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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2 + Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité + +Author: Gaspard Gourgaud + +Release Date: January 28, 2012 [EBook #38696] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOME II/II *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine, et notamment +celle des noms propres, a été conservée et n'a pas été harmonisée. + +Dans le chapitre «ÉGYPTE.--USAGES, SCIENCES ET ARTS», la numérotation +des sections saute de II à IV. + + + + + MÉMOIRES + + DE NAPOLÉON. + + + + + _Se trouve aussi à Paris_, + + A LA GALERIE DE BOSSANGE PÈRE, + + Libraire de S. A. S. Monseigneur le duc d'Orléans, + + RUE DE RICHELIEU, No 60. + + DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT. + + + + + MÉMOIRES + + POUR SERVIR + + A L'HISTOIRE DE FRANCE, + + SOUS NAPOLÉON, + + ÉCRITS A SAINTE-HÉLÈNE, + + Par les généraux qui ont partagé sa captivité, + + ET PUBLIÉS SUR LES MANUSCRITS ENTIÈREMENT CORRIGÉS DE LA MAIN + DE NAPOLÉON. + + TOME DEUXIÈME, + + ÉCRIT PAR LE GÉNÉRAL GOURGAUD. + + PARIS, + FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, LIBRAIRES. + BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES. + + G. REIMER, A BERLIN. + + 1823. + + +[Illustration: Manuscrit] + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + +DIPLOMATIE.--GUERRE. + +1800 ET 1801. + + + Préliminaires de paix signés par le comte de + Saint-Julien.--Négociations avec l'Angleterre, pour un + armistice naval.--Commencement des négociations de + Lunéville.--Affaires d'Italie; invasion de la + Toscane.--Positions des armées.--Opérations de l'armée + Gallo-Batave. Combat de Burg-Eberach.--Opérations de l'armée + du Rhin. Bataille de Hohenlinden.--Passage de l'Inn, de la + Salza. Armistice du 25 décembre 1800.--Observations.--Armée + des Grisons; passage du Splugen; marche sur Botzen.--Armée + d'Italie; passage du Mincio; passage de l'Adige.--Suspension + d'armes de Trévise, le 16 janvier 1801; Mantoue cédée le 26 + janvier.--Corps d'observation du Midi. Armistice avec Naples, + signé à Foligno, le 28 février 1801. + + +§ Ier. + +Le lieutenant général comte de Saint-Julien arriva à Paris, le 21 +juillet 1800, porteur d'une lettre de l'empereur d'Allemagne, au +premier consul. Il s'annonça comme plénipotentiaire chargé de +négocier, conclure et signer des préliminaires de paix. La lettre de +l'empereur était précise; elle contenait des pouvoirs, car il y était +dit: _Vous ajouterez foi à tout ce que vous dira de ma part le comte +de Saint-Julien, et je ratifierai tout ce qu'il fera_. Le premier +consul chargea M. de Talleyrand de négocier avec le plénipotentiaire +autrichien, et en peu de jours les préliminaires furent arrêtés et +signés. Par ces préliminaires, il était convenu que la paix serait +établie sur les conditions du traité de Campo-Formio, que l'Autriche +recevrait, en Italie, les indemnités que ce traité lui accordait en +Allemagne; que jusqu'à la signature de la paix définitive, les armées +des deux puissances resteraient, tant en Italie qu'en Allemagne, dans +leur situation actuelle; que la levée en masse des insurgés de la +Toscane ne recevrait aucun accroissement, et qu'aucune troupe +étrangère ne serait débarquée dans ce pays. + +Le rang élevé du plénipotentiaire, la lettre de l'empereur dont il +était porteur, les instructions qu'il disait avoir, son ton +d'assurance, tout portait à regarder la paix comme signée; mais en +août, on reçut des nouvelles de Vienne: le comte de Saint-Julien +était désavoué et rappelé; le baron de Thugut, ministre des affaires +étrangères d'Autriche, faisait connaître que, par un traité conclu +entre l'Angleterre et l'Autriche, cette dernière s'était engagée à ne +traiter de la paix, que conjointement avec l'Angleterre, et qu'ainsi +l'empereur ne pouvait ratifier les préliminaires du comte de +Saint-Julien, mais que ce monarque desirait la paix; que l'Angleterre +la desirait également, comme le constatait la lettre de lord Minto, +ministre anglais à Vienne, au baron de Thugut. Ce lord disait que +l'Angleterre était prête à envoyer un plénipotentiaire pour traiter, +conjointement avec le ministre autrichien, de la paix définitive entre +ces deux puissances et la France. + +Dans une telle circonstance, ce que la république avait de mieux à +faire, c'était de recommencer les hostilités. Cependant le premier +consul ne voulut négliger aucune des chances qui pouvaient rétablir la +paix avec l'Autriche et l'Angleterre; et, pour parvenir à ce but, il +consentit, 1º à oublier l'affront que venait de faire à la république +le cabinet de Vienne, en désavouant les préliminaires qui avaient +été signés par le comte de Saint-Julien; 2º à admettre des +plénipotentiaires anglais et autrichiens au congrès; 3º à prolonger +l'armistice existant entre la France et l'Allemagne, pourvu que, de +son côté, l'Angleterre consentît à un armistice naval, puisqu'il +n'était pas juste que la France traitât avec deux puissances alliées, +étant en armistice avec l'une et en guerre avec l'autre. + + +§ II. + +Un courrier fut expédié à M. Otto, qui résidait à Londres comme +commissaire français, chargé de l'échange des prisonniers. Le 24 août, +il adressa une note au lord Grenville, en lui faisant connaître que +lord Minto ayant déclaré l'intention où était le gouvernement anglais, +de participer aux négociations qui allaient s'ouvrir avec l'Autriche, +pour le rétablissement de la paix définitive entre l'Autriche et la +France, le premier consul consentait à admettre le ministre anglais +aux négociations; mais que l'oeuvre de la paix en devenait plus +difficile; que les intérêts à traiter étant plus compliqués et plus +nombreux, les négociations en éprouveraient nécessairement des +longueurs; et qu'il n'était pas conforme aux intérêts de la république +que l'armistice conclu à Marengo, et celui conclu à Bayarsdorf, +continuassent plus long-temps, à moins que, par compensation, on +n'établît aussi un armistice naval. + +Les dépêches de lord Minto n'étaient pas encore arrivées à Londres, et +lord Grenville, fort étonné de la note qu'il recevait, envoya le chef +du transport-office, prier M. Otto de remettre les pièces qui y +avaient donné lieu, ce qu'il fit aussitôt. Mais peu après, le cabinet +de Saint-James reçut son courrier de Vienne; lord Grenville répondit à +M. Otto, que l'idée d'un armistice applicable aux opérations navales, +était neuve dans l'histoire des nations. Du reste, il déclara qu'il +était prêt à envoyer un plénipotentiaire au lieu qui serait désigné +pour la tenue du congrès; il fit connaître que ce plénipotentiaire +serait son frère Thomas Grenville, et demanda les passe-ports pour +qu'il pût se rendre en France. C'était éluder la question; et M. Otto, +le 30 août, réclama une réponse catégorique avant le 3 septembre, vu +que, le 10, les hostilités devaient recommencer en Allemagne et en +Italie. Lord Grenville, le 4 septembre, fit demander un projet par +écrit, attendu qu'il avait peine à comprendre ce qu'on entendait par +un armistice applicable aux opérations navales. M. Otto envoya le +projet du gouvernement français rédigé. Les principales dispositions +étaient celles-ci: 1º les vaisseaux de guerre et de commerce des deux +nations, jouiront d'une libre navigation, sans être soumis à aucune +espèce de visite; 2º les escadres, qui bloquent les ports de Toulon, +Brest, Rochefort et Cadix, rentreront dans leurs ports respectifs; 3º +les places de Malte, Alexandrie et Belle-Isle en mer, seront +assimilées aux places d'Ulm, Philipsbourg et Ingolstadt; et, en +conséquence, tous les vaisseaux français et neutres pourront y entrer +librement. + +Le 7 septembre, M. Grenville répondit que S. M. Britannique admettait +le principe d'un armistice applicable aux opérations navales, quoique +cela fût contraire aux intérêts de l'Angleterre; que c'était un +sacrifice que cette puissance voulait faire en faveur de la paix et de +son alliée l'Autriche; mais qu'aucun des articles du projet français +n'était admissible; et il proposa d'établir les négociations sur un +contre-projet qu'il envoya. Ce contre-projet portait: 1º les +hostilités cesseront sur mer; 2º on accordera aux places de Malte, +Alexandrie et Belle-Isle, des vivres pour quatorze jours à la fois, et +d'après le nombre d'hommes qu'elles ont pour garnison; 3º le blocus de +Brest et des autres ports français ou alliés sera levé; mais aucun des +vaisseaux de guerre, qui y sont, n'en pourra sortir pendant toute la +durée de l'armistice; et les escadres anglaises resteront à la vue de +ces ports. + +Le commissaire français répondit le 16 septembre, que son gouvernement +offrait le choix à S. M. Britannique, que les négociations +s'ouvrissent à Lunéville, que les plénipotentiaires anglais et +autrichiens fussent admis à traiter ensemble, et que pendant ce +temps-là la guerre eût lieu sur terre comme sur mer; ou bien qu'il y +eût armistice sur terre et sur mer; ou enfin, qu'il y eût armistice +avec l'Autriche, et qu'on ne traitât à Lunéville qu'avec elle; qu'on +traitât à Londres ou à Paris avec l'Angleterre, et que l'on continuât +à se battre sur mer. Il observait que l'armistice naval devait offrir +à la France des compensations pour ce qu'elle perdait par la +prolongation de l'armistice sur le continent, pendant lequel +l'Autriche réorganisait ses armées et son matériel, en même temps que +l'impression des victoires de Marengo et de Moeskirch s'effaçait du +moral de ses soldats; que, pendant cette prolongation, le royaume de +Naples, qui était en proie à toutes les dissensions et à toutes les +calamités, se réorganisait et levait une armée; qu'enfin c'était à la +faveur de l'armistice, que des levées d'hommes se faisaient en Toscane +et dans la marche d'Ancône. + +Le vainqueur n'avait accordé au vaincu tous ces avantages, que sur sa +promesse formelle de conclure sans délai une paix séparée. Ceux que la +France pouvait trouver dans le principe d'un armistice naval, ne +pouvaient consister dans l'approvisionnement des ports de la +république, qui certes ne manquait pas de moyens intérieurs de +circulation, mais bien dans le rétablissement de ses communications +avec l'Égypte, Malte et l'Ile-de-France. M. Grenville fit demander, le +20 septembre, de nouvelles explications; et M. Otto lui fit savoir le +lendemain, que le premier consul consentait à modifier son premier +projet; que les escadres françaises ou alliées ne pourraient changer +de positions pendant la durée de l'armistice; qu'il ne serait +autorisé, avec Malte, que les communications nécessaires pour fournir +à la fois pour quinze jours de vivres, à raison de dix mille rations +par jour; qu'Alexandrie n'étant pas bloquée par terre et ayant des +vivres en assez grande abondance pour pouvoir en envoyer même à +l'Angleterre, la France aurait la faculté d'expédier six frégates qui, +partant de Toulon, se rendraient à Alexandrie, et en reviendraient +sans être visitées, et ayant à bord un officier anglais parlementaire. + +C'étaient là les deux seuls avantages que la république pût retirer +d'une suspension d'armes maritime. Ces six frégates armées en flûte +auraient pu porter 3,600 hommes de renfort; on n'y eût mis que le +nombre de matelots strictement nécessaire pour leur navigation, et +elles auraient même pu porter quelques milliers de fusils et une bonne +quantité de munitions de guerre et d'objets nécessaires à l'armée +d'Égypte. + +La négociation ainsi engagée, lord Grenville crut devoir autoriser M. +Ammon, sous-secrétaire d'état, à conférer avec M. Otto, afin de voir +s'il n'y aurait pas quelque moyen de conciliation. M. Ammon vit M. +Otto, et lui proposa l'évacuation de l'Égypte par l'armée française, +comme une conséquence du traité d'El-Arich, conclu le 24 janvier, et +rompu le 18 mars, au reçu de la décision du gouvernement britannique, +qui s'était refusé à reconnaître cette convention. Une telle +proposition ne demandait aucune réponse; M. Ammon n'insista pas. Les +deux commissaires, après quelques jours de discussion, se mirent +d'accord sur toutes les difficultés, excepté sur l'envoi des six +frégates françaises à Alexandrie. Le 25 septembre, M. Otto déclara que +cet envoi de six frégates était le _Sine quâ non_; et le 9 octobre, M. +Ammon lui écrivit pour lui annoncer la rupture des négociations. + + +§ III. + +Dans les pourparlers qui avaient eu lieu, on n'avait pas tardé à +s'appercevoir que le cabinet anglais ne voulait que gagner du temps, +et que jamais il ne consentirait à faire, à la république française, +aucun sacrifice, ou à lui accorder aucun avantage qui pût l'indemniser +des pertes que lui faisait éprouver la prolongation de l'armistice +avec l'empereur d'Allemagne. Les généraux en chef des armées du Rhin +et d'Italie avaient donc reçu l'ordre de dénoncer l'armistice le 1er +septembre, et de reprendre sur le champ les hostilités. Brune avait +remplacé, au commandement de l'armée d'Italie, Masséna, qui ne pouvait +s'entendre avec le gouvernement de la république cisalpine. Le général +Moreau, qui commandait l'armée du Rhin, avait son quartier-général à +Nimphenbourg, maison de plaisance de l'électeur de Bavière, auprès de +Munich. Le 19 septembre, il commença les hostilités. Cependant le +comte de Lerbach, arrivé sur l'Inn, sollicitait vivement la +continuation de l'armistice; il promettait que son maître allait +sincèrement entamer des négociations pour la paix; et, comme garantie +de la sincérité de ses dispositions, il consentait à remettre les +trois places d'Ulm, Philipsbourg et Ingolstadt. En conséquence, de ces +propositions, une convention signée à Hohenlinden, le 20 septembre, +prolongea l'armistice de quarante-cinq jours. + +La mauvaise foi de la cour de Vienne était évidente; elle ne voulait +que gagner la saison pluvieuse, afin d'avoir ensuite tout l'hiver pour +rétablir ses armées. Mais la possession par l'armée française, de ces +trois places, était regardée comme de la plus haute importance; elles +assuraient cette armée en Allemagne, en lui donnant des points +d'appui. D'ailleurs, si l'Autriche employait le temps de l'armistice à +recruter et à rétablir ses armées, la France de son côté mettrait tout +en oeuvre pour lever de nouvelles armées; et les nombreuses +populations de la Hollande, de la France et de l'Italie, permettraient +de faire des efforts plus considérables que ceux que pouvait faire la +maison d'Autriche. Pendant ces quarante-cinq jours de trève, l'armée +d'Italie gagnerait la soumission de Rome, de Naples et de la Toscane, +qui, n'étant pas comprises dans l'armistice, se trouvaient abandonnées +à leurs propres forces. La soumission de ces pays, qui pouvaient +inquiéter les derrières et les flancs de l'armée, était également +utile. + +Le ministre Thugut, qui dirigeait le cabinet de Vienne, était sous +l'influence anglaise. On lui reprochait des fautes politiques et des +fautes militaires, qui avaient compromis et compromettaient encore +l'existence de la monarchie. Sa politique avait mis obstacle au retour +du pape, du grand duc de Toscane, et du roi de Sardaigne, dans leurs +états; ce qui avait achevé d'indisposer le czar. Ce ministre avait +conclu avec le cabinet de Saint-James un traité de subsides, au moment +où il était facile de prévoir que la maison d'Autriche serait +contrainte à faire une paix séparée. On attribuait à ses plans les +désastres de la campagne; on le blâmait d'avoir fait de l'armée +d'Italie l'armée principale; c'était sur le Rhin, disait-on, qu'il eût +dû réunir les grandes forces de la monarchie. Il avait cherché, en +cela, à complaire à l'Angleterre, qui voulait incendier Toulon, et par +là faire tomber l'expédition d'Égypte; enfin, il venait de +compromettre la majesté de son souverain, en le faisant aller à ses +armées sur l'Inn, pour y donner lui-même l'ordre déshonorant de livrer +les trois boulevards de l'Allemagne. Thugut fut renvoyé du ministère. +Le comte de Cobentzell, le négociateur de Campo-Formio, fut élevé à +la dignité de vice-chancelier d'état, qui, à Vienne, équivaut à celle +de premier ministre. Tout ce qui pouvait faire espérer le +rétablissement de la paix, était fort populaire à Vienne, et +sanctionné par l'opinion publique. + +Le comte de Cobentzell s'annonçait comme l'homme de la paix, le +partisan de la France; il se prévalait hautement de son titre de +négociateur de Campo-Formio, et de la confiance dont l'honorait le +premier consul; c'est à cette même confiance qu'il devait le poste +important qu'il occupait. L'état de 1756 allait renaître; ce temps de +gloire où Marie-Thérèse traîna la France après son char, est une des +époques les plus brillantes de la monarchie autrichienne. Le comte de +Cobentzell informa le cabinet des Tuileries que le comte de Lerbach +allait se rendre à Lunéville. Peu après, il fit connaître qu'il ne +voulait s'en rapporter à personne pour une mission aussi importante, +et partit de Vienne avec une nombreuse légation. Mais il voyagea +lentement; arrivé à Lunéville, il saisit le prétexte que le +plénipotentiaire français n'y était pas encore, pour venir à Paris +payer ses respects au premier magistrat de la république. Tout lui +était bon pour gagner du temps. Il fut présenté aux Tuileries, et +traité de la manière la plus distinguée. Mais interpellé le +lendemain, par le ministre des affaires étrangères, de montrer ses +pouvoirs, il balbutia. Il fut dès lors évident qu'il avait voulu +amuser le cabinet français, et que sa cour, malgré le changement de +ministère, persistait dans le même systême. Le premier consul avait +nommé Joseph Bonaparte plénipotentiaire au congrès de Lunéville, le +comte de Laforêt son secrétaire de légation, et le général Clarke, +commandant de Lunéville et du département de la Meurthe. Il exigea que +les négociations s'ouvrissent sans délai. Les plénipotentiaires se +rendirent à Lunéville; et le 6 novembre, les pouvoirs furent échangés. +Ceux du comte de Cobentzell étaient simples, ils furent admis. Mais à +l'ouverture du protocole, ce ministre déclara qu'il ne pouvait traiter +sans le concours d'un ministre anglais. Or, un ministre anglais ne +pouvait être reçu au congrès, qu'autant qu'il adhérerait au principe +de l'application de l'armistice aux opérations navales. Quelques +courriers furent échangés entre Paris et Vienne; et aussitôt que la +mauvaise foi du cabinet autrichien fut bien reconnue, les généraux en +chef des armées de la république reçurent l'ordre de dénoncer +l'armistice et de commencer aussitôt les hostilités: ce qui eut lieu +le 17 novembre à l'armée d'Italie, et le 27 à celle du Rhin. +Cependant les négociateurs continuèrent à se voir, signèrent tous les +jours un protocole, et se donnèrent réciproquement des fêtes. + + +§ IV. + +L'évêque d'Imola, cardinal Chiaramonti, avait été placé par le sacré +collége sur le siége Saint-Pierre, à Venise, le 18 mars 1800. Mais la +maison d'Autriche, qui était alors maîtresse de toute l'Italie, avait +suivi, à l'égard du pape, la même politique qu'envers le roi de +Piémont; elle s'était constamment refusée à le remettre en possession +de la ville de Rome, satisfaite de le tenir à Venise, sous son +influence immédiate. Ce ne fut qu'après Marengo, que le baron de +Thugut, voyant qu'il perdait son influence en Italie, se hâta de +diriger le pape sur Rome; mais Ancône, la Romague, étaient restés au +pouvoir de l'Autriche, qui y avait un corps de troupes. L'armée de +vingt mille Anglais, formée dans l'île de Mahon pour seconder les +opérations de Mélas en 1800, était enfin réunie dans cette île; mais +les victoires des Français avaient déjoué ce plan. La convention de +Marengo, par laquelle Gênes fut remise aux Français, laissait dans une +inaction absolue cette armée anglaise. Le traité qui unissait +l'Angleterre et l'Autriche, et par lequel ces deux puissances étaient +convenues de ne faire la paix avec la France que conjointement, +maintenait leur état d'alliance. + +L'Autriche demanda donc le secours de l'armée de Mahon pour son armée +d'Italie; et il fut convenu qu'elle débarquerait en Toscane, et +occuperait Livourne, ce qui obligerait les Français à une diversion +considérable. Dans la convention de Marengo, il n'avait pas été +question de la Toscane, mais il avait été stipulé que les Autrichiens +conserveraient Ferrare et sa citadelle. L'autorité du grand-duc avait +été rétablie dans ce pays, et le général autrichien Sommariva y +commandait une division autrichienne et toutes les troupes toscanes. + +Les deux mois d'août et de septembre, en entier, furent employés à +former l'armée toscane, ainsi que celle du pape. Des officiers +autrichiens commandaient les différents bataillons, les Anglais +accordaient des subsides; et une partie des émigrés, qui étaient dans +le corps anglais destiné à agir contre la Provence, et à la tête +desquels était Willot, furent placés dans l'armée toscane. L'état +d'armistice, où se trouvaient les armées françaises et autrichiennes, +pendant le courant de juillet, août et septembre, ne permit pas aux +Anglais d'opérer leur débarquement en Toscane, puisque cela serait +devenu une cause certaine de rupture, et qu'on aurait alors cessé +d'espérer la paix. D'ailleurs, l'empereur avait grand intérêt à +prolonger le plus possible la durée de l'armistice, pendant lequel ses +armées se réorganisaient, et perdaient le souvenir de leurs défaites +en Italie et en Allemagne. + +Le 7 septembre, Brune annonça la reprise des hostilités, et le 11, il +porta son quartier-général à Crémone: mais la suspension d'armes de +Hohenlinden, du 20 septembre, s'étant étendue en Italie, le général +Brune signa de son côté, le 29, l'armistice de Castiglione. Cependant +la concentration de toute l'armée d'Italie, sur la rive gauche du Pô, +avait nécessité le rappel sur Bologne de la division du général Pino, +qui occupait la ligne du Rubicon. Dans cet état de choses, les troupes +du pape, celles de Toscane, et les insurgés du Ferrarais, se +répandirent dans la Romagne, et établirent la communication entre +Ferrare et la Toscane. Le général Dupont, instruit de cette invasion, +repassa le Pô; les insurgés furent attaqués en Romagne, battus dans +diverses directions par les généraux Pino et Ferrand, et poursuivis +jusque auprès de Ferrare, d'Arrezzo et des débouchés des Apennins. Les +gardes nationales de Ravenne et des autres villes principales +secondèrent les mouvements des troupes françaises et cisalpines. + +Cependant les insurgés se maintenaient toujours en Toscane. Cet état +de choses dura jusqu'en octobre, où, persuadé que la cour de Vienne ne +voulait pas sincèrement la paix, et voyant qu'il n'y avait plus rien à +espérer pour une suspension d'armes navale, Brune somma le général +Sommariva de faire désarmer la levée en masse de Toscane. Sur son +refus, le 10 octobre, le général Dupont entra dans ce pays; le 15, il +occupa Florence, et le 16, le général Clément entra à Livourne. Le +général Monnier ne put réussir, le 18, à s'emparer d'Arrezzo, foyer de +l'insurrection; mais le lendemain, après une vive résistance, cette +ville fut enlevée d'assaut, et presque tous les insurgés qui la +défendaient, furent passés au fil de l'épée. Le général Sommariva et +les troupes autrichiennes se retirèrent sur Ancône. La levée en masse +fut désarmée et dissoute, la Toscane entièrement conquise et soumise, +et les marchandises anglaises confisquées partout où l'on en trouva. +Dans cette expédition, de grandes dilapidations furent commises et +donnèrent lieu à de vives réclamations. + +Les ôtages toscans, qui étaient depuis un an en France, furent +renvoyés dans leur patrie. Ils avaient été très-bien traités, et ne +portèrent en Toscane que des sentiments favorables aux Français. +Cependant la cour de Naples continuait à réorganiser son armée; et, +dans le mois de novembre, elle put envoyer, sous les ordres de M. +Roger de Damas, une division de 8 à 10 mille hommes, pour couvrir +Rome, conjointement avec le corps autrichien du général Sommariva. La +plus grande anarchie régnait dans les états du pape; ils étaient +livrés à toute espèce de désordre. + + +§ V. + +Depuis cinq mois que la suspension d'armes existait, l'Autriche avait +reçu de l'Angleterre soixante millions qu'elle avait bien employés. +Elle comptait en ligne 280 mille hommes présents sous les armes, y +compris les contingents de l'empire, du roi de Naples et de l'armée +anglaise, savoir: 130 mille hommes en Allemagne, sous les ordres de +l'archiduc Jean; l'insurrection mayençaise, le corps d'Albini et la +division Simbschen, 20,000 hommes sur le Mein; Les corps sur le Danube +et l'Inn 80,000 hommes; celui du prince de Reutz, dans le Tyrol, +20,000 hommes. 120,000 hommes étaient en Italie, sous les ordres du +feld-maréchal Bellegarde; savoir: le corps de Davidowich, dans le +Tyrol italien, 20,000; le corps cantonné derrière le Mincio, 70,000; +dans Ancône et la Toscane, 10,000; les troupes napolitaines, +l'insurrection toscane, etc., 20,000. Une armée anglaise de 30,000 +hommes, sous les ordres des généraux Abercombry et Pulteney, était +dans la Méditerranée, embarquée sur des transports et prête à se +porter partout. + +La France avait en ligne 175,000 hommes en Allemagne; savoir: l'armée +gallo-batave, commandée par le général Augereau, 20,000 h.; la grande +armée d'Allemagne, commandée par le général Moreau, 140,000 hommes; +l'armée des Grisons, commandée par le général Macdonald, 15,000. En +Italie, elle avait 90,000 hommes sous le général Brune, et le corps +d'observation du midi, sous le général Murat, 10,000. L'effectif des +armées de la république s'élevait à 500,000 hommes, mais 40,000 se +trouvaient en Orient, à Malte et aux Colonies; 45,000 étaient +gendarmes, vétérans ou gardes-côtes; et l'on comptait 140,000 hommes +en Hollande, sur les côtes, dans les garnisons de l'intérieur, aux +dépôts ou aux hôpitaux. + +La cour de Vienne fut consternée, lorsqu'elle apprit que les généraux +français avaient dénoncé les hostilités. Elle se flattait qu'ils ne +voudraient pas entreprendre une campagne d'hiver dans un climat aussi +âpre que celui de la haute Autriche. Le conseil aulique décida que +l'armée d'Italie resterait sur la défensive, derrière le Mincio, la +gauche appuyée à Mantoue, la droite à Peschiera; que l'armée +d'Allemagne prendrait l'offensive et chasserait les Français au-delà +du Lech. + +Le premier consul était résolu de marcher sur Vienne, malgré la +rigueur de la saison. Il voulait profiter des brouilleries qui +s'étaient élevées entre la Russie et l'Angleterre; le caractère +inconstant de l'empereur Paul, lui faisait craindre un changement pour +la campagne prochaine. L'armée du Rhin, sous les ordres du général +Moreau, était destinée à passer l'Inn et à marcher sur Vienne par la +vallée du Danube. L'armée gallo-batave, commandée par le général +Augereau, devait agir sur le Mein et la Rednitz, tant pour combattre +les insurgés de Westphalie conduits par le baron d'Albini, que pour +servir de réserve dans tous les cas imprévus, donner de l'inquiétude à +l'Autriche sur la Bohême, dans le temps que l'armée du Rhin passerait +l'Inn, et assurer les derrières de la gauche de cette dernière armée. +Elle était composée de toutes les troupes qu'on avait pu tirer de la +Hollande, que la saison mettait à l'abri de toute invasion. + +C'était pour n'avoir pas ajouté foi à la force de l'armée de réserve +que la maison d'Autriche avait perdu l'Italie à Marengo. Une nouvelle +armée ayant des états-majors pour six divisions, quoique seulement de +15,000 hommes, fut réunie en juillet à Dijon, sous le nom d'armée de +réserve. Le général Brune en eut le commandement. Plus tard, il passa +au commandement de l'armée d'Italie, et fut remplacé par le général +Macdonald, qui, sur la fin d'août, se mit en marche, traversa la +Suisse et se porta, avec l'armée de réserve, dans les Grisons, +occupant le Voralberg par sa droite, et l'Engadine par sa gauche. Tous +les regards de l'Europe furent dirigés sur cette armée; on la crut +destinée à porter quelque coup de jarnac comme la première armée de +réserve. On la supposa forte de 50,000 hommes, elle tint en échec deux +corps d'armée autrichiens de 40,000 hommes. + +L'armée d'Italie, sous les ordres du général Brune, qui, ainsi qu'on +l'a vu, avait remplacé dans le commandement le général Masséna, devait +passer le Mincio et l'Adige, et se porter sur les Alpes noriques. Le +corps d'armée commandé par le général Murat, qui avait d'abord porté +le nom de corps de grenadiers et éclaireurs, ensuite de troupes du +camp d'Amiens, de grande-armée de réserve, prit enfin celui de corps +d'observation du midi. Il était destiné à servir de réserve à l'armée +d'Italie et à flanquer sa droite. + +Deux grandes armées et deux petites allaient ainsi se diriger sur +Vienne, formant un ensemble de 250 mille combattants présents sous les +armes; et une cinquième était en réserve, en Italie, pour s'opposer +aux insurgés et aux Napolitains. Les troupes françaises étaient bien +habillées, bien armées, munies d'une nombreuse artillerie et dans la +plus grande abondance; jamais la république n'avait eu un état +militaire aussi réellement redoutable. Il avait été plus nombreux en +1793; mais alors la plupart des troupes étaient des recrues mal +habillées, non aguerries; et une partie était employée dans la Vendée +et dans l'intérieur. + + +§ VI. + +L'armée gallo-batave était sous les ordres du général Augereau, qui +avait le général Andréossy pour chef d'état-major. Le général +Treillard commandait la cavalerie; le général Macors l'artillerie. +Cette armée était forte de deux divisions françaises, Barbou et +Duhesme, et de la division hollandaise Dumonceau; en tout, 20,000 +hommes. A la fin de novembre, le quartier-général était à Francfort. + +L'armée mayençaise, commandée par le baron d'Albini, était composée, +1º d'une division de 10,000 insurgés des états de l'électeur de +Mayence et de l'évêché de Wurtzbourg, troupes qui augmentaient ou +diminuaient selon les circonstances et l'esprit public de ces +contrées; 2º d'une division autrichienne de 10,000 hommes sous les +ordres du général Simbschen. L'armée gallo-batave avait donc 20,000 +hommes, mais 20,000 h. de mauvaises troupes devant elle. Son général +dénonça, le 2 novembre, les hostilités pour le 24. Le baron Albini, +qui était à Aschaffembourg, voulut essayer, avant de se retirer, de +surprendre le corps qui lui était opposé. Il passa le pont à deux +heures du matin, mais après un moment de succès il fut repoussé. Le +quartier-général français arriva à Aschaffembourg, le 25. Albini se +retira sur Fulde, Simbschen sur Schweinfurth; la division Dumonceau +entra dans Wurtzbourg, le 28, et cerna la garnison qui se renferma +dans la citadelle. L'armée de Simbschen, réduite à 13,000 hommes, prit +une belle position à Burg-Eberach pour couvrir Bamberg. Le 3 +décembre, Augereau se porta à sa rencontre. Le général Duhesme attaqua +avec cette intrépidité dont il a donné tant de preuves; et après une +assez vive résistance, l'ennemi opéra sa retraite sur Forcheim. Le +baron Albini resta sur la rive droite du Mein, entre Schweinfurth et +Bamberg, afin d'agir en partisan. Le lendemain, l'armée gallo-batave +prit possession de Bamberg, passa la Rednitz, et poussa des partis sur +Ingolstadt, pour se mettre en communication avec les flanqueurs de la +grande armée. Ce même jour, 3 décembre, l'armée du Rhin était +victorieuse à Hohenlinden. Le général Klenau, avec une division de +10,000 hommes, qui n'avait pas donné à la bataille, fut envoyé sur le +Danube pour couvrir la Bohême; il se joignit, à Bamberg, au corps de +Simbschen, et avec 20,000 hommes, il marcha contre l'armée française +pour la rejeter derrière la Rednitz. Il attaqua la division Barbou +dans le temps que Simbschen attaquait celle de Duhesme; le combat fut +vif. Toute la journée du 18 décembre, les troupes françaises +suppléèrent au nombre par leur intrépidité, et rendirent vaines toutes +les tentatives de l'ennemi; elles se maintinrent, sur la rive droite +de la Rednitz, en possession de Nuremberg. Mais le 21, Klenau ayant +continué son mouvement, le général Augereau repassa sans combat la +Rednitz. Sur ces entrefaites, le corps de Klenau ayant été rappelé en +Bohême, l'armée gallo-batave rentra dans Nuremberg, et reprit ses +anciennes positions, où elle reçut la nouvelle de l'armistice de +Steyer. + +Ainsi, avec 20,000 hommes, dont 8,000 Hollandais, le général Augereau +occupa tout le pays entre le Rhin et la Bohême, et désarma +l'insurrection mayençaise. Il contint, indépendamment du corps du +général Simbschen, la division Klenau; ce qui affaiblit de 30,000 +hommes l'armée de l'archiduc Jean, qui l'était aussi sur sa gauche de +20,000 hommes détachés dans le Tyrol, sous les ordres du général +Hiller, pour s'opposer à l'armée des Grisons. Ce furent donc 50,000 +hommes de moins que la grande-armée française eut à combattre; au lieu +de 130,000 hommes, l'archiduc Jean n'en opposa à Moreau que 80,000. + + +§ VII. + +La grande-armée du Rhin était divisée en quatre corps, chacun de trois +divisions d'infanterie et d'une brigade de cavalerie; la grosse +cavalerie formait une réserve. Le général Lecourbe commandait la +droite composée des divisions Montrichard, Gudin, Molitor; le général +en chef commandait en personne la réserve, formée des divisions +Grandjean (depuis Grouchy), Decaen, Richepanse; le général Grenier +commandait le centre, formé des divisions Ney, Legrand, Hardy (depuis +Bastoul, depuis Bonnet); le général Sainte-Suzanne commandait la +gauche, formée des divisions Souham, Colaud, Laborde; le général +d'Hautpoult commandait toute la cavalerie, le général Eblé +l'artillerie. L'effectif était de 150,000 hommes, y compris les +garnisons et les hommes aux hôpitaux. 140,000 étaient disponibles et +présents sous les armes. L'armée française était donc d'un tiers plus +nombreuse que l'armée ennemie; elle était en outre fort supérieure par +le moral et la qualité des troupes. + +Les hostilités commencèrent le 28 novembre; l'armée marcha sur l'Inn. +Le général Lecourbe laissa la division Molitor aux débouchés du Tyrol, +et se porta sur Rosenheim avec deux divisions. Les trois divisions de +la réserve se dirigèrent par Ebersberg, savoir, le général Decaen sur +Roth, le général Richepanse sur Wasserbourg, le général Grandjean en +réserve sur la chaussée de Mühldorf. Les trois divisions du centre +marchèrent, celle de Ney en rasant la chaussée de Mühldorf, celle de +Hardy en réserve, et celle de Legrand par la vallée de l'Issen. Le +colonel Durosnel, avec un corps de flanqueurs fort de deux bataillons +d'infanterie et de quelques escadrons, prit position à Wils-Bibourg, +en avant de Landshut; les trois divisions de la gauche, sous le +lieutenant-général Sainte-Suzanne, se concentrèrent entre l'Altmühl et +le Danube. Moreau s'avançait ainsi sur l'Inn avec huit divisions en +six colonnes, et laissant ses quatre autres divisions, pour observer +ses flancs, le Tyrol et le Danube. + +Le 28 novembre, tous les avant-postes de l'ennemi furent reployés; +Lecourbe entra à Rosenheim; Richepanse rejeta sur la rive droite de +l'Inn ou dans Wasserbourg tout ce qu'il rencontra; mais il échoua dans +sa tentative pour enlever cette tête de pont. La division Legrand +déposta, de Dorfen au débouché de l'Issen, une avant-garde de +l'archiduc. Le lieutenant-général Grenier prit position sur les +hauteurs d'Ampfingen, Ney à la droite, Hardy au centre, Legrand à la +gauche un peu en arrière; le camp avait trois mille toises. Ces huit +divisions de l'armée française garnissaient, sur la rive gauche de +l'Inn, une étendue de quinze lieues, depuis Rosenheim jusque auprès de +Mühldorf. Ampfingen est à quinze lieues de Munich, dont l'Inn +s'approche à dix lieues. La gauche de l'armée française se trouvait +donc prêter le flanc au fleuve, pendant l'espace de cinq lieues. Il +était bien délicat et fort dangereux d'en aborder ainsi le passage. + +L'archiduc Jean avait porté son quartier-général à Oetting: il avait +chargé le corps de Condé, renforcé de quelques bataillons autrichiens, +de défendre la rive droite depuis Rosenheim jusqu'à Kuffstein, et de +maintenir ses communications avec le général Hiller, qui était dans le +Tyrol avec un corps de 20,000 h. Il avait placé le général Klenau avec +10,000 hommes à Ratisbonne, afin de soutenir l'armée mayençaise, +insuffisante pour s'opposer à la marche d'Augereau. Son projet était, +avec le reste de son armée (80,000 hommes) de déboucher par +Wasserbourg, Craybourg, Mühldorf, Oetting et Braunau, qui avaient de +bonnes têtes de pont, de prendre l'offensive et d'attaquer l'armée +française. Il passa l'Inn, fit un quart de conversion à droite sur la +tête de pont de Mühldorf, et se plaça en bataille, la gauche à +Mühldorf, la droite à Landshut sur l'Iser. Le général Kienmayer, avec +ses flanqueurs de droite, attaqua le colonel Durosnel, qui se retira +derrière l'Iser. Le quartier-général autrichien fut successivement +porté à Eggenfelden et à Neumarkt sur la Roth, à mi-chemin de Mühldorf +à Landshut. L'armée de l'archiduc occupa, par ce mouvement, une ligne +perpendiculaire sur l'extrême gauche de l'armée française; son extrême +droite se trouva à Landshut à douze lieues de Munich, plus près de +trois lieues que la gauche française, qui en était à quinze lieues. +C'était par sa droite qu'il voulait manoeuvrer, débouchant par les +vallées de l'Issen, de la Roth et de l'Iser. + +Le 1er décembre, à la pointe du jour, l'archiduc déploya 60,000 hommes +devant les hauteurs d'Ampfingen, et attaqua de front le +lieutenant-général Grenier, qui n'avait que 25,000 hommes, dans le +temps qu'une autre de ses colonnes, débouchant par le pont de +Craybourg, se porta sur les hauteurs d'Achau, en arrière et sur le +flanc droit de Grenier. Le général Ney, d'abord forcé de céder au +nombre, se reforma, remarcha en avant et enfonça huit bataillons; mais +l'ennemi continuant à déployer ses grandes forces, et débouchant par +les vallées de l'Issen, le lieutenant-général Grenier fut contraint à +la retraite. La division Grandjean, de la réserve, s'avança pour le +soutenir; Grenier prit position à la nuit sur les hauteurs de Haag. +L'alarme fut grande dans l'armée française, le général en chef fut +déconcerté. Il était pris en flagrant délit; l'ennemi attaquait, avec +une forte masse, ses divisions séparées et éparpillées. Le général +Legrand, après avoir soutenu un combat très-vif dans la vallée de +l'Issen, avait évacué Dorfen. + +Cette manoeuvre de l'armée autrichienne était fort belle, et ce +premier succès lui en promettait de bien importants. Mais l'archiduc +ne sut pas tirer parti des circonstances, il n'attaqua pas avec +vigueur le corps de Grenier, qui ne perdit que quelques centaines de +prisonniers et deux pièces de canon. Le lendemain 2 décembre, il ne +fit que de petits mouvements, ne dépassa pas Haag, et donna le temps à +l'armée française de se rallier et de revenir de son étonnement. Il +paya cher cette faute, qui fut la première cause de la catastrophe du +lendemain. + +Moreau ayant eu la journée du 2 pour se reconnaître, espéra avoir le +temps de réunir son armée. Il envoya l'ordre à Sainte-Suzanne, qu'il +avait mal à propos laissé sur le Danube, de se porter avec ses trois +divisions sur Freisingen; elles ne pouvaient y être arrivées que le 5; +à Lecourbe, de marcher toute la journée du 3 pour s'approcher sur la +droite et prendre, à Ebersberg, les positions qu'occupait Richepanse, +afin de masquer le débouché de Wasserbourg; il ne pouvait y arriver +que dans la journée du 4; à Richepanse et à Decaen, de se porter au +débouché de la forêt de Hohenlinden, au village de Altenpot; ils +devaient opérer ce mouvement dans la nuit pour y prévenir l'ennemi; le +premier n'avait que deux lieues à faire, le deuxième que quatre. Le +corps de Grenier prit position sur la gauche de Hohenlinden: la +division Ney appuya sa droite à la chaussée, la division Hardy au +centre, la division Legrand observa Lendorf et les débouchés de +l'Issen; la division Grandjean, dont le général Grouchy avait pris le +commandement, coupa la chaussée, appuyant la gauche à Hohenlinden et +refusant la droite le long de la lisière du bois. Par ces +dispositions, le général Moreau devait avoir, le 4, huit divisions en +ligne; le 5, il en aurait eu dix. Mais l'archiduc Jean, qui avait déja +commis cette grande faute de perdre la journée du 2, ne commit pas +celle de perdre la journée du 3. A la pointe du jour, il se mit en +mouvement; et les dispositions du général français pour réunir son +armée devinrent inutiles; ni le corps de Lecourbe, ni celui de +Sainte-Suzanne ne purent assister à la bataille; la division +Richepanse et celle de Decaen combattirent désunies; elles arrivèrent +trop tard, le 3, pour défendre l'entrée de la forêt de Hohenlinden. + +L'armée autrichienne marcha au combat sur trois colonnes: la colonne +de gauche de 10,000 hommes, entre l'Inn et la chaussée de Munich, se +dirigeant sur Albichengen et Saint-Christophe; celle du centre, forte +de 40,000 hommes, suivit la chaussée de Mühldorf à Munich, par Haag +vers Hohenlinden; le grand parc, les équipages, les embarras suivirent +cette route, la seule qui fut ferrée. La colonne de droite, forte de +25,000 hommes, commandée par le général Latour, devait marcher sur +Bruckrain; Kienmayer, qui, avec ses flanqueurs de droite, faisait +partie de ce corps, devait se porter de Dorfen sur Schauben, tourner +tous les défilés et être en mesure de déboucher dans la plaine +d'Amzing, où l'archiduc comptait camper le soir, et attendre le corps +de Klenau, qui s'y rendait en remontant la rive droite de l'Iser. + +Les chemins étaient défoncés, comme ils le sont au mois de décembre; +les colonnes de droite et de gauche cheminaient par des routes de +traverse impraticables; la neige tombait à gros flocons. La colonne du +centre, suivie par les parcs et les bagages, marchait sur la chaussée; +elle devança bientôt les deux autres; sa tête pénétra sans obstacle +dans la forêt. Richepanse, qui la devait défendre à Altenpot, n'était +pas arrivé; mais elle fut arrêtée au village de Hohenlinden, où +s'appuyait la gauche de Ney, et où était la division Grouchy. La ligne +française, qui se croyait couverte, fut d'abord surprise, plusieurs +bataillons furent rompus, il y eut du désordre. Ney accourut, le +terrible pas de charge porta la mort et l'effroi dans une tête de +colonne de grenadiers autrichiens; le général Spanochi fut fait +prisonnier. Dans ce moment, l'avant-garde de la droite autrichienne +déboucha des hauteurs de Bruckrain. Ney fut obligé d'accourir sur sa +gauche pour y faire face; il eût été insuffisant, si le corps de +Latour eut appuyé son avant-garde; mais il en était éloigné de deux +lieues. Cependant les divisions Richepanse et Decaen, qui auraient dû +arriver avant le jour au débouché de la forêt, au village de Altenpot, +engagées, au milieu de la nuit, dans des chemins horribles et par un +temps affreux, errèrent sur la lisière de la forêt une partie de la +nuit. Richepanse, qui marchait en tête, n'arriva qu'à 7 heures du +matin à Saint-Christophe, encore à deux lieues de Altenpot. Convaincu +de l'importance du mouvement qu'il opérait, il activa sa marche avec +sa première brigade, laissant fort en arrière la deuxième. Lorsque la +colonne autrichienne de gauche atteignit le village de +Saint-Christophe, elle le coupa de cette deuxième brigade; le général +Drouet qui la commandait se déploya. La position de Richepanse +devenait affreuse; il était à mi-chemin de Saint-Christophe à +Altenpot; il se décida à continuer son mouvement, afin d'occuper le +débouché de la forêt, si l'ennemi n'y était pas encore, ou de retarder +sa marche et de concourir à l'attaque générale, en se jetant sur son +flanc, si déja, comme tout semblait l'annoncer, l'archiduc avait +pénétré dans la forêt. Arrivé au village de Altenpot, avec la +huitième, la quarante-huitième de ligne et le premier de chasseurs, il +se trouva sur les derrières des parcs et de toute l'artillerie +ennemie, qui avaient défilé. Il traversa le village, et se mit en +bataille sur les hauteurs. Huit escadrons de cavalerie ennemie, qui +formaient l'arrière-garde, se déployèrent; la canonnade s'engagea, le +premier de chasseurs chargea et fut ramené. La situation du général +Richepanse était toujours très-critique; il ne tarda pas à être +instruit qu'il ne devait pas compter sur Drouet, qui était arrêté par +des forces considérables, et n'avait aucune nouvelle de Decaen. Dans +cette horrible position, il prit conseil de son désespoir: il laissa +le général Walter avec la cavalerie, pour contenir les cuirassiers +ennemis, et à la tête des 48e et 8e de ligne, il entra dans la forêt +de Hohenlinden. Trois bataillons de grenadiers hongrois, qui +composaient l'escorte des parcs, se formèrent; ils s'avancèrent à la +baïonnette contre Richepanse qu'ils prenaient pour un partisan. La +48e les culbuta. Ce petit combat décida de toute la journée. Le +désordre et l'alarme se mirent dans le convoi: les charretiers +coupèrent leurs traits, et se sauvèrent, abandonnant 87 pièces de +canon et 300 voitures. Le désordre de la queue se communiqua à la +tête. Ces colonnes, profondément entrées dans les défilés, se +désorganisèrent; elles étaient frappées des désastres de la campagne +d'été, et d'ailleurs composées d'un grand nombre de recrues. Ney et +Richepanse se réunirent. L'archiduc Jean fit sa retraite en désordre +et en toute hâte sur Haag, avec les débris de son corps. + +Le général Decaen avait dégagé le général Drouet. Il avait contenu, +avec une de ses brigades, la colonne de gauche de l'ennemi à +Saint-Christophe, et s'était porté dans la forêt, avec la seconde +brigade, pour achever la déroute des bataillons, qui s'y étaient +réfugiés. Il ne restait plus de l'armée autrichienne, que la colonne +de droite, commandée par le général Latour, qui fût entière; elle +s'était réunie avec Kienmayer, qui avait débouché sur sa droite par la +vallée de l'Issen, ignorant ce qui s'était passé au centre. Elle +marcha contre le lieutenant-général Grenier, qui avait dans la main +les divisions Legrand et Bastoul et la cavalerie du général +d'Hautpoult. Le combat fut fort opiniâtre; le général Legrand rejeta +le corps de Kienmayer dans le défilé de Lendorf, sur l'Issen; le +général Latour fut repoussé et perdit du canon; il se mit en retraite +et abandonna le champ de bataille, aussitôt qu'il fut instruit du +désastre du principal corps de son armée. La gauche de l'armée +autrichienne repassa l'Inn sur le pont de Wasserbourg, le centre sur +les ponts de Craybourg et de Mühldorf, la droite sur le pont +d'Oetting. Le général Klenau, qui s'était mis en mouvement pour +s'approcher de l'Inn, se reporta sur le Danube, pour couvrir la +Bohême, menacer et combattre l'armée gallo-batave. Le soir de la +bataille, le quartier-général de l'armée française fut porté à Haag. +Dans cette journée, qui décida du sort de la campagne, six divisions +françaises, la moitié de l'armée, combattirent seules contre presque +toute l'armée autrichienne. Les forces se trouvèrent à peu près égales +sur le champ de bataille, 70,000 hommes de chaque côté. Mais il était +impossible à l'archiduc Jean d'avoir plus de troupes réunies, et +Moreau pouvait en avoir le double. La perte de l'armée française fut +de 10,000 hommes tués, blessés ou prisonniers, soit au combat de +Dorfen, soit à celui d'Ampfingen, soit à la bataille. Celle de +l'ennemi fut de 25,000 hommes, sans compter les déserteurs; 7,000 +prisonniers, parmi lesquels 2 généraux, 100 pièces de canon et une +immense quantité de voitures, furent les trophées de cette journée. + + +§ VIII. + +Lecourbe, qui n'était pas arrivé à temps pour prendre part à la +bataille, se reporta sur Rosenheim; il n'en était qu'à peu de lieues. +Decaen marcha sur la tête de pont de Wasserbourg qu'il bloqua +étroitement; Grouchy resta en réserve à Haag; Richepanse se porta à +Romering, vis-à-vis le pont de Craybourg; Grenier, avec ses trois +divisions, passa l'Issen et se dirigea sur la Roth, à la poursuite de +Latour et de Kienmayer, qui s'étaient retirés sur le bas Inn. Le +général Kienmayer occupa les retranchements de Mühldorf, sur la gauche +de l'Inn; le général Baillet Latour s'établit derrière Wasserbourg et +Riesch, sur la route de Rosenheim à Salzbourg. + +Le 9 décembre (six jours après la bataille) Lecourbe jetta un pont à +deux lieues au-dessus de Rosenheim, au village de Neupeuren, descendit +la rive droite avec les divisions Montrichard et Gudin, se porta +vis-à-vis Rosenheim, où le corps de Condé, qui avait été complété à +12,000 hommes par des bataillons autrichiens, se trouvait en position +en avant de Rarsdorf, appuyant la droite à l'Inn, vis-à-vis Rosenheim, +la gauche au lac de Chiemsée. La division Gudin manoeuvra sur Endorf, +pour tourner cette gauche, ce qui décida la retraite de ce corps +derrière l'Alza. Les divisions Decaen et Grouchy, qui avaient passé +l'Inn au pont qu'avait jeté Lecourbe, arrivèrent en ligne au milieu de +la journée. Decaen prit la gauche de la ligne, Grouchy resta en +réserve, Lecourbe continua à suivre l'ennemi par la route de Seebruck, +Traunstein et Teissendorf; Grouchy suivit son mouvement. Richepanse et +Decaen marchèrent d'abord sur la grande route de Wasserbourg, et par +un à droite, se portèrent sur Lauffen, où ils passèrent la Salza le +14. Richepanse avait jeté un pont de bateaux vis-à-vis Rosenheim, et +passé l'Inn dans la journée du 11. Grenier entra dans la tête de pont +de Wasserbourg que l'ennemi évacua, passa l'Inn et se dirigea sur +Altenmarkt. Les parcs, la réserve de cavalerie, les deux divisions de +la gauche passèrent sur le pont de Mühldorf, dans les journées des 10, +11 et 12. Car, aussitôt que l'ennemi vit que la barrière de l'Inn +était forcée, il en abandonna en toute hâte les rives, pour se +concentrer entre l'Ems et Vienne. + +Le 13, Lecourbe se porta à Seebruck, passa l'Alza et s'avança aux +portes de Salzbourg. Il rencontra, vis-à-vis Salzbourg, +l'arrière-garde ennemie, forte de 20,000 hommes, la plus grande partie +cavalerie, l'attaqua et fut repoussé avec perte de 2,000 hommes, et +obligé de se reployer sur la rive gauche de la Saal. Les Autrichiens +se disposaient à le suivre; mais le général Decaen ayant passé la +Salza à Lauffen, Moreau marcha sur Salzbourg par la rive droite, ce +qui obligea l'ennemi à abandonner cette rivière et à se retirer en +hâte pour couvrir la capitale. Le 15, le général Decaen entra dans +Salzbourg; le général Richepanse, de Lauffen se dirigea, le 16, sur +Herdorf, et gagna, par une grande marche, la chaussée de Vienne. Le +lieutenant-général Grenier marcha sur la chaussée de Braunau à Ried. +Lecourbe, continuant à former la droite, s'avança par les montagnes. +Le 17, Richepanse rencontra, à Frankenmarkt, l'arrière-garde de +l'archiduc; il se battit toute la soirée. Le 18, on se battit aussi à +Schwanstadt. L'arrière-garde ennemie n'avait fait qu'une lieue et +demie dans cette journée, et prétendait passer la nuit dans cette +position; mais elle fut attaquée avec la plus grande impétuosité et +culbutée; elle perdit 200 prisonniers. Le 19, le général Decaen ayant +pris l'avant-garde, attaqua le général Kienmayer à Lambach, le +culbuta, fit prisonnier le général Mezzery et 1200 hommes. Les +bagages, les parcs eurent beaucoup de peine à passer le pont, et +furent long-temps exposés au feu des batteries françaises. L'ennemi +fut poussé arec une telle activité, qu'il n'eut pas le temps de brûler +le pont, qui était en bois et déjà couvert d'artifices. La division +Decaen se porta dans la nuit sur Wels, où elle atteignit un corps +ennemi, qui se retirait sur Linz, et fit quelques centaines de +prisonniers; la division Richepanse passa la Traün à Lambach et marcha +sur Kremsmünster, où Lecourbe et Decaen arrivèrent dans la soirée du +20. La division Grouchy et le grand quartier-général se portèrent à +Wels; le corps de Grenier, après avoir passé la Salza à Lauffen et à +Burkhausen et bloqué Braunau par la division Ney, arriva à Ebersberg. +Le prince Charles venait de prendre le commandement de l'armée: +l'opinion des peuples et du soldat l'appelait à grands cris au secours +de la monarchie; mais il était trop tard. + +Pendant ce temps, le général Decaen battait, à Kremsmünster, +l'arrière-garde commandée par le prince de Schwartzenberg, et lui +faisait un millier de prisonniers. Le 21, il entra à Steyer; le +général Grouchy à Ems. L'armée passa l'Ems le même jour; les +avant-postes furent placés sur l'Ips et l'Erlaph; la cavalerie légère +s'avança jusqu'à Mölk. Le grand quartier-général fut établi à +Kremsmünster. Le 25 décembre, on signa une suspension d'armes; elle +était conçue en ces termes: + +Art. 1er. La ligne de démarcation entre la portion de l'armée +gallo-batave, en Allemagne, sous les ordres du général Augereau, dans +les cercles de Westphalie, du Haut-Rhin et de Franconie, jusqu'à +Bayarsdorf, sera déterminée particulièrement entre ce général et celui +de l'armée impériale et royale qui lui est opposée. De Bayarsdorf, +cette ligne passe à Herland, Nuremberg, Neumarck, Parsberg, Laver, +Stadt-am-Lof et Ratisbonne, où elle passe le Danube dont elle longe la +rive droite jusqu'à l'Erlaph, qu'elle remonte jusqu'à sa source, passe +à Marckgamingen, Kogelbach, Goulingen, Hammox, Mendleng, Leopolstein, +Heissemach, Vorderenberg et Leoben; suit la rive gauche de la Mühr +jusqu'au point où cette rivière coupe la route de Salzbourg à +Clagenfurth, qu'elle suit jusqu'à Spritat, remonte la chaussée de +Vérone par l'Inenz et Brixen jusqu'à Botzen; de là passe à Maham, +Glurens et Sainte-Marie, et arrive par Bormio dans la Valteline, où +elle se lie avec l'armée d'Italie.--Art. 2. La carte d'Allemagne, par +Chauchard, servira de règle dans les discussions qui pourraient +s'élever sur la ligne de démarcation ci-dessus.--Art. 3. Sur les +rivières qui sépareront les deux armées, la section ou la conservation +des ponts sera réglée par des arrangements particuliers, suivant que +cela sera jugé utile, soit pour le besoin des armées, soit pour ceux +du commerce; les généraux en chef des armées respectives s'entendront +sur ces objets, ou en délégueront le droit aux généraux, commandant +les troupes sur ces points. La navigation des rivières restera libre, +tant pour les armées que pour le pays.--Art. 4. L'armée française +non-seulement occupera exclusivement tous les points de la ligne de +démarcation ci-dessus déterminée, mais encore pour mettre un +intervalle continu entre les deux armées; la ligne des avant-postes de +l'armée impériale et royale sera, dans toute son étendue, à +l'exception du Danube, à un mille d'Allemagne, au moins, de distance +de celle de l'armée française.--Art. 5. A l'exception des sauvegardes +ou gardes de police, qui seront laissées ou envoyées dans le Tyrol par +les deux armées respectives, et en nombre égal, mais qui sera le +moindre possible (ce qui sera réglé par une convention particulière). +Il ne pourra rester aucune autre troupe de sa majesté l'empereur dans +l'enceinte de la ligne de démarcation: celles qui se trouvent en ce +moment dans les Grisons, le Tyrol et la Carinthie, devront se retirer +immédiatement par la route de Clagenfurt sur Pruck, pour rejoindre +l'armée impériale d'Allemagne, sans qu'aucune puisse être dirigée sur +l'Italie; elles se mettront en route des points où elles sont, +aussitôt l'avis donné de la présente convention, et leur marche sera +réglée sur le pied d'une poste et demie d'Allemagne par jour. Le +général en chef de l'armée française du Rhin est autorisé à s'assurer +de l'exécution de cet article par des délégués chargés de suivre la +marche des armées impériales jusqu'à Pruck. Les troupes impériales qui +pourraient avoir à se retirer du haut Palatinat, de la Souabe ou de la +Franconie, se dirigeront par le chemin le plus court, au-delà de la +ligne de démarcation. L'exécution de cet article ne pourra être +retardée sous aucun prétexte au-delà du temps nécessaire, eu égard aux +distances.--Art. 6. Les forts de Kufstein, Schoernitz et tous les +autres points de fortifications permanentes dans le Tyrol, seront +remis en dépôt à l'armée française, pour être rendus dans le même état +où ils se trouvent à la conclusion et ratification de la paix, si elle +suit cet armistice sans reprise d'hostilités. Les débouchés de +Fientlermünz, Naudert et autres fortifications de campagne dans le +Tyrol, seront remis à la disposition de l'armée française.--Art. 7. +Les magasins appartenant dans ce pays à l'armée impériale, seront +laissés à sa disposition.--Art. 8. La forteresse de Wurtzbourg, en +Franconie, et la place de Braunau, dans le cercle de Bavière, seront +également remises à l'armée française, pour être rendues aux mêmes +conditions que les forts de Kufstein et Schoernitz.--Art. 9. Les +troupes, tant de l'empire que de sa majesté impériale et royale qui +occupent les places, les évacueront, savoir: la garnison de +Wurtzbourg, le 6 janvier 1801 (16 nivose an IX); celle de Braunau, le +4 janvier 1801 (14 nivose an IX), et celle des forts du Tyrol, le 8 +janvier (18 nivose).--Art. 10. Toutes les garnisons sortiront avec les +honneurs de la guerre, et se rendront, avec armes et bagages, par le +plus court chemin, à l'armée impériale. Il ne pourra rien être +distrait par elles de l'artillerie, munitions de guerre et de bouche +et approvisionnements en tout genre de ces places, à l'exception des +subsistances nécessaires pour leur route jusqu'au-delà de la ligne de +démarcation.--Art. 11. Des délégués seront respectivement nommés pour +constater l'état des places dont il s'agit; mais sans que le retard +qui serait apporté à cette mission puisse en entraîner dans +l'évacuation.--Art. 12. Les levées extraordinaires ordonnées dans le +Tyrol seront immédiatement licenciées, et les habitants renvoyés dans +leurs foyers. L'ordre et l'exécution de ce licenciement ne pourront +être retardés sous aucun prétexte.--Art. 13. Le général en chef de +l'armée du Rhin voulant, de son côté, donner à son altesse l'archiduc +Charles une preuve non équivoque des motifs qui l'ont déterminé à +demander l'évacuation du Tyrol, déclare, qu'à l'exception des forts de +Kufstein, Schoernitz, Fientlermünz, il se bornera à avoir dans le +Tyrol des sauvegardes ou gardes de police déterminées dans l'art. 5, +pour assurer les communications. Il donnera en même temps aux +habitants du Tyrol, toutes les facilités qui seront en son pouvoir +pour leurs subsistances, et l'armée française ne s'immiscera en rien +dans le gouvernement de ce pays.--Art. 14. La portion du territoire de +l'empire et des états de sa majesté impériale, dans le Tyrol, est mise +sous la sauvegarde de l'armée française pour le maintien du respect +des propriétés et des formes actuelles du gouvernement des peuples. +Les habitants de ce pays ne seront point inquiétés pour raison de +services rendus à l'armée impériale, ni pour opinions politiques, ni +pour avoir pris une part active à la guerre.--Art. 15. Au moyen des +dispositions ci-dessus, il y aura entre l'armée gallo-batave, en +Allemagne, celle du Rhin, et l'armée de sa majesté impériale et de ses +alliés dans l'empire germanique, un armistice et suspension d'armes +qui ne pourra être moindre de trente jours. A l'expiration de ce +délai, les hostilités ne pourront recommencer qu'après quinze jours +d'avertissement, comptés de l'heure où la signification de rupture +sera parvenue, et l'armistice sera prolongé indéfiniment jusqu'à cet +avis de rupture.--Art. 16. Aucun corps ni détachement, tant de l'armée +du Rhin que de celle de sa majesté impériale, en Allemagne, ne +pourront être envoyés aux armées respectives, en Italie, tant qu'il +n'y aura pas d'armistice entre les armées française et impériale dans +ce pays. L'inexécution de cet article sera regardée comme une rupture +immédiate de l'armistice.--Art. 17. Le général en chef de l'armée du +Rhin fera parvenir le plus promptement possible la présente convention +aux généraux en chef de l'armée gallo-batave, des Grisons et de +l'armée d'Italie, avec la plus pressante invitation, particulièrement +au général en chef de l'armée d'Italie, de conclure de son côté une +suspension d'armes. Il sera donné en même temps toutes facilités pour +le passage des officiers et courriers que son altesse royale +l'archiduc Charles croira devoir envoyer, soit dans les places à +évacuer, soit dans le Tyrol, et en général dans le pays compris dans +la ligne de démarcation durant l'armistice. + +A Steyer, le 25 décembre 1800 (4 nivose an 9). + + _Signés_, V. F. LAHORIE, le comte de GRUNE, WAIROTHER-DE-VETAL. + + +L'armée resta dans ses positions jusqu'à la ratification de la paix de +Lunéville, signée le 9 février 1801. Elle évacua, en exécution de ce +traité, les états héréditaires, dans les dix jours qui suivirent la +ratification, et l'empire dans l'espace de 30 jours après l'échange +desdites ratifications. + + +§ IX. + +OBSERVATIONS. + +_Plan de campagne._ Le plan de campagne adopté par le premier consul, +réunissait tous les avantages. Les armées d'Allemagne et d'Italie +étaient chacune dans une seule main; l'armée gallo-batave devait être +indépendante, parce qu'elle n'était qu'un corps d'observation, qui ne +devait pas se laisser séparer de la France, et devait toujours se +tenir en arrière de la gauche de la grande armée, pour permettre au +général Moreau de concentrer toutes ses divisions et de réunir d'assez +grandes forces, pour pouvoir manoeuvrer, indépendamment des bons ou +mauvais succès de ce corps d'observation. + +L'armée des Grisons, deuxième armée de réserve, menaçait à la fois le +Tyrol allemand et italien. Elle fixa toute l'attention des généraux +Hiller et Davidowich, et permit au général Moreau d'attirer à lui sa +droite, et au général Brune d'attirer à lui sa gauche. Il importait +qu'elle fût aussi indépendante, parce qu'elle devait réaccorder les +armées d'Allemagne et d'Italie, menacer la gauche de l'armée de +l'archiduc, et la droite de celle du maréchal Bellegarde. + +Ces deux corps d'observation, qui n'étaient ensemble que de 35,000 +hommes, occupèrent l'armée mayençaise et les corps de Simbschen, +Klenau, Reuss et Davidowich, 70,000 hommes; lorsque, par un effet +opposé, ils permirent aux deux grandes armées françaises, qui étaient +destinées à entrer dans les états héréditaires, de tenir réunies +toutes leurs forces. + +_Augereau._ Le général Augereau a rempli le rôle qui lui avait été +assigné. Ses instructions lui ordonnaient de se tenir toujours en +arrière, afin de ne pas s'exposer à être attaqué par un détachement de +l'armée de l'archiduc. Au reste, son combat de Burg-Eberach, le 3 +décembre, jour même de la bataille de Hohenlinden, est fort +honorable, ainsi que les combats qu'il a soutenus plus tard en avant +de Nuremberg, où il a eu à lutter contre des forces supérieures. Mais +s'il se fût mieux pénétré du rôle qu'il avait à remplir, il eût évité +des engagements; ce qui lui devenait facile, en ne passant pas la +Rednitz. Cependant son ardeur a été utile, puisqu'elle a obligé +l'archiduc à détacher le corps de Klenau, pour soutenir l'armée +mayençaise. + +_Moreau._ La marche du général Moreau sur l'Inn est défectueuse; il ne +devait pas aborder cette rivière sur six points et sur une ligne de +quinze à vingt lieues. Lorsque l'armée, qui vous est opposée, est +couverte par un fleuve, sur lequel elle a plusieurs têtes de pont, il +ne faut pas l'aborder de front. Cette disposition dissémine votre +armée, et vous expose à être coupé. Il faut s'approcher de la rivière +que vous voulez passer, par des colonnes en échelons, de sorte qu'il +n'y ait qu'une seule colonne, la plus avancée, que l'ennemi puisse +attaquer sans prêter lui-même le flanc. Pendant ce temps, vos troupes +légères borderont la rive; et lorsque vous serez fixé sur le point où +vous voulez passer, point qui doit toujours être éloigné de l'échelon +de tête, pour mieux tromper votre ennemi, vous vous y porterez +rapidement et jetterez votre pont. L'observation de ce principe était +très-importante sur l'Inn, le général français ayant fait de Munich +son point de pivot. Or, il n'y a de Munich à l'endroit le plus près de +cette rivière, que dix lieues; elle court obliquement, en s'éloignant +toujours davantage de cette capitale, de sorte que, lorsque l'on veut +jeter un pont plus bas, on prête le flanc à l'ennemi. Aussi le général +Grenier se trouva-t-il fort exposé dans le combat du 1er décembre; il +fut obligé de lutter deux jours, un contre trois. + +Si le général français voulait occuper les hauteurs d'Ampfingen, il ne +le pouvait faire qu'avec toute son armée. Il fallait qu'il y réunît +les trois divisions de Grenier, les trois divisions de la réserve, et +la cavalerie du général d'Hautpoult, plaçant Lecourbe en échelons sur +la droite. Ainsi rangée, l'armée française n'aurait couru aucun +risque; elle eût battu et précipité dans l'Inn l'archiduc. Avec une +armée, qui eût été même supérieure en nombre, les dispositions prises +eussent été dangereuses. C'est de Landshut qu'il faut partir, pour +marcher sur l'Inn. + +Pendant que le sort de la campagne se décidait aux champs d'Ampfingen +et de Hohenlinden, les trois divisions de Sainte-Suzanne et les trois +divisions de Lecourbe, c'est-à-dire la moitié de l'armée, n'étaient +pas sur le champ de bataille. A quoi bon avoir des troupes, lorsqu'on +n'a pas l'art de s'en servir dans les occasions importantes? L'armée +française était de 140,000 hommes sur le champ d'opérations; celle de +l'archiduc de 80,000 hommes, parce qu'elle était affaiblie des deux +détachements qu'elle avait faits contre l'armée gallo-batave et celle +des Grisons. Néanmoins, l'armée autrichienne se trouva égale en nombre +sur le champ de Hohenlinden, et triple au combat d'Ampfingen. + +La bataille de Hohenlinden a été une rencontre heureuse; le sort de la +campagne y a été joué sans aucune combinaison. L'ennemi a eu plus de +chances de succès que les Français; et cependant ceux-ci étaient +tellement supérieurs en nombre et en qualité, que, menés sagement et +conformément aux règles, ils n'eussent eu aucune chance contre eux. On +a dit que Moreau avait ordonné la marche de Richepanse et de Decaen +sur Altenpot, pour prendre en flanc l'ennemi! cela n'est pas exact; +tous les mouvements de l'armée française, pendant la journée du 3, +étaient défensifs. Moreau avait intérêt à rester, le 3, sur la +défensive, puisque, le 4, le général Lecourbe devait arriver sur le +champ de bataille, et que, le 5, il devait recevoir un autre puissant +renfort, celui de Sainte-Suzanne. Le but de ce mouvement de Decaen et +de Richepanse, était d'empêcher l'ennemi de déboucher dans la forêt, +pendant la journée du 3; il était purement défensif. + +Si la manoeuvre de ces deux divisions avait eu pour but de tomber sur +le flanc gauche de l'ennemi, elle eût été contraire à la règle, qui +veut que l'on ne fasse pas de gros détachements, la veille d'une +bataille. L'armée française n'avait de réunies que six divisions; +c'était beaucoup hasarder que d'en détacher deux, la veille de +l'action. Il était possible que ce détachement ne rencontrât pas les +ennemis, parce que ceux-ci auraient manoeuvré sur leur droite, ou +auraient déja emporté Hohenlinden, avant son arrivée à Altenpot. Dans +ce cas, les divisions Richepanse et Decaen, isolées, n'eussent été +d'aucun secours aux quatre autres, qui eussent été rejetées au-delà de +l'Iser; ce qui eût entraîné la perte de ces deux divisions détachées. + +Si l'archiduc eût fait marcher en avant son échelon de droite, et ne +fût entré dans la forêt, que lorsque le général Latour aurait été aux +prises avec le lieutenant-général Grenier, il n'eût trouvé à +Hohenlinden que la division Grouchy. Il se fût emparé de la forêt, +eût coupé l'armée par le centre, et tourné la droite de Grenier, qu'il +eût jetée au delà de l'Iser; les deux divisions Richepanse et Decaen, +isolées dans des pays difficiles, au milieu des glaces et des boues, +eussent été acculées à l'Inn; un grand désastre eût frappé l'armée +française. C'était mal jouer, que d'en courir les chances; Moreau +était trop prudent pour s'exposer à un pareil hasard. + +Le mouvement de Richepanse et de Decaen devait s'achever dans la nuit; +mais il eût fallu que ces deux divisions marchassent réunies. Elles +étaient au contraire séparées, et fort éloignées l'une de l'autre, +dans des pays sans chemins et en décembre; elles errèrent toute la +nuit. A sept heures du matin, le 3, lorsque Richepanse, avec la +première brigade, arriva en avant de Saint-Christophe, il se +trouva coupé de sa deuxième brigade; l'ennemi s'était placé à +Saint-Christophe. Ce général devait-il poursuivre sa marche, ou +rétrograder au secours de sa seconde brigade? Cette question ne peut +être douteuse; il devait rétrograder. Il l'eût dégagée, se fût joint +au général Decaen, et eût pu, dès lors, marcher en avant avec de +grandes forces. Il devait s'attendre à trouver, au village d'Altenpot, +une des colonnes de l'archiduc fort supérieure à lui; quel espoir +pouvait-il avoir? il eût été attaqué en tête et en queue, ayant l'Inn +sur son flanc droit. Dans sa position, les règles de la guerre +voulaient qu'il marchât réuni, non-seulement avec sa deuxième brigade, +mais même avec la division Decaen. 20,000 hommes ont toujours des +moyens d'influer sur la fortune; et au pis aller, surtout en décembre, +ils ont toujours le temps de gagner la nuit et de se tirer d'affaire. +Le général Richepanse fit donc une imprudence; cette imprudence lui +réussit, et c'est à elle que doit spécialement être attribué le succès +de la bataille. Car, de part et d'autre, il n'a tenu à rien; et le +sort de deux grandes armées a été décidé par le choc de quelques +bataillons. + +_Archiduc Jean._--L'archiduc Jean a eu tort de prendre l'offensive, et +de passer l'Inn. Son armée était trop démoralisée; elle avait trop de +recrues; enfin, elle avait à combattre des forces trop considérables, +et opérait dans une saison, où tous les avantages sont pour celui qui +reste sur la défensive. + +Il a fort bien engagé le combat du 1er décembre, mais il n'y a pas mis +de vigueur; il a passé toute la journée à se déployer. Ces mouvements +exigent beaucoup de temps, et les jours sont bien courts en décembre; +ce n'était pas le cas de parader. Il fallait attaquer par la gauche +et par le centre, par la droite en colonnes et au pas de charge, tête +baissée. En profitant ainsi de sa grande supériorité, il eût entamé et +mis en déroute les divisions Ney et Hardy. + +Il eût dû, dès le lendemain, pousser les Français, l'épée dans les +reins et à grandes journées; il fit la faute de se reposer, ce qui +donna le temps à Moreau de se rasseoir et de réunir ses forces. Son +mouvement avait complètement surpris l'armée française; elle était +disséminée; il ne fallait pas lui donner le temps de respirer et de se +reconnaître. Mais, à moins que l'archiduc n'eût eu le bonheur de +remporter un grand avantage, l'armée française, rejetée au delà de +l'Iser, s'y fût ralliée, et n'eût pas moins fini par le battre +complètement. + +Ses dispositions pour la bataille de Hohenlinden sont fort bien +entendues; mais il a commis des fautes dans l'exécution. La nature de +son mouvement voulait que son armée marchât en échelons, la droite en +avant; que la droite commandée par le général Latour, et les +flanqueurs du général Kienmayer, fussent réunis et aux mains avec le +corps du lieutenant-général Grenier, avant que le centre n'entrât dans +la forêt. Pendant ce mouvement, l'archiduc devait se tenir en +bataille avec le centre, à hauteur d'Altenpot, faisant fouiller la +forêt par une division, pour favoriser la marche du général Latour. +Les trois divisions de Grenier, commandées par Legrand, Bastoul et +Ney, étant occupées par Latour, l'archiduc n'eût trouvé à Hohenlinden, +que Grouchy, qui ne pouvait pas tenir une demi-heure. Au lieu de cela, +il marcha le centre en avant, sans faire attention que sa droite et sa +gauche, qui s'avançaient par des chemins de traverse, dans des pays +couverts de glaces, ne pouvaient pas le suivre; de sorte qu'il se +trouva seul engagé dans une forêt, où la supériorité du nombre est de +peu d'importance. Cependant, il repoussa, mit en désordre la division +Grouchy; mais le général Latour était à deux lieues en arrière. Ney, +qui n'avait personne devant, lui accourut au soutien de Grouchy; et +lorsque, plusieurs heures après, les ailes de l'archiduc arrivèrent à +sa hauteur, il était trop tard. Il était contraire à l'usage de la +guerre, d'engager, sans utilité, plus de troupes que le terrain ne lui +permettait d'en déployer, et surtout de faire entrer ses parcs et sa +grosse artillerie dans un défilé, dont il n'avait pas l'extrémité +opposée. En effet, ils l'ont embarrassé pour opérer sa retraite, et il +les a perdus. Il aurait dû les laisser en position, au village +d'Altenpot, sous une escorte convenable, jusqu'à ce qu'il fût maître +du débouché de la forêt. + +Ces fautes d'exécution font présumer que l'armée de l'archiduc était +mal organisée. Mais la pensée de la bataille était bonne; il eût +réussi le 2 décembre, il eût encore réussi le 3, sans ces fautes +d'exécution. + +On a voulu persuader que la marche de l'armée française sur Ampfingen, +et sa retraite sur Hohenlinden, étaient une ruse de guerre: cela ne +mérite aucune réfutation sérieuse. Si le général Moreau eût médité +cette marche, il en eût tenu à portée les six divisions de Lecourbe et +de Sainte-Suzanne; il eût tenu réunis Richepanse et Decaen, dans un +même camp; il eût, etc., etc. Sans doute la bataille de Hohenlinden +fut très-glorieuse pour le général Moreau, pour les généraux, pour les +officiers, pour les troupes françaises. C'est une des plus décisives +de la guerre; mais elle ne doit être attribuée à aucune manoeuvre, à +aucune combinaison, à aucun génie militaire. + +_Dernière observation._--Le général Lecourbe qui formait la droite, +n'avait pas donné à la bataille; il eût dû jeter un pont sur l'Inn, et +passer cette rivière, au plus tard, le 5. Toute l'armée eût dû se +trouver, dans la journée du 6, sur la rive droite; elle n'y a été que +le 12. Le quartier-général, qui eût pu arriver le 12 à Steyer, n'y a +été que le 22. Cette perte de sept jours a permis à l'archiduc de se +rallier, de prendre position derrière l'Alza et la Salza, d'organiser +une bonne arrière-garde et de défendre le terrain, pied à pied, +jusqu'à l'Ems. Sans cette lenteur impardonnable, Moreau eût évité +plusieurs combats, pris une quantité énorme de bagages, de prisonniers +isolés, et coupé des divisions non ralliées. Il était beaucoup plus +près de Salzbourg, le lendemain de la bataille de Hohenlinden, que +l'archiduc qui s'était retiré par le bas Inn; en marchant avec +activité et dans la vraie direction, Moreau l'eût acculé au Danube, et +fût arrivé à Vienne avant les débris de son armée. + +Le petit échec qu'a essuyé Lecourbe devant Salzbourg, et la résistance +de l'ennemi dans la plaine de Vocklebruck, proviennent du peu de +cavalerie, qui se trouvait à l'avant-garde. C'était cependant le cas +d'y faire marcher la réserve du général d'Hautpoult, et non de la +tenir en arrière. C'est à la cavalerie à poursuivre la victoire, et à +empêcher l'ennemi battu de se rallier. + + +§ X. + +L'armée des Grisons avait attiré l'attention du cabinet de Vienne; +elle le devait spécialement à sa première dénomination d'armée de +réserve. Mélas et son état-major avaient reproché au conseil aulique +de s'être laissé tromper sur la formation et la marche de la première +armée de réserve, qui avait coupé les derrières de l'armée +autrichienne, et lui avait enlevé à Marengo toute l'Italie; on +s'occupa donc avec une scrupuleuse attention, de connaître la force et +d'éclairer la marche de cette deuxième armée de réserve. La première +avait été jugée trop faible; la deuxième fut supposée trop forte. Le +gouvernement français employa tous les moyens, pour induire en erreur +les agents autrichiens. On donna pour chef, à cette armée, le général +Macdonald, connu par sa campagne de Naples, et par la bataille de la +Trébia. Elle fut composée de plusieurs divisions; et l'on persuada +facilement qu'elle était de 40,000 hommes, lorsqu'elle n'était +réellement que de 15,000. On y envoya des corps de volontaires de +Paris, dont la levée avait fixé l'attention des oisifs, et qui étaient +composés de jeunes gens de famille. Sous le rapport des opérations +purement militaires, cette armée était inutile, et eût rendu plus de +services, si on n'en eût formé qu'une seule division, que l'on aurait +mise sous les ordres de Moreau ou de Brune. Mais le souvenir de la +première était tel chez les Autrichiens, qu'ils pensèrent que cette +seconde armée était destinée à manoeuvrer comme l'autre, et à tomber +sur leurs derrières, soit en Italie, soit en Allemagne. Dans la +crainte qu'elle leur inspirait, ils placèrent un corps considérable +dans les débouchés du Tyrol et de la Valteline, afin de la tenir en +respect, soit qu'elle voulût se diriger sur l'Allemagne, ou sur +l'Italie. Elle produisit donc le bon effet, pendant une partie de +novembre et de décembre, de paralyser près de 40,000 ennemis, tant de +l'armée d'Allemagne, que de celle de l'Italie. Ainsi l'on peut dire +que cette deuxième armée de réserve contribua au succès des armées +françaises, en Allemagne, bien plus par son nom, que par sa force +réelle. + +La bataille de Hohenlinden ayant entièrement décidé des affaires +d'Allemagne, l'armée des Grisons reçut ordre d'opérer en Italie, de +descendre dans la Valteline, et de se porter au coeur du Tyrol, en +débouchant sur la grande chaussée à Botzen. Le général Macdonald +exécuta lentement cette opération et n'y mit que peu de résolution; +soit qu'il vît avec peine le général Brune, avec qui il était mal, à +la tête d'une aussi belle armée que celle d'Italie; soit qu'une +expédition de cette nature ne fût pas dans le caractère de ce général. +Conduite par Masséna, Lecourbe ou Ney, une semblable opération aurait +eu les plus grands résultats. Le passage du Splugen offrait sans doute +quelques difficultés; mais l'hiver n'est pas la saison la plus +défavorable pour le passage des montagnes élevées. Alors la neige y +est ferme, le temps bien établi, et l'on n'a rien à craindre des +avalanches, véritable et unique danger à redouter sur les Alpes. En +décembre, il y a, sur ces hautes montagnes, de très-belles journées, +d'un froid sec, pendant lequel règne un grand calme dans l'air. + +Ce ne fut que le 6 décembre, que l'armée des Grisons passa enfin le +Splugen et arriva à Chiavenna. Mais au lieu de se diriger, par le haut +Engadin, sur Botzen, cette armée vint se mettre en deuxième ligne, +derrière la gauche de l'armée d'Italie. Elle ne fit aucun effet, et ne +participa en rien au succès de la campagne; car le corps de Baraguey +d'Hilliers, détaché dans le haut Engadin, était trop faible. Il fut +arrêté dans sa marche par l'ennemi, et ne pénétra à Botzen, que le 9 +janvier, c'est-à-dire 14 jours après les combats qui avaient été +livrés par l'armée d'Italie sur le Mincio, et six jours après le +passage de l'Adige par cette armée. Le général Macdonald arriva à +Trente, le 7 janvier, lorsque déja l'ennemi en était chassé par la +gauche de l'armée d'Italie, qui se portait sur Roveredo, sous les +ordres de Moncey et de Rochambeau. L'armistice de Trévise, conclu le +16 janvier 1801, par l'armée d'Italie, comprit également l'armée des +Grisons; elle prit position dans le Tyrol italien; et son +quartier-général resta à Trente. + + +§ XI. + +Dans le courant de novembre 1800, le général Brune, qui commandait +l'armée française en Italie, dénonça l'armistice au général +Bellegarde, et les hostilités commencèrent le 22 novembre. La rivière +de la Chiesa, jusqu'à son embouchure dans l'Oglio, et cette dernière, +depuis ce point, jusqu'à son embouchure dans le Pô, formaient la ligne +de l'armée française. Cette armée était très-belle et très-nombreuse; +elle était composée de l'armée de réserve et de l'ancienne armée +d'Italie, réunies. Pendant cinq mois qu'elle s'était rétablie dans les +belles plaines de la Lombardie, elle avait été renforcée +considérablement, tant par des recrues venant de France, que par de +nombreuses troupes italiennes. Le général Moncey commandait la gauche, +Suchet le centre, Dupont la droite, Delmas l'avant-garde, et Michaud +la réserve; Davoust commandait la cavalerie, et Marmont l'artillerie, +qui avait deux cent bouches à feu, bien attelées et approvisionnées. +Chacun de ces corps était composé de deux divisions; ce qui faisait un +total de dix divisions d'infanterie et deux de cavalerie. Une brigade +de l'avant-garde était détachée au quartier-général, et portait le +titre de réserve du quartier-général. Ainsi l'avant-garde était de +trois brigades. + +Le général Miollis commandait en Toscane; il avait sous ses ordres 5 à +6,000 hommes, dont la plus grande partie étaient des troupes +italiennes. Soult commandait en Piémont; il avait 6 ou 7,000 hommes, +la plupart Italiens. Dulauloy commandait en Ligurie, et Lapoype dans +la Cisalpine. Le général en chef Brune avait près de 100,000 hommes +sous ses ordres; il lui en restait, réunis sur le champ de bataille, +plus de 80,000. + +L'armée des Grisons, que commandait Macdonald, occupait des corps +autrichiens dans l'Engadine et dans la Valteline. Cette armée peut +donc être comptée comme faisant partie de celle d'Italie. Elle +augmentait la force de celle-ci de 15,000 hommes; c'était donc à peu +près 100,000 hommes présents sous les armes, qui agissaient sur le +Mincio et l'Adige. + +Lors de la reprise des hostilités, le 22 novembre, le général Brune +restait sur la défensive; il attendait sa droite qui, sous les ordres +de Dupont, était en Toscane. Elle passa le Pô à Sacca, le 24, vint se +placer derrière l'Oglio, ayant son avant-garde à Marcaria. L'ennemi +restait également sur la défensive. Quelque ordre que reçût Brune +d'agir avec vigueur, il hésitait à prendre l'offensive. + +Le général Bellegarde, qui commandait l'armée autrichienne, n'était +pas un général redoutable. Il avait pour instructions de défendre la +ligne du Mincio; la maison d'Autriche attachait de l'importance à +conserver cette rivière, tant pour communiquer avec Mantoue, qu'afin +de l'avoir pour limite à la paix. L'armée autrichienne, forte de 60 à +70,000 hommes, avait sa gauche appuyée au Pô; elle était soutenue par +Mantoue, et couverte par le lac, sur lequel il y avait des chaloupes +armées. La droite s'appuyait à Peschiera et au lac Garda, dont une +nombreuse flottille lui assurait la possession. Un corps détaché +était dans le Tyrol, occupant les positions du Mont-Tonal et celles +opposées aux débouchés de l'Engadine et de la Valteline. Le Mincio, +qui, de Peschiera à Mantoue, a vingt milles, ou 7 petites lieues de +cours, est guéable en plusieurs endroits dans les temps de sécheresse; +mais, dans la saison où l'on se trouvait, il ne l'est nulle part. Le +général autrichien avait d'ailleurs fermé toutes les prises d'eau qui +appauvrissent cette rivière. Toutefois, c'était une faible barrière; +elle n'a pas plus d'une vingtaine de toises de largeur, et ses deux +rives se dominent alternativement. Le point de Mozembano domine la +rive gauche, ainsi que celui de Molino della Volta; les positions de +Salionzo et de Valleggio, sur la rive gauche, ont un grand +commandement sur celle opposée. Le général Bellegarde avait fait +occuper fortement les hauteurs de Valleggio; il y avait fait rétablir +un reste de château-fort, antique, qui pouvait servir de réduit; il +commande toute la campagne sur les deux rives. Borghetto avait été +fortifié, et était comme tête de pont, sous la protection de +Valleggio. L'enceinte de la petite ville de Goîto avait été rétablie, +et sa défense augmentée par les eaux. Bellegarde avait aussi fait +élever quatre redoutes fraisées et palissadées, sur les hauteurs de +Salionzo; elles étaient aussi rapprochées que possible de Valleggio. +Lorsqu'il eut pourvu à ses principales défenses sur la rive gauche, il +les étendit sur la rive droite. Il fit occuper les hauteurs de la +Volta, position, qui domine tout le pays, par de forts ouvrages; mais +ils étaient à près d'une lieue du Mincio, et à une et demie de Goîto +et de Valleggio. Ainsi, sur un espace de quinze milles, le général +autrichien avait cinq points fortement retranchés: Peschiera, +Salionzo, Valleggio, Volta, et Goîto. + +Le 18 décembre, l'armée française passa la Chiesa; le quartier-général +se porta à Castaguedolo. Les 19 et 21, toute l'armée marcha sur le +Mincio en quatre colonnes; la droite, sous les ordres de Dupont, se +dirigea sur l'extrémité du lac de Mantoue; le centre, conduit par +Suchet, marcha sur la Volta; l'avant-garde, ayant pour but de masquer +Peschiera, se porta sur Ponti; la réserve et l'aile gauche se +dirigèrent sur Mosembano. Dupont, à l'aile droite, rejeta avec sa +division de droite, la garnison de Mantoue au-delà du lac. La deuxième +division (Vatrin) chassa l'ennemi dans Goîto. Suchet, au centre, +marcha sur Volta avec circonspection. Il s'attendait à un mouvement de +l'armée autrichienne pour soutenir la tête de sa ligne. Mais l'ennemi +ne fit contenance nulle part; il craignait probablement d'être coupé +du Mincio; il abandonna ses positions. La belle hauteur de Mozembano, +qui commande le Mincio, ne fut pas disputée. Les Français s'emparent +de toutes les positions sur la rive droite, excepté de Goîto et de la +tête de pont de Borghetto. Lorsque l'ennemi s'était aperçu qu'il avait +affaire à toute l'armée française, il avait craint un engagement +général; et il s'était reployé sur la rive gauche du Mincio, ne +conservant, sur la droite, que Goîto et Borghetto. Le résultat des +pertes des Autrichiens, sur toute la ligne, fut de 5 à 600 hommes +prisonniers. Le quartier-général des Français fut placé à Mozembano. + +Il fallait, le jour même, jeter des ponts sur le Mincio, le franchir, +et poursuivre l'ennemi. Une rivière d'aussi peu de largeur, est un +léger obstacle, lorsqu'on a une position qui domine la rive opposée, +et que, de là, la mitraille des batteries dépasse au loin l'autre +rive. A Mozembano, au moulin de la Volta, l'artillerie peut battre +l'autre rive à une grande distance, sans que l'ennemi puisse trouver +une position avantageuse pour l'établissement de ses batteries. Alors +le passage n'est réellement rien; l'ennemi ne peut pas même voir le +Mincio, qui, semblable à un fossé de fortification, couvre les +batteries de toute attaque. + +Dans la guerre de siége, comme dans celle de campagne, c'est le canon +qui joue le principal rôle; il a fait une révolution totale. Les hauts +remparts en maçonnerie ont dû être abandonnés pour les feux rasants et +recouverts par des masses de terre. L'usage de se retrancher chaque +jour, en établissant un camp, et de se trouver en sûreté derrière de +mauvais pieux, plantés à côté les uns des autres, a dû être aussi +abandonné. + +Du moment où l'on est maître d'une position qui domine la rive +opposée, si elle a assez d'étendue pour que l'on puisse y placer un +bon nombre de pièces de canon, on acquiert bien des facilités pour le +passage de la rivière. Cependant, si la rivière a de deux cents à cinq +cents toises de large, l'avantage est bien moindre; parce que votre +mitraille n'arrivant plus sur l'autre rive, et l'éloignement +permettant à l'ennemi de se défiler facilement, les troupes, qui +défendent le passage, ont la faculté de s'enterrer dans des boyaux, +qui les mettent à l'abri du feu de la rive opposée. Si les grenadiers, +chargés de passer pour protéger la construction du pont, parviennent à +surmonter cet obstacle, ils sont écrasés par la mitraille de l'ennemi, +qui, placé à deux cents toises du débouché du pont, est à portée de +faire un feu très-meurtrier, et est cependant éloigné de quatre ou +cinq cents toises des batteries de l'armée qui veut passer; de sorte +que l'avantage du canon est tout entier pour lui. Aussi, dans ce cas, +le passage n'est-il possible, que lorsqu'on parvient à surprendre +complètement l'ennemi, et qu'on est favorisé par une île +intermédiaire, ou par un rentrant très-prononcé, qui permet d'établir +des batteries croisant leurs feux sur la gorge. Cette île ou ce +rentrant forme alors une tête de pont naturelle, et donne tout +l'avantage de l'artillerie à l'armée qui attaque. + +Quand une rivière a moins de soixante toises, les troupes qui sont +jetées sur l'autre bord, protégées par une grande supériorité +d'artillerie et par le grand commandement que doit avoir la rive où +elle est placée, se trouvent avoir tant d'avantage, que, pour peu que +la rivière forme un rentrant, il est impossible d'empêcher +l'établissement du pont. Dans ce cas, les plus habiles généraux se +sont contentés, lorsqu'ils ont pu prévoir le projet de leur ennemi, et +arriver avec leur armée sur le point de passage, de s'opposer au +passage du pont, qui est un vrai défilé, en se plaçant en demi-cercle +alentour, et en se défilant du feu de la rive opposée, à trois ou +quatre cents toises de ses hauteurs. C'est la manoeuvre que fit +Vendôme, pour empêcher Eugène de profiter de son pont de Cassano. + +Le général français décida de passer le Mincio le 24 décembre, et il +choisit pour points de passage, ceux de Mozembano et de Molino della +Volta, distants de deux lieues l'un de l'autre. Sur ces deux points, +le Mincio n'étant rien, il ne faut considérer que le plan général de +la bataille. Était-il à propos de se diviser entre Mozembano et +Molino? L'ennemi occupait la hauteur de Valleggio et la tête de pont +de Borghetto. La jonction des troupes, qui auraient effectué les deux +passages, pouvait donc éprouver des obstacles et être incertaine. +L'ennemi pouvait lui-même sortir par Borghetto, et mettre de la +confusion dans l'une de ces attaques. Ainsi il était plus conforme aux +règles de la guerre, de passer sur un seul point, afin d'être sûr +d'avoir toujours ses troupes réunies. Dans ce cas, lequel des deux +passages fallait-il préférer? + +Celui de Mozembano avait l'avantage d'être plus près de Vérone; la +position était beaucoup meilleure. L'armée ayant donc passé à +Mozembano, sur trois ponts éloignés l'un de l'autre de deux à trois +cents toises, ne devait point avoir d'inquiétude pour sa retraite, +parce que sa droite et sa gauche étaient constamment appuyées au +Mincio, et flanquées par les batteries qu'on pouvait établir sur la +rive droite. Mais Bellegarde, qui l'avait parfaitement senti, avait +occupé, par une forte redoute, les deux points de Valleggio et de +Salionzo. Ces deux points, situés au