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+Project Gutenberg's Les derniers paysans - Tome 2, by Émile Souvestre
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les derniers paysans - Tome 2
+
+Author: Émile Souvestre
+
+Release Date: October 31, 2011 [EBook #37896]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS PAYSANS - TOME 2 ***
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+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+LES
+
+DERNIERS PAYSANS
+
+PAR
+
+ÉMILE SOUVESTRE
+
+II
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 _bis_.
+
+1851
+
+
+
+
+LA NIOLE BLANCHE.
+
+(Suite.)
+
+
+A la vue du gendarme qui venait de paraître sur le seuil, Jérôme devint
+très pâle, le verre qu'il allait porter à ses lèvres resta à moitié
+chemin, le brigadier nous salua avec la politesse joviale ordinaire à
+ses pareils.
+
+--Bon appétit, dit-il, et ne vous dérangez point pour moi; il paraît que
+la santé se soutient, père Jérôme?
+
+--La... la santé! bégaya le cabanier, tenant toujours son verre à la
+même hauteur.
+
+--J'ai voulu faire une petite visite en passant, reprit le gendarme, qui
+appuyait ironiquement sur les mots; mais où est donc la _Loubette_?
+
+--Est-ce qu'elle n'est pas là? dit le cabanier, qui regarda autour de
+lui.
+
+--Vous le savez bien, vieux finot, reprit le brigadier, et vous allez
+m'avouer tout de suite où elle est.
+
+--Je vais...... je vais la chercher, dit Jérôme, qui fit un mouvement
+vers la porte.
+
+Mais le gendarme lui barra le passage.
+
+--Minute! s'écria-t-il, on ne sort pas, mon brave.
+
+--On ne sort pas! répéta le cabanier de plus en plus effrayé; cependant
+pour avertir _Loubette_.
+
+--Justement nous ne voulons pas qu'on puisse l'avertir, répliqua le
+brigadier en clignant de l'oeil, et c'est pourquoi j'ai laissé un
+homme à l'extérieur. Voyons, père Blaisot, il n'y a plus à faire le
+malin avec nous; on sait que votre fils est ici.
+
+--Guillaume! s'écria le cabanier avec un saisissement de surprise trop
+naturel pour être joué.
+
+--Et nous venons l'arrêter comme réfractaire, ajouta le gendarme.
+Croyez-moi, l'ami, engagez-le à se rendre.
+
+Jérôme jura par tous les saints du haut et du bas Poitou qu'il ignorait
+le retour de son fils, et qu'il n'était pour rien dans sa résistance à
+l'arrêt du sort qui l'appelait sous les drapeaux; mais le brigadier
+connaissait évidemment son homme, et, persuadé que Jérôme cachait le
+réfractaire, il voulut l'effrayer.
+
+--Pas de farces, dit-il en hérissant sa moustache; on sait que vous êtes
+tous des _blancs_ dans le pays; aucun de vous n'ouvrirait la bouche pour
+mettre l'autorité sur la piste d'un réfractaire; vous n'avez pas même
+l'air de vous douter de la chose; mais on connaît les couleurs, mon
+cher, et les ennemis de l'ordre n'ont qu'à se bien tenir.
+
+Blaisot voulut protester de sa soumission au gouvernement de juillet.
+
+--Faites donc pas le câlin, reprit l'agent de la force publique d'un ton
+presque menaçant; on vous connaît, peut-être! Est-ce que vous-même vous
+n'avez pas refusé de rejoindre dans le temps? Si on était méchant
+garçon, on pourrait le dire assez haut pour être entendu de Fontenay, et
+alors gare l'amende, la prison et le reste!
+
+--Le reste! murmura le cabanier, qui se rappelait avoir vu fusiller les
+réfractaires et ceux qui leur donnaient asile pendant la guerre de la
+Vendée.
+
+--Quoi qu'il arrive, continua le gendarme, je vous aurai averti; il ne
+faudra vous en prendre qu'à vous-même, si le procureur du roi se fâche
+et si les garnisaires vous mangent.
+
+A ce mot de garnisaires, Blaisot devint encore plus pâle.
+
+Ceux qui ont vécu dans le pays où a fleuri ce système odieux de la
+République et de l'Empire peuvent seuls comprendre tout ce qu'un pareil
+mot renferme. Pour nos paysans, recevoir les garnisaires, c'était
+souffrir le sort de pays conquis. Livrés à des soudards dont la mission
+était surtout de se rendre insupportables, il fallait subir à la fois la
+ruine et l'insulte, car ces loups officiels, en dévorant leur proie, ne
+manquaient jamais de la railler d'être si maigre. L'idée de se trouver
+exposé à une telle épreuve épouvanta Blaisot. Aux émotions de sa
+poltronnerie vinrent se joindre les inquiétudes de son avarice; il vit
+ses épargnes englouties et sa cabane au pillage.
+
+--Sainte Vierge! ne parlez pas de garnisaires, Monsieur Durand,
+s'écria-t-il enjoignant les mains; aussi vrai que j'ai été baptisé,
+Guillaume n'est pas venu au pays. Ah! Jésus! ce n'est pas moi qui
+voudrais le cacher pour attirer le malheur sur mon pauvre toit. Non,
+non, mon saint patron est témoin que je ne l'ai point encouragé à faire
+le conscrit de buissons. Je savais trop bien que j'en souffrirais.
+Puisque la mauvaise chance lui était tombée, il fallait se soumettre; je
+le lui ai dit, Monsieur Durand, mais vous savez: le _Triste-Gars_ avait
+le coeur arrêté dans le pays, et, quoique la fille soit maintenant à
+un autre, il y pense toujours pour sa damnation.
+
+--Voilà justement pourquoi il revient, fit observer Durand; nos
+renseignements sont précis; hier on l'a reconnu près de Vallembreuse,
+ainsi il doit être au _Petit-Poitou_ ou dans les environs. Du reste, on
+va fouiller la case, et quand il serait sous la pierre du foyer, où vous
+mettiez autrefois vos fusils, faudra qu'on le trouve, mille dieux! ou
+j'y perdrai mon nom.
+
+Il allait sans doute donner suite à sa menace, mais nous entendîmes au
+dehors la voix de la _Loubette_ mêlée à celle des gendarmes;
+presqu'aussitôt l'un d'eux entra, tenant par la main la jeune fille, qui
+se plaignait très haut.
+
+--C'est-il la loi maintenant, s'écria-t-elle, qu'on arrête les gens
+quand ils rentrent tranquillement chez eux? Votre uniforme vous rend
+bien effrontés, mes gas!
+
+--Ah! ah! c'est la cabanière, dit le brigadier; et d'où viens-tu comme
+ça, ma vieille?
+
+--D'un endroit où on ne tutoie pas les filles qui ne vous connaissent
+pas! répondit-elle avec une hardiesse provocante.
+
+--Bah! j'ai donc bien changé depuis mon dernier voyage? demanda le
+gendarme.
+
+--Possible, dit la _Loubette_, je n'ai pas gardé votre signalement.
+
+--Alors tu ne sais pas qui je suis?
+
+--Je vois que vous n'êtes pas des gens polis, toujours, répliqua la
+jeune fille aigrement.
+
+Il était évident que cette exagération de mauvaise humeur avait surtout
+pour but de cacher son trouble et de gagner du temps; le brigadier parut
+le comprendre:
+
+--Prenons donc des mitaines à quatre pouces, dit-il ironiquement;
+mademoiselle _Loubette_ pourrait-elle nous faire l'honneur de nous dire
+d'où elle vient dans ce moment?
+
+--C'est bien malaisé à savoir, dit la paysanne du même ton bourru,
+j'étais allée porter la pitance au grand berger.
+
+--Elle ne venait pas du côté où nous avons vu le troupeau, dit le
+gendarme qui était entré avec elle.
+
+--Il y a donc à cette heure un chemin commandé? reprit la _Loubette_,
+toujours aussi maussade.
+
+--On ne prend pas le plus long pour son plaisir, objecta Durand.
+
+--Mais on le prend pour son devoir, répliqua la paysanne, et j'avais
+oublié quelque chose près du grand canal.
+
+--Quoi donc?
+
+--Vous le voyez bien.
+
+Elle avait tiré de dessous son tablier une petite faucille qu'elle jeta
+derrière la porte, sur un tas d'herbe fraîchement coupée. Durand et son
+compagnon se regardèrent: les réponses de la jeune fille étaient si
+vraisemblables et faites d'un tel accent, que tous deux se trouvaient
+évidemment embarrassés; mais le brigadier n'était pas homme à se payer
+de pareils subterfuges.
+
+--Ma foi, dit-il après un instant de silence, je vois que vous êtes une
+fine mouche et qu'il n'y a pas moyen de vous prendre au gluau; vaut
+mieux alors tout vous dire franchement. Voilà l'histoire, ma fille: le
+grand Guillaume est pincé!
+
+--Vrai! s'écria la _Loubette_.
+
+--On l'a rencontré en route, nous avons été avertis; il n'y a plus moyen
+de nous échapper.
+
+La paysanne joignit les mains.
+
+--Pauvre _gas_! dit-elle; hélas! fallait finir comme ça; c'est un
+crève-coeur que j'attendais! mais puisqu'il est arrêté, Monsieur
+Durand, on ne m'empêchera pas de le voir; c'est-il à Chaillé que vous
+l'avez emmené?
+
+Les deux gendarmes échangèrent encore un regard: en prenant au mot le
+brigadier, la jeune fille l'avait complétement dérouté. Ainsi battu pour
+la seconde fois dans ses propres embuscades, il se décida à attaquer de
+front.
+
+--Au diable! dit-il, vous seriez capable d'en revendre à tous les juges
+d'instruction du département; mais c'est assez de charades comme ça, ma
+chère: je vous répète que le grand Guillaume est au _Petit-Poitou_, que
+nous le cherchons et que vous venez de lui parler.
+
+--Ainsi tout ce que vous avez dit était des menteries! s'écria la
+paysanne.
+
+--On vous demande où vous avez laissé Guillaume, interrompit le
+brigadier.
+
+Mais _Loubette_ paraissait indignée.
+
+--Voilà qui est glorieux! dit-elle; tromper une pauvre fille, pour
+qu'elle soit dommageable à son propre frère!
+
+--Tonnerre! vous ne voulez donc pas répondre? dit Durand impatienté.
+
+--Non! répliqua la cabanière avec énergie; puisque vous me tendez des
+piéges, je n'ouvrirai plus la bouche; on me hacherait menu comme balle
+d'avoine plutôt que de me faire dire un mot.
+
+--Nous perdons notre temps avec ces chouans-là, s'écria Durand, le père
+est un sournois et la fille une _dessallée_[1]; vite, deux hommes ici
+pour garder la case, pendant que tu viendras avec moi battre l'estrade
+vers le grand canal.
+
+[Note 1: Rusée.]
+
+Il avait regagné la porte; je le suivis. La nuit était étoilée; mais de
+grands nuages passaient par instants et amenaient des alternatives
+d'ombre et de lumière. Lorsque nous sortîmes, tout était plongé dans
+l'obscurité. Le brigadier appela deux hommes qui veillaient en dehors et
+commença à leur donner ses instructions à voix basse, mais il ne tarda
+pas à s'interrompre; la brise venait d'apporter jusqu'à nous un bruit
+que je ne reconnus point d'abord.
+
+--On dirait une niole qui passe sur le grand canal, fit observer un des
+gendarmes.
+
+Tout le monde prêta l'oreille. Le clapotement des eaux refoulées par la
+petite barque devenait moins confus. Dans ce moment, son conducteur se
+mit à fredonner la chanson du _retour des noces_. Quoique la voix me
+parût avinée, je la reconnus; c'était celle de Nivôse Bérard. Les vers
+de la mélancolique ballade nous arrivaient si nettement, que le _coureur
+de bois_ était évidemment près d'aborder. Son chant continuait avec la
+même expression d'insouciance, lorsqu'il s'éteignit tout-à-coup. Il y
+eut un silence de quelques secondes, puis nous entendîmes un cri sourd,
+un bruit de pas précipités, et _Fait-Tout_ vint tomber au milieu de nous
+chancelant et hors d'haleine.
+
+--C'est la jambe de bois! s'écria le brigadier surpris; comment diable
+se trouve-t-il ici à cette heure? D'où viens-tu, vagabond, et que
+t'est-il arrivé?
+
+Nivôse voulut répondre, mais l'ivresse et la peur enchaînaient sa
+langue: à demi renversé sur le banc placé près du seuil de la cabane, il
+tendait les mains vers le massif de saules du grand canal, en bégayant
+des mots entrecoupés.
+
+--Comprenez-vous ce qu'il veut dire? demanda Durand à ses hommes.
+
+--Le pauvre diable n'a plus sa raison, reprit le gendarme qui avait déjà
+parlé.
+
+--Je vous dis.... balbutia _Fait-Tout_, que je l'ai vue, j'en suis
+sûr.... je l'ai vue.
+
+Et me saisissant la main:
+
+--C'est là, dit-il, comme j'abordais.... elle est sortie du milieu des
+roseaux.... et elle a filé sous les arbres!
+
+--Mais qui? quoi? s'écria le brigadier impatienté.
+
+--Eh bien, elle! murmura _Fait-Tout_, dont la voix devient encore plus
+basse, la _niole d'angoisse_!
+
+Les gendarmes firent un mouvement de surprise; Durand haussa les
+épaules.
+
+--Il aura aperçu un rayon de lune qui glissait sur l'eau! reprit-il.
+
+Mais le coureur de bois insista.
+
+--Je vous dis qu'elle a passé tout près de moi, et, comme je ne rangeais
+pas ma barque, j'ai entendu une voix répéter: _Tourne ou je te
+retourne!_
+
+--Alors, tu as vu le _tousseux jaune_? demanda Durand d'un ton railleur.
+
+--J'ai aperçu le mort qu'il emportait.
+
+--Un mort?
+
+--Sa tête pendait à l'avant de la niole et traînait dans les joncs.
+
+--Allons, ivrogne! dis que tu as eu peur, interrompit le brigadier.
+
+--Non! s'écria le coureur de bois; au premier instant, l'eau-de-vie m'a
+soutenu le coeur, et la preuve, c'est que je lui ai parlé.
+
+--Au conducteur de la _niole d'angoisse_?
+
+--Je lui ai demandé tout haut: _Mâle ou femelle, qui emmènes-tu!_
+
+--Et il t'a répondu?
+
+--Il m'a répondu: _J'emmène le grand Guillaume!_
+
+Le cabanier, qui était accouru sur le seuil, poussa un cri; mais la
+_Loubette_ resta immobile. Durand ne parut nullement ébranlé par
+l'accent de conviction de Bérard.
+
+--Nous sommes encore pas mal innocents d'écouter ici ce père la Soif,
+dit-il; pendant ce temps-là, notre conscrit se donne de l'air. Vite, les
+enfants, préparez les armes et commençons la chasse!
+
+Nous entendîmes craquer les batteries des carabines, puis les gendarmes
+s'avancèrent avec leur chef dans la direction du grand canal.
+
+Nous les suivîmes tous par un mouvement involontaire; Bérard lui-même se
+laissa entraîner, en protestant toutefois que nous courions à notre
+perte. Le brigadier arriva le premier au massif de saules. Le canal,
+plongé dans la nuit, formait un large sillon noir que tachetaient, de
+loin en loin, les touffes de plantes aquatiques. Durand se retourna en
+ricanant:
+
+--Eh bien! où est donc sa _niole blanche_? demanda-t-il.
+
+--Regardez! cria _Fait-Tout_, qui nous montrait l'embouchure de
+l'_étier_.
+
+Tous les yeux se fixèrent en même temps sur le point indiqué: en avant,
+d'un jet de clarté stellaire qui argentait les eaux, une forme vague
+glissait légèrement dans l'obscurité; elle atteignit bientôt la ligne
+lumineuse, et nous reconnûmes une petite barque recouverte de blanc.
+
+Cette fois le brigadier parut céder au saisissement général.
+
+--C'est elle! c'est la _niole d'angoisse_! répétèrent plusieurs voix.
+
+--Elle rentre dans le grand _étier_, dit Jérôme.
+
+--Mais elle nous a laissé auparavant son chargement, acheva Fait-Tout.
+
+Il désignait du doigt un petit atterrissement qui, jusqu'alors, avait
+été caché par la berge; nous nous penchâmes tous à la fois, et nous
+aperçûmes le cadavre d'un noyé.
+
+Il était couché au milieu des broussailles, la face contre terre et les
+deux bras étendus. Les gendarmes descendirent jusqu'à lui, le dégagèrent
+des repoussés de frêne, et, l'enlevant avec effort, le déposèrent sur le
+bord du canal. La _Loubette_, qui les avait aidés, se mit alors à genoux
+près du mort pour le mieux examiner. Le long séjour sous les eaux avait
+rendu le visage méconnaissable, mais les vêtements semblaient être ceux
+du réfractaire; enfin, une bague, que l'on retrouva à la main gauche,
+dissipa tous les doutes: c'était l'anneau de promesse dont m'avait parlé
+le cabanier, on y lisait distinctement les noms de Guillaume et de
+Lousa!
+
+Le corps du noyé fut porté à la cabane, et on le déposa dans un petit
+appentis fermé attenant au logis d'habitation. Le hasard ayant appris au
+brigadier Durand que j'avais quelques notions de médecine, il me pria de
+dresser procès-verbal. Il fallait, pour cela, procéder à l'examen du
+cadavre, afin d'en connaître l'état et de constater la cause du décès.
+Cependant les deux gendarmes, qui étaient retournés à Chaillé, avaient
+répandu le bruit de ce qui venait d'arriver. Malgré la nuit, on accourut
+bientôt du voisinage pour voir le mort.
+
+On sait que tout événement qui réunit des paysans est pour eux
+l'occasion de manger et de boire. Les traditions d'hospitalité ne leur
+permettent pas de recevoir ceux qui viennent prendre part à la douleur
+ou à la joie de la famille sans offrir le pain et le vin, ces deux
+antiques symboles d'alliance. La _Loubette_ couvrit, en conséquence, la
+table de tout ce qui pouvait être offert, et Jérôme se chargea de faire
+les honneurs de la maison. Il accueillait tout le monde avec de
+bruyantes lamentations. Aux plaintes des visiteurs sur le sort de son
+fils, il répondait par des plaintes sur son propre sort. Qu'allait
+devenir la cabane, gouvernée par une coiffe et par deux bras vieillis?
+Tôt ou tard on le verrait infailliblement réduit aux haillons des
+chercheurs d'aumône, et par malheur, on n'était plus au temps de la
+grande soeur de la sagesse, qui _demandait à Dieu de devenir étoffe,
+pour vêtir les pauvres gens_[2]. Tous ces gémissements étaient
+entrecoupés de libations qui me parurent en adoucir sensiblement
+l'amertume. Comme tous les paysans, le cabanier, qui ne se mettait que
+rarement en dépense, voulait au moins profiter de celle qu'il ne pouvait
+éviter, et il buvait seul autant que tous les visiteurs.
+
+[Note 2: Ces paroles sont historiques; elles furent prononcées par
+la soeur Marie-Louise, qui fonda la maison des _Filles de la Sagesse_,
+à Saint-Laurent (Vendée).]
+
+Quant à la _Loubette_, après avoir mis le couvert, elle était sortie et
+avait d'abord rôdé quelque temps autour des gendarmes groupés au dehors.
+Son attitude et son expression me surprirent. Ses larmes coulaient, mais
+sans les éclats ordinaires aux douleurs campagnardes; c'était plutôt une
+angoisse agitée qu'entrecoupaient des tressaillements nerveux. Elle se
+dirigea bientôt vers l'appentis où l'on avait déposé les restes de son
+frère. Ceux-ci avaient été recouverts d'un drap roux en toile de
+chanvre, et on avait allumé aux pieds deux chandelles de résine. Tous
+les arrivants venaient pour regarder le mort; mais la _Loubette_, assise
+à terre sur le seuil, la figure cachée sur ses genoux, barrait la porte
+et ne permettait à personne d'entrer. Cependant, à la voix du vieux
+Jacques, elle tressaillit et releva la tête.
+
+Le grand berger était debout devant l'appentis, contemplant cette forme
+humaine à jamais immobile qui se dessinait dans l'obscurité. Il tenait
+des deux mains son chapeau appuyé sur sa poitrine, ses longs cheveux
+gris tombaient sur ses épaules, et un pli douloureux crispait son front
+tanné.
+
+--Voilà donc ce qu'on gagne à vieillir! dit-il, en ayant l'air de penser
+tout haut plutôt que de s'adresser à quelqu'un; ceux qu'on a vu naître
+sont étendus sur les tréteaux, et la fille de la maison pleure à la
+porte!
+
+--Dieu essaie notre coeur, vieux Jacques! dit la _Loubette_, qui
+laissait échapper quelques larmes.
+
+Le berger remua la tête.
+
+--Oui, dit-il doucement. Je sais qu'on ne peut pas lui demander compte;
+mais il y a des fois où il est dur de se soumettre!.... Et c'est donc
+vrai qu'on ne sait pas comment la chose est arrivée?
+
+--On ne sait rien, dit la jeune fille.
+
+Jacques regarda le cadavre quelque temps en silence.
+
+--On dit toujours du bien de ceux qui sont partis pour l'éternité,
+reprit-il enfin; mais quand celui-ci était vivant, on en parlait déjà
+comme d'un mort. Où est l'homme qui serait capable, dans tout le Marais,
+de lui reprocher une mauvaise action ou seulement un mauvais mot? Sa
+présence riait à tout le monde, et quand il vous avait dit bonjour en
+passant, on se croyait plus riche.
+
+--Ça n'a pas empêché le malheur de venir, objecta sourdement la
+_Loubette_.
+
+--Qui aurait pu penser que le vieux Jacques le mettrait en terre? reprit
+le berger revenant toujours à son étonnement douloureux; qui l'aurait
+dit, quand il courait avec mes moutons dans la pâture, quand je lui
+faisais des sifflets de frêne, quand il me lisait l'histoire de la
+grande guerre au coin d'un fossé?
+
+Le vieillard s'arrêta. Cette énumération de souvenirs avait fait grandir
+son émotion, deux petites larmes, les dernières, à ce qu'il semblait,
+d'une source depuis longtemps tarie, glissèrent lentement le long de ses
+joues. La _Loubette_ parut très troublée.
+
+--Taisez-vous, vieux Jacques, dit-elle très bas et sans regarder le
+grand berger, vos paroles sont comme un couteau qui entre dans le
+coeur; pourquoi rendre la peine plus lourde en rappelant la joie?
+
+--Ce que vous dites, c'est la raison, ma fille, reprit le paysan déjà
+remis; aussi voilà qui est fini, je ne parlerai plus; seulement vous
+laisserez bien le grand berger voir une dernière fois le fils de la
+maison?
+
+Il avait fait un mouvement pour franchir le seuil de l'appentis; la
+_Loubette_ parut hésiter, et ne se rangea qu'avec une visible
+répugnance.
+
+--Faites vite, Jacques, dit-elle, ou tout le monde viendra troubler la
+tranquillité des morts.
+
+Le grand berger entra en se signant. Dans ce moment la _flandrine_, qui
+était derrière lui et à laquelle on n'avait point pris garde
+jusqu'alors, voulut le suivre malgré _Loubette_.
+
+--Laissez, dit le vieillard en se retournant vers la jeune fille, la
+_Bien-Gagnée_ a droit de voir son ancien maître.
+
+Et s'adressant à la brebis:
+
+--Comment n'as-tu pas senti le malheur venir sur nous? dit-il avec un
+ton de tristesse et de reproche; le bon Dieu t'aurait-il retiré ton
+instinct, ou bien as-tu oublié Guillaume?
+
+La _flandrine_ redressa la tête à ce nom, et regarda le berger avec une
+intelligence singulière. Le vieux Jacques s'approcha alors du cadavre,
+souleva le drap mortuaire, et s'adressant à la brebis:
+
+--Viens, la _Bien-Gagnée_, reprit-il, et prouve que tu as reçu le don;
+reconnais tes morts!
+
+La brebis s'approcha lentement, tourna autour du noyé, passa la langue
+sur une de ses mains, puis s'éloigna avec indifférence, et sortit de
+l'appentis.
+
+Le grand berger parut stupéfait. Il regarda le visage défiguré du
+cadavre, laissa retomber le suaire, et, tournant la tête:
+
+--Allons, murmura-t-il, l'animal et l'homme se ressemblent; ils oublient
+les absents et ils abandonnent les morts.
+
+Il s'agenouilla alors près des tréteaux, fit une courte prière, puis se
+signa de nouveau, et sortit en silence.
+
+Je n'avais pu me livrer encore à l'examen nécessaire pour la rédaction
+du procès-verbal demandé par le brigadier. Je profitai du moment où la
+_Loubette_ s'éloignait avec Jacques pour y procéder. Les gendarmes
+avaient rejoint Jérôme et buvaient dans la cabane; j'appelai
+_Fait-Tout_, qui était à peu près dégrisé et ne fit aucune difficulté
+pour me venir en aide. Sûr désormais de n'avoir affaire qu'à un cadavre,
+il se mit à le dépouiller avec une rapidité et une adresse que
+l'expérience seule pouvait donner. J'appris, en effet, qu'il fallait
+ajouter cette industrie à toutes celles qu'il exerçait déjà. Le coureur
+de bois ensevelissait les _morts de malheur_! c'est le nom donné, dans
+nos campagnes, à ceux qu'un coup subit a frappés. Surpris dans les
+erreurs de la vie sans avoir eu le temps de les expier, ils laissent un
+doute funeste sur le sort de leur âme, et, d'après le préjugé populaire,
+la plupart appartient à l'enfer. Aussi les mains pieuses qui cousent le
+suaire des pécheurs absous ne s'offrent-elles point pour eux: il faut
+appeler un des mercenaires désignés par le nom flétrissant
+_d'ensevelisseurs des damnés_. Bien souvent même l'église refuse
+d'ouvrir ses portes à celui qu'elle n'a pas réconcilié, ou, si elle le
+reçoit, elle ne lui accorde que ses moindres honneurs et ses plus
+courtes prières. Cette espèce de réprobation grandit surtout quand la
+fin a été visiblement violente: meurtre ou suicide, on soupçonne un
+crime, et il semble que le sang du cadavre souille la mémoire du mort.
+
+Tout en déshabillant le noyé, Bérard m'avait remis sur la voie de ces
+préventions populaires.
+
+--Si c'était Sauvage le _Bien-Nommé_, dit-il, on l'enterrerait sans
+messe à l'entrée du cimetière; mais, pour un réfractaire, M. le curé n'y
+regardera que d'un oeil. Ils n'avaient pas moins raison quand ils
+disaient à Marans que le mauvais vent soufflait sur le _Petit-Poitou_.
+Voilà deux _gas_ couchés sous l'eau en moins d'un mois. Pour Sauvage, je
+ne dis rien, il buvait jusqu'à se noyer l'esprit, et il n'avait ni force
+ni vaillantise; mais celui-ci n'a jamais vu double: il nageait comme une
+brème, et je l'ai vu abattre un taureau par les cornes.
+
+Le cadavre que nous avions sous les yeux était loin d'annoncer une
+pareille vigueur, et j'en fis l'observation.
+
+--C'est ce que je me disais tout en vous parlant, reprit le coureur de
+bois étonné; j'aurais juré que le grand Guillaume était plus membru et
+mieux en point.
+
+Je lui fis remarquer les jambes grêles du mort, ses mains allongées et
+ses épaules étroites.
+
+--Faut voir les bras, dit-il en les dégageant de leur dernier vêtement.
+
+Mais il s'arrêta tout à coup, se pencha vivement vers le cadavre, et se
+récria.
+
+--Qu'y a-t-il? demandai-je.
+
+--Ce qu'il y a, reprit _Fait-Tout_; regardez-moi là, sur l'avant-bras;
+qu'est-ce que vous voyez, dites?
+
+--Un tatouage.
+
+--Qui représente?
+
+--Mais... _un autel... une croix... une fleur de lis.._
+
+--Le _grand jeu_ avec ma marque, à preuve que c'est moi qui l'ai piqué!
+Mais, comme avant le _Fier-Gas_, il n'y avait qu'un autre à l'avoir dans
+le pays, je dis que ceci n'est pas le corps du grand Guillaume.
+
+--Et de qui donc?
+
+--De Sauvage le _Bien-Nommé_.
+
+Il fut interrompu par un cri sourd. Nous nous retournâmes; la _Loubette_
+était à la porte de l'appentis, pâle, la tête droite et la main en
+avant.
+
+--Arrive! arrive! et essuie tes yeux, cria _Fait-Tout_, ton frère n'est
+pas trépassé.
+
+--Taisez-vous, sur votre salut! dit la jeune fille en refermant vivement
+la porte. Qu'est-ce que vous êtes venu faire ici, et qui vous a permis
+de toucher aux morts?
+
+--Qui? répliqua Bérard, surpris du ton de la paysanne; foi de Dieu! tu
+n'as qu'à demander à Monsieur.
+
+La _Loubette_ me regarda; je lui expliquai la mission dont j'avais été
+chargé par le brigadier.
+
+--Au fait, il ne sait encore rien, interrompit _Nivôse_, je vas lui
+annoncer le changement.
+
+Il voulut sortir; la cabanière lui barra le passage.
+
+--Quel bien ça vous fait-il de le lui dire? reprit-elle d'une voix basse
+et vibrante; c'est-il donc pour qu'ils recommencent à fouiller tous les
+buissons avec leurs sabres et leurs fusils? Ne savez-vous pas qu'un
+réfractaire est comme le loup du bois? Tant qu'on le sait debout, on
+travaille à avoir sa peau. Laissez clouer ce mort-ci entre quatre
+planches, afin de donner un peu de repos aux vivants.
+
+--Ainsi, tu savais que ce n'était pas le corps du _Triste-Gas_? dit
+_Fait-Tout_.
+
+--Et votre frère est au _Petit-Poitou_? ajoutai-je.
+
+Elle poussa la barre de bois qui fermait la porte; puis nous regardant
+en face:
+
+--Eh bien! oui, dit-elle, avec une résolution subite; mais, si vous êtes
+des hommes et des chrétiens, vous vous tairez. Voilà treize mois que le
+grand Guillaume était hors du pays et en sûreté, comme je pouvais
+croire; mais le chagrin l'a pris, et il est revenu. _Fait-Tout_ sait
+bien pourquoi.
+
+--Pour la Lousa, dit celui-ci.
+
+--Pour elle! reprit la paysanne d'un accent de rancune. A l'ordinaire,
+on guérit d'une amitié, quand il n'y a plus d'espoir; mais lui, il est
+sous un mauvais charme et son esprit reste malade malgré tout.
+
+--Vous l'avez donc vu? demandai-je.
+
+--Pendant le souper: Monsieur se rappelle ce cri de _tire-arrache_ qui a
+étonné mon père?
+
+--C'était un signal....
+
+--Qui m'a averti que Guillaume était arrivé, et de fait il m'attendait
+près du grand canal avec le corps du _Bien-Nommé_, qu'il avait rencontré
+sous sa perche en traversant l'_étier_.
+
+--C'est alors, sans doute, qu'il a eu l'idée de donner le change à ceux
+qui le cherchaient en mettant au noyé sa bague et ses habits.
+
+--Et en couvrant sa niole d'un linceul blanc.
+
+--Par ainsi, c'était une menterie! s'écria _Fait-Tout_, visiblement
+partagé entre une indignation sincère et la honte d'avoir été pris pour
+dupe; c'est lui qui m'a dit les mauvaises paroles! il n'a pas eu peur de
+jouer avec la mort! Eh bien! par mon baptême, la mort aura son tour!
+
+--Je le lui ai dit, murmura la _Loubette_ en baissant la tête; mais
+Guillaume est un coeur mauhardi qui ne croit pas ce que les mères
+apprennent aux enfants du pays.
+
+--Puisqu'il a besoin d'un exemple, le bon Dieu le lui donnera, reprit
+Nivôse avec une certaine aigreur, et voilà qu'il commence en faisant
+reconnaître sa feintise.
+
+--Vous n'êtes toujours que deux à le savoir, fit observer vivement la
+_Loubette_, et Monsieur n'est pas un traître.
+
+Je l'assurai de ma discrétion.
+
+--Alors _Fait-Tout_ n'a qu'à oublier ce qu'il a vu, et le secret restera
+sous l'herbe du cimetière, continua-t-elle en regardant mon compagnon;
+mais faut avouer franchement ses intentions.
+
+--Est-ce que j'ai dit que je voulais parler? répliqua Bérard avec
+humeur.
+
+--Mais vous n'avez pas promis de vous taire, objecta la _Loubette_.
+
+--Faut avoir confiance dans les gens, reprit sournoisement le coureur.
+
+La jeune fille le regarda en face; un flot de sang était monté à sa joue
+blafarde, et son oeil, plus ouvert, avait une sorte de rayonnement.
+
+--Prenez garde à ce que vous allez faire, coureur, dit-elle lentement;
+suivant votre choix, vous pourrez avoir ici, pour le reste de votre vie,
+de grands amis ou de vrais ennemis. Dans le moment présent, je ne vous
+veux que du bien; mais si vous faites le moindre tort à Guillaume, aussi
+vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je mettrai tout mon courage à vous
+préparer du mal, et vous regretterez jusqu'aux larmes d'avoir mis du
+chagrin sur ma route. Je vous dis ça, vous le voyez, sans colère, mais
+c'est un engagement que je prends, et vous pouvez demander dans le pays
+si j'ai jamais faussé mes promesses.
+
+Il y avait dans l'accent de la paysanne une telle puissance de
+sincérité, que _Fait-Tout_ en fut visiblement troublé; cependant il
+affecta d'en rire.
+
+--Eh bien! quoi donc on se fâche? dit-il ironiquement; voila les femmes
+qui veulent me faire peur de leurs langues! Eh! eh! eh! impossible, ma
+fille, je suis trop habitué à la chasse des vipères. Aussi mets-toi bien
+dans l'esprit que si je me tais, ce ne sera point par crainte, mais par
+pure amitié..... d'autant que j'y perdrai un bon profit.
+
+La _Loubette_ parut étonnée.
+
+--Eh oui! un bon profit, répéta Bérard; il n'y a pas que toi qui
+t'intéresses à celui qui est là. Voilà-t-il pas six semaines que la
+famille du _Bien-Nommé_ le cherche pour mettre son pauvre corps en terre
+sainte? Celui qui le lui apporterait pourrait être sûr d'être traité
+avec politesse.
+
+L'expression donnée à ce dernier mot ne pouvait laisser de doute sur sa
+signification.
+
+--Les parents du _Bien-Nommé_ ne sont pas plus riches que les Blaisot,
+répliqua la fille du cabanier, qui comprit où tendait le coureur de
+bois.
+
+--Mais peut-être bien qu'ils sont plus généreux? dit _Fait-Tout_ en
+clignant de l'oeil.
+
+--C'est à savoir; pour payer un service, il faut d'abord qu'il ait été
+rendu.
+
+--On peut toujours convenir du prix, objecta effrontément Bérard.
+
+--Non pas ici, interrompis-je, en prêtant l'oreille, car j'entends le
+sabre et les éperons des gendarmes.
+
+--Venez dehors, nous causerons, dit vivement la _Loubette_.
+
+Et rouvrant la porte, elle sortit avec Bérard.
