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diff --git a/36900-0.txt b/36900-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c4d1945 --- /dev/null +++ b/36900-0.txt @@ -0,0 +1,4875 @@ +The Project Gutenberg EBook of Archipel, by Pierre Louÿs + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Archipel + +Author: Pierre Louÿs + +Release Date: July 30, 2011 [EBook #36900] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARCHIPEL *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images available at the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +PIERRE LOUŸS + +ARCHIPEL + +PARIS +BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR +11, RUE DE GRENELLE, 11 + +1906 + + + + +Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER +à 3 fr. 50 le volume + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE + + * * * * * + +DERNIÈRES PUBLICATIONS + + * * * * * + +ANDRÉ BEAUNIER + +Le Roi Tobol 1 vol. + +ALBERT BOISSIÈRE + +Clara Bill, danseuse 1 vol. + +FÉLICIEN CHAMPSAUR + +L'Orgie Latine 1 vol. + +JULES CLARETIE + +Brichanteau célèbre 1 vol. + +MICHEL CORDAY + +Les Demi-Fous 1 vol. + +LÉON-DAUDET + +Le Partage de l'Enfant 1 vol. + +DOSTOÏEVSKI + +Les Frères Karamazov +(Tr. BIENSTOCK +et TORQUET) 1 vol. + +GABRIEL FAURE + +L'Amour sous les Lauriers-roses 1 vol. + +GUSTAVE GEFFROY + +L'Apprentie 1 vol. + +YVES GUYOT + +La Comédie protectionniste 1 vol. + +JULES HURET + +En Amérique: De New-York à +la Nouvelle-Orléans 1 vol. + +-- De San Francisco au Canada 1 vol. + +GEORGES LECOMTE + +Les Hannetons de Paris 1 vol. + +PIERRE LOUŸS + +Archipel 1 vol. + +MAURICE MAETERLINCK + +Le Double Jardin 1 vol. + +CATULLE MENDÈS + +Le Carnaval fleuri 1 vol. + +OCTAVE MIRBEAU + +Sébastien Roch (Illustrations +de H. G. IBELS) 1 vol. + +MICHEL PROVINS + +Nos Petits Cœurs 1 vol. + +ÉDOUARD ROD + +L'Indocile 1 vol. + +LÉON TOLSTOÏ + +Le Grand Crime 1 vol. + +ÉMILE ZOLA + +Vérité 1 vol. + +ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT + +331.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint Benoît, 7, Paris. + + + + +ARCHIPEL + + + + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE +PARIS + + * * * * * + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER +à 3 fr. 50 le volume. + +=Astarté=, poèmes, épuisé. + +=Les Chansons de Bilitis= 1 vol. + +=Aphrodite= 1 vol. + +=La Femme et le Pantin= 1 vol. + +=Les Aventures du roi Pausole= 1 vol. + +=Sanguines= 1 vol. + + +SOUS PRESSE + +=Le Crépuscule des Nymphes.= + + * * * * * + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE + +50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande. +15 exemplaires numérotés sur papier du Japon. +10 exemplaires numérotés sur papier Whatman. + + + + +PIERRE LOUŸS + +=ARCHIPEL= + +PARIS + +BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR +11, RUE DE GRENELLE, 11 + +1906 + +Tous droits réservés. + +A + +M. LE PROFESSEUR LANDOUZY + +_Hommage de reconnaissance +et d'affection profondes._ + +P. L. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +LA NUIT DE PRINTEMPS + + + + +Assise dans son manteau léger, derrière la porte du jardin, Néphélis +parée attendait. + +La nuit sous les arbres était si profonde, que les yeux ne voyaient pas +la main, et que seule la senteur des feuilles révélait leur présence +obscure. Tout dormait, les hommes lointains, les oiseaux cachés, les +ramures invisibles. Le silence de la terre était pur comme le noir de +l'ombre. Néphélis immobile se tenait les doigts unis sous le genou, et +la tête droite. + +Elle ne voulait pas bouger. En épouse inaccoutumée aux artifices des +séductions, elle ne remuait pas un pli de son manteau, de peur que les +parfums de son corps ne se perdissent au souffle du geste. Et sachant +bien qu'elle était venue trop tôt, elle attendait avec patience, +satisfaite d'être là, enivrée d'espoir. + + * * * * * + +Doucement, un doigt frappa la porte au dehors. + +--Déjà! + +Sans bruit, elle ôta la lourde barre et fit tourner la porte sur ses +gonds huilés. Elle entendit un pas sur la grève, mais ne vit rien, que +la nuit noire. + +--Ne me cherche pas, murmura-t-elle, je suis là. Je te précède, viens +vite, j'ai peur des esclaves et qu'on ne nous épie. Suis-moi. Au sortir +des fourrés, tu verras un peu mon ombre. + +Elle marcha sur la pointe du pied. Ses petites sandales se posaient à +peine sur le sable ou la mosaïque. Une branche qu'elle effleura la fit +frémir; ce ne fut qu'un bruissement furtif entre deux vastes silences, +et les fleurs remuées secouèrent leur parfum. + +La première, elle entra dans la chambre, courut jusqu'à la niche où elle +avait mis un rhyton sur la lampe de terre pour la voiler sans l'étouffer +et dès qu'elle eut un peu de lumière, elle se retourna: + +--Dieux! fit-elle. Dieux! Dieux! Dieux! ce n'est pas lui! + + * * * * * + +L'homme s'était avancé jusqu'au milieu de la pièce. Elle recula vers le +mur que son dos frappa brusquement et ses mains retournées errèrent sur +la paroi. + +--Qui es-tu? + +--Je ne suis pas _lui_, tu viens de le dire. N'es-tu pas assez +renseignée? Il y a _lui_, n'est-ce pas, et le reste du monde. Moi, je +suis le reste, l'humanité, la foule, ce dont on ne veut pas. + +Néphélis le regardait, presque défaillante. C'était un homme osseux, +hirsute et barbu, et d'autant plus barbu qu'il était maigre. Sa tête +semblait faite de poils. Quatre grandes dents manquaient à sa mâchoire +supérieure, si bien que sa barbe avalait sa moustache et ce détail était +horrible. Son cou étroit sortait d'un manteau de bonne laine, assez +malpropre et bizarrement drapé. Ses jambes paraissaient plus courtes que +le torse. Il n'était ni grand, ni petit, mais la lampe posée sur le sol +doublait son corps d'une ombre immense, dont la moitié couvrait la +muraille et l'autre le plafond. + +Il se croisa les bras violemment, en fourrant les mains sous les +aisselles. + +--Ha! dit-il, le lit parfumé! des pétales de roses! une amphore de vin +frais! On attendait quelqu'un, si l'on ne m'attendait pas! Quand le mari +fait la guerre, la femme fait la débauche... Ha! ha! Des couronnes +fleuries!... Mais je sens une odeur de myrrhe qui est à donner la +nausée.... Et cette lampe qui a fumé noir... Cela sent la prostitution +chez toi, m'entends-tu?... Holà! quille ta robe et fais ton métier! +Voilà une drachme. + +Lancée a travers la chambre, la pièce d'arpent frappa Néphélis au +ventre. Elle étouffa un cri. + +--Misérable! dit-elle d'une voix blanche. Tu sauras ce qu'il en coûte de +me parler ainsi: Oui, j'ai un mari, et j'ai un amant; mais la porte du +jardin s'est rouverte, mon amant est là, dans l'allée, il vient, il +approche, et s'il te trouve ici, tu seras tué comme un ver. + +--Il me tuera? fit l'inconnu. Qu'est-ce que cela me fait? Je suis mort +depuis cent ans. Tu me demandais mon nom? Je suis le Roi d'Égypte, +embaumé. + + * * * * * + +Néphélis se passa lentement la main sur le visage comme pour y sentir le +long froid de la Peur... + +--Je suis perdue, se dit-elle. C'est un fou. + + * * * * * + +L'homme, la voyant pâlir, reprit en souriant: + +--Ne crie pas, belle amie, où je te tue toi-même; et pour toi qui n'es +pas morte, ce sera bien autre chose que pour un cadavre comme le mien. +Regarde ma chair de momie. + +D'un mouvement brusque, il détacha, tous ses vêtements, et se dressa nu. + +--Tu disais tout à l'heure, que la porte s'était rouverte. C'est +impossible. La barre est mise. Personne n'est dans le jardin, personne +dans l'allée. Fais ton métier, ma fille, je t'ai donné une drachme. Et +ne crie pas, ou, par Dzeus! je te tue immédiatement. + +La mort, Néphélis l'eût acceptée en cet instant. Son effroi dépassait de +beaucoup celui qu'éveille chez les mourants la vision de l'éternel +Léthé... Mais la mort par cet homme, oh! c'était pire que tout! + +Elle ne cria pas. + +Dans un effort de tout son être, et se souvenant qu'il ne fallait pas +contrarier les insensés, elle exhala quelques phrases, à peine +articulées par sa langue sèche et froide: + +--Oui, tu es le Roi d'Égypte... tu es couvert de bandelettes... Mais il +n'est pas digne de toi, Seigneur, de t'arrêter chez ta servante... +Veux-tu que je te montre la route?... Tes reines, plus belles que des +femmes, chantent aux portes du jardin. + +Le fou bondit: + +--Roi! Roi! Billevesée! Roi! Qui a dit que j'étais Roi? Est-ce que je +ressemble à un homme? Ne voit-on pas que je suis dieu? Et comment +serais-je entré ici, pauvre sotte, si je n'étais pas dieu? La porte est +fermée, je te l'ai dit, la barre est dans les crochets. Je ne suis pas +entré par la porte. Je suis l'émanation de cette amphore noire. Je suis +Bakkhos! Bakkhos! Bakkhos! + +Il campa sur sa tête la couronne de roses et se mit à danser avec +frénésie. + +Insensiblement Néphélis se glissait le long de la muraille, essayait de +gagner l'endroit où elle pourrait s'enfuir. Le fou ne la voyait plus, il +tournait sur lui-même en s'étourdissant dans l'ivresse de sa bacchanale; +mais, comme elle se penchait vers la serrure, elle sentit la main +osseuse qui s'abattait sur son épaule. Pour la première fois il la +touchait. Elle recula de nouveau jusqu'au fond de la chambre. + +--Hé! dit-il en s'arrêtant. Ta peau est fraîche, ma fille. Comment +n'es-tu pas encore dévêtue? Quitte ta robe! Je t'ai payée. + +Il marcha vers elle, et de la robe lâche et fine il dégagea un sein. + +Néphélis s'acculait au mur. Elle voulait parler, mais pas un mot ne +sortait du tremblement de ses lèvres épouvantées... Le fou prit en ses +doigts l'admirable sein, et pressa: quelques minces fusées de lait +jaillirent. + +A cette vue, il pâlit. Sa voix s'altéra et devint celle d'un petit +enfant. + +--Maman! s'écria-t-il. Maman! Pourquoi depuis cent ans ne m'as-tu pas +nourri? Que t'ai-je fait pour que tu donnes ton sein à un autre, à un +autre que tu attends dans un lit de roses et d'aromates? Est-ce parce +que je n'ai plus de dents que tu ne veux plus nourrir ma bouche? Maman! +pourquoi m'as-tu quitté? + +Et, paralysant des deux mains les bras de Néphélis éperdue, il jeta ses +lèvres sur le mamelon, il suça comme un altéré. + +Un sursaut d'horreur souleva la poitrine de la jeune femme: + +--Monstre! c'est à mon enfant, ce lait que tu bois! + +Elle se dégagea et prit l'homme à la gorge; mais, en un instant, elle +fut domptée. + +--Hé! hé! dit-il. Je t'avais prévenue qu'on ne pouvait pas tuer un +mort. Au contraire tu vas voir comme il est facile de faire mourir une +femme vivante... Ha! ha! Non! ne crie pas. Je ne te tuerai point. C'est +un jeu, c'est une fête. Donne-moi ton bandeau. + +Il arracha, en effet, le bandeau de la longue chevelure qui tomba +silencieusement, et saisissant en arrière les deux poignets de Néphélis, +il les garrotta fortement sur les reins. + +La jeune femme claquait des dents. Encore une fois, elle aurait voulu +crier, mais un dernier espoir la soutenait... La porte du jardin n'était +pas bien fermée... _Il_ allait venir, l'amant, le sauveur; _il_ la +délivrerait... Ah! comme elle l'attendait! Dans quel élan désespéré +toutes les énergies de son désir faisaient-elles effort vers lui! + +Cependant le fou avait dénoué la ceinture et détaché sur l'épaule droite +l'agrafe de la boucle d'argent. Le vêtement s'affaissa. En vain, +Néphélis serrait les genoux. L'homme arracha la robe, et empoignant +l'infortunée par le milieu du corps, il la jeta de loin sur le lit où +elle tomba en gémissant. + +Une bouffée de parfums monta de la couche remuée. + + * * * * * + +--Ah! cette odeur de myrrhe! dit encore le fou. Ta loge est empestée, +fille de joie! Ha! chasse la myrrhe! A bas! A bas!... Je suis +Psammétique, fils du Soleil. La myrrhe est l'odeur de la Nuit. Je suis +le Roi vainqueur, le Très-Haut, le Roi! le Roi! La myrrhe est l'odeur +des bouges... Chasse la myrrhe, fille de la Nuit! Par les cornes +d'Hathor et par la gueule de Pascht! A bas! A bas! A bas! A bas! + + * * * * * + +Il s'affaissa, la tête renversée. + +Néphélis, blottie à l'extrémité de la couche, le regardait avec des yeux +immenses. + +Un grand calme suivit. L'homme s'était tu. Au dehors, la même paix +nocturne planait sur le jardin désert. _Il_ ne viendrait donc pas! +Dieux! peut-être _il_ était venu, _il_ avait frappé, _il_ n'avait pas +franchi la porte, _il_ était parti... parti... Une angoisse atroce +étreignit la poitrine de Néphélis. + +Et le fou s'était relevé. + +--Tu es belle, dit-il doucement. Depuis quand es-tu ma femme? Tu n'étais +pas ainsi du temps que j'étais roi. Tes cheveux blonds sont devenus +noirs. Tes flancs étroits se sont élargis... Et tes jambes... Oh! que +tes jambes sont grandes!... Ouvre-les!... + + * * * * * + +De plus près encore, il lui parla, en posant la main sur une tablette de +marbre où il y avaient des fioles de parfums. + +--Ne crains rien, dit-il, je suis vieux. Tu vois, ma fille; je suis un +vieux... Je suis mort depuis cent ans! Ne te détourne pas d'une momie. +Je ne veux que baiser ta bouche, et dormir, dormir sur ton sein, ô +mère! + +Il avança ses mains maigres, lentement, comme pour implorer. Mais une +secousse nerveuse l'ébranla tout entier, des pieds à la tête. Il sauta +sur le lit, par-dessus la jeune femme et retomba de l'autre côté. + +--Aaaah! + +Enfin elle avait crié! un cri long comme une agonie, un déchirement de +toute son âme, une plainte désespèrée vers le secours, les dieux, le +miracle, la vie! + +--A moi! A moi! glapissait le fou. Ne lutte pas, fille de la Nuit! Ne +serre pas ainsi les dents, mon baiser te pénétrera! Ha! la myrrhe! la +myrrhe! la myrrhe! Tu concevras, sache-le bien! Les étoiles sortiront de +ton sein comme les abeilles de la ruche! Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! +ha! Car je veux... + +Néphélis avait dégagé sa main droite et, d'un geste si prompt que le fou +n'en vit rien, elle l'avait assommé à la tempe avec un objet lourd, pris +sur la tablette. + +Elle se dressa tout debout sur le lit, la bouche ouverte, les deux mains +en avant de la face, avec une sorte de rire plus affreux qu'un +gémissement. L'homme était tombé sur le coup, mais pour elle il n'était +pas mort. Elle saisit vivement dans un vase à col fin ses longues +épingles de coiffure, dix ou douze pointes acérées dont chacune était +mortelle, et vingt fois elle les plongea toutes dans la poitrine maigre, +entre les côtes saillantes, dans l'estomac, le ventre, les yeux et les +joues; et quand les esclaves éveillés accoururent à ses hurlements, ils +la trouvèrent foulant aux pieds le cadavre, pleine de sang, toute nue et +les mains vers le ciel, comme une Andromède inouïe, qui marcherait sur +le Monstre. + +27 décembre 1905. + + + + +L'ILE MYSTÉRIEUSE + + +Les dernières fouilles exécutées en Orient par les savants occidentaux +ont amené des découvertes d'un intérêt tout à fait neuf, inattendu, et +singulier. + +Jusqu'ici, les patients coups de pioche donnés dans les terres antiques +avaient eu pour objet et pour résultat de confirmer nos connaissances +livresques sur les personnages dont l'histoire nous parle, ou sur leurs +contemporains. On avait exhumé le palais des Césars, celui des Xerxès, +celui des prêtres d'Ammon et, si les travaux accomplis avaient été +féconds en trouvailles, du moins ils ne transportaient pas les esprits +on dehors ni au delà de l'histoire authentique. Ils creusaient dans le +réel et cherchaient dans le connu. + +Maintenant, on entre dans la fable. + +Sur tous les points à la fois, en Troade, en Crète, en Égypte, en +Argolide, à Rome même, les êtres et les pierres légendaires apparaissent +à ceux qui niaient leur existence et reviennent à la lumière dans leurs +tombeaux véritables, dans leurs murs encore debout. Pendant vingt-cinq +ans, l'_Iliade_ fut seule à nous livrer ses personnages et ses décors: +on retrouva le palais de Priam et celui d'Agamemnon. Mais depuis +quelques années les civilisations fabuleuses sortent du sol toutes +ensemble comme si l'heure de la résurrection venait de sonner sur leurs +mystères. + +La première dynastie de l'Égypte était regardée comme apocryphe et comme +n'ayant jamais vécu que dans l'imagination des prêtres: on a déterré +aujourd'hui presque tous ses rois dans leurs cercueils individuels +marqués de leurs noms exacts. + +Bien plus: on retrouve des rois antérieurs, dont les Égyptiens eux-mêmes +avaient perdu la mémoire. Nous sommes mieux renseignés sur leurs +origines qu'ils ne le furent jamais, et nous savons aujourd'hui que, +loin de placer des souverains fictifs au début je leurs annales, comme +on les en accusait, ils méconnaissaient, au contraire, l'extrême +antiquité de leurs monarchies. + +Et voici maintenant, que les fouilles de Crète nous entraînent +définitivement dans des siècles chimériques. Le palais de Minos et de +Pasiphaë, le labyrinthe construit par Dédale, la terrasse d'Icare, +l'appartement de Phèdre, l'antre monumental du Minotaure viennent d'être +déblayés, mesurés et parcourus: toute la mythologie redescend dans +l'histoire. + +Quelle légende, en effet, quelle vieille fable humaine était plus que +celle-ci fantastique et surnaturelle? Minos est fils de Zeus et +d'Europe; il est le demi-frère de Pallas, d'Hercule, d'Hélène et de +Persée. Il s'entretient avec les dieux, il ressuscite les morts, il est +juge aux enfers. Qu'il aime l'étonnante Procris, qu'il fasse la guerre à +Nisos ou qu'il soit trompé par sa femme, c'est toujours au milieu de +circonstances magiques dont la variété est immense. Les _Mille et une +Nuits_, ne nous rapportent rien qui témoigne d'une imagination mythique +aussi riche que celle d'où est née la légende crétoise. Et désormais, le +roi Minos est dépouillé de sa légende mieux encore que Charlemagne. Nous +respirons où il a vécu, nos pas sonnent sur les dalles où fut son trône +royal, nous possédons quatre-vingts inscriptions relatives à son époque: +c'est la lumière. Bientôt, nous pourrons reconstituer sa figure, son +règne et son temps. Nous verrons Minos tel qu'il fut: roi de Cnosse, +ennemi d'Athènes et grand constructeur de palais. Sans doute, la +découverte intéresse d'abord l'historien; mais le peintre et le poète +pourront imaginer, d'autre part, qu'elle fait tout aussi bien revivre le +vieux conte si cher à leurs maîtres anciens. + + * * * * * + +Ainsi, les demi-dieux et les héros grecs sortent l'un après l'autre de +leurs linceuls de songe pour nous apparaître au delà des âges, au delà +des temps explorés. + +Cependant, la plupart demeurent mystérieux. Même parmi les héros +d'Homère, si Hélène, Pâris et Agamemnon sont faciles à entrevoir sur +leurs murs délivrés de la terre, on ne saurait en dire autant de celui +qui est sans doute le principal personnage des épopées archaïques, celui +qui, dans l'_Iliade_, joue le rôle le plus fin, celui qui remplit +l'_Odyssée_ de son intelligente figure: le roi d'Ithaque, Ulysse le +Prudent. + +Plus la lumière se répand sur les premiers âges de la Grèce, plus le +vieil Ulysse se dérobe aux chasseurs de tombes. Il nous cache son palais +comme il cachait aux siens le fond de sa pensée; il reste impénétrable; +il sera peut-être le dernier à livrer le secret dont nous sommes si +curieux. On le poursuit depuis plus d'un an. On ne trouve rien. Et bien +des esprits commencent à se passionner autour de cette lutte engagée. + +A l'heure actuelle, on cherche non seulement le roi lui-même, sa tombe, +son palais, sa ville capitale, mais la petite île d'Ithaque qui a, +paraît-il, disparu. + +Nous avons appris en classe qu'Ithaque était un modeste îlot entre +Céphalonie et Sainte-Maure, un rocher portant quelques herbes, quelques +maisons, quelques pêcheurs. Je l'ai longé, il y a six mois, d'un bout à +l'autre, à bord d'un paquebot qui revenait d'Égypte, et j'imaginerais +difficilement un plus petit royaume sous le ciel. Or, nous nous +trompions tous; Ithaque n'est pas Ithaque. On n'y a pas retrouvé le +palais d'Ulysse pour la raison bien naturelle qu'il n'y fut jamais +construit; c'est du moins ce que soutient M. Doerpfeld, le directeur +de l'Institut allemand d'Athènes, et sa théorie suscite des discussions +de plus en plus animées. + +Sans développer ici dans tous leurs détails les arguments de M. +Doerpfeld, disons simplement que plusieurs vers de l'_Odyssée_ +paraissent incompréhensibles si l'île d'Ulysse n'était pas toute proche +du continent et réunie a lui par un gué praticable. Ainsi, Télémaque +demande à Mentor s'il est venu à pied ou sur un bateau. Une partie des +troupeaux d'Ulysse paît sur la rive de l'île et l'autre sur un +promontoire du continent. On ne comprendrait guère un berger breton qui +garderait ses bêtes à Dinard et enverrait vingt-cinq brebis brouter de +l'herbe à Guernesey... + +De ces remarques et de plusieurs autres que je n'exposerai pas ici, M. +Doerpfeld a conclu que la seule des îles Ioniennes qui répondît aux +descriptions d'Homère était la grande île de Leucade, aujourd'hui +Santa-Maura. Et non content d'affirmer son opinion, il a voulu en avoir +le cœur net: il a commencé des fouilles. + +C'était là qu'on l'attendait. Du côté de l'École française, on ne +croyait guère à sa réussite. M. Reinach n'affirmait rien. M. Victor +Bérard niait absolument. M. Migeon exprimait son scepticisme d'une façon +presque irrévérencieuse. Jusqu'ici, les résultats des travaux semblent +leur donner raison, car on n'a rien trouvé du tout, pas plus à Leucade +qu'à Ithaque, et M. Doerpfeld revient les mains vides, de sa première +tentative. + +Aussitôt, chacun l'abandonne, même ses collaborateurs et ses partisans +du début, et, lorsqu'il émet l'hypothèse que le palais du roi Ulysse +pouvait bien être construit en bois et n'avoir laissé aucune trace, on +pense généralement que c'est là une façon spirituelle de se tirer +d'affaire. Néanmoins, la question a intéressé quelques riches amateurs +qui font les frais des travaux. M. Doerpfeld à Leucade et M. Preuner à +Ithaque vont reprendre cet hiver des recherches concurrentes, et nous +saurons peut-être bientôt dans quelle île encore mystérieuse, Pénélope +espéra dix ans, fidèle et seule, le retour de celui que retenait +Calypso[1]. + + * * * * * + +Que ces nouvelles directions de la curiosité humaine sont donc +significatives! Pendant des siècles, les voyageurs ont parcouru la +terre, à la recherche des Eldorados, des vallées paradisiaques et des +îles fortunées. Maintenant, la terre habitable est connue; la carte en +est faite. On a résolu tous les grands problèmes. Le dernier grand +fleuve, le dernier grand lac ont été découverts, et gravés à leur place +sur nos atlas désormais suffisants. Mais l'activité de l'homme a besoin +d'un prétexte, et voici que les explorateurs s'avancent dans les glaces +polaires avec l'ardeur et l'émotion de leurs pères devant les merveilles +équatoriales. + +De même, pendant quatre cents ans, nous avons parcouru l'histoire. Comme +l'espace terrestre, le temps passé est sorti de l'inconnu, pierre à +pierre, année par année. Sauf peut-être celle de l'Inde antique, il n'y +a plus de grande civilisation morte que nous ne puissions reconstituer +sur des données historiques et certaines. Presque partout, le détail est +encore livré au zèle des chercheurs; mais les grands siècles ne nous +réservent plus de surprises extraordinaires. Et alors, comme les +voyageurs vers les pôles, les historiens se rejettent sur les origines. + +C'est là, dans cette nuit des temps où leurs prédécesseurs ne +s'aventuraient point, c'est là que les historiens nouveaux attaquent les +derniers mystères. Ils sont entrés jusque dans la fable. Ils ont été +même au delà: une petite plaque de schiste trouvée en Égypte et quelques +tombes au bord du Nil les ont transportés par-dessus les traditions les +plus lointaines. Il n'est pas interdit de penser qu'ils atteindront un +jour le pôle de leur domaine, l'origine exacte de l'histoire, +c'est-à-dire l'endroit du monde où jadis, pour la première fois, un +homme dessina son nom sur la pierre. + +Octobre 1901. + + + + +LES + +CHERCHEURS DE TRÉSORS + + +A deux lieues de Séville, une vaste colline verte recouvre de sa terre +et de ses prairies les ruines d'Italica, ville considérable. C'est de là +que partirent jadis Trajan, puis Hadrien, tous deux nés dans ces murs +d'une province lointaine, et qui devaient posséder le monde. + +Il y a quelque temps, comme j'étais là-bas, un laboureur de la colline +verte ébrécha le soc de sa petite charrue contre une pierre trop lourde +pour être soulevée. Le soir il revint avec deux amis, bêcha tout autour +de l'obstacle, déterra la pierre pesante, qui se trouva être taillée de +main d'homme, parfaitement rectangulaire et propre à servir de table. +Il la fit transporter chez lui. + +En la nettoyant, il découvrit que sa face la plus lisse portait une +inscription: il allait donc être obligé de la faire polir par un maçon +avant de la monter sur pattes: et cela n'irait pas sans frais. Aussi +accepta-t-il gaîment de céder sa trouvaille pour cinq pesetas à +l'instituteur du village, qui savait quelque peu de latin. + +Peu de jours après, un voyageur, moitié touriste, moitié marchand, vit +l'inscription, la déchiffra, et, après des pourparlers qui durèrent +pendant plusieurs heures, il en devint propriétaire, en échange d'une +bonne somme: cent francs. + +Je vous laisse à penser si le maître d'école se vanta de son bénéfice et +plus encore de sa science. Pendant une semaine, il fut l'homme le plus +respecté du canton. Les journaux de la ville s'occupèrent de lui. Et +puis, ce fut à son tour de porter l'oreille un peu basse lorsque le +bruit courut que son acheteur avait vendu la fameuse table vingt-sept +mille francs au musée de Madrid. + +A cette nouvelle, une émotion générale s'empara des villageois. C'était +donc une table magique? Une relique de la Sainte Vierge? Non: c'était +tout simplement le premier document connu sur les courses de taureaux en +terre espagnole, un décret romain organisant des tauromachies à Italica. +Le musée de Madrid n'avait pas voulu abandonner aux collectionneurs une +inscription désormais célèbre sur l'origine antique du jeu national. + +Je ne jurerais pas que tous les paysans comprirent quel intérêt trouvait +l'État à posséder un pareil trésor, ni que l'un d'eux eût donné +vingt-sept mille francs de sa poche (à supposer qu'il les comptât) pour +conserver cette table dans la maison de ses pères. Mais dès qu'ils +surent qu'on trouvait, dans le pays, des pierres qui valaient leurs +poids d'or, bon nombre d'entre eux renoncèrent brusquement à +l'agriculture, bâtirent un petit mur autour de leur champ, et se mirent +à fouiller le sol en mettant soigneusement tous les cailloux de côté. + +Trouvèrent-ils quelque chose? Oui, sans doute: des colonnes, des bustes, +des statues brisées, des fragments de poteries. Au moment où je quittai +Séville, on venait de mettre à jour, et presque au ras du sol, une +mosaïque à personnages, peut-être sans grande beauté, mais remarquable +par ses dimensions et par son état de fraîcheur conservée.