coude du Mincio, forment avec le +point de passage, un triangle équilatéral de trois mille toises de +côté. L'armée autrichienne venant à appuyer sa gauche à Valleggio, sa +droite à Salionzo, se trouvait occuper la corde, et sa droite et sa +gauche étaient parfaitement appuyées. Elle ne pouvait pas être +tournée; mais sa ligne de bataille était de 3,000 toises. Brune ne +pouvait donc espérer que de percer son centre; opération souvent +difficile, et qui exige une grande vigueur et beaucoup de troupes +réunies. + +Le point de Molino della Volta était moins avantageux. Si l'on eût été +battu, il y aurait eu plus de difficultés pour la retraite; car +Pozzolo domine la rive droite. Mais dans cette position, l'ennemi +n'aurait pas eu l'avantage d'avoir ses ailes appuyées par des ouvrages +de fortification. + +En faisant un passage à Mozembano, le général français, trouvait sur +sa droite les hauteurs de Valleggio, qui étaient fortement +retranchées, et sur sa gauche, celles de Salionzo, occupées également +par de bons ouvrages. L'armée française, en voulant déboucher, se +trouvait dans un rentrant, en butte aux feux convergents de +l'artillerie ennemie, et ayant devant elle l'armée autrichienne, +appuyée, par sa droite et sa gauche, à ces deux fortes positions. D'un +autre côté, le corps, qui passait à la Volta, avait sa droite à une +lieue et demie de Goîto, place fortifiée sur la rive droite, et à une +lieue, sur sa gauche, Borghetto et Valleggio. + +Il fut cependant résolu que l'aile droite passerait à la Volta, tandis +que le reste de l'armée passerait à Mozembano. + +Le général Dupont, arrivé à Molino della Volta à la pointe du jour, +construisit des ponts, et fit passer ses divisions. Il s'empara du +village de Pozzolo, où il établit sa droite; et sa gauche appuyée au +Mincio, fut placée vis-à-vis de Molino, et protégée par le feu de +l'artillerie des hauteurs de la rive droite, qui dominent toute la +plaine. Une digue augmentait encore la force de cette gauche. Lors du +passage, l'ennemi était peu nombreux. Sur les dix heures, le général +Dupont apprit que le passage que le général Brune devait effectuer +devant Mozembano, était remis au lendemain. Le général Dupont aurait +dû sur-le-champ faire repasser sur la rive droite, la masse de ses +troupes, en ne laissant, sur la rive gauche, que quelques bataillons, +pour y établir une tête de pont, sous la protection de ses batteries. +D'ailleurs, la position était telle, que l'ennemi ne pouvait approcher +jusqu'au pont. Cette opération aurait eu tout l'avantage d'une fausse +attaque, aurait partagé l'attention de l'ennemi. L'on aurait pu, à la +pointe du jour, avoir forcé la ligne de Valleggio à Salionzo, avant +que toute l'armée ennemie n'y eût été réunie. Le général Dupont resta +cependant dans sa position sur la rive gauche. Bellegarde, profitant +de l'avantage que lui donnait son camp retranché de Valleggio et de +Salionzo, marcha avec ses réserves contre l'aile droite. On se battit +sur ce point, avec beaucoup d'opiniâtreté; les généraux Suchet et +Davoust accoururent au secours du général Dupont; et un combat +très-sanglant, où les troupes déployèrent la plus grande valeur, eut +lieu sur ce point, entre 20 à 25,000 Français, et 40 à 45,000 +Autrichiens, dans l'arrondissement d'une armée qui, sur un champ de +bataille de trente lieues carrées, avait 80,000 Français contre 60,000 +Autrichiens. C'est au village de Pozzolo que se passa l'action la plus +vive; la gauche, protégée par le feu de l'artillerie de la rive droite +et par la digue, était plus difficile à attaquer. Pozzolo, pris et +repris alternativement par les Autrichiens et par les Français, resta +enfin à ces derniers. Mais il leur en coûta bien cher; ils y perdirent +l'élite de trois divisions, et éprouvèrent au moins autant de mal que +l'ennemi. La bravoure des Français fut mal employée; et le sang de ces +braves ne servit qu'à réparer les fautes du général en chef, et celles +causées par l'ambition inconsidérée de ses lieutenants-généraux. Le +général en chef, dont le quartier-général était à deux lieues du champ +de bataille, laissa se battre toute son aile droite, qu'il savait +avoir passé sur la rive gauche, sans faire aucune disposition pour la +secourir. Une telle conduite n'a besoin d'aucun commentaire. + +Il est impossible d'expliquer comment Brune, qui savait que sa droite +avait passé et était aux mains avec l'ennemi, ne se porta pas à son +secours, n'y dirigea pas ses pontons pour y construire un autre pont. +Pourquoi du moins, puisqu'il avait adopté le plan de passer sur deux +points, ne choisit-il pas Mozembano, en profitant du mouvement où +était l'armée autrichienne, pour s'emparer de Salionzo, Valleggio, et +tomber sur les derrières des ennemis? Suchet et Davoust ne vinrent au +secours de Dupont, que de leur propre mouvement, ne prenant conseil +que de la force des évènements. + +Le 25, le général Marmont plaça ses batteries de réserve sur les +hauteurs de Mozembano, pour protéger la construction des ponts; +c'était bien inutile. L'ennemi n'avait garde de venir se placer dans +un rentrant de trois mille toises de corde, pour disputer le passage +d'une rivière de vingt toises, commandée par une hauteur, vis-à-vis de +laquelle son artillerie, quelque nombreuse qu'elle fût, n'aurait pas +pu se maintenir plus d'un quart d'heure en batterie. Le passage +effectué, Delmas, avec l'avant-garde, marcha sur Valleggio; Moncey, +avec la division Boudet, Michaud, avec la réserve, le soutinrent. +Suchet resta en réserve devant Borghetto, et Dupont, avec l'aile +droite, resta à Pozzolo. Les troupes eurent à souffrir des feux +croisés de Valleggio et de Salionzo; mais le général autrichien avait +déja calculé sa retraite, considérant la rivière comme passée, et +après l'affront qu'il avait reçu la veille, malgré l'immense +supériorité de ses forces, il cherchait à gagner l'Adige. Il avait +seulement conservé des garnisons dans les ouvrages de Salionzo et de +Valleggio, afin de pouvoir opérer sûrement sa retraite et évacuer tous +ses blessés. Brune lui en laissa le temps. Dans la journée du 25, il +ne dépassa pas Salionzo et Valleggio, c'est-à-dire qu'il fit trois +mille toises. Le lendemain, les redoutes de Salionzo furent cernées, +et on y prit quelques pièces de canon et 1200 hommes. Il faut croire +que c'est par une faute de l'état-major autrichien, que ces garnisons +n'ont pas reçu l'ordre de se retirer sur Peschiera. Il est difficile, +toutefois, de justifier la conduite de ce général. + +Les Français firent une attaque inutile en voulant enlever Borghetto; +la brave soixante-douzième demi-brigade, qui en fut chargée, y perdit +l'élite de ses soldats. Il suffisait de canonner vivement ce poste et +d'y jeter des obus; car on ne peut pas entrer dans Borghetto, si l'on +n'est pas maître de Valleggio; et une fois maître de ce dernier point, +tout ce qui est dans Borghetto est pris. Effectivement, peu après +l'attaque de la soixante-douzième, la garnison de Borghetto se rendit +prisonnière; mais on avait sacrifié en pure perte 4 à 500 hommes de +cette brave demi-brigade. + + +§ XII. + +Les jours suivants, l'armée se porta en avant, la gauche à +Castelnuovo, la droite entre Légnano et Vérone. Elle avait envoyé un +détachement pour masquer Mantoue; et deux régiments avaient été placés +sur les bords du lac Garda, pour couper toute communication par le +Mincio, entre Mantoue et Peschiera, que devait investir la division +Dombrowski. + +L'armée française passa l'Adige le premier janvier, c'est-à-dire, six +jours après le passage du Mincio; un général habile l'eût passé le +lendemain. Cette opération se fit sans éprouver aucun obstacle à +Bussolingo. Dans cette saison, le bas Adige est presque impraticable. +Le lendemain, l'ennemi évacua Vérone, laissant une garnison dans le +château. La division Rochambeau s'était portée de Lodron sur l'Adige, +par Riva, Torboli et Mori. Ce mouvement avait obligé les Autrichiens +d'évacuer la Corona. Le 6 janvier, ils furent chassés des hauteurs de +Caldiero; les Français entrèrent à Vicence. Le corps de Moncey était à +Roveredo. Le 11, l'armée française passa la Brenta devant Fontanina. +Pendant ces mouvements, le corps d'armée d'observation du midi entrait +en Italie; le 13 il arriva à Milan. D'un autre côté, Macdonald avec +l'armée des Grisons, était entré à Trente, le 7 janvier, avait +poursuivi les Autrichiens dans la vallée de la Brenta; et, dès le 9, +il se trouvait en communication avec l'armée d'Italie, par Roveredo. +L'armée autrichienne, au contraire, s'affaiblissait de plus en plus. +Inférieure d'un tiers, dès l'ouverture de la campagne, à l'armée +française, elle avait, depuis, éprouvé de grandes pertes. Le combat de +Pozzolo lui avait coûté beaucoup de morts et de blessés, et ses pertes +en prisonniers, s'élevaient de 5 à 6,000 hommes. Les garnisons qu'elle +avait laissées dans Mantoue, Peschiera, Vérone, Ferrare, +Porto-Legnano, l'avaient beaucoup réduite. Toutes ces pertes la +mettaient hors d'état de tenir aucune ligne devant l'armée française. +L'Adige une fois passé, l'armée autrichienne fut obligée d'envoyer une +partie de ses forces pour garder les débouchés du Tyrol; et ces +troupes se trouvèrent occupées par l'armée des Grisons, qui arrivait +en ligne. Le général Baraguey d'Hilliers était à Botzen. A tous ces +motifs de découragement, se joignit la nouvelle de l'arrivée de +l'armée du Rhin aux portes de Vienne. En un mot, il fallait que +l'armée autrichienne fût bien faible et bien découragée, puisqu'elle +ne garda pas les hauteurs de Caldiero, et laissa franchir à l'armée +française tous les points qu'elle lui pouvait disputer. Aussitôt que +cette dernière eut passé la Brenta, M. de Bellegarde renouvela la +demande d'un armistice. + +Le général Marmont et le colonel Sébastiani furent chargés par le +général en chef de le négocier. Les ordres les plus positifs du +premier consul portaient de n'en faire aucun, que lorsque l'armée +française serait sur l'Isonzo, afin de bien couper l'armée +autrichienne de Venise; ce qui l'eût obligée de laisser une forte +garnison dans cette ville, dont les habitants n'étaient pas bien +disposés pour les Autrichiens. Cette circonstance pouvait procurer de +nouveaux avantages à l'armée française. Mais le premier consul avait +insisté surtout pour ne rien conclure, avant qu'on n'eût la place de +Mantoue. Le général français montra, dans cette négociation, peu de +caractère, et il signa, le 16 janvier, l'armistice à Trévise. + +Brune renonça de lui-même à demander Mantoue; c'était la seule +question politique. Il se contenta d'obtenir Peschiera, Porto-Legnano, +Ferrare, etc. Les garnisons n'en étaient pas prisonnières de guerre; +elles emmenaient avec elles leur artillerie, et la moitié des vivres +des approvisionnements de ces places. La flottille de Peschiera, qui +appartenait de droit à l'armée française, ne fut pas même livrée. + +La convention de Trévise porta le cachet de la faiblesse des +négociateurs qui la conclurent. Il est évident que toutes les +conditions étaient à l'avantage de l'Autriche. Par suite des succès +que l'armée française avait obtenus, et en raison de sa supériorité +numérique et morale, Peschiera, Ferrare, etc., étaient des places +prises: c'étaient donc des garnisons formant un total de 5 à 6,000 +hommes, de l'artillerie, des vivres, et une flottille, que l'on +rendait à des ennemis vaincus. La seule place qui pût tenir assez +long-temps, pour aider l'Autriche à soutenir une nouvelle campagne, +était Mantoue; et, non-seulement cette place restait au pouvoir des +ennemis, mais on lui accordait un arrondissement de huit cents toises, +et la faculté de recevoir des approvisionnements au-delà de ceux +nécessaires à la garnison et aux habitants. + +Au mécontentement que le premier consul avait éprouvé de toutes les +fautes militaires commises dans cette campagne, se joignit celui de +voir ses ordres transgressés, les négociations compromises, et sa +position en Italie incertaine. Il fit sur-le-champ connaître à Brune +qu'il désavouait la convention de Trévise, lui enjoignant d'annoncer +que les hostilités allaient recommencer, à moins qu'on ne remît +Mantoue. Le premier consul fit faire la même déclaration au comte de +Cobentzel, à Lunéville. Ce ministre, qui commençait enfin à être +persuadé de la nécessité de traiter de bonne foi, et dont l'orgueil +avait plié devant la catastrophe, qui menaçait son maître, signa, le +26 janvier, l'ordre de livrer Mantoue à l'armée française. Ce qui eut +lieu le 17 février. A cette condition, l'armistice fut maintenu. +Pendant les négociations, le château de Vérone avait capitulé, et sa +garnison de 1700 hommes avait été prise. + +Cette campagne d'Italie donna la mesure de Brune, et le premier consul +ne l'employa plus dans des commandements importants. Ce général, qui +avait montré la plus brillante bravoure et beaucoup de décision à la +tête d'une brigade, ne paraissait pas fait pour commander en chef. + +Néanmoins les Français avaient toujours été victorieux dans cette +campagne, et toutes les places fortes d'Italie étaient entre leurs +mains. Ils étaient maîtres du Tyrol et des trois quarts de la +terre-ferme du territoire de Venise, puisque la ligne de démarcation +de l'armée française suivait la gauche de la Livenza, depuis Sally +jusqu'à la mer, la crête des montagnes entre la Piave et Zeliné, et +redescendait la Drave jusqu'à Lintz, où elle rencontrait la ligne de +l'armistice d'Allemagne. + + +§ XIII. + +Le général Miollis, qui était resté en Toscane, commandait un corps de +5 à 6,000 hommes de toutes armes; la majorité de ces troupes était des +troupes italiennes. Les garnisons qu'il était obligé de laisser à +Livourne, à Lucques, au château de Florence, et sur divers autres +points, ne lui laissaient de disponible qu'un corps de 3,500 à 4,000 +hommes. Le général de Damas, avec une force de 16,000 hommes, dont +8,000 Napolitains, était venu prendre position sur les confins de la +Toscane, après avoir traversé les états du pape. Il devait combiner +ses opérations dans la Romagne et le Ferrarois, avec des troupes +d'insurgés, chassés de Toscane par la garde nationale de Bologne, et +par une colonne mobile qu'avait envoyée le général Brune, sur la +droite du Pô. La retraite de l'armée autrichienne qui, successivement, +avait été obligée de passer le Pô, le Mincio, l'Adige, la Brenta, +avait déconcerté tous les projets des ennemis sur la rive droite du +Pô. Le général Miollis, établi à Florence, maintenait le bon ordre +dans l'intérieur; et les batteries élevées à Livourne, tenaient en +respect les bâtiments anglais. Les Autrichiens, qui s'étaient montrés +en Toscane, s'étaient retirés, partie sur Venise pour en renforcer la +garnison, et partie sur Ancône. + +Le 14 janvier, le général Miollis, instruit qu'une division de 5 à +6,000 hommes du corps de Damas, s'était portée sur Sienne, dont elle +avait insurgé la population, sentit la nécessité de frapper un coup, +qui prévînt et arrêtât les insurrections prêtes à éclater sur +plusieurs autres points. Il profita de la faute que venait de +commettre le général de Damas, officier sans talent ni mérite +militaire, de détacher aussi loin de lui une partie de ses forces, et +marcha contre ce corps avec 3,000 hommes. Le général Miollis rencontra +les Napolitains et les insurgés en avant de Sienne, les culbuta +aussitôt sur cette ville, dont il força les portes à coups de canon et +de hache, et passa au fil de l'épée tout ce qu'il y rencontra les +armes à la main. Il fit poursuivre, plusieurs jours, les restes de ces +bandes, et les rejeta au-delà de la Toscane, dont il rétablit ainsi, +et maintint la tranquillité. + +Cependant de nouvelles forces étaient parties de Naples, pour venir +renforcer l'armée de M. de Damas. + +Le général Murat, commandant en chef la troisième armée de réserve, +qui venait de prendre la dénomination d'armée d'observation d'Italie, +et dont le quartier-général était à Genève, dans les premiers jours de +janvier, passa le Petit-Saint-Bernard, le mont Genèvre et le mont +Cénis, et arriva, le 13 janvier, à Milan. Cette armée continua sa +route sur Florence; elle était composée des divisions Tarreau et +Mathieu, et d'une division de cavalerie. Un des articles de la +convention de Trévise, portait que la place d'Ancône serait remise à +l'armée française. Le général Murat, en conséquence, eut ordre de +prendre possession de cette place, de chasser les troupes napolitaines +des états du pape, et de les menacer même dans l'intérieur du royaume +de Naples. Ce général, arrivé à Florence le 20 janvier, expédia le +général Paulet, avec une brigade de 3,000 hommes de toutes armes, pour +prendre possession d'Ancône et de ses forts. Ce dernier passa à +Cézenna, le 23 janvier, et le 27, il prit possession des forts et de +la ville d'Ancône. Cependant le premier consul avait ordonné qu'on +eût pour le pape les plus grands égards. Le général Murat avait même +écrit de Florence, le 24 janvier, au cardinal, premier ministre de +S. S., pour l'informer des intentions du premier consul, et de l'entrée +de l'armée d'observation dans les états du saint-père, afin d'occuper +Ancône, d'après la convention du 16, et de rendre à sa Sainteté le +libre gouvernement de ses états, en obligeant les Napolitains à +évacuer le château Saint-Ange et le territoire de Rome. Il prévint +aussi le cardinal, qu'il avait ordre de ne s'approcher de Rome, que +dans le cas où sa sainteté le jugerait nécessaire. + +Dès son arrivée en Toscane, le général français avait écrit à M. de +Damas, pour lui demander les motifs de son mouvement offensif en +Toscane, et lui signifier qu'il eût à évacuer sur-le-champ le +territoire romain. M. de Damas lui avait répondu de Viterbe, que les +opérations du corps sous ses ordres, avaient toujours dû se combiner +avec celles de l'armée de M. de Bellegarde; que, lorsque le général +Miollis avait attaqué son avant-garde, à Sienne, à vingt-six milles de +son corps d'armée, il allait se retirer sur Rome, imitant le mouvement +de l'armée autrichienne, sur la Brenta; mais que, puisqu'un armistice +avait été conclu avec les Autrichiens, les troupes qu'il commandait, +étant celles d'une cour alliée de l'empereur, se trouvaient aussi en +armistice avec les Français. + +Le général Murat lui répondit sur-le-champ, que l'armistice conclu +avec l'armée autrichienne, ne concernait en rien l'armée napolitaine; +qu'il était donc nécessaire qu'elle évacuât le château Saint-Ange et +les états du pape; que la considération du premier consul pour +l'empereur de Russie, pouvait seule protéger le roi de Naples; mais +que ni l'armistice, ni le cabinet de Vienne, ne pouvaient en rien le +protéger. En même temps, le général Murat mit sa petite armée en +mouvement. Les deux divisions d'infanterie furent dirigées, le 28 +janvier, par la route d'Arezzo, sur Foligno et Perruvio, où elles +arrivèrent le 4 février. Le général Paulet eut ordre de se rendre +d'Ancône, avec deux bataillons, à Foligno, en passant par Macerata et +Tolentino. Pendant ces mouvements, l'artillerie, qui se dirigeait sur +Florence, par le débouché de Pistoia, eut ordre de continuer sa route +par Bologne et Ancône. Ainsi le corps d'observation marchait sans son +artillerie; faute qui ne peut jamais être excusée, que lorsque les +chemins par où passe l'armée, sont absolument impraticables au canon. +Or, celui de Bologne à Florence n'est pas dans ce cas, les voitures +peuvent y passer. Aussitôt que l'armée napolitaine fut instruite de la +marche du corps d'observation, elle se replia en toute hâte sous les +murs de Rome. + +Le général Paulet, dès son arrivée à Ancône, y avait fait rétablir les +autorités et placer les couleurs du pape; ce qui excita la +reconnaissance de ce pontife, qui se hâta de faire écrire au général +Murat, par le cardinal Gonsalvi, le 31 janvier, pour lui exprimer _le +vif sentiment dont il était pénétré pour le premier consul; auquel_, +dit-il, _est attachée la tranquillité de la religion, ainsi que le +bonheur de l'Europe_. + +Le 9 février, l'armée française était placée sur la Neva, jusqu'à son +embouchure dans le Tibre, et jusqu'aux confins des états du roi de +Naples. + +Enfin, après quelques pourparlers, le général Murat consentit, par +égard pour la Russie, à signer, le 18 février, à Foligno, un armistice +de trente jours, entre son corps d'armée et les troupes napolitaines. +D'après cet armistice, elles durent évacuer Rome et les états du pape. +Le premier mars, à la suite de l'arrivée à Naples du colonel Beaumont, +aide-de-camp du général Murat, l'embargo fut mis sur tous les +bâtiments anglais, qui se trouvaient dans les ports de ce royaume. +Tous les Anglais en furent expulsés, et l'armée napolitaine rentra sur +son territoire. Le 28 mars suivant, un traité de paix fut signé à +Florence, entre la république française et la cour de Naples, par le +citoyen Alquier et le chevalier Micheroux. D'après l'un des articles, +un corps français pouvait, sur la demande du roi de Naples, être mis à +sa disposition, pour garantir ce royaume des attaques des Anglais et +des Turcs. En vertu de ce même article, le général Soult fut envoyé, +le 2 avril, avec un corps de 10 à 12,000 hommes, pour occuper Otrante, +Brandisi, Tarente, et tout le bout de la presqu'île, afin d'établir +des communications plus faciles avec l'armée d'Égypte. Ce corps arriva +à sa destination vers le 25 avril. Dans le courant de ce mois, la +Toscane fut remise au roi d'Étrurie, conformément au traité de +Lunéville, et à celui conclu entre la France et l'Espagne. Cependant +les Anglais occupaient encore l'île d'Elbe. Le premier mai, le colonel +Marietty, parti de Bastia avec 600 hommes, débarqua près de Marciana, +dans cette île, pour en prendre possession, d'après le traité conclu +avec le roi de Naples. Le lendemain, il entra à Porto-Longone, après +avoir chassé un rassemblement considérable de paysans insurgés, +d'Anglais et de déserteurs. Il fut joint dans cette place, le même +jour, par le général de division Tharreau, qui s'était embarqué à +Piombino avec un bataillon français et 300 Polonais. Ces troupes +réunies, marchèrent aussitôt pour cerner Porto-Ferrajo, qui fut sommé +de se rendre. Ainsi toute la partie de l'île cédée par le traité de +Florence, fut remise au pouvoir des Français. + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + +NEUTRES. + + +Du droit des gens, observé par les puissances dans la guerre de terre; +et du droit des gens, observé par elles dans la guerre de mer.--Des +Principes du droit maritime des puissances neutres.--De la neutralité +armée de 1780, dont les principes, qui étaient ceux de la France, de +l'Espagne, de la Hollande, de la Russie, de la Prusse, du Danemarck, +de la Suède, étaient en opposition avec les prétentions de +l'Angleterre à cette époque.--Nouvelles prétentions de l'Angleterre, +mises en avant, pour la première fois et successivement, dans le cours +de la guerre de la révolution, depuis 1793 jusqu'en 1800. L'Amérique +reconnaît ces prétentions; discussions qui en résultent avec la +France.--Opposition à ces prétentions de la part de la Russie, de la +Suède, du Danemarck, de la Prusse. Évènements qui s'ensuivent. +Convention de Copenhague, où, malgré la présence d'une flotte anglaise +supérieure, le Danemarck ne reconnaît aucune des prétentions de +l'Angleterre. Leur discussion est ajournée.--Traité de Paris entre la +république française et les États-Unis d'Amérique, qui termine les +différends survenus entre les deux puissances, par suite de l'adhésion +des Américains aux prétentions des Anglais. La France et l'Amérique +proclament solennellement les principes du droit maritime des +neutres.--Causes qui indisposent l'empereur Paul Ier contre +l'Angleterre.--La Russie, le Danemarck, la Suède, la Prusse, +proclament les principes reconnus par le traité du 30 septembre entre +la France et l'Amérique. Convention, dite neutralité armée, signée le +16 décembre 1800.--Guerre entre l'Angleterre d'un côté, la Russie, le +Danemarck, la Suède et la Prusse de l'autre. Ce qui constate qu'à +cette époque ces puissances, non plus que la France, la Hollande, +l'Amérique et l'Espagne ne reconnaissaient aucune des prétentions de +l'Angleterre.--Bataille de Copenhague, le 2 avril 1801.--Assassinat de +l'empereur, Paul Ier.--La Russie, la Suède, le Danemarck, se désistent +des principes de la neutralité armée. Nouveaux principes des droits +des neutres reconnus par ces puissances. Traité du 17 juin 1801, signé +par lord St-Helens. Ces nouveaux droits n'engagent que les puissances +qui les ont reconnus par ledit traité. + + +§ Ier. + +Le droit des gens, dans les siècles de barbarie, était le même sur +terre que sur mer. Les individus des nations ennemies étaient faits +prisonniers, soit qu'ils eussent été pris les armes à la main, soit +qu'ils fussent de simples habitants; et ils ne sortaient d'esclavage +qu'en payant une rançon. Les propriétés mobilières, et même foncières, +étaient confisquées, en tout ou en partie. La civilisation s'est fait +sentir rapidement et a entièrement changé le droit des gens dans la +guerre de terre, sans avoir eu le même effet dans celle de mer. De +sorte que, comme s'il y avait deux raisons et deux justices, les +choses sont réglées par deux droits différents. Le droit des gens, +dans la guerre de terre, n'entraîne plus le dépouillement des +particuliers, ni un changement dans l'état des personnes. La guerre +n'a action que sur le gouvernement. Ainsi les propriétés ne changent +pas de mains, les magasins de marchandises restent intacts, les +personnes restent libres. Sont seulement considérés comme prisonniers +de guerre, les individus pris les armes à la main, et faisant partie +de corps militaires. Ce changement a beaucoup diminué les maux de la +guerre. Il a rendu la conquête d'une nation plus facile, la guerre +moins sanglante et moins désastreuse. Une province conquise prête +serment, et, si le vainqueur l'exige, donne des ôtages, rend les +armes; les contributions se perçoivent au profit du vainqueur, qui, +s'il le juge nécessaire, établit une contribution extraordinaire, soit +pour pourvoir à l'entretien de son armée, soit pour s'indemniser +lui-même des dépenses que lui a causées la guerre. Mais cette +contribution n'a aucun rapport avec la valeur des marchandises en +magasin; c'est seulement une augmentation proportionnelle plus ou +moins forte de la contribution ordinaire. Rarement cette contribution +équivaut à une année de celles que perçoit le prince, et elle est +imposée sur l'universalité de l'état; de sorte qu'elle n'entraîne +jamais la ruine d'aucun particulier. + +Le droit des gens qui régit la guerre maritime, est resté dans toute +sa barbarie; les propriétés des particuliers sont confisquées; les +individus non combattants sont faits prisonniers. Lorsque deux nations +sont en guerre, tous les bâtiments de l'une ou de l'autre, naviguant +sur les mers, ou existant dans les ports, sont susceptibles d'être +confisqués, et les individus à bord de ces bâtiments, sont faits +prisonniers de guerre. Ainsi, par une contradiction évidente, un +bâtiment anglais (dans l'hypothèse d'une guerre entre la France et +l'Angleterre), qui se trouvera dans le port de Nantes, par exemple, au +moment de la déclaration de guerre, sera confisqué; les hommes à bord +seront prisonniers de guerre, quoique non combattants et simples +citoyens; tandis qu'un magasin de marchandises anglaises, appartenant +à des Anglais existants dans la même ville, ne sera ni séquestré ni +confisqué, et que les négociants anglais voyageant en France ne seront +point prisonniers de guerre, et recevront leur itinéraire et les +passe-ports nécessaires pour quitter le territoire. Un bâtiment +anglais, naviguant et saisi par un vaisseau français, sera confisqué, +quoique sa cargaison appartienne à des particuliers; les individus +trouvés à bord de ce bâtiment, seront prisonniers de guerre, quoique +non combattants; et un convoi de cent charrettes de marchandises, +appartenant à des Anglais, et traversant la France, au moment de la +rupture entre les deux puissances, ne sera pas saisi. + +Dans la guerre de terre, les propriétés même territoriales que +possèdent des sujets étrangers, ne sont point soumises à confiscation; +elles le sont tout au plus au séquestre. Les lois qui régissent la +guerre de terre, sont donc plus conformes à la civilisation et au +bien-être des particuliers; et il est à desirer qu'un temps vienne, où +les mêmes idées libérales s'étendent sur la guerre de mer, et que les +armées navales de deux puissances puissent se battre, sans donner lieu +à la confiscation des navires marchands, et sans faire constituer +prisonniers de guerre les simples matelots du commerce ou les +passagers non militaires. Le commerce se ferait alors, sur mer, entre +les nations belligérantes, comme il se fait, sur terre, au milieu des +batailles que se livrent les armées. + + +§ II. + +La mer est le domaine de toutes les nations; elle s'étend sur les +trois quarts du globe, et établit un lien entre les divers peuples. Un +bâtiment chargé de marchandises, naviguant sur les mers, est soumis +aux lois civiles et criminelles de son souverain, comme s'il était +dans l'intérieur de ses états. Un bâtiment, qui navigue, peut être +considéré comme une colonie flottante, dans ce sens que toutes les +nations sont également souveraines sur les mers. Si les navires de +commerce des puissances en guerre pouvaient naviguer librement, il +n'y aurait, à plus forte raison, aucune enquête à exercer sur les +neutres. Mais, comme il est passé en principe, que les bâtiments de +commerce des puissances belligérantes sont susceptibles d'être +confisqués, il a dû en résulter le droit, pour tous les bâtiments de +guerre belligérants, de s'assurer du pavillon du bâtiment neutre +qu'ils rencontrent; car, s'il était ennemi, ils auraient le droit de +le confisquer. De là, le droit de visite, que toutes les puissances +ont reconnu par les divers traités; de là, pour les bâtiments +belligérants, celui d'envoyer leurs chaloupes à bord des bâtiments +neutres de commerce, pour demander à voir leurs papiers et s'assurer +ainsi de leur pavillon. Tous les traités ont voulu que ce droit +s'exerçât avec tous les égards possibles, que le bâtiment armé se tînt +hors de la portée de canon, et que deux ou trois hommes seulement, +pussent débarquer sur le navire visité, afin que rien n'eût l'air de +la force et de la violence. Il a été reconnu qu'un bâtiment appartient +à la puissance dont il porte le pavillon, lorsqu'il est muni de +passe-ports et d'expéditions en règle, et lorsque le capitaine et la +moitié de l'équipage sont des nationaux. Toutes les puissances se +sont engagées, par les divers traités, à défendre à leurs sujets +neutres, de faire, avec les puissances en guerre, le commerce de +contrebande; et elles ont désigné, sous ce nom, le commerce des +munitions de guerre, telles que poudre, boulets, bombes, fusils, +selles, brides, cuirasses, etc. Tout bâtiment ayant de ces objets à +bord, est censé avoir transgressé les ordres de son souverain, puisque +ce dernier s'est engagé à défendre ce commerce à ses sujets; et ces +objets de contrebande sont confisqués. + +La visite faite par les bâtiments croiseurs, ne fut donc plus une +simple visite pour s'assurer du pavillon; et le croiseur exerça, au +nom même du souverain dont le pavillon couvrait le bâtiment visité, un +nouveau droit de visite, pour s'assurer si ce bâtiment ne contenait +pas des effets de contrebande. Les hommes de la nation ennemie, mais +seulement les hommes de guerre, furent assimilés aux objets de +contrebande. Ainsi cette inspection ne fut pas une dérogation au +principe, que le pavillon couvre la marchandise. + +Bientôt il s'offrit un troisième cas. Des bâtiments neutres se +présentèrent pour entrer dans des places assiégées, et qui étaient +bloquées par des escadres ennemies. Ces bâtiments neutres ne +portaient pas de munitions de guerre, mais des vivres, des bois, des +vins et d'autres marchandises, qui pouvaient être utiles à la place +assiégée et prolonger sa défense. Après de longues discussions entre +les puissances, elles sont convenues, par divers traités, que dans le +cas où une place serait réellement bloquée, de manière qu'il y eût +danger évident, pour un bâtiment, de tenter d'y entrer, le commandant +du blocus pourrait interdire au bâtiment neutre l'entrée dans cette +place, et le confisquer, si, malgré cette défense, il employait la +force ou la ruse pour s'y introduire. + +Ainsi les lois maritimes sont basées sur ces principes: 1º Le pavillon +couvre la marchandise. 2º Un bâtiment neutre peut être visité par un +bâtiment belligérant, pour s'assurer de son pavillon et de son +chargement, dans ce sens qu'il n'a pas de contrebande. 3º La +contrebande est restreinte aux munitions de guerre. 4º Des bâtiments +neutres peuvent être empêchés d'entrer dans une place, si elle est +assiégée, pourvu que le blocus soit réel, et qu'il y ait danger +évident, en y entrant. Ces principes forment le droit maritime des +neutres, parce que les différents gouvernements se sont librement et +par des traités, engagés à les observer et à les faire observer par +leurs sujets. Les diverses puissances maritimes, la Hollande, le +Portugal, l'Espagne, la France, l'Angleterre, la Suède, le Danemarck +et la Russie, ont, à plusieurs époques et successivement, contracté +l'une avec l'autre, ces engagements, qui ont été proclamés aux traités +généraux de pacification, tels que ceux de Westphalie, en 1646, et +d'Utrecht, en 1712. + + +§ III. + +L'Angleterre, dans la guerre d'Amérique, en 1778, prétendit, 1º que +les marchandises propres à construire les vaisseaux, telles que bois, +chanvre, goudron, etc., étaient de contrebande; 2º qu'un bâtiment +neutre avait bien le droit d'aller d'un port ami dans un port ennemi, +mais qu'il ne pouvait pas trafiquer d'un port ennemi à un port ennemi; +3º que les bâtiments neutres ne pouvaient pas naviguer de la colonie à +la métropole ennemie; 4º que les puissances neutres n'avaient pas le +droit de faire convoyer, par des bâtiments de guerre, leurs bâtiments +de commerce, ou que, dans ce cas, ils n'étaient pas affranchis de la +visite. + +Aucune puissance indépendante ne voulut reconnaître ces injustes +prétentions. En effet la mer étant le domaine de toutes les nations, +aucune n'a le droit de régler la législation de ce qui s'y passe. Si +les visites sont permises sur un bâtiment qui arbore un pavillon +neutre, c'est parce que le souverain l'a permis lui-même, par ses +traités. Si les marchandises de guerre sont contrebande, c'est parce +que les traités l'ont réglé ainsi. Si les puissances belligérantes +peuvent les saisir, c'est parce que le souverain, dont le pavillon est +arboré sur le bâtiment neutre, s'est lui-même engagé à ne point +autoriser ce genre de commerce. Mais vous ne pouvez pas étendre la +liste des objets de contrebande à votre volonté, disait-on aux +Anglais; et aucune puissance neutre ne s'est engagée à défendre le +commerce des munitions navales, telles que bois, chanvre, goudron, +etc. + +Quant à la deuxième prétention, elle est contraire, ajoutait-on, à +l'usage reçu. Vous ne devez vous ingérer dans les opérations de +commerce des neutres, que pour vous assurer du pavillon, et qu'il n'y +a pas de contrebande. Vous n'avez pas le droit de savoir ce que fait +un bâtiment neutre, puisqu'en pleine mer ce bâtiment est chez lui, et, +en droit, hors de votre puissance. Il n'est pas couvert par les +batteries de son pays, mais il l'est par la puissance morale de son +souverain. + +La troisième prétention n'est pas plus fondée. L'état de guerre ne +peut avoir aucune influence sur les neutres; ils doivent donc faire +en guerre, ce qu'ils peuvent faire pendant la paix. Or, dans de +l'état de paix, vous n'avez pas le droit d'empêcher, et vous ne +trouveriez pas mauvais qu'ils fissent le commerce des colonies avec la +métropole. Si les bâtiments étrangers sont empêchés de faire ce +commerce, ils ne le sont pas d'après le droit des gens, mais par une +loi municipale; et, toutes les fois qu'une puissance a voulu permettre +à des étrangers le commerce de ses colonies, personne n'a eu le droit +de s'y opposer. + +Quant à la quatrième prétention, on répondait que, comme le droit de +visite n'existait que pour s'assurer du pavillon et de la contrebande, +un bâtiment armé, commissionné par le souverain, constatait bien mieux +le pavillon et la cargaison des bâtiments marchands de son convoi, +ainsi que les réglements relatifs à la contrebande, arrêtés par son +maître, que ne le faisait la visite des papiers d'un navire marchand; +qu'il résulterait de la prétention dont il s'agit qu'un convoi, +escorté par une flotte de huit ou dix vaisseaux de 74, d'une puissance +neutre, serait soumis à la visite d'un brick ou d'un corsaire d'une +puissance belligérante. + +Lors de la guerre d'Amérique (1778), M. de Castries, ministre de la +marine de France, fit adopter un réglement relatif au commerce des +neutres. Ce réglement fut dressé, d'après l'esprit du traité +d'Utrecht et des droits des neutres. On y proclama les quatre +principes ci-dessus énoncés, et on y déclara qu'il aurait son +exécution pendant six mois, après lesquels il cesserait d'avoir lieu +envers les nations neutres qui n'auraient pas fait reconnaître leurs +droits par l'Angleterre. + +Cette conduite était juste et politique; elle satisfit toutes les +puissances neutres, et jeta un nouveau jour sur cette question. Les +Hollandais, qui faisaient alors le plus grand commerce, chicanés par +les croiseurs anglais et les décisions de l'amirauté de Londres, +firent escorter leurs convois par des bâtiments de guerre. +L'Angleterre avança cet étrange principe, que les neutres ne pouvaient +escorter leurs convois marchands, ou que du moins, cela ne pouvait les +dispenser d'être visités. Un convoi, escorté par plusieurs bâtiments +de guerre hollandais, fut attaqué, pris, et conduit dans les ports +anglais. Cet évènement remplit la Hollande d'indignation; et peu de +temps après, elle se joignit à la France et à l'Espagne, et déclara la +guerre à l'Angleterre. + +Catherine, impératrice de Russie, prit fait et cause dans ces grandes +questions. La dignité de son pavillon, l'intérêt de son empire, dont +le commerce consistait principalement en marchandises propres à des +constructions navales, lui firent prendre la résolution de se +constituer, avec la Suède et le Danemark, en neutralité armée. Ces +puissances déclarèrent qu'elles feraient la guerre à la puissance +belligérante qui violerait ces principes: 1º que le pavillon couvre la +marchandise (la contrebande exceptée); 2º que la visite d'un bâtiment +neutre par un bâtiment de guerre, doit se faire avec tous les égards +possibles; 3º que les munitions de guerre, canons, poudre, boulets, +etc., seulement, sont objets de contrebande; 4º que chaque puissance a +le droit de convoyer les bâtiments marchands, et que, dans ce cas, la +déclaration du commandant du bâtiment de guerre, est suffisante, pour +justifier le pavillon et la cargaison des bâtiments convoyés; 5º +enfin, qu'un port n'est bloqué par une escadre, que lorsqu'il y a +danger évident d'y entrer, mais qu'un bâtiment neutre ne pourrait être +empêché d'entrer dans un port précédemment bloqué par une force, qui +ne serait plus présente devant le port, au moment où le bâtiment se +présenterait, quelle que fût la cause de l'éloignement de la force qui +bloquait, soit qu'elle provînt des vents ou du besoin de se +réapprovisionner. + +Cette neutralité du Nord fut signifiée aux puissances belligérantes, +le 15 août 1780. La France et l'Espagne, dont elle consacrait les +principes, s'empressèrent d'y adhérer. L'Angleterre seule témoigna son +extrême déplaisir; mais, n'osant pas braver la nouvelle confédération, +elle se contenta de se relâcher, dans l'exécution, de toutes ses +prétentions, et ne donna lieu à aucune plainte de la part des +puissances neutres confédérées. Ainsi, par cette non-mise à exécution +de ses principes, elle y renonça réellement. Quinze mois après, la +paix de 1783 mit fin à la guerre maritime. + + +§ IV. + +La guerre entre la France et l'Angleterre commença en 1793. +L'Angleterre devint bientôt l'ame de la première coalition. Dans le +temps que les armées autrichiennes, prussiennes, espagnoles et +piémontaises envahissaient nos frontières, elle employait tous les +moyens pour arriver à la ruine de nos colonies. La prise de Toulon, où +notre escadre fut brûlée, le soulèvement des provinces de l'Ouest, où +périt un si grand nombre de marins, anéantirent notre marine. +L'Angleterre alors ne mit plus de bornes à son ambition. Désormais, +prépondérante sur mer et sans rivale, elle crut le moment arrivé où +elle pourrait, sans danger, proclamer l'asservissement des mers. Elle +reprit les prétentions auxquelles elle avait tacitement renoncé dans +la guerre de 1780, savoir: 1º que les marchandises propres à la +construction des vaisseaux, sont de contrebande; 2º que les neutres +n'ont pas le droit de faire convoyer leurs bâtiments de commerce; ou +du moins que la déclaration du commandant de l'escorte n'ôte pas le +droit de visite; 3º qu'une place est bloquée, non-seulement par la +présence d'une escadre, mais même lorsque l'escadre est éloignée de +devant le port, par les tempêtes ou par le besoin de faire de l'eau, +etc. Elle alla plus loin, et mit en avant ces trois nouvelles +prétentions: 1º que le pavillon ne couvre pas la marchandise, que la +marchandise et la propriété ennemies sont confiscables sur un bâtiment +neutre; 2º qu'un bâtiment neutre n'a pas le droit de faire le commerce +de la colonie avec la métropole; 3º qu'un bâtiment neutre peut bien +entrer dans un port ennemi, mais non pas aller d'un port ennemi à un +port ennemi. + +Le gouvernement d'Amérique voyant la puissance maritime de la France +anéantie, et craignant pour lui l'influence du parti français qui se +composait des hommes les plus exagérés, jugea nécessaire à sa +conservation, de se rapprocher de l'Angleterre, et reconnut tout ce +que cette puissance voulut lui prescrire, pour nuire et gêner le +commerce français. + +Les altercations entre la France et les États-Unis furent vives. Les +envoyés de la république française, Genet, Adet, Fauchet, réclamèrent +fortement l'exécution du traité de 1778; mais ils eurent peu de +succès. En conséquence, diverses mesures législatives, analogues à +celles des Américains, furent prises en France; diverses affaires de +mer eurent lieu, et les choses s'aigrirent à un tel point, que la +France était comme en guerre avec l'Amérique. Cependant la première de +ces deux nations sortit enfin triomphante de la lutte qui menaçait son +existence; l'ordre et un gouvernement régulier firent disparaître +l'anarchie. Les Américains éprouvèrent alors le besoin de se +rapprocher de la France. Le président lui-même sentait toute la raison +qu'avait cette puissance, de réclamer contre le traité qu'il avait +conclu avec l'Angleterre; et au fond de son coeur, il rougissait d'un +acte que la force des circonstances l'avait seule porté à signer. MM. +Prinkeney, Marschal et Gerry, chargés des pleins pouvoirs du +gouvernement américain, arrivèrent à Paris à la fin de 1797. Tout +faisait espérer un prompt rapprochement entre les deux républiques: +mais la question restait tout entière indécise. Le traité de 1794 et +l'abandon des droits des neutres lésaient essentiellement les intérêts +de la France; et l'on ne pouvait espérer de faire revenir les +États-Unis à l'exécution du traité de 1778, à ce qu'ils devaient à la +France et à eux-mêmes, qu'en opérant un changement dans leur +organisation intérieure. + +Par suite des évènements de la révolution, le parti fédéraliste +l'avait emporté dans ce pays, mais le parti démocratique était +cependant le plus nombreux. Le directoire pensa lui donner plus de +force, en refusant de recevoir deux des plénipotentiaires américains, +parce qu'ils tenaient au parti fédéraliste, et en ne reconnaissant que +le troisième, qui était du parti opposé. Il déclara d'ailleurs ne +pouvoir entrer dans aucune négociation, tant que l'Amérique n'aurait +pas fait réparation des griefs dont la république française avait à se +plaindre. Le 18 janvier 1798, il sollicita une loi des conseils, +portant que la neutralité d'un bâtiment ne se déterminerait pas par +son pavillon, mais par la nature de sa cargaison; et que tout bâtiment +chargé, en tout ou en partie, de marchandises anglaises, pourrait être +confisqué. La loi était juste envers l'Amérique, dans ce sens, qu'elle +n'était que la représaille du traité que cette puissance avait signé +avec l'Angleterre, en 1794; mais elle n'en était pas moins impolitique +et déplacée; elle était subversive de tous les droits des neutres. +C'était déclarer que le pavillon ne couvrait plus la marchandise, ou, +autrement, proclamer que les mers appartenaient au plus fort. C'était +agir dans le sens et conformément à l'intérêt de l'Angleterre, qui +vit, avec une secrète joie, la France elle-même proclamer ses +principes, et autoriser son usurpation. Sans doute les Américains +n'étaient plus que les facteurs de l'Angleterre; mais des lois +municipales, réglementaires du commerce en France avec les Américains, +auraient détruit un ordre de choses contraire aux intérêts de la +France; la république aurait pu déclarer tout au plus, que les +marchandises anglaises seraient marchandises de contrebande, pour les +pavillons qui auraient reconnu les nouvelles prétentions de +l'Angleterre. Le résultat de cette loi fut désastreux pour les +Américains. Les corsaires français firent de nombreuses prises; et aux +termes de la loi, toutes étaient bonnes. Car il suffisait qu'un navire +américain eût quelques tonneaux de marchandises anglaises à son bord, +pour que toute la cargaison fût confiscable. Dans le même temps, comme +s'il n'y avait pas déja assez de cause d'irritation et de désunion +entre les deux pays, le directoire fit demander aux envoyés américains +un emprunt de quarante-huit millions de francs; se fondant sur celui +que les États-Unis avaient fait autrefois à la France, pour se +soustraire au joug de l'Angleterre. Les agents d'intrigues dont le +ministère des relations extérieures était rempli à cette époque, +insinuèrent qu'on se désisterait de l'emprunt pour une somme de douze +cent mille francs, qui devait se partager entre le directeur B..... et +le ministre T.......... + +Ces nouvelles arrivèrent en Amérique dans le mois de mars; le +président en informa la chambre, le 4 avril. Tous les esprits se +rallièrent autour de lui; on crut même l'indépendance de l'Amérique +menacée. Toutes les gazettes, toutes les nouvelles étaient pleines des +préparatifs qui se faisaient en France pour l'expédition d'Égypte; et +soit que le gouvernement américain craignît réellement une invasion, +soit qu'il feignît de le croire, pour donner plus de mouvement aux +esprits, et renforcer le parti fédéraliste, il fit proposer le +commandement de l'armée de défense au général Washington. Le 26 mai, +un acte du congrès autorisa le président à enjoindre aux commandants +des vaisseaux de guerre américains de s'emparer de tout vaisseau qui +serait trouvé près des côtes, et dont l'intention serait de commettre +des déprédations sur les navires appartenant à des citoyens des +États-Unis, et de reprendre ceux de ces vaisseaux, qui auraient été +capturés. Le 9 juin, un nouveau bill suspendit toutes les relations +commerciales avec la France. Le 25, un troisième bill déclara nuls les +traités de 1778 et la convention consulaire du 4 novembre 1788, +portant que les États-Unis sont _délivrés et exonérés des stipulations +desdits traités_. Ce bill fut motivé 1º sur ce que la république +française avait itérativement violé les traités conclus avec les +États-Unis, au grand détriment des citoyens de ce pays, en +confisquant, par exemple, des marchandises ennemies à bord des +bâtiments américains, tandis qu'il était convenu que le bâtiment +sauverait la cargaison; en équipant des corsaires contre les droits de +la neutralité, dans les ports de l'Union; en traitant les matelots +américains, trouvés à bord des navires ennemis, comme des pirates, +etc.; 2º sur ce que la France, malgré le désir des États-Unis +d'entamer une négociation amicale, et au lieu de réparer le dommage +causé par tant d'injustices, osait, d'un ton hautain, demander un +tribut, en forme de prêt ou autrement. Vers la fin du mois de +juillet, le dernier plénipotentiaire américain, M. de Gerry, qui était +resté jusque alors à Paris, partit pour l'Amérique. + +La France venait d'être humiliée; la deuxième coalition s'était +emparée de l'Italie, et avait attaqué la Hollande. Le gouvernement +français fit faire quelques démarches par son ministre en Hollande, M. +Pichon, près de l'envoyé américain, auprès de cette puissance. Des +ouvertures furent faites au président des États-Unis, M. Adams. +Celui-ci annonçant, à l'ouverture du congrès, les tentatives faites +par le gouvernement français, pour rouvrir les négociations, disait +que, bien que le desir du gouvernement des États-Unis fût de ne pas +rompre entièrement avec la France, il était cependant impossible d'y +envoyer de nouveaux plénipotentiaires sans dégrader la nation +américaine, jusqu'à ce que le gouvernement français eût donné les +assurances convenables, que le droit sacré des ambassadeurs serait +respecté. Il termina son discours, en recommandant de faire de grands +préparatifs pour la guerre. Mais la nation américaine était loin de +partager les opinions de M. Adams, sur la guerre avec la France. Le +président céda à l'opinion générale, et, le 25 février 1799, nomma +ministres plénipotentiaires, près la république française, pour +terminer tous les différents entre les deux puissances, MM. Ellsvorth, +Henry et Murray. Ils débarquèrent en France au commencement de 1800. + +La mort de Washington, qui eut lieu le 15 décembre 1799, fournit au +premier consul une occasion de faire connaître ses sentiments pour les +États-Unis d'Amérique. Il porta le deuil de ce grand citoyen, et le +fit porter à toute l'armée, par l'ordre du jour suivant, en date du 9 +février 1800: _Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre +la tyrannie; il a consolidé la liberté de sa patrie. Sa mémoire sera +toujours chère au peuple français, comme à tous les hommes libres des +deux mondes, et spécialement aux soldats français, qui, comme lui et +les soldats américains, se battent pour l'égalité, la liberté_. Le +premier consul ordonna en outre, que, pendant dix jours, des crêpes +noirs seraient suspendus à tous les drapeaux et guidons de la +république. + + +§ V. + +Le 9 février, une cérémonie eut lieu à Paris, au Champ de Mars. L'on y +porta en grande pompe les trophées conquis par l'armée d'Orient; on y +rendit un nouvel hommage au héros américain, dont M. de Fontanes +prononça l'oraison funèbre devant toutes les autorités civiles et +militaires de la capitale. Ces circonstances ne laissèrent plus aucun +doute dans l'esprit des envoyés des États-Unis, sur le succès de leur +négociation. + +Le traité de 1794, entre l'Angleterre et l'Amérique, avait été un vrai +triomphe pour l'Angleterre; mais il avait été désapprouvé par les +puissances neutres de l'Europe. En toute occasion, le Danemark, la +Suède, la Russie, proclamaient avec affectation, les principes de la +neutralité armée de 1780. + +Le 4 juillet 1798, la frégate suédoise la Troya, escortant un convoi, +fut rencontrée par une escadre anglaise, qui l'obligea de se rendre à +Margate avec les navires qu'elle accompagnait. Aussitôt que le roi de +Suède en fut informé, il donna ordre, au commandant du convoi, de se +rendre à sa destination. Mais quelque temps après, un deuxième convoi +sorti des ports de Suède, sous l'escorte d'une frégate (la Hulla +Fersen), commandée par M. de Cederstrom, éprouva le même sort que la +première. Le roi de Suède fit traduire devant un conseil de guerre les +deux officiers commandant les frégates d'escorte; M. de Cederstrom fut +condamné à mort. + +A la même époque, un vaisseau anglais s'empara d'un navire suédois, et +le conduisit à Elseneur; mais bientôt, bloqué dans ce port par +plusieurs frégates danoises, il fut obligé de rendre sa prise. Pendant +les deux années suivantes, les esprits s'aigrirent encore. La +destruction de l'escadre française à Aboukir, les malheurs de la +France dans la campagne de 1799, accrurent la superbe anglaise. A la +fin de décembre 1799, la frégate danoise la Hanfenen, capitaine Van +Dockum, escortait des bâtiments marchands de cette nation et entrait +dans le détroit, lorsqu'elle fut rencontrée par plusieurs frégates +anglaises. L'une d'elles envoya un canot, pour faire connaître au +capitaine danois qu'on allait visiter son convoi. Celui-ci répondit +que ce convoi était de sa nation, qu'il était sous son escorte, qu'il +en garantissait le pavillon et le chargement, et qu'il ne souffrirait +pas qu'on le visitât. Aussitôt un canot anglais, se dirigea sur un +navire du convoi, pour le visiter. La frégate danoise fit feu, blessa +un Anglais, et s'empara du canot; mais le capitaine Van Dockum le +relâcha sur la menace des anglais, de commencer aussitôt les +hostilités. Le convoi fut conduit à Gibraltar. + +Dans une note, par laquelle M. Merry, envoyé anglais à Copenhague, +demanda, le 10 avril 1800, le désaveu, l'excuse et la réparation +qu'était en droit d'attendre le gouvernement britannique; il dit: «Le +droit de visiter et d'examiner les vaisseaux marchands en pleine mer, +de quelque nation qu'ils soient, et quelle que soit leur cargaison ou +destination, le gouvernement britannique le regarde comme le droit +incontestable de toute nation en guerre; droit qui est fondé sur celui +des gens, et qui a été généralement admis et reconnu.» + +A cette note, M. Bernstorf, ministre de Danemark, répondit, que le +droit de faire visiter les bâtiments convoyés, n'avait été reconnu par +aucune puissance maritime indépendante, et qu'elles ne pourraient le +faire sans avilir leur propre pavillon; que le droit conventionnel de +visiter un bâtiment marchand neutre, avait été attribué aux puissances +belligérantes, seulement pour s'assurer de la sincérité du pavillon; +que cette vérité était bien mieux constatée, quand c'était un bâtiment +de guerre de la nation neutre qui le certifiait; que s'il en était +autrement, il s'ensuivrait que les plus grandes escadres, escortant un +convoi, seraient soumises à l'affront de le laisser visiter par un +brick, ou même par un corsaire. Il terminait en disant que le +capitaine danois, qui avait repoussé une violence, à laquelle il ne +devait pas s'attendre, n'avait fait que son devoir. + +La frégate danoise la Freya, escortant un convoi marchand, se trouva, +le 25 juillet 1800, à l'entrée de la Manche, en présence de quatre +frégates anglaises, sur les onze heures du matin. L'une d'elles envoya +à bord de la danoise, un officier, pour demander où elle allait, et +prévenir qu'il allait visiter le convoi. Le capitaine Krapp répondit +que son convoi était danois; il montra à l'officier anglais les +papiers et les certificats qui constataient sa mission, et fit +connaître qu'il s'opposerait à toute visite. Alors une frégate +anglaise se dirigea sur le convoi, qui reçut ordre de se rallier à la +Freya. En même temps, une autre frégate s'approcha de cette dernière, +et tira sur un bâtiment marchand. Le danois répondit à son feu, mais +de façon que le boulet passa par dessus la frégate anglaise. Sur les +huit heures, le commodore anglais arriva, avec son vaisseau, près de +la Freya, et réitéra la demande de visiter le convoi sans aucune +opposition. Sur le refus du capitaine Krapp, une chaloupe anglaise se +dirigea sur le marchand le plus voisin. Le danois donna ordre de tirer +sur la chaloupe; alors le commodore anglais, qui prenait en flanc la +Freya, lui envoya toute sa bordée. Cette dernière riposta, se battit +une heure contre les quatre frégates anglaises, et, perdant l'espoir +de vaincre des forces si supérieures, amena son pavillon. Elle avait +reçu trente boulets dans sa coque, et un grand nombre dans ses mats et +agrès. Elle fut conduite, avec le convoi, aux Dunes, où on la fit +mouiller à côté du vaisseau amiral. Les Anglais firent hisser, à bord +de la Freya, le pavillon danois, et y mirent une garde de soldats +anglais sans armes. + +Cependant les esprits étaient fort aigris. Le Danemark, la Suède, la +Russie armaient leurs escadres, et annonçaient hautement l'intention +de soutenir leurs droits par les armes. Lord Wilworth fut envoyé à +Copenhague, où il arriva le 11 juillet, avec les pouvoirs nécessaires +pour aviser à un moyen d'accommodement. Ce négociateur fut appuyé par +une flotte de vingt-cinq vaisseaux de ligne, sous les ordres de +l'amiral Dikinson, qui parut, le 19 août, devant le Sund. Tout était +en armes sur la côte de Danemark; on s'attendait à chaque instant au +commencement des hostilités. Mais les flottes alliées de la Suède et +de la Russie n'étaient pas prêtes. Ces puissances avaient espéré que +des menaces seraient suffisantes; comme elles n'avaient pas prévu une +attaque si subite, aucun traité n'avait été contracté entre elles à ce +sujet. Après de longues conférences, lord Wilworth et le comte de +Bernstorf signèrent une convention, le 31 août. Il y fut stipulé 1º +que le droit de visiter les bâtiments allant sans convoi, était +renvoyé à une discussion ultérieure; 2º que sa majesté danoise, pour +éviter les évènements pareils à celui de la frégate la Freya, se +dispenserait de convoyer aucun de ses bâtiments marchands, jusqu'à ce +que des explications ultérieures, sur cet objet, eussent pu effectuer +une convention définitive; 3º que la Freya et le convoi seraient +relâchés; que la frégate trouverait, dans les ports de sa majesté +britannique, tout ce dont elle aurait besoin pour se réparer, et ce, +suivant l'usage entre les puissances amies et alliées. + +On voit, que l'Angleterre et le Danemark cherchaient également à +gagner du temps. Par cette convention, faite sous le canon d'une +flotte anglaise supérieure, le Danemark échappa au danger imminent qui +le menaçait; il ne reconnut aucune des prétentions de l'Angleterre. +Seulement, il sacrifia son juste ressentiment et les réparations qu'il +était en droit de demander pour les outrages faits à son pavillon. + +Aussitôt que l'empereur de Russie, Paul Ier, fut informé de l'entrée +d'une flotte anglaise dans la Baltique, avec des intentions hostiles, +il fit mettre le séquestre sur tous les bâtiments anglais, qui se +trouvaient dans ses ports; il y en avait plusieurs centaines. Il fit +délivrer à tous les capitaines des navires, qui partaient des ports +russes, une déclaration, portant, que la visite de tout bâtiment russe +par un bâtiment anglais, serait considérée comme une déclaration de +guerre. + + +§ VI. + +Le premier consul nomma, pour traiter avec les ministres des +États-Unis, les conseillers d'état, Joseph Bonaparte, Roederer et +Fleurieu. Les conférences eurent lieu successivement à Paris et à +Morfontaine; on éprouva beaucoup de difficultés. Les deux républiques +avaient-elles été en guerre ou en paix? Ni l'une ni l'autre n'avait +fait de déclaration de guerre; mais le gouvernement américain avait, +par le bill du 7 juillet 1798, déclaré les États-Unis _exonérés_ des +droits que la France avait acquis par le traité du 6 février 1778. Les +envoyés ne voulaient pas revenir sur ce bill; cependant, on ne peut +perdre des droits acquis par des traités, que de deux manières, par +son propre consentement ou par l'effet de la guerre. Les Américains +demandaient à être indemnisés de toutes les pertes que leur avaient +fait éprouver les corsaires français, et, en dernier lieu, la loi du +18 janvier 1798. Ils convenaient que, de leur côté, ils +dédommageraient le commerce français de celles qu'il avait essuyées. +Mais la balance de ces indemnités était de beaucoup à l'avantage de +l'Amérique. Les plénipotentiaires français firent aux ministres +américains le dilemme suivant: «nous sommes en guerre ou en paix. Si +nous sommes en paix et que notre état actuel ne soit qu'un état de +mésintelligence, la France doit liquider tout le tort que ses +corsaires vous auront fait. Vous avez évidemment perdu plus que nous, +nous devons solder la différence. Mais alors les choses doivent être +établies comme elles étaient auparavant, et nous devons jouir de tous +les droits et priviléges dont nous jouissions en 1778. Si, au +contraire, nous sommes en état de guerre, vous n'avez pas droit +d'exiger des indemnités pour vos pertes, tout comme nous n'avons pas +le droit d'exiger les priviléges des traités que la guerre a rompus.» + +Les ministres américains se trouvèrent fort embarrassés. Après de +longues discussions, on adopta le mezzo-termine, de déclarer qu'une +convention ultérieure statuerait sur l'une ou l'autre de ces +situations. Cette difficulté une fois écartée, il ne restait plus qu'à +stipuler pour l'avenir, et l'on aborda franchement les principes des +droits des neutres. L'aigreur, qui existait entre les puissances du +Nord et l'Angleterre, les divers combats qui avaient déja eu lieu, +plusieurs causes qui avaient influé sur le caractère de l'empereur +Paul, la victoire de Marengo qui avait changé la face de l'Europe, +tout faisait sentir de quelle utilité, pour les affaires générales, +serait une déclaration claire et libérale des principes du droit +maritime. Il fut expressément reconnu dans le nouveau traité: 1º que +le pavillon couvre la marchandise; 2º que les objets de contrebande ne +doivent s'entendre que des munitions de guerre, canons, fusils, +poudre, boulets, cuirasses, selles, etc.; 3º que la visite, qui serait +faite d'un navire neutre, pour s'assurer de son pavillon et des objets +de contrebande, ne pourrait avoir lieu que hors de la portée de canon +du bâtiment de guerre visitant; que deux ou trois hommes, au plus, +monteraient à bord du neutre; que, dans aucun cas, on ne pourrait +obliger le navire neutre d'envoyer à bord du bâtiment visitant; que +chaque bâtiment serait porteur d'un certificat, qui justifierait de +son pavillon; que l'aspect seul de ce certificat serait suffisant; +qu'un bâtiment, qui porterait de la contrebande, ne serait soumis +qu'à la confiscation de cette contrebande; qu'aucun bâtiment convoyé +ne serait soumis à la visite; que la déclaration du commandant de +l'escorte du convoi suffirait; que le droit de blocus ne devait +s'appliquer qu'aux places réellement bloquées, où l'on ne peut entrer +sans un danger évident, et non à celles censées bloquées par des +croisières; que les propriétés ennemies étaient couvertes par le +pavillon neutre, tout comme les marchandises neutres, trouvées à bord +de bâtiments ennemis, suivaient le sort de ces bâtiments, excepté +toutefois pendant les deux premiers mois après la déclaration de +guerre; que les vaisseaux et corsaires des deux nations seraient +traités, dans les ports respectifs, comme ceux de la nation la plus +favorisée. + +Ce traité fut signé par les ministres plénipotentiaires des deux +puissances à Paris, le 30 septembre 1800. Le 3 octobre suivant, M. +Joseph Bonaparte, président de la commission chargée de la +négociation, donna une fête, dans sa terre de Morfontaine aux envoyés +américains: le premier consul y assista. Des emblêmes ingénieux, des +inscriptions heureuses rappelaient les principaux évènements de la +guerre de l'indépendance américaine, partout on voyait réunies les +armes des deux républiques. Pendant le dîner, le premier consul porta +le toast suivant: _Aux mânes des Français et des Américains morts sur +le champ de bataille pour l'indépendance du Nouveau-Monde_. Celui-ci +fut porté par le consul Cambacérès: _Au successeur de Washington_. Et +le consul Lebrun porta le sien ainsi: _A l'union de l'Amérique avec +les puissances du Nord, pour faire respecter la liberté des mers_. Le +lendemain, 4 octobre, les ministres américains prirent congé du +premier consul. On remarqua dans leurs discours les phrases suivantes: +Qu'ils espéraient que la convention signée le 30 septembre, serait la +base d'une amitié durable entre la France et l'Amérique, et que les +ministres américains n'omettraient rien pour concourir à ce but. Le +premier consul répondit que les différends, qui avaient existé, +étaient terminés; qu'il n'en devait pas plus rester de trace que de +démêlés de famille; que les principes libéraux, consacrés dans la +convention du 30 septembre, sur l'article de la navigation, devaient +être la base du rapprochement des deux républiques, comme ils +l'étaient de leurs intérêts; et qu'il devenait, dans les circonstances +présentes, plus important que jamais, pour les deux nations, d'y +adhérer. + +Le traité fut ratifié le 18 février 1801, par le président des +États-Unis, qui en supprima l'article 2, ainsi conçu: + +«Les ministres plénipotentiaires des deux partis ne pouvant, pour le +présent, s'accorder, relativement au traité d'alliance du 6 février +1778, au traité d'amitié et de commerce de la même date, et à la +convention en date du 4 novembre 1788; non plus que relativement aux +indemnités mutuellement dues ou réclamées, les parties négocieront +ultérieurement sur ces objets, dans un temps convenable, et jusqu'à ce +qu'elles se soient accordées sur ces points, lesdits traités et +convention n'auront point d'effet, et les relations des deux nations +seront réglées ainsi qu'il suit, etc.:» + +La suppression de cet article faisait cesser à la fois les priviléges, +qu'avait la France par le traité de 1778, et annulait les justes +réclamations que pouvait faire l'Amérique, pour des torts éprouvés en +temps de paix. C'était justement ce que le premier consul s'était +proposé, en établissant ces deux objets, l'un comme la balance de +l'autre. Sans cela, il eût été impossible de satisfaire le commerce +des États-Unis, et de lui faire oublier les pertes qu'il avait +éprouvées. La ratification que donna le premier consul, le 31 juillet +1801, portait que, bien entendu, la suppression de l'article 2 +annulait toute espèce de réclamation d'indemnités, etc. + +Il n'est pas d'usage de faire des modifications aux ratifications. +Rien n'est plus contraire au but de tout traité de paix, qui est de +rétablir la bonne harmonie. Les ratifications doivent toujours être +pures et simples; le traité doit y être transcrit, sans qu'il y soit +opéré de changements, afin d'éviter d'embrouiller les questions. Si +cet évènement avait pu être prévu, les plénipotentiaires auraient fait +deux copies, l'une avec l'article 2, et l'autre sans cet article: tout +alors aurait été suivant les règles. + + +§ VII. + +L'empereur Paul avait succédé à l'impératrice Catherine II. Ennemi +jusqu'au délire de la révolution française, ce que sa mère s'était +contentée de promettre, il l'avait effectué; il avait pris part à la +deuxième coalition. Le général Suwarow, à la tête de 60,000 Russes, +s'avança en Italie, tandis qu'une autre armée russe entrait en Suisse, +et qu'un corps de 15,000 hommes était mis par le czar, à la +disposition du duc d'Yorck, pour conquérir la Hollande. C'était tout +ce que l'empire russe avait de troupes disponibles. Vainqueur aux +batailles de Cassano, de la Trebbia, de Novi, Suwarow avait perdu la +moitié de son armée dans le Saint-Gothard et dans les différentes +vallées de la Suisse, après la bataille de Zurich, où Korsakow avait +été pris. Paul sentit alors toute l'imprudence de sa conduite; et, en +1800, Suwarow retourna en Russie, ramenant avec lui à peine le quart +de son armée. L'empereur Paul se plaignait amèrement d'avoir perdu +l'élite de ses troupes, qui n'avaient été secondées ni par les +Autrichiens, ni par les Anglais. Il reprochait au cabinet de Vienne de +s'être refusé, après la conquête du Piémont, à remettre, sur son +trône, le roi de Sardaigne; de n'être point animé d'idées grandes et +généreuses; mais de se laisser entièrement dominer par des vues de +calcul et d'intérêt. Il se plaignait aussi de ce que les Anglais, +maîtres de Malte, au lieu de rétablir l'ordre de Saint-Jean et de +restituer cette île aux chevaliers, se l'étaient appropriée. Le +premier consul ne négligeait rien pour faire fructifier ces germes de +mécontentement. Peu après la bataille de Marengo, il trouva le moyen +de flatter l'imagination vive et impétueuse du czar, en lui envoyant +l'épée que le pape Léon X avait donnée à l'Ile-Adam, comme un +témoignage de sa satisfaction, pour avoir défendu Rhodes contre les +infidèles. 8 à 10,000 soldats russes avaient été faits prisonniers en +Italie, à Zurich, en Hollande; le premier consul proposa leur échange +aux Anglais et aux Autrichiens. Les uns et les autres refusèrent: les +Autrichiens, parce qu'ils avaient encore beaucoup de leurs prisonniers +en France; et les Anglais, quoiqu'ils eussent un grand nombre de +prisonniers français, parce que, suivant eux, cette proposition était +contraire à leurs principes. Quoi! disait-on au cabinet de +Saint-James, vous refusez d'échanger même les Russes, qui ont été pris +en Hollande, en combattant dans vos propres rangs sous le duc d'Yorck? +Comment! disait-on au cabinet de Vienne, vous ne voulez pas rendre à +leur patrie ces hommes du Nord, à qui vous devez les victoires de la +Trebbia, de Novi, vos conquêtes en Italie, et qui ont laissé chez vous +une foule de français qu'ils ont faits prisonniers! Tant d'injustice +m'indigne, dit le premier consul. Eh bien! je les rendrai au czar sans +échange; il verra l'estime que je fais des braves. Les officiers +russes prisonniers reçurent sur le champ des épées, et les troupes de +cette nation furent réunies à Aix-la-Chapelle, où bientôt elles furent +habillées complètement à neuf, et armées de belles armes de nos +manufactures. Un général russe fut chargé de les organiser en +bataillons, en régiments. Ce coup retentit à la fois à Londres et à +Saint-Pétersbourg. Attaqué par tant de points différents, Paul +s'exalta, et porta tout le feu de son imagination, toute l'ardeur de +ses voeux vers la France. Il expédia un courrier au premier consul, +avec une lettre où il disait: «Citoyen premier consul, je ne vous +écris point pour entrer en discussion sur les droits de l'homme ou du +citoyen: chaque pays se gouverne comme il l'entend. Partout où je vois +à la tête d'un pays, un homme qui sait gouverner et se battre, mon +coeur se porte vers lui. Je vous écris pour vous faire connaître le +mécontentement que j'ai contre l'Angleterre, qui viole tous les droits +des nations, et qui n'est jamais guidée que par son égoïsme et son +intérêt. Je veux m'unir avec vous pour mettre un terme aux injustices +de ce gouvernement.» + +Au commencement de décembre 1800, le général Sprengporten finlandais, +qui avait passé au service de la Russie, et qui, de coeur, était +attaché à la France, arriva à Paris. Il portait des lettres de +l'empereur Paul, et était chargé de prendre le commandement des +prisonniers russes, et de les ramener dans leur patrie. Tous les +officiers de cette nation, qui retournaient en Russie, se louaient +sans cesse des bons traitements et des égards qu'ils avaient reçus en +France, surtout depuis l'arrivée du premier consul. Bientôt la +correspondance entre l'empereur Paul et ce dernier, devint +journalière; ils traitaient directement des plus grands intérêts et +des moyens d'humilier la puissance anglaise. Le général Sprengporten +n'était pas chargé de traiter de la paix, il n'en avait pas les +pouvoirs. Il n'était pas non plus ambassadeur; la paix n'existait pas. +C'était donc une mission extraordinaire: ce qui permit d'accorder, +sans conséquence, à ce général toutes les distinctions propres à +flatter le souverain qui l'avait envoyé. + + +§ VIII. + +L'expédition de l'amiral Dikinson et la convention préalable de +Copenhague, qui en avait été la suite, avaient déconcerté le projet +des trois puissances maritimes du nord, d'opposer une ligue à la +tyrannie des Anglais. Ceux-ci continuaient de violer tous les droits +des neutres; ils disaient que, puisqu'ils avaient pu attaquer, prendre +et conduire en Angleterre la frégate _la Freya_ avec son convoi, sans +que, malgré cet évènement, le Danemarck eût cessé d'être allié et ami +de l'Angleterre, la conduite de la croisière anglaise avait été +légitime; et que le Danemarck avait, par cela même, reconnu le +principe qu'il ne pouvait convoyer ses bâtiments. Néanmoins cette +dernière puissance était loin d'approuver l'insolence des prétentions +de l'Angleterre. Prise isolément et au dépourvu, elle avait cédé; mais +elle espérait qu'à la faveur des glaces, qui allaient fermer le Sund +et la Baltique, elle pourrait, agissant de concert avec la Suède et la +Russie, faire reconnaître les droits des puissances neutres. La Suède +était indignée de la conduite du cabinet de St.-James; et quant à la +Russie, nous avons déja fait connaître ses motifs de haine contre les +Anglais. Le traité du 30 septembre entre la France et l'Amérique, +venait de proclamer de nouveau les principes de l'indépendance des +mers; l'hiver était arrivé; le czar se déclara ouvertement pour ces +principes que, dès le 15 août, il avait proposé aux puissances du nord +de reconnaître. + +Le 17 novembre 1800, l'empereur Paul ordonna, par un ukase, que tous +les effets et marchandises anglaises, qui étaient arrêtées dans ses +états par suite de l'embargo qu'il avait mis sur les navires de cette +nation, fussent réunis en une masse, pour liquider tout ce qui serait +dû aux Russes par les Anglais. Il nomma une commission de négociants, +qu'il chargea de cette opération. Les équipages des bâtiments furent +considérés comme prisonniers de guerre, et envoyés dans l'intérieur de +l'empire. Enfin, le 16 décembre, une convention fut signée entre la +Russie, la Suède et le Danemarck, pour soutenir les droits de la +neutralité. Peu après, la Prusse y adhéra. Cette convention fut +appelée la quadruple alliance. Ses principales dispositions sont: +1º le pavillon couvre la marchandise; 2º tout bâtiment convoyé ne +peut être visité; 3º ne peuvent être considérés comme effets de +contrebande, que les munitions de guerre, telles que canons, etc.; +4º le droit de blocus ne peut être appliqué qu'à un port réellement +bloqué; 5º tout bâtiment neutre doit avoir son capitaine et la moitié +de son équipage de la nation, dont il porte le pavillon; 6º les +bâtiments de guerre de chacune des puissances contractantes +protégeront et convoyeront les bâtiments de commerce des deux autres; +7º une escadre combinée sera réunie dans la Baltique, pour assurer +l'exécution de cette convention. + +Le 17 décembre, le gouvernement anglais ordonna la course sur les +bâtiments russes; et le 14 janvier 1801, en représailles de la +convention du 16 décembre 1800, qu'il appellait attentatoire à ses +droits, il ordonna un embargo général sur tous les bâtiments +appartenant aux trois puissances, qui avaient signé la convention. + +Aussitôt qu'elle avait été ratifiée, l'empereur Paul avait expédié un +officier au premier consul, pour la lui faire connaître. Cet officier +lui fut présenté à la Malmaison, le 20 janvier 1801, et lui remit les +lettres de son souverain. Le même jour, parut un arrêté des consuls, +qui défendit la course sur les bâtiments russes. Il n'y fut pas +question des bâtiments danois et suédois, parce que la France était en +paix avec ces puissances. + +Le 12 février, la cour de Berlin fait connaître au gouvernement +anglais, qu'elle accède à la convention des puissances du nord. Elle +le somme de révoquer et de lever l'embargo mis, en Angleterre, sur les +bâtiments danois et suédois, en haine d'un principe général; +distinguant ce qui est relatif à ces deux puissances, de ce qui est +relatif à la Russie seule. + +Le ministre de Suède en Angleterre remet, le 4 mars, au cabinet +britannique, une note dans laquelle il donne connaissance du traité du +16 décembre 1800. Il s'étonne de l'assertion de l'Angleterre, que la +Suède et les puissances du nord veulent innover, tandis qu'elles ne +soutiennent que les droits établis et reconnus par toutes les +puissances dans les traités antérieurs, et notamment par l'Angleterre +elle-même, dans ceux de 1780, 1783 et 1794. Une convention pareille +lia la Suède et le Danemarck; l'Angleterre ne protesta pas, et même +resta spectatrice des préparatifs de guerre de ces puissances pour +soutenir ce traité. Elle ne prétendit pas alors que ce traité et ces +préparatifs fussent un acte d'hostilité; aujourd'hui elle se conduit +autrement; mais cette différence ne vient pas de ce que les puissances +ont ajouté à leurs demandes; elle n'est que la suite d'un principe +maritime que l'Angleterre a adopté et voudrait faire adopter dans la +présente guerre. Ainsi une puissance, qui s'est vantée d'avoir pris +les armes pour la liberté de l'Europe, médite aujourd'hui +l'asservissement des mers. + +S. M. suédoise récapitule les offenses impunies, que les commandants +des escadres anglaises se sont permises, même dans les ports de la +Suède, les visites inquisitoriales que les croiseurs anglais ont fait +subir aux navires suédois, l'arrestation des convois en 1798, +l'outrage fait au pavillon suédois devant Barcelonne, et le déni de +justice dont se sont rendus coupables les tribunaux anglais. S. M. +suédoise ne cherche pas à se venger, elle ne cherche qu'à assurer le +respect dû à son pavillon. Cependant, en représailles de l'embargo mis +par les Anglais, elle en a fait mettre un sur les navires de ceux-ci +dans ses ports. Elle le lèvera, lorsque le gouvernement anglais +donnera satisfaction sur l'arrestation des convois en 1798, sur +l'affaire devant Barcelonne, et enfin sur l'embargo du 14 janvier +1801. + +La teneur de la convention du 16 décembre, fait assez voir qu'il n'est +question, pour la Suède, que des droits des neutres, et qu'elle reste +étrangère à toute autre querelle. Le ministre danois termine en +demandant ses passe-ports. + +Lord Hawkersbury répondit à cette note, que S. M. britannique avait +proclamé plusieurs fois son droit invariable de défendre les principes +maritimes qu'une expérience de plusieurs années avait fait connaître +comme les meilleurs, pour garantir les droits des puissances +belligérantes. Rétablir les principes de 1780, est un acte d'hostilité +dans ce temps-ci. L'embargo sur les bâtiments suédois sera maintenu, +tant que S. M. suédoise continuera à faire partie d'une confédération +tendant à établir un systême de droits incompatible avec la dignité, +l'indépendance de la couronne d'Angleterre, les droits et l'intérêt de +ses peuples. L'on voit, par cette réponse de lord Hawkersbury, que le +droit que réclame l'Angleterre est postérieur au traité de 1780. Il +eût donc fallu qu'il citât les traités par lesquels, depuis cette +époque, les puissances ont reconnu les nouveaux principes de la +Grande-Bretagne sur les neutres. + + +§ IX. + +La guerre se trouvait ainsi déclarée entre l'Angleterre d'une part, la +Russie, la Suède, le Danemarck, de l'autre. Les glaces rendaient la +Baltique impraticable; des expéditions anglaises furent envoyées pour +s'emparer des colonies danoises et suédoises, dans les Indes +occidentales. Dans le courant de mars 1800, les îles de Ste.-Croix, +St.-Thomas, St.-Bartholomé, tombèrent sous la domination britannique. + +Le 29 mars, le prince de Hesse, commandant les troupes danoises, entra +dans Hambourg, afin d'intercepter l'Elbe au commerce anglais. Dans la +proclamation de ce général, le Danemarck se fonde sur la nécessité de +prendre tous les moyens qui peuvent nuire à l'Angleterre, et +l'obliger à respecter enfin les droits des nations, et surtout ceux +des neutres. + +De son côté, le cabinet de Berlin fit prendre possession du Hanovre, +et ferma ainsi aux Anglais les bouches de l'Ems et du Wézer. Le +général prussien, dans son manifeste, motive cette mesure sur les +outrages dont les Anglais abreuvent constamment les nations neutres, +sur les pertes qu'ils leur font supporter, enfin sur les nouveaux +droits maritimes que l'Angleterre prétend faire reconnaître. + +Une convention eut lieu, le 3 avril, entre la régence et les ministres +prussiens, par laquelle l'armée hanovrienne fut licenciée, et les +places livrées aux troupes prussiennes. La régence s'engageait, de +plus, à obéir aux autorités de cette nation. Ainsi le roi d'Angleterre +avait perdu ses états d'Hanovre; mais ce qui était d'une plus grande +conséquence pour lui, la Baltique, l'Elbe, le Wézer, l'Ems, lui +étaient fermés comme la Hollande, la France et l'Espagne. C'était un +coup terrible porté au commerce des Anglais, et dont les effets +étaient tels, que sa prorogation seule les eût obligés de renoncer à +leur systême. + +Cependant les puissances maritimes du nord armaient avec activité. 12 +vaisseaux de ligne russes étaient mouillés à Revel, 7 autres suédois +étaient prêts à Carlscrona; ce qui, joint à un pareil nombre de +vaisseaux danois, eût formé une flotte combinée de 22 à 24 vaisseaux +de ligne, qui aurait été successivement augmentée, les trois +puissances pouvant la porter jusqu'à 36 et 40 vaisseaux. + +Quelque grandes que fussent les forces navales de l'Angleterre, une +pareille flotte était respectable. L'Angleterre était obligée d'avoir +une escadre dans la Méditerranée, pour empêcher la France d'envoyer +des forces en Égypte, et pour protéger le commerce anglais. Le +désastre d'Aboukir était en partie réparé, et il y avait, en rade à +Toulon, une escadre de plusieurs vaisseaux. Les Anglais étaient +également forcés d'avoir une escadre devant Cadix, pour observer les +vaisseaux espagnols, et empêcher les divisions françaises de passer le +détroit. Une flotte française et espagnole était dans Brest. Il leur +fallait en outre une escadre devant le Texel; mais, au commencement +d'avril, les flottes russe, danoise et suédoise n'étaient pas encore +réunies, quoiqu'elles eussent pu l'être au commencement de mars. C'est +sur ce retard que le gouvernement anglais basa son plan d'opération +pour attaquer successivement les trois puissances maritimes de la +Baltique, en portant d'abord tous ses efforts sur le Danemarck, et +obligeant cette puissance à renoncer à la convention du 16 décembre +1800, et à recevoir les vaisseaux anglais dans ses ports. + + +§ X. + +Une flotte anglaise forte de 50 voiles, dont 17 vaisseaux de ligne, +sous le commandement des amiraux Parker et Nelson, partit d'Yarmouth +le 12 mars; elle avait 1000 hommes de troupes de débarquement. Le 15, +elle essuya une violente tempête, qui la dispersa. Un vaisseau de 74 +(l'Invincible) fut jeté sur un banc le Hammon-banc, et périt corps et +biens. Le 20 mars, elle fut signalée dans le Cattégat. Le même jour +une frégate conduisit à Elseneur le commissaire Vansittart, chargé, +conjointement avec M. Drumond, de remettre l'_ultimatum_ du +gouvernement anglais. Le 24, ils revinrent à bord de la flotte, et +donnèrent des nouvelles de tout ce qui se passait à Copenhague et dans +la Baltique. La flotte russe était encore à Revel, et celle suédoise à +Carlscrona. Les Anglais craignaient leur réunion. Le cabinet anglais +avait donné pour instructions à l'amiral Parker, de détacher le +Danemarck de l'alliance des deux puissances, en agissant par la +crainte ou par l'effet d'un bombardement. Le Danemarck ainsi +neutralisé, la flotte combinée se trouvait de beaucoup diminuée, et +les Anglais avaient l'entrée libre de la Baltique. Il paraît que le +conseil hésita sur la question de savoir s'il devait passer le Sund ou +le grand Belt. Le Sund, entre Cronembourg et la côte suédoise, a 2300 +toises; la plus grande profondeur est à 1500 toises des batteries +d'Elseneur et à 800 de la côte de Suède. Si donc les deux côtes +avaient été également armées, les vaisseaux anglais auraient été +obligés de passer à la distance de 1100 toises de ces batteries. A +Elseneur et à Cronembourg, on comptait plus de 100 pièces ou mortiers +en batterie. On conçoit les dommages qu'une escadre doit éprouver dans +un pareil passage, tant par la perte des mâts, vergues, que par les +accidents des bombes. D'un autre côté, le passage par les Belts était +très-difficile, et les officiers, opposés à ce projet, annonçaient que +l'escadre danoise pouvait alors sortir de Copenhague, pour aller se +joindre aux flottes française et hollandaise. + +Cependant, l'amiral Parker se décida pour ce passage, et le 26 mai, +toute la flotte fit voile pour le grand Belt. Mais quelques bâtiments +légers, qui éclairaient la flotte, ayant touché sur les roches, elle +revint le même jour à son ancrage. L'amiral prit alors la résolution +de passer par le Sund; et après s'être assuré des intentions qu'avait +le commandant de Cronembourg de défendre le passage, la flotte, +profitant d'un vent favorable, le 30, se dirigea dans le Sund. La +flottille de bombardes s'approcha d'Elseneur pour faire diversion, en +bombardant la ville et le château; mais bientôt la flotte s'étant +aperçue que les batteries de la Suède ne tiraient pas, appuya sur +cette côte, et passa le détroit, hors de la portée des batteries +danoises, qui firent pleuvoir une grêle de bombes et de boulets. Tous +les projectiles tombèrent à plus de 100 toises de la flotte, qui ne +perdit pas un seul homme. + +Les Suédois, pour se justifier de la déloyauté de leur conduite, ont +allégué que, pendant l'hiver, il n'avait pas été possible d'élever des +batteries, ni même d'augmenter celle de 6 canons qui existait; que +d'ailleurs, le Danemarck n'avait pas paru le desirer, dans la crainte +probablement que la Suède ne fît de nouveau valoir ses anciennes +prétentions, en voulant prendre la moitié du droit, que le Danemarck +perçoit sur tous les bâtiments qui passent le détroit. Leur nombre est +annuellement de 10 à 12,000; ce qui rapporte à cette puissance de 2 +millions 500 mille, à 3 millions. On voit combien ces raisons sont +futiles. Il ne fallait que peu de jours pour placer une centaine de +bouches à feu en batteries; et les préparatifs que l'Angleterre +faisait, depuis plusieurs mois, pour cette expédition, et en dernier +lieu, la station de plusieurs jours de la flotte dans le Cattégat, +avait donné à la Suède bien au-delà du temps qu'il lui fallait. + +Le même jour 30 mars, la flotte mouilla entre l'île de Huen et +Copenhague. Aussitôt les amiraux anglais et les principaux officiers +s'embarquèrent dans un schooner, pour reconnaître la position des +Danois. + +Lorsque l'on a passé le Sund, on n'est pas encore dans la Baltique. A +10 lieues d'Elseneur est Copenhague. Sur la droite de ce port, se +trouve l'île d'Amack, et à 2 lieues de cette île, en avant, est le +rocher de Saltholm. Il faut passer dans ce détroit, entre Saltholm et +Copenhague, pour entrer dans la Baltique. Cette passe est encore +divisée en 2 canaux, par un banc, appelé le Middle-Ground, qui est +situé vis à vis Copenhague; le canal royal est celui qui passe sous +les murs de cette ville. La passe entre l'île d'Amack et Saltholm, +n'est bonne que pour des vaisseaux de 74; ceux à 3 ponts la +franchissent difficilement, et sont même obligés de s'alléger d'une +partie de leur artillerie. Les Danois avaient placé leur ligne +d'embossage entre le banc et la ville, afin de s'opposer au mouillage +des bombardes et chaloupes canonnières, qui auraient pu passer +au-dessus du banc. Les Danois croyaient ainsi mettre Copenhague à +l'abri du bombardement. + +La nuit du 30 fut employée par les Anglais à sonder le banc; et le 31, +les amiraux montèrent sur une frégate, avec les officiers +d'artillerie, afin de reconnaître de nouveau la ligne ennemie et +l'emplacement pour le mouillage des bombardes. Il fut reconnu que, si +l'on pouvait détruire la ligne d'embossage, des bombardes pourraient +se placer pour bombarder le port et la ville; mais que, tant que la +ligne d'embossage existerait, cela serait impossible. La difficulté, +pour attaquer cette ligne, était très-grande. On en était séparé par +le banc de Middle-Ground, et le peu d'eau qui restait au-dessus de ce +banc, ne permettait pas aux vaisseaux de haut bord de le franchir. Il +n'y avait donc de possibilité qu'en le doublant et venant ensuite, en +le rasant par stribord, se placer entre lui et la ligne danoise, +opération fort hasardeuse. 1º Car, on ne connaissait pas bien le +gisement et la longueur du banc, et l'on n'avait que des pilotes +anglais qui n'avaient navigué dans ces mers qu'avec des bâtiments de +commerce. On sait d'ailleurs que les pilotes les plus habiles ne +peuvent se guider, en pareilles circonstances, que par les bouées; +mais les Danois, avec raison, les avaient ôtées, ou mal placées +exprès. 2º Les vaisseaux anglais, en doublant le banc, étaient exposés +à tout le feu des Danois, jusqu'à ce qu'ils eussent pris leur ligne de +bataille. 