+
+Je me hâtai d'achever mon procès-verbal que je remis au brigadier. Il
+repartit aussitôt, emmenant Jérôme qui, bien qu'un peu étourdi par les
+toasts de condoléance auxquels il avait dû répondre, gardait sa prudence
+ordinaire, et voulait faire lui-même sa déclaration à l'autorité. Les
+voisins s'étaient déjà retirés; je me trouvais seul dans la cabane au
+moment où la _Loubette_ et le coureur rentrèrent. Tous deux s'étaient
+mis complétement d'accord. Le coureur, qui se préparait à ensevelir le
+noyé, venait chercher une _bouteille de dur_ pour combattre le
+brouillard de la nuit.
+
+Resté seul avec la jeune fille, j'allais l'interroger sur le grand
+Guillaume, quand je la vis courir à une porte de derrière qu'elle ouvrit
+avec précaution, elle avança la tête au dehors, sembla fouiller du
+regard tout l'enclos, prêta un instant l'oreille, et finit par pousser
+ce cri plaintif de la chouette, rendu sinistre par tant de sanglants
+souvenirs. J'entendis bientôt des pas; la _Loubette_ disparut un
+instant, échangea quelques paroles à voix basse, puis rentra avec un
+jeune paysan que je reconnus au premier coup d'oeil pour son frère:
+c'était les mêmes traits, mais avec plus de netteté et de finesse. La
+physionomie, restée confuse chez la soeur, s'était, chez le frère,
+éclaircie et achevée. En les voyant à la fois, on avait, pour ainsi
+dire, l'ébauche et la statue.
+
+A mon aspect, le jeune Poitevin s'était involontairement arrêté.
+
+--N'ayez pas peur, Guillaume, dit la _Loubette_, Monsieur ne vous veut
+que du bien, et il est capable de vous donner un bon conseil.
+
+--Il sera reçu en grande révérence, dit le paysan, qui se découvrit.
+
+Je l'assurai de mes bonnes intentions et lui expliquai très brièvement
+comment j'étais venu pour lui au _Petit-Poitou_. Il parut faire effort
+pour m'écouter; mais ses yeux, qui allaient d'un objet à l'autre,
+trahissaient sa distraction. Je m'interrompis brusquement.
+
+--Pardon, excuse, Monsieur, dit Guillaume, qui parut craindre de m'avoir
+blessé; mais voilà si longtemps que j'étais entré ici, que, malgré moi,
+je regarde si tout est à son ancienne place. Vous savez, on aime les
+endroits qu'on a connus tout petit; surtout quand on revient... et qu'il
+faut repartir, car on ne doit plus me voir par ici, maintenant qu'on va
+me croire au cimetière!
+
+Je voulus lui faire entrevoir les sérieuses conséquences de cette ruse,
+qui, en le rangeant parmi les morts, lui enlevait son nom, ses droits et
+toute possibilité de retour au pays; mais, à ce dernier mot, il
+m'interrompit.
+
+--C'est ce qu'il faut! dit-il vivement; tant qu'il y aurait eu moyen de
+revenir, j'aurais voulu revoir la cabane, tandis qu'à cette heure tout
+est dit. Quand le prêtre aura chanté le _de profundis_, il ne restera
+plus de _grand Guillaume_. Il y avait comme un courant qui m'emportait
+par ici, fallait l'empêcher; quand on ne veut pas que les barques
+suivent le fil de l'eau, on les coule au fond: eh bien! moi, voilà que
+j'y suis.
+
+Il éclata d'un rire forcé; mais la _Loubette_ laissa échapper un
+gémissement; le jeune réfractaire se tourna vers elle.
+
+--N'ayez pas de regrets, pauvre fille, reprit-il avec beaucoup de
+douceur, le bon Dieu sait où il nous mène; remercions-le plutôt d'avoir
+bien voulu nous donner ce dernier moment.
+
+--Mettez-le donc à profit, reprit la paysanne avec une résignation
+naïve; vous avez grand besoin, Guillaume, buvez à votre soif et mangez à
+votre faim.
+
+Le jeune homme s'approcha de la table, qui était restée servie, et
+voulut s'asseoir sur le banc; mais sa soeur lui montra, à l'autre
+bout, un escabeau qui était évidemment sa place accoutumée. Elle prit au
+vaisselier une assiette particulière, une cuiller de bois sur laquelle
+le nom de son frère était grossièrement gravé, et lui présenta un pain
+de méteil encore entier. Avant de l'entamer, le paysan y traça une croix
+avec la pointe de son couteau.
+
+--C'est la première mouture du grain nouveau, fit observer la
+_Loubette_.
+
+--La première! répéta Guillaume, dont l'oeil brilla de cet orgueil du
+laboureur qui goûte aux prémices de la moisson; par mon baptême! il est
+gris comme lin et flaire la noisette. Dieu soit béni pour m'avoir fait
+manger encore une fois le blé de nos champs!
+
+Il se mit alors à souper avec un appétit que la jeune fille m'expliqua
+en m'apprenant qu'il était encore à jeun. Il ne s'arrêtait que pour me
+répondre de temps en temps ou pour interroger la _Loubette_. Ses
+questions roulaient presque toujours sur quelques détails de la ferme.
+Il s'informait de l'état de chaque pièce de terre, des semailles
+projetées, de son attelage favori, et, en parlant de ce rustique royaume
+qu'il avait autrefois gouverné, son regard s'animait, sa voix devenait
+plus haute, ses fortes mains s'étendaient comme s'il eût voulu saisir la
+charrue ou nouer le joug. Un bruit que nous crûmes entendre au dehors
+l'interrompit. La jeune fille courut à la porte, mais tout était désert
+et silencieux. Je parlai toutefois du retour probable de Jérôme et de la
+nécessité de l'éviter.
+
+--Monsieur a raison, dit le grand Guillaume, dont l'animation momentanée
+tomba aussitôt; je m'oublie ici, quand je devrais déjà être en route;
+faut qu'avant le jour j'aie assez marché pour ne plus trouver devant moi
+aucune figure de connaissance.
+
+Et ne pouvant retenir un soupir:
+
+--C'est dur, pas moins, ajouta-t-il, que le fils de la maison soit
+obligé de venir chez son père en se cachant comme un voleur; mais on
+doit se soumettre, personne n'a raison contre la volonté du bon Dieu.
+
+Il se leva lentement pour prendre son chapeau et son bâton; la
+_Loubette_ coupa à la miche un morceau de pain qu'elle mit en silence
+dans la poche de sa veste. Je dis alors que je comptais moi-même
+retourner à Marans sans plus tarder, et j'offris à Guillaume de le
+prendre dans ma carriole, en lui faisant observer que c'était le moyen
+le plus prompt et le plus sûr de sortir du Marais; il accepta avec un
+remercîment. Pendant ce temps, la _Loubette_ s'était retirée dans
+l'ombre; elle se tenait appuyée contre un meuble, et je l'entendais
+pleurer tout bas. Guillaume, qui la regardait à la dérobée, tournait son
+chapeau avec embarras; je compris que je gênais leurs adieux, et je
+sortis pour atteler le char-à-bancs.
+
+En passant devant l'appentis, j'aperçus _Fait-Tout_, qui achevait son
+oeuvre funèbre. La peur de l'humidité nocturne l'avait sans doute
+engagé à un emploi très fréquent du préservatif, car la bouteille
+d'eau-de-vie, placée devant une des chandelles de résine, me parut
+presque vide. Les traits du coureur avaient pris une expression encore
+plus joviale que d'habitude. Tout en donnant ses derniers soins au mort,
+il lui chantonnait une hymne d'église dont le latin me sembla
+singulièrement revu et corrigé au point de vue du patois vendéen.
+Trouvant commode et prudent d'éviter, pour le retour, la compagnie du
+chasseur de vipères, je le laissai à ses occupations. Le cheval fut
+bientôt mis à la carriole, et je rentrai pour avertir Guillaume.
+
+Sa soeur et lui étaient près du seuil, se tenant par la main. A ma
+vue, la _Loubette_ jeta ses bras autour du cou du jeune homme et éclata
+en sanglots. Je m'efforçai de la calmer par quelques paroles
+d'espérance; mais le réfractaire garda le silence. Après avoir rendu à
+la paysanne ses embrassements, il se dégagea très vite et sortit le
+premier. Lorsque nous fûmes dans le char-à-bancs, elle lui tendit encore
+la main; mais il ne fit, pour ainsi dire, que l'effleurer, saisit les
+rênes, et nous partîmes. La _Loubette_ nous suivit quelques instants en
+courant; mais Guillaume pressa le cheval, et elle ne tarda pas à
+disparaître derrière nous dans l'obscurité. Il respira alors fortement
+comme soulagé d'un fardeau, et me rendit les rênes. Arrivé à un pli de
+terrain que nous allions dépasser, il se retourna. Le toit de la cabane
+apparaissait au loin à travers la nuit. Il ôta son chapeau en signe
+d'adieu, croisa les bras sur sa poitrine, et nous continuâmes ainsi en
+silence jusqu'à l'entrée de Chaillé. Là seulement il releva la tête, et
+appuyant la main sur les rênes:
+
+--Faites excuse, Monsieur, dit-il d'un accent qui me parut altéré; il
+faut que je m'arrête ici, mais je ne veux point vous retarder; que Dieu
+vous donne un heureux voyage et qu'il vous bénisse pour votre bonté!
+
+--Vous avez quelqu'un à visiter? demandai-je.
+
+--Ce n'est pas quelqu'un, balbutia le réfractaire, c'est un endroit...
+
+--Et vous serez longtemps?
+
+--Assez seulement pour revoir... une maison!
+
+--Où est-elle?
+
+--Là bas, derrière l'église.
+
+Il me montrait une masure précédée d'un petit jardin enclos d'aubépines.
+
+--C'est la demeure de la Lousa? demandai-je en le regardant.
+
+Il tressaillit.
+
+--On a parlé d'elle à Monsieur? s'écria-t-il vivement; quand donc et qui
+cela? Ça ne peut pas être la _Loubette_! elle aurait perdu son âme
+plutôt que de me trahir.
+
+Je dis comment Jérôme m'avait tout raconté en soupant; mon compagnon fit
+un geste de dépit.
+
+--Je comprends! dit-il avec amertume; pour que les vieilles gens croient
+un secret bon à garder, il faut qu'il intéresse leur bourse. N'ayez pas
+peur que le maître de la cabane eût parlé, s'il eût fallu cacher une
+poche de _faux-sel_; mais, après tout, il n'y a pas d'affront, et
+puisque Monsieur sait la chose, il voudra bien m'arrêter ici.
+
+--A condition de veiller sur vous, repris-je; tout le monde vous connaît
+au bourg; vous pourriez faire quelque dangereuse rencontre; je ne veux
+point vous quitter.
+
+Guillaume hasarda quelques objections; mais j'y coupai court en lui
+rappelant qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Nous arrêtâmes la
+carriole près de l'église; il se dirigea vers la haie d'aubépines, y
+trouva une brèche qui lui était connue et entra dans le jardin. Je me
+hâtai d'attacher le cheval au mur du cimetière, afin de le suivre.
+
+Lorsque je franchis la haie, je l'aperçus sous une longue tonnelle de
+vigne qui partageait le jardin dans sa longueur. Il marchait lentement
+en regardant autour de lui, comme s'il eût voulu reconnaître les lieux.
+Arrivé à un rond-point où se dressait une table de planches brutes et
+des bancs grossiers, il s'arrêta un instant, il s'y était sans doute
+souvent assis avec la Lousa; c'était là, selon toute apparence, que l'on
+venait souper les soirs d'été, et les deux familles y avaient rompu le
+pain de promesse. Un peu plus loin, il fit une pause devant un petit
+parterre enlevé à la culture qui occupait tout le reste du jardin. On
+apercevait encore des bordures de buis enfouis sous les herbes parasites
+et quelques fleurs d'automne qui élevaient çà et là leurs tiges jaunies.
+Je pensai que ce devait être l'ouvrage de Guillaume, un souvenir de ses
+jours d'illusions et d'espérances, aujourd'hui abandonné comme les
+espérances et les illusions elles-mêmes. Le jeune homme passa outre:
+arrivé à une touffe de troënes sous laquelle deux ruches avaient été
+abritées, je crus l'entendre murmurer quelques mots; il parlait aux
+_avettes_, ces bonnes amis du logis, qui entendent tout ce qu'on leur
+dit, et partagent nos douleurs comme nos joies. Enfin il atteignit la
+maison, où tout semblait endormi. Après en avoir fait le tour, il
+s'arrêta devant une petite fenêtre du rez-de-chaussée qu'il regarda
+longtemps, s'assit sur les marches de la porte et cacha sa tête dans ses
+mains. J'attendis longtemps; mais, outre le danger de tout retard, il
+était à craindre qu'un trop long attendrissement n'enlevât au jeune
+homme le courage et la présence d'esprit dont il allait avoir besoin: je
+m'approchai donc doucement, et je lui rappelai la nécessité de se
+remettre en route. Il se releva sans faire aucune objection: il me
+semblait plutôt exalté qu'abattu.
+
+--Je suis prêt, dit-il d'un accent entrecoupé; maintenant que j'ai vu
+l'endroit, je repartirai content. La dernière fois que j'y suis venu,
+c'était en plein jour; les aubépines fleurissaient, on n'entendait que
+chants d'oiseaux; aujourd'hui il fait nuit, les fleurs sont mortes, les
+oiseaux se taisent: tout est changé ici comme dans ma vie; fasse le bon
+Dieu qu'il n'en soit pas de même pour elle!
+
+Il essuya ses larmes, fit deux ou trois pas, et se tourna de nouveau
+vers la petite fenêtre.
+
+--Ah! je m'en irais content, dit-il avec une sorte d'angoisse
+passionnée, oui, content, si je pouvais seulement connaître ce qu'elle
+dira demain, quand on sonnera mon enterrement! Qui sait si elle n'aura
+pas quelque regret, si elle ne pensera pas qu'elle y est pour quelque
+chose? Peut-être bien que la nuit prochaine elle ne dormira pas aussi
+bien que celle-ci.
+
+En ce moment, l'horloge du village sonna trois heures, je fis un geste
+pour inviter Guillaume à se hâter.
+
+--Je vous suis, Monsieur, reprit-il précipitamment; mais je veux qu'elle
+sache que je suis venu. J'aurais aimé lui rendre sa bague, s'il n'avait
+pas fallu la mettre au doigt du noyé. Heureusement il me reste ceci, ma
+marque y est; elle la reconnaîtra.
+
+Il avait dénoué de son cou une cravate de coton noir, qu'il attacha au
+châssis de la petite fenêtre. Comme il achevait, une voix de nouveau-né
+se fit entendre dans la maisonnette; Guillaume tressaillit.
+
+--Un enfant! s'écria-t-il en s'appuyant au mur; la _Loubette_ ne m'avait
+pas dit..... elle a un enfant!
+
+Je voulus l'emmener, mais il tremblait d'émotion et ne m'entendait plus.
+Il se dressa de nouveau jusqu'à la fenêtre en collant son visage contre
+les vitres que la lune éclairait. Il y était depuis un instant,
+lorsqu'un cri d'épouvante retentit à l'intérieur. Guillaume se rejeta en
+arrière.
+
+--Elle m'a vu, dit-il; partons, partons!
+
+Il s'était précipité vers la brèche; je le suivis, et quelques minutes
+après notre char-à-bancs roulait sur la route de Marans.
+
+En arrivant au _booth_ de Vix, le réfractaire descendit et prit congé de
+moi. Je lui avais offert, pendant le chemin, de l'emmener en Touraine au
+nouveau défrichement, et de l'établir, comme fermier, sous un nom
+d'emprunt; mais il avait refusé.
+
+--Je ne peux plus songer à vivre comme les autres, me répondit-il: pour
+tenir une ferme, il faut se marier, et je n'y ai pas le coeur; il faut
+travailler d'un esprit tranquille, et moi je serais toujours dans
+l'angoisse; à chaque bruit de pas, je croirais entendre venir les
+soldats. Merci de vos intentions, Monsieur, mais c'est trop tard. Il y a
+un an, j'étais une pierre bonne à bâtir; à cette heure je ne suis plus
+qu'un caillou fait pour rouler dans les eaux coulantes.
+
+--Mais qu'allez-vous devenir? demandai-je.
+
+--Le bon Dieu en décidera, me répondit-il avec réserve.
+
+--Et où allez-vous maintenant?
+
+--Chez des gens que je connais devers Talmont.
+
+Je lui tendis la main.
+
+--Allez donc, lui dis-je, et bonne chance! Peut-être que nous nous
+reverrons un jour.
+
+Il secoua la tête.
+
+--Ils disent dans le pays que celui sur qui on a chanté l'office des
+morts ne passe jamais l'année, répliqua-t-il avec un accent de sombre
+ironie.
+
+Et, sans attendre ma réponse, il salua et partit.
+
+Je ne doute point qu'on ne raconte encore dans le Marais, pour appuyer
+la croyance à la _niole blanche_ et aux apparitions, la manière dont fut
+découvert le noyé du _Petit-Poitou_, ainsi que sa visite nocturne à la
+Lousa. Quant au sort du jeune réfractaire, personne n'a pu m'en
+instruire; mais, le soulèvement tenté par la duchesse de Berry ayant eu
+lieu deux mois après mon départ, j'ai toujours pensé qu'il s'y était
+laissé entraîner, et qu'il avait péri dans quelque engagement contre les
+_bleus_.
+
+
+
+
+SIXIÈME RÉCIT.
+
+LE KACOUSS DE L'ARMOR.
+
+
+A l'ouest de l'Armor finistérien s'étend une longue pointe granitique,
+dont l'extrémité se bifurque et forme les deux presqu'îles de Kelern et
+de Crozon. La dernière de ces presqu'îles dessine un des côtés de la
+magnifique baie de Douarnenez, ce lac marin au fond duquel dort la
+mystérieuse cité du roi Gralon. On peut trouver des horizons moins
+monotones, des rocs aussi bouleversés, des terrains encore plus écorchés
+par la rafale; mais on chercherait vainement un site dont le caractère
+fût plus complet. Ce qui distingue le paysage qu'on découvre du haut de
+cette dune, c'est une harmonie indéfinissable; ce sont les falaises
+pierreuses le long desquelles coulent des traînées de bruyères en
+fleurs, les volées de goëlands gris tournoyant au dessus des enceintes
+druidiques, les linceuls d'algues fauves qui enveloppent les récifs et
+dont les plis flottent dans les remous; c'est le mélange de grèves,
+d'écumes, de débris de naufrages, et, par-dessus tout, cette respiration
+rauque de l'Océan dont les intermittences régulières semblent mesurer le
+temps. Ailleurs, l'aspect séduit par la variété, ici il impose par son
+unité: la même impression vous arrive par tous les sens, et cette
+impression a je ne sais quoi de fortifiant et d'austère. La brise de mer
+est d'une nature purifiante; comme l'air des montagnes, elle produit une
+sorte d'excitation salutaire; après l'avoir respirée, on se sent plus
+d'activité, plus d'initiative; la grandeur du spectacle réagit au dedans
+et communique à l'être intérieur son énergique gravité. J'éprouvais
+d'autant plus vivement cette impression, que je retrouvais les rudes
+paysages de la Bretagne après un long séjour dans l'énervante atmosphère
+des villes. Ce que je revoyais avait en quelque sorte pour moi le charme
+du souvenir et celui de la nouveauté. Je reconnaissais mes sensations
+d'autrefois, mais ravivées et plus entières.
+
+Après m'être arrêté au cap La Chèvre, je me dirigeais vers le nord en
+suivant le promontoire. J'avais passé Rostudel. J'apercevais en avant
+quelques arbres rabougris, et, derrière leur feuillage échevelé par la
+brise, le hameau de Kercolleorc'h, lorsque mon oeil s'arrêta, à
+gauche, sur une étroite oasis dont la verdure rayait la brande. C'était
+une petite ravine de quelques pas s'inclinant vers la baie et que
+vivifiait une source appauvrie par les chaleurs de juillet. Au plus
+profond de ce pli de terrain, quatre pierres brutes avaient été
+disposées de manière à former une sorte de fontaine que protégeaient
+quelques touffes de saules. Une jeune paysanne s'y trouvait assise, le
+bras appuyé sur sa cruche de terre de Cornouaille dont l'orifice était
+recouvert d'une toile fine et blanche. L'arrangement de son costume
+flétri témoignait d'un goût remarquable. La coiffe de toile rousse
+encadrait avec soin l'ovale un peu large de son visage, un petit
+mouchoir de cotonnade brune évasait gracieusement ses plis sur la nuque
+et enveloppait les épaules comme deux ailes; une jupe bordée de rouge
+retombait jusqu'au dessus de la cheville, et laissait voir deux pieds
+nus d'une forme parfaite et de la couleur du bronze florentin.
+
+Je m'étais arrêté pour la regarder; elle me salua d'un de ces bonjours
+cadencés qui donnent tant de grâce caressante au vieux langage celtique.
+Je m'approchai, attiré par la douceur de la voix et par la fraîcheur de
+la source. En me voyant essuyer mon front, la Rébecca armoricaine me
+demanda si je voulais boire, et, sur ma réponse affirmative, elle
+souleva la cruche en riant et approcha le goulot de mes lèvres. Comme je
+la remerciais à la manière bretonne en lui souhaitant la _bénédiction de
+Dieu_, le pas d'un cheval retentit au revers du coteau, et la silhouette
+d'un meunier se dessina au détour de la montée. C'était un homme jeune
+encore, à la mine ironique, et vêtu d'un habit de couleur opale qui
+dénonçait sa profession. Assis de côté sur ses sacs de farine, il
+cheminait en sifflant et battait la mesure, des deux pieds, contre le
+flanc de sa monture. Habitué à cette excitation régulière, l'animal n'y
+prenait point garde, et s'avançait d'un pas philosophique comme trop
+blasé sur les choses de ce monde pour s'émouvoir ni se hâter. Le nouveau
+venu salua la petite paysanne par son nom.
+
+--Que la Trinité nous aide! dit-il en riant; voici Dinorah qui tient
+auberge sur la lande pour les gentilshommes de passage.
+
+--Continuez votre chemin, Guiller _Trois-Bouches_, répondit Dinorah en
+riant; il n'y a ici que de l'eau de fontaine, et vos pareils n'aiment
+que l'_eau de feu_[3].
+
+[Note 3: Nom breton de l'eau-de-vie.]
+
+--Par ma conscience! mon chemin est le tien, reprit le meunier, car je
+porte les moutures à Kercolleorc'h.
+
+--Sauf ce que la sébille du moulin en aura retiré, dit la jeune fille
+malignement.
+
+Je souris de cette allusion connue des meuniers bretons, trop sujets à
+dîmer sur les grains qui leur sont confiés. Guiller hocha la tête.
+
+--Vous entendez la _langue de malice (gour lanchenn)_, dit-il en se
+tournant vers moi; je l'ai vue trop petite pour m'appeler par mon nom,
+et maintenant elle pourrait plaider contre un avocat. Que je sois damné
+si Dieu n'a pas donné aux femmes la parole qu'il a retirée au serpent!
+
+Dinorah se mit à rire.
+
+--Les plus faibles ont droit de se défendre, fit-elle observer; le ver
+de terre lui-même se redresse contre celui qui l'écrase.
+
+Guiller secoua la tête.
+
+--Oui, oui, continua-t-il ironiquement, la _petite sainte_ n'aime pas
+les curieux, et, comme les chiens de métairie, elle aboie de loin.
+
+--Les bons chiens n'aboient pas contre les honnêtes gens! objecta
+finement la paysanne.
+
+--Alors, dis-moi un peu, reprit le meunier, ce que font les chiens de
+Kercolleorc'h quand Beuzec-le-Noir passe devant ta porte!
+
+Dinorah ne répondit rien et rougit beaucoup; évidemment Guiller avait
+trouvé le point sensible. Il appuya avec une persistance qui prouvait la
+rancune, et plaisanta longuement la jeune fille sur son voisin Beuzec,
+qui me parut être un de ces favoris pour lesquels on avoue difficilement
+sa prédilection. Dinorah, d'abord troublée, recouvra bientôt sa présence
+d'esprit, et finit par répondre avec une vivacité acérée. Tous deux
+épuisèrent leur malignité dans ce duel de paroles. Guiller y mit
+l'entrain vulgaire des railleurs de profession, la jeune fille une
+dextérité nerveuse et hardie dans laquelle perçait quelquefois
+l'amertume. Le meunier parut céder le premier.
+
+--Sur mon baptême! le diable n'aurait pas avec elle le dernier mot,
+dit-il en me regardant; voici bien la preuve que ce qu'il y a de plus
+infatigable sur la terre, c'est la mauvaiseté d'une femme.
+
+--Vous mentez, dit vivement Dinorah: ce qu'il y a de plus infatigable,
+c'est la cravate d'un meunier.
+
+--Pourquoi cela? demandai-je.
+
+--Parce qu'au dire de la tradition, reprit la paysanne en riant, elle
+peut, sans se lasser, tenir toujours un coquin à la gorge.
+
+Guiller ne parut point se fâcher de l'application du proverbe populaire.
+
+--Allons, dit-il d'assez bonne grâce, la fille est bien instruite et
+connaît toutes les sentences de malice. Depuis que le froment a du son,
+les piqueurs de meules ont été exposés à la médisance et au péché. Il
+n'y a que les _petites saintes_ qui peuvent être filleules de la vierge
+Marie!
+
+La figure de Dinorah prit une expression sérieuse.
+
+--Ne riez pas des choses bénites, Guiller _Trois-bouches_, dit-elle
+presque sévèrement.
+
+--Que le _vieux Guillaume_[4] me brûle si je ris? répliqua ironiquement
+le meunier; tout le monde ne sait-il pas bien que tu as eu pour marraine
+la mère de Jésus?
+
+[Note 4: Nom que les Bretons donnent au diable, dans leurs
+plaisanteries.]
+
+--Assez! interrompit la paysanne visiblement scandalisée.
+
+Mais le meunier n'était pas homme à s'arrêter dans une revanche,
+d'autant plus qu'il avait rencontré mon regard qui l'interrogeait.
+
+--Monsieur ne connaît pas l'histoire! dit-il d'un ton narquois. C'était
+après la naissance de Dinorah; on l'avait conduite à l'église; le bedeau
+venait d'apporter la coquille de sel, et le recteur décrochait déjà son
+étole, quand on accourut dire que celle qui avait été choisie pour
+marraine venait de mourir. La chose parut un signe de malheur, ainsi que
+Monsieur peut croire, et on se demandait comment l'innocente serait
+baptisée; mais on vit tout à coup sortir de la chapelle de la Vierge une
+belle créature, vêtue de dentelles et de soie, qui se proposa pour tenir
+l'enfant, et qui, le baptême achevé, disparut sans qu'on ait pu savoir
+comment. Certaines gens ont dit que c'était une étrangère du haut pays
+venue pour voir la mer, et qui avait aidé, par hasard, à faire une
+chrétienne, mais ceux de Kercolleorc'h, qui ont plus d'esprit que le
+pauvre monde, ont assuré que c'était la vierge Marie elle-même, en
+raison de quoi ils ont appelé Dinorah la _petite sainte_.
+
+Je regardai la jeune fille, et je lui demandai si ceci n'était point un
+conte inventé par le meunier.
+
+--Guiller sait mentir, même quand il n'invente pas! répliqua-t-elle avec
+une brusquerie qui indiquait une conscience blessée; mais, après tout,
+sa moquerie ne peut rien changer dans ce que Dieu a voulu: pour rire des
+étoiles, on ne les fait pas tomber du ciel!
+
+A ces mots, elle doubla le pas malgré la cruche qu'elle portait sur sa
+tête, et nous devança dans le sentier, de manière à rompre l'entretien.
+Guiller me regarda de côté.
+
+--En voilà de la fierté! me dit-il ironiquement; la petite ne veut pas
+renoncer à avoir une marraine au-dessus du firmament.
+
+Je reportai les yeux avec curiosité sur Dinorah, qui continuait à
+marcher devant nous. Ce n'était point la première fois que j'entendais
+parler de ces créatures d'élection qu'un heureux hasard avait faites les
+protégées de quelque sublime patron. Je savais qu'en Bretagne, où la
+légende chrétienne s'est partout substituée à la mythologie gauloise, où
+la Vierge et les saints ont remplacé les fées de l'Armor, ces
+interventions surhumaines ne sont point aujourd'hui sans exemple.
+J'avais entendu citer la _fouacière_ de Saint-Matthieu, dont l'ange
+Gabriel pétrissait les pains azymes, et le pilote de l'île de Batz, à
+qui Jésus-Christ avait appris les paroles qui relèvent les navires en
+détresse; mais c'était la première fois que je voyais de mes yeux une de
+ces favorites du ciel. Bien que familiarisé depuis longtemps avec les
+inventions de la fantaisie populaire, j'avais quelque peine à entrer
+dans ce nouveau domaine, à prendre au sérieux la naïveté de cette foi
+qui me transportait en plein moyen-âge. Je contemplais tout surpris
+cette pauvre paysanne qui se croyait sincèrement filleule de la reine
+des anges, et qui sentait sur elle une bénédiction particulière. Cette
+persuasion avait, du reste, imprimé à toute sa personne un caractère de
+pureté plus digne et plus sereine; une fois averti, on en restait
+frappé. C'était la grâce de la jeunesse avec la fermeté de l'âge mûr et
+la placidité de la vieillesse. Sous cette enveloppe sans éclat, on
+devinait une flamme intérieure dont le reflet brillait doucement au fond
+de deux yeux couleur de mer. Je n'eus point le temps de demander au
+meunier de nouvelles explications: nous étions arrivés à une cabane de
+_gabarier_[5], que j'appris alors être celle du père de Dinorah. La
+maisonnette était de granit, couverte en ardoises, contre l'usage, et
+d'un aspect moins misérable que celles qui parsèment nos grèves. On
+avait profité d'une échancrure assez profonde du coteau pour ménager
+derrière la cabane un courtil bordé d'aubépines et de troënes. En avant
+s'ouvrait une petite crique pailletée de coquillages dont les débris
+nacrés étincelaient au soleil. A l'ouverture même de cette espèce de
+port, des filets séchaient sur le roc, et une barque était échouée; le
+gabarier dormait au pied du rocher, la face tournée vers le sable et le
+front appuyé sur ses deux bras repliés.
+
+[Note 5: Nom donné, en Bretagne, aux bateliers qui exploitent les
+produits maritimes, tels que varechs, galets, sables marins, etc.]
+
+--Voila Salaün qui récite la _prière de saint Lâche_, dit le meunier en
+me montrant le dormeur avec le manche de son fouet; ces fermiers de la
+mer sont les protégés de Dieu: tandis qu'ils dorment, la semaille se
+fait sous l'eau, leur moisson grandit, et, le jour venu, ils n'ont qu'à
+récolter. Je gage que le père Salaün fait maintenant quelque rêve royal!
+il voit entre deux eaux le grand congre aux yeux de perle ou le banc de
+sardines d'argent, et il engage son âme au diable pour avoir le filet
+qui prend tout. Nous arrivons tout juste pour sauver un chrétien de la
+damnation.
+
+A ces mots, il rapprocha ses deux mains réunies en forme de porte-voix,
+et poussa un de ces cris prolongés par lesquels les marins s'appellent
+sur mer. Le gabarier se secoua aussitôt et releva la tête. Guiller
+éclata de rire.
+
+--Eh bien! vieux marsouin, dit-il, tu vois que les gens de terre savent
+aussi parler, au besoin, ta langue marine.
+
+--J'ai cru que c'était un canonnier de marine qui me hélait, répliqua
+ironiquement Salaün, en faisant allusion à la maladresse proverbiale de
+ces derniers pour tout ce qui concerne les habitudes nautiques.
+
+--Allons, tout le monde sur le pont! reprit le meunier, qui continuait à
+parodier le langage du gaillard d'avant; j'apporte de quoi faire le
+biscuit.
+
+Il avait délié les cordes qui tenaient les sacs de mouture attachés sur
+le bât; Salaün vint l'aider. Je profitai du moment pour m'informer des
+moyens de visiter les belles grottes de Morgate; Salaün m'offrit sa
+barque, nous tombâmes d'accord du prix, et il fut convenu que nous
+partirions à la descente de la marée, qui était alors _étale_. En
+attendant, je gravis le rocher qui fermait au nord la petite crique, et
+le lac de Douarnenez m'apparut sous les lueurs déjà obliques du soleil.
+Les côtes brunes s'arrondissant autour des eaux bleues, çà et là
+empourprées par des rayons plus vifs ou moirées par de blanches lueurs,
+donnaient à la baie entière l'apparence d'un gigantesque coquillage aux
+bords rugueux et à l'intérieur irisé de nacre. On apercevait, de loin en
+loin, les voiles blanches des pêcheurs ou les voiles roses des
+_gabariers_ qui glissaient à l'horizon et allaient se noyer parmi les
+splendeurs du soir. Aucun bruit dans cette immense étendue, si ce n'est
+la rumeur de la mer et quelques bourdonnements d'insectes. L'odeur
+marine des algues arrivait jusqu'à moi mêlée aux parfums mielleux des
+troënes et à la senteur amère des genêts. Les pointes de Saint-Hernot,
+de Morgate et de Trebéron se dressaient successivement au nord comme des
+bastions géants; çà et là des hameaux tachetaient la lande.
+
+Après avoir longtemps promené les yeux sur ce merveilleux spectacle, je
+les abaissai vers la petite anse creusée à mes pieds. Le meunier et
+Salaün étaient rentrés; je n'apercevais plus que la gabare échouée, le
+cheval broutant les rares gazons marins qui veloutaient le roc, et
+quelques oiseaux de mer se jouant le long des anfractuosités. Mais
+bientôt Dinorah parut. Elle portait la quenouille de roseau passée à sa
+ceinture et tournait le fuseau en marchant; son tablier relevé se
+gonflait des grains de rebut que rejette le vanneur. Je la vis monter la
+petite colline qui aboutissait au rocher où je m'étais assis. Arrivée au
+sommet, elle regarda autour d'elle, leva la main comme si elle eût
+appelé aux quatre coins du ciel, et se mit à répéter je ne sais quel
+chant sans paroles et sans rhythme. Presqu'aussitôt des gazouillements
+lui répondirent, et une douzaine d'oiseaux s'élancèrent pour recevoir la
+pâture. Je voyais la jeune fille, dont la silhouette se découpait sur
+l'azur du ciel, semer le grain en chantant à demi-voix, tandis que les
+bouvreuils, les roitelets et les rouges-gorges, voletant alentour,
+l'enveloppaient dans leurs évolutions aériennes. Le tout, éclairé par
+les clartés du soir, formait un tableau rustique et charmant; on eût dit
+une de ces idylles en quelques vers telles que nous en a laissées la
+poésie sicilienne. Je voulus rejoindre la _petite sainte_, mais elle
+m'arrêta par un geste.
+
+--Si monsieur approche, les oiselets vont partir, dit-elle, en me les
+montrant qui tournaient déjà la tête d'un air inquiet et qui gonflaient
+leurs ailes.
+
+Je lui demandai comment elle avait pu les apprivoiser.
+
+--Comme toutes les créatures du bon Dieu, en leur montrant que je les
+aimais. Quand l'hiver vient et que la terre est gelée, je leur jette la
+graine sur le seuil, et, dans le temps des fleurs, ils s'en souviennent.
+
+En ce moment, le meunier et Salaün reparurent; le premier appela son
+cheval, qui jeta un regard de regret mélancolique sur les gazons marins,
+mais se résigna à obéir. A leur approche, les oiseaux de Dinorah
+s'envolèrent.