--Cependant on +ne pourra pas dire que cette ville immense et mystérieuse, avec toutes +ses merveilles que nous ne connaissons pas, soit vraiment sur le point +de nous être révélée, tant que des archéologues intelligents n'auront +pas pris en main le travail des fouilles. + +Pour creuser une terre antique et en tirer ce qu'elle renferme, il faut +un peu de science et beaucoup de flair. L'un sans l'autre ne sert de +rien. C'est pourquoi l'on ne peut conseiller, ni d'une part à tous les +propriétaires de retourner leur petit enclos, ni d'autre part à tous les +professeurs d'appliquer sur le terrain leur expérience des +bibliothèques. Il n'est pas donné, même aux plus savants, d'être un J. +de Morgan ou un Flinders Petrie, et de ressusciter un monde en tombant +sur la bonne cachette. On le verra curieusement par l'anecdote que +voici; elle est tout à fait récente et je ne la crois connue que par les +gens du métier: + +Un petit champ inculte, dans la plaine de Pompéi, avait été choisi par +la direction des fouilles pour recevoir l'amas des terres provenant des +excavations; car il faut bien qu'on jette cela quelque part, et la mer +est un peu trop loin pour qu'on puisse le lui porter. Certain jour, un +savant italien, M. Sogliano, se promenant dans la campagne du Vésuve, +vit ce petit champ, et ce qu'on en faisait. Il examina le site et les +lieux, le tracé de la route antique, la conformation du terrain; puis il +se rendit auprès de ses confrères qui dirigeaient les travaux, leur dit +qu'ils agissaient au rebours du sens commun et qu'au lieu d'apporter des +terres en cet endroit du paysage ils devraient fouiller précisément là. + +On lui fit observer qu'on était en pleine campagne, qu'il n'y avait pas +de raison pour supposer qu'un Pompéien eût bâti jadis une villa +solitaire sur cet emplacement; que d'ailleurs le terrain n'appartenait +pas à l'État et qu'il faudrait mille démarches pour en obtenir +l'acquisition. + +Les démarches, il les fit, ou les fit faire, je ne sais. Toujours est-il +que le terrain fut acquis. On cessa de l'ensevelir. On le fouilla: M. +Sogliano, outre son flair et sa science, possède encore sans doute le +don de la persuasion.--Et si l'on eut raison de porter la pioche dans +cette prairie, c'est ce dont personne ne douta plus des qu'on eut touché +le sol ancien; il y avait là les murs, les salles et les fours d'une +fonderie gréco-romaine, et dans les cendres une merveilleuse statue de +bronze et d'argent: un éphèbe nu, intact jusqu'aux extrémités des +doigts, ouvrant ses yeux d'émail au milieu d'un visage admirablement +pur. + +J'ai vu à Naples, le mois dernier, ce chef-d'œuvre inconnu qui allait +être enfoui dans une tombe éternelle quand, par un instinct supérieur, +un passant l'a senti vivant sous la terre et l'a sauvé pour notre joie. +Athènes n'a rien enfanté de plus charmant que sa forme simple et calme. +Est-ce un dieu? est-ce un portrait? nul n'ose encore se prononcer. Il +est debout, si complètement nu qu'il a les mains vides. Pas un ornement. +Pas un attribut. Il a quinze ans et il se montre, la bouche entr'ouverte +et l'œil grave, comme s'il avait le sentiment que sa contemplation +est sacrée. + +Quels que soient les efforts, les sommes dépensées, les existences +humaines usées à la tâche, jamais ou ne saura trop faire pour retrouver +de pareils modèles. L'art de tous les pays du monde attend chacune de +ces découvertes pour s'instruire à son enseignement, se purifier aux +grands exemples et s'élever peu à peu jusqu'à cette perfection antique +que nous atteindrons peut-être un jour. + +Il semble qu'en Italie même, on commence à le comprendre depuis que M. +Baccelli a été deux fois ministre. Les fouilles de Pompéi, qui depuis +cent cinquante ans n'ont encore déblayé que la moitié de la ville, sont +reprises avec une activité toute nouvelle. On explore cette année la +cinquième région, dans la direction de la porte de Nola, et chaque pas +en avant est une précieuse conquête. L'an dernier on mettait à jour la +maison dite «du Gladiateur», suite de pièces entourant un grand jardin +central où le parterre intérieur est bordé d'un petit mur peint à +fresque représentant une chasse fantastique. Cette année même la maison +de Marcus Lucretius Fronto était exhumée à son tour: celle-là tout à +fait remarquable, et la plus belle qu'on ait ouverte depuis celle des +Vettii. Outre un jardin où l'on admire, comme dans le domaine précédent, +une vaste peinture de chasse, l'édifice nouveau possède de nombreuses +chambres ornées de tableaux mythologiques et de paysages d'une +conservation parfaite. Quatre vues représentent des villas romaines et +des palais à vol d'oiseau, d'une exactitude architecturale minutieuse; +elles seront, pour les archéologues, d'inestimables documents. + +Ce n'est pas tout. A Rome même, un homme énergique et intelligent, M. +Boni, a obtenu qu'on lui livrât le Forum avec les fonds nécessaires +pour le fouiller méthodiquement. Et là, non seulement sous les maisons +voisines, sous les vieilles églises en bordure, qu'on lui permettait de +démolir, il a retrouvé des palais et des temples, des colonnes et des +statues, mais au milieu même de la place, devant l'arc de triomphe de +Septime Sévère, sous une poussière foulée par des millions de touristes, +il a découvert la Pierre Noire elle-même, le dallage sacré que Rome +vénérait comme la tombe de son fondateur.--Romulus fut-il vraiment mis +en terre à cet endroit? La tradition seule le prétend. Et pourtant M. +Boni a soulevé le marbre; il a regardé ce qu'il cachait. Un sépulcre de +douze pieds carrés apparut, entouré de cendres, d'ex-voto et d'ossements +de victimes. On en tira des vases très anciens, des statuettes +archaïques, une tête de Gorgone. Et plus loin on déblaya une petite +pyramide ornée d'une inscription que personne ne put comprendre. La +seule chose que l'on sache sur elle, c'est qu'elle nous donne +incontestablement le plus ancien texte connu de la langue latine; mais +M. Maspero me disait récemment qu'on avait proposé déjà soixante-quatre +lectures différentes de cette page écrite sur le tuf, et qu'il ne se +hasardait pas à donner la clef du mystère. + +Un peu plus loin, devant la maison des Vestales, M. Boni trouva encore, +sous la pioche de ses ouvriers, la fontaine sainte de Juturne où l'on +dit que les chevaux de Castor et Pollux, un jour, se sont abreuvés. La +fontaine était demeurée là, dans sa cuve de marbre blanc, étouffée par +la terre depuis plus de mille années, mais toujours ornée de ses +charmants bas-reliefs, et si parfaitement revenue à la vie des sources, +qu'à peine affranchie de la sépulture elle recommença de couler. + + + + +UNE FÊTE A ALEXANDRIE + + +La fête au milieu de laquelle se déroulera dans quelques heures le +triomphe d'un souverain oriental[2] est, dit-on, la plus somptueuse que +Paris se soit donnée depuis quatre-vingt-dix ans. Celles même de 1867 et +de 1889 n'avaient pas à ce point inondé ses rues de fleurs, d'étoffes, +de clartés en guirlande et d'architectures éphémères, toutes choses qui +enchantent le grand enfant populaire et déplaisent aux parcimonieux. + +Il est clair que nous manquons de points de comparaison. De siècle en +siècle, le sens des fêtes se perd chez les nations modernes. On suppute +le prix d'une colonne, on marchande l'épaisseur des dorures, bientôt, il +ne sera plus permis d'allumer une rampe au fronton de l'Élysée, sans +entendre crier quelque part qu'un mètre de gaz coûte vingt centimes, et +que vingt centimes donnés à un pauvre eussent été de meilleur emploi. + +Jadis, on comprenait les besoins de la foule, sa soif de lumières, d'or, +de rouge, et de clairons. On lui donnait moins chichement ce pain de +joie et ce souvenir. Peut-être serait-il intéressant de comparer ici à +la fête actuelle dont on blâme déjà l'éclat, la Fête telle qu'elle +pourrait être si on lui accordait vraiment des «crédits illimités». Nous +remonterons au delà de vingt et un siècles pour en trouver l'exemple, +mais celui-là du moins mérite d'être conté. + + * * * * * + +Voici quoi fut le cortège, qui traversa la ville d'Alexandrie, soixante +ans après sa fondation, cortège si considérable que la Bannière de +l'Étoile du Matin en ouvrit la marche au lever de cet astre et que la +Bannière de l'Étoile du Soir la ferma au soleil couchant. + +On observera qu'il ne s'agit pas là d'un conte, ni d'une rêverie, mais +que nous possédons sur cette fête un document historique[3] qui a tous +les caractères d'une relation officielle. + +En outre, on notera qu'elle ne fut pas ordonnée par un prince de +décadence, épris de faste et de débauches, mais par le plus sage, le +plus pacifique et le plus éclairé des souverains de l'antiquité, par +Ptolémée Philadelphe, celui-là même qui fit traduire la Bible par les +Septante, et qui attira dans sa capitale tout ce que le monde comptait +d'artistes, de philosophes, de poètes et de savants. + +Le pavillon d'où partit le défilé triomphal, et où le banquet fut servi, +était assez grand pour contenir cent trente lits de table rangés en +cercle. Quatorze colonnes de bois, hautes de vingt-trois mètres, +tendaient au-dessus de la salle un ciel d'étoffe écarlate; quatre de ces +colonnes simulaient des palmiers; les autres étaient sculptées en +thyrses. On avait suspendu, dans les intervalles, des peaux de +monstrueux fauves; cent animaux de marbre soutenaient les +piliers.--Au-dessus, des boucliers d'or, des tissus à sujets, des +tableaux de grands peintres se succédaient ornementalement, parfois +embrumés par les parfums qui brûlaient dans les trépieds d'or, tandis +que la voûte semblait borner le vol de huit aigles d'or hauts de sept +mètres. Les cent trente lits étaient d'or, couverts de tapis de Perse et +d'étoffes de pourpre. + +La vaisselle et les vases étaient d'or comme le reste, et, dit +l'historien, enrichis de pierreries d'un travail admirable. Autour du +pavillon qu'on avait entièrement jonché de fleurs rares, une forêt +d'arbres plantés en une nuit rafraîchissait la terre d'une ombre +continue. + +Après la Bannière de l'Étoile, celles des Rois et celles des Dieux +formaient la tête du cortège. La Pompe Dionysiaque suivait: c'étaient +des Silènes ventrus, les uns couverts de pourpre sombre et les autres de +pourpre claire; puis des Satyres élevant des torches ornées de feuilles +de lierre d'or; des Victoires aux ailes dorées portant des lances de +trois mètres, au bout desquelles s'arrondissaient des cassolettes de +parfums; un autel d'or suivi de cent vingt enfants qui tenaient des +plats d'or chargés de myrrhe, de crocos et d'encens en fumées. + +Ensuite, un char long de sept mètres sur quatre, traîné par cent +quatre-vingts hommes, supportait la statue de Dionysos faisant une +libation avec un vase d'or. Cette statue était haute de cinq mètres. +Devant elle, un autre vase d'or, colossal, contenait six cents litres de +vin. Des pampres, du lierre, des couronnes, des guirlandes, des thyrses, +des bandelettes, des masques, des tambourins, s'ordonnaient avec +symétrie sur les quatre parois du char; et derrière, marchait en criant +la troupe des Bacchantes aux cheveux défaits, couronnées de serpents et +de branches verdoyantes. + +Un autre char, traîné par soixante hommes, portait la statue de Nisa, +ornée de raisins d'or et de pierres précieuses. + +Un troisième char, roulé par trois cents hommes, long de neuf mètres et +large de sept, représentait un pressoir élevé de onze mètres au-dessus +de la plate-forme, et où soixante Satyres foulaient le raisin en +chantant au son de la flûte la chanson du pressoir. Et le vin doux +ruisselait sur toute la route. + +Un quatrième char, tiré par soixante hommes et long de douze mètres, +portait une outre faite de peaux de panthères cousues, qui contenait +cent vingt mille litres de vin, et qu'on vidait peu à peu en fontaine. + +Un cinquième char figurait un antre envahi par les lierres, d'où +s'échappèrent, tout le jour, des tourterelles et des pigeons qui avaient +de longs rubans aux pattes, pour que la foule pût les saisir au vol. +Cinq cents hommes traînaient cette montagne. + +J'en passe... + +Seize cents enfants portaient des fruits d'or. Six cents esclaves +traînaient un prodigieux kratêr d'argent, sculpté d'animaux en relief. + +Puis, ce fut un char de Bakkhos, monté sur un éléphant harnaché d'or, +suivi de cinq cents petites filles et de cent vingt Satyres. Puis, cinq +troupes d'ânes aux frontaux d'or, vingt-quatre chars d'éléphants, +soixante de boucs, d'autres de bœufs, d'autruches, de chameaux. +Ceux-ci portaient l'encens, le safran, l'iris et le cinnamome. Puis, des +Indiennes vêtues en captives, six cent défenses d'éléphants, deux mille +troncs d'ébène, deux mille quatre cents chiens, cent cinquante hommes +portant des arbres, d'où pendaient des perroquets, des paons, des +pintades, des faisans dorés. Puis, quatre cent cinquante moutons +exotiques, vingt-six bœufs blancs des Indes, vingt-quatre lions, un +ours blanc, quatorze léopards, seize panthères, quatre lynx, trois +petits ours, une girafe et un rhinocéros! + +J'en passe encore; il faudrait un volume. Ce furent les statues de +Priape, de la Vertu, de Héra, d'Alexandre, de Ptolémée et de la ville de +Corinthe, toutes décorées d'or et de pourpre. Puis trois chariots, dont +le premier traînait un thyrse d'or de quarante et un mètres; le second, +une lance d'argent de vingt-sept mètres; le troisième (j'en demande +pardon à mes lectrices), un phallos d'or, long de cinquante-cinq mètres, +et qui portait un astre à son extrémité. + +Six cents choristes suivaient, avec trois cents joueurs de cithare; puis +deux mille taureaux aux cornes dorées et portant des frontaux d'or. +Parmi les autres objets d'or, et pour ne citer que ceux-là, on vit une +couronne colossale, trois mille deux cents couronnes plus petites, +dix-huit trépieds, sept palmiers de quatre mètres, un caducée et une +foudre l'un et l'autre de dix-huit mètres, des aigles, une égide, une +cuirasse, vingt boucliers, soixante-quatre armures, douze bassins, douze +urnes, cinquante corbeilles, cinq buffets, une corne d'Abondance haute +de quatorze mètres; puis quatre cents chariots portant des plats d'or, +et huit cents portant des parfums. + +Le long de ce cortège, la haie fut faite par cinquante-sept mille six +cents fantassins, et par vingt-trois mille deux cents cavaliers: en +tout, plus de quatre-vingt mille hommes. + +Telle fut donc cette fête antique. Si nous en connaissons les détails, +nous savons aussi le prix qu'elle coûta. Bien que la plupart des +richesses qui y furent montrées au peuple eussent été _données_ par les +pays tributaires ou par les nations alliées, le roi paya néanmoins pour +l'organisation du cortège et la décoration générale, quatre-vingt-un +mille kilogrammes d'argent, somme qui, en tenant compte de la +dépréciation du métal[4], équivaut à _quatre cents millions_ de notre +monnaie. + + * * * * * + +Je ne pense pas que la fête d'aujourd'hui grève le budget d'une pareille +somme. A côté de cet amoncellement d'or, nos fleurs en papier, nos +globes de gaz et nos treillages de bois vert sont d'un luxe moins +véritable. Sans atteindre, même de loin, le faste des fêtes antiques, +peut-être pourrait-on laisser à ceux qui dirigent les cérémonies +nationales une liberté plus grande, et des ressources moins comptées. + +On s'imagine que l'argent ainsi dépensé serait ravi aux besoins du +peuple. Il y répondrait, au contraire. Le peuple, qui n'est pas seul à +payer les fêtes, est seul à y prendre plaisir, et il le sait bien. + + + + +SPORTS ANTIQUES + + +Les Grecs vivaient au grand air. Ils ne connaissaient ni le Salon ni le +Cercle, et bien qu'ils eussent élevé au rang des déesses la +personnification du Foyer, ils se trouvaient bien partout, excepté chez +eux. + +Leurs lieux de réunion, cela est assez connu, étaient des places +publiques, généralement voisines de portiques ou colonnades où l'on se +réfugiait en cas de pluie. Même dans les maisons particulières, il n'y +avait pas de pièce destinée aux réceptions, à part la salle à manger. Ce +qui est pour nous le fumoir, ou ce qui était pour nos pères la +bibliothèque, n'a pas d'équivalent dans l'antiquité. On recevait ses +amis dans l'atrium, ou plus souvent encore au jardin, entre les arbres +et les statues. + +Ainsi, pas de représentations privées, hors quelques danses ou +pantomimes devant un festin; peu ou point de jeux dans l'appartement; +aucun prétexte pour réunir les éléments de ce qu'on appelle aujourd'hui +une «matinée» ou une «soirée». + +Cependant, l'homme a besoin de distractions et les Grecs goûtaient comme +nous ces plaisirs en commun qui sont une des nécessités de la vie; mais +ils les prenaient au dehors, et comme les spectacles au grand soleil +s'accommodent des proportions les plus variées, ils étaient quatre +autour d'un flûtiste, cent mille autour d'un discobole. Telles étaient +leurs «matinées». + +Il est singulier que, dans notre langue où les inventions les plus +modernes portent des noms grecs, nous ayons pris un mot anglais pour +désigner ce qui est essentiellement hellénique: le Sport. + + * * * * * + +L'Athlétique (ainsi le nommait-on) était jadis un des Beaux-Arts, et non +le moindre. On élevait des statues aux athlètes vivants. Ils étaient +comblés d'honneurs et de richesses, non par des entrepreneurs de +spectacles, mais par l'État et la Cité. Si nous suivions scrupuleusement +la tradition antique en matière de goût, on enseignerait la gymnastique +à la Villa Médicis, et qui sait si les quatre arts ne trouveraient pas +un réel profit à considérer ce nouveau venu? + +L'athlète, en effet, et sans paradoxe, est un artiste. Il modèle son +corps comme le chanteur forme sa voix. Il est sa propre statue. + +Lui seul a reçu le don des attitudes souples et droites, des mouvements +puissants et doux. Lui seul réalise ce tour de force qui est la légèreté +dans l'énergie. Notre admiration pour l'artiste augmente devant +l'aisance incompréhensible avec laquelle il résout des problèmes de +beauté qui seraient, pour nous, extraordinaires; mais l'athlète a le +même secret. Méditons la gloire que lui décernaient si respectueusement +les Athéniens. + +A vrai dire, ils comprenaient l'athlète dans un sens qui n'est pas tout +à fait le nôtre. Détenir un record n'était nullement leur idéal sportif. +Sans doute, le vainqueur au javelot était l'homme qui lançait son +projectile le plus loin, et le vainqueur à la course était toujours le +premier; mais tout au contraire de nous, les Grecs n'estimaient qu'à +demi les spécialistes de la force. L'athlète, pour eux, était l'être +invincible par quelque moyen que ce fût. Ils auraient hué un coureur, +si les muscles de ses bras n'avaient été aussi robustes que ceux de ses +jarrets, et si, au lendemain de sa victoire, le premier venu parmi les +lutteurs eût pu lui faire toucher les épaules. Aussi, en disant que le +Sport est essentiellement hellénique, je ne prétends pas que Périclès +eût été saisi d'admiration à l'aspect d'un de nos jockeys. Les Grecs ne +séparaient pas à ce point l'idée Force et l'idée Beauté. Ils pensaient +que les peintres et les sculpteurs cherchent le Beau à leur manière, et +que les athlètes le réalisent en eux-mêmes: leur Esthétique admettait +donc parmi les arts l'exercice physique; mais ici, elle ne pouvait +distinguer l'homme de l'œuvre, puisque le résultat du sport est le +développement du sportsman: c'est pourquoi elle formait l'athlète selon +les mêmes lois d'harmonie et de proportion que Phidias imposait à ses +cavaliers nus. + +Dans ce but, ils avaient institué le fameux concours du pentathle, qui +n'était pas autre chose qu'un vaste championnat en cinq manches. + +Tous les concurrents se mettaient d'abord en ligne pour le _saut_: +épreuve éliminatoire pour laquelle l'espace à franchir était réglé +d'avance. Ceux qui réussissaient prenaient part à un deuxième concours: +le lancement du _javelot_, et cette fois les quatre meilleurs «lanciers» +étaient seuls retenus pour les épreuves suivantes. La _course_ éliminait +le quatrième concurrent. Le _disque_ éliminait le troisième... + +Comme on le voit, les premières épreuves et les demi-finales se +répétaient symétriquement: le saut et la course prouvant la vigueur des +jambes, le javelot et le disque, celle des bras. + +Les deux vainqueurs s'avançaient alors l'un vers l'autre et entraient en +_lutte_, corps à corps. + +Mais tandis que chez nous, et chez les Turcs (comme autrefois chez les +japonais), les lutteurs sont des colosses obèses qui écrasent +l'adversaire sous leur masse, jamais, chez les Grecs, un lutteur de +foire n'eût été admis aux Jeux Olympiques. L'épreuve du saut l'eût +écarté dès le début. Est-ce à dire que les plus agiles étaient seuls +admis à lutter? Non pas. La course à pied ne départageait que les +vainqueurs du saut et du javelot: épreuves de force par excellence. Les +deux derniers concurrents étaient donc les plus agiles parmi les plus +vigoureux: c'étaient des athlètes complets. On ne saurait trop admirer +avec quelle intelligence étaient graduées les séries du «Grand Prix» +antique. Le triomphateur de la finale était digne d'avoir sa statue dans +le bois sacré d'Olympie, car on pouvait dire de lui à coup sûr qu'il +était le premier guerrier de la Grèce. + + * * * * * + +Par la suite, ces jeux admirables dégénérèrent. Athènes avait tous les +ans des courses de chars et de cavaliers à l'époque des Panathénées. +Olympie à son tour eut un hippodrome célèbre. Quand Rome et Byzance +recueillirent la succession d'Hellas à la tête des peuples, le Cirque +finit par absorber en lui tous les jeux et toutes les fêtes. Les chars +des cochers hurlants chassèrent les athlètes de l'arène. + +Dès lors, il serait puéril de le nier, le sport antique devient moins +intéressant pour nous, d'abord parce qu'il rappelle de loin les courses +auxquelles nous sommes habitués, ensuite parce que, sur un pareil +terrain, nous n'avons rien à lui envier. De nombreux documents figurés +nous apprennent que la haute école était connue des anciens dans toutes +ses subtilités: mais il n'est pas vrai qu'à Rome les courses, attelées +ou non, aient jamais égalé la perfection des nôtres. Celles-là étaient +des cohues galopantes, mal réglées, presque barbares,--dignes, en un +mot, de cette longue décadence artistique où Rome fit sombrer l'héritage +athénien. On y courait la charge, comme en guerre. Nulle discipline +entre les conducteurs. Il fallait arriver à tout prix, fût-ce en crevant +ses chevaux ou en versant le char du rival. Plaisirs de sauvages, que +Longchamps ou Vincennes laissent loin derrière eux. + + * * * * * + +Reposons-nous plutôt devant la magnifique image qui était l'idéal de +l'athlétique grecque. Notre sport gagnerait à s'inspirer d'elle. Nos +coureurs, attirés par l'appât des prix, s'entraînent constamment au même +exercice. Ils deviennent semblables à des ténors qui donneraient sans +cesse l'_ut_ de poitrine et qui ne sauraient pas chanter «Au clair de la +Lune» dans le médium. + +Le sport ainsi compris est tout le contraire d'un art. + +Puisque nous avons en France des sociétés puissantes qui règlent à leur +gré l'ordre des fêtes et la nature des récompenses, pourquoi ne +s'uniraient-elles pas pour offrir le plus grand prix de l'année au +champion général des «cinq arts athlétiques»? Je sais qu'on a tenté +l'expérience dans notre pays et que les premiers résultats n'ont pas été +satisfaisants. Ils ne pouvaient l'être si tôt. On ne réforme pas ainsi +l'entraînement de toute une génération. A une formule nouvelle, il faut +des hommes nouveaux. Ceux-ci viendraient en foule s'ils étaient prévenus +que leurs efforts dussent être récompensés plus que ceux de leurs rivaux +spécialistes. Il semble bien que ce soit surtout une question d'argent. +Créons l'émulation par la prime et nous aurons, peu à peu, un concours +national annuel qui, sans éclipser les autres réunions sportives, +tiendra néanmoins parmi elles le premier rang, et le plus digne. + +C'est en formant des athlètes complets que nous servirons le mieux le +développement de la vigueur adolescente et l'intérêt supérieur de la +beauté française. + + + + +LESBOS D'AUJOURD'HUI + + +La terre de Daphnis et de la petite Chloé, la vieille île éolienne +devant laquelle l'amiral Caillard va mettre en batterie ses monstrueux +canons, Lesbos est aussi mal connue qu'elle est célèbre. + +Des paquebots européens la contournent sans y faire relâche. Les +touristes visitent Chio, Smyrne et les grands souvenirs de la Troade. +Très peu de voyageurs récents peuvent compter, parmi leurs excursions, +un séjour à Mytilène. L'un d'eux est un Français, M. de Launay, chargé +de mission par le gouvernement. Avant lui, deux Allemands, Conze[5] et +Koldewey, ont reconnu les ruines antiques échappées aux ravages des +Turcs et aux boulets des Vénitiens. Enfin, un habitant de l'île, M. +Georgeakîs, a recueilli les traditions, les contes, les chansons +populaires de son pays dans un intéressant travail auquel l'un de nos +plus savants _folk-loristes_, M. Pineau, collabora[6]. Mais ces études +n'ont pas dépassé le cercle restreint des hellénistes et nos curiosités +d'aujourd'hui leur donnent inopinément un intérêt général qu'elles ne +prétendaient pas éveiller. + +L'heure est venue de leur demander une causerie familière sur la vie +intime de ces paisibles gens auxquels nos cuirassés vont rendre visite +avec le cérémonial de la guerre. + + * * * * * + +Lesbos, île séparée de l'Asie par la mer éclatante de l'Archipel bleu, +est encore habitée par une peuplade grecque, de mœurs à demi +orientales, comme au temps où les Lydiens lui envoyaient leurs étoffes +de soie et passaient dans ses ports en faisant voile vers Athènes. La +vie, de nos jours, y est peut-être plus modeste, plus secrète et plus +retirée, mais elle a gardé ce caractère de paix tranquille, de bonheur +naïf et doux, que Longus lui donnait il y a deux mille ans et que les +voyageurs contemporains ont retrouvé intact dans l'âme de son peuple. + +Une montagne de marbre blanc, un Olympe devenu Saint-Elie, que l'hiver +couvre parfois d'une neige éblouissante; quelques collines rocheuses; +des golfes d'azur sombre, unis comme des lacs; un paysage d'un vert très +frais, analogue, dit M. de Launay, à celui des montagnes de France: des +chênes, des peupliers longs, des noyers çà et là, des haies de mûriers +sauvages, des forêts dont le sol est couvert par un tapis d'anémones +rouges; puis, en descendant vers la mer, des fleurs de toutes les +nuances, des épis, des pâturages et d'innombrables oliviers: tel est le +pays de Sapho. Sur les plages, on trouve le murex, le coquillage de la +pourpre. + +Le costume des femmes est d'un éclat tout asiatique; il se compose d'une +culotte bouffante, serrée à la cheville, d'une chemisette blanche à +raies roses, et d'un boléro très ouvert qui laisse la poitrine libre +dans la mince étoffe. Les cheveux sont ornés d'un mouchoir de couleur +qui fait parfois le tour du visage; on y pique des aigrettes, des +fleurs, des mousselines