3º Chaque vaisseau désemparé serait un vaisseau perdu, parce +qu'il s'échouerait sur le banc, et cela sous le feu de la ligne et des +batteries danoises. + +Les personnes les plus prudentes croyaient qu'il ne fallait pas +entreprendre une attaque qui pouvait entraîner la ruine de la flotte. +Nelson pensa différemment, et fit adopter le projet d'attaquer la +ligne d'embossage et de s'emparer des batteries de la couronne, au +moyen de 900 hommes de troupes. Appuyé à ces îles, le bombardement de +Copenhague devenait facile, et le Danemarck pouvait être considéré +comme soumis. Le commandant en chef ayant approuvé cette attaque, +détacha, le 1er avril, Nelson avec 12 vaisseaux de ligne et toutes les +frégates et bombardes. Celui-ci mouilla le soir à Draco-Pointe, près +du banc, qui le séparait de la ligne ennemie, et si près d'elle, que +les mortiers de l'île d'Amack, qui tirèrent quelques coups, envoyèrent +leurs bombes au milieu de l'escadre mouillée. Le 2, les circonstances +du temps étant favorables, l'escadre anglaise doubla le banc, et le +rangeant à stribord, vint prendre la ligne entre lui et les Danois. Un +vaisseau anglais de 74 toucha, avant d'avoir doublé le banc, et 2 +autres s'échouèrent après l'avoir doublé. Ces 3 vaisseaux dans cette +position, étaient exposés au feu de la ligne ennemie, qui leur envoya +bon nombre de boulets. + +La ligne d'embossage des Danois était appuyée, à sa gauche, _aux +batteries de la couronne_, îles factices à 600 toises de Copenhague, +armées de 70 bouches à feu, et défendues par 1500 hommes d'élite; et +sa droite se prolongeait sur l'île d'Amack. Pour défendre l'entrée du +port, sur la gauche des trois couronnes, on avait placé 4 vaisseaux de +ligne, dont 2 entièrement armés et équipés. + +Le but de la ligne d'embossage étant de garantir le port et la ville +d'un bombardement, et de rester maître de toute la rade comprise entre +le Middle-Ground et la ville; cette ligne avait été placée le plus +près possible du banc. Sa droite était très en avant de l'île d'Amack; +la ligne entière avait plus de trois mille toises d'étendue, et était +formée par vingt bâtiments. C'étaient de vieux vaisseaux rasés, ne +portant que la moitié de leur artillerie, ou des frégates et autres +bâtiments, installés en batteries flottantes, portant une douzaine de +canons. Pour l'effet qu'elle devait produire, cette ligne était +suffisamment forte et parfaitement placée; aucune bombarde ou chaloupe +canonnière ne pouvait l'approcher. Pour les raisons ci-dessus +énoncées, les Danois ne craignaient pas d'être attaqués par les +vaisseaux de haut bord. Lors donc qu'ils virent la manoeuvre de +Nelson, et qu'ils prévirent ce qu'il allait entreprendre, leur +étonnement fut grand. Ils comprirent que leur ligne n'était pas assez +forte, et qu'il aurait fallu la former, non de carcasses de bâtiments, +mais au contraire des meilleurs vaisseaux de leur escadre; qu'elle +avait trop d'étendue, pour le nombre de bâtiments qui y étaient +employés; qu'enfin la droite n'était pas suffisamment appuyée; que +s'ils eussent rapproché cette ligne de Copenhague, elle n'eût eu que +15 à 1800 toises; qu'alors la droite aurait pu être soutenue par de +fortes batteries, élevées sur l'île d'Amack, qui auraient battu en +avant de la droite, et flanqué toute la ligne. Il est probable que, +dans ce cas, Nelson eût échoué dans son attaque; car il lui aurait été +impossible de passer entre la ligne et la terre, ainsi garnie de +canons. Mais il était trop tard, ces réflexions étaient inutiles, et +les Danois ne songèrent plus qu'à se défendre avec vigueur. Les +premiers succès qu'ils obtinrent, en voyant échouer 3 des plus forts +vaisseaux ennemis, leur permettaient de concevoir les plus hautes +espérances. Le manque de ces trois vaisseaux obligea Nelson, pour ne +point trop disséminer ses forces, à dégarnir son extrême droite. Dès +lors, le principal objet de son attaque, qui était la prise des trois +couronnes, se trouva abandonné. Aussitôt que Nelson eut doublé le +banc, il s'approcha jusqu'à 100 toises de la ligne d'embossage, et se +trouvant par 4 brasses d'eau, ses pilotes mouillèrent. La canonnade +était engagée avec une extrême vigueur; les Danois montrèrent la plus +grande intrépidité; mais les forces des Anglais étaient doubles en +canons. + +Une ligne d'embossage présente une force immobile contre une force +mobile: elle ne peut donc surmonter ce désavantage, qu'en tirant appui +des batteries de terre, surtout pour les flancs. Mais, ainsi qu'on l'a +dit plus haut, les Danois n'avaient pas flanqué leur droite. + +Les Anglais appuyèrent donc sur la droite et sur le centre, qui +n'étaient pas flanqués, en éteignirent le feu, et obligèrent cette +partie de la ligne d'amener, après une vive résistance de plus de 4 +heures. La gauche de la ligne, étant bien soutenue par les batteries +de la couronne, resta entière. Une division de frégates espérant, à +elle seule, remplacer les vaisseaux qui avaient dû attaquer ces +batteries, osa s'engager avec elles, comme si elle était soutenue par +le feu des vaisseaux. Mais elle souffrit considérablement, et, malgré +tous ses efforts, fut obligée de renoncer à cette entreprise, et de +s'éloigner. + +L'amiral Parker, qui était resté avec l'autre partie de la flotte +au-dehors du banc, voyant la vive résistance des Danois, comprit que +la plupart des bâtiments anglais seraient dégréés par suite d'un +combat aussi opiniâtre; qu'ils ne pourraient plus manoeuvrer, et +s'échoueraient tous sur le banc, ce qui eut lieu en partie. Il fit le +signal de cesser le combat, et de prendre une position en arrière; +mais cela même était très-difficile. Nelson aima mieux continuer +l'action. Il ne tarda pas à être convaincu de la sagesse du signal de +l'amiral, et il se décida enfin à lever l'ancre et à s'éloigner du +combat. Mais, voyant qu'une partie de la ligne danoise était réduite, +il eut l'idée, avant de prendre ce parti extrême, d'envoyer un +parlementaire proposer un arrangement. Il écrivit, à cet effet, une +lettre adressée aux braves frères des Anglais, les Danois, et conçue +en ces termes: «Le vice-amiral Nelson a ordre de ménager le Danemarck; +ainsi il ne doit résister plus long-temps. La ligne de défense, qui +couvrait ses rivages, a amené au pavillon anglais. Cessez donc le +feu, qu'il puisse prendre possession de ses prises, ou il les fera +sauter en l'air avec leurs équipages, qui les ont si noblement +défendues. Les braves Danois sont les frères et ne seront jamais les +ennemis des Anglais.» Le prince de Danemarck, qui était au bord de la +mer, reçut ce billet, et, pour avoir des éclaircissements à ce sujet, +il envoya l'adjudant-général Lindholm auprès de Nelson, avec qui il +conclut une suspension d'armes. Le feu cessa bientôt partout, et les +Danois blessés furent remis sur le rivage. Cette suspension avait à +peine eu lieu, que trois vaisseaux anglais, y compris celui que +montait Nelson, s'échouèrent sur le banc. Ils furent en perdition, et +ils n'auraient jamais pu s'en relever, si les batteries avaient +continué le feu. Ils durent donc leur salut à cet armistice. + +Cet évènement sauva l'escadre anglaise. Nelson se rendit, le 4 avril, +à terre. Il traversa la ville au milieu des cris et des menaces de +toute la populace; et, après plusieurs conférences avec le prince +régent, on signa la convention suivante: «Il y aura un armistice de 3 +mois et demi, entre les Anglais et le Danemarck; mais uniquement pour +la ville de Copenhague et le Sund. L'escadre anglaise, maîtresse +d'aller où elle voudra, est obligée de se tenir à la distance d'une +lieue des côtes du Danemarck, depuis sa capitale jusqu'au Sund. La +rupture de l'armistice devra être dénoncée quinze jours avant la +reprise des hostilités. Il y aura _statu quo_ parfait sous tous les +autres rapports, en sorte que rien n'empêche l'escadre de l'amiral +Parker de se porter vers quelque autre point des possessions danoises, +vers les côtes du Jutland, vers celles de la Norwège; que la flotte +anglaise qui doit être entrée dans l'Elbe, peut attaquer la forteresse +danoise de Glukstadt; que le Danemarck continue à occuper Hambourg et +Lubeck, etc. + +Les Anglais perdirent, dans cette bataille, 943 hommes tués ou +blessés. Deux de leurs vaisseaux furent tellement maltraités, qu'il ne +fut plus possible de les réparer; l'amiral Parker fut obligé de les +renvoyer en Angleterre. La perte des Danois fut évaluée un peu plus +haut que celle des Anglais. La partie de la ligne d'embossage, qui +tomba au pouvoir de ces derniers, fut brûlée, au grand déplaisir des +officiers anglais, dont cela lésait les intérêts. Lors de la signature +de l'armistice, les bombardes et chaloupes canonnières étaient en +position de prendre une ligne pour bombarder la ville. + + +§ XI. + +L'évènement de Copenhague ne remplit pas entièrement les intentions du +gouvernement britannique; il avait espéré détacher et soumettre le +Danemarck, et il n'était parvenu qu'à lui faire signer un armistice, +qui paralysait les forces danoises pendant 14 semaines. + +L'escadre suédoise et l'escadre russe s'armaient avec la plus grande +activité, et présentaient des forces considérables. Mais l'appareil +militaire était désormais devenu inutile; la confédération des +puissances du nord se trouvait dissoute par la mort de l'empereur +Paul, qui en était à la fois l'auteur, le chef et l'ame. Paul Ier +avait été assassiné, dans la nuit du 23 au 24 mars; et la nouvelle de +sa mort arriva à Copenhague, au moment où l'armistice venait d'être +signé! + +Lord Withworth était ambassadeur à sa cour; il était fort lié avec le +comte de P....., le général B......., les S...., les O...., et autres +personnes authentiquement reconnues pour être les auteurs et acteurs +de cet horrible parricide. Ce monarque avait indisposé contre lui, par +un caractère irritable et très-susceptible, une partie de la noblesse +russe. La haine de la révolution française avait été le caractère +distinctif de son règne. Il considérait comme une des causes de cette +révolution, la familiarité du souverain et des princes français, et la +suppression de l'étiquette à la cour. Il établit donc à la sienne une +étiquette très-sévère, et exigea des marques de respect peu conformes +à nos moeurs et qui révoltaient généralement. + +Être habillé d'un frac, avoir un chapeau rond, ne point descendre de +voiture, quand le czar ou un des princes de sa maison passait dans les +rues ou promenades; enfin, la moindre violation des moindres détails +de son étiquette excitait toute son animadversion; et par cela seul on +était jacobin. Depuis qu'il s'était rapproché du premier consul, il +était revenu sur une partie de ces idées; et il est probable que, s'il +eût vécu encore quelques années, il eût reconquis l'opinion et l'amour +de sa cour, qu'il s'était aliénés. Les Anglais mécontents, et même +extrêmement irrités du changement qui s'était opéré en lui depuis un +an, n'oublièrent rien pour encourager ses ennemis intérieurs. Ils +parvinrent à accréditer l'opinion qu'il était fou, et enfin nouèrent +une conspiration pour attenter à sa vie. L'opinion générale est +que..................... + +La veille de sa mort, Paul étant à souper avec sa maîtresse et son +favori, reçut une dépêche, où on lui détaillait toute la trame de la +conspiration; il la mit dans sa poche, en ajournant la lecture au +lendemain. Dans la nuit il périt. + +L'exécution de cet attentat n'éprouva aucun obstacle: P..... avait +tout crédit au palais; il passait pour le favori et le ministre de +confiance du souverain. Il se présente à deux heures du matin à la +porte de l'appartement de l'empereur, accompagné de B......., S.... et +O.... Un Cosaque affidé, qui était à la porte de sa chambre, fit des +difficultés pour les laisser pénétrer chez lui; ils le massacrèrent +aussitôt. L'empereur s'éveilla au bruit, et se jeta sur son épée; mais +les conjurés se précipitèrent sur lui, le renversèrent et +l'étranglèrent: B....... fut celui qui lui donna le dernier coup; il +marcha sur son cadavre. L'impératrice, femme de Paul, quoiqu'elle eût +beaucoup à se plaindre des galanteries de son mari, témoigna une vraie +et sincère affliction; et tous ceux qui avaient pris part à cet +assassinat furent constamment dans sa disgrace. +...................................................................... + +Bien des années après, le général Benigsen commandait +encore......... Quoi qu'il en soit, cet horrible +évènement glaça d'horreur toute l'Europe, qui fut surtout scandalisée +de l'affreuse franchise, avec laquelle les Russes en donnaient des +détails dans toutes les cours. Il changea la position de l'Angleterre +et les affaires du monde. Les embarras d'un nouveau +règne, +...................................................................... +donnèrent une autre direction à la +politique de la cour de Russie. Dès le 5 avril, les matelots anglais, +qui avaient été faits prisonniers de guerre par suite de l'embargo, et +envoyés dans l'intérieur de l'empire, furent rappelés. La commission +qui avait été chargée de la liquidation des sommes dues par le +commerce anglais, fut dissoute. Le comte Pahlen, qui continua à être +le principal ministre, fit connaître aux amiraux anglais, le 20 avril, +que la Russie accédait à toutes les demandes du cabinet anglais; que +l'intention de son maître était que, d'après la proposition du +gouvernement britannique de terminer le différend à l'amiable par une +convention, on cessât toute hostilité jusqu'à la réponse de Londres. +Le desir d'une prompte paix avec l'Angleterre fut hautement manifesté, +et tout annonça le triomphe de cette puissance. Après l'armistice de +Copenhague, l'amiral Parker s'était porté vers l'île de Moën, pour +observer les flottes russe et suédoise. Mais la déclaration du comte +de Pahlen le rassura à cet égard; et il revint à son mouillage de +Kioge, après avoir fait connaître à la Suède, qu'il laisserait passer +librement ses bâtiments de commerce. + +Le Danemarck cependant continuait à se mettre en état de défense. +Sa flotte restait tout entière, et n'avait éprouvé aucune perte; +elle consistait en seize vaisseaux de guerre. Les détails de cet +armement, et les travaux nécessaires pour mettre les batteries de +la couronne et celles de l'île d'Amack dans le meilleur état de +défense, occupaient entièrement le prince royal. Mais, à Londres +et à Berlin, les négociations étaient dans la plus grande activité, +et lord Saint-Hélens était parti d'Angleterre, le 4 mai, pour +Saint-Pétersbourg. Bientôt l'Elbe fut ouverte au commerce anglais. +Le 20 mai, Hambourg fut évacué par les Danois, et le Hanovre par les +Prussiens. + +Nelson avait succédé à l'amiral Parker dans le commandement de +l'escadre; et dès le 8 mai, il s'était porté vers la Suède, et avait +écrit à l'amiral suédois que, s'il sortait de Carlscrona avec la +flotte, il l'attaquerait. Il s'était ensuite dirigé, avec une partie +de l'escadre, sur Revel, où il arriva le 12. Il espérait y rencontrer +l'escadre russe, mais elle avait quitté ce port dès le 9. Il n'est pas +douteux que, si Nelson eût trouvé la flotte russe dans ce port, dont +les batteries étaient en très-mauvais état, il ne l'eût attaquée et +détruite. Le 16, Nelson quitta Revel, et se réunit à toute sa flotte, +sur les côtes de Suède. Cette puissance ouvrit ses ports aux Anglais +le 19 mai. L'embargo sur leurs bâtiments fut levé en Russie le 20 mai. +La Prusse se trouvait déja en communication avec l'Angleterre, depuis +le 16. Cependant lord Saint-Hélens était arrivé à Saint-Pétersbourg, +le 29 mai, et le 17 juin, il signa le fameux traité, qui mit fin aux +différends survenus entre les puissances maritimes du nord et +l'Angleterre. Le 15, le comte de Bernstorf, ambassadeur extraordinaire +de la cour de Copenhague, était arrivé à Londres, pour y traiter des +intérêts de son souverain; et le 17, le Danemarck leva l'embargo sur +les navires anglais. + +Ainsi, trois mois après la mort de Paul, la confédération du nord fut +dissoute, et le triomphe de l'Angleterre assuré. + +Le premier consul avait envoyé son aide-de-camp Duroc à Pétersbourg, +où il était arrivé le 24 mai; il avait été parfaitement accueilli, et +reçu avec toute espèce de protestation de bienveillance. Il avait +cherché à faire comprendre la conséquence qui résulterait pour +l'honneur et l'indépendance des nations, et pour la prospérité future +des puissances de la Baltique, du moindre acte de faiblesse, acte que +la circonstance ne pourrait justifier. L'Angleterre, disait-il, avait +en Égypte la plus grande partie de ses forces de terre, et avait +besoin de plusieurs escadres, pour les couvrir et empêcher celles de +Brest, de Cadix, de Toulon, d'aller porter des secours à l'armée +française d'Orient. Il fallait que l'Angleterre eût une escadre de +quarante à cinquante vaisseaux pour observer Brest, et plus de +vingt-cinq vaisseaux dans la Méditerranée; en outre, elle devait tenir +des forces considérables devant Cadix et le Texel. Il ajoutait que la +Russie, la Suède et le Danemarck pouvaient lui opposer plus de +trente-six vaisseaux de haut bord bien armés; que le combat de +Copenhague n'avait eu pour résultat que la destruction de quelques +carcasses, mais n'avait en rien diminué la puissance des Danois; que +même, loin de changer leurs dispositions, il n'avait fait que porter +l'irritation au dernier point; que les glaces allaient obliger les +Anglais à quitter la Baltique; que, pendant l'hiver, il serait +possible d'arriver à une pacification générale; que, si la cour de +Russie était décidée, comme il paraissait par les démarches déja +faites, à conclure la paix, il fallait au moins ne faire que des +sacrifices temporaires, mais se garder d'altérer en rien les +principes reconnus sur les droits des neutres et l'indépendance des +mers; que déja le Danemarck, menacé par une escadre nombreuse, et +luttant seul contre elle, avait, au mois d'août de l'année dernière, +consenti à ne point convoyer ses bâtiments, jusqu'à ce que cette +affaire eût été discutée; que la Russie pourrait suivre la même +marche, gagner du temps en concluant des préliminaires et en renonçant +au droit de convoyer, jusqu'à ce qu'on eût trouvé des moyens +définitifs de conciliation. + +Ces raisonnements, exprimés dans plusieurs notes, avaient paru faire +de l'effet sur le jeune empereur. Mais il était lui-même sous +l'influence d'un parti qui avait commis un grand crime, et qui, pour +faire diversion, voulait, à quelque prix que ce fût, faire jouir la +Baltique des bienfaits de la paix, afin de rendre plus odieuse la +mémoire de leur victime et de donner le change à l'opinion. + +L'Europe vit avec étonnement le traité ignominieux que signa la +Russie, et que, par contre, dûrent adopter le Danemarck et la Suède. +Il équivalait à une déclaration de l'esclavage des mers, et à la +proclamation de la souveraineté du parlement britannique. Ce traité +fut tel, que l'Angleterre n'avait rien à souhaiter de plus, et qu'une +puissance du troisième ordre eût rougi de le signer. Il causa d'autant +plus de surprise, que l'Angleterre, dans l'embarras où elle se +trouvait, se fût contentée de toute autre convention, qui l'en eût +tirée. Enfin la Russie eut la honte, qui lui sera éternellement +reprochée, d'avoir consenti la première au déshonneur de son pavillon. +Il y fut dit 1º que le pavillon ne couvrait plus la marchandise; que +la propriété ennemie était confiscable sur un bâtiment neutre; 2º que +les bâtiments neutres convoyés seraient également soumis à la visite +des croiseurs ennemis, hormis par les corsaires et les armateurs; ce +qui, loin d'être une concession faite par l'Angleterre, était dans ses +intérêts et demandé par elle: car les Français, étant inférieurs en +force, ne parcouraient plus les mers qu'avec des corsaires. + +Ainsi l'empereur Alexandre consentit à ce qu'une de ses escadres de +cinq à six vaisseaux de 74, escortant un convoi, fût détournée de sa +route, perdît plusieurs heures, et souffrît qu'un brick anglais lui +enlevât une partie de ses bâtiments convoyés. Le droit de blocus se +trouva seul bien défini; les Anglais attachaient peu d'importance à +empêcher les neutres d'entrer dans un port, lorsqu'ils avaient le +droit de les arrêter partout, en déclarant que la cargaison +appartenait en tout ou en partie à un négociant ennemi. La Russie +voulut faire valoir, comme une concession en sa faveur, que les +munitions navales n'étaient pas comprises parmi les objets de +contrebande! Mais il n'y a plus de contrebande, lorsque tout peut le +devenir par la suspicion du propriétaire, et tout est contrebande, +quand le pavillon ne couvre plus la marchandise. + +Nous avons dit dans ce chapitre, que les principes des droits des +neutres sont: 1º que le pavillon couvre la marchandise; 2º que le +droit de visite ne consiste qu'à s'assurer du pavillon, et qu'il n'y a +point d'objet de contrebande; 3º que les objets de contrebande sont +les seules munitions de guerre; 4º que tout bâtiment marchand, convoyé +par un bâtiment de guerre, ne peut être visité; 5º que le droit de +blocus ne peut s'entendre que des ports réellement bloqués. Nous avons +ajouté que ces principes avaient été défendus par tous les +jurisconsultes et par toutes les puissances, et reconnu dans tous les +traités. Nous avons prouvé qu'ils étaient en vigueur en 1780, et +furent respectés par les Anglais; qu'ils l'étaient encore en 1800, et +furent l'objet de la quadruple alliance, signée le 16 décembre de +cette année. Aujourd'hui il est vrai de dire que la Russie, la Suède, +le Danemarck, ont reconnu des principes différents. + +Nous verrons, dans la guerre, qui suivit la rupture du traité +d'Amiens, que l'Angleterre alla plus loin, et que ce dernier principe +qu'elle avait reconnu, elle le méconnaissait, en établissant celui du +blocus, appelé blocus sur le papier. + +La Russie, la Suède et le Danemarck ont déclaré, par le traité du 17 +janvier 1801, que les mers appartenaient à l'Angleterre; et par là, +ils ont autorisé la France, partie belligérante, à ne reconnaître +aucun principe de neutralité sur les mers. Ainsi, dans le temps même +où les propriétés particulières et les hommes non combattants sont +respectés dans les guerres de terre, on poursuit dans les guerres de +mer, les propriétés des particuliers, non-seulement sous le pavillon +ennemi, mais encore sous le pavillon neutre; ce qui donne lieu de +penser que, si l'Angleterre seule eût été législateur dans les guerres +de terre, elle eût établi les mêmes lois qu'elle a établies dans les +guerres de mer. L'Europe serait alors retombée dans la barbarie, et +les propriétés particulières auraient été saisies comme les propriétés +publiques. + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + +BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR. + + + Ce que l'on pense à Londres de l'expédition qui se prépare dans + les ports de France.--Mouvement des escadres anglaises dans la + Méditerranée, en mai, juin et juillet.--Chances pour et contre + les armées navales françaises et anglaises, si elles se + fussent rencontrées en route.--L'escadre française reçoit + l'ordre d'entrer dans le port vieux d'Alexandrie. Elle + s'embosse dans la rade d'Aboukir.--Napoléon apprend qu'elle + est restée à Aboukir. Son étonnement.--L'escadre française + embossée est reconnue par une frégate anglaise.--Bataille + d'Aboukir. + + +§ Ier. + +L'on apprit tout à la fois en Angleterre qu'un armement considérable +se préparait à Brest, Toulon, Gênes, Civita-Vecchia; que l'escadre +espagnole de Cadix s'armait avec activité; et que des camps nombreux +se formaient sur l'Escaut, sur les côtes du Pas-de-Calais, de +Normandie et de Bretagne. Napoléon, nommé général en chef de l'armée +d'Angleterre, parcourait toutes les côtes de l'océan, et s'arrêtait +dans tous les ports. Il avait réuni près de lui, à Paris, tout ce qui +restait des anciens officiers de marine, qui avaient acquis un nom +pendant la guerre d'Amérique, tels que Buhor, Marigny, etc. Ils ne +justifièrent pas leur réputation. Les intelligences que la France +avait avec les Irlandais-unis, ne pouvaient être tellement secrètes, +que le gouvernement anglais n'en sût quelque chose. La première +opinion du cabinet de Saint-James, fut que tous ces préparatifs se +dirigeaient contre l'Angleterre et l'Irlande; et que la France voulait +profiter de la paix, qui venait d'être rétablie sur le continent, pour +terminer cette longue lutte par une guerre corps à corps. Ce cabinet +pensait que les armements, qui avaient lieu en Italie, ne se faisaient +que pour donner le change; que la flotte de Toulon passerait le +détroit, opérerait sa jonction avec la flotte espagnole à Cadix; +qu'elles arriveraient ensemble devant Brest, et conduiraient une armée +en Angleterre et une autre en Irlande. Dans cette incertitude, +l'amirauté anglaise se contenta d'équiper, en toute hâte, une nouvelle +escadre; et aussitôt qu'elle apprit que Napoléon était parti de +Toulon, elle expédia l'amiral Roger avec dix vaisseaux de guerre, pour +renforcer l'escadre anglaise devant Cadix, où commandait l'amiral lord +Saint-Vincent, qui, par ce renfort, se trouva avoir une escadre de +vingt-huit à trente vaisseaux. Une autre d'égale force était devant +Brest. + +L'amiral Saint-Vincent tenait, dans la Méditerranée, une escadre +légère de trois vaisseaux, qui croisait entre les côtes d'Espagne, de +Provence et de Sardaigne, afin de recueillir des renseignements, et de +surveiller cette mer. Le 24 mai, il détacha dix vaisseaux de devant +Cadix, et les envoya dans la Méditerranée, avec ordre de se réunir à +ceux que commandait Nelson, et de lui former ainsi une flotte de +treize vaisseaux, pour bloquer Toulon, ou suivre l'escadre française, +si elle en était sortie. Lord Saint-Vincent resta devant Cadix avec +dix-huit vaisseaux, pour surveiller la flotte espagnole, dans la +crainte surtout que celle de Toulon n'échappât à Nelson et ne passât +le détroit. + +Dans les instructions que cet amiral envoyait à Nelson, et qui ont été +imprimées, on voit qu'il avait tout prévu, excepté une expédition +contre l'Égypte. Le cas où l'expédition française irait soit au +Brésil, soit dans la mer Noire, soit à Constantinople, était indiqué. +Plus de 150,000 hommes campaient sur les côtes de l'océan; ce qui +produisit des mouvements et des alarmes continuels dans toute +l'Angleterre. + + +§ II. + +Nelson, avec les trois vaisseaux détachés de lord Saint-Vincent, +croisait entre la Corse, la Provence et l'Espagne, lorsque, dans la +nuit du 19 mai, il essuya un coup de vent, qui endommagea ses +vaisseaux, et démâta celui qu'il montait. Il fut obligé de se faire +remorquer. Il voulait mouiller dans le golfe d'Ostand, en Sardaigne; +mais il ne put y parvenir, et gagna la rade des îles Saint-Pierre, où +il répara ses avaries. + +Dans cette même nuit du 19, l'escadre française appareilla de Toulon; +le 10 juin, elle arriva devant Malte, après avoir doublé le cap Corse +et le cap Bonara. Nelson ayant été joint par les dix vaisseaux de lord +Saint-Vincent, et ayant reçu le commandement de cette escadre, +croisait devant Toulon, le Ier juin. Il ignorait alors que l'escadre +française en fut sortie. Il vint, le 15, reconnaître la rade de +Tagliamon, sur les côtes de Toscane, qu'il supposait être le +rendez-vous de l'expédition française. Il parut, le 20, devant Naples. +Là, il apprit du gouvernement que l'escadre française avait débarqué à +Malte, et que l'ambassadeur de la république Garat avait laissé +entendre que l'expédition était destinée pour l'Égypte. Nelson arriva, +le 22, devant Messine. La nouvelle que l'escadre française s'était +emparée de Malte, lui fut confirmée; il apprit aussi qu'elle se +dirigeait sur Candie. Il passa aussitôt le phare, et se rendit sur +Alexandrie, où il arriva le 29 juillet. + +La première nouvelle de l'existence d'une escadre anglaise dans la +Méditerranée, fut donnée à l'escadre française, à la hauteur du cap +Bonara par un bâtiment qu'elle rencontra; et le 25, comme l'escadre +reconnaissait les côtes de Candie, elle fut jointe par la frégate _la +Justice_, qui venait de croiser devant Naples, et qui donna la +nouvelle positive de l'existence d'une escadre anglaise dans ces +parages. Napoléon ordonna alors qu'au lieu de se diriger directement +sur Alexandrie, on manoeuvrât pour attaquer l'Afrique au cap d'Azé, à +vingt-cinq lieues d'Alexandrie, et de ne se présenter devant cette +ville, que lorsqu'on en aurait reçu des nouvelles. Le 29, on signala +la côte d'Afrique et le cap d'Azé. Nelson arrivait alors devant +Alexandrie; n'y ayant appris aucune nouvelle de l'escadre française, +il se dirigea sur Alexandrette et de là à Rhodes. Il parcourut ensuite +les îles de l'Archipel, vint reconnaître l'entrée de l'Adriatique, et +fut obligé de mouiller, le 18, à Syracuse, pour faire de l'eau. Il +n'avait encore acquis aucun renseignement sur la marche Napoléon. Il +appareilla à Syracuse, et vint mouiller, le 28 juillet, au cap Coron, +à l'extrémité de la Morée. Ce ne fut que là, qu'il apprit que l'armée +française avait, depuis un mois, débarqué en Égypte. Il supposa que +l'escadre française avait déja fait son retour sur Toulon; mais il se +dirigea sur Alexandrie, afin de pouvoir rendre un compte positif à son +gouvernement, et laisser devant cette place, des forces nécessaires +pour la bloquer. + + +§ III. + +L'escadre française était composée, à son départ de Toulon, de treize +vaisseaux de ligne, de six frégates et d'une douzaine de bricks, +corvettes ou avisos. L'escadre anglaise était forte de treize +vaisseaux, dont un de 50 canons, tous les autres de 74. Ils avaient +été armés très à la hâte, et étaient en mauvais état. Nelson n'avait +pas de frégates. On comptait, dans l'escadre française, un vaisseau +de 120 canons et trois de 80. Un convoi de plusieurs centaines de +voiles, était sous l'escorte de cette escadre. Il était +particulièrement sous la garde de deux vaisseaux de 64, de quatre +frégates de 18, de construction vénitienne, et d'une vingtaine de +bricks ou avisos. L'escadre française, profitant du grand nombre de +bâtiments légers qu'elle avait, s'éclairait très au loin; de sorte que +le convoi n'avait rien à craindre, et pouvait, aussitôt qu'on aurait +reconnu l'ennemi, prendre la position la plus convenable, pour rester +éloigné du combat. Chaque vaisseau français avait à son bord 500 vieux +soldats, parmi lesquels une compagnie d'artillerie de terre. Depuis un +mois qu'on était embarqué, on avait, deux fois par jour, exercé les +troupes de passage à la manoeuvre du canon. Sur chaque vaisseau de +guerre, il y avait des généraux, qui avaient du caractère, l'habitude +du feu, et étaient accoutumés aux chances de la guerre. + +L'hypothèse d'une rencontre avec les Anglais, était l'objet de toutes +les conversations. Les capitaines de vaisseaux avaient l'ordre, en ce +cas, de considérer, comme signal permanent et constant, celui de +prendre part au combat et de soutenir ses voisins. + +L'escadre de Nelson était une des plus mauvaises que l'Angleterre eût +mises en mer dans ces derniers temps. + + +§ IV. + +L'escadre française reçut l'ordre d'entrer à Alexandrie; elle était +nécessaire à l'armée et aux projets ultérieurs du général en chef. +Lorsque les pilotes turcs déclarèrent qu'ils ne pouvaient faire entrer +des vaisseaux de 74, et à plus forte raison de 80 canons, dans le port +vieux, l'étonnement fut grand. Le capitaine Barré, officier de marine +très-distingué, chargé de vérifier les passes, déclara positivement le +contraire. Les vaisseaux de 64 et les frégates entrèrent sans +difficulté; mais l'amiral et plusieurs officiers de marine +persistèrent à penser qu'il fallait faire une nouvelle vérification, +avant d'y exposer toute l'escadre. Comme les vaisseaux de guerre +avaient à bord l'artillerie et les munitions de l'armée, et que la +brise était assez forte, l'amiral proposa de tout débarquer à Aboukir, +déclarant que trente-six heures suffiraient pour cela, tandis qu'il +lui faudrait cinq à six jours pour faire cette opération, en restant à +la voile. + +Napoléon, en partant d'Alexandrie pour marcher à la rencontre des +Mamelucks, réitéra, à l'amiral l'ordre d'entrer dans le port +d'Alexandrie, et, dans le cas où il le croirait impossible, de se +rendre à Corfou, où il recevrait de Constantinople, des ordres du +ministre français Talleyrand, et de se porter de là à Toulon, si ces +ordres tardaient trop à lui arriver. + +L'escadre pouvait entrer dans le port vieux d'Alexandrie. Il fut +reconnu qu'un vaisseau tirant vingt-un pieds d'eau, le pouvait sans +danger. Ceux de 74, qui tirent vingt-trois pieds, n'auraient donc été +obligés que de s'alléger de deux pieds; les vaisseaux de 80, tirant +vingt-quatre pieds et demi, se seraient allégés de trois pieds et +demi; et, enfin, le vaisseau à trois ponts, tirant vingt-sept pieds, +aurait dû s'alléger de six pieds. Ces allégements pouvaient avoir lieu +sans inconvénient, soit en jetant l'eau à la mer, soit en diminuant +l'artillerie. Un vaisseau de 74 peut être réduit à un tirant d'eau +de....., en ôtant seulement son eau et ses vivres, et à celui de....., +en ôtant son artillerie. Ce moyen fut proposé par les officiers de +marine à l'amiral. Il répondit que, si tous les treize vaisseaux +étaient de 74, il aurait recours à cet expédient; mais qu'ayant un +vaisseau de 120 canons et trois de 80, il courrait les chances, une +fois entré dans le port, de n'en pouvoir plus sortir, et d'être +bloqué par une escadre de huit ou neuf vaisseaux anglais, puisqu'il +lui serait impossible d'installer les trois vaisseaux de 80 et +_l'Orient_, de manière à ce qu'ils pussent combattre, étant réduits au +tirant d'eau, qui leur permettait de traverser les passes. Cet +inconvénient en lui-même était léger; les vents qui règnent dans ces +parages rendaient impossible un blocus rigoureux, et il suffisait que +l'escadre eût vingt-quatre heures devant elle, après la sortie des +passes, pour pouvoir compléter son armement. Il y avait d'ailleurs un +moyen naturel. C'était de construire à Alexandrie quatre demi-chameaux +propres à faire gagner deux pieds aux vaisseaux de 80 et quatre à +celui de 120. La construction de ces quatre chameaux, pour obtenir un +si petit résultat, n'exigeait pas de grands travaux. _Le Rivoli_, +construit à Venise, est sorti tout armé du Malomoko, sur un chameau, +qui lui a fait gagner sept pieds, de sorte qu'il ne tirait plus que +seize pieds. Peu de jours après sa sortie, il s'est battu aussi-bien +que possible contre un vaisseau et une corvette anglaise. Il y avait +dans Alexandrie des vaisseaux, des frégates et quatre cents bâtiments +de transport; ce qui offrait tous les matériaux dont on pouvait avoir +besoin. L'on avait un bon nombre d'ingénieurs de la marine, entre +autres M. Leroy, qui a passé sa vie dans les chantiers de +construction. + +Lorsque la commission chargée de vérifier le rapport du capitaine +Barré eut terminé cette opération, l'amiral en envoya le rapport au +général en chef. Mais il ne put arriver assez à temps pour en avoir la +réponse, les communications ayant été interceptées pendant un mois, +jusqu'à la prise du Caire. Si le général en chef avait reçu ce +rapport, il aurait réitéré l'ordre d'entrer dans le port en +s'allégeant, et prescrit, à Alexandrie, les ouvrages nécessaires pour +la sortie de l'escadre. Mais enfin, puisque l'amiral avait ordre, en +cas qu'il ne pût entrer dans le port, de se rendre à Corfou, il se +trouvait juge compétent et arbitre de sa conduite. Corfou avait une +bonne garnison française et des magasins de biscuit et de viande pour +six mois; l'amiral eût touché la côte d'Albanie, d'où il aurait tiré +des vivres; et enfin ses instructions l'autorisaient à se rendre de là +à Toulon, où il y avait 5 à 6,000 hommes appartenant aux régiments qui +étaient en Égypte. C'étaient des soldats rentrés de permission ou des +hôpitaux, et différents détachements qui avaient rejoint cette place +après le départ de l'expédition. + +Brueis ne fit rien de tout cela: il s'embossa dans la rade d'Aboukir, +et envoya à Rosette demander du riz et des vivres. On varie beaucoup +sur les causes qui portèrent cet amiral à s'obstiner à rester dans +cette mauvaise rade. Quelques personnes ont pensé qu'après avoir jugé +qu'il lui était impossible de faire entrer son escadre à Alexandrie, +il desirait, avant de quitter l'armée de terre, d'être assuré de la +prise du Caire, et de n'avoir plus d'inquiétude sur la position de +cette armée. Brueis était fort attaché au général en chef; les +communications avaient été interceptées; et, comme c'est l'ordinaire +en pareille circonstance, il courait les bruits les plus fâcheux sur +les derrières de l'armée. Cependant cet amiral avait appris le succès +de la bataille des Pyramides et l'entrée triomphante des Français au +Caire le 29 juillet. Il paraît qu'alors, ayant attendu un mois, il +voulut encore attendre quelques jours et recevoir des nouvelles +directes du général en chef. Les ordres qu'avait l'amiral étant +positifs, de tels motifs n'étaient pas suffisants pour justifier sa +conduite. Il ne devait, dans aucun cas, garder une position où son +escadre n'était pas en sûreté. Il eût concilié les sollicitudes que +lui causaient les faux bruits sur l'armée, et ce qu'il devait à la +sûreté de son escadre, en croisant entre les côtes d'Égypte et de +Caramanie, et en envoyant prendre des renseignements sur celles de +Damiette, ou sur tout autre point, d'où il eût pu avoir des nouvelles +de l'armée et d'Alexandrie. + + +§ V. + +Aussitôt que l'amiral eut débarqué l'artillerie et ce qu'il avait à +l'armée de terre, ce qui fut l'affaire de quarante-huit heures, il +devait lever l'ancre, et se tenir à la voile, soit qu'il attendît de +nouveaux renseignements pour entrer dans le port d'Alexandrie, soit +qu'il attendît des nouvelles de l'armée avant de quitter ces parages. +Mais il se méprit entièrement sur sa position. Il employa plusieurs +jours à rectifier sa ligne d'embossage; il appuya sa gauche derrière +la petite île d'Aboukir; et, la croyant inattaquable, il y plaça ses +plus mauvais vaisseaux, _le Guerrier_ et _le Conquérant_. Ce dernier, +le plus vieux de toute l'escadre, ne portait, à sa batterie basse, que +du 18. Il fit occuper la petite île, et construire une batterie de +deux pièces de 12. Il plaça, au centre, ses meilleurs vaisseaux, +_l'Orient_, _le Francklin_, _le Tonnant_, et à l'extrémité de sa +droite, _le Généreux_, un des meilleurs et des mieux commandés de +l'escadre. Craignant pour sa droite, il la fit soutenir par le +_Guillaume-Tell_, son troisième vaisseau de 80. + +L'amiral Brueis, dans cette position, ne craignait pas d'être attaqué +par sa gauche, qui était appuyée par l'île; il craignait davantage +pour sa droite. Mais, si l'ennemi se portait sur elle, il perdait le +vent. Dans ce cas, il paraît que l'intention de Brueis était +d'appareiller avec son centre et sa gauche. Il considéra cette gauche +comme tellement à l'abri de toute attaque, qu'il ne jugea pas +nécessaire de la faire protéger par le feu de l'île. La faible +batterie qu'il y fit établir, n'avait d'autre but que d'empêcher +l'ennemi d'y débarquer. Si l'amiral avait mieux connu sa situation, il +eût établi, dans cette île, une vingtaine de pièces de 36 et huit ou +dix mortiers; il eût fait mouiller sa gauche auprès d'elle; il eût +rappelé d'Alexandrie les deux vaisseaux de 64, qui auraient fait deux +excellentes batteries flottantes, et qui, tirant moins d'eau que les +autres vaisseaux, auraient encore pu s'approcher davantage de l'île; +enfin il eût tiré d'Alexandrie 3,000 matelots du convoi, qu'il eût +distribués sur ses vaisseaux, pour en renforcer les équipages. Il eut +recours, il est vrai, à cette ressource; mais ce ne fut qu'au dernier +moment, et lorsque le combat était engagé; de sorte que cela ne fit +qu'accroître le désordre. Il se fit une illusion complète sur la +force de sa ligne d'embossage. + + +§ VI. + +Après le combat de Rhamanieh, les Arabes du Baïré interceptèrent +toutes les communications d'Alexandrie avec l'armée: ce ne fut qu'à la +nouvelle de la bataille des Pyramides et de la prise du Caire, que, +craignant le ressentiment de l'armée française, ils se soumirent. Le +27 juillet, surlendemain de son entrée au Caire, Napoléon reçut, pour +la première fois, des dépêches d'Alexandrie et la correspondance de +l'amiral. Son étonnement fut grand d'apprendre que l'escadre n'était +pas en sûreté, qu'elle ne se trouvait ni dans le port d'Alexandrie, ni +dans celui de Corfou, ni même en chemin pour Toulon; mais qu'elle +était dans la rade d'Aboukir, exposée aux attaques d'un ennemi +supérieur. Il expédia, de l'armée, son aide de camp Julien à l'amiral, +pour lui faire connaître tout son mécontentement, et lui prescrire +d'appareiller sur le champ et d'entrer à Alexandrie, ou de se rendre à +Corfou. Il lui rappelait que toutes les ordonnances de la marine +défendent de recevoir le combat dans une rade ouverte. Le chef +d'escadron Julien partit le 27, à sept heures du soir, il n'aurait pu +arriver que le 3 ou 4 août; la bataille eut lieu du 1er au 2. Cet +officier étant parvenu près de Téramée, un parti d'Arabes surprit _la +d'Jerme_ sur laquelle il était, et ce brave jeune homme fut massacré, +en défendant courageusement les dépêches dont il était porteur, et +dont il connaissait l'importance. + + +§ VII. + +L'amiral Brueis restait inactif dans la mauvaise position où il +s'était placé. Une frégate anglaise, détachée depuis vingt jours de +l'escadre de Nelson, et qui le cherchait, se présenta devant +Alexandrie, vint à Aboukir reconnaître toute la ligne d'embossage, et +le fit impunément; pas un vaisseau, pas un brick, pas une frégate +n'était à la voile. Cependant l'amiral avait plus de trente bâtiments +légers dont il aurait pu couvrir la mer; tous étaient à l'ancre. Les +principes de la guerre voulaient qu'il restât à la voile avec son +escadre entière, quels que fussent ses projets ultérieurs. Mais au +moins devait-il tenir à la voile une escadre légère de deux ou trois +vaisseaux de guerre, de huit ou dix frégates ou avisos, pour empêcher +aucun bâtiment léger anglais de l'observer, et pour être instruit +d'avance de l'arrivée de l'ennemi. La fatalité l'entraînait. + + +§ VIII. + +Le 31 juillet, Nelson détacha deux de ses vaisseaux, qui vinrent +reconnaître la ligne d'embossage française, sans être inquiétés. Le +1er août, l'escadre anglaise apparut vers les trois heures après midi, +avec toutes voiles dehors. Il ventait grand frais des vents, qui sont +constants dans cette saison. L'amiral Brueis était à dîner, une partie +des équipages à terre, le branle-bas n'était fait sur aucun vaisseau. +L'amiral fit sur-le-champ le signal de se préparer au combat. Il +expédia un officier à Alexandrie pour demander les matelots du convoi: +peu après, il fit le signal de se tenir prêt à mettre à la voile; mais +l'escadre ennemie arriva avec tant de rapidité, qu'on eut à peine le +temps de faire le branle-bas; et on le fit avec une négligence +extrême. Sur _l'Orient_ même, que montait l'amiral, des cabanes, +construites sur les dunettes pour loger des officiers de terre pendant +la traversée, ne furent pas détruites; on les laissa remplies de +matelas et de seaux de peinture et de goudron. Sur _le Guerrier_ et +sur _le Conquérant_, une seule batterie fut dégagée. Celle du côté de +terre fut encombrée de tout ce dont l'autre avait été débarrassée, de +sorte que, lorsqu'ils furent tournés, ces batteries ne purent faire +feu. Cela surprit tellement les Anglais, qu'ils envoyèrent reconnaître +la raison de cette contradiction; ils voyaient le pavillon français +flotter, sans qu'aucune pièce fît feu. + +La partie des équipages qui avait été détachée, eut à peine le temps +de retourner à bord. L'amiral, jugeant que l'ennemi ne serait à la +portée du canon que vers six heures, supposa qu'il n'attaquerait que +le lendemain, d'autant plus qu'il ne découvrait que onze vaisseaux de +74; les deux autres avaient été détachés sur Alexandrie, et ne +rejoignirent Nelson que sur les huit heures du soir. Brueis ne crut +point que les Anglais l'attaquassent le jour même, et avec onze +vaisseaux seulement. L'on pense que d'abord il eut le projet +d'appareiller, mais qu'il tarda d'en donner l'ordre, jusqu'à ce que +les matelots qu'il attendait d'Aboukir fussent embarqués. Alors la +canonnade était engagée, et un vaisseau anglais avait échoué sur +l'île, ce qui donnait à Brueis un nouveau degré de confiance. Les +matelots demandés à Alexandrie, n'arrivèrent que vers huit heures; on +se canonnait déja sur plusieurs vaisseaux. Dans le tumulte, +l'obscurité, un grand nombre d'entre eux restèrent sur le rivage et +ne s'embarquèrent point. Le projet de l'amiral anglais était +d'attaquer de vaisseau à vaisseau, chaque bâtiment anglais jetant +l'ancre par l'arrière, et se plaçant en travers de la proue des +Français. Le hasard changea cette disposition. _Le Culloden_, destiné +à attaquer _le Guerrier_, voulant passer entre sa gauche et l'île, +échoua. Si l'île avait été armée de quelques grosses pièces, ce +vaisseau était pris. _Le Goliath_, qui le suivait, manoeuvrant pour se +mouiller en travers de la proue du _Guerrier_, fut entraîné par le +vent et le courant, et ne jeta l'ancre qu'après avoir dépassé et +tourné ce vaisseau. S'apercevant alors que la batterie gauche du +_Conquérant_ ne tirait pas, par le motif expliqué plus haut, il se +plaça bord à bord avec lui, et le désempara en peu de temps. _Le +Zélé_, deuxième vaisseau anglais, suivit le mouvement du _Goliath_, +et, se mouillant bord à bord du _Guerrier_, qui ne pouvait pas +répondre à son feu, il le démâta promptement. _L'Orion_, troisième +vaisseau anglais, exécuta la même manoeuvre; mais, dans son mouvement, +il fut retardé par l'attaque d'une frégate française, et vint se +mouiller entre _le Francklin_ et _le Peuple souverain_. _Le Vanguard_, +vaisseau amiral anglais, jeta l'ancre par le travers du _Spartiate_, +troisième vaisseau français. _La Défense_, _le Bellerophon_, _le +Majestueux_ et _le Minotaure_ suivirent le même mouvement, et +engagèrent le centre de la ligne française jusqu'au _Tonnant_, son +huitième vaisseau. L'amiral et ses deux matelots formaient une ligne +de trois vaisseaux fort supérieurs à ceux des Anglais. Le feu fut +terrible, _le Bellerophon_ dégréé, démâté et obligé d'amener. +Plusieurs autres bâtiments anglais furent obligés de s'éloigner; et +si, dans ce moment, le contre-amiral Villeneuve, qui commandait l'aile +droite française, eût coupé ses câbles, et fût tombé sur la ligne +anglaise, avec les cinq vaisseaux, qui étaient sous ses ordres, +_l'Heureux_, _le Timoléon_, _le Mercure_, _le Guillaume-Tell_, _le +Généreux_, et les frégates _la Diane_ et _la Justice_; elle eût été +détruite. _Le Culloden_ était échoué sur le banc de _Béquières_, et +_le Léandre_ occupé à tâcher de le relever. _L'Alexandre_, _le +Switsfure_ et deux autres vaisseaux anglais, voyant que notre droite +ne bougeait pas, et que le centre de la ligne anglaise était +maltraité, s'y portèrent. _L'Alexandre_ remplaça _le Bellerophon_, et +_le Switsfure_ attaqua _le Francklin_. _Le Léandre_, qui jusque alors +avait été occupé à relever _le Culloden_, appelé par le danger que +courait le centre, s'y porta pour le renforcer. La victoire n'était +rien moins que décidée. _Le Guerrier_ et _le Conquérant_ ne tiraient +plus, mais c'étaient les plus mauvais vaisseaux de l'escadre; et, du +côté des Anglais, _le Culloden_ et _le Bellerophon_, étaient hors de +service. Le centre de la ligne française avait occasioné, par la +grande supériorité de son feu, beaucoup plus de dommage aux vaisseaux +opposés, qu'il n'en avait reçu. Les Anglais n'avaient que des +vaisseaux de 74 et de petit modèle. Il était présumable, que le feu se +soutenant ainsi toute la nuit, l'amiral Villeneuve appareillerait +enfin au jour; et l'on pouvait encore espérer les plus heureux +résultats de l'attaque de cinq bons vaisseaux, qui n'avaient encore +tiré ni reçu aucun coup de canon. Mais, à onze heures, le feu prit à +_l'Orient_, et ce bâtiment sauta en l'air. Cet accident imprévu décida +de la victoire. Son épouvantable explosion suspendit, pendant un +quart-d'heure, le combat. Notre ligne recommença le feu, sans se +laisser abattre par ce cruel spectacle. _Le Francklin_, _le Tonnant_, +_le Peuple souverain_, _le Spartiate_, _l'Aquilon_, soutinrent le feu +jusqu'à trois heures du matin. De trois à cinq heures, il se ralentit +de part et d'autre. Entre cinq et six heures, il redoubla et devint +terrible. Qu'eût-ce été, si _l'Orient_ n'avait point sauté? Enfin, à +midi, le combat durait encore, et ne se termina qu'à deux heures. Ce +fut alors seulement que Villeneuve parut se réveiller et s'apercevoir +que l'on se battait depuis vingt heures. Il coupa ses câbles et prit +le large, emmenant _le Guillaume-Tell_ qu'il montait, _le Généreux_ et +les frégates _la Diane_ et _la Justice_. Les trois autres vaisseaux de +son aile se jetèrent à la côte sans se battre. Ainsi, malgré le +terrible accident de _l'Orient_, malgré la singulière inertie de +Villeneuve, qui empêcha cinq vaisseaux de tirer un seul coup de canon, +la perte et le désordre des Anglais furent tels que, vingt-quatre +heures après la bataille, le pavillon tricolore flottait encore sur +_le Tonnant_; Nelson n'avait plus aucun vaisseau en état de +l'attaquer. Non-seulement _le Guillaume-Tell_ et _le Généreux_, ne +furent suivis par aucun vaisseau anglais, mais encore les ennemis, +dans l'état de délabrement où ils étaient, les virent partir avec +plaisir. L'amiral Brueis défendit avec opiniâtreté l'honneur du +pavillon français; plusieurs fois blessé, il ne voulut point descendre +à l'ambulance. Il mourut sur son banc de quart, en donnant des ordres. +Casabianca, Thevenard et du Petit-Thouars acquirent de la gloire dans +cette malheureuse journée. Le contre-amiral Villeneuve, au dire de +Nelson et des Anglais, pouvait décider la victoire, même après +l'accident de _l'Orient_. A minuit encore, s'il eût appareillé et pris +part au combat avec les vaisseaux de son aile, il pouvait anéantir +l'escadre anglaise; mais il resta paisible spectateur du combat! + +Le contre-amiral Villeneuve étant brave et bon marin, on se demande la +raison de cette singulière conduite? Il attendait des ordres!... On +assure que l'amiral français lui donna celui d'appareiller, et que la +fumée l'empêcha de l'apercevoir. Mais fallait-il donc un ordre pour +prendre part au combat et secourir ses camarades?... + +_L'Orient_ a sauté à onze heures; depuis ce temps, jusqu'à deux heures +après midi, c'est-à-dire pendant treize heures, on s'est battu. +C'était alors Villeneuve qui commandait; pourquoi donc n'a-t-il rien +fait? Villeneuve était d'un caractère irrésolu et sans vigueur. + + +§ IX. + +Les équipages des trois vaisseaux qui s'échouèrent, et des deux +frégates, débarquèrent sur la plage d'Aboukir. Une centaine d'hommes +se sauvèrent de _l'Orient_, et un grand nombre de matelots des autres +vaisseaux se réfugièrent à terre, au moment où l'affaire était +décidée, en profitant du désordre des ennemis. L'armée se recruta +par-là de 3,500 hommes; on en forma une légion nautique forte de trois +bataillons, et qui fut portée à 1,800 hommes. Les autres recrutèrent +l'artillerie, l'infanterie et la cavalerie. Le sauvetage se fit avec +activité; on retira beaucoup de pièces d'artillerie, des munitions, +des mâts et d'autres pièces de bois, qui furent utiles dans l'arsenal +d'Alexandrie. Il nous resta dans le port, les deux vaisseaux le +_Causse_ et le _Dubois_, quatre frégates de construction vénitienne, +trois frégates de construction française, tous les bâtiments légers et +tous ceux du convoi. Quelques jours après la bataille, Nelson +appareilla et quitta les parages d'Alexandrie, laissant deux vaisseaux +de guerre pour bloquer le port. Quarante bâtiments napolitains du +convoi sollicitèrent et obtinrent du commandant d'Alexandrie la +permission de retourner chez eux; le commandant de la croisière +anglaise les réunit autour de lui, en retira les équipages et mit le +feu aux bâtiments. Cette violation du droit des gens tourna contre les +Anglais: les équipages des convois italien et français virent qu'ils +n'avaient plus de ressources que dans le succès de l'armée française, +et prirent leur parti avec résolution. Nelson fut reçu en triomphe +dans le port de Naples. + +La perte de la bataille d'Aboukir eut une grande influence sur les +affaires d'Égypte, et même sur celles du monde. La flotte française +sauvée, l'expédition de Syrie n'éprouvait point d'obstacle; +l'artillerie de siége se transportait sûrement et facilement au-delà +du désert, et Saint-Jean-d'Acre n'arrêtait point l'armée française. La +flotte française détruite, le divan s'enhardit à déclarer la guerre à +la France. L'armée perdit un grand appui, sa position en Égypte +changea totalement, et Napoléon dut renoncer à l'espoir d'assurer à +jamais la puissance française dans l'Occident, par les résultats de +l'expédition d'Égypte. + + +§ X. + +Depuis que les moindres vaisseaux que l'on met en ligne sont ceux de +74, les armées navales de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne, +n'ont pas été composées de plus de trente vaisseaux. Il y en a eu +cependant qui, momentanément, ont été plus considérables. Une escadre +de trente vaisseaux de ligne est, sur mer, ce que serait, sur terre, +une armée de 120,000 hommes. Une armée de 120,000 hommes est une +grande armée, quoiqu'il y en ait eu de plus fortes. Une escadre de +trente vaisseaux a tout au plus le cinquième d'hommes d'une armée de +120,000 hommes. Elle a cinq fois plus d'artillerie et d'un calibre +très-supérieur. Le matériel occasionne à peu près les mêmes dépenses. +Si l'on compare le matériel de toute l'artillerie de 120,000 hommes, +des charrois, des vivres, des ambulances, avec celui de trente +vaisseaux, les deux dépenses sont égales ou à peu près. En calculant, +dans l'armée de terre, 20,000 hommes de cavalerie, et 20,000 +d'artillerie ou des équipages, l'entretien de cette armée est +incomparablement plus dispendieux que celui de l'armée navale. + +La France pouvait avoir trois flottes de trente vaisseaux, comme trois +armées de 120,000 hommes. + +La guerre de terre consomme en général plus d'hommes que celle de mer; +elle est plus périlleuse. Le soldat de mer, sur une escadre, ne se bat +qu'une fois dans une campagne, le soldat de terre se bat tous les +jours. Le soldat de mer, quels que soient les fatigues et les dangers +attachés à cet élément, en éprouve beaucoup moins que celui de terre: +il ne souffre jamais de la faim, de la soif, il a toujours avec lui +son logement, sa cuisine, son hôpital et sa pharmacie. Les armées de +mer, dans les services de France et d'Angleterre, où la discipline +maintient la propreté, et où l'expérience a fait connaître toutes les +mesures qu'il fallait prendre pour conserver la santé, ont moins de +malades que les années de terre. Indépendamment du péril des combats, +le soldat de mer a celui des tempêtes; mais l'art a tellement diminué +ce dernier, qu'il ne peut être comparé à ceux de terre, tels +qu'émeutes populaires, assassinats partiels, surprises de troupes +légères ennemies. + +Un général commandant en chef une armée navale, et un général +commandant en chef une armée de terre, sont des hommes qui ont besoin +de qualités différentes. On naît avec les qualités propres pour +commander une armée de terre, tandis que les qualités nécessaires pour +commander une armée navale, ne s'acquièrent que par expérience. + +Alexandre, Condé, ont pu commander dès leur plus jeune âge; l'art de +la guerre de terre est un art de génie, d'inspiration; mais ni +Alexandre, ni Condé, à l'âge de 22 ans, n'eussent commandé une armée +navale. Dans celle-ci, rien n'est génie, ni inspiration; tout y est +positif et expérience. Le général de mer n'a besoin que d'une science, +celle de la navigation. Celui de terre a besoin de toutes, ou d'un +talent qui équivaut à toutes, celui de profiter de toutes les +expériences et de toutes les connaissances. Un général de mer n'a rien +à deviner, il sait où est son ennemi, il connaît sa force. Un général +de terre ne sait jamais rien certainement, ne voit jamais bien son +ennemi, ne sait jamais positivement où il est. Lorsque les armées sont +en présence, le moindre accident de terrain, le moindre bois cache une +partie de l'armée. L'oeil le plus exercé ne peut pas dire s'il voit +toute l'armée ennemie, ou seulement les trois quarts. C'est par les +yeux de l'esprit, par l'ensemble de tout le raisonnement, par une +espèce d'inspiration, que le général de terre voit, connaît et juge. +Le général de mer n'a besoin que d'un coup d'oeil exercé; rien des +forces de l'ennemi ne lui est caché. Ce qui rend difficile le métier +de général de terre, c'est la nécessité de nourrir tant d'hommes et +d'animaux; s'il se laisse guider par les administrateurs, il ne +bougera plus, et ses expéditions échoueront. Celui de mer n'est jamais +gêné; il porte tout avec lui. Un général de mer n'a point de +reconnaissance à faire, ni de terrain à examiner, ni de champ de +bataille à étudier. Mer des Indes, mer d'Amérique, Manche, c'est +toujours une plaine liquide. Le plus habile n'aura d'avantage sur le +moins habile, que par la connaissance des vents qui règnent dans tels +ou tels parages, par la prévoyance de ceux qui doivent régner, ou par +les signes de l'atmosphère; qualités qui s'acquièrent par +l'expérience, et par l'expérience seulement. + +Le général de terre ne connaît jamais le champ de bataille où il doit +opérer. Son coup d'oeil est celui de l'inspiration, il n'a aucun +renseignement positif. Les données, pour arriver à la connaissance du +local, sont si éventuelles que l'on n'apprend presque rien par +expérience. C'est une facilité de saisir tout d'abord les rapports +qu'ont les terreins, selon la nature des contrées; c'est enfin un don +qu'on appelle coup d'oeil militaire, et que les grands généraux ont +reçu de la nature. Cependant les observations qu'on peut faire sur des +cartes topographiques, la facilité que donnent l'éducation et +l'habitude de lire sur ces cartes, peuvent être de quelque secours. + +Un général en chef de mer dépend plus de ses capitaines de vaisseau, +qu'un général en chef de terre de ses généraux. Ce dernier a la +faculté de prendre lui-même le commandement direct des troupes, de se +porter sur tous les points et de remédier aux faux mouvements par +d'autres. Le général de mer n'a personnellement d'influence que sur +les hommes du vaisseau où il se trouve; la fumée empêche les signaux +d'être vus. Les vents changent, ou ne sont pas les mêmes sur tout +l'espace que couvre sa ligne. C'est donc de tous les métiers celui où +les subalternes doivent le plus prendre sur eux. + +Il faut attribuer à trois causes les pertes de nos batailles navales: +1º à l'irrésolution et au manque de caractère des généraux en chef; 2º +aux vices de la tactique; 3º au défaut d'expérience et de +connaissances navales des capitaines de vaisseau, et à l'opinion où +sont ces officiers, qu'ils ne doivent agir que d'après des signaux. +Les combats d'Ouessant, ceux de la révolution dans l'Océan et dans la +Méditerranée en 93, 94, ont tous été perdus par ces différentes +raisons. L'amiral Villaret, brave de sa personne, était sans +caractère, et n'avait pas même d'attachement à la cause pour laquelle +il se battait. Martin était un bon marin, mais de peu de résolution. +Ils étaient d'ailleurs influencés tous deux par les représentants du +peuple, qui n'ayant aucune expérience, autorisaient de fausses +opérations. + +Le principe de ne faire aucun mouvement que d'après un signal de +l'amiral, est un principe d'autant plus erroné, qu'un capitaine de +vaisseau est toujours maître de trouver des raisons pour se justifier +d'avoir mal exécuté les signaux qu'il a reçus. Dans toutes les +sciences nécessaires à la guerre, la théorie est bonne pour donner +des idées générales, qui forment l'esprit; mais leur stricte exécution +est toujours dangereuse. Ce sont les axes qui doivent servir à tracer +la courbe. D'ailleurs, les règles mêmes obligent à raisonner, pour +juger si l'on doit s'écarter des règles, etc. + +Souvent en force supérieure aux Anglais, nous n'avons pas su les +attaquer, et nous avons laissé échapper leurs escadres, parce qu'on a +perdu son temps à de vaines manoeuvres. La première loi de la tactique +maritime doit être, qu'aussitôt que l'amiral a donné le signal qu'il +veut attaquer, chaque capitaine ait à faire les mouvements nécessaires +pour attaquer un vaisseau ennemi, prendre part au combat et soutenir +ses voisins. + +Ce principe est celui de la tactique anglaise dans ces derniers temps. +S'il avait été adopté en France, l'amiral Villeneuve, à Aboukir, ne se +serait pas cru innocent de rester inactif vingt-quatre heures, avec +cinq ou six vaisseaux, c'est-à-dire la moitié de l'escadre, pendant +que l'ennemi écrasait l'autre aile. + +La marine française est appelée à acquérir de la supériorité sur la +marine anglaise. Les Français entendent mieux la construction, et les +vaisseaux français, de l'aveu même des Anglais, sont tous meilleurs +que les leurs. Les pièces sont supérieures en calibre d'un quart aux +pièces anglaises. Cela forme deux grands avantages. + +Les Anglais ont plus de discipline. Les escadres de Toulon et de +l'Escaut avaient adopté les mêmes pratiques et usages que les Anglais, +et arrivaient à une discipline aussi sévère, avec la différence que +comportait le caractère des deux nations. La discipline anglaise est +une discipline d'esclaves; c'est le patron devant le serf. Elle ne se +maintient que par l'exercice de la plus épouvantable terreur. Un +pareil état de choses dégraderait et avilirait le caractère français, +qui a besoin d'une discipline paternelle, plus fondée sur l'honneur et +les sentiments. + +Dans la plupart des batailles que nous avons perdues contre les +Anglais, ou nous étions inférieurs, ou nous étions réunis avec des +vaisseaux espagnols qui, étant mal organisés, et dans ces derniers +temps dégénérés, affaiblissaient notre ligne au lieu de la renforcer; +ou bien enfin, les généraux commandant en chef, qui voulaient la +bataille et marchaient à l'ennemi, jusqu'à ce qu'ils fussent en +présence, hésitaient alors, se mettaient en retraite sous différents +prétextes, et compromettaient ainsi les plus braves. + + + + +QUELQUES NOTES SUR MALTE. + + +1re NOTE. + +Les îles de Malte, du Gozo et du Canius sont trois petites îles +voisines les unes des autres. Il est peu de pays plus ingrats. Tout +est rocher, la terre y est rare; on en a fait venir de Sicile pour +accroître la culture et faire des jardins. La principale production de +ces îles est le coton: c'est le meilleur du levant; elles en font pour +quelques millions. Tout ce qui est nécessaire à la vie, vient de +Sicile. La population des trois îles est de cent mille ames, elles ne +pourraient pas en nourrir dix mille. Le port est un des plus beaux et +des plus sûrs de la Méditerranée. La capitale, Lavalette, est une +ville de 30 mille ames; il y a de belles maisons, de grandes rues, de +superbes fontaines, des quais, magasins, etc. Les fortifications sont +bien entendues, très-considérables, mais entassées les unes sur les +autres en pierres de taille. Tout y est casematé et à l'abri de la +bombe. Caffarelly-Dufalga, qui commandait le génie, dit plaisamment en +faisant la reconnaissance: «Il est bien heureux que nous ayons trouvé +quelqu'un dedans pour nous ouvrir les portes.» Il faisait allusion au +grand nombre de fossés qu'il eût fallu traverser et d'escarpes qu'il +eût fallu gravir. La maison du grand-maître est peu de chose, ce +serait sur le continent celle d'un particulier de 100 mille livres de +rente. Il y a de très-beaux orangers, un grand nombre de jardins +inférieurs et de maisons appartenant aux baillis, commandeurs, etc. +L'oranger en est le principal ornement. + + +2º NOTE. + +L'ordre de Malte possédait des biens en Espagne, Portugal, France, +Italie, Allemagne. A la suppression de l'ordre des Templiers, celui de +Malte hérita de la plus grande partie de leurs biens. Ces biens +avaient la même origine que ceux des moines, c'étaient des donations +faites par les fidèles aux hospitaliers de St.-Jean de Jérusalem et +aux chevaliers du Temple, chargés d'escorter les pélerins et de les +garantir des insultes des Arabes. L'intention des donataires était que +ces biens fussent employés contre les infidèles. Si l'ordre de Malte +avait rempli cette intention et que tous les biens qu'il possédait +dans les différents états chrétiens, eussent été employés à faire la +guerre aux barbaresques et à protéger les côtes de la chrétienté +contre les pirates d'Alger, Maroc, Tunis et Tripoli, l'ordre eût mieux +mérité, à Malte, de la chrétienté que dans la guerre de Syrie et des +croisades. Il pouvait entretenir une escadre de huit à dix vaisseaux +de 74, et une douzaine de bonnes frégates et corvettes, et eût pu +bloquer constamment Alger, etc. et contenir Maroc. Il est hors de +doute que ces barbaresques auraient cessé leurs pirateries, et se +seraient contentés des gains du commerce et de la culture du pays. + +Malte aurait alors été peuplé par des vieillards, dont la vie aurait +été passée au métier de la guerre, et par une nombreuse jeunesse +aguerrie. Mais, au lieu de cela, les chevaliers s'imaginèrent, à +l'exemple des autres moines, que tant de biens ne leur avaient été +donnés que pour leur bien-être particulier. Il y eut, par toute la +chrétienté, des baillis, commandeurs, etc. qui employèrent toutes les +richesses de l'ordre, à soutenir un état de maison, où régnaient le +luxe et toutes les commodités de la vie. Ils en employaient le +surplus à enrichir leurs familles. Les moines au moins disaient des +messes, prêchaient et administraient les sacrements, ils cultivaient +la vigne du Seigneur; mais les chevaliers ne faisaient rien de tout +cela. Ainsi ces immenses propriétés tournèrent au profit de quelques +individus, et devinrent un débouché pour les cadets des grandes +familles. De tant de revenus, peu de chose arrivait à Malte, et les +chevaliers qui étaient tenus de séjourner deux ans dans cette île pour +leurs caravanes, y vivaient dans des auberges qui portaient le nom de +leur nation, et y étaient avec peu d'aisance. + +L'ordre n'avait pas d'escadre; seulement 4 à 5 galères continuaient à +se promener dans la Méditerranée tous les ans, allant mouiller dans +les ports d'Italie, et évitant les barbaresques. Ces ridicules +promenades sur des bâtiments, qui n'étaient plus propres à combattre +contre les frégates et les gros corsaires d'Alger, avaient pour +résultat de donner quelques fêtes et bals dans les ports de Livourne, +Naples et de Sardaigne. Il n'y avait, à Malte, aucun chantier de +construction, aucun arsenal. Il s'y trouvait cependant un mauvais +vaisseau de 64 et 2 frégates, qui ne sortaient jamais. Les jeunes +chevaliers avaient fait leurs caravanes sans avoir tiré un seul coup +de canon, ni de fusil, sans avoir vu un ennemi. Lors de la révolution, +quand les biens des moines furent décrétés nationaux, législation qui +gagna l'Italie à mesure que l'administration française s'y étendit, il +n'y eut aucune réclamation en faveur de l'ordre, même de la part des +ports de mer, Gênes, Livourne, Malte. Il y en eut plus pour les +chartreux, bénédictins, dominicains, que pour cet ordre de chevalerie +qui ne rendait aucun service. + +On a peine à comprendre comment les papes, qui étaient les supérieurs +de cet ordre, et les conservateurs naturels de ses statuts, qui en +étaient les réformateurs, qui étaient d'autant plus intéressés à le +maintenir que leurs côtes étaient exposées aux pirates; on a peine à +comprendre, disons-nous, comment ils n'ont pas tenu la main à ce que +cet ordre remplît sa destination. Rien ne montre mieux la décadence où +était tombée la cour de Rome elle-même. + + +NOTE SUR ALEXANDRIE. + +Alexandrie a été bâtie par Alexandre. Elle s'était accrue sous les +Ptolémée, au point de donner de la jalousie à Rome. Elle était sans +contredit la deuxième ville du monde. Sa population s'élevait à +plusieurs millions. Au VIIe siècle, elle fut prise par Amroug, dans la +première année de l'hégire, après un siége de 14 mois. Les Arabes y +perdirent 28,000 hommes. Son enceinte avait 12 milles de tour; elle +contenait 4,000 palais, 4,000 bains, 400 théâtres, 12,000 boutiques, +plus de 50,000 Juifs. L'enceinte fut rasée dans les guerres des Arabes +et de l'empire romain. Cette ville, depuis, a toujours été en +décadence. Les Arabes rétablirent une nouvelle enceinte, c'est celle +qui existe encore; elle n'a plus que 3,000 toises de tour, ce qui +suppose encore une grande ville. La cité est maintenant toute sur +l'isthme. Le phare n'est plus une île; sur l'isthme, qui le joint au +continent, est la ville actuelle. Elle est fermée par une muraille qui +barre l'isthme, et n'a que 600 toises. Elle a deux bons ports (neuf et +vieux). Le vieux peut contenir à l'abri du vent, et d'un ennemi +supérieur, des escadres de guerre quelque nombreuses qu'elles soient. +Aujourd'hui le Nil n'arrive à Alexandrie qu'au moment des inondations. +On conserve ses eaux dans de vastes citernes; leur aspect nous frappa. +La vieille enceinte arabe est couverte par le lac Maréotis, qui +s'étend jusque auprès de la tour des Arabes, en sorte qu'Alexandrie +n'est plus attaquable que du côté d'Aboukir. Le lac Maréotis laisse +aussi un peu à découvert une partie de l'enceinte de la ville, au-delà +de celle des Arabes. La colonne de Pompée, située en dehors et à 300 +toises de l'enceinte arabe, était jadis au centre de la ville. + +Le général en chef passa plusieurs jours à arrêter les principes des +fortifications de la ville. Tout ce qu'il prescrivit fut exécuté avec +la plus grande intelligence par le colonel Crétin, l'officier du génie +le plus habile de France. Le général ordonna de rétablir toute +l'enceinte des Arabes, le travail n'était pas considérable. On appuya +cette enceinte en occupant le fort triangulaire, qui en formait la +droite et qui existait encore. Le centre et le côté d'Aboukir furent +soutenus chacun par un fort. Ils furent établis sur des monticules de +décombres qui avaient un commandement d'une vingtaine de toises sur +toute la campagne et en arrière de l'enceinte des Arabes. Celle de la +ville actuelle fut mise en état comme réduit; mais elle était dominée +en avant par un gros monticule de décombres. Il fut occupé par un fort +que l'on nomma Caffarelly. Ce fort et l'enceinte de la ville actuelle, +formaient un systême complet, susceptible d'une longue défense, +lorsque tout le reste aurait été pris. Il fallait de l'artillerie pour +occuper promptement et solidement ces trois hauteurs. La conception et +la direction de ces travaux furent confiées à Crétin. + +En peu de mois et avec peu de travaux, il rendit ces trois hauteurs +inexpugnables; il établit des maçonneries présentant des escarpes de +18 à 20 pieds, qui mettaient les batteries entièrement à l'abri de +toute escalade, et il couvrit ces maçonneries par des profils qu'il +sut ménager dans la hauteur; en sorte qu'elles n'étaient vues de nulle +part. Il eût fallu des millions et des années pour donner la même +force à ces trois forts avec un ingénieur moins habile. Du côté de la +mer, on occupa la tour du Marabout, du Phare. On établit de fortes +batteries de côté qui firent un merveilleux effet, toutes les fois que +les Anglais se présentaient pour bombarder la ville. La colonne de +Pompée frappe l'imagination comme tout ce qui est sublime. Les +aiguilles de Cléopatre sont encore dans le même emplacement. En +fouillant dans le tombeau, où a été enterré Alexandre, on a trouvé une +petite statue de 10 à 12 pouces en terre cuite, habillée à la grecque; +ses cheveux sont bouclés avec beaucoup d'art et se réunissent sur le +chignon: c'est un petit chef-d'oeuvre. Il y a à Alexandrie de grandes +et belles mosquées, des couvents de copthes, quelques maisons à +l'européenne appartenant au consulat. + +D'Alexandrie à Aboukir, il y a 4 lieues. La terre est sablonneuse et +couverte de palmiers. A l'extrémité du promontoire d'Aboukir est un +fort en pierre; à 600 toises est une petite île. Une tour et une +trentaine de bouches à feu dans cette île, assureraient le mouillage +pour quelques vaisseaux de guerre, à peu près comme à l'île d'Aix. + +Pour aller à Rosette, on passe le lac Madié à son embouchure dans la +mer, qui a 100 toises de largeur; des bâtiments de guerre, tirant 8 ou +10 pieds d'eau peuvent y entrer. C'est dans ce lac que jadis une des +sept branches du Nil avait son embouchure. Si l'on veut aller à +Rosette sans passer le lac, il faut le tourner; ce qui augmente le +chemin de 3 à 4 lieues. + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + +ÉGYPTE. + + Le Nil.--Ses Inondations.--Population ancienne et + moderne.--Division et productions de l'Égypte.--Son + commerce.--Alexandrie.--Des différentes races qui habitent + l'Égypte.--Désert, ses habitants.--Gouvernement et importance + de l'Égypte.--Politique de Napoléon. + + +§ Ier. + +Le Nil prend sa source dans les montagnes de l'Abyssinie, coule du sud +au nord, et se jette dans la Méditerranée, après avoir parcouru +l'Abyssinie, les déserts de la Nubie, et l'Égypte. Son cours est de +huit cents lieues, dont deux cents sur le territoire égyptien. Il y +entre à la hauteur de l'île d'Elfilé ou d'Éléphantine, et fertilise +les déserts arides qu'il traverse. Ses inondations sont régulières et +productives: régulières, parce que ce sont les pluies du tropique qui +les causent; productives, parce que ces pluies, tombant par torrents +sur les montagnes de l'Abyssinie, couvertes de bois, entraînent avec +elles un limon fécondant que le Nil dépose sur les terres. Les vents +du nord règnent pendant la crue de ce fleuve, et, par une circonstance +favorable à la fertilité, en retiennent les eaux. + +En Égypte il ne pleut jamais. La terre n'y produit que par +l'inondation régulière du Nil. Lorsqu'elle est haute, l'année est +abondante; lorsqu'elle est basse, la récolte est médiocre. + +Il y a cent cinquante lieues de l'île d'Éléphantine au Caire, et cette +vallée, qu'arrose le Nil, a une largeur moyenne de cinq lieues. Après +le Caire, ce fleuve se divise en deux branches, et forme une espèce de +triangle qu'il couvre de ses débordements. Ce triangle a soixante +lieues de base, depuis la tour des Arabes jusqu'à Péluse, et cinquante +lieues de la mer au Caire; un de ses bras se jette dans la +Méditerranée, près de Rosette; l'autre, près de Damiette. Dans des +temps plus reculés, il avait sept embouchures. + +Le Nil commence à s'élever au solstice d'été; l'inondation croît +jusqu'à l'équinoxe, après quoi elle diminue progressivement. C'est +donc entre septembre et mars, que se font tous les travaux de la +campagne. Le paysage est alors ravissant; c'est le temps de la +floraison et celui de la moisson. La digue du Nil se coupe au Caire, +dans le courant de septembre, quelquefois dans les premiers jours +d'octobre. Après le mois de mars, la terre se gerce si profondément, +qu'il est dangereux de traverser les plaines à cheval, et qu'on ne le +peut faire à pied qu'avec une extrême fatigue. Un soleil ardent, qui +n'est jamais tempéré ni par des nuages, ni par de la pluie, brûle +toutes les herbes et les plantes, hormis celles qu'on peut arroser. +C'est à cela que l'on attribue la salubrité des eaux stagnantes, qui +se conservent en ce pays dans les bas-fonds. En Europe, de pareils +marais donneraient la mort par leurs exhalaisons; en Égypte, il ne +causent pas même de fièvres. + + +§ II. + +La surface de la vallée du Nil, telle qu'elle vient d'être décrite, +équivaut à un sixième de l'ancienne France; ce qui ne supposerait, +dans un état de prospérité, que quatre à cinq millions de population. +Cependant les historiens arabes assurent que, lors de la conquête par +Amroug, l'Égypte avait vingt millions d'habitants et plus de vingt +mille villes. Ils y comprenaient, il est vrai, indépendamment de la +vallée du Nil, les Oasis[1] et les déserts appartenant à l'Égypte. + + [1] Les Oasis sont des parties du désert où l'on trouve un peu de + végétation. Ce sont comme des îles dans une mer de sable. + +Cette assertion des historiens arabes, ne doit pas être rangée au +nombre de ces anciennes traditions qu'une critique judicieuse +désavoue. Une bonne administration et une population nombreuse +pouvaient étendre beaucoup le bienfait de l'inondation du Nil. Sans +doute, si la vallée offrait une surface de même nature que celles de +nos terres de France, elle ne pourrait nourrir plus de quatre à cinq +millions d'individus. Mais il y a en France, des montagnes, des +sables, des bruyères, et des terres incultes, tandis qu'en Égypte, +tout produit. A cette considération il faut ajouter que la vallée du +Nil, fécondée par les eaux, le limon et la chaleur du climat, est plus +fertile que nos bonnes terres, et que les deux tiers ou les trois +quarts de la France sont de peu de rapport. Nous sommes d'ailleurs +fondés à penser que le Nil fécondait plusieurs Oasis. + +Si l'on suppose que tous les canaux, qui saignent le Nil pour en +porter les eaux sur les terres, soient mal entretenus ou bouchés, son +cours sera beaucoup plus rapide, l'inondation s'étendra moins, une +plus grande masse d'eau arrivera à la mer, et la culture des terres +sera fort réduite. Si l'on suppose au contraire, que tous les canaux +d'irrigation soient parfaitement saignés, aussi nombreux, aussi longs, +et profonds que possible, et dirigés par l'art, de manière à arroser +en tout sens une plus grande étendue de désert, on conçoit que +très-peu des eaux du Nil se perdront dans la mer, et que les +inondations fertilisant un terrain plus vaste, la culture s'augmentera +dans la même proportion. Il n'est donc aucun pays où l'administration +ait plus d'influence qu'en Égypte sur l'agriculture, et par conséquent +sur la population. Les plaines de la Beauce et de la Brie sont +fécondées par l'arrosement régulier des pluies; l'effet de +l'administration y est nul sous ce rapport. Mais, en Égypte, où les +irrigations ne peuvent être que factices, l'administration est tout. +Bonne, elle adopte les meilleurs règlements de police sur la direction +des eaux, l'entretien et la construction des canaux d'irrigation. +Mauvaise, partiale ou faible, elle favorise des localités ou des +propriétés particulières, au détriment de l'intérêt public, ne peut +réprimer les dissensions civiles des provinces, quand il s'agit +d'ouvrir de grands canaux, ou enfin, les laisse tous se dégrader; il +en résulte que l'inondation est restreinte, et par suite l'étendue des +terres cultivables. Sous une bonne administration, le Nil gagne sur le +désert; sous une mauvaise, le désert gagne sur le Nil. En Égypte, le +Nil ou le génie du bien, le désert ou le génie du mal, sont toujours +en présence; et l'on peut dire que les propriétés y consistent moins +dans la possession d'un champ, que dans le droit fixé par les +réglements généraux d'administration, d'avoir, à telles époques de +l'année et par tel canal, le bienfait de l'inondation. + +Depuis deux cents ans, l'Égypte a sans cesse décru. Lors de +l'expédition des Français, elle avait encore de 2,500,000 à 2,800,000 +habitants. Si elle continue à être régie de la même manière, dans +cinquante ans elle n'en aura plus que 1,500,000. + +En construisant un canal pour dériver les eaux du Nil dans la grande +Oasis, on acquerrait un vaste royaume. Il est raisonnable d'admettre +que du temps de Sésostris et de Ptolémée, l'Égypte ait pu nourrir +douze à quinze millions d'habitants, sans le secours de son commerce +et par sa seule agriculture. + + +§ III. + +L'Égypte se divise en haute, moyenne et basse Égypte. La haute, +appelée Saïde, forme deux provinces, savoir: Thèbes et Girgeh; la +moyenne, nommée Ouestanieh, en forme quatre: Benisouf, Siout, Fayoum +et Daifih; la basse, appelée Bahireh, en a neuf: Bahireh, Rosette, +Garbieh, Menouf, Damiette, Mansourah, Charkieh, Kelioub et Gizeh. + +L'Égypte comprend, en outre, la grande Oasis, la vallée du +Fleuve-sans-Eau, et l'Oasis de Jupiter-Ammon. + +La grande Oasis est située, parallèlement au Nil, sur la rive gauche; +elle a cent cinquante lieues de long. Ses points les plus éloignés de +ce fleuve en sont à soixante lieues, les plus rapprochés à vingt. + +La vallée du Fleuve-sans-Eau, près de laquelle sont les lacs Natrons, +objets d'un commerce de quelque importance, est à quinze lieues de la +branche de Rosette. Jadis cette vallée a été fertilisée par le Nil. +L'Oasis de Jupiter-Ammon est à quatre-vingts lieues, sur la rive +droite du fleuve. + +Le territoire égyptien s'étend vers les frontières de l'Asie jusqu'aux +collines que l'on trouve entre El-Arich, El-Kanonès et Refah, à +environ quarante lieues de Péluse, d'où la ligne de démarcation +traverse le désert de l'Égarement, passe à Suèz, et longe la mer +Rouge, jusqu'à Bérénice. Le Nil coule parallèlement à cette mer; ses +points les plus éloignés en sont à cinquante lieues, les plus +rapprochés à trente. Un seul de ses coudes en est à vingt-deux lieues, +mais il en est séparé par des montagnes impraticables. La superficie +carrée de l'Égypte est de deux cents lieues de long, sur cent dix à +cent vingt de large. + +L'Égypte produit en abondance du blé, du riz et des légumes. Elle +était le grenier de Rome, elle est encore aujourd'hui celui de +Constantinople. Elle produit aussi du sucre, de l'indigo, du séné, de +la casse, du natron, du lin, du chanvre; mais elle n'a ni bois, ni +charbon, ni huile. Elle manque aussi de tabac, qu'elle tire de Syrie, +et de café, que l'Arabie lui fournit. Elle nourrit de nombreux +troupeaux, indépendamment de ceux du désert, et une multitude de +volaille. On fait éclore les poulets dans des fours, et l'on s'en +procure ainsi une quantité immense. + +Ce pays sert d'intermédiaire à l'Afrique et à l'Asie. Les caravanes +arrivent au Caire comme des vaisseaux sur une côte, au moment où on +les attend le moins, et des contrées les plus éloignées. Elles sont +signalées à Gizeh, et débouchent par les Pyramides. Là, on leur +indique le lieu où elles doivent passer le Nil, et celui où elles +doivent camper près du Caire. Les caravanes ainsi signalées, sont +celles des pélerins ou négociants de Maroc, de Fez, de Tunis, d'Alger +ou de Tripoli, allant à la Mecque, et apportant des marchandises +qu'elles viennent échanger au Caire. Elles sont ordinairement +composées de plusieurs centaines de chameaux, quelquefois même de +plusieurs milliers, et escortées par des hommes armés. Il vient aussi +des caravanes de l'Abyssinie, de l'intérieur de l'Afrique, de Tangoust +et des lieux qui se trouvent en communication directe avec le cap de +Bonne-Espérance et le Sénégal. Elles apportent des esclaves, de la +gomme, de la poudre d'or, des dents d'éléphants, et généralement tous +les produits de ces pays, qu'elles viennent échanger contre les +marchandises d'Europe et du Levant. Il en arrive enfin de toutes les +parties de l'Arabie et de la Syrie, apportant du charbon, du bois, des +fruits, de l'huile, du café, du tabac, et, en général, ce que fournit +l'intérieur de l'Inde. + + +§ IV. + +De tout temps l'Égypte a servi d'entrepôt pour le commerce de l'Inde. +Il se faisait anciennement par la mer Rouge. Les marchandises étaient +débarquées à Bérénice, et transportées à dos de chameau, pendant +quatre-vingts lieues, jusqu'à Thèbes, ou bien elles remontaient par +eau de Bérénice à Cosseïr: ce qui augmentait la navigation de +quatre-vingts lieues, mais réduisait le portage à trente. Parvenues à +Thèbes, elles étaient embarquées sur le Nil, pour être ensuite +répandues dans toute l'Europe. Telle a été la cause de la grande +prospérité de Thèbes aux cent portes. Les marchandises remontaient +aussi au-delà de Cosseïr, jusqu'à Suèz, d'où on les transportait à dos +de chameau jusqu'à Memphis et Péluse, c'est-à-dire l'espace de trente +lieues. Du temps de Ptolémée, le canal de Suèz au Nil fut ouvert. Dès +lors, plus de portage pour les marchandises; elles arrivaient par eau +à Baboust et Péluse, sur les bords du Nil et de la Méditerranée. + +Indépendamment du commerce de l'Inde, l'Égypte en a un qui lui est +propre. Cinquante années d'une administration française accroîtraient +sa population dans une grande proportion. Elle offrirait à nos +manufactures un débouché, qui amènerait un développement dans toute +notre industrie; et bientôt nous serions appelés à fournir à tous les +besoins des habitants des déserts de l'Afrique, de l'Abyssinie, de +l'Arabie, et d'une grande partie de la Syrie. Ces peuples manquent de +tout; et qu'est-ce que Saint-Domingue et toutes nos colonies, auprès +de tant de vastes régions? + +La France tirerait à son tour de l'Égypte du blé, du riz, du sucre, du +natron, et toutes les productions de l'Afrique et de l'Asie. + +Les Français établis en Égypte, il serait impossible aux Anglais de se +maintenir long-temps dans l'Inde. Des escadres construites sur les +bords de la mer Rouge, approvisionnées des produits du pays, équipées +et montées par nos troupes stationnées en Égypte, nous rendraient +infailliblement maîtres de l'Inde, au moment où l'Angleterre s'y +attendrait le moins. + +En supposant même le commerce de ce pays libre comme il l'a été jusque +ici entre les Anglais et les Français, les premiers seraient hors +d'état de soutenir la concurrence. La possibilité de la reconstruction +du canal de Suèz étant un problême résolu, et le travail qu'elle +exigerait, étant de peu d'importance, les marchandises arriveraient si +rapidement par ce canal et avec une telle économie de capitaux, que +les Français pourraient se présenter sur les marchés avec des +avantages immenses; le commerce de l'Inde, par l'océan, en serait +infailliblement écrasé. + + +§ V. + +Alexandre s'est plus illustré en fondant Alexandrie et en méditant d'y +transporter le siége de son empire, que par ses plus éclatantes +victoires. Cette ville devait être la capitale du monde. Elle est +située entre l'Asie et l'Afrique, à portée des Indes et de l'Europe. +Son port est le seul mouillage des cinq cents lieues de côtes, qui +s'étendent depuis Tunis, ou l'ancienne Carthage, jusqu'à Alexandrette; +il est à l'une des anciennes embouchures du Nil. Toutes les escadres +de l'univers pourraient y mouiller; et, dans le vieux-port, elles sont +à l'abri des vents et de toute attaque. Des vaisseaux tirant vingt-un +pieds d'eau y sont entrés sans difficulté. Ceux du tirage de +vingt-trois pieds, le pourraient; et, avec des travaux peu +considérables, on rendrait cette passe facile, même pour les vaisseaux +à trois ponts. Le premier consul avait fait construire à Toulon douze +vaisseaux de 74, ne tirant que vingt-un pieds d'eau, d'après le +systême anglais; et l'on n'a pas eu à se plaindre de leur marche, +lorsqu'ils ont navigué dans nos escadres. Seulement ils sont moins +propres au service de l'Inde, parce qu'ils ne peuvent porter qu'une +plus faible quantité d'eau et de provisions. + +La dégradation des canaux du Nil empêche ses eaux d'arriver jusqu'à +Alexandrie. Elles n'y viennent plus que du temps de l'inondation, et +l'on est obligé d'avoir des citernes pour les conserver. A côté du +port de cette ville, est la rade d'Aboukir, que l'on pourrait rendre +sûre pour quelques vaisseaux; si l'on construisait un fort sur l'île +d'Aboukir, ils y seraient comme au mouillage de l'île d'Aix. + +Rosette, Bourlos et Damiette ne peuvent recevoir que de petits +bâtiments, les barres n'ayant que six à sept pieds d'eau. Péluse, +El-Arich et Gaza n'ont jamais dû avoir de port; et les lacs Bourlos et +Menzaléh, qui communiquent avec la mer, ne permettent l'entrée qu'à +des bâtiments d'un tirant d'eau de six à sept pieds. + + +§ VI. + +A l'époque de l'expédition d'Égypte, il s'y trouvait trois races +d'hommes; les Mamelucks ou Circassiens, les Ottomans, ou janissaires +et spahis, et les Arabes ou naturels du pays. + +Ces trois races n'ont ni les mêmes principes, ni les mêmes moeurs, ni +la même langue. Elles n'ont de commun que la religion. La langue +habituelle des Mamelucks et des Ottomans est le turc; les naturels +parlent la langue arabe. A l'arrivée des Français, les Mamelucks +gouvernaient le pays et possédaient les richesses et la force. Ils +avaient pour chefs vingt-trois beys, égaux entre eux et indépendants; +car ils n'étaient soumis qu'à l'influence de celui qui, par son talent +et sa bravoure savoir captiver tous les suffrages. + +La maison d'un bey se compose de quatre cents à huit cents esclaves, +tous à cheval, et ayant chacun, pour les servir, deux ou trois +fellahs. Ils ont divers officiers pour le service d'honneur de leur +maison. Les katchefs sont les lieutenants des beys; ils commandent, +sous eux, cette milice, et sont seigneurs des villages. Les beys ont +des terres dans les provinces et une habitation au Caire. Un +corps-de-logis principal leur sert de logement, ainsi qu'à leur harem; +autour des cours, sont ceux des esclaves, gardes et domestiques. + +Les beys ne peuvent se recruter qu'en Circassie. Les jeunes +Circassiens sont vendus par leurs mères, ou volés par des gens qui en +font le métier, et vendus au Caire par les marchands de +Constantinople. On admet quelquefois des noirs ou des Ottomans; mais +ces exceptions sont rares. + +Les esclaves faisant partie de la maison d'un bey sont adoptés par +lui, et composent sa famille. Intelligents et braves, ils s'élèvent +successivement de grade en grade, et parviennent à celui de katchef et +même de bey. + +Les Mamelucks ont peu d'enfants, et ceux qu'ils ont, ne vivent pas +aussi long-temps que les naturels du pays. Il est rare qu'ils se +soient propagés au-delà de la troisième génération. On a voulu +attribuer la stérilité des mariages des Mamelucks à leur goût +anti-physique. Les femmes arabes sont grosses, lourdes; elles +affectent de la mollesse, peuvent à peine marcher, et restent des +jours entiers immobiles sur un divan. Un jeune Mameluck de quatorze à +quinze ans, leste, agile, déployant beaucoup d'adresse et de graces en +exerçant un beau coursier, excite les sens d'une manière différente. +Il est constant, que tous les beys, les katchefs, avaient d'abord +servi aux plaisirs de leurs maîtres; et que leurs jolis esclaves leur +servaient à leur tour; eux-mêmes ne le désavouent pas. + +On a accusé les Grecs et les Romains du même vice. De toutes les +nations, celle qui donne le moins dans cette inclination monstrueuse, +est, sans contredit, la nation française. On en attribue la raison à +ce que, de toutes, il n'en est aucune chez laquelle les femmes +charment davantage par leur taille svelte, leur tournure élégante, +leur vivacité et leurs graces. + +On pouvait compter en Égypte 60 à 70,000 individus de race +circassienne. + +Les Ottomans se sont établis en Égypte, lors de la conquête par Sélim, +dans le seizième siècle. Ils forment le corps des janissaires et +spahis, et ont été augmentés de tous les Ottomans inscrits dans ces +compagnies, selon l'usage de l'empire. Ils sont environ 200,000, +constamment avilis et humiliés par les Mamelucks. + +Les Arabes composent la masse de la population; ils ont pour chefs les +grands-scheiks, descendants de ceux des Arabes, qui, du temps du +prophète, au commencement de l'hégire, conquirent l'Égypte. Ils sont à +la fois, les chefs de la noblesse et les docteurs de la loi; ils ont +des villages, un grand nombre d'esclaves, et ne vont jamais que sur +des mules. Les mosquées sont sous leur inspection; celle de Jemil-Azar +a seule soixante grands-scheiks. C'est une espèce de Sorbonne, qui +prononce sur toutes les affaires de religion, et sert même +d'université. On y enseigne la philosophie d'Aristote, l'histoire et +la morale du Koran; elle est la plus renommée de l'Orient. Ses scheiks +sont les principaux du pays: les Mamelucks les craignaient; la Porte +même avait des ménagements pour eux. On ne pouvait influer sur le +pays et le remuer que par eux. Quelques-uns descendent du prophète, +tel que le scheik el Békry; d'autres de la deuxième femme du prophète, +tel que le scheik el Sadda. Si le sultan de Constantinople était au +Caire, à l'époque des deux grandes fêtes de l'empire, il les +célébrerait chez l'un de ces scheiks. C'est assez faire connaître la +haute considération qui les environne. Elle est telle, qu'il n'est +aucun exemple qu'on leur ait infligé une peine infamante. Lorsque le +gouvernement juge indispensable d'en condamner un, il le fait +empoisonner, et ses funérailles se font avec tous les honneurs dûs à +son rang, et comme si sa mort avait été naturelle. + +Tous les Arabes du désert sont de la même race que les scheiks, et les +vénèrent. Les fellahs sont Arabes, non que tous soient venus au +commencement de l'hégire avec l'armée qui conquit l'Égypte; on ne +pense pas que, par la suite de la conquête, il s'en soit établi plus +de 100,000. Mais comme, à cette époque, tous les indigènes +embrassèrent la foi mahométane, ils sont confondus de même que les +Francs et les Gaulois. Les scheiks sont les hommes de la loi et de la +religion; les Mamelucks et les janissaires sont les hommes de la force +et du gouvernement. La différence entre eux est plus grande qu'elle +ne l'est en France entre les militaires et les prêtres; car ce sont +des familles et des races tout-à-fait distinctes. + +Les Cophtes sont catholiques, mais ne reconnaissent pas le pape; on en +compte 150,000 à peu près en Égypte. Ils y ont le libre exercice de +leur religion. Ils descendent des familles, qui, après la conquête des +califes, sont restées chrétiennes. Les catholiques syriens sont peu +nombreux. Les uns veulent qu'ils soient les descendants des croisés; +les autres, que ce soient des originaires du pays, chrétiens au moment +de la conquête, comme les Cophtes, et qui ont conservé des différences +dans la religion. C'est une autre secte catholique. Il y a peu de +Juifs et de Grecs. Ces derniers ont pour chef le patriarche +d'Alexandrie, qui se croit égal à celui de Constantinople et supérieur +au pape. Il demeure dans un couvent, au vieux Caire, et a l'existence +d'un chef d'ordre religieux de l'Europe, qui aurait trente mille +livres de rentes. Les Francs sont peu nombreux: ce sont des familles +anglaises, françaises, espagnoles ou italiennes, établies dans ce pays +pour le commerce, ou simplement des commissionnaires de maisons +européennes. + + +§ VII. + +Les déserts sont habités par des tribus d'Arabes errants, vivant sous +des tentes. On en compte environ soixante, toutes dépendantes de +l'Égypte, et formant une population d'à peu près 120,000 ames, qui +peut fournir 18 à 20,000 cavaliers. Elles dominent les différentes +parties des déserts, qu'elles regardent comme leurs propriétés, et y +possèdent une grande quantité de bestiaux, chameaux, chevaux et +brebis. Ces Arabes se font souvent la guerre entre eux, soit pour la +démarcation des limites de leurs tribus, soit pour le pacage de leurs +bestiaux, soit pour tout autre objet. Le désert seul ne pourrait les +nourrir, car il ne s'y trouve rien. Ils possèdent des oasis qui, +semblables à des îles, ont, au milieu du désert, de l'eau douce, de +l'herbe et des arbres. Ils les cultivent, et s'y réfugient à certaines +époques de l'année. Néanmoins les Arabes sont en général misérables, +et ont constamment besoin de l'Égypte. Ils viennent annuellement en +cultiver les lisières, y vendent le produit de leurs troupeaux, louent +leurs chameaux pour les transports dans le désert, et employent le +bénéfice qu'ils retirent de ce trafic, à acheter les objets qui leur +sont nécessaires. Les déserts sont des plaines de sable, sans eau et +sans végétation, dont l'aspect monotone n'est varié que par des +mamelons, des monticules ou des rideaux de sable. Il est rare +cependant d'y faire plus de vingt à vingt-quatre lieues sans trouver +une source d'eau; mais elles sont peu abondantes, plus ou moins +saumâtres, et exhalent presque toutes une odeur alcaline. On trouve, +dans le désert, une grande quantité d'ossements d'hommes et d'animaux, +dont on se sert pour faire du feu. On y voit aussi des gazelles et des +troupeaux d'autruches, qui ressemblent de loin à des Arabes à cheval. + +Il n'y existe aucune trace de chemins; les Arabes s'accoutument, dès +l'enfance, à s'y orienter par les sinuosités des collines ou rideaux +de sable, par les accidents du terrain ou par les astres. Les vents +déplacent quelquefois les monticules de sable mouvant, ce qui rend +très-pénible et souvent dangereuse la marche dans le désert. Parfois +le sol est ferme; parfois il enfonce sous les pieds. Il est rare de +rencontrer des arbres, excepté autour des puits où se trouvent +quelques palmiers. Il y a dans le désert des bas-fonds où les eaux +s'écoulent et séjournent plus ou moins long-temps. Auprès de ces +mares, naissent des broussailles d'un pied à dix-huit pouces de +hauteur, qui servent de nourriture aux chameaux; c'est la partie riche +des déserts. Quels que soient les désagréments de la marche dans ces +sables, on est souvent obligé de les traverser pour communiquer du sud +au nord de l'Égypte; suivre les sinuosités du cours du Nil, triplerait +la distance. + + +§ VIII. + +Il y a telle tribu d'Arabes de 1,500 à 2,000 ames, qui a 300 +cavaliers, 1,400 chameaux et occupe cent lieues carrées de terrain. +Jadis ils redoutaient extrêmement les Mamelucks. Un seul de ces +derniers faisait fuir dix Arabes, parce que non-seulement ils avaient +sur eux une grande supériorité militaire, mais aussi une supériorité +morale. Les Arabes d'ailleurs devaient les ménager, puisqu'ils en +avaient besoin pour leur vendre ou louer leurs chameaux, pour obtenir +d'eux du grain et la liberté de cultiver la lisière de l'Égypte. + +Si la position extraordinaire de l'Égypte, qui ne peut devoir sa +prospérité qu'à l'étendue de ses inondations, exige une bonne +administration, la nécessité de réprimer 20 à 30,000 voleurs, +indépendants de la justice, parce qu'ils se refugient dans l'immensité +du désert, n'exige pas moins une administration énergique. Dans ces +derniers temps, ils portaient l'audace au point de venir piller des +villages et tuer des fellahs, sans que cela donnât lieu à aucune +poursuite régulière. Un jour que Napoléon était entouré du divan des +grands-scheicks, on l'informa que des Arabes de la tribu des Osnadis +avaient tué un fellah et enlevé des troupeaux; il en montra de +l'indignation, et ordonna d'un ton animé, à un officier d'état-major, +de se rendre de suite dans le Baireh avec 200 dromadaires et 300 +cavaliers pour obtenir réparation et faire punir les coupables. Le +scheick Elmodi, témoin de cet ordre et de l'émotion du général en +chef, lui dit en riant: «Est-ce que ce fellah est ton cousin, pour que +sa mort te mette tant en colère?»