservé le souvenir.
+
+ * * * * *
+
+Elle joignit les mains tout à coup, et les souleva au-dessus du lit.
+
+--Oh! laissez-moi vous dire... vous dire tout... avouer ma faute...
+pendant que je puis encore parler... Je ne sais pas si la religion
+romaine est celle que j'aurais dû suivre... mais je sais du moins... je
+_sens_ que si quelque chose peut racheter mon crime... si je puis
+l'expier à ma dernière heure... c'est par la honte de cet aveu!
+
+--Calmez-vous, je vous en conjure!
+
+--Non, ne m'interrompez pas, je soulage mon âme, en vous parlant
+ainsi... Je me sens moins criminelle de tout ce que j'ose vous dire.
+
+--La plupart des femmes ont plus ou moins trompé leur mari, madame.
+L'Évangile, lui-même, leur a pardonné...
+
+--Aucune n'a trahi, comme moi dans la seule faute de ma vie, un mari si
+bon, si parfait...
+
+--Une seule faute? Ce n'est pas un péché, c'est à peine un instant
+d'oubli.
+
+--Écoutez-moi... Pendant la dernière année de l'Empire... Un de mes
+cousins, capitaine aux guides...
+
+--Un capitaine aux guides, madame! quelle circonstance atténuante!
+
+ * * * * *
+
+J'essayais de l'apaiser ainsi par des arguments que je prenais moi-même
+pour des balivernes, et qui n'arrêtèrent pas une fois le flot de ses
+paroles imprudentes.
+
+Elle parlait avec faiblesse, mais dans une exaltation qui s'amplifiait
+de phrase en phrase... D'ailleurs, sa confession n'était pas bien grave.
+Les effets du remords dépassaient de beaucoup les détails de la faute;
+je regardais, plus que je ne l'écoutais, cette pénitente _in partibus_,
+qui me prenait pour un vicaire.
+
+Le capitaine aux guides avait une moustache blonde; je me rappelle trop
+bien ce détail qu'elle me répéta souvent. Un matin, il avait emmené, sa
+cousine aux hasards d'une promenade à cheval. Ils avaient gagné la forêt
+voisine. Cette forêt avait des fourrés, des buissons, de la mousse
+fraîche (on était à la fin de mai). La moustache blonde s'était
+plusieurs fois rapprochée... Vraiment «le fond des bois et leur vaste
+silence» étaient les seuls coupables de cette pauvre aventure.
+
+Je donnai l'absolution.
+
+ * * * * *
+
+En quittant la malade, j'aperçus debout, dans la salle à manger, le
+troisième héros du roman: je veux dire le cher mari.
+
+Rapidement, j'eus la vision de ce qui allait suivre: je vis cet homme
+sur le point d'entrer dans la chambre de la confession, et sa femme lui
+tendant les bras: «Pardonne-moi!... je suis une misérable!...» toutes
+phrases parfaitement inutiles si la mort devait s'ensuivre, et fâcheuses
+à plus forte raison si la malade en réchappait.
+
+--Défense d'entrer! lui dis-je nettement, même si elle vous fait
+appeler. Elle a un peu de délire, ce soir, elle a besoin de repos.
+Laissez la nuit passer. Vous la verrez demain matin.
+
+ * * * * *
+
+Huit jours plus tard, elle entrait en convalescence. On ne saurait
+penser à tout.
+
+Jusqu'à la fin du mois, j'eus le plaisir de présider à son lent
+rétablissement. Il est inutile de vous dire que je ne lui parlai plus du
+capitaine aux guides, et que les confidences n'eurent pas de lendemain.
+Guérie, elle ne me demanda pas la note de mes honoraires, car, depuis sa
+première enfance, je la soignais en ami...
+
+M. Chartelot suspendit sa phrase, toucha du pommeau de sa canne ses
+vieilles lèvres bien rasées qu'un sourire amincissait:
+
+--Et je ne la revis plus jamais, dit-il en levant les sourcils. Elle
+prit un autre médecin.