+
+--Voilà encore la _petite sainte_ qui fait l'aumône aux mendiants de
+l'air, dit Guiller en nous rejoignant; aurait-elle parmi eux quelque
+messager qui lui apporte des nouvelles de sa marraine?
+
+--Pourquoi non? répliqua le gabarier; si nos pères n'ont pas menti, il y
+a des oiseaux qui connaissent les routes dans _la mer d'en haut_, et qui
+peuvent porter une lettre aux bienheureux du paradis.
+
+--C'est donc le contraire de mon cheval, reprit le meunier, car il
+porte, de ce pas, de la mouture à un damné de l'enfer.
+
+--Vous allez à _la Pointe-du-Corbeau_? demanda Salaün.
+
+--Voir si le père du mal n'a pas encore emporté le vieux
+_Judok-Naufrage_.
+
+Ce dernier nom me frappa: de récentes recherches faites aux archives
+judiciaires de la marine me l'avaient fait rencontrer, et je me souvins
+alors avoir ouï dire que celui qui le portait devait habiter encore
+quelque point de nos côtes bretonnes. Mes questions à Salaün et au
+meunier dissipèrent bientôt tous mes doutes. L'habitant de la
+_Pointe-du-Corbeau_ était bien l'homme traduit en 1812 devant le
+tribunal maritime de Brest, sous l'accusation de crimes qu'on n'avait pu
+prouver, et renvoyé absous. Guiller lui apportait la mouture du mois, et
+s'inquiétait de savoir s'il le trouverait à sa cabane, quand le pêcheur
+lui dit:
+
+--Tu vas le savoir, car voici son fils, Beuzec-le-Noir.
+
+A ce nom, je me retournai vers le nouveau venu: c'était un jeune paysan,
+vêtu d'un costume de toile en lambeaux. Sa chevelure rousse lui tombait
+jusqu'au cou, et sa main droite serrait un bâton de houx noueux, tandis
+que la gauche retenait un bissac sur son épaule. On cherchait vainement
+dans ses traits le type calme et pur des Cambriens. Sa face élargie, son
+front déprimé, ses yeux enfoncés, ses dents aiguës, tout semblait
+accuser l'origine tartare; son visage et ses membres avaient pris sous
+le soleil une teinte foncée qu'échauffaient, au-dessous, quelques glacis
+rougeâtres; c'était ce qui l'avait fait appeler Beuzec-le-Noir. L'aspect
+de ce jeune homme avait je ne sais quoi de repoussant et de terrible.
+
+Beuzec avait ralenti le pas en nous apercevant, sans changer pourtant de
+direction. Dinorah, qui s'était retournée comme moi en l'entendant
+nommer, affectait maintenant de filer sans le regarder. L'oeil de
+Beuzec se fixait, au contraire, sur la jeune fille, et il me parut
+évident qu'il était tout à la fois attiré par elle et repoussé par nous.
+Guiller l'appela de loin avec la familiarité hardie qui lui semblait
+habituelle.
+
+--Arrive donc, coureur de sentiers! cria-t-il en remuant les bras; ne
+vois-tu pas qu'on veut te parler?
+
+Beuzec marcha encore plus lentement.
+
+--Il faudrait un bout de filin à trois noeuds pour lui faire
+comprendre le breton, objecta Salaün.
+
+Beuzec parut près de s'arrêter.
+
+--Le meunier veut savoir si Judok est chez lui, dit alors Dinorah sans
+lever les yeux et en continuant à filer.
+
+Le vagabond ne répondit pas immédiatement; il promena sur nous un regard
+scrutateur, puis répliqua:
+
+--Il n'y a que ceux qui viennent de la Pointe qui peuvent le savoir.
+
+--Et d'où viens-tu donc? demanda Salaün.
+
+--Parbleu! d'où il vient toujours, répondit Guiller, de la petite
+guerre. Ne voyez-vous pas qu'il a le bissac de picorée sur l'épaule?
+Qu'as-tu maraudé aujourd'hui, voyons, pupille du diable; fruit ou
+racine, chair ou poisson?
+
+Il fit un geste comme s'il eût voulu porter la main sur la besace; mais
+un éclair passa dans l'oeil du vagabond, et son bâton de houx se
+releva lentement.
+
+--Beuzec vient de la lande, dit la jeune fille en s'entremettant; je
+l'ai vu il y a une heure du côté des terriers.
+
+--Est-ce qu'il se serait mis à chasser comme les gentilshommes? demanda
+ironiquement Guiller.
+
+--Pourquoi donc pas? dit le vagabond avec humeur.
+
+--Et qu'as-tu fait de ton fusil et de ton chien? reprit le meunier.
+
+--Voici le fusil des coureurs de sentiers, répliqua Beuzec en montrant
+son bâton noueux, et j'ai là, dans mon bissac, le chien de chasse de
+_sainte misère_!
+
+A ces mots, il plongea la main dans la poche la plus profonde, et en
+retira un petit animal très vif, de couleur sale, aux yeux enflammés et
+le museau humide de sang.
+
+--Un furet! s'écria Salaün; je comprends à cette heure pourquoi les
+messieurs du manoir se plaignent de ne plus trouver de lapins dans la
+garenne; c'est toi qui les braconnes avec ta vermine.
+
+Beuzec éclata de rire.
+
+--Ah! nous savons les trouver, nous autres, reprit-il d'un accent de
+triomphe; _Jean qui tue_ m'en a encore étranglé quatre aujourd'hui;
+voyez!
+
+Et il retira de la seconde poche du bissac plusieurs jeunes lapins qui
+portaient au cou les traces de la dent du furet. Il nous les montra avec
+un rire féroce en les pressant du pouce et faisant couler le sang.
+
+Guiller lui demanda s'il voulait vendre son gibier.
+
+--Pas ici, répliqua-t-il; j'irai à Crozon, où l'aubergiste me l'achètera
+pour du _vin de feu_.
+
+Il avait repris les lapins; et allait les replonger dans sa besace; mais
+il se ravisa tout à coup, en saisit un, et le jeta sans rien dire devant
+Dinorah. Celle-ci le regarda comme si elle n'eût point compris.
+
+--C'est le plus beau, dit brusquement Beuzec, la _petite sainte_ peut le
+prendre.
+
+Salaün ne permit point à sa fille de répondre, et repoussa du pied le
+présent.
+
+--Emporte ta chasse, dit-il d'un ton rude, nous ne mangeons que le
+gibier pris par des chrétiens.
+
+Beuzec tressaillit et parut un instant déconcerté; mais il redressa
+bientôt la tête comme une vipère, fit entendre un de ces éclats de rire
+faux et stridents qui m'avaient déjà étonné, puis replaça le bissac sur
+son épaule sans répondre et disparut au penchant du promontoire.
+
+--Eh bien! et son lapin! dit Guiller, qui montra l'animal resté à terre.
+
+--Tu le lui rapporteras! répondit brusquement Salaün.
+
+Le meunier releva le gibier, qu'il examina avec un regard de convoitise
+friande.
+
+--Du diable si j'ai vos scrupules, maître Salaün, dit-il; l'animal est
+gras comme un nourrisson de neuf mois, et, arrangé au vin blanc, ça
+serait un mets royal; aussi j'ai grande envie d'accepter pour vous le
+cadeau.
+
+Et comme il vit que le pêcheur allait répliquer:
+
+--Au reste, nous nous arrangerons, moi et Beuzec, ajouta-t-il, vu que je
+vais le retrouver là-bas. Aucun de vous n'a de commission pour
+_Judok-Naufrage_?
+
+Je répondis que je désirais le voir, et que, si la barque pouvait venir
+me prendre à _la Pointe-du-Corbeau_, j'accompagnerais Guiller jusque
+chez le vieux naufrageur. Salaün parut éprouver quelque répugnance pour
+cet arrangement, qu'il finit pourtant par accepter. Après avoir pris
+congé de Dinorah, je partis avec le meunier.
+
+--Monsieur va voir un drôle de païen, dit celui-ci lorsque nous fûmes en
+route; dans le pays, on le croit donné au diable, et, à vrai dire, voilà
+bien longtemps qu'ils vivent en compérage. M'est avis que, si on mettait
+ses péchés à la file, il y aurait de quoi paver le chemin de Camaret à
+Crozon. Il a seul fait venir plus de navires à la côte depuis vingt
+années que tous les vents de _suroit_[6], et il a promené ses fausses
+balises et ses feux de tromperie depuis Loquirek jusqu'à Trevignon.
+
+[Note 6: Sud-ouest.]
+
+Je demandai si cet odieux métier l'avait enrichi.
+
+--C'est à savoir, dit Guiller; Judok vit à la Pointe comme un _chercheur
+de pain_[7], mais nul ne pourrait dire si sa pauvreté est un mensonge.
+Souvent Dieu vous punit du bien mal acquis en vous donnant l'avarice, et
+alors la richesse ressemble à une maladie intérieure qui vous ronge le
+coeur.
+
+[Note 7: _Klasker bara_, mendiant.]
+
+Nous traversions une campagne de plus en plus ravagée. A droite se
+dressait un encadrement de rochers qui nous cachait les flots; à gauche,
+l'oeil se perdait sur une bruyère desséchée: des blocs de quartz blanc
+perçaient, de loin en loin, le sol dépouillé, comme des ossements
+gigantesques exhumés par le vent de mer; enfin, au tournant d'un
+monticule, nous aperçûmes la hutte de Judok. Bâtie dans une fente, à la
+pointe d'une petite crique, elle se confondait presqu'avec les
+dentelures de granit du promontoire. Le toit, adossé à un rocher, était
+couvert d'algues marines retenues par d'énormes galets. La carcasse
+d'une tête de cheval se dressait à l'une des extrémités, tandis qu'à
+l'autre pendait une touffe de chanvre. Le meunier me la fit remarquer.
+
+--C'est son enseigne d'autrefois, me dit-il; le métier de noyeur
+d'hommes n'était que pour les grands jours; d'ordinaire il écorchait les
+bêtes mortes et filait des cordes. Aussi les vieux du pays ne le
+considèrent pas comme un chrétien, et disent que c'est un _kacouss_.
+
+J'avais déjà rencontré dans l'Arhès quelques restes de cette caste
+maudite, livrée aux mêmes industries que les parias de l'Inde et rejetée
+comme eux de la société commune. Assez nombreux autrefois pour avoir
+nécessité des dispositions particulières dans les ordonnances civiles et
+religieuses de la Bretagne, les _kacouss_ s'étaient longtemps cachés aux
+lieux les plus solitaires, repoussés par l'église elle-même, qui ne leur
+permettait d'entendre les offices qu'à la porte du temple, _sous les
+cloches_. Quant à leur origine, la tradition était multiple et douteuse:
+les uns les tenaient pour des _Gypsians_ ou Bohêmes, les autres pour des
+Juifs lépreux, quelques-uns pour des Sarrazins emmenés captifs à
+l'époque des croisades. Les ducs de Bretagne leur avaient d'abord
+interdit l'agriculture et le commerce; mais, au XVe siècle, voulant
+diminuer le nombre des mendiants, François II leur permit de prendre des
+fermes avec des baux de trois ans et de faire le trafic du fil ou du
+chanvre dans les lieux peu fréquentés. Ces nouveaux priviléges ne leur
+furent accordés qu'à la condition de porter une marque de drap rouge sur
+leurs vêtements. Bien que le temps eût fait disparaître toutes ces
+distinctions, le préjugé populaire avait survécu. Le petit nombre de
+_kacouss_, dont l'origine était restée visible, continuait à vivre à
+l'écart, séparé de tous par une muraille de mépris. Pour ceux que je
+venais de voir dans la montagne, cette réprobation n'avait eu d'autre
+résultat que l'ignorance et la misère. Si l'on disait vrai, j'allais en
+voir un dont elle paraissait avoir envenimé le coeur et nourri la
+méchanceté.
+
+Nous trouvâmes Judok devant sa porte, occupé à détordre de vieux bouts
+de cordage recueillis sur la grève. C'était un petit vieillard très
+maigre et complétement chauve. Son visage, couleur de brique, était
+sillonné en tous sens de rides si creusées, que le soleil n'avait pu les
+brunir jusqu'au fond, et qu'elles dessinaient, sur la peau, un dédale de
+lignes plus blanches qu'on eût pris, au premier aspect, pour un
+tatouage. La bouche dégarnie était rentrée et sans lèvres, le front
+fuyant, le nez recourbé; l'oeil avait une mobilité farouche, et la
+mâchoire inférieure une sorte de tremblement: on eût dit une bête fauve
+qui mâche à vide.
+
+A ma vue, Judok fit un mouvement de surprise qui ressemblait à de la
+frayeur. Cependant il ne se leva point, et ses doigts continuèrent à
+parfiler le chanvre; mais son regard me suivait avec cette oscillation
+fiévreuse qui lui semblait habituelle. Guiller s'aperçut de son
+inquiétude.
+
+--Eh bien! vous ne m'attendiez pas en si bonne compagnie, vieux fileur
+du cordes! dit-il en ricanant.
+
+--Que cherche le gentilhomme sur nos côtes? demanda Judok, dont l'oeil
+ne pouvait me quitter.
+
+--Vous, peut-être, dit le meunier.
+
+Le _kacouss_ se leva et laissa tomber la corde qu'il effilait. Je tâchai
+de le rassurer en lui expliquant que j'avais suivi Guiller pour voir le
+pays, et que j'attendais le bateau de Salaün à la _Pointe-du-Corbeau_.
+Il parut satisfait, grommela une malédiction contre le meunier qui
+continuait à rire, et alla prendre un des bouts du sac qu'il venait de
+décharger. Tous deux le portèrent à la cabane, où je les suivis; mais, à
+peine entré, Judok s'arrêta avec un cri et laissa retomber la poche de
+mouture. Il venait d'apercevoir Beuzec accroupi sur le foyer et occupé à
+recouvrir de cendre des pommes de terre qu'il retirait de sa besace.
+
+--Lui! s'écria le _kacouss_ avec une indicible expression de surprise;
+que les saints nous protégent! Par où est-il entré?
+
+--Il me paraît qu'il n'y a pas à choisir, dit Guiller en montrant la
+porte.
+
+--Non, non! reprit le cordier avec force; quand je suis sorti, il n'y
+était pas; je n'ai point quitté le seuil, et il n'a pu passer sans être
+vu.
+
+--Par où alors serait-il venu? demandai-je en regardant autour de moi la
+cabane, qui n'avait aucune autre ouverture.
+
+--C'est ce que le _reptile_ seul pourrait dire, murmura Judok, qui lança
+au jeune garçon un regard où la colère se mêlait à la crainte.
+
+Beuzec avait tout écouté d'un air indifférent, et continuait à ranger
+ses pommes de terre sur le foyer.
+
+--Qu'est-ce qui étonne _mon père_? dit-il enfin tranquillement; le vent
+ne sait-il pas bien entrer sans qu'il y ait de porte?
+
+--Entendez-vous, s'écria le _kacouss_, il l'avoue! Le malheureux peut
+venir et aller sans que je le sache; je ne suis plus le maître dans mon
+pauvre logis! il peut tout prendre ici à sa fantaisie!...
+
+--Il y a donc à prendre, _mon père_? demanda Beuzec en appuyant pour la
+seconde fois sur cette appellation avec une ironie de tendresse.
+
+Le cordier se retourna vers lui l'oeil allumé.
+
+--Qui a dit cela? s'écria-t-il.
+
+--C'est vous, répliqua Beuzec.
+
+--Tu mens!
+
+--Demandez au gentilhomme! A vous entendre, on dirait qu'il y a dans la
+cabane un trésor.
+
+Beuzec avait prononcé ces derniers mots plus lentement, la tête basse,
+et regardant le vieillard en-dessous. Celui-ci se redressa.
+
+--Où ça, un trésor? bégaya-t-il, où l'as-tu vu, damné que tu es?
+montre-le donc, parle, voyons, vite, dis où est le trésor?
+
+Le jeune garçon ne répondit rien; il continuait à sifflotter entre ses
+dents d'un air sardonique. Judok se retourna vers nous.
+
+--Dieu lui a donné une _tête de brute_[8], dit-il en ricanant; il chante
+comme les goëlands de la grève, sans savoir ce qu'il dit. Plût à Dieu
+que le pauvre homme d'ici eût un trésor! Il bluterait sa farine plus
+blanche et ferait ses miches plus grandes.
+
+[Note 8: Expression bretonne; pour désigner un fou on dit
+_pen-saout_, mot à mot, _tête de brute_.]
+
+--Allons, vieille pratique, ne criez donc pas toujours misère, ou je
+croirai que vous roulez sur l'or, interrompit Guiller; vous pouvez
+compter les bouchées, pourvu que vous ne comptiez pas les petits
+verres.... En route la bouteille de _vin de feu_.
+
+Le cordier parut embarrassé. Il grommela entre ses dents quelques mots
+que le meunier ne dut point entendre plus que moi, mais dont il comprit
+l'intention.
+
+--Ah! pas de _flibuste_, Judok-Naufrage! interrompit-il presque
+sérieusement, ou je ne vous apporte plus de mouture! Ma meule ne tourne
+que pour les bons enfants.
+
+Le _kacouss_ parut céder à la menace de Guiller. Je savais déjà que la
+rareté des moulins, dans plusieurs parties de la Bretagne, mettait les
+habitants solitaires et dispersés à la merci des meuniers. En refusant
+leur pratique, ceux-ci pouvaient les affamer, et on m'avait cité, dans
+l'Arhès, des exemples singuliers de leur tyrannie. L'un d'eux avait
+forcé son voisin à transporter le blé qu'il faisait moudre à six lieues
+de sa ferme, et je l'avais vu faire jusqu'à trois et quatre voyages avec
+sa charrette et son attelage avant d'obtenir sa mouture. Je ne fus donc
+surpris ni de la menace de Guiller, ni de la condescendance du cordier.
+Ce dernier s'était approché d'un vieux coffre fermé à clé d'où il retira
+une bouteille à moitié vide et trois verres d'inégale grandeur. Il posa
+les verres sur la table, Guiller s'empara du plus grand.
+
+--Faisons bonne mesure, compère, dit-il en le tendant à son hôte, les
+routes sont aujourd'hui aussi chaudes que la gueule d'un four, et les
+chrétiens ont besoin de rafraîchissements.
+
+Malgré l'invitation, la main de Judok versait si précautionneusement,
+que le verre ne pouvait se remplir. Deux ou trois fois, il s'arrêta
+court; mais le meunier restait le bras tendu et l'obligeait à verser de
+nouveau. Il ne retira le verre que lorsqu'il fut plein.
+
+--Maintenant au gentilhomme! dit-il en m'indiquant; il y a toujours
+profit à trinquer avec les honnêtes gens.
+
+La générosité forcée de Judok lui donnait un air d'anxiété si plaisante,
+que malgré ma répugnance, j'acceptai la maligne invitation du meunier.
+La main de notre avare échanson remplit le second verre avec force
+hésitations et tremblements; mais, quand il en vint au troisième, qui
+lui était destiné, le comique prit des proportions véritablement
+merveilleuses. Partagé entre sa ladrerie et son goût pour le _vin de
+feu_, Judok versait à demi, s'arrêtait, puis reprenait avec des
+grognements de convoitise et de désespoir d'une indicible bouffonnerie.
+Il porta enfin le verre à ses lèvres en gémissant; poussa une
+exclamation de joie dès qu'il eut goûté, puis, subitement repris par la
+pensée de la dépense, soupira de nouveau, but une seconde fois pour se
+consoler, et s'épanouit encore jusqu'à ce qu'il revînt au cruel
+souvenir. J'assistais à cette pantomime de l'Harpagon sauvage avec une
+admiration d'artiste qui me faisait complétement oublier la laideur de
+la réalité. Cependant il me parut qu'après avoir vidé son verre, le
+vieil écorcheur fléchissait dans ses principes, et que la sensualité
+avait momentanément vaincu l'avarice. Il reprit, d'un air décidé, la
+bouteille qu'il avait posée sur la table et voulut remplir de nouveau
+son verre; mais je le vis s'arrêter avec une expression de stupeur: la
+bouteille était vide! Il se retourna vers le foyer; Beuzec n'y était
+plus.
+
+Guiller riait aux éclats, mais sans comprendre comment le _vin de feu_
+avait pu disparaître. Judok paraissait en proie à une agitation qui
+tenait de l'épouvante et de la colère. Il nous regardait l'un après
+l'autre de ses petits yeux gris et inquiets en répétant:--Qui a bu? qui
+a bu?
+
+--Pour sûr ce n'est pas le gentilhomme, car son verre est encore plein,
+dit Guiller, et que Dieu me damne si c'est moi; vous avez chez vous un
+pupille du diable.
+
+--Le _reptile_! s'écria Judok; c'est donc lui? Mais où et comment? Vous
+l'avez vu?
+
+Son regard nous interrogeait avec angoisse, en allant de l'un à l'autre.
+Le meunier continuait à rire sans répondre. Je déclarai que, pour ma
+part, je n'avais rien remarqué. Judok continuait à agiter sa bouteille
+qu'il ne pouvait croire vide. Je voulus enfin donner un dénouement à
+l'aventure en prenant une petite pièce de monnaie que je jetai sur la
+table. A cette vue, le cordier tressaillit, un sourire traversa sa
+physionomie de renard, et il étendit la main pour saisir ce
+dédommagement inattendu; mais une autre main plus prompte, qui sortit de
+dessous la table, s'en empara, et Beuzec, se dressant tout à coup sous
+nos pieds avec un éclat de rire, s'élança vers la porte de la cabane.
+Judok se mit en vain à sa poursuite; le jeune garçon était trop agile
+pour qu'il pût le rejoindre. Nous le vîmes disparaître dans une fente du
+promontoire aux bords de laquelle Judok dut s'arrêter.
+
+--L'argent est allé rejoindre le _vin de feu_, dit Guiller en riant. Sur
+mon salut! le _reptile_, comme il dit, est un garçon avisé, et je ne
+m'étonne plus si, dans le pays, on lui donne une _origine noire_; mais
+voici Salaün qui aborde, et je vous conseille de descendre, car ne
+comptez pas qu'il vienne vous chercher jusqu'ici: il a encore plus peur
+du diable que je n'ai peur de la mer.
+
+Je rejoignis le vieux gabarier, qui se tenait à la poupe, appuyé sur sa
+gaffe. Dès que j'eus mis le pied dans la barque, il poussa au large, et
+nous nous trouvâmes au milieu des algues qui frangeaient la grève. Il
+fallut louvoyer quelques minutes dans un archipel de petits récifs
+contre lesquels la vague bouillonnait en soupirant. Nous allions doubler
+la dernière pointe, quand j'aperçus Judok debout sur le rebord de la
+roche où Beuzec lui avait échappé, un bras étendu et le poing fermé
+comme s'il menaçait encore. Salaün imprima à la barque une brusque
+déviation qui l'éloigna du promontoire. Je lui dis en souriant de se
+rassurer, que ce n'était point à nous qu'en voulait l'écorcheur: il
+secoua la tête.
+
+--L'ami du diable est ennemi de tout le monde, murmura-t-il à
+demi-voix; Monsieur n'aura qu'à s'en prendre à lui-même, si tout à
+l'heure il ne fait pas bon sur l'eau salée.
+
+--Craignez-vous un grain? demandai-je.
+
+Salaün plia les épaules.
+
+--Demandez à ceux qui l'envoient! dit-il avec humeur; quand je suis
+parti, rien ne s'annonçait, et maintenant il y a un nuage sur la
+_Pointe-du-Corbeau_!
+
+Je regardai dans la direction indiquée; une sorte de fumée blanche
+montait, en effet, dans le ciel et commençait à en salir l'azur. La
+brise fraîchissait de plus en plus; on voyait les crêtes des vagues se
+border d'une écume verdâtre; le bruit du ressac devenait plus rauque, et
+les rivages effaçaient à demi leurs contours dans une transparente
+bruine. Cependant l'horizon avait conservé sa limpidité, et j'avais
+assez souvent observé les annonces d'orage pour ne trouver, dans ce que
+j'apercevais, aucun signe sérieusement alarmant. Il me parut évident que
+les superstitieuses préventions du gabarier lui faisaient oublier sa
+propre expérience. Je m'assis donc tranquillement sur le rebord du
+bateau, laissant pendre au dehors une de mes mains qui effleurait, en se
+jouant, la cime des flots.
+
+Nous contournions lentement la baie, dont tous les aspects passaient
+successivement sous nos yeux. La côte présentait tantôt des plages
+couvertes d'un sable nacré que les coquillages émaillaient comme des
+fleurs, tantôt des dunes pierreuses aux flancs sculptés par la mer. Ici
+c'étaient de hautes pyramides rougeâtres et pailletées de mica qui se
+dressaient aux bords du promontoire, là des galeries aériennes d'un
+chiste ardoisé s'avançant au-dessus des vagues comme des balcons de fer
+aquatiques. De loin en loin, le roc creusé par les flots dressait de
+gigantesques arcades sous lesquelles tourbillonnaient des essaims de
+goëlands gris, tandis que la mer, brisée à tous ces écueils, les
+entourait de son murmure plaintif. Nous commencions à distinguer
+l'ouverture de la caverne marine vers laquelle nous nous dirigions. _Née
+de la mer_, comme l'indique son nom celtique, la grotte de Morgate ou
+_Morgane_[9] occupe la base d'un haut promontoire entièrement dépouillé.
+Le cintre surbaissé que forme l'entrée de la grotte s'ouvre sur les
+flots comme la mâchoire à demi noyée d'un cétacé gigantesque. Il fallut
+se coucher sur les bancs au moment où la barque s'y engagea. Nous
+passions du jour à une obscurité subite qui ne nous permit d'abord de
+rien voir; mais cette nuit sembla s'éclairer insensiblement: une clarté
+bleuâtre pénétrait par l'entrée, glissait le long des parois et allait
+s'arrêter au fond, sur une petite grève de sable fin. Lorsque l'oeil,
+habitué à cette ombreuse lueur, put saisir l'ensemble, je me levai
+involontairement avec un cri d'admiration. La voûte de la grotte se
+dressait à quarante pieds au-dessus de nos têtes, revêtue d'une sorte de
+vitrification qui se prolongeait des deux côtés jusqu'aux flots. De
+longues veines d'un rouge sombre et d'un vert pâle qui marbraient cette
+immense nef lui donnaient je ne sais quelle somptuosité sauvage; on eût
+dit le palais d'une des divinités de notre orageux océan. Au milieu se
+dressait un rocher de granit rose poli par la vague; l'onde, abritée,
+frissonnait à ses pieds, à peine ridée par le souffle du dehors.
+
+[Note 9: _Morgane_ vient de deux mots celtiques, _mor_, mer, et
+_gannet_, enfanté. C'est par corruption que le nom de _Morgane_ a été
+transformé en celui de _Morgate_.]
+
+Notre barque, qui obéissait là au moindre mouvement de l'aviron, en fit
+le tour, et nous arrivâmes au fond de la grotte: elle était terminée par
+la petite grève que j'avais déjà aperçue et par deux couloirs qui se
+perdaient sous la montagne. A chaque oscillation du flux, on entendait
+la vague s'y plonger avec un gémissement sonore. Je demandai à Salaün où
+conduisaient ces routes mystérieuses.
+
+--C'est ce que pourrait dire la _pennérèz_ de Rozan, répliqua le
+gabarier; Monsieur doit avoir entendu les fileuses chanter son histoire.
+
+Ce nom fut, pour ma mémoire, tout un réveil: je me rappelai le vieux
+_guerz_ de Génoffa, dont le drame se dénouait en effet au lieu même où
+nous nous trouvions arrêtés.--Génoffa habitait, dit le poète breton, le
+château _puissant_[10], à l'embouchure de la rivière de Laber. Elle
+était fille d'un seigneur qui l'avait vu naître et grandir comme la
+ronce des haies, sans y prendre garde. L'enfant était restée païenne,
+car aucun prêtre n'avait traversé la rivière depuis que la tour jetait
+son ombre sur les eaux, et l'île appartenait au démon, le signe saint
+n'ayant jamais été tracé sur la terre, ni sur les hommes. Génoffa vivait
+là sans autre dieu que son désir. Montée sur une vache blanche dont les
+cornes étaient dorées, elle courait à travers les joncs du rivage, le
+long des landes en fleurs, sur les coteaux alors couverts de chênes, et
+saisissait les oiseaux au vol dans un filet de soie. Un jour qu'elle
+allait traverser le carrefour d'un taillis, elle vit venir derrière elle
+un cavalier qui montait un taureau noir aux cornes argentées. Génoffa
+sentit un _frémissement dans sa chair_, et, sans y penser, elle ralentit
+le pas de sa monture. Alors l'étranger s'approcha et se mit à lui parler
+avec tant de douceur, que la jeune païenne se sentit transportée dans le
+monde des fées.
+
+[Note 10: On trouve encore dans l'île de Rozan les ruines du vieux
+château de _Mur_ ou de _Meur_, mot qui, en celtique, signifie
+_beaucoup_, et exprime l'idée de puissance, comme le prouve le surnom
+donné au Grallon appelé dans nos ballades _Grallon-Mur_.]
+
+ «La vache blanche et le taureau noir allaient côte à côte, si
+ lentement, qu'ils pouvaient brouter les pousses nouvelles aux
+ deux revers du chemin.
+
+ »Et le bruit de leurs pas sur les pierres du sentier
+ retentissait dans le coeur de Génoffa comme de la musique.
+
+ »Il lui semblait que tous les arbres étaient couronnés de
+ fleurs, que les oiseaux chantaient sous chaque feuille, et que
+ la brise de mer avait l'odeur de l'encens[11].
+
+[Note 11: A veoc'h venn bez'ez camp gand ar cozle-tarv du,
+etc.]
+
+ »La dangereuse rencontre se renouvela plusieurs fois; à chaque
+ entrevue, l'enchantement de Génoffa grandissait.
+
+ »Si bien qu'elle ne voulait plus que ce que voulait l'étranger.
+
+ »Et qu'un soir la vache blanche revint seule au _château
+ puissant_: sa maîtresse était restée avec le cavalier inconnu.
+
+ »Le seigneur de l'île de Rozan se mit aussitôt à leur poursuite
+ à la tête de ses soldats. Tous tenaient une épée nue de la main
+ droite et un poignard dans la gauche, afin d'être prêts à
+ frapper;
+
+ »Car le seigneur avait promis de couvrir avec une pièce d'or
+ chaque tache que ferait sur eux le sang de l'étranger.
+
+ »Lorsqu'il les vit venir, celui-ci prit Génoffa dans ses bras,
+ monta sur son taureau noir, et s'élança dans la mer, et gagna
+ la grotte merveilleuse.
+
+ »Arrivé là, il crut être maître de la jeune fille; mais elle se
+ mit tout à coup à avoir honte et à trembler.
+
+ »--Laissez-moi, _Spountus_[12], dit-elle toute pâle; j'entends
+ ma mère pleurer entre les planches de sa bière.
+
+[Note 12: _Spountus_, surnom donné au démon: mot à mot
+l'_effroyable_.
+
+Avoalc'h, Spountus, émé, droug-livet éné drem, etc.]
+
+ »--C'est le bruit du flot contre la falaise, fit observer le
+ cavalier.
+
+ »--Ecoutez, _Spountus_, ma mère parle sous la terre bénite.
+
+ »--Et que dit-elle, pauvre créature?
+
+ »--Elle dit qu'elle ne veut point donner sa fille, corps et
+ âme, sans allumer les cierges et sans faire chanter les
+ prêtres.--Qu'il lui soit donc accordé ce qu'elle demande, chère
+ âme; je n'ai jamais méprisé les morts.
+
+ »A ces mots, l'inconnu fait un signe, et voilà que des prêtres
+ et des acolytes surgissent de l'obscurité; ils entourent le
+ rocher qui se trouve au centre de la grotte.
+
+ »Ils le recouvrent d'un tapis de soie damassé et d'une nappe de
+ dentelle; ils allument les cierges, ils font brûler l'encens,
+ et la cérémonie du mariage commence.
+
+ »Au moment où l'union est prononcée, Génoffa pousse un cri, car
+ elle sent que l'anneau d'argent brûle son doigt; mais il est
+ trop tard!
+
+ »_Spountus_ a saisi sa main et l'emmène à travers les routes
+ sombres ouvertes au fond de la caverne. Le coeur de la jeune
+ païenne frissonne et devient froid. Elle se serre contre
+ l'inconnu, qui est devenu le seigneur de sa vie.
+
+ »Ecoutez, _Spountus_, on dirait que là-bas, au-dessus de notre
+ tête, retentissent des plaintes et des grincements de
+ rage.--C'est le bruit que font les ouvriers en minant les
+ pierres de la montagne, ma douce âme.
+
+ »--Cher mari, je sens tomber sur mon visage une pluie de larmes
+ chaudes.--C'est l'eau qui coule du rocher, Génoffa.
+
+ »--Moitié de ma vie, l'air que nous respirons ici me brûle
+ comme si j'approchais d'une fournaise.--C'est le vent qui vient
+ du coeur de la terre, madame.
+
+ »--Joie et salut de mes jours, regarde, du feu, du feu, du feu
+ partout!--C'est l'enfer, païenne! tu es maintenant à moi pour
+ l'éternité[13].»
+
+[Note 13: Peoch, Spountus, grigonez ha klemmou zo azé, etc.]
+
+Pendant que je murmurais ces derniers vers du _guerz_ breton, la barque
+avait achevé son circuit, elle se retrouva en face du rocher de granit
+rose qui avait conservé dans le pays le nom d'_Autel-du-Diable_. Je
+demandai à Salaün si _Spountus_ ne hantait plus la grotte où son mariage
+avait été célébré. Au lieu de répondre, il fit glisser la barque vers
+l'entrée, et quelques instants après, nous nous trouvions de nouveau
+sous le ciel. Le gabarier laissa alors flotter sa rame, se retourna vers
+la sombre ouverture qui béait derrière nous, puis, me regardant:
+
+--Monsieur devait faire sa question quand il a visité la
+_Pointe-du-Corbeau_, dit-il avec intention, Judok-Naufrage aurait pu
+vous répondre.
+
+--Est-ce donc ici qu'il reçoit la visite de son maître? demandai-je en
+riant.
+
+Salaün me jeta un regard de côté, parut hésiter; puis, comme un homme à
+qui la mauvaise humeur ôte la honte:
+
+--C'est ici! dit-il brusquement.
+
+--Vous l'avez aperçu?
+
+--Comme j'aperçois mon bateau.
+
+--Et ce n'était ni un jour d'aire neuve, ni un soir de pardon?
+
+--C'était une nuit de gros temps, et je n'avais bu que de l'eau de
+fontaine.
+
+--Où vous trouviez-vous donc?
+
+--Là-bas, à l'ancre, près de la _Petite-Roche aux Plumes_. C'était dans
+ma jeunesse; j'avais l'oeil bon et l'oreille fine, sans compter qu'il
+y allait de la liberté, vu que les navires saxons[14] croisaient sans
+cesse à l'horizon, et que leurs péniches fouillaient toutes les nuits
+les stations de pêche: c'était miracle de leur échapper; j'avais déjà
+deux de mes cousins sur les pontons. Aussi un gabier de grande hune
+n'eût pas fait meilleur garde. Mon regard allait de la mer à la côte,
+quand tout à coup l'ouverture de la caverne marine s'éclaira, et un
+trait de flamme partit vers le ciel, d'où il retomba sous forme
+d'étoiles.