--«Oui, répondit Napoléon, tous ceux +que je commande sont mes enfants.»--«_Taïb!_[2] lui dit le scheik, tu +parles là comme le prophète.» + + [2] Mot dont les Arabes se servent pour exprimer une grande + satisfaction. + + +§ IX. + +L'Égypte a, de tout temps, excité la jalousie des peuples qui ont +dominé l'univers. Octave, après la mort d'Antoine, la réunit à +l'empire. Il ne voulut point y envoyer de proconsul, et la divisa en +douze prétures. Antoine s'était attiré la haine des Romains, parce +qu'il avait été soupçonné de vouloir faire d'Alexandrie la capitale de +la république. Il est vraisemblable que l'Égypte, du temps d'Octave, +contenait 12 à 15,000,000 d'habitants. Ses richesses étaient immenses; +elle était le vrai canal du commerce des Indes, et Alexandrie, par sa +situation, semblait appelée à devenir le siége de l'empire du monde. +Mais divers obstacles empêchèrent cette ville de prendre tous ses +développements. Les Romains craignirent que l'esprit national des +Arabes, peuple brave, endurci aux fatigues et qui n'avait ni la +mollesse des habitants d'Antioche, ni celle des habitants de l'Asie +mineure, et dont l'immense cavalerie avait fait triompher Annibal de +Rome, ne fît de leur pays un foyer de révolte contre l'empire romain. + +Sélim avait bien plus de raisons encore de redouter l'Égypte. C'était +la terre sainte, c'était la métropole naturelle de l'Arabie et le +grenier de Constantinople. Un pacha ambitieux, favorisé par les +circonstances et par un génie audacieux, aurait pu relever la nation +arabe, faire pâlir les Ottomans, déja menacés par cette immense +population grecque, qui forme la majorité de Constantinople et des +environs. Aussi Sélim ne voulut-il pas confier le gouvernement de +l'Égypte à un seul pacha. Il craignit même que la division en +plusieurs pachaliks ne fût pas une garantie suffisante, et chercha à +s'assurer la soumission de cette province, en confiant son +administration à vingt-trois beys, qui avaient chacun une maison +composée de 400 à 800 esclaves. Ces esclaves devaient être leurs fils +ou originaires de Circassie, mais jamais de l'Arabie ni du pays. Par +ce moyen, il créa une milice tout-à-fait étrangère à l'Arabie. Il +établit en Égypte le systême général de l'empire, des janissaires et +des spahis, et mit à la tête de ceux-ci un pacha qui représentait le +grand-seigneur, avec une autorité sur toute la province comme +vice-roi, mais qui, contenu par les Mamelucks, ne pouvait travailler à +s'affranchir. + +Les Mamelucks, ainsi appelés au gouvernement de l'Égypte, cherchèrent +des auxiliaires. Ils étaient trop ignorants et trop peu nombreux pour +exercer l'emploi de percepteurs des finances; mais ils ne voulurent +point le confier aux naturels du pays, qu'ils craignaient, par le même +esprit de jalousie qui portait le sultan à redouter les Arabes. Ils +choisirent les Cophtes et les Juifs. Les Cophtes sont, il est vrai, +naturels du pays, mais d'une religion proscrite. Comme chrétiens, ils +sont hors de la protection du Koran, et ne peuvent être protégés +que par le sabre; ils ne devaient donc causer aucun ombrage aux +Mamelucks. Ainsi cette milice de 10 à 12,000 cavaliers, se donna pour +agents, pour hommes d'affaires, pour espions, etc., les 200,000 +Cophtes qui habitent l'Égypte. Chaque village eut un percepteur +Cophte, toute la comptabilité, toute l'administration furent entre les +mains des Cophtes. + +La tolérance qui règne dans tout l'empire ottoman, et l'espèce de +protection accordée aux chrétiens, sont le résultat d'anciennes vues. +Le sultan et la politique de Constantinople aiment à défendre une +classe d'hommes dont ils n'ont rien à craindre, parce que ces hommes +forment une faible minorité dans l'Arménie, dans la Syrie et dans +toute l'Asie mineure, parce qu'en outre ils sont dans un état naturel +d'opposition contre les gens du pays, et ne pourraient, dans aucun +cas, se liguer avec eux pour rétablir la nation syriaque ou arabe. +Toutefois, ceci ne peut s'appliquer à la Grèce où les chrétiens sont +en nombre supérieur. Les sultans ont fait une grande faute en laissant +réunis un nombre si considérable de chrétiens. Tôt ou tard, cette +faute entraînera la perte des Ottomans. + +La situation morale résultant des différents intérêts, des différentes +races qui habitent l'Égypte, n'échappa pas à Napoléon, et c'est sur +elle qu'il bâtit son systême de gouvernement. Peu curieux +d'administrer la justice dans le pays, les Français ne l'eussent pas +pu, quand même ils auraient voulu le faire, Napoléon en investit les +Arabes, c'est-à-dire les scheicks, et leur donna toute la +prépondérance. Dès lors, il parla au peuple par le canal de ces +hommes, qui étaient tout à la fois les nobles et les docteurs de la +loi, et intéressa ainsi à son gouvernement l'esprit national arabe et +la religion du Koran. Il ne faisait la guerre qu'aux Mamelucks; il les +poursuivait à outrance, et après la bataille des Pyramides il n'en +restait plus que des débris. Il chercha, par la même politique, à +s'emparer des Cophtes. Ceux-ci avaient de plus avec lui les liens de +la religion, et seuls ils étaient versés dans l'administration du +pays. Mais quand même ils n'auraient pas possédé cet avantage, la +politique du général français était de le leur donner, afin de ne pas +dépendre exclusivement des naturels arabes, et de n'avoir pas à lutter +avec 25 ou 30,000 hommes contre la force de l'esprit national et +religieux. Les Cophtes, qui voyaient les Mamelucks détruits, n'eurent +d'autre parti à prendre que de s'attacher aux Français; et par là, +notre armée eut, dans toutes les parties de l'Égypte, des espions, +des observateurs, des contrôleurs, des financiers, indépendants et +opposés aux nationaux. Quant aux janissaires et aux Ottomans, la +politique voulait que l'on ménageât en eux le grand-seigneur; +l'étendard du sultan flottait en Égypte, et Napoléon était persuadé +que le ministre Talleyrand s'était rendu à Constantinople, et que des +négociations sur l'Égypte étaient entamées avec la Porte. Les +Mamelucks d'ailleurs s'étaient attachés à humilier, à annuler et +désorganiser les milices des janissaires qui étaient leurs rivaux; de +l'humiliation de la milice ottomane était née la déconsidération +totale du pacha et le mépris de l'autorité de la Porte, à tel point +que souvent les Mamelucks refusaient le _miry_; et cette milice se fût +même déclarée tout-à-fait indépendante, si l'opposition des scheicks +ou des docteurs de la loi ne les eût rattachés à Constantinople par +esprit de religion et par inclination. Les scheicks et le peuple +préféraient l'influence de Constantinople à celle des Mamelucks; +souvent même ils y adressaient leurs plaintes, et quelquefois +réussissaient à adoucir l'arbitraire des beys. + +Depuis la décadence de l'empire ottoman, la Porte a fait des +expéditions contre les Mamelucks, mais ceux-ci ont toujours fini par +avoir le dessus, et ces guerres se sont terminées par un arrangement +qui laissait le pouvoir aux Mamelucks, avec quelques modifications +passagères. En lisant avec attention l'histoire des évènements qui se +sont passés en Égypte depuis deux cents ans, il est démontré que si le +pouvoir, au lieu d'être confié à 12,000 Mamelucks, l'eût été à un +pacha, qui, comme celui d'Albanie, se fut recruté dans le pays même, +l'empire arabe, composé d'une nation tout-à-fait distincte, qui a son +esprit, ses préjugés, son histoire et son langage à part, qui embrasse +l'Égypte, l'Arabie et une partie de l'Afrique, fût devenu indépendant +comme celui de Maroc. + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + +ÉGYPTE.--BATAILLE DES PYRAMIDES. + + Marche de l'armée sur le Caire.--Tristesse et plaintes des + soldats.--Position et forces des ennemis.--Manoeuvre de + l'armée française.--Charge impétueuse de Mourah-Bey, + repoussée.--Prise du camp retranché.--Quartier-général + français à Gizeh.--Prise de l'île de Rodah.--Reddition du + Caire.--Description de cette ville. + + +§ Ier. + +Le soir du combat de Chebreiss (13 juillet 1798), l'armée française +alla coucher à Chabour. Cette journée était très-forte: on marcha en +ordre de bataille et au pas accéléré, dans l'espérance de couper +quelques bâtiments de la flottille ennemie. En effet, les Mamelucks +furent contraints d'en brûler plusieurs. L'armée bivouaqua à Chabour, +sous de beaux sycomores, et trouva des champs pleins de pastèques, +espèce de melons d'eau qui forment une nourriture saine et +rafraîchissante. Jusqu'au Caire nous en rencontrâmes constamment, et +le soldat exprimait combien ce fruit lui était agréable, en le +nommant, à l'exemple des anciens Égyptiens, _sainte pastèque_. + +Le lendemain, l'armée se mit en marche fort tard; on s'était procuré +quelques viandes qu'il fallait distribuer. Nous attendîmes notre +flottille, qui ne pouvait remonter le courant avant que le vent du +nord ne fût levé; et nous couchâmes à Kouncherick. Le jour suivant, +nous arrivâmes à Alkam. Là, le général Zayoncheck reçut l'ordre de +mettre pied à terre sur la rive droite, avec toute la cavalerie +démontée, et de se porter sur Menouf et à la pointe du Delta. Comme il +ne s'y trouvait aucun Arabe, il était maître de tous ses mouvements, +et nous fut d'un grand secours pour nous procurer des vivres. Il prit +position à la tête du Delta, dite _le ventre de la vache_. + +Le 17, l'armée campa à Abounochabeck; le 18, à Wardam. Wardam est un +gros endroit; les troupes y bivouaquèrent dans une grande forêt de +palmiers. Le soldat commençait à connaître les usages du pays, et à +déterrer les lentilles et autres légumes, que les fellahs ont coutume +de cacher dans la terre. Nous faisions de petites marches, en raison +de la nécessité où nous nous trouvions de nous procurer des +subsistances et afin d'être toujours en état de recevoir l'ennemi. +Souvent, dès dix heures du matin, nous prenions position, et le +premier soin du soldat était de se baigner dans le Nil. De Wardam nous +allâmes coucher à Omedinar, d'où nous aperçûmes les Pyramides. A +l'instant, toutes les lunettes furent braquées contre ces monuments +les plus anciens du monde. On les prendrait pour d'énormes masses de +rochers; mais la régularité et les lignes droites des arêtes décèlent +la main des hommes. Les Pyramides bordent l'horizon de la vallée sur +la rive gauche du Nil. + + +§ II. + +Nous approchions du Caire, et nous étions instruits, par les gens du +pays, que les Mamelucks réunis à la milice de cette ville, et à un +nombre considérable d'Arabes, de janissaires, de spahis, nous +attendaient entre le Nil et les Pyramides, couvrant Gizeh. Ils se +vantaient que là finiraient nos succès. + +Nous fîmes séjour à Omedinar. Ce jour de repos servit à réparer les +armes et à nous préparer au combat. La mélancolie et la tristesse +régnaient dans l'armée. Si les Hébreux, dans le désert de +l'_Égarement_, se plaignaient et demandaient avec humeur à Moïse les +oignons et les marmites pleines de viande de l'Égypte, les soldats +français regrettaient sans cesse les délices de l'Italie. C'est en +vain qu'on leur assurait que le pays était le plus fertile du monde, +qu'il l'emportait même sur la Lombardie; le moyen de les persuader! +ils ne pouvaient avoir ni pain ni vin. Nous campions sur des tas +immenses de bled, mais il n'y avait dans le pays ni moulin, ni four. +Le biscuit apporté d'Alexandrie, était mangé depuis long-temps; le +soldat était réduit à piler le bled entre deux pierres et à faire des +galettes cuites sous les cendres. Plusieurs grillaient le bled dans +une poêle, après quoi ils le faisaient bouillir. C'était la meilleure +manière de tirer parti du grain, mais tout cela n'était pas du pain. +Chaque jour, leurs craintes augmentaient, au point qu'une foule +d'entre eux disaient qu'il n'y avait pas de grande ville du Caire; que +celle qui portait ce nom, était, comme Damanhour, une vaste réunion de +huttes, privées de tout ce qui peut nous rendre la vie commode et +agréable. Leur imagination était tellement tourmentée que, deux +dragons se jetèrent tout habillés dans le Nil et se noyèrent. Il est +vrai de dire pourtant que, si on n'avait ni pain, ni vin, les +ressources qu'on se procurait avec du bled, des lentilles, de la +viande et quelquefois des pigeons, fournissaient du moins à la +nourriture de l'armée. Mais le mal était dans l'exaltation des têtes. +Les officiers se plaignaient plus haut que les soldats, parce que le +terme de comparaison était plus à leur désavantage. Ils ne trouvaient +pas en Égypte les logements, les bonnes tables et tout le luxe de +l'Italie. Le général en chef, voulant donner l'exemple, avait +l'habitude de prendre son bivouac au milieu de l'armée et dans les +endroits les moins commodes. Personne n'avait ni tente, ni provisions; +le dîner de Napoléon et de l'état-major consistait dans un plat de +lentilles. La soirée du soldat se passait en conversations politiques, +en raisonnements et en plaintes; _Que sommes-nous venus faire ici?_ +disaient les uns; _le Directoire nous a déportés. Caffarelli_, +disaient les autres, _est l'agent dont on s'est servi pour tromper le +général en chef_. Plusieurs s'étant aperçus que partout où il y avait +des vestiges d'antiquité, on les fouillait avec soin, se répandaient +en invectives contre les savants, qui, _pour faire leur fouilles, +avaient_, disaient-ils, _donné l'idée de l'expédition_. Les quolibets +pleuvaient sur eux, même en leur présence. Ils appelaient un âne un +savant, et disaient de Cafarelly-Dufalga, en faisant allusion à sa +jambe de bois, _Il se moque bien de cela, lui, il a un pied en +France_; mais Dufalga et les savants ne tardèrent pas à reconquérir +l'estime de l'armée. + + +§ III. + +Le 21, on partit de Omedinar, à une heure du matin. Cette journée +devait être décisive. A la pointe du jour, on vit, pour la première +fois depuis Chebreiss, une avant-garde de Mamelucks d'un millier de +chevaux, qui se replièrent avec ordre et sans rien tenter; quelques +boulets de notre avant-garde les tinrent en respect. A dix heures, +nous aperçûmes Embabeh et les ennemis en bataille. Leur droite était +appuyée au Nil, où ils avaient pratiqué un grand camp retranché, armé +de quarante pièces de canons, et défendu par une vingtaine de mille +hommes d'infanterie, janissaires, spahis et milice du Caire. La ligne +de cavalerie des Mamelucks appuyait sa droite au camp retranché, et +étendait sa gauche dans la direction des Pyramides, à cheval sur la +route de Gizeh. Il y avait environ 9 à 10,000 chevaux, autant qu'on +en pouvait juger. Ainsi l'armée entière était de 60,000 hommes, y +compris l'infanterie et les hommes à pied qui servaient chaque +cavalier. Deux ou trois mille Arabes tenaient l'extrême gauche, et +remplissaient l'intervalle des Mamelucks aux Pyramides. Ces +dispositions étaient formidables. Nous ignorions quelle serait la +contenance des janissaires et des spahis du Caire, mais nous +connaissions et redoutions beaucoup l'habileté et l'impétueuse +bravoure des Mamelucks. L'armée française fut rangée en bataille, dans +le même ordre qu'à Chebreiss, la gauche appuyée au Nil, la droite à un +grand village. Le général Desaix commandait la droite, et il lui +fallut trois heures pour se former à sa position et prendre un peu +haleine. On reconnut le camp retranché des ennemis, et on s'assura +bientôt qu'il n'était qu'ébauché. C'était un ouvrage commencé depuis +trois jours, après la bataille de Chebreiss. Il se composait de longs +boyaux, qui pouvaient être de quelque effet contre une charge de +cavalerie, mais non contre une attaque d'infanterie. Nous vîmes aussi, +avec de bonnes lunettes, que leurs canons n'étaient point sur affût de +campagne, mais que c'étaient de grosses pièces en fer, tirées des +bâtiments et servies par les équipages de la flottille. Aussitôt que +le général en chef se fut assuré que l'artillerie n'était point +mobile, il fut évident qu'elle ne quitterait point le camp retranché, +non plus que l'infanterie; et que, si cette dernière sortait, elle se +trouverait sans artillerie. Les dispositions de la bataille devaient +être une conséquence de ces données; on résolut de prolonger notre +droite, et de suivre le mouvement de cette aile avec toute l'armée, en +passant hors de la portée du canon du camp retranché. Par ce +mouvement, nous n'avions affaire qu'aux Mamelucks et à la cavalerie; +et nous nous placions sur un terrain où l'infanterie et l'artillerie +de l'ennemi ne devaient lui être d'aucun secours. + + +§ IV. + +Mourah-Bey, qui commandait en chef toute l'armée, vit nos colonnes +s'ébranler, et ne tarda pas à deviner notre but. Quoique ce chef n'eût +aucune habitude de la guerre, la nature l'avait doué d'un grand +caractère, d'un courage à toute épreuve et d'un coup d'oeil pénétrant. +Les trois affaires que nous avions eues avec les Mamelucks, lui +servaient déja d'expérience. Il sentit, avec une habileté qu'on +pourrait à peine attendre du général européen le plus consommé, que le +destin de la journée consistait à ne pas nous laisser exécuter notre +mouvement, et à profiter de l'avantage de sa nombreuse cavalerie pour +nous attaquer en marche. Il partit avec les deux tiers de ses chevaux +(6 à 7,000), laissa le reste pour soutenir le camp retranché et +encourager l'infanterie, et vint, à la tête de cette troupe, aborder +le général Desaix qui s'avançait par l'extrémité de notre droite. Ce +dernier fut un moment compromis; la charge se fit avec une telle +rapidité, que nous crûmes que la confusion se mettait dans les carrés; +le général Desaix, en marche à la tête de sa colonne, était engagé +dans un bosquet de palmiers. Toutefois la tête des Mamelucks, qui +tomba sur lui, était peu nombreuse. Leur masse n'arriva que quelques +minutes après, ce retard suffit. Les carrés étaient parfaitement +formés et reçurent la charge avec sang-froid. Le général Régnier +appuyait leur gauche; Napoléon, qui était dans le carré du général +Dugua, marcha aussitôt sur le gros des Mamelucks et se plaça entre le +Nil et Régnier. Les Mamelucks furent reçus par la mitraille et une +vive fusillade; une trentaine des plus braves vint mourir auprès du +général Desaix; mais la masse, par un instinct naturel au cheval, +tourna autour des carrés, et dès lors la charge fut manquée. Au milieu +de la mitraille, des boulets, de la poussière, des cris et de la +fumée, une partie des Mamelucks rentra dans le camp retranché, par un +mouvement naturel au soldat, de faire sa retraite vers le lieu d'où il +est parti. Mourah-Bey et les plus habiles se dirigèrent sur Gizeh. Ce +commandant en chef se trouva ainsi séparé de son armée. La division +Bon et Menou, qui formait notre gauche, se porta alors sur le camp +retranché; et le général Rampon, avec deux bataillons, fut détaché +pour occuper une espèce de défilé, entre Gizeh et le camp. + + +§ V. + +La plus horrible confusion régnait à Embabeh; la cavalerie s'était +jetée sur l'infanterie, qui, ne comptant pas sur elle, et voyant les +Mamelucks battus, se précipita sur les djermes, kaïkes et autres +bateaux, pour repasser le Nil. Beaucoup le firent à la nage; les +Égyptiens excellent dans cet exercice, que les circonstances +particulières de leur pays leur rendent nécessaire. Les quarante +pièces de canon, qui défendaient le camp retranché, ne tirèrent pas +deux cents coups. Les Mamelucks, s'apercevant bientôt de la fausse +direction qu'ils avaient donnée à leur retraite, voulurent reprendre +la route de Gizeh; ils ne le purent. Les deux bataillons, placés +entre le Nil et Gizeh, et soutenus par les autres divisions, les +rejetèrent dans le camp. Beaucoup y trouvèrent la mort, plusieurs +milliers essayèrent de traverser le Nil qui les engloutit. +Retranchements, artillerie, pontons, bagages, tout tomba en notre +pouvoir. De cette armée de plus de 60,000 hommes, il n'échappa que +2,500 cavaliers avec Mourah-Bey; la plus grande partie de l'infanterie +se sauva à la nage ou dans des bateaux. On porte à 5,000 les Mamelucks +qui furent noyés dans cette bataille. Leurs nombreux cadavres +portèrent en peu de jours jusqu'à Damiette et Rosette, et le long du +rivage, la nouvelle de notre victoire. + +Ce fut au commencement de cette bataille, que Napoléon adressa aux +soldats, ces paroles devenues si célèbres: _Du haut de ces pyramides +quarante siècles vous contemplent!!!_ + +Il était nuit lorsque les trois divisions Desaix, Régnier et Dugua +revinrent à Gizeh. Le général en chef y plaça son quartier-général +dans la maison de campagne de Mourah-Bey. + + +§ VI. + +Les Mamelucks avaient sur le Nil une soixantaine de bâtiments, chargés +de toutes leurs richesses. Voyant l'issue inopinée du combat, et nos +canons déja placés sur le fleuve au-delà des débouchés de l'île de +Rodah, ils perdirent l'espérance de les sauver, et y mirent le feu. +Pendant toute la nuit, aux travers des tourbillons de flammes et de +fumée, nous apercevions se dessiner les minarets et les édifices du +Caire et de la ville des Morts. Ces tourbillons de flammes éclairaient +tellement, que nous pouvions découvrir jusqu'aux Pyramides. + +Les Arabes, selon leur coutume après une défaite, se rallièrent loin +du champ de bataille, dans le désert au-delà des Pyramides. + +Durant plusieurs jours, toute l'armée ne fut occupée qu'à pêcher les +cadavres des Mamelucks; leurs armes qui étaient précieuses, la +quantité d'or qu'ils étaient accoutumés à porter avec eux, rendait le +soldat très-zélé pour cette recherche. + +Notre flottille n'avait pu suivre le mouvement de l'armée, le vent lui +avait manqué. Si nous l'avions eue, la journée n'eût pas été plus +décisive, mais nous aurions fait probablement un grand nombre de +prisonniers, et pris toutes les richesses qui ont été la proie des +flammes. La flottille avait entendu notre canon, malgré le vent du +nord qui soufflait avec violence. A mesure qu'il se calma, le bruit du +canon allait augmentant, de sorte qu'à la fin il paraissait s'être +rapproché d'elle, et que le soir les marins crurent la bataille +perdue; mais la multitude de cadavres qui passèrent près de leurs +bâtiments, et qui tous étaient Mamelucks, les rassura bientôt. + +Ce ne fut que long-temps après sa fuite que Mourah-Bey s'aperçut qu'il +n'était suivi que par une partie de son monde, et qu'il reconnut la +faute qu'avait faite sa cavalerie, de rester dans le camp retranché. +Il essaya plusieurs charges pour lui rouvrir le passage, mais il était +trop tard. Les Mamelucks, eux-mêmes, avaient la terreur dans l'ame, et +agirent mollement. Les destins avaient prononcé la destruction de +cette brave et intrépide milice, sans contredit l'élite de la +cavalerie d'Orient. La perte de l'ennemi dans cette journée peut être +évaluée à 10,000 hommes restés sur le champ de bataille ou noyés, tant +Mamelucks, que janissaires, miliciens du Caire et esclaves des +Mamelucks. On fit un millier de prisonniers, et l'on s'empara de huit +à neuf cents chameaux et d'autant de chevaux. + + +§ VII. + +Sur les neuf heures du soir, Napoléon entra dans la maison de campagne +de Mourah-Bey, à Gizeh. Ces sortes d'habitations ne ressemblent en +rien à nos châteaux. Nous eûmes beaucoup de peine à nous y loger, et à +reconnaître la distribution des différentes pièces. Mais ce qui frappa +le plus agréablement les officiers, ce fut une grande quantité de +coussins et de divans couverts des plus beaux damas et des plus belles +soieries de Lyon, et ornés de franges d'or. Pour la première fois, +nous trouvâmes en Égypte le luxe et les arts de l'Europe. Une partie +de la nuit se passa à parcourir dans tous les sens cette singulière +maison. Les jardins étaient remplis d'arbres magnifiques, mais ils +étaient sans allées, et ressemblaient assez aux jardins de certaines +religieuses d'Italie. Ce qui fit le plus de plaisir aux soldats, car +chacun y accourut, ce furent de grands berceaux de vignes, chargés des +plus beaux raisins du monde. La vendange fut bientôt faite. + +Les deux divisions Bon et Menou qui étaient restées dans le camp +retranché étaient aussi dans la plus grande abondance. On avait trouvé +dans les bagages nombre de cantines remplies d'office, de pots de +confiture, des sucreries. On rencontrait à chaque instant des tapis, +des porcelaines, des cassolettes et une foule de petits meubles à +l'usage des Mamelucks, qui excitaient notre curiosité. L'armée +commença alors à se réconcilier avec l'Égypte, et à croire enfin que +le Caire n'était pas Damanhour. + + +§ VIII. + +Le lendemain, à la pointe du jour, Napoléon se porta sur la rivière, +et s'emparant de quelques barques, il fit passer le général Vial avec +sa division dans l'île de Rodah. On s'en rendit maître après avoir +tiré quelques coups de fusil. Du moment où l'on eut pris possession de +l'île de Rodah et placé un bataillon dans le mékias et des sentinelles +le long du canal, le Nil dut être considéré comme passé; on n'était +plus séparé de Boulac et du vieux Caire que par un grand canal. On +visita l'enceinte de Gizeh, et on travailla sur-le-champ à en fermer +les portes. Gizeh était environné d'une muraille assez vaste pour +renfermer tous nos établissements et assez forte pour contenir les +Mamelucks et les Arabes. Nous attendions avec impatience l'arrivée de +la flottille; le vent du nord soufflait comme à l'ordinaire, et +cependant elle ne venait pas! Le Nil étant bas, l'eau lui avait +manqué, les bâtiments étaient engravés. Le contre-amiral Perré fit +dire qu'on ne devait pas compter sur lui et qu'il ne pouvait désigner +le jour de son arrivée. Cette contrariété était extrême, car il +fallait s'emparer du Caire dans le premier moment de stupeur, au lieu +de laisser aux habitants, en perdant quarante-huit heures, le temps de +revenir de leur épouvante. Heureusement qu'à la bataille, ce n'était +pas les Mamelucks seuls qui avaient été vaincus, les janissaires du +Caire et tout ce que cette ville contenait de braves et d'hommes armés +y avaient aussi pris part et étaient dans la dernière consternation. +Tous les rapports sur cette affaire donnaient aux Français un +caractère qui tenait du merveilleux. + + +§ IX. + +Un drogman fut envoyé par le général en chef vers le pacha et le +cadi-scheick, iman de la grande mosquée, et les proclamations que +Napoléon avait publiées à son entrée en Égypte furent répandues. Le +pacha était déja parti, mais il avait laissé son kiaya. Celui-ci crut +de son devoir de venir à Gizeh, puisque le général en chef déclarait +que ce n'était pas aux Turcs, mais aux Mamelucks qu'il faisait la +guerre. Il eut une conférence avec Napoléon, qui le persuada. C'était +d'ailleurs ce que ce kiaya avait de mieux à faire. En cédant à +Napoléon, il entrevoyait l'espérance de jouer un grand rôle et de +bâtir sa fortune. En refusant, il courait à sa perte. Il se rangea +donc sous l'obéissance du général en chef et promit de chercher à +persuader à Ibrahim-Bey de se retirer et aux habitants du Caire de se +soumettre. Le lendemain une députation des scheicks du Caire vint à +Gizeh et fit connaître que Ibrahim-Bey était déja sorti et était allé +camper à Birket-el-Hadji, que les janissaires s'étaient assemblés et +avaient décidé de se rendre, et que le scheick de la grande mosquée de +Jemilazar avait été chargé d'envoyer une députation pour traiter de la +reddition de la ville et implorer la clémence du vainqueur. Les +députés restèrent plusieurs heures à Gizeh, où on employa tous les +moyens qu'on crut les plus efficaces pour les confirmer dans leurs +bonnes dispositions et leur donner de la confiance. Le jour suivant, +le général Dupuy fut envoyé au Caire comme commandant d'armes et l'on +prit possession de la citadelle. Nos troupes passèrent le canal et +occupèrent le vieux Caire et Boulac. Le général en chef fit son entrée +au Caire le 26 juillet, à quatre heures après midi. Il alla loger sur +la place El-Bekir, dans la maison d'Elfy-Bey et y transporta son +quartier-général. Cette maison était placée à une des extrémités de la +ville et le jardin communiquait avec la campagne. + + +§ X. + +Le Caire est situé à une demie-lieue du Nil; le vieux Caire et Boulac +sont ses ports. Il est traversé par un canal ordinairement à sec; mais +qui se remplit pendant l'inondation, au moment où l'on coupe la digue, +opération qui ne se fait que lorsque le Nil est à une certaine +hauteur; c'est l'objet d'une fête publique. Alors le canal communique +son eau à des canaux nombreux, et la place d'El-Békir, ainsi que la +plupart des places et des jardins du Caire, est couverte d'eau. Lors +des inondations, on traverse tous ces quartiers avec des bateaux. Le +Caire est dominé par une citadelle placée sur un mamelon qui commande +toute la ville. Elle est séparée du Mokattam par un vallon. Un +aquéduc, ouvrage assez remarquable, porte de l'eau à la citadelle. Il +y a, à cet effet, au vieux Caire une énorme tour octogone très-haute +qui renferme le réservoir où les eaux du Nil sont élevées par une +machine hydraulique et d'où elles entrent dans l'aquéduc. La citadelle +tire aussi de l'eau du puits de Joseph, mais cette eau est moins bonne +que celle du Nil. Cette forteresse était négligée, sans défense, et +tombait en ruines. On s'occupa immédiatement de la réparer, et depuis +on y a constamment travaillé. Le Caire est environné de hautes +murailles bâties par les Arabes et surmontées de tours énormes; ces +murailles étaient en mauvais état et tombaient de vétusté; les +Mamelucks ne réparaient rien. La ville est grande; la moitié de son +enceinte confine avec le désert, de sorte qu'on trouve des sables +arides en sortant par la porte de Suèz et celles qui sont du côté de +l'Arabie. + +La population du Caire était considérable, on y comptait 210,000 +habitants. Les maisons sont fort élevées et les rues étroites, afin +d'être à l'abri du soleil. C'est pour le même motif que les bazars ou +marchés publics sont couverts de toiles ou paillassons. Les beys ont +de très-beaux palais d'une architecture orientale, qui tient plutôt de +celle des Indes que de la nôtre. Les scheicks ont aussi de très-belles +maisons. Les okels sont de grands bâtiments carrés qui ont de vastes +cours intérieures et où sont renfermées des corporations entières de +marchands. Ainsi il y a l'okel du riz du Seur, l'okel des marchands de +Suèz, de Syrie. Tous ont à l'extérieur, et donnant sur les rues, de +petites boutiques de douze à quinze pieds carrés, où se tient le +marchand avec les échantillons de ses marchandises. Le Caire a un +grand nombre de mosquées les plus belles du monde; les minarets sont +riches et nombreux. Les mosquées servent en général à recevoir les +pélerins qui y couchent. Il en est qui contiennent quelquefois jusqu'à +3,000 pélerins; de ce nombre est celle de Jemilazar, qu'on cite comme +la plus grande de l'Orient. Ces mosquées se composent d'ordinaire de +cours dont le pourtour est environné de colonnes énormes, couvertes +par des terrasses; dans l'intérieur se trouvent une foule de bassins +ou réservoirs d'eau pour boire et pour se laver. Il y a dans un +quartier quelques familles européennes, c'est le quartier des Francs; +l'on y rencontre un certain nombre de maisons, comme celles que peut +avoir en Europe un négociant de 30 à 40,000 livres de rente; elles +sont meublées à l'européenne avec des chaises et des lits; des églises +pour les Cophtes, et quelques couvents pour les catholiques syriens. + +A côté de la ville du Caire, du côté du désert, se trouve la ville des +Morts. Cette ville est plus grande que le Caire même; c'est-là que +toutes les familles ont leur sépulture. Une multitude de mosquées, de +tombeaux, de minarets et de dômes conservent le souvenir des grands +qui y ont été enterrés et qui les ont fait bâtir. Beaucoup de tombeaux +ont des gardiens qui y entretiennent des lampes allumées et en font +voir l'intérieur aux curieux. Les familles des morts, ou des +fondations, pourvoyent à ces dépenses. Le peuple lui-même a des +tombeaux distingués par famille ou par quartier, qui s'élèvent à deux +pieds de terre. + +Il y a au Caire une foule de cafés; on y prend du café, des sorbets ou +de l'opium, et on y disserte sur les affaires publiques. + +Autour de cette ville, ainsi qu'auprès d'Alexandrie, Rozette, etc., on +trouve des monticules assez élevés; ils sont tous formés de ruines et +de décombres et s'accroissent tous les jours parce que tous les débris +de la ville y sont portés; cela produit un effet désagréable. Les +Français avaient établi des lois de police pour arrêter le mal, et +l'institut discuta les moyens de le faire entièrement disparaître. +Mais il se présenta des difficultés. L'expérience avait prouvé aux +gens du pays qu'il était dangereux de jeter ces débris dans le Nil, +parce qu'ils encombraient les canaux ou se répandaient dans la +campagne avec l'inondation. Ces ruines sont la suite de la décadence +du pays dont on aperçoit les marques à chaque pas. + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + +ÉGYPTE.--RELIGION. + + Du christianisme.--De l'islamisme.--Différence de l'esprit des + deux religions.--Haine des califes contre les + bibliothèques.--De la durée des empires en + Asie.--Polygamie.--Esclavage.--Cérémonies religieuses.--Fête + du prophète. + + +§ Ier. + +La religion chrétienne est la religion d'un peuple civilisé, elle est +toute spirituelle; la récompense que Jésus-Christ promet aux élus, est +de contempler Dieu face à face. Dans cette religion, tout est pour +amortir les sens, rien pour les exciter. La religion chrétienne a été +trois ou quatre siècles à s'établir, ses progrès ont été lents. Il +faut du temps pour détruire, par la seule influence de la parole, une +religion consacrée par le temps. Il en faut davantage quand la +nouvelle ne sert et n'allume aucune passion. + +Les progrès du christianisme furent le triomphe des Grecs sur les +Romains. Ces derniers avaient soumis, par la force des armes, toutes +les républiques grecques; celles-ci dominèrent leurs vainqueurs par +les sciences et les arts. Toutes les écoles de philosophie, +d'éloquence, tous les ateliers de Rome étaient tenus par des Grecs. La +jeunesse romaine ne croyait pas avoir terminé ses études, si elle +n'était allée se perfectionner à Athènes. Différentes circonstances +favorisèrent encore la propagation de la religion chrétienne. +L'apothéose de César et d'Auguste fut suivie de celles des plus +abominables tyrans; cet abus de polythéisme rallia à l'idée d'un seul +Dieu créateur et maître de l'univers. Socrate avait déja proclamé +cette grande vérité: le triomphe du christianisme, qui la lui +emprunta, fut, comme nous l'avons dit plus haut, une réaction des +philosophes de la Grèce sur leurs conquérants. Les saints pères +étaient presque tous Grecs. La morale qu'ils prêchèrent fut celle de +Platon. Toute la subtilité que l'on remarque dans la théologie +chrétienne, est due à l'esprit des sophistes de son école. + +Les chrétiens, à l'exemple du paganisme, crurent les récompenses d'une +vie future insuffisantes pour réprimer les désordres, les vices et les +crimes qui naissent des passions; ils firent un enfer tout physique +avec des peines toutes corporelles. Ils enchérirent de beaucoup sur +leurs modèles, et donnèrent même à ce dogme tant de prépondérance, que +l'on peut dire avec raison que la religion du Christ est une menace. + + +§ II. + +L'islamisme est la religion d'un peuple dans l'enfance; il naquit dans +un pays pauvre et manquant des choses les plus nécessaires à la vie. +Mahomet a parlé aux sens, il n'eût point été entendu par sa nation, +s'il n'eût parlé qu'à l'esprit. Il promit à ses sectateurs des bains +odoriférants, des fleuves de lait, des houris blanches aux yeux noirs, +et l'ombre perpétuelle des bosquets. L'Arabe qui manquait d'eau et +était brûlé par un soleil ardent, soupirait pour l'ombrage et la +fraîcheur, et fit tout pour obtenir une pareille récompense. Ainsi +l'on peut dire par opposition au christianisme, que la religion de +Mahomet est une promesse. + +L'islamisme attaque spécialement les idolâtres; _il n'y a point +d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète_: voilà le +fondement de la religion musulmane; c'était, dans le point le plus +essentiel, consacrer la grande vérité annoncée par Moïse et confirmée +par Jésus-Christ. On sait que Mahomet avait été instruit par des juifs +et des chrétiens. Ces derniers étaient une espèce d'idolâtres à ses +yeux. Il entendait mal le mystère de la trinité, et l'expliquait comme +la reconnaissance de trois dieux. Quoi qu'il en soit, il persécuta les +chrétiens avec beaucoup moins d'acharnement que les païens. Les +premiers pouvaient se racheter en payant un tribut. Le dogme de +l'unité de Dieu que Jésus-Christ et Moïse avaient si répandu, le Koran +le porta dans l'Arabie, l'Afrique et jusqu'aux extrémités des Indes. +Considérée sous ce point de vue, la religion mahométane a été la +succession des deux autres; toutes les trois ont déraciné le +paganisme. + + +§ III. + +Né chez un peuple corrompu, assujetti, comprimé, le christianisme +prêcha la soumission et l'obéissance, afin de désintéresser les +souverains. Il chercha à s'établir par l'insinuation, la persuasion et +la patience. Jésus-Christ, simple prédicateur, n'exerça aucun pouvoir +sur la terre, _mon règne n'est pas de ce monde_, disait-il. Il le +prêchait dans le temple, il le prêchait en particulier à ses +disciples. Il leur accorda le don de la parole, fit des miracles, ne +se révolta jamais contre la puissance établie, et mourut sur une +croix, entre deux larrons, en exécution du jugement d'un simple +préteur idolâtre. + +La religion mahométane née chez une nation guerrière et libre, prêcha +l'intolérance et la destruction des infidèles. A l'opposé de +Jésus-Christ, Mahomet fut roi! Il déclara que tout l'univers devait +être soumis à son empire, et ordonna d'employer le sabre pour anéantir +l'idolâtre et l'infidèle. Les tuer fut une oeuvre méritoire. Les +idolâtres qui étaient en Arabie furent bientôt convertis ou détruits. +Les infidèles qui étaient en Asie, en Syrie, et en Égypte furent +attaqués et conquis. Aussitôt que l'islamisme eut triomphé à la Mecque +et à Médine, il servit de point de ralliement aux diverses tribus +d'Arabes. Toutes furent fanatisées, et une nation entière se précipita +sur ses voisins. + +Les successeurs de Mahomet régnèrent sous le titre de califes. Ils +réunissaient à la fois le glaive et l'encensoir. Les premiers califes +prêchaient tous les jours dans la mosquée de Médine ou dans celle de +la Mecque, et de là envoyaient des ordres à leurs armées, qui déja +couvraient une partie de l'Afrique et de l'Asie. Un ambassadeur de +Perse, qui arriva à Médine, fut fort étonné de trouver le calife Omar +dormant au milieu d'une foule de mendiants sur le seuil de la mosquée. +Dans la suite, lorsque Omar se rendit à Jérusalem, il voyageait sur un +chameau qui portait ses provisions, n'avait qu'une tente de toile +grossière, et n'était distingué des autres musulmans que par son +extrême simplicité. Durant les dix années de son règne, il conquit +quarante mille villes, détruisit cinquante mille églises, fit bâtir +deux mille mosquées. Le calife Aboubeker qui ne prenait au trésor, +pour sa maison, que trois pièces d'or par jour, en donnait cinq cents +à chaque Mossen, qui s'était trouvé avec le prophète au combat de +Bender. + +Les progrès des Arabes furent rapides; leurs armées mues par le +fanatisme attaquèrent à la fois l'empire romain et celui de Perse. Ce +dernier fut subjugué en peu de temps, et les musulmans pénétrèrent +jusqu'aux frontières de l'Oxus, s'emparèrent de trésors innombrables, +détruisirent l'empire de Cosroès, et s'avancèrent jusqu'à la Chine. +Les victoires qu'ils remportèrent en Syrie, à Aiquadie, à Dyrmonck, +leur livrèrent Damas, Alep, Émesse, Césarée, Jérusalem. La prise de +Pelouse et d'Alexandrie les rendit maîtres de l'Égypte. Tout ce pays +était cophte et fort séparé de Constantinople par les discussions +d'hérésie. Kaleb, Derar, Amroug, surnommés les glaives ou les épées du +prophète, n'éprouvèrent aucune résistance. Tout obstacle eût été +inutile. Au milieu des assauts, au milieu des batailles, ces guerriers +voyaient des houris au teint blanc et aux yeux bleus ou noirs, +couvertes de chapeaux de diamants, qui les appelaient et leur +tendaient les bras; leurs ames s'enflammaient à cette vue, ils +s'élançaient en aveugles et cherchaient la mort qui allait mettre ces +beautés en leur puissance. C'est ainsi qu'ils se sont rendus maîtres +des belles plaines de la Syrie, de l'Égypte et de la Perse; c'est +ainsi qu'ils ont soumis le monde. + + +§ IV. + +Un préjugé bien répandu et cependant démenti par l'histoire, c'est que +Mahomet était ennemi des sciences, des arts et de la littérature. On a +beaucoup cité le mot du calife Omar, lorsqu'il fit brûler la +bibliothèque d'Alexandrie: «Si cette bibliothèque renferme ce qui se +trouve dans le Koran, elle est inutile; si elle contient autre chose, +elle est dangereuse.» Un pareil fait et beaucoup d'autres de cette +nature ne doivent point faire oublier ce que l'on doit aux califes +arabes. Ils étendirent constamment la sphère des connaissances +humaines, et embellirent la société par les charmes de leur +littérature. Il est possible néanmoins que dans l'origine, les +successeurs de Mahomet aient craint que les Arabes ne se laissassent +amollir par les arts et les sciences, qui étaient portés à un si haut +point dans l'Égypte, la Syrie et le bas-empire. Ils avaient sous les +yeux la décadence de l'empire de Constantin, due en partie à de +perpétuelles discussions scholastiques et théologiques. Peut-être ce +spectacle les avait-il indisposés contre la plupart des bibliothèques +qui dans le fait contenaient en majorité des livres de cette nature. +Quoi qu'il en soit, les Arabes ont été pendant cinq cents ans la +nation la plus éclairée du monde. C'est à eux que nous devons notre +systême de numération, les orgues, les cadrans solaires, les pendules +et les montres. Rien de plus élégant, de plus ingénieux, de plus moral +que la littérature persanne, et, en général, tout ce qui est sorti de +la plume des littérateurs de Bagdad, et de Bassora. + +Les empires ont moins de durée en Asie que dans l'Europe, ce qu'on +peut attribuer aux circonstances géographiques. L'Asie est environnée +d'immenses déserts, d'où s'élancent tous les trois ou quatre siècles +des peuplades guerrières, qui culbutent les plus vastes empires. De là +sont sortis les Ottomans, et dans la suite les Tamerlan et les +Gengiskan. + +Il paraît que les législateurs souverains de ces peuplades se sont +toujours attachés à leur conserver des moeurs nationales et une +physionomie originaire. C'est ainsi qu'ils empêchèrent que le +janissaire d'Égypte ne devînt arabe, que le janissaire d'Andrinople ne +devînt grec. Le principe adopté par eux de s'opposer à toute espèce +d'innovation dans les habitudes et les moeurs, leur fit proscrire les +sciences et les arts. Mais il ne faut attribuer cette mesure ni aux +préceptes de Mahomet, ni à la religion du Koran, ni au naturel arabe. + + +§ V. + +Mahomet restreignit à quatre, le nombre des femmes que chaque musulman +pouvait épouser. Aucun législateur d'Orient n'en avait permis aussi +peu. On se demande pourquoi il ne supprima point la polygamie, comme +l'avait fait la religion chrétienne; car il est bien constant que le +nombre des femmes, en Orient, n'est nulle part supérieur à celui des +hommes. Il était donc naturel de n'en permettre qu'une, afin que tous +pussent en avoir. + +C'est encore un sujet de méditation que ce contraste entre l'Asie et +l'Europe. Chez nous, les législateurs n'autorisent qu'une seule femme; +Grecs ou Romains, Gaulois ou Germains, Espagnols ou Bretons, tous +enfin ont adopté cet usage. En Asie, au contraire, la polygamie fut +constamment permise; Juifs ou Assyriens, Tartares ou Persans, +Égyptiens ou Turcomans, purent toujours avoir plusieurs femmes. + +Peut-être faut-il chercher la raison de cette différence dans la +nature des circonstances géographiques de l'Afrique et de l'Asie. Ces +pays étant habités par des hommes de plusieurs couleurs, la polygamie +est le seul moyen d'empêcher qu'ils ne se persécutent. Les +législateurs ont pensé que pour que les blancs ne fussent pas ennemis +des noirs, les noirs des blancs, les cuivrés des uns et des autres, il +fallait les faire tous membres d'une même famille, et lutter ainsi +contre ce penchant de l'homme, de haïr tout ce qui n'est pas lui. +Mahomet pensa que quatre femmes étaient suffisantes pour atteindre ce +but, parce que chaque homme pouvait avoir une blanche, une noire, une +cuivrée et une femme d'une autre couleur. Sans doute il était aussi +dans la nature d'une religion sensuelle de favoriser les passions de +ses sectateurs; et en cela la politique et le prophète ont pu se +trouver d'accord[3]. + + [3] On comprend difficilement la possibilité d'avoir quatre + femmes, dans un pays où il n'y a pas plus de femmes que d'hommes. + C'est qu'en réalité, les onze douzièmes de la population n'en ont + qu'une, parce qu'ils ne peuvent en nourrir qu'une, parce qu'ils + n'en trouvent qu'une. Mais cette confusion des races, des + couleurs, et des nations que produit la polygamie, existant dans + la tête des nations, est suffisante pour établir l'union et la + parfaite égalité entre elles. + +Lorsqu'on voudra dans nos colonies donner la liberté aux noirs et y +établir une égalité parfaite, il faudra que le législateur autorise la +polygamie et permette d'avoir à la fois une femme blanche, une noire +et une mulâtre. Dès lors les différentes couleurs faisant partie d'une +même famille seront confondues dans l'opinion de chacune; sans cela on +n'obtiendra jamais des résultats satisfaisants. Les noirs seront ou +plus nombreux ou plus habiles, et alors ils tiendront les blancs dans +l'abaissement _et vice versa_. + +Par suite de ce principe général de l'égalité des couleurs, qu'a +établi la polygamie, il n'y avait aucune différence entre les +individus composant la maison des Mamelucks. Un esclave noir qu'un bey +avait acheté d'une caravane d'Afrique, devenait catchef et était égal +au beau Mameluck blanc, originaire de Circassie; et l'on ne +soupçonnait même pas qu'il en pût être autrement. + + +§ VI. + +L'esclavage n'est pas et n'a jamais été dans l'Orient ce qu'il fut en +Europe. Les moeurs sous ce rapport sont restées les mêmes que celles +de l'Écriture. La servante se marie avec le maître. + +La loi des Juifs supposait si peu de distinction entre eux, qu'elle +prescrit ce que la servante doit devenir, lorsqu'elle épouse le fils +de la maison. De nos jours encore, un musulman achète un esclave, +l'élève, et s'il lui plaît, l'unit à sa fille et le fait héritier de +sa fortune, sans que cela choque en rien les coutumes du pays. + +Mourah-Bey, Aly-Bey, avaient été vendus à des beys dans un âge encore +tendre, par des marchands qui les avaient achetés eux-mêmes en +Circassie. Ils remplirent d'abord les plus bas offices dans la maison +de leurs maîtres. Mais leur jolie figure, leur aptitude aux exercices +du corps, leur bravoure ou leur intelligence, les firent arriver +progressivement aux premières places. Il en est de même chez les +pachas, les visirs et les sultans. Leurs esclaves parviennent comme +parviendraient leurs fils. + +En Europe, au contraire, quiconque était empreint du sceau de +l'esclavage, demeurait pour toujours dans le dernier rang de la +domesticité. Chez les Romains l'esclave pouvait être affranchi, mais +il conservait un caractère déshonnête et bas; jamais il n'était +considéré comme un citoyen né libre. L'esclavage des colonies, fondé +sur la différence des couleurs, est bien plus rigide et plus +avilissant encore. + +Les résultats de la polygamie, la manière dont les Orientaux +considèrent l'esclavage et traitent leurs esclaves, diffèrent +tellement de nos moeurs et de nos idées sur la servitude, que nous +concevons difficilement tout ce qui passe chez eux. + +Il fallut également beaucoup de temps aux Égyptiens pour comprendre +que tous les Français n'étaient pas les esclaves de Napoléon, et +encore n'y a-t-il eu que les plus éclairés d'entre eux qui y soient +parvenus. + +Tout père de famille, en Orient, possède sur sa femme, ses enfants et +ses esclaves, un pouvoir absolu que l'autorité publique ne peut +modifier. Esclave du grand-seigneur, il exerce au-dedans le +despotisme auquel il est lui-même soumis au-dehors; et il est sans +exemple qu'un pacha ou un officier quelconque ait pénétré dans +l'intérieur d'une famille pour en troubler le chef dans l'exercice de +son autorité, c'est une chose qui choquerait les coutumes, les moeurs +et le caractère national. Les Orientaux se considèrent comme maîtres +dans leurs maisons, et tout agent du pouvoir qui veut exercer sur eux +son ministère, attend qu'ils en sortent ou les envoie chercher. + + +§ VII. + +Les mahométans ont beaucoup de cérémonies religieuses et un grand +nombre de mosquées où les fidèles vont prier plusieurs fois par jour. +Les fêtes sont célébrées par de grandes illuminations dans les temples +et dans les rues, et quelquefois par des feux d'artifice. + +Ils ont aussi des fêtes pour leur naissance, leur mariage et la +circoncision de leurs enfants; cette dernière est celle qu'ils +célèbrent avec le plus d'affection. Toutes se font avec plus de pompe +extérieure que les nôtres. Leurs funérailles sont majestueuses et +leurs tombeaux d'une architecture magnifique. + +Aux heures indiquées les musulmans font leurs prières, en quelque lieu +qu'ils se trouvent; les esclaves déploient des tapis devant eux, et +ils s'agenouillent la face vers l'Orient. + +La charité et l'aumône sont recommandées dans tous les chapitres du +Koran, comme la manière d'être la plus agréable à Dieu et au prophète. +Sacrifier une partie de sa fortune pour des établissements publics, +surtout creuser un canal, un puits, élever une fontaine, sont des +oeuvres méritoires par excellence. L'établissement d'une fontaine, +d'un réservoir, se lie fréquemment à celui d'une mosquée; partout où +il y a un temple, il y a de l'eau en abondance. Le prophète paraît +l'avoir mise sous la protection de la religion. C'est le premier +besoin du désert, il faut la recueillir et la conserver avec soin. + +Ali a peu de sectateurs dans l'Arabie, l'empire turc, l'Égypte et la +Syrie. Nous n'y avons trouvé que les Mutualis. Mais toute la Perse +jusqu'à l'Indus est de la secte de ce calife. + + +§ VIII. + +Le général en chef alla célébrer la fête du prophète chez le scheick +El-Bekir. On commença par réciter une espèce de litanie qui comprenait +la vie de Mahomet depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Une centaine +de scheicks assis en cercle sur des tapis et les jambes croisées, en +récitaient tous les versets en balançant fortement le corps en avant +et en arrière, et tous ensemble. + +Après cela on servit un grand dîner, pendant lequel on fut assis sur +des coussins, les jambes croisées. Il y avait une vingtaine de tables +et cinq ou six personnes à chaque table. Celle du général en chef et +du scheick El-Bekir était au milieu; un petit plateau d'un bois +précieux et de marqueterie fut placé à dix-huit pouces de terre et +couvert successivement d'un grand nombre de plats. C'était des pilaux +de riz, des rôtis d'une espèce particulière, des entrées, des +pâtisseries, le tout fort épicé. Les scheicks dépeçaient tout avec +leurs doigts. Aussi offrit-on pendant le dîner trois fois à laver les +mains. On servit pour boisson de l'eau de groseille, de la limonade et +plusieurs autres espèces de sorbets, et au dessert beaucoup de +compotes et de confitures. Au total, le dîner n'était point +désagréable; il n'y avait que la manière de le prendre qui nous parût +étrange. + +Le soir toute la ville fut illuminée. On alla après le dîner sur la +place El-Bekir, dont l'illumination en verres de couleurs était fort +belle. Il s'y trouvait un peuple immense. Tous étaient placés en +ordre par rangs de vingt à cent personnes, lesquelles debout et les +unes contre les autres récitaient les prières et les litanies du +prophète avec des mouvements qui allaient toujours en augmentant, au +point qu'à la fin ils paraissaient convulsifs et que quelques-uns +tombaient en faiblesse. + +Dans le courant de l'année, le général en chef accepta souvent des +dîners chez le scheick Sadda, chez le cheick Fayonne et chez d'autres +principaux Scheicks. C'étaient des jours de fête dans tout le +quartier. Partout on était servi avec la même magnificence et à peu +près de la même manière. + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + +ÉGYPTE.--USAGES, SCIENCES ET ARTS. + + Femmes.--Enfants.--Mariages.--Habillements des hommes, des + femmes.--Harnachement des + chevaux.--Maisons.--Harems.--Jardins.--Arts et + sciences.--Artisans.--Navigation du Nil et des + canaux.--Transports.--Chameaux.--Dromadaires.--Anes, + chevaux.--Institut d'Égypte.--Travaux de la commission des + savants.--Hôpitaux, diverses maladies, + peste.--Lazarets.--Travaux faits au Caire.--Anecdote. + + +§ Ier. + +Les femmes en Orient vont voilées; un morceau de toile leur couvre le +nez et surtout les lèvres et ne laisse voir que leurs yeux. Lorsque, +par l'effet d'un accident, quelques Égyptiennes se sont trouvées +surprises sans leur voile, et couvertes seulement de cette longue +chemise bleue qui compose le vêtement des femmes de fellahs, elles +prenaient le bas de leur chemise pour cacher leur figure, aimant mieux +découvrir le milieu et le bas de leur corps. + +Le général en chef eut plusieurs fois occasion d'observer quelques +femmes des plus distinguées du pays, auxquelles il accorda des +audiences. C'étaient ou des veuves de beys ou de katchefs, ou leurs +épouses, qui, pendant leur absence, venaient implorer sa protection. +La richesse de leur habillement, la noblesse de leur démarche, de +petites mains douces, de beaux yeux, un maintien noble et gracieux et +des manières très-élégantes dénotaient en elles des femmes d'un rang +et d'une éducation au-dessus du vulgaire. Elles commençaient toujours +par baiser la main du _sultan Kébir_[4] qu'elles portaient ensuite à +leur front, puis à leur estomac. Plusieurs exprimaient leurs demandes +avec une grace parfaite, un son de voix enchanteur, et développaient +tous les talents, toute l'aménité des plus spirituelles Européennes. +La décence de leur maintien, la modestie de leurs vêtements y +ajoutaient des graces nouvelles; et l'imagination se plaisait à +deviner des charmes qu'elles ne laissaient pas même entrevoir. + + [4] Les Arabes désignaient ainsi Napoléon; le mot _Kébir_ veut + dire _Grand_. + +Les femmes sont sacrées chez les Orientaux, et dans les guerres +intestines on les épargne constamment. Celles des Mamelucks +conservèrent leurs maisons au Caire, pendant que leurs maris faisaient +la guerre aux Français. Napoléon envoya Eugène son beau-fils +complimenter la femme de Mourah-Bey qui avait sous ses ordres une +cinquantaine d'esclaves appartenant à ce chef mameluck et à des +katchefs. C'était une espèce de couvent de religieuses dont elle était +l'abbesse. Elle reçut Eugène sur son grand divan, dans le harem, où il +entra par exception, et comme envoyé du _sultan Kébir_. Toutes les +femmes voulurent voir le jeune et joli Français, et les esclaves +eurent beaucoup de peine à contenir leur curiosité et leur impatience. +L'épouse de Mourah-Bey était une femme de cinquante ans, et avait la +beauté et les graces que comporte cet âge. Elle fit, suivant l'usage, +apporter du café et des sorbets dans de très-riches services et avec +un appareil somptueux. Elle ôta de son doigt une bague de mille louis +qu'elle donna au jeune officier. Souvent elle adressa des +réclamations au général en chef, qui lui conserva ses villages et la +protégea constamment. Elle passait pour une femme d'un mérite +distingué. Les femmes passent de bonne heure en Égypte; et l'on y +trouve plus de brunes que de blondes. Généralement, leur visage est un +peu coloré, et elles ont une teinte de cuivre. Les plus belles sont +des Grecques ou des Circassiennes, dont les bazars des négociants qui +font ce commerce sont toujours abondamment pourvus. Les caravanes de +Darfour et de l'intérieur de l'Afrique amènent un grand nombre de +belles noires. + + +§ II. + +Les mariages se font sans que les époux se soient vus; la femme peut +bien avoir aperçu l'homme, mais celui-ci n'a jamais aperçu sa fiancée, +ou du moins les traits de son visage. + +Ceux des Égyptiens qui avaient rendu des services aux Français, +quelquefois même des scheicks, venaient prier le général en chef de +leur accorder pour femme, telle personne qu'ils désignaient. La +première demande de ce genre fut faite par un aga des janissaires, +espèce d'agent de police qui avait été fort utile aux Français, et qui +desirait épouser une veuve très-riche; cette proposition parut +singulière à Napoléon. Mais vous aime-t-elle?--Non.--Le +voudra-t-elle?--Oui, si vous lui ordonnez. En effet, aussitôt qu'elle +connut la volonté du _sultan Kébir_, elle accepta, et le mariage eut +lieu. Par la suite cela se répéta fréquemment. + +Les femmes ont leurs priviléges. Il est des choses que les maris ne +sauraient leur refuser sans être des barbares, des monstres, sans +soulever tout le monde contre eux; tel est, par exemple, le droit +d'aller au bain. Ce sont des bains de vapeur où les femmes se +réunissent; c'est là que se trament toutes les intrigues politiques ou +autres; c'est là que s'arrangent les mariages. Le général Menou ayant +épousé une femme de Rosette, la traita à la française. Il lui donnait +la main pour entrer dans la salle à manger; la meilleure place à +table, les meilleurs morceaux étaient pour elle. Si son mouchoir +tombait, il s'empressait de le ramasser. Quand cette femme eut conté +ces circonstances dans le bain de Rosette, les autres conçurent une +espérance de changement dans les moeurs, et signèrent une demande au +_sultan Kébir_ pour que leurs maris les traitassent de la même +manière. + + +§ IV. + +L'habillement des Orientaux n'a rien de commun avec le nôtre. Au lieu +de chapeau, ils se couvrent la tête d'un turban, coiffure beaucoup +plus élégante, plus commode, et qui étant susceptible d'une grande +différence dans la forme, la couleur et l'arrangement, permet de +remarquer au premier coup-d'oeil la diversité des peuples et des +rangs. Leur col est libre ainsi que leurs jarrêts; un Oriental peut +rester des mois entiers dans son habillement, sans s'y trouver +fatigué. Les différents peuples et les différents états sont comme de +raison habillés de manières différentes; mais tous ont de commun la +largeur des pantalons, des manches et de toutes les formes de leur +habillement. Pour se mettre à l'abri du soleil, ils se couvrent de +schalls. Il entre dans les vêtements des hommes comme dans celui des +femmes beaucoup de soieries, d'étoffes des Indes et de cachemires. Ils +ne portent point de linge. Les fellahs ne sont couverts que d'une +seule chemise bleue liée au milieu du corps. Les chefs des Arabes qui +parcourent les déserts dans le fort de la canicule, sont couverts de +schalls de toutes couleurs qui mettent les différentes parties de leur +corps à l'abri du soleil et qu'ils drapent par-dessus leur tête. Au +lieu de souliers, les hommes et les femmes ont des pantoufles qu'ils +laissent en entrant dans les appartements sur le bord des tapis. + + +§ V. + +Les harnachements de leurs chevaux sont extrêmement élégants. La tenue +de l'état-major français, quoique couvert d'or et étalant tout le luxe +de l'Europe, leur paraissait mesquine, et était effacée par la majesté +de l'habillement oriental. Nos chapeaux, nos culottes étroites, nos +habits pincés, nos cols qui nous étranglent, étaient pour eux un objet +de risée et d'aversion. Les Orientaux n'ont pas besoin de changer de +costume pour monter à cheval; ils ne se servent point d'éperons, et +mettent leurs pieds dans de larges étriers qui leur rendent inutiles +les bottes et la toilette spéciale que nous sommes obligés de faire +pour cet exercice. Les Francs ou les chrétiens qui habitent l'Égypte, +vont sur des mules ou sur des ânes, à moins que ce ne soient des +personnes d'un rang élevé. + + +§ VI. + +L'architecture des Égyptiens approche plus de celle de l'Asie que de +la nôtre. Les maisons ont toutes une terrasse, sur laquelle on se +promène; il y en a même où l'on prend des bains. Elles ont plusieurs +étages. Au rez-de-chaussée, est une espèce de parloir où le maître de +la maison reçoit les étrangers et donne à manger. Au premier, est +ordinairement le harem, avec lequel on ne communique que par des +escaliers dérobés. Le maître a dans son appartement une petite porte +qui y conduit. D'autres petits escaliers de ce genre sont pour le +service. On ne sait ce que c'est qu'un escalier d'apparat. + +Le harem consiste dans une grande salle en forme de croix; vis-à-vis +règne un corridor où se trouvent un grand nombre de chambres. Autour +du salon sont des divans plus ou moins riches, et au milieu un petit +bassin en marbre d'où s'échappe un jet d'eau. Souvent ce sont des eaux +de rose ou d'autres essences qui en jaillissent et parfument +l'appartement. Toutes les fenêtres sont couvertes d'une espèce de +jalousie en treillages. Il n'y a point de lits dans les maisons, les +Orientaux couchent sur des divans ou sur des tapis. Quand ils n'ont +point d'étrangers, ils mangent dans leur harem, ils y dorment et y +passent leurs moments de repos. Aussitôt que le maître arrive, les +femmes s'empressent à le servir: l'une lui présente sa pipe, l'autre +son coussin, etc. Tout est là pour le service du maître. + +Les jardins n'ont point d'allées, ce sont des berceaux de gros arbres +où l'on peut prendre le frais et fumer assis. L'Égyptien, comme tous +les Orientaux, emploie à ce dernier passe-temps une grande partie de +la journée; cela lui sert d'occupation et de contenance. + + +§ VII. + +Les arts et les sciences sont dans leur enfance en Égypte. A Jemilazar +on enseigne la philosophie d'Aristote, les règles de la langue arabe, +l'écriture et un peu d'arithmétique, on explique et discute les +différents chapitres du Koran, et l'on montre la partie de l'histoire +des califes, nécessaire pour connaître et juger les différentes sectes +de l'islamisme. Du reste, les Arabes ignorent complètement les +antiquités de leur pays, et leurs notions sur la géographie et la +sphère sont très-superficielles et très-fausses. Il y avait au Caire +quelques astronomes dont la science se bornait à pouvoir rédiger +l'almanach. + +Par suite de cette ignorance, ils ont peu de curiosité. La curiosité +n'existe que chez les peuples assez avancés pour distinguer ce qui est +naturel de ce qui est extraordinaire. Les ballons ne firent point sur +eux l'effet que nous avions supposé. Les Pyramides n'ont été +intéressantes pour eux que parce qu'ils se sont aperçus de l'intérêt +qu'elles excitent dans les étrangers. Ils ne savent qui les a bâties, +et tout le peuple, hormis les plus instruits, les regarde comme une +production de la nature; les plus éclairés d'entre eux, nous y voyant +attacher tant d'importance, se sont imaginé qu'elles ont été +construites par un ancien peuple dont les Francs sont descendus. C'est +ainsi qu'ils expliquent la curiosité des Européens. La science qui +leur serait le plus utile, c'est la mécanique hydraulique. Les +machines leur manquent: cependant ils en ont une ingénieuse pour +verser les eaux d'un fossé ou d'un puits sur un terrain plus élevé; le +mobile en est le bras ou le cheval. Ils ne connaissent que les moulins +à manége; nous n'avons pas trouvé dans toute l'Égypte un seul moulin à +eau, ou à vent. L'emploi de ces derniers moulins pour élever les eaux, +serait pour eux une grande conquête et pourrait avoir de grands +résultats en Égypte. Conté leur en a établi un. + +Tous les artisans du Caire sont très-intelligents; ils exécutaient +parfaitement ce qu'ils voyaient faire. Pendant la révolte de cette +ville, ils fondirent des mortiers et des canons, mais d'une manière +grossière et qui rappelait ce qui se faisait dans le treizième siècle. + +Les métiers à toile leur étaient connus; ils en avaient même pour +broder le tapis de la Mecque. Ce tapis est somptueux et fait avec art. +A un dîner du général en chef chez le scheick El-Fayoum, on parlait du +Koran: «toutes les connaissances humaines s'y trouvent», disaient les +scheicks.--Y voit-on l'art de fondre les canons et de faire la poudre? +demanda Napoléon. Oui, répondirent-ils, mais il faut savoir le lire: +distinction scholastique dont toutes les religions ont fait plus ou +moins d'usage. + + +§ VIII. + +La navigation du Nil est très-active et très-facile; on le descend +avec le courant, on le remonte à l'aide de la voile et du vent du nord +qui est constant pendant une saison. Quand celui du sud règne, il faut +quelquefois attendre long-temps. Les bâtiments dont on se sert sont +appelés djermes. Ils sont plus haut mâtés et voilés que les bâtiments +ordinaires, à peu près un tiers de plus, ce qui tient à la nécessité +de recevoir les vents par-dessus les monticules qui bordent la vallée. + +Le Nil était constamment couvert de ces djermes; les unes servaient +au transport des marchandises, les autres à celui des voyageurs. Il y +en a de grandeurs différentes. Les unes naviguent dans les grands +canaux du Nil, les autres sont construites pour aller dans les petits. +Le fleuve, auprès du Caire, est toujours couvert d'une grande quantité +de voiles qui montent ou descendent. Les officiers d'état-major, qui +se servaient des djermes pour aller porter des ordres, éprouvaient +souvent des accidents. Les tribus arabes, en guerre avec nous, +venaient les attendre aux sinuosités du fleuve où le vent leur +manquait. Quelquefois aussi en descendant, ces bâtiments s'engravaient +et les officiers qu'ils portaient étaient massacrés. Les caïques sont +de petites chaloupes ou péniches légères et étroites qui servent pour +passer le Nil et pour naviguer, non-seulement sur les canaux, mais +aussi sur tout le pays quand il est inondé. Le nombre de bâtiments +légers qui couvrent le Nil est plus considérable que sur aucun fleuve +du monde, attendu que, pendant plusieurs mois de l'année, on est +obligé de se servir de ces embarcations pour communiquer d'un village +à l'autre. + + +§ IX. + +Il n'y a en Égypte ni voiture ni charrette. Les transports par eau y +sont si multipliés et si faciles, que peut-être les voitures sont +moins nécessaires là que partout ailleurs. On citait comme une chose +fort remarquable un carrosse qu'Ibrahim-Bey avait reçu de France[5]. + + [5] César, cocher de Napoléon, étonnait fort les Égyptiens par + son adresse à conduire sa voiture, attelée de six beaux chevaux, + dans les rues étroites du Caire et de Boulac. Cette voiture a + traversé tout le désert de Syrie jusqu'à Saint-Jean-d'Acre; + c'était une des curiosités du pays. + +On se sert de chevaux pour parcourir la ville, excepté les hommes de +loi et les femmes, qui vont sur des mulets ou sur des ânes. Les uns et +les autres sont environnés d'un grand nombre d'officiers et de +domestiques en uniforme et tenant en main de grands bâtons. + +On emploie spécialement les chameaux pour les transports; ils servent +aussi de monture. Les plus légers, qui n'ont qu'une bosse, s'appellent +dromadaires. Lorsqu'on le veut monter, l'animal est dressé à se +grouper sur ses genoux. Le cavalier se place sur une espèce de bât, +les jambes croisées, et conduit le dromadaire par un bridon attaché à +un anneau passé dans ses narines. Cette partie du chameau étant +très-sensible, l'anneau produit sur lui le même effet que le mors sur +le cheval. Il a le pas très-allongé; son allure ordinaire est un grand +trot, qui fait sur le cavalier la même impression que le roulis. Il +peut faire ainsi facilement une vingtaine de lieues dans un jour. + +On met ordinairement de chaque côté des chameaux deux paniers dans +lesquels deux personnes se placent, et qui reçoivent aussi des +fardeaux. Telle est la manière de voyager des femmes. Il n'est aucune +caravane de pélerins où il n'y ait un grand nombre de chameaux équipés +pour elles de cette manière. Ces animaux portent jusqu'à mille livres, +mais communément six cents. Leur lait et leur chair sont bons à +manger. + +Comme le chameau, le dromadaire boit peu, et peut même supporter la +soif plusieurs jours. Il trouve, jusque dans les lieux les plus +arides, quelque chose pour se nourrir. C'est l'animal du désert. + +Il y a en Égypte une quantité immense d'ânes, ils sont grands et d'une +belle race; au Caire ils tiennent en quelque sorte lieu de fiacres: +les soldats, moyennant un petit nombre de paras, en avaient un à leur +disposition pour toute une journée. Lors de l'expédition de Syrie, on +en comptait dans l'armée plus de 8000. Ils rendirent les plus grands +services. + +Les chevaux des déserts qui touchent à l'Égypte sont les plus beaux du +monde. Les étalons de cette race ont servi à améliorer toutes celles +d'Europe. Les Arabes portent un grand soin à maintenir la race pure. +Ils ont la généalogie de leurs juments et étalons. + +Ce qui distingue le cheval arabe, est la vîtesse et surtout le +moelleux et la douceur de ses allures. Il ne boit qu'une fois par +jour, trotte rarement, et va presque toujours au pas ou au galop. Il +peut s'arrêter brusquement sur ses jambes de derrière, ce qu'il serait +impossible d'obtenir de nos chevaux. + + +§ X. + +L'institut d'Égypte fut composé de membres de l'institut de France, et +des savants et artistes de la commission étrangers à ce corps. Ils se +réunirent et s'adjoignirent plusieurs officiers d'artillerie, +d'état-major et autres qui avaient cultivé les sciences ou les +lettres. + +L'institut fut placé dans un des palais des beys. La grande salle du +harem, au moyen de quelques changements qu'on y fit, devint le lieu +des séances, et le reste du palais servit d'habitation aux savants. +Devant ce bâtiment était un vaste jardin qui donnait dans la campagne, +et près duquel on éleva sur un monticule le fort dit de l'Institut. + +On avait apporté de France un grand nombre de machines et instruments +de physique, d'astronomie et de chimie. Ils furent distribués dans les +diverses salles, qui se remplirent aussi successivement de toutes les +curiosités du pays, soit du règne animal, soit du règne végétal, soit +du règne minéral. + +Le jardin devint jardin de botanique. + +Un laboratoire de chimie fut placé au quartier-général; plusieurs fois +par semaine Berthollet y faisait des expériences, auxquelles +assistaient Napoléon et un grand nombre d'officiers. + +L'établissement de l'institut excita vivement la curiosité des +habitants du Caire. Instruits que ces assemblées n'avaient pour objet +aucune affaire religieuse, ils se persuadèrent que c'étaient des +réunions d'alchimistes, où l'on cherchait le moyen de faire de l'or. + +Les moeurs simples des savants, leurs constantes occupations, les +égards que leur témoignait l'armée, leur utilité pour la fabrication +des objets d'art et de manufacture pour lesquels ils se trouvaient en +relation avec les artistes du pays, leur acquirent bientôt la +considération et le respect de toute la population. + + +§ XI. + +Les membres de l'institut furent aussi employés dans l'administration +civile. Monge et Berthollet furent nommés commissaires près du +grand-divan, le mathématicien Fourrier près du divan du Caire. Costaz +fut mis à la tête de la rédaction d'un journal; les astronomes Nourris +et Noël parcoururent les points principaux de l'Égypte pour en fixer +la position géographique et surtout celle des anciens monuments. On +voulait par-là réaccorder la géographie ancienne avec la nouvelle. + +L'ingénieur des ponts et chaussées, Lepeyre, fut chargé de niveler et +de faire le projet du canal de Suèz, et l'ingénieur Girard d'étudier +le systême de navigation du Nil. + +Un des membres de l'institut eut la direction de la monnaie du Caire. +Il fit fabriquer une grande quantité de paras, petite monnaie de +cuivre. C'était une opération avantageuse, le trésor y gagnait plus de +60 pour cent. Les paras se répandaient, non-seulement en Égypte, mais +encore en Afrique et dans les déserts d'Arabie; et au lieu de gêner +la circulation et de nuire au change, inconvénient des monnaies de +cuivre, elles les favorisaient. Conté établit plusieurs manufactures +et usines. + +Les fours pour faire éclore les poulets, que l'Égypte possède de toute +antiquité, excitèrent vivement l'attention de l'institut: Dans +plusieurs autres pratiques que ce pays tenait de tradition, on +reconnut des traces qui furent précieusement recueillies comme utiles +à l'histoire des arts, et pouvant faire retrouver d'anciens procédés +perdus. + +Le général Andréossy reçut la mission scientifique et militaire de +reconnaître les lacs Menzaleh, Bourlos et Natron. Geoffroy s'occupa de +l'histoire naturelle. Les dessinateurs Dutertre et Rigolo dessinaient +tout ce qui pouvait donner une idée des coutumes et des monuments de +l'antiquité. Ils firent les portraits de tous les hommes du pays qui +s'étaient dévoués au général en chef; cette distinction les flattait +beaucoup. + +Le général Caffarelly, le colonel Sukolski, lurent souvent à +l'institut, des mémoires curieux qui ont été recueillis parmi ceux de +cette société. + +Lorsque la haute Égypte fut conquise, ce qui n'eut lieu que dans la +seconde année, toute la commission des savants s'y rendit pour +s'occuper de la recherche des antiquités. + +Ces divers travaux ont donné lieu au magnifique ouvrage sur l'Égypte, +rédigé et gravé dans les quinze premières années de ce siècle, et qui +a coûté plusieurs millions. + + +§ XII. + +Le climat est sain dans toute l'Égypte; néanmoins une des premières +sollicitudes de l'administration fut la formation des hôpitaux. Tout +était à faire sous ce rapport. La maison d'Ibrahim-Bey, située au bord +du canal de Rodah, à un quart de lieue du Caire, fut destinée au grand +hôpital. On le rendit capable de recevoir cinq cents malades. Au lieu +de bois de lit, on se servit de grands paniers d'osier, sur lesquels +on plaçait des matelas de coton ou de laine, et des paillasses que +l'on fit avec de la paille de blé et celle de maïs qui, ne manquait +pas. En peu de temps cet hospice fut abondamment fourni de tout. On en +établit de semblables à Alexandrie, ainsi qu'à Rosette et à Damiette, +et l'on donna une grande étendue aux hôpitaux régimentaires. + +Les maux d'yeux ont fort incommodé l'armée française en Égypte; plus +de la moitié des soldats en a été atteinte. Cette maladie provient, +dit-on, de deux causes; des sels qui se trouvent dans le sable et la +poussière, et affectent nécessairement la vue, et de l'irritation que +produit le défaut de transpiration pendant des nuits très-fraîches qui +succèdent à des jours brûlants. Quoiqu'il en soit de cette +explication, ces ophthalmies résultent évidemment du climat. Saint +Louis, de retour de son expédition du Levant, ramena une foule +d'aveugles; et c'est ce qui donna lieu à l'établissement de l'hospice +des Quinze-Vingts à Paris. + + +§ XIII. + +La peste arrive toujours des côtes et jamais de la haute Égypte. On +plaça des lazarets à Alexandrie, à Rosette et à Damiette; on en +construisit aussi un très-beau dans l'île de Rodah; et lorsque la +peste parut, on mit en vigueur tout le systême des lois sanitaires de +Marseille. Ces précautions nous furent très-utiles. Elles étaient +tout-à-fait inconnues aux habitants, qui s'y soumirent d'abord avec +répugnance, mais qui finirent par en sentir l'utilité. C'est pendant +l'hiver que la peste a lieu; en juin elle disparaît entièrement. On a +fort souvent agité la question de savoir si cette maladie est +endémique à l'Égypte. Ceux qui sont pour l'affirmative, croient avoir +remarqué qu'elle se déclare à Alexandrie ou sur les côtes de Damiette, +pendant les années où, par exception, il pleut dans ces pays. Aussi +est-il sans exemple qu'elle ait commencé au Caire et dans la haute +Égypte où il ne pleut jamais. Les personnes qui pensent qu'elle vient +de Constantinople ou des autres points de l'Asie, se fondent également +sur ce que les premiers symptômes se manifestent toujours le long des +côtes. + + +§ XIV. + +On fit à la maison d'Elfy-Bey, qu'occupait le général en chef sur la +place d'El-Bekir, divers travaux qui avaient pour objet de +l'accommoder à notre usage. On commença par la construction d'un grand +escalier qui conduisait au premier étage, le rez-de-chaussée ayant été +laissé pour les bureaux et l'état-major. Le jardin subit aussi des +changements. Il ne s'y trouvait aucune allée; on en pratiqua un grand +nombre, ainsi que des bassins de marbre et des jets d'eau. Les +Orientaux aiment peu la promenade; marcher quand on peut être assis, +leur paraissait un contre-sens qu'ils n'expliquaient que par la +pétulance du caractère français. + +Des entrepreneurs établirent dans le jardin du Caire une espèce de +Tivoli où l'on trouvait, comme à celui de Paris, des illuminations, +des feux d'artifice et des promenades. Le soir c'était le rendez-vous +de l'armée et des gens du pays. + +On construisit, du Caire à Boulac, une chaussée de communication qui +pouvait servir en tout temps, même pendant l'inondation. On éleva un +théâtre, et un grand nombre de maisons furent arrangées et adaptées à +nos usages comme celle du général en chef. Une manutention fut +établie[6]. On bâtit, à la pointe de l'île de Roda, plusieurs moulins +à vent pour faire de la farine; et on commençait à en employer pour +faire monter les eaux et pour servir à l'arrosement des terres. On +avait fondé plusieurs écluses et préparé tout ce qui était nécessaire +pour commencer les travaux du canal de Suèz; mais les fortifications +et les bâtiments militaires occupèrent dans cette première année, tous +les bras et toute l'activité de l'armée. + + [6] Les Égyptiens chauffent leurs fours, partie avec des roseaux, + partie avec de la fiente de chameau ou de cheval, séchée au + soleil, et qui sert alors de combustible. + + +§ XV. + +Napoléon donnait souvent à dîner aux scheicks. Quoique nos usages +fussent fort différents des leurs, ils trouvaient très-commodes la +chaise, la fourchette, les couteaux. A la fin d'un de ces dîners, il +demanda un jour au cheick El-Mondi: «Depuis six mois que je suis avec +vous, que vous ai-je appris qui vous paraisse le plus utile? Ce que +vous m'avez appris de plus utile, répondit le scheick, moitié sérieux, +moitié riant, c'est de boire en mangeant.» L'usage des Arabes est de +ne boire qu'à la fin du repas. + + +NOTE SUR LA SYRIE. + +L'Arabie a la figure d'un trapèze. Un de ses côtés, borné par la mer +rouge et l'isthme de Suèz, a cinq cents lieues. Celui qui s'étend +depuis le détroit de Babel-Mandel jusqu'au cap de Razelgate en a +quatre cent cinquante. Le troisième, qui, de Razelgate, traverse le +golfe Persique et l'Euphrate, et s'étend jusqu'aux montagnes qui +avoisinent Alep et bornent la Syrie, a six cents lieues; c'est le +plus grand. Le quatrième, qui est le moins considérable, a cent +cinquante lieues depuis Raffa, limite de l'Égypte, jusqu'au-delà +d'Alexandrette et des monts Rosas; il sépare l'Arabie de la Syrie. +Cette dernière contrée a, dans toute la longueur dont nous parlons, +ses terres cultivées sur trente lieues de largeur; et le désert qui en +fait partie, s'étend l'espace de trente lieues jusqu'à Palmyre. La +Syrie est bornée au nord par l'Asie mineure, à l'occident par la +Méditerranée, au midi par l'Égypte, et à l'orient par l'Arabie; ainsi +elle est le complément de ce pays, et forme avec lui une grande île, +comprise entre la Méditerranée, la mer Rouge, l'Océan, le golfe +Persique et l'Euphrate. La Syrie diffère totalement de l'Égypte par sa +population, son climat et son sol. Celle-ci est une seule plaine +formée par la vallée d'un des plus grands fleuves du monde; l'autre +est la réunion d'un grand nombre de vallées. Les cinq sixièmes du +terrain sont des collines ou des montagnes, dont une chaîne traverse +toute la Syrie, et suit parallèlement les côtes de la Méditerranée à +la distance de dix lieues. A droite, elle verse ses eaux dans deux +rivières qui coulent dans la direction qu'elle suit elle-même, le +Jourdain et l'Oronte. Ces fleuves prennent leur source au mont Liban, +qui est le centre de la Syrie et le point le plus élevé de cette +chaîne. De là, l'Oronte se dirige entre les montagnes et l'Arabie, du +sud au nord, et, après un cours de soixante lieues, se jette dans la +mer près du golfe d'Antioche. Comme cette rivière coule très-près du +pied des montagnes, elle ne reçoit qu'un petit nombre d'affluents. Le +Jourdain, qui prend naissance à vingt lieues de l'Oronte sur +l'Anti-Liban, coule du nord au sud. Il reçoit une dixaine d'affluents +de la chaîne de montagnes qui traversent la Syrie. Après soixante +lieues de cours, il va se perdre dans la mer morte. + +Près des sources de l'Oronte, du côté de Balbeck, prennent naissance +deux petites rivières. L'une, appelée la Baradée, arrose la plaine de +Damas, et va mourir dans le lac de Bahar-el-Margî; l'autre, qui a +trente lieues de cours, a également sa source sur les hauteurs de +Balbeck, et se jette dans la Méditerranée près de Sour ou Tyr. Le pays +d'Alep est baigné par plusieurs ruisseaux qui, partis de l'Asie +mineure, viennent se réunir à l'Oronte. Le Koik, qui passe à Alep, +vient mourir dans un lac près de cette ville. + +Il pleut en Syrie à peu près autant qu'en Europe. Ce pays est +très-sain, et offre les sites les plus agréables. Comme il est +composé de vallées et de petites montagnes, très-favorables au +pâturage, on y élève une grande quantité de bestiaux. On y voit aussi +des arbres de toute espèce, et surtout une grande quantité d'oliviers. +La Syrie serait très-propre à la culture de la vigne, tous les +villages chrétiens y font d'excellent vin. + +Cette province est partagée en cinq pachalics; celui de Jérusalem, qui +comprend l'ancienne Terre-Sainte; et ceux d'Acre, de Tripoli, de Damas +et d'Alep. Alep et Damas sont incomparablement les deux plus grandes +villes. Sur les cent cinquante lieues de côtes que présente la Syrie, +on trouve la ville de Gaza (située à une lieue de la mer, sans trace +de rade ni de port); un très-beau plateau de deux lieues de tour +désigne l'emplacement qu'avait cette ville dans sa prospérité. +Aujourd'hui elle n'a que peu d'importance. Jaffa ou Joppé est le port +le plus voisin de Jérusalem, dont il est à quinze lieues. Outre le +port pour les bâtiments, il s'y trouve une rade foraine. Césarée +n'offre plus que des ruines. Acre a une rade foraine; mais la ville +est peu de chose, on y compte dix ou douze mille habitants. Sour ou +Tyr n'est plus qu'un village. Said, Baîrout, Tripoli, sont de petites +villes. Le point le plus important de toute cette côte, est le golfe +d'Alexandrette situé à vingt lieues d'Alep, à trente de l'Euphrate et +à trois cents d'Alexandrie. Il s'y trouve un mouillage pour les plus +grandes escadres. Tyr, que le commerce a porté autrefois à un si haut +degré de splendeur, et qui a été la métropole de Carthage, paraît +avoir dû, en partie, sa prospérité au commerce des Indes qui se +faisait, en remontant le golfe Persique et l'Euphrate, en passant par +Palmyre, Émesse, et en se dirigeant, selon les différentes époques, +sur Tyr ou sur Antioche. + +Le point le plus élevé de toute la Syrie est le mont Liban, qui n'est +qu'une montagne du troisième ordre, couverte d'énormes pins; et dans +la Palestine, c'est le mont Thabor. L'Oronte et le Jourdain, qui sont +les plus grands fleuves de ces deux contrées, sont l'un et l'autre de +petites rivières. + +La Syrie a été le berceau de la religion de Moïse et de celle de +Jésus; l'islamisme est né en Arabie. Ainsi le même coin de terre a +produit les trois cultes qui ont détruit le polythéisme, et porté sur +tous les points du globe, la connaissance d'un seul Dieu créateur. + +Presque toutes les guerres des croisés, des XIe, XIIe et XIIIe +siècles, ont eu lieu en Syrie; et Saint-Jean d'Acre, Ptolémaïs, Joppé +et Damas en ont été principalement le théâtre. L'influence de leurs +armes, et leur séjour, qui s'y est prolongé pendant plusieurs siècles, +y a laissé dans la population des traces qui s'aperçoivent encore. + +Il y a en Syrie beaucoup de juifs, qui accourent de toutes les parties +du monde pour mourir en la terre sainte de Japhet. Il s'y trouve aussi +beaucoup de chrétiens, dont les uns descendent des croisés, et les +autres sont des