+
+
+
+
+UN CAS JURIDIQUE SANS PRÉCÉDENT
+
+
+La bibliothèque de M. le Président Barbeville était le lieu de ses
+délices. Il l'appelait: ma garçonnière.
+
+Tous les matins, il y montait, familièrement, en robe de chambre.
+Délaissant un cabinet où il n'avait plus rien à faire, depuis que l'âge
+de la retraite l'exilait du tribunal, M. le Président Barbeville
+gravissait d'un pas encore vif un petit escalier de pierre en colimaçon
+qui le menait au dernier étage, et jamais il n'ouvrait la porte, sans un
+sourire de contentement.
+
+Le trésor de ses livres était éclairé par un vaste reflet de verdure. A
+travers les petits carreaux d'une grande fenêtre Louis XIV, on voyait
+flotter au dehors la fraîcheur des feuilles nouvelles. Deux marronniers
+dépassaient de la cime le toit du vieil hôtel rouge. Le soleil ne
+pénétrait pas à travers leur épaisseur, mais ils jetaient sur le tapis
+une ombre claire et mouvante qui donnait à cet ermitage quelque chose de
+pastoral.
+
+Assis dans un grand fauteuil à pupitre dont le modèle lui avait été
+communiqué par Mgr le duc d'Aumale, le bon M. Barbeville posait son
+crachoir à gauche, son porte-cigarettes à droite et son livre devant
+lui.
+
+Il avait la passion des livres. C'était même la seule passion que la
+Faculté lui permît, encore qu'il fût très capable d'en éprouver
+plusieurs autres et qu'il en fit, de loin on loin, la juvénile
+expérience. Mais ces expériences-là devenaient peu à peu, sinon pour
+lui difficiles, au moins toujours plus imprudentes, et pour rassurer son
+médecin, il ouvrait enfin plus souvent un vieux livre qu'un jeune
+corsage.
+
+ * * * * *
+
+Un matin, comme il terminait la lecture d'une curieuse plaquette acquise
+la veille, son médecin vint le voir en ami.
+
+--Mon cher, vous arrivez bien, dit le vieillard d'un ton réjoui. J'ai
+une question à vous poser, et vous serez bien malin si vous savez me
+répondre, car c'est un point de jurisprudence sur lequel, avant de lire
+ceci, j'eusse donné ma langue au chat.
+
+--Oh! je me récuse!
+
+--Attendez. Il s'agit de mariage, et si la question est de droit, elle
+est d'abord de médecine comme vous le verrez par la suite. Mon cher, je
+n'ai jamais rien vu, ni lu de plus extraordinaire. Depuis cinquante-deux
+ans, je suis abonné à la _Gazette des Tribunaux_ et aux suppléments du
+_Dalloz_; j'ai entendu moi-même des milliers d'affaires; on m'a conté
+les anecdotes juridiques les plus cocasses de notre temps; mais rien qui
+ressemble à ceci. Vous m'en voyez stupéfait.
+
+M. le Président Barbeville s'enfonça dans son fauteuil, mit ses mains
+dans les manches de sa robe de chambre et formula lentement la question
+suivante en articulant chaque terme avez précision et netteté:
+
+ _--Comment un mariage régulier, conclu avec le consentement des
+ deux parties, peut-il entraîner, par des nécessités immédiates et
+ inéluctables, de la part de l'un des conjoints et avec la
+ complicité de l'autre, les crimes de rapt, de séquestration, de
+ proxénétisme, d'attentat à la pudeur, de viol répété, d'inceste,
+ d'adultère et de polygamie?_
+
+Effaré au début de l'énumération, le médecin finit par éclater de rire.
+
+--Notez bien, poursuivit M. Barbeville, notez bien que je vous ai dit:
+par des nécessités immédiates et inéluctables. En effet, ce ne sont
+point des faits subséquents ni soumis à l'initiative de l'un des époux.