+
+[Note 14: Nom donné aux Anglais par les Bretons.]
+
+--C'était un signal!
+
+--Qui fut compris, car bientôt après la pirogue de Judok parut au milieu
+des récifs et s'enfonça dans la grotte.
+
+--Et vous l'en avez vue ressortir?
+
+--Pas elle, dit Salaün, dont la voix s'altérait à ce souvenir, mais une
+autre barque telle que les hommes n'en ont jamais construite: elle avait
+la couleur de l'eau et rasait la vague de si près, qu'on ne pouvait les
+distinguer l'une de l'autre. Six ombres étaient assises de chaque côté,
+maniant les avirons qui s'enfonçaient dans la mer sans faire aucun
+bruit, et, près du gouvernail, un homme rouge se tenait debout. Elle
+passa comme une rafale! Je la suivis de l'oeil jusqu'à l'horizon;
+mais, au moment où elle disparut, un coup de tonnerre éclata au loin et
+fit trembler toute la baie. Comprenant alors que Dieu livrait la mer au
+démon, je levai l'ancre pour regagner la terre.
+
+--De sorte que la terrible apparition n'eut aucune suite?
+
+--Faites excuse, Monsieur; il se leva un vent de sud qui ouvrit pendant
+trois jours tous les étangs du ciel; les barques de pêche rentrèrent; on
+fit mauvaise garde dans les forts, et les Saxons en profitèrent pour
+surprendre le plus petit, dont ils égorgèrent la garnison; vous pouvez
+encore voir d'ici ses ruines.
+
+Il se redressa pour me les montrer; mais la nuée blanche que j'avais vue
+monter dans le ciel au moment du départ s'était insensiblement condensée
+en une brume de couleur fauve, qui voilait les côtes, s'avançait vers la
+mer comme un cercle de fumée, et resserrait de plus en plus l'espace
+lumineux dans lequel notre barque naviguait. Salaün me jeta un regard où
+se révélaient, à expressions égales, l'inquiétude et le triomphe. Dans
+sa pensée, ce brouillard subit confirmait ses prédictions. Ainsi qu'il
+l'avait prévu, en quittant la Pointe-du-Corbeau, nous subissions la
+maligne influence de l'écorcheur. Ne voyant point quel obstacle sérieux
+pouvait nous opposer le nuage humide qui menaçait de nous entourer, je
+lui demandai, en souriant, s'il ne saurait pas bien trouver sa route
+malgré l'obscurité.
+
+--L'obscurité n'est rien, répliqua le _gabarier_, qui promena autour de
+lui un regard scrutateur, je naviguerais les yeux fermés dans toutes nos
+passes; mais la science des hommes ne peut rien contre le _brouillard de
+maléfice_! Là où il descend, les quatre aires de vent changent de place,
+les brisants flottent au milieu des courants, les côtes montent ou
+s'abaissent selon la volonté du malin esprit; l'oeil ne peut voir, ni
+la raison comprendre, il n'y a plus d'autre pilote que le bon Dieu!
+
+J'aurais souri de l'explication du gabarier, si une partie des
+hallucinations qu'il venait de décrire ne s'étaient presque
+immédiatement produites. Au moment où la brume nous enveloppa, tout
+parut se transformer et passer du réel dans la région du rêve. Devenu le
+jouet des plus singuliers mirages, je voyais les rocs détachés de leur
+base et suspendus dans les airs où ils semblaient flotter; des anses
+fantastiques se creusaient aux flancs de la falaise; les toits d'un
+village se dessinaient à la place du groupe d'écueils que nous avions dû
+éviter en venant. Ces erreurs de sens étaient, pour la plupart, très
+fugitives, mais tellement renaissantes et multipliées, que l'esprit
+finissait par en être troublé. De rectifications en rectifications, on
+arrivait à ne plus se reconnaître et à douter même de son orientation.
+Au bout d'un quart d'heure, je n'aurais pu dire de quel côté se trouvait
+la terre, de quel côté l'Océan. Salaün avait échappé à cette confusion
+en évitant de regarder autour de lui. Penché sur la mer, dont il
+interrogeait les flots, il cherchait le courant bien connu qui devait
+nous conduire au rivage. Quand il fut certain que la barque y était
+entrée, il releva la tête plus rassuré. Les images trompeuses devenaient
+d'ailleurs moins fascinantes à l'approche de la terre; on commençait à
+distinguer les véritables contours de la grève. Le courant nous avait
+fait un peu dévier vers la Pointe-du-Corbeau, que je crus reconnaître à
+travers la brume. J'allais demander au _gabarier_ si je n'étais pas
+encore le jouet d'une illusion; quand il poussa un cri et me saisit le
+bras:
+
+--Voyez, dit-il, en me montrant l'extrémité du promontoire, la cabane de
+Judok!...
+
+--Eh bien?
+
+--Elle est en feu.
+
+Une lueur rougeâtre, à demi noyée dans le brouillard, éclairait en effet
+les cimes du rocher. On eût pu la prendre pour un rayon du soleil
+couchant qui perçait les nuées, si son intermittence n'eût trahi les
+mouvements de la flamme. Je criai à Salaün de mettre le cap sur la
+Pointe du Corbeau, ce qu'il exécuta sans objections. La vue du feu lui
+avait momentanément fait oublier ses préventions, et il y courait avec
+l'empressement ordinaire aux habitants de nos campagnes. C'est que, de
+tous les désastres qui peuvent les frapper, aucun n'éveille la même
+terreur, ni, par suite, les mêmes sympathies. L'orage n'atteint pas tous
+les champs, et, au pire, ne compromet qu'une seule moisson; la maladie
+n'enlève que le laboureur ou l'attelage; l'impôt de guerre même, cette
+épidémie politique qui emporte l'argent, laisse après lui quelques
+ressources; mais, dans nos métairies isolées, l'incendie dévore tout,
+édifices, meubles, instruments, troupeaux: il détruit à la fois le
+présent et l'avenir, et réduit le plus souvent ceux qu'il a dépouillés
+au bâton du mendiant. Le rapide secours des voisins peut seul permettre
+d'arracher quelques débris; aussi, quand la flamme brille à l'horizon,
+quand le cri: _au feu!_ a retenti dans les paroisses, tous s'émeuvent en
+même temps. Le moissonneur laisse sa faucille sur le sillon, la mère
+remet au berceau l'enfant qu'elle allaite, le pâtre abandonne ses
+génisses, le prêtre lui-même interrompt sa prière commencée, et tous
+accourent vers le grand ennemi. Pour s'empresser de secourir les autres,
+il suffit alors de penser à soi; l'égoïsme même conseille le dévouement,
+et la terreur donne du courage.
+
+En approchant du rivage, nous distinguâmes des hommes, des femmes, des
+enfants qui avaient également vu le feu et accouraient dans toutes les
+directions. Dès que la barque eut abordé, nous gravîmes rapidement la
+falaise, et nous aperçûmes enfin distinctement l'incendie, qui semblait
+concentré à l'intérieur de la cabane. Les flammes cependant commençaient
+à percer la toiture et en sortaient par bouffées étincelantes; autour de
+la hutte se pressaient les gens accourus des habitations les plus
+voisines, mais tous se tenaient inactifs, regardant le feu et échangeant
+des exclamations confuses. Je demandai vivement ce qui empêchait
+d'entrer: on me répondit que la porte était fermée, et tous mes efforts,
+joints à ceux de Salaün, ne purent l'ébranler. Contre l'ordinaire, elle
+était d'une seule pièce, fortement bâtie en chêne et barrée à
+l'intérieur. Pendant que je tâchais de la soulever, un gémissement
+retentit dans la cabane. Nous nous arrêtâmes en même temps.
+
+--C'est la voix de Judok, dit le gabarier.
+
+Tous les assistants s'étaient approchés et se pressaient sur le seuil
+pour entendre. Le gémissement se renouvela, mais cette fois une voix
+ironique l'interrompit.
+
+--Le cordier n'est point seul! m'écriai-je.
+
+Un éclat de rire strident sembla me répondre. Il y eut un mouvement
+général parmi les auditeurs, qui se rejetèrent en arrière. Je prêtai de
+nouveau l'oreille; les soupirs plaintifs et l'accent railleur
+continuaient à se faire entendre; il me semblait distinguer aussi des
+coups répétés qui ébranlaient la terre. Salaün et plusieurs autres
+s'étaient d'abord timidement rapprochés, puis avaient reculé de nouveau.
+Sans partager leur effroi, j'étais surpris et troublé. Évidemment il se
+passait chez l'écorcheur quelque chose d'étrange. Je me retournai vers
+les spectateurs en les excitant à briser la porte; mais, groupés à
+quelques pas, ils restèrent immobiles. Je m'adressai alors à Salaün, et
+je lui reprochai de laisser périr un voisin sans secours. Le vieux
+_gabarier_, qui regardait l'incendie les mains sous les aisselles,
+secoua la tête:
+
+--Ceci n'est pas un feu allumé par les chrétiens, dit-il avec
+conviction, l'aide des hommes n'y peut rien!
+
+--Alors nous essaierons des secours de l'église, dit un prêtre qui parut
+au haut du sentier.
+
+Tout le monde se découvrit; je courus à sa rencontre, et je lui
+expliquai en quelques mots ce qui se passait. C'était un vieillard
+encore vert et doué de cette activité du coeur toujours en éveil.
+
+--Êtes-vous certain que cette porte est la seule entrée? me
+demanda-t-il.
+
+--Certain, répliquai-je.
+
+Il ordonna à ceux dont les demeures étaient les moins éloignées de
+courir chercher des haches et des leviers. Pendant ce temps je voulus
+faire le tour de la hutte pour m'assurer de nouveau qu'elle n'avait
+aucune autre issue; mais je fus bientôt arrêté. Bâtie dans une fissure
+et comme incrustée dans le rocher, elle n'avait de libre accès que sur
+le devant. Je venais de gravir, sans but précis, les premiers ressauts
+de la roche à laquelle s'appuyait la cabane, et mon regard en fouillait
+machinalement les anfractuosités, quand, à travers la brume rendue plus
+épaisse par l'approche de la nuit, je crus voir une forme noire monter,
+atteindre le sommet du roc, puis disparaître, comme si elle eût glissé
+au revers de la pointe qui surplombait à la grève. Cependant
+l'apparition avait été si rapide, que je doutais moi-même de sa réalité.
+Je cherchais le moyen de m'avancer davantage, dans l'espoir de
+m'éclairer, quand les coups frappés à la porte de la hutte me
+rappelèrent. Enhardis par la présence du prêtre, les paysans
+commençaient à l'ébranler; quelques coups de pic donnés dans la baie
+achevèrent de dégager le battant de chêne, qui fut violemment repoussé à
+l'intérieur. Un jet de fumée et d'étincelles força d'abord les paysans à
+reculer, mais l'entrée se trouva libre presqu'aussitôt. Le recteur se
+hasarda le premier; je le suivis jusqu'au foyer, où nous trouvâmes Judok
+étendu dans une mare de sang; néanmoins il respirait encore. Le prêtre
+m'aida à le porter au-dehors, tandis que les autres se rendaient maîtres
+du feu. La charpente et tout ce qui donnait prise à la flamme avait été
+déjà consumé, il ne restait plus que quelques poutrelles qui achevaient
+de brûler. Outre le toit de la cabane, qui avait complétement disparu,
+la plupart des meubles étaient réduits en cendres. Un lit clos, caché
+dans un enfoncement du rocher comme dans une alcôve de granit, avait
+seul échappé; on y transporta le _kacouss_. Il avait repris quelques
+forces, et sa main droite s'était machinalement repliée vers sa
+poitrine. Le recteur y remarqua alors trois profondes blessures qui
+semblaient épuisées de sang. Il les examina un instant, puis, regardant
+Judok, dont les paupières à moitié entr'ouvertes laissaient voir un
+oeil fixe et vitré, il se retourna de mon côté avec un froncement de
+sourcils facile à comprendre. Je tressaillis malgré moi.
+
+--Tout est-il donc fini? demandai-je en français, afin de ne pas être
+entendu des paysans qui nous entouraient.
+
+--J'ai vu trop d'agonies pour me méprendre sur les approches de la mort,
+répondit-il dans la même langue; le malheureux ne passera point la nuit.
+
+--Ne croyez-vous pas cependant qu'il faudrait réclamer les soins du
+médecin?
+
+--Faites et confiez le blessé à la prudence humaine, pendant que je le
+recommanderai à la clémence de Dieu.
+
+--Écoutez, on dirait qu'il veut quelque chose.
+
+Le cordier avait en effet rouvert les yeux; il faisait un visible effort
+pour parler. Une expression d'épouvante et de prière désespérée
+illuminait son visage terreux, toutes ses rides tremblaient d'un
+mouvement convulsif, ses lèvres remuaient sans pouvoir articuler; enfin
+le mot de _confession_ sortit comme un cri des profondeurs de son être.
+Le recteur fit signe aux paysans de se retirer; je les suivis pour
+donner mes instructions à l'un d'eux, qui courut emprunter un cheval et
+partit à la recherche du médecin.
+
+Pendant ce temps, la nuit était venue, et le brouillard s'était
+insensiblement dissipé. Le ciel, sans un seul nuage, était constellé
+d'innombrables étoiles qui se reflétaient au loin sur la face azurée de
+la mer. L'air apportait des odeurs marines mêlées aux senteurs
+mielleuses des fleurs de blé noir. Jamais soirée plus sereine n'avait
+éclairé un plus sombre spectacle. Tandis qu'autour de nous tout était
+fraîcheur, parfum et douceur, devant nos yeux se dressait cette ruine
+sans toiture, toute calcinée par les flammes, et d'où s'exhalait encore
+une légère fumée; le sol était jonché de charbons mal éteints, et vers
+le fond, sous la saillie du rocher noirci, un mourant confessait ses
+crimes! De la place où nous nous trouvions, je ne pouvais l'apercevoir,
+mais j'entendais, par instants, le sifflement de sa voix entrecoupé de
+plaintes. Le prêtre, assis à terre et l'oreille penchée, écoutait ces
+aveux arrachés sans doute à l'agonie bien moins par le repentir de la
+faute que par la crainte du châtiment. Tous les assistants regardaient
+tête nue; les femmes s'étaient agenouillées; un silence profond planait
+sur cette scène et ajoutait à sa lugubre solennité.
+
+Le sentiment que ce qui venait de s'accomplir sortait des faits naturels
+était si général parmi les spectateurs, qu'aucune supposition n'avait
+été faite, aucune explication hasardée. Moi-même j'étais resté tout
+entier à la surprise. Remis de ma première émotion, je m'efforçai de
+comprendre. Là où les voisins de Judok ne supposaient que la main du
+démon, je voyais celle d'un meurtrier; mais quel était-il? Comment et
+pourquoi avait-il frappé? A toutes les questions faites pour m'éclairer,
+les paysans ne répondaient que par des exclamations entrecoupées de
+silences craintifs. Je ne savais plus où chercher la lumière, quand le
+recteur m'appela. La confession du naufrageur était achevée; mais, gagné
+par un demi-délire, il continuait à parler d'un accent saccadé.
+
+--J'essaierais en vain désormais de me faire entendre, dit le prêtre à
+demi-voix; j'ai tiré du malheureux tout ce que j'en pouvais espérer. Je
+ne puis plus qu'adoucir ses dernières heures par les secours de
+l'église. Je vais chercher les saintes huiles; assistez-le jusqu'à mon
+retour, si vous le pouvez.
+
+Il partit, et j'allai prendre place près de l'agonisant. Salaün vint me
+rejoindre. Partagé entre la curiosité et la crainte, il se tint debout à
+quelques pas, les mains jointes sur son bonnet de laine. Judok ne
+paraissait point s'être aperçu du départ de son confesseur; il
+continuait à parler comme s'il eût été là, tantôt sur le ton de la
+confidence, tantôt avec l'exaltation de la douleur ou de la colère. Dans
+le premier instant, je ne compris rien à ses incohérentes divagations.
+Suivant à la fois plusieurs ordres d'idées de manière à les quitter, à
+les reprendre, à les confondre, il dérouta longtemps toute mon
+attention. Cependant, peu à peu, une lueur se fit dans ce chaos.
+Quelques mots saisis au passage me mirent sur la voie. J'adressai au
+mourant plusieurs questions auxquelles il ne répondit point tout de
+suite, mais seulement après un long intervalle, comme si la parole eût
+eu besoin de ce temps pour arriver jusqu'à son cerveau. Je pus ainsi
+donner une sorte de direction entrecoupée à son égarement et faire
+jaillir, de loin en loin, un rapide éclair; mais cette espèce
+d'instruction fut lente et difficile. Le langage de Judok était une
+perpétuelle énigme; on eût dit une formule à laquelle le déplacement des
+termes avait ôté toute signification; il fallait retrouver le sens
+logique vingt fois brisé, et remettre à sa place chaque partie. Salaün,
+d'abord indifférent, finit par comprendre mes intentions et par
+s'associer à mes efforts. A travers les détours de cet étrange
+interrogatoire, je pus enfin saisir un fil conducteur. Les souvenirs du
+mourant, obscurcis sur plusieurs points, étaient, sur certains autres,
+d'une singulière précision; mais, soit affaiblissement d'esprit, soit
+croyance, il mêlait, dans ses révélations, les détails d'un crime
+vulgaire au sentiment d'une intervention surnaturelle, et semblait
+rattacher le vol et l'assassinat à l'idée du démon. L'oeil égaré, la
+main crispée, il nous montrait, dans l'enfoncement du rocher, un creux
+plus sombre par où l'_esprit malfaisant_ était venu. Salaün mit un genou
+à terre, et remarqua alors, à l'endroit désigné, un interstice naturel
+qui paraissait correspondre avec le dehors. Je me rappelai à ce moment
+l'entrée inexplicable de Beuzec lors de ma première visite à la cabane
+et l'espèce d'ombre que j'avais vue fuir pendant l'incendie. Cependant
+Judok continuait ses divagations interrompues, d'où ressortirent de
+nouveaux éclaircissements. Le maudit l'avait surpris comptant ses
+pauvres épargnes... il l'avait frappé avec le couteau à manche de
+corne... il avait mis un tison sous le toit... et il avait fouillé sous
+le foyer pour tout emporter!...
+
+A mesure que chaque détail était ainsi arraché, nos yeux allaient en
+chercher la preuve. Salaün découvrit le couteau parmi les cendres
+éparpillées, et je remarquai, pour la première fois, que la pierre de
+l'âtre avait été dérangée. C'était là, sans doute, que le trésor de
+l'avare se trouvait caché. Une pioche dont on s'était servi pour
+fouiller au-dessous m'expliquait les coups sourds que nous avions
+entendus du dehors. Salaün fit observer que celui qui avait frappé
+semblait connaître tous les secrets de la cabane.
+
+--D'autant plus que c'était la sienne, répliquai-je.
+
+Le _gabarier_ releva la tête.
+
+--Monsieur soupçonne aussi le garçon sans baptême? dit-il d'un ton qui
+prouvait que la même idée lui était venue.
+
+Je lui expliquai rapidement les indices qui m'avaient frappé. Salaün
+écouta d'un air pensif et garda quelque temps le silence.
+
+--Oui, dit-il enfin comme s'il se fût parlé, c'est ainsi que les choses
+devaient finir; le bon Dieu y a mis la main.
+
+--En faisant tuer un père par son fils! m'écriai-je.
+
+--Beuzec-le-noir n'est point du sang de Judok, répliqua le _gabarier_,
+et c'est le père du mal qui l'a mis dans sa maison. J'ai vu la chose de
+mes yeux. Le cordier et moi, nous demeurions alors vers la Pointe du
+Raz, où l'on dirait que les brisants attirent les navires. Aussi,
+pendant six années que j'y ai demeuré, je ne me suis jamais chauffé
+qu'avec du bois qui _avait flotté sous voile_.
+
+--Et votre voisin travaillait, sans doute, à ce que vous ne pussiez
+point en manquer?
+
+--Oui, oui, _celui qu'on ne nomme pas_ lui fournissait chaque jour de
+nouveaux piéges contre les bâtiments en dangers; mais tôt ou tard il
+devait se faire payer son salaire, et pour cela il allait envoyer à
+Judok un des siens.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Ce qui est arrivé, Monsieur. C'était un soir de printemps; le _suroit_
+fouettait la mer à en emporter des morceaux, quand un gros trois-mâts en
+détresse parut au débouquement de l'île de Sein. C'était pitié de voir
+ces pauvres planches baptisées emportées par le vent et le flot. Tous
+ceux de la côte étaient accourus; on se montrait l'un à l'autre le
+navire à l'agonie, mais sans pouvoir rien faire. Judok-Naufrage se
+tenait tout seul sur son rocher, la gaffe à la main. On eût dit qu'avec
+la malice de son regard il attirait le bâtiment. Nous vîmes le
+trois-mâts aller à lui jusqu'à quatre ou cinq encâblures de la grève; là
+il rencontra la _Couette-de-Plume_: c'est un écueil qui ne découvre
+qu'aux équinoxes! Aussitôt il s'arrêta court, les voiles s'abattirent,
+et tout s'en alla en débris. Nous étions accourus pour voir s'il
+arriverait quelque naufragé; mais la mer n'apportait que des coffres,
+des futailles et des planches brisées. Personne n'avait encore le
+coeur d'y toucher. Judok seul était à l'ouvrage, dans la houle
+jusqu'au ventre et joyeux comme un chat-huant qui mange des roitelets,
+quand voilà tout-à-coup quelque chose de noir qui glisse entre deux
+lames; le cordier jette son croc et amène une cage. Au-dedans il y avait
+un grand oiseau noyé, tel qu'aucun de nous n'en avait jamais vu, et
+au-dessus un garçon à moitié nu qui se mit à danser de joie en poussant
+des cris de bête féroce: c'était celui qu'on a appelé Beuzec[15].
+
+[Note 15: C'est-à-dire le _noyé_.]
+
+--Et comment le naufrageur arriva-t-il à l'adopter pour fils?
+
+--Faites excuse, Monsieur; ce fut lui qui adopta le Naufrageur pour
+père. Lorsque Judok remonta à sa hutte, il le suivit à la manière du
+chien qui suit son maître. Ce jour-là, le _kacouss_ le laissa venir,
+mais le lendemain, il essaya de le chasser. Le garçon mis dehors rentra
+dès que la porte fut rouverte; on lui refusa de la nourriture, il en
+vola; on voulut le battre, il se mit en défense et rendit coups pour
+coups. Enfin personne ne peut dire ce qui se passa entre eux; mais le
+nouveau venu força l'écorcheur à le garder sous son toit et à lui donner
+une part de son pain. Quand il apprit à parler, il l'appela son père
+comme par moquerie, car Judok, lui, ne le nommait jamais que le
+_reptile_; aussi a-t-on toujours cru dans le pays que Beuzec était venu
+du fond de l'abîme, envoyé par l'esprit du mal pour veiller ici à
+l'accomplissement du pacte.
+
+L'explication du _gabarier_ m'était donnée avec un tel accent de
+sincérité, que je ne pouvais mettre en doute sa conviction. Pour lui,
+ainsi que pour la plupart de ceux qui se trouvaient là, Beuzec-le-Noir
+n'était pas un fils du démon dans le sens symbolique, mais dans le sens
+réel; ils y voyaient une de ces incarnations de l'ange déchu si
+fréquentes dans nos légendes et nos contes populaires. J'aurais bien
+voulu interroger le mourant à cet égard; mais, pendant l'espèce d'_à
+parte_ que je venais d'avoir avec Salaün, le désordre de son esprit
+était allé croissant. Il murmurait maintenant des mots anglais, parlait
+de guinées, et faisait le geste de compter une monnaie absente. Quelle
+que fût l'incohérence de ses paroles, j'y trouvai autant de révélations;
+elles expliquaient et confirmaient ce que les pièces du procès qu'il
+avait autrefois subi m'avaient déjà fait soupçonner. Dans ce moment, le
+_gabarier_, qui était retourné vers le foyer et avait plongé la main à
+plusieurs reprises dans le vide creusé au-dessous, m'appela
+précipitamment; parmi quelques poignées de terre, il venait de retirer
+une pièce d'or à l'effigie du roi Georges. Ce dernier indice achevait la
+démonstration.
+
+--Voici la preuve que Judok a bien été, ainsi qu'on l'en accusait,
+l'espion de l'Angleterre, lui dis-je, et le secret de la grotte
+s'explique désormais de lui-même. Votre démon était un officier en
+uniforme qui venait recevoir les confidences du cordier, et la barque
+mystérieuse, une de ces yoles couleur de mer, aux avirons garnis de
+feutre qu'exigent les expéditions nocturnes. Où vous avez cru voir les
+ruses de Satan, il n'y avait que les précautions d'un traître.
+
+Salaün me regarda: mon explication l'avait évidemment frappé; mais ce ne
+fut que la surprise d'un moment. La tradition avait, dans cette âme, de
+trop profondes racines pour que la logique pût l'en arracher. Il fit un
+signe de doute, et garda le silence, preuve certaine d'une croyance qui
+ne veut pas se discuter elle-même. J'avais mieux à faire que d'essayer
+de le convaincre. Le plus nécessaire, pour le moment, était de retrouver
+celui que je supposais coupable. Je parcourus la grève, je fis fouiller
+les rochers, mais sans rien découvrir. Comme nous revenions, je trouvai
+les paysans groupés dans la cabane. Le prêtre se tenait agenouillé
+devant le lit de Judok, et derrière lui un enfant portait les saintes
+huiles. Tous deux étaient arrivés trop tard.
+
+
+Je m'approchai avec l'émotion involontaire que cause toujours l'aspect
+de la mort. L'écorcheur venait de s'éteindre dans une convulsion dont
+tout révélait encore l'horreur suprême. Un de ses bras était tordu sous
+sa tête, tandis que l'autre se raidissait sur la couche de paille.
+Aucune main pieuse n'avait refermé ses paupières qui laissaient voir une
+orbite blanche et renversée; les traits crispés par l'agonie avaient une
+expression si douloureusement terrible, que, malgré moi, je détournai
+les yeux. Le prêtre éprouva sans doute la même sensation, car il prit le
+_ballin_[16] qui recouvrait le lit et le tira sur la tête du trépassé.
+On lui apporta ensuite une assiette pleine d'eau qu'il bénit; on la posa
+près du chevet funèbre avec une branche de buis en guise de goupillon;
+deux chandelles de résine furent allumées, et une vieille femme s'assit,
+le chapelet à la main, sur l'âtre calciné par l'incendie. C'était la
+veillée des morts qui commençait; les assistants se dispersèrent, et je
+regagnai la barque avec le _gabarier_.
+
+[Note 16: Couverture d'étoupe.]
+
+La nuit était remarquablement sereine; on entendait les moindres
+clapotements de la mer le long des récifs, et une petite brise qui ne
+gonflait que le haut de notre voile poussait lentement l'embarcation.
+Assis au dernier banc, je tenais l'_écoute_, tandis que Salaün était à
+l'arrière, la main sur la barre. Encore sous l'impression de ce qui
+venait de se passer, nous gardions tous deux le silence. Les dentelures
+de la côte, qui se dessinaient vigoureusement sur un ciel à demi
+éclairé, passaient successivement sous nos yeux. Quelquefois, d'un
+clocher lointain que nous ne pouvions apercevoir, le tintement de
+l'heure nous arrivait à travers le calme de la nuit.
+
+La barque avait déjà doublé la dernière pointe, et nous apercevions la
+petite crique du _gabarier_, quand celui-ci se leva à demi et plaça sa
+main au-dessus de ses yeux. Je suivis la direction de son regard; et
+j'aperçus sur la grève, alors éclairée par les étoiles, deux ombres en
+mouvement. Bien que la distance et la demi-obscurité ne permissent pas
+de les distinguer, leur agitation semblait annoncer une lutte. Par
+instants, elles s'arrêtaient comme pour s'expliquer, puis l'une d'elles
+s'écartait vivement poursuivie par la seconde, qui l'arrêtait de nouveau
+et la forçait de reprendre l'entretien. A mesure que notre barque
+approchait, le débat s'animait de plus en plus. Tout à coup un cri perça
+la nuit et nous arriva distinctement. Salaün se redressa.
+
+--Dieu me sauve! c'est la voix de Dinorah, s'écria-t-il saisi.
+
+Je me levai pour mieux voir, mais on n'apercevait plus rien: les deux
+ombres avaient disparu de l'espace lumineux pour se perdre dans
+l'obscurité du promontoire. On entendait encore un murmure de voix
+toujours plus élevé, puis un nouveau cri nous arriva; le _gabarier_ y
+répondit par un de ces _hêlements_ prolongés qui s'échangent au loin sur
+la mer, et saisit une rame pour accélérer la marche du canot. Au même
+instant, les deux ombres reparurent, l'une courant vers les vagues,
+l'autre la poursuivant. Nous n'étions plus qu'à quelques pas du rivage;
+je reconnus Beuzec et Dinorah. Celle-ci qui nous avait aperçus, s'élança
+droit à notre rencontre. Au moment où notre barque toucha la grève, elle
+entra dans les flots et se précipita à la poupe, qu'elle saisit des deux
+bras avec un cri de joie. Beuzec qui, à notre vue, avait ralenti sa
+poursuite, se jeta brusquement à droite et disparut. On ne pouvait
+songer à le poursuivre parmi les rochers et au milieu de la nuit. La
+jeune fille occupait d'ailleurs toute notre attention. Le _gabarier_
+l'avait soulevée pour l'asseoir près de nous et l'accablait de
+questions; mais encore haletante de la course et de l'émotion, elle ne
+put d'abord répondre que par des mots entrecoupés: cependant le ton me
+rassura. Revenue de son trouble, elle s'était mise à rire selon
+l'habitude des jeunes filles qui veulent cacher leur confusion.
+
+--Mais que s'est-il donc passé? Pourquoi criais-tu, et que voulait le
+_reptile_? s'écria Salaün inquiet.
+
+--Ce n'est rien, dit-elle, sans répondre directement; quand on est
+seule, on prend peur; je ne savais pas ce qui avait pu vous retenir sur
+la mer et j'étais à la grève pour vous voir venir.
+
+--Mais Beuzec?
+
+--Eh bien! il est arrivé quand je vous attendais là; il m'a dit qu'il
+allait quitter le pays, et... il m'a proposé... de partir avec lui!
+
+--Démon! murmura le _gabarier_.
+
+--Pour sûr, il est arrivé quelque chose d'extraordinaire, reprit
+Dinorah, car il parlait comme un homme ivre, et cependant il n'y avait
+pas de _vin de feu_ dans son haleine. Il m'a dit que, si je le suivais,
+il me ferait plus riche que la femme d'un gentilhomme, et, comme je
+n'avais pas l'air de croire, il m'a montré plein ses mains de pièces
+d'or.
+
+
+J'échangeai un regard avec Salaün.
+
+--Et alors? repris-je.
+
+--Alors, dit la jeune fille émue, j'ai eu peur... Je lui ai demandé où
+il avait trouvé ce trésor; mais il s'est mis à le compter, à le faire
+sonner sans répondre, et en riant de son méchant rire. Quand j'ai voulu
+rentrer, il m'a barré le passage; il m'a encore parlé de partir. Plus je
+refusais, plus il me montrait d'argent en disant que tout serait à moi.
+Enfin, j'ai voulu fuir, mais il m'a saisi les deux mains en disant qu'il
+m'emmènerait malgré moi. Comme il était le plus fort, j'ai crié, et
+c'est alors que j'ai entendu la voix de mon père qui venait de la mer.
+
+--Ainsi notre arrivée vous a sauvée? repris-je.
+
+--Votre arrivée et ma marraine, répliqua la jeune fille, en portant
+instinctivement la main à une petite relique cachée dans son corsage;
+ceux qui sont protégés des grands saints n'ont rien à craindre du
+mauvais esprit.
+
+Ces dernières révélations changeaient mes soupçons en certitude; le
+crime du _reptile_ était désormais pour moi hors de doute. Salaün
+lui-même parut ébranlé; quant à Dinorah, elle ne savait rien de ce qui
+s'était passé à la _Pointe-du-Corbeau_. En l'apprenant, elle poussa une
+exclamation d'horreur. Nous venions de gagner la maison où le _gabarier_
+m'avait proposé de passer la nuit; elle m'adressa d'une voix tremblante
+des questions auxquelles je répondis en racontant tout ce que je savais.
+A mesure que je parlais, elle devenait plus pâle, et je vis qu'elle
+était prise d'un tremblement. Quand j'eus achevé, elle joignit les
+mains, ferma les yeux, et se laissa glisser sur un banc appuyé au mur.
+Elle ne disait rien, mais des larmes glissaient sous ses paupières et
+descendaient silencieusement le long de ses joues. Je me rappelai alors
+l'allusion railleuse faite par le meunier à notre première rencontre.
+Guiller avait-il parlé sérieusement? La pitié de la _petite sainte_ pour
+le réprouvé s'était-elle réellement transformée en un sentiment plus
+tendre? Plusieurs détails que je me rappelais maintenant pouvaient le
+faire croire. Chez la paysanne comme chez la grande dame, le coeur est
+le même et glisse sur les mêmes pentes. Femme, elle avait pu céder à
+cette ambition féminine de dévouement qui en a séduit tant d'autres;
+elle s'était trouvée de celles que l'abandon attire, que le péril
+encourage, que la méchanceté malheureuse attendrit. Comme sainte
+Thérèse, elle avait peut-être plaint le démon de ne connaître que la
+haine, et avait rêvé une rédemption par l'amour. En tout cas, je n'eus
+ni les moyens, ni le loisir de m'en assurer, car avant que j'eusse pu
+lui adresser la parole, Salaün, qui était sorti pour dégréer la barque,
+l'appela par son nom. A cette voix, Dinorah se redressa en sursaut,
+passa la main sur ses yeux et sortit brusquement.
+
+Au-dessus du rez-de-chaussée qui formait le logement du _gabarier_
+s'étendait un grenier, auquel on arrivait par une échelle et sans autre
+plancher que des fagots jetés en travers des poutrelles. Ce fut là que
+je passai la nuit sur une couette de balle d'avoine. Quelque fée
+bretonne y avait sans doute caché l'_herbe qui endort_, car, lorsque je
+me réveillai, le soleil filtrait à travers le chaume et dessinait,
+autour de moi, mille réseaux lumineux. Les roitelets, cachés dans toutes
+les crevasses du toit, gazouillaient joyeusement, et les pinsons leur
+répondaient sur les troënes du courtil. Quant à la maison, aucun bruit
+ne s'y faisait entendre. Je me levai à la hâte, et je descendis. Il n'y
+avait personne au rez-de-chaussée. Tous les meubles étaient en ordre, et
+le sol balayé, les cendres du foyer relevées, annonçaient que les
+maîtres du logis étaient sortis pour longtemps. En regardant par la
+petite croisée, à un seul carreau, qui donnait sur la grève, je vis en
+effet que la barque n'était plus là.