indigènes qui n'embrassèrent point le mahométisme, +lors de la conquête des Arabes. Ils sont confondus ensemble, et il +n'est plus possible de les distinguer. Chefamer, Nazareth, Bethléem et +une partie de Jérusalem ne sont peuplés que de chrétiens. Dans les +pachalics d'Acre et de Jérusalem ils sont, avec les juifs, supérieurs +en nombre aux musulmans. Sur le revers du mont Liban, sont les Druses, +nation dont la religion se rapproche beaucoup de celle des chrétiens. +A Damas et à Alep, les mahométans sont en grande majorité; il y existe +cependant un grand nombre de chrétiens syriaques. Les Mutualis, +mahométans de la secte d'Ali, qui habitent les bords de la rivière +qui, du Liban, coule vers Tyr, étaient autrefois nombreux et +puissants; mais, lors de l'expédition des Français en Syrie, ils +étaient fort déchus; les cruautés et vexations de Djezzar pacha en +avaient détruit un grand nombre. Cependant ceux qui restaient nous +rendirent de grands services et se distinguèrent par une rare +intrépidité. Toutes les traditions que nous avons sur l'ancienne +Égypte, portent sa population très-haut. Mais la Syrie ne peut, sous +ce rapport, avoir dépassé les proportions connues en Europe; car là, +comme dans les pays que nous habitons, il y a des rochers et des +terres incultes. + +Au reste, la Syrie, comme tout l'empire turc, n'offre presque partout +que des ruines. + + +NOTE + +SUR LES MOTIFS DE L'EXPÉDITION DE SYRIE. + +Le principal but de l'expédition des Français en Orient était +d'abaisser la puissance anglaise. C'est du Nil que devait partir +l'armée qui allait donner de nouvelles destinées aux Indes. L'Égypte +devait remplacer Saint-Domingue et les Antilles, et concilier la +liberté des noirs avec les intérêts de nos manufactures; la conquête +de cette province entraînait la perte de tous les établissements +anglais en Amérique et dans la presqu'île du Gange. Les Français une +fois maîtres des ports d'Italie, de Corfou, de Malte et d'Alexandrie, +la Méditerranée devenait un lac français. + +La révolution des Indes devait être plus ou moins prochaine, selon les +chances plus ou moins heureuses de la guerre; et les dispositions des +habitants de l'Arabie et de l'Égypte plus ou moins favorables, suivant +la politique qu'aurait adoptée la Porte dans ces nouvelles +circonstances; le seul objet dont on dût s'occuper immédiatement était +de conquérir l'Égypte et d'y former un établissement solide; aussi les +moyens pour y réussir étaient-ils les seuls prévus. Tout le reste +était considéré comme une conséquence nécessaire, on n'en avait que +pressenti l'exécution. L'escadre française, réarmée dans les ports +d'Alexandrie, approvisionnée et montée par des équipages exercés, +suffisait pour imposer à Constantinople. Elle pouvait, si on le +jugeait nécessaire, débarquer un corps de troupes à Alexandrette; et +l'on se serait trouvé, dans la même année, maître de l'Égypte, de la +Syrie, du Nil et de l'Euphrate. L'heureuse issue de la bataille des +Pyramides, la conquête de l'Égypte sans essuyer aucune perte sensible, +les bonnes dispositions des habitants, le dévouement des chefs de la +loi, semblaient d'abord assurer la prompte exécution de ces grands +projets. Mais bientôt la destruction de l'escadre française à Aboukir, +le contre-ordre donné par le directoire à l'expédition d'Irlande, et +l'influence des ennemis de la France sur la Porte, rendirent tout plus +difficile. + +Cependant deux armées turques se réunissaient, l'une à Rhodes et +l'autre en Syrie, pour attaquer les Français en Égypte. Il paraît +qu'elles devaient agir simultanément dans le courant de mai, la +première en débarquant à Aboukir et la seconde en traversant le désert +qui sépare la Syrie de l'Égypte. On apprit dans les premiers jours de +janvier que Djezzar pacha venait d'être nommé seraskier de l'armée de +Syrie; que son avant-garde, sous les ordres d'Abdalla, était déja +arrivée à El-Arich, s'en était emparée et s'occupait à réparer ce fort +qui peut être considéré comme la clef de l'Égypte du côté de la Syrie. +Un train d'artillerie de quarante bouches à feu, servi par 1,200 +canonniers, les seuls de l'empire qui fussent exercés à l'européenne, +venait de débarquer à Jaffa; des magasins considérables se formaient +en cette ville, et un grand nombre de bâtiments de transport, dont une +partie arrivait de Constantinople, étaient employés à cet effet. A +Gaza, on avait emmagasiné des outres; la renommée voulait qu'il y en +eût assez pour mettre une armée de 60,000 hommes à même de traverser +le désert. + +Si les Français restaient tranquilles en Égypte, ils allaient être +attaqués à la fois par les deux armées; de plus il était à craindre +qu'un corps de troupes européennes ne se joignît à elles, et que le +moment de l'agression ne coïncidât avec des troubles intérieurs. Dans +ce cas, lors même que les Français auraient été vainqueurs, il ne leur +était pas possible de profiter de la victoire. Par mer, ils n'avaient +point de flotte; par terre, le désert de soixante-quinze lieues qui +sépare la Syrie de l'Égypte n'était point praticable pour une armée +dans la saison des grandes chaleurs. + +Les règles de la guerre prescrivaient donc au général français de +prévenir ses ennemis, de traverser le grand désert pendant l'hiver, de +s'emparer de tous les magasins que l'ennemi avait formés sur les côtes +de la Syrie, d'attaquer et de détruire les troupes au fur et à mesure +qu'elles se rassemblaient. + +D'après ce plan, les divisions de l'armée de Rhodes étaient obligées +d'accourir au secours de la Syrie; et l'Égypte restait tranquille, ce +qui nous permettait d'appeler successivement la plus grande partie de +nos forces en Syrie. Les Mamelucks de Mourah-Bey et d'Ibrahim-Bey, les +Arabes du désert de l'Égypte, les Druses du mont Liban, les Mutualis, +les Chrétiens de Syrie, tout le parti du cheick d'Ayer en Syrie, +pouvaient se réunir à l'armée maîtresse de cette contrée, et la +commotion se communiquait à toute l'Arabie. Les provinces de l'empire +ottoman qui parlent arabe, appelaient de leurs voeux un grand +changement, et attendaient un homme. Avec des chances heureuses on +pouvait se trouver sur l'Euphrate, au milieu de l'été, avec 100,000 +auxiliaires, qui auraient eu pour réserve 25,000 vétérans français des +meilleures troupes du monde, et des équipages d'artillerie nombreux. +Constantinople alors se trouvait menacée; et si l'on parvenait à +rétablir des relations amicales avec la Porte, on pouvait traverser le +désert et marcher sur l'Indus à la fin de l'automne. + + +NOTE SUR JAFFA. + +Jaffa, ville de 7 à 8,000 habitants, qui était l'apanage de la sultane +Validé, est située à seize lieues de Gaza, et à une lieue de la petite +rivière de Maar, qui, à son embouchure, n'est pas guéable. +L'enceinte, du côté de la terre, est formée par un demi-hexagone; un +des côtés regarde Gaza, l'autre le Jourdain, le troisième Acre, et un +quatrième longe la mer en forme de demi-cercle concave. Il y a un +port, en mauvais état pour les petits bâtiments, et une rade foraine +passable. Sur le Koich, est le couvent des Pères de la Terre-Sainte +(récollets chaussés), chargés du Nazareth et propriétaires de +plusieurs autres communautés en Palestine. L'enceinte de Jaffa +consiste en de grandes murailles flanquées de tours, sans fossés, ni +contrescarpes. Ces tours étaient armées d'artillerie, mais leur +aménagement était mal entendu, les canons maladroitement placés. Les +environs de Jaffa sont un vallon couvert de jardins et de vergers; il +s'y trouve beaucoup d'accidents de terrain qui permettent d'approcher +à une demi-portée de pistolet des remparts sans être aperçu. A une +grande portée de canon de Jaffa, est le rideau qui domine la campagne; +on y traça la ligne de contrevallation. C'était la position où devait +naturellement camper l'armée; mais comme elle était éloignée de l'eau +et exposée aux ardeurs du soleil, le rideau étant nu, on aima mieux se +placer dans des bosquets d'orangers en faisant garder la position +militaire par des postes. + +Le mont Carmel est situé au promontoire de ce nom, à trois lieues +d'Acre, dont il forme l'extrême gauche de la baie. Il est escarpé de +tous côtés; à son sommet, il y a un couvent, et des fontaines; et sur +un rocher qui s'y trouve, on voit la trace d'un pied d'homme que la +tradition attribue à Élie, lorsqu'il monta au ciel. Ce mont domine +toute la côte, et les navires viennent le reconnaître lorsqu'ils +abordent en Syrie. A ses pieds, coule la rivière du Caisrum, dont +l'embouchure est à sept ou huit cents toises de Caiffa. Cette petite +ville, située au bord de la mer, renferme 3,000 habitants; elle a un +petit port, une enceinte à l'antique avec des tours, et est dominée de +très-près par les mamelons du Carmel. De l'embouchure du Caisrum pour +arriver à Acre, on longe les sables au bord de la mer. On les suit +pendant une lieue et demie, et l'on rencontre l'embouchure du Bélus, +petite rivière qui prend sa source sur les mamelons de Chefamer, et +dont les eaux coulent à peine. Elle est marécageuse à son embouchure, +et se jette dans la mer à quinze cents toises d'Acre. Elle passe à une +portée de fusil de la hauteur de Richard-Coeur-de-Lion, située sur sa +rive droite, à six cents toises de Saint-Jean-d'Acre. + + +NOTES + +SUR LE SIÉGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE. + +Le siége de Saint-Jean-d'Acre peut se diviser en trois époques. + +Première époque. Elle commence au 20 mars, jour où l'on ouvrit la +tranchée, et finit au premier avril. Dans cette période, nous avions +pour toute artillerie de siége, une caronade de 32, que le chef +d'escadron Lambert avait prise à Caiffa, en s'emparant de vive force +du canot du Tigre; mais il n'était pas possible de s'en servir avec +l'affût du canot, et nous manquions de boulets. Ces inconvénients +disparurent bientôt; en vingt-quatre heures, le parc d'artillerie +construisit un affût. Quant aux boulets, Sidney-Smith se chargea de +nous en procurer. On faisait de temps en temps paraître quelques +cavaliers ou quelques charrettes; alors ce commodore s'approchait en +faisant un feu roulant de toutes ses batteries; et les soldats, à qui +le directeur du parc d'artillerie donnait cinq sous par boulets, +couraient les ramasser. Ils étaient si habitués à cette manoeuvre, +qu'ils allaient les chercher au milieu de la canonnade et des rires +universels. Quelquefois aussi on faisait avancer une chaloupe, ou l'on +faisait mine de construire une batterie. C'est ainsi que l'on +recueillit des boulets, de 12 et de 32. Du reste, on avait de la +poudre; car le parc en avait apporté une certaine quantité du Caire; +de plus, on en avait trouvé à Jaffa et à Gaza. En résumé, tous nos +moyens en artillerie, y compris celle de campagne, consistaient en +quatre pièces de 12, approvisionnées à deux cents coups chaque, huit +obusiers, une caronade de 32, et une trentaine de pièces de quatre. + +Le général du génie Samson, chargé de reconnaître la ville, revint en +assurant qu'elle n'avait ni contrescarpe, ni fossé. Il disait être +parvenu, de nuit, au pied du rempart, où il avait reçu un coup de +fusil qui l'avait grièvement blessé. Son rapport était inexact; il +avait effectivement touché un mur, mais non le rempart. On agit +malheureusement d'après les renseignements qu'il avait donnés. On se +flattait de l'espoir de prendre la ville en trois jours, car, +disait-on, elle est moins forte que Jaffa; sa garnison n'est que de 2 +ou 3,000 hommes, et Jaffa, avec une étendue beaucoup moindre, en avait +8,000, lorsqu'on la prit. + +Le 25 mars, en quatre heures de temps, la caronade et les quatre +pièces de 12 ouvrirent la tour, et on jugea la brèche praticable. Un +jeune officier du génie avec quinze sapeurs et vingt-cinq grenadiers, +fut chargé de monter à l'assaut pour en déblayer le pied, et +l'adjudant-commandant Laugier, qui se tenait dans la place d'armes à +cent toises de là, attendait que cette opération fût faite, pour +s'élancer sur la brèche. Les sapeurs sortis de derrière l'aquéduc, +eurent trente toises à faire, mais ils furent arrêtés court par une +contrescarpe de quinze pieds et un fossé qu'ils évaluèrent à plusieurs +toises. Cinq à six d'entre eux furent blessés, et le reste, en butte à +une épouvantable fusillade, rentra précipitamment dans la tranchée. + +On plaça sur-le-champ un mineur pour faire sauter la contrescarpe. Au +bout de trois jours, c'est-à-dire le 28, la mine fut prête; les +mineurs annoncèrent que la contrescarpe sauterait. Cette opération +difficile se faisait sous le feu de tous les remparts, et d'une grande +quantité de mortiers qui, dirigés par d'excellents pointeurs, que les +équipages anglais avaient fournis, lançaient des bombes de toutes +parts. Tous nos mortiers de huit pouces et nos belles pièces que les +Anglais avaient prises, augmentèrent la défense de la place. La mine +joua le 28 mars, mais elle fit mal son effet; elle n'avait pas été +assez enfoncée et ne renversa que la moitié de la contrescarpe. Il en +restait encore huit pieds. Les sapeurs assurèrent néanmoins qu'il +n'en restait plus. L'officier d'état-major Mailly fut en conséquence +commandé avec un détachement de vingt-cinq grenadiers pour soutenir un +officier du génie qui, avec six sapeurs, se portait à la contrescarpe. +Par précaution, on s'était muni de trois échelles avec lesquelles on +la descendit. Comme on était inquiété par la fusillade, on attacha +l'échelle à la brèche, et les sapeurs et grenadiers aimèrent mieux +monter à l'assaut que d'en déblayer le pied. Ils firent annoncer à +Laugier, qui était prêt à les seconder avec deux bataillons, qu'ils +étaient dans le fossé, que la brèche était praticable et qu'il était +temps de les soutenir. Laugier accourut au pas de course; mais au +moment où il arrivait sur la contrescarpe, il rencontra les grenadiers +qui revenaient en disant que la brèche était trop haute de plusieurs +pieds, et que Mailly et plusieurs des leurs étaient tués. + +Lorsque les Turcs avaient vu ce jeune officier attachant l'échelle, la +peur les avait pris et ils s'étaient enfuis au port; Djezzar même +s'était embarqué. Mais la mort de Mailly fit manquer toute +l'opération; les deux bataillons s'éparpillèrent pour riposter à la +fusillade. Laugier fut tué, et l'on perdit du monde sans aucun +résultat. Cet évènement fut très-funeste. C'est ce jour-là que la +ville devait être prise; depuis cette époque, il ne cessa d'y arriver +tous les jours des renforts de troupes, par mer. + +Deuxième époque.--Du 1er avril au 27.--On ouvrit un nouveau puits de +mine, destiné à faire sauter la contrescarpe entière, afin que le +fossé ne présentât plus aucun obstacle. Ce qui avait été fait se +trouva inutile; il était plus aisé de faire un nouveau cheminement. Il +fallut aux mineurs huit jours. On fit sauter la contrescarpe, +opération qui réussit parfaitement. Le 12, on continua la mine sous le +fossé afin de faire sauter toute la tour. Il n'y avait plus moyen +d'espérer de s'y introduire par la brèche; l'ennemi l'avait remplie de +toute espèce d'artifice. On chemina encore pendant six jours. Les +assiégés s'en aperçurent et firent une sortie en trois colonnes. Celle +du centre avait en tête 200 Anglais; ils furent repoussés et un +capitaine de marins fut tué sur le puits de la mine. + +C'est dans cette période que furent livrés les combats de Canaam, de +Nazareth, de Saffet et du Mont-Thabor. Le premier eut lieu le 9, le +deuxième le 11, et les autres le 13, et le 16. Ce fut ce même jour, 16 +avril, que les mineurs estimèrent qu'ils étaient sous l'axe de la +tour. A cette époque, le contre-amiral Perrée était arrivé avec trois +frégates, d'Alexandrie à Jaffa; il avait débarqué deux mortiers et 6 +pièces de 18 à Tintura. On en plaça deux pour combattre la petite île +qui flanquait la brèche, et les quatre autres furent dirigées contre +les remparts et les courtines à côté de la tour; on voulait, par le +bouleversement de cette tour, agrandir la brèche qu'on supposait +devoir être faite par la mine, car on craignait que l'ennemi n'eût +fait un retranchement intérieur et n'eût isolé la tour qui était +saillante. + +Le 25, on mit le feu à la mine, mais un souterrain, qui était sous la +tour, trompa les calculs, et il n'en sauta que la partie qui était de +notre côté. L'effet fut d'enterrer 2 ou 300 Turcs et quelques pièces +de canon, car ils en avaient crénelé tous les étages et les +occupaient. On résolut de profiter du premier moment de surprise, et +trente hommes essayèrent de se loger dans la tour. Ne pouvant aller +outre, ils se maintinrent dans les étages inférieurs, tandis que +l'ennemi occupait les étages supérieurs, jusqu'au 26, où le général +Devaux fut blessé. On se décida alors à évacuer, afin de faire usage +de nos batteries contre cette tour ébranlée et de la détruire +tout-à-fait; le 27, Caffarelly mourut. + +Troisième époque.--Du 27 avril au 20 mai.--L'ennemi sentit pendant +cette période qu'il était perdu, s'il restait sur la défensive. Les +contremines qu'il avait établies ne le rassuraient pas suffisamment. +Tous les créneaux de la muraille étaient détruits et les pièces +démontées par nos batteries. Trois mille hommes de renfort, qui +étaient entrés dans la place, avaient, il est vrai, réparé toutes les +pertes. + +Mais l'imagination des Turcs était frappée de terreur, et l'on ne +pouvait plus obtenir d'eux qu'ils restassent sur la muraille et dans +la tour. Ils croyaient tout miné. Phellipeaux[7] traça des lignes de +contre-attaque; elles partirent du palais de Djezzar, et de la droite +du front d'attaque. Il mena en outre deux tranchées, comme deux côtés +de triangle, qui prenaient en flanc tous nos ouvrages. La supériorité +numérique des ennemis, la grande quantité de travailleurs de la ville, +et celle des ballots de coton dont ils formaient des épaulements, +hâtaient excessivement les travaux. En peu de jours, ils flanquèrent +de droite et de gauche toute la tour, après quoi ils élevèrent des +cavaliers, et y placèrent de l'artillerie de 24: on enleva et culbuta +plusieurs fois leur contre-attaque et leurs batteries, et l'on +encloua leurs pièces, mais jamais il ne fut possible de se maintenir +dans ces ouvrages; ils étaient trop dominés par les tours et la +muraille. On ordonna alors de saper contre eux, de sorte que leurs +travailleurs et les nôtres n'étaient séparés que par deux ou trois +toises de terrain, et marchaient les uns contre les autres. On établit +aussi des fougasses qui donnaient le moyen d'entrer dans le boyau +ennemi, et d'y détruire tout ce qui n'était pas sur ses gardes. + + [7] Émigré français, officier du génie. + +C'est ainsi que le premier mai, deux heures avant le jour, on +s'empara, sans perte, de la partie la plus saillante de la +contre-attaque; vingt hommes de bonne volonté essayèrent, à la petite +pointe du jour, de se loger dans la tour, dont nos batteries avaient +tout-à-fait rasé les défenses; mais en ce moment l'ennemi sortit en +force par sa droite, et ses balles arrivant derrière le détachement, +qui cherchait à se loger sous les débris, l'obligèrent de se replier. +La sortie fut vivement repoussée: 5 à 600 assiégés furent tués, et un +grand nombre jetés dans la mer. Comme il ne restait plus rien de la +tour, on résolut d'attaquer une portion du rempart par la mine, afin +d'éviter le retranchement que l'ennemi avait construit. On fit sauter +la contrescarpe. La mine traversait déja le fossé, et commençait à +s'étendre sous l'escarpe, lorsque le 6 l'ennemi déboucha par une sape +que couvrait le fossé, surprit le masque de la mine, et en combla le +puits. + +Le 7, 12,000 hommes, de nouvelles troupes, arrivèrent à l'ennemi. +Aussitôt qu'ils furent signalés, on calcula, d'après le vent, qu'ils +ne seraient pas débarqués de six heures: en conséquence, on fit jouer +une pièce de 24 qu'avait envoyée le contre-amiral Perrée; elle +renversa un pan de muraille à la droite de la tour qui était à notre +gauche. A la nuit, on se jette sur tous les travaux de l'ennemi, on +les comble, on égorge tout, on encloue les pièces, on monte à +l'assaut, on se loge sur la tour, on entre dans la place; enfin l'on +était maître de la ville, lorsque les troupes débarquées se +présentent, dans un nombre effrayant, pour rétablir le combat. Rambaut +est tué; 150 hommes périssent avec lui, ou sont pris, et Lannes est +blessé. Les assiégés sortent par toutes les portes, et prennent la +brèche à revers; mais là finit leur succès: on marcha sur eux, et +après les avoir rejetés dans la ville, et en avoir coupé plusieurs +colonnes, on se rétablit sur la brèche. On fit dans cette affaire 7 à +800 prisonniers, armés de baïonnettes européennes; ils venaient de +Constantinople. La perte de l'ennemi fut énorme, toutes nos batteries +tirèrent à mitraille sur lui; et nos succès parurent si grands, que le +10 à deux heures du matin, Napoléon commanda un nouvel assaut. Le +général Debon fut blessé à mort dans cette dernière action. Il y avait +20,000 hommes dans la place, et la maison de Djezzar et toutes les +autres étaient tellement remplies de monde, que nous ne pûmes pas +dépasser la brèche. + +Dans de telles circonstances, quel parti devait prendre le général en +chef? D'un côté le contre-amiral Perrée qui revenait de croisière, +avait, pour la troisième fois, débarqué de l'artillerie, à Tintura. +Nous commencions à avoir assez de pièces pour espérer de réduire la +ville; mais, d'un autre côté, les prisonniers annonçaient que de +nouveaux secours partaient de Rhodes, quand ils s'étaient embarqués. +Les renforts reçus ou à recevoir par l'ennemi, pouvaient rendre le +succès du siége problématique; éloignés comme nous l'étions de France +et d'Égypte, nous ne pouvions plus faire de nouvelles pertes: nous +avions à Jaffa et au camp 1200 blessés; la peste était à notre +ambulance. Le 20 on leva le siége. + + + + +MÉMOIRES DE NAPOLÉON. + + + + +ÉGYPTE; MARS, AVRIL ET MAI 1799. + +BATAILLE D'ABOUKIR. + + Tentatives d'insurrection contre les Français.--Mourah-Bey sort + du désert de Nubie, et se porte dans la basse + Égypte.--Mustapha-Pacha débarque à Aboukir et prend le + fort.--Mouvement de l'armée française; Napoléon se porte sur + Alexandrie.--Réunion de l'armée à Birketh; Napoléon marche + contre l'armée turque.--Bataille d'Aboukir, le 25 juillet + 1799. + + +§ Ier. + +Les habitants d'Égypte pendant l'expédition de Syrie se comportèrent +comme aurait pu le faire ceux d'une province française. Desaix, dans +la haute Égypte, continua à repousser les attaques des Arabes et à +garantir le pays des tentatives de Mourah-Bey qui, du fond du désert +de la Nubie, venait faire des incursions sur différents points de la +vallée. Sidney Smith, oubliant ce qu'il devait au caractère des +officiers français, avait fait imprimer un grand nombre de circulaires +et de libelles; et il les envoya aux différents généraux et +commandants restés en Égypte, leur proposant de retourner en France, +et assurant le passage, s'ils voulaient en profiter, pendant que _le +général en chef était en Syrie_. Ces propositions parurent tellement +extravagantes que l'opinion s'accrédita dans l'armée que ce commodore +était fou. Le général Dugua, commandant la basse Égypte, défendit +toute communication avec lui et repoussa ses insinuations avec +indignation. + +Les forces françaises, qui étaient dans la basse Égypte, +s'augmentaient tous les jours des hommes qui sortaient des hôpitaux et +qui renforçaient les troisièmes bataillons des corps. Les +fortifications d'Alexandrie, Rosette, Rhamanieh, Damiette, Salahieh, +Belbeïs et des différents points du Nil, qu'on avait jugé à propos +d'occuper par des tours, se perfectionnèrent constamment pendant ces +trois mois. Le général Dugua n'eut à réprimer que des incursions +d'Arabes et quelques révoltes partielles; la masse des habitants +influencée par les scheicks et les ulemas resta soumise et fidèle. Le +premier évènement qui attira l'attention de ce général fut la révolte +de l'Émir-Hadji[8]. Les priviléges et les biens attachés à cette place +étaient très-considérables. Le général en chef avait autorisé +l'Émir-Hadji à s'établir dans le Charkièh pour complèter +l'organisation de sa maison. Il avait déja 300 hommes armés; il lui en +fallait 8 à 900, pour suffire à l'escorte de la caravane des pélerins +de la Mecque. Il fut fidèle au _sultan Kébir_ jusqu'à la bataille du +Mont-Thabor; mais Djezzar, étant parvenu à communiquer avec lui par la +côte, et à lui faire savoir que les armées de Damas et des Naplousains +cernaient les Français au camp d'Acre, que ceux-ci affaiblis, par le +siége, étaient perdus sans ressource. Il désespéra de la cause +française, prêta l'oreille aux propositions de Djezzar, et chercha à +faire sa paix en rendant quelques services. Le 15 avril ayant reçu +encore de fausses nouvelles par un émissaire de Djezzar, il déclara sa +révolte par une proclamation dans tout le Charkièh. Il annonçait que +le sultan Kébir avait été tué devant Acre, et l'armée française prise +tout entière. La masse de la province resta sourde à ces insinuations. +Cinq ou six villages seulement, arborèrent le drapeau de la révolte, +et ses forces n'augmentèrent que de 400 cavaliers, d'une tribu +d'Arabes. + + [8] Prince de la caravane de la Mecque. + +Le général Lanusse, avec sa colonne mobile, partit du Delta, passa le +Nil et marcha contre l'Émir-Hadji; après diverses petites affaires et +différents mouvements il réussit à le cerner, l'attaqua vivement, mit +à mort tout ce qui voulut se défendre, dispersa les Arabes, et brûla, +pour faire un exemple, le village qui était le plus coupable. +L'Émir-Hadji se sauva, lui quinzième, par le désert, et parvint à +gagner Jérusalem. + +Pendant que ces évènements se passaient dans le Charkieh, d'autres +plus importants avaient lieu dans le Bahireh. Un homme du désert de +Derne, jouissant d'une grande réputation de sainteté parmi les Arabes +de sa tribu, s'imagina ou voulut faire croire qu'il était l'ange +Elmody, que le prophète promet dans le Koran, d'envoyer au secours des +fidèles, dans les circonstances les plus critiques. Cette opinion +s'accrédita dans la tribu; cet homme avait toutes les qualités propres +à exciter le fanatisme de la populace. Il était parvenu à faire +accroire qu'il vivait de sa substance et par la grace spéciale du +prophète. Tous les jours à l'heure de la prière et devant tous les +fidèles, on lui portait une jatte de lait; il y trempait ses doigts +et les passait sur ses lèvres, c'était, disait-il, la seule nourriture +qu'il prenait. Il se forma une garde de 120 hommes de sa tribu, bien +armés et très-fanatisés. Il se rendit à la grande oasis, où il trouva +une caravane de pélerins, de 400 Maugrebins de Fez; il s'annonça comme +l'ange Elmody, ils le crurent et le suivirent. Ces 400 hommes étaient +bien armés, et avaient un bon nombre de chameaux; il se trouva ainsi à +la tête de 5 à 600 hommes et se dirigea sur Damanhour, où il surprit +60 hommes de la légion nautique, les égorgea, s'empara de leurs fusils +et d'une pièce de 4. Ce succès accrut le nombre de ses partisans; il +parcourut alors les mosquées de Damanhour et des villages +circonvoisins, et du haut de la chaire, qui sert aux lecteurs du +Koran, il annonça sa mission divine. Il se disait incombustible et à +l'abri des balles, il assurait que tous ceux qui marcheraient avec lui +n'auraient rien à craindre des fusils, baïonnettes et canons des +Français. Il était l'ange Elmody! il persuada et recruta dans le +Bahireh, 3 ou 4,000 hommes, parmi lesquels il en trouva 4 ou 500 bien +armés. Il arma les autres de grandes piques et de pelles, et les +exerça à jeter de la poussière contre l'ennemi, en déclarant que cette +poussière bénie rendrait vains tous les efforts des Français contre +eux. + +Le colonel Lefebvre, qui commandait à Rhamanieh, laissa 50 hommes dans +le fort, et partit avec 200 hommes pour reprendre Damanhour. L'ange +Elmody marcha à sa rencontre; le colonel Lefebvre fut cerné par les +forces supérieures de l'ange. L'affaire s'engagea, et au moment où le +feu était le plus vif entre les Français et les hommes armés de +l'ange, des colonnes de fellahs débordèrent ses flancs et se jetèrent +sur ses derrières, en formant des nuées de poussière. Le colonel +Lefebvre ne put rien faire, perdit quelques hommes, en tua un plus +grand nombre et reprit sa position de Rhamanieh. Les blessés et les +parents des morts murmurèrent et firent de vifs reproches à l'ange +Elmody. Il leur avait dit que les balles des Français n'atteindraient +aucun de ses sectaires, et cependant un grand nombre avaient été tués +et blessés! Il fit taire ces murmures en s'appuyant du Koran et de +plusieurs prédictions; il soutint qu'aucun de ceux qui avaient été en +avant, pleins de confiance en ses promesses, n'avait été tué, ni +blessé; mais que ceux qui avaient reculé, parce que la foi n'était pas +entière dans leur coeur, avaient été punis par le prophète; cet +évènement qui devait ouvrir les yeux sur son imposture, consolida son +pouvoir; il régna alors à Damanhour. Il était à craindre que tout le +Bahireh, et insensiblement les provinces voisines ne se soulevassent; +mais une proclamation des scheicks du Caire arriva à temps, et empêcha +une révolte générale. + +Le général Lanusse traversa promptement le Delta; et de la province de +Charkieh se porta dans le Bahireh, où il arriva le 8 mai. Il marcha +sur Damanhour, et battit les troupes de l'ange Elmody. Tout ce qui +n'était pas armé se dissipa et regagna ses villages. Il fit main basse +sur les fanatiques, en passa 1500 par les armes, et dans ce nombre se +trouva l'ange Elmody lui-même. Il prit Damanhour et la tranquillité du +Bahireh fut rétablie. + +A la nouvelle que l'armée française avait repassé le désert et +retournait en Égypte, la consternation fut générale dans tout +l'Orient, les Druses, les Mutualis, les chrétiens de Syrie, les +partisans d'Ayer, n'obtinrent la paix de Djezzar qu'en faisant de +grands sacrifices d'argent. Djezzar fut moins cruel que par le +passé; presque toute sa maison militaire avait été tuée dans +Saint-Jean-d'Acre, et ce vieillard survivait à tous ceux qu'il avait +élevés. La peste qui faisait de grands ravages dans cette ville, +augmentait encore ses malheurs et portait le dernier coup à sa +puissance. Il ne sortit point de son pachalic. + +Le pacha de Jérusalem reprit possession de Jaffa. Ibrahim-Bey avec 400 +Mamelucks qui lui restaient vint prendre position à Gaza; il y eut +quelques pourparlers et quelques coups de sabre, avec la garnison +d'El-Arich. + + +§ II. + +Elfy-Bey et Osman-Bey avec 300 Mamelucks, un millier d'Arabes, et un +millier de chameaux portant leurs femmes et leurs richesses, +descendirent par le désert entre la rive droite du Nil et la mer +Rouge, et arrivèrent dans les premiers jours de juillet à l'oasis de +Sebabiar; ils attendaient Ibrahim-Bey qui devait venir les joindre de +Gaza, et ainsi réunis ils voulaient soulever tout le Charkieh, +pénétrer dans le Delta, et se porter sur Aboukir. + +Le général de brigade Lagrange partit du Caire, avec une brigade et la +moitié du régiment des dromadaires; il arriva en présence de l'ennemi +dans la nuit du 9 au 10 juillet, manoeuvra avec tant d'habileté, qu'il +cerna le camp d'Osman-Bey et d'Elfy-Bey, prit leurs mille chameaux et +leurs familles, tua Osman-Bey, cinq ou six catchefs et une centaine de +Mamelucks. Le reste s'éparpilla dans le désert, et Elfy-Bey regagna la +Nubie. Ibrahim-Bey prévenu de cet évènement ne quitta point Gaza. + +Mourah-Bey avec le reste des Mamelucks, montant à 4 ou 500 hommes, +arriva dans le Fayoume, et de là se porta par le désert sur le lac +Natron, où il devait être joint par 2 à 3,000 Arabes du Baireh et du +désert de Derne, et marcher sur Aboukir, lieu désigné pour le +débarquement d'une grande armée turque. Il devait conduire à cette +armée des chameaux, des chevaux, et la servir de son influence. + +Le général Murat partit du Caire, arriva au lac Natron, attaqua +Mourah-Bey, et lui prit un catchef et une cinquantaine de Mamelucks. +Mourah-Bey vivement poursuivi, et n'ayant, d'ailleurs, aucune nouvelle +de l'armée qui devait débarquer à Aboukir, et que les vents avaient +retardée, retourna sur ses pas, cherchant son salut dans le désert. +Dans la journée du 13, il arriva aux Pyramides; on dit qu'il monta sur +la plus haute, et qu'il y resta une partie de la journée à considérer +avec sa lunette toutes les maisons du Caire et sa belle campagne de +Gizeh. De toute la puissance des Mamelucks, il ne lui restait plus que +quelques centaines d'hommes découragés, fugitifs et délabrés! + +Aussitôt que le général en chef fut instruit de sa présence sur ce +point, il partit à l'heure même, arriva aux Pyramides; mais +Mourah-Bey s'enfonça dans le désert, se dirigeant sur la grande oasis. +On lui prit quelques chameaux et quelques hommes. + + +§ III. + +Le 14 juillet, le général en chef apprit que Sidney-Smith avec deux +vaisseaux de ligne anglais, plusieurs frégates, plusieurs vaisseaux de +guerre turcs et cent vingt ou cent cinquante bâtiments de transport, +avait mouillé le 12 juillet au soir dans la rade d'Aboukir. Le fort +d'Aboukir était armé, approvisionné et en bon état; il y avait 400 +hommes de garnison et un chef de confiance. Le général de brigade +Marmont, qui commandait à Alexandrie et dans toute la province, +répondait de la défense du fort, pendant le temps qui serait +nécessaire à l'armée pour arriver. Mais ce général avait commis une +grande faute: au lieu de raser le village d'Aboukir, comme le général +en chef le lui avait ordonné, et d'augmenter les fortifications du +fort en y construisant un glacis, un chemin couvert et une bonne +demi-lune en maçonnerie, le général Marmont avait pris sur lui de +conserver ce village, qui avait de bonnes maisons et qui lui parut +nécessaire pour servir de cantonnement aux troupes; et il avait fait +établir, par le colonel Cretin, une redoute de cinquante toises de +côté, en avant du village, à peu près à quatre cents toises du fort. +Cette redoute lui parut protéger suffisamment le fort et le village. +Le peu de largeur de l'isthme, qui dans ce point n'avait pas plus de +quatre cents toises, lui faisait croire qu'il était impossible de +passer et d'entrer dans le village sans s'emparer de la redoute. Ces +dispositions étaient vicieuses, puisque c'était faire dépendre la +sûreté du fort important d'Aboukir, qui avait une escarpe et une +contrescarpe de fortification permanente, d'un ouvrage de campagne qui +n'était pas flanqué et n'était pas même palissadé. + +Mustapha-Pacha envoya ses embarcations dans le lac Madieh, s'empara de +la traille qui servait à la communication d'Alexandrie à Rosette, et +opéra son débarquement sur le bord de ce lac. Le 14, les chaloupes +canonnières anglaises et turques entrèrent dans le lac Madieh et +canonnèrent la redoute. Plusieurs pièces de campagne que débarquèrent +les Turcs furent disposées pour contrebattre les quatre pièces qui +défendaient cet ouvrage; et lorsqu'il fut jugé suffisamment battu, les +Turcs le cernèrent, le kandjar au poing, montèrent à l'assaut, s'en +emparèrent et firent prisonniers ou tuèrent les 300 Français, que le +commandant d'Aboukir y avait placés; lui-même y fut tué. Ils prirent +possession alors du village; il ne restait plus dans le fort que 100 +hommes et un mauvais officier, qui, intimidé par les immenses forces +qui l'environnaient et la prise de la redoute, eut la lâcheté de +rendre le fort, évènement malheureux qui déconcerta tous les +calculs[9]. + + [9] Le village d'Aboukir environne le fort, il est à l'extrémité + de la presqu'île. A quatre cents toises du fort s'élève un petit + mamelon qui le domine. La presqu'île n'a, en cet endroit, au plus + que quatre cents toises de large. C'est là que Marmont avait fait + construire une redoute. Le village est assez considérable, les + maisons sont en pierre. Le fort d'Aboukir était fermé par un + rempart avec fossé taillé dans le roc; dans l'intérieur, il avait + de grosses tours et des magasins voûtés, reste de très-anciennes + constructions. Il est environné de tous côtés de rochers qui se + prolongent dans la mer, et le rendent directement inabordable par + la haute mer. A quelques centaines de toises se trouve une petite + île, où l'on pourrait établir un fort qui protégerait quelques + vaisseaux de guerre. + + +§ IV. + +Cependant aussitôt que Napoléon fut instruit du débarquement des +Turcs, il se porta à Giseh et expédia des ordres dans toute l'Égypte. +Il coucha le 15 à Wardan, le 17 à Alkam, le 18 à Chabour, le 19 à +Rhamanieh, faisant ainsi quarante lieues en quatre jours. Le convoi +qui avait été signalé à Aboukir était considérable; et tout faisait +penser qu'il y avait, indépendamment d'une armée turque, une armée +anglaise; dans l'incertitude, le général en chef raisonna comme s'il +en était ainsi. + +Les divisions Murat, Lannes, Bon, partirent du Caire, en laissant une +bonne garnison dans la citadelle et dans les différents forts; la +division Kléber partit de Damiette. Le général Régnier, qui était dans +le Charkieh, eut ordre de laisser une colonne de 600 hommes, +infanterie, cavalerie et artillerie, y compris les garnisons de +Belbeis, Salahieh, Cathieh et El-Arich, et de se diriger sur +Rhamanieh. Les différents généraux qui commandaient les provinces se +portèrent avec leurs colonnes et ce qu'ils avaient de disponible, sur +ce point. Le général Desaix eut ordre d'évacuer la haute Égypte, d'en +laisser la garde aux habitants et d'arriver en toute diligence sur le +Caire; de sorte que, s'il était nécessaire, toute l'armée, qui +comptait 25,000 hommes, dont plus de 3,000 hommes d'excellente +cavalerie, et soixante pièces de campagne bien attelées, était en +mouvement pour se réunir devant Aboukir. Le nombre des troupes qui +furent laissées au Caire, compris les malingres et dépôts, n'était pas +de plus de 8 à 900 hommes. + +Le général en chef avait l'espoir de détruire l'armée qui débarquait à +Aboukir, avant que celle de Syrie, s'il s'en était formé une nouvelle +depuis deux mois qu'il avait quitté cette contrée, pût arriver devant +le Caire. On savait par notre avant-garde, qui était à El-Arich, que +rien de ce qui devait former cette armée n'était encore arrivé à Gaza; +il était toutefois nécessaire d'agir comme si l'ennemi, pendant qu'il +débarquait à Alexandrie, avait une armée en marche sur El-Arich; et il +était important que le général Desaix eût évacué la haute Égypte et +fût arrivé au Caire, avant que l'armée de Syrie, si toutefois il y en +avait une et qu'elle se hasardât à passer le désert, pût y arriver +elle-même. + +Dans cette circonstance, les scheiks de Gemil-Azar firent des +proclamations pour éclairer les peuples sur les mouvements qui +s'opéraient, et empêcher qu'on ne crût que les Français évacuaient +l'Égypte; ils firent connaître qu'au contraire le sultan Kébir était +constant dans ses sollicitudes pour elle. C'est ce qui l'avait porté à +passer le désert pour aller détruire l'armée turque qui venait la +ravager; qu'aujourd'hui qu'une autre armée était arrivée, sur des +vaisseaux, à Aboukir, il marchait avec son activité ordinaire pour +s'opposer au débarquement et éviter à l'Égypte les calamités qui +pèsent toujours sur un pays qui est le théâtre de la guerre. + + +§ V. + +Arrivé à Rhamanieh, Napoléon reçut, le 20 juillet, des nouvelles +d'Alexandrie, qui donnaient le détail du débarquement de l'ennemi, de +l'attaque et de la prise de la redoute, et de la capitulation du fort. +On annonçait que l'ennemi n'avait pas encore avancé et qu'il +travaillait à des retranchements, consistant en deux lignes, l'une qui +réunissait la redoute à la mer par des retranchements; l'autre à trois +quarts de lieue en avant, avait la droite et la gauche soutenues par +deux monticules de sable, l'un dominant le lac Madieh, et l'autre +appuyé à la Méditerranée; que l'inactivité de l'ennemi depuis cinq +jours qu'il avait pris la redoute était fondée, suivant les uns, sur +ce qu'il attendait l'arrivée d'une armée anglaise venant de Mahon; +suivant les autres, sur ce que Mustapha avait refusé de marcher sur +Alexandrie, sans artillerie et sans cavalerie, sachant que cette place +était fortifiée et armée d'une immense artillerie; qu'il attendait +Mourah-Bey, qui devait lui amener plusieurs milliers d'hommes de +cavalerie et plusieurs milliers de chameaux; que l'armée turque était +évaluée à 20 ou 25,000 hommes; que l'on voyait sur la plage une +trentaine de bouches à feu, modèle français, pareilles à celles prises +à Jaffa; qu'il n'avait aucun attelage; et que toute sa cavalerie +consistait en 2 ou 300 chevaux, appartenant aux officiers que l'on +avait formés en pelotons pour fournir des gardes aux postes avancés. + +Les évènements survenus à Mourah-Bey déconcertaient tous les projets +de l'ennemi; les Arabes du Bahireh, parmi lesquels nous avions +beaucoup de partisans, craignirent de s'exposer à la vengeance de +l'armée française; ils ne témoignaient pas une grande confiance dans +les succès des Turcs, que d'ailleurs ils voyaient dépourvus +d'attelages et de cavalerie. + +Les fortifications que l'armée turque faisait sur la presqu'île +d'Aboukir, portaient à penser qu'elle voulait prendre ce point pour +centre de ses opérations; elle pouvait de là se diriger sur Alexandrie +ou sur Rosette. + +Le général en chef jugea devoir prendre le point de Birket pour centre +de ses mouvements. Il y envoya le général Murat avec son avant-garde +pour y prendre position; le village de Birket est à la tête du lac +Madieh. De là on pouvait fondre sur le flanc droit de l'armée ennemie, +si elle se dirigeait sur Rosette, et l'attaquer entre le lac Madieh et +le Nil, ou tomber sur son flanc gauche, si elle marchait sur +Alexandrie. + +Pendant que toutes les colonnes se réunissaient à Rhamanieh, le +général en chef se rendit à Alexandrie; il fut satisfait de la bonne +situation où se trouvait cette place importante, qui renfermait tant +de munitions et des magasins si considérables, et il rendit une +justice publique aux talents et à l'activité du colonel du génie +Cretin. + +La contenance de l'ennemi faisait ajouter foi aux bruits que ses +partisans répandaient qu'il attendait l'armée anglaise; il était donc +important de l'attaquer et de le battre avant son arrivée. Mais la +marche du général en chef avait été si rapide, les distances étaient +si grandes, qu'il n'y avait encore de réunis que 5 à 6,000 hommes. Il +fallait douze à quinze jours de plus pour pouvoir rassembler toute +l'armée, excepté la division Desaix à laquelle il fallait vingt jours. + +Le général en chef résolut de se porter en avant avec ce qu'il avait +de troupes et d'aller reconnaître l'ennemi: celui-ci n'ayant ni +cavalerie, ni artillerie mobile, ne pouvait point l'engager dans une +affaire sérieuse; son projet était, si l'ennemi était nombreux et bien +établi, de prendre une position parallèle, appuyant la droite au lac +Madieh, la gauche à la mer, et de s'y fortifier par des redoutes. Par +ce moyen, il tiendrait l'ennemi bloqué sur la presqu'île, +l'empêcherait d'avoir aucune communication avec l'Égypte, et serait à +même d'attaquer l'armée turque lorsque la plus grande partie de +l'armée française serait arrivée. + +Napoléon partit le 24 d'Alexandrie, et vint camper au Puits, moitié +chemin de l'isthme, et y fut rejoint par toutes les troupes qui +étaient à Birket. + +Les Turcs, qui n'avaient point de cavalerie, ne pouvaient s'éclairer; +ils étaient contenus par les grandes gardes de hussards et de +chasseurs, que la garnison d'Alexandrie avait placées dès les premiers +jours du débarquement. On nourrissait donc quelque espérance de +surprendre l'armée ennemie. Mais une compagnie de sapeurs, escortant +un convoi d'outils et partie d'Alexandrie fort tard le 24, dépassa les +feux de l'armée française et tomba dans ceux de l'armée turque, à dix +heures du soir. Aussitôt que les sapeurs s'en aperçurent, ils se +sauvèrent pour la plupart, mais dix furent pris, et par eux, les +Turcs apprirent que le général en chef et l'armée, étaient vis-à-vis +d'eux. Ils passèrent toute la nuit à faire leurs dernières +dispositions, et nous les trouvâmes, le 25, préparés à nous recevoir. + +Le général en chef changea alors ses premiers projets, et résolut +d'attaquer à l'heure même, sinon pour s'emparer de toute la +presqu'île, du moins pour obliger l'ennemi à reployer sa première +ligne derrière la seconde, ce qui permettrait aux Français d'occuper +la position de cette première ligne et de s'y retrancher. L'armée +turque ainsi resserrée, il devenait facile de l'écraser de bombes, +d'obus et de boulets, nous avions dans Alexandrie des moyens +d'artillerie immenses. + +Le général Lannes avec 1,800 hommes, fit ses dispositions pour +attaquer la gauche de l'ennemi; Destaing avec un pareil nombre de +troupes se disposa à attaquer la droite; Murat avec toute la cavalerie +et une batterie légère se partagea en trois corps, la gauche, la +droite et la réserve. Les tirailleurs de Lannes et Destaing +s'engagèrent bientôt avec les tirailleurs ennemis. Les Turcs +maintinrent le combat avec succès, jusqu'au moment où le général +Murat, ayant pénétré par leur centre, dirigea sa gauche sur les +derrières de leur droite, et sa droite sur les derrières de leur +gauche, coupant ainsi la communication de la première ligne avec la +deuxième. Les troupes turques perdirent alors contenance, et se +portèrent en tumulte sur leur deuxième ligne. Ce corps était de 9 à +10,000 hommes. L'infanterie turque est brave, mais elle ne garde aucun +ordre, et ses fusils n'ont point de baïonnette; elle a d'ailleurs le +sentiment profond de son infériorité en plaine contre la cavalerie. +Cette infanterie, rencontrée au milieu de la plaine par notre +cavalerie, ne put rejoindre la deuxième ligne, et fut jetée, la droite +dans la mer, et la gauche dans le lac Madieh. Les colonnes de Lannes +et de Destaing, qui s'étaient portées sur les hauteurs que venait de +quitter l'ennemi, en descendirent au pas de charge, et les +poursuivirent l'épée dans les reins. On vit alors un spectacle unique. +Ces 10,000 hommes, pour échapper à notre cavalerie et à notre +infanterie, se précipitèrent dans l'eau; mitraillés par notre +artillerie, ils s'y noyèrent presque tous! On dit qu'une vingtaine +d'hommes seulement parvinrent à se sauver à bord des chaloupes. Un si +grand succès, qui nous avait coûté si peu, donna l'espérance de forcer +la deuxième ligne. Le général en chef se porta en avant pour la +reconnaître avec le colonel Cretin. La gauche était la partie la plus +faible. + +Le général Lannes eut l'ordre de former ses troupes en colonnes, de +couvrir de tirailleurs les retranchements de la gauche de l'ennemi, +et, sous la protection de toute son artillerie, de longer le lac, +tourner les retranchements, et se jeter dans le village. Murat avec +toute sa cavalerie se plaça en colonne serrée derrière Lannes, devant +répéter la même manoeuvre que pour la première ligne, et, aussitôt que +Lannes aurait forcé les retranchements, se porter sur les derrières de +la redoute de la droite des Turcs. Le colonel Cretin, qui connaissait +parfaitement les localités, lui fut donné pour diriger sa marche. Le +général Destaing fut destiné à faire de fausses attaques pour attirer +l'attention de la droite de l'ennemi. + +Toutes ces dispositions furent couronnées par les plus heureux succès. +Lannes força les retranchements au point où ils joignaient le lac, et +se logea dans les premières maisons du village; la redoute et toute la +droite de l'ennemi étaient couvertes de tirailleurs. + +Mustapha-Pacha était dans la redoute: aussitôt qu'il s'aperçut que le +général Lannes était sur le point d'arriver au retranchement et de +tourner sa gauche, il fit une sortie, déboucha avec 4 ou 5,000 +hommes, et par-là sépara notre droite de notre gauche, qu'il prenait +en flanc en même temps qu'il se trouvait sur les derrières de notre +droite. Ce mouvement aurait arrêté court Lannes; mais le général en +chef, qui se trouvait au centre, marcha avec la 69e, contint l'attaque +de Mustapha, lui fit perdre du terrain, et par-là rassura entièrement +les troupes du général Lannes, qui continuèrent leur mouvement; la +cavalerie, ayant alors débouché, se trouva sur les derrières de la +redoute. L'ennemi se voyant coupé, se mit aussitôt dans le plus +affreux désordre. Le général Destaing marcha au pas de charge sur les +retranchements de droite. Toutes les troupes de la deuxième ligne +voulurent alors regagner le fort, mais elles se rencontrèrent avec +notre cavalerie, et il ne se fût point sauvé un seul Turc sans +l'existence du village: un assez grand nombre eurent le temps d'y +arriver; 3 ou 4,000 Turcs furent jetés dans la mer. Mustapha, tout son +état-major et un gros de 12 à 1,500 hommes, furent cernés et faits +prisonniers. La 69e entra la première dans la redoute. + +Il était quatre heures après midi: nous étions maîtres de la moitié du +village, de tout le camp de l'ennemi, qui avait perdu 14 ou 15,000 +hommes, il lui en restait 3 ou 4,000 qui occupaient le fort et se +barricadaient dans une partie du village. La fusillade continua toute +la journée. Il ne fut pas jugé possible, sans s'exposer à une perte +énorme, de forcer l'ennemi dans les maisons qu'il occupait, protégé +par le fort. On prit position, et le génie et l'artillerie reconnurent +les endroits les plus avantageux pour placer des pièces de gros +calibre, afin de raser les défenses de l'ennemi, sans s'exposer à une +plus grande perte. Mustapha-Pacha ne s'était rendu prisonnier qu'après +s'être vaillamment défendu. Il avait été blessé à la main. La +cavalerie eut la plus grande part au succès de cette journée. Murat +fut blessé d'un coup de tromblon à la tête; le brave Duvivier fut tué +d'un coup de kandjiar. Cretin était tombé mort, percé d'une balle, en +conduisant la cavalerie. Guibert, aide-de-camp du général en chef, +frappé d'un boulet à la poitrine, mourut peu après le combat. Notre +perte se monta à environ 300 hommes. Sidney-Smith, qui faisait les +fonctions de major-général du pacha, et qui avait choisi les positions +qu'avait occupées l'armée turque, faillit être pris; il eut beaucoup +de peine à rejoindre sa chaloupe. + +La 69e s'était mal comportée dans un assaut à St-Jean-d'Acre, et le +général en chef, mécontent, l'avait mise à l'ordre du jour et avait +ordonné qu'elle traverserait le désert la crosse en l'air et escortant +les malades; par sa belle conduite à la bataille d'Aboukir, elle +reconquit son ancienne réputation. + + + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_Au Directoire exécutif._ + + Au Caire, le 6 thermidor an VI (24 juillet 1798). + +Le 19 messidor, l'armée partit d'Alexandrie. Elle arriva à Damanhour +le 20, souffrant beaucoup à travers ce désert de l'excessive chaleur +et du manque d'eau. + +_Combat de Rahmanieh._ + +Le 22, nous rencontrâmes le Nil à Rahmanieh, et nous nous rejoignîmes +avec la division du général Dugua, qui était venue par Rosette en +faisant plusieurs marches forcées. + +La division du général Desaix fut attaquée par un corps de 7 à 800 +Mamelucks, qui après une canonnade assez vive, et la perte de quelques +hommes, se retirèrent. + +_Bataille de Chebrheis._ + +Cependant j'appris que Mourah-Bey, à la tête de son armée composée +d'une grande quantité de cavalerie, ayant huit ou dix grosses +chaloupes canonnières, et plusieurs batteries sur le Nil, nous +attendait au village de Chebrheis. Le 24 au soir, nous nous mîmes en +marche pour nous en approcher. Le 25, à la pointe du jour, nous nous +trouvâmes en présence. + +Nous n'avions que 200 hommes de cavalerie éclopés et harassés encore +de la traversée; les Mamelucks avaient un magnifique corps de +cavalerie, couvert d'or et d'argent, armé des meilleures carabines et +pistolets de Londres, des meilleurs sabres de l'Orient, et montés +peut-être sur les meilleurs chevaux du continent. + +L'armée était rangée, chaque division formant un bataillon carré, +ayant les bagages au centre et l'artillerie dans les intervalles des +bataillons. Les bataillons rangés, les deuxième et quatrième divisions +derrière les première et troisième. Les cinq divisions de l'armée +étaient placées en échelons, se flanquant entre elles, et flanquées +par deux villages que nous occupions. + +Le citoyen Perrée, chef de division de la marine, avec trois chaloupes +canonnières, un chébec et une demi-galère, se porta pour attaquer la +flottille ennemie. Le combat fut extrêmement opiniâtre. Il se tira de +part et d'autre plus de quinze cents coups de canon. Le chef de +division Perrée a été blessé au bras d'un coup de canon, et, par ses +bonnes dispositions et son intrépidité, est parvenu à reprendre trois +chaloupes canonnières et la demi-galère que les Mamelucks avaient +prises, et à mettre le feu à leur amiral. Les citoyens Monge et +Berthollet, qui étaient sur le chébec, ont montré dans des moments +difficiles beaucoup de courage. Le général Andréossy, qui commandait +les troupes de débarquement, s'est parfaitement conduit. + +La cavalerie des Mamelucks inonda bientôt toute la plaine, déborda +toutes nos ailes, et chercha de tous côtés sur nos flancs et nos +derrières le point faible pour pénétrer; mais partout elle trouva que +la ligne était également formidable, et lui opposait un double feu de +flanc et de front. Ils essayèrent plusieurs fois de charger, mais sans +s'y déterminer. Quelques braves vinrent escarmoucher; ils furent reçus +par des feux de pelotons de carabiniers placés en avant des +intervalles des bataillons. Enfin, après être restés une partie de la +journée à demi-portée de canon, ils opérèrent leur retraite, et +disparurent. On peut évaluer leur perte à 300 hommes tués ou blessés. + +Nous avons marché pendant huit jours, privés de tout, et dans un des +climats les plus brûlants du monde. + +Le 2 thermidor au matin, nous aperçûmes les Pyramides. + +Le 2 au soir, nous nous trouvions à six lieues du Caire; et j'appris +que les vingt-trois beys, avec toutes leurs forces, s'étaient +retranchés à Embabeh, et qu'ils avaient garni leurs retranchements de +plus de soixante pièces de canon. + +_Bataille des Pyramides._ + +Le 3, à la pointe du jour, nous rencontrâmes les avant-gardes, que +nous repoussâmes de village en village. + +A deux heures après midi, nous nous trouvâmes en présence des +retranchements et de l'armée ennemie. + +J'ordonnai aux divisions des généraux Desaix et Reynier de prendre +position sur la droite entre Djyzeh et Embabeh, de manière à couper à +l'ennemi la communication de la haute Égypte, qui était sa retraite +naturelle. L'armée était rangée de la même manière qu'à la bataille de +Chebrheis. + +Dès l'instant que Mourah-Bey s'aperçut du mouvement du général Desaix, +il se résolut à le charger, et il envoya un de ses beys les plus +braves avec un corps d'élite qui, avec la rapidité de l'éclair, +chargea les deux divisions. On le laissa approcher jusqu'à cinquante +pas, et on l'accueillit avec une grêle de balles et de mitraille, qui +en fit tomber un grand nombre sur le champ de bataille. Ils se +jetèrent dans l'intervalle que formaient les deux divisions, où ils +furent reçus par un double feu qui acheva leur défaite. + +Je saisis l'instant, et j'ordonnai à la division du général Bon, qui +était sur le Nil, de se porter à l'attaque des retranchements, et au +général Vial, qui commande la division du général Menou, de se porter +entre le corps qui venait de le charger et les retranchements, de +manière à remplir le triple but, + +D'empêcher le corps d'y rentrer; + +De couper la retraite à celui qui les occupait; + +Et enfin, s'il était nécessaire, d'attaquer ces retranchements par la +gauche. + +Dès l'instant que les généraux Vial et Bon furent à portée, ils +ordonnèrent aux premières et troisièmes divisions de chaque bataillon +de se ranger en colonnes d'attaque, tandis que les deuxièmes et +quatrièmes conservaient leur même position, formant toujours le +bataillon carré, qui ne se trouvait plus que sur trois de hauteur, et +s'avançait pour soutenir les colonnes d'attaque. + +Les colonnes d'attaque du général Bon, commandées par le brave général +Rampon, se jetèrent sur les retranchements avec leur impétuosité +ordinaire, malgré le feu d'une assez grande quantité d'artillerie, +lorsque les Mamelucks firent une charge. Ils sortirent des +retranchements au grand galop. Nos colonnes eurent le temps de faire +halte, de faire front de tous côtés, et de les recevoir la baïonnette +au bout du fusil, et par une grêle de balles. A l'instant même le +champ de bataille en fut jonché. Nos troupes eurent bientôt enlevé les +retranchements. Les Mamelucks en fuite se précipitèrent aussitôt en +foule sur leur gauche. Mais un bataillon de carabiniers, sous le feu +duquel ils furent obligés de passer à cinq pas, en fit une boucherie +effroyable. Un très-grand nombre se jeta dans le Nil, et s'y noya. + +Plus de 400 chameaux chargés de bagages, cinquante pièces +d'artillerie, sont tombés en notre pouvoir. J'évalue la perte des +Mamelucks à 2,000 hommes de cavalerie d'élite. Une grande partie des +beys a été blessée ou tuée. Mourah-Bey a été blessé à la joue. Notre +perte se monte à 20 ou 30 hommes tués et à 120 blessés. Dans la nuit +même, la ville du Caire a été évacuée. Toutes leurs chaloupes +canonnières, corvettes, bricks, et même une frégate, ont été brûlés, +et, le 4, nos troupes sont entrées au Caire. Pendant la nuit, la +populace a brûlé les maisons des beys, et commis plusieurs excès. Le +Caire, qui a plus de 300,000 habitants, a la plus vilaine populace du +monde. + +Après le grand nombre de combats et de batailles que les troupes que +je commande ont livrés contre des forces supérieures, je ne +m'aviserais point de louer leur contenance et leur sang-froid dans +cette occasion, si véritablement ce genre tout nouveau n'avait exigé +de leur part une patience qui contraste avec l'impétuosité française. +S'ils se fussent livrés à leur ardeur, ils n'auraient point eu la +victoire, qui ne pouvait s'obtenir que par un grand sang-froid et une +grande patience. + +La cavalerie des Mamelucks a montré une grande bravoure. Ils +défendaient leur fortune, et il n'y a pas un d'eux sur lequel nos +soldats n'aient trouvé trois, quatre, et cinq cents louis d'or. + +Tout le luxe de ces gens-ci était dans leurs chevaux et leur armement. +Leurs maisons sont pitoyables. Il est difficile de voir une terre plus +fertile et un peuple plus misérable, plus ignorant et plus abruti. Ils +préfèrent un bouton de nos soldats à un écu de six francs; dans les +villages ils ne connaissent pas même une paire de ciseaux. Leurs +maisons sont d'un peu de boue. Ils n'ont pour tout meuble qu'une natte +de paille et deux ou trois pots de terre. Ils mangent et consomment en +général fort peu de chose. Ils ne connaissent point l'usage des +moulins, de sorte que nous avons bivouaqué sur des tas immenses de +blé, sans pouvoir avoir de farine. Nous ne nous nourrissions que de +légumes et de bestiaux. Le peu de grains qu'ils convertissent en +farine, ils le font avec des pierres; et, dans quelques gros villages, +il y a des moulins que font tourner des boeufs. + +Nous avons été continuellement harcelés par des nuées d'Arabes, qui +sont les plus grands voleurs et les plus grands scélérats de la terre, +assassinant les Turcs comme les Français, tout ce qui leur tombe dans +les mains. Le général de brigade Muireur et plusieurs autres +aides-de-camp et officiers de l'état-major ont été assassinés par ces +misérables. Embusqués derrière des digues et dans des fossés, sur +leurs excellents petits chevaux, malheur à celui qui s'éloigne à cent +pas des colonnes! Le général Muireur, malgré les représentations de la +grande garde, seul, par une fatalité que j'ai souvent remarqué +accompagner ceux qui sont arrivés à leur dernière heure, a voulu se +porter sur un monticule à deux cents pas du camp; derrière étaient +trois Bédouins qui l'ont assassiné. La république fait une perte +réelle: c'était un des généraux les plus braves que je connusse. + +La république ne peut pas avoir une colonie plus à sa portée et d'un +sol plus riche que l'Égypte. Le climat est très-sain, parce que les +nuits sont fraîches. Malgré quinze jours de marche, de fatigues de +toute espèce, la privation du vin, et même de tout ce qui peut alléger +la fatigue, nous n'avons point de malades. Le soldat a trouvé une +grande ressource dans les pastèques, espèce de melons d'eau qui sont +en très-grande quantité. + +L'artillerie s'est spécialement distinguée. Je vous demande le grade +de général de division pour le général de brigade Dommartin. J'ai +promu au grade de général de brigade le chef de brigade Destaing, +commandant la quatrième demi-brigade; le général Zayonschek s'est fort +bien conduit dans plusieurs missions importantes que je lui ai +confiées. + +L'ordonnateur Sucy s'était embarqué sur notre flottille du Nil, pour +être plus à portée de nous faire passer des vivres du Delta. Voyant +que je redoublais de marche, et desirant être à mes côtés lors de la +bataille, il se jeta dans une chaloupe canonnière, et, malgré les +périls qu'il avait à courir, il se sépara de la flottille. Sa chaloupe +échoua; il fut assailli par une grande quantité d'ennemis. Il montra +le plus grand courage; blessé très-dangereusement au bras, il parvint, +par son exemple, à ranimer l'équipage, et à tirer la chaloupe du +mauvais pas où elle s'était engagée. + +Nous sommes sans aucune nouvelle de France depuis notre départ. + +Je vous enverrai incessamment un officier avec tous les renseignements +sur la situation économique, morale et politique de ce pays-ci. + +Je vous ferai connaître également, dans le plus grand détail, tous +ceux qui se sont distingués, et les avancements que j'ai faits. + +Je vous prie d'accorder le grade de contre-amiral au citoyen Perrée, +chef de division, un des officiers de marine les plus distingués par +son intrépidité. + +Je vous prie de faire payer une gratification de 1,200 francs à la +femme du citoyen Larrey, chirurgien en chef de l'armée. Il nous a +rendu, au milieu du désert, les plus grands services par son activité +et son zèle. C'est l'officier de santé que je connaisse le plus fait +pour être à la tête des ambulances d'une armée. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_A l'amiral Brueys._ + + Au Caire, le 12 thermidor an VI (30 juillet 1798.) + +Je reçois à l'instant et tout à la fois vos lettres depuis le 25 +messidor jusqu'au 8 thermidor. Les nouvelles que je reçois +d'Alexandrie sur le succès des sondes me font espérer qu'à l'heure +qu'il est, vous serez entré dans le port. Je pense aussi que _le +Causse_ et _le Dubois_ sont armés en guerre de manière à pouvoir se +trouver en ligne, si vous étiez attaqué; car enfin deux vaisseaux de +plus ne sont point à négliger. + +Le contre-amiral Perrée sera pour long-temps nécessaire sur le Nil, +qu'il commence à connaître. Je ne vois pas d'inconvénient à ce que +vous donniez le commandement de son vaisseau au citoyen....... Faites +là-dessus ce qu'il convient. + +Je vous ai écrit le 9, je vous ai envoyé copie de tous les ordres que +j'ai donnés pour l'approvisionnement de l'escadre; j'imagine qu'à +l'heure qu'il est, les cinquante vaisseaux chargés de vivres sont +arrivés. Nous avons ici une besogne immense, c'est un chaos à +débrouiller et à organiser qui n'eut jamais d'égal. Nous avons du blé, +du riz, des légumes en abondance. Nous cherchons et nous commençons à +trouver de l'argent; mais tout cela est environné de travail, de +peines et de difficultés. + +Vous trouverez ci-joint un ordre pour Damiette, envoyez-le par un +aviso, qui, avant d'entrer, s'informera si nos troupes y sont. Elles +sont parties pour s'y rendre, il y a trois jours, en barques sur le +Nil: ainsi elles seront arrivées lorsque vous recevrez cette lettre; +envoyez-y un des sous-commissaires de l'escadre pour surveiller +l'exécution de l'ordre. + +Je vais encore faire partir une trentaine de bâtiments chargés de blé +pour votre escadre. + +Toute la conduite des Anglais porte à croire qu'ils sont inférieurs en +nombre, et qu'ils se contentent de bloquer Malte et d'empêcher les +subsistances d'y arriver. Quoi qu'il en soit, il faut bien vite entrer +dans le port d'Alexandrie, ou vous approvisionner promptement de riz, +de blé, que je vous envoie, et vous transporter dans le port de +Corfou; car il est indispensable que, jusqu'à ce que tout ceci se +décide, vous vous trouviez dans une position à portée d'en imposer à +la Porte. Dans le second cas, vous aurez soin que tous les vaisseaux, +frégates vénitiennes et françaises qui peuvent nous servir, restent à +Alexandrie. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_Au Directoire exécutif._ + + Au Caire, le 2 fructidor an VI (19 août 1798). + +Le 18 thermidor, j'ordonnai à la division du général Reynier de se +porter à Elkhankah, pour soutenir le général de cavalerie Leclerc, qui +se battait avec une nuée d'Arabes à cheval, et de paysans du pays +qu'Ibrahim-Bey était parvenu à soulever. Il tua une cinquantaine de +paysans, quelques Arabes, et prit position au village d'Elkhankah. Je +fis partir également la division commandée par le général Lannes et +celle du général Dugua. + +Nous marchâmes à grandes journées sur la Syrie, poussant toujours +devant nous Ibrahim-Bey et l'armée qu'il commandait. + +Avant d'arriver à Belbeis, nous délivrâmes une partie de la caravane +de la Mecque, que les Arabes avaient enlevée et conduisaient dans le +désert, où ils étaient déja enfoncés de deux lieues. Je l'ai fait +conduire au Caire sous bonne escorte. Nous trouvâmes à Qouréyn une +autre partie de la caravane, toute composée de marchands qui avaient +été arrêtés d'abord par Ibrahim-Bey, ensuite relâchés et pillés par +les Arabes. J'en fis réunir les débris et je la fis également conduire +au Caire. Le pillage des Arabes à dû être considérable; un seul +négociant m'assura qu'il perdait en schalls et autres marchandises +des Indes, pour deux cent mille écus. Le négociant avait avec lui, +suivant l'usage du pays, toutes ses femmes. Je leur donnai à souper, +et leur procurai les chameaux nécessaires pour leur voyage au Caire. +Plusieurs paraissaient avoir une assez bonne tournure; mais le visage +était couvert, selon l'usage du pays, usage auquel l'armée s'accoutume +le plus difficilement. + +Nous arrivâmes à Ssalehhyeh, qui est le dernier endroit habité de +l'Égypte où il y ait de bonne eau. Là commence le désert qui sépare la +Syrie de l'Égypte. + +Ibrahim-Bey, avec son armée, ses trésors et ses femmes, venait de +partir pour Ssalehhyeh. Je le poursuivis avec le peu de cavalerie que +j'avais. Nous vîmes défiler devant nous ses immenses bagages. Un parti +d'Arabes de 150 hommes, qui étaient avec eux, nous proposa de charger +avec nous pour partager le butin. La nuit approchait, nos chevaux +étaient éreintés, l'infanterie très-éloignée; nous leur enlevâmes les +deux pièces de canon qu'ils avaient, et une cinquantaine de chameaux +chargés de tentes et de différents effets. Les Mamelucks soutinrent la +charge avec le plus grand courage. Le chef d'escadron d'Estrée, du +septième régiment de hussards, a été mortellement blessé; mon +aide-de-camp Shulkouski a été blessé de sept à huit coups de sabre et +de plusieurs coups de feu. L'escadron monté du septième de hussards et +du vingt-deuxième de chasseurs, ceux des troisième et quinzième de +dragons, se sont parfaitement conduits. Les Mamelucks sont extrêmement +braves et formeraient un excellent corps de cavalerie légère; ils +sont richement habillés, armés avec le plus grand soin, et montés sur +des chevaux de la meilleure qualité. Chaque officier d'état-major, +chaque hussard a soutenu un combat particulier. Lasalle, chef de +brigade du vingt-deuxième, laissa tomber son sabre au milieu de la +charge; il fut assez adroit et assez heureux pour mettre pied à terre +et se trouver à cheval pour se défendre et attaquer un des Mamelucks +les plus intrépides. Le général Murat, le chef de bataillon, mon +aide-de-camp Duroc, le citoyen Leturcq, le citoyen Colbert, l'adjudant +Arrighi, engagés trop avant par leur ardeur dans le plus fort de la +mêlée, ont couru les plus grands dangers. + +Ibrahim-Bey traverse dans ce moment-ci le désert de Syrie; il a été +blessé dans ce combat. + +Je laissai à Ssalehhieh la division du général Reynier et des +officiers du génie, pour y construire une forteresse, et je partis le +26 thermidor pour revenir au Caire. Je n'étais pas éloigné de deux +lieues de Ssalehhieh, que l'aide-de-camp du général Kléber arriva et +m'apporta la nouvelle de la bataille qu'avait soutenue notre escadre, +le 14 thermidor. Les communications sont si difficiles, qu'il avait +mis onze jours pour venir. + +Je vous envoie le rapport que m'en fait le contre-amiral Gantheaume. +Je lui écris, par le même courrier, à Alexandrie, de vous en faire un +plus détaillé. + +Le 18 messidor, je suis parti d'Alexandrie. J'écrivis à l'amiral +d'entrer, sous les vingt-quatre heures, dans le port d'Alexandrie, +et, si son escadre ne pouvait pas y entrer, de décharger promptement +toute l'artillerie et tous les effets appartenant à l'armée de terre, +et de se rendre à Corfou. + +L'amiral ne crut pas pouvoir achever le débarquement dans la position +où il était, étant mouillé dans le port d'Alexandrie sur des rochers, +et plusieurs vaisseaux ayant déja perdu leurs ancres; il alla mouiller +à Aboukir, qui offrait un bon mouillage. J'envoyai des officiers du +génie et d'artillerie qui convinrent avec l'amiral que la terre ne +pouvait lui donner aucune protection, et que, si les Anglais +paraissaient pendant les deux ou trois jours qu'il fallait qu'il +restât à Aboukir, soit pour décharger notre artillerie, soit pour +sonder et marquer la passe d'Alexandrie, il n'y avait pas d'autre +parti à prendre que de couper ses câbles, et qu'il était urgent de +séjourner le moins possible à Aboukir. + +Je suis parti d'Alexandrie dans la ferme croyance que, sous trois +jours, l'escadre serait entrée dans le port d'Alexandrie, ou aurait +appareillé pour Corfou. Depuis le 18 messidor jusqu'au 6 thermidor, je +n'ai reçu aucune nouvelle ni de Rosette, ni d'Alexandrie, ni de +l'escadre. Une nuée d'Arabes, accourus de tous les points du désert, +était constamment à cinq cents toises du camp. Le 9 thermidor, le +bruit de nos victoires et différentes dispositions rouvrirent nos +communications. Je reçus plusieurs lettres de l'amiral, où je vis avec +étonnement qu'il se trouvait encore à Aboukir. Je lui écrivis +sur-le-champ pour lui faire sentir qu'il ne devait pas perdre une +heure à entrer à Alexandrie, ou à se rendre à Corfou. + +L'amiral m'instruisit, par une lettre du 2 thermidor, que plusieurs +vaisseaux anglais étaient venus le reconnaître, et qu'il se fortifiait +pour attendre l'ennemi, embossé à Aboukir. Cette étrange résolution me +remplit des plus vives alarmes; mais déja il n'était plus temps, car +la lettre que l'amiral écrivait le 2 thermidor ne m'arriva que le 12. +Je lui expédiai le citoyen Jullien, mon aide-de-camp, avec ordre de ne +pas partir d'Aboukir qu'il n'eût vu l'escadre à la voile. Parti le 12, +il n'aurait jamais pu arriver à temps; cet aide-de-camp a été tué en +chemin par un parti arabe qui a arrêté sa barque sur le Nil, et l'a +égorgé avec son escorte. + +Le 8 thermidor, l'amiral m'écrivit que les Anglais s'étaient éloignés, +ce qu'il attribuait au défaut de vivres. Je reçus cette lettre par le +même courrier, le 12. + +Le 11, il m'écrivait qu'il venait enfin d'apprendre la victoire des +Pyramides et la prise du Caire, et que l'on avait trouvé une passe +pour entrer dans le port d'Alexandrie; je reçus cette lettre le 18. + +Le 14, au soir, les Anglais l'attaquèrent; il m'expédia, au moment où +il aperçut l'escadre anglaise, un officier pour me faire part de ses +dispositions et de ses projets: cet officier a péri en route. + +Il me paraît que l'amiral Brueys n'a pas voulu se rendre à Corfou, +avant qu'il eût été certain de ne pouvoir entrer dans le port +d'Alexandrie, et que l'armée dont il n'avait pas de nouvelles depuis +long-temps, fût dans une position à ne pas avoir besoin de retraite. +Si dans ce funeste évènement il a fait des fautes, il les a expiées +par une mort glorieuse. + +Les destins ont voulu dans cette circonstance, comme dans tant +d'autres, prouver que, s'ils nous accordent une grande prépondérance +sur le continent, ils ont donné l'empire des mers à nos rivaux. Mais +ce revers ne peut être attribué à l'inconstance de notre fortune; elle +ne nous abandonne pas encore: loin de là, elle nous a servis dans +toute cette opération au-delà de tout ce qu'elle a jamais fait. Quand +j'arrivai devant Alexandrie avec l'escadre, et que j'appris que les +Anglais y étaient passés en force supérieure quelques jours avant, +malgré la tempête affreuse qui régnait, au risque de me naufrager, je +me jetai à terre. Je me souvins qu'à l'instant où les préparatifs du +débarquement se faisaient, on signala dans l'éloignement, au vent, une +voile de guerre: c'était _la Justice_. Je m'écriai: «Fortune, +m'abandonneras-tu? quoi, seulement cinq jours!» Je débarquai dans la +journée, je marchai toute la nuit; j'attaquai Alexandrie à la pointe +du jour avec 3,000 hommes harassés, sans canons et presque pas de +cartouches; et dans les cinq jours, j'étais maître de Rosette, de +Damanhour, c'est-à-dire déja établi en Égypte. Dans ces cinq jours, +l'escadre devait se trouver à l'abri des forces des Anglais, quel que +fût leur nombre. Bien loin de là elle reste exposée pendant tout le +reste de messidor. Elle reçoit de Rosette, dans les premiers jours de +thermidor, un approvisionnement de riz pour deux mois. Les Anglais se +laissent voir en nombre supérieur pendant dix jours dans ces parages. +Le 11 thermidor, elle apprend la nouvelle de l'entière possession de +l'Égypte et de notre entrée au Caire; et ce n'est que lorsque la +fortune voit que toutes ses faveurs sont inutiles, qu'elle abandonne +notre flotte à son destin. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_A la citoyenne Brueys._ + + Au Caire, le 2 fructidor an VI (19 août 1798.) + +Votre mari a été tué d'un coup de canon, en combattant à son bord. Il +est mort sans souffrir, et de la mort la plus douce, la plus enviée +par les militaires. + +Je sens vivement votre douleur. Le moment qui nous sépare de l'objet +que nous aimons est terrible; il nous isole de la terre; il fait +éprouver au corps les convulsions de l'agonie. Les facultés de l'ame +sont anéanties, elle ne conserve de relations avec l'univers, qu'au +travers d'un cauchemar qui altère tout. Les hommes paraissent plus +froids, plus égoïstes qu'ils ne le sont réellement. L'on sent dans +cette situation que si rien ne nous obligeait à la vie, il vaudrait +beaucoup mieux mourir; mais lorsque après cette première pensée, l'on +presse ses enfants sur son coeur, des larmes, des sentiments tendres +raniment la nature, et l'on vit pour ses enfants; oui, madame, voyez +dès ce premier moment qu'ils ouvrent votre coeur à la mélancolie: vous +pleurerez avec eux, vous éleverez leur enfance, cultiverez leur +jeunesse; vous leur parlerez de leur père, de votre douleur, de la +perte qu'eux et la république ont faite. Après avoir rattaché votre +ame au monde par l'amour filial et l'amour maternel, appréciez pour +quelque chose l'amitié et le vif intérêt que je prendrai toujours à la +femme de mon ami. Persuadez-vous qu'il est des hommes, en petit +nombre, qui méritent d'être l'espoir de la douleur, parce qu'ils +sentent avec chaleur les peines de l'ame. + + _Signé_, BONAPARTE. + + + _Instructions remises au citoyen Beauvoisin, chef de bataillon + d'état-major, commissaire près le divan du Caire._ + + Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.) + +Le citoyen Beauvoisin se rendra à Damiette; de là il s'embarquera sur +un vaisseau turc ou grec; il se rendra à Jaffa; il portera la lettre +que je vous envoie à Achmet-Pacha; il demandera à se présenter devant +lui, et il réitérera de vive voix que les musulmans n'ont pas de plus +vrais amis en Europe, que nous; que j'ai entendu avec peine que l'on +croyait en Syrie que j'avais dessein de prendre Jérusalem et de +détruire la religion mahométane; que ce projet est aussi loin de notre +coeur que de notre esprit; qu'il peut vivre en toute sûreté, que je le +connais de réputation comme un homme de mérite; qu'il peut être assuré +que, s'il veut se comporter comme il le doit envers les hommes qui ne +lui font rien, je serai son ami, et bien loin que notre arrivée en +Égypte soit contraire à sa puissance, elle ne fera que l'augmenter; +que je sais que les Mameloucks que j'ai détruits étaient ses ennemis, +et qu'il ne doit pas nous confondre avec le reste des Européens, +puisque, au lieu de rendre les musulmans esclaves, nous les délivrons; +et enfin, il lui racontera ce qui s'est passé en Égypte, et ce qui +peut être propre à lui ôter l'envie d'armer et de se mêler de cette +querelle. Si Achmet-Pacha n'est pas à Jaffa, le citoyen Beauvoisin se +rendra à Saint-Jean d'Acre; mais il aura soin, auparavant, de voir les +familles européennes, et principalement le vice-consul français, pour +se procurer des renseignements sur ce qui se passe à Constantinople et +sur ce qui se fait en Syrie. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_A Achmet-Pacha[10], gouverneur de Séid et d'Acra +(Saint-Jean-d'Acre.)_ + + Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.) + +En venant en Égypte faire la guerre aux beys, j'ai fait une chose +juste et conforme à tes intérêts, puisqu'ils étaient tes ennemis; je +ne suis point venu faire la guerre aux musulmans. Tu dois savoir que +mon premier soin, en entrant à Malte, a été de faire mettre en liberté +deux mille Turcs, qui, depuis plusieurs années gémissaient dans +l'esclavage. En arrivant en Égypte, j'ai rassuré le peuple, protégé +les muphtis, les imans et les mosquées; les pélerins de la Mecque +n'ont jamais été accueillis avec plus de soin et d'amitié que je ne +l'ai fait, et la fête du prophète vient d'être célébrée avec plus de +splendeur que jamais. + +Je t'envoie cette lettre par un officier qui te fera connaître de vive +voix mon intention de vivre en bonne intelligence avec toi, en nous +rendant réciproquement tous les services que peuvent exiger le +commerce et le bien des états: car les musulmans n'ont pas de plus +grands amis que les Français. + + _Signé_, BONAPARTE. + + [10] Le même que le célèbre Djezzar pacha. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_Au grand-visir._ + + Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.) + +L'armée française, que j'ai l'honneur de commander, est entrée en +Égypte pour punir les beys mameloucks des insultes qu'ils n'ont cessé +de faire au commerce français. + +Le citoyen Talleyrand-Périgord, ministre des relations extérieures à +Paris, a été nommé, de la part de la France, ambassadeur à +Constantinople, pour remplacer le citoyen Aubert-Dubayet, et il est +muni des pouvoirs et instructions nécessaires, de la part du +directoire exécutif, pour négocier, conclure et signer tout ce qui est +nécessaire pour lever les difficultés provenant de l'occupation de +l'Égypte par l'armée française, et consolider l'ancienne et nécessaire +amitié qui doit exister entre les deux puissances. Cependant, comme il +pourrait se faire qu'il ne fût pas encore arrivé à Constantinople, je +m'empresse de faire connaître à votre excellence l'intention où est la +république française, non-seulement de continuer l'ancienne bonne +intelligence, mais encore de procurer à la Porte l'appui dont elle +pourrait avoir besoin contre ses ennemis naturels, qui, dans ce +moment, viennent de se liguer contre elle. + +L'ambassadeur Talleyrand-Périgord doit être arrivé. Si, par quelque +accident, il ne l'était pas, je prie votre excellence d'envoyer ici +(au Caire), quelqu'un qui ait votre confiance et qui soit muni de vos +instructions et pleins-pouvoirs, ou de m'envoyer un firman, afin que +je puisse envoyer moi-même un agent, pour fixer invariablement le sort +de ce pays, et arranger le tout à la plus grande gloire du sultan et +de la république française, son alliée la plus fidèle, et à +l'éternelle confusion des beys et Mameloucks, nos ennemis communs. + +Je prie votre excellence de croire aux sentiments d'amitié et de haute +considération, etc. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_Au vice-amiral Thévenard._ + + Au Caire, le 18 fructidor an VI (4 septembre 1798.) + +Votre fils est mort d'un coup de canon sur son banc de quart: je +remplis, citoyen général, un triste devoir en vous l'annonçant; mais +il est mort sans souffrir et avec honneur. C'est la seule consolation +qui puisse adoucir la douleur d'un père. Nous sommes tous dévoués à la +mort: quelques jours de vie valent-ils le bonheur de mourir pour son +pays? compensent-ils la douleur de se voir sur un lit, environné de +l'égoïsme d'une nouvelle génération? valent-ils les dégoûts, les +souffrances d'une longue maladie? Heureux ceux qui meurent sur le +champ de bataille! ils vivent éternellement dans le souvenir de la +postérité. Ils n'ont jamais inspiré la compassion ni la pitié que nous +inspire la vieillesse caduque, ou l'homme tourmenté par des maladies +aiguës. Vous avez blanchi, citoyen général, dans la carrière des +armes; vous regretterez un fils digne de vous et de la patrie: en +accordant, avec nous, quelques larmes à sa mémoire, vous direz que sa +mort glorieuse est digne d'envie. + +Croyez à la part que je prends à votre douleur, et ne doutez pas de +l'estime que j'ai pour vous. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_Au général Kléber._ + + Au Caire, le 24 fructidor an VI (10 septembre 1798.) + +Un vaisseau comme _le Franklin_, citoyen général, qui portait +l'amiral, puisque _l'Orient_ avait sauté, ne devait pas se rendre à +onze heures du soir. Je pense d'ailleurs que celui qui a rendu ce +vaisseau est extrêmement coupable, puisqu'il est constaté par son +procès-verbal qu'il n'a rien fait pour l'échouer et pour le mettre +hors d'état d'être amené: voilà ce qui fera à jamais la honte de la +marine française. Il ne fallait pas être grand manoeuvrier ni un homme +d'une grande tête, pour couper un câble et échouer un bâtiment; cette +conduite est d'ailleurs spécialement ordonnée dans les instructions et +ordonnances que l'on donne aux capitaines de vaisseau. Quant à la +conduite du contre-amiral Duchaila, il eût été beau, pour lui, de +mourir sur son banc de quart, comme du Petit-Thouars. + +Mais ce qui lui ôte toute espèce de retour à mon estime, c'est sa +lâche conduite avec les Anglais depuis qu'il a été prisonnier. Il y a +des hommes qui n'ont pas de sang dans les veines. Il entendra donc +tous les soirs les Anglais, en se soûlant de punch, boire à la honte +de la marine française! Il sera débarqué à Naples pour être un trophée +pour les lazzaronis: il valait beaucoup mieux pour lui rester à +Alexandrie ou à bord des vaisseaux comme prisonnier, sans jamais +souhaiter ni demander rien. Ohara, qui d'ailleurs était un homme +très-commun, lorsqu'il fut fait prisonnier à Toulon, sur ce que je lui +demandais, de la part du général Dugommier, ce qu'il desirait, +répondit: _Être seul, et ne rien devoir à la pitié_. La gentillesse et +les traitements honnêtes n'honorent que le vainqueur, ils déshonorent +le vaincu, qui doit avoir de la réserve et de la fierté. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Le général Bonaparte,_ + +_A l'armée._ + + Au Caire, le 1er vendémiaire an VII (22 septembre 1798.) + + Soldats! + +Nous célébrons le premier jour de l'an VII de la république. + +Il y a cinq ans, l'indépendance du peuple français était menacée: mais +vous prîtes Toulon, ce fut le présage de la ruine de nos ennemis. + +Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dégo. + +L'année suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes. + +Vous luttiez contre Mantoue il y a deux ans, et vous remportiez la +célèbre victoire de Saint-George. + +L'an passé, vous étiez à la source de la Drave et de l'Isonzo, de +retour de l'Allemagne. + +Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil, au +centre de l'ancien continent? + +Depuis l'Anglais, célèbre dans les arts et le commerce, jusqu'au +hideux et féroce Bédouin, vous fixez les regards du monde. + +Soldats, votre destinée est belle, parce que vous êtes dignes de ce +que vous avez fait et de l'opinion que l'on a de vous. Vous mourrez +avec honneur comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette +pyramide, ou vous retournerez dans votre patrie couverts de lauriers +et de l'admiration de tous les peuples. + +Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de l'Europe, nous avons été +l'objet perpétuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce jour, +quarante millions de citoyens célèbrent l'ère des gouvernements +représentatifs; quarante millions de citoyens pensent à vous. Tous +disent: C'est à leurs travaux, à leur sang, que nous devrons la paix +générale, le repos, la prospérité du commerce, et les bienfaits de la +liberté civile. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_Au directoire exécutif._ + + Au Caire, le 27 frimaire an VII (17 décembre 1798.) + +Je vous ai expédié un officier de l'armée, avec ordre de ne rester que +sept à huit jours à Paris, et de retourner au Caire. + +Je vous envoie différentes relations de petits évènements et +différents imprimés. + +L'Égypte commence à s'organiser. + +Un bâtiment arrivé à Suèz a amené un Indien qui avait une lettre pour +le commandant des forces françaises en Égypte: cette lettre s'est +perdue. Il paraît que notre arrivée en Égypte a donné une grande idée +de notre puissance aux Indes, et a produit un effet très-défavorable +aux Anglais: on s'y bat. + +Nous sommes toujours sans nouvelles de France; pas un courrier depuis +messidor. Cela est sans exemple dans les colonies mêmes. + +Mon frère, l'ordonnateur Sucy, et plusieurs courriers que je vous ai +expédiés, doivent être arrivés. + +Expédiez-nous des bâtimens sur Damiette. + +Les Anglais avaient réuni une trentaine de petits bâtiments, et +étaient à Aboukir: ils ont disparu. Ils ont trois vaisseaux de guerre +et deux frégates devant Alexandrie. + +Le général Desaix est dans la haute Égypte, poursuivant Mourah-Bey, +qui, avec un corps de Mameloucks, s'échappe et fuit devant lui. + +Le général Bon est à Suèz. + +On travaille, avec la plus grande activité, aux fortifications +d'Alexandrie, Rosette, Damiette, Belbeis, Salahieh, Suèz et du Caire. + +L'armée est dans le meilleur état et a peu de malades. Il y a, en +Syrie, quelques rassemblements de forces turques. Si sept jours de +désert ne m'en séparaient, j'aurais été les faire expliquer. + +Nous avons des denrées en abondance, mais l'argent est très-rare, et +la présence des Anglais rend le commerce nul. + +Nous attendons des nouvelles de France et d'Europe; c'est un besoin +vif pour nos ames: car si la gloire nationale avait besoin de nous, +nous serions inconsolables de ne pas y être. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_A Tipoo-Saïb._ + + Au Caire, le 6 pluviose an VII (25 janvier 1799.) + +Vous avez déja été instruit de mon arrivée sur les bords de la mer +Rouge avec une armée innombrable et invincible, remplie du desir de +vous délivrer du joug de fer de l'Angleterre. + +Je m'empresse de vous faire connaître le desir que j'ai que vous me +donniez, par la voie de Mascate et Mokka, des nouvelles sur la +situation politique dans laquelle vous vous trouvez. Je desirerais +même que vous pussiez envoyer à Suèz ou au grand Caire quelque homme +adroit qui eût votre confiance, avec lequel je pusse conférer. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Lettre du général Bonaparte._ + +_Au Directoire exécutif._ + + Au Caire, le 22 pluviose au VII (10 février 1799.) + +Un bâtiment ragusais est entré, le 7 pluviose dans le port +d'Alexandrie: il avait à bord les citoyens Hamelin et Liveron, +propriétaires du chargement du bâtiment, consistant en vins, vinaigres +et draps: il m'a apporté une lettre du consul d'Ancône, en date du 11 +brumaire, qui ne me donne point d'autre nouvelle que de me faire +connaître que tout est tranquille en Europe et en France; il m'envoie +la série des journaux de Lugano depuis le nº 36 (3 septembre) jusqu'au +nº 43 (22 octobre), et la série du _Courrier de l'armée d'Italie_, qui +s'imprime à Milan, depuis le nº 219 (14 vendémiaire) jusqu'au nº 230 +(6 brumaire). + +Le citoyen Hamelin est parti de Trieste le 24 octobre, a relâché à +Ancône le 3 novembre, et est arrivé à Navarino, d'où il est parti le +22 nivose. + +J'ai interrogé moi-même le citoyen Hamelin, et il a déposé les faits +ci-joints. + +Les nouvelles sont assez contradictoires: depuis le 18 messidor je +n'avais pas reçu des nouvelles d'Europe. + +Le 1er novembre, mon frère est parti sur un aviso. Je lui avais +ordonné de se rendre à Crotone ou dans le golfe de Tarente: j'imagine +qu'il est arrivé. + +L'ordonnateur Sucy est parti le 26 frimaire. + +Je vous expédie plus de soixante bâtiments de toutes les nations et +par toutes les voies: ainsi vous devez être bien au fait de notre +position ici. + + * * * * * + +Le rhamadan, qui a commencé hier, a été célébré de ma part avec la +plus grande pompe. J'ai rempli les mêmes fonctions que remplissait le +pacha. + +Le général Desaix est à plus de cent soixante lieues du Caire, près +des cataractes. Il a fait des fouilles sur les ruines de Thèbes. +J'attends, à chaque instant, les détails officiels d'un combat qu'il +aurait eu contre Mourah-Bey, qui aurait été tué, et cinq à six beys +faits prisonniers. + +L'adjudant-général Boyer a découvert, dans le désert, du côté de +Fayoum, des mines qu'aucun Européen n'avait encore vues. + +Le général Andréossy et le citoyen Berthollet sont de retour de leur +tournée aux lacs de natron et aux couvents des Cophtes. Ils ont fait +des découvertes extrêmement intéressantes; ils ont trouvé d'excellent +natron que l'ignorance des exploiteurs empêchait de découvrir. Cette +branche de commerce de l'Égypte deviendra encore par-là plus +importante. Par le premier courrier, je vous enverrai le nivellement +du canal de Suèz, dont les vestiges se sont parfaitement conservés. + +Il est nécessaire que vous nous fassiez passer des armes, et que vos +opérations militaires et diplomatiques soient combinées de manière +que nous recevions des secours: les évènements naturels font mourir du +monde. + +Une maladie contagieuse s'est déclarée depuis deux mois à Alexandrie: +deux cents hommes en ont été victimes. Nous avons pris des mesures +pour qu'elle ne s'étende pas: nous la vaincrons. + +Nous avons eu bien des ennemis à combattre dans cette expédition: +déserts, habitants du pays, Arabes, Mameloucks, Russes, Turcs, +Anglais. + +_Si, dans le courant de mars, le rapport du citoyen Hamelin m'était +confirmé, et que la France fût en guerre contre les rois, je passerais +en France._ + +Je ne me permets, dans cette lettre, aucune réflexion sur les affaires +de la république, puisque, depuis dix mois, je n'ai plus aucune +nouvelle. + +Nous avons tous une entière confiance dans la sagesse et la vigueur +des déterminations que vous prendrez. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_Aux scheicks, ulémas, et autres habitants des provinces de Gaza, +Ramleh et Jaffa._ + + Jaffa, le 19 ventose an VII (9 mars 1799). + +Dieu est clément et miséricordieux. + +Je vous écris la présente pour vous faire connaître que je suis venu +dans la Palestine pour en chasser les Mameloucks et l'armée de +Djezzar-Pacha. + +De quel droit, en effet, Djezzar a-t-il étendu ses vexations sur les +provinces de Jaffa, Ramleh et Gaza, qui ne font pas partie de son +pachalic? De quel droit avait-il également envoyé ses troupes à +El-Arich? Il m'a provoqué à la guerre, je la lui ai apportée; mais ce +n'est pas à vous, habitants, que mon intention est d'en faire sentir +les horreurs. + +Restez tranquilles dans vos foyers: que ceux qui, par peur, les ont +quittés, y rentrent. J'accorde sûreté et sauve-garde à tous. +J'accorderai à chacun la propriété qu'il possédait. + +Mon intention est que les cadis continueront comme à l'ordinaire leurs +fonctions et à rendre la justice, que la religion, surtout, soit +protégée et respectée, et que les mosquées soient fréquentées par tous +les bons musulmans: c'est de Dieu que viennent tous les biens, c'est +lui qui donne la victoire. + +Il est bon que vous sachiez que tous les efforts humains sont inutiles +contre moi, car tout ce que j'entreprends doit réussir. Ceux qui se +déclarent mes amis, prospèrent; ceux qui se déclarent mes ennemis, +périssent. L'exemple de ce qui vient d'arriver à Jaffa et à Gaza doit +vous faire connaître que si je suis terrible pour mes ennemis, je suis +bon pour mes amis, et surtout clément et miséricordieux pour le pauvre +peuple. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_A Djezzar-Pacha._ + + Jaffa, le 19 ventose an VII (9 mars 1799). + +Depuis mon entrée en Égypte, je vous ai fait connaître plusieurs fois +que mon intention n'était pas de vous faire la guerre, que mon seul +but était de chasser les Mameloucks; vous n'avez répondu à aucune des +ouvertures que je vous ai faites. + +Je vous avais fait connaître que je desirais que vous éloignassiez +Ibrahim-Bey des frontières de l'Égypte: bien loin de là, vous avez +envoyé des troupes à Gaza, vous avez fait de grands magasins, vous +avez publié partout que vous alliez entrer en Égypte: effectivement, +vous avez effectué votre invasion, en portant deux mille hommes de vos +troupes dans le fort d'El-Arich, enfoncé à six lieues dans le +territoire de l'Égypte. J'ai dû alors partir du Caire, et vous +apporter moi-même la guerre que vous paraissiez provoquer. + +Les provinces de Gaza, Ramleh et Jaffa sont en mon pouvoir. J'ai +traité avec générosité celles de vos troupes qui s'en sont remises à +ma discrétion, j'ai été sévère envers celles qui ont violé les droits +de la guerre; je marcherai, sous peu de jours, sur Saint-Jean-d'Acre. +Mais quelle raison ai-je d'ôter quelques années de vie à un vieillard +que je ne connais pas? Que font quelques lieues de plus à côté des +pays que j'ai conquis? et puisque Dieu me donne la victoire, je veux, +à son exemple, être clément et miséricordieux, non-seulement envers le +peuple, mais encore envers les grands. + +Vous n'avez point de raisons réelles d'être mon ennemi, puisque vous +l'étiez des Mameloucks. Votre pachalic est séparé par les provinces de +Gaza, Ramleh, et par d'immenses déserts de l'Égypte. Redevenez mon +ami, soyez l'ennemi des Mameloucks et des Anglais, je vous ferai +autant de bien que je vous ai fait et que je peux vous faire de mal. +Envoyez-moi votre réponse par un homme muni de pleins-pouvoirs et qui +connaisse vos intentions. Il se présentera à mon avant-garde avec un +drapeau blanc, et je donne ordre à mon état-major de vous envoyer un +sauf-conduit, que vous trouverez ci-joint. + +Le 24 de ce mois, je serai en marche sur Saint-Jean-d'Acre; il faut +donc que j'aie votre réponse avant ce jour. + + _Signé_, BONAPARTE. + + +_Lettre du général Bonaparte,_ + +_Au directoire exécutif._ + + Jaffa, le 23 ventose an VII (13 mars 1799). + +Le 5 fructidor, j'envoyai un officier à Djezzar, pacha d'Acre: il +l'accueillit mal et ne répondit pas. + +Le 29 brumaire, je lui écrivis une autre lettre: il fit couper la tête +au porteur. + +Les Français étaient arrêtés à Acre et traités cruellement. + +Les provinces d'Égypte étaient inondées de firmans, dans lesquels +Djezzar ne dissimulait point ses intentions hostiles et annonçait son +arrivée. + +Il fit plus: il envahit les provinces de Jaffa, Ramleh, et Gaza. Son +avant-garde prit position à El-Arich, où il y a quelques bons puits et +un fort, situé dans le désert, à dix lieues dans le territoire de +l'Égypte. + +Je n'avais donc plus le choix: j'étais provoqué à la guerre; je ne +crus pas devoir tarder à la lui porter moi-même. + +Le général Reynier rejoignit, le 16 pluviose, son avant-garde, qui, +sous les ordres de l'infatigable général Lagrange, était à Catieh, +situé à trois journées dans le désert, où j'avais réuni des magasins +considérables. + +Le général Kléber arriva, le 18 pluviose, de Damiette sur le lac +Menzaleh, sur lequel on avait construit plusieurs barques canonnières, +débarqua à Peluse et se rendit à Catieh. + +_Combat d'El-Arich._ + +Le général Reynier partit le 18 pluviose de Catieh avec sa division, +pour se rendre à El-Arich. Il fallut marcher plusieurs jours à travers +le désert, sans trouver d'eau; des difficultés de toute espèce furent +vaincues: l'ennemi fut attaqué, forcé, le village d'El-Arich enlevé, +et toute l'avant-garde ennemie bloquée dans le fort d'El-Arich. + +_Attaque de nuit._ + +Cependant la cavalerie de Djezzar-Pacha, soutenue par un corps +d'infanterie, avais pris position sur nos derrières à une lieue, et +bloquait l'armée assiégeante. + +Le général Kléber fit faire un mouvement au général Reynier; à minuit, +le camp ennemi fut cerné, attaqué et enlevé; un des beys fut tué. +Effets, armes, bagages, tout fut pris: la plupart des hommes eurent le +temps de se sauver, plusieurs Mameloucks d'Ibrahim-Bey furent faits +prisonniers. + +_Siége du fort d'El-Arich._ + +La tranchée fut ouverte devant le fort d'El-Arich: une de nos mines +avait été éventée et nos mineurs délogés. Le 28 pluviose, une batterie +de brèche fut construite, ainsi que deux batteries d'approche: on +canonna toute la journée du 29. Le 30 à midi, la brèche était +praticable; je sommai le commandant de se rendre, il le fit. Nous +avons trouvé à El-Arich trois cents chevaux, beaucoup de biscuit, de +riz, cinq cents Albanais, cinq cents Maugrabins, deux cents hommes de +l'Adonie et de la Caramanie; les Maugrabins ont pris du service avec +nous: j'en ai fait un corps auxiliaire. + +Nous partîmes d'El-Arich le 4 ventose; l'avant-garde s'égara dans le +désert et souffrit beaucoup du manque d'eau: nous manquâmes de vivres, +nous fûmes obligés de manger des chevaux, des mulets, des chameaux. + +Nous étions, le 6, aux colonnes placées sur les limites de l'Afrique +et de l'Asie; nous couchâmes en Asie le 6. + +Le jour suivant nous étions en marche sur Gaza: à dix heures du matin, +nous découvrîmes trois ou quatre mille hommes de cavalerie qui +marchaient à nous. + +_Combat de Gaza._ + +Le général Murat, commandant la cavalerie, fit passer les différents +torrents qui se trouvaient en présence de l'ennemi, par des mouvements +exécutés avec précision. + +La division Kléber se porta par la gauche sur Gaza; le général Lannes, +avec son infanterie légère, appuyait les mouvements de la cavalerie, +qui était rangée sur deux lignes. Chaque ligne avait derrière elle un +escadron de réserve: nous chargeâmes l'ennemi près de la hauteur qui +regarde Nebron, et où Samson porta les portes de Gaza. L'ennemi ne +reçut point la charge et se replia: il eut quelques hommes tués, entre +autres le kiaya du pacha. + +La vingt-deuxième d'infanterie légère s'est fort bien conduite: elle +suivait les chevaux au pas de course; il y avait cependant bien des +jours qu'elle n'avait fait un bon repas ni bu de l'eau à son aise. + +Nous entrâmes dans Gaza: nous y trouvâmes quinze milliers de poudre, +beaucoup de munitions de guerre, des bombes, des outils, plus de deux +cent mille rations de biscuit, et six pièces de canon. + +Le temps devint affreux: beaucoup de tonnerre et de pluie; depuis +notre départ de France, nous n'avions pas vu d'orage. + +Nous couchâmes le 10 à Eswod, l'ancienne Azot. + +Nous couchâmes le 11 à Ramleh; l'ennemi l'avait évacué avec tant de +précipitation, qu'il nous laissa cent mille rations de biscuit, +beaucoup plus d'orge, et quinze cents outres que Djezzar avait +préparées pour passer le désert. + +_Siége de Jaffa._ + +La division Kléber investit d'abord Jaffa, et se porta ensuite sur la +rivière de la Hhayah, pour couvrir le siége; la division Bon investit +les fronts droits de la ville, et la division Lannes les fronts +gauches. + +L'ennemi démasqua une quarantaine de pièces de canon de tous les +points de l'enceinte, desquelles il fit un feu vif et soutenu. + +Le 16, deux batteries d'approche, la batterie de brèche, une de +mortiers, étaient en état de tirer. La garnison fit une sortie; on vit +alors une foule d'hommes diversement costumés, et de toutes les +couleurs, se porter sur la batterie de brèche: c'étaient des +Maugrabins, des Albanais, des Kurdes, des Natoliens, des Caramaniens, +des Damasquyns, des Alepins, des noirs de Tekrour; ils furent vivement +repoussés, et rentrèrent plus vite qu'ils n'auraient voulu. Mon +aide-de-camp Duroc, officier en qui j'ai grande confiance, s'est +particulièrement distingué. + +A la pointe du jour, le 17, je fis sommer le gouverneur; il fit couper +la tête à mon envoyé, et ne répondit point. A sept heures, le feu +commença; à une heure, je jugeai la brèche praticable. Le général +Lannes fit les dispositions pour l'assaut; l'adjoint aux +adjudants-généraux, Netherwood, avec dix carabiniers y monta le +premier, et fut suivi de trois compagnies de grenadiers de la +treizième et de la soixante-neuvième demi-brigade, commandées par +l'adjudant-général Rambaud, pour lequel je vous demande le grade de +général de brigade. + +A cinq heures, nous étions maîtres de la ville, qui, pendant +vingt-quatre heures, fut livrée au pillage et à toutes les horreurs de +la guerre, qui jamais ne m'a paru si hideuse. + +Quatre mille hommes des troupes de Djezzar ont été passés au fil de +l'épée; il y avait huit cents canonniers: une partie des habitants a +été massacrée. + +Les jours suivants, plusieurs bâtiments sont venus de +Saint-Jean-d'Acre avec des munitions de guerre et de bouche; ils ont +été pris dans le port: ils ont été étonnés de voir la ville en notre +pouvoir; l'opinion était qu'elle nous arrêterait six mois. + +Abd-Oullah, général de Djezzar, a eu l'adresse de se cacher parmi les +gens d'Égypte, et de venir se jeter à mes pieds. + +J'ai renvoyé, à Damas et à Alep, plus de cinq cents personnes de ces +deux villes, ainsi que quatre à cinq cents personnes d'Égypte. + +J'ai pardonné aux Mameloucks et aux katchefs que j'ai pris à El-Arich; +j'ai pardonné à Omar Makram, scheick du Caire; j'ai été clément envers +les Égyptiens, autant que je l'ai été envers le peuple de Jaffa, mais +sévère envers la garnison qui s'est laissé prendre les armes à la +main. + +Nous avons trouvé, à Jaffa, cinquante pièces de canon, dont trente +formant l'équipage de campagne, de modèle européen, et des munitions, +plus de quatre cent mille rations de biscuit, deux mille quintaux de +riz, et quelques magasins de savon. + +Les corps du génie et de l'artillerie se sont distingués. + +Le général Caffarelli, qui a dirigé ces siéges, qui a fait fortifier +les différentes places de l'Égypte, est un officier recommandable par +une activité, un courage et des talents rares. + +Le chef de brigade du génie Samson a commandé l'avant-garde qui a pris +possession de Catieh, et a rendu dans toutes les occasions les plus +grands services. + +Le capitaine du génie Sabatier a été blessé au siége d'El-Arich. + +Le citoyen Aimé est entré le premier dans Jaffa, par un vaste +souterrain qui conduit dans l'intérieur de la place. + +Le chef de brigade Songis directeur du parc d'artillerie, n'est +parvenu à conduire les pièces qu'avec de grandes peines; il a commandé +la principale attaque de Jaffa. + +Nous avons perdu le citoyen Lejeune, chef de la vingt-deuxième +d'infanterie légère, qui a été tué à la brèche: cet officier a été +vivement regretté de l'armée; les soldats de son corps l'ont pleuré +comme leur père. J'ai nommé à sa place le chef de bataillon Magni, qui +a été grièvement blessé. Ces différentes affaires nous ont coûté +cinquante hommes tués et deux cents blessés. + +L'armée de la république est maîtresse de toute la Palestine. + + _Signé_, BONAPARTE. + + + + + DIVERSES + + RÉCLAMATIONS + + SUR DES FAITS ÉNONCÉS + + DANS LES VOLUMES PRÉCÉDENTS. + + + + +DIVERSES RÉCLAMATIONS. + + +_Le maréchal comte Jourdan,_ + +_A monsieur le général Gourgaud._ + + Paris, le 12 février 1823. + + Monsieur le général, + +Dans le premier volume des Mémoires de Napoléon, dont vous êtes +l'éditeur, j'ai lu, page 64, _Bernadotte, Augereau, Jourdan, Marbot, +etc., qui étaient à la tête des meneurs de cette société_ (celle du +Manége), _offrirent à Napoléon une dictature militaire_; et à la page +83, _Jourdan et Augereau vinrent trouver Napoléon aux Tuileries, etc._ +J'ignorais que la société du manége, dissoute bien avant l'arrivée de +Bonaparte, eût joué un rôle dans les évènements du 18 brumaire. Quoi +qu'il en soit, j'affirme, sur mon honneur, que je n'ai jamais été +membre de cette société, que je n'ai assisté à aucune de ses séances, +et que je ne suis point allé trouver Napoléon aux Tuileries. + +Vers le 10 brumaire, je me présentai, seul, chez le général Bonaparte; +ne l'ayant pas trouvé, je laissai une carte. Le lendemain, il m'envoya +faire des compliments par le général Duroc, son aide-de-camp; peu +après, il m'invita à dîner pour le 16. J'eus lieu d'être flatté de +l'accueil qu'il me fit; en sortant de table, nous eûmes une +conversation qui sera publiée un jour avec d'autres documents sur le +18 brumaire; on y verra que si mon nom fut inscrit peu de jours après +sur une liste de proscription, c'est précisément parce que, prévoyant +l'abus que ferait ce général du pouvoir suprême, je déclarai ne +vouloir lui prêter mon appui que dans le cas où il donnerait des +garanties positives à la liberté publique, au lieu de vagues +promesses; si j'avais proposé une dictature militaire, genre de +pouvoir qui est sans limites, j'aurais été traité plus favorablement. + +Je vous prie, monsieur le général, d'avoir la bonté d'insérer ma +réclamation dans le second volume des Mémoires de Napoléon. + +J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération, + +Monsieur, le général, + + Votre très-humble et très-obéissant + serviteur, + + _Signé_, le maréchal JOURDAN. + + +_Réponse de M. le général Gourgaud,_ + +_A M. le maréchal comte Jourdan._ + + Paris, 13 février 1823. + + Monsieur le maréchal, + +Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, +relativement à un article qui vous concerne, dans le premier volume +des Mémoires de Napoléon, que je publie (chapitre du 18 brumaire.) + +Lors des évènements dont il s'agit, j'étais trop jeune, pour avoir pu, +à Sainte-Hélène, rectifier les erreurs de mémoire dans lesquelles +l'empereur a pu tomber. Je m'empresserai d'insérer votre réclamation +dans le second volume qui va paraître. + +Vous affirmez trop positivement, monsieur le maréchal, que vous n'avez +point fait partie de la société du manége, pour qu'il soit permis +d'élever aucun doute à ce sujet; mais l'empereur, comme vous le savez +vous-même, avait la mémoire très-sûre, et je vais m'occuper de +chercher, dans les journaux et les écrits du temps, ainsi que dans le +souvenir des hommes de cette époque, quelle est la circonstance qui a +pu donner lieu à cette méprise. + +Quant à la proscription dont vous parlez, monsieur le maréchal, il +paraît qu'elle n'a pas été de longue durée, puisque quelques mois +après le 18 brumaire le premier consul vous nomma ministre de la +république française près le gouvernement piémontais (voyez page 302 +des Mémoires cités.) + +Agréez, monsieur le maréchal, l'hommage du profond respect avec lequel +j'ai l'honneur d'être, + + Votre très-humble et très-obéissant + serviteur, + + _Signé_, le baron GOURGAUD. + + +_Le lieutenant-général de Gersdorff,_ + +_A monsieur le général Gourgaud, à Paris._ + + Dresde, 25 février 1823. + + Mon général, + +Vous et messieurs vos camarades avez publié des Mémoires bien +intéressants, et avez mérité, par là, un juste tribut de +reconnaissance de vos concitoyens. Ce qui ajoute encore un grand prix +à vos travaux, c'est qu'avec l'impartialité de l'historiographe, vous +ouvrez un champ libre aux réclamations contre des faits douteux ou +susceptibles d'être rectifiés. Voilà ce qui m'enhardit, dans ce +moment, à protester contre un passage des Notes et Mélanges, où +l'honneur des troupes saxonnes est fortement compromis. + +Comme chef de l'état-major du corps saxon réuni à l'armée française en +1809, le commandant de ce corps n'existant plus, je me crois en droit +de m'adresser à vous, mon général, me flattant, en outre, que vous +voudrez bien vous rappeler notre connaissance de l'année 1813. + +Dans la première partie des Notes et Mélanges, page 217, il est dit: + +_Les Saxons lâchèrent pied la veille de Wagram; ils lâchèrent pied le +matin de Wagram: c'étaient les plus mauvaises troupes de l'armée, etc. +etc._ + +Je ne saurais rien faire de mieux, que de raconter les évènements de +ces deux journées, en ce qui concerne les troupes saxonnes. + +Nous formions, conjointement avec la très-faible division Dupas, le +quatrième corps d'armée; nous passâmes le Danube le 5 juillet, vers +midi, pour agir sur la rive gauche. Notre première tâche fut de +prendre le village de Ratzendorff, ce que la brigade de Steindel +exécuta lestement, tandis que le corps entier marchait à sa +destination, qui était de former l'aile gauche de l'armée. Toute la +cavalerie saxonne était rangée dans la plaine de Breitenled, et +quoique sa force fût assez considérable, elle n'était pourtant pas +proportionnée à la cavalerie ennemie opposée. Néanmoins le prince de +Ponte-Corvo ordonna d'attaquer (il pouvait être cinq ou six heures de +l'après-midi). Je fus moi-même le porteur de cet ordre, et trouvai +déja sur le terrain le général Gérard, chef de l'état-major du prince. +On fit les dispositions nécessaires, et je crois qu'il n'y eut jamais +un moment plus glorieux pour la cavalerie saxonne. L'ennemi, qui nous +attendait de pied ferme, fut entièrement culbuté, eut beaucoup de +prisonniers et de blessés. Un bataillon de Clairfait, posté là en +soutien, y perdit son drapeau et grand nombre d'hommes. Dès ce +moment, nous restâmes maîtres de la plaine, et la cavalerie ennemie ne +fit plus d'autre tentative ce jour-là, que d'envoyer des flanqueurs, +contre lesquels nous fîmes avancer les nôtres. + +Cependant le corps d'armée du prince avait éprouvé quelques +changements fâcheux. La division Dupas avait été réunie au corps du +maréchal Oudinot, deux bataillons de grenadiers étaient restés à la +garde de l'île de Lobau, le régiment de chevau-légers Prince-Jean, fut +mis sous les ordres du maréchal Davoust. Le prince se plaignit +amèrement de tous ces changements, et envoya plusieurs officiers pour +réclamer ses troupes. Tout fut inutile, jusqu'à ce qu'enfin, vers la +nuit, trois escadrons des chevau-légers revinrent, le quatrième ayant +été retenu pour couvrir une batterie. + +Toutes ces contrariétés affectèrent le prince. Il voyait avec chagrin +que les sentiments de l'empereur, à son égard, se manifestaient dans +cette occasion, et que le prince de Neufchâtel agissait, de son côté, +dans le sens du maître. Le caractère du prince, autant que son +amour-propre offensé, lui faisait desirer de terminer cette journée +aussi glorieusement que possible. A cet effet, il fallait emporter le +village de Wagram. Le prince ordonna donc à ses troupes un mouvement +encore plus à gauche, et envoya prévenir l'empereur de ce dessein, en +le priant de le faire soutenir vigoureusement. + +Je m'arrête ici un moment pour jeter un coup d'oeil sur la position de +l'ennemi. L'archiduc Charles avait envoyé, par plusieurs courriers, +l'ordre à l'archiduc Jean, de passer la March, et de se mettre en +communication avec l'aile gauche de l'armée autrichienne par +Untersiebenbrun. L'exécution de ce mouvement devait avoir lieu le 6, à +la pointe du jour, et, dans cette attente, l'archiduc Charles +affaiblit son aile gauche. Déja, le 5, les dispositions avaient été +faites pour renforcer l'aile droite en-delà de Wagram, et c'est ainsi +qu'on voulait couper à l'armée française ses communications avec le +Danube. Mais, pour y parvenir, il fallait à tout prix se maintenir +dans Wagram. C'était le pivot de la position ennemie; c'était là où +l'archiduc était accouru, y avait distribué ses ordres vers minuit, et +s'y était arrêté jusqu'au jour. + +Sous de telles conjonctures, une attaque sur Wagram, supposé qu'on +l'eût faite, même avec un nombre bien plus considérable de troupes, +n'aurait jamais réussi. Mais le prince n'avait que 7,000 hommes +d'infanterie, il tenta néanmoins plusieurs fois l'attaque, parvint +aussi à prendre poste à l'autre extrémité du village, mais fut obligé +chaque fois de céder aux violents efforts de toutes les forces réunies +des Autrichiens. Quiconque s'est jamais trouvé à de pareilles +rencontres, connaît le désordre inévitable où se trouvent, pour le +moment, les troupes les plus braves, désordre que l'obscurité de la +nuit ne fait qu'augmenter. Telle était notre situation. Nos troupes, +plusieurs fois repoussées, étaient disséminées; mais les officiers +saxons y remédièrent avec tant de promptitude et d'intelligence, qu'à +minuit les brigades saxonnes se trouvaient ralliées près d'Aderkla, +et parfaitement en état d'agir à tout évènement. + +On sait que le 6, l'ennemi commença l'attaque par sa droite contre +notre aile gauche. Il avait été renforcé de la division de Collowrath +et des grenadiers. Notre corps avait un peu rétrogradé pour se mettre +en ligne. Il semblait que toutes les forces de l'ennemi fussent +réunies ici, mais il ne put les étendre que bien lentement vers Aspern +et même sur Esslingen. La cavalerie saxonne fit plusieurs charges, et +l'infanterie fut obligé de se former, petit à petit, en potence, parce +que l'ennemi s'étendait toujours davantage vers Enzersdorff. Il n'y +eut pas le moindre désordre: le prince, avec des troupes +très-affaiblies et vingt-sept pièces de canon seulement, dont la +plupart furent successivement démontées, manoeuvra comme sur un +échiquier. La situation de l'aile gauche, malgré que le maréchal +Masséna se fût hâté à neuf heures de venir la soutenir, était +très-critique, lorsqu'à dix heures l'empereur arriva lui-même. Il alla +reconnaître la position de l'ennemi; ordonna une nouvelle attaque, +témoigna sa satisfaction, et me chargea de dire, de sa part, aux +Saxons de tenir ferme; que bientôt les affaires changeraient. Il jeta +encore un coup d'oeil sur les ennemis, en disant: «Ils sont pourtant à +moi!»--Et à ces mots il partit au grand galop, pour se rendre à l'aile +droite. + +Effectivement, tout changea dès ce moment. L'aile gauche des +Autrichiens avait vainement attendu l'arrivée d'un corps d'armée dans +la direction de la March; elle fut obligée de céder aux attaques +réitérées du maréchal Davoust, et l'archiduc Charles, voyant les +mouvements considérables qui se faisaient contre son centre, sentit +que sa position entière était menacée. Les avantages de son aile +droite étaient perdus. Le prince de Ponte-Corvo et Masséna prirent, +dans le plus grand ordre, une position rétrograde, afin de faire place +aux Bavarois. En même temps arriva le général Lauriston, avec la plus +terrible batterie dont on se soit jamais servi, les cent canons des +gardes, et foudroya tout ce qu'il trouva devant lui. + +Qui, de ceux qui furent témoins de ces évènements, osera dire qu'un +seul homme du corps saxon ait quitté le champ de bataille, autrement +que blessé? Qui niera que l'artillerie et la cavalerie saxonne n'aient +déja été très-actives dès avant la pointe du jour; que l'infanterie +n'ait montré le plus grand sang-froid tout le temps qu'elle se vit +criblée par les boulets ennemis? Cent et trente deux officiers, en +partie grièvement blessés, en partie tués, sur un corps aussi peu +nombreux, prouvent assez que, dans ces deux journées, il a fait son +devoir. Je réclame, pour la véracité de ma narration, le témoignage +d'un juge très-compétant, celui du général Gérard: je suis persuadé +qu'il n'a point encore oublié les Saxons des 5 et 6 juillet. + +Le prince nous prédit lui-même le sort qui nous attendait. «Je +voulais, dit-il, vous conduire au champ de l'honneur, et vous n'avez +eu que la mort devant les yeux; vous avez fait tout ce que j'étais en +droit d'attendre de vous, néanmoins on ne vous rendra pas justice, +parce que vous étiez sous mon commandement.» Le lendemain, 6 au matin, +il exprima des sentiments à peu près semblables, et c'était, si je ne +me trompe, envers le comte Mathieu Dumas, en le priant instamment de +rapporter à l'empereur ces mêmes expressions. Ce ne fut que quelques +jours après que le prince et le général Gérard nous quittèrent. Leur +souvenir est ineffaçable dans le coeur des Saxons, principalement pour +moi qui, comme chef de l'état-major, me suis trouvé en double relation +avec eux. + +Le prince jugea que nous avions mérité de sa part les sentiments qu'il +a exprimés dans l'ordre du jour qu'il nous laissa. Il fut désapprouvé +au quartier-général, et on voulut que le prince le retirât. «J'en +donne le plein-pouvoir, dit-il, à quiconque prouvera que je n'ai point +dit la vérité.» + +A la suite de ces évènements, les Saxons furent mis sous les ordres de +S. A. S. le vice-roi d'Italie, qui fut détaché vers la Hongrie. Les +Saxons, au passage de la March, prouvèrent à S. A. S. qu'ils n'étaient +pas moins dignes de servir sous ses ordres. + +Vous voyez, mon général, que je n'ai rapporté des faits très-connus +qu'en tant qu'ils ont rapport à mon pays et à mes camarades. Je n'ai +voulu que réfuter par là un jugement précipité, et diriger l'attention +sur des motifs qui peuvent faire errer, même un grand homme. Je ne +suis pas ici le panégyriste du prince de Ponte-Corvo, parce qu'il n'en +a pas besoin. Je n'ai pas élevé les faits militaires des Saxons plus +haut qu'ils ne méritent de l'être. Il y a des moments malheureux pour +toutes les troupes, mais ce ne fut pas le cas à Wagram pour les +Saxons. + +Vous trouverez sûrement moyen, mon général, de faire part à vos +compatriotes de ma juste réclamation, de même que je chercherai +l'occasion de le faire en Allemagne. Vous êtes trop homme d'honneur, +pour ne pas prendre sous votre protection tout ce qui le touche. Vous +justifierez, par là, la haute opinion que j'ai de votre caractère et +de votre mérite. + +Recevez, monsieur le général, l'assurance de ma considération la plus +distinguée. + + Le lieutenant-général, ancien chef de l'état-major + de l'armée saxonne, etc. + + _Signé_, de GERSDORFF. + + +_Réponse de M. le général Gourgaud,_ + +_A monsieur le lieutenant-général de Gersdorff, ancien chef de +l'état-major de l'armée saxonne, etc. etc._ + + Paris, mars 1823. + + Général, + +Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en +date du 25 février dernier, au sujet d'une note dictée par l'empereur +Napoléon, sur la bataille de Wagram, et insérée dans un volume des +Mémoires que je publie avec monsieur le comte de Montholon. Je +m'empresse de vous informer que, conformément à vos desirs, je +publierai votre réclamation dans la prochaine livraison du même +ouvrage. + +Il ne m'appartient pas de prononcer sur ce que l'empereur dit des +troupes saxonnes; je me bornerai seulement à vous prier de remarquer +que vous-même reconnaissez, dans votre relation, que ces troupes +furent plusieurs fois repoussées et mises en désordre dans la journée +du 5, et que dans celle du 6, elles furent également obligées de céder +le terrain à l'ennemi. + +J'ignore, général, ce qui a pu vous porter à croire que l'empereur +avait, en 1809, des sentiments d'inimitié contre le prince de +Ponte-Corvo; des faits bien connus attestent le contraire. Après avoir +intrigué contre Napoléon, à l'époque du 18 brumaire; après avoir +conspiré contre lui sous le consulat, le général Bernadotte ne fut +cependant l'objet d'aucune poursuite. Plus tard il fut même nommé +maréchal d'empire, prince, etc.; et cependant son seul titre à de si +hautes faveurs, était son mariage avec la belle-soeur d'un frère de +l'empereur. Il n'avait jamais eu de commandements importants, il +n'avait jamais gagné de bataille; et l'on peut dire que la réputation +qu'il s'était faite tenait plus à ce genre d'esprit, attribué +anciennement à des gens de sa province, qu'à son mérite réel. + +Comment témoigna-t-il sa reconnaissance? + +A la bataille de Iéna, il refuse, sous les plus frivoles prétextes, +de soutenir le corps du maréchal Davoust, attaqué par les trois-quarts +de l'armée prussienne; il cause ainsi la mort de 5 à 6,000 Français, +et compromet le succès de la journée. Vous avouerez, général, qu'une +action aussi coupable méritait un châtiment exemplaire; les lois le +condamnaient... Il n'éprouva qu'une courte disgrace! Convient-il bien +après cela à ce général de dire aux troupes saxonnes, lors de la +bataille de Wagram, «_Qu'on ne leur rendrait pas justice parce +qu'elles étaient sous son commandement_?» + +A la guerre, vous le savez, général, la valeur des troupes dépend +souvent de l'habileté de celui qui les commande: bientôt ces mêmes +Saxons sous les ordres du prince Eugène, méritèrent les éloges de +l'empereur. Preuve certaine que si, à Wagram, ils ne firent pas ce +qu'il attendait d'eux, ce ne fut pas leur faute, mais bien celle de +leur ancien chef. + +Le prince de Ponte-Corvo, dites-vous, n'a pas besoin de panégyriste: +cela est possible, général, parmi les étrangers; mais en France, il +lui serait bien difficile d'en trouver. Les Français n'ont pas oublié +le mal qu'il leur a causé en Russie; ils n'ont pas oublié les +batailles de Gross-Beeren, de Juterboch, de Leipsick, où, à la tête de +soldats étrangers, il fit couler le sang de ses compatriotes, de ses +anciens compagnons d'armes, en combattant celui qui, au lieu de +l'abandonner à la rigueur des lois, l'avait comblé de bienfaits; +conduite aussi contraire à la politique qu'à la reconnaissance, aussi +opposée à ses intérêts personnels qu'à l'honneur; conduite vraiment +criminelle, et que ne peuvent excuser ni les fureurs d'une jalousie +sans bornes, ni l'aveuglement d'un amour-propre excessif. + +L'empereur Napoléon aimait le roi de Saxe; le souvenir de sa constance +et de sa loyauté est souvent venu, dans l'exil, soulager l'ame du +héros qu'avaient froissée tant d'ingratitudes! Si, dans une note +dictée rapidement, il s'est servi, à l'égard des Saxons, d'une +expression qui vous a blessé, rappelez-vous Leipsick.... et vous ne la +trouverez pas trop dure dans sa bouche. + +Je ne puis terminer cette lettre, général, sans me féliciter de ce que +vous avez bien voulu ne pas oublier les relations que nous avons eues +en 1813; elles m'avaient déja mis à même d'apprécier les qualités et +les talents qui vous distinguent; en répondant aujourd'hui aux +observations que vous ont inspirées l'honneur et le patriotisme, je me +trouve heureux d'avoir une nouvelle occasion de vous offrir les +assurances de ma considération la plus distinguée. + + _Signé_, le baron GOURGAUD, + ancien général et aide-camp de l'empereur Napoléon. + + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME DES MÉMOIRES. + +[Illustration: THÉATRE DE LA GUERRE EN ALLEMAGNE en 1800. + +BATAILLE DE HOHENLINDEN] + +[Illustration: THÉATRE DE LA GUERRE EN ITALIE, en 1800 et 1801.] + +[Illustration: ATTAQUE DE COPENHAGUE par une Flotte Anglaise le 2 +Avril 1801.] + +[Illustration: BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR livrée le 1er août 1798 à 8 +heures du soir.] + +CARTE de la Baie D'ABOUKIR.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de +France sous Napoléon, Tome 2/2, by Gaspard Gourgaud + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOME II/II *** + +***** This file should be named 38696-8.txt or 38696-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/6/9/38696/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2 + Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité + +Author: Gaspard Gourgaud + +Release Date: January 28, 2012 [EBook #38696] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOME II/II *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p> + +<p>Dans le chapitre «ÉGYPTE.—USAGES, SCIENCES ET ARTS», la numérotation +des sections saute de II à IV.</p> +</div> + +<p><a id="Page_I"></a></p> + +<h2 class="p4">MÉMOIRES<br /> +<span class="xlarge">DE NAPOLÉON</span></h2> + +<p><a id="Page_II"></a></p> + +<p class="p4 center"><i>Se trouve aussi à Paris</i>,</p> + +<p class="p2 center">A LA GALERIE DE BOSSANGE PÈRE,<br /> +Libraire de S. A. S. Monseigneur le duc d'Orléans,<br /> +RUE DE RICHELIEU, N<sup>o</sup> 60.</p> + +<p class="p4 center small">DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT.</p> + +<p><a id="Page_III"></a></p> + + +<h1>MÉMOIRES<br /> +<span class="medium">POUR SERVIR</span><br /> +<span class="large">A L'HISTOIRE DE FRANCE,</span><br /> +<span class="medium">SOUS NAPOLÉON,</span></h1> + +<p class="center small"><b>ÉCRITS A SAINTE-HÉLÈNE,</b></p> + +<p class="center"><b>Par les généraux qui ont partagé sa captivité</b>,</p> + +<p class="center small"><b>ET PUBLIÉS SUR LES MANUSCRITS ENTIÈREMENT CORRIGÉS DE LA MAIN</b></p> + +<p class="center"><b>DE NAPOLÉON.</b></p> + +<p class="p4 center"><b>TOME DEUXIÈME,</b></p> + +<p class="center"><b>ÉCRIT PAR LE GÉNÉRAL GOURGAUD.</b></p> + +<p class="p4 center">PARIS,<br /> +<span class="small">FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, LIBRAIRES.</span><br /> +<span class="small">BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES.</span></p> + +<p class="center xs">G. REIMER, A BERLIN.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="p2 center">1823.</p> + +<p><a id="Page_IV"></a></p> + +<p><a id="Page_V"></a></p> + +<div class="p2 figcenter"> +<img src="images/illus005_s.jpg" width="450" height="402" alt="Manuscrit" title="" /></div> +<p class="center">Manuscrit<br /> +<a href="images/illus005_b.jpg">Agrandissement</a></p> + +<p><a id="Page_VI"></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> + +<h2>MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2> +<h3>DIPLOMATIE.—GUERRE.</h3> +<h4>1800 ET 1801.</h4> + +<p class="hanging summary"> +Préliminaires de paix signés par le comte de Saint-Julien.—Négociations +avec l'Angleterre, pour un +armistice naval.—Commencement des négociations +de Lunéville.—Affaires d'Italie; invasion +de la Toscane.—Positions des armées.—Opérations +de l'armée Gallo-Batave. Combat de Burg-Eberach.—Opérations +de l'armée du Rhin. Bataille +de Hohenlinden.—Passage de l'Inn, de la +Salza. Armistice du 25 décembre 1800.—Observations.—Armée +des Grisons; passage du Splugen; +marche sur Botzen.—Armée d'Italie; passage +du Mincio; passage de l'Adige.—Suspension d'armes +de Trévise, le 16 janvier 1801; Mantoue cédée +le 26 janvier.—Corps d'observation du Midi. +Armistice avec Naples, signé à Foligno, le 28 février +1801.</p> + +<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p> + +<p>Le lieutenant général comte de Saint-Julien +arriva à Paris, le 21 juillet 1800, porteur d'une +<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span> +lettre de l'empereur d'Allemagne, au premier +consul. Il s'annonça comme plénipotentiaire +chargé de négocier, conclure et signer des +préliminaires de paix. La lettre de l'empereur +était précise; elle contenait des pouvoirs, car +il y était dit: <i>Vous ajouterez foi à tout ce +que vous dira de ma part le comte de Saint-Julien, +et je ratifierai tout ce qu'il fera</i>. Le +premier consul chargea M. de Talleyrand de +négocier avec le plénipotentiaire autrichien, +et en peu de jours les préliminaires furent arrêtés +et signés. Par ces préliminaires, il était +convenu que la paix serait établie sur les conditions +du traité de Campo-Formio, que l'Autriche +recevrait, en Italie, les indemnités que +ce traité lui accordait en Allemagne; que jusqu'à +la signature de la paix définitive, les armées +des deux puissances resteraient, tant en +Italie qu'en Allemagne, dans leur situation +actuelle; que la levée en masse des insurgés de +la Toscane ne recevrait aucun accroissement, +et qu'aucune troupe étrangère ne serait débarquée +dans ce pays.</p> + +<p>Le rang élevé du plénipotentiaire, la lettre +de l'empereur dont il était porteur, les instructions +qu'il disait avoir, son ton d'assurance, +tout portait à regarder la paix comme signée; +mais en août, on reçut des nouvelles de Vienne: +<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span> +le comte de Saint-Julien était désavoué et rappelé; +le baron de Thugut, ministre des affaires +étrangères d'Autriche, faisait connaître que, +par un traité conclu entre l'Angleterre et +l'Autriche, cette dernière s'était engagée à ne +traiter de la paix, que conjointement avec l'Angleterre, +et qu'ainsi l'empereur ne pouvait +ratifier les préliminaires du comte de Saint-Julien, +mais que ce monarque desirait la paix; +que l'Angleterre la desirait également, comme +le constatait la lettre de lord Minto, ministre +anglais à Vienne, au baron de Thugut. Ce +lord disait que l'Angleterre était prête à envoyer +un plénipotentiaire pour traiter, conjointement +avec le ministre autrichien, de la paix +définitive entre ces deux puissances et la France.</p> + +<p>Dans une telle circonstance, ce que la république +avait de mieux à faire, c'était de recommencer +les hostilités. Cependant le premier +consul ne voulut négliger aucune des chances +qui pouvaient rétablir la paix avec l'Autriche +et l'Angleterre; et, pour parvenir à ce but, il +consentit, 1<sup>o</sup> à oublier l'affront que venait de +faire à la république le cabinet de Vienne, +en désavouant les préliminaires qui avaient été +signés par le comte de Saint-Julien; 2<sup>o</sup> à admettre +des plénipotentiaires anglais et autrichiens +au congrès; 3<sup>o</sup> à prolonger l'armistice +<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span> +existant entre la France et l'Allemagne, pourvu +que, de son côté, l'Angleterre consentît à un armistice +naval, puisqu'il n'était pas juste que +la France traitât avec deux puissances alliées, +étant en armistice avec l'une et en guerre +avec l'autre.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p> + +<p>Un courrier fut expédié à M. Otto, qui résidait +à Londres comme commissaire français, +chargé de l'échange des prisonniers. Le 24 +août, il adressa une note au lord Grenville, en +lui faisant connaître que lord Minto ayant +déclaré l'intention où était le gouvernement +anglais, de participer aux négociations qui +allaient s'ouvrir avec l'Autriche, pour le rétablissement +de la paix définitive entre l'Autriche +et la France, le premier consul consentait +à admettre le ministre anglais aux négociations; +mais que l'œuvre de la paix en devenait plus +difficile; que les intérêts à traiter étant plus +compliqués et plus nombreux, les négociations +en éprouveraient nécessairement des longueurs; +et qu'il n'était pas conforme aux intérêts de la +république que l'armistice conclu à Marengo, +et celui conclu à Bayarsdorf, continuassent plus +long-temps, à moins que, par compensation, on +n'établît aussi un armistice naval.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span> +Les dépêches de lord Minto n'étaient pas +encore arrivées à Londres, et lord Grenville, +fort étonné de la note qu'il recevait, envoya +le chef du transport-office, prier M. Otto de +remettre les pièces qui y avaient donné lieu, ce +qu'il fit aussitôt. Mais peu après, le cabinet de +Saint-James reçut son courrier de Vienne; +lord Grenville répondit à M. Otto, que l'idée +d'un armistice applicable aux opérations navales, +était neuve dans l'histoire des nations. +Du reste, il déclara qu'il était prêt à envoyer +un plénipotentiaire au lieu qui serait désigné +pour la tenue du congrès; il fit connaître que +ce plénipotentiaire serait son frère Thomas +Grenville, et demanda les passe-ports pour +qu'il pût se rendre en France. C'était éluder +la question; et M. Otto, le 30 août, réclama +une réponse catégorique avant le 3 septembre, +vu que, le 10, les hostilités devaient +recommencer en Allemagne et en Italie. Lord +Grenville, le 4 septembre, fit demander un +projet par écrit, attendu qu'il avait peine à +comprendre ce qu'on entendait par un armistice +applicable aux opérations navales. M. Otto +envoya le projet du gouvernement français rédigé. +Les principales dispositions étaient celles-ci: +1<sup>o</sup> les vaisseaux de guerre et de commerce +<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span> +des deux nations, jouiront d'une libre navigation, +sans être soumis à aucune espèce de +visite; 2<sup>o</sup> les escadres, qui bloquent les ports +de Toulon, Brest, Rochefort et Cadix, rentreront +dans leurs ports respectifs; 3<sup>o</sup> les places +de Malte, Alexandrie et Belle-Isle en mer, seront +assimilées aux places d'Ulm, Philipsbourg et Ingolstadt; +et, en conséquence, tous les vaisseaux +français et neutres pourront y entrer librement.</p> + +<p>Le 7 septembre, M. Grenville répondit que +S. M. Britannique admettait le principe d'un +armistice applicable aux opérations navales, +quoique cela fût contraire aux intérêts de l'Angleterre; +que c'était un sacrifice que cette puissance +voulait faire en faveur de la paix et de +son alliée l'Autriche; mais qu'aucun des articles +du projet français n'était admissible; et +il proposa d'établir les négociations sur un +contre-projet qu'il envoya. Ce contre-projet +portait: 1<sup>o</sup> les hostilités cesseront sur mer; +2<sup>o</sup> on accordera aux places de Malte, Alexandrie +et Belle-Isle, des vivres pour quatorze jours +à la fois, et d'après le nombre d'hommes +qu'elles ont pour garnison; 3<sup>o</sup> le blocus de +Brest et des autres ports français ou alliés sera +levé; mais aucun des vaisseaux de guerre, qui +y sont, n'en pourra sortir pendant toute la +<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span> +durée de l'armistice; et les escadres anglaises +resteront à la vue de ces ports.</p> + +<p>Le commissaire français répondit le 16 septembre, +que son gouvernement offrait le choix +à S. M. Britannique, que les négociations +s'ouvrissent à Lunéville, que les plénipotentiaires +anglais et autrichiens fussent admis à +traiter ensemble, et que pendant ce temps-là +la guerre eût lieu sur terre comme sur mer; ou +bien qu'il y eût armistice sur terre et sur mer; +ou enfin, qu'il y eût armistice avec l'Autriche, +et qu'on ne traitât à Lunéville qu'avec elle; +qu'on traitât à Londres ou à Paris avec l'Angleterre, +et que l'on continuât à se battre sur +mer. Il observait que l'armistice naval devait +offrir à la France des compensations pour ce +qu'elle perdait par la prolongation de l'armistice +sur le continent, pendant lequel l'Autriche +réorganisait ses armées et son matériel, +en même temps que l'impression des victoires +de Marengo et de Moeskirch s'effaçait du moral +de ses soldats; que, pendant cette prolongation, +le royaume de Naples, qui était en proie à toutes +les dissensions et à toutes les calamités, se réorganisait +et levait une armée; qu'enfin c'était à la +faveur de l'armistice, que des levées d'hommes se +faisaient en Toscane et dans la marche d'Ancône.</p> + +<p>Le vainqueur n'avait accordé au vaincu tous +<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> +ces avantages, que sur sa promesse formelle +de conclure sans délai une paix séparée. +Ceux que la France pouvait trouver dans le +principe d'un armistice naval, ne pouvaient +consister dans l'approvisionnement des ports +de la république, qui certes ne manquait +pas de moyens intérieurs de circulation, mais +bien dans le rétablissement de ses communications +avec l'Égypte, Malte et l'Ile-de-France. +M. Grenville fit demander, le 20 septembre, +de nouvelles explications; et M. Otto lui fit +savoir le lendemain, que le premier consul +consentait à modifier son premier projet; que +les escadres françaises ou alliées ne pourraient +changer de positions pendant la durée de l'armistice; +qu'il ne serait autorisé, avec Malte, +que les communications nécessaires pour fournir +à la fois pour quinze jours de vivres, à +raison de dix mille rations par jour; qu'Alexandrie +n'étant pas bloquée par terre et +ayant des vivres en assez grande abondance +pour pouvoir en envoyer même à l'Angleterre, +la France aurait la faculté d'expédier six frégates +qui, partant de Toulon, se rendraient à +Alexandrie, et en reviendraient sans être visitées, +et ayant à bord un officier anglais parlementaire.</p> + +<p>C'étaient là les deux seuls avantages que la +<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> +république pût retirer d'une suspension d'armes +maritime. Ces six frégates armées en flûte +auraient pu porter 3,600 hommes de renfort; +on n'y eût mis que le nombre de matelots strictement +nécessaire pour leur navigation, et elles +auraient même pu porter quelques milliers de +fusils et une bonne quantité de munitions de +guerre et d'objets nécessaires à l'armée d'Égypte.</p> + +<p>La négociation ainsi engagée, lord Grenville +crut devoir autoriser M. Ammon, sous-secrétaire +d'état, à conférer avec M. Otto, afin de +voir s'il n'y aurait pas quelque moyen de conciliation. +M. Ammon vit M. Otto, et lui proposa +l'évacuation de l'Égypte par l'armée française, +comme une conséquence du traité d'El-Arich, +conclu le 24 janvier, et rompu le 18 mars, au +reçu de la décision du gouvernement britannique, +qui s'était refusé à reconnaître cette convention. +Une telle proposition ne demandait +aucune réponse; M. Ammon n'insista pas. Les +deux commissaires, après quelques jours de +discussion, se mirent d'accord sur toutes les difficultés, +excepté sur l'envoi des six frégates +françaises à Alexandrie. Le 25 septembre, +M. Otto déclara que cet envoi de six frégates +était le <i>Sine quâ non</i>; et le 9 octobre, M. Ammon +lui écrivit pour lui annoncer la rupture des +négociations.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p> + +<p>Dans les pourparlers qui avaient eu lieu, on +n'avait pas tardé à s'appercevoir que le cabinet +anglais ne voulait que gagner du temps, et +que jamais il ne consentirait à faire, à la république +française, aucun sacrifice, ou à lui accorder +aucun avantage qui pût l'indemniser des +pertes que lui faisait éprouver la prolongation +de l'armistice avec l'empereur d'Allemagne. +Les généraux en chef des armées du Rhin et +d'Italie avaient donc reçu l'ordre de dénoncer +l'armistice le 1<sup>er</sup> septembre, et de reprendre +sur le champ les hostilités. Brune avait remplacé, +au commandement de l'armée d'Italie, +Masséna, qui ne pouvait s'entendre avec le gouvernement +de la république cisalpine. Le général +Moreau, qui commandait l'armée du Rhin, +avait son quartier-général à Nimphenbourg, +maison de plaisance de l'électeur de Bavière, +auprès de Munich. Le 19 septembre, il commença +les hostilités. Cependant le comte de +Lerbach, arrivé sur l'Inn, sollicitait vivement +la continuation de l'armistice; il promettait +que son maître allait sincèrement entamer des +négociations pour la paix; et, comme garantie +<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> +de la sincérité de ses dispositions, il consentait +à remettre les trois places d'Ulm, Philipsbourg +et Ingolstadt. En conséquence, de ces propositions, +une convention signée à Hohenlinden, +le 20 septembre, prolongea l'armistice de quarante-cinq +jours.</p> + +<p>La mauvaise foi de la cour de Vienne était +évidente; elle ne voulait que gagner la saison +pluvieuse, afin d'avoir ensuite tout l'hiver pour +rétablir ses armées. Mais la possession par +l'armée française, de ces trois places, était regardée +comme de la plus haute importance; +elles assuraient cette armée en Allemagne, +en lui donnant des points d'appui. D'ailleurs, +si l'Autriche employait le temps de l'armistice +à recruter et à rétablir ses armées, la France +de son côté mettrait tout en œuvre pour lever +de nouvelles armées; et les nombreuses populations +de la Hollande, de la France et de l'Italie, +permettraient de faire des efforts plus +considérables que ceux que pouvait faire la +maison d'Autriche. Pendant ces quarante-cinq +jours de trève, l'armée d'Italie gagnerait la +soumission de Rome, de Naples et de la Toscane, +qui, n'étant pas comprises dans l'armistice, +se trouvaient abandonnées à leurs propres +forces. La soumission de ces pays, qui pouvaient +<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> +inquiéter les derrières et les flancs de l'armée, +était également utile.</p> + +<p>Le ministre Thugut, qui dirigeait le cabinet +de Vienne, était sous l'influence anglaise. On +lui reprochait des fautes politiques et des fautes +militaires, qui avaient compromis et compromettaient +encore l'existence de la monarchie. +Sa politique avait mis obstacle au retour +du pape, du grand duc de Toscane, et du roi de +Sardaigne, dans leurs états; ce qui avait achevé +d'indisposer le czar. Ce ministre avait conclu +avec le cabinet de Saint-James un traité de subsides, +au moment où il était facile de prévoir que +la maison d'Autriche serait contrainte à faire +une paix séparée. On attribuait à ses plans les +désastres de la campagne; on le blâmait d'avoir +fait de l'armée d'Italie l'armée principale; c'était +sur le Rhin, disait-on, qu'il eût dû réunir les +grandes forces de la monarchie. Il avait cherché, +en cela, à complaire à l'Angleterre, qui voulait incendier +Toulon, et par là faire tomber l'expédition +d'Égypte; enfin, il venait de compromettre +la majesté de son souverain, en le faisant aller +à ses armées sur l'Inn, pour y donner lui-même +l'ordre déshonorant de livrer les trois +boulevards de l'Allemagne. Thugut fut renvoyé +du ministère. Le comte de Cobentzell, le négociateur +<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> +de Campo-Formio, fut élevé à la dignité +de vice-chancelier d'état, qui, à Vienne, +équivaut à celle de premier ministre. Tout ce +qui pouvait faire espérer le rétablissement +de la paix, était fort populaire à Vienne, et +sanctionné par l'opinion publique.</p> + +<p>Le comte de Cobentzell s'annonçait comme +l'homme de la paix, le partisan de la France; +il se prévalait hautement de son titre de négociateur +de Campo-Formio, et de la confiance +dont l'honorait le premier consul; c'est à cette +même confiance qu'il devait le poste important +qu'il occupait. L'état de 1756 allait renaître; +ce temps de gloire où Marie-Thérèse traîna la +France après son char, est une des époques les +plus brillantes de la monarchie autrichienne. +Le comte de Cobentzell informa le cabinet des +Tuileries que le comte de Lerbach allait se +rendre à Lunéville. Peu après, il fit connaître +qu'il ne voulait s'en rapporter à personne pour +une mission aussi importante, et partit de +Vienne avec une nombreuse légation. Mais il +voyagea lentement; arrivé à Lunéville, il saisit +le prétexte que le plénipotentiaire français n'y +était pas encore, pour venir à Paris payer ses +respects au premier magistrat de la république. +Tout lui était bon pour gagner du temps. Il fut +présenté aux Tuileries, et traité de la manière +<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> +la plus distinguée. Mais interpellé le lendemain, +par le ministre des affaires étrangères, de montrer +ses pouvoirs, il balbutia. Il fut dès lors évident +qu'il avait voulu amuser le cabinet français, +et que sa cour, malgré le changement de ministère, +persistait dans le même systême. Le +premier consul avait nommé Joseph Bonaparte +plénipotentiaire au congrès de Lunéville, le +comte de Laforêt son secrétaire de légation, et +le général Clarke, commandant de Lunéville +et du département de la Meurthe. Il exigea +que les négociations s'ouvrissent sans délai. +Les plénipotentiaires se rendirent à Lunéville; +et le 6 novembre, les pouvoirs furent échangés. +Ceux du comte de Cobentzell étaient simples, +ils furent admis. Mais à l'ouverture du protocole, +ce ministre déclara qu'il ne pouvait +traiter sans le concours d'un ministre anglais. +Or, un ministre anglais ne pouvait être reçu au +congrès, qu'autant qu'il adhérerait au principe +de l'application de l'armistice aux opérations navales. +Quelques courriers furent échangés entre +Paris et Vienne; et aussitôt que la mauvaise foi +du cabinet autrichien fut bien reconnue, les +généraux en chef des armées de la république +reçurent l'ordre de dénoncer l'armistice et de +commencer aussitôt les hostilités: ce qui eut +lieu le 17 novembre à l'armée d'Italie, et le 27 +<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> +à celle du Rhin. Cependant les négociateurs +continuèrent à se voir, signèrent tous les jours +un protocole, et se donnèrent réciproquement +des fêtes.</p> + +<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p> + +<p>L'évêque d'Imola, cardinal Chiaramonti, avait +été placé par le sacré collége sur le siége +Saint-Pierre, à Venise, le 18 mars 1800. +Mais la maison d'Autriche, qui était alors maîtresse +de toute l'Italie, avait suivi, à l'égard du +pape, la même politique qu'envers le roi de +Piémont; elle s'était constamment refusée à le +remettre en possession de la ville de Rome, +satisfaite de le tenir à Venise, sous son influence +immédiate. Ce ne fut qu'après Marengo, que +le baron de Thugut, voyant qu'il perdait son +influence en Italie, se hâta de diriger le pape +sur Rome; mais Ancône, la Romague, étaient +restés au pouvoir de l'Autriche, qui y avait +un corps de troupes. L'armée de vingt mille +Anglais, formée dans l'île de Mahon pour seconder +les opérations de Mélas en 1800, était +enfin réunie dans cette île; mais les victoires +des Français avaient déjoué ce plan. La convention +de Marengo, par laquelle Gênes fut +remise aux Français, laissait dans une inaction +absolue cette armée anglaise. Le traité qui +<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> +unissait l'Angleterre et l'Autriche, et par lequel +ces deux puissances étaient convenues de ne +faire la paix avec la France que conjointement, +maintenait leur état d'alliance.</p> + +<p>L'Autriche demanda donc le secours de l'armée +de Mahon pour son armée d'Italie; et il +fut convenu qu'elle débarquerait en Toscane, +et occuperait Livourne, ce qui obligerait les + Français à une diversion considérable. Dans la +convention de Marengo, il n'avait pas été +question de la Toscane, mais il avait été stipulé +que les Autrichiens conserveraient Ferrare +et sa citadelle. L'autorité du grand-duc +avait été rétablie dans ce pays, et le général autrichien +Sommariva y commandait une division +autrichienne et toutes les troupes toscanes.</p> + +<p>Les deux mois d'août et de septembre, en +entier, furent employés à former l'armée toscane, +ainsi que celle du pape. Des officiers +autrichiens commandaient les différents bataillons, +les Anglais accordaient des subsides; et +une partie des émigrés, qui étaient dans le corps +anglais destiné à agir contre la Provence, et +à la tête desquels était Willot, furent placés +dans l'armée toscane. L'état d'armistice, où se +trouvaient les armées françaises et autrichiennes, +pendant le courant de juillet, août et +septembre, ne permit pas aux Anglais d'opérer +leur débarquement en Toscane, puisque cela +<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> +serait devenu une cause certaine de rupture, +et qu'on aurait alors cessé d'espérer la paix. +D'ailleurs, l'empereur avait grand intérêt à prolonger +le plus possible la durée de l'armistice, +pendant lequel ses armées se réorganisaient, et +perdaient le souvenir de leurs défaites en Italie +et en Allemagne.</p> + +<p>Le 7 septembre, Brune annonça la reprise +des hostilités, et le 11, il porta son quartier-général +à Crémone: mais la suspension d'armes +de Hohenlinden, du 20 septembre, s'étant +étendue en Italie, le général Brune signa de son +côté, le 29, l'armistice de Castiglione. Cependant +la concentration de toute l'armée d'Italie, sur +la rive gauche du Pô, avait nécessité le rappel +sur Bologne de la division du général Pino, +qui occupait la ligne du Rubicon. Dans cet état +de choses, les troupes du pape, celles de Toscane, +et les insurgés du Ferrarais, se répandirent +dans la Romagne, et établirent la communication +entre Ferrare et la Toscane. Le général +Dupont, instruit de cette invasion, repassa le +Pô; les insurgés furent attaqués en Romagne, +battus dans diverses directions par les généraux +Pino et Ferrand, et poursuivis jusque +auprès de Ferrare, d'Arrezzo et des débouchés +des Apennins. Les gardes nationales de Ravenne +et des autres villes principales secondèrent les +<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> +mouvements des troupes françaises et cisalpines.</p> + +<p>Cependant les insurgés se maintenaient toujours +en Toscane. Cet état de choses dura jusqu'en +octobre, où, persuadé que la cour de +Vienne ne voulait pas sincèrement la paix, et +voyant qu'il n'y avait plus rien à espérer +pour une suspension d'armes navale, Brune +somma le général Sommariva de faire désarmer +la levée en masse de Toscane. Sur son refus, +le 10 octobre, le général Dupont entra dans +ce pays; le 15, il occupa Florence, et le 16, +le général Clément entra à Livourne. Le général +Monnier ne put réussir, le 18, à s'emparer +d'Arrezzo, foyer de l'insurrection; mais +le lendemain, après une vive résistance, cette +ville fut enlevée d'assaut, et presque tous les +insurgés qui la défendaient, furent passés au +fil de l'épée. Le général Sommariva et les troupes +autrichiennes se retirèrent sur Ancône. La +levée en masse fut désarmée et dissoute, la +Toscane entièrement conquise et soumise, et +les marchandises anglaises confisquées partout +où l'on en trouva. Dans cette expédition, de +grandes dilapidations furent commises et donnèrent +lieu à de vives réclamations.</p> + +<p>Les ôtages toscans, qui étaient depuis un an +en France, furent renvoyés dans leur patrie. +<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> +Ils avaient été très-bien traités, et ne portèrent +en Toscane que des sentiments favorables aux +Français. Cependant la cour de Naples continuait +à réorganiser son armée; et, dans le +mois de novembre, elle put envoyer, sous les +ordres de M. Roger de Damas, une division de +8 à 10 mille hommes, pour couvrir Rome, conjointement +avec le corps autrichien du général +Sommariva. La plus grande anarchie régnait +dans les états du pape; ils étaient livrés à toute +espèce de désordre.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p> + +<p>Depuis cinq mois que la suspension d'armes +existait, l'Autriche avait reçu de l'Angleterre +soixante millions qu'elle avait bien employés. +Elle comptait en ligne 280 mille hommes présents +sous les armes, y compris les contingents +de l'empire, du roi de Naples et de l'armée +anglaise, savoir: 130 mille hommes en Allemagne, +sous les ordres de l'archiduc Jean; l'insurrection +mayençaise, le corps d'Albini et la +division Simbschen, 20,000 hommes sur le Mein; +Les corps sur le Danube et l'Inn 80,000 hommes; +celui du prince de Reutz, dans le Tyrol, 20,000 +hommes. 120,000 hommes étaient en Italie, +sous les ordres du feld-maréchal Bellegarde; +<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> +savoir: le corps de Davidowich, dans le Tyrol +italien, 20,000; le corps cantonné derrière le +Mincio, 70,000; dans Ancône et la Toscane, +10,000; les troupes napolitaines, l'insurrection +toscane, etc., 20,000. Une armée anglaise de +30,000 hommes, sous les ordres des généraux +Abercombry et Pulteney, était dans la Méditerranée, +embarquée sur des transports et prête +à se porter partout.</p> + +<p>La France avait en ligne 175,000 hommes en +Allemagne; savoir: l'armée gallo-batave, commandée +par le général Augereau, 20,000 h.; +la grande armée d'Allemagne, commandée par +le général Moreau, 140,000 hommes; l'armée +des Grisons, commandée par le général Macdonald, +15,000. En Italie, elle avait 90,000 hommes +sous le général Brune, et le corps d'observation +du midi, sous le général Murat, 10,000. +L'effectif des armées de la république s'élevait +à 500,000 hommes, mais 40,000 se trouvaient en +Orient, à Malte et aux Colonies; 45,000 étaient +gendarmes, vétérans ou gardes-côtes; et l'on +comptait 140,000 hommes en Hollande, sur les +côtes, dans les garnisons de l'intérieur, aux +dépôts ou aux hôpitaux.</p> + +<p>La cour de Vienne fut consternée, lorsqu'elle +apprit que les généraux français avaient dénoncé +les hostilités. Elle se flattait qu'ils ne +<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> +voudraient pas entreprendre une campagne +d'hiver dans un climat aussi âpre que celui de +la haute Autriche. Le conseil aulique décida +que l'armée d'Italie resterait sur la défensive, +derrière le Mincio, la gauche appuyée à Mantoue, +la droite à Peschiera; que l'armée d'Allemagne +prendrait l'offensive et chasserait les +Français au-delà du Lech.</p> + +<p>Le premier consul était résolu de marcher +sur Vienne, malgré la rigueur de la saison. Il +voulait profiter des brouilleries qui s'étaient +élevées entre la Russie et l'Angleterre; le caractère +inconstant de l'empereur Paul, lui faisait +craindre un changement pour la campagne +prochaine. L'armée du Rhin, sous les ordres +du général Moreau, était destinée à passer l'Inn +et à marcher sur Vienne par la vallée du Danube. +L'armée gallo-batave, commandée par +le général Augereau, devait agir sur le Mein +et la Rednitz, tant pour combattre les insurgés +de Westphalie conduits par le baron d'Albini, +que pour servir de réserve dans tous les cas +imprévus, donner de l'inquiétude à l'Autriche +sur la Bohême, dans le temps que l'armée du +Rhin passerait l'Inn, et assurer les derrières de +la gauche de cette dernière armée. Elle était +composée de toutes les troupes qu'on avait pu +<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> +tirer de la Hollande, que la saison mettait à +l'abri de toute invasion.</p> + +<p>C'était pour n'avoir pas ajouté foi à la force +de l'armée de réserve que la maison d'Autriche +avait perdu l'Italie à Marengo. Une nouvelle +armée ayant des états-majors pour six divisions, +quoique seulement de 15,000 hommes, fut +réunie en juillet à Dijon, sous le nom d'armée +de réserve. Le général Brune en eut le commandement. +Plus tard, il passa au commandement +de l'armée d'Italie, et fut remplacé par +le général Macdonald, qui, sur la fin d'août, +se mit en marche, traversa la Suisse et se porta, +avec l'armée de réserve, dans les Grisons, occupant +le Voralberg par sa droite, et l'Engadine +par sa gauche. Tous les regards de l'Europe +furent dirigés sur cette armée; on la crut +destinée à porter quelque coup de jarnac +comme la première armée de réserve. On la +supposa forte de 50,000 hommes, elle tint +en échec deux corps d'armée autrichiens de +40,000 hommes.</p> + +<p>L'armée d'Italie, sous les ordres du général +Brune, qui, ainsi qu'on l'a vu, avait remplacé +dans le commandement le général Masséna, +devait passer le Mincio et l'Adige, et se porter +sur les Alpes noriques. Le corps d'armée commandé +<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> +par le général Murat, qui avait d'abord +porté le nom de corps de grenadiers et éclaireurs, +ensuite de troupes du camp d'Amiens, +de grande-armée de réserve, prit enfin celui +de corps d'observation du midi. Il était destiné +à servir de réserve à l'armée d'Italie et à flanquer +sa droite.</p> + +<p>Deux grandes armées et deux petites allaient +ainsi se diriger sur Vienne, formant un ensemble +de 250 mille combattants présents sous les +armes; et une cinquième était en réserve, en Italie, +pour s'opposer aux insurgés et aux Napolitains. +Les troupes françaises étaient bien habillées, +bien armées, munies d'une nombreuse artillerie +et dans la plus grande abondance; jamais la république +n'avait eu un état militaire aussi réellement +redoutable. Il avait été plus nombreux +en 1793; mais alors la plupart des troupes +étaient des recrues mal habillées, non aguerries; +et une partie était employée dans la Vendée +et dans l'intérieur.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p> + +<p>L'armée gallo-batave était sous les ordres du +général Augereau, qui avait le général Andréossy +pour chef d'état-major. Le général Treillard commandait +la cavalerie; le général Macors l'artillerie. +<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> +Cette armée était forte de deux divisions +françaises, Barbou et Duhesme, et de la division +hollandaise Dumonceau; en tout, 20,000 +hommes. A la fin de novembre, le quartier-général +était à Francfort.</p> + +<p>L'armée mayençaise, commandée par le baron +d'Albini, était composée, 1<sup>o</sup> d'une division +de 10,000 insurgés des états de l'électeur +de Mayence et de l'évêché de Wurtzbourg, +troupes qui augmentaient ou diminuaient selon +les circonstances et l'esprit public de ces contrées; +2<sup>o</sup> d'une division autrichienne de 10,000 +hommes sous les ordres du général Simbschen. +L'armée gallo-batave avait donc 20,000 hommes, +mais 20,000 h. de mauvaises troupes devant +elle. Son général dénonça, le 2 novembre, les +hostilités pour le 24. Le baron Albini, qui +était à Aschaffembourg, voulut essayer, avant +de se retirer, de surprendre le corps qui lui +était opposé. Il passa le pont à deux heures +du matin, mais après un moment de succès il +fut repoussé. Le quartier-général français arriva +à Aschaffembourg, le 25. Albini se retira sur +Fulde, Simbschen sur Schweinfurth; la division +Dumonceau entra dans Wurtzbourg, le +28, et cerna la garnison qui se renferma dans +la citadelle. L'armée de Simbschen, réduite à +13,000 hommes, prit une belle position à +<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> +Burg-Eberach pour couvrir Bamberg. Le 3 +décembre, Augereau se porta à sa rencontre. +Le général Duhesme attaqua avec cette intrépidité +dont il a donné tant de preuves; et après +une assez vive résistance, l'ennemi opéra sa +retraite sur Forcheim. Le baron Albini resta +sur la rive droite du Mein, entre Schweinfurth +et Bamberg, afin d'agir en partisan. Le lendemain, +l'armée gallo-batave prit possession de +Bamberg, passa la Rednitz, et poussa des partis +sur Ingolstadt, pour se mettre en communication +avec les flanqueurs de la grande armée. Ce +même jour, 3 décembre, l'armée du Rhin était +victorieuse à Hohenlinden. Le général Klenau, +avec une division de 10,000 hommes, qui n'avait +pas donné à la bataille, fut envoyé sur le +Danube pour couvrir la Bohême; il se joignit, à +Bamberg, au corps de Simbschen, et avec 20,000 +hommes, il marcha contre l'armée française +pour la rejeter derrière la Rednitz. Il attaqua +la division Barbou dans le temps que Simbschen +attaquait celle de Duhesme; le combat fut vif. +Toute la journée du 18 décembre, les troupes +françaises suppléèrent au nombre par leur intrépidité, +et rendirent vaines toutes les tentatives +de l'ennemi; elles se maintinrent, sur la +rive droite de la Rednitz, en possession de Nuremberg. +Mais le 21, Klenau ayant continué son +<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> +mouvement, le général Augereau repassa sans +combat la Rednitz. Sur ces entrefaites, le corps +de Klenau ayant été rappelé en Bohême, +l'armée gallo-batave rentra dans Nuremberg, +et reprit ses anciennes positions, où elle reçut +la nouvelle de l'armistice de Steyer.</p> + +<p>Ainsi, avec 20,000 hommes, dont 8,000 Hollandais, +le général Augereau occupa tout le +pays entre le Rhin et la Bohême, et désarma +l'insurrection mayençaise. Il contint, indépendamment +du corps du général Simbschen, la +division Klenau; ce qui affaiblit de 30,000 +hommes l'armée de l'archiduc Jean, qui l'était +aussi sur sa gauche de 20,000 hommes détachés +dans le Tyrol, sous les ordres du général +Hiller, pour s'opposer à l'armée des Grisons. +Ce furent donc 50,000 hommes de moins que +la grande-armée française eut à combattre; au +lieu de 130,000 hommes, l'archiduc Jean n'en +opposa à Moreau que 80,000.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p> + +<p>La grande-armée du Rhin était divisée en +quatre corps, chacun de trois divisions d'infanterie +et d'une brigade de cavalerie; la grosse +cavalerie formait une réserve. Le général Lecourbe +commandait la droite composée des divisions +<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> +Montrichard, Gudin, Molitor; le général +en chef commandait en personne la réserve, formée +des divisions Grandjean (depuis Grouchy), +Decaen, Richepanse; le général Grenier commandait +le centre, formé des divisions Ney, +Legrand, Hardy (depuis Bastoul, depuis Bonnet); +le général Sainte-Suzanne commandait +la gauche, formée des divisions Souham, Colaud, +Laborde; le général d'Hautpoult commandait +toute la cavalerie, le général Eblé +l'artillerie. L'effectif était de 150,000 hommes, y +compris les garnisons et les hommes aux hôpitaux. +140,000 étaient disponibles et présents +sous les armes. L'armée française était donc +d'un tiers plus nombreuse que l'armée ennemie; +elle était en outre fort supérieure par le +moral et la qualité des troupes.</p> + +<p>Les hostilités commencèrent le 28 novembre; +l'armée marcha sur l'Inn. Le général Lecourbe +laissa la division Molitor aux débouchés +du Tyrol, et se porta sur Rosenheim avec deux +divisions. Les trois divisions de la réserve se dirigèrent +par Ebersberg, savoir, le général Decaen +sur Roth, le général Richepanse sur Wasserbourg, +le général Grandjean en réserve sur la chaussée +de Mühldorf. Les trois divisions du centre marchèrent, +celle de Ney en rasant la chaussée de +Mühldorf, celle de Hardy en réserve, et celle +<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> +de Legrand par la vallée de l'Issen. Le colonel +Durosnel, avec un corps de flanqueurs fort de +deux bataillons d'infanterie et de quelques escadrons, +prit position à Wils-Bibourg, en avant +de Landshut; les trois divisions de la gauche, +sous le lieutenant-général Sainte-Suzanne, se +concentrèrent entre l'Altmühl et le Danube. +Moreau s'avançait ainsi sur l'Inn avec huit divisions +en six colonnes, et laissant ses quatre +autres divisions, pour observer ses flancs, le +Tyrol et le Danube.</p> + +<p>Le 28 novembre, tous les avant-postes de +l'ennemi furent reployés; Lecourbe entra à +Rosenheim; Richepanse rejeta sur la rive droite +de l'Inn ou dans Wasserbourg tout ce qu'il +rencontra; mais il échoua dans sa tentative +pour enlever cette tête de pont. La division Legrand +déposta, de Dorfen au débouché de l'Issen, +une avant-garde de l'archiduc. Le lieutenant-général +Grenier prit position sur les hauteurs +d'Ampfingen, Ney à la droite, Hardy au centre, +Legrand à la gauche un peu en arrière; le camp +avait trois mille toises. Ces huit divisions de +l'armée française garnissaient, sur la rive gauche +de l'Inn, une étendue de quinze lieues, depuis +Rosenheim jusque auprès de Mühldorf. +Ampfingen est à quinze lieues de Munich, +dont l'Inn s'approche à dix lieues. La gauche +<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> +de l'armée française se trouvait donc prêter le +flanc au fleuve, pendant l'espace de cinq lieues. +Il était bien délicat et fort dangereux d'en +aborder ainsi le passage.</p> + +<p>L'archiduc Jean avait porté son quartier-général +à Oetting: il avait chargé le corps de +Condé, renforcé de quelques bataillons autrichiens, +de défendre la rive droite depuis Rosenheim +jusqu'à Kuffstein, et de maintenir ses +communications avec le général Hiller, qui était +dans le Tyrol avec un corps de 20,000 h. Il avait +placé le général Klenau avec 10,000 hommes à +Ratisbonne, afin de soutenir l'armée mayençaise, +insuffisante pour s'opposer à la marche +d'Augereau. Son projet était, avec le reste de son +armée (80,000 hommes) de déboucher par +Wasserbourg, Craybourg, Mühldorf, Oetting et +Braunau, qui avaient de bonnes têtes de pont, +de prendre l'offensive et d'attaquer l'armée française. +Il passa l'Inn, fit un quart de conversion +à droite sur la tête de pont de Mühldorf, et se +plaça en bataille, la gauche à Mühldorf, la +droite à Landshut sur l'Iser. Le général Kienmayer, +avec ses flanqueurs de droite, attaqua +le colonel Durosnel, qui se retira derrière l'Iser. +Le quartier-général autrichien fut successivement +porté à Eggenfelden et à Neumarkt sur +la Roth, à mi-chemin de Mühldorf à Landshut. +<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> +L'armée de l'archiduc occupa, par ce mouvement, +une ligne perpendiculaire sur l'extrême +gauche de l'armée française; son extrême droite +se trouva à Landshut à douze lieues de Munich, +plus près de trois lieues que la gauche française, +qui en était à quinze lieues. C'était par +sa droite qu'il voulait manœuvrer, débouchant +par les vallées de l'Issen, de la Roth et de l'Iser.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> décembre, à la pointe du jour, l'archiduc +déploya 60,000 hommes devant les hauteurs +d'Ampfingen, et attaqua de front le lieutenant-général +Grenier, qui n'avait que 25,000 +hommes, dans le temps qu'une autre de ses +colonnes, débouchant par le pont de Craybourg, +se porta sur les hauteurs d'Achau, en +arrière et sur le flanc droit de Grenier. Le général +Ney, d'abord forcé de céder au nombre, +se reforma, remarcha en avant et enfonça huit +bataillons; mais l'ennemi continuant à déployer +ses grandes forces, et débouchant par les vallées +de l'Issen, le lieutenant-général Grenier fut +contraint à la retraite. La division Grandjean, +de la réserve, s'avança pour le soutenir; Grenier +prit position à la nuit sur les hauteurs +de Haag. L'alarme fut grande dans l'armée française, +le général en chef fut déconcerté. Il était +pris en flagrant délit; l'ennemi attaquait, avec +une forte masse, ses divisions séparées et éparpillées. +<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> +Le général Legrand, après avoir soutenu +un combat très-vif dans la vallée de l'Issen, +avait évacué Dorfen.</p> + +<p>Cette manœuvre de l'armée autrichienne était +fort belle, et ce premier succès lui en promettait +de bien importants. Mais l'archiduc ne sut pas +tirer parti des circonstances, il n'attaqua pas +avec vigueur le corps de Grenier, qui ne perdit +que quelques centaines de prisonniers et deux +pièces de canon. Le lendemain 2 décembre, il +ne fit que de petits mouvements, ne dépassa +pas Haag, et donna le temps à l'armée française +de se rallier et de revenir de son étonnement. +Il paya cher cette faute, qui fut la première +cause de la catastrophe du lendemain.</p> + +<p>Moreau ayant eu la journée du 2 pour se reconnaître, +espéra avoir le temps de réunir son +armée. Il envoya l'ordre à Sainte-Suzanne, qu'il +avait mal à propos laissé sur le Danube, de se +porter avec ses trois divisions sur Freisingen; +elles ne pouvaient y être arrivées que le 5; à Lecourbe, +de marcher toute la journée du 3 pour +s'approcher sur la droite et prendre, à Ebersberg, +les positions qu'occupait Richepanse, afin +de masquer le débouché de Wasserbourg; il ne +pouvait y arriver que dans la journée du 4; +à Richepanse et à Decaen, de se porter au débouché +de la forêt de Hohenlinden, au village +<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> +de Altenpot; ils devaient opérer ce mouvement +dans la nuit pour y prévenir l'ennemi; le +premier n'avait que deux lieues à faire, le +deuxième que quatre. Le corps de Grenier prit +position sur la gauche de Hohenlinden: la division +Ney appuya sa droite à la chaussée, la +division Hardy au centre, la division Legrand +observa Lendorf et les débouchés de l'Issen; +la division Grandjean, dont le général Grouchy +avait pris le commandement, coupa la chaussée, +appuyant la gauche à Hohenlinden et refusant +la droite le long de la lisière du bois. Par ces +dispositions, le général Moreau devait avoir, le 4, +huit divisions en ligne; le 5, il en aurait eu dix. +Mais l'archiduc Jean, qui avait déja commis cette +grande faute de perdre la journée du 2, ne +commit pas celle de perdre la journée du 3. +A la pointe du jour, il se mit en mouvement; +et les dispositions du général français pour +réunir son armée devinrent inutiles; ni le corps +de Lecourbe, ni celui de Sainte-Suzanne ne +purent assister à la bataille; la division Richepanse +et celle de Decaen combattirent désunies; +elles arrivèrent trop tard, le 3, pour défendre +l'entrée de la forêt de Hohenlinden.</p> + +<p>L'armée autrichienne marcha au combat sur +trois colonnes: la colonne de gauche de 10,000 +hommes, entre l'Inn et la chaussée de Munich, +<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span> +se dirigeant sur Albichengen et Saint-Christophe; +celle du centre, forte de 40,000 hommes, suivit +la chaussée de Mühldorf à Munich, par Haag +vers Hohenlinden; le grand parc, les équipages, +les embarras suivirent cette route, la seule qui +fut ferrée. La colonne de droite, forte de 25,000 +hommes, commandée par le général Latour, +devait marcher sur Bruckrain; Kienmayer, qui, +avec ses flanqueurs de droite, faisait partie de ce +corps, devait se porter de Dorfen sur Schauben, +tourner tous les défilés et être en mesure +de déboucher dans la plaine d'Amzing, où l'archiduc +comptait camper le soir, et attendre le +corps de Klenau, qui s'y rendait en remontant +la rive droite de l'Iser.</p> + +<p>Les chemins étaient défoncés, comme ils le +sont au mois de décembre; les colonnes de +droite et de gauche cheminaient par des routes +de traverse impraticables; la neige tombait à +gros flocons. La colonne du centre, suivie par +les parcs et les bagages, marchait sur la chaussée; +elle devança bientôt les deux autres; sa +tête pénétra sans obstacle dans la forêt. Richepanse, +qui la devait défendre à Altenpot, n'était +pas arrivé; mais elle fut arrêtée au village +de Hohenlinden, où s'appuyait la gauche de +Ney, et où était la division Grouchy. La ligne +française, qui se croyait couverte, fut d'abord +<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> +surprise, plusieurs bataillons furent rompus, +il y eut du désordre. Ney accourut, le terrible +pas de charge porta la mort et l'effroi dans +une tête de colonne de grenadiers autrichiens; +le général Spanochi fut fait prisonnier. Dans +ce moment, l'avant-garde de la droite autrichienne +déboucha des hauteurs de Bruckrain. +Ney fut obligé d'accourir sur sa gauche pour +y faire face; il eût été insuffisant, si le corps de +Latour eut appuyé son avant-garde; mais il +en était éloigné de deux lieues. Cependant les +divisions Richepanse et Decaen, qui auraient +dû arriver avant le jour au débouché de la forêt, +au village de Altenpot, engagées, au milieu de +la nuit, dans des chemins horribles et par un +temps affreux, errèrent sur la lisière de la forêt +une partie de la nuit. Richepanse, qui marchait +en tête, n'arriva qu'à 7 heures du matin à Saint-Christophe, +encore à deux lieues de Altenpot. +Convaincu de l'importance du mouvement qu'il +opérait, il activa sa marche avec sa première +brigade, laissant fort en arrière la deuxième. +Lorsque la colonne autrichienne de gauche +atteignit le village de Saint-Christophe, elle +le coupa de cette deuxième brigade; le général +Drouet qui la commandait se déploya. +La position de Richepanse devenait affreuse; il +était à mi-chemin de Saint-Christophe à Altenpot; +<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> +il se décida à continuer son mouvement, +afin d'occuper le débouché de la forêt, si l'ennemi +n'y était pas encore, ou de retarder sa +marche et de concourir à l'attaque générale, +en se jetant sur son flanc, si déja, comme tout +semblait l'annoncer, l'archiduc avait pénétré +dans la forêt. Arrivé au village de Altenpot, +avec la huitième, la quarante-huitième de ligne +et le premier de chasseurs, il se trouva +sur les derrières des parcs et de toute l'artillerie +ennemie, qui avaient défilé. Il traversa le +village, et se mit en bataille sur les hauteurs. Huit +escadrons de cavalerie ennemie, qui formaient +l'arrière-garde, se déployèrent; la canonnade +s'engagea, le premier de chasseurs chargea et +fut ramené. La situation du général Richepanse +était toujours très-critique; il ne tarda pas à +être instruit qu'il ne devait pas compter sur +Drouet, qui était arrêté par des forces considérables, +et n'avait aucune nouvelle de Decaen. +Dans cette horrible position, il prit conseil +de son désespoir: il laissa le général Walter +avec la cavalerie, pour contenir les cuirassiers +ennemis, et à la tête des 48<sup>e</sup> et 8<sup>e</sup> de ligne, +il entra dans la forêt de Hohenlinden. Trois bataillons +de grenadiers hongrois, qui composaient +l'escorte des parcs, se formèrent; ils s'avancèrent +à la baïonnette contre Richepanse qu'ils +<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> +prenaient pour un partisan. La 48<sup>e</sup> les culbuta. +Ce petit combat décida de toute la journée. Le +désordre et l'alarme se mirent dans le convoi: +les charretiers coupèrent leurs traits, et se +sauvèrent, abandonnant 87 pièces de canon +et 300 voitures. Le désordre de la queue se +communiqua à la tête. Ces colonnes, profondément +entrées dans les défilés, se désorganisèrent; +elles étaient frappées des désastres de +la campagne d'été, et d'ailleurs composées +d'un grand nombre de recrues. Ney et Richepanse +se réunirent. L'archiduc Jean fit sa retraite +en désordre et en toute hâte sur Haag, +avec les débris de son corps.</p> + +<p>Le général Decaen avait dégagé le général +Drouet. Il avait contenu, avec une de ses brigades, +la colonne de gauche de l'ennemi à Saint-Christophe, +et s'était porté dans la forêt, avec +la seconde brigade, pour achever la déroute des +bataillons, qui s'y étaient réfugiés. Il ne restait +plus de l'armée autrichienne, que la colonne de +droite, commandée par le général Latour, qui +fût entière; elle s'était réunie avec Kienmayer, +qui avait débouché sur sa droite par la vallée +de l'Issen, ignorant ce qui s'était passé au centre. +Elle marcha contre le lieutenant-général +Grenier, qui avait dans la main les divisions +Legrand et Bastoul et la cavalerie du général +<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> +d'Hautpoult. Le combat fut fort opiniâtre; le +général Legrand rejeta le corps de Kienmayer +dans le défilé de Lendorf, sur l'Issen; le général +Latour fut repoussé et perdit du canon; il +se mit en retraite et abandonna le champ de +bataille, aussitôt qu'il fut instruit du désastre +du principal corps de son armée. La gauche +de l'armée autrichienne repassa l'Inn sur le +pont de Wasserbourg, le centre sur les ponts +de Craybourg et de Mühldorf, la droite sur le +pont d'Oetting. Le général Klenau, qui s'était +mis en mouvement pour s'approcher de l'Inn, +se reporta sur le Danube, pour couvrir la Bohême, +menacer et combattre l'armée gallo-batave. +Le soir de la bataille, le quartier-général +de l'armée française fut porté à Haag. +Dans cette journée, qui décida du sort de la +campagne, six divisions françaises, la moitié de +l'armée, combattirent seules contre presque +toute l'armée autrichienne. Les forces se trouvèrent +à peu près égales sur le champ de bataille, +70,000 hommes de chaque côté. Mais il +était impossible à l'archiduc Jean d'avoir plus +de troupes réunies, et Moreau pouvait en avoir +le double. La perte de l'armée française fut de +10,000 hommes tués, blessés ou prisonniers, soit +au combat de Dorfen, soit à celui d'Ampfingen, +soit à la bataille. Celle de l'ennemi fut de 25,000 +<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> +hommes, sans compter les déserteurs; 7,000 +prisonniers, parmi lesquels 2 généraux, 100 +pièces de canon et une immense quantité de +voitures, furent les trophées de cette journée.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p> + +<p>Lecourbe, qui n'était pas arrivé à temps pour +prendre part à la bataille, se reporta sur Rosenheim; +il n'en était qu'à peu de lieues. Decaen +marcha sur la tête de pont de Wasserbourg +qu'il bloqua étroitement; Grouchy resta en réserve +à Haag; Richepanse se porta à Romering, +vis-à-vis le pont de Craybourg; Grenier, avec +ses trois divisions, passa l'Issen et se dirigea sur +la Roth, à la poursuite de Latour et de Kienmayer, +qui s'étaient retirés sur le bas Inn. Le +général Kienmayer occupa les retranchements +de Mühldorf, sur la gauche de l'Inn; le général +Baillet Latour s'établit derrière Wasserbourg +et Riesch, sur la route de Rosenheim à Salzbourg.</p> + +<p>Le 9 décembre (six jours après la bataille) +Lecourbe jetta un pont à deux lieues au-dessus +de Rosenheim, au village de Neupeuren, descendit +la rive droite avec les divisions Montrichard +et Gudin, se porta vis-à-vis Rosenheim, +où le corps de Condé, qui avait été +complété à 12,000 hommes par des bataillons +<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> +autrichiens, se trouvait en position en avant de +Rarsdorf, appuyant la droite à l'Inn, vis-à-vis +Rosenheim, la gauche au lac de Chiemsée. La +division Gudin manœuvra sur Endorf, pour +tourner cette gauche, ce qui décida la retraite de +ce corps derrière l'Alza. Les divisions Decaen +et Grouchy, qui avaient passé l'Inn au pont +qu'avait jeté Lecourbe, arrivèrent en ligne au +milieu de la journée. Decaen prit la gauche +de la ligne, Grouchy resta en réserve, Lecourbe +continua à suivre l'ennemi par la route +de Seebruck, Traunstein et Teissendorf; Grouchy +suivit son mouvement. Richepanse et Decaen +marchèrent d'abord sur la grande route de +Wasserbourg, et par un à droite, se portèrent +sur Lauffen, où ils passèrent la Salza le 14. Richepanse +avait jeté un pont de bateaux vis-à-vis +Rosenheim, et passé l'Inn dans la journée du 11. +Grenier entra dans la tête de pont de Wasserbourg +que l'ennemi évacua, passa l'Inn et se +dirigea sur Altenmarkt. Les parcs, la réserve +de cavalerie, les deux divisions de la gauche +passèrent sur le pont de Mühldorf, dans les journées +des 10, 11 et 12. Car, aussitôt que l'ennemi +vit que la barrière de l'Inn était forcée, il en +abandonna en toute hâte les rives, pour se concentrer +entre l'Ems et Vienne.</p> + +<p>Le 13, Lecourbe se porta à Seebruck, passa +l'Alza et s'avança aux portes de Salzbourg. Il +<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> +rencontra, vis-à-vis Salzbourg, l'arrière-garde +ennemie, forte de 20,000 hommes, la plus +grande partie cavalerie, l'attaqua et fut repoussé +avec perte de 2,000 hommes, et obligé de se +reployer sur la rive gauche de la Saal. Les +Autrichiens se disposaient à le suivre; mais le +général Decaen ayant passé la Salza à Lauffen, +Moreau marcha sur Salzbourg par la rive droite, +ce qui obligea l'ennemi à abandonner cette +rivière et à se retirer en hâte pour couvrir +la capitale. Le 15, le général Decaen entra +dans Salzbourg; le général Richepanse, de Lauffen +se dirigea, le 16, sur Herdorf, et gagna, +par une grande marche, la chaussée de Vienne. +Le lieutenant-général Grenier marcha sur la +chaussée de Braunau à Ried. Lecourbe, continuant +à former la droite, s'avança par les montagnes. +Le 17, Richepanse rencontra, à Frankenmarkt, +l'arrière-garde de l'archiduc; il se battit +toute la soirée. Le 18, on se battit aussi à Schwanstadt. +L'arrière-garde ennemie n'avait fait +qu'une lieue et demie dans cette journée, et +prétendait passer la nuit dans cette position; +mais elle fut attaquée avec la plus grande impétuosité +et culbutée; elle perdit 200 prisonniers. +Le 19, le général Decaen ayant pris l'avant-garde, +attaqua le général Kienmayer à +Lambach, le culbuta, fit prisonnier le général +Mezzery et 1200 hommes. Les bagages, les parcs +<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> +eurent beaucoup de peine à passer le pont, et +furent long-temps exposés au feu des batteries +françaises. L'ennemi fut poussé arec une telle +activité, qu'il n'eut pas le temps de brûler le +pont, qui était en bois et déjà couvert d'artifices. +La division Decaen se porta dans la nuit sur +Wels, où elle atteignit un corps ennemi, qui +se retirait sur Linz, et fit quelques centaines +de prisonniers; la division Richepanse passa +la Traün à Lambach et marcha sur Kremsmünster, +où Lecourbe et Decaen arrivèrent +dans la soirée du 20. La division Grouchy et le +grand quartier-général se portèrent à Wels; le +corps de Grenier, après avoir passé la Salza +à Lauffen et à Burkhausen et bloqué Braunau +par la division Ney, arriva à Ebersberg. Le +prince Charles venait de prendre le commandement +de l'armée: l'opinion des peuples et du +soldat l'appelait à grands cris au secours de +la monarchie; mais il était trop tard.</p> + +<p>Pendant ce temps, le général Decaen battait, à +Kremsmünster, l'arrière-garde commandée par +le prince de Schwartzenberg, et lui faisait un +millier de prisonniers. Le 21, il entra à Steyer; +le général Grouchy à Ems. L'armée passa l'Ems +le même jour; les avant-postes furent placés +sur l'Ips et l'Erlaph; la cavalerie légère s'avança +jusqu'à Mölk. Le grand quartier-général fut +<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> +établi à Kremsmünster. Le 25 décembre, on +signa une suspension d'armes; elle était conçue +en ces termes:</p> + +<p>Art. 1<sup>er</sup>. La ligne de démarcation entre la +portion de l'armée gallo-batave, en Allemagne, +sous les ordres du général Augereau, dans les +cercles de Westphalie, du Haut-Rhin et de +Franconie, jusqu'à Bayarsdorf, sera déterminée +particulièrement entre ce général et celui de +l'armée impériale et royale qui lui est opposée. +De Bayarsdorf, cette ligne passe à Herland, Nuremberg, +Neumarck, Parsberg, Laver, Stadt-am-Lof +et Ratisbonne, où elle passe le Danube +dont elle longe la rive droite jusqu'à l'Erlaph, +qu'elle remonte jusqu'à sa source, passe à +Marckgamingen, Kogelbach, Goulingen, Hammox, +Mendleng, Leopolstein, Heissemach, +Vorderenberg et Leoben; suit la rive gauche +de la Mühr jusqu'au point où cette rivière coupe +la route de Salzbourg à Clagenfurth, qu'elle +suit jusqu'à Spritat, remonte la chaussée de +Vérone par l'Inenz et Brixen jusqu'à Botzen; +de là passe à Maham, Glurens et Sainte-Marie, et +arrive par Bormio dans la Valteline, où elle se +lie avec l'armée d'Italie.