+A l'instant même où a lieu la consommation légitime de ce mariage, _tous
+les crimes contre les mœurs se trouvent perpétrés à la fois_! et ni
+l'un ni l'autre des conjoints ne peut empêcher qu'il n'en soit ainsi, ou
+alors il leur faut renoncer à s'unir.
+
+L'ami du Président resta quelque temps méditatif, puis il demanda:
+
+--C'est un conte de fées?
+
+--Nullement. Rien n'est plus authentique. L'histoire est possible,
+vraisemblable et vraie. J'irai plus loin: si le cas est unique à ma
+connaissance, il est évident qu'il a eu dans le passé plusieurs
+précédents que j'ignore, et il se représentera dans l'avenir, n'en
+doutez pas un instant. En effet, la situation de la jeune fille ne lui
+est pas particulière; et l'aventure ne dépend pas du fiancé: n'importe
+quel homme à sa place eût traversé les mêmes épreuves.
+
+--Alors expliquez-moi. Je ne devine pas du tout.
+
+--M. Barbeville commença ainsi:
+
+--Vous devinerez dès le premier mot. Une Italienne de Paris accoucha un
+jour d'un enfant double. Ces couches étaient clandestines et la
+sage-femme qui les soigna n'eut garde de communiquer le fait à
+l'Académie des sciences. L'enfant (une ou deux petites filles, selon
+qu'on l'examinait par le haut ou par le bas) avait deux têtes, quatre
+bras, deux poitrines, un ventre commun et deux jambes seulement. Il
+était double jusqu'à la ceinture et simple de là jusqu'aux pieds. Le cas
+n'est pas absolument rare, si je ne me trompe?
+
+--Non. Surtout chez les mort-nés... Continuez. Désormais, je vous suis.
+
+--Mais on en connaît qui ont vécu?
+
+--Plusieurs.
+
+--Ce furent donc, si l'on peut dire, des monstres bien constitués, comme
+celui dont je vous entretiens. Citez-m'en un exemple.
+
+--Ritta-Cristina, deux fillettes qui naquirent en Sardaigne, vers 1830.
+Elles ressemblaient beaucoup à la description que vous venez de donner;
+poitrine double, bassin commun. Leurs parents les amenèrent à Paris pour
+les offrir en spectacle, mais les autorités jugèrent l'exhibition
+contraire aux mœurs, et l'interdirent. La pauvre famille privée de
+ressources dut laisser les enfants dans une chambre sans feu où elles
+moururent d'une bronchite.
+
+--On a fait leur autopsie?
+
+--Oui.
+
+--Leurs systèmes nerveux étaient distincts?
+
+--Entièrement, sauf à la partie inférieure de l'abdomen dont les
+sensations étaient perçues par les deux cerveaux à la fois.
+
+--Parfait! Vous allez voir combien votre exemple ajoute de force à mon
+récit.
+
+Le vieux Président mit une longue cigarette dans un tuyau d'écume,
+l'alluma et reprit avec animation:
+
+--Les deux petites filles de mon Italienne furent déclarées sous les
+noms de Maria-Maddalena. Elles vécurent. Leur mère ne les montrait
+point, mais les élevait très tendrement. Elles eurent une croissance
+régulière, une puberté normale: bref, à seize ans, c'étaient deux
+adolescentes fort jolies, malgré l'étrange union de leurs beautés. Si la
+queue de la sirène ne l'empêcha pas de séduire les hommes, nous ne
+devons pas nous étonner que Maria-Maddalena aient troublé le cœur
+d'un amant.
+
+A vrai dire, toutes deux furent éprises; Maddalena seule fut aimée. Un
+jeune homme devint amoureux de celle-ci; mais comme il était plein
+d'égards pour l'autre, les sœurs crurent partager un commun amour et
+elles y répondirent ensemble avec tout le premier feu de leur jeunesse
+nouvelle. Malheureusement l'illusion ne dura guère. Le jeune homme eut
+scrupule de la prolonger. Une lettre de lui, adressée un jour à «Mlle
+Maddalena», éveilla dans le cœur voisin les mille serpents que vous
+savez bien et lorsque la demanda en mariage fut présentée
+officiellement, Maddalena répondit _oui_, et Maria répondit _non_.