+
+Je connaissais trop bien les libertés de l'hospitalité bretonne pour que
+cette absence me causât ni surprise, ni embarras. J'allai à la table et
+je relevai une manne d'osier renversée, sous laquelle se trouvait le
+pain noir enveloppé d'une petite nappe à frange. Faisant ensuite glisser
+la table elle-même, j'aperçus dans l'espèce de coffre qu'elle
+recouvrait, le beurre et le lait mis en réserve. Je choisis ce que je
+préférais, et je me mis à déjeûner avec la confiance que donne ce titre
+d'_envoyé de Dieu_ accordé par le paysan de l'Armor à celui qui vient
+s'asseoir à son foyer. Quand j'eus achevé, je remis tout en place,
+laissant, pour mon hôte absent, une pièce de monnaie que, présent, il
+eût peut-être refusée. Je refermai, en sortant, la porte de la cabane
+avec ce loquet de bois, dont la vue m'a toujours rappelé la _chevillette
+et la bobinette_ du _Petit Chaperon-Rouge_, puis, reprenant ma route par
+les landes, je me dirigeai vers Crozon.
+
+Le soleil, déjà élevé sur l'horizon, commençait à frapper directement le
+promontoire, rendu plus aride par une longue sécheresse. Je suivais un
+pli de la colline où n'arrivait aucun souffle de la brise de mer. Le
+sol, ouvert par la chaleur, était entrecoupé de larges fissures au bord
+desquelles les bruyères et les ajoncs penchaient leurs touffes jaunies.
+On n'apercevait à droite ni à gauche aucun village, aucune ferme; à
+peine si quelques champs cultivés annonçaient, de loin en loin, la
+présence de l'homme. J'avais ralenti le pas, fatigué du poids du jour,
+de la longueur de la route et de la morne solitude qui m'entourait,
+quand un compagnon inattendu se montra à l'extrémité d'un sentier:
+c'était le meunier Guiller. Il me reconnut, poussa un cri d'appel, et
+pressa, pour me rejoindre, le pas de sa monture.
+
+--Monsieur vient de _la Pointe-du-Corbeau_? dit-il en portant la main à
+son bonnet bleuâtre; que Dieu fasse miséricorde aux pécheurs! le vieux
+Judok-Naufrage a donné un terrible exemple; mais le diable n'a fait que
+commencer l'ouvrage, maintenant c'est aux gens de justice de finir, et
+voilà qu'on leur amène pour ça Beuzec-le-Noir.
+
+Je demandai s'il était vraiment arrêté.
+
+--Depuis ce matin, répondit le meunier; on l'a pris au moment où il
+essayait de voler une barque à l'anse de Dinant, et, en le fouillant, on
+a trouvé sur lui plus de pièces d'or qu'il n'a jamais gagné de sous. Je
+viens de le rencontrer dans une charrette, garotté comme un sanglier.
+
+Guiller ajouta beaucoup de suppositions sur l'origine de cet or, sans
+paraître soupçonner la vérité. Profitant de son humeur causeuse, je
+l'interrogeai à loisir sur le _reptile_, et j'appris de lui tout ce qui
+pouvait expliquer cette étrange nature. Jeté sur les côtes bretonnes par
+la tempête, ainsi que me l'avait raconté Salaün, l'enfant naufragé avait
+grandi dans l'isolement et la réprobation; tout le monde l'avait
+repoussé, et il était devenu l'ennemi de tout le monde. Comme le
+sauvage, il avait vécu de ruse, d'hostilité et de patience: sa vie était
+devenue une perpétuelle embuscade.
+
+Maraudeur insaisissable, il échappait à toutes les poursuites sans que
+rien pût lui échapper, et cette miraculeuse adresse avait encore
+confirmé la superstition populaire. D'abord quelques voisins dépouillés
+par lui s'étaient vengés; mais des désastres inattendus, et dont
+l'auteur restait invisible, leur avaient toujours fait cruellement
+expier cette audace; aussi la haine s'était-elle tempérée par la
+crainte. On fermait les yeux sur les déprédations de Beuzec, pour
+n'avoir pas à les punir; il avait fini par se faire une force de sa
+méchanceté.
+
+--Qu'il soit venu d'enfer ou qu'il y aille, ajouta Guiller avec plus de
+sérieux que je ne lui en avais vu jusqu'alors, c'était une dure épreuve
+pour le pays; lui et Judok se tenaient là-bas comme deux vipères qui
+mettaient les honnêtes gens en angoisse; maintenant qu'ils n'y sont
+plus, on pourra marcher sans regarder à ses pieds.
+
+Je ne répondis pas: depuis un instant, mon attention était attirée
+ailleurs et j'écoutais avec distraction. Nous avions atteint un plateau
+boisé, et nous suivions un chemin creux dont les haies vives ne
+permettaient de rien voir, mais n'empêchaient pas d'entendre un chant
+grave et lointain qui s'élevait par intervalles. Je m'arrêtai en
+imposant silence de la main à mon compagnon et en prêtant l'oreille; le
+chant retentit plus rapproché. Le meunier se dressa sur sa monture et
+regarda par-dessus les buissons.
+
+--Dieu nous bénisse! c'est la procession pour les biens de la terre,
+dit-il; le blé a soif, et ceux de Crozon font le tour de la paroisse
+avec leurs prêtres pour implorer le maître de la pluie et du soleil.
+
+Je pressai le pas afin d'atteindre le plateau auquel conduisait notre
+route, et en débouchant sur la bruyère, j'aperçus la procession qui
+s'avançait de notre côté.
+
+A la tête du cortége marchait le clergé avec le dais et des enfants en
+costume de choeur qui portaient l'eau consacrée ou agitaient des
+sonnettes, puis venaient les populations accourues des campagnes
+voisines.
+
+Les hommes marchaient les premiers, deux à deux et tête nue; derrière, à
+une certaine distance, s'avançaient les femmes, le chapelet à la main.
+Tous avaient revêtu leur costume des jours de fête, dont les formes
+variées donnaient à la cérémonie je ne sais quoi de pittoresque et
+d'animé qui semblait appartenir à un autre âge. Après chaque stance de
+l'hymne sainte, les voix se taisaient, et il y avait une pause pendant
+laquelle on n'entendait plus que le bourdonnement des insectes dans
+l'air et le cri du grillon sous les fougères. La procession se déroulait
+avec une lenteur majestueuse sur la crête même du coteau. Elle arriva
+droit à nous.
+
+Je m'étais découvert, et le meunier, descendu de sa monture, s'était
+agenouillé.
+
+Le premier groupe passa avec les aubes blanches, les bannières à franges
+de soie et les croix d'argent étincelantes. Les hommes commençaient à
+défiler les mains jointes sur leurs larges chapeaux, et le visage à
+demi-voilé par leurs longs cheveux, quand il se fit tout à coup un
+mouvement. Les regards s'étaient tournés vers la route que Guiller et
+moi venions de quitter. Une petite charrette entourée de douaniers et de
+pêcheurs débouchait sur le plateau où nous nous trouvions. Le meunier se
+leva à demi.
+
+--C'est lui, c'est Beuzec! me dit-il vivement.
+
+Ce nom répété de proche en proche, courut dans la foule et y causa une
+sorte de frémissement; les prêtres eux-mêmes s'étaient arrêtés; la
+charrette arrivait près d'eux. Je reconnus alors le _reptile_, dont les
+pieds étaient liés avec des filins goudronnés et les bras solidement
+attachés aux barreaux.
+
+En entendant les chants, il s'était redressé, et son visage hagard
+apparut au-dessus des bords du tombereau. A la vue de la procession, il
+jeta un premier cri d'ironie insultante qui alla se répétant à mesure
+que les prêtres et les symboles consacrés passaient devant lui; puis
+quand vint le tour des assistants, il se mit à les appeler l'un après
+l'autre, en accompagnant chaque nom d'un éclat de rire ou d'une injure;
+mais, arrivé aux femmes, nous le vîmes s'interrompre subitement, son
+rire s'éteignit, il fit, pour s'élancer, un effort qui ébranla les
+barreaux, puis, poussant une sorte de rugissement, il se laissa tomber
+au fond du chariot.
+
+Dans ce moment, mon oeil rencontra le pâle visage de Dinorah. Les yeux
+baissés et les mains tremblantes sur son chapelet, elle passait avec la
+procession qui avait repris sa marche. Je la vis se perdre dans le
+chemin creux, tandis que la charrette disparaissait avec son escorte au
+versant du coteau.
+
+La protégée de Marie et le fils du démon venaient de se rencontrer pour
+la dernière fois, et de se faire un éternel adieu.
+
+
+
+
+SEPTIÈME RÉCIT.
+
+LES BOISIERS.
+
+
+Il est surtout trois formes sous lesquelles la création se révèle à nous
+plus souveraine, la montagne, l'océan, la forêt: de ces trois grands
+aspects de l'oeuvre divine, deux restent à l'abri de toutes les
+atteintes humaines et immuables dans leur sublimité; mais la troisième
+est soumise à la volonté de l'homme. Partout où il s'établit, sa hache
+fait la place libre. Ces longues chaînes d'ombrages que le travail
+latent de la terre a mis des siècles à élever comme de verdoyantes
+montagnes, il les taille, il les entr'ouvre, il les abat à son gré;
+aussi la forêt devient-elle chaque jour, dans notre vieux monde, un
+accident plus rare et par cela même plus curieux.
+
+J'avais traversé les grands taillis et les petites futaies qui parsèment
+nos provinces de l'Ouest, mais il me restait à voir une oasis forestière
+assez vaste pour renfermer une population spéciale, créer des caractères
+et des industries. Je me décidai à visiter la forêt du Gavre, enclavée
+entre le Don et l'Isac, deux des principaux affluents de la Vilaine.
+J'avais pour compagnon momentané de ce voyage un nouveau garde que
+l'administration expédiait au Gavre, afin d'activer la surveillance et
+de réprimer des abus favorisés par la négligence et la tradition. Il eût
+été difficile de trouver un homme plus propre que Moser à une pareille
+mission; il était né sur cette terre alsacienne qui fournit à la France
+ses soldats les mieux disciplinés: race laborieuse, positive, esclave de
+la règle, et qui, étrangère aux sentimentalités un peu puériles
+d'outre-Rhin, est, pour ainsi dire, la prose de l'Allemagne. Moser
+joignait d'ailleurs aux qualités générales de sa race une perspicacité
+singulière, aiguisée par l'expérience. Dans sa carrière de forestier, il
+avait eu à déjouer trop de subterfuges pour n'avoir pas appris lui-même
+à s'en servir; il marchait en toutes choses comme dans la forêt, moins
+souvent par les larges avenues que par les _foulées_, et plus volontiers
+sur la mousse qui éteint le bruit des pas que sur les cailloux qui
+avertissent de l'approche. Cependant, chez lui, la ruse n'avait rien de
+bas et s'aidait plutôt du silence que du mensonge: c'était, à tout
+prendre, une nature droite, mais mise en défiance; c'était surtout un
+caractère. Tel vous l'aviez vu au premier instant, tel vous le
+retrouviez toujours. Moser avait donné le règlement des eaux et forêts
+pour doublure à sa conscience et se tenait inébranlable derrière ce
+bouclier.
+
+L'étude de cette personnalité, d'autant plus facile à déchiffrer qu'elle
+n'avait pas de recoins, donna un véritable intérêt à la route que nous
+faisions ensemble. Le garde alsacien prenait rarement l'initiative d'une
+confidence, mais ne refusait jamais de répondre. Je l'amenai à me
+raconter ses longues embuscades dans les fourrés pour surprendre les
+coureurs de bois, ses poursuites sur la piste des braconniers, ses ruses
+victorieuses ou déjouées, les luttes corps à corps qu'il avait eues à
+braver, en un mot, tous les incidents de la vie demi-sauvage qu'il
+menait depuis bientôt vingt années, et dont il avait fait son plaisir
+après en avoir fait son devoir.
+
+Pendant ces récits, forcément entrecoupés de beaucoup de pauses et de
+digressions, nous avions franchi la _vallée d'Or_ (Orvault), tantôt
+suivant la route sinueuse qui ondoie avec la coulée, tantôt coupant au
+plus court à travers les _sentes_ qui traversent les prairies et
+s'enfoncent au milieu des châtaigneraies. Après avoir escaladé le bourg
+bâti au haut des collines, nous avions gagné la grande lande qui
+remplace l'ancienne forêt de Sautron, où le duc de Bretagne, François
+II, fit bâtir la chapelle de Bongarand, encore debout, puis côtoyé
+l'étang de la Barossière, grande flaque immobile et sans ombrage, devant
+laquelle se dressent, comme des fourches patibulaires, quelques arbres
+desséchés qu'entourent des volées de corbeaux. Enfin, quittant le chemin
+direct, j'avais incliné, avec mon compagnon, vers le hameau de la
+Thébaudière, désireux de visiter la demeure de cette femme célèbre, qui
+sut, à force de grâce et de bon sens, écrire, sous forme de lettres à sa
+fille, un livre immortel.
+
+Nous arrivâmes au château du Buron par une avenue de sapins de cent
+pieds de haut. Il ne reste pas autre chose de ce que Madame de Sévigné
+appelle les _plus vieux bois du monde_. Dès 1680, son fils avait fait
+abattre le dernier bosquet: «Votre frère, écrit-elle à Madame de
+Grignan, a trouvé l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans
+jouer et de payer sans s'acquitter. Toujours une soif et un besoin
+d'argent, en paix comme en guerre: c'est un abîme de je ne sais quoi,
+car il n'a aucune fantaisie; mais sa main est un creuset où l'argent se
+fond. Ma fille, il faut que vous essuyiez tout ceci: toutes ces driades
+affligées, que je vis hier, tous ces vieux sylvains, qui ne savent plus
+où se retirer; tous ces anciens corbeaux, établis depuis deux cents ans
+dans l'horreur de ces bois..... tout cela me fit hier des plaintes qui
+me touchèrent sensiblement le coeur.»
+
+On ne trouve au Buron d'autre souvenir de Madame de Sévigné que quelques
+lettres autographes et la chambre où elle couchait: c'est une petite
+pièce écartée, à six pans, ornée de boiseries sculptées, et encore
+garnie de meubles du XVIIe siècle.
+
+Partis du Buron, nous atteignîmes la lande de Treillères, steppe de près
+de sept lieues de circonférence, où quelques pousses de chêne et de
+hêtre, dernières traces des forêts druidiques, percent un tapis de
+maigres bruyères, puis enfin le bourg de Blain, d'où nous nous
+dirigeâmes sur la forêt du Gavre, qui, depuis longtemps déjà, dessinait
+à l'horizon ses sombres contours.
+
+L'entrée en était autrefois gardée par un château dont la possession fut
+la cause première des plus dramatiques épisodes de notre histoire. Le
+duc de Bretagne l'ayant donné à Chandos, au préjudice de Clisson qui le
+sollicitait, celui-ci jura Dieu _qu'il n'aurait pas un Anglais pour
+voisin_, et courut brûler la propriété du nouveau seigneur. Le duc se
+vengea par un guet-apens célèbre dans l'histoire, et auquel Voltaire a
+emprunté les ressorts dramatiques de sa tragédie d'_Adélaïde du
+Guesclin_. Plus tard eut lieu le meurtre du connétable, que Charles VI
+voulut venger. On sait comment la folie surprit le roi à la tête de son
+armée et commença cette longue série de désastres qui faillirent rayer
+la France du rang des nations.
+
+Je cherchai longtemps en vain la place de ce château, dont le nom
+éveille un si lugubre retentissement dans le passé. Les tours que
+s'étaient disputées les seigneurs et les rois les plus puissants de la
+chrétienté ne forment qu'une imperceptible ondulation de terrain; leurs
+décombres mêmes ont disparu sous les orties.
+
+Quand nous descendîmes au bourg, le soleil commençait à disparaître
+derrière les horizons de Rozet et de Plessé. Une lueur pourprée
+incendiait les toits de chaume. Les femmes revenaient des _vagues_ de la
+forêt, portant des fagots d'ajoncs ou de fougères qu'elles retenaient à
+l'épaule avec la pointe de la faucille; des enfants couraient pieds nus
+en poussant devant eux des porcs qui arrivaient de la glandée.
+
+Debout à la porte du cabaret qui sert d'hôtellerie aux rares voyageurs
+qu'amène le hasard, je contemplais d'un oeil curieux l'étrange
+bourgade. Ses habitants avaient je ne sais quoi de rude et d'effarouché;
+ils accouraient pour voir les étrangers, et s'enfuyaient dès qu'ils
+avaient rencontré leurs regards. Leurs chaumières croulantes, leurs
+habits en lambeaux, leur chevelure hérissée, l'expression un peu dure
+des physionomies, tout annonçait une pauvreté sauvage, mais rien ne
+révélait l'ambition du désir. La forêt leur fournit le bois qui les
+chauffe, l'herbe qui nourrit leurs troupeaux, l'écorce de houx dont ils
+fabriquent la glu qu'on vient leur acheter de loin; le reste leur
+manque, et ils n'y songent pas. Par instants, il me semblait voir un de
+ces campements fixes de Bohêmes arrêtés dans les grandes clairières de
+la Valachie et vivant, comme les oiseaux, de ce que leur donnent les
+bois. Cependant, quelle que fût l'indigence de tout ce qui m'entourait,
+l'heure et le mouvement donnaient au tableau un certain charme agreste.
+Au milieu de cette fange et de ces haillons, les éclats de rires se
+répondaient d'une fenêtre à l'autre, quelques chants de jeunes filles
+s'élevaient çà et là; les vieillards souriaient sur les seuils aux
+derniers rayons du soleil, et la fumée qui montait des toits de chaume
+annonçait le repas du soir. A travers cette sauvagerie misérable, on
+sentait que les paisibles joies de la famille n'étaient point absentes.
+
+Je fus réveillé dès le point du jour par le son prolongé du buccin
+d'Amérique. Avec un soleil moins voilé de brumes, j'aurais pu me croire
+au pied de quelque morne des Antilles. J'ouvris ma fenêtre et j'aperçus
+le vacher du Gavre, qui réunissait les bestiaux du village. On les
+voyait arriver à l'appel du _lambis_, dont les intonations monotones
+étaient égayées par le bruit des sonnettes et des grelots. Tous se
+dirigeaient vers la forêt, où le droit de pacage, autrefois concédé aux
+habitants par les vieilles chartes, leur a été conservé. Quelques hommes
+les suivaient portant sur l'épaule l'_étrêpe_, faulx recourbée avec
+laquelle ils coupent dans les bois la litière de leurs étables.
+
+J'avais hâte de prendre le même chemin, et je descendis au
+rez-de-chaussée. J'y trouvai Moser, qui, en attendant les gardes
+auxquels il avait fait savoir son arrivée, déjeunait debout avec un
+verre de vin et un morceau de pain bis.
+
+Je commençais à partager son frugal repas, quand nous vîmes entrer un
+paysan qui, à notre aspect, s'arrêta sur le seuil, parut hésiter et
+finit par s'avancer vers la cabaretière, à laquelle il présenta une
+petite gourde de cuir sans prononcer un seul mot; elle la prit également
+en silence et se prépara à la remplir d'eau-de-vie. Le paysan attendit,
+adossé à la table qui servait de comptoir, et les deux mains appuyées
+sur son bâton de houx. Il était grand, maigre, un peu voûté, mais d'une
+apparence robuste. Vêtu d'une veste de drap vert très usée, d'un
+pantalon de berlinge et de souliers à semelles de bois, il portait en
+bandoulière une poche de toile qui affectait la forme d'un carnier. Son
+regard, promené autour de lui d'un air d'insouciance, glissa sur nous
+sans paraître s'arrêter, puis il se mit à siffler en tourmentant de la
+pointe de son bâton la terre battue qui servait de plancher. Quand
+l'aubergiste lui tendit la gourde remplie, il n'en paya point le prix,
+mais il fit un geste d'intelligence auquel la femme répondit par un
+signe de tête, gagna la porte et disparut.
+
+--Vous ne connaissez point cet homme? demandai-je à Moser, qui venait,
+comme moi, de s'approcher du seuil pour suivre des yeux le paysan.
+
+Moser fit un signe négatif et descendit les deux marches de l'entrée
+afin de voir la direction que prenait l'homme à la veste verte.
+
+--Il va vers la forêt, dit-il au bout d'un instant.
+
+--Où pourrait-il aller? répliquai-je; la forêt est ici le champ commun
+où tout le monde moissonne.
+
+--Mais tout le monde n'y fait pas la même récolte.
+
+--J'ai trouvé en effet quelque chose de particulier dans la tournure de
+ce visiteur silencieux.
+
+--Avez-vous remarqué qu'il n'était point chaussé de sabots, mais de
+galoches plus commodes pour la marche et qui laissent la même empreinte?
+Les autres paysans vont jambes nues, tandis qu'il porte des guêtres de
+cuir pour se défendre des épines du fourré; leur veste est brune ou
+bleue; la sienne est verte, afin de se confondre plus facilement avec
+les feuilles. Son carnier de toile pourrait passer pour une pannetière
+sans les taches de sang qu'on y voit encore, et ses mains seraient
+celles d'un laboureur, si elles n'avaient point été noircies par la
+poudre du bassinet.
+
+--Ainsi vous croyez que nous venons de voir un braconnier?
+
+--De la pire espèce, et je me tromperais fort si ce n'était celui qui
+dépeuple depuis dix ans la forêt, et qu'on a signalé à l'administration.
+
+--Vous le nommez?....
+
+--Antoine, ou plus communément _Bon-Affût_.
+
+La cabaretière, qui rangeait ses bouteilles, se retourna à ce mot en
+tressaillant.
+
+--Vous voyez que j'ai touché juste, dit l'Alsacien, à qui ce mouvement
+ne put échapper; notre vagabond est en compte-courant avec le
+_Cheval-Blanc_, et paiera un de ces jours sa provision d'eau-de-vie en
+gibier.
+
+Notre hôtesse commençait à protester par un de ces flux de paroles que
+les paysannes prennent pour des raisonnements, quand l'arrivée d'une
+jeune _boisière_ vint heureusement l'interrompre.
+
+Ce nom de _boisier_ n'appartient, à vrai dire, qu'aux _navreurs_ de
+cercles et d'échalas, aux tailleurs de cuillers, aux tourneurs
+d'écuelles et de rouets, aux charbonniers, aux fendeurs de lattes, aux
+sabotiers, population nomade qui habite des huttes de feuillage dans les
+clairières, déloge forcément à chaque coupe, et s'établit là où frappe
+la cognée; mais l'habitude a fait donner le même nom à tous ceux qui
+vivent des produits forestiers, alors même qu'ils ne travaillent pas le
+bois de leurs mains. C'était le cas de Michelle, la jeune marchande qui
+colportait les ustensiles fabriqués au Gavre, dans les foires des
+villages, où ses façons riantes, sa malicieuse adresse et son
+inépuisable faconde ensorcelaient les chalands jusqu'à les empêcher de
+distinguer le hêtre du bouleau.
+
+Elle revenait avec trois chevaux, dont les mannequins étaient vides, et
+retournait aux campements des _boisiers_ pour renouveler son
+approvisionnement. Cette direction était précisément celle que je
+désirais prendre. Moser allait commencer avec ses gardes une inspection
+qui ne leur permettait point de me servir de guides: je demandai à
+Michelle s'il me serait permis de la suivre en profitant de sa
+compagnie.
+
+--Pourquoi donc pas? dit-elle en riant; la route du roi est ouverte à
+tout le monde, mêmement que, pour mieux passer les fondrières, Monsieur
+pourra monter sur une de mes bêtes, à la place des sébilles et des
+boîtes à sel.
+
+J'acceptai la proposition sans fausse honte. Moser m'aida à me hisser
+sur le bât recouvert d'un coussin de paille, et, après avoir échangé un
+adieu, nous nous séparâmes, lui pour suivre, avec les gardes, le fossé
+qui enceint la forêt, moi pour la traverser avec Michelle.
+
+Le hasard ne pouvait me donner une compagne de route de plus vive
+humeur. Son oncle lui avait confié la vente des _boiseries_ depuis l'âge
+de quatorze ans, et, obligée de défendre ses intérêts et sa personne
+contre tous les accidents d'une vie nomade, la jeune paysanne avait
+acquis cette hardiesse un peu virile qui choque au premier abord, puis
+amuse par la nouveauté. A chaque rencontre faite sur le chemin, il y
+avait échange de confidences ou de railleries, dans lesquelles le
+dernier mot lui restait toujours.
+
+C'était une grande fille d'environ vingt ans, plutôt leste que jolie,
+mais dont l'oeil noir, le teint coloré, les dents blanches, avaient un
+certain attrait de vie et de santé. Du reste, la malice chez Michelle
+n'excluait point la coquetterie; elle se servait d'épigrammes comme
+d'hameçons pour arrêter les passants et les attirer.
+
+Un d'eux, qui tenait le milieu entre le bourgeois et le manant, reçut
+ses agaceries avec une majesté officielle, dont je ne pus m'empêcher de
+rire.
+
+--Ne faites pas attention, dit Michelle qui avait remis sa monture au
+trot, nous sommes un peu fier, rapport à notre titre d'officier
+municipal.
+
+Je demandai si c'était vraiment le maire du bourg.
+
+--Qu'est-ce que vous parlez de bourg! s'écria la _boisière_, d'un air
+plaisamment scandalisé; heureusement que la _chevaline_ n'est pas de la
+paroisse, sans quoi ce mot-là l'eût fait ruer! Vous ne savez donc pas
+qu'en sortant du paradis terrestre, Adam et Ève arrivèrent juste au
+milieu de cette grande ravine où vous voyez le Gavre, que l'endroit leur
+parut trop avenant pour aller plus loin, et qu'ils bâtirent là, dans la
+crotte, la première ville du monde. M. le maire doit en avoir la preuve
+dans ses paperasses timbrées, et les enfants de cinq ans vous conteront
+la chose. Aussi méprisons-nous ici les gens de Vay, de Rozet et de
+Plessé, qui ne sont que des paysans, tandis que ceux du Gavre ont
+toujours passé devant Dieu pour les premiers bourgeois de la création.
+
+Tout en causant, nous avions atteint la forêt, et nous commencions à
+cheminer sous une jeune _vente_ de chênes. Ce nom de _vente_ est donné
+aux divisions qui forment les triages de la forêt, au nombre de quatre
+cents; elles sont soumises à des coupes calculées qui constituent le
+système d'aménagement.
+
+Après avoir pris une des dix grandes avenues ou _rabines_ qui
+aboutissent au point central, nous tournâmes par les _foulées_.
+
+Le feuillage de chêne, qui dominait dans ces longues routes de verdure,
+était entrecoupé çà et là de merisiers, de trembles et d'alisiers.
+Au-dessus, des _aigrasses_ ou pommiers sauvages tordaient leurs rameaux
+noueux, et le nerprun dressait ses faisceaux de branches fines destinées
+au vannier.
+
+Le pas des chevaux résonnait à peine sur la mousse; l'air, plus frais et
+plus léger, avait une sorte de saveur agreste qui se communiquait à tout
+l'être, et me donnait une facilité de vivre jusqu'alors inconnue. En se
+sentant plus loin des hommes, on se sentait plus près de l'oeuvre de
+Dieu: on en percevait par tous les pores la sève fortifiante, on s'y
+trouvait plongé. Le silence même de la forêt était traversé par mille
+souffles mélodieux et animés: ici, c'étaient les roucoulements des
+tourterelles, les martellements cadencés du pivert, les sifflements des
+grives ou la joyeuse chanson des bergeronnettes; là, le murmure de l'eau
+parmi les glaïeuls, les soupirs du vent dans le feuillage, le
+bourdonnement de l'abeille, ou la rumeur confuse de mille insectes
+invisibles; partout enfin le bruit du grand flot de la vie qui vient de
+Dieu, passe sans cesse et se renouvelle toujours.
+
+Lorsque nous eûmes atteint les nouvelles _ventes_, la forêt perdit son
+aspect solitaire: l'homme reparaissait, comme d'habitude, par la trace
+de récents ravages. Des arbres fraîchement équarris jonchaient çà et là
+le sol, des ornières déchiraient l'herbe fine des _placis_, et l'on
+entendait les clochettes des vaches qui broutaient les jeunes pousses.
+
+Je demandai à ma conductrice si le baraquement des _boisiers_ était
+encore éloigné.
+
+--Assez pour qu'on ne puisse en voir la fumée, répondit-elle; il a fallu
+se détourner du droit chemin afin de conduire Monsieur à la Magdeleine.
+
+Je m'excusai de l'avoir retardée.
+
+--Ne vous en inquiétez point, reprit-elle; ce sera une occasion de voir
+la ferme des Louroux en passant, et de savoir si les cheveux de la
+Louison ont changé de couleur.
+
+--C'est une parente ou une amie? demandai-je.
+
+--La Louison, s'écria Michelle; eh! fi! Jésus! Monsieur ne sait donc
+pas? C'est une pauvre créature dont le nom de famille est un nom de
+baptême.
+
+--J'entends, une enfant d'hospice.
+
+--Du tout, du tout; la Louison a été trouvée dans le bois par un homme
+du pays, qui vit d'aventure et qu'on appelle Antoine.
+
+--Le _Bon-Affût_?
+
+--Juste! Monsieur le connaît?
+
+--Je l'ai vu ce matin pour la première fois.
+
+--Eh bien donc! le _Bon-Affût_ est arrivé ici, voilà quinze ans, pas
+loin, portant dans sa peau de chèvre l'enfançon qu'il avait soi-disant
+trouvé à un des carrefours de la forêt; mais ceux qui l'ont reçu disent
+qu'il ne criait point la faim comme un nourrisson abandonné, et que,
+pour sûr, le braconnier le tenait de la mère.
+
+--Et il l'a fait élever?
+
+--A la ferme de la Magdeleine, où on la garde depuis, bien que ce soit
+une rousse et pas trop vaillante! Mais les Louroux ont des affaires avec
+Antoine, et, comme il protége la Louison, on lui passe ses mièvreries.
+Monsieur n'aura pas à s'étonner s'il retrouve là-bas le braconnier avec
+la petite.
+
+--N'est-ce pas lui qui vient de ce côté? demandai-je, en montrant
+quelqu'un dont on apercevait la silhouette à travers les branches d'une
+jeune _vente_.
+
+--Lui! répéta Michelle, qui se pencha sur le cou de son cheval. Eh! non
+pas! c'est Bruno! Monsieur doit avoir entendu parler à l'auberge de
+Bruno, le _chasseur de miel_ de la forêt. Gage qu'il va aussi à la
+Magdeleine! Eh! Bruno! tournez un peu la tête par ici; vous pouvez nous
+voir sans impolitesse.
+
+Celui à qui s'adressait cet appel venait de paraître au coude du chemin,
+et se retourna vers nous en souriant.
+
+C'était un jeune garçon dans toute la fleur de la première virilité, et
+dont les haillons semblaient trahir plutôt que voiler la beauté. Un
+chapeau de paille aux bords frangés retombait sur sa chevelure bouclée;
+une veste de drap trop étroite dessinait son buste et ses bras bien
+détachés; un pantalon de toile en lambeaux laissait voir des jambes
+nerveuses qui eussent fait l'admiration d'un statuaire. La force
+dominait dans cet ensemble plein de grâce, mais la force jeune et souple
+de l'adolescence; on eût dit un de ces arbres à la fine écorce, au
+feuillage foncé et aux branches hardies qui poussent, d'un seul jet,
+dans les terres généreuses. Il portait un vase de bois à couvercle
+mobile, retenu sur l'épaule par une courroie.
+
+--Eh bien! les _avettes_ ont-elles travaillé pour toi? demanda Michelle,
+que la supériorité d'âge et de fortune rendait plus libre de langage.
+
+--Les mouches du bon Dieu travaillent toujours pour les chrétiens,
+répliqua Bruno, en nous montrant son vase plein de rayons récemment
+enlevés.
+
+--Et où as-tu _picoré_ ton sucre de chêne?
+
+--Là-bas, vers l'_Epine des haies_, au creux d'une _bourdaine_ que j'ai
+enfumée. J'ai encore plus de dix autres endroits où les petites belles
+se fatiguent à mon intention. L'année sera bonne pour la récolte des
+douceurs, vu que les _lancygnés_ (sureaux) ont fleuri dru au printemps.
+
+J'interrogeai Bruno sur l'abondance de ces nids d'abeilles, et j'appris
+qu'on en comptait plusieurs centaines dans la forêt. Le jeune garçon les
+connaissait presque tous; mais la plupart se trouvaient placés hors de
+portée, et, pour recueillir le miel, il eût fallu abattre l'arbre, comme
+le font les chasseurs de miel du Nouveau-Monde.
+
+Le commerce de Bruno était donc peu lucratif, et il avait dû y joindre
+la quête des magasins d'écureuils où il s'emparait des faînes, des
+châtaignes et des noix entassées pour leurs provisions d'hiver; il
+vendait enfin des baguettes de _bourdaine_ aux cagiers, de l'écorce de
+houx aux fabricants de glu, et portait au bourg, en hiver, quelques
+oiseaux d'étang pris au trébuchet. Toutes ces industries de contrebande
+n'avaient point réussi à le rendre riche, mais semblaient le faire
+heureux. Toléré par les gardes, que sa complaisance et sa bonne humeur
+avaient apprivoisés, il vivait dans la forêt aussi libre que le pêcheur
+sur les flots.
+
+Michelle avait d'abord accepté la compagnie de Bruno avec empressement;
+mais un scrupule subit parut traverser sa pensée, elle ralentit le pas
+de sa monture et demanda brusquement à Bruno s'il ne s'éloignait pas
+trop de sa route.
+
+--M'éloigner! dit le jeune garçon, je me rapproche, au contraire.
+
+--Où vas-tu donc?
+
+--Mais, comme vous, jolie Michelle, à la ferme des Louroux.
+
+La _boisière_ le regarda en face.
+
+--C'est-il, comme ton bon ami Antoine, pour quelque affaire de maraude?
+demanda-t-elle.
+
+--Sur ma conscience, non! dit Bruno d'un accent de sincérité; je ne vais
+que pour dire un bonjour à ceux de la Magdeleine et pour leur faire
+goûter mon sucre d'_avettes_.
+
+--Ah! ah! je comprends, reprit Michelle avec un rire trop éclatant pour
+ne pas être forcé, c'est un cadeau que tu apportes à la Louison.
+
+--A elle...... et aux autres! répliqua le jeune paysan un peu
+embarrassé.
+
+--Alors pourquoi ne nous en as-tu pas offert?
+
+--Pardon, dit Bruno, qui dégagea de son épaule le petit baril qu'il
+découvrit en l'avançant à portée de la jeune fille; vous pouvez en
+manger à votre appétit.
+
+Michelle l'écarta de la main.
+
+--Non, non, reprit-elle, il n'y en a point trop pour la _trouvée_!
+Prends garde seulement que le sucre de chêne ne lui tourne dans le sang,
+ses _roussures_ pourraient grandir, et son visage prendre la couleur
+d'un coin de beurre de Nozay.
+
+Elle accompagna cette plaisanterie rustique d'un nouvel éclat de rire;
+le chercheur de miel secoua la tête.
+
+--Vous êtes méchante, la Michelle, dit-il d'un ton fâché; ceux qui ont
+bon coeur ne raillent pas les misères que Dieu nous a faites. Si la
+Louison n'est ni belle, ni de grand courage, elle n'a pas moins ses
+mérites.
+
+--On sait bien que tu en es amoureux, mon pauvre moissonneur de
+noisettes! dit Michelle toujours plus aigre.
+
+--Ceci est une menterie, reprit Bruno vivement: la Louison n'a point
+l'âge pour qu'on l'épouse, et par ainsi je ne puis pas en être amoureux;
+mais c'est la vérité que je lui veux du bien, parce qu'elle a une bonne
+âme, ce qui est encore, je vous le dis, la Michelle, plus profitable et
+plus rare que la beauté. J'ai aidé la Rousse à marcher quand elle
+n'était guère plus haute qu'un fagot couché; je l'ai retirée du grand
+étang, déjà si noyée qu'elle avait perdu la voix; on sait bien que tout
+ça attache, et il n'est point juste de nous tourmenter pour une honnête
+amitié.