—Art. 2. La carte d'Allemagne, +par Chauchard, servira de règle dans +les discussions qui pourraient s'élever sur la +ligne de démarcation ci-dessus.—Art. 3. Sur +<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> +les rivières qui sépareront les deux armées, la +section ou la conservation des ponts sera réglée +par des arrangements particuliers, suivant que +cela sera jugé utile, soit pour le besoin des +armées, soit pour ceux du commerce; les généraux +en chef des armées respectives s'entendront +sur ces objets, ou en délégueront le droit +aux généraux, commandant les troupes sur ces +points. La navigation des rivières restera libre, +tant pour les armées que pour le pays.—Art. 4. +L'armée française non-seulement occupera exclusivement +tous les points de la ligne de démarcation +ci-dessus déterminée, mais encore +pour mettre un intervalle continu entre les deux +armées; la ligne des avant-postes de l'armée +impériale et royale sera, dans toute son étendue, +à l'exception du Danube, à un mille d'Allemagne, +au moins, de distance de celle de +l'armée française.—Art. 5. A l'exception des +sauvegardes ou gardes de police, qui seront +laissées ou envoyées dans le Tyrol par les deux +armées respectives, et en nombre égal, mais +qui sera le moindre possible (ce qui sera réglé +par une convention particulière). Il ne pourra +rester aucune autre troupe de sa majesté l'empereur +dans l'enceinte de la ligne de démarcation: +celles qui se trouvent en ce moment +dans les Grisons, le Tyrol et la Carinthie, devront +<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> +se retirer immédiatement par la route de +Clagenfurt sur Pruck, pour rejoindre l'armée +impériale d'Allemagne, sans qu'aucune puisse +être dirigée sur l'Italie; elles se mettront en +route des points où elles sont, aussitôt l'avis +donné de la présente convention, et leur marche +sera réglée sur le pied d'une poste et demie +d'Allemagne par jour. Le général en chef de +l'armée française du Rhin est autorisé à s'assurer +de l'exécution de cet article par des délégués +chargés de suivre la marche des armées +impériales jusqu'à Pruck. Les troupes impériales +qui pourraient avoir à se retirer du haut +Palatinat, de la Souabe ou de la Franconie, +se dirigeront par le chemin le plus court, au-delà +de la ligne de démarcation. L'exécution +de cet article ne pourra être retardée sous +aucun prétexte au-delà du temps nécessaire, +eu égard aux distances.—Art. 6. Les forts de +Kufstein, Schoernitz et tous les autres points +de fortifications permanentes dans le Tyrol, +seront remis en dépôt à l'armée française, +pour être rendus dans le même état où ils se +trouvent à la conclusion et ratification de la +paix, si elle suit cet armistice sans reprise +d'hostilités. Les débouchés de Fientlermünz, +Naudert et autres fortifications de campagne +dans le Tyrol, seront remis à la disposition de +<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> +l'armée française.—Art. 7. Les magasins appartenant +dans ce pays à l'armée impériale, +seront laissés à sa disposition.—Art. 8. La +forteresse de Wurtzbourg, en Franconie, et +la place de Braunau, dans le cercle de Bavière, +seront également remises à l'armée française, +pour être rendues aux mêmes conditions que +les forts de Kufstein et Schoernitz.—Art. 9. Les +troupes, tant de l'empire que de sa majesté +impériale et royale qui occupent les places, les +évacueront, savoir: la garnison de Wurtzbourg, +le 6 janvier 1801 (16 nivose an IX); celle de +Braunau, le 4 janvier 1801 (14 nivose an IX), +et celle des forts du Tyrol, le 8 janvier (18 nivose).—Art. +10. Toutes les garnisons sortiront +avec les honneurs de la guerre, et se rendront, +avec armes et bagages, par le plus court chemin, +à l'armée impériale. Il ne pourra rien +être distrait par elles de l'artillerie, munitions +de guerre et de bouche et approvisionnements +en tout genre de ces places, à l'exception des +subsistances nécessaires pour leur route jusqu'au-delà +de la ligne de démarcation.—Art. 11. +Des délégués seront respectivement nommés +pour constater l'état des places dont il s'agit; +mais sans que le retard qui serait apporté à +cette mission puisse en entraîner dans l'évacuation.—Art. +12. Les levées extraordinaires +<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> +ordonnées dans le Tyrol seront immédiatement +licenciées, et les habitants renvoyés dans leurs +foyers. L'ordre et l'exécution de ce licenciement +ne pourront être retardés sous aucun prétexte.—Art. +13. Le général en chef de l'armée du +Rhin voulant, de son côté, donner à son altesse +l'archiduc Charles une preuve non équivoque +des motifs qui l'ont déterminé à demander +l'évacuation du Tyrol, déclare, qu'à l'exception +des forts de Kufstein, Schoernitz, Fientlermünz, +il se bornera à avoir dans le Tyrol des sauvegardes +ou gardes de police déterminées dans +l'art. 5, pour assurer les communications. Il +donnera en même temps aux habitants du Tyrol, +toutes les facilités qui seront en son pouvoir +pour leurs subsistances, et l'armée française +ne s'immiscera en rien dans le gouvernement +de ce pays.—Art. 14. La portion du territoire +de l'empire et des états de sa majesté impériale, +dans le Tyrol, est mise sous la sauvegarde de +l'armée française pour le maintien du respect +des propriétés et des formes actuelles du gouvernement +des peuples. Les habitants de ce +pays ne seront point inquiétés pour raison de +services rendus à l'armée impériale, ni pour +opinions politiques, ni pour avoir pris une +part active à la guerre.—Art. 15. Au moyen +des dispositions ci-dessus, il y aura entre l'armée +<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> +gallo-batave, en Allemagne, celle du Rhin, +et l'armée de sa majesté impériale et de ses alliés +dans l'empire germanique, un armistice +et suspension d'armes qui ne pourra être +moindre de trente jours. A l'expiration de ce +délai, les hostilités ne pourront recommencer +qu'après quinze jours d'avertissement, comptés +de l'heure où la signification de rupture sera +parvenue, et l'armistice sera prolongé indéfiniment +jusqu'à cet avis de rupture.—Art. 16. +Aucun corps ni détachement, tant de l'armée +du Rhin que de celle de sa majesté impériale, +en Allemagne, ne pourront être envoyés aux +armées respectives, en Italie, tant qu'il n'y +aura pas d'armistice entre les armées française +et impériale dans ce pays. L'inexécution de cet +article sera regardée comme une rupture immédiate +de l'armistice.—Art. 17. Le général +en chef de l'armée du Rhin fera parvenir le plus +promptement possible la présente convention +aux généraux en chef de l'armée gallo-batave, +des Grisons et de l'armée d'Italie, avec la plus +pressante invitation, particulièrement au général +en chef de l'armée d'Italie, de conclure +de son côté une suspension d'armes. Il sera +donné en même temps toutes facilités pour le +passage des officiers et courriers que son altesse +royale l'archiduc Charles croira devoir envoyer, +<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span> +soit dans les places à évacuer, soit dans le +Tyrol, et en général dans le pays compris dans +la ligne de démarcation durant l'armistice.</p> + +<p>A Steyer, le 25 décembre 1800 (4 nivose an 9).</p> + +<p class="right"><i>Signés</i>, <span class="smcap">V. F. Lahorie</span>, le comte de <span class="smcap">Grune</span>, +<span class="smcap">Wairother-de-Vetal</span>.</p> + +<p class="p2">L'armée resta dans ses positions jusqu'à la +ratification de la paix de Lunéville, signée le +9 février 1801. Elle évacua, en exécution de +ce traité, les états héréditaires, dans les dix +jours qui suivirent la ratification, et l'empire +dans l'espace de 30 jours après l'échange desdites +ratifications.</p> + +<p class="p2 center"><b>§ IX</b>.</p> + +<p class="center">OBSERVATIONS.</p> + +<p><i>Plan de campagne.</i> Le plan de campagne +adopté par le premier consul, réunissait tous +les avantages. Les armées d'Allemagne et d'Italie +étaient chacune dans une seule main; l'armée +gallo-batave devait être indépendante, parce +qu'elle n'était qu'un corps d'observation, qui +ne devait pas se laisser séparer de la France, +et devait toujours se tenir en arrière de la +gauche de la grande armée, pour permettre +<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> +au général Moreau de concentrer toutes ses +divisions et de réunir d'assez grandes forces, pour +pouvoir manœuvrer, indépendamment des bons +ou mauvais succès de ce corps d'observation.</p> + +<p>L'armée des Grisons, deuxième armée de réserve, +menaçait à la fois le Tyrol allemand et +italien. Elle fixa toute l'attention des généraux +Hiller et Davidowich, et permit au général +Moreau d'attirer à lui sa droite, et au général +Brune d'attirer à lui sa gauche. Il importait +qu'elle fût aussi indépendante, parce qu'elle +devait réaccorder les armées d'Allemagne et d'Italie, +menacer la gauche de l'armée de l'archiduc, +et la droite de celle du maréchal Bellegarde.</p> + +<p>Ces deux corps d'observation, qui n'étaient +ensemble que de 35,000 hommes, occupèrent +l'armée mayençaise et les corps de Simbschen, +Klenau, Reuss et Davidowich, 70,000 hommes; +lorsque, par un effet opposé, ils permirent aux +deux grandes armées françaises, qui étaient +destinées à entrer dans les états héréditaires, +de tenir réunies toutes leurs forces.</p> + +<p><i>Augereau.</i> Le général Augereau a rempli le +rôle qui lui avait été assigné. Ses instructions +lui ordonnaient de se tenir toujours en arrière, +afin de ne pas s'exposer à être attaqué par un +détachement de l'armée de l'archiduc. Au reste, +son combat de Burg-Eberach, le 3 décembre, +<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> +jour même de la bataille de Hohenlinden, est +fort honorable, ainsi que les combats qu'il a +soutenus plus tard en avant de Nuremberg, où +il a eu à lutter contre des forces supérieures. +Mais s'il se fût mieux pénétré du rôle qu'il +avait à remplir, il eût évité des engagements; +ce qui lui devenait facile, en ne passant pas la +Rednitz. Cependant son ardeur a été utile, puisqu'elle +a obligé l'archiduc à détacher le corps +de Klenau, pour soutenir l'armée mayençaise.</p> + +<p><i>Moreau.</i> La marche du général Moreau sur +l'Inn est défectueuse; il ne devait pas aborder +cette rivière sur six points et sur une ligne de +quinze à vingt lieues. Lorsque l'armée, qui vous +est opposée, est couverte par un fleuve, sur +lequel elle a plusieurs têtes de pont, il ne faut +pas l'aborder de front. Cette disposition dissémine +votre armée, et vous expose à être coupé. +Il faut s'approcher de la rivière que vous voulez +passer, par des colonnes en échelons, de sorte +qu'il n'y ait qu'une seule colonne, la plus +avancée, que l'ennemi puisse attaquer sans prêter +lui-même le flanc. Pendant ce temps, vos +troupes légères borderont la rive; et lorsque +vous serez fixé sur le point où vous voulez +passer, point qui doit toujours être éloigné +de l'échelon de tête, pour mieux tromper votre +ennemi, vous vous y porterez rapidement et +<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> +jetterez votre pont. L'observation de ce principe +était très-importante sur l'Inn, le général +français ayant fait de Munich son point de pivot. +Or, il n'y a de Munich à l'endroit le plus +près de cette rivière, que dix lieues; elle court +obliquement, en s'éloignant toujours davantage +de cette capitale, de sorte que, lorsque l'on veut +jeter un pont plus bas, on prête le flanc à +l'ennemi. Aussi le général Grenier se trouva-t-il +fort exposé dans le combat du 1<sup>er</sup> décembre; +il fut obligé de lutter deux jours, un +contre trois.</p> + +<p>Si le général français voulait occuper les +hauteurs d'Ampfingen, il ne le pouvait faire +qu'avec toute son armée. Il fallait qu'il y réunît +les trois divisions de Grenier, les trois divisions +de la réserve, et la cavalerie du général +d'Hautpoult, plaçant Lecourbe en échelons sur +la droite. Ainsi rangée, l'armée française n'aurait +couru aucun risque; elle eût battu et précipité +dans l'Inn l'archiduc. Avec une armée, +qui eût été même supérieure en nombre, les +dispositions prises eussent été dangereuses. C'est +de Landshut qu'il faut partir, pour marcher sur +l'Inn.</p> + +<p>Pendant que le sort de la campagne se décidait +aux champs d'Ampfingen et de Hohenlinden, +les trois divisions de Sainte-Suzanne et +<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> +les trois divisions de Lecourbe, c'est-à-dire la +moitié de l'armée, n'étaient pas sur le champ +de bataille. A quoi bon avoir des troupes, lorsqu'on +n'a pas l'art de s'en servir dans les occasions +importantes? L'armée française était de +140,000 hommes sur le champ d'opérations; +celle de l'archiduc de 80,000 hommes, parce +qu'elle était affaiblie des deux détachements +qu'elle avait faits contre l'armée gallo-batave +et celle des Grisons. Néanmoins, l'armée autrichienne +se trouva égale en nombre sur le champ +de Hohenlinden, et triple au combat d'Ampfingen.</p> + +<p>La bataille de Hohenlinden a été une rencontre +heureuse; le sort de la campagne y a +été joué sans aucune combinaison. L'ennemi a +eu plus de chances de succès que les Français; +et cependant ceux-ci étaient tellement supérieurs +en nombre et en qualité, que, menés +sagement et conformément aux règles, ils n'eussent +eu aucune chance contre eux. On a dit +que Moreau avait ordonné la marche de Richepanse +et de Decaen sur Altenpot, pour prendre +en flanc l'ennemi! cela n'est pas exact; tous +les mouvements de l'armée française, pendant +la journée du 3, étaient défensifs. Moreau avait +intérêt à rester, le 3, sur la défensive, puisque, +le 4, le général Lecourbe devait arriver sur le +<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> +champ de bataille, et que, le 5, il devait recevoir +un autre puissant renfort, celui de +Sainte-Suzanne. Le but de ce mouvement de +Decaen et de Richepanse, était d'empêcher +l'ennemi de déboucher dans la forêt, pendant +la journée du 3; il était purement défensif.</p> + +<p>Si la manœuvre de ces deux divisions avait +eu pour but de tomber sur le flanc gauche +de l'ennemi, elle eût été contraire à la règle, +qui veut que l'on ne fasse pas de gros détachements, +la veille d'une bataille. L'armée +française n'avait de réunies que six divisions; +c'était beaucoup hasarder que d'en détacher +deux, la veille de l'action. Il était possible que +ce détachement ne rencontrât pas les ennemis, +parce que ceux-ci auraient manœuvré +sur leur droite, ou auraient déja emporté Hohenlinden, +avant son arrivée à Altenpot. Dans +ce cas, les divisions Richepanse et Decaen, isolées, +n'eussent été d'aucun secours aux quatre +autres, qui eussent été rejetées au-delà de +l'Iser; ce qui eût entraîné la perte de ces deux +divisions détachées.</p> + +<p>Si l'archiduc eût fait marcher en avant son +échelon de droite, et ne fût entré dans la +forêt, que lorsque le général Latour aurait +été aux prises avec le lieutenant-général Grenier, +il n'eût trouvé à Hohenlinden que la +<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> +division Grouchy. Il se fût emparé de la forêt, +eût coupé l'armée par le centre, et tourné la +droite de Grenier, qu'il eût jetée au delà de +l'Iser; les deux divisions Richepanse et Decaen, +isolées dans des pays difficiles, au milieu des +glaces et des boues, eussent été acculées à +l'Inn; un grand désastre eût frappé l'armée +française. C'était mal jouer, que d'en courir +les chances; Moreau était trop prudent pour +s'exposer à un pareil hasard.</p> + +<p>Le mouvement de Richepanse et de Decaen +devait s'achever dans la nuit; mais il eût +fallu que ces deux divisions marchassent réunies. +Elles étaient au contraire séparées, et fort +éloignées l'une de l'autre, dans des pays sans +chemins et en décembre; elles errèrent toute +la nuit. A sept heures du matin, le 3, lorsque +Richepanse, avec la première brigade, arriva +en avant de Saint-Christophe, il se trouva coupé +de sa deuxième brigade; l'ennemi s'était placé +à Saint-Christophe. Ce général devait-il poursuivre +sa marche, ou rétrograder au secours de +sa seconde brigade? Cette question ne peut être +douteuse; il devait rétrograder. Il l'eût dégagée, +se fût joint au général Decaen, et eût pu, +dès lors, marcher en avant avec de grandes +forces. Il devait s'attendre à trouver, au village +d'Altenpot, une des colonnes de l'archiduc +<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> +fort supérieure à lui; quel espoir pouvait-il +avoir? il eût été attaqué en tête et en queue, +ayant l'Inn sur son flanc droit. Dans sa position, +les règles de la guerre voulaient qu'il +marchât réuni, non-seulement avec sa deuxième +brigade, mais même avec la division Decaen. +20,000 hommes ont toujours des moyens +d'influer sur la fortune; et au pis aller, surtout +en décembre, ils ont toujours le temps de gagner +la nuit et de se tirer d'affaire. Le général +Richepanse fit donc une imprudence; cette imprudence +lui réussit, et c'est à elle que doit +spécialement être attribué le succès de la bataille. +Car, de part et d'autre, il n'a tenu à rien; +et le sort de deux grandes armées a été décidé +par le choc de quelques bataillons.</p> + +<p><i>Archiduc Jean.</i>—L'archiduc Jean a eu +tort de prendre l'offensive, et de passer l'Inn. +Son armée était trop démoralisée; elle avait +trop de recrues; enfin, elle avait à combattre +des forces trop considérables, et opérait dans +une saison, où tous les avantages sont pour +celui qui reste sur la défensive.</p> + +<p>Il a fort bien engagé le combat du 1<sup>er</sup> décembre, +mais il n'y a pas mis de vigueur; il +a passé toute la journée à se déployer. Ces mouvements +exigent beaucoup de temps, et les +jours sont bien courts en décembre; ce n'était +<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> +pas le cas de parader. Il fallait attaquer par la +gauche et par le centre, par la droite en colonnes +et au pas de charge, tête baissée. En +profitant ainsi de sa grande supériorité, il eût +entamé et mis en déroute les divisions Ney et +Hardy.</p> + +<p>Il eût dû, dès le lendemain, pousser les Français, +l'épée dans les reins et à grandes journées; +il fit la faute de se reposer, ce qui donna le +temps à Moreau de se rasseoir et de réunir ses +forces. Son mouvement avait complètement surpris +l'armée française; elle était disséminée; il +ne fallait pas lui donner le temps de respirer +et de se reconnaître. Mais, à moins que l'archiduc +n'eût eu le bonheur de remporter un +grand avantage, l'armée française, rejetée au +delà de l'Iser, s'y fût ralliée, et n'eût pas moins +fini par le battre complètement.</p> + +<p>Ses dispositions pour la bataille de Hohenlinden +sont fort bien entendues; mais il a +commis des fautes dans l'exécution. La nature +de son mouvement voulait que son armée +marchât en échelons, la droite en avant; +que la droite commandée par le général Latour, +et les flanqueurs du général Kienmayer, +fussent réunis et aux mains avec le corps du +lieutenant-général Grenier, avant que le centre +n'entrât dans la forêt. Pendant ce mouvement, +<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> +l'archiduc devait se tenir en bataille avec le centre, +à hauteur d'Altenpot, faisant fouiller la +forêt par une division, pour favoriser la marche +du général Latour. Les trois divisions de +Grenier, commandées par Legrand, Bastoul et +Ney, étant occupées par Latour, l'archiduc n'eût +trouvé à Hohenlinden, que Grouchy, qui ne +pouvait pas tenir une demi-heure. Au lieu de +cela, il marcha le centre en avant, sans faire +attention que sa droite et sa gauche, qui s'avançaient +par des chemins de traverse, dans +des pays couverts de glaces, ne pouvaient pas +le suivre; de sorte qu'il se trouva seul engagé +dans une forêt, où la supériorité du nombre +est de peu d'importance. Cependant, il repoussa, +mit en désordre la division Grouchy; mais le +général Latour était à deux lieues en arrière. +Ney, qui n'avait personne devant, lui accourut +au soutien de Grouchy; et lorsque, plusieurs +heures après, les ailes de l'archiduc arrivèrent à +sa hauteur, il était trop tard. Il était contraire à +l'usage de la guerre, d'engager, sans utilité, plus +de troupes que le terrain ne lui permettait d'en +déployer, et surtout de faire entrer ses parcs et +sa grosse artillerie dans un défilé, dont il n'avait +pas l'extrémité opposée. En effet, ils l'ont +embarrassé pour opérer sa retraite, et il les a +perdus. Il aurait dû les laisser en position, au +<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> +village d'Altenpot, sous une escorte convenable, +jusqu'à ce qu'il fût maître du débouché de la +forêt.</p> + +<p>Ces fautes d'exécution font présumer que l'armée +de l'archiduc était mal organisée. Mais la +pensée de la bataille était bonne; il eût réussi +le 2 décembre, il eût encore réussi le 3, sans +ces fautes d'exécution.</p> + +<p>On a voulu persuader que la marche de l'armée +française sur Ampfingen, et sa retraite sur +Hohenlinden, étaient une ruse de guerre: cela +ne mérite aucune réfutation sérieuse. Si le général +Moreau eût médité cette marche, il en +eût tenu à portée les six divisions de Lecourbe +et de Sainte-Suzanne; il eût tenu réunis Richepanse +et Decaen, dans un même camp; il +eût, etc., etc. Sans doute la bataille de Hohenlinden +fut très-glorieuse pour le général Moreau, +pour les généraux, pour les officiers, +pour les troupes françaises. C'est une des plus +décisives de la guerre; mais elle ne doit être +attribuée à aucune manœuvre, à aucune combinaison, +à aucun génie militaire.</p> + +<p><i>Dernière observation.</i>—Le général Lecourbe +qui formait la droite, n'avait pas donné à la +bataille; il eût dû jeter un pont sur l'Inn, et +passer cette rivière, au plus tard, le 5. Toute +l'armée eût dû se trouver, dans la journée du +<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> +6, sur la rive droite; elle n'y a été que le 12. +Le quartier-général, qui eût pu arriver le 12 +à Steyer, n'y a été que le 22. Cette perte de +sept jours a permis à l'archiduc de se rallier, +de prendre position derrière l'Alza et la Salza, +d'organiser une bonne arrière-garde et de défendre +le terrain, pied à pied, jusqu'à l'Ems. +Sans cette lenteur impardonnable, Moreau +eût évité plusieurs combats, pris une quantité +énorme de bagages, de prisonniers isolés, +et coupé des divisions non ralliées. Il était +beaucoup plus près de Salzbourg, le lendemain +de la bataille de Hohenlinden, que l'archiduc +qui s'était retiré par le bas Inn; en marchant +avec activité et dans la vraie direction, +Moreau l'eût acculé au Danube, et fût arrivé à +Vienne avant les débris de son armée.</p> + +<p>Le petit échec qu'a essuyé Lecourbe devant +Salzbourg, et la résistance de l'ennemi dans +la plaine de Vocklebruck, proviennent du peu +de cavalerie, qui se trouvait à l'avant-garde. +C'était cependant le cas d'y faire marcher la +réserve du général d'Hautpoult, et non de la tenir +en arrière. C'est à la cavalerie à poursuivre +la victoire, et à empêcher l'ennemi battu +de se rallier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>§ X</b>.</p> + +<p>L'armée des Grisons avait attiré l'attention du +cabinet de Vienne; elle le devait spécialement +à sa première dénomination d'armée de réserve. +Mélas et son état-major avaient reproché au +conseil aulique de s'être laissé tromper sur la +formation et la marche de la première armée +de réserve, qui avait coupé les derrières de l'armée +autrichienne, et lui avait enlevé à Marengo +toute l'Italie; on s'occupa donc avec une +scrupuleuse attention, de connaître la force et +d'éclairer la marche de cette deuxième armée +de réserve. La première avait été jugée trop +faible; la deuxième fut supposée trop forte. Le +gouvernement français employa tous les moyens, +pour induire en erreur les agents autrichiens. +On donna pour chef, à cette armée, le général +Macdonald, connu par sa campagne de Naples, +et par la bataille de la Trébia. Elle fut composée +de plusieurs divisions; et l'on persuada +facilement qu'elle était de 40,000 hommes, lorsqu'elle +n'était réellement que de 15,000. On y +envoya des corps de volontaires de Paris, dont +la levée avait fixé l'attention des oisifs, et qui +étaient composés de jeunes gens de famille. +Sous le rapport des opérations purement militaires, +<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> +cette armée était inutile, et eût rendu +plus de services, si on n'en eût formé qu'une seule +division, que l'on aurait mise sous les ordres +de Moreau ou de Brune. Mais le souvenir de +la première était tel chez les Autrichiens, qu'ils +pensèrent que cette seconde armée était destinée +à manœuvrer comme l'autre, et à tomber +sur leurs derrières, soit en Italie, soit en Allemagne. +Dans la crainte qu'elle leur inspirait, +ils placèrent un corps considérable dans les +débouchés du Tyrol et de la Valteline, afin +de la tenir en respect, soit qu'elle voulût se +diriger sur l'Allemagne, ou sur l'Italie. Elle +produisit donc le bon effet, pendant une partie +de novembre et de décembre, de paralyser +près de 40,000 ennemis, tant de l'armée +d'Allemagne, que de celle de l'Italie. Ainsi +l'on peut dire que cette deuxième armée de +réserve contribua au succès des armées françaises, +en Allemagne, bien plus par son nom, +que par sa force réelle.</p> + +<p>La bataille de Hohenlinden ayant entièrement +décidé des affaires d'Allemagne, l'armée +des Grisons reçut ordre d'opérer en Italie, de +descendre dans la Valteline, et de se porter au +cœur du Tyrol, en débouchant sur la grande +chaussée à Botzen. Le général Macdonald exécuta +lentement cette opération et n'y mit que +<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> +peu de résolution; soit qu'il vît avec peine le +général Brune, avec qui il était mal, à la tête +d'une aussi belle armée que celle d'Italie; soit +qu'une expédition de cette nature ne fût pas +dans le caractère de ce général. Conduite par +Masséna, Lecourbe ou Ney, une semblable +opération aurait eu les plus grands résultats. Le +passage du Splugen offrait sans doute quelques +difficultés; mais l'hiver n'est pas la saison la +plus défavorable pour le passage des montagnes +élevées. Alors la neige y est ferme, le temps bien +établi, et l'on n'a rien à craindre des avalanches, +véritable et unique danger à redouter +sur les Alpes. En décembre, il y a, sur ces hautes +montagnes, de très-belles journées, d'un froid +sec, pendant lequel règne un grand calme dans +l'air.</p> + +<p>Ce ne fut que le 6 décembre, que l'armée +des Grisons passa enfin le Splugen et arriva à +Chiavenna. Mais au lieu de se diriger, par le +haut Engadin, sur Botzen, cette armée vint se +mettre en deuxième ligne, derrière la gauche +de l'armée d'Italie. Elle ne fit aucun effet, +et ne participa en rien au succès de la campagne; +car le corps de Baraguey d'Hilliers, détaché +dans le haut Engadin, était trop faible. +Il fut arrêté dans sa marche par l'ennemi, et +ne pénétra à Botzen, que le 9 janvier, c'est-à-dire +<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> +14 jours après les combats qui avaient +été livrés par l'armée d'Italie sur le Mincio, +et six jours après le passage de l'Adige par cette +armée. Le général Macdonald arriva à Trente, +le 7 janvier, lorsque déja l'ennemi en était +chassé par la gauche de l'armée d'Italie, qui +se portait sur Roveredo, sous les ordres de +Moncey et de Rochambeau. L'armistice de Trévise, +conclu le 16 janvier 1801, par l'armée +d'Italie, comprit également l'armée des Grisons; +elle prit position dans le Tyrol italien; et son +quartier-général resta à Trente.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ XI</b>.</p> + +<p>Dans le courant de novembre 1800, le général +Brune, qui commandait l'armée française +en Italie, dénonça l'armistice au général +Bellegarde, et les hostilités commencèrent le +22 novembre. La rivière de la Chiesa, jusqu'à +son embouchure dans l'Oglio, et cette dernière, +depuis ce point, jusqu'à son embouchure dans +le Pô, formaient la ligne de l'armée française. +Cette armée était très-belle et très-nombreuse; +elle était composée de l'armée de réserve et +de l'ancienne armée d'Italie, réunies. Pendant +cinq mois qu'elle s'était rétablie dans les belles +plaines de la Lombardie, elle avait été renforcée +<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> +considérablement, tant par des recrues +venant de France, que par de nombreuses +troupes italiennes. Le général Moncey commandait +la gauche, Suchet le centre, Dupont +la droite, Delmas l'avant-garde, et Michaud la +réserve; Davoust commandait la cavalerie, et +Marmont l'artillerie, qui avait deux cent bouches +à feu, bien attelées et approvisionnées. +Chacun de ces corps était composé de deux divisions; +ce qui faisait un total de dix divisions +d'infanterie et deux de cavalerie. Une brigade +de l'avant-garde était détachée au quartier-général, +et portait le titre de réserve du quartier-général. +Ainsi l'avant-garde était de trois +brigades.</p> + +<p>Le général Miollis commandait en Toscane; +il avait sous ses ordres 5 à 6,000 hommes, dont +la plus grande partie étaient des troupes italiennes. +Soult commandait en Piémont; il avait 6 +ou 7,000 hommes, la plupart Italiens. Dulauloy +commandait en Ligurie, et Lapoype dans +la Cisalpine. Le général en chef Brune avait +près de 100,000 hommes sous ses ordres; il lui +en restait, réunis sur le champ de bataille, plus +de 80,000.</p> + +<p>L'armée des Grisons, que commandait Macdonald, +occupait des corps autrichiens dans +<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> +l'Engadine et dans la Valteline. Cette armée +peut donc être comptée comme faisant partie +de celle d'Italie. Elle augmentait la force de +celle-ci de 15,000 hommes; c'était donc à peu +près 100,000 hommes présents sous les armes, +qui agissaient sur le Mincio et l'Adige.</p> + +<p>Lors de la reprise des hostilités, le 22 novembre, +le général Brune restait sur la défensive; +il attendait sa droite qui, sous les ordres +de Dupont, était en Toscane. Elle passa le Pô +à Sacca, le 24, vint se placer derrière l'Oglio, +ayant son avant-garde à Marcaria. L'ennemi +restait également sur la défensive. Quelque +ordre que reçût Brune d'agir avec vigueur, il +hésitait à prendre l'offensive.</p> + +<p>Le général Bellegarde, qui commandait l'armée +autrichienne, n'était pas un général redoutable. +Il avait pour instructions de défendre +la ligne du Mincio; la maison d'Autriche attachait +de l'importance à conserver cette rivière, +tant pour communiquer avec Mantoue, qu'afin +de l'avoir pour limite à la paix. L'armée autrichienne, +forte de 60 à 70,000 hommes, +avait sa gauche appuyée au Pô; elle était soutenue +par Mantoue, et couverte par le lac, +sur lequel il y avait des chaloupes armées. La +droite s'appuyait à Peschiera et au lac Garda, +dont une nombreuse flottille lui assurait la possession. +<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> +Un corps détaché était dans le Tyrol, +occupant les positions du Mont-Tonal et celles +opposées aux débouchés de l'Engadine et de +la Valteline. Le Mincio, qui, de Peschiera à +Mantoue, a vingt milles, ou 7 petites lieues de +cours, est guéable en plusieurs endroits dans les +temps de sécheresse; mais, dans la saison où l'on +se trouvait, il ne l'est nulle part. Le général +autrichien avait d'ailleurs fermé toutes les prises +d'eau qui appauvrissent cette rivière. Toutefois, +c'était une faible barrière; elle n'a pas +plus d'une vingtaine de toises de largeur, et +ses deux rives se dominent alternativement. Le +point de Mozembano domine la rive gauche, +ainsi que celui de Molino della Volta; les positions +de Salionzo et de Valleggio, sur la rive +gauche, ont un grand commandement sur celle +opposée. Le général Bellegarde avait fait occuper +fortement les hauteurs de Valleggio; il y +avait fait rétablir un reste de château-fort, antique, +qui pouvait servir de réduit; il commande +toute la campagne sur les deux rives. +Borghetto avait été fortifié, et était comme tête +de pont, sous la protection de Valleggio. L'enceinte +de la petite ville de Goîto avait été rétablie, +et sa défense augmentée par les eaux. +Bellegarde avait aussi fait élever quatre redoutes +fraisées et palissadées, sur les hauteurs de +<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> +Salionzo; elles étaient aussi rapprochées que +possible de Valleggio. Lorsqu'il eut pourvu à +ses principales défenses sur la rive gauche, il les +étendit sur la rive droite. Il fit occuper les +hauteurs de la Volta, position, qui domine +tout le pays, par de forts ouvrages; mais ils +étaient à près d'une lieue du Mincio, et à une +et demie de Goîto et de Valleggio. Ainsi, sur +un espace de quinze milles, le général autrichien +avait cinq points fortement retranchés: +Peschiera, Salionzo, Valleggio, Volta, et +Goîto.</p> + +<p>Le 18 décembre, l'armée française passa la +Chiesa; le quartier-général se porta à Castaguedolo. +Les 19 et 21, toute l'armée marcha sur le +Mincio en quatre colonnes; la droite, sous les +ordres de Dupont, se dirigea sur l'extrémité du +lac de Mantoue; le centre, conduit par Suchet, +marcha sur la Volta; l'avant-garde, ayant pour +but de masquer Peschiera, se porta sur Ponti; +la réserve et l'aile gauche se dirigèrent sur Mosembano. +Dupont, à l'aile droite, rejeta avec +sa division de droite, la garnison de Mantoue +au-delà du lac. La deuxième division (Vatrin) +chassa l'ennemi dans Goîto. Suchet, au centre, +marcha sur Volta avec circonspection. +Il s'attendait à un mouvement de l'armée autrichienne +pour soutenir la tête de sa ligne. +<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> +Mais l'ennemi ne fit contenance nulle part; il +craignait probablement d'être coupé du Mincio; +il abandonna ses positions. La belle hauteur +de Mozembano, qui commande le Mincio, +ne fut pas disputée. Les Français s'emparent de +toutes les positions sur la rive droite, excepté +de Goîto et de la tête de pont de Borghetto. +Lorsque l'ennemi s'était aperçu qu'il avait affaire +à toute l'armée française, il avait craint un +engagement général; et il s'était reployé sur la +rive gauche du Mincio, ne conservant, sur la +droite, que Goîto et Borghetto. Le résultat des +pertes des Autrichiens, sur toute la ligne, fut +de 5 à 600 hommes prisonniers. Le quartier-général +des Français fut placé à Mozembano.</p> + +<p>Il fallait, le jour même, jeter des ponts sur +le Mincio, le franchir, et poursuivre l'ennemi. +Une rivière d'aussi peu de largeur, est un léger +obstacle, lorsqu'on a une position qui domine +la rive opposée, et que, de là, la mitraille des +batteries dépasse au loin l'autre rive. A Mozembano, +au moulin de la Volta, l'artillerie peut +battre l'autre rive à une grande distance, sans +que l'ennemi puisse trouver une position avantageuse +pour l'établissement de ses batteries. +Alors le passage n'est réellement rien; l'ennemi +ne peut pas même voir le Mincio, qui, semblable +à un fossé de fortification, couvre les batteries +de toute attaque.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> +Dans la guerre de siége, comme dans celle +de campagne, c'est le canon qui joue le principal +rôle; il a fait une révolution totale. Les +hauts remparts en maçonnerie ont dû être +abandonnés pour les feux rasants et recouverts +par des masses de terre. L'usage de se retrancher +chaque jour, en établissant un camp, et +de se trouver en sûreté derrière de mauvais +pieux, plantés à côté les uns des autres, a dû +être aussi abandonné.</p> + +<p>Du moment où l'on est maître d'une position +qui domine la rive opposée, si elle a assez +d'étendue pour que l'on puisse y placer un bon +nombre de pièces de canon, on acquiert bien +des facilités pour le passage de la rivière. +Cependant, si la rivière a de deux cents à +cinq cents toises de large, l'avantage est bien +moindre; parce que votre mitraille n'arrivant +plus sur l'autre rive, et l'éloignement permettant +à l'ennemi de se défiler facilement, les troupes, +qui défendent le passage, ont la faculté de +s'enterrer dans des boyaux, qui les mettent à +l'abri du feu de la rive opposée. Si les grenadiers, +chargés de passer pour protéger la +construction du pont, parviennent à surmonter +cet obstacle, ils sont écrasés par la mitraille +de l'ennemi, qui, placé à deux cents toises du +débouché du pont, est à portée de faire un +<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> +feu très-meurtrier, et est cependant éloigné +de quatre ou cinq cents toises des batteries +de l'armée qui veut passer; de sorte que l'avantage +du canon est tout entier pour lui. +Aussi, dans ce cas, le passage n'est-il possible, +que lorsqu'on parvient à surprendre complètement +l'ennemi, et qu'on est favorisé par +une île intermédiaire, ou par un rentrant +très-prononcé, qui permet d'établir des batteries +croisant leurs feux sur la gorge. Cette île +ou ce rentrant forme alors une tête de pont +naturelle, et donne tout l'avantage de l'artillerie +à l'armée qui attaque.</p> + +<p>Quand une rivière a moins de soixante toises, +les troupes qui sont jetées sur l'autre bord, +protégées par une grande supériorité d'artillerie +et par le grand commandement que doit +avoir la rive où elle est placée, se trouvent +avoir tant d'avantage, que, pour peu que la +rivière forme un rentrant, il est impossible +d'empêcher l'établissement du pont. Dans ce +cas, les plus habiles généraux se sont contentés, +lorsqu'ils ont pu prévoir le projet de leur ennemi, +et arriver avec leur armée sur le point +de passage, de s'opposer au passage du pont, +qui est un vrai défilé, en se plaçant en demi-cercle +alentour, et en se défilant du feu de la +rive opposée, à trois ou quatre cents toises +<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span> +de ses hauteurs. C'est la manœuvre que fit +Vendôme, pour empêcher Eugène de profiter +de son pont de Cassano.</p> + +<p>Le général français décida de passer le Mincio +le 24 décembre, et il choisit pour points +de passage, ceux de Mozembano et de Molino +della Volta, distants de deux lieues l'un de +l'autre. Sur ces deux points, le Mincio n'étant +rien, il ne faut considérer que le plan général +de la bataille. Était-il à propos de se diviser +entre Mozembano et Molino? L'ennemi occupait +la hauteur de Valleggio et la tête de pont +de Borghetto. La jonction des troupes, qui +auraient effectué les deux passages, pouvait +donc éprouver des obstacles et être incertaine. +L'ennemi pouvait lui-même sortir par Borghetto, +et mettre de la confusion dans l'une de +ces attaques. Ainsi il était plus conforme aux +règles de la guerre, de passer sur un seul +point, afin d'être sûr d'avoir toujours ses +troupes réunies. Dans ce cas, lequel des deux +passages fallait-il préférer?</p> + +<p>Celui de Mozembano avait l'avantage d'être +plus près de Vérone; la position était beaucoup +meilleure. L'armée ayant donc passé à Mozembano, +sur trois ponts éloignés l'un de l'autre de +deux à trois cents toises, ne devait point avoir +<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> +d'inquiétude pour sa retraite, parce que sa +droite et sa gauche étaient constamment appuyées +au Mincio, et flanquées par les batteries +qu'on pouvait établir sur la rive droite. Mais +Bellegarde, qui l'avait parfaitement senti, avait +occupé, par une forte redoute, les deux points +de Valleggio et de Salionzo. Ces deux points, +situés au coude du Mincio, forment avec le +point de passage, un triangle équilatéral de +trois mille toises de côté. L'armée autrichienne +venant à appuyer sa gauche à Valleggio, sa +droite à Salionzo, se trouvait occuper la corde, +et sa droite et sa gauche étaient parfaitement +appuyées. Elle ne pouvait pas être tournée; +mais sa ligne de bataille était de 3,000 toises. +Brune ne pouvait donc espérer que de percer +son centre; opération souvent difficile, et qui +exige une grande vigueur et beaucoup de +troupes réunies.</p> + +<p>Le point de Molino della Volta était moins +avantageux. Si l'on eût été battu, il y aurait +eu plus de difficultés pour la retraite; car Pozzolo +domine la rive droite. Mais dans cette +position, l'ennemi n'aurait pas eu l'avantage +d'avoir ses ailes appuyées par des ouvrages de +fortification.</p> + +<p>En faisant un passage à Mozembano, le général +<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> +français, trouvait sur sa droite les hauteurs +de Valleggio, qui étaient fortement retranchées, +et sur sa gauche, celles de Salionzo, +occupées également par de bons ouvrages. +L'armée française, en voulant déboucher, se +trouvait dans un rentrant, en butte aux feux +convergents de l'artillerie ennemie, et ayant +devant elle l'armée autrichienne, appuyée, par +sa droite et sa gauche, à ces deux fortes positions. +D'un autre côté, le corps, qui passait +à la Volta, avait sa droite à une lieue et demie +de Goîto, place fortifiée sur la rive droite, et +à une lieue, sur sa gauche, Borghetto et Valleggio.</p> + +<p>Il fut cependant résolu que l'aile droite passerait +à la Volta, tandis que le reste de l'armée +passerait à Mozembano.</p> + +<p>Le général Dupont, arrivé à Molino della +Volta à la pointe du jour, construisit des ponts, +et fit passer ses divisions. Il s'empara du village +de Pozzolo, où il établit sa droite; et sa +gauche appuyée au Mincio, fut placée vis-à-vis +de Molino, et protégée par le feu de l'artillerie +des hauteurs de la rive droite, qui dominent +toute la plaine. Une digue augmentait +encore la force de cette gauche. Lors du passage, +l'ennemi était peu nombreux. Sur les +<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> +dix heures, le général Dupont apprit que le +passage que le général Brune devait effectuer +devant Mozembano, était remis au lendemain. +Le général Dupont aurait dû sur-le-champ +faire repasser sur la rive droite, la masse de +ses troupes, en ne laissant, sur la rive gauche, +que quelques bataillons, pour y établir une +tête de pont, sous la protection de ses batteries. +D'ailleurs, la position était telle, que l'ennemi +ne pouvait approcher jusqu'au pont. +Cette opération aurait eu tout l'avantage d'une +fausse attaque, aurait partagé l'attention de +l'ennemi. L'on aurait pu, à la pointe du jour, +avoir forcé la ligne de Valleggio à Salionzo, +avant que toute l'armée ennemie n'y eût été +réunie. Le général Dupont resta cependant +dans sa position sur la rive gauche. Bellegarde, +profitant de l'avantage que lui donnait +son camp retranché de Valleggio et de +Salionzo, marcha avec ses réserves contre +l'aile droite. On se battit sur ce point, avec +beaucoup d'opiniâtreté; les généraux Suchet et +Davoust accoururent au secours du général +Dupont; et un combat très-sanglant, où les +troupes déployèrent la plus grande valeur, eut +lieu sur ce point, entre 20 à 25,000 Français, +et 40 à 45,000 Autrichiens, dans l'arrondissement +<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> +d'une armée qui, sur un champ de +bataille de trente lieues carrées, avait 80,000 +Français contre 60,000 Autrichiens. C'est au +village de Pozzolo que se passa l'action la plus +vive; la gauche, protégée par le feu de l'artillerie +de la rive droite et par la digue, était +plus difficile à attaquer. Pozzolo, pris et repris +alternativement par les Autrichiens et par les +Français, resta enfin à ces derniers. Mais il +leur en coûta bien cher; ils y perdirent l'élite +de trois divisions, et éprouvèrent au moins +autant de mal que l'ennemi. La bravoure des +Français fut mal employée; et le sang de ces +braves ne servit qu'à réparer les fautes du général +en chef, et celles causées par l'ambition +inconsidérée de ses lieutenants-généraux. Le général +en chef, dont le quartier-général était à +deux lieues du champ de bataille, laissa se battre +toute son aile droite, qu'il savait avoir passé +sur la rive gauche, sans faire aucune disposition +pour la secourir. Une telle conduite n'a +besoin d'aucun commentaire.</p> + +<p>Il est impossible d'expliquer comment Brune, +qui savait que sa droite avait passé et était aux +mains avec l'ennemi, ne se porta pas à son +secours, n'y dirigea pas ses pontons pour y +construire un autre pont. Pourquoi du moins, +<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> +puisqu'il avait adopté le plan de passer sur +deux points, ne choisit-il pas Mozembano, +en profitant du mouvement où était l'armée +autrichienne, pour s'emparer de Salionzo, Valleggio, +et tomber sur les derrières des ennemis? +Suchet et Davoust ne vinrent au secours +de Dupont, que de leur propre mouvement, +ne prenant conseil que de la force des +évènements.</p> + +<p>Le 25, le général Marmont plaça ses batteries +de réserve sur les hauteurs de Mozembano, pour +protéger la construction des ponts; c'était bien +inutile. L'ennemi n'avait garde de venir se placer +dans un rentrant de trois mille toises de corde, +pour disputer le passage d'une rivière de vingt +toises, commandée par une hauteur, vis-à-vis +de laquelle son artillerie, quelque nombreuse +qu'elle fût, n'aurait pas pu se maintenir plus +d'un quart d'heure en batterie. Le passage effectué, +Delmas, avec l'avant-garde, marcha sur +Valleggio; Moncey, avec la division Boudet, +Michaud, avec la réserve, le soutinrent. Suchet +resta en réserve devant Borghetto, et Dupont, +avec l'aile droite, resta à Pozzolo. Les troupes +eurent à souffrir des feux croisés de Valleggio +et de Salionzo; mais le général autrichien avait +déja calculé sa retraite, considérant la rivière +<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> +comme passée, et après l'affront qu'il avait +reçu la veille, malgré l'immense supériorité +de ses forces, il cherchait à gagner l'Adige. Il +avait seulement conservé des garnisons dans +les ouvrages de Salionzo et de Valleggio, afin de +pouvoir opérer sûrement sa retraite et évacuer +tous ses blessés. Brune lui en laissa le temps. +Dans la journée du 25, il ne dépassa pas Salionzo +et Valleggio, c'est-à-dire qu'il fit trois +mille toises. Le lendemain, les redoutes de Salionzo +furent cernées, et on y prit quelques +pièces de canon et 1200 hommes. Il faut croire +que c'est par une faute de l'état-major autrichien, +que ces garnisons n'ont pas reçu l'ordre +de se retirer sur Peschiera. Il est difficile, +toutefois, de justifier la conduite de ce général.</p> + +<p>Les Français firent une attaque inutile en +voulant enlever Borghetto; la brave soixante-douzième +demi-brigade, qui en fut chargée, +y perdit l'élite de ses soldats. Il suffisait de +canonner vivement ce poste et d'y jeter des +obus; car on ne peut pas entrer dans Borghetto, +si l'on n'est pas maître de Valleggio; +et une fois maître de ce dernier point, tout +ce qui est dans Borghetto est pris. Effectivement, +peu après l'attaque de la soixante-douzième, +la garnison de Borghetto se rendit +<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> +prisonnière; mais on avait sacrifié en pure +perte 4 à 500 hommes de cette brave demi-brigade.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ XII</b>.</p> + +<p>Les jours suivants, l'armée se porta en avant, +la gauche à Castelnuovo, la droite entre Légnano +et Vérone. Elle avait envoyé un détachement +pour masquer Mantoue; et deux régiments +avaient été placés sur les bords du lac +Garda, pour couper toute communication par +le Mincio, entre Mantoue et Peschiera, que +devait investir la division Dombrowski.</p> + +<p>L'armée française passa l'Adige le premier +janvier, c'est-à-dire, six jours après le passage +du Mincio; un général habile l'eût passé +le lendemain. Cette opération se fit sans éprouver +aucun obstacle à Bussolingo. Dans cette saison, +le bas Adige est presque impraticable. Le +lendemain, l'ennemi évacua Vérone, laissant +une garnison dans le château. La division Rochambeau +s'était portée de Lodron sur l'Adige, +par Riva, Torboli et Mori. Ce mouvement +avait obligé les Autrichiens d'évacuer la Corona. +Le 6 janvier, ils furent chassés des hauteurs +de Caldiero; les Français entrèrent à Vicence. +Le corps de Moncey était à Roveredo. Le 11, +<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> +l'armée française passa la Brenta devant Fontanina. +Pendant ces mouvements, le corps d'armée +d'observation du midi entrait en Italie; le +13 il arriva à Milan. D'un autre côté, Macdonald +avec l'armée des Grisons, était entré à Trente, +le 7 janvier, avait poursuivi les Autrichiens dans +la vallée de la Brenta; et, dès le 9, il se trouvait +en communication avec l'armée d'Italie, +par Roveredo. L'armée autrichienne, au contraire, +s'affaiblissait de plus en plus. Inférieure +d'un tiers, dès l'ouverture de la campagne, à +l'armée française, elle avait, depuis, éprouvé de +grandes pertes. Le combat de Pozzolo lui avait +coûté beaucoup de morts et de blessés, et ses +pertes en prisonniers, s'élevaient de 5 à 6,000 +hommes. Les garnisons qu'elle avait laissées +dans Mantoue, Peschiera, Vérone, Ferrare, +Porto-Legnano, l'avaient beaucoup réduite. +Toutes ces pertes la mettaient hors d'état de +tenir aucune ligne devant l'armée française. +L'Adige une fois passé, l'armée autrichienne +fut obligée d'envoyer une partie de ses forces +pour garder les débouchés du Tyrol; et ces +troupes se trouvèrent occupées par l'armée +des Grisons, qui arrivait en ligne. Le général +Baraguey d'Hilliers était à Botzen. A tous ces +motifs de découragement, se joignit la nouvelle +de l'arrivée de l'armée du Rhin aux portes de +<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> +Vienne. En un mot, il fallait que l'armée autrichienne +fût bien faible et bien découragée, +puisqu'elle ne garda pas les hauteurs de Caldiero, +et laissa franchir à l'armée française +tous les points qu'elle lui pouvait disputer. +Aussitôt que cette dernière eut passé la Brenta, +M. de Bellegarde renouvela la demande d'un +armistice.</p> + +<p>Le général Marmont et le colonel Sébastiani +furent chargés par le général en chef de le +négocier. Les ordres les plus positifs du premier +consul portaient de n'en faire aucun, +que lorsque l'armée française serait sur l'Isonzo, +afin de bien couper l'armée autrichienne +de Venise; ce qui l'eût obligée de laisser +une forte garnison dans cette ville, dont les +habitants n'étaient pas bien disposés pour les +Autrichiens. Cette circonstance pouvait procurer +de nouveaux avantages à l'armée française. Mais +le premier consul avait insisté surtout pour +ne rien conclure, avant qu'on n'eût la place +de Mantoue. Le général français montra, dans +cette négociation, peu de caractère, et il signa, +le 16 janvier, l'armistice à Trévise.</p> + +<p>Brune renonça de lui-même à demander +Mantoue; c'était la seule question politique. +Il se contenta d'obtenir Peschiera, Porto-Legnano, +Ferrare, etc. Les garnisons n'en +<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> +étaient pas prisonnières de guerre; elles emmenaient +avec elles leur artillerie, et la +moitié des vivres des approvisionnements de +ces places. La flottille de Peschiera, qui appartenait +de droit à l'armée française, ne fut +pas même livrée.</p> + +<p>La convention de Trévise porta le cachet de la +faiblesse des négociateurs qui la conclurent. Il +est évident que toutes les conditions étaient à +l'avantage de l'Autriche. Par suite des succès que +l'armée française avait obtenus, et en raison de +sa supériorité numérique et morale, Peschiera, +Ferrare, etc., étaient des places prises: c'étaient +donc des garnisons formant un total de 5 à +6,000 hommes, de l'artillerie, des vivres, et +une flottille, que l'on rendait à des ennemis +vaincus. La seule place qui pût tenir assez long-temps, +pour aider l'Autriche à soutenir une nouvelle +campagne, était Mantoue; et, non-seulement +cette place restait au pouvoir des ennemis, +mais on lui accordait un arrondissement +de huit cents toises, et la faculté de recevoir +des approvisionnements au-delà de ceux nécessaires +à la garnison et aux habitants.</p> + +<p>Au mécontentement que le premier consul +avait éprouvé de toutes les fautes militaires +commises dans cette campagne, se joignit celui +de voir ses ordres transgressés, les négociations +<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> +compromises, et sa position en Italie incertaine. +Il fit sur-le-champ connaître à Brune +qu'il désavouait la convention de Trévise, lui +enjoignant d'annoncer que les hostilités allaient +recommencer, à moins qu'on ne remît Mantoue. +Le premier consul fit faire la même déclaration +au comte de Cobentzel, à Lunéville. +Ce ministre, qui commençait enfin à être persuadé +de la nécessité de traiter de bonne foi, +et dont l'orgueil avait plié devant la catastrophe, +qui menaçait son maître, signa, le 26 +janvier, l'ordre de livrer Mantoue à l'armée +française. Ce qui eut lieu le 17 février. A cette +condition, l'armistice fut maintenu. Pendant +les négociations, le château de Vérone avait +capitulé, et sa garnison de 1700 hommes avait +été prise.</p> + +<p>Cette campagne d'Italie donna la mesure de +Brune, et le premier consul ne l'employa plus +dans des commandements importants. Ce général, +qui avait montré la plus brillante bravoure +et beaucoup de décision à la tête d'une +brigade, ne paraissait pas fait pour commander +en chef.</p> + +<p>Néanmoins les Français avaient toujours +été victorieux dans cette campagne, et toutes +les places fortes d'Italie étaient entre leurs +mains. Ils étaient maîtres du Tyrol et des +<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> +trois quarts de la terre-ferme du territoire de +Venise, puisque la ligne de démarcation de +l'armée française suivait la gauche de la Livenza, +depuis Sally jusqu'à la mer, la crête des +montagnes entre la Piave et Zeliné, et redescendait +la Drave jusqu'à Lintz, où elle rencontrait +la ligne de l'armistice d'Allemagne.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ XIII</b>.</p> + +<p>Le général Miollis, qui était resté en Toscane, +commandait un corps de 5 à 6,000 hommes +de toutes armes; la majorité de ces troupes +était des troupes italiennes. Les garnisons qu'il +était obligé de laisser à Livourne, à Lucques, au +château de Florence, et sur divers autres points, +ne lui laissaient de disponible qu'un corps de +3,500 à 4,000 hommes. Le général de Damas, +avec une force de 16,000 hommes, dont 8,000 +Napolitains, était venu prendre position sur +les confins de la Toscane, après avoir traversé +les états du pape. Il devait combiner ses opérations +dans la Romagne et le Ferrarois, avec +des troupes d'insurgés, chassés de Toscane par +la garde nationale de Bologne, et par une colonne +mobile qu'avait envoyée le général Brune, +sur la droite du Pô. La retraite de l'armée autrichienne +qui, successivement, avait été +<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> +obligée de passer le Pô, le Mincio, l'Adige, la +Brenta, avait déconcerté tous les projets des +ennemis sur la rive droite du Pô. Le général +Miollis, établi à Florence, maintenait le bon +ordre dans l'intérieur; et les batteries élevées +à Livourne, tenaient en respect les bâtiments +anglais. Les Autrichiens, qui s'étaient montrés +en Toscane, s'étaient retirés, partie sur Venise +pour en renforcer la garnison, et partie sur +Ancône.</p> + +<p>Le 14 janvier, le général Miollis, instruit +qu'une division de 5 à 6,000 hommes du corps +de Damas, s'était portée sur Sienne, dont elle +avait insurgé la population, sentit la nécessité +de frapper un coup, qui prévînt et arrêtât les +insurrections prêtes à éclater sur plusieurs +autres points. Il profita de la faute que venait +de commettre le général de Damas, officier +sans talent ni mérite militaire, de détacher +aussi loin de lui une partie de ses forces, +et marcha contre ce corps avec 3,000 +hommes. Le général Miollis rencontra les Napolitains +et les insurgés en avant de Sienne, +les culbuta aussitôt sur cette ville, dont il força +les portes à coups de canon et de hache, et +passa au fil de l'épée tout ce qu'il y rencontra +les armes à la main. Il fit poursuivre, plusieurs +jours, les restes de ces bandes, et les rejeta au-delà +<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> +de la Toscane, dont il rétablit ainsi, et +maintint la tranquillité.</p> + +<p>Cependant de nouvelles forces étaient parties +de Naples, pour venir renforcer l'armée de +M. de Damas.</p> + +<p>Le général Murat, commandant en chef la +troisième armée de réserve, qui venait de +prendre la dénomination d'armée d'observation +d'Italie, et dont le quartier-général était +à Genève, dans les premiers jours de janvier, +passa le Petit-Saint-Bernard, le mont Genèvre +et le mont Cénis, et arriva, le 13 janvier, à Milan. +Cette armée continua sa route sur Florence; +elle était composée des divisions Tarreau +et Mathieu, et d'une division de cavalerie. +Un des articles de la convention de Trévise, +portait que la place d'Ancône serait remise à +l'armée française. Le général Murat, en conséquence, +eut ordre de prendre possession de +cette place, de chasser les troupes napolitaines +des états du pape, et de les menacer +même dans l'intérieur du royaume de Naples. +Ce général, arrivé à Florence le 20 janvier, +expédia le général Paulet, avec une brigade de +3,000 hommes de toutes armes, pour prendre +possession d'Ancône et de ses forts. Ce dernier +passa à Cézenna, le 23 janvier, et le 27, il prit +possession des forts et de la ville d'Ancône. +<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> +Cependant le premier consul avait ordonné +qu'on eût pour le pape les plus grands égards. +Le général Murat avait même écrit de Florence, +le 24 janvier, au cardinal, premier ministre de +S. S., pour l'informer des intentions du premier +consul, et de l'entrée de l'armée d'observation +dans les états du saint-père, afin d'occuper Ancône, +d'après la convention du 16, et de rendre +à sa Sainteté le libre gouvernement de ses états, +en obligeant les Napolitains à évacuer le château +Saint-Ange et le territoire de Rome. Il +prévint aussi le cardinal, qu'il avait ordre de +ne s'approcher de Rome, que dans le cas où sa +sainteté le jugerait nécessaire.</p> + +<p>Dès son arrivée en Toscane, le général français +avait écrit à M. de Damas, pour lui demander +les motifs de son mouvement offensif +en Toscane, et lui signifier qu'il eût à évacuer +sur-le-champ le territoire romain. M. de Damas +lui avait répondu de Viterbe, que les opérations +du corps sous ses ordres, avaient toujours +dû se combiner avec celles de l'armée de M. +de Bellegarde; que, lorsque le général Miollis +avait attaqué son avant-garde, à Sienne, à +vingt-six milles de son corps d'armée, il allait +se retirer sur Rome, imitant le mouvement de +l'armée autrichienne, sur la Brenta; mais que, +puisqu'un armistice avait été conclu avec les +<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> +Autrichiens, les troupes qu'il commandait, +étant celles d'une cour alliée de l'empereur, se +trouvaient aussi en armistice avec les Français.</p> + +<p>Le général Murat lui répondit sur-le-champ, +que l'armistice conclu avec l'armée autrichienne, +ne concernait en rien l'armée napolitaine; qu'il +était donc nécessaire qu'elle évacuât le château +Saint-Ange et les états du pape; que la considération +du premier consul pour l'empereur +de Russie, pouvait seule protéger le roi de +Naples; mais que ni l'armistice, ni le cabinet +de Vienne, ne pouvaient en rien le protéger. +En même temps, le général Murat mit sa petite +armée en mouvement. Les deux divisions d'infanterie +furent dirigées, le 28 janvier, par la +route d'Arezzo, sur Foligno et Perruvio, où +elles arrivèrent le 4 février. Le général Paulet +eut ordre de se rendre d'Ancône, avec deux +bataillons, à Foligno, en passant par Macerata +et Tolentino. Pendant ces mouvements, l'artillerie, +qui se dirigeait sur Florence, par le débouché +de Pistoia, eut ordre de continuer sa +route par Bologne et Ancône. Ainsi le corps +d'observation marchait sans son artillerie; faute +qui ne peut jamais être excusée, que lorsque +les chemins par où passe l'armée, sont absolument +impraticables au canon. Or, celui +de Bologne à Florence n'est pas dans ce cas, +<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> +les voitures peuvent y passer. Aussitôt que +l'armée napolitaine fut instruite de la marche +du corps d'observation, elle se replia en toute +hâte sous les murs de Rome.</p> + +<p>Le général Paulet, dès son arrivée à Ancône, +y avait fait rétablir les autorités et placer les +couleurs du pape; ce qui excita la reconnaissance +de ce pontife, qui se hâta de faire +écrire au général Murat, par le cardinal Gonsalvi, +le 31 janvier, pour lui exprimer <i>le vif +sentiment dont il était pénétré pour le premier +consul; auquel</i>, dit-il, <i>est attachée la tranquillité +de la religion, ainsi que le bonheur de +l'Europe</i>.</p> + +<p>Le 9 février, l'armée française était placée +sur la Neva, jusqu'à son embouchure dans le +Tibre, et jusqu'aux confins des états du roi +de Naples.</p> + +<p>Enfin, après quelques pourparlers, le général +Murat consentit, par égard pour la Russie, +à signer, le 18 février, à Foligno, un armistice +de trente jours, entre son corps d'armée et les +troupes napolitaines. D'après cet armistice, elles +durent évacuer Rome et les états du pape. Le +premier mars, à la suite de l'arrivée à Naples +du colonel Beaumont, aide-de-camp du général +Murat, l'embargo fut mis sur tous les bâtiments +anglais, qui se trouvaient dans les ports de ce +<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> +royaume. Tous les Anglais en furent expulsés, +et l'armée napolitaine rentra sur son territoire. +Le 28 mars suivant, un traité de paix fut signé +à Florence, entre la république française et la +cour de Naples, par le citoyen Alquier et le chevalier +Micheroux. D'après l'un des articles, un +corps français pouvait, sur la demande du roi +de Naples, être mis à sa disposition, pour garantir +ce royaume des attaques des Anglais et des +Turcs. En vertu de ce même article, le général +Soult fut envoyé, le 2 avril, avec un corps de +10 à 12,000 hommes, pour occuper Otrante, +Brandisi, Tarente, et tout le bout de la presqu'île, +afin d'établir des communications +plus faciles avec l'armée d'Égypte. Ce corps +arriva à sa destination vers le 25 avril. Dans +le courant de ce mois, la Toscane fut remise +au roi d'Étrurie, conformément au traité +de Lunéville, et à celui conclu entre la France +et l'Espagne. Cependant les Anglais occupaient +encore l'île d'Elbe. Le premier mai, +le colonel Marietty, parti de Bastia avec 600 +hommes, débarqua près de Marciana, dans +cette île, pour en prendre possession, d'après +le traité conclu avec le roi de Naples. Le lendemain, +il entra à Porto-Longone, après avoir +chassé un rassemblement considérable de paysans +insurgés, d'Anglais et de déserteurs. Il +<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> +fut joint dans cette place, le même jour, par +le général de division Tharreau, qui s'était +embarqué à Piombino avec un bataillon français +et 300 Polonais. Ces troupes réunies, marchèrent +aussitôt pour cerner Porto-Ferrajo, +qui fut sommé de se rendre. Ainsi toute la +partie de l'île cédée par le traité de Florence, +fut remise au pouvoir des Français.</p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/decoration.jpg" +width="100" height="37" alt="decoration" title="" /></div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></p> + +<h2>MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2> + +<h3>NEUTRES.</h3> + +<p class="hanging summary">Du droit des gens, observé par les puissances dans +la guerre de terre; et du droit des gens, observé +par elles dans la guerre de mer.—Des Principes +du droit maritime des puissances neutres.—De +la neutralité armée de 1780, dont les principes, +qui étaient ceux de la France, de l'Espagne, de +la Hollande, de la Russie, de la Prusse, du Danemarck, +de la Suède, étaient en opposition +avec les prétentions de l'Angleterre à cette époque.—Nouvelles +prétentions de l'Angleterre, mises en +avant, pour la première fois et successivement, +dans le cours de la guerre de la révolution, depuis +1793 jusqu'en 1800. L'Amérique reconnaît +ces prétentions; discussions qui en résultent avec la +France.—Opposition à ces prétentions de la part +<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> +de la Russie, de la Suède, du Danemarck, de la +Prusse. Évènements qui s'ensuivent. Convention +de Copenhague, où, malgré la présence d'une +flotte anglaise supérieure, le Danemarck ne reconnaît +aucune des prétentions de l'Angleterre. +Leur discussion est ajournée.—Traité de Paris +entre la république française et les États-Unis +d'Amérique, qui termine les différends survenus +entre les deux puissances, par suite de l'adhésion +des Américains aux prétentions des Anglais. La +France et l'Amérique proclament solennellement +les principes du droit maritime des neutres.—Causes +qui indisposent l'empereur Paul I<sup>er</sup> contre +l'Angleterre.—La Russie, le Danemarck, la +Suède, la Prusse, proclament les principes reconnus +par le traité du 30 septembre entre la France +et l'Amérique. Convention, dite neutralité armée, +signée le 16 décembre 1800.—Guerre entre l'Angleterre +d'un côté, la Russie, le Danemarck, la +Suède et la Prusse de l'autre. Ce qui constate qu'à +cette époque ces puissances, non plus que la +France, la Hollande, l'Amérique et l'Espagne ne +reconnaissaient aucune des prétentions de l'Angleterre.—Bataille +de Copenhague, le 2 avril 1801.—Assassinat +de l'empereur, Paul I<sup>er</sup>.—La Russie, +la Suède, le Danemarck, se désistent des principes +de la neutralité armée. Nouveaux principes des +droits des neutres reconnus par ces puissances. +Traité du 17 juin 1801, signé par lord St-Helens. +<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> +Ces nouveaux droits n'engagent que les puissances +qui les ont reconnus par ledit traité.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p> + +<p>Le droit des gens, dans les siècles de barbarie, +était le même sur terre que sur mer. +Les individus des nations ennemies étaient faits +prisonniers, soit qu'ils eussent été pris les +armes à la main, soit qu'ils fussent de simples +habitants; et ils ne sortaient d'esclavage qu'en +payant une rançon. Les propriétés mobilières, +et même foncières, étaient confisquées, en tout +ou en partie. La civilisation s'est fait sentir +rapidement et a entièrement changé le droit +des gens dans la guerre de terre, sans avoir +eu le même effet dans celle de mer. De sorte +que, comme s'il y avait deux raisons et deux +justices, les choses sont réglées par deux droits +différents. Le droit des gens, dans la guerre +de terre, n'entraîne plus le dépouillement des +particuliers, ni un changement dans l'état +des personnes. La guerre n'a action que sur le +gouvernement. Ainsi les propriétés ne changent +pas de mains, les magasins de marchandises restent +intacts, les personnes restent libres. Sont +<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> +seulement considérés comme prisonniers de +guerre, les individus pris les armes à la main, +et faisant partie de corps militaires. Ce changement +a beaucoup diminué les maux de +la guerre. Il a rendu la conquête d'une nation +plus facile, la guerre moins sanglante +et moins désastreuse. Une province conquise +prête serment, et, si le vainqueur l'exige, +donne des ôtages, rend les armes; les contributions +se perçoivent au profit du vainqueur, +qui, s'il le juge nécessaire, établit une contribution +extraordinaire, soit pour pourvoir à l'entretien +de son armée, soit pour s'indemniser lui-même +des dépenses que lui a causées la guerre. +Mais cette contribution n'a aucun rapport avec la +valeur des marchandises en magasin; c'est seulement +une augmentation proportionnelle plus +ou moins forte de la contribution ordinaire. Rarement +cette contribution équivaut à une année +de celles que perçoit le prince, et elle est imposée +sur l'universalité de l'état; de sorte qu'elle +n'entraîne jamais la ruine d'aucun particulier.</p> + +<p>Le droit des gens qui régit la guerre maritime, +est resté dans toute sa barbarie; les propriétés +des particuliers sont confisquées; les individus +non combattants sont faits prisonniers. +Lorsque deux nations sont en guerre, tous +les bâtiments de l'une ou de l'autre, naviguant +<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> +sur les mers, ou existant dans les ports, sont +susceptibles d'être confisqués, et les individus à +bord de ces bâtiments, sont faits prisonniers +de guerre. Ainsi, par une contradiction évidente, +un bâtiment anglais (dans l'hypothèse +d'une guerre entre la France et l'Angleterre), +qui se trouvera dans le port de Nantes, par exemple, +au moment de la déclaration de guerre, +sera confisqué; les hommes à bord seront prisonniers +de guerre, quoique non combattants et +simples citoyens; tandis qu'un magasin de marchandises +anglaises, appartenant à des Anglais +existants dans la même ville, ne sera ni séquestré +ni confisqué, et que les négociants anglais +voyageant en France ne seront point prisonniers +de guerre, et recevront leur itinéraire et les +passe-ports nécessaires pour quitter le territoire. +Un bâtiment anglais, naviguant et saisi +par un vaisseau français, sera confisqué, +quoique sa cargaison appartienne à des particuliers; +les individus trouvés à bord de ce +bâtiment, seront prisonniers de guerre, quoique +non combattants; et un convoi de cent +charrettes de marchandises, appartenant à des +Anglais, et traversant la France, au moment +de la rupture entre les deux puissances, ne sera +pas saisi.</p> + +<p>Dans la guerre de terre, les propriétés même +<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> +territoriales que possèdent des sujets étrangers, +ne sont point soumises à confiscation; elles le +sont tout au plus au séquestre. Les lois qui régissent +la guerre de terre, sont donc plus conformes +à la civilisation et au bien-être des particuliers; +et il est à desirer qu'un temps vienne, +où les mêmes idées libérales s'étendent sur la +guerre de mer, et que les armées navales de +deux puissances puissent se battre, sans donner +lieu à la confiscation des navires marchands, +et sans faire constituer prisonniers de guerre les +simples matelots du commerce ou les passagers +non militaires. Le commerce se ferait alors, sur +mer, entre les nations belligérantes, comme il +se fait, sur terre, au milieu des batailles que se +livrent les armées.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p> + +<p>La mer est le domaine de toutes les nations; +elle s'étend sur les trois quarts du globe, et établit +un lien entre les divers peuples. Un bâtiment +chargé de marchandises, naviguant sur les mers, +est soumis aux lois civiles et criminelles de son +souverain, comme s'il était dans l'intérieur de +ses états. Un bâtiment, qui navigue, peut être +considéré comme une colonie flottante, dans +ce sens que toutes les nations sont également +souveraines sur les mers. Si les navires de +<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> +commerce des puissances en guerre pouvaient +naviguer librement, il n'y aurait, à plus forte +raison, aucune enquête à exercer sur les neutres. +Mais, comme il est passé en principe, que +les bâtiments de commerce des puissances belligérantes +sont susceptibles d'être confisqués, il +a dû en résulter le droit, pour tous les bâtiments +de guerre belligérants, de s'assurer du pavillon +du bâtiment neutre qu'ils rencontrent; car, s'il +était ennemi, ils auraient le droit de le confisquer. +De là, le droit de visite, que toutes les +puissances ont reconnu par les divers traités; +de là, pour les bâtiments belligérants, celui +d'envoyer leurs chaloupes à bord des bâtiments +neutres de commerce, pour demander à voir +leurs papiers et s'assurer ainsi de leur pavillon. +Tous les traités ont voulu que ce droit s'exerçât +avec tous les égards possibles, que le bâtiment +armé se tînt hors de la portée de canon, et +que deux ou trois hommes seulement, pussent +débarquer sur le navire visité, afin que rien +n'eût l'air de la force et de la violence. Il a été +reconnu qu'un bâtiment appartient à la puissance +dont il porte le pavillon, lorsqu'il est +muni de passe-ports et d'expéditions en règle, +et lorsque le capitaine et la moitié de l'équipage +sont des nationaux. Toutes les puissances se +<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> +sont engagées, par les divers traités, à défendre +à leurs sujets neutres, de faire, avec les puissances +en guerre, le commerce de contrebande; +et elles ont désigné, sous ce nom, le commerce +des munitions de guerre, telles que poudre, +boulets, bombes, fusils, selles, brides, cuirasses, +etc. Tout bâtiment ayant de ces objets +à bord, est censé avoir transgressé les ordres +de son souverain, puisque ce dernier s'est engagé +à défendre ce commerce à ses sujets; et +ces objets de contrebande sont confisqués.</p> + +<p>La visite faite par les bâtiments croiseurs, +ne fut donc plus une simple visite pour s'assurer +du pavillon; et le croiseur exerça, au +nom même du souverain dont le pavillon couvrait +le bâtiment visité, un nouveau droit de +visite, pour s'assurer si ce bâtiment ne contenait +pas des effets de contrebande. Les hommes de +la nation ennemie, mais seulement les hommes +de guerre, furent assimilés aux objets de +contrebande. Ainsi cette inspection ne fut pas +une dérogation au principe, que le pavillon +couvre la marchandise.</p> + +<p>Bientôt il s'offrit un troisième cas. Des bâtiments +neutres se présentèrent pour entrer +dans des places assiégées, et qui étaient +bloquées par des escadres ennemies. Ces bâtiments +<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span> +neutres ne portaient pas de munitions +de guerre, mais des vivres, des bois, des vins +et d'autres marchandises, qui pouvaient être +utiles à la place assiégée et prolonger sa défense. +Après de longues discussions entre les +puissances, elles sont convenues, par divers +traités, que dans le cas où une place serait réellement +bloquée, de manière qu'il y eût danger +évident, pour un bâtiment, de tenter d'y entrer, +le commandant du blocus pourrait interdire +au bâtiment neutre l'entrée dans cette place, et +le confisquer, si, malgré cette défense, il employait +la force ou la ruse pour s'y introduire.</p> + +<p>Ainsi les lois maritimes sont basées sur ces +principes: 1<sup>o</sup> Le pavillon couvre la marchandise. +2<sup>o</sup> Un bâtiment neutre peut être visité par +un bâtiment belligérant, pour s'assurer de son +pavillon et de son chargement, dans ce sens qu'il +n'a pas de contrebande. 3<sup>o</sup> La contrebande est +restreinte aux munitions de guerre. 4<sup>o</sup> Des bâtiments +neutres peuvent être empêchés d'entrer +dans une place, si elle est assiégée, pourvu +que le blocus soit réel, et qu'il y ait danger évident, +en y entrant. Ces principes forment le droit +maritime des neutres, parce que les différents +gouvernements se sont librement et par des +traités, engagés à les observer et à les faire observer +par leurs sujets. Les diverses puissances +<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span> +maritimes, la Hollande, le Portugal, l'Espagne, +la France, l'Angleterre, la Suède, le Danemarck +et la Russie, ont, à plusieurs époques et +successivement, contracté l'une avec l'autre, ces +engagements, qui ont été proclamés aux traités +généraux de pacification, tels que ceux de +Westphalie, en 1646, et d'Utrecht, en 1712.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p> + +<p>L'Angleterre, dans la guerre d'Amérique, en +1778, prétendit, 1<sup>o</sup> que les marchandises propres +à construire les vaisseaux, telles que bois, +chanvre, goudron, etc., étaient de contrebande; +2<sup>o</sup> qu'un bâtiment neutre avait bien le droit +d'aller d'un port ami dans un port ennemi, +mais qu'il ne pouvait pas trafiquer d'un port +ennemi à un port ennemi; 3<sup>o</sup> que les bâtiments +neutres ne pouvaient pas naviguer de la colonie +à la métropole ennemie; 4<sup>o</sup> que les puissances +neutres n'avaient pas le droit de faire +convoyer, par des bâtiments de guerre, leurs +bâtiments de commerce, ou que, dans ce cas, +ils n'étaient pas affranchis de la visite.</p> + +<p>Aucune puissance indépendante ne voulut reconnaître +ces injustes prétentions. En effet la +mer étant le domaine de toutes les nations, aucune +n'a le droit de régler la législation de ce +<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span> +qui s'y passe. Si les visites sont permises sur +un bâtiment qui arbore un pavillon neutre, +c'est parce que le souverain l'a permis lui-même, +par ses traités. Si les marchandises de guerre +sont contrebande, c'est parce que les traités +l'ont réglé ainsi. Si les puissances belligérantes +peuvent les saisir, c'est parce que le souverain, +dont le pavillon est arboré sur le bâtiment +neutre, s'est lui-même engagé à ne point autoriser +ce genre de commerce. Mais vous ne +pouvez pas étendre la liste des objets de contrebande +à votre volonté, disait-on aux Anglais; +et aucune puissance neutre ne s'est engagée à +défendre le commerce des munitions navales, +telles que bois, chanvre, goudron, etc.</p> + +<p>Quant à la deuxième prétention, elle est +contraire, ajoutait-on, à l'usage reçu. Vous ne +devez vous ingérer dans les opérations de commerce +des neutres, que pour vous assurer du +pavillon, et qu'il n'y a pas de contrebande. +Vous n'avez pas le droit de savoir ce que fait +un bâtiment neutre, puisqu'en pleine mer ce +bâtiment est chez lui, et, en droit, hors de votre +puissance. Il n'est pas couvert par les batteries +de son pays, mais il l'est par la puissance morale +de son souverain.</p> + +<p>La troisième prétention n'est pas plus fondée. +L'état de guerre ne peut avoir aucune influence +sur les neutres; ils doivent donc faire +<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> +en guerre, ce qu'ils peuvent faire pendant la +paix. Or, dans de l'état de paix, vous n'avez pas +le droit d'empêcher, et vous ne trouveriez pas +mauvais qu'ils fissent le commerce des colonies +avec la métropole. Si les bâtiments étrangers +sont empêchés de faire ce commerce, ils ne le +sont pas d'après le droit des gens, mais par une +loi municipale; et, toutes les fois qu'une puissance +a voulu permettre à des étrangers le +commerce de ses colonies, personne n'a eu le +droit de s'y opposer.</p> + +<p>Quant à la quatrième prétention, on répondait +que, comme le droit de visite n'existait +que pour s'assurer du pavillon et de la contrebande, +un bâtiment armé, commissionné par +le souverain, constatait bien mieux le pavillon +et la cargaison des bâtiments marchands de son +convoi, ainsi que les réglements relatifs à la +contrebande, arrêtés par son maître, que ne +le faisait la visite des papiers d'un navire marchand; +qu'il résulterait de la prétention dont +il s'agit qu'un convoi, escorté par une flotte +de huit ou dix vaisseaux de 74, d'une puissance +neutre, serait soumis à la visite d'un brick +ou d'un corsaire d'une puissance belligérante.</p> + +<p>Lors de la guerre d'Amérique (1778), M. de +Castries, ministre de la marine de France, +fit adopter un réglement relatif au commerce +des neutres. Ce réglement fut dressé, d'après +<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> +l'esprit du traité d'Utrecht et des droits des +neutres. On y proclama les quatre principes +ci-dessus énoncés, et on y déclara qu'il aurait +son exécution pendant six mois, après lesquels +il cesserait d'avoir lieu envers les nations neutres +qui n'auraient pas fait reconnaître leurs +droits par l'Angleterre.</p> + +<p>Cette conduite était juste et politique; elle +satisfit toutes les puissances neutres, et jeta +un nouveau jour sur cette question. Les Hollandais, +qui faisaient alors le plus grand commerce, +chicanés par les croiseurs anglais et +les décisions de l'amirauté de Londres, firent +escorter leurs convois par des bâtiments de +guerre. L'Angleterre avança cet étrange principe, +que les neutres ne pouvaient escorter +leurs convois marchands, ou que du moins, +cela ne pouvait les dispenser d'être visités. Un +convoi, escorté par plusieurs bâtiments de +guerre hollandais, fut attaqué, pris, et conduit +dans les ports anglais. Cet évènement +remplit la Hollande d'indignation; et peu de +temps après, elle se joignit à la France et à +l'Espagne, et déclara la guerre à l'Angleterre.</p> + +<p>Catherine, impératrice de Russie, prit fait +et cause dans ces grandes questions. La dignité +de son pavillon, l'intérêt de son empire, dont +le commerce consistait principalement en marchandises +<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> +propres à des constructions navales, +lui firent prendre la résolution de se constituer, +avec la Suède et le Danemark, en neutralité +armée. Ces puissances déclarèrent qu'elles +feraient la guerre à la puissance belligérante +qui violerait ces principes: 1<sup>o</sup> que le pavillon +couvre la marchandise (la contrebande exceptée); +2<sup>o</sup> que la visite d'un bâtiment neutre par +un bâtiment de guerre, doit se faire avec +tous les égards possibles; 3<sup>o</sup> que les munitions +de guerre, canons, poudre, boulets, etc., seulement, +sont objets de contrebande; 4<sup>o</sup> que chaque +puissance a le droit de convoyer les bâtiments +marchands, et que, dans ce cas, la déclaration +du commandant du bâtiment de guerre, est +suffisante, pour justifier le pavillon et la cargaison +des bâtiments convoyés; 5<sup>o</sup> enfin, qu'un +port n'est bloqué par une escadre, que lorsqu'il +y a danger évident d'y entrer, mais qu'un +bâtiment neutre ne pourrait être empêché d'entrer +dans un port précédemment bloqué par +une force, qui ne serait plus présente devant +le port, au moment où le bâtiment se présenterait, +quelle que fût la cause de l'éloignement +de la force qui bloquait, soit qu'elle provînt +des vents ou du besoin de se réapprovisionner.</p> + +<p>Cette neutralité du Nord fut signifiée aux +puissances belligérantes, le 15 août 1780. La +<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> +France et l'Espagne, dont elle consacrait les +principes, s'empressèrent d'y adhérer. L'Angleterre +seule témoigna son extrême déplaisir; +mais, n'osant pas braver la nouvelle confédération, +elle se contenta de se relâcher, dans +l'exécution, de toutes ses prétentions, et ne +donna lieu à aucune plainte de la part des puissances +neutres confédérées. Ainsi, par cette +non-mise à exécution de ses principes, elle +y renonça réellement. Quinze mois après, la +paix de 1783 mit fin à la guerre maritime.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p> + +<p>La guerre entre la France et l'Angleterre +commença en 1793. L'Angleterre devint bientôt +l'ame de la première coalition. Dans le +temps que les armées autrichiennes, prussiennes, +espagnoles et piémontaises envahissaient +nos frontières, elle employait tous les moyens +pour arriver à la ruine de nos colonies. La +prise de Toulon, où notre escadre fut brûlée, +le soulèvement des provinces de l'Ouest, où +périt un si grand nombre de marins, anéantirent +notre marine. L'Angleterre alors ne mit +plus de bornes à son ambition. Désormais, prépondérante +sur mer et sans rivale, elle crut +le moment arrivé où elle pourrait, sans danger, +<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> +proclamer l'asservissement des mers. Elle +reprit les prétentions auxquelles elle avait tacitement +renoncé dans la guerre de 1780, savoir: +1<sup>o</sup> que les marchandises propres à la construction +des vaisseaux, sont de contrebande; +2<sup>o</sup> que les neutres n'ont pas le droit de faire +convoyer leurs bâtiments de commerce; ou du +moins que la déclaration du commandant de +l'escorte n'ôte pas le droit de visite; 3<sup>o</sup> qu'une +place est bloquée, non-seulement par la +présence d'une escadre, mais même lorsque +l'escadre est éloignée de devant le port, par +les tempêtes ou par le besoin de faire de +l'eau, etc. Elle alla plus loin, et mit en avant +ces trois nouvelles prétentions: 1<sup>o</sup> que le +pavillon ne couvre pas la marchandise, que +la marchandise et la propriété ennemies sont +confiscables sur un bâtiment neutre; 2<sup>o</sup> qu'un +bâtiment neutre n'a pas le droit de faire le +commerce de la colonie avec la métropole; +3<sup>o</sup> qu'un bâtiment neutre peut bien entrer +dans un port ennemi, mais non pas aller d'un +port ennemi à un port ennemi.</p> + +<p>Le gouvernement d'Amérique voyant la puissance +maritime de la France anéantie, et craignant +pour lui l'influence du parti français qui +se composait des hommes les plus exagérés, +jugea nécessaire à sa conservation, de se rapprocher +<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> +de l'Angleterre, et reconnut tout ce +que cette puissance voulut lui prescrire, pour +nuire et gêner le commerce français.</p> + +<p>Les altercations entre la France et les États-Unis +furent vives. Les envoyés de la république +française, Genet, Adet, Fauchet, réclamèrent +fortement l'exécution du traité de 1778; mais +ils eurent peu de succès. En conséquence, diverses +mesures législatives, analogues à celles +des Américains, furent prises en France; diverses +affaires de mer eurent lieu, et les choses +s'aigrirent à un tel point, que la France était +comme en guerre avec l'Amérique. Cependant la +première de ces deux nations sortit enfin triomphante +de la lutte qui menaçait son existence; +l'ordre et un gouvernement régulier firent disparaître +l'anarchie. Les Américains éprouvèrent +alors le besoin de se rapprocher de la France. +Le président lui-même sentait toute la raison +qu'avait cette puissance, de réclamer contre +le traité qu'il avait conclu avec l'Angleterre; +et au fond de son cœur, il rougissait d'un +acte que la force des circonstances l'avait +seule porté à signer. MM. Prinkeney, Marschal +et Gerry, chargés des pleins pouvoirs du gouvernement +américain, arrivèrent à Paris à la +fin de 1797. Tout faisait espérer un prompt +rapprochement entre les deux républiques: mais +<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> +la question restait tout entière indécise. Le +traité de 1794 et l'abandon des droits des neutres +lésaient essentiellement les intérêts de la +France; et l'on ne pouvait espérer de faire revenir +les États-Unis à l'exécution du traité de +1778, à ce qu'ils devaient à la France et à eux-mêmes, +qu'en opérant un changement dans +leur organisation intérieure.</p> + +<p>Par suite des évènements de la révolution, +le parti fédéraliste l'avait emporté dans ce pays, +mais le parti démocratique était cependant le +plus nombreux. Le directoire pensa lui donner +plus de force, en refusant de recevoir deux +des plénipotentiaires américains, parce qu'ils +tenaient au parti fédéraliste, et en ne reconnaissant +que le troisième, qui était du parti +opposé. Il déclara d'ailleurs ne pouvoir entrer +dans aucune négociation, tant que l'Amérique +n'aurait pas fait réparation des griefs +dont la république française avait à se plaindre. +Le 18 janvier 1798, il sollicita une loi +des conseils, portant que la neutralité d'un +bâtiment ne se déterminerait pas par son pavillon, +mais par la nature de sa cargaison; et +que tout bâtiment chargé, en tout ou en partie, +de marchandises anglaises, pourrait être confisqué. +La loi était juste envers l'Amérique, dans +ce sens, qu'elle n'était que la représaille du +<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> +traité que cette puissance avait signé avec l'Angleterre, +en 1794; mais elle n'en était pas moins +impolitique et déplacée; elle était subversive +de tous les droits des neutres. C'était déclarer +que le pavillon ne couvrait plus la marchandise, +ou, autrement, proclamer que les mers +appartenaient au plus fort. C'était agir dans le +sens et conformément à l'intérêt de l'Angleterre, +qui vit, avec une secrète joie, la France +elle-même proclamer ses principes, et autoriser +son usurpation. Sans doute les Américains +n'étaient plus que les facteurs de l'Angleterre; +mais des lois municipales, réglementaires +du commerce en France avec les +Américains, auraient détruit un ordre de choses +contraire aux intérêts de la France; la république +aurait pu déclarer tout au plus, que les +marchandises anglaises seraient marchandises +de contrebande, pour les pavillons qui auraient +reconnu les nouvelles prétentions de l'Angleterre. +Le résultat de cette loi fut désastreux +pour les Américains. Les corsaires français firent +de nombreuses prises; et aux termes de la +loi, toutes étaient bonnes. Car il suffisait qu'un +navire américain eût quelques tonneaux de +marchandises anglaises à son bord, pour que +toute la cargaison fût confiscable. Dans le +même temps, comme s'il n'y avait pas déja +<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> +assez de cause d'irritation et de désunion entre +les deux pays, le directoire fit demander aux +envoyés américains un emprunt de quarante-huit +millions de francs; se fondant sur celui +que les États-Unis avaient fait autrefois à la +France, pour se soustraire au joug de l'Angleterre. +Les agents d'intrigues dont le ministère +des relations extérieures était rempli à cette +époque, insinuèrent qu'on se désisterait de +l'emprunt pour une somme de douze cent +mille francs, qui devait se partager entre le +directeur B..... et le ministre T..........