+
+Instances, prières, tout fut en vain. La mère se joignit aux amants pour
+apaiser la récalcitrante et ne réussit pas davantage...
+
+--C'est d'un comique extravagant! s'écria le médecin, secoué d'hilarité.
+
+--Tragique, mon cher! Voilà une situation dramatique comme je n'en
+connais pas d'autre. Être sœur ennemie, rivale d'amour; se confondre
+pour moitié avec celle qu'on abhorre; être condamnée par la nature à
+voir toutes les caresses dont l'autre sera l'objet; que dis-je, à les
+voir? à les éprouver! et plus tard à porter le fruit d'un amant deux
+fois détesté! Dante n'a pas inventé cela, voilà qui dépasse en horreur
+les supplices des enfers chinois.
+
+Donc,--et je reprends mon récit,--l'Italienne, résolue à marier l'une de
+ses filles malgré l'opposition de l'autre, s'en fut trouver le maire de
+l'endroit et lui demanda s'il consentirait à célébrer le mariage dans de
+telles conditions. Le maire, indécis, répondit que la question lui
+paraissait être d'une complexité sans précédent; qu'il ne se croyait pas
+autorisé à la trancher; que ses travaux quotidiens ne lui permettaient
+pas de faire l'examen juridique d'un litige aussi délicat; et qu'enfin
+il priait ses administrées de bien vouloir lui envoyer (à titre de
+consultation) deux avocats plaidant le pour et le contre.
+
+--Et le procès eut lieu?
+
+--Oui. Un procès privé, bien entendu; dans le cabinet du maire, sans
+autre assistance que les adjoints et le greffier.
+
+L'avocat de Maddalena plaida le premier. L'exorde fut ironique, l'exposé
+du fait, facétieux. Il commença la discussion sur le même ton. Tour à
+tour, il invoqua l'article 1645. («L'obligation de délivrer la chose
+comprend ses accessoires») ou l'article 569, encore plus injurieux dans
+son application. Puis, cessant les plaisanteries, il posa le dilemme
+suivant: ou Maria-Maddalena comprend deux femmes distinctes et
+différentes, ou elle n'en forme qu'une. Dans le premier cas, il est
+évident que le consentement de la sœur n'est pas nécessaire. Dans le
+second cas, où l'on fait abstraction de la partie adverse, l'évidence
+est encore plus grande. Il développa et soutint cette dernière thèse.
+Jamais, dit-il, on n'a considéré, ni dans la réalité ni même dans
+l'imagination des poètes, que la multiplicité des membres multipliât les
+individus. Un veau à six pattes n'est jamais qu'un veau. Les cent yeux
+d'Argus n'appartiennent pas à cent personnes. Janus aux deux visages
+n'était qu'un seul dieu. Cerbère se dit au singulier malgré ses trois
+têtes infernales. Pourquoi Maria-Maddalena, physiquement indivisible,
+formerait-elle deux individus, puisque le propre de l'individu est, par
+étymologie, l'indivisibilité?
+
+--Ha! ha! ha! fit le médecin, j'aime beaucoup ce raisonnement.
+
+--D'ailleurs, poursuivit-il, et en admettant même que l'on pût soutenir
+la dualité des intelligences, nous n'avons pas à nous occuper ici de
+psychologie mais de mariage. Le mariage a un but précis que nous
+connaissons tous et que nul ne discute. Or, si Maria-Maddalena est venue
+au monde avec un cerveau double, elle est parfaitement simple au point
+de vue nuptial. De ces deux femmes, que vous distinguez jusqu'à la
+ceinture, l'unité d'organe ne fait qu'une seule épouse.
+
+--Évidemment.