+
+--Eh bien! eh bien! s'écria la _boisière_, sait-il donc parler à cette
+heure, lui qui d'ordinaire n'a pas plus de voix qu'un hanneton? Allons,
+ajouta-t-elle en voyant le mouvement d'impatience du jeune garçon, ne
+vous retournez pas vers moi avec l'air d'un sanglier qu'on est venu
+tracasser dans sa _fougeace_. Voici la maison des Louroux, pauvre
+innocent, et, si je ne me trompe, la Louison a senti l'odeur du miel,
+car je l'aperçois devant la porte qui vous attend pour vous souhaiter la
+bienvenue.
+
+Une fillette d'environ quinze ans venait en effet d'accourir sur le
+seuil.
+
+Ce qu'en avaient dit Bruno et Michelle m'avait préparé à une laideur
+exceptionnelle; je fus tout surpris de trouver une créature petite,
+frêle et un peu pâle, mais d'une physionomie si douce et d'une grâce si
+mignonne, que dès le premier coup d'oeil on était gagné. Sa chevelure,
+d'un roux splendide, tombait en désordre sur un cou dont la blancheur de
+marbre défiait le hâle et le soleil. Ses yeux bleus et un peu ronds
+avaient je ne sais quoi d'étonné, comme ceux d'un enfant qui s'éveille;
+ses traits suaves étaient éclairés par un fin sourire. La seule disgrâce
+de ce charmant visage adolescent était les rousseurs auxquelles la
+_boisière_ avait fait allusion.
+
+Louison nous salua avec une politesse agreste.
+
+--Quoi donc! demanda ironiquement ma conductrice, c'est-il aujourd'hui
+dimanche pour la Louison, qu'elle se tient là écoutant l'herbe pousser
+et les mains sous sa _devantière_?
+
+--Faites excuse, Michelle, répondit la fillette d'une voix doucement
+timbrée; mais les pauvres gens ne sont pas plus robustes que Dieu le
+créateur, qui a eu besoin de se reposer.
+
+--Voyez-vous ça! dit la _boisière_, qui se tourna de mon côté comme si
+elle eût voulu me rendre complice de ses moqueries; c'est une savante,
+oui! le _Bon-Affût_ lui a appris à lire dans l'imprimé, et les murs de
+la ferme sont tapissés d'images que lui a données M. le curé.
+
+--Tout le monde ne peut pas avoir sa chambre comme la jolie Michelle
+_adournée_ des cadeaux de ses amoureux, fit observer la petite.
+
+Bruno eut l'imprudence de rire de cette innocente malice, ce qui parut
+faire perdre à Michelle tout son sang-froid.
+
+--Si les amoureux sont honnêtes pour moi, c'est que je ne leur fais pas
+honte, reprit-elle, en jetant un regard expressif sur les pauvres habits
+de l'orpheline; mais consolez-vous, la Rousse, voici un galant qui n'a
+point tant de _braverie_ et qui vous cherche. Allons, le beau gars,
+ouvrez votre barillet et offrez à celle-ci vos friandises de mendiant.
+
+Je voulus m'entremettre pour donner une autre tournure à l'entretien;
+mais Michelle avait une piqûre au coeur, et, quoi que je pusse dire,
+elle reprit toujours l'offensive.
+
+Bruno, qui s'était assis près du seuil sur une pierre, écoutait avec
+impatience. Quant à Louison, elle fut quelque temps sans sentir les
+coups et riant des sarcasmes de Michelle: elle jouait avec sa colère
+comme un enfant avec des armes dont il ne se défie pas, mais la
+_boisière_ finit par trouver le joint du coeur en lui demandant
+méchamment si les Louroux ne l'habilleraient point de neuf pour la
+prochaine fête de Plessé. Elle faisait sans doute allusion à
+quelqu'avanie précédemment infligée à l'orpheline pour son pauvre
+costume, car je la vis tout à coup rougir et balbutier. Michelle, qui
+comprit que le coup avait porté, redoubla avec la cruauté d'une femme
+qui se venge; elle n'épargna à la Louison aucune raillerie sur ses
+misérables vêtements, énuméra tout ce qui lui manquait, et finit par une
+description complaisante du nouvel habit que faisait pour elle le
+tailleur de Niort.
+
+La Louison, qui jusqu'alors avait eu la réplique si libre, écouta tout
+sans répondre et la tête basse. Evidemment, la cruelle insistance de la
+_boisière_, après lui avoir rappelé quelque pénible souvenir, venait
+d'éveiller ses innocentes coquetteries. Ramenée à ce désir de parure,
+qui n'est chez la femme qu'une des formes du besoin de plaire, elle
+était passée presque subitement de son insouciante gaîté à toutes les
+amertumes de la honte et du souhait sans espoir. Debout près de la
+porte, elle roulait de son petit pied nu quelques feuilles que le vent
+avait poussées jusqu'au seuil; des mèches de cheveux couleur d'or bruni
+voilaient son visage, et une de ses mains arrachait avec distraction la
+mousse qui veloutait, par taches, le mur auquel elle s'appuyait.
+
+L'arrivée du maître de la Magdeleine coupa heureusement court à
+l'entretien; l'orpheline en profita pour s'échapper, et, après avoir
+remercié assez brièvement Michelle, qui continua sa route, j'entrai au
+logis avec le fermier.
+
+J'étais curieux de connaître les détails d'une exploitation agricole
+placée dans des circonstances aussi particulières. Le père Louroux
+m'expliqua et me fit visiter tout ce qui méritait d'être connu.
+
+Ces terres enclavées dans la forêt étaient entourées d'innombrables
+ennemis contre lesquels il fallait sans cesse les défendre. A chaque
+instant mon guide me dénonçait quelque fausse trappe creusée sous le
+gazon pour les loups, et toute semblable à celle où tomba Daphnis quand
+Chloé vint l'en retirer en «l'aidant du cordon qui nouait ses cheveux.»
+
+Ainsi ramené au souvenir des pastorales de Longus, j'avais précédé le
+père Louroux de quelques pas, et j'allais franchir une brèche ouverte
+sur un champ de blé, quand le fermier accourut avec un cri d'épouvante
+et me montra une faulx cachée sous les ramées, à l'intention des
+sangliers, très nombreux au Gavre, et qui, en se précipitant par
+l'ouverture, devaient rencontrer la faulx et s'ouvrir les entrailles.
+
+Ces sortes de piéges, les plus redoutables de tous, étaient aussi les
+plus multipliés. Cependant ils ne suffisaient point pour garantir les
+moissons contre la voracité des _grogneurs_. Le père Louroux m'apprit
+qu'à l'époque où les froments jaunissaient, tous les gens de la ferme
+devaient se disperser dans les champs, monter sur des chariots, comme
+les barbares de la Crimée, et, le fusil à la main, attendre au haut de
+ces citadelles roulantes l'arrivée des sangliers.
+
+Quant aux loups, ils n'étaient redoutables qu'en hiver; mais alors ils
+se rassemblaient par troupes et venaient assiéger les étables. Deux ans
+auparavant, ils avaient failli dévorer la Louison, qui était perdue sans
+Antoine.
+
+--Et il paraît, dis-je, que depuis tous deux sont restés amis?
+
+Je lui montrai le braconnier et la jeune fille causant intimement au
+coin de la clairière que nous allions traverser.
+
+--Ah! ah! _Bon-Affût_ est par ici! reprit le fermier, dont la figure
+s'éclaira; gage qu'il apporte quelque chose à la petite! On ne sait pas
+ce que c'est que l'attachement de ces endurcis-là, monsieur; ils sont
+pires que le fer, car la rouille du temps n'y peut rien. Depuis le jour
+où Antoine a ramassé la pauvre créature parmi les feuilles mortes, il
+l'a aimée autant à lui seul qu'un père et une mère, et, si elle lui
+demandait son oeil droit, au lieu de refuser, il lui donnerait encore
+le gauche pour appoint.
+
+L'attitude et l'expression du braconnier ne démentaient point les
+paroles de Louroux.
+
+Antoine était assis aux pieds de la Louison, accoudé sur ses genoux, où
+il mangeait un morceau de pain noir, la tête levée vers elle, et les
+regards plongés dans ses yeux. On eût dit que la table transformait pour
+lui ce frugal repas en festin, car tous les plis de son rude visage
+semblaient sourire.
+
+La jeune fille, qui venait sans doute de lui raconter l'humiliation
+qu'elle avait eu à subir de la Michelle, essuyait encore de temps en
+temps une larme avec le coin de son tablier, et ne pouvait retenir de
+petits sanglots qui lui entrecoupaient la voix; mais les paroles du
+braconnier avaient déjà ramené la gaîté sur ce visage d'enfant, où le
+rire reparaissait à travers les derniers pleurs, comme le soleil dans un
+rayon de pluie.
+
+Nous suivions la lisière du bois, cachés par les touffes de houx, et le
+gazon éteignait le bruit de nos pas: aussi approchions-nous sans être
+aperçus. La voix du braconnier s'était insensiblement élevée, et je crus
+distinguer quelques mots dont l'accent étranger m'était bien connu.
+
+--On dirait qu'ils parlent breton? fis-je observer à demi-voix.
+
+--C'est la vérité! reprit le père Louroux, qui se mit instinctivement à
+mon diapason; le _Bon-Affût_ est né devers les bois de Camore, et, quand
+il est venu ici, voilà une quinzaine d'années, il avait grande peine à
+parler comme tout le monde. Aussi a-t-il appris le jargon du bas-pays à
+sa mignonne Louison, et celle-ci l'a enseigné à Bruno, si bien que,
+lorsqu'ils sont ensemble, ils font un verbiage que le bon Dieu n'y
+entendrait rien. Ecoutez plutôt si cela ressemble à une langue faite
+pour le monde?
+
+Malgré l'opinion du fermier, je commençais à comprendre parfaitement.
+
+--La paix! la paix! répétait Antoine d'un ton caressant: je te dis que
+tu iras à l'assemblée prochaine et que tu seras la plus belle, oui!
+
+--Le drap et la toile sont bien chers! objectait la fillette, qui ne
+pleurait plus que d'un oeil.
+
+--Mais les chevreuils se vendent bien, répliqua le braconnier, et pas
+plus tard que demain il y en aura un à la ferme. Le père Louroux se
+chargera comme d'habitude de le faire arriver à Nantes.
+
+--Et si les gardes veillent cette nuit? demanda la Rousse tout-à-fait
+consolée.
+
+--Ils ne veilleront point, répliqua _Bon-Affût_, j'ai un moyen sûr de
+les envoyer au fenil.....
+
+Les branches mortes qui craquaient sous nos pieds dénoncèrent notre
+approche; le braconnier fit un geste rapide qui recommandait à l'enfant
+la discrétion et se leva pour nous recevoir.
+
+Il reconnut évidemment en moi le voyageur aperçu le matin à l'auberge en
+compagnie de Moser, dont l'uniforme lui avait révélé les fonctions, car
+il prit subitement une expression défiante. Je m'efforçai de dissiper
+ses soupçons en expliquant, pendant le cours de l'entretien, ce qu'il y
+avait de fortuit dans mon rapprochement avec le forestier, dont je
+n'étais ni le collègue ni le chef; je fis connaître le motif de mon
+excursion dans la forêt, et je demandai au fermier le chemin qu'il
+fallait prendre pour arriver aux huttes des _boisiers_. _Bon-Affût_, qui
+avait jusqu'alors écouté sans rien dire, mais que mes déclarations
+avaient sans doute rassuré, répondit qu'il allait du côté de la grande
+coupe, et que je pouvais le suivre.
+
+Après avoir traversé avec quelque peine les lisières des _placis_ tout
+encombrées de ronces et de buissons, nous arrivâmes à la vieille futaie.
+
+Je fus involontairement saisi de la grandeur religieuse de ces mille
+arceaux de feuillage entremêlés comme les voûtes d'un palais mauresque,
+et dont les troncs moussus formaient la verte colonnade.
+
+Ici, la solitude n'invitait pas à l'idylle comme celle que j'avais
+traversée quelques heures auparavant, mais à la vie hasardeuse et mâle.
+Animé par l'air plus pur, attiré par les perspectives mobiles et
+infinies qui s'ouvraient de tous côtés, sentant la marche plus facile
+sur ces tapis de feuilles en poussière, on arrivait à comprendre
+l'espèce de délire qui, vers le XIIe siècle, s'empara de la noblesse
+entière et la poussa dans les forêts au milieu des chevauchées, des
+aboiements de meutes et des hallalis de veneurs. Alors les bois, pareils
+à une marée montante, envahirent partout les champs et les villages. En
+Normandie, un seul gentilhomme fit disparaître trente-deux paroisses
+pour planter _une chasse_; au Gavre, le flot de verdure avait également
+expulsé les hommes: il fallut des lois pour préserver les seigneurs des
+séductions du _couvert_.
+
+Je subissais à mon tour et je comprenais ces irrésistibles attirements
+de la forêt. Plus je me plongeais sous ses ombres mouvantes, plus leur
+fraîcheur embaumait mon sang, fortifiait mes membres et m'excitait à
+poursuivre. Je me sentais une vigueur enivrée qui m'eût fait prendre
+volontiers pour devise le cri de force et de jeunesse adopté par les
+Byrons d'Angleterre: _En avant!_
+
+Le braconnier, à qui j'essayai d'expliquer ce que j'éprouvais, m'avoua
+que hors du _couvert_ il ne respirait jamais qu'à moitié. Fils d'un
+_boisier_ de Camore, il était né et avait grandi dans la forêt. Les
+ombrages étaient pour lui ce qu'est la mer pour le matelot; il en aimait
+le murmure et la couleur, il en connaissait tous les mystères.
+
+Après avoir suivi les _sentes_ quelques instants, il prit sa direction
+par des ouvertures où les branches brisées indiquaient _la passée_ des
+sangliers. Nous traversions à vol d'oiseau les fourrés et les brandes.
+Au milieu de ces mille _bouées_ (bosquets) qui entrecoupent les jeunes
+_ventes_ de tant d'ombres et d'éclaircies, que l'oeil s'égare dans
+leurs inextricables détours, il marchait tout droit et sans regarder,
+comme si une mystérieuse attraction lui eût indiqué sa route.
+
+A mesure que nous avancions, les sites devenaient de plus en plus
+sauvages. Enfin toute trace du travail de l'homme disparut. Nous
+n'avions plus autour de nous qu'un chaos d'arbres de toutes grandeurs,
+une bataille de végétation dans laquelle le plus faible se tordait au
+pied du plus fort, qui l'étranglait de ses replis ou l'asphyxiait sous
+son ombre. Çà et là, de grands chênes abattus par le temps appuyaient
+leurs squelettes poudreux aux robustes troncs de leurs successeurs; les
+arbustes grimpants qui cherchaient le soleil lançaient leurs guirlandes
+jusqu'aux cimes les plus élevées, couraient de l'une à l'autre, et
+formaient mille ponts suspendus le long desquels se balançaient les
+écureuils. Le sol lui-même, autrefois bouleversé par quelque terrible
+convulsion, était entrecoupé de ravines au bord desquelles surplombaient
+des rocs hérissés de ronces échevelées.
+
+De loin en loin, il se faisait une ouverture dans ce fouillis de pierres
+et de verdure; alors apparaissaient des étangs tout brodés de nénuphars.
+On voyait passer au-dessus de grandes volées de ramiers, tandis que
+l'alcyon aux couleurs diamantées rasait rapidement les oseraies, et que
+le héron, immobile sur les rameaux desséchés du saule, penchait la tête
+vers les eaux dormantes comme un pêcheur patient.
+
+Nous suivions la rive d'un de ces lacs perdus dans la solitude, quand un
+grand mouvement se fit tout à coup près de nous. Les grenouilles qui
+croassaient sur les glaïeuls s'élancèrent au fond des eaux, tous les
+chants s'arrêtèrent dans le feuillage, et les oiseaux descendirent en
+tournoyant jusqu'au pied des arbres. Au même instant, l'ombre de deux
+grandes ailes noircit la surface argentée de l'étang, et j'aperçus un
+aigle de mer qui semblait flotter dans l'azur du ciel. Après avoir plané
+quelques minutes, l'aigle descendit comme un trait dans le fourré, d'où
+il ressortit bientôt tenant dans son bec une proie. Je le vis alors
+voler vers un grand chêne au haut duquel _Bon-Affût_ me montra son nid.
+Celui-ci était grand comme une de ces cabanes roulantes en usage parmi
+les bergers, et il semblait surcharger la cime de l'arbre, qu'agitait un
+continuel balancement. Mon guide m'apprit que les aigles étaient si
+nombreux dans la forêt, qu'ils étendaient leurs ravages jusqu'aux
+basses-cours des villages voisins. On eût même dit que les violences de
+ces suzerains de l'air encourageaient l'audace des moins forts, selon la
+remarque de Panurge, que «les bonnes aubaines des brigandissimes élèvent
+partout des brigandeaux.» J'appris, en effet, qu'au Gavre la fable du
+_corbeau qui veut imiter l'aigle_ n'était point une allégorie, mais une
+réalité. Ces voleurs de fromages osaient ici s'abattre sur les jeunes
+agneaux et cherchaient à leur dévorer les yeux.
+
+Nous avions atteint le centre de la solitude, et nous arrivions à un
+_placis_ au milieu duquel brillait une flaque d'eau si limpide, que le
+ciel s'y reflétait avec toutes ses lueurs et toutes ses nuées. Arrivé
+là, le braconnier ralentit le pas en promenant autour de lui des regards
+plus complaisants, comme un propriétaire qui rentre dans son domaine. Il
+se mit à répondre à chaque chant d'oiseau par un chant si
+merveilleusement imité, que l'oiseau trompé descendait de branche en
+branche et s'arrêtait à quelques pas de nous en penchant la tête pour
+mieux écouter. Les écureuils accouraient à son cri; les poules d'eau
+sortaient des touffes de joncs pour venir picorer les graines qu'il
+semait sur le lac; des lapins qui jouaient sous une touffe de bruyère
+s'étaient arrêtés et nous regardaient d'un air presqu'effronté. Le
+braconnier sourit de ma surprise.
+
+--Ce sont mes amis et mes voisins, me dit-il; voilà longtemps que nous
+vivons sans procès, et, comme on ne vient guère de ce côté, ils n'ont pu
+apprendre à se méfier.
+
+--Alors vous ne leur tendez jamais de piéges?
+
+--Jamais; ce serait tromper leur confiance! Mais je ne vois pas la
+_verdaude_, d'habitude elle est plus alerte.
+
+Il s'était approché de la flaque, et se mit à siffler d'une façon
+particulière; bientôt un sifflement pareil lui répondit, et la tête
+triangulaire d'une énorme couleuvre se dressa dans les roseaux; je fis,
+malgré moi, un mouvement en arrière.
+
+--N'ayez pas de souci, dit _Bon-Affût_ tranquillement, c'est une vieille
+camarade; elle m'a reconnu, voyez!
+
+La couleuvre était en effet sortie de la _rosière_; elle nageait vers
+nous la tête haute, en dardant sa langue fourchue avec de petits
+sifflements. Les longs replis de son corps verdâtre, marbré de taches
+sombres, traçaient derrière elle un sillon sur les eaux dormantes; elle
+s'élança d'un bond vers la rive, et, se _lovant_ sur elle-même, elle
+arriva à la ceinture du braconnier. Celui-ci étendit le bras; elle s'y
+enroula vivement, et atteignit ainsi son giron, où je la vis s'enfoncer.
+
+--Monsieur s'étonne de ma confiance, dit _Bon-Affût_, qui avait remarqué
+mon expression d'inquiétude et de dégoût; mais ça n'a point de malice,
+c'est un aspic d'eau. Quand on passe de longues semaines seul dans les
+bois, voyez vous, on devient moins difficile pour sa compagnie; on est
+heureux de trouver quelque chose qui vit et qui vous connaît. Aussi,
+quand je ne puis aller à la Magdeleine causer avec la Louison, et que
+Bruno est en voyage, je tombe quelquefois dans mes _chêtiveries_; alors
+je viens ici pour me distraire, et les bêtes du bon Dieu me font
+société.
+
+Il ajouta beaucoup de remarques étranges sur les animaux de la forêt. Il
+s'était composé lui-même une histoire naturelle, mélange de préjugés et
+d'observation dans lequel il me parut fort difficile de distinguer
+l'erreur de la vérité. Les _fauves_ avaient été classés par lui en amis
+ou en ennemis des hommes, et il prétendait reconnaître leur nature selon
+qu'ils étaient sensibles ou non à la voix humaine; une tradition
+forestière faisait remonter cette division aux premiers jours du monde.
+L'homme et le lion se disputaient alors la royauté de la terre; les
+animaux prirent parti dans la querelle selon leurs inclinations. Tous
+ceux qui avaient l'_esprit ouvert et le coeur soumis_ se rangèrent du
+côté d'Adam, tandis que les _violents et les stupides_ se faisaient les
+défenseurs du lion. L'homme remporta la victoire; mais il fut chassé peu
+après du pays de délices qu'il habitait, et perdit ainsi la couronne du
+monde. C'est depuis que les animaux qui l'avaient combattu sont restés
+les ennemis de ceux qui avaient soutenu sa cause. Malheureusement les
+hommes de nos jours ont perdu le souvenir du passé, et, comme le traité
+d'alliance entre leurs pères et les animaux du paradis terrestre a été
+noyé par le déluge, ils ne se souviennent plus de leur ancienne amitié;
+mais, quand on la connaît, on n'a qu'à le montrer, et les _fauves_, qui
+ont été autrefois les soldats d'Adam, se le rappellent.
+
+Ces explications nous avaient conduits hors du fourré, à l'entrée d'une
+des grandes _rabines_. Nous y rencontrâmes Bruno assis au bord de la
+route, où il dépouillait de leur écorce des branches de _bourdaine_. En
+apercevant le braconnier qui débouchait le premier de la _passée_, il
+fit un geste d'avertissement qu'il réprima de son mieux en me voyant.
+_Bon-Affût_ fouilla d'un regard rapide toutes les avenues.
+
+--Eh bien! dit-il en s'arrêtant devant le jeune garçon, qui s'était
+remis au travail, tu nous prépares donc des paniers, mon mignon.
+
+--Faites excuse, ceci est pour le cagier de Rozet, répliqua Bruno sans
+lever les yeux.
+
+--C'est s'y prendre tard que de préparer des prisons aux oiselets quand
+ils ont déjà toutes leurs plumes, objecta le braconnier, et tu n'es
+guère plus diligent, toi qui attends pour blanchir tes baguettes que le
+soleil ait un oeil fermé.
+
+--Le jour n'est pas si long que la volonté, répondit Bruno.
+
+--Et tu comptes porter ce soir ta marchandise au Rozet?
+
+--Non, dit le jeune garçon, qui releva la tête en regardant _Bon-Affût_,
+la route est trop mauvaise du côté des _boisiers_; voyez plutôt.
+
+Il montrait le sol boueux que sillonnaient de profondes ornières et les
+traces de pas tout récents. Le braconnier sembla particulièrement frappé
+de celles-ci qu'il reconnut sans doute, car je le vis échanger un regard
+avec Bruno, et après avoir hésité un instant:
+
+--Monsieur n'a plus besoin de moi, dit-il brusquement; il n'a qu'a
+suivre la _rabine_ pour trouver les huttes des _boisiers_; s'il veut
+presser le pas, il pourra encore y arriver avant le jour failli.
+
+Je compris que cette détermination avait quelque motif que l'on ne
+voulait point me faire connaître, et dont il était par conséquent
+inutile de s'informer; je pris donc congé de mon guide sans insister
+davantage, et je m'engageai seul dans la longue avenue.
+
+L'épaisseur du feuillage interceptait les dernières clartés du jour, de
+sorte qu'il y régnait déjà une demi-obscurité; mais, par intervalles, la
+brise qui s'élève le soir entr'ouvrait la voûte de verdure, et alors un
+rayon du soleil couchant plongeait tout à coup dans cette ombre, s'y
+brisait et faisait pleuvoir mille jets lumineux. Lorsque je me
+retournais, j'apercevais l'immense allée qui se déroulait derrière moi
+comme un souterrain au fond duquel apparaissait le ciel bleuâtre du
+levant, déjà diamanté de pâles étoiles.
+
+Le premier hameau de _boisiers_ que je rencontrai n'était composé que de
+quelques huttes; je le traversai sans m'y arrêter, gagnant le milieu de
+la coupe, où se trouvait le principal campement. Je voyais se dessiner
+çà et là, sous les vagues lueurs de la nuit, des groupes de cabanes qui
+formaient, dans l'immense clairière, comme un réseau de villages
+forestiers. Toutes les huttes étaient rondes, bâties en branchages dont
+on avait garni les interstices avec du gazon ou de la mousse, et
+recouvertes d'une toiture de copeaux. Lorsque je passais devant ces
+portes fermées par une simple claie à hauteur d'appui, les chiens-loups
+accroupis près de l'âtre se levaient en aboyant, des enfants demi-nus
+accouraient sur le seuil, et me regardaient avec une curiosité
+effarouchée. Je pouvais saisir tous les détails de l'intérieur de ces
+cabanes, éclairées par les feux de bruyères sur lesquels on préparait le
+repas du soir. Une large cheminée en clayonnage occupait le côté opposé
+à la porte d'entrée; des lits clos par un battant à coulisses étaient
+rangés autour de la hutte avec quelques autres meubles indispensables,
+tandis que vers le centre se dressaient les établis de travail auxquels
+hommes et femmes étaient également occupés.
+
+J'appris plus tard que ces baraques dispersées dans plusieurs coupes,
+étaient habitées par près de quatre cents _boisiers_ qui ne quittaient
+jamais la forêt. Pour eux, le monde ne s'étendait point au-delà de ces
+ombrages par lesquels ils étaient abrités et nourris. Cependant dans le
+cercle étroit de ces obscures destinées se retrouvait tout ce qui agite
+ailleurs la foule haletante: espérances déçues ou remplies, amours
+accueillis ou repoussés, joies ou deuils de la famille, et par-dessus
+tout, l'éternelle épée suspendue au banquet du genre humain: la misère!
+Pour le moment, celle-ci était heureusement absente; mais on se
+rappelait ses visites, et les femmes me les racontèrent. A plusieurs
+reprises, l'exploitation du bois avait été suspendue, le prix du blé
+s'était élevé, et les _boisiers_ sans ressources avaient dû vivre, comme
+les bêtes fauves, de ce qu'ils trouvaient dans la forêt. Chassés par la
+faim, ils avaient cherché secours dans les villages voisins; mais la
+pauvreté avait fermé les portes, l'amitié seule eût pu les rouvrir, et
+pour le laboureur qui vit hors du _couvert_, le _boisier_ est un
+étranger. Aucune alliance ne rattache la campagne à la forêt, aucune
+habitude ne les rapproche; il y a plus, une vieille défiance met la
+première en garde contre l'homme du _couvert_. Son accent rude et
+précipité, ses vêtements sordides, sa physionomie sauvage, tout étonne
+et inquiète; puis la tradition rappelle qu'autrefois les _boiseries_
+servirent de champ d'asile aux désespérés, et qu'alors les hommes de la
+forêt faisaient irruption dans les villages pour y enlever les femmes ou
+les moissons, et, bien que l'abus ait cessé, le souvenir a survécu.
+
+Je trouvai au principal campement, ainsi qu'on me l'avait annoncé, une
+hutte plus vaste convertie en cabaret, et où un certain nombre de
+voisins étaient alors rassemblés. J'y aperçus Moser avec ses deux gardes
+qui soupaient dans un coin où j'allai les rejoindre.
+
+Vers le milieu de la cabane, autour d'un feu dont la fumée était
+recueillie par une sorte d'entonnoir en clayonnage, plusieurs femmes se
+tenaient accroupies. A l'aspect étrange du lieu, on eût pu se croire
+dans un wigwam de Peaux-Rouges sans la conversation bruyante des
+fileuses réunies près de l'âtre. Le nom de Michelle plusieurs fois
+prononcé attira mon attention; Michelle faisait les frais de la veillée,
+et il me parut, dès les premiers mots, qu'en fait de médisance, la ville
+n'avait rien à apprendre à la forêt. L'élégante boisière déplaisait
+évidemment à tout le monde sans que l'on pût s'accorder sur ses défauts.
+Les unes l'accusaient d'être hautaine, les autres trop familière; on lui
+reprochait de ne songer qu'à faire fortune, puis de se ruiner pour
+paraître _brave_; celle-ci la déclarait sans esprit, celle-là lui en
+trouvait trop; il n'y avait unanimité que dans la malveillance. Quand on
+eut épuisé toutes les critiques, une fille dont le teint couleur de
+taupe et les cheveux roussis excusaient la jalousie, demanda pourquoi la
+Michelle ne venait point avec les autres à la veillée.
+
+--Pauvre innocente! répondit une seconde fileuse à mine aigre-douce, tu
+ne sais donc pas que quand les garçons soupent, on est sûr de les
+trouver au logis?
+
+--Eh bien! qu'est-ce que cela fait, demanda brutalement la _noiraude_.
+
+--Cela fait, ma mignonne, que la Michelle choisit ses heures, continua
+la maligne paysanne, et que pour le moment elle va de hutte en hutte
+montrer sa coiffe blanche.
+
+--Vous croyez ça, la Landry! interrompit tout à coup une voix.
+
+Et la _boisière_ parut à la porte de la cabane, le visage rouge et un
+peu essoufflée.
+
+--Elle nous écoutait! s'écrièrent les fileuses étonnées.
+
+--Je ne porte pas assez de coiffes sales pour avoir à les montrer quand
+elles sont blanches, reprit Michelle, qui désignait de l'oeil la
+_dormeuse_ en toile rousse de la Landry, et je n'ai encore visité aucun
+logis dans la _coupe_ depuis mon arrivée.
+
+--Vous êtes pourtant bien échauffée, ma bonne amie, fit observer la
+fileuse avec un regard de vipère qui s'éveille.
+
+--Parce que j'ai couru pour traverser le _placis_, dit la _boisière_,
+rapport à ce que vient de me dire Bruno.
+
+--Ah! vous vous sauvez devant le chercheur de miel, reprit ironiquement
+la Landry; jusqu'à présent, quand vous vous rencontriez sur le grand
+chemin, c'était lui qui prenait les _voyettes_, mais il faut croire que
+vous l'aurez enhardi.
+
+--Allons, n'ayez donc pas comme ça des _innocences_ par mauvaiseté,
+s'écria Michelle en colère, ce n'est pas Bruno qui m'a _épeurée_, mais
+son dire, et gage que vous n'auriez pas été plus vaillante, bien que
+vous soyez douce comme une louve qui n'a pas sevré!
+
+--Et qu'a pu te dire ce pauvre coureur, pour te rendre aussi rouge
+qu'une graine de houx? demanda la plus vieille des fileuses.
+
+--Ce qu'il m'a dit, mère Colette? répliqua la _boisière_, qui baissa la
+voix; eh bien! il m'a avertie qu'il venait de rencontrer, vers les
+fourrés de l'_Homme-Mort_, le _mau-piqueur_ qui _faisait le bois_.
+
+Il y eut à ces mots un mouvement général; toutes les conversations
+furent interrompues.
+
+--Bruno l'a vu? demandèrent en même temps plusieurs voix.
+
+--Comme je vous vois, dit la _boisière_, il tenait à la chaîne son chien
+noir et avait l'air de chercher les pistes. Au premier moment, Bruno a
+cru que c'était un forestier; mais, quand _l'avertisseur de tristesse_
+s'est tourné vers lui, il a vu ses yeux qui laissaient couler des
+flammes, il l'a entendu qui prononçait les mauvaises paroles.
+
+ Fauves par les passées,
+ Gibiers par les foulées,
+ Place aux âmes damnées!
+
+Puis il a disparu dans les _ventes_ en faisant grésiller les feuilles.
+
+Les femmes avaient cessé de filer; les hommes se regardèrent, et les
+gardes eux-mêmes semblaient saisis. Moser leur demanda ce que cela
+voulait dire. L'un d'eux répondit avec un peu d'embarras que, selon la
+croyance du _couvert_, l'apparition du _mau-piqueur_ annonçait la
+_grande chasse des réprouvés_.
+
+--Et il y a des gens baptisés qui peuvent croire à de pareils contes?
+demanda Moser scandalisé.
+
+Un murmure s'éleva parmi les _boisiers_.
+
+--Les gens baptisés croient ce qui frappe leurs oreilles, fit observer
+un vieillard; tous ceux qui sont ici ont ouï la trompe de l'_avertisseur
+de tristesse_, et vos gens eux-mêmes peuvent en rendre témoignage.
+
+Les gardes avouèrent, avec un peu d'hésitation, que c'était la vérité.
+
+--Ainsi, vous avez entendu le cor dans la forêt sans chercher les
+chasseurs? demanda l'Alsacien.
+
+--Par la raison qu'ils seraient allés au-devant de la mort, reprit le
+_boisier_ qui avait déjà parlé: la venue du _mau-piqueur_ est toujours
+un méchant signe; mais quiconque rencontre la chasse n'a qu'à faire
+préparer sa bière, car ses heures sont comptées.
+
+--Eh bien! j'en courrai la chance, dit Moser, et que le diable me brûle
+si je ne force pas vos damnés à me montrer leurs ports-d'armes!
+
+Tous les assistants se récrièrent; le vieillard secoua la tête.
+
+--Il ne faut pas jouer avec les morts, dit-il, Dieu a fait les parts; il
+a donné le jour aux hommes, et la nuit aux mauvais esprits. C'est d'un
+coeur trop fier d'aller contre sa volonté, et, si vous avez un bon
+patron dans le ciel, il vous épargnera cette épreuve.
+
+--J'attends au contraire qu'il me l'accorde, dit Moser. Depuis quinze
+ans que je marche sous le _couvert_, je n'y ai trouvé que des
+braconniers de ce monde-ci: j'aurais plaisir à en rencontrer
+quelques-uns de l'autre; mais vous verrez que la chasse aura été remise,
+et que le diable nous trouvera trop à jeun et trop éveillés pour faire
+retentir la trompe du _mau-piqueur_.
+
+Nul ne répondit, il y eut une pause. La hutte était enveloppée de ce
+grand silence de la solitude, à peine entrecoupé par le bruit du vent et
+la rumeur des eaux. Tout à coup un son de cor s'éleva, grandit, courut
+le long des _ravines_, et vint éclater à la porte de la cabane. L'effet
+fut terrible et soudain. Hommes et femmes se levèrent d'un seul
+mouvement. Moser me regarda avec surprise; il y eut un court silence,
+puis l'appel de la trompe se répéta plus vif et plus rapproché.
+
+--C'est lui! c'est lui! murmurèrent toutes les voix.
+
+Le forestier s'était levé.
+
+--Il est clair que quelqu'un s'amuse à nos dépens, dit-il, avec une
+impatience irritée; reste à savoir qui rira le dernier.
+
+Et se tournant vers ses deux compagnons:
+
+--En route! ajouta-t-il; le _mau-piqueur_ me semble un peu enroué, nous
+allons tâcher de lui éclaircir la voix.