transparentes ou des rubans multicolores, selon +les villages. Les jeunes filles sont très fières de leurs cheveux noirs, +qu'elles portent en nattes tombantes. Plus les nattes sont longues, plus +les filles se disent belles, et une vieille superstition veut que la +veille du premier mai elles frappent leurs dos nus avec des orties pour +faire pousser leur chevelure. + +Chaque année, ce jour-là aussi, elles s'en vont, par groupes d'amies, le +soir, en chantant, dans la campagne nocturne. Elles cueillent autant de +fleurs qu'elles en peuvent rapporter, et celle qui la première entend le +coucou est dite avoir reçu le plus heureux présage. Elles rentrent dans +leurs maisons quand le village est endormi, et là elles tressent des +couronnes, des guirlandes, des gerbes fleuries, qu'elles suspendent aux +fenêtres et aux portes fermées. Le lendemain, quand le soleil se lève, +tout le printemps de la terre est venu, entre leurs doigts, envahir les +cités de ses corolles et de ses parfums. + +C'est la première aube de mai; le village s'éveille avec elle, et chacun +s'habille en hâte. Toutes les femmes ont des anémones dans les cheveux +en signe de joie. Tous les hommes sont en habit de fête, portant le +gilet noir boutonné en losange, la ceinture écarlate et le bonnet cassé +neuf. Une vieille dame, dans chaque quartier, parcourt les rues, portant +une coupe de miel où elle trempe son doigt, et elle touche de ce doigt +les vierges au front pour les faire paraître douces comme le miel aux +yeux de leurs fiancés. + +A douze ans, les filles se marient, si toutefois elles ont un trousseau +complet; autrement, les partis ne se présenteraient pas. Ce trousseau, +il faut qu'elles le fassent elles-mêmes; la plus habile est la mieux +ornée. Toutes les pièces du linge et des vêtements sont tissées au +métier par la candidate: chemises, chemisettes, pantalons bouffants, +draps, serviettes, nappes et torchons, étoffe à trame lâche ou serrée, +unies ou rayée de couleurs pâles, sortent peu à peu de tous ces petits +doigts si pressés de s'unir à ceux d'un mari. Après cela, il faut +couper, ourler, broder, que sais-je? Les mois et mois passent dans ce +long travail d'enfant, qui porte sa récompense au terme de sa tâche. + +Les accordailles se font toujours entre le jeune homme et la jeune +fille, les parents n'étant consultés que par la suite. S'ils ne refusent +pas leur consentement, les deux familles se réunissent, et le prêtre a +mission de rédiger le contrat, afin que la félicité matérielle des époux +reçoive par là une sorte de bénédiction religieuse, comme leur bonheur +intime et leur union chrétienne. + +A la veille du mariage, toutes les amies de la fiancée se donnent +rendez-vous dans sa chambre, et font elles-mêmes la toilette de noces. +Le trousseau est déployé, exposé sur les murailles. La jeune fille est +lavée par ses petites voisines, qui lui teignent les ongles en rouge. + +C'est pour elle, en effet, que la fête se donne. C'est elle qui épouse +et elle qui possède; le mari ne vient qu'au second plan. Une très +ancienne coutume qui remonte au delà des Grecs, jusqu'aux premiers temps +de la civilisation égéenne, veut qu'à Lesbos, la femme soit chef de la +famille, la fille seule héritière au détriment des fils. Elle hérite +même du vivant de ses parents, car, en dehors de la dot qu'elle reçoit, +et du trousseau qu'elle s'est tissé, la fille aînée prend possession de +la maison paternelle le jour de son mariage, et le père va porter son +foyer autre part. + +Après la cérémonie à l'église, les assistants se réunissent chez les +nouveaux mariés. Une jeune fille se tient à la porte, et chaque fois +qu'un invité se présente, elle lui met dans la bouche une cuillerée de +confitures, en symbole des douces pensées qu'il lui faut apporter en +passant le seuil nuptial. + + * * * * * + +N'est-ce pas que les petits détails de ces coutumes populaires éveillent +l'idée d'une république heureuse, où tout serait inconnu de ce qui +assombrit les peuples d'Europe? Et réellement Lesbos est une île +fortunée. Personne n'y est très riche, ni très pauvre non plus. La +terre, partagée entre les familles, offre un morcellement à peu près +régulier. Nul homme qui n'ait là son bout de champ, ses oliviers +précieux et son pain sur la planche. Un climat d'une égalité +paradisiaque y rend les cultures faciles et les repos délicieux. Sous +leurs toits couverts de roseaux, les maisons peintes de couleurs +diverses présentent des pièces vastes où s'étendent des tapis en poil de +chèvre tissés par les femmes. Le long des murs blanchis à la chaux, +quelques divans sont allongés, et l'on y fait asseoir les hôtes en leur +donnant du café turc, des sucreries roses et des fruits confits. + +Mytilène, la capitale de l'île, est construite dans une position qui +rappelle exactement celle d'Alexandrie moderne. Elle s'étageait +autrefois en amphithéâtre sur une presqu'île à demi détachée, qui +n'était reliée à la terre que par des ponts de pierre blanche. De chaque +côté de ces ponts, deux ports symétriques se creusaient, ainsi que le +Vieux-Port et l'Eunoste à gauche et à droite de l'Heptastade. Puis leur +fond bas s'est ensablé. Un isthme lentement émergé s'est élargi entre +les anses et la ville nouvelle y est descendue. Il ne reste rien de la +cité antique. + +C'est aujourd'hui une petite ville propre et tortueuse, coupée d'une +quantité de ruelles et d'impasses, bariolée, grouillante et cosmopolite +comme les moindres ports de la Méditerranée. Ses maisons bleu clair, +rose pâle et jaune léger couvrent des teintes les plus tendres les +premières pentes de la citadelle, et une forêt d'oliviers la coiffe de +sa chevelure sombre. Les paysans de l'intérieur apportent là et vendent +aux marchands étrangers l'huile de leurs olives et le vin de leurs +vignes, ce vin de Lesbos jadis si fameux et toujours si recherché des +Grecs. D'autres y vendent de la soie, des figues, des peaux tannées, du +miel, des moutons descendants des troupeaux qui entourèrent Daphnis, des +brebis filles de celle qui allaita Chloé. Ces modestes échanges +suffisent à la vie pastorale du pays, et, n'imaginant pas d'autre +superflu que les richesses des bois et des plaines, les Mytiléniens +n'amassent pour trésors que le miel de leur abeilles: ils en ont fait le +symbole du bonheur. + + * * * * * + +Soyons doux pour ce peuple innocent et simple que les Turcs laissent en +paix depuis soixante-dix ans. Si mous débarquons dans ses ports +merveilleux, s'il nous faut quelque temps nous substituer à ses maîtres, +et surtout si notre établissement dans l'île doit se prolonger au delà +de nos ambitions, montrons-nous discrets et faciles à l'égard de ces +villageois qui ne sont pas responsables des fautes du sultan. Ils +ignorent la question des quais et les écoles de Syrie. La créance +Lorando n'est pas à leur compte. Allons chez eux comme des amis. Notre +cause est déjà gagnée auprès d'eux puisque leurs aversions et nos +hostilités s'adressent pour l'instant au même personnage. + +Enfin, soyons respectueux pour le sol où reposent leurs glorieux +ancêtres. C'est là, c'est dans l'île de Lesbos que les premiers lyriques +ont chanté leurs premiers vers dans une langue européenne. C'est de là +qu'ont jailli les sources de l'ode et les larmes de l'élégie. Tous ceux +qui ont trouvé dans les strophes d'un poète le rythme de leurs +enthousiasmes où la consolation de leurs désespoirs doivent regarder +cette île comme le lieu privilégié de leur pèlerinage intime: elle est +sacrée pour toujours. Le sang ne peut plus être répandu sur les rives où +la légende veut que les vagues aient un soir jeté, avec leur écume +divine, la tête et la lyre d'Orphée. + +5 novembre 1901. + + [Le jour où cet article paraissait, l'escadre de la Méditerranée + venait de quitter Toulon pour une destination inconnue, après la + rupture des relations diplomatiques entre la France et la Turquie. + On pensait qu'elle se dirigeait vers Lesbos et elle y aborda en + effet quelques jours plus tard. Cet événement est encore trop près + de nous pour qu'on ait oublié comment l'amiral Caillard leva + l'ancre après une courte démonstration navale qui ne souffrit + aucune résistance.] + + + + +LA FEMME + +DANS LA POÉSIE ARABE + + +Si l'on demandait à un lecteur occidental comment il se représente +l'héroïne d'un poème arabe où il est parlé d'amour, j'imagine que le +lecteur serait d'abord surpris de s'entendre interroger sur le cours +élémentaire de ses connaissances générales; qu'ensuite, et pressé de +répondre, il décrirait sommairement la silhouette d'une jeune femme âgée +de vingt-cinq ans, vêtue de huit robes impénétrables, recluse dans un +harem aussi fortifié qu'une prison et traitée comme une esclave. + +Or ce portrait serait justement à l'opposé de l'exactitude, et presque +le plus faux que l'on pût offrir: on premier lieu, parce qu'à vingt-cinq +uns une femme arabe est plusieurs fois grand'mère, et ne saurait plus +(du moins physiquement) inspirer les poètes lyriques... Arrêtons-nous +dès le début sur cette question d'âge où nous trouverons la clef de +toute poésie orientale. + + +I + +La jeune fille arabe a de dix à douze ans. + +Ceci est capital. + +Elle a douze ans comme la jeune fille grecque. C'est la +δωδεχἑτιϛ νὑμφη des poètes de l'Anthologie. Nubile depuis plusieurs +années, elle est femme par le corps et par la beauté; mais les +transformations de sa poitrine et de ses hanches ne sauraient faire +qu'elle ne soit restée, cérébralement, une petite fille. A Corinthe +ainsi qu'à Bagdad elle joue encore aux osselets, une heure avant de +suivre son premier amant; il n'y a pas de transition pour elle entre les +jeux de la chambre et ceux du lit, rien de ce que nous appelons en +Europe la «jeunesse», qui sépare l'enfance de la maternité. La jeune +fille arabe est toujours un enfant, et c'est par là qu'elle donne le ton +(de même que la vierge Hellène) à la poésie amoureuse toute naïve qui +refleurit depuis trois mille ans autour des mers levantines. + +Volontairement naïve est cette poésie, et sincèrement, et à propos. Que +de sottises critiques n'avons-nous pas lues sur la «fausse naïveté», sur +la «mièvrerie» de Daphnis et Chloé,--pour prendre cet exemple d'amours +orientales. Mais Chloé a treize ans![7] et comment une petite bergère +éolienne de treize ans s'exprimerait-elle selon la vraisemblance, si +elle ne montrait pas ses façons puériles de sentir, de pleurer, de +parler ou de se taire? + +Les amantes qui sont nées dans nos pays froids, où tous les printemps +sont en retard, même celui de la jeunesse humaine, éprouvent leurs +premières passions à l'âge où leur éducation intellectuelle est +terminée. Il est tout naturel qu'elles mêlent le monde abstrait au +nouveau monde physique dont l'éveil bouleverse leurs âmes déjà grandes. +Qu'une Mecklembourgeoise de vingt-quatre ans réponde «Infini» à qui lui +dit «Amour», et personne ne s'en étonnera; elle peut disserter comme il +lui plaît sur les affinités mystérieuses des êtres et même établir une +corrélation raisonnable entre le mouvement circulaire des planètes et le +manège du lieutenant qui gravite autour de sa blonde personne. Elle a eu +tout le temps d'apprendre sa philosophie. Souvent même elle a fait le +tour des vanités psychologiques et, vierge comme la Rosalinde de +Shakespeare, elle pourrait dire comme celle-ci, lisant son premier +billet doux: «Love is merely a madness.» + +Mais une enfant de douze ans! A quoi peut-elle comparer les premières +voluptés de son corps si ce n'est aux premières joies matérielles et +simples qu'elle a pu goûter? Dira-t-elle que le désir est plus amer que +le regret? non, mais «doux comme le miel» parce qu'elle est à l'âge où +l'on aime le miel, et parce que la douceur des lèvres sur les lèvres, +sensualité mal connue d'elle encore, ne lui rappelle guère que sa +gourmandise. + +Et voilà pourquoi le Cantique des Cantiques chante ainsi le bonheur +d'aimer: «Il y a, sous ta langue, du miel et du lait[8].» Voilà comment, +dans la plupart des poèmes arabes que l'on va lire, les métaphores même +les plus complexes ne quitteront jamais le champ des réalités pour celui +des abstractions. Ce n'est point que les poètes orientaux ne puissent +briser le cercle des images visuelles; c'est que, lorsqu'ils parlent +d'amour, ils doivent se refaire une âme d'enfant, par la nécessité même +du sujet. + + +II + +Cette très jeune amante, cette femme-enfant, où et comment le poète la +rencontre-t-il? + +Est-ce à travers tous les dangers, au moyen de tous les artifices, +ruses, fourberies et stratagèmes, dont la légende accréditée chez nous +charge les mœurs orientales? est-ce dans cette forêt de mystères et +d'embûches que les aventures d'amour poursuivent là-bas leurs fins +naturelles? + +Non; ceci n'est vrai que d'Alger, du Caire ou de Bagdad, cités +exceptionnelles de ce grand peuple errant et libre qui est la famille +arabe. Et même là, tant de secrets et de luttes insidieuses autour de +la femme ne sont ordinairement que les péripéties, de l'adultère: sujet +de contes et non de poèmes. L'innombrable littérature musulmane[9] où +les complexités de l'adultère forment si souvent la trame du récit, +excuse l'erreur où nous tombons lorsque nous nous imaginons volontiers +l'amant arabe à cheval en pleine nuit sur un mur de harem avec un +coutelas entre les dents et deux pistolets à la ceinture. Une telle +posture n'est pas habituelle aux poètes, et si elle est encore ici +romantique et byronienne elle ne pourrait pas servir d'illustration aux +mœurs pastorales de la vieille Arabie. + +Pastoral est en effet, essentiellement, le peuple arabe. Les Maures et +les Mauresques des villes forment un rameau si différent de la souche +originelle qu'il en semble presque étranger. Si les poètes terminent +souvent leur vie chargée de gloire à la cour du Khalife, la plupart sont +nés dans les plaines où la vie antique reste simple et à peu près +immuable depuis les origines. Si quelques-uns, comme Abou-Nouas, +célèbrent sur commande les maîtresses du souverain, la plupart +continuent de chanter, avec le frisson de leur jeunesse lointaine, les +jeunes filles de leur patrie, Yémen tout en fleurs, Liban couronné +d'ombres, bords du Nil éblouissant et silencieux. + +Là, et surtout en Arabie, si la femme mariée est sévèrement tenue, la +jeune fille l'est beaucoup moins; non pas qu'on lui pardonne une faute +éventuelle, mais parce qu'on la croit moins capable de la commettre et +parce que le mariage précoce ne lui permet pas souvent d'égarer ses +premiers désirs. + +Ce n'est pas pour elle sans doute que le Koran édicte son fameux verset +sur la décence des femmes[10], car elle est à peine vêtue d'une chemise, +et dans bien des contrées, jusqu'au XIXe siècle, cette chemisé même +ne lui est pas donnée avant son mariage. + +Gabriel Sionite, savant religieux des Maronites du Liban, qui devint, en +1614, professeur d'arabe au Collège de France, nous dit son étonnement +d'avoir rencontré dans les rues du Caire «des jeunes filles de 14 à 15 +ans qui n'éprouvaient pas de pudeur à se promener sans aucune chemise, +sans aucun voile, absolument nues»[11]. Il ajoute qu'aux environs du +Caire et surtout sur la route de Jérusalem, cette nudité était la tenue +ordinaire des jeunes filles au-dessous de quinze ans. Les caravanes +chrétiennes voyaient sortir des villages cinquante jeunes personnes +extrêmement honnêtes, mais toutes dans le costume d'Ashtoret, et comme +il fallait bien s'adresser à elles pour acheter des provisions, cela +n'allait pas sans péril de faiblesse pour les bons Maronites pèlerins. + +Deux siècles plus tard, le grand ethnographe de l'Égypte, E. W. Lane, +fait la même observation. «J'ai vu maintes fois dans ce pays, écrit-il, +des femmes dans toute la fleur de la jeunesse et d'autres d'un âge plus +avancé, n'avoir rien sur le corps qu'une étroite bande d'étoffe autour +des hanches[12].» + +Si même nous quittons l'Égypte pour l'Arabie propre, où la race est +pure, nous trouvons çà et là une simplicité de costume qui n'est plus +individuelle, mais ethnique. Le témoignage de Bruce est net. Entre +l'Hedjaz et l'Yémen, au berceau même de la poésie arabe, il note en ces +termes ce qu'il a vu: «Les femmes vont nues, comme les hommes. Celles +qui sont mariées portent pour la plupart une espèce de pagne qui leur +ceint les reins; mais quelques-unes n'ont rien du tout. Les filles de +tout âge sont entièrement sans habits[13].» + +Gardons-nous de généraliser: nudité de la femme en pays arabe signifie +presque toujours indigence[14]. J'insiste néanmoins sur ce détail parce +qu'il pose dans une familiarité singulièrement «pastorale» en effet les +rapports entre jeunes gens. + +Nue, ou à peine couverte d'une chemise flottante, c'est tout un, la +jeune fille des tribus arabes proprement dites n'a guère de secrets à +cacher devant les hommes même qui ne la courtisent point. Le seul +respect de sa virginité la protège, avec la crainte de son père, et +celle de Dieu. + +Elle n'a pas, comme la mauresque, autour de sa personne précieuse, le +triple voile, les pantalons lacés, les robes abondantes, l'enceinte des +murailles et les ferrures des portes. Dès qu'on la touche elle est +prise, si l'on ose la toucher, et si elle le permet. + +Elle marche avec ses sœurs par les sentiers des champs, elle parle +aux hommes qui passent, elle sait très bien entendre les vers d'amour et +elle sait aussi leur répondre. + +Un orientaliste a écrit que l'Arabie Heureuse était le seul pays où l'on +pût mettre convenablement en scène la poésie bucolique[15]. + + +III + +Le type arabe est le chef-d'œuvre de la grande famille sémitique, et +par certaines excellences de beauté, il passe, même le type grec, +orgueil de la famille rivale. + +Incomparable par l'élégance de la stature, la force délicate et fine des +attaches, la souplesse, la grâce et la vigueur du torse, la noblesse de +la main, la lumière du regard, il se présente avec une majesté si +naturellement royale, qu'il semble seul créé pour se draper dans la +pourpre, apparaître à cheval et tirer l'épée. + +Tel est l'homme de la race. + +La femme, nous ne voulons pas la décrire ici avec ce que nous +apprennent nos yeux européens. D'ailleurs, que nous apprendraient-ils? +Les vierges arabes nous sont inconnues comme les femmes antiques, et le +voile qui les recouvre vaut la pierre du tombeau. Sur quelques visages +entrevus dans l'éclair de la surprise nous n'entreprendrons pas de juger +ceux qui sont restés cachés. Les poètes seuls sauront nous peindre ce +qu'ils ont pu seuls voir et chérir[16]. + +La première des beautés qui les attirent est la chevelure qu'ils +décrivent somptueusement. + + Les tresses de ses longs cheveux descendant jusqu'à sa taille et + ressemblent à des grappes noires. + +Ou bien: + + Dans les boucles de ses cheveux, le peigne disparaît. Elle laisse + tomber ses cheveux, ils roulent dans la poussière. + +Le Khalife Yâzid dit mieux encore: + + Est-ce la nuit qui tombe, ou vos cheveux lisses et noirs? + +Le visage est souvent représenté comme une apparition au milieu des +cheveux ou des voiles. Voici un vers magnifique de Tharafa: + + Son visage est enveloppé par le manteau du soleil. + +On la compare aussi à la lune, sur laquelle le voile passe comme un +nuage léger. + + * * * * * + +Les yeux sont découverts même quand le voile est posé. Leurs paupières +sont noires, poudrées de khôl; les sourcils peints étendent au-dessus du +regard leur ligne allongée; plus les yeux sont obscurs et plus ils sont +beaux. + + J'ai vu des violettes dans un jardin; leurs feuilles étaient + brillantes de rosée. Et chacune était belle comme une jeune fille + aux yeux noirs qui a des larmes sur les paupières. + +Ce regard humide est celui que les poètes rappellent le plus volontiers: + + Elle m'a regardé langoureusement avec les paupières d'une femme qui + s'est mis de l'eau sur les yeux. + +Et les yeux sont toujours «de gazelle» est-il besoin de la dire? Les +joues «de jeune gazelle brune» se rencontrent aussi, mais elles sont le +plus souvent roses et parfois même très colorées. + + * * * * * + +Rouge sombre, presque noire nous est peinte la bouche par antithèse avec +la blancheur des dents. + + Elle rit de sa bouche sombre et montre des dents blanches comme des + fleur d'anthémis arrosées de soleil, et ses gencives sont poudrées + de khôl. + +Quand les poètes parlent de bouche ils ne se bornent pas à la décrire +de loin. Nabiga dit d'une jeune femme: + + Elle désaltère celui qui couche avec elle, par sa bouche aux dents + tranchantes, sa bouche délicieuse et fraîche comme le vin après le + sommeil. + +Le cou est droit comme le cou d'un jeune animal, et il est ferme sous la +main. C'est là que le baiser commence: + + Les parfums sont plus odorants sur la nuque d'une belle fille aux + joues éclatantes. + +Mais la beauté du visage ne serait que peu de chose si celle du corps ne +se révélait par un triple caractère que tous les poètes arabes +s'accordent à louer: fermeté des seins, finesse de la taille, ampleur de +la croupe. + +Les jeunes filles: + + Elles cherchent à cacher leurs seins gonflés qui ressemblent aux + grenades. + +Une chanteuse: + + Par la fente large de sa robe elle montre à l'amant qui la touche + une mamelle grasse et toute blanche. + +Une maîtresse: + + Elle a pris mon cœur avec ses yeux... avec ses seins magnifiques + où se pose un collier de corail. + +Pour faire en quelque sorte équilibre avec la puberté triomphante de la +poitrine, le poète admire + + Une croupe faite pour se poser sur un coussin. + +Il est fier de son amie, parce que: + + Sa croupe ressemble à une dune de sable et la naissance de ses + cuisses est grassement plissée. + +Ces poésies s'adressent, il est vrai, à des amoureuses de douze à quinze +ans, mais qui sont, comme on le voit, des fillettes assez dodues. + + * * * * * + +Enfin, s'il faut aller jusqu'où les écrivains orientaux achèvent leurs +descriptions, un court fragment pourra suffire à compléter ce tableau +sommaire: + + Si tu la touches, tu prends à pleine main un sexe solide et + saillant qui remplit presque toute la paume[17]. + +Parfois le poète est plus concis, et au lieu de décrire une à une les +beautés de sa maîtresse, il la peint en une seule phrase, mais avec +quelle intense et profonde poésie: + + Je charme les jours de pluie (bien que la pluie à elle seule me + soit agréable) sous une tente soutenue par des pieux, avec une + fille délicate qui porte des anneaux et des bracelets suspendus à + ses membres comme des fruits. + +Les métaphores ont presque toujours une extrême simplicité de termes +dans leur magnification même. Elles sont prises de la nature, du ciel et +du sable, des fleurs et des eaux. Elles n'ont pas, ou rarement, la +complexité précieuse et pénible des métaphores persanes qui seraient +souvent incompréhensibles sans les traités de rhétorique par lesquels +les Persans expliquent leurs poètes[18]. Si l'on n'emploie guère en +arabe que cinq métaphores courantes pour désigner les sourcils, les +Persans se vantent d'en former treize[19]. Si le visage est symbolisé de +huit manières en arabe, les Persans prétendent pouvoir le comparer à +quarante-cinq objets[20]. Ce n'est pas que leur langue soit plus riche, +au contraire; mais leur poésie plus cérébrale que réellement passionnée, +s'abandonne aux divertissements. + +L'Arabe, lui, pourrait se passer de la métaphore, puisqu'il a le +synonyme, grâce à l'immensité de son vocabulaire. Chaque mot qu'il +emploie fait image et néglige son épithète comme un vêtement inutile à +sa splendeur; mais parfois il la ramasse, l'accumule, s'en pare et s'en +glorifie, et revêt en passant la métaphore classique avec une sorte de +respect pour ce très ancien costume consacré par les âges. + +Tel décrit simplement: + + Ses cheveux bouclent... Au milieu des tresses roulées, ou + flottantes disparaissent les peignes. + +Tel autre qualifie avec exubérance: + + Je connais une dame au ventre étroit: elle a des cheveux embaumés + d'ambre, noirs comme les corbeaux, abondants, nattés. + +S'ils reprennent indéfiniment les figures traditionnelles, ils savent à +merveille renouveler leur charme. Après avoir cent fois comparé à des +perles les dents de son amie, Abi-Ouardi nous enchante par cette simple +tournure de phrase: + + Ton collier le plus beau est celui de tes dents. + +S'ils inventent c'est avec prudence et logique. El Ançari compare deux +yeux à des lacs languissants bordés par la rive noire de la paupière; +et, dans sa langue, la métaphore est toute naturelle puisque le mot +عين signifie à la fois «œil» et «source». Abi Ouardi parle +de «paupières en larmes, gonflées comme des mamelles pleines»--et nous +ne songeons pas à trouver l'image hyperbolique, tant elle est juste. + +Moins voluptueux (ou d'autre façon) que les Hindous, ils s'attardent +moins qu'eux à peindre la femme transfigurée par le plaisir passé, +abattue par la lassitude des sens. C'est debout et prête à les vaincre, +c'est fière et vierge qu'ils l'admirent, comme si leur amour était un +combat où le plaisir de lutter est à plus haut prix que la victoire +elle-même. + +Ils aiment à figurer l'héroïne de leurs poèmes tantôt comme une +«gazelle» qu'on poursuit à la chasse, tantôt sous la forme d'une «lance» +que l'on saisit, flexible et fine. + +Ses yeux belliqueux menacent ceux qu'ils regardent sous les «petites +épées noires» qui sont les cils; et les longues mèches de sa chevelure +sont les «serpents» qui la défendent: les serpents protecteurs de sa +virginité. + + +IV + +Telle est, fleurie de métaphores et d'hyperboles, la beauté de la femme +arabe vue par son poète; mais nous n'aurions même pas esquissé le groupe +formé par les deux amants si nous n'admirions pas, en terminant, la +vénération que la femme inspire et qu'on ne le lui dénie jamais,--du +moins dans le style poétique. + +Nous parlions plus haut de la familiarité patriarcale qui rapproche +nécessairement les jeunes gens d'une même tribu. Elle s'arrête au +premier amour. + +Quel que soit le rang du poète, fils d'esclave comme Antar, ou Khalife +comme Yazid, et quelle que soit la femme dont il se dise épris, l'amour +monte de l'un à l'autre; il reste un hymne même lorsqu'il est une +chanson. + +L'amant respecte cet amour. Il l'honore et d'abord il le cache. + +Presque jamais nous ne savons quelle est la jeune fille aimée. On ne +nous dit rien qui la désigne. A partir d'une certaine époque, on la +travestit sous un nom d'homme; et entendez bien que cela est par pudeur, +non du tout par perversité. Dans les premiers âges de la poésie arabe, +l'auteur déroutait les curiosités en disant toujours: c'est une veuve. +Entendez bien aussi que cela n'était jamais vrai. + +Mille délicatesses de sentiments naissent de cette passion qui connaît +le secret. On ne lira pas sans étonnement l'un des plus sensuels poètes +de l'école d'Ebn-el-Farid écrire ce vers pétrarquisant: + + Je demande où elle est: et elle est en moi[21]. + +On admirera cette très jolie expression d'une jalousie qui ne veut pas +douter: + + Donne-moi ta fidélité, puisque tu ne peux pas me donner ta + présence[22]. + +On lira pour la première fois, chez un poète du VIIe siècle, cet +enfantillage charmant et qui semble du XIXe: + + J'aime le nom de Leila. J'aime les noms qui ressemblent au + sien[23]. + +On verra partout la passion se hausser jusqu'à la tendresse, jusqu'à +l'avènement du baiser: «L'étreinte rapproche-t-elle vraiment davantage?» +dit Ebn-el-Roumi[24]. + +Partout enfin on reconnaîtra ce respect de la vierge et de l'amante, +sous la forme à la fois pompeuse et discrète, ardente et chaste, qui est +restée celle de nos mœurs françaises et que nous appelons d'un mot +inconnu des anciens: la galanterie. + +En effet, qu'on y prenne garde; il ne s'agit pas ici d'un rapprochement; +il y a filiation entre cet esprit et le nôtre. + +La plus belle époque de la littérature arabe est celle qui précède le +siècle des croisades. Nos premiers chevaliers sont entrés en Orient au +milieu de la splendeur dont elle témoignait, car la littérature est le +miroir des temps. Haroun-el-Raschid était mort depuis plusieurs siècles +déjà. La civilisation musulmane s'affinait à son apogée. _Feros victores +cepit._ Si l'on ne fait pas remonter plus avant dans l'histoire la +noblesse française, c'est qu'en vérité elle n'existait point avant que +la noblesse arabe ne lui eût donné sa forme, son incomparable modèle. Le +caractère français dans sa forme actuelle date de cette Renaissance +suscitée par les croisés. Beaucoup des qualités dont nous sommes le plus +fiers sont dues à l'influence durable des mécréants vaincus sur ces +victorieux. Il est certain qu'en particulier si le mot «galanterie» est +presque intraduisible dans les langues germaniques, s'il exprime une +nuance d'égards qui est purement française ou espagnole, c'est que les +deux grands peuples à l'Occident du Rhin se sont trouvés encore presque +barbares, sous le resplendissement de la civilisation sarrasine. Dans +cette longue marche à travers le monde, du foyer de Hunding aux palais +de Saladin, nous avons changé d'exemples et de vertus traditionnelles: +il y a cette distance entre le nom de Frank et celui de Français. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +LA DÉSESPÉRÉE + + +Ce logement d'ouvriers comprenait deux pièces et une toute petite +cuisine, mais aucune des chambres n'était assez large pour contenir à la +fois les deux lits de la famille. Dans la première couchaient les +parents avec le dernier-né. Dans la seconde était l'autre lit, pour le +fils et les petites filles: Julien, dix-huit ans; Berthe, quatorze, et +Sylvanie, neuf ou dix. + +Depuis plus d'une heure tous étaient couchés. Dix heures venaient de +sonner à l'église de Grenelle. L'air lumineux et doux de la lune et de +la nuit descendait par la fenêtre ouverte, dans la chambre des +«enfants». Tous trois reposaient sur le côté, Julien tournant le dos à +la petite qui dormait au bord du matelas; et Berthe s'allongeait en face +de son frère, la joue sur le bras, les yeux grands ouverts. + +Julien lui toucha la jambe: + +--Tu ne dors pas? + +Elle fit nerveusement: + +--Et toi? + +Il fixa quelque temps ses yeux sur les siens et reprit en lui serrant le +genou dans sa main affectueuse: + +--Tu penses à lui? + +Elle ricana: + +--Et toi, tu penses à elle? + +Soulevé sur un coude, il secoua très doucement la tête avec un regard +plein de pitié aimante, un regard de grand frère qui a déjà vécu et qui +sait ce que c'est qu'un premier amour. Berthe, serrant les dents pour ne +plus parler, avait pris le bout de sa natte entre ses doigts et elle +ajustait machinalement le petit nœud, fait d'une ganse noire, qui +étranglait la mèche blonde. + +--Pauvre gosse, reprit-il, pauvre petite gosse, sais-tu comme tu as +changé depuis l'autre mois? Tu ne dors plus de la nuit, tu ne manges +plus, tu n'as plus de couleurs ni de santé. Est-ce que ça va durer +longtemps, cette vie-là? + +Elle répondit avec tranquillité: + +--Probable que non. Je me suicide demain. + +D'un seul mouvement, il l'empoigna par les épaules et la maintint en +tremblant des deux bras: + +--Tu te... Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu as dit? Es-tu folle? + +D'abord, elle se blottit la tête, comme si elle craignait d'être giflée, +puis, perdant soudain toute contenance, elle ne put retenir ses joues de +se contracter, ses larmes de jaillir, et ce fut en sanglotant qu'elle +répéta tout bas dans le silence de la chambre: + +--Oui, je me tue, Julien; oui, je me tue... On n'entendra plus parler de +moi... Ça sera fini de Berthe une bonne fois et maman sera contente, +puisque je suis si vicieuse, qu'elle dit, si potée à mal tourner... Le +bon Dieu sait pourtant que c'est pas vrai, que j'ai rien fait de mal +avec personne, même avec mon petit ami... Je me tue comme ça, je ne peux +plus durer, j'ai trop de malheurs dans la vie... Depuis que je suis au +monde, j'ai eu que des coups, tout le temps des coups, et des mots comme +à la dernière des dernières... Je travaille mes douze heures par jour, +je fais tout ce que je peux d'ouvrage, et le samedi, quand je rapporte +mes quatre francs cinquante de ma semaine, maman ne rate pas de me dire +que ça ne paie pas ma nourriture et les bottines que j'use en courses... +Eh bien! voilà, quand je serai noyée, je ne coûterai plus rien à +personne et ça sera tout débarras. J'irai demain à l'île des Cygnes, on +n'a qu'à se faisser glisser, j'aurai plus de courage qu'à me jeter d'un +pont. C'est bien décidé, va, Julien, on peut se dire adieu jusqu'à +demain la Morgue. + + * * * * * + +Julien comprit que cette grande douleur devait avoir une autre cause. Il +prit sa petite sœur dans ses bras, et quand sa propre émotion lui +permit d'articuler deux mots, il lui dit à l'oreille: + +--Et Jean? + +Alors les sanglots redoublèrent. + +Mon petit Jeannot, mon petit Jean, pleurait-elle; mon _beau_ petit Jean! + +--Voyons, raconte-moi, Berthe, il faut dire tout, maintenant; depuis +quand vous connaissez-vous? + +--Depuis le 14 de l'autre mois. + +--Où est-ce que tu l'as rencontré? + +--Boulevard Montparnasse. + +--Comment ça? + +--Sur un banc. + +Et, de question en question, il parvint à savoir, mais lentement et à +grand effort, tout le secret de cette pauvre petite existence qui +voulait déjà s'anéantir. + +«Jean» était un ouvrier de seize ans, à peine sorti de l'apprentissage +et bon ouvrier autant qu'on pouvait croire celle qui parlait de lui. (Il +avait toutes les qualités.) Lui et elle s'étaient rencontrés par un de +ces hasards de Paris, qui, parmi trois millions d'hommes, réunissent +deux amoureux. Il l'avait trouvée gentille, elle était devenue folle de +lui et tout de suite ils étaient montés jusqu'à ces grandes passions +sentimentales, qui transforment si vite deux enfants en personnages de +tragédie. + +Le jeune homme n'avait nullement essayé de séduire cette modiste de +quatorze ans à la façon d'un bourgeois qui l'eût suivie sur le +trottoir. Très honnêtement il lui avait demandé sa main, comme on la +demande dans le peuple de Paris, entre fiancés qui ont déjà l'âge du +travail indépendant, sans avoir atteint l'âge des noces. C'est-à-dire +qu'il lui avait offert la vie commune, l'entrée en ménage et le serment +de s'aimer toujours. Plusieurs soirs de suite il vint la prendre à la +sortie de l'atelier pour causer avec elle tout le long du chemin sans +trop retarder l'heure de son retour, et tout fut décidé entre eux, +jusqu'à la chambre qu'ils loueraient, jusqu'au budget de leur avenir. Il +gagnait quatre francs par jour, elle soixante-quinze centimes; c'était +assez pour vivre tranquillement, et même pour avoir un bébé. Une fois ou +deux ils s'attardèrent dans les squares écartés, derrière les massifs, +sans échanger d'autres voluptés que celles du bras autour de la taille +et de la bouche sur la bouche; mais cela seul suffisait bien à les +empêcher de dormir la nuit suivante. + +Ils en étaient là, quand la petite Berthe commit l'imprudence de se +laisser surprendre par une voisine, à la limite de son quartier. La mère +en fut vite avertie; la scène qui suivit, je la laisse à penser. La +pauvre fillette fut battue pendant vingt minutes, et, à chaque coup, sa +mère lui criait un des innombrables mots qui désignent les prostituées, +ou une des phrases qui expriment le plus crûment l'emploi de leur temps. +A dater de là, elle alla chaque soir prendre sa fille à l'atelier, +quitte à lui reprocher le long de la route l'heure que cela lui faisait +perdre; et ce fut, entre Berthe et Jean, la séparation brutale. + + * * * * * + +Julien écoutait la petite désespérée qui pleurait à chaque mot, à chaque +souvenir, et frémissait de la bouche comme une agonisante. Il y avait +des larmes partout, sur le traversin, sur la chemise, au bord du drap, +tout le long du bras et des mains. + +Gronder les fillettes qui parlent de suicide, les traiter de sottes et +les intimider par la menace ou la violence, c'est la première idée qui +vient à l'esprit. Mais Julien connaissait bien le caractère de sa petite +sœur; il savait qu'elle ferait comme elle avait dit et qu'il n'y +avait pas deux moyens de lui rendre le goût à la vie. + +--Tu le reverras, dit-il, je m'en charge. Tu le reverras demain, et pas +pour un moment. File avec lui, ma Berthe, ils ne vous trouveront pas +quand vous serez montés a Belleville... + +De nouveaux sanglots l'interrompirent: + +--On se reverra plus... Il part, demain, au matin... Il m'a écrit à +l'atelier... Il s'est mis dans l'idée que j'ai un autre amoureux, parce +que j'ai pas trouvé moyen qu'on soit ensemble depuis quinze jours... Il +me dit qu'il m'attendra ce soir à l'île des Cygnes jusqu'à minuit, sous +le pont du chemin de fer en cas qu'il pleuvrait, et que si je n'arrive +pas, qu'il part à Saint-Étienne où que son oncle l'emploiera... Je peux +pas sortir d'ici la nuit, mais j'irai demain à la même place et je serai +contente de mourir juste à l'endroit qu'il m'attendait. + +Julien sauta du lit: + +--Veux-tu bien t'habiller tout de suite! En voilà des histoires de +l'autre monde pour une nuit de plus ou de moins que tu resteras chez +nous! Les onze heures ne sont pas sonnées. Tu vas te nipper en cinq +minutes, et, comme je ne veux pas te laisser seule faire la rue de Javel +à cette heure-ci, je descends avec toi, ma gosse, on ne te dira pas de +boniments. + +Berthe, égarée de surprise et soulevée de joie, se laissa glisser du +lit, courut vers la chaise, prit ses bas, ses jarretières, sa chemise... +Elle ne quittait pas son frère du regard, et se frottait les yeux, l'un +après l'autre, un peu pour essuyer ses larmes, mais surtout pour être +sûre qu'elle avait bien vu, bien compris, que son Julien ne se moquait +pas d'elle, qu'elle allait sortir, partir, ne plus se tuer, ne plus +avoir de peines et entrer de toutes ses forces dans tous les bonheurs de +la vie. + +Elle était haletante et légère; un sourire continuel lui laissait la +bouche ouverte dans un épanouissement de joie. Elle ne savait plus bien +ce qu'elle faisait; après avoir mis ses bas, elle les jeta, en prit +d'autres, atteignit dans l'armoire sa belle chemise, avec un petit +pantalon neuf qu'elle s'était festonné elle-même. Avant de s'habiller, +elle empoigna une éponge humide, la frotta sur son corps, de la tête aux +pieds, et s'essuya d'un torchon propre. Elle avait caché au fond d'un +tiroir pour un sou de poudre de riz; elle s'en mit sur le bout du nez, +sur le front et sur les joues. Se coiffer, maintenant! elle avait +oublié. En trois tours de doigta sa tresse fut dénattée, peignée d'un +coup de peigne si hâtif qu'elle arracha quarante cheveux; les épingles +de fer et de celluloïd étaient là au coin de la cheminée; bien vite, +tout fut relevé, fixé, bouffé, lustré, arrondi. Elle attrapa sa jupe du +dimanche, sa chemisette à pois rouges toute fraîche empesée, sa ceinture +de cuir et sa cravate rose, puis son unique paire de bottines, son +canotier, son parapluie, tout ce qu'elle possédait enfin. + +--Tu n'es pas prêt encore! dit-elle à Julien. + +Il ne s'en fallait que d'un instant. + +Comme ils allaient franchir la porte, elle aperçut, dormant toujours au +bord du matelas, sa petite sœur Sylvanie que rien n'avait éveillée. + +--Pauvre Ninie, dit Berthe en penchant la tête. Il n'y a qu'elle que je +regrette le jour que je pars d'ici. Toi, tu viendras me voir, dis, +Julien? On s'écrira, poste restante?... Mais qu'est-ce que maman va te +dire, quand elle verra que suis filée? Tu n'as pas fini d'en entendre! + +--Je ne rentrerai pas non plus, fit Julien plus tristement. Tu avais +raison, tout à l'heure. Si tu penses à Lui, je pense a Elle. + + + + +LIBERTÉ POUR L'AMOUR + +ET POUR LE MARIAGE + + C'est une des superstitions de l'esprit humain d'avoir imaginé que + la virginité pouvait être une vertu. + + VOLTAIRE. + + + + +I + +LIBERTÉ POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE + + +Ou vient de publier la statistique de la natalité française pendant +l'année dernière. Les chiffres baissent d'année en année. La +dépopulation suit sa marche avec une constance désormais certaine. +Depuis treize ans, il naît en France 800,000 enfants par an. Il en naît +1,600,000 en Allemagne. M. Bertillon, par une opération mathématique du +genre le plus simple, en conclut que dans sept ans d'ici chacun de nos +soldats aura deux adversaires. Le présage est à retenir. + +Pendant quelques jours, comme tous les ans à pareille époque, nous +allons entendre une lamentation bruyante dans la presse et à la tribune. +Des gens ouvriront de larges bras, baisseront la barbe et secoueront le +front. On soupirera: «Pauvre France!» On dira aussi: «Décadence des +mœurs!» Et la Chambre, par l'organe d'un orateur complaisant, +accusera l'imprévoyance et l'égoïsme de chaque citoyen en particulier, +sans se demander si elle n'a pas une part de responsabilité dans la +situation qu'elle déplore. + + * * * * * + +Le mal est simple et net: les naissances baissent. Le programme de +combat est simple également: influer de telle sorte sur les mœurs +publiques que le nombre des naissances s'accroisse. Jamais vous +n'obtiendrez un résultat sérieux avec des mesures latérales comme la +levée d'un impôt sur les célibataires et autres balivernes d'opéra +bouffe. Vous savez bien qu'ainsi vous frapperez M. N., qui a donné au +pays, par voie de bâtardise, quatre soldats vigoureux, et qu'en même +temps vous exempterez M. X., avec sa femme légitime qui pourrait être +féconde mais qui préfère ne l'être point. + +Vous ne réussirez pas davantage en promettant 45 fr. par an aux +ouvrières qui voudront bien mettre sept enfants au monde, et elles vous +diront pourquoi, si vous les interrogez. + +Enfin, je reconnais que le droit de vote est un droit important, bien +que je n'en use guère; mais il me semble que si j'étais mineur, +terrassier ou maçon, et si je n'avais pas d'autres raisons de créer sept +enfants misérables dans une petite chambre basse, l'honneur de voter +deux fois pour mon conseiller municipal ne m'éblouirait pus au point de +me rendre sept fois père. + +Non. Agir sur la situation démographique d'un peuple, faire monter le +chiffre des naissances annuelles grâce à des mesures législatives aidées +de propagandes morales, ce n'est pas d'abord une question de primes, de +petits impôts, ni de vote plural, c'est, avant tout, en bonne raison: + +1º Délivrer les jeunes gens de tout les entraves que la société apporte +au rapprochement des sexes; + +2º Faire en sorte que la femme, âpres avoir conçu, ne soit pas amenée +bientôt à s'en repentir et à s'en cacher. + +Or, s'il est vrai que le législateur et les classes dirigeantes exercent +une influence quelconque sur la natalité en France, ils l'exercent, on +le sait assez, précisément dans le sens contraire à celui-ci. + +En effet, que se passe-t-il? On parle de propagande; quelle propagande +fait-on dans la campagne et dans les faubourgs? Celle de la virginité. + +Chaque année, de vieilles personnes animées d'un esprit qu'elles croient +excellent, et confondant la vertu avec la continence selon l'équivoque +traditionnelle, lèguent des titres de rente aux communes rurales, à +charge pour les municipalités de couronner solennellement la jeune fille +la plus «vertueuse». Et de toutes les vertus, quelle est la plus +illustre aux yeux du donateur? Pourquoi le conseil municipal, la +fabrique et les pompiers vont-ils entourer sur la Grand'Place cette +jeune fille à glorifier comme une statue vivante? Est-ce parce qu'elle a +sauvé la vie de quelqu'un? Non. Est-ce parce qu'elle nourrit de son +travail ses petits frères ou ses vieux parents? Non; elle est seule et +orpheline. Est-ce parce qu'elle a donné des fils à la patrie? C'est +justement parce qu'elle lui en refuse! Si on l'acclame, si on +l'embrasse, si le préfet la montre au peuple, si on lui joue la +«Marseillaise», c'est parce que, belle, robuste et saine, elle +s'opiniâtre contre tous dans la stérilité volontaire. + +On reproche aux Carmélites d'être célibataires et vierges, mais quand ce +même célibat, cette même virginité sont le fait d'une blanchisseuse, il +n'y a pas assez d'orphéons, de quinquets et de pétards pour annoncer aux +citoyens qu'on va leur présenter une fille dont la vie est un exemple. + +Exemple qu'on peut suivre ou ne pas suivre, dira-t-on. Non pas! + +En province, c'est-à-dire parmi 35 millions de Français sur 38, toute +fille qui devient amante «fait une faute»; le terme est significatif. +Les commères ne la reçoivent plus. On la fuit. Parfois on l'insulte. Si +elle est domestique, on la chasse. Si elle est institutrice, on la +dénonce, car la fornication est un péché mortel, même chez les +anticléricaux. Vous vous rappelez qu'il y a quatre ans on a décapité sur +la place de Rennes un petit vicaire de campagne, non parce qu'il avait +tué son curé (cela n'était nullement prouvé), mais parce qu'on l'avait +vu l'année précédente sortir d'un mauvais lieu avec un complet à +carreaux qui fut retrouvé dans sa chambre. Le jury a décidé que quand on +connaissait une fille de plaisir, on était par cela même capable de +jeter un octogénaire au fond d'un puits, et le ministère de la justice a +rejeté le recours en grâce, ce qui indiquait son assentiment. + +Pour les autorités comme pour les commères, rien ne recommande mieux un +homme ou une femme que la modestie des mœurs, c'est-à-dire la +stérilité. «Ce garçon-là est si rangé! Cette fille n'a jamais fauté!» +Quand on a dit cela on a tout dit; les portes s'ouvrent, les salaires +montent; la confiance se donne et l'avenir est sûr. Dans le cas +contraire, la jeune fille voit se fermer devant elle à peu près toutes +les maisons, sauf les maisons de tolérance où la police la conduit par +la main. Veut-elle être maîtresse d'école? buraliste? télégraphiste? +Les administrations exigent d'elle au préalable un certificat de bonne +vie et mœurs, et, comme elle ne peut en produire, on biffe sa +candidature. + +Encore lui pardonnera-t-on quelquefois si sa vie intime est discrète et, +dans tous les cas, inféconde. Mais dès que sa conduite aboutit à sa +conséquence naturelle, qui est la grossesse, alors tout est perdu. + +Il n'y a pas un ménage sur cent, capable de supporter le service d'une +bonne enceinte. Voilà cette fille dans la rue. Presque toujours son +amant l'abandonne. Elle n'a pas de gîte, pas de ressources. Si elle +demande du travail on la traite de gueuse et si elle mendie on la +flanque en prison. + +Oui, je sais bien, l'Assistance Publique la recueille. Savez-vous quand? +Trois jours avant son accouchement. Et savez-vous quand on la met +dehors? Le huitième jour si elle n'a pas de fièvre. Elle ne peut pas +marcher? Qu'elle se couche! Il y a des bancs dans les avenues. + +Maintenant, mettons les choses au mieux. Elle guérit à la belle étoile; +par miracle son enfant ne meurt pas, et par miracle aussi, elle trouve +un moyen d'existence, dans l'extrême faiblesse où elle est. Ce métier +lui permettra-t-il de transporter du matin au soir un bébé à la mamelle? +Presque jamais. Que fera l'État de cet enfant? A Paris, la mère peut se +présenter aux Enfants Assistés; si elle n'a pas dix mois de séjour on la +mettra simplement à la porte en lui promettant un pied de terre au +cimetière de Bagneux dès que son petit sera mort de faim; si elle a dix +mois de séjour, on examinera sa demande: il y a une chance pour qu'on +l'admette, quatre ou cinq pour qu'on la repousse, et dans ces derniers +cas, c'est toujours Bagneux qui reste l'unique assistance. + +Mais en province, dans une population qui comprend les onze douzièmes +des Français, le soin d'assister les femmes en couches est presque +partout laissé à l'initiative des voisines, qui s'en délivrent bien +souvent quand elles peuvent donner pour prétexte que l'accouchée n'est +pas mariée. Elle est malheureuse, mais c'est une gourgandine, +puisqu'elle a un enfant, et les commères ajoutent: «C'est bien fait! +Elle n'avait qu'à se mieux conduire!» + +Se mieux conduire, vous l'entendez bien, c'est toujours vivre stérile. + + * * * * * + +On me répond: «Non. C'est se marier.» Vraiment? Dites donc cela aux +innombrables filles qui n'ont jamais trouvé de mari! Voilà qui paraît +tout simple: se marier. Mariez-vous, c'est votre affaire. Mais les +laides, les pauvres, les filles de condamnés, toutes celles dont +personne ne demande la main, et qui trouveraient peut-être encore une +heure d'amour, mais non pas une vie d'affection, pourquoi les +condamnez-vous, vous l'État, a cette stérilité dont vous souffrez le +premier? Pourquoi, le jour où elles conçoivent, ne les protégez-vous +contre aucune avanie, aucun renvoi, aucune misère? Elles avaient rêvé le +mariage; on ne le leur a pas accordé; elles vous donnent des fils quand +même et le jour où elles sollicitent une modeste place dans un bureau de +poste, vous les refusez sans examen? + +On me dit encore: «Nous donnons des privilèges au mariage, dans +l'intérêt même de la natalité, parce que la famille organisée est le +milieu le plus favorable aux naissances nombreuses». C'est une erreur +absolue. Le chiffre des naissances est en raison directe du degré de +promiscuité: très faible dans les ménages bourgeois, très élevé dans les +quartiers pauvres, et considérable chez les vagabonds. Loin de favoriser +la conception des femmes, le mariage n'est souvent qu'une école mutuelle +de stérilité volontaire. Mais j'admets que cette école soit en même +temps une occasion quotidienne d'heureuses méprises, fût-ce au besoin +par l'adultère furtif qui nous donne une bonne part des naissances +légitimes. J'admets aussi qu'on puisse trouver d'autres raisons sociales +de conseiller l'union régulière, bien que, sur ce point même, il y ait +beaucoup à dire.--Vous souhaitez, que les jeunes gens se marient? + +Pourquoi faites-vous tout ce qu'il faut pour qu'ils ne se marient pas? + +Avant d'établir un impôt sur le célibat, on pourrait commencer par +supprimer l'impôt sur le mariage: tous les frais d'actes, de timbre, +d'enregistrement et de légalisation qui précèdent l'union civile. +Déclarer que le pays a un intérêt capital à multiplier ses familles, et +d'abord refuser d'unir tous les malheureux qui ne peuvent pas payer, ce +n'est peut-être pas très intelligent. Le total des frais est peu élevé, +sans doute, mais il n'y a pas de petites dépenses pour les bourses +vides. Trente francs versés à l'État, cela ait cent pains de moins sur +la planche: trois mois de nourriture, pour beaucoup. Comment s'étonner +que le peuple s'abstienne? + +Et non seulement ces actes sont coûteux, mais leur nombre est si grand, +les démarches indispensables à leur réunion sont si compliquées et si +diverses qu'on ne peut songer à posséder la liasse complète avant six +semaines de patients efforts. L'État réclame en effet: + +Les deux actes de naissance des futurs époux, ou, à leur défaut, des +actes de notoriété dressés devant le juge de paix et homologués par le +tribunal du lieu où sera célébré le mariage. S'ils sont nés à +l'étranger: une double légalisation par les autorités du pays et par le +ministre des affaires étrangères; la traduction de la pièce par un +traducteur juré; le timbre du bureau d'enregistrement de +l'arrondissement.--Deux certificats établissant le temps du dernier +domicile des futurs époux.--La légalisation de ces deux pièces par le +commissaire de police de chaque quartier.--Les consentements notariés +des quatre parents s'ils sont absents.--Les deux enregistrements de ces +deux consentements.--Si les parents n'existent plus, leurs actes de +décès, ceux des aïeuls décédés, et les consentements des aïeuls +survivants qui donnent lieu aux mêmes formalités d'enregistrement.--Le +livret militaire du futur époux.--Le certificat de contrat délivré par +le notaire.