</p> + +<p>Ces nouvelles arrivèrent en Amérique dans +le mois de mars; le président en informa la +chambre, le 4 avril. Tous les esprits se rallièrent +autour de lui; on crut même l'indépendance +de l'Amérique menacée. Toutes les gazettes, +toutes les nouvelles étaient pleines des préparatifs +qui se faisaient en France pour l'expédition +d'Égypte; et soit que le gouvernement +américain craignît réellement une invasion, +soit qu'il feignît de le croire, pour donner +plus de mouvement aux esprits, et renforcer +le parti fédéraliste, il fit proposer le commandement +de l'armée de défense au général +Washington. Le 26 mai, un acte du congrès +autorisa le président à enjoindre aux commandants +des vaisseaux de guerre américains de +<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> +s'emparer de tout vaisseau qui serait trouvé +près des côtes, et dont l'intention serait de +commettre des déprédations sur les navires +appartenant à des citoyens des États-Unis, et +de reprendre ceux de ces vaisseaux, qui auraient +été capturés. Le 9 juin, un nouveau bill suspendit +toutes les relations commerciales avec +la France. Le 25, un troisième bill déclara +nuls les traités de 1778 et la convention consulaire +du 4 novembre 1788, portant que les +États-Unis sont <i>délivrés et exonérés des stipulations +desdits traités</i>. Ce bill fut motivé 1<sup>o</sup> sur +ce que la république française avait itérativement +violé les traités conclus avec les États-Unis, +au grand détriment des citoyens de ce +pays, en confisquant, par exemple, des +marchandises ennemies à bord des bâtiments +américains, tandis qu'il était convenu que le +bâtiment sauverait la cargaison; en équipant +des corsaires contre les droits de la neutralité, +dans les ports de l'Union; en traitant les +matelots américains, trouvés à bord des navires +ennemis, comme des pirates, etc.; 2<sup>o</sup> sur +ce que la France, malgré le désir des États-Unis +d'entamer une négociation amicale, et au +lieu de réparer le dommage causé par tant +d'injustices, osait, d'un ton hautain, demander +un tribut, en forme de prêt ou autrement. +<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> +Vers la fin du mois de juillet, le dernier +plénipotentiaire américain, M. de Gerry, +qui était resté jusque alors à Paris, partit pour +l'Amérique.</p> + +<p>La France venait d'être humiliée; la deuxième +coalition s'était emparée de l'Italie, et avait +attaqué la Hollande. Le gouvernement français +fit faire quelques démarches par son ministre +en Hollande, M. Pichon, près de l'envoyé américain, +auprès de cette puissance. Des ouvertures +furent faites au président des États-Unis, +M. Adams. Celui-ci annonçant, à l'ouverture +du congrès, les tentatives faites par le gouvernement +français, pour rouvrir les négociations, +disait que, bien que le desir du gouvernement +des États-Unis fût de ne pas rompre +entièrement avec la France, il était cependant +impossible d'y envoyer de nouveaux plénipotentiaires +sans dégrader la nation américaine, +jusqu'à ce que le gouvernement français eût +donné les assurances convenables, que le droit +sacré des ambassadeurs serait respecté. Il termina +son discours, en recommandant de faire +de grands préparatifs pour la guerre. Mais +la nation américaine était loin de partager les +opinions de M. Adams, sur la guerre avec +la France. Le président céda à l'opinion générale, +et, le 25 février 1799, nomma ministres +<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> +plénipotentiaires, près la république française, +pour terminer tous les différents entre +les deux puissances, MM. Ellsvorth, Henry et +Murray. Ils débarquèrent en France au commencement +de 1800.</p> + +<p>La mort de Washington, qui eut lieu le 15 +décembre 1799, fournit au premier consul une +occasion de faire connaître ses sentiments pour +les États-Unis d'Amérique. Il porta le deuil de +ce grand citoyen, et le fit porter à toute l'armée, +par l'ordre du jour suivant, en date du +9 février 1800: <i>Washington est mort! Ce grand +homme s'est battu contre la tyrannie; il a consolidé +la liberté de sa patrie. Sa mémoire sera +toujours chère au peuple français, comme à tous +les hommes libres des deux mondes, et spécialement +aux soldats français, qui, comme lui +et les soldats américains, se battent pour l'égalité, +la liberté</i>. Le premier consul ordonna en +outre, que, pendant dix jours, des crêpes +noirs seraient suspendus à tous les drapeaux +et guidons de la république.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p> + +<p>Le 9 février, une cérémonie eut lieu à Paris, +au Champ de Mars. L'on y porta en grande +pompe les trophées conquis par l'armée d'Orient; +on y rendit un nouvel hommage au héros +<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> +américain, dont M. de Fontanes prononça l'oraison +funèbre devant toutes les autorités civiles et +militaires de la capitale. Ces circonstances ne +laissèrent plus aucun doute dans l'esprit des +envoyés des États-Unis, sur le succès de leur +négociation.</p> + +<p>Le traité de 1794, entre l'Angleterre et l'Amérique, +avait été un vrai triomphe pour l'Angleterre; +mais il avait été désapprouvé par +les puissances neutres de l'Europe. En toute +occasion, le Danemark, la Suède, la Russie, +proclamaient avec affectation, les principes de +la neutralité armée de 1780.</p> + +<p>Le 4 juillet 1798, la frégate suédoise la Troya, +escortant un convoi, fut rencontrée par une +escadre anglaise, qui l'obligea de se rendre à +Margate avec les navires qu'elle accompagnait. +Aussitôt que le roi de Suède en fut informé, +il donna ordre, au commandant du convoi, +de se rendre à sa destination. Mais quelque +temps après, un deuxième convoi sorti des +ports de Suède, sous l'escorte d'une frégate +(la Hulla Fersen), commandée par M. de Cederstrom, +éprouva le même sort que la première. +Le roi de Suède fit traduire devant un +conseil de guerre les deux officiers commandant +les frégates d'escorte; M. de Cederstrom +fut condamné à mort.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> +A la même époque, un vaisseau anglais s'empara +d'un navire suédois, et le conduisit à +Elseneur; mais bientôt, bloqué dans ce port +par plusieurs frégates danoises, il fut obligé de +rendre sa prise. Pendant les deux années suivantes, +les esprits s'aigrirent encore. La destruction +de l'escadre française à Aboukir, les malheurs +de la France dans la campagne de 1799, +accrurent la superbe anglaise. A la fin de décembre +1799, la frégate danoise la Hanfenen, +capitaine Van Dockum, escortait des bâtiments +marchands de cette nation et entrait dans le +détroit, lorsqu'elle fut rencontrée par plusieurs +frégates anglaises. L'une d'elles envoya un canot, +pour faire connaître au capitaine danois qu'on +allait visiter son convoi. Celui-ci répondit que +ce convoi était de sa nation, qu'il était sous +son escorte, qu'il en garantissait le pavillon et +le chargement, et qu'il ne souffrirait pas qu'on +le visitât. Aussitôt un canot anglais, se dirigea +sur un navire du convoi, pour le visiter. La +frégate danoise fit feu, blessa un Anglais, et +s'empara du canot; mais le capitaine Van Dockum +le relâcha sur la menace des anglais, de +commencer aussitôt les hostilités. Le convoi +fut conduit à Gibraltar.</p> + +<p>Dans une note, par laquelle M. Merry, envoyé +anglais à Copenhague, demanda, le 10 +<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> +avril 1800, le désaveu, l'excuse et la réparation +qu'était en droit d'attendre le gouvernement +britannique; il dit: «Le droit de visiter +et d'examiner les vaisseaux marchands en +pleine mer, de quelque nation qu'ils soient, +et quelle que soit leur cargaison ou destination, +le gouvernement britannique le regarde +comme le droit incontestable de toute +nation en guerre; droit qui est fondé sur +celui des gens, et qui a été généralement admis +et reconnu.»</p> + +<p>A cette note, M. Bernstorf, ministre de Danemark, +répondit, que le droit de faire visiter +les bâtiments convoyés, n'avait été reconnu +par aucune puissance maritime indépendante, +et qu'elles ne pourraient le faire sans avilir +leur propre pavillon; que le droit conventionnel +de visiter un bâtiment marchand neutre, +avait été attribué aux puissances belligérantes, +seulement pour s'assurer de la sincérité +du pavillon; que cette vérité était bien mieux +constatée, quand c'était un bâtiment de guerre +de la nation neutre qui le certifiait; que s'il en +était autrement, il s'ensuivrait que les plus +grandes escadres, escortant un convoi, seraient +soumises à l'affront de le laisser visiter +par un brick, ou même par un corsaire. Il +terminait en disant que le capitaine danois, qui +<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> +avait repoussé une violence, à laquelle il ne devait +pas s'attendre, n'avait fait que son devoir.</p> + +<p>La frégate danoise la Freya, escortant un +convoi marchand, se trouva, le 25 juillet +1800, à l'entrée de la Manche, en présence de +quatre frégates anglaises, sur les onze heures +du matin. L'une d'elles envoya à bord de la +danoise, un officier, pour demander où elle +allait, et prévenir qu'il allait visiter le convoi. +Le capitaine Krapp répondit que son convoi +était danois; il montra à l'officier anglais les +papiers et les certificats qui constataient sa +mission, et fit connaître qu'il s'opposerait à +toute visite. Alors une frégate anglaise se dirigea +sur le convoi, qui reçut ordre de se rallier +à la Freya. En même temps, une autre frégate +s'approcha de cette dernière, et tira sur un +bâtiment marchand. Le danois répondit à son +feu, mais de façon que le boulet passa par +dessus la frégate anglaise. Sur les huit heures, +le commodore anglais arriva, avec son vaisseau, +près de la Freya, et réitéra la demande de visiter +le convoi sans aucune opposition. Sur le refus +du capitaine Krapp, une chaloupe anglaise se +dirigea sur le marchand le plus voisin. Le danois +donna ordre de tirer sur la chaloupe; +alors le commodore anglais, qui prenait en flanc +la Freya, lui envoya toute sa bordée. Cette dernière +<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> +riposta, se battit une heure contre les +quatre frégates anglaises, et, perdant l'espoir de +vaincre des forces si supérieures, amena son +pavillon. Elle avait reçu trente boulets dans +sa coque, et un grand nombre dans ses mats +et agrès. Elle fut conduite, avec le convoi, aux +Dunes, où on la fit mouiller à côté du vaisseau +amiral. Les Anglais firent hisser, à bord +de la Freya, le pavillon danois, et y mirent +une garde de soldats anglais sans armes.</p> + +<p>Cependant les esprits étaient fort aigris. Le +Danemark, la Suède, la Russie armaient leurs +escadres, et annonçaient hautement l'intention +de soutenir leurs droits par les armes. Lord +Wilworth fut envoyé à Copenhague, où il arriva +le 11 juillet, avec les pouvoirs nécessaires pour +aviser à un moyen d'accommodement. Ce négociateur +fut appuyé par une flotte de vingt-cinq +vaisseaux de ligne, sous les ordres de l'amiral +Dikinson, qui parut, le 19 août, devant le Sund. +Tout était en armes sur la côte de Danemark; +on s'attendait à chaque instant au commencement +des hostilités. Mais les flottes alliées de +la Suède et de la Russie n'étaient pas prêtes. +Ces puissances avaient espéré que des menaces +seraient suffisantes; comme elles n'avaient pas +prévu une attaque si subite, aucun traité n'avait +été contracté entre elles à ce sujet. Après de longues +<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span> +conférences, lord Wilworth et le comte +de Bernstorf signèrent une convention, le 31 +août. Il y fut stipulé 1<sup>o</sup> que le droit de visiter +les bâtiments allant sans convoi, était renvoyé +à une discussion ultérieure; 2<sup>o</sup> que sa majesté +danoise, pour éviter les évènements pareils à +celui de la frégate la Freya, se dispenserait +de convoyer aucun de ses bâtiments marchands, +jusqu'à ce que des explications ultérieures, sur +cet objet, eussent pu effectuer une convention +définitive; 3<sup>o</sup> que la Freya et le convoi seraient +relâchés; que la frégate trouverait, dans les +ports de sa majesté britannique, tout ce dont +elle aurait besoin pour se réparer, et ce, suivant +l'usage entre les puissances amies et alliées.</p> + +<p>On voit, que l'Angleterre et le Danemark +cherchaient également à gagner du temps. +Par cette convention, faite sous le canon d'une +flotte anglaise supérieure, le Danemark échappa +au danger imminent qui le menaçait; il ne +reconnut aucune des prétentions de l'Angleterre. +Seulement, il sacrifia son juste ressentiment +et les réparations qu'il était en droit de +demander pour les outrages faits à son pavillon.</p> + +<p>Aussitôt que l'empereur de Russie, Paul I<sup>er</sup>, +fut informé de l'entrée d'une flotte anglaise +dans la Baltique, avec des intentions hostiles, +<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> +il fit mettre le séquestre sur tous les bâtiments +anglais, qui se trouvaient dans ses ports; il y +en avait plusieurs centaines. Il fit délivrer à +tous les capitaines des navires, qui partaient +des ports russes, une déclaration, portant, +que la visite de tout bâtiment russe par un +bâtiment anglais, serait considérée comme une +déclaration de guerre.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p> + +<p>Le premier consul nomma, pour traiter +avec les ministres des États-Unis, les conseillers +d'état, Joseph Bonaparte, Rœderer et +Fleurieu. Les conférences eurent lieu successivement +à Paris et à Morfontaine; on éprouva +beaucoup de difficultés. Les deux républiques +avaient-elles été en guerre ou en paix? Ni l'une +ni l'autre n'avait fait de déclaration de guerre; +mais le gouvernement américain avait, par le +bill du 7 juillet 1798, déclaré les États-Unis +<i>exonérés</i> des droits que la France avait acquis +par le traité du 6 février 1778. Les envoyés ne +voulaient pas revenir sur ce bill; cependant, +on ne peut perdre des droits acquis par des +traités, que de deux manières, par son propre +consentement ou par l'effet de la guerre. +Les Américains demandaient à être indemnisés +<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> +de toutes les pertes que leur avaient fait éprouver +les corsaires français, et, en dernier lieu, la +loi du 18 janvier 1798. Ils convenaient que, de +leur côté, ils dédommageraient le commerce +français de celles qu'il avait essuyées. Mais la +balance de ces indemnités était de beaucoup +à l'avantage de l'Amérique. Les plénipotentiaires +français firent aux ministres américains +le dilemme suivant: «nous sommes en guerre +ou en paix. Si nous sommes en paix et que +notre état actuel ne soit qu'un état de mésintelligence, +la France doit liquider tout +le tort que ses corsaires vous auront fait. +Vous avez évidemment perdu plus que nous, +nous devons solder la différence. Mais alors +les choses doivent être établies comme elles +étaient auparavant, et nous devons jouir de +tous les droits et priviléges dont nous jouissions +en 1778. Si, au contraire, nous sommes +en état de guerre, vous n'avez pas droit +d'exiger des indemnités pour vos pertes, +tout comme nous n'avons pas le droit d'exiger +les priviléges des traités que la guerre a +rompus.»</p> + +<p>Les ministres américains se trouvèrent fort +embarrassés. Après de longues discussions, on +adopta le mezzo-termine, de déclarer qu'une +convention ultérieure statuerait sur l'une ou +<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> +l'autre de ces situations. Cette difficulté une fois +écartée, il ne restait plus qu'à stipuler pour +l'avenir, et l'on aborda franchement les principes +des droits des neutres. L'aigreur, qui existait +entre les puissances du Nord et l'Angleterre, +les divers combats qui avaient déja eu +lieu, plusieurs causes qui avaient influé sur le +caractère de l'empereur Paul, la victoire de +Marengo qui avait changé la face de l'Europe, +tout faisait sentir de quelle utilité, pour les +affaires générales, serait une déclaration claire +et libérale des principes du droit maritime. Il +fut expressément reconnu dans le nouveau +traité: 1<sup>o</sup> que le pavillon couvre la marchandise; +2<sup>o</sup> que les objets de contrebande ne doivent +s'entendre que des munitions de guerre, +canons, fusils, poudre, boulets, cuirasses, +selles, etc.; 3<sup>o</sup> que la visite, qui serait faite d'un +navire neutre, pour s'assurer de son pavillon +et des objets de contrebande, ne pourrait avoir +lieu que hors de la portée de canon du bâtiment +de guerre visitant; que deux ou trois hommes, +au plus, monteraient à bord du neutre; que, +dans aucun cas, on ne pourrait obliger le navire +neutre d'envoyer à bord du bâtiment visitant; +que chaque bâtiment serait porteur d'un +certificat, qui justifierait de son pavillon; que +l'aspect seul de ce certificat serait suffisant; +<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> +qu'un bâtiment, qui porterait de la contrebande, +ne serait soumis qu'à la confiscation de cette +contrebande; qu'aucun bâtiment convoyé ne +serait soumis à la visite; que la déclaration du +commandant de l'escorte du convoi suffirait; +que le droit de blocus ne devait s'appliquer +qu'aux places réellement bloquées, où l'on ne +peut entrer sans un danger évident, et non à +celles censées bloquées par des croisières; que +les propriétés ennemies étaient couvertes par +le pavillon neutre, tout comme les marchandises +neutres, trouvées à bord de bâtiments ennemis, +suivaient le sort de ces bâtiments, excepté +toutefois pendant les deux premiers mois +après la déclaration de guerre; que les vaisseaux +et corsaires des deux nations seraient +traités, dans les ports respectifs, comme ceux +de la nation la plus favorisée.</p> + +<p>Ce traité fut signé par les ministres plénipotentiaires +des deux puissances à Paris, le 30 +septembre 1800. Le 3 octobre suivant, M. Joseph +Bonaparte, président de la commission +chargée de la négociation, donna une fête, +dans sa terre de Morfontaine aux envoyés +américains: le premier consul y assista. Des +emblêmes ingénieux, des inscriptions heureuses +rappelaient les principaux évènements +de la guerre de l'indépendance américaine, +<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> +partout on voyait réunies les armes des deux +républiques. Pendant le dîner, le premier consul +porta le toast suivant: <i>Aux mânes des Français +et des Américains morts sur le champ de +bataille pour l'indépendance du Nouveau-Monde</i>. +Celui-ci fut porté par le consul Cambacérès: +<i>Au successeur de Washington</i>. Et le consul +Lebrun porta le sien ainsi: <i>A l'union de +l'Amérique avec les puissances du Nord, pour +faire respecter la liberté des mers</i>. Le lendemain, +4 octobre, les ministres américains prirent +congé du premier consul. On remarqua dans +leurs discours les phrases suivantes: Qu'ils espéraient +que la convention signée le 30 septembre, +serait la base d'une amitié durable entre +la France et l'Amérique, et que les ministres +américains n'omettraient rien pour concourir à +ce but. Le premier consul répondit que les différends, +qui avaient existé, étaient terminés; qu'il +n'en devait pas plus rester de trace que de démêlés +de famille; que les principes libéraux, +consacrés dans la convention du 30 septembre, +sur l'article de la navigation, devaient être la +base du rapprochement des deux républiques, +comme ils l'étaient de leurs intérêts; et qu'il +devenait, dans les circonstances présentes, plus +important que jamais, pour les deux nations, +d'y adhérer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> +Le traité fut ratifié le 18 février 1801, par le +président des États-Unis, qui en supprima l'article +2, ainsi conçu:</p> + +<p>«Les ministres plénipotentiaires des deux +partis ne pouvant, pour le présent, s'accorder, +relativement au traité d'alliance du 6 +février 1778, au traité d'amitié et de commerce +de la même date, et à la convention +en date du 4 novembre 1788; non plus que +relativement aux indemnités mutuellement +dues ou réclamées, les parties négocieront +ultérieurement sur ces objets, dans un temps +convenable, et jusqu'à ce qu'elles se soient +accordées sur ces points, lesdits traités et +convention n'auront point d'effet, et les relations +des deux nations seront réglées ainsi +qu'il suit, etc.:»</p> + +<p>La suppression de cet article faisait cesser à +la fois les priviléges, qu'avait la France par le +traité de 1778, et annulait les justes réclamations +que pouvait faire l'Amérique, pour des +torts éprouvés en temps de paix. C'était justement +ce que le premier consul s'était proposé, +en établissant ces deux objets, l'un comme la +balance de l'autre. Sans cela, il eût été impossible +de satisfaire le commerce des États-Unis, +et de lui faire oublier les pertes qu'il avait +éprouvées. La ratification que donna le premier +<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> +consul, le 31 juillet 1801, portait que, +bien entendu, la suppression de l'article 2 annulait +toute espèce de réclamation d'indemnités, +etc.</p> + +<p>Il n'est pas d'usage de faire des modifications +aux ratifications. Rien n'est plus contraire au but +de tout traité de paix, qui est de rétablir la bonne +harmonie. Les ratifications doivent toujours +être pures et simples; le traité doit y être transcrit, +sans qu'il y soit opéré de changements, afin +d'éviter d'embrouiller les questions. Si cet évènement +avait pu être prévu, les plénipotentiaires +auraient fait deux copies, l'une avec l'article 2, +et l'autre sans cet article: tout alors aurait été +suivant les règles.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p> + +<p>L'empereur Paul avait succédé à l'impératrice +Catherine II. Ennemi jusqu'au délire de la révolution +française, ce que sa mère s'était contentée +de promettre, il l'avait effectué; il avait pris +part à la deuxième coalition. Le général Suwarow, +à la tête de 60,000 Russes, s'avança en Italie, +tandis qu'une autre armée russe entrait en +Suisse, et qu'un corps de 15,000 hommes était +mis par le czar, à la disposition du duc d'Yorck, +pour conquérir la Hollande. C'était tout ce que +<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span> +l'empire russe avait de troupes disponibles. +Vainqueur aux batailles de Cassano, de la Trebbia, +de Novi, Suwarow avait perdu la moitié de +son armée dans le Saint-Gothard et dans les +différentes vallées de la Suisse, après la bataille +de Zurich, où Korsakow avait été pris. Paul +sentit alors toute l'imprudence de sa conduite; +et, en 1800, Suwarow retourna en Russie, ramenant +avec lui à peine le quart de son armée. +L'empereur Paul se plaignait amèrement d'avoir +perdu l'élite de ses troupes, qui n'avaient été +secondées ni par les Autrichiens, ni par les Anglais. +Il reprochait au cabinet de Vienne de +s'être refusé, après la conquête du Piémont, +à remettre, sur son trône, le roi de Sardaigne; +de n'être point animé d'idées grandes et généreuses; +mais de se laisser entièrement dominer +par des vues de calcul et d'intérêt. Il se plaignait +aussi de ce que les Anglais, maîtres de +Malte, au lieu de rétablir l'ordre de Saint-Jean +et de restituer cette île aux chevaliers, se l'étaient +appropriée. Le premier consul ne négligeait +rien pour faire fructifier ces germes de mécontentement. +Peu après la bataille de Marengo, +il trouva le moyen de flatter l'imagination vive +et impétueuse du czar, en lui envoyant l'épée +que le pape Léon X avait donnée à l'Ile-Adam, +comme un témoignage de sa satisfaction, pour +<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> +avoir défendu Rhodes contre les infidèles. 8 à +10,000 soldats russes avaient été faits prisonniers +en Italie, à Zurich, en Hollande; le +premier consul proposa leur échange aux Anglais +et aux Autrichiens. Les uns et les autres +refusèrent: les Autrichiens, parce qu'ils avaient +encore beaucoup de leurs prisonniers en France; +et les Anglais, quoiqu'ils eussent un grand +nombre de prisonniers français, parce que, +suivant eux, cette proposition était contraire à +leurs principes. Quoi! disait-on au cabinet de +Saint-James, vous refusez d'échanger même les +Russes, qui ont été pris en Hollande, en combattant +dans vos propres rangs sous le duc +d'Yorck? Comment! disait-on au cabinet de +Vienne, vous ne voulez pas rendre à leur patrie +ces hommes du Nord, à qui vous devez les victoires +de la Trebbia, de Novi, vos conquêtes en +Italie, et qui ont laissé chez vous une foule de +français qu'ils ont faits prisonniers! Tant d'injustice +m'indigne, dit le premier consul. Eh bien! +je les rendrai au czar sans échange; il verra l'estime +que je fais des braves. Les officiers russes +prisonniers reçurent sur le champ des épées, +et les troupes de cette nation furent réunies à +Aix-la-Chapelle, où bientôt elles furent habillées +complètement à neuf, et armées de belles armes +de nos manufactures. Un général russe fut +<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> +chargé de les organiser en bataillons, en régiments. +Ce coup retentit à la fois à Londres et +à Saint-Pétersbourg. Attaqué par tant de points +différents, Paul s'exalta, et porta tout le feu de +son imagination, toute l'ardeur de ses vœux +vers la France. Il expédia un courrier au premier +consul, avec une lettre où il disait: «Citoyen +premier consul, je ne vous écris point +pour entrer en discussion sur les droits de +l'homme ou du citoyen: chaque pays se gouverne +comme il l'entend. Partout où je vois +à la tête d'un pays, un homme qui sait gouverner +et se battre, mon cœur se porte vers +lui. Je vous écris pour vous faire connaître le +mécontentement que j'ai contre l'Angleterre, +qui viole tous les droits des nations, et qui +n'est jamais guidée que par son égoïsme et son +intérêt. Je veux m'unir avec vous pour mettre +un terme aux injustices de ce gouvernement.»</p> + +<p>Au commencement de décembre 1800, le général +Sprengporten finlandais, qui avait passé +au service de la Russie, et qui, de cœur, était +attaché à la France, arriva à Paris. Il portait +des lettres de l'empereur Paul, et était chargé +de prendre le commandement des prisonniers +russes, et de les ramener dans leur patrie. +Tous les officiers de cette nation, qui retournaient +en Russie, se louaient sans cesse des +<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> +bons traitements et des égards qu'ils avaient +reçus en France, surtout depuis l'arrivée du +premier consul. Bientôt la correspondance entre +l'empereur Paul et ce dernier, devint journalière; +ils traitaient directement des plus grands +intérêts et des moyens d'humilier la puissance +anglaise. Le général Sprengporten n'était pas +chargé de traiter de la paix, il n'en avait pas les +pouvoirs. Il n'était pas non plus ambassadeur; +la paix n'existait pas. C'était donc une mission +extraordinaire: ce qui permit d'accorder, sans +conséquence, à ce général toutes les distinctions +propres à flatter le souverain qui l'avait +envoyé.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p> + +<p>L'expédition de l'amiral Dikinson et la convention +préalable de Copenhague, qui en +avait été la suite, avaient déconcerté le projet +des trois puissances maritimes du nord, +d'opposer une ligue à la tyrannie des Anglais. +Ceux-ci continuaient de violer tous +les droits des neutres; ils disaient que, puisqu'ils +avaient pu attaquer, prendre et conduire +en Angleterre la frégate <i>la Freya</i> avec son +convoi, sans que, malgré cet évènement, le +Danemarck eût cessé d'être allié et ami de l'Angleterre, +<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span> +la conduite de la croisière anglaise +avait été légitime; et que le Danemarck avait, +par cela même, reconnu le principe qu'il ne pouvait +convoyer ses bâtiments. Néanmoins cette +dernière puissance était loin d'approuver l'insolence +des prétentions de l'Angleterre. Prise +isolément et au dépourvu, elle avait cédé; +mais elle espérait qu'à la faveur des glaces, +qui allaient fermer le Sund et la Baltique, +elle pourrait, agissant de concert avec la +Suède et la Russie, faire reconnaître les droits +des puissances neutres. La Suède était indignée +de la conduite du cabinet de St.-James; +et quant à la Russie, nous avons déja fait +connaître ses motifs de haine contre les Anglais. +Le traité du 30 septembre entre la France +et l'Amérique, venait de proclamer de nouveau +les principes de l'indépendance des mers; l'hiver +était arrivé; le czar se déclara ouvertement +pour ces principes que, dès le 15 août, il avait +proposé aux puissances du nord de reconnaître.</p> + +<p>Le 17 novembre 1800, l'empereur Paul ordonna, +par un ukase, que tous les effets et marchandises +anglaises, qui étaient arrêtées dans +ses états par suite de l'embargo qu'il avait mis +sur les navires de cette nation, fussent réunis +en une masse, pour liquider tout ce qui serait +<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> +dû aux Russes par les Anglais. Il nomma une +commission de négociants, qu'il chargea de +cette opération. Les équipages des bâtiments +furent considérés comme prisonniers de guerre, +et envoyés dans l'intérieur de l'empire. Enfin, +le 16 décembre, une convention fut signée +entre la Russie, la Suède et le Danemarck, +pour soutenir les droits de la neutralité. Peu +après, la Prusse y adhéra. Cette convention fut +appelée la quadruple alliance. Ses principales +dispositions sont: 1<sup>o</sup> le pavillon couvre la marchandise; +2<sup>o</sup> tout bâtiment convoyé ne peut +être visité; 3<sup>o</sup> ne peuvent être considérés comme +effets de contrebande, que les munitions de +guerre, telles que canons, etc.; 4<sup>o</sup> le droit de +blocus ne peut être appliqué qu'à un port +réellement bloqué; 5<sup>o</sup> tout bâtiment neutre +doit avoir son capitaine et la moitié de son +équipage de la nation, dont il porte le pavillon; +6<sup>o</sup> les bâtiments de guerre de chacune des +puissances contractantes protégeront et convoyeront +les bâtiments de commerce des deux +autres; 7<sup>o</sup> une escadre combinée sera réunie +dans la Baltique, pour assurer l'exécution de +cette convention.</p> + +<p>Le 17 décembre, le gouvernement anglais ordonna +la course sur les bâtiments russes; et le +14 janvier 1801, en représailles de la convention +<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> +du 16 décembre 1800, qu'il appellait attentatoire +à ses droits, il ordonna un embargo +général sur tous les bâtiments appartenant +aux trois puissances, qui avaient signé la convention.</p> + +<p>Aussitôt qu'elle avait été ratifiée, l'empereur +Paul avait expédié un officier au premier consul, +pour la lui faire connaître. Cet officier lui +fut présenté à la Malmaison, le 20 janvier +1801, et lui remit les lettres de son souverain. +Le même jour, parut un arrêté des consuls, +qui défendit la course sur les bâtiments russes. +Il n'y fut pas question des bâtiments danois et +suédois, parce que la France était en paix +avec ces puissances.</p> + +<p>Le 12 février, la cour de Berlin fait connaître +au gouvernement anglais, qu'elle accède à la +convention des puissances du nord. Elle le somme +de révoquer et de lever l'embargo mis, en Angleterre, +sur les bâtiments danois et suédois, en +haine d'un principe général; distinguant ce qui +est relatif à ces deux puissances, de ce qui est +relatif à la Russie seule.</p> + +<p>Le ministre de Suède en Angleterre remet, le +4 mars, au cabinet britannique, une note dans +laquelle il donne connaissance du traité du 16 +décembre 1800. Il s'étonne de l'assertion de +l'Angleterre, que la Suède et les puissances +<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> +du nord veulent innover, tandis qu'elles ne +soutiennent que les droits établis et reconnus +par toutes les puissances dans les traités antérieurs, +et notamment par l'Angleterre elle-même, +dans ceux de 1780, 1783 et 1794. Une +convention pareille lia la Suède et le Danemarck; +l'Angleterre ne protesta pas, et même +resta spectatrice des préparatifs de guerre de +ces puissances pour soutenir ce traité. Elle ne +prétendit pas alors que ce traité et ces préparatifs +fussent un acte d'hostilité; aujourd'hui +elle se conduit autrement; mais cette différence +ne vient pas de ce que les puissances +ont ajouté à leurs demandes; elle n'est que la +suite d'un principe maritime que l'Angleterre +a adopté et voudrait faire adopter dans la présente +guerre. Ainsi une puissance, qui s'est +vantée d'avoir pris les armes pour la liberté +de l'Europe, médite aujourd'hui l'asservissement +des mers.</p> + +<p>S. M. suédoise récapitule les offenses impunies, +que les commandants des escadres anglaises +se sont permises, même dans les ports +de la Suède, les visites inquisitoriales que les +croiseurs anglais ont fait subir aux navires +suédois, l'arrestation des convois en 1798, +l'outrage fait au pavillon suédois devant Barcelonne, +et le déni de justice dont se sont rendus +<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> +coupables les tribunaux anglais. S. M. suédoise +ne cherche pas à se venger, elle ne cherche +qu'à assurer le respect dû à son pavillon. Cependant, +en représailles de l'embargo mis par +les Anglais, elle en a fait mettre un sur les +navires de ceux-ci dans ses ports. Elle le lèvera, +lorsque le gouvernement anglais donnera satisfaction +sur l'arrestation des convois en 1798, +sur l'affaire devant Barcelonne, et enfin sur +l'embargo du 14 janvier 1801.</p> + +<p>La teneur de la convention du 16 décembre, +fait assez voir qu'il n'est question, pour la +Suède, que des droits des neutres, et qu'elle +reste étrangère à toute autre querelle. Le ministre +danois termine en demandant ses passe-ports.</p> + +<p>Lord Hawkersbury répondit à cette note, +que S. M. britannique avait proclamé plusieurs +fois son droit invariable de défendre les principes +maritimes qu'une expérience de plusieurs +années avait fait connaître comme les +meilleurs, pour garantir les droits des puissances +belligérantes. Rétablir les principes de +1780, est un acte d'hostilité dans ce temps-ci. +L'embargo sur les bâtiments suédois sera maintenu, +tant que S. M. suédoise continuera à +faire partie d'une confédération tendant à +établir un systême de droits incompatible avec +<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> +la dignité, l'indépendance de la couronne d'Angleterre, +les droits et l'intérêt de ses peuples. +L'on voit, par cette réponse de lord Hawkersbury, +que le droit que réclame l'Angleterre est postérieur +au traité de 1780. Il eût donc fallu qu'il +citât les traités par lesquels, depuis cette époque, +les puissances ont reconnu les nouveaux +principes de la Grande-Bretagne sur les +neutres.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ IX</b>.</p> + +<p>La guerre se trouvait ainsi déclarée entre +l'Angleterre d'une part, la Russie, la Suède, +le Danemarck, de l'autre. Les glaces rendaient +la Baltique impraticable; des expéditions +anglaises furent envoyées pour s'emparer +des colonies danoises et suédoises, dans les +Indes occidentales. Dans le courant de mars +1800, les îles de Ste.-Croix, St.-Thomas, St.-Bartholomé, +tombèrent sous la domination britannique.</p> + +<p>Le 29 mars, le prince de Hesse, commandant +les troupes danoises, entra dans Hambourg, +afin d'intercepter l'Elbe au commerce anglais. +Dans la proclamation de ce général, le Danemarck +se fonde sur la nécessité de prendre +tous les moyens qui peuvent nuire à l'Angleterre, +<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> +et l'obliger à respecter enfin les droits +des nations, et surtout ceux des neutres.</p> + +<p>De son côté, le cabinet de Berlin fit prendre +possession du Hanovre, et ferma ainsi aux Anglais +les bouches de l'Ems et du Wézer. Le général +prussien, dans son manifeste, motive +cette mesure sur les outrages dont les Anglais +abreuvent constamment les nations neutres, +sur les pertes qu'ils leur font supporter, +enfin sur les nouveaux droits maritimes que +l'Angleterre prétend faire reconnaître.</p> + +<p>Une convention eut lieu, le 3 avril, entre la +régence et les ministres prussiens, par laquelle +l'armée hanovrienne fut licenciée, et les places +livrées aux troupes prussiennes. La régence s'engageait, +de plus, à obéir aux autorités de cette nation. +Ainsi le roi d'Angleterre avait perdu ses états +d'Hanovre; mais ce qui était d'une plus grande +conséquence pour lui, la Baltique, l'Elbe, +le Wézer, l'Ems, lui étaient fermés comme la +Hollande, la France et l'Espagne. C'était un +coup terrible porté au commerce des Anglais, +et dont les effets étaient tels, que sa prorogation +seule les eût obligés de renoncer à leur systême.</p> + +<p>Cependant les puissances maritimes du nord +armaient avec activité. 12 vaisseaux de ligne +russes étaient mouillés à Revel, 7 autres suédois +étaient prêts à Carlscrona; ce qui, joint +<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> +à un pareil nombre de vaisseaux danois, eût +formé une flotte combinée de 22 à 24 vaisseaux +de ligne, qui aurait été successivement augmentée, +les trois puissances pouvant la porter +jusqu'à 36 et 40 vaisseaux.</p> + +<p>Quelque grandes que fussent les forces navales +de l'Angleterre, une pareille flotte était respectable. +L'Angleterre était obligée d'avoir une escadre +dans la Méditerranée, pour empêcher la +France d'envoyer des forces en Égypte, et pour +protéger le commerce anglais. Le désastre d'Aboukir +était en partie réparé, et il y avait, en +rade à Toulon, une escadre de plusieurs vaisseaux. +Les Anglais étaient également forcés +d'avoir une escadre devant Cadix, pour observer +les vaisseaux espagnols, et empêcher +les divisions françaises de passer le détroit. Une +flotte française et espagnole était dans Brest. +Il leur fallait en outre une escadre devant +le Texel; mais, au commencement d'avril, les +flottes russe, danoise et suédoise n'étaient +pas encore réunies, quoiqu'elles eussent pu +l'être au commencement de mars. C'est sur ce +retard que le gouvernement anglais basa son +plan d'opération pour attaquer successivement +les trois puissances maritimes de la Baltique, +en portant d'abord tous ses efforts sur le Danemarck, +et obligeant cette puissance à renoncer +<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> +à la convention du 16 décembre 1800, +et à recevoir les vaisseaux anglais dans ses +ports.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ X</b>.</p> + +<p>Une flotte anglaise forte de 50 voiles, dont 17 +vaisseaux de ligne, sous le commandement des +amiraux Parker et Nelson, partit d'Yarmouth +le 12 mars; elle avait 1000 hommes de troupes +de débarquement. Le 15, elle essuya une violente +tempête, qui la dispersa. Un vaisseau de +74 (l'Invincible) fut jeté sur un banc le Hammon-banc, +et périt corps et biens. Le 20 mars, +elle fut signalée dans le Cattégat. Le même jour +une frégate conduisit à Elseneur le commissaire +Vansittart, chargé, conjointement avec +M. Drumond, de remettre l'<i>ultimatum</i> du gouvernement +anglais. Le 24, ils revinrent à bord +de la flotte, et donnèrent des nouvelles de +tout ce qui se passait à Copenhague et dans la +Baltique. La flotte russe était encore à Revel, +et celle suédoise à Carlscrona. Les Anglais craignaient +leur réunion. Le cabinet anglais avait +donné pour instructions à l'amiral Parker, +de détacher le Danemarck de l'alliance des +deux puissances, en agissant par la crainte ou +par l'effet d'un bombardement. Le Danemarck +ainsi neutralisé, la flotte combinée se trouvait +<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> +de beaucoup diminuée, et les Anglais avaient +l'entrée libre de la Baltique. Il paraît que le +conseil hésita sur la question de savoir s'il devait +passer le Sund ou le grand Belt. Le Sund, +entre Cronembourg et la côte suédoise, a 2300 +toises; la plus grande profondeur est à 1500 +toises des batteries d'Elseneur et à 800 de la +côte de Suède. Si donc les deux côtes avaient +été également armées, les vaisseaux anglais auraient +été obligés de passer à la distance de +1100 toises de ces batteries. A Elseneur et à +Cronembourg, on comptait plus de 100 pièces +ou mortiers en batterie. On conçoit les dommages +qu'une escadre doit éprouver dans un +pareil passage, tant par la perte des mâts, +vergues, que par les accidents des bombes. +D'un autre côté, le passage par les Belts était +très-difficile, et les officiers, opposés à ce projet, +annonçaient que l'escadre danoise pouvait +alors sortir de Copenhague, pour aller se joindre +aux flottes française et hollandaise.</p> + +<p>Cependant, l'amiral Parker se décida pour ce +passage, et le 26 mai, toute la flotte fit voile +pour le grand Belt. Mais quelques bâtiments +légers, qui éclairaient la flotte, ayant touché +sur les roches, elle revint le même jour à son +ancrage. L'amiral prit alors la résolution de +passer par le Sund; et après s'être assuré des +intentions qu'avait le commandant de Cronembourg +<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span> +de défendre le passage, la flotte, profitant +d'un vent favorable, le 30, se dirigea dans +le Sund. La flottille de bombardes s'approcha +d'Elseneur pour faire diversion, en bombardant +la ville et le château; mais bientôt la flotte +s'étant aperçue que les batteries de la Suède +ne tiraient pas, appuya sur cette côte, et +passa le détroit, hors de la portée des batteries +danoises, qui firent pleuvoir une grêle de bombes +et de boulets. Tous les projectiles tombèrent +à plus de 100 toises de la flotte, qui ne perdit +pas un seul homme.</p> + +<p>Les Suédois, pour se justifier de la déloyauté +de leur conduite, ont allégué que, pendant l'hiver, +il n'avait pas été possible d'élever des batteries, +ni même d'augmenter celle de 6 canons +qui existait; que d'ailleurs, le Danemarck n'avait +pas paru le desirer, dans la crainte probablement +que la Suède ne fît de nouveau valoir +ses anciennes prétentions, en voulant prendre +la moitié du droit, que le Danemarck perçoit +sur tous les bâtiments qui passent le détroit. +Leur nombre est annuellement de 10 à 12,000; +ce qui rapporte à cette puissance de 2 millions +500 mille, à 3 millions. On voit combien ces +raisons sont futiles. Il ne fallait que peu de +jours pour placer une centaine de bouches à +<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> +feu en batteries; et les préparatifs que l'Angleterre +faisait, depuis plusieurs mois, pour cette +expédition, et en dernier lieu, la station de +plusieurs jours de la flotte dans le Cattégat, +avait donné à la Suède bien au-delà du temps +qu'il lui fallait.</p> + +<p>Le même jour 30 mars, la flotte mouilla +entre l'île de Huen et Copenhague. Aussitôt +les amiraux anglais et les principaux officiers +s'embarquèrent dans un schooner, pour reconnaître +la position des Danois.</p> + +<p>Lorsque l'on a passé le Sund, on n'est pas +encore dans la Baltique. A 10 lieues d'Elseneur +est Copenhague. Sur la droite de ce port, +se trouve l'île d'Amack, et à 2 lieues de cette île, +en avant, est le rocher de Saltholm. Il faut +passer dans ce détroit, entre Saltholm et Copenhague, +pour entrer dans la Baltique. Cette passe +est encore divisée en 2 canaux, par un banc, +appelé le Middle-Ground, qui est situé vis à +vis Copenhague; le canal royal est celui qui +passe sous les murs de cette ville. La passe +entre l'île d'Amack et Saltholm, n'est bonne que +pour des vaisseaux de 74; ceux à 3 ponts la +franchissent difficilement, et sont même obligés +de s'alléger d'une partie de leur artillerie. Les Danois +avaient placé leur ligne d'embossage entre +le banc et la ville, afin de s'opposer au mouillage +<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> +des bombardes et chaloupes canonnières, +qui auraient pu passer au-dessus du banc. Les +Danois croyaient ainsi mettre Copenhague à +l'abri du bombardement.</p> + +<p>La nuit du 30 fut employée par les Anglais +à sonder le banc; et le 31, les amiraux montèrent +sur une frégate, avec les officiers d'artillerie, +afin de reconnaître de nouveau la ligne +ennemie et l'emplacement pour le mouillage +des bombardes. Il fut reconnu que, si l'on pouvait +détruire la ligne d'embossage, des bombardes +pourraient se placer pour bombarder +le port et la ville; mais que, tant que la ligne +d'embossage existerait, cela serait impossible. +La difficulté, pour attaquer cette ligne, était +très-grande. On en était séparé par le banc +de Middle-Ground, et le peu d'eau qui restait +au-dessus de ce banc, ne permettait pas +aux vaisseaux de haut bord de le franchir. Il +n'y avait donc de possibilité qu'en le doublant +et venant ensuite, en le rasant par stribord, +se placer entre lui et la ligne danoise, opération +fort hasardeuse. 1<sup>o</sup> Car, on ne connaissait +pas bien le gisement et la longueur du +banc, et l'on n'avait que des pilotes anglais +qui n'avaient navigué dans ces mers qu'avec +des bâtiments de commerce. On sait d'ailleurs +que les pilotes les plus habiles ne peuvent se +<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span> +guider, en pareilles circonstances, que par les +bouées; mais les Danois, avec raison, les avaient +ôtées, ou mal placées exprès. 2<sup>o</sup> Les vaisseaux anglais, +en doublant le banc, étaient exposés à tout +le feu des Danois, jusqu'à ce qu'ils eussent pris +leur ligne de bataille. 3<sup>o</sup> Chaque vaisseau désemparé +serait un vaisseau perdu, parce qu'il +s'échouerait sur le banc, et cela sous le feu de +la ligne et des batteries danoises.</p> + +<p>Les personnes les plus prudentes croyaient +qu'il ne fallait pas entreprendre une attaque +qui pouvait entraîner la ruine de la flotte. Nelson +pensa différemment, et fit adopter le projet +d'attaquer la ligne d'embossage et de s'emparer +des batteries de la couronne, au moyen de 900 +hommes de troupes. Appuyé à ces îles, le +bombardement de Copenhague devenait facile, +et le Danemarck pouvait être considéré comme +soumis. Le commandant en chef ayant approuvé +cette attaque, détacha, le 1<sup>er</sup> avril, Nelson +avec 12 vaisseaux de ligne et toutes les frégates +et bombardes. Celui-ci mouilla le soir à +Draco-Pointe, près du banc, qui le séparait de la +ligne ennemie, et si près d'elle, que les mortiers +de l'île d'Amack, qui tirèrent quelques coups, +envoyèrent leurs bombes au milieu de l'escadre +mouillée. Le 2, les circonstances du temps étant +favorables, l'escadre anglaise doubla le banc, +<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> +et le rangeant à stribord, vint prendre la ligne +entre lui et les Danois. Un vaisseau anglais de +74 toucha, avant d'avoir doublé le banc, et 2 +autres s'échouèrent après l'avoir doublé. Ces 3 +vaisseaux dans cette position, étaient exposés +au feu de la ligne ennemie, qui leur envoya +bon nombre de boulets.</p> + +<p>La ligne d'embossage des Danois était appuyée, +à sa gauche, <i>aux batteries de la couronne</i>, +îles factices à 600 toises de Copenhague, +armées de 70 bouches à feu, et défendues par +1500 hommes d'élite; et sa droite se prolongeait +sur l'île d'Amack. Pour défendre l'entrée +du port, sur la gauche des trois couronnes, on +avait placé 4 vaisseaux de ligne, dont 2 entièrement +armés et équipés.</p> + +<p>Le but de la ligne d'embossage étant de garantir +le port et la ville d'un bombardement, et +de rester maître de toute la rade comprise entre +le Middle-Ground et la ville; cette ligne avait +été placée le plus près possible du banc. Sa +droite était très en avant de l'île d'Amack; la +ligne entière avait plus de trois mille toises +d'étendue, et était formée par vingt bâtiments. +C'étaient de vieux vaisseaux rasés, ne portant +que la moitié de leur artillerie, ou des frégates +et autres bâtiments, installés en batteries flottantes, +portant une douzaine de canons. Pour +<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> +l'effet qu'elle devait produire, cette ligne était +suffisamment forte et parfaitement placée; aucune +bombarde ou chaloupe canonnière ne +pouvait l'approcher. Pour les raisons ci-dessus +énoncées, les Danois ne craignaient pas d'être +attaqués par les vaisseaux de haut bord. Lors +donc qu'ils virent la manœuvre de Nelson, et +qu'ils prévirent ce qu'il allait entreprendre, leur +étonnement fut grand. Ils comprirent que leur +ligne n'était pas assez forte, et qu'il aurait fallu +la former, non de carcasses de bâtiments, mais +au contraire des meilleurs vaisseaux de leur escadre; +qu'elle avait trop d'étendue, pour le +nombre de bâtiments qui y étaient employés; +qu'enfin la droite n'était pas suffisamment appuyée; +que s'ils eussent rapproché cette ligne +de Copenhague, elle n'eût eu que 15 à 1800 +toises; qu'alors la droite aurait pu être soutenue +par de fortes batteries, élevées sur l'île d'Amack, +qui auraient battu en avant de la droite, et flanqué +toute la ligne. Il est probable que, dans ce +cas, Nelson eût échoué dans son attaque; car il +lui aurait été impossible de passer entre la ligne +et la terre, ainsi garnie de canons. Mais il était +trop tard, ces réflexions étaient inutiles, et les +Danois ne songèrent plus qu'à se défendre +avec vigueur. Les premiers succès qu'ils obtinrent, +en voyant échouer 3 des plus forts vaisseaux +<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span> +ennemis, leur permettaient de concevoir +les plus hautes espérances. Le manque +de ces trois vaisseaux obligea Nelson, pour +ne point trop disséminer ses forces, à dégarnir +son extrême droite. Dès lors, le principal objet +de son attaque, qui était la prise des trois couronnes, +se trouva abandonné. Aussitôt que Nelson +eut doublé le banc, il s'approcha jusqu'à +100 toises de la ligne d'embossage, et se trouvant +par 4 brasses d'eau, ses pilotes mouillèrent. +La canonnade était engagée avec une extrême +vigueur; les Danois montrèrent la plus +grande intrépidité; mais les forces des Anglais +étaient doubles en canons.</p> + +<p>Une ligne d'embossage présente une force +immobile contre une force mobile: elle ne peut +donc surmonter ce désavantage, qu'en tirant +appui des batteries de terre, surtout pour les +flancs. Mais, ainsi qu'on l'a dit plus haut, les +Danois n'avaient pas flanqué leur droite.</p> + +<p>Les Anglais appuyèrent donc sur la droite +et sur le centre, qui n'étaient pas flanqués, en +éteignirent le feu, et obligèrent cette partie de +la ligne d'amener, après une vive résistance +de plus de 4 heures. La gauche de la ligne, +étant bien soutenue par les batteries de la couronne, +resta entière. Une division de frégates +espérant, à elle seule, remplacer les vaisseaux +<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span> +qui avaient dû attaquer ces batteries, osa s'engager +avec elles, comme si elle était soutenue +par le feu des vaisseaux. Mais elle souffrit considérablement, +et, malgré tous ses efforts, fut +obligée de renoncer à cette entreprise, et de +s'éloigner.</p> + +<p>L'amiral Parker, qui était resté avec l'autre +partie de la flotte au-dehors du banc, voyant +la vive résistance des Danois, comprit que la +plupart des bâtiments anglais seraient dégréés +par suite d'un combat aussi opiniâtre; qu'ils +ne pourraient plus manœuvrer, et s'échoueraient +tous sur le banc, ce qui eut lieu en +partie. Il fit le signal de cesser le combat, et de +prendre une position en arrière; mais cela +même était très-difficile. Nelson aima mieux +continuer l'action. Il ne tarda pas à être convaincu +de la sagesse du signal de l'amiral, et +il se décida enfin à lever l'ancre et à s'éloigner +du combat. Mais, voyant qu'une partie de +la ligne danoise était réduite, il eut l'idée, +avant de prendre ce parti extrême, d'envoyer +un parlementaire proposer un arrangement. Il +écrivit, à cet effet, une lettre adressée aux braves +frères des Anglais, les Danois, et conçue en ces +termes: «Le vice-amiral Nelson a ordre de ménager +le Danemarck; ainsi il ne doit résister +plus long-temps. La ligne de défense, qui +<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span> +couvrait ses rivages, a amené au pavillon anglais. +Cessez donc le feu, qu'il puisse prendre +possession de ses prises, ou il les fera +sauter en l'air avec leurs équipages, qui les +ont si noblement défendues. Les braves Danois +sont les frères et ne seront jamais les +ennemis des Anglais.» Le prince de Danemarck, +qui était au bord de la mer, reçut +ce billet, et, pour avoir des éclaircissements +à ce sujet, il envoya l'adjudant-général Lindholm +auprès de Nelson, avec qui il conclut +une suspension d'armes. Le feu cessa bientôt +partout, et les Danois blessés furent remis sur +le rivage. Cette suspension avait à peine eu +lieu, que trois vaisseaux anglais, y compris +celui que montait Nelson, s'échouèrent sur +le banc. Ils furent en perdition, et ils n'auraient +jamais pu s'en relever, si les batteries +avaient continué le feu. Ils durent donc leur salut +à cet armistice.</p> + +<p>Cet évènement sauva l'escadre anglaise. Nelson +se rendit, le 4 avril, à terre. Il traversa la +ville au milieu des cris et des menaces de toute +la populace; et, après plusieurs conférences +avec le prince régent, on signa la convention +suivante: «Il y aura un armistice de 3 mois +et demi, entre les Anglais et le Danemarck; +mais uniquement pour la ville de Copenhague +<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span> +et le Sund. L'escadre anglaise, maîtresse +d'aller où elle voudra, est obligée de se tenir +à la distance d'une lieue des côtes du Danemarck, +depuis sa capitale jusqu'au Sund. +La rupture de l'armistice devra être dénoncée +quinze jours avant la reprise des hostilités. +Il y aura <i>statu quo</i> parfait sous tous les autres +rapports, en sorte que rien n'empêche l'escadre +de l'amiral Parker de se porter vers +quelque autre point des possessions danoises, +vers les côtes du Jutland, vers celles de la +Norwège; que la flotte anglaise qui doit être +entrée dans l'Elbe, peut attaquer la forteresse +danoise de Glukstadt; que le Danemarck continue +à occuper Hambourg et Lubeck, etc.</p> + +<p>Les Anglais perdirent, dans cette bataille, 943 +hommes tués ou blessés. Deux de leurs vaisseaux +furent tellement maltraités, qu'il ne fut plus +possible de les réparer; l'amiral Parker fut +obligé de les renvoyer en Angleterre. La perte +des Danois fut évaluée un peu plus haut que +celle des Anglais. La partie de la ligne d'embossage, +qui tomba au pouvoir de ces derniers, +fut brûlée, au grand déplaisir des officiers +anglais, dont cela lésait les intérêts. Lors de la +signature de l'armistice, les bombardes et +chaloupes canonnières étaient en position de +prendre une ligne pour bombarder la ville.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>§ XI</b>.</p> + +<p>L'évènement de Copenhague ne remplit pas +entièrement les intentions du gouvernement +britannique; il avait espéré détacher et soumettre +le Danemarck, et il n'était parvenu +qu'à lui faire signer un armistice, qui paralysait +les forces danoises pendant 14 semaines.</p> + +<p>L'escadre suédoise et l'escadre russe s'armaient +avec la plus grande activité, et présentaient +des forces considérables. Mais l'appareil +militaire était désormais devenu inutile; la +confédération des puissances du nord se trouvait +dissoute par la mort de l'empereur Paul, +qui en était à la fois l'auteur, le chef et l'ame. +Paul I<sup>er</sup> avait été assassiné, dans la nuit du 23 +au 24 mars; et la nouvelle de sa mort arriva à +Copenhague, au moment où l'armistice venait +d'être signé!</p> + +<p>Lord Withworth était ambassadeur à sa cour; +il était fort lié avec le comte de P....., le +général B......., les S...., les O...., et +autres personnes authentiquement reconnues +pour être les auteurs et acteurs de cet horrible +parricide. Ce monarque avait indisposé +contre lui, par un caractère irritable et très-susceptible, +une partie de la noblesse russe. +La haine de la révolution française avait été +<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> +le caractère distinctif de son règne. Il considérait +comme une des causes de cette révolution, +la familiarité du souverain et des princes français, +et la suppression de l'étiquette à la cour. +Il établit donc à la sienne une étiquette très-sévère, +et exigea des marques de respect peu +conformes à nos mœurs et qui révoltaient généralement.</p> + +<p>Être habillé d'un frac, avoir un +chapeau rond, ne point descendre de voiture, +quand le czar ou un des princes de sa maison +passait dans les rues ou promenades; enfin, +la moindre violation des moindres détails de +son étiquette excitait toute son animadversion; +et par cela seul on était jacobin. Depuis qu'il +s'était rapproché du premier consul, il était +revenu sur une partie de ces idées; et il est +probable que, s'il eût vécu encore quelques +années, il eût reconquis l'opinion et l'amour +de sa cour, qu'il s'était aliénés. Les Anglais +mécontents, et même extrêmement irrités du +changement qui s'était opéré en lui depuis un +an, n'oublièrent rien pour encourager ses ennemis +intérieurs. Ils parvinrent à accréditer +l'opinion qu'il était fou, et enfin nouèrent +une conspiration pour attenter à sa vie. L'opinion +générale est que.....................</p> + +<p>La veille de sa mort, Paul étant à souper avec +<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span> +sa maîtresse et son favori, reçut une dépêche, +où on lui détaillait toute la trame de la conspiration; +il la mit dans sa poche, en ajournant +la lecture au lendemain. Dans la nuit il périt.</p> + +<p>L'exécution de cet attentat n'éprouva aucun +obstacle: P..... avait tout crédit au palais; il +passait pour le favori et le ministre de confiance +du souverain. Il se présente à deux heures du +matin à la porte de l'appartement de l'empereur, +accompagné de B......., S.... et O.... Un +Cosaque affidé, qui était à la porte de sa chambre, +fit des difficultés pour les laisser pénétrer +chez lui; ils le massacrèrent aussitôt. L'empereur +s'éveilla au bruit, et se jeta sur son épée; +mais les conjurés se précipitèrent sur lui, le renversèrent +et l'étranglèrent: B....... fut celui qui +lui donna le dernier coup; il marcha sur son +cadavre. L'impératrice, femme de Paul, quoiqu'elle +eût beaucoup à se plaindre des galanteries +de son mari, témoigna une vraie et sincère +affliction; et tous ceux qui avaient pris part +à cet assassinat furent constamment dans sa +disgrace.................................</p> + +<p>Bien des années après, le général Benigsen +commandait encore....................... +Quoi qu'il en soit, cet horrible évènement glaça +d'horreur toute l'Europe, qui fut surtout scandalisée +<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> +de l'affreuse franchise, avec laquelle les +Russes en donnaient des détails dans toutes les +cours. Il changea la position de l'Angleterre et +les affaires du monde. Les embarras d'un nouveau +règne,............................. +............................. +............................. +donnèrent une autre direction à la politique +de la cour de Russie. Dès le 5 avril, les matelots +anglais, qui avaient été faits prisonniers de +guerre par suite de l'embargo, et envoyés dans +l'intérieur de l'empire, furent rappelés. La commission +qui avait été chargée de la liquidation +des sommes dues par le commerce anglais, fut +dissoute. Le comte Pahlen, qui continua à être +le principal ministre, fit connaître aux amiraux +anglais, le 20 avril, que la Russie accédait à +toutes les demandes du cabinet anglais; que +l'intention de son maître était que, d'après la +proposition du gouvernement britannique de +terminer le différend à l'amiable par une convention, +on cessât toute hostilité jusqu'à la réponse +de Londres. Le desir d'une prompte paix +avec l'Angleterre fut hautement manifesté, et +tout annonça le triomphe de cette puissance. +Après l'armistice de Copenhague, l'amiral Parker +s'était porté vers l'île de Moën, pour observer +les flottes russe et suédoise. Mais la déclaration +<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> +du comte de Pahlen le rassura à cet égard; et +il revint à son mouillage de Kioge, après avoir +fait connaître à la Suède, qu'il laisserait passer +librement ses bâtiments de commerce.</p> + +<p>Le Danemarck cependant continuait à se mettre +en état de défense. Sa flotte restait tout entière, +et n'avait éprouvé aucune perte; elle consistait +en seize vaisseaux de guerre. Les détails de cet +armement, et les travaux nécessaires pour mettre +les batteries de la couronne et celles de l'île +d'Amack dans le meilleur état de défense, occupaient +entièrement le prince royal. Mais, +à Londres et à Berlin, les négociations étaient +dans la plus grande activité, et lord Saint-Hélens +était parti d'Angleterre, le 4 mai, pour +Saint-Pétersbourg. Bientôt l'Elbe fut ouverte au +commerce anglais. Le 20 mai, Hambourg fut +évacué par les Danois, et le Hanovre par les +Prussiens.</p> + +<p>Nelson avait succédé à l'amiral Parker dans +le commandement de l'escadre; et dès le 8 mai, +il s'était porté vers la Suède, et avait écrit à +l'amiral suédois que, s'il sortait de Carlscrona +avec la flotte, il l'attaquerait. Il s'était ensuite +dirigé, avec une partie de l'escadre, sur Revel, +où il arriva le 12. Il espérait y rencontrer l'escadre +russe, mais elle avait quitté ce port dès +le 9. Il n'est pas douteux que, si Nelson eût +<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> +trouvé la flotte russe dans ce port, dont les +batteries étaient en très-mauvais état, il ne +l'eût attaquée et détruite. Le 16, Nelson quitta +Revel, et se réunit à toute sa flotte, sur les +côtes de Suède. Cette puissance ouvrit ses +ports aux Anglais le 19 mai. L'embargo sur +leurs bâtiments fut levé en Russie le 20 mai. La +Prusse se trouvait déja en communication avec +l'Angleterre, depuis le 16. Cependant lord Saint-Hélens +était arrivé à Saint-Pétersbourg, le 29 +mai, et le 17 juin, il signa le fameux traité, +qui mit fin aux différends survenus entre les +puissances maritimes du nord et l'Angleterre. +Le 15, le comte de Bernstorf, ambassadeur extraordinaire +de la cour de Copenhague, était arrivé +à Londres, pour y traiter des intérêts de +son souverain; et le 17, le Danemarck leva +l'embargo sur les navires anglais.</p> + +<p>Ainsi, trois mois après la mort de Paul, la confédération +du nord fut dissoute, et le triomphe +de l'Angleterre assuré.</p> + +<p>Le premier consul avait envoyé son aide-de-camp +Duroc à Pétersbourg, où il était arrivé le +24 mai; il avait été parfaitement accueilli, et +reçu avec toute espèce de protestation de bienveillance. +Il avait cherché à faire comprendre +la conséquence qui résulterait pour l'honneur +et l'indépendance des nations, et pour la prospérité +<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> +future des puissances de la Baltique, +du moindre acte de faiblesse, acte que la circonstance +ne pourrait justifier. L'Angleterre, +disait-il, avait en Égypte la plus grande partie +de ses forces de terre, et avait besoin de +plusieurs escadres, pour les couvrir et empêcher +celles de Brest, de Cadix, de Toulon, +d'aller porter des secours à l'armée française +d'Orient. Il fallait que l'Angleterre eût une escadre +de quarante à cinquante vaisseaux pour +observer Brest, et plus de vingt-cinq vaisseaux +dans la Méditerranée; en outre, elle devait tenir +des forces considérables devant Cadix et le +Texel. Il ajoutait que la Russie, la Suède et le +Danemarck pouvaient lui opposer plus de +trente-six vaisseaux de haut bord bien armés; +que le combat de Copenhague n'avait eu pour +résultat que la destruction de quelques carcasses, +mais n'avait en rien diminué la puissance +des Danois; que même, loin de changer +leurs dispositions, il n'avait fait que porter +l'irritation au dernier point; que les glaces allaient +obliger les Anglais à quitter la Baltique; +que, pendant l'hiver, il serait possible d'arriver +à une pacification générale; que, si la +cour de Russie était décidée, comme il paraissait +par les démarches déja faites, à conclure +la paix, il fallait au moins ne faire que des +<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span> +sacrifices temporaires, mais se garder d'altérer +en rien les principes reconnus sur les droits +des neutres et l'indépendance des mers; que +déja le Danemarck, menacé par une escadre +nombreuse, et luttant seul contre elle, avait, au +mois d'août de l'année dernière, consenti à ne +point convoyer ses bâtiments, jusqu'à ce que +cette affaire eût été discutée; que la Russie pourrait +suivre la même marche, gagner du temps +en concluant des préliminaires et en renonçant +au droit de convoyer, jusqu'à ce qu'on eût +trouvé des moyens définitifs de conciliation.</p> + +<p>Ces raisonnements, exprimés dans plusieurs +notes, avaient paru faire de l'effet sur le jeune +empereur. Mais il était lui-même sous l'influence +d'un parti qui avait commis un grand crime, +et qui, pour faire diversion, voulait, à quelque +prix que ce fût, faire jouir la Baltique des +bienfaits de la paix, afin de rendre plus odieuse +la mémoire de leur victime et de donner le +change à l'opinion.</p> + +<p>L'Europe vit avec étonnement le traité ignominieux +que signa la Russie, et que, par contre, +dûrent adopter le Danemarck et la Suède. +Il équivalait à une déclaration de l'esclavage des +mers, et à la proclamation de la souveraineté +du parlement britannique. Ce traité fut tel, +que l'Angleterre n'avait rien à souhaiter de plus, +<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> +et qu'une puissance du troisième ordre eût +rougi de le signer. Il causa d'autant plus de surprise, +que l'Angleterre, dans l'embarras où elle +se trouvait, se fût contentée de toute autre convention, +qui l'en eût tirée. Enfin la Russie eut +la honte, qui lui sera éternellement reprochée, +d'avoir consenti la première au déshonneur de +son pavillon. Il y fut dit 1<sup>o</sup> que le pavillon ne +couvrait plus la marchandise; que la propriété +ennemie était confiscable sur un bâtiment neutre; +2<sup>o</sup> que les bâtiments neutres convoyés seraient +également soumis à la visite des croiseurs +ennemis, hormis par les corsaires et les +armateurs; ce qui, loin d'être une concession +faite par l'Angleterre, était dans ses intérêts et +demandé par elle: car les Français, étant inférieurs +en force, ne parcouraient plus les mers +qu'avec des corsaires.</p> + +<p>Ainsi l'empereur Alexandre consentit à ce +qu'une de ses escadres de cinq à six vaisseaux +de 74, escortant un convoi, fût détournée de +sa route, perdît plusieurs heures, et souffrît +qu'un brick anglais lui enlevât une partie de +ses bâtiments convoyés. Le droit de blocus se +trouva seul bien défini; les Anglais attachaient +peu d'importance à empêcher les neutres d'entrer +dans un port, lorsqu'ils avaient le droit +de les arrêter partout, en déclarant que la cargaison +<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> +appartenait en tout ou en partie à un +négociant ennemi. La Russie voulut faire valoir, +comme une concession en sa faveur, que les +munitions navales n'étaient pas comprises parmi +les objets de contrebande! Mais il n'y a plus +de contrebande, lorsque tout peut le devenir +par la suspicion du propriétaire, et tout est contrebande, +quand le pavillon ne couvre plus la +marchandise.</p> + +<p>Nous avons dit dans ce chapitre, que les principes +des droits des neutres sont: 1<sup>o</sup> que le pavillon +couvre la marchandise; 2<sup>o</sup> que le droit +de visite ne consiste qu'à s'assurer du pavillon, +et qu'il n'y a point d'objet de contrebande; +3<sup>o</sup> que les objets de contrebande sont les seules +munitions de guerre; 4<sup>o</sup> que tout bâtiment +marchand, convoyé par un bâtiment de guerre, +ne peut être visité; 5<sup>o</sup> que le droit de blocus +ne peut s'entendre que des ports réellement +bloqués. Nous avons ajouté que ces principes +avaient été défendus par tous les jurisconsultes +et par toutes les puissances, et reconnu dans +tous les traités. Nous avons prouvé qu'ils +étaient en vigueur en 1780, et furent respectés +par les Anglais; qu'ils l'étaient encore en 1800, +et furent l'objet de la quadruple alliance, signée +le 16 décembre de cette année. Aujourd'hui +il est vrai de dire que la Russie, la Suède, +<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> +le Danemarck, ont reconnu des principes différents.</p> + +<p>Nous verrons, dans la guerre, qui suivit la +rupture du traité d'Amiens, que l'Angleterre +alla plus loin, et que ce dernier principe qu'elle +avait reconnu, elle le méconnaissait, en établissant +celui du blocus, appelé blocus sur le papier.</p> + +<p>La Russie, la Suède et le Danemarck ont +déclaré, par le traité du 17 janvier 1801, que +les mers appartenaient à l'Angleterre; et par là, +ils ont autorisé la France, partie belligérante, +à ne reconnaître aucun principe de neutralité +sur les mers. Ainsi, dans le temps même où +les propriétés particulières et les hommes non +combattants sont respectés dans les guerres de +terre, on poursuit dans les guerres de mer, les +propriétés des particuliers, non-seulement sous +le pavillon ennemi, mais encore sous le pavillon +neutre; ce qui donne lieu de penser que, si +l'Angleterre seule eût été législateur dans les +guerres de terre, elle eût établi les mêmes lois +qu'elle a établies dans les guerres de mer. L'Europe +serait alors retombée dans la barbarie, +et les propriétés particulières auraient été saisies +comme les propriétés publiques.</p> + +<p><a id="Page_162"></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span></p> + +<h2 class="p4">MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2> + +<h3>BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR.</h3> + +<p class="hanging summary"> +Ce que l'on pense à Londres de l'expédition qui se +prépare dans les ports de France.—Mouvement +des escadres anglaises dans la Méditerranée, en +mai, juin et juillet.—Chances pour et contre les +armées navales françaises et anglaises, si elles se +fussent rencontrées en route.—L'escadre française +reçoit l'ordre d'entrer dans le port vieux d'Alexandrie. +Elle s'embosse dans la rade d'Aboukir.—Napoléon +apprend qu'elle est restée à +Aboukir. Son étonnement.—L'escadre française +embossée est reconnue par une frégate anglaise.—Bataille +d'Aboukir. +</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p> + +<p>L'on apprit tout à la fois en Angleterre +qu'un armement considérable se préparait à +<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span> +Brest, Toulon, Gênes, Civita-Vecchia; que l'escadre +espagnole de Cadix s'armait avec activité; +et que des camps nombreux se formaient +sur l'Escaut, sur les côtes du Pas-de-Calais, de +Normandie et de Bretagne. Napoléon, nommé +général en chef de l'armée d'Angleterre, parcourait +toutes les côtes de l'océan, et s'arrêtait +dans tous les ports. Il avait réuni près de lui, à +Paris, tout ce qui restait des anciens officiers +de marine, qui avaient acquis un nom pendant +la guerre d'Amérique, tels que Buhor, +Marigny, etc. Ils ne justifièrent pas leur réputation. +Les intelligences que la France avait +avec les Irlandais-unis, ne pouvaient être tellement +secrètes, que le gouvernement anglais +n'en sût quelque chose. La première opinion +du cabinet de Saint-James, fut que tous ces +préparatifs se dirigeaient contre l'Angleterre et +l'Irlande; et que la France voulait profiter de +la paix, qui venait d'être rétablie sur le continent, +pour terminer cette longue lutte par +une guerre corps à corps. Ce cabinet pensait +que les armements, qui avaient lieu en Italie, ne +se faisaient que pour donner le change; que la +flotte de Toulon passerait le détroit, opérerait sa +jonction avec la flotte espagnole à Cadix; qu'elles +arriveraient ensemble devant Brest, et conduiraient +une armée en Angleterre et une autre +<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span> +en Irlande. Dans cette incertitude, l'amirauté +anglaise se contenta d'équiper, en toute hâte, +une nouvelle escadre; et aussitôt qu'elle apprit +que Napoléon était parti de Toulon, elle expédia +l'amiral Roger avec dix vaisseaux de guerre, +pour renforcer l'escadre anglaise devant Cadix, +où commandait l'amiral lord Saint-Vincent, +qui, par ce renfort, se trouva avoir une escadre +de vingt-huit à trente vaisseaux. Une autre +d'égale force était devant Brest.</p> + +<p>L'amiral Saint-Vincent tenait, dans la Méditerranée, +une escadre légère de trois vaisseaux, +qui croisait entre les côtes d'Espagne, de +Provence et de Sardaigne, afin de recueillir +des renseignements, et de surveiller cette mer. +Le 24 mai, il détacha dix vaisseaux de devant +Cadix, et les envoya dans la Méditerranée, avec +ordre de se réunir à ceux que commandait Nelson, +et de lui former ainsi une flotte de treize +vaisseaux, pour bloquer Toulon, ou suivre l'escadre +française, si elle en était sortie. Lord +Saint-Vincent resta devant Cadix avec dix-huit +vaisseaux, pour surveiller la flotte espagnole, +dans la crainte surtout que celle de Toulon +n'échappât à Nelson et ne passât le détroit.</p> + +<p>Dans les instructions que cet amiral envoyait +à Nelson, et qui ont été imprimées, on +voit qu'il avait tout prévu, excepté une expédition +<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span> +contre l'Égypte. Le cas où l'expédition +française irait soit au Brésil, soit dans la +mer Noire, soit à Constantinople, était indiqué. +Plus de 150,000 hommes campaient sur les +côtes de l'océan; ce qui produisit des mouvements +et des alarmes continuels dans toute +l'Angleterre.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p> + +<p>Nelson, avec les trois vaisseaux détachés de +lord Saint-Vincent, croisait entre la Corse, la +Provence et l'Espagne, lorsque, dans la nuit +du 19 mai, il essuya un coup de vent, qui endommagea +ses vaisseaux, et démâta celui qu'il +montait. Il fut obligé de se faire remorquer. Il +voulait mouiller dans le golfe d'Ostand, en +Sardaigne; mais il ne put y parvenir, et gagna +la rade des îles Saint-Pierre, où il répara ses +avaries.</p> + +<p>Dans cette même nuit du 19, l'escadre française +appareilla de Toulon; le 10 juin, elle arriva +devant Malte, après avoir doublé le cap Corse +et le cap Bonara. Nelson ayant été joint par les +dix vaisseaux de lord Saint-Vincent, et ayant +reçu le commandement de cette escadre, croisait +devant Toulon, le I<sup>er</sup> juin. Il ignorait alors +que l'escadre française en fut sortie. Il vint, +<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> +le 15, reconnaître la rade de Tagliamon, sur les +côtes de Toscane, qu'il supposait être le rendez-vous +de l'expédition française. Il parut, +le 20, devant Naples. Là, il apprit du gouvernement +que l'escadre française avait débarqué à +Malte, et que l'ambassadeur de la république +Garat avait laissé entendre que l'expédition +était destinée pour l'Égypte. Nelson arriva, +le 22, devant Messine. La nouvelle que l'escadre +française s'était emparée de Malte, lui +fut confirmée; il apprit aussi qu'elle se dirigeait +sur Candie. Il passa aussitôt le phare, et +se rendit sur Alexandrie, où il arriva le 29 +juillet.</p> + +<p>La première nouvelle de l'existence d'une escadre +anglaise dans la Méditerranée, fut donnée +à l'escadre française, à la hauteur du cap Bonara +par un bâtiment qu'elle rencontra; et le +25, comme l'escadre reconnaissait les côtes de +Candie, elle fut jointe par la frégate <i>la Justice</i>, +qui venait de croiser devant Naples, et qui +donna la nouvelle positive de l'existence d'une +escadre anglaise dans ces parages. Napoléon +ordonna alors qu'au lieu de se diriger directement +sur Alexandrie, on manœuvrât pour attaquer +l'Afrique au cap d'Azé, à vingt-cinq lieues +d'Alexandrie, et de ne se présenter devant cette +ville, que lorsqu'on en aurait reçu des nouvelles. +<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> +Le 29, on signala la côte d'Afrique et le cap +d'Azé. Nelson arrivait alors devant Alexandrie; +n'y ayant appris aucune nouvelle de l'escadre +française, il se dirigea sur Alexandrette et de là +à Rhodes. Il parcourut ensuite les îles de l'Archipel, +vint reconnaître l'entrée de l'Adriatique, +et fut obligé de mouiller, le 18, à Syracuse, +pour faire de l'eau. Il n'avait encore acquis +aucun renseignement sur la marche Napoléon. +Il appareilla à Syracuse, et vint mouiller, le +28 juillet, au cap Coron, à l'extrémité de la +Morée. Ce ne fut que là, qu'il apprit que l'armée +française avait, depuis un mois, débarqué +en Égypte. Il supposa que l'escadre française +avait déja fait son retour sur Toulon; +mais il se dirigea sur Alexandrie, afin de pouvoir +rendre un compte positif à son gouvernement, +et laisser devant cette place, des forces +nécessaires pour la bloquer.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p> + +<p>L'escadre française était composée, à son +départ de Toulon, de treize vaisseaux de ligne, +de six frégates et d'une douzaine de bricks, +corvettes ou avisos. L'escadre anglaise était forte +de treize vaisseaux, dont un de 50 canons, tous +les autres de 74. Ils avaient été armés très à la +hâte, et étaient en mauvais état. Nelson n'avait +<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> +pas de frégates. On comptait, dans l'escadre française, +un vaisseau de 120 canons et trois de 80. +Un convoi de plusieurs centaines de voiles, était +sous l'escorte de cette escadre. Il était particulièrement +sous la garde de deux vaisseaux de 64, +de quatre frégates de 18, de construction vénitienne, +et d'une vingtaine de bricks ou avisos. +L'escadre française, profitant du grand nombre +de bâtiments légers qu'elle avait, s'éclairait +très au loin; de sorte que le convoi n'avait +rien à craindre, et pouvait, aussitôt qu'on aurait +reconnu l'ennemi, prendre la position la +plus convenable, pour rester éloigné du combat. +Chaque vaisseau français avait à son bord +500 vieux soldats, parmi lesquels une compagnie +d'artillerie de terre. Depuis un mois +qu'on était embarqué, on avait, deux fois par +jour, exercé les troupes de passage à la manœuvre +du canon. Sur chaque vaisseau de guerre, +il y avait des généraux, qui avaient du caractère, +l'habitude du feu, et étaient accoutumés +aux chances de la guerre.</p> + +<p>L'hypothèse d'une rencontre avec les Anglais, +était l'objet de toutes les conversations. Les capitaines +de vaisseaux avaient l'ordre, en ce cas, +de considérer, comme signal permanent et constant, +celui de prendre part au combat et de +soutenir ses voisins.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span> +L'escadre de Nelson était une des plus mauvaises +que l'Angleterre eût mises en mer dans +ces derniers temps.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p> + +<p>L'escadre française reçut l'ordre d'entrer à +Alexandrie; elle était nécessaire à l'armée et +aux projets ultérieurs du général en chef. Lorsque +les pilotes turcs déclarèrent qu'ils ne pouvaient +faire entrer des vaisseaux de 74, et à +plus forte raison de 80 canons, dans le port +vieux, l'étonnement fut grand. Le capitaine +Barré, officier de marine très-distingué, chargé +de vérifier les passes, déclara positivement le +contraire. Les vaisseaux de 64 et les frégates +entrèrent sans difficulté; mais l'amiral et plusieurs +officiers de marine persistèrent à penser +qu'il fallait faire une nouvelle vérification, +avant d'y exposer toute l'escadre. Comme les +vaisseaux de guerre avaient à bord l'artillerie +et les munitions de l'armée, et que la brise +était assez forte, l'amiral proposa de tout débarquer +à Aboukir, déclarant que trente-six +heures suffiraient pour cela, tandis qu'il lui faudrait +cinq à six jours pour faire cette opération, +en restant à la voile.</p> + +<p>Napoléon, en partant d'Alexandrie pour marcher +<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> +à la rencontre des Mamelucks, réitéra, à +l'amiral l'ordre d'entrer dans le port d'Alexandrie, +et, dans le cas où il le croirait impossible, +de se rendre à Corfou, où il recevrait de Constantinople, +des ordres du ministre français +Talleyrand, et de se porter de là à Toulon, si +ces ordres tardaient trop à lui arriver.</p> + +<p>L'escadre pouvait entrer dans le port vieux +d'Alexandrie. Il fut reconnu qu'un vaisseau tirant +vingt-un pieds d'eau, le pouvait sans danger. +Ceux de 74, qui tirent vingt-trois pieds, +n'auraient donc été obligés que de s'alléger de +deux pieds; les vaisseaux de 80, tirant vingt-quatre +pieds et demi, se seraient allégés de trois +pieds et demi; et, enfin, le vaisseau à trois +ponts, tirant vingt-sept pieds, aurait dû s'alléger +de six pieds. Ces allégements pouvaient +avoir lieu sans inconvénient, soit en jetant +l'eau à la mer, soit en diminuant l'artillerie. +Un vaisseau de 74 peut être réduit à un tirant +d'eau de....., en ôtant seulement son eau et +ses vivres, et à celui de....., en ôtant son +artillerie. Ce moyen fut proposé par les officiers +de marine à l'amiral. Il répondit que, si tous +les treize vaisseaux étaient de 74, il aurait recours +à cet expédient; mais qu'ayant un vaisseau +de 120 canons et trois de 80, il courrait +les chances, une fois entré dans le port, de +<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span> +n'en pouvoir plus sortir, et d'être bloqué par +une escadre de huit ou neuf vaisseaux anglais, +puisqu'il lui serait impossible d'installer les +trois vaisseaux de 80 et <i>l'Orient</i>, de manière à +ce qu'ils pussent combattre, étant réduits au tirant +d'eau, qui leur permettait de traverser les +passes. Cet inconvénient en lui-même était léger; +les vents qui règnent dans ces parages rendaient +impossible un blocus rigoureux, et il +suffisait que l'escadre eût vingt-quatre heures +devant elle, après la sortie des passes, pour +pouvoir compléter son armement. Il y avait +d'ailleurs un moyen naturel. C'était de construire +à Alexandrie quatre demi-chameaux +propres à faire gagner deux pieds aux vaisseaux +de 80 et quatre à celui de 120. La construction +de ces quatre chameaux, pour obtenir un si +petit résultat, n'exigeait pas de grands travaux. +<i>Le Rivoli</i>, construit à Venise, est sorti tout +armé du Malomoko, sur un chameau, qui lui +a fait gagner sept pieds, de sorte qu'il ne tirait +plus que seize pieds. Peu de jours après sa sortie, +il s'est battu aussi-bien que possible contre +un vaisseau et une corvette anglaise. Il y avait +dans Alexandrie des vaisseaux, des frégates et +quatre cents bâtiments de transport; ce qui offrait +tous les matériaux dont on pouvait avoir +besoin. L'on avait un bon nombre d'ingénieurs +<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span> +de la marine, entre autres M. Leroy, qui a passé +sa vie dans les chantiers de construction.</p> + +<p>Lorsque la commission chargée de vérifier le +rapport du capitaine Barré eut terminé cette +opération, l'amiral en envoya le rapport au général +en chef. Mais il ne put arriver assez à +temps pour en avoir la réponse, les communications +ayant été interceptées pendant un mois, +jusqu'à la prise du Caire. Si le général en +chef avait reçu ce rapport, il aurait réitéré +l'ordre d'entrer dans le port en s'allégeant, et +prescrit, à Alexandrie, les ouvrages nécessaires +pour la sortie de l'escadre. Mais enfin, puisque +l'amiral avait ordre, en cas qu'il ne pût +entrer dans le port, de se rendre à Corfou, +il se trouvait juge compétent et arbitre de sa +conduite. Corfou avait une bonne garnison +française et des magasins de biscuit et de +viande pour six mois; l'amiral eût touché la +côte d'Albanie, d'où il aurait tiré des vivres; et +enfin ses instructions l'autorisaient à se rendre +de là à Toulon, où il y avait 5 à 6,000 hommes +appartenant aux régiments qui étaient en +Égypte. C'étaient des soldats rentrés de permission +ou des hôpitaux, et différents détachements +qui avaient rejoint cette place après le +départ de l'expédition.</p> + +<p>Brueis ne fit rien de tout cela: il s'embossa +<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span> +dans la rade d'Aboukir, et envoya à +Rosette demander du riz et des vivres. On +varie beaucoup sur les causes qui portèrent +cet amiral à s'obstiner à rester dans cette mauvaise +rade. Quelques personnes ont pensé +qu'après avoir jugé qu'il lui était impossible +de faire entrer son escadre à Alexandrie, il desirait, +avant de quitter l'armée de terre, d'être +assuré de la prise du Caire, et de n'avoir plus +d'inquiétude sur la position de cette armée. +Brueis était fort attaché au général en chef; les +communications avaient été interceptées; et, +comme c'est l'ordinaire en pareille circonstance, +il courait les bruits les plus fâcheux sur les derrières +de l'armée. Cependant cet amiral avait +appris le succès de la bataille des Pyramides et +l'entrée triomphante des Français au Caire le +29 juillet. Il paraît qu'alors, ayant attendu un +mois, il voulut encore attendre quelques jours +et recevoir des nouvelles directes du général en +chef. Les ordres qu'avait l'amiral étant positifs, +de tels motifs n'étaient pas suffisants pour +justifier sa conduite. Il ne devait, dans aucun +cas, garder une position où son escadre n'était +pas en sûreté. Il eût concilié les sollicitudes +que lui causaient les faux bruits sur +l'armée, et ce qu'il devait à la sûreté de son +escadre, en croisant entre les côtes d'Égypte et +<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span> +de Caramanie, et en envoyant prendre des +renseignements sur celles de Damiette, ou sur +tout autre point, d'où il eût pu avoir des nouvelles +de l'armée et d'Alexandrie.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p> + +<p>Aussitôt que l'amiral eut débarqué l'artillerie +et ce qu'il avait à l'armée de terre, ce qui fut +l'affaire de quarante-huit heures, il devait lever +l'ancre, et se tenir à la voile, soit qu'il attendît +de nouveaux renseignements pour entrer +dans le port d'Alexandrie, soit qu'il attendît +des nouvelles de l'armée avant de quitter ces +parages. Mais il se méprit entièrement sur sa +position. Il employa plusieurs jours à rectifier +sa ligne d'embossage; il appuya sa gauche derrière +la petite île d'Aboukir; et, la croyant +inattaquable, il y plaça ses plus mauvais vaisseaux, +<i>le Guerrier</i> et <i>le Conquérant</i>. Ce dernier, +le plus vieux de toute l'escadre, ne portait, à +sa batterie basse, que du 18. Il fit occuper la +petite île, et construire une batterie de deux +pièces de 12. Il plaça, au centre, ses meilleurs +vaisseaux, <i>l'Orient</i>, <i>le Francklin</i>, <i>le Tonnant</i>, +et à l'extrémité de sa droite, <i>le Généreux</i>, un +des meilleurs et des mieux commandés de +l'escadre. Craignant pour sa droite, il la fit +<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span> +soutenir par le <i>Guillaume-Tell</i>, son troisième +vaisseau de 80.</p> + +<p>L'amiral Brueis, dans cette position, ne craignait +pas d'être attaqué par sa gauche, qui était +appuyée par l'île; il craignait davantage pour sa +droite. Mais, si l'ennemi se portait sur elle, il +perdait le vent. Dans ce cas, il paraît que l'intention +de Brueis était d'appareiller avec son centre +et sa gauche. Il considéra cette gauche comme +tellement à l'abri de toute attaque, qu'il ne +jugea pas nécessaire de la faire protéger par le +feu de l'île. La faible batterie qu'il y fit établir, +n'avait d'autre but que d'empêcher l'ennemi +d'y débarquer. Si l'amiral avait mieux connu sa +situation, il eût établi, dans cette île, une vingtaine +de pièces de 36 et huit ou dix mortiers; +il eût fait mouiller sa gauche auprès d'elle; il +eût rappelé d'Alexandrie les deux vaisseaux +de 64, qui auraient fait deux excellentes batteries +flottantes, et qui, tirant moins d'eau que +les autres vaisseaux, auraient encore pu s'approcher +davantage de l'île; enfin il eût tiré d'Alexandrie +3,000 matelots du convoi, qu'il eût +distribués sur ses vaisseaux, pour en renforcer +les équipages. Il eut recours, il est vrai, à cette +ressource; mais ce ne fut qu'au dernier moment, +et lorsque le combat était engagé; de sorte que +cela ne fit qu'accroître le désordre. Il se fit +<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span> +une illusion complète sur la force de sa ligne +d'embossage.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p> + +<p>Après le combat de Rhamanieh, les Arabes +du Baïré interceptèrent toutes les communications +d'Alexandrie avec l'armée: ce ne fut qu'à +la nouvelle de la bataille des Pyramides et de la +prise du Caire, que, craignant le ressentiment +de l'armée française, ils se soumirent. Le 27 +juillet, surlendemain de son entrée au Caire, +Napoléon reçut, pour la première fois, des dépêches +d'Alexandrie et la correspondance de l'amiral. +Son étonnement fut grand d'apprendre que +l'escadre n'était pas en sûreté, qu'elle ne se trouvait +ni dans le port d'Alexandrie, ni dans celui +de Corfou, ni même en chemin pour Toulon; +mais qu'elle était dans la rade d'Aboukir, exposée +aux attaques d'un ennemi supérieur. Il +expédia, de l'armée, son aide de camp Julien à +l'amiral, pour lui faire connaître tout son mécontentement, +et lui prescrire d'appareiller sur +le champ et d'entrer à Alexandrie, ou de se +rendre à Corfou. Il lui rappelait que toutes +les ordonnances de la marine défendent de +recevoir le combat dans une rade ouverte. Le +chef d'escadron Julien partit le 27, à sept heures +<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> +du soir, il n'aurait pu arriver que le 3 ou +4 août; la bataille eut lieu du 1<sup>er</sup> au 2. Cet officier +étant parvenu près de Téramée, un parti +d'Arabes surprit <i>la d'Jerme</i> sur laquelle il était, +et ce brave jeune homme fut massacré, en défendant +courageusement les dépêches dont il +était porteur, et dont il connaissait l'importance.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p> + +<p>L'amiral Brueis restait inactif dans la mauvaise +position où il s'était placé. Une frégate +anglaise, détachée depuis vingt jours de l'escadre +de Nelson, et qui le cherchait, se présenta devant +Alexandrie, vint à Aboukir reconnaître +toute la ligne d'embossage, et le fit impunément; +pas un vaisseau, pas un brick, pas une +frégate n'était à la voile. Cependant l'amiral +avait plus de trente bâtiments légers dont il aurait +pu couvrir la mer; tous étaient à l'ancre. +Les principes de la guerre voulaient qu'il restât +à la voile avec son escadre entière, quels que +fussent ses projets ultérieurs. Mais au moins +devait-il tenir à la voile une escadre légère de +deux ou trois vaisseaux de guerre, de huit ou +dix frégates ou avisos, pour empêcher aucun +bâtiment léger anglais de l'observer, et pour +<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> +être instruit d'avance de l'arrivée de l'ennemi. +La fatalité l'entraînait.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p> + +<p>Le 31 juillet, Nelson détacha deux de ses +vaisseaux, qui vinrent reconnaître la ligne d'embossage +française, sans être inquiétés. Le 1<sup>er</sup> août, +l'escadre anglaise apparut vers les trois heures +après midi, avec toutes voiles dehors. Il ventait +grand frais des vents, qui sont constants +dans cette saison. L'amiral Brueis était à dîner, +une partie des équipages à terre, le branle-bas +n'était fait sur aucun vaisseau. L'amiral +fit sur-le-champ le signal de se préparer au combat. +Il expédia un officier à Alexandrie pour demander +les matelots du convoi: peu après, il fit +le signal de se tenir prêt à mettre à la voile; +mais l'escadre ennemie arriva avec tant de rapidité, +qu'on eut à peine le temps de faire le +branle-bas; et on le fit avec une négligence extrême. +Sur <i>l'Orient</i