+
+Les gardes, qui s'étaient levés, se regardaient d'un air inquiet, et le
+son du cor continuait à retentir avec une force toujours croissante;
+tous les _boisiers_ s'étaient rassemblés autour de la cheminée, où ils
+parlaient à voix basse. Moser attendait près de la porte en examinant la
+batterie de son fusil. Enfin ses compagnons le rejoignirent, mais d'un
+air qui trahissait leur trouble. L'Alsacien leur demanda s'ils avaient
+peur.
+
+--On peut craindre sans honte ce qu'on ne comprend pas, dit le plus âgé
+avec humeur, et, pour mon compte, je me demande ce que nous allons faire
+à cette heure dans la forêt.
+
+--Votre devoir! répliqua Moser durement; savez-vous ce que cache cette
+mauvaise plaisanterie dont on veut nous effrayer? êtes-vous sûrs qu'elle
+ne serve point à quelque maraudeur pour ravager les _ventes_? Le bois
+nous est confié, nous devons le surveiller comme notre enfant.
+Voulez-vous donc qu'on vous prenne pour des lâches? Allons, en avant,
+vous dis-je, et veillez à vos fusils.
+
+Les gardes ne dirent mot, et nous prîmes notre chemin vers la futaie.
+
+Moser se dirigeait sur le son du cor, qui devenait à chaque instant plus
+distinct. Ses _hallalis_ ne ressemblaient en rien aux airs de chasse
+contemporains: c'étaient des appels prolongés et plaintifs, entrecoupés
+de fanfares furieuses, mais dont le rhythme antique rappelait les airs
+de la vieille France. Le _mau-piqueur_ paraissait venir à notre
+rencontre par un sentier parallèle à celui que nous suivions. Bientôt le
+cor éclata à notre droite et de si près, que nous en paraissions à peine
+séparés par quelques buissons. Moser tourna brusquement de son côté;
+mais à l'instant même nous l'entendîmes retentir à notre gauche. Le
+forestier surpris s'élança dans la nouvelle direction; l'_hallali_ passa
+aussitôt à droite, plus éclatant que jamais. Cette fois, Moser lui-même
+s'arrêta désorienté, et demanda aux gardes s'il y avait dans la forêt
+des échos: tous deux répondirent négativement; ils nous firent même
+remarquer que le son du cor avait de nouveau changé de place et se
+faisait entendre derrière nous. L'Alsacien allait rebrousser chemin,
+quand nous le distinguâmes en avant. Le son se maintint dans cette
+direction, que nous suivîmes quelque temps, mais avec des intermittences
+qui continuaient à nous égarer. Parfois on eût cru le corneur nocturne à
+quelques pas; dans d'autres instants, il nous paraissait perdu à
+l'extrémité de la forêt. Les deux gardes nous suivaient dans un
+saisissement que trahissait leur haleine haletante. Quand nous nous
+arrêtâmes enfin au milieu d'un carrefour sauvage, ils se mirent à
+regarder autour d'eux avec une épouvante qu'ils ne cherchaient plus à
+dissimuler.
+
+--C'est aller volontairement à l'encontre du malheur! dit le plus vieux
+d'une voix altérée; le forestier doit savoir à cette heure que nous
+n'avons pas affaire à des hommes, et la raison nous dit de retourner aux
+huttes.
+
+Moser ne répliqua rien. Le corps penché et l'oreille ouverte à toutes
+les brises de la nuit, il semblait étudier depuis quelque temps avec une
+attention particulière les _hallalis_ du _mau-piqueur_; il se redressa
+enfin et se tourna de notre côté.
+
+--J'ai le mot de l'énigme, dit-il vivement; les sons éloignés sont plus
+nets et plus forts que ceux qui retentissent à quelques pas: ce n'est ni
+le même musicien ni le même instrument, il y a évidemment deux trompes,
+et voilà une heure qu'on se moque de nous!
+
+Quelque vraisemblable que fût l'explication, elle ne put persuader nos
+compagnons, qui se refusèrent positivement à explorer l'un des côtés de
+la forêt, tandis que Moser et moi aurions parcouru l'autre. L'Alsacien
+dut se résigner à les conduire dans une des directions, en me laissant
+prendre seul la route opposée. Un des gardes me donna son fusil, et
+j'entrai dans une étroite _foulée_ qui me conduisait à la partie la plus
+solitaire de la forêt.
+
+J'avançais avec difficulté sur un terrain marécageux, où le pied
+glissait à chaque pas. La clarté stellaire donnait à l'ensemble de la
+futaie je ne sais quel aspect chimérique; tantôt des lueurs filtrant à
+travers l'ombrage couraient devant moi sur l'herbe fine à la manière des
+follets, tantôt de vieux arbres desséchés se dressaient aux angles des
+_bouées_ comme des fantômes qui agitaient à la brise leurs linceuls de
+lierre. Mille rumeurs couraient dans l'air, des cris sans nom sortaient
+des tannières creusées sous les racines, des soupirs étouffés
+descendaient du haut des cimes; on sentait vivre autour de soi un monde
+inconnu et invisible.
+
+Le cor avait cessé de retentir; mais depuis quelque temps il me semblait
+entendre, au milieu des murmures de la nuit, un bruit de pas que
+trahissait de plus en plus le craquement des branches mortes et des
+glands desséchés. Enfin, à l'entrée d'un _placis_, j'aperçus
+distinctement une ombre tenant à la main une trompe de chasse: elle
+émergeait comme moi de l'obscurité, et entrait dans l'espace éclairé. Au
+léger cri que je laissai échapper, elle se retourna de mon côté, puis
+s'élança vers le centre du _placis_, où elle disparut derrière un
+obstacle que je pris d'abord pour un rocher; mais en approchant, je
+reconnus un chêne gigantesque, dont le tronc vermoulu avait fait
+jaillir, à quelques pieds de terre, un taillis de rameaux. Après avoir
+vainement tourné autour du colosse sans pouvoir atteindre l'ombre
+fuyante, je revins brusquement sur mes pas, et je me trouvai en face du
+porteur de trompe, qui n'était autre que Bruno.
+
+En me reconnaissant, il parut plus surpris qu'effrayé; mais j'étais un
+peu en colère de l'émotion que la plaisanterie m'avait causée, et je lui
+mis la main au collet.
+
+--Parbleu! je tiens cette fois le _mau-piqueur_! m'écriai-je, et je veux
+le faire connaître aux gens de la _coupe_.
+
+--Au nom du Christ! ne le faites pas, Monsieur, interrompit le chercheur
+de miel d'une voix troublée, ce serait me perdre à jamais.... et
+d'autres avec moi.
+
+--Qui cela? demandai-je.
+
+Il hésita.
+
+--Notre musique ne porte dommage à personne, reprit-il en évitant de
+répondre, nous avons seulement voulu faire causer les gens...
+
+Un coup de feu l'interrompit; il s'arrêta court d'un air déconcerté.
+
+--Voici qui vous donne un démenti, maître Bruno, répliquai-je.
+
+--Ce sont les gardes qui tirent en rentrant, balbutia le jeune garçon.
+
+--Les gardes suivent une direction opposée, repris-je, et je gage que
+les gens qui ont entendu parler les fusils de la forêt reconnaîtraient
+plutôt la voix de celui de _Bon-Affût_.
+
+Bruno me regarda.
+
+--Ah! il faut que quelqu'un ait averti Monsieur, s'écria-t-il; il
+n'aurait pu avoir tout seul une pareille idée. Mais Monsieur ne voudrait
+point faire de peine à un pauvre homme....
+
+--D'autant que je sais à qui il destine la chasse, répliquai-je.
+
+Et je lui racontai comment j'avais entendu la promesse faite à la
+Louison par le braconnier; je lui annonçai en même temps que Moser était
+dans la forêt avec ses gardes. Un peu effrayé pour _Bon-Affût_, qui se
+croyait à l'abri de toute poursuite grâce à son stratagème, Bruno voulut
+aller l'avertir: j'avais perdu mon orientation à travers les _bouées_,
+et, dans la crainte de m'égarer de plus en plus, je me décidai à le
+suivre.
+
+Le chasseur d'abeilles ne prit ni par les avenues, ni par les sentiers;
+il coupa droit vers le lit d'un ruisseau desséché que nous longeâmes
+quelque temps sans bruit sur une jonchée de feuilles humides et cachées
+par les touffes de coudriers. Nous atteignîmes ainsi un _gîte_ très
+fourré où le braconnier venait également d'arriver avec un chevreuil.
+Bruno lui expliqua rapidement notre rencontre et la présence de
+forestiers dans le bois. J'indiquai le plus exactement qu'il me fut
+possible la direction que je leur avais vu prendre et le carrefour où
+ils m'avaient donné rendez-vous. Le chercheur de miel fit observer que
+leur route devait les éloigner de nous.
+
+--S'ils la suivent! objecta _Bon-Affût_; mais ils auront entendu, comme
+Monsieur, ma canardière chanter sous le _couvert_: en se dirigeant sur
+le son, ils vont arriver par la _rabine_ de la Hubiais, et avant dix
+minutes nous les aurons sur nos talons. Le plus sage est de tourner vers
+la brande et de filer par la clairière de la _petite Fougeace_.
+
+A ces mots, sans attendre notre réponse, il reprit le chevreuil dont
+Bruno avait lié les pieds, le jeta sur son épaule et se mit en marche.
+
+Au sortir du fourré s'ouvrait une vaste bruyère sans ombrages, dans
+laquelle il fallut s'engager. Toutes les étoiles avaient disparu du
+ciel; un vent froid s'était élevé; on apercevait à travers la brume
+nocturne les lisières de la forêt, qui semblait ourler la brande d'un
+pli plus sombre, et d'où sortait la triste rumeur du vent dans les
+feuilles. De temps en temps retentissaient dans la nuit des cris de
+loups affamés auxquels répondaient, comme un écho, les hurlements des
+chiens dans les villages. _Bon-Affût_ rentra enfin sous le _couvert_,
+et, après avoir traversé une jeune _vente_, tourna vers la clairière de
+la _Fougeace_. Nous commencions à côtoyer le long étang qui la ferme à
+gauche, quand une grande clarté nous apparut de l'autre côté dans les
+arbres. Des vapeurs lumineuses montaient sous les voûtes de verdure,
+puis disparaissaient derrière les tourbillons d'une fumée blanchâtre que
+pailletaient des étincelles.
+
+--Le feu! s'écria _Bon-Affût_, le feu est à la futaie!
+
+Et il courut avec nous vers la clairière. Nous vîmes alors que
+l'incendie n'avait encore gagné que les lisières. Le feu allait de
+buisson en buisson jusqu'au pied des grands arbres, dont il effleurait
+les troncs noueux. _Bon-Affût_ s'était arrêté les deux mains appuyées
+sur son fusil.
+
+--Encore quelque vacher du diable qui aura allumé une bourrée aux bords
+des traînes! dit-il. Si on ne débarrasse point la forêt de ces fainéans,
+nous n'aurons bientôt plus que des _bois-arcis_.
+
+--Sans compter que c'est nous autres qu'on accuse de tous les dégâts,
+fit observer Bruno.
+
+--Le garçon dit pourtant vrai, reprit le braconnier en me regardant.
+Demain les gardes assureront que le feu a été mis par les coureurs de
+bois, comme si le monde avait coutume de brûler son champ et sa maison!
+
+Je déclarai que le forestier alsacien ne manquerait point en effet de
+regarder l'accident comme une nouvelle malice du _mau-piqueur_, et que
+celui-ci ferait sagement d'éviter sa rencontre, s'il ne voulait
+s'exposer à quelques semaines de retraite forcée dans la prison de
+Savenay.
+
+--Moi en prison! interrompit _Bon-Affût_, qui releva sa canardière par
+un geste instinctif et menaçant; c'est impossible! j'ai besoin du
+_couvert_ pour vivre. En prison! que le diable me torde si je n'en usais
+pas les murs avec mes ongles! C'est dans la forêt que j'ai toutes mes
+connaissances; faut que j'y reste... pour la _verdaude_... et pour
+d'autres encore!.... Mais Monsieur a raison, pas moins; il est inutile
+de s'arrêter; d'autant que nous ne pouvons rien contre le feu. Si le
+vent reste où il souffle, il n'y a d'ailleurs pas de danger; la forêt se
+tiendra bien. Seulement faut rebrousser chemin, vu qu'ici on ne peut
+plus passer, et que nous sommes enfermés entre le feu et l'eau.
+
+Nous retournâmes vers l'entrée de la clairière; mais près d'y arriver,
+Bruno, qui marchait en avant, revint vivement sur ses pas.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le braconnier en s'arrêtant.
+
+--J'ai vu quelqu'un dans la _foulée_! répliqua le jeune garçon à voix
+basse.
+
+Nous reculâmes jusqu'à l'ombre projetée par une touffe de saules qui
+bordaient l'étang; mais trop tard pour échapper aux regards de Moser et
+des deux gardes, qui venaient de déboucher dans la clairière.
+
+--Nous sommes pris! dit le chasseur d'abeilles en voyant l'Alsacien nous
+montrer du doigt.
+
+--Pas encore! murmura _Bon-Affût_ caché derrière le buisson, et dont
+j'entendis craquer la batterie.
+
+Les forestiers continuaient à marcher sur nous avec précaution; ils ne
+pouvaient avoir aperçu le braconnier, qui, dès le premier instant,
+s'était accroupi dans l'ombre. Je fis comprendre rapidement à Bruno que
+le seul moyen de dérober la présence de _Bon-Affût_ et d'éviter une
+lutte dangereuse était de marcher à leur rencontre. Il se débarrassa à
+l'instant de sa trompe de chasse qu'il laissa glisser sur l'herbe près
+de _Bon-Affût_, et il s'avança avec moi vers Moser.
+
+Celui-ci m'eut à peine reconnu, que, sans prendre le temps de nous
+interroger, il courut examiner l'incendie.
+
+Bien que les flammes ne parussent point devoir s'étendre, il envoya les
+deux gardes pour réclamer en toute hâte du secours au campement des
+boisiers. Ce fut seulement après leur départ que nous pûmes échanger
+quelques explications. Ainsi que le braconnier l'avait prévu, Moser
+_était venu au coup de fusil_. Les taillis en feu le confirmèrent dans
+ses premiers soupçons.
+
+--Les braconniers sont à l'ouvrage, me dit-il, et, afin d'avoir le
+_couvert_ à eux, ils ont voulu effrayer. Heureusement que je suis sevré
+depuis trop longtemps pour croire aux contes de nourrice. Dès ma
+première tournée, ce matin, j'ai reconnu que la forêt était au pillage;
+tout le monde en use comme de son bien. Les troupeaux du Gavre broutent,
+en guise d'herbe, les chênes naissants; l'_étrèpe_ des paysans fauche le
+reste pour litières; les marchands de glu, en écorchant les houx, font
+chaque année pour cent louis de bois mort. Il ne reste déjà plus de
+cerfs sous le _couvert_; bientôt on cherchera en vain des chevreuils. Il
+est temps d'en finir avec les vagabonds qui moissonnent effrontément
+dans le champ du roi.
+
+A ce moment, son regard tomba sur Bruno, qui revenait vers nous après
+s'être approché du marais, et il me demanda ce que c'était que ce
+compagnon recueilli en chemin. J'expliquai notre rencontre la veille
+chez le fermier et tout à l'heure près du _chêne du grand duc_ de
+manière à prévenir tout soupçon. Moser voulut lui adresser quelques
+questions, mais le chercheur de miel n'eut point l'air de les
+comprendre. Un masque de stupidité s'était subitement étendu sur tous
+ses traits; à chaque demande du forestier, il éclatait de rire et
+répondait longuement par de puériles divagations. Je m'aperçus bientôt
+que, pendant qu'il fixait ainsi l'attention de l'Alsacien, ses yeux
+fouillaient la nuit vers l'ouverture de la clairière; je suivis leur
+direction, et il me sembla distinguer, à travers l'obscurité, une forme
+vague qui rampait aux bords de l'étang. Je compris que c'était
+_Bon-Affût_ qui gagnait le bois. Bruno ne témoigna aucune intention de
+le suivre. Assis sur l'herbe devant le _brûlis_, dont les flammes
+commençaient à s'abattre et ne serpentaient plus que dans les
+broussailles, il écoutait Moser, qui me développait son plan contre les
+maraudeurs de la forêt.
+
+Notre conversation fut interrompue par le retour des gardes,
+qu'accompagnait une troupe nombreuse de boisiers. A l'annonce d'un
+_brûlis_, tous étaient accourus armés de seaux, de haches et de hoyaux.
+Les femmes elles-mêmes avaient suivi pour prêter secours. Le premier
+effort les rendit maîtres de l'incendie: la lisière de buissons qui
+brûlait encore fut abattue, le terrain nettoyé, et le brasier éteint. Le
+dommage avait été peu de chose; mais les boisiers, nourris par
+l'exploitation de la forêt, qu'ils regardent comme leur champ, restèrent
+émus et irrités de l'inquiétude qu'ils venaient d'éprouver. Tout le
+monde demandait à la fois comment le feu avait pris.
+
+--Comment? répéta le forestier; demandez aux vauriens que vous laissez
+maîtres du _couvert_, et qui tôt ou tard vous en feront un tas de
+cendres! Voilà où conduisent vos histoires de veillée! On vous fait
+trembler comme de vieilles femmes avec une fanfare, et pendant ce temps
+les braconniers tuent le gibier et mettent le feu aux futaies.
+
+Il y eut parmi les boisiers un mouvement et un échange de réflexions
+rapides. Quelques-uns des plus jeunes penchaient évidemment vers
+l'opinion de Moser; mais la plupart ne pouvaient échapper ainsi à
+l'empire de la tradition.
+
+--Bruno a vu le _mau-piqueur_, disait une femme.
+
+--Nous avons entendu tous la trompe maudite, ajoutait un vieillard.
+
+--Demain, on trouvera par les foulées la trace de la meute avec les
+plumes ou le poil du gibier.
+
+--Et puisque le forestier est sorti pendant la chasse, il en aura sa
+part.
+
+--Dieu me damne! ceci est une chose que je voudrais voir! s'écria en
+riant Moser, qui alla reprendre son fusil posé contre un chêne.
+
+Il s'interrompit tout-à-coup. Une patte de chevreuil était plantée dans
+le canon même de la carabine!
+
+Le saisissement fut d'abord général. Les _boisiers_ se montrèrent avec
+une surprise effrayée l'envoi du chasseur maudit qui devait être, selon
+la tradition, un talisman de malheur; mais après avoir réfléchi un
+instant, l'Alsacien se frappa le front, et se tournant de mon côté:
+
+--C'est un tour du jeune drôle que vous avez rencontré près du _chêne au
+duc_, s'écria-t-il; il était là tout à l'heure; qu'est-il devenu?
+
+Je cherchai Bruno autour de moi; il avait disparu. Le forestier
+s'informait à tout le monde du chemin qu'il avait pu prendre, quand des
+femmes qui puisaient de l'eau à l'étang pour éteindre les derniers
+brasiers accoururent avec la trompe de chasse cachée par le chercheur de
+miel derrière les touffes de saule. Les _boisiers_ la reconnurent
+aussitôt pour l'avoir vue aux mains de _Bon-Affût_.
+
+A ce nom, Moser fut frappé d'un trait de lumière. Les renseignements
+recueillis depuis son arrivée sur le braconnier ne lui permettaient
+point de douter que tout ce qui venait d'arriver ne fût son ouvrage. Le
+chasseur d'abeilles lui servait évidemment de compère; tous deux avaient
+abusé de la crédulité des gens du _couvert_ en jouant cette comédie du
+_mau-piqueur_, et, quand ils s'étaient vus poursuivis, ils avaient mis
+le feu au taillis, afin de détourner l'attention.
+
+Malgré la vraisemblance de ces explications, les _boisiers_ eussent
+peut-être continué à douter sans l'arrivée de Michelle, qui, tardivement
+avertie du _brûlis_, avait pris les grands sentiers, et ne savait rien
+de ce qui s'était passé à la clairière. Elle raconta que, vers la petite
+ravine, elle avait aperçu deux hommes qui lui avaient d'abord fait peur,
+mais qu'en les laissant approcher, elle avait reconnu Bruno et
+_Bon-Affût_, qu'elle les avait appelés, et qu'au lieu de répondre, tous
+deux s'étaient enfoncés dans les jeunes _ventes_.
+
+Ceci mit fin aux incertitudes. Il s'éleva un cri de réprobation
+générale. Honteux d'avoir été pris pour dupes et irrités d'un essai
+d'incendie qui les exposait à perdre leur gagne-pain, les _boisiers_
+s'écrièrent qu'il fallait arrêter les deux maraudeurs.
+
+D'après le rapport de Michelle, ils avaient pris le chemin de la
+Madeleine: on se partagea en plusieurs bandes qui devaient occuper tous
+les passages et se rabattre ensemble sur la ferme.
+
+Ne pouvant prévenir les fugitifs, ni empêcher cette battue, je me
+décidai à ne point quitter le forestier.
+
+La troupe que Moser conduisait prit par le sentier où _Bon-Affût_ et
+Bruno avaient été aperçus; mais ceux-ci avaient sans doute trop d'avance
+pour qu'on pût les atteindre; car nous arrivâmes à la Madeleine sans
+avoir rien rencontré. Bien que la ferme fût close et silencieuse, une
+raie de lumière dessinée sur le seuil prouvait suffisamment que tout le
+monde n'y était point endormi; un chien ayant aboyé à notre approche, la
+lumière disparut. Moser nous arrêta d'un geste en pressant le pas.
+Presqu'au même instant la porte s'ouvrit, le père Louroux avança la tête
+pour voir qui venait, et le forestier se trouva brusquement devant lui.
+
+A l'exclamation poussée par le fermier, nous nous rapprochâmes tous
+ensemble, ce qui le fit reculer et nous permit d'entrer; mais,
+déconcerté un instant, il se remit vite et demanda ce qui nous amenait.
+
+--D'abord ce vaurien, dit Moser en montrant Bruno assis sur la pierre du
+foyer, puis un autre qui doit être à la ferme avec lui.
+
+--Qui cela? demanda Louroux d'un air étonné.
+
+--Le braconnier de la _Mare-aux-Aspics_.
+
+--_Bon-Affût_? il n'est point ici, comme vous pouvez voir; mais je lui
+ai parlé pas plus tard qu'hier, même que Monsieur était témoin.
+
+Le forestier ne perdit point son temps à contester, il se mit à fouiller
+tous les coins de la ferme sans rien découvrir. Le paysan, qui vit son
+désappointement, jugea l'occasion favorable pour se plaindre d'une
+visite faite sous cette forme et à pareille heure: il commençait à le
+prendre de très haut; mais l'Alsacien lui coupa la parole en
+l'avertissant qu'on connaissait ses rapports avec les braconniers, que
+la présence du chasseur d'abeilles, reçu au milieu de la nuit, était une
+confirmation suffisante, et qu'il aurait lui-même à rendre compte de sa
+part de responsabilité dans le double crime de braconnage et d'incendie.
+Il raconta ensuite brièvement ce qui avait eu lieu, annonça que toutes
+les routes étaient surveillées, et reprit sa recherche, suivi cette fois
+du paysan effrayé, qui était bien vite redescendu de la récrimination à
+l'humilité, et prenait tous les saints du calendrier à témoin de son
+innocence.
+
+Le forestier voulut emmener Bruno. En passant devant un des lits
+refermés dont l'unique chambre de l'habitation des Louroux était garnie,
+celui-ci murmura quelques mots bretons que je ne pus distinguer; mais à
+peine eut-il disparu, que le battant du lit glissa doucement dans la
+coulisse, et, aux premières clartés du jour qui pénétraient par la porte
+ouverte, je vis la tête charmante de la Louison s'avancer avec une
+précaution inquiète. Fatigué de ma longue course de nuit à travers la
+forêt, je m'étais assis dans l'ombre du foyer, où elle ne pouvait me
+voir. Elle se pencha au bord du lit, regarda encore vers l'entrée, et se
+laissa couler à terre, elle était pieds nus, coiffée d'un petit bonnet à
+trois pièces, comme en portent les enfants, et vêtue d'une simple jupe
+de berlinge. Je la vis s'avancer jusqu'à la porte à pas comptés,
+regarder au dehors, puis gagner la seconde entrée, qui donnait sur une
+cour de derrière.
+
+Persuadé qu'elle voulait avertir le braconnier, je la suivis jusqu'au
+seuil. Comme elle allait traverser la cour, la voix de Moser se fit
+entendre, et il parut lui-même, continuant ses recherches. La jeune
+paysanne effrayée fit d'abord un mouvement pour rentrer, puis s'arrêta.
+Le forestier venait vers elle en compagnie du père Louroux. Michelle
+causait plus loin très vivement avec Bruno.
+
+--C'est-il donc la naissance d'un nouveau Jésus, notre maître, demanda
+la Louison en souriant, pour qu'on mène tant de _déduit par l'housteau_,
+et qu'on réveille les bergères avant la pointure du jour?
+
+--D'où vient cette fille et que veut-elle? interrompit brusquement
+Moser.
+
+Mais Michelle avait tressailli à la voix de Louison.
+
+--Eh bien! le forestier ne voit donc pas? dit-elle en s'approchant;
+c'est la pastoure de la Magdeleine, à qui ses parents n'ont laissé ni
+bas ni sabots.
+
+Et s'adressant à l'enfant avec cette pitié triomphante qui insulte:
+
+--Hélas! voici bien du malheur pour toi, pauvre créature, ajouta-t-elle;
+ton grand ami _Bon-Affût_ va être conduit en prison.
+
+--Et son chagrin vous portera beaucoup de profit, faut croire, répliqua
+un peu aigrement la Louison, car la mauvaise nouvelle rit plein vos
+yeux.
+
+--Il y a toujours profit pour les honnêtes gens qu'on fasse justice,
+reprit Michelle en élevant la voix; le braconnier est un malheureux qui
+a mis le feu aux futaies...
+
+--Vous mentez, la Michelle! s'écria Louison, dont l'oeil bleu
+étincela; _Bon-Affût_ aime trop le _couvert_ pour lui avoir fait du mal.
+Allez, allez, c'est d'un méchant courage d'accuser ainsi ceux qui ne
+sont point là et qui n'ont personne pour les défendre.
+
+--Tu le défends, toi, laideronnette! s'écria la _boisière_ en éclatant
+de rire.
+
+--C'est du moins preuve qu'elle a le coeur mieux placé que vous, dit
+sévèrement le chercheur de miel.
+
+Michelle se retourna de son côté avec une expression de rancune
+hautaine.
+
+--C'est bon, mon Bruno, reprit-elle amèrement, on sait que vous êtes
+bien disposé pour la Louison et pour _Bon-Affût_. Quand les oiseaux ont
+le même plumage, ils font ensemble leurs nids; mais, pour le moment, le
+commerce va mal, mon pauvre gars, et vous voilà tous deux pris.
+
+--Encore une menterie! interrompit la pastoure en colère; _Bon-Affût_
+n'est pas pris et ne le sera pas.
+
+--Voyez-vous la rusée qui sait cela! s'écria Michelle; gage qu'elle
+connaît le retrait du braconnier!
+
+Moser, qui avait prêté jusqu'alors peu d'attention à la querelle des
+deux jeunes filles, devint attentif. Il interrogea Louison en usant de
+tous les moyens de la surprendre; mais la petite pastoure échappa à ses
+piéges avec une finesse naturelle et alerte dont je fus émerveillé. Les
+_boisiers_ arrivèrent sur ces entrefaites; ils avaient exploré les
+chemins sans rien rencontrer. Le forestier ne put cacher son dépit.
+Outre la nécessité de justifier la confiance de l'administration à
+laquelle il avait promis une prompte réforme des abus qui ruinaient la
+forêt, il mettait sans doute son amour-propre à ne pas échouer devant
+tant de témoins et à signaler son arrivée au Gavre par une prise
+importante. Après avoir ordonné de fouiller encore les environs de la
+Magdeleine, il s'assit à la porte de la ferme et alluma sa pipe
+allemande, comme s'il eût voulu attendre là le résultat des nouvelles
+recherches.
+
+Cependant je m'étais aperçu qu'il continuait à suivre de l'oeil tous
+les mouvements de la Louison; le jour s'était levé, et l'on commençait à
+entendre au loin dans la forêt le _lambis_ du vacher; la pastoure fit
+sortir les bestiaux des étables et se dirigea avec eux vers les pâtures.
+Moser la laissa partir sans avoir l'air d'y prendre garde; mais à peine
+fut-elle engagée dans le sentier qui conduisait aux friches, que je le
+vis éteindre vivement sa pipe et reprendre son fusil. Je lui demandai ce
+qu'il voulait faire; il mit le doigt sur ses lèvres en me montrant la
+pastoure, et se glissa dans le champ qu'elle côtoyait. Je le rejoignis
+sans trop comprendre son projet, et nous suivîmes la Louison de l'autre
+côté de la haie. La bergerette marchait en chantant, sans se presser ni
+regarder derrière elle, uniquement occupée en apparence des pailles
+qu'elle tressait. Elle arriva ainsi au _pâtis_, grimpa sur un petit
+monticule qui le dominait et s'assit sur un bouquet de frênes. Pour la
+première fois alors elle promena les yeux autour d'elle; mais vaguement
+et comme si elle n'eût point regardé. Presque à ses pieds était un champ
+de blés mûrs dont les épis ondulaient à la brise du matin. A droite
+s'ouvrait la forêt, à gauche s'étendait la culture où nous nous tenions
+cachés. Louison continuait à chanter; mais sa voix s'élevait
+insensiblement et jetait au loin les modulations de la complainte
+champêtre.
+
+--Dans quelle langue de sauvage nous chante-t-elle là? demanda Moser,
+qui s'efforçait en vain de comprendre les paroles.
+
+Je lui fis signe de se taire, car j'avais reconnu le rude accent
+celtique. La pastoure chantait le vieux _guerz_ de _Jean Devereux_, mais
+en l'entrecoupant d'avertissements adressés à un auditeur invisible.
+
+ «Bretons, soyez tous sur vos gardes, c'est là que demeure Jean
+ _la Prise_, il est avec ses soldats dans sa citadelle, comme un
+ bigorneau dans sa coquille.»
+
+A cet endroit, la voix changeait légèrement d'inflexion et substituait
+aux paroles traditionnelles ce rapide avertissement:
+
+ «Toute la troupe des coupeurs de bois est ici; le plus sûr pour
+ vous est de retourner à cette heure dans la forêt, vers le gîte
+ de la Mare-aux-Aspics.»
+
+Puis le chant primitif reprenait:
+
+ «Ils ont pillé dans ce pays tout ce qui était vieux et tout ce
+ qui était neuf,--les croix d'argent des églises, les hanaps
+ dorés des bourgeois.»
+
+Et l'accent s'élevait encore pour ajouter:
+
+ «Il n'y a personne à droite; suivez les blés sans lever la
+ tête, vous arriverez à la petite bouée de houx.»
+
+Mon oeil se retourna vers le champ de blé, et, au bout de quelques
+secondes, je vis la mer d'épis s'entr'ouvrir légèrement et dessiner un
+sillon qui semblait se diriger vers la forêt. Je me levai pour mieux
+distinguer; Moser, qui suivait tous mes mouvements, surprit mon regard,
+aperçut l'agitation des épis et poussa une exclamation joyeuse: il avait
+tout deviné.
+
+Ecartant les buissons derrière lesquels nous étions abrités, il traversa
+en courant la friche, arriva à la clôture du champ de blé, trop élevée
+en cet endroit pour être franchie, la côtoya un instant, et, apercevant
+enfin une ouverture garnie de ramées, s'y élança; mais je l'entendis
+jeter un cri de douleur et je le vis s'abattre: il avait rencontré la
+faulx cachée sous les feuilles pour la _passée_ des sangliers.
+
+Les deux gardes, qui arrivaient et qui avaient vu comme moi l'accident,
+accoururent pour m'aider à relever l'Alsacien. Moser était couvert de
+sang, mais il ne parut point s'en préoccuper.
+
+--Vite, vite, au braconnier! balbutia-t-il en montrant la direction dans
+laquelle fuyait _Bon-Affût_.
+
+Après un moment d'hésitation, les gardes se précipitèrent à la poursuite
+d'Antoine, tandis que Moser s'aidait du talus pour se redresser et les
+suivre du regard.
+
+Je voulus en vain savoir s'il était dangereusement atteint; étanchant
+machinalement avec son mouchoir le sang qui coulait de ses mains et de
+sa poitrine, il ne semblait s'occuper que du braconnier. Dès que
+celui-ci s'était vu découvert, il n'avait plus songé à se cacher dans
+les blés et courait à travers les sillons; il s'efforçait de gagner le
+bois, poursuivi par les forestiers. L'intervalle qui le séparait d'eux
+s'agrandissait de plus en plus, et il était évident qu'il allait leur
+échapper, lorsqu'à la dernière clôture il se trouva inopinément en face
+d'une troupe de _boisiers_ qui l'entourèrent et le saisirent.
+
+Aux cris qui l'avertissaient de cette capture, Moser fit un geste de
+triomphe, et, à bout de forces, se laissa glisser au pied du fossé.
+
+Un quart d'heure après, tout le monde était réuni devant la ferme du
+père Louroux. On attelait une charrette pour le forestier, dont on avait
+pansé les blessures. A quelques pas, au milieu d'un cercle formé par les
+_boisiers_, se tenaient _Bon-Affût_ et Bruno. Ils avaient les mains
+liées et étaient appuyés à un petit mur d'enclos. Louise, assise un peu
+plus loin, sanglotait, la tête sur ses genoux. Je m'approchai pour
+donner quelques encouragements aux prisonniers; mais le braconnier,
+longtemps silencieux, venait d'adresser la parole à la jeune pastoure:
+il parlait en breton, afin de n'être pas compris de ceux qui les
+entouraient.
+
+--Ne pleure pas, chère créature, disait-il d'une voix très douce:
+oublies-tu qu'il y a ici un mauvais coeur jaloux qui boit tes larmes
+comme une eau de source?
+
+Son oeil indiquait Michelle, qui les regardait de loin avec une
+expression de joie troublée; mais la pastoure ne parut point prendre
+garde à l'espèce d'avantage qu'elle donnait à sa rivale: le malheur de
+ses deux amis l'occupait uniquement.
+
+--En prison! vous, en prison! mes pauvres gens! reprit-elle les mains
+pressées l'une contre l'autre.
+
+--Le garçon n'y sera pas longtemps, vu qu'on ne trouvera rien contre
+lui.
+
+--Mais vous, cher homme, dit la Louison en regardant _Bon-Affût_ avec
+une tendresse filiale, qu'allez-vous devenir quand il n'y aura plus de
+feuilles sur votre tête, que vous ne pourrez plus respirer _au coeur
+de l'air_, et qu'il faudra rester nuit et jour entre des murailles?
+
+Le front du braconnier s'obscurcit.
+
+--Oui ce sera une dure épreuve, dit-il sourdement.
+
+--Laissez-moi vous suivre au moins, vieil Antoine, reprit vivement
+Louison; peut-être qu'ils me permettront de demeurer avec vous, et, si
+c'est défendu, je pourrai rester à la porte de votre prison, je
+chanterai pour vous avertir que je suis là; j'irai prier les juges
+qu'ils vous laissent partir.
+
+--Pauvre innocente! interrompit _Bon-Affût_, qu'est-ce qu'on dirait ici,
+et comment vivrais-tu là-bas?