+
+--L'avocat de la deuxième sœur répondit qu'il ne s'égarerait pas dans
+les digressions mythologiques où s'était complu l'adversaire et qu'il
+plaiderait pour le bon sens. Le seul fait que Maria et Maddalena sont en
+procès l'une contre l'autre, dit-il, prouve suffisamment qu'elles ne se
+confondent pas. Maria refuse de se marier. Si M. X... épouse sa sœur,
+ma cliente sera nécessairement enlevée: rapt, compliqué par la minorité
+du sujet, premier crime.--Enlevée, elle sera détenue malgré elle au
+domicile conjugal des demandeurs: séquestration, deuxième crime.--Là,
+notre mineure séquestrée sera contrainte d'assister à toutes les
+caresses intimes échangées entre les époux: outrage à la pudeur,
+exhibitionnisme, troisième crime.--Par la force elle sera mise au lit
+près d'un homme avec la complicité de Maddalena et dans l'intérêt de
+celle-ci: proxénétisme, traite des blanches, quatrième crime.--Malgré
+sa résistance indignée elle cessera d'être vierge en même temps que sa
+sœur, puisque sa conformation physique le veut ainsi: viol, cinquième
+crime.--Le coupable sera son beau-frère: inceste, sixième crime, non
+prévu par les lois, mais que je retiens néanmoins comme circonstance
+aggravante.
+
+--Enfin, cet homme est un homme marié: adultère et septième
+crime.--Est-ce là tout? Non pas encore: le mariage de l'une détermine le
+mariage de l'autre jumelle, puisque toutes deux sont indivisibles, comme
+vous le démontrait mon confrère avec une lumineuse justesse de
+déduction. Vous êtes donc contraint d'inscrire à la fois sur deux états
+civils de femmes le nom d'un seul et même mari auquel vous n'épargnez le
+cas d'adultère que pour le précipiter dans celui de bigamie, devenir
+sciemment son complice et le suivre plus tard aux travaux forcés!
+
+--Le jugement fut remis à huitaine?
+
+--Oh! non. Le maire protesta sur-le-champ qu'il n'avait jamais songé à
+donner son assentiment et le mariage ne fut pas conclu.
+
+--Dieu soit loué! dit gaiement le médecin.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LA NUIT DE PRINTEMPS 4
+
+L'ILE MYSTÉRIEUSE 19
+
+LES CHERCHEURS DE TRÉSORS 33
+
+UNE FÊTE A ALEXANDRIE 45
+
+SPORTS ANTIQUES 61
+
+LESBOS D'AUJOURD'HUI 75
+
+LA FEMME DANS LA POÉSIE ARABE 91
+
+
+SECONDE PARTIE
+
+LA DÉSESPÉRÉE 125
+
+LIBERTÉ POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE 141
+ I.--Liberté pour l'amour et pour le mariage 143
+ II.--Histoire d'un fiancé 164
+ III.--Plaidoyer pour Roméo et Juliette 181
+
+UNE RÉFORME DANGEREUSE 195
+
+LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT 209
+
+LA STATUE DE LA VÉRITÉ 223
+
+LA CENSURE 239
+
+LE BOULEVARD 255
+
+LE CAPITAINE AUX GUIDES 269
+
+UN CAS JURIDIQUE SANS PRÉCÉDENT 285
+
+Paris.--Typ. PH. RENOUARD, 19, rue des Saints-Pères.--64580.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Les fouilles ont été poursuivies jusqu'à la fin de 1903, sans
+résultat. M. Doerpfeld vient de publier qu'il renonçait à son
+entreprise.
+
+[2] 6 octobre 1896.
+
+[3] Kaillixeinos le Rhodien, contemporain de Ptolémée Philadelphe et
+témoin de la fête, en donnait la description dans son _Alexandrie_
+(livre IV). Athénée nous a conservé son récit (édition Kaibel, t. I, p.
+435-450).
+
+[4] Au 1/25e.
+
+[5] A. CONZE, _Reise auf der Insel Lesbos_. Hannover, 1865, in-4º.
+
+[6] G. GEORGEAKIS et LÉON PINEAU, _Le Folk Lore de Lesbos_. Paris, 1894,
+in-12.
+
+[7] _Daphnis et Chloé_, I, 7.