--Enfin (et je ne compte pas la permission de l'autorité +militaire si le fiancé fait partie l'armée, ni s'il est veuf l'acte de +décès de sa première femme, ni, s'il est divorcé, la copie de la +transcription du jugement qui a prononcé le divorce), enfin, un délai de +onze jours au moins et parfois de dix-sept jours pour les publications, +et le certificat de non-opposition délivré par la mairie qui n'est pas +celle du mariage! + +Quand on pense que l'intérêt de l'État est de voir les mariages se +multiplier, on se demande ce que l'administration pourrait inventer de +plus si elle préférait qu'on ne se mariât point. + +Parmi les dispositions qui précèdent, certaines brillent par une +absurdité remarquable. Entre autres, celle qui concerne le livret +militaire. J'entends bien qu'on espère ainsi aider à la recherche des +insoumis; mais on serait naïf d'escompter, n'est-ce pas, leur +dénonciation personnelle. En demandant un livret à ceux qui n'en ont +point, on les met dans l'alternative, ou de rester célibataires, ou +d'aller fonder une famille à l'étranger. Dans l'un et l'autre cas l'État +se prive d'un foyer; il est sa propre victime, et loin de retrouver un +soldat, il perd par-dessus le marché toute une escouade de marmots. + +Certaines pièces ont pour but d'établir l'identité des fiancés et de +prévenir par là les bigamies éventuelles, comme si la menace des travaux +forcés qui punissent encore chez nous cette variété rare de l'adultère, +ne suffisait pas à faire réfléchir les maris trop ambitieux. Toutes ces +protections naissent d'un bon sentiment; on pourrait peut-être ne pas +les rendre obligatoires, admettre que dans la plupart des cas elles sont +parfaitement inutiles[25], qu'elles peuvent être inefficaces, et que +d'ailleurs la bigamie est un crime moins grave que jadis depuis que le +divorce a fait du mariage civil un engagement transitoire où l'erreur +est prévue et toujours réparable. + +Enfin la Loi, opposant avec une insistance maniaque des obstacles +toujours nouveaux à des maternités possibles, interdit pendant un laps +de temps considérable les mariages les plus jeunes, les plus sains, les +plus féconds si le consentement paternel fait défaut à l'un des fiancés. + +Ainsi nous avons, dans les campagnes du Midi et dans toutes les +populations urbaines du Nord, des jeunes filles qui deviennent nubiles à +l'âge de douze ou treize ans et qui ne peuvent à dix-huit ans fonder une +famille où il leur semble bon, si leur père prétend avoir ses raisons de +leur interdire le mariage. Personne n'a le droit de discuter les motifs +de l'opposition. Le père invoque des raisons d'argent: c'est fort bien. +Il se croit d'une meilleure famille que celle du prétendant: il n'y a +rien à dire. Il préfère garder sa fille malgré elle, sans autres raisons +à l'appui: c'est encore parfait. La jeune fille, si elle est amoureuse, +peut choisir ce qu'elle aime le mieux, ou de s'enfuir ou de se suicider. +Très souvent elle fait l'un ou l'autre. Et ici, comme tout à l'heure, je +ne distingue pas très bien l'intérêt de l'État. + +Mieux encore: le jeune homme n'est libre qu'à vingt-cinq ans. Nous +touchons aux limites de l'absurde. On estime qu'à vingt-deux ans, un +homme est assez mûr pour porter les galons de lieutenant. On lui confie +quatre-vingt-quinze hommes avec la permission de les envoyer--sans le +consentement de son père--se faire massacrer. Et sans ce même +consentement on ne lui confie pas une femme qui l'aime assez pour le +suivre? Il peut fonder une maison de commerce, une usine, une société, +une colonie, mais non une famille? Il peut être médecin, professeur, +architecte, chef de mission ou diplomate, mais on lui interdit d'être +«mari» si tel est le caprice de ses ascendants? + + * * * * * + +Il est trop clair que les lois en vigueur n'ont pas été conçues +spécialement pour favoriser la croissance de la natalité publique. On ne +saurait s'en étonner. Ceux qui les ont codifiées au commencement de ce +siècle n'avaient pas les mêmes raisons que nous de regarder l'avenir +avec appréhension. En outre, l'organisation de la famille française +s'est achevée sous l'influence du droit canon et du droit romain qui +revêtaient hier encore un aspect d'éternité et qui nous surprennent +aujourd'hui par l'imminence de leur déclin. + +L'avenir est à ceux qui savent le prédire. Se réformer, c'est se +conformer à l'évolution irrésistible et lente des sociétés en marche +vers le but inconnu. Au milieu du siècle dernier, on traitait de +songe-creux et de lunatiques ceux qui prétendaient aplanir les +hiérarchies traditionnelles et renverser même la personne du Roi. +Cependant la jeune Amérique n'a pas eu besoin d'un chef héréditaire pour +dépasser en quelques années vingt nations vieilles de quinze siècles. +Ainsi peut-être on reconnaîtra bientôt que la famille elle-même, telle +qu'elle est ordonnée aujourd'hui n'est pas la base intangible qu'on ne +puisse alléger sans que tout s'écroule sur elle. On admettra qu'une +nation vit par le nombre de ses nationaux plutôt que par l'équilibre de +ses coutumes: c'est une pépinière, ce n'est pas un édifice. On saura +qu'il vaut mieux pour elle créer des fils bâtards que de mourir stérile. +On proclamera que nul, pas même l'État, pas même un père, n'a le droit +de séparer deux êtres jeunes et sains lorsqu'ils ont exprimé la volonté +de s'unir. + +Si j'ose prévoir (et souhaiter) les mesures qu'on adoptera un jour dans +cet esprit de justice et de liberté féconde, j'imagine qu'elles sont +contenues dans les propositions du programme suivant: + +I.--Combattre par l'enseignement moral l'opinion abominable qui +représente la maternité comme pouvant être, dans une circonstance +quelconque, une faute contre l'honneur, un état illégitime et infamant. + +II.--Garantir pendant le temps de la grossesse et trois mois après +l'accouchement les ouvrières et les servantes à gages contre toute +possibilité de renvoi, à moins de faits délictueux ou criminels dûment +constatés. + +III.--Décréter que le certificat de bonne vie et mœurs, dans le sens +où l'on entend généralement cette expression, ne pourra être en aucun +cas exigé à côté de l'extrait du casier judiciaire qui est déclaré +suffisant. + +IV.--Créer, sur toute l'étendue du territoire, des Nourriceries +d'Enfants Assistés où l'on recueillera jusqu'à la deuxième année tout +enfant nouveau-né qui, par l'indigence de sa mère, se trouverait en +danger de mort. + +V.--Accorder les droits du mariage à tout couple qui exprimera librement +la volonté de s'unir devant l'officier d'état civil, sans frais, sans +délai, sans production de pièces, et sans aucune soumission au +consentement d'un tiers. + + 24 novembre 1900. + + + + +II + +HISTOIRE D'UN FIANCÉ + + +Célibataires, le Sénat vous menace d'un impôt égal au quinzième du +principal de vos contributions. C'est-à-dire qu'un ouvrier qui verse +trente francs par an à la recette de son quartier, sans compter les +centimes additionnels, devra désormais donner quarante sous de plus, si +la loi est votée.--Bien. + +Votre voisin nourrit et habille six enfants. Vous, vous payerez deux +francs par an le droit de vous nourrir tout seul. Le Sénat appelle cela +«égaliser les charges» et conseiller le mariage aux citoyens français. +Je ne discute pas. + +Lisez maintenant ce qu'il en a coûté à l'un de vos camarades pour avoir +voulu se marier dans notre doux pays. + +L'histoire est typique; elle est complète; et, par-dessus le marché, +elle est vraie. Il ne lui manque rien pour servir d'exemple. + + * * * * * + +Au mois de juin dernier, M. D..., ouvrier mécanicien, ancien +sous-officier d'artillerie, rencontra Mme X..., qui accepta de +devenir sa femme.--Il avait trente ans; c'est un âge où l'on est, je +crois, majeur. D'ailleurs ses parents l'approuvaient. Quant à la jeune +femme elle était orpheline et divorcée, c'est-à-dire civilement aussi +libre que possible. Rarement un projet de mariage se présente dans des +conditions aussi favorables. + +M. D... réunit les papiers nécessaires, prit son acte de naissance dans +son tiroir, son certificat de résidence chez sa concierge, il courut +chez le commissaire de police pour obtenir la légalisation de cette +dernière pièce, il se procura, mais à grands frais, les actes de décès +des parents de sa fiancée; les fit dûment enregistrer, enfin, n'oubliant +pas même son livret militaire, il se présenta, sûr de lui, à la mairie +de l'arrondissement. + + * * * * * + +«Monsieur, fit l'employé, votre acte de naissante est périmé. Depuis la +loi de 1897, aucun acte de l'état civil ne doit avoir plus de trois mois +de date. Faites-en faire un autre, et payez. + +--Mais... l'État me demande quel jour je suis né. Je le lui dis. Je ne +peux pas le lui dire plus clairement une seconde fois. Le nouvel acte +que je vous apporterai sera identique au premier, puisqu'ils seront tous +les deux copiés sur la même page du même registre.... + +--Monsieur, la loi est la loi. Faites une pétition à la Chambre si vous +n'êtes pas content.» + +L'ouvrier se retire docilement. Rentré chez lui, il écrit au maire de +son village natal, fait queue à la poste le lendemain matin pendant +vingt minutes pour expédier un mandat de 2 fr. 55, rogne son dîner comme +son déjeuner, et attend la réponse du maire. + + * * * * * + +Deux jours plus tard, coup de théâtre. Un événement imprévu, une lettre, +un cri de joie: ses parents sont devenus riches. Et alors, d'une heure à +l'autre, ces mêmes parents qui trouvaient Mme X... charmante tant +qu'ils étaient pauvres, s'opposent brusquement à son entrée dans la +famille. Un billet de loterie a fait le miracle. Ils n'ont rien à lui +reprocher que d'être restée, ce qu'ils étaient, mais c'est assez pour +qu'ils la refusent, comme une honteuse mésalliance. Supplications du +fils, discussions, arguments, scènes violentes, rien n'y fait. Il a +donné sa promesse: cela n'a aucune importance. Il aime: cela n'est pas +sérieux. Elle aime aussi: on s'en moque bien. + +Le héros de cette histoire, un brave homme décidément, n'hésita pas. Non +seulement il n'alla point chercher ailleurs la belle dot que son père +voulait lui faire toucher, mais il renonça même à l'héritage promis: il +fit les sommations. + +Savez-vous ce qu'il en coûte à un malheureux ouvrier pour faire établir, +qu'il est majeur à trente ans, et qu'il a le droit de se marier où il +aime? Soixante-quinze francs. + +M. D... épuisa ce jour-là ses dernières économies, mais il paya. Il y +eut d'abord un mois de luttes, puis un mois de formalités. Sur ces +entrefaites, une convocation à passer vingt-huit jours sous l'uniforme +vint encore retarder le mariage. + +Lorsqu'il fut de retour à Paris, notre mécanicien se crut sauvé. Enfin +tous ses actes étaient en règle, les sommations avaient touché: la voie +était libre, en un mot. + +Il se rendit à la mairie avec sa liasse de papiers et exprima timidement +le désir de voir les publications affichées le dimanche suivant. + +«Monsieur, répondit l'employé avec un gracieux sourire, si vous étiez +venu il y a huit jours, c'eût été parfait; mais ces pièces sont du mois +de juin, nous voici le 7 octobre, tous vos actes sont périmés. + +--Comment, une seconde fois? + +--Une seconde fois. Veuillez faire refaire tous les actes, ceux de +naissance comme ceux de décès, tous les certificats et toutes les +légalisations. Inutile d'ajouter que les formalités d'enregistrement +sont redevenues nécessaires comme en juin dernier. + +--Et il faut tout payer encore? + +--Bien entendu.» + +Pour la troisième fois, l'ouvrier fit les quinze démarches et paya les +quinze additions. Je me demande comment il s'en est tiré; mais le +législateur ne se le demande pas, soyez-en sûrs. Partout où il se +présentait, on le saluait comme une vieille connaissance. «C'est encore +vous? Enchanté de vous revoir. Entrez donc.» Il n'avait plus que des +amis dans tous les greffes et dans tous les bureaux de Paris, et quand +il s'en allait on lui disait: «A bientôt!» + + * * * * * + +Un pâle jour de novembre, ce Juif-Errant de l'État-civil, qui n'avait +plus même en poche les cinq sous d'Ahasvérus, remonta lentement +l'escalier de la mairie où il avait toutes ses habitudes, et en entrant +dans le bureau des mariages, il demanda d'une voix résignée désormais à +tout: + +«Voici mes papiers. Cette fois-ci, pourquoi ne sont-ils pas en règle? + +--Mais il me semble qu'ils le sont. + +--Ce n'est pas possible. + +--Si fait. Nous allons procéder aux publications. Vous épousez donc +mademoiselle... + +--Non: «Madame»... Elle est divorcée. + +--Alors il manque une pièce, en effet: la copie de la transcription de +l'acte qui a prononcé le divorce. Courez au greffe du tribunal civil et +rapportez-moi cela. + +--Ah! je vous le disais bien» soupira le malheureux. + +Une heure après, il était au greffe, où on lui répondait qu'on serait +enchanté de copier pour lui la pièce dont il avait besoin, et que cela +coûterait une vétille: cent quatre-vingt-dix francs avec quelques +centimes. + + * * * * * + +«Cent quatre-vingt-dix francs! mais où voulez-vous que je les prenne!» + +C'était le dernier coup. + +Tout mariage devenait matériellement inaccessible. + + * * * * * + +Le sympathique ouvrier qui m'écrit cette longue histoire, «si triste et +si burlesque à la fois», comme il le dit lui-même, termine sa lettre +par ces mots: + + «Il n'y a qu'une solution possible pour moi. Je mettrai dix francs + par mois de côté. Au bout de dix neuf mois, je pourrai peut-être + enfin me marier. Mais à ce moment-là tous mes actes seront périmés + pour la quatrième fois, et alors je recommencerai ma promenade dans + les greffes, bien heureux si l'impôt projeté ne vient pas me + frapper dans l'intervalle comme «célibataire endurci». + +Vraiment (et beaucoup de lecteurs sans doute devinent la phrase) je +trouve que M. D... est bien patient envers des lois aussi vexatoires que +les nôtres. + +Si j'ai un conseil à lui donner, c'est de garder cette somme énorme--190 +francs--pour la layette de son premier enfant qui en aura bien besoin, +le pauvre petit. Depuis six mois, on refuse de marier cet homme et cette +femme: qu'ils n'insistent pas. On les a ruinés: qu'ils arrêtent les +frais. Et s'ils tiennent absolument à porter un nom identique, j'offre +de leur faire faire, à mon compte; chez un graveur, deux cents billets +de part ainsi conçus: + +«Madame X... et Monsieur D... ont l'honneur de vous informer qu'à partir +du 25 décembre 1900, ils se considéreront comme mariés.» + +Tous les honnêtes gens du quartier, j'en réponds, leur donneront raison. + +La moralité de cette anecdote s'inscrit logiquement à sa suite. M. Piot, +par son projet d'impôt, espère établir entre le célibat et le mariage un +parallèle avantageux pour la vie conjugale. Nous allons faire pour lui +la comparaison. + +D'une part, voici M. A..., contribuable, taxé à 30 francs. Il est +célibataire; il n'a chez lui ni femme, ni maîtresse, ni enfants. Qu'au +dehors il soit chaste ou fréquente les filles, cela n'importe point: +dans les deux cas, il est infécond. + +Pour prix de cette infécondité, M. Piot lui demande DEUX FRANCS. + +Voici d'autre part M. D..., le héros des aventures qui précèdent. Je le +suppose lui aussi taxé à 30 francs. Il a voulu se marier selon le vœu +de l'État, et voici que l'État lui demande avant de le lui +permettre[26]: + + Frais d'actes, correspondance et courses + (environ) 60 fr. 00 + Trois nouvelles séries des mêmes frais + par suite de péremptions 180 fr. 00 + Sommations respectueuses 75 fr. 00 + Copie de la transcription d'un jugement + de divorce 190 fr. 00 + ---------- + Total 505 fr. 00 + +Et le comble, c'est qu'on lui réclamera quand même 2 francs d'impôt par +an si sa femme est stérile malgré elle! + +Ajoutez à cela les frais de la noce, puis toutes les dépenses de +logement, de vêtements et de nourriture que nécessitera son nouveau +foyer, et dites de quel côté descend la balance que M. Piot tient +suspendue à son doigt sénatorial. + +La nature a donné des charges écrasantes aux familles nombreuses, et +l'État vient encore accabler ceux qui fléchissent déjà dans +l'appréhension des misères futures. + +Majorité tardive, opposition des parents, refus d'autoriser venant de +l'administration ou des supérieurs militaires, nombre des démarches, +importance des frais, longs délais, péremption des pièces,--quoi encore? +les lois et les règlements amoncellent leurs barricades sur toutes les +routes qui mènent à l'union civile. La forteresse du mariage est une +place qu'il faut emporter contre tous. Avant d'obtenir la permission +d'être utile à son pays en fondant une famille de plus, il faut +satisfaire un Code suranné, un fisc aux cent bouches, une famille +égoïste, avare ou haineuse, une hiérarchie de supérieurs tracassiers ou +malveillants. + +Combien succombent dans cette lutte, qui ne se marieront plus jamais, +après avoir passé à côté du bonheur! Dans l'amas des lettres que j'ai +reçues à l'appui de mon premier article, je trouve l'histoire d'un jeune +homme qui entendit ce mot d'un père: «Une femme en vaut bien une autre!» +Ah! vous croyez cela, vieillards! le jour où vous brisez la vie de votre +enfant, vous croyez qu'il se guérira, qu'il pardonnera, qu'il oubliera, +et que vous réussirez plus tard à jeter dans son lit une dinde grasse, +avec un portefeuille d'actions! Combien en pourrais-je citer qui sont +morts sans avoir voulu se laisser consoler ainsi! + +Mais l'État ne s'en inquiète point. L'État règne. Même sur les questions +qui le regardent le moins, il entend faire accepter non ses avis, mais +ses ordres. Jusque dans la ruelle du lit, il faut qu'il exerce ou +délègue son autorité stérilisante. Souveraine est sa morale nuptiale, et +peu lui importe de savoir sur quelle routine il l'établit. Épousez une +actrice, décorée ou non, Paris trouvera cela tout naturel; on en a +d'illustres et de charmants exemples; mais si vous êtes receveur des +contributions dans un trou d'Auvergne ou de Savoie, n'espérez pas +obtenir de votre chef de service qu'il vous laisse épouser Agnès ni +Chimène. L'administration en est restée là-dessus aux idées du +dix-septième siècle. Il faut se soumettre ou se démettre, rester +célibataire ou perdre son emploi. Pour beaucoup d'hommes, c'est le choix +forcé entre le désespoir et la misère. + +Par contre, quand le supérieur accorde son consentement, comme s'il +prétendait lui donner l'auréole de l'infaillibilité papale, tout doit +courber le front devant sa parole sainte. Voyez ce qui s'est passé à +Melun. Un officier demande à épouser une femme divorcée; si son chef +avait rédigé un rapport défavorable, on aurait contraint le malheureux à +donner sa démission, à briser sa carrière, plutôt que de lui laisser +prendre la femme de son choix. Mais le hasard veut que le rapport ne +conclue pas au rejet de la demande, et, du jour au lendemain, il faut +que toutes les maisons s'ouvrent. Les femmes des officiers sont en +service commandé quand elles font des parties de tennis sur la pelouse +de leur jardin. + +Pour les seconds mariages comme pour les premiers, l'État ne semble +préoccupé que d'interdire l'union partout où il le peut. Il trouve bon +que les maris prennent des dispositions testamentaires en vue de +déshériter leurs femmes le jour de leurs secondes noces. Bien plus: il +donne l'exemple, en privant de tout secours si elles se remarient, les +veuves qui obtiennent un bureau de tabac. Il défend à la femme adultère +d'épouser jamais son complice, c'est-à-dire de fonder enfin une famille +féconde et saine, avec le seul homme qu'elle aime, avec le père de ses +enfants. + +Ceci exposé sommairement et d'ailleurs connu de tout le monde, nous +pouvons donc répondre à l'État qu'il est mal venu à reporter ses propres +fautes sur la conscience des citoyens. En frappant d'un petit impôt les +célibataires âgés de plus de trente ans, le Parlement voterait une loi +dérisoire et inefficace que certains trouvent même injuste, mais qui se +condamne assez par son impuissance, pour qu'on ne l'accable pas d'autres +arguments. + +Je ne suis ici qu'un porte-parole. Croyez que je ne plaide pas pour ma +cause, puisque je n'ai pas encore trente ans et que je ne suis plus +célibataire; mais si mon insistance est désintéressée, elle n'en sera +que plus ardente, et plus libre. + + * * * * * + +Les familles sont trop peu nombreuses. Comment les multiplier? + + * * * * * + +Le Sénat répond:--En persécutant les gens qui ne veulent pas se marier. + +Et il n'entend pas les milliers de voix jeunes qui lui ont crié de +toutes parts: + +--En nous accordant le mariage, à nous qui ne demandons que cela! + +9 décembre 1900. + + + + +III + +PLAIDOYER POUR ROMÉO ET JULIETTE + + +En France, nous sommes traditionnels. Nous avons le respect, non des +choses établies, mais de la forme originelle sous laquelle ces choses +demeurent à travers les siècles. C'est l'extérieur des institutions, et +non leur essence, qui possède chez nous le privilège de l'inviolabilité. + +--Qu'est-ce que le mariage? l'union d'un homme et d'une femme sous +serment.--Ajoutez-y les cérémonies civiles ou religieuses qu'il vous +plaira: tout le reste n'est qu'ornement et accessoire. L'Église même se +défend de «marier» au propre sens du terme: elle bénit à l'avance le +mariage futur des fiancés, celui qui se consommera dans la chambre +nuptiale. Si l'on peut établir plus tard que la rencontre n'a pas eu +lieu, que le mariage n'a pas été physiologiquement consommé, l'Église +constate la nullité de l'union qu'elle avait préparée sans prétendre la +conclure, moins présomptueuse en cela que l'état-civil. Et, pour que +cette union soit qualifiée de nuptiale, il ne faut, devant le maire +comme devant l'autel, qu'un serment.--Eh bien, nous trouvons, en France, +toute naturelle la rupture de cette foi jurée. L'adultère est +sympathique, cela est assez connu pour qu'il soit inutile d'apporter là +une démonstration. Tout Paris pour le jeune amant, a les yeux de la +femme mariée. Mettez-les tous les deux en scène, et une salle de deux +mille personnes, de tout âge et de toute classe, applaudira, n'en doutez +point. + +Mais: + +Devant le même public et dans le même théâtre, introduisez un +conférencier qui propose de porter atteinte au mariage, non plus dans ce +qu'il a de sacré, d'universel et de nécessaire, mais dans ce qu'il offre +de variable selon le temps et de particulier selon les nations,--l'âge +requis, les formalités, le consentement paternel,--aussitôt on +interpellera, l'orateur, on l'accusera de «toucher à l'institution de la +famille» et de compromettre par là l'équilibre de la société. + + * * * * * + +Voilà donc une opinion reçue: sympathiser avec l'adultère, ce n'est pas +«toucher à l'institution de la famille», mais vanter, par exemple, les +droits du mariage à vingt ans sans le consentement des ancêtres, c'est +«toucher...» etc. + +Et l'importance de cette expression se déduit du principe connu: la +société repose sur la famille. + +Soit. Admettons ce dernier axiome pour juger de la thèse tout entière. +Les théoriciens ne s'entendent point sur les caractères de la famille +idéale; mais tout le monde est d'accord sur la valeur relative des +sociétés, puisque le concours des peuples se poursuit au grand jour, +depuis le commencement de l'Histoire. Les sociétés saines, comme les +individus sains, se reconnaissent à leur survivance et à leur +développement. Si donc, et je le veux bien, la société repose sur la +famille, on peut juger par évidence que la famille la mieux organisée +est celle qui a permis le développement de la société la plus prospère. + +Celle-là, tout le monde la peut nommer. Britannique ou américaine, la +race anglo-saxonne possède le monde depuis cent cinquante ans; nulle +part nous ne pourrons trouver un aussi parfait exemple d'une société à +succès; nulle part il ne sera donc plus intéressant d'étudier +l'organisation de la famille et son recrutement par le mariage, +considéré comme institution fondamentale de la société. + +Si, du premier coup d'œil, nous constatons que les Anglais et les +Américains accordent à la cérémonie nuptiale toute les facilités que nos +lois lui dénient, il faudra bien en conclure que notre Code civil a été +limité par des précautions vaines, puisque les codes voisins, plus +libres, ont permis en même temps une croissance nationale et une +activité universelle que nous n'avons pu dépasser. + +Or, aux États-Unis et en Écosse, les libertés du mariage sont telles +qu'on ne pourrait les rêver plus grandes. Un homme et une femme +échangent leur serment devant un témoin, quel que soit ce témoin, et la +loi les regarde comme mariés. + +Selon la volonté des parties, le mariage est laïc ou religieux, civil ou +familial, clandestin ou public: il est toujours valable. Il est toujours +légitime. + +Aucune pièce n'est exigée. Aucune preuve écrite du mariage ne le sera +plus tard. La parole du témoin suffit; et, si ce témoin est mort, la +parole des époux. + +D'ailleurs, toutes les garanties civiles peuvent être données aux +conjoints, mais seulement sur leur demande et dans la limite de leurs +désirs. + +Un mariage secret, immédiat, gratuit et sans entraves,--le mariage de +Roméo et de Juliette,--est considéré comme inattaquable, d'Édimbourg à +San-Francisco, et on ne nous dit pas que la solidité du lien familial en +soit compromise, ni qu'Aberdeen croupisse dans l'anarchie, ni que +l'abomination de la désolation soit l'état moral de Louisville +(Kentucky). + +Un peu moins libérale que l'Écosse et la plupart des États-Unis, +l'Angleterre a donné, vers 1836, quelques formes obligatoires à l'union +légale, mais avec quelle réserve encore, et quelle largeur de vues. + +A quatorze ans, un petit Anglais peut épouser sa meilleure amie, qui en +a douze. La loi n'y voit aucun inconvénient, et si les pères de ces +enfants croient devoir protester, ne croyez pas qu'il leur suffise de +prononcer un simple _veto_, comme en France. On leur demande leurs +motifs; on les interroge, au besoin, devant les tribunaux, où les +enfants ont le droit d'attaquer le refus mal justifié qui les sépare. +Ceci se passe tous les jours à Londres, à Melbourne, à Bombay et à +Liverpool, cités qui ne paraissent pas encore en décadence, et où le +sentiment filial est aussi développé, dit-on, qu'à Montmartre ou à La +Villette. La loi anglaise n'a jamais pensé que ce fût porter atteinte à +aucune institution que de discuter la volonté d'un père le jour où son +fils veut, à son tour, fonder une _famille nouvelle_. + + * * * * * + +Car c'est là le nœud de la question. + +Quel est le parangon de la famille française?--La famille antique... +réunion de familles groupées sous la main d'un Aïeul. + +Et la famille antique n'est plus. + +Nous ne sommes plus au temps où la descendance d'un homme s'abritait +tout entière sous les peaux de bouc de la tente, assemblée autour du +foyer, protégée par son Chef, son Maître, son Père. + +Alors, en effet, et justement! le maître de la tente avait le droit de +dire: «J'admets chez moi cette femme et non cette autre. Je gouverne +ceux que je défends.»--Ce qu'un tel état social devait engendrer à +l'époque moderne, on le voit aujourd'hui par le spectacle des sociétés +nomades de l'Asie ou des pays maures qui sont tombées, une à une, sous +la main des peuples libres. De même qu'au sommet de l'échelle nous +avions trouvé les libertés nuptiales, de même, au dernier point de la +décadence, nous trouvons la puissance paternelle à son comble: et cela +n'est pas moins frappant. + +Aujourd'hui, la famille se désagrège dès la naissance. Dans les milieux +bourgeois, l'enfant vit jusqu'à sept ans avec ses bonnes, jusqu'à seize +ans avec ses pions et, ensuite, avec... qui vous savez. De quel droit +ceux qui l'ont exilé d'abord dans la lingerie, puis emprisonné dans +l'atroce internat, avec la menace des maisons de correction, s'il +résiste, de quel droit viendraient-ils, ensuite, non pas même discuter, +mais briser d'un seul geste l'inclination de cet enfant, devenu homme, +lorsqu'elle se manifeste si naturelle, si tendre, et vraiment si morale +au sens vulgaire du mot? Où est le foyer patriarcal, la tente et le +piquet, le troupeau commun? L'un habite Montluçon et l'autre Paris, si +ce n'est Tananarive. Comment l'intérêt de l'aîné prétend-il balancer +celui du plus jeune, celui de l'homme qui engage sa propre existence et +peut, seul, décider de la valeur de son choix? Si le fils se marie +sottement, le père en rougira; d'accord; mais le fils se sentira bien +autrement atteint si le père, veuf, se remarie avec une femme indigne, +et la loi ne lui donne nul recours[27]. D'ailleurs, demande-t-on au père +de juger les projets de son fils? En aucune façon. Le silence suffit. Ce +silence tient lieu de raisons. Ce silence vaut un arrêt. Cette +abstention est un vote. + + * * * * * + +Eh bien, peut-être est-ce beaucoup avancer dans le sens de l'indulgence +et de l'affection humaines, mais j'imagine que d'excellents pères, aussi +bien parmi ceux qui cèdent que parmi ceux qui s'opposent, ne seraient +pas fâchés de s'abstenir, purement et simplement, dans certains cas +matrimoniaux. En exigeant leur consentement public et solennel, on les +charge d'une responsabilité qui n'est pas toujours acceptée de bonne +grâce. On les oblige à laisser de leur assentiment une preuve écrite et +formelle qui est bien souvent gênante, et pour des raisons qui ne +touchent point aux questions d'honneur. Certains Capulets aimeraient +assez leur fille pour consentir à sa joie, s'il ne fallait ensuite +avouer à tout Vérone qu'ils ont fait alliance avec la famille ennemie. +La question qui leur est posée n'est pas:--«Autorisez-vous votre fille à +se marier selon son goût?»