+
+--Ici on dirait que je vous sers comme mon vrai père, répliqua la
+pastoure, vous savez qu'on le dit déjà, et, pour vivre là-bas, je
+travaillerais, ou, s'il n'y a pas d'ouvrage pour moi, eh bien! je
+m'asseoirais au coin de la prison, et quand il passerait de bonnes âmes,
+elles verraient que j'ai faim et elles me secourraient pour l'amour du
+Christ!
+
+Un sourire attendri passa sur le visage du braconnier; il regarda avec
+complaisance la petite paysanne, dont le charmant visage était tourné
+vers lui.
+
+--Tu as bon coeur, la Louison, dit-il, mais il faut que tu restes à la
+Magdeleine; je le veux. Il n'est pas bon que les jeunes filles soient
+par les chemins, demandant secours à ceux qui passent. S'il y en a qui
+donnent au nom du Christ, comme tu dis, il y en a aussi qui veulent
+prendre au nom du diable. Demeure ici; Bruno reviendra avant qu'il soit
+longtemps, et moi plus tard.
+
+La pastoure voulut insister.
+
+--C'est dit, entends-tu bien? ajouta le braconnier d'un ton impérieux.
+
+Louison joignit les mains et baissa la tête.
+
+--On fera selon votre désir, dit-elle avec une résignation presque
+craintive.
+
+Il y eut un assez long silence; Bruno l'interrompit en annonçant à
+demi-voix qu'on allait partir. Les gardes venaient, en effet, de placer
+Moser dans la charrette et reprenaient leurs fusils. La pastoure se jeta
+au cou de _Bon-Affût_ en sanglottant. Le courage de celui-ci parut
+fléchir: il devint très pâle, tout son corps tremblait, et il fut obligé
+de s'asseoir; mais ce ne fut que l'émotion d'un instant. Il se releva
+presque aussitôt.
+
+--Allons, Dieu vous gardera, pauvre fille, dit-il en retenant avec peine
+ses sanglots, ne pleurez pas, vous donneriez occasion de parler aux
+mauvaises gens... Embrassez-la, Bruno..... et maintenant en voilà assez.
+Du courage, mes enfants, nous reviendrons quand il plaira à Dieu!
+
+Puis, comme s'il se ravisait:
+
+--Encore un mot, la Louison, ajouta-t-il plus bas; vous savez où est la
+_Mare-aux-Aspics_, vous connaissez le trou de la _verdaude_; j'ai caché
+au fond sept pièces de six livres, qui sont toutes mes économies: je
+voulais en avoir dix pour le jour où Bruno et vous seriez revenus
+ensemble de l'église. Tant que j'aurai chance de compléter la somme, n'y
+touchez pas; mais, si on vous dit que je n'ai plus besoin que de
+prières, alors prenez l'héritage; la _verdaude_ vous connaît comme moi,
+et vous laissera faire.
+
+A ces mots, il embrassa de nouveau la jeune paysanne, dont les sanglots
+redoublaient malgré elle.
+
+Je me décidai à intervenir.
+
+--Rassurez-vous, ma bonne créature, lui dis-je en breton, vos deux amis
+reviendront bientôt.
+
+--Monsieur parle _blohik_[17]! s'écria le braconnier; alors il a tout
+entendu!....
+
+[Note 17: Dialecte breton de l'évêché de Vannes.]
+
+--Mais il n'abusera de rien, ajoutai-je rapidement, car il part aussi
+tout à l'heure et vous rejoindra demain à Savenay, où il espère bien que
+sa déposition vous justifiera complétement.
+
+--Que Dieu vous en récompense! répondirent en même temps Bruno et la
+pastoure.
+
+Nous ne pûmes en dire davantage, car les gardes arrivaient. Ils firent
+signe aux prisonniers, qui allèrent se placer derrière la charrette, et
+la petite escorte se mit en marche.
+
+En passant, Moser me salua. Il avait sur son visage défait et dans ses
+yeux enfiévrés une expression de joie farouche. A le voir si faible et
+si pâle conduire en triomphe ces deux hommes pleins de vigueur, je me
+rappelai involontairement Richelieu à l'agonie, traînant à sa suite de
+Thou et Cinq-Mars. Les _boisiers_ regardaient, groupés à l'entrée de
+l'aire, et Louison, debout sur le petit mur, adressait de loin des
+signes d'adieu aux prisonniers; mais tout-à-coup elle poussa une
+exclamation, se retourna vers moi et se rassit en pleurant. La charrette
+et ceux qui la suivaient venaient de disparaître sous l'ombre des
+_rabines_.
+
+Je ne pus arriver à Savenay que le surlendemain; mais je me rendis
+aussitôt chez le magistrat chargé d'instruire l'affaire de Bruno et du
+braconnier. Mes explications suffirent pour dissiper tous les soupçons
+d'incendie et pour faire rendre la liberté au jeune coureur de bois.
+Quant à son compagnon, il avait trop de vieux comptes à régler avec les
+forestiers pour que je pusse obtenir son élargissement avant mon départ;
+mais j'avais heureusement retrouvé à Savenay un ancien condisciple,
+devenu avoué, qui me promit de surveiller son affaire et de l'assister
+au besoin. J'appris effectivement, assez longtemps après mon excursion
+chez les _boisiers_, que l'avoué de Savenay avait réussi à tirer
+_Bon-Affût_ de prison au bout de quelques semaines, et qu'il l'avait
+placé sur le domaine de Carheil, où l'ancien braconnier était devenu le
+modèle des gardes-chasse. On m'assura même que ce dernier allait se
+trouver de nouveau réuni au _chercheur de miel_, récemment gagé comme
+terrassier-planteur, et qui devait le rejoindre, après la sève d'août,
+avec la pastoure de la Magdeleine, que les gens du _couvert_ appelaient
+par avance Louison Bruno.
+
+
+
+
+HUITIÈME RÉCIT.
+
+LA GROAC'H.
+
+
+J'étais parti de Pontrieux fort tard, prenant un chemin de traverse que
+j'avais autrefois parcouru et qui, selon mon calcul, devait me permettre
+d'atteindre Tréguier avant la fin du jour; mais je m'aperçus bientôt que
+mes souvenirs m'avaient trompé. La nuit me surprit au tiers du voyage,
+et je commençai à craindre de m'égarer au milieu de ces routes
+entrelacées que l'obscurité rendait plus difficiles à reconnaître. Pour
+comble d'embarras, le vent s'éleva et la neige se mit à tomber.
+
+Je venais justement d'atteindre un plateau couvert de bruyères que
+l'orage balayait sans obstacle et où on eût en vain cherché un abri.
+Enveloppé dans mon caban de peau de chèvre, la tête basse et le corps
+penché pour lutter contre le vent, je suivais avec peine le sentier
+inégal. De quelque côté que mon regard se tournât, il n'apercevait qu'un
+nuage blanchâtre et mobile qui confondait la terre avec le ciel. Par
+intervalle pourtant la tempête semblait s'arrêter; le vent se taisait,
+on entendait retentir au loin des rumeurs de cascade, ou quelques
+hurlements plaintifs de loups affamés; puis la rafale s'élevait de
+nouveau, grandissait, grondait, et tout allait se perdre dans un immense
+rugissement.
+
+J'avais d'abord lutté avec une sorte de plaisir orgueilleux contre ces
+tourbillons qui se succédaient comme des vagues; mais insensiblement, la
+fatigue et le froid amortissaient mon ardeur, et je commençai à chercher
+autour de moi les moyens de me procurer un abri.
+
+Par bonheur, le sentier que j'avais suivi jusqu'alors ne tarda point à
+descendre et à s'enfoncer dans une gorge étroite. Quelques arbres
+dépouillés montrèrent, devant moi, leurs silhouettes confuses, et, à
+mesure que je m'en approchais, l'orage semblait s'éloigner. Enfin, je me
+trouvai à l'entrée d'une coulée où ses sifflements assourdis par les
+montagnes n'arrivaient plus que comme un écho, et où la neige tombait
+moins pressée.
+
+Je relevai la tête, heureux de pouvoir respirer à l'aise.
+
+Je savais d'ailleurs, par expérience, que le vallon annonçait
+immanquablement des habitations. Un lavoir, un four isolé, me
+confirmèrent bientôt dans cette espérance, et, au bout de quelques pas,
+j'aperçus un hameau composé d'une douzaine de chaumières.
+
+La première, dont je m'approchai, était obscure et vide; mais dirigé par
+un bruit de voix, j'en gagnai une autre bâtie à l'écart, et, poussant la
+porte, je me trouvai au milieu d'une _filerie_ bretonne[18].
+
+[Note 18: Réunion des femmes qui veillent en filant.]
+
+Une douzaine de femmes, accroupies sur leurs talons, autour d'un foyer
+où brillait une flambée d'ajoncs, tournaient leurs fuseaux en causant et
+en chantant. Quelques enfants, couchés à leurs pieds, s'étaient
+endormis, et une jeune mère, assise au coin le plus reculé de l'âtre,
+allaitait un nouveau-né en murmurant, à demi-voix, un air de nourrice.
+
+A mon entrée, toutes se détournèrent. Je m'étais arrêté sur le seuil
+pour secouer la neige dont j'étais couvert, et je déposai mon bâton près
+de la porte selon l'usage. La maîtresse de la maison comprit que je
+demandais un abri.
+
+--Bénédiction de Dieu à ceux qui sont ici, dis-je en m'avançant à sa
+rencontre.
+
+--Et à vous! répliqua-t-elle avec le laconisme armoricain.
+
+--Il y a un drap mortuaire sur la lande, et les loups eux-mêmes ne
+retrouveraient pas leur chemin.
+
+--Les maisons ont été faites pour les chrétiens.
+
+En prononçant ces mots, la paysanne me montrait du geste le foyer.
+Toutes les fileuses s'écartèrent pour m'engager à approcher, et j'allai
+prendre place près de la jeune mère, tandis que la maîtresse du logis
+jetait sur le feu une brassée de ronces desséchées.
+
+Il y eut un assez long silence, les lois de l'hospitalité bretonne
+défendant d'adresser des questions à un hôte avant qu'il n'ait parlé
+lui-même. Je demandai enfin si Tréguier était encore loin.
+
+A trois lieues et quelques _sifflées_, répondit la paysanne; mais les
+rivières sont débordées et la route dangereuse sans guide.
+
+--Un de vos hommes ne pourrait-il m'en servir?
+
+--Les hommes d'ici sont partis pour Terre-Neuve sur le navire le
+_Saint-Pierre_.
+
+--Quoi, tous?
+
+--Tous, notre _maître_[19] sait bien que ceux de la même paroisse
+embarquent ensemble quand ils le peuvent.
+
+[Note 19: Les paysans bretons appellent les bourgeois _mon maître_.]
+
+--Et vous les attendez?
+
+--Chaque jour.
+
+--Oui, oui, reprit une des fileuses, en soupirant, que Dieu les protège!
+Les autres navires sont de retour à Bréhat, à Saint-Brieuc, et partout,
+il n'y a que le _Saint-Pierre_ en retard......
+
+--Et pourtant, continua une seconde femme avec intention, il est temps
+que les hommes reviennent.
+
+--Pourquoi cela? demandai-je.
+
+Elle me montra du doigt la paysanne qui était assise devant moi sur
+l'âtre.
+
+--Demandez à Dinah combien il lui reste de boisseaux d'orge dans sa
+huche? dit-elle.
+
+La jeune Bretonne rougit.
+
+--Sans compter, ajouta la maîtresse de la maison, qu'elle me doit autant
+de mesures de lait que son enfant a de jours.
+
+--Et que le propriétaire de la maison a menacé hier de faire vendre chez
+elle, ajouta une troisième.
+
+--Aussi, reprit celle qui avait parlé la première, je lui ai conseillé
+de demander à Dieu que les matelots du _Saint-Pierre_ aient fait bonne
+pêche pour avoir double part!
+
+--Je demande seulement à Dieu qu'il ramène Joan, dit la paysanne, en
+serrant son nourrisson contre son sein.
+
+Je fus frappé de l'accent triste, passionné et profond avec lequel ces
+mots avaient été prononcés, et je me tournai vers Dinah pour la
+regarder. C'était une femme de vingt-quatre ans au plus, dont la beauté
+avait quelque chose de mâle et de doux à la fois. La taille droite, le
+front haut, ses pieds nus hardiment appuyés sur la pierre de l'âtre,
+elle soutenait d'un bras l'enfant qui s'était endormi sur son sein,
+tandis que son autre main retombait immobile. Il y avait dans les lignes
+souples mais fièrement dessinées de son visage, dans ses lèvres
+entr'ouvertes, dans ses yeux noirs, toujours prêts à se baisser, je ne
+sais quelle fierté effarouchée que tempérait pourtant visiblement une
+bienveillance caressante.
+
+Au bout d'un instant, elle s'aperçut que je l'observais et détourna la
+tête avec embarras. Mais pendant l'examen auquel je m'étais livré, la
+conversation avait continué entre les fileuses, et chacune d'elles
+parlait de ce qu'elle devait faire quand le _Saint-Pierre_ serait de
+retour.
+
+--J'irai à la ville et je mangerai une fois du pain de froment à ma
+faim, disait l'une.
+
+--Mon frère m'a promis une bague d'argent de trente _blancs_, ajoutait
+une autre.
+
+--Moi, j'achèterai une messe pour l'âme de ma mère.
+
+--Moi, j'irai au pardon de Sainte-Anne.
+
+--Et vous, Dinah? demandai-je à la paysanne, que ferez-vous quand Joan
+sera de retour?
+
+--Je mettrai son enfant dans ses bras et je resterai avec eux, me
+répondit-elle en rougissant.
+
+Dans ce moment, la vache noire qui se trouvait au fond de la cabane,
+avança la tête par-dessus la claie qui nous séparait d'elle et fit
+entendre un meuglement.
+
+--Il y a quelqu'un près du seuil, dit la maîtresse de la maison.
+
+Elle n'avait point achevé qu'un coup brusque ébranla la porte, et qu'une
+voix rude se fit entendre au dehors.
+
+--Y a-t-il place pour les pauvres dans cette maison? demanda-t-elle.
+
+--Anaïk Timor! s'écrièrent toutes les femmes.
+
+--Anaïk! répéta Dinah, en rapprochant son enfant de son sein par un
+mouvement involontaire.
+
+--Qu'est-ce donc? demandai-je.
+
+--Une mendiante qui voit clair dans l'avenir, et qui jette des sorts,
+ajouta la maîtresse de la cabane.
+
+--Y a-t-il place pour les pauvres dans cette maison? répéta la voix d'un
+accent d'impatience.
+
+--Laissez-la entrer, ou elle nous fera arriver malheur, fit observer
+Dinah.
+
+Une fileuse alla ouvrir la porte, et Anaïk Timor parut.
+
+C'était une vieille femme, de petite taille, et dont les vêtements en
+lambeaux laissaient voir en partie les membres maigres. Elle portait sur
+l'épaule un bissac de toile rousse d'où sortait le goulot d'une
+bouteille, et tenait de l'autre main un bâton d'épines durci au feu. La
+neige, qui s'était arrêtée dans les déchirures de ses vêtements
+souillés, semblait en tacheter la couleur sombre, et quelques mèches de
+cheveux gris, hérissés par le givre, pendaient en glaçons le long de ses
+joues creusées. Son oeil gris avait cette expression âpre et pourtant
+flottante que donne la folie ou l'ivresse.
+
+Elle s'arrêta au milieu de la chambre et se secoua avec un sourd
+grognement.
+
+--On a bien de la peine à recevoir la vieille Timor, dit-elle, en
+promenant autour d'elle un regard mécontent; on la laisse frapper sans
+répondre.
+
+--Personne ne vous attendait, répliqua la maîtresse avec quelque
+embarras.
+
+--Non....... on ne m'attend jamais, moi, grommela Anaïk; qu'importe à
+ceux qui ont chaud près du foyer que les autres aient froid hors du
+seuil! Mais il faut prendre garde; tout le monde aura son tour!......
+
+Bien que je connusse les priviléges accordés aux mendiants de nos
+campagnes, et que je fusse accoutumé à les voir, une fois admis, traiter
+les maîtres de la maison sur un pied d'égalité, je m'étonnai du ton
+impérieux et presque menaçant de la vieille femme. Tout en grondant elle
+s'était déchargée de son bissac. Après l'avoir déposé dans un coin, elle
+fit quelques pas vers l'âtre et m'aperçut.
+
+--Ah! il y a ici un gentilhomme[20], dit-elle en s'arrêtant court et
+fixant sur moi son regard perçant; un gentilhomme qui porte de la toile
+fine...... qui a une montre... Jann aussi en avait une.... et des
+anneaux d'or aux oreilles.... et des souliers à rubans! Quand Jann
+vivait, la vieille Timor n'avait pas besoin de frapper aux portes avec
+un bâton de mendiante! Mais il est allé rejoindre son père et ses
+soeurs.... Alors tout le monde a pu marcher sur la tête de la veuve
+qui avait descendu en terre son dernier fils.
+
+[Note 20: Les Bretons donnent ce nom à tous les citadins
+(_Tud-Gentil_).]
+
+Et elle se mit à chantonner inintelligiblement les couplets connus de la
+peste d'Elliant.
+
+ «J'avais neuf fils que j'avais mis au monde et voilà que la
+ mort est venue me les prendre.
+
+ »Me les prendre sur le seuil de notre porte, et je n'ai
+ personne pour me donner une goutte d'eau.»
+
+Tout en murmurant ce chant, elle s'était agenouillée sur la pierre du
+foyer, et elle étendait ses mains de squelette devant la flamme dont les
+lueurs mourantes faisaient scintiller le givre sur sa chevelure. Ses
+yeux hagards, qui erraient autour d'elle, s'arrêtèrent sur Dinah, et un
+éclair haineux traversa tous ses traits.
+
+--Ah! te voilà, oeil de corbeau, reprit-elle; pourquoi viens-tu avec
+d'honnêtes gens, toi, la fille d'un cordier.
+
+Je regardai la jeune paysanne qui pâlit.
+
+Ces mots de _fille de cordier_ m'expliquaient la timidité de Dinah, et
+la vague malveillance qui semblait l'entourer. Elle appartenait à cette
+race maudite de _kacouss_ contre laquelle s'élevait encore en Bretagne
+le préjugé populaire.
+
+--Tu es fière, reprit Anaïk, parce qu'un jeune homme de la paroisse a
+bien voulu de toi; parce que tu as un enfant qui grandit... Moi aussi,
+j'ai eu un mari, des enfants!!!! Mais attends un peu! Voilà un an que je
+t'ai prédit de mauvais jours....
+
+--Pourquoi me voulez-vous du mal, Timor? demanda Dinah d'un ton doux et
+craintif.
+
+--Pourquoi! s'écria la vieille; tu me demandes pourquoi? ton mari ne
+m'a-t-il pas chassée de sa maison?
+
+--Parce que vos injures me faisaient pleurer.
+
+--Des injures, répéta Anaïk; je t'appelais FILLE DE CORDIER! N'est-ce
+pas la vérité?.. Et cependant Joan a dit que j'étais ivre! il m'a
+menacée! oui, il a menacé la vieille Timor!... Ah! ah! ah!--Il y en a
+qui croient pouvoir mettre le pied sur la vipère, mais la vipère sait
+mordre. Une heure viendra où je serai vengée de tous ceux qui m'ont en
+mépris... et qui m'ont fait attendre à la porte.... Oui, oui, les gens
+d'ici ne seront pas toujours aussi fiers, c'est de Tréguier que leur
+viendra le malheur.
+
+--De Tréguier, répéta vivement Dinah, avez-vous vu quelqu'un qui en
+arrivait?
+
+--Moi, répliqua la mendiante.
+
+--Quoi! cette nuit?
+
+--Tout à l'heure.
+
+--Et vous avez appris quelque nouvelle?
+
+--Il est arrivé un navire.
+
+--Le _Saint-Pierre_! s'écrièrent toutes les voix.
+
+Anaïk promena autour d'elle un regard méchant et éclata de rire.
+
+--Non, dit-elle, un navire de _Saxons_[21].
+
+[Note 21: Nom que les Bretons donnent aux Anglais.]
+
+Les fileuses poussèrent une exclamation de désappointement.
+
+--Dieu confonde les païens de l'île, dit l'une d'elles avec dépit, j'ai
+cru que c'étaient nos gens.
+
+--Les Saxons aussi viennent de Terre-Neuve, fit observer Timor.
+
+--Apportaient-ils des nouvelles du _Saint-Pierre_, demanda Dinah,
+inquiète du sourire fauve de la mendiante.
+
+Celle-ci ne parut pas avoir entendu.
+
+--Ils sont descendus chez Mareck pour boire, et comme le capitaine
+parlait français, je l'ai entendu.
+
+--Et que disait-il?
+
+--Il parlait de glaces grosses comme des montagnes qui flottaient sur
+les mers de là-bas, et qui brisaient les vaisseaux.
+
+--Il en a vu?
+
+--Il en a vu.
+
+--Et il a entendu parler de naufrages?
+
+--Non, mais en revenant, il a trouvé des débris que l'eau emportait.
+
+--Des débris de navires?
+
+--Et sur une des planches il y avait écrit: Le _Saint-Pierre_.
+
+L'annonce d'Anaïk Timor fut un coup de foudre. Les fileuses laissèrent
+tomber leurs fuseaux.
+
+--Le _Saint-Pierre_! répétèrent toutes les voix; il a dit le
+_Saint-Pierre_?
+
+--De Tréguier.
+
+--Vous avez bien entendu?.... Vous êtes sûre?
+
+--Sûre.
+
+Des cris de désespoir éclatèrent. J'avais été saisi comme elles par
+cette subite nouvelle; mais le sourire de la vieille mendiante me mit en
+défiance.
+
+--Ne la croyez pas, m'écriai-je; elle veut vous épouvanter... elle est
+ivre.
+
+Et m'adressant à Timor:
+
+--Tu n'as point vu de capitaine anglais, lui dis-je; on ne t'a point dit
+que le _Saint-Pierre_ avait fait naufrage; tu mens, méchante _groac'h_.
+
+A ce nom, par lequel on désigne en Bretagne la pire espèce des
+sorcières, les yeux de la mendiante étincelèrent et elle se redressa
+avec un grondement sauvage.
+
+--Ah! oui dà, s'écria-t-elle en frappant du pied contre l'âtre..... Ah!
+c'est comme cela que le gentilhomme parle à la vieille Anaïk! je mens,
+je suis ivre! eh bien! que les femmes d'ici consultent les
+avertissements! qu'elles écoutent si l'eau de la mer ne tombe pas goutte
+à goutte au pied de leur lit; que celles qui ont cassé le pain blanc des
+Rois regardent si la part de l'absent ne s'est point gâtée[22].... Ah!
+Timor est une _Groac'h_..... C'est bon, c'est bon! Dieu répondra au
+gentilhomme et aux femmes de Loc-Evar; Dieu a des intersignes, et les
+noyés sauront parler....
+
+[Note 22: Présages qui, aux yeux des Bretons, annoncent la mort des
+absents.]
+
+--Ecoutez, interrompit Dinah, qui s'était levée pâle et les traits
+bouleversés.
+
+Nous prêtâmes l'oreille, un chant venait de s'élever à travers les
+éclats de la tempête.
+
+Il devint bientôt plus distinct, plus rapproché, et, le vent ayant fait
+une pause, nous pûmes distinguer des voix qui répétaient le _Cantique
+des âmes_.
+
+ «Frères, parents, amis, au nom de Dieu, écoutez-nous,
+ secourez-nous, au nom de Dieu, s'il est encore de la pitié dans
+ le monde.
+
+ »Tous ceux que nous avons nourris nous ont depuis longtemps
+ oubliés; ceux que nous avons aimés nous ont sans pitié
+ délaissés.
+
+ »Vous reposez là mollement; les pauvres âmes sont bien mal;
+ vous dormez d'un profond sommeil, les pauvres âmes veillent
+ dans la souffrance.
+
+ »Nous sommes dans les flammes et l'angoisse; feu sur nos têtes,
+ feu sous nos pieds; flammes en haut, flammes en bas; priez pour
+ les âmes[23].»
+
+[Note 23: Voir les _Derniers Bretons_ et le _Barzas-Breis_, où se
+trouve ce chant.]
+
+Dès les premiers vers de ce chant lugubre, toutes les femmes s'étaient
+levées dans une inexprimable angoisse; moi-même, frappé de cette espèce
+de réponse à l'appel de Timor, j'étais demeuré immobile et comme
+fasciné; mais en entendant les voix s'éloigner, je m'élançai vers la
+porte de la cabane, et je fis quelques pas au dehors. Aussi loin que mon
+oeil put percer la nuit le val était désert, la neige continuait à
+tomber en silence, et l'ouragan à rugir sur la montagne.
+
+Pendant toute cette scène, Anaïk Timor était seule restée impassible. En
+rentrant, je la trouvai debout promenant sur les femmes qui
+l'entouraient un regard triomphant: ce regard s'arrêta tout-à-coup sur
+moi.
+
+--Ah! ah! j'étais folle, s'écria-t-elle; on disait tout-à-l'heure à la
+vieille Timor qu'elle avait menti!
+
+--Et elle n'a point prouvé le contraire, repris-je, en cherchant à
+cacher mon trouble.
+
+--Le gentilhomme n'a-t-il donc pas entendu les voix?
+
+--J'ai entendu des pèlerins ou des voyageurs qui passaient en chantant
+un cantique.
+
+Elle me regarda d'un oeil farouche et secoua la tête.
+
+--Bien, dit-elle, on parle ainsi à la ville, à la ville on ne croit pas
+aux âmes; ils regardent leurs morts comme des chiens qui pourrissent
+tout entiers dans le trou de terre où on les a mis.--Bien, bien, Dieu
+apprendra aux païens ce qu'il sait faire.... Le gentilhomme peut dire
+que ceux qui viennent de passer là n'étaient pas les noyés du
+_Saint-Pierre_.
+
+--Et le gentilhomme aura raison, interrompit une voix grave.
+
+Je me retournai; un prêtre venait d'entrer et se tenait debout sur le
+seuil.
+
+Toutes les femmes se levèrent en criant:
+
+--Le _recteur_!
+
+Celui-ci s'avança lentement et jeta un regard sévère sur Anaïk Timor.
+
+--Qu'es-tu venu faire ici, lui demanda-t-il brusquement.
+
+--Le pauvre a le droit d'aller partout où il y a un morceau de pain et
+des chrétiens, répondit la mendiante avec humeur.
+
+--Ce n'est pas la faim, reprit le curé, mais la joie d'apporter une
+mauvaise nouvelle qui t'a amenée si tard dans nos chemins.
+
+--Ainsi la mendiante a dit la vérité? s'écria Dinah palpitante.
+
+--Non, pas toute entière, répondit le prêtre.
+
+--Comment?
+
+--Le navire anglais débarqué à Tréguier n'a pas seulement apporté la
+nouvelle de la perte du _Saint-Pierre_; il a aussi amené ceux qu'il
+avait sauvés.
+
+--Sauvés... ils sont sauvés!
+
+--Du moins en partie, reprit le prêtre.
+
+Quand le naufrage a eu lieu, six hommes firent voeu, s'ils
+échappaient, de venir nus pieds et voilés entendre la messe que je
+dirais pour eux à l'autel de la Vierge.
+
+--Et ces six-là?
+
+--Ils ont survécu.
+
+--Où sont-ils?
+
+--Vous venez de les entendre passer.
+
+Les femmes voulurent se précipiter hors de la cabane.
+
+--Arrêtez! s'écria le recteur en barrant le seuil, vous ne pouvez les
+voir.
+
+--Ne sont-ils point ici?
+
+--Ils sont ici, mais tous ont promis de ne quitter le voile qui les
+couvre qu'après le saint office.
+
+--Leurs noms, au moins, leurs noms! s'écria Dinah éperdue.
+
+--Ce serait violer le serment, répondit le prêtre; car ils ont juré de
+ne se faire connaître à leurs femmes, à leurs soeurs, ou à leurs
+mères, qu'après le voeu accompli. Respectez l'engagement qu'ils ont
+pris devant Dieu.
+
+Il s'éleva une clameur de désespoir, et il y eut comme un moment
+d'hésitation. Chaque femme nommait tout haut son père, son fils, son
+frère ou son mari, s'efforçant de surprendre une réponse sur les traits
+du recteur à chacun des noms prononcés; mais le prêtre, impassible,
+continuait à invoquer la sainteté du voeu et à en appeler à leur
+soumission. Enfin, quelques-unes n'écoutant que leur douloureuse
+impatience, crièrent qu'elles voulaient connaître leur sort; le recteur
+essaya vainement de les retenir; elles coururent à une seconde porte et
+l'ouvrirent précipitamment.
+
+--Allez donc, dit le prêtre indigné, allez, violez la promesse faite à
+Dieu; mais tremblez qu'il punisse votre sacrilège, et que la première
+qui soulèvera le voile des naufragés ne cherche en vain celui qu'elle
+attend.
+
+Dinah, qui allait sortir, recula vivement.
+
+--Ah! je n'irai pas, s'écria-t-elle épouvantée.
+
+--Soumettez-vous et priez, reprit-il avec autorité; votre incertitude
+doit durer peu de temps désormais; souffrez-là sans murmure, comme une
+punition de vos fautes; élues ou frappées, songez à plier vos âmes aux
+volontés divines. Que chacune de vous, à partir de cet instant, se dise
+veuve ou orpheline; qu'elle fasse accepter à son coeur ce dur
+sacrifice; et si celui qu'elle a cru perdu sort tout-à-l'heure du
+tombeau, qu'elle voie là un miracle dont elle devra remercier Dieu aussi
+longtemps qu'elle vivra.
+
+Les femmes fondirent en larmes et tombèrent à genoux.
+
+Le recteur s'efforça de les calmer en adressant à chacune quelque
+consolation particulière. Il leur rappela la résignation de Marie, cette
+sainte patronne des coeurs brisés, et, leur ayant annoncé qu'il allait
+célébrer la messe de délivrance pour les naufragés, il les engagea à se
+rendre avec lui à l'église, pour joindre leurs prières aux siennes.
+
+Toutes suivirent, sauf Dinah, qui se retourna vivement, courut à la
+vieille Timor, assise au foyer, et lui saisit la main.
+
+--Tu connais ceux qui sont sauvés, demanda-t-elle d'un accent étouffé?
+
+--Moi? répliqua Anaïk.
+
+--Tu as dû les rencontrer à Tréguier.
+
+--Eh bien?
+
+--Joan! où est Joan?
+
+La mendiante fit un geste moqueur.
+
+--Le prêtre a ordonné d'attendre, dit-elle.
+
+--Non, s'écria Dinah qui se laissa glisser à genoux, les mains jointes
+et l'oeil égaré; je t'en conjure, Anaïk, dis si tu as vu Joan; si tu
+l'as reconnu!... Oh! rien qu'un geste qui dise oui.... ou s'il a péri...
+eh bien! que je le sache!..... Mieux vaut mourir de suite
+qu'attendre!.... Anaïk, Anaïk! ne me refuse pas!
+
+--Et que me donneras-tu pour ma nouvelle, demanda la mendiante?
+
+--Tout ce que j'ai, cria Dinah. Que voulez-vous, tenez, mon chapelet
+d'ébène? ma croix?... Les voilà.
+
+--Ce n'est point assez.
+
+--Eh bien! voilà encore la bague d'argent qu'il m'a donnée, prenez tout,
+Anaïk; tout ce que j'ai au monde.
+
+Elle était toujours aux pieds de la vieille femme, serrant d'une main
+son enfant contre sa poitrine, et présentant de l'autre sa croix, sa
+bague et son chapelet. Timor la tint un instant comme agonisante sous
+son regard; puis poussant un éclat de rire insensé:
+
+--Garde tout, dit-elle; j'aime mieux ton tourment!
+
+Dinah se leva d'un bond et s'élança hors de la cabane.
+
+J'étais trop ému pour rester étranger à ce qui allait se passer; je la
+suivis. Elle traversa le hameau en courant, et nous arrivâmes ensemble à
+l'église.
+
+Les femmes y étaient déjà réunies; les cierges brillaient sur l'autel;
+l'enfant de choeur venait d'y poser le pupitre.... Tout-à-coup, la
+porte de la sacristie s'ouvrit et les six naufragés parurent, voilés de
+draps mortuaires qui les enveloppaient tout entiers.
+
+Un sourd gémissement retentit parmi les femmes; quelques noms
+s'échappèrent au milieu des sanglots..... mais les voiles demeurèrent
+immobiles!
+
+J'essayerais en vain de rendre la solennité lugubre de cette scène. Le
+silence qui régnait dans l'église n'était interrompu que par la voix du
+prêtre, et si, par instant, une plainte retentissait sourdement, cette
+voix s'élevait comme pour rappeler à la patience, et la plainte
+s'éteignait étouffé!.... Sublime puissance de la volonté sur l'âme
+humaine!... Toutes ces femmes étaient là, attendant l'arrêt qui allait
+décider de leur vie, et toutes, les mains jointes sur leur coeur,
+demeuraient immobiles.
+
+Je cherchai plusieurs fois Dinah du regard; elle était agenouillée à
+l'entrée, le front levé, les mains pendantes et son enfant étendu devant
+elle comme une victime qui attend le coup sans songer à l'éviter.
+
+Enfin le recteur prononça les paroles sacramentelles destinées à
+congédier les fidèles, un frémissement parcourut la foule. Il y eut un
+moment d'angoisse inexprimable. Toutes les têtes étaient penchées en
+avant, tous les bras tendus vers l'autel.
+
+--Elevez vos âmes à Dieu! dit le prêtre.
+
+Et prenant par la main le premier homme voilé qui se trouvait le plus
+près de lui, il le fit avancer d'un pas et souleva le linceul qui le
+couvrait! Un cri partit et une femme s'élança vers l'autel.
+
+Le prêtre passa à un second naufragé, puis aux suivants. A chaque voile
+arraché, retentissait un nouveau cri de joie à demi étouffé par un
+douloureux murmure, mais au dernier, une clameur de désespoir s'éleva et
+les sanglots éclatèrent de toutes parts.
+
+Je me tournai vivement vers Dinah; elle était à la même place, dans la
+même attitude, regardant toujours.... Tous les linceuls étaient tombés
+et elle cherchait encore Joan.
+
+ * * * * *
+
+Je passai le reste de la nuit au presbytère pendant que le recteur
+s'occupait de consoler les orphelins et les veuves. Enfin, le jour venu,
+je pus reprendre le chemin de Tréguier.
+
+L'orage avait cessé et le soleil, dégagé de brouillard, brillait
+joyeusement dans le ciel; les oiseaux, ranimés, sautillaient en
+gazouillant sur les arbres étincelants de givre, les haies d'aubépines
+avaient secoué leurs robes de neige et montraient leurs riants
+bourgeons; la création entière semblait renaître et un souffle de
+printemps passait sur la campagne attiédie.
+
+Près de descendre du coteau, je me retournai, et jetai un dernier regard
+sur le hameau désolé que je venais de quitter, j'aperçus au loin Dinah,
+la veuve de Joan, qui descendait le versant opposé, son enfant dans ses
+bras, et tenant à la main le bâton blanc des mendiants.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+
+ Pages.
+
+Cinquième Récit (suite). La Niole blanche. 1
+
+Sixième Récit. Le Kacouss de l'Armor. 51
+
+Septième Récit. Les Boisiers. 155
+
+Huitième Récit. La Groac'h. 229
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les derniers paysans - Tome 2, by Émile Souvestre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DERNIERS PAYSANS - TOME 2 ***
+
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+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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