+
+[8] Cantique des Cantiques, IV, 11.
+
+[9] Persane, arabe ou turque. V. _Les Mille et une Nuits_. Le _Mikri
+Zenan, ou les Ruses des Femmes_, traduit du turc par Decourdemanche.
+Paris, 1896, in-12, etc. On sait que les _Mille et un Jours_ de Pétis de
+la Croix sont un recueil factice imité des deux recueils précédents, et
+du Feredj bad Chiddeh.
+
+[10] Koran, XXIV, 31. Cf. XXXIII, 55 et 59.
+
+[11] GABRIEL SIONITA. _De nonnullis orientalium urbibus necnon
+indigenarum religione ac moribus, tractatus brevis._--Amstelodami, 1633.
+
+[12] E. W. LANE, _An account of the manners and customs of the modem
+Egyptians written in Egypt during the years 1833, 1834, 1835_.--London,
+1871, t. I, p. 64.
+
+[13] BRUCE, _Voyages_. Paris, 1790, t. I, 345.
+
+[14] Aujourd'hui, le fait est beaucoup plus rare. Je ne l'ai constaté
+pour ma part que dans le Hodna algérien et, exceptionnellement, chez
+quelques jeunes mendiantes. Jusqu'en Nubie, les cotonnades anglaises
+habillent de nos jours les plus pauvres filles.
+
+[15] JONES, _Essai sur la poésie asiatique_, IV, p. 527.
+
+[16] La plupart des citations qui suivent sont prises dans: THARAFA,
+édition Seligsohn, 1901.--NABIGA DHOBYANI, édition Derenbourg,
+1869.--_The Seven Poems_ (_Moallakât_) édition Johnson,
+1894.--_Anthologie de l'Amour Arabe_, par F. de Martino et Abe-el Khalek
+Saroit Bey, 1902.--_Anthologie Arabe_ de Humbert, 1819.--_Anthologie
+Arabe_ de Grangeret de Lagrange, 1823, etc.--HARTMANN, _Ueber die Ideale
+weiblicher Schönheit bei den Morgenländern_, 1798.
+
+[17] Ce caractère de beauté se trouve déjà noté chez les poètes grecs
+qui avaient subi l'influence orientale (_Anthol. Palatine_, V. 60) et,
+pour la même raison, chez les auteurs de nos fabliaux du XIIe et du
+XIIIe siècle.
+
+[18] V. l'_Anis et Ochchâq_ de Cheref-Eddin Rami, trad. Huart. Paris,
+1875.
+
+[19] Même ouvrage, pp. 21, 22.
+
+[20] _Ibid._, pp. 36, 39.
+
+[21] F. DE MARTINO ET SAROIT BEY, _Anthologie_, p. 271.
+
+[22] F. DE MARTINO ET SAROIT BEY, _Anthologie_, p. 225.
+
+[23] _Ibid._, p. 105.
+
+[24] _Ibid._, p. 167.
+
+[25] En France, sur 10 000 mariages, 9 993 ne donnent lieu à aucune
+opposition.
+
+[26] Quinze jours après la publication de cet article, la Chambre a voté
+d'urgence un projet de loi déposé par M. P. Grousset, exemptant de tous
+droits la transcription du jugement de divorce; mais les autres frais
+subsistent.
+
+[27] «L'enfant n'a point d'action contre ses père et mère, pour un
+établissement par mariage.» Code civil, art. 204.
+
+[28] LADY DILKE, _French architects and sculptors of the_ XVIIIth
+_Century_. 1 vol. gr. in-8º. London, 1900, p. 131.
+
+[29] _Athenische Mittheilungen_, t. (1885). p. 6.
+
+[30] Les exemples sont si nombreux qu'on ne saurait les énumérer.
+
+[31] _Les Quatre Livres d'Albert Durer._ Arnhem, 1613, ff. 50, 58, 63,
+65 vº, 115, etc., etc.
+
+[32] _Journal Officiel._ Chambre.--Séance du 23 mai 1901, p. 1115.
+
+
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.