--mais, aux yeux de tout le monde, +celle-ci:--«Vous, Monsieur A..., député bonapartiste, prenez-vous pour +gendre M. B..., fils d'un préfet du 4 Septembre?»--Tel qui répondrait +oui à la première question répondra non à la seconde, et la loi qui la +pose lui dicte son refus. + + * * * * * + +En 1792, le jurisconsulte Muraire, qui mourut plus tard premier +président de cassation, écrivait: + + Les droits du père ont leurs limites... Disons-le, messieurs, trop + souvent les pères ne consultent que l'ambition dans le + consentement qu'ils donnent au mariage de leurs enfants ou dans + l'empêchement qu'ils y mettent. Si vous voulez que les mariages + soient heureux, laissez la liberté des choix. Ainsi, en facilitant + les mariages, vous les multiplierez, et vous ferez le bien de la + société. En livrant l'homme plus tôt à lui-même, vous hâterez les + progrès de sa raison. + +Depuis un siècle, et davantage, ces paroles ne sont pas entendues. Il +faut, je le crois, désespérer de les voir jamais obéies. On continuera, +en France, à conclure les mariages à peu près selon la mode de quelques +peuplades nègres: par voie d'achat entre deux familles. La volonté des +jeunes amants restera chose négligeable, et impuissante contre celle +d'autrui. Des milliers de couples charmants, en qui la nature avait mis +ses affinités mystérieuses, n'oseront jamais joindre leur lèvres +par-dessus la barrière des lois. Que de larmes! Que de sanglots à venir! +Et chaque année, régulièrement, l'an prochain comme l'an dernier, +quatre ou cinq cents jeunes filles de France se jetteront dans +l'inconnu, la corde au cou, le poison à la bouche ou les bras vers la +rivière, pour avoir entendu, un soir, le: + +«Non! tu ne l'épouseras pas.» + +18 décembre 1900. + + + + +UNE RÉFORME DANGEREUSE + + +Pour faire plaisir à quelques-uns de ses subordonnés, le ministre de +l'Instruction publique avait institué l'année dernière une Commission +chargée d'examiner comment et dans quelle mesure l'orthographe pourrait +être simplifiée. + +Cette Commission vient d'achever ses travaux. Son président rapporteur, +M. Paul Meyer, soumet un projet qui a l'ambition de métamorphoser 20 000 +mots français et qui les rend pour la plupart méconnaissables. + +Dans ses grandes lignes, la proposition ramène de huit siècles en +arrière l'orthographe de notre langue et revient aux principes du moyen +âge le plus archaïque.--C'est l'esprit du projet.--Je ne discuterai pas +ses dix-sept articles mot à mot. Le rapport a été publié, et bien que +l'importance du bouleversement soit partout dissimulée sous des +artifices, elle ne saurait échapper à personne. + +Écrire KEUR pour _chœur_, FAZE pour _phase_, JÈME pour _gemme_, ÈLE +AN UT pour _elle en eut_ et ainsi de suite pour 20 000 mots du +dictionnaire, ce n'est pas réformer, c'est créer de toutes pièces une +orthographe aussi barbare que celle de la _Chanson de Roland_, et +destinée à être, comme elle, lettre morte pour les soixante millions +d'hommes qui ont appris notre langue moderne en France ou à +l'étranger.--Or, c'est ici que je voudrais appeler l'attention du +lecteur; il n'y a pas de réforme plus facile a réaliser que la réforme +de l'orthographe; c'est la plus agréable à un ministre parce que c'est +la seule qui ne risque pas de soulever un incident à la commission du +budget; et néanmoins il n'y en a guère qui puissent avoir de plus +désastreuses conséquences pour notre mouvement intellectuel, et pour +notre influence extérieure. La raison en est simple. + + * * * * * + +A qui n'est-il pas arrivé de prendre dans sa bibliothèque un Montaigne +ou un Amyot, d'en montrer une page à un ami (ingénieur, architecte, +officier... qui sait? littérateur peut-être) et de voir aussitôt un +mouvement de recul, une main qui se lève, un visage qui s'écarte: «Non. +C'est de l'ancienne orthographe. Je n'y comprends rien.» Dès +aujourd'hui, le seizième siècle n'est plus connu que des curieux. La +langue a peu changé depuis Mathurin Régnier; mais la masse du public ne +sait plus traduire «_Iay ueu_» en «_J'ai vu_». Une réforme de +l'orthographe à creusé ce fossé entre nos pères et nous. + +Pourtant, auprès de la réforme artificielle et totale que médite M. Paul +Meyer, les lentes transformations naturelles, qui ont évolué depuis +trois siècles «ne sont que jeux de petits enfants». Si d'un trait de +plume nous changeons, comme on le propose, l'_s_ en _z_, le _g_ en _j_, +le _ph_ en _f_, le _ch_ en _k_, l'_x_ en _s_, etc.;--si, sous prétexte +de simplicité, nous supprimons la moitié des lettres qui forment les +mots les plus anciens et les plus usuels de la langue, nous obtiendrons +une langue nouvelle en apparence, une sorte d'idiome factice, moins +logique et plus difficile que l'esperanto. Il faudra choisir entre le +français nouveau et le français d'aujourd'hui. Le peuple n'aura pas le +temps d'apprendre à lire les deux. Les étrangers encore bien moins. + +Dès lors, les générations de 1925, les hommes qui auront appris à écrire +exclusivement avec la nouvelle orthographe pourront choisir entre deux +solutions:--ou bien ils apprendront tout à la fois l'orthographe de M. +Meyer et la nôtre;--dans ce cas, je ne vois pas comment la réforme +projetée simplifierait les études;--ou bien ils se trouveront aussi +dépaysés, aussi complètement impuissants devant un livre de 1904 que +nous le sommes nous-mêmes devant une chanson de geste. L'espèce +d'effarement que nous éprouvons devant le mot _faze_ écrit par M. Meyer, +notre mot _phase_ le leur donnera en sens inverse, c'est l'évidence +même. + +Et alors l'immense patrimoine de science et d'érudition amassé par les +deux derniers siècles et légué par eux à celui-ci, les millions et les +millions de livres français qui représentent l'effort national jusqu'à +l'heure actuelle et qui ont en puissance l'énergie pensante de la +génération future, ces livres qui sont toute la fortune de l'instruction +publique et le capital intellectuel de la France, nous les verrons +bientôt interdits virtuellement à la jeunesse entière ou réservés à +quelques chartistes qui joueront le rôle d'interprètes entre nous et nos +petits-neveux. + +M. Meyer ne mesure pas lui-même les conséquences de la réforme qu'il +soumet et cela est assez naturel: toutes les orthographes lui sont +familières; son métier est de déchiffrer. C'est pour cela qu'il a été +créé, comme disent les bonnes gens, et mis au monde. Lire la même phrase +écrite de deux façons, c'est un jeu pour lui; mais c'est une tâche, pour +le commun des hommes, et comme nul n'accepte de lire en épelant, comme +les deux tiers d'une lecture se passent à parcourir les pages inutiles +pour arriver tout droit à la page nécessaire, l'obstacle de _notre_ +orthographe sera invincible pour ceux qui n'auront appris que la +nouvelle et on ne le franchira pas. Je le répète, le trésor de nos +bibliothèques publiques, tel qu'il est aujourd'hui amassé, perdra toute +valeur pour la nation. Nos livres _ne seront plus des instruments de +travail_. + +On réimprimera, dit-on? Mais c'est une rêverie. On ne réimprimera pas la +millième partie de ce qui est nécessaire à un travailleur. Quel que soit +le champ de l'activité individuelle, quelle que soit notre profession, +elle suppose toute une catégorie d'ouvrages fondamentaux, de «Dalloz», +impossibles à remettre sous presse et qu'il est indispensable de +connaître sous peine de rester plus médiocre. Si l'on ne peut plus les +lire, ces ouvrages de fonds, il faudra bien se contenter des +compilations hâtives que l'on fabriquera commercialement pour la +circonstance et qui auront à peu près la valeur de manuels à l'usage des +classes. La science française n'y résistera pas. + +L'influence française non plus. Notre gloire à l'étranger est faite de +notre passé. Montesquieu y tient plus de place que tous les auteurs +vivants réunis. Si nous adoptons une orthographe radicalement différente +de la sienne au point d'être méconnaissable, laquelle enseignera-t-on +dans les lycées allemands? Je crois bien qu'il faut répondre: aucune. +Les hommes qui dirigent l'enseignement à l'étranger voient dans l'étude +du français un double avantage: une littérature ancienne utile à +connaître, une langue moderne utile à parler. Le jour où ils seront +forcés de faire choix entre l'une et l'autre, ils trouveront facilement +ailleurs en Europe cette double qualité que nous aurons perdue à leurs +yeux. Nulle part, est-il besoin de le dire, on n'enseignera les deux +orthographes, celle de Voltaire et celle de M. Meyer. Ce jour-là, ce +sera la fin de notre expansion intellectuelle. + +Et pourquoi risque-t-on une si grosse partie? dans quel but? quel est le +dessein des initiateurs? + +La réponse est écrite en tête du rapport: «Direction de l'Enseignement +primaire.» + +Si la Commission ne craint pas de jeter ce trouble irréparable dans les +développements de la pensée française, c'est pour qu'en rentrant chez +lui, après avoir conduit son école au certificat d'études, l'instituteur +puisse s'écrier: «Tous mes élèves ont fait leur dictée sans faute!» Il +n'y a pas d'autre motif sérieux. C'est afin d'améliorer l'orthographe +des écoliers qu'on se propose de rendre inintelligible pour eux tout ce +qui a été imprimé jusqu'à notre époque.--Mais supprimez donc la dictée +de ces bambins! Oui protesterait? Nous? certainement non. Eux?--Les +instituteurs restent seuls à conserver aujourd'hui la superstition de la +dictée correcte. Cette question de l'orthographe les hante, et avec eux, +les universitaires. Puisque d'un accord général on reconnaît qu'elle +fait perdre aux petits écoliers un temps qui pourrait être mieux +employé, à d'autres études, supprimez la dictée des examens primaires. +La réforme aura contre elle quelques maniaques, mais la France entière +l'approuvera. + + * * * * * + +On invoque une deuxième raison: avec une orthographe simplifiée, notre +langue serait plus facilement apprise par les étrangers. Je viens de +dire comment les étrangers ne l'apprendraient plus du tout, si facile +qu'elle fût. Terminons: il faut répondre à cet argument, non par une +théorie, mais par un exemple.--L'orthographe la plus simple et la plus +logique du monde, est celle de l'italien. La plus compliquée, la plus +irrégulière, la plus contraire à toutes les lois de ce qu'on pourrait +appeler la phonétique internationale de l'Europe, n'est-ce pas celle de +l'anglais? + +Or, l'anglais, sans changer une lettre à son orthographe classique, est +parlé aujourd'hui par 180 000 000 d'hommes, dont 150 000 000 gagnés +depuis un siècle. L'italien n'est parlé nulle part en dehors de la +Méditerranée, et là même il perd du terrain; il en perd en Égypte, il en +perd dans le Levant, il en perd en Provence. Jadis compris par tous les +lettrés de France, l'italien nous est devenu inutile. Et à quoi lui sert +la simplicité de son orthographe, si personne ne prend plus la peine de +l'apprendre? + + * * * * * + +La réforme soutenue par M. Meyer a été accueillie par un _tolle_ chez +les écrivains. Je ne puis reproduire ici les noms de tous les +littérateurs qui ont voulu signer le manifeste de protestation et je +m'honore d'avoir été le premier à signaler dans la presse ce véritable +péril français. + +Notre science est faite de tout un passé qui s'élève jusqu'à nous et qui +nous soutient par la masse énorme de ses travaux. C'est le sol sur +lequel vivra la France future. Deux siècles communiquent ensemble par le +Livre. Aucune raison ne peut justifier la rupture de cette communication +vitale. C'est là qu'est le danger, et c'est là le terrain sur lequel il +faut se placer pour résister à la dangereuse réforme que je ne sais +quelle coterie d'instituteurs et de paléographes nous propose. + +1904. + + + + +LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT + + +Si l'informe Campanile qui vient de tomber en poussière n'avait jamais +existé dans le flamboyant décor vénitien et si un malheureux architecte +eût proposé de bâtir cette cheminée quadrangulaire entre la place +Saint-Marc et la Piazzetta, nous aurions en entendu de beaux cris chez +les amis de la vieille cité rouge: «C'est un crime! une infamie! c'est +un sacrilège artistique! on défigure Venise! on écrase San-Marco! on +écrase le Palais des Doges!...» Et alors nous comprendrions les clameurs +comme les grincements de dents. Rarement un édifice plus laid fut élevé +sur une place publique. Il était mal conçu, mal construit, mal placé. Il +avait trop peu de base et trop de couronnement. Il était surmonté d'un +ange en forme de cigogne qui ne symbolisait rien dans la ville du Lion. +Il haussait au hasard sa masse aveugle et sèche, avec une disproportion +déplorable par rapport aux monuments d'alentour. Enfin, il était +quelconque, dans une ville où rien n'est indifférent. Désormais, il +n'existe plus, et l'on parle déjà de le réédifier. + +Pourquoi? + + * * * * * + +Rappelez-vous tout ce qui apparaît comme à jamais inoubliable dans la +brume où se confondent les «souvenirs de voyage». + +Est-ce tel monument romain, telle église picarde ou telle mosquée +d'Orient? Allons donc! c'est une rue verte, un carrefour imprévu, un +détour de canal entre deux murs cassés, une collaboration de la nature +et de l'homme, où la nature, peu à peu, envahit et enveloppe la pierre. +C'est encore une voie antique et surpeuplée, irrégulière, biscornue, +multicolore, retentissante, un ruisseau de vie dont les hautes berges se +sont amoncelées sous l'effort d'une race, une rue aussi belle qu'un être +vivant, une rue qui n'est pas la fille d'un architecte, mais l'œuvre +d'une population. + +Il y a dans certaines villes jusqu'ici préservées, il y a de ces rues +extraordinaires, remarquables tantôt par leur fourmillement et tantôt +par leur silence, car la variété des villes est infinie. Remparts +déserts, ruelles vives de faubourgs, ombres de cathédrales, impasses +bleues, quais penchants, c'est de vous que nous revient sans cesse la +réminiscence triste et tendre qui traîne devant nos yeux clos les +admirations passées. + +Votre beauté est si complète, et naturellement née que le monument est +obligé de se conformer à elle et qu'il lui doit la plus large part de +l'émotion latente qui palpite dans ses marbres. Le monument n'est beau +qu'autant qu'il participe à la vie qui l'entoure ou à la nature qui le +soutient. La lagune fait le Palais des Doges, l'Acropole fait le +Parthénon; la lumière fait toute l'Italie, je dirais presque tout le +monde antique. Entre l'obélisque de Paris et son frère resté à Louxor, +il n'y a plus ressemblance aucune, et c'est miracle que le nôtre ait su +prendre une beauté nouvelle en abandonnant sur la terre égyptienne tout +ce qui lui donnait signification et grandeur. + +Ainsi, l'esthétique d'un palais dépend de ce qu'on pourrait appeler +l'âme de la ville. Vous vous rappelez quelles protestations ont surgi +récemment à Paris lorsque l'on a cru (peut-être à tort) que certain +projet de pont menaçait la vue de la Cité. Ce n'était pas que les +pétitionnaires fussent émus d'admiration devant les lignes du +Pont-Neuf; ce n'était pas non plus que les maisons de la place Dauphine +eussent les caractères des chefs-d'œuvre; mais la Cité est le cœur +de Paris; il n'en reste à peu près rien que cette pointe occidentale; +tout ce qui était notre berceau a été jeté bas depuis cinquante ans; +Notre-Dame, entre l'Hôtel-Dieu et la caserne, a presque l'apparence +d'une église moderne construite en faux style gothique, depuis qu'on a +élagué autour d'elle la futaie de vieilles maisons qui lui donnait la +vie. Quelques artistes ont voulu sauver le peu qui demeurait encore du +Paris spontané, personnel et survivant. + +Eh bien! ce trésor des villes, le quartier antique ou moderne où elles +ont poussé selon leur destin ou selon leur génie voilà ce que les guides +n'indiquent point et ce que les touristes n'ont pas tous le loisir de +chercher eux-mêmes. On pousse le voyageur vers un but unique: le +monument, toujours le monument. Peu importe aux Joanne et aux Baedeker +que telle église soit à sa place ou qu'elle semble dépaysée: il suffit +qu'elle soit monumentale pour qu'on vous y conduise de force. Peu leur +importe que tel quartier populaire et jardinier soit pour le passant qui +le traverse un paradis d'émotions neuves, de surprises, presque d'amour: +s'il n'a point d'architecture, personne ne daignera vous l'indiquer du +doigt. C'est ainsi qu'on entend un voyage artistique au début de notre +jeune siècle. + +Nous possédons ici même, en plein Paris, un hameau à peu près inconnu +malgré son nom illustre, et qui est la Butte. Les guides, si vous les +consultez, vous mèneront au Sacré-Cœur avec les explications que +comporte une pareille visite. Ils vous diront aussi qu'une maison, place +du Tertre, reçut une plaque commémorative. Ils vous diront aussi qu'on +appelle «Montmartre» dans la conversation courante un boulevard +extérieur semé de cafés chantants. Mais ne comptez pas qu'ils vous +dévoilent ce qui est l'âme de Montmartre; ils ne vous diront point qu'au +sommet de la Butte, à l'écart de tout ce qu'ils vous montrent, il y a un +très petit village, dessiné par trois rues: la rue de l'Abreuvoir, la +rue des Saules, la rue Girardon. Là-haut, c'est la pleine campagne: +jardins, murs décrépits, sentiers, silences, cris d'oiseaux. Ni +trottoirs, ni pavés. Jamais une voiture. A peine un passant. +Quelquefois, un chat qui saute par-dessus l'herbe. Et si l'on s'avance +jusqu'à la limite de ce hameau perdu sur sa colline déserte, on +découvre, à ses pieds, un nuage de brume grise ou bleue, un océan de +villes entr'aperçues qui, depuis les villas de Colombes jusqu'à la +hauteur de Nogent-sur-Marne, nourrissent et emprisonnent quatre millions +d'hommes. + +Ceci est unique au monde. + +Maintenant, vous pouvez construire là, ou démolir pierre à pierre tous +les édifices qu'il vous plaira, remplacer la vieille église par le +Sacré-Cœur, le Sacré-Cœur par une Madeleine ou une Tour Eiffel, +cela est indifférent aux artistes. Montmartre est un hameau vert, +assiégé par quarante centaines de mille êtres humains. Il est à lui seul +toute la paix des champs, dominant |a bataille des villes. Nul autre +patelin n'est situé de la sorte, comme une île des airs, au-dessus d'une +tempête, et nulle part ailleurs le calme et les prés, nulle part la +solitude n'ont, par opposition, cette suprême valeur. Ceci demeurera pur +tant que la rue des Saules restera intacte. Le jour où elle sera envahie +par les maisons de rapport, ce jour-là Montmartre disparaîtra, quels que +soient d'ailleurs ses monuments publics si chers aux Baedekers et à +leurs lecteurs. + + * * * * * + +Or, entre toutes les villes qui obtinrent sur le globe ce don +exceptionnel, la personnalité, Venise est peut-être la plus douée, la +plus singulière. Elle est extra-terrestre. Elle est la seule +incomparable. On l'a dite à la fois la Cité des Eaux, la Cité du +Silence, la Cité du Rouge. Rien de ce qui lui appartient ne pourrait +être ailleurs la richesse d'une autre. Elle possède, inutilement, l'une +des merveilles de l'art humain: l'intérieur de Saint-Marc; et elle est +elle-même tellement merveilleuse que Saint-Marc se fond dans son +glorieux ensemble au point qu'on arrive à douter s'il orne sa beauté ou +s'il lui doit la sienne. Venise plane comme le grand oiseau dessiné par +le poète, entre deux océans. La gamme de couleurs où elle est baignée +est d'une somptuosité que l'on ne peut décrire. Depuis le rouge et l'or +jusqu'au violet céleste, toutes les teintes frappent ses murailles avec +une largeur et une pureté splendides. C'était la seule excuse du +Campanile tombé, de recueillir parfois, à cent mètres au-dessus du +niveau des eaux, certaines nuances flottantes dans l'air supérieur... +Mais quelle monstrueuse et barbare construction il dressait là, au coin +de ces deux places délicates! Comme il chargeait de sa masse indue la +muraille rouge du palais oriental et les cinq coupoles rondes de la +mosquée chrétienne! Comme il était inutile, encombrant et inesthétique! +On va le réédifier... Pourquoi? + +Parce que le Campanile possède le privilège universellement reconnu aux +seuls monuments historiques; parce que ni loi ni opinion ne défendent +contre la pioche des démolisseurs ni la rue vénérable ni le jardin +nouveau; parce que les municipalités s'imaginent préserver le caractère +de leurs villes en laissant subsister quelques tours vétustes, sans +comprendre que l'âme des cités ne perche pas sur les girouettes, mais +palpite au sein des rues. + +Venise aura le sort d'Alger, le sort de Santa-Lucia: on démolira maison +par maison tout ce qui fit sa beauté antique. On a déjà troublé les +eaux du Grand Canal avec les roues violentes des bateaux à vapeur. Un +jour, par mesure sanitaire, on comblera tous les canaux. Il y passera +des tramways de banlieue, c'est-à-dire des trains de cinq voitures. C'en +sera fait pour toujours de tes trois beautés, Cité des Eaux, Cité du +Rouge, Cité des Soirs Silencieux; mais les ineffables, touristes ne +songeront pas à en gémir pourvu qu'entre la place Saint-Marc et la +Piazzetta de Venise se dresse un Campanile tout neuf: doublement +abominable. + +19 juillet 1902. + + + + +LA STATUE DE LA VÉRITÉ + + +Une intéressante polémique est engagée depuis trois mois entre +chercheurs et curieux sur un mystère bien singulier de la morale +artistique. Voici l'origine de la discussion: + +La _Diane_ de Houdon, l'une des statues les plus classiques de l'école +française, aurait été refusée au Salon de 1777.--A quel propos? Houdon +était Prix de Rome, membre de l'Académie: en son temps comme du nôtre +ces titres-là suffisaient, semble-t-il, à dispenser les sculpteurs de +l'examen préalable. + +Sans doute. Aussi n'est-ce point à des raisons esthétiques que nous +voyons attribuer le refus, mais à des raisons morales.--Voilà qui est +encore plus extraordinaire. La _Diane_ de Houdon est nue, mais si +décente! L'enseignement des Beaux-Arts l'a toujours proposée comme le +modèle typique de la nudité chaste. Cette figure est par excellence la +statue de la Pureté. A force d'être vierge, elle est froide. Que peut-on +bien lui reprocher, au nom de la pudeur même dont elle est le symbole? + +Presque rien, mais quelque chose. La _Diane_ de Houdon fut écartée du +Salon parce que l'académicien qui l'avait faite si pure s'était cru +permis en un point... «une certaine liberté de détail», comme dit si +bien Lady Dilke[28] en rapportant cette anecdote. + +La hardiesse de l'innovation épouvanta. Les mœurs du dix-huitième +siècle et le censeur qui parlait pour elles, opposèrent le respect du +marbre aux déplorables exemples de sa petite sœur la terre cuite. On +refusa le chef-d'œuvre. + +Et après le scandale, savez-vous qui l'acheta, cette statue +inexpressible? L'histoire est assez bonne vraiment et sa morale obtient +une moralité.--La _Diane_ fut achetée par une femme. Mieux que par une +femme, dirait M. Rostand: par une impératrice. Mieux que par une +impératrice, eût dit Voltaire: par Catherine II. + +Le marbre original de Houdon est aujourd'hui exposé à Saint-Pétérsbourg, +au musée de l'Ermitage. Quant à nous, et par la faute d'une irréparable +pruderie, il faut nous, contenter de posséder au Louvre un mauvais +moulage on bronze d'une œuvre perdue pour toujours. Encore le moulage +n'est-il pas exact, car avant de passer la _Diane_ au plâtre; une main +pudibonde nivela, par l'introduction d'un peu de cire, le détail le +plus féminin. Désormais, la pauvre Olympienne porte un maillot comme un +modèle de carte postale illustrée. L'effet est littéralement monstrueux, +et j'emploie ce mot dans le sens de tératologique. Le cas relève du +scalpel. Mais les visiteurs du Louvre ne semblent pas s'en étonner +autrement et j'en connais qui, plus volontiers, blâmeraient une +représentation moins étrangère à la nature. + + * * * * * + +«Pourquoi ce qui n'a jamais choqué les habitants de Pétersbourg +choquerait-il les habitants de Paris?». La question a été posée en ces +termes par un des collaborateurs de l'_Intermédiaire_. + +Pourquoi surtout,--je voudrais élargir la discussion--pourquoi l'usage +a-t-il prévalu de représenter l'homme tel qu'il est, et la femme telle +qu'elle n'est pas? + +L'usage est bien inconséquent. Nous vivons parmi des éducateurs qui +regardent la différence des sexes comme un redoutable mystère dont la +jeunesse ne doit pas être informée. En fait, les jeunes filles +l'ignorent quelquefois; les collégiens jamais. Logiquement, on pourrait +donc mener une classe de rhétorique devant la _Diane_ de l'Ermitage sans +que les élèves en fussent plus savants;--et, par contre, il faudrait +enfouir dans les souterrains du Louvre les nudités masculines qui +décorent les jardins publics sous l'œil curieux des écolières. + +Est-ce que ce ne serait pas le bon sens? + +Vous vous préoccupez surtout de garantir l'ingénuité des jeunes +personnes--et vous postez à la porte du Luxembourg, où les mères sont +forcées de passer pour mener leurs filles au jeu, un jeune homme nu +comme un ver et complet comme un amant. + +Tout au contraire vous êtes certains que vos fils sont informés et vous +ne permettez même pas que dans le Salon de sculpture (c'est-à-dire dans +un lieu clos où vous êtes parfaitement libres de ne pas conduire vos +enfants) les artistes exposent des Vénus vraisemblables,--lesquelles +d'ailleurs n'apprendraient rien, ni à vos fils parce qu'ils savent, ni à +vos filles, et pour cause. + +C'est le comble de l'illogisme et de l'extravagance. + + * * * * * + +A une coutume si singulière, on a cherché des antécédents qui +l'expliquassent. + +Car il s'agit d'une tradition, cela est bien entendu. Si l'art venait de +naître, nous adopterions sur ce point un principe conforme à l'idéologie +de la vie contemporaine, et nettement opposé au précédent. + +Cette tradition, certains ont cru pouvoir en fixer l'origine chez les +Grecs, de qui notre art descend et s'inspire. Rares, il est vrai, sont +les Aphrodites sexuées: cela tient d'abord à ce que les Grecs +représentaient volontiers la déesse dans une attitude naturellement +chaste, qui dissimulait la difficulté par un certain recul et une +inclinaison; mais il s'en faut que la règle ait été générale, comme le +croyait Quatremère de Quincy, et qu'une Aphrodite au corps droit soit +toujours incomplètement femme. Jamais les Athéniens n'ont légiféré sur +cette question. Les Lacédémoniens eux-mêmes se permettaient d'être +exacts: on conserve au musée de Sparte, dans la salle de gauche, près de +la porte, une figure de grandeur naturelle qui en est un bel +exemple[29]. Ailleurs, une statue de premier ordre et de la meilleure +époque grecque, dont nous possédons--la une excellente réplique +alexandrine femme nue vulgairement appelée la _Vénus de +l'Esquilin_--suffirait de nos jours à disculper Houdon. Sa vérité +anatomique est exacte. + +Et combien de statues analogues ont été brisées au marteau par le +vandalisme chrétien! Si les Vénus pudiques étaient décapitées, que ne +faisait-on pas des autres! Celles de ces dernières qui nous sont +parvenues sont presque toutes archaïques parce que la terre de l'oubli +les recouvrait déjà et les protégeait à l'époque où les Polyeuctes +massacraient les déesses jusque sur les autels. Les vases et les +statuettes de terre que nous retrouvons dans les tombes inviolées nous +laissent un meilleur témoignage, plus fidèle et plus complet, de ce que +permit l'art grec depuis son origine jusqu'à son déclin. + +Non, la loi dont nous parlons ne s'est pas imposée en Grèce. Elle +n'appartient pas davantage aux deux autres grands pays qui pourraient +partager avec elle l'honneur d'avoir créé une esthétique humaine, et qui +se rapprochent à travers les âges par la perfection de leur goût: je +veux dire l'Égypte et le Japon. A Memphis comme à Kioto, nul n'a jamais +eu la pensée de mutiler une femme nue avec l'audace de nos +contemporains. + +De même, les primitifs de toutes les écoles européennes ignoraient cette +altération, que leur public n'eût pas comprise. On sculptait des _Èves_ +naturelles aux portails des cathédrales. Sainte Marie l'Égyptienne était +peinte sans détours sur les plus vieux vitraux des églises de Paris et +sur les miniatures pieuses des livres d'heures, en regard d'une prière +ou d'un évangile. Les cuivres du moyen âge, les bois anciens, les +ivoires, puis, au XVIe siècle, les faïences décorées, les estampes de +toutes sortes et de tous pays, certaines statuettes et peintures +témoignent de la même liberté[30]. La Renaissance allemande, loin de +réagir, pose cette tolérance en principe. Dürer l'applique dans son +enseignement[31]. Son ami, Peter Vischer, sculpte une _Vénus_ qui est +toujours exposée en Allemagne, et qui devance de deux siècles +«l'innovation» de Houdon. Nous exposons nous-mêmes au Louvre une +_Pandore_, une _Maternité_ qui appartiennent à la même école, et qui, +pour être sexuées, ne sont nullement licencieuses. + +Un art entre tous gardait le privilège de la sincérité dans le détail +des figures nues: la gravure. On peut affirmer que depuis l'invention de +l'estampe jusqu'au XIXe siècle la majorité des graveurs fut hostile à +toute suppression. Le chef-d'œuvre de l'invention décorative sous le +règne de Fontainebleau, le _Livre de la Conqueste de la Toison d'Or_, +par René Boyvin et Léonard Thiry, pourrait illustrer le sujet à toutes +ses pages, s'il en était besoin. Encore, en 1609 et en 1617, lorsqu'il +s'agit d'élever à la poésie française un monument définitif, en publiant +les œuvres complètes de Ronsard, le graveur du frontispice, Léonard +Gautier, burine sous le buste du poète une grande Naïade debout, dont +l'exacte nudité ne sera couverte que plus tard, par une retouche dont il +faut retenir la date: 1623. C'est la date du Procès des +Satyriques.--Pendant deux siècles, les graveurs vont protester contre +une rigueur nouvelle qui trouble évidemment leurs traditions +particulières. Certains vendront sous le manteau leurs estampes nues, +plutôt que de les altérer. D'autres tireront pour eux et pour leurs amis +un état découvert de chaque planche, un état «avant la draperie», selon +la coutume du XVIIIe siècle. Mais la rigueur ne se relâcha point, et +elle n'a pas encore disparu après deux cent quatre-vingts ans. «1623» +est une date de démarcation très nette entre la liberté du nu féminin et +sa contrainte. + + * * * * * + +Il est donc bien établi que jusqu'au règne de Louis XIII il a été licite +en France de peindre l'homme et la femme avec une égale exactitude; et +que depuis cette époque la représentation de l'un des deux sexes est +interdite, tandis que celle du second demeure autorisée.--De raison à +cet arbitraire, on n'en donne pas, il n'en existe aucune. C'est ainsi, +voilà tout. + +D'ailleurs, on se garde bien de créer au Louvre un musée secret pour les +Baigneuses de la Galerie d'Apollon, pour les terres cuites grecques de +la première salle, ou pour les ivoires de la collection Sauvageot. Tout +est libre, hors l'art moderne. Ce qu'on permet à Peter Vischer, on +l'interdirait à Rodin. Le dernier musée important que l'on ait ouvert à +Paris, celui de M. Guimet, a décoré ses grandes surfaces murales avec +des copies de peintures égyptiennes, où les femmes ne portent point le +maillot couleur de chair que nos peintres sont toujours contraints de +leur donner; il expose dans ses vitrines certaines déesses +gréco-orientales qui réalisent à l'extrême la vérité physique de la +femme; le public ne proteste pas.--Dès lors, au nom de quels arguments +défendrait-il à un imitateur les libertés de ses modèles officiels? +Pourquoi ces deux poids et ces deux mesures? Pourquoi exposer ce que +l'on condamne, condamner ce que l'on expose, offrir enfin le même objet +d'art en exemple si l'artiste est mort, en exécration s'il est vivant? + +Une pareille antinomie ne s'explique ni ne se défend. On finira bien par +le reconnaître. Les idées du public français, qui déjà commencent à +évoluer sur plusieurs questions artistiques, achèveront de se laisser +convaincre. Publier la nudité de l'homme, et expurger celle de la femme, +c'est simplement obéir à deux traditions aveugles, irraisonnées, +contradictoires, et dont nous ne savons même plus déterminer le dessein. +Nos sculpteurs adopteront un principe moral uniforme, et comme l'esprit +parisien ne permettra jamais qu'on affuble d'un caleçon le Génie de la +Bastille ou l'Apollon de l'Opéra, il est superflu d'énoncer plus +clairement laquelle des deux théories finira par prévaloir. + + + + +LA CENSURE + + +La Censure vient d'être atteinte par un vote de la Chambre. + +Elle durait depuis si longtemps qu'on pouvait la croire immortelle comme +M. Wallon. C'est une des singularités de notre esprit que plus les +hommes et les choses vivent et plus nous les croyons solides pour +l'avenir. A l'annonce de la nouvelle, on a pu voir dans le public un +mouvement général de surprise. + +Dire que cette surprise a été mélancolique ce serait farder la vérité. +Il est des institutions qui exhalent l'antipathie comme un parfum +naturel. La Censure n'était pas aimée. Un ne la dit encore que malade; +mais quel que soit le respect dû à son grand âge, on espère bien qu'elle +va trépasser. + + * * * * * + +Nous ne la regretterons pas, pour une première raison: c'est qu'elle +était inutile. + +Tous les écarts de langage ou de sujet qu'elle avait mission d'empêcher +sont, en effet, punis par les lois, et parfois même avec une sévérité +extrême. Outrage aux mœurs, outrage envers les souverains étrangers, +diffamations envers les particuliers ou les membres du gouvernement: +tous ces délits correspondent à des articles du Code pénal et des lois +usuelles; leurs auteurs sont passibles de prison et d'amende; ils +peuvent être condamnés à des dommages-intérêts sans limite: c'est-à-dire +que sans le concours de MM. les censeurs, un directeur de théâtre, un +dramaturge et une troupe d'acteurs peuvent être, au gré du tribunal, +déshonorés ou ruinés.--N'est-ce pas suffisant? + +Un second motif pour lequel la Censure ne sera pas pleurée, c'est +qu'elle s'exerçait d'une façon qu'on s'accorde à juger extraordinaire. + +Ses rigueurs frappaient de préférence les grands théâtres, ceux dont le +public se compose d'hommes indifférents et blasés, que l'action +dramatique n'émeut guère et qui n'écoutent pas toujours ce que l'auteur +voudrait leur faire entendre. + +Ses indulgences couvraient de leur protection les revues et les chansons +des cafés-concerts, qui s'adressent précisément au spectateur dont l'âme +est la plus naïve et la plus malléable. C'est ainsi que la Censure +comprenait sa mission morale et politique. + +Prenez dans votre bibliothèque une des pièces imprimées depuis vingt ans +«avec les passages supprimés» et comparez ce qu'on interdit aux bons +auteurs avec ce qu'on permet aux pires. Lisez ces phrases entre +guillemets, jugées dangereuses pour la morale publique et rappelez dans +votre souvenir les scatologies que vous avez entendu chanter ailleurs, +dûment visées par la Censure et protégées par la policé. On corrige les +meilleurs; mais qu'un chansonnier présente un jeu de mots platement +obscène, sans goût, sans esprit, et surtout sans littérature, la +bienveillance du censeur lui est assurée. On protège les étrangers +contre les pièces à thèse qui attaqueraient leurs pays, mais une basse +injure à l'adresse d'une nation amie passe comme un simple sourire sous +les yeux du correcteur. + +Il y a deux ans, j'entrais par hasard dans un établissement des +Champs-Élysées. Les journaux du soir annonçaient l'interdiction d'une +pièce qui aurait pu éveiller les susceptibilités d'un pays voisin. Je +levai les yeux vers la scène, elle était couverte de drapeaux et +d'uniformes étrangers. On jouait une revue militaire bafouant une série +d'alliances que la presse nous avait promises quelques semaines +auparavant. Un officier russe, un officier italien, un officier +espagnol, tous trois en grand costume, et suivis de leurs couleurs, +venaient chanter sur les planches les couplets les plus outrageants pour +leurs pays. C'était en été: les étrangers emplissaient la salle et, +entre Français, nous nous demandions pourquoi la Censure avait reçu le +droit d'interdire les tragédies de M. de Bornier, si les questions de +convenances internationales étaient à ce point ignorées d'elle. + +Ici, les censeurs n'avaient pas seulement laissé faire, ils étaient +protecteurs et complices, puisque, d'après la loi, ils signaient le +manuscrit. Cette signature étant une sauvegarde pour la direction du +théâtre, celle-ci n'avait pas hésité à monter la pièce. Il est probable +qu'elle y aurait regardé à deux fois, si, après l'abolition de la +Censure, l'auteur avait exposé la maison à un procès diplomatique. + +Mais comment toutes les complaisances des lecteurs officiels ne +seraient-elles pas acquises aux théâtres bouffes? Les censeurs eux-mêmes +écrivent pour les petites scènes qu'ils sont appelés à morigéner. + +L'un d'eux (il est toujours en fonctions) est l'auteur d'une petite +pièce qu'il a intitulée: _la Noce à Mézidon_... Charmante qualité +d'esprit!... Et voici un spécimen de son talent poétique. Je puis bien +citer ce couplet puisqu'il a été lu un jour en pleine Chambre des +Députés[32]: + + L'Amour, c'est un érysipèle, + Quand ça démange il faut s'gratter. + C'est com' le chien de Jean d' Nivelle + Qui se sauv' quand on veut l'app'ler. + Ça vous fait l'effet d'un clystère, + Ça fait du mal et puis du bien. + Pour s'en guérir, y a rien à faire, + Ça vous tient bien quand ça vous tient. + Oh! oui! l'amour est un clystère. + +Voilà.--C'est l'auteur de ces vers qui est chargé d'expurger Edmond de +Goncourt et de surveiller Paul Hervieu lequel ne saurait faire jouer une +pièce sans la soumettre au préalable à ce juge. + +Le couplet que je viens de copier a reçu le visa de la Censure. Parbleu! +Anastasie avait eu pour lui toutes les indulgences d'Oronte. Cette +poésie était signée d'elle.--Et dès lors, comment les sympathies de la +vieille dame n'iraient-elles pas tout droit à ses confrères les plus +proches, ou, pour mieux dire, à ses maîtres? + +Réformer cela? Changer les hommes? Il est inutile d'y songer. Ceux-là +valent leurs prédécesseurs et vaudraient leurs remplaçants. On perdrait +son temps à vouloir réformer une institution qui est traditionnellement +incompétente et malfaisante. La Censure royale a combattu Molière, +Racine, Sedaine et Beaumarchais. La Révolution interdit _Horace_, +_Andromaque_, _Phèdre_, _Macbeth_, _Henri VIII_ et brûle la partition de +_Richard Cœur de Lion_, suspecte de royalisme. Dès la Renaissance +romantique on arrête _Marion Delorme_, _le Roi s'amuse_ et même +_Hernani_ dont l'interdiction n'est levée que sur un ordre formel du +roi. On persécute _le Chevalier de Maison-Rouge_, _les Effrontés_, _les +Lionnes pauvres_, _Diane de Lys_ et _la Dame aux Camélias_. Depuis moins +d'un siècle la Censure s'est battue contre Victor Hugo, Dumas père, +Dumas fils, Émile Augier, Ponsard (Ponsard lui-même!) Legouvé, Balzac, +Déroulède, Erckmann-Chatrian, Meilhac et Halévy, Jules Claretie, +Victorien Sardou, Paul Adam, Edmond Haraucourt;--Voilà ceux contre qui +la censure fait usage des armes qu'on lui a données. + +Depuis son origine jusqu'à l'heure actuelle, son histoire n'est qu'une +lutte acharnée contre les meilleurs de nos écrivains. Parmi ceux que je +viens de citer, tous les morts ont déjà leur statue. Ils sont vengés, +dira-t-on? Il est bien temps! Que savons-nous si les tracasseries, si +les persécutions qui les arrêtèrent n'ont pas étouffé dans leur cerveau +l'idée du chef-d'œuvre qui était en eux et qu'ils ont renoncé à +écrire devant la certitude du _veto_? Que savons-nous si cette espèce de +tiédeur que nous reprochons aujourd'hui à Ponsard, Augier ou Scribe, +n'est pas due pour une part à l'influence stérilisante qu'exerça la +contrainte officielle sur leurs esprits? Qui nous dira le drame +prodigieux que Victor Hugo aurait pu écrire en 1855, s'il n'avait été +pour longtemps excommunié de la scène française? + +Ceci est inexplicable: vers le milieu du siècle, notre littérature, +livresque, est à son apogée; elle est faible au théâtre. Pourquoi? + + * * * * * + +Il y a eu près de nous une école dramatique étrangère, qui fut illustre +et qui a cessé de l'être. L'exemple que donne son histoire vaut mieux +que toutes les théories, car son développement a procédé par révolutions +brusques et sa montée comme sa chute sont nettement déterminées par des +causes très bien connues. + +Sous le règne d'Élisabeth, le théâtre anglais était libre, en fait. Il +dut sa grandeur à cette liberté. Shakespeare naît au milieu d'un +mouvement dramatique considérable, qui n'a pas d'égal chez les peuples +contemporains et qui ne semble pas avoir été dépassé, même par nous. +Libre, ce théâtre l'est de toutes façons: les pièces de Beaumont et +Fletcher, de Marlowe, Massinger, Webster ont une franchise de langage +qui n'offusque pas alors le public, mais dont nos censeurs actuels +seraient horrifiés. Leurs auteurs les concevaient ainsi. On leur laissa +la bride sur le cou. La gloire littéraire de leur pays grandit dans +cette indépendance qui est la bonne terre des écrivains. + +Après une réaction puritaine qui dura peu, la Restauration anglaise +rendit aux auteurs dramatiques la liberté. Une nouvelle école naquit, +presque aussi remarquable que son aînée, possédant même certaines +qualités de finesse et d'esprit que la précédente n'avait pas au même +degré, et cette fois poussant à l'extrême les hardiesses de parole et de +situation. Congreve et Wycherley ne pourraient être joués à notre époque +sur aucune scène parisienne, mais on connaît assez le rang élevé qu'ils +occupent dans leur littérature nationale. + +Tel était l'éclat de la scène britannique, lorsqu'un brave homme, un +honnête protestant nommé Jeremy Collier, publia une simple brochure sur +l'immoralité des spectacles, une _Courte Vue_, comme il l'intitulait +lui-même sans ironie. Son intention était excellente: il ne voulait pas +éloigner, mais réformer les dramaturges, et remplacer les bonnes pièces +licencieuses par des pièces morales non moins bonnes. + +Il tua le théâtre anglais. + +L'effet de la brochure fut immense. Toutes les libertés de la scène +disparurent, et avec elles le talent des auteurs. Ceux-ci renoncèrent +bientôt à la lutte, cessèrent d'écrire, et pour la grande école +théâtrale qui depuis cent cinquante ans faisait l'orgueil de Londres, ce +fut la mort sans autre phrase.--Elle ne devait jamais renaître. + + * * * * * + +Nous n'en sommes pas là. Néanmoins l'exemple vaut qu'on le médite un +instant. + +Une école dramatique n'est vraiment grande que si elle a devant elle la +libre expansion. L'expurger, c'est l'appauvrir. La gouverner, même de +loin, c'est encore nuire à sa beauté. + +Que la Censure meure donc du coup qu'elle a reçu. Puisse le théâtre +éprouver à son tour le bienfait des libertés plus larges dont la +littérature ressent l'heureux effet depuis un quart de siècle. Et qui +pourrait se plaindre de voir certains auteurs hausser le ton de leur +dialogue? Personne n'est forcé d'aller les entendre. Si l'on y va, c'est +qu'on le veut bien. Le lendemain du jour où la Censure serait abolie, +une scission diviserait tout naturellement les scènes parisiennes. Les +unes prendraient soin d'avertir les familles que les petites filles sont +reçues à l'entrée. Pour les autres, celles où l'on représenterait +Shakespeare sans coupures, chacun serait libre de s'en écarter. + +On verrait pourtant, je le sais bien, des gens s'y rendre tout exprès, +pour être scandalisés, et pour en gémir. Grévin qui était si bon +psychologue nous a laissé un dessin où se cache toute la moralité de ces +petites pudibonderies.--Une dame et une jeune fille s'accoudent sur un +balcon. A l'extrémité de la rue se passe vaguement une scène banale qui +pourrait être légère: + +--De si loin, ma chère enfant, je ne crois pas que cela puisse vous +choquer. + +--Oh! si, madame, avec une lorgnette. + + + + +LE BOULEVARD + + +Le soir où Tortoni ferma ses portes, j'assistais à cette fin célèbre. +J'étais venu là en curieux, pour voir disparaître le vieux romantique. + +Comme je sortais le dernier, quand l'heure fatale sonna, le propriétaire +de l'établissement m'offrit (en souvenir du défunt) le carton de lecture +qui avait enveloppé l'_Illustration_, et qui portait en lettres d'or sur +le plat de molesquine noire ces deux mots historiques: «Café Tortoni». +Puis, comme un homme qui prononce une phrase définitive, il dit en +versant des larmes: + +--Monsieur, le Boulevard est mort. + +Le pauvre vieillard blasphémait, car le Boulevard est immortel et son +caractère principal est justement la persistance. Il est à l'épreuve du +temps et des hommes. Les démolisseurs eux-mêmes ne réussissent pas à le +défigurer. On a jeté bas la moitié de ses maisons pour construire des +hôtels modernes, des théâtres, des maisons de banque ou d'assurance; on +a renouvelé toutes ses boutiques, changé ou supprimé tous ses +restaurants et il semble que cette transformation perpétuelle soit +nécessaire à son existence comme le labourage régulier est nécessaire à +la vie d'un champ. Plus on le bouleverse et mieux nous comprenons que sa +personnalité est invulnérable. + +D'où vient donc cette suprématie qu'il exerce depuis un demi-siècle sur +l'opinion de Paris et sur les esprits de tous ceux que l'âme parisienne +inspire et domine? D'où vient qu'en un temps où la vie mondaine s'est +éloignée d'une lieue vers l'ouest et environne le bois de Boulogne, +l'arbitre des élégances reste immuablement à sa place, entre la +Madeleine et la Bourse? + + * * * * * + +Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le cerveau de Paris? Non, certes. + +Paris enferme une cité intellectuelle qui s'étend de l'Institut vers le +Panthéon, et du Palais de justice à l'Observatoire. Ses habitants ne +passent les ponts qu'en voyage. Ils vont parfois jusqu'aux musées du +Louvre, jusqu'à la Bibliothèque nationale; mais le Boulevard ne leur +appartient pas. Ils s'y promènent en étrangers, comme s'ils venaient de +plus loin que New-York, et avec un sentiment de défiance à l'égard des +passants qu'ils croisent. Leur costume est exotique, leur barbe date +d'un autre âge, leur voix n'est rien dans la voix ambiante, qui +s'inquiète rarement de leurs idées, plus rarement encore de leurs +personnes. Et cependant le cerveau de Paris est fait de leur multitude. +Il faut chercher ailleurs notre définition. + +Qu'est-ce que le Boulevard? Est-ce le centre du mouvement et de la vie? +Pas davantage. + +Pris en bloc, Paris a deux foyers, d'où sa force rayonne: la place du +Châtelet, qui doit au voisinage des Halles sa prodigieuse circulation, +et la place de la République, qui est le forum industriel de l'immense +ville. Ici Paris travaille, là il se nourrit; Les manufactures se sont +groupées par une élection naturelle entre les grandes gares du Nord, de +l'Est, du Paris-Lyon Méditerranée et d'Orléans. Les Halles ont grandi où +elles devaient croître, au point central de la ville. Le boulevard de +Sébastopol et la rue de Turbigo sont donc, et peut-être à jamais, nos +deux artères vitales. L'exode de la société riche vers les quartiers +occidentaux n'a presque rien attiré sur ses pas. Il faudrait des +événements extraordinaires, comme la création du port maritime projeté à +Saint-Ouen, pour faire dévier par influence les grands courants actifs +de la force parisienne... Mais le Boulevard est bien loin de ces fleuves +nourriciers. Où prend-il la source de son énergie? + +Est-il situé,--comme s'exprimait une annonce fameuse,--au centre des +affaires et des plaisirs? + +Des affaires, assurément non. La Bourse des valeurs est à l'extrême +limite de son parcours, et la Bourse de commerce lui échappe tout à +fait, de même que la Banque de France, les Finances et l'Hôtel de Ville. +Des plaisirs? c'était vrai jadis. Aujourd'hui, les Champs-Élysées, +Montmartre et le bois de Boulogne offrent des plaisirs plus nouveaux, et +souvent plus recherchés que les siens. D'ailleurs, il est singulier que +l'animation du Boulevard atteigne son maximum vers cinq heures du soir, +heure où tous les théâtres sont clos, et où il n'est pas d'usage de se +jeter dans la vie joyeuse... + +Ainsi, voilà un coin de ville que rien ne paraissait destiner à sa +fortune éclatante, une avenue étroite et médiocre, plutôt laide, assez +mal bâtie, plantée de mauvais arbres, éloignée de tous les parcs et +jardins publics, privée même du moindre square où ses promeneurs +pourraient chercher l'ombre et les bancs de leurs rendez-vous,--et c'est +là que palpite le cœur de Paris. Cette avenue quelconque, c'est le +Boulevard tout court, la voie la plus illustre qui soit au monde. Qui à +fait le miracle? + +La Presse. + + * * * * * + +Car si le Boulevard n'est le centre ni de la pensée, ni du mouvement, ni +de la vie, ni des affaires, ni des plaisirs parisiens, il est le centre +des nouvelles, et voilà pourquoi la ville y afflue. + +En un siècle où les journaux disposent d'une puissance formidable, le +quartier où ils s'impriment est devenu sans autre effet le premier +quartier ce Paris. + +Cinq heures. Les feuilles du soir paraissent. Les feuilles du lendemain +se composent. La foule arrive. Elle lit et elle interroge. Ce que Paris +saura le lendemain, le Boulevard le sait la veille. Il a cette force: le +renseignement. Et dès qu'il tient un fait, il le juge. Il est à lui seul +l'opinion publique pendant la soirée tout entière. + +Tous ceux qui, par intérêt, par crainte ou par désir sont anxieux de la +nouvelle imminente et de l'opinion qui l'accueillera, ceux qui espèrent +et ceux qui appréhendent, les confiants et les timorés, tous les curieux +et les ardents appartiennent à ce trottoir gris où la manne des +nouvelles se quémande, se donne ou s'échange, se vend et s'achète +perpétuellement. Le Boulevard, c'est la Bourse des potins,--et de +l'histoire. + +Il a les privilèges de savoir d'abord, et de savoir mieux; car tout se +dit, si tout ne se publie pas. Pour lui, les initiales n'ont pas de +mystères. Il sait qui est M. G..., M. N... et Mme de X. Il connaît le +nom et l'adresse du «haut personnage compromis», comme aussi de la «dame +voilée». Si les journaux suppriment les détails d'une affaire par +prudence ou par pudeur, le Boulevard les rétablit. Si un financier +suspect s'attribue, à coups de réclame, une prospérité factice, le +Boulevard le démasque, et s'abstient. Pas une campagne qu'il ne +pressente, pas un mouvement d'opinion qu'il n'ait d'avance mesuré dans +son étendue et ses conséquences. Il est l'observatoire du monde +invisible. + +De toutes parts la Presse l'entoure et l'envahit: c'est sa conquête. +Elle possède la place et l'avenue de l'Opéra, la rue Richelieu, la rue +du Croissant, la rue Montmartre et le faubourg Montmartre, la rue du +Helder et la rue Drouot, la rue Réaumur et la rue Lafayette. Sur le +Boulevard elle est dans ses murailles. C'est là qu'elle se retranche et +se concerte. Le reste de la ville n'est que son champ d'action; le +Boulevard est sa forteresse. Elle l'a voulu à son image. Dans le langage +contemporain, elle et lui sont synonymes. Elle lui a donné son +caractère, ses mœurs, presque sa physionomie. Elle seule l'a créé tel +qu'il est; elle seule pourrait le tuer, en l'abandonnant. + +De là vient que le Boulevard se transforme selon les jours et non selon +les années. Tel il était, il y a vingt ans, tel nous le revoyons +aujourd'hui, mais dans l'espace d'une nuit, il se métamorphose. Il a ses +marées et ses tempêtes. + +La monotonie générale des autres voies parisiennes est une règle à +laquelle il ne se soumet point. Une rue est toujours semblable à +elle-même. Lui, jamais. Certaines avenues connaissent leurs jours de +fête, les Champs-Élysées ont leurs Grands Prix, les boulevards +extérieurs leurs semaines de foire; mais cela aussi est une monotonie +que chaque année ramène à des dates prévues. Lui, il change tout, à +coup, comme la mer, sous une rafale. + +Ce soir, il est calme. Il se promène et s'amuse. En l'absence des +inquiétudes, il joue à l'esprit. Il invente des mots. Les passantes +l'intéressent. Les modes l'occupent. La voiture nouvelle d'une actrice +est l'événement de la soirée. Une femme qui passe avec un inconnu fait +hausser les têtes des hommes et chacun raconte son histoire ou développe +sa légende. On entoure les colonnes Morris, on considère les étalages, +on lirait presque les affiches tant cette fin de jour est désœuvrée. + +Et puis, voici un remous de la foule; des gens se pressent, des crieurs +hurlent, les transparents des journaux s'allument: une dépêche grave, un +événement. C'est l'orage. En un instant, le Boulevard est devenu noir. + +Alors toute la ville accourt vers lui, inquiète, furieuse ou +enthousiaste. Les trottoirs débordent, la voie est envahie. Les +camelots, suants et haletants, jettent à la foule des centaines de +feuilles blanches, imprimées d'encre fraîche et pas même pliées: on les +voit voler de groupe en groupe comme des oiseaux annonciateurs. Les +petites baraques des journaux sont assaillies, cernées, vidées. Mille +têtes levées guettent le transparent où apparaîtra le second télégramme. +La Presse tient cette multitude dans sa main. Pendant ces heures-là, +elle est investie d'une puissance souveraine. Un article écrit sur un +coin de table, composé à la hâte et livré au peuple, soulèverait la +ville, d'un seul cri. + + + + +LE CAPITAINE AUX GUIDES + + +Le vieux Professeur Chartelot se redressa de toute sa haute taille comme +s'il allait prédire la vie ou la mort d'un malade; il tira sa montre et, +la considérant avec ses yeux de presbyte: + +--J'ai le temps de vous raconter cela, dit-il; mais ne me laissez pas +manquer mon train. Je dois parler demain à l'Académie. + + * * * * * + +Nous l'entourions dans un coin de parc devant une maison de campagne où +nos amis l'avaient appelé en consultation. Un diagnostic très rassurant +nous laissait l'esprit assez libre pour apprécier le talent du causeur +après avoir admiré la perspicacité du savant; et nous l'écoutions avec +un vif sentiment de l'honneur qu'il nous faisait en nous racontant ses +souvenirs. + + * * * * * + +--Oui, fit-il, j'ai toujours pensé que le véritable confident des +femmes, c'est le médecin et non l'abbé. Sur chacune de nos clientes, sur +tout ce que le monde ignore d'elle, nous en savons beaucoup plus que le +directeur de sa conscience. Les mœurs ont marché depuis les Grecs, +chez qui tant de malheureuses mouraient en couches, parce que les +sages-femmes étaient interdites par la loi et parce que les femmes +honnêtes ne voulaient pas toujours se montrer aux accoucheurs. +Aujourd'hui... je ne veux pas dire que toute pudeur ait disparu, ce +serait absurde; mais si, devant un médecin, le sentiment des +convenances fait encore baisser les yeux, il ne fait plus baisser la +chemise, et c'est en cela que nos contemporaines ne ressemblent pas +exactement à la femme de Xénophon. + +Autant la santé du corps est un bien plus réel, plus pressant et (pour +quelques-unes) plus certain que le salut éternel, autant les femmes +viennent à nous avec un désir plus sincère, et plus ardent d'être +exaucé. On nous permet tous les examens; on nous pardonne toutes les +questions. Le confesseur ne pénètre pas dans le secret de la vie +conjugale: ce détail n'étant pas le péché, n'est pas soumis à la +pénitence; mais, comme il est la santé, il est soumis à la médecine. A +d'autres égards le confesseur doutera toujours au milieu des aveux +incomplets qu'il entend. La preuve n'est pas admise au confessionnal. +Sur le lit de la malade, elle est entre nos mains. Ce n'est pas pour +nous qu'est écrit le fameux verset de Salomon sur la trace invisible de +l'aigle dans les cieux et du jeune homme chez la jeune femme. «La femme +mange, et s'essuie la bouche, puis elle dit:--Je n'ai point fait de +mal.» Elle le dit à d'autres qu'à son médecin. + + * * * * * + +Somme toute, il ne nous manque guère que l'aveu de la faute en soi, du +péché en tant que péché. Cet aveu-là serait, en apparence, identique à +celui que nous entendons, puisqu'il est d'abord l'exposé du même acte et +puisque, au surplus, c'est toujours la crainte qui le provoque. Qu'il +s'agisse de sa guérison physique ou de son salut, la femme redoute la +mort dans le premier cas, l'enfer dans le second, et c'est un égal +sentiment d'épouvante qui la pousse à livrer son secret. Eh bien, en +fait, les deux aveux sont assez différents de caractère, néanmoins. Si +laconique que soit celui dont nous ne sommes pas les confidents, il +est, comment dirai-je? plus joli. La pénitente ne s'avoue pas qu'elle +est contrainte et forcée par l'idée des peines éternelles. La chère +petite sait qu'elle doit se repentir, et, pendant une minute, l'illusion +du remords se fait réalité. Je vous en parle ici en connaissance de +cause, car le hasard a voulu que je fusse, un jour, et médecin et +confesseur: _doctor in utroque_, comme disaient nos pères. + + * * * * * + +Il y a une vingtaine d'années, j'étais appelé d'urgence dans une famille +protestante pour soigner une femme de trente ans que j'avais vue naître, +ou à peu près. J'entre. Je trouve une maladie à début dramatique: 40° de +fièvre, trois heures après le frisson et le claquement de dents. Un +point de côté devint bientôt sensible. Dans la soirée, il avait beaucoup +augmenté. La toux était forte, la respiration haletante et rapide, les +crachats visqueux et sanguinolents: bref, une belle pneumonie. + +Le lendemain, la température se maintenait à 40º; le surlendemain, elle +approchait de 41º. Vous voyez d'ici le mari affolé, la vieille bonne en +larmes, et la mère s'accrochant à mes bras: «Sauvez-la! sauvez-la!» Je +ne sais si toute cette émotion avait été entendue par la malade, mais je +trouvai celle-ci dans un état d'abattement qui n'était pas seulement +causé par la fièvre. + + * * * * * + +Dès que je fus seul avec elle: + +--Je vais mourir, n'est-ce pas, docteur? + +--Allons donc! pour un accès de fièvre! + +--Dites-moi la vérité, je vais mourir, n'est-ce pas? C'est pour +aujourd'hui? + +--Vous n'êtes pas même en danger. + +--Ah! vous ne me parlez pas sincèrement... Je sens bien que je m'en +vais... Je suis déjà plus qu'à moitié morte... Si ma fièvre continue +ainsi, je ne passerai pas la nuit, docteur, je n'ai plus la force de +respirer... + +En péril, certes, elle l'était. J'essayai pourtant de la rassurer; ce +fut peine perdue. Elle se voyait mourante, et rien de ce que je pus lui +dire ne lui donna même un éclair d'espoir. + +Plusieurs fois elle répéta, avec sa voix grave de calviniste résolue à +tous les courages: + +--Je mourrai cette nuit... Je mourrai cette nuit. + + * * * * * + +Mais tout à coup sa vaillance l'abandonna. Elle poussa un soupir aussi +profond que l'état de ses poumons le lui permettait, et murmura en +levant les yeux: + +--Les catholiques sont bien heureuses! + +--Vous dites? + +--Les catholiques sont plus heureuses que nous! Le jour où le Seigneur +les rappelle à lui; leurs derniers moments sont des instants de joie... +Elles sont lavées du péché... Elles sont délivrées du remords... + +Voulait-elle se convertir? + +--Vous aurez le temps d'y penser, lui dis-je, quand vous serez guérie. + +--Guérie... Ah! mon Dieu!... Guérie! + +Elle laissa retomber sa tête sur son oreiller, et presque aussitôt une +quinte violente suspendait une conversation que je ne tenais pas à +prolonger. + +Je me levais... Elle parla encore. + +--Oh! la joie d'avouer... d'avouer enfin! + +--Des peccadilles! + +--Un aveu terrible... vous ne savez pas. + +--C'est de l'imagination! + +--J'ai trompé mon mari. + + * * * * * + +Cette fois je me rassis, complètement égaré. + +Au cours de ma carrière, je me suis trouvé être le témoin où l'acteur de +scènes bien singulières, mais celle-là est assurément l'une des plus +«fortes» dont j'aie conservé le souvenir. + + * * * * * + +Elle joignit les mains tout à coup, et les souleva au-dessus du lit. + +--Oh! laissez-moi vous dire... vous dire tout... avouer ma faute... +pendant que je puis encore parler... Je ne sais pas si la religion +romaine est celle que j'aurais dû suivre... mais je sais du moins... je +_sens_ que si quelque chose peut racheter mon crime... si je puis +l'expier à ma dernière heure... c'est par la honte de cet aveu! + +--Calmez-vous, je vous en conjure! + +--Non, ne m'interrompez pas, je soulage mon âme, en vous parlant +ainsi... Je me sens moins criminelle de tout ce que j'ose vous dire. + +--La plupart des femmes ont plus ou moins trompé leur mari, madame. +L'Évangile, lui-même, leur a pardonné... + +--Aucune n'a trahi, comme moi dans la seule faute de ma vie, un mari si +bon, si parfait... + +--Une seule faute? Ce n'est pas un péché, c'est à peine un instant +d'oubli. + +--Écoutez-moi... Pendant la dernière année de l'Empire... Un de mes +cousins, capitaine aux guides... + +--Un capitaine aux guides, madame! quelle circonstance atténuante! + + * * * * * + +J'essayais de l'apaiser ainsi par des arguments que je prenais moi-même +pour des balivernes, et qui n'arrêtèrent pas une fois le flot de ses +paroles imprudentes. + +Elle parlait avec faiblesse, mais dans une exaltation qui s'amplifiait +de phrase en phrase... D'ailleurs, sa confession n'était pas bien grave. +Les effets du remords dépassaient de beaucoup les détails de la faute; +je regardais, plus que je ne l'écoutais, cette pénitente _in partibus_, +qui me prenait pour un vicaire. + +Le capitaine aux guides avait une moustache blonde; je me rappelle trop +bien ce détail qu'elle me répéta souvent. Un matin, il avait emmené, sa +cousine aux hasards d'une promenade à cheval. Ils avaient gagné la forêt +voisine. Cette forêt avait des fourrés, des buissons, de la mousse +fraîche (on était à la fin de mai). La moustache blonde s'était +plusieurs fois rapprochée... Vraiment «le fond des bois et leur vaste +silence» étaient les seuls coupables de cette pauvre aventure. + +Je donnai l'absolution. + + * * * * * + +En quittant la malade, j'aperçus debout, dans la salle à manger, le +troisième héros du roman: je veux dire le cher mari. + +Rapidement, j'eus la vision de ce qui allait suivre: je vis cet homme +sur le point d'entrer dans la chambre de la confession, et sa femme lui +tendant les bras: «Pardonne-moi!... je suis une misérable!...» toutes +phrases parfaitement inutiles si la mort devait s'ensuivre, et fâcheuses +à plus forte raison si la malade en réchappait. + +--Défense d'entrer! lui dis-je nettement, même si elle vous fait +appeler. Elle a un peu de délire, ce soir, elle a besoin de repos. +Laissez la nuit passer. Vous la verrez demain matin. + + * * * * * + +Huit jours plus tard, elle entrait en convalescence. On ne saurait +penser à tout. + +Jusqu'à la fin du mois, j'eus le plaisir de présider à son lent +rétablissement. Il est inutile de vous dire que je ne lui parlai plus du +capitaine aux guides, et que les confidences n'eurent pas de lendemain. +Guérie, elle ne me demanda pas la note de mes honoraires, car, depuis sa +première enfance, je la soignais en ami... + +M. Chartelot suspendit sa phrase, toucha du pommeau de sa canne ses +vieilles lèvres bien rasées qu'un sourire amincissait: + +--Et je ne la revis plus jamais, dit-il en levant les sourcils. Elle +prit un autre médecin. + + + + +UN CAS JURIDIQUE SANS PRÉCÉDENT + + +La bibliothèque de M. le Président Barbeville était le lieu de ses +délices. Il l'appelait: ma garçonnière. + +Tous les matins, il y montait, familièrement, en robe de chambre. +Délaissant un cabinet où il n'avait plus rien à faire, depuis que l'âge +de la retraite l'exilait du tribunal, M. le Président Barbeville +gravissait d'un pas encore vif un petit escalier de pierre en colimaçon +qui le menait au dernier étage, et jamais il n'ouvrait la porte, sans un +sourire de contentement. + +Le trésor de ses livres était éclairé par un vaste reflet de verdure. A +travers les petits carreaux d'une grande fenêtre Louis XIV, on voyait +flotter au dehors la fraîcheur des feuilles nouvelles. Deux marronniers +dépassaient de la cime le toit du vieil hôtel rouge. Le soleil ne +pénétrait pas à travers leur épaisseur, mais ils jetaient sur le tapis +une ombre claire et mouvante qui donnait à cet ermitage quelque chose de +pastoral. + +Assis dans un grand fauteuil à pupitre dont le modèle lui avait été +communiqué par Mgr le duc d'Aumale, le bon M. Barbeville posait son +crachoir à gauche, son porte-cigarettes à droite et son livre devant +lui. + +Il avait la passion des livres. C'était même la seule passion que la +Faculté lui permît, encore qu'il fût très capable d'en éprouver +plusieurs autres et qu'il en fit, de loin on loin, la juvénile +expérience. Mais ces expériences-là devenaient peu à peu, sinon pour +lui difficiles, au moins toujours plus imprudentes, et pour rassurer son +médecin, il ouvrait enfin plus souvent un vieux livre qu'un jeune +corsage. + + * * * * * + +Un matin, comme il terminait la lecture d'une curieuse plaquette acquise +la veille, son médecin vint le voir en ami. + +--Mon cher, vous arrivez bien, dit le vieillard d'un ton réjoui. J'ai +une question à vous poser, et vous serez bien malin si vous savez me +répondre, car c'est un point de jurisprudence sur lequel, avant de lire +ceci, j'eusse donné ma langue au chat. + +--Oh! je me récuse! + +--Attendez. Il s'agit de mariage, et si la question est de droit, elle +est d'abord de médecine comme vous le verrez par la suite. Mon cher, je +n'ai jamais rien vu, ni lu de plus extraordinaire. Depuis cinquante-deux +ans, je suis abonné à la _Gazette des Tribunaux_ et aux suppléments du +_Dalloz_; j'ai entendu moi-même des milliers d'affaires; on m'a conté +les anecdotes juridiques les plus cocasses de notre temps; mais rien qui +ressemble à ceci. Vous m'en voyez stupéfait. + +M. le Président Barbeville s'enfonça dans son fauteuil, mit ses mains +dans les manches de sa robe de chambre et formula lentement la question +suivante en articulant chaque terme avez précision et netteté: + + _--Comment un mariage régulier, conclu avec le consentement des + deux parties, peut-il entraîner, par des nécessités immédiates et + inéluctables, de la part de l'un des conjoints et avec la + complicité de l'autre, les crimes de rapt, de séquestration, de + proxénétisme, d'attentat à la pudeur, de viol répété, d'inceste, + d'adultère et de polygamie?_ + +Effaré au début de l'énumération, le médecin finit par éclater de rire. + +--Notez bien, poursuivit M. Barbeville, notez bien que je vous ai dit: +par des nécessités immédiates et inéluctables. En effet, ce ne sont +point des faits subséquents ni soumis à l'initiative de l'un des époux. +A l'instant même où a lieu la consommation légitime de ce mariage, _tous +les crimes contre les mœurs se trouvent perpétrés à la fois_! et ni +l'un ni l'autre des conjoints ne peut empêcher qu'il n'en soit ainsi, ou +alors il leur faut renoncer à s'unir. + +L'ami du Président resta quelque temps méditatif, puis il demanda: + +--C'est un conte de fées? + +--Nullement. Rien n'est plus authentique. L'histoire est possible, +vraisemblable et vraie. J'irai plus loin: si le cas est unique à ma +connaissance, il est évident qu'il a eu dans le passé plusieurs +précédents que j'ignore, et il se représentera dans l'avenir, n'en +doutez pas un instant. En effet, la situation de la jeune fille ne lui +est pas particulière; et l'aventure ne dépend pas du fiancé: n'importe +quel homme à sa place eût traversé les mêmes épreuves. + +--Alors expliquez-moi. Je ne devine pas du tout. + +--M. Barbeville commença ainsi: + +--Vous devinerez dès le premier mot. Une Italienne de Paris accoucha un +jour d'un enfant double. Ces couches étaient clandestines et la +sage-femme qui les soigna n'eut garde de communiquer le fait à +l'Académie des sciences. L'enfant (une ou deux petites filles, selon +qu'on l'examinait par le haut ou par le bas) avait deux têtes, quatre +bras, deux poitrines, un ventre commun et deux jambes seulement. Il +était double jusqu'à la ceinture et simple de là jusqu'aux pieds. Le cas +n'est pas absolument rare, si je ne me trompe? + +--Non. Surtout chez les mort-nés... Continuez. Désormais, je vous suis. + +--Mais on en connaît qui ont vécu? + +--Plusieurs. + +--Ce furent donc, si l'on peut dire, des monstres bien constitués, comme +celui dont je vous entretiens. Citez-m'en un exemple. + +--Ritta-Cristina, deux fillettes qui naquirent en Sardaigne, vers 1830. +Elles ressemblaient beaucoup à la description que vous venez de donner; +poitrine double, bassin commun. Leurs parents les amenèrent à Paris pour +les offrir en spectacle, mais les autorités jugèrent l'exhibition +contraire aux mœurs, et l'interdirent. La pauvre famille privée de +ressources dut laisser les enfants dans une chambre sans feu où elles +moururent d'une bronchite. + +--On a fait leur autopsie? + +--Oui. + +--Leurs systèmes nerveux étaient distincts? + +--Entièrement, sauf à la partie inférieure de l'abdomen dont les +sensations étaient perçues par les deux cerveaux à la fois. + +--Parfait! Vous allez voir combien votre exemple ajoute de force à mon +récit. + +Le vieux Président mit une longue cigarette dans un tuyau d'écume, +l'alluma et reprit avec animation: + +--Les deux petites filles de mon Italienne furent déclarées sous les +noms de Maria-Maddalena. Elles vécurent. Leur mère ne les montrait +point, mais les élevait très tendrement. Elles eurent une croissance +régulière, une puberté normale: bref, à seize ans, c'étaient deux +adolescentes fort jolies, malgré l'étrange union de leurs beautés. Si la +queue de la sirène ne l'empêcha pas de séduire les hommes, nous ne +devons pas nous étonner que Maria-Maddalena aient troublé le cœur +d'un amant. + +A vrai dire, toutes deux furent éprises; Maddalena seule fut aimée. Un +jeune homme devint amoureux de celle-ci; mais comme il était plein +d'égards pour l'autre, les sœurs crurent partager un commun amour et +elles y répondirent ensemble avec tout le premier feu de leur jeunesse +nouvelle. Malheureusement l'illusion ne dura guère. Le jeune homme eut +scrupule de la prolonger. Une lettre de lui, adressée un jour à «Mlle +Maddalena», éveilla dans le cœur voisin les mille serpents que vous +savez bien et lorsque la demanda en mariage fut présentée +officiellement, Maddalena répondit _oui_, et Maria répondit _non_. + +Instances, prières, tout fut en vain. La mère se joignit aux amants pour +apaiser la récalcitrante et ne réussit pas davantage... + +--C'est d'un comique extravagant! s'écria le médecin, secoué d'hilarité. + +--Tragique, mon cher! Voilà une situation dramatique comme je n'en +connais pas d'autre. Être sœur ennemie, rivale d'amour; se confondre +pour moitié avec celle qu'on abhorre; être condamnée par la nature à +voir toutes les caresses dont l'autre sera l'objet; que dis-je, à les +voir? à les éprouver! et plus tard à porter le fruit d'un amant deux +fois détesté! Dante n'a pas inventé cela, voilà qui dépasse en horreur +les supplices des enfers chinois. + +Donc,--et je reprends mon récit,--l'Italienne, résolue à marier l'une de +ses filles malgré l'opposition de l'autre, s'en fut trouver le maire de +l'endroit et lui demanda s'il consentirait à célébrer le mariage dans de +telles conditions. Le maire, indécis, répondit que la question lui +paraissait être d'une complexité sans précédent; qu'il ne se croyait pas +autorisé à la trancher; que ses travaux quotidiens ne lui permettaient +pas de faire l'examen juridique d'un litige aussi délicat; et qu'enfin +il priait ses administrées de bien vouloir lui envoyer (à titre de +consultation) deux avocats plaidant le pour et le contre. + +--Et le procès eut lieu? + +--Oui. Un procès privé, bien entendu; dans le cabinet du maire, sans +autre assistance que les adjoints et le greffier. + +L'avocat de Maddalena plaida le premier. L'exorde fut ironique, l'exposé +du fait, facétieux. Il commença la discussion sur le même ton. Tour à +tour, il invoqua l'article 1645. («L'obligation de délivrer la chose +comprend ses accessoires») ou l'article 569, encore plus injurieux dans +son application. Puis, cessant les plaisanteries, il posa le dilemme +suivant: ou Maria-Maddalena comprend deux femmes distinctes et +différentes, ou elle n'en forme qu'une. Dans le premier cas, il est +évident que le consentement de la sœur n'est pas nécessaire. Dans le +second cas, où l'on fait abstraction de la partie adverse, l'évidence +est encore plus grande. Il développa et soutint cette dernière thèse. +Jamais, dit-il, on n'a considéré, ni dans la réalité ni même dans +l'imagination des poètes, que la multiplicité des membres multipliât les +individus. Un veau à six pattes n'est jamais qu'un veau. Les cent yeux +d'Argus n'appartiennent pas à cent personnes. Janus aux deux visages +n'était qu'un seul dieu. Cerbère se dit au singulier malgré ses trois +têtes infernales. Pourquoi Maria-Maddalena, physiquement indivisible, +formerait-elle deux individus, puisque le propre de l'individu est, par +étymologie, l'indivisibilité? + +--Ha! ha! ha! fit le médecin, j'aime beaucoup ce raisonnement. + +--D'ailleurs, poursuivit-il, et en admettant même que l'on pût soutenir +la dualité des intelligences, nous n'avons pas à nous occuper ici de +psychologie mais de mariage. Le mariage a un but précis que nous +connaissons tous et que nul ne discute. Or, si Maria-Maddalena est venue +au monde avec un cerveau double, elle est parfaitement simple au point +de vue nuptial. De ces deux femmes, que vous distinguez jusqu'à la +ceinture, l'unité d'organe ne fait qu'une seule épouse. + +--Évidemment. + +--L'avocat de la deuxième sœur répondit qu'il ne s'égarerait pas dans +les digressions mythologiques où s'était complu l'adversaire et qu'il +plaiderait pour le bon sens. Le seul fait que Maria et Maddalena sont en +procès l'une contre l'autre, dit-il, prouve suffisamment qu'elles ne se +confondent pas. Maria refuse de se marier. Si M. X... épouse sa sœur, +ma cliente sera nécessairement enlevée: rapt, compliqué par la minorité +du sujet, premier crime.--Enlevée, elle sera détenue malgré elle au +domicile conjugal des demandeurs: séquestration, deuxième crime.--Là, +notre mineure séquestrée sera contrainte d'assister à toutes les +caresses intimes échangées entre les époux: outrage à la pudeur, +exhibitionnisme, troisième crime.--Par la force elle sera mise au lit +près d'un homme avec la complicité de Maddalena et dans l'intérêt de +celle-ci: proxénétisme, traite des blanches, quatrième crime.--Malgré +sa résistance indignée elle cessera d'être vierge en même temps que sa +sœur, puisque sa conformation physique le veut ainsi: viol, cinquième +crime.--Le coupable sera son beau-frère: inceste, sixième crime, non +prévu par les lois, mais que je retiens néanmoins comme circonstance +aggravante. + +--Enfin, cet homme est un homme marié: adultère et septième +crime.--Est-ce là tout? Non pas encore: le mariage de l'une détermine le +mariage de l'autre jumelle, puisque toutes deux sont indivisibles, comme +vous le démontrait mon confrère avec une lumineuse justesse de +déduction. Vous êtes donc contraint d'inscrire à la fois sur deux états +civils de femmes le nom d'un seul et même mari auquel vous n'épargnez le +cas d'adultère que pour le précipiter dans celui de bigamie, devenir +sciemment son complice et le suivre plus tard aux travaux forcés! + +--Le jugement fut remis à huitaine? + +--Oh! non. Le maire protesta sur-le-champ qu'il n'avait jamais songé à +donner son assentiment et le mariage ne fut pas conclu. + +--Dieu soit loué! dit gaiement le médecin. + + + + +TABLE + + +PREMIÈRE PARTIE + +LA NUIT DE PRINTEMPS 4 + +L'ILE MYSTÉRIEUSE 19 + +LES CHERCHEURS DE TRÉSORS 33 + +UNE FÊTE A ALEXANDRIE 45 + +SPORTS ANTIQUES 61 + +LESBOS D'AUJOURD'HUI 75 + +LA FEMME DANS LA POÉSIE ARABE 91 + + +SECONDE PARTIE + +LA DÉSESPÉRÉE 125 + +LIBERTÉ POUR L'AMOUR ET POUR LE MARIAGE 141 + I.--Liberté pour l'amour et pour le mariage 143 + II.--Histoire d'un fiancé 164 + III.--Plaidoyer pour Roméo et Juliette 181 + +UNE RÉFORME DANGEREUSE 195 + +LA VILLE PLUS BELLE QUE LE MONUMENT 209 + +LA STATUE DE LA VÉRITÉ 223 + +LA CENSURE 239 + +LE BOULEVARD 255 + +LE CAPITAINE AUX GUIDES 269 + +UN CAS JURIDIQUE SANS PRÉCÉDENT 285 + +Paris.--Typ. PH. RENOUARD, 19, rue des Saints-Pères.--64580. + + +NOTES: + +[1] Les fouilles ont été poursuivies jusqu'à la fin de 1903, sans +résultat. M. Doerpfeld vient de publier qu'il renonçait à son +entreprise. + +[2] 6 octobre 1896. + +[3] Kaillixeinos le Rhodien, contemporain de Ptolémée Philadelphe et +témoin de la fête, en donnait la description dans son _Alexandrie_ +(livre IV). Athénée nous a conservé son récit (édition Kaibel, t. I, p. +435-450). + +[4] Au 1/25e. + +[5] A. CONZE, _Reise auf der Insel Lesbos_. Hannover, 1865, in-4º. + +[6] G. GEORGEAKIS et LÉON PINEAU, _Le Folk Lore de Lesbos_. Paris, 1894, +in-12. + +[7] _Daphnis et Chloé_, I, 7. + +[8] Cantique des Cantiques, IV, 11. + +[9] Persane, arabe ou turque. V. _Les Mille et une Nuits_. Le _Mikri +Zenan, ou les Ruses des Femmes_, traduit du turc par Decourdemanche. +Paris, 1896, in-12, etc. On sait que les _Mille et un Jours_ de Pétis de +la Croix sont un recueil factice imité des deux recueils précédents, et +du Feredj bad Chiddeh. + +[10] Koran, XXIV, 31. Cf. XXXIII, 55 et 59. + +[11] GABRIEL SIONITA. _De nonnullis orientalium urbibus necnon +indigenarum religione ac moribus, tractatus brevis._--Amstelodami, 1633. + +[12] E. W. LANE, _An account of the manners and customs of the modem +Egyptians written in Egypt during the years 1833, 1834, 1835_.--London, +1871, t. I, p. 64. + +[13] BRUCE, _Voyages_. Paris, 1790, t. I, 345. + +[14] Aujourd'hui, le fait est beaucoup plus rare. Je ne l'ai constaté +pour ma part que dans le Hodna algérien et, exceptionnellement, chez +quelques jeunes mendiantes. Jusqu'en Nubie, les cotonnades anglaises +habillent de nos jours les plus pauvres filles. + +[15] JONES, _Essai sur la poésie asiatique_, IV, p. 527. + +[16] La plupart des citations qui suivent sont prises dans: THARAFA, +édition Seligsohn, 1901.--NABIGA DHOBYANI, édition Derenbourg, +1869.--_The Seven Poems_ (_Moallakât_) édition Johnson, +1894.--_Anthologie de l'Amour Arabe_, par F. de Martino et Abe-el Khalek +Saroit Bey, 1902.--_Anthologie Arabe_ de Humbert, 1819.--_Anthologie +Arabe_ de Grangeret de Lagrange, 1823, etc.--HARTMANN, _Ueber die Ideale +weiblicher Schönheit bei den Morgenländern_, 1798. + +[17] Ce caractère de beauté se trouve déjà noté chez les poètes grecs +qui avaient subi l'influence orientale (_Anthol. Palatine_, V. 60) et, +pour la même raison, chez les auteurs de nos fabliaux du XIIe et du +XIIIe siècle. + +[18] V. l'_Anis et Ochchâq_ de Cheref-Eddin Rami, trad. Huart. Paris, +1875. + +[19] Même ouvrage, pp. 21, 22. + +[20] _Ibid._, pp. 36, 39. + +[21] F. DE MARTINO ET SAROIT BEY, _Anthologie_, p. 271. + +[22] F. DE MARTINO ET SAROIT BEY, _Anthologie_, p. 225. + +[23] _Ibid._, p. 105. + +[24] _Ibid._, p. 167. + +[25] En France, sur 10 000 mariages, 9 993 ne donnent lieu à aucune +opposition. + +[26] Quinze jours après la publication de cet article, la Chambre a voté +d'urgence un projet de loi déposé par M. P. Grousset, exemptant de tous +droits la transcription du jugement de divorce; mais les autres frais +subsistent. + +[27] «L'enfant n'a point d'action contre ses père et mère, pour un +établissement par mariage.» Code civil, art. 204. + +[28] LADY DILKE, _French architects and sculptors of the_ XVIIIth +_Century_. 1 vol. gr. in-8º. London, 1900, p. 131. + +[29] _Athenische Mittheilungen_, t. (1885). p. 6. + +[30] Les exemples sont si nombreux qu'on ne saurait les énumérer. + +[31] _Les Quatre Livres d'Albert Durer._ Arnhem, 1613, ff. 50, 58, 63, +65 vº, 115, etc., etc. + +[32] _Journal Officiel._ Chambre.--Séance du 23 mai 1901, p. 1115. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Archipel, by Pierre Louÿs + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARCHIPEL *** + +***** This file should be named 36900-0.txt or 36900-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/6/9/0/36900/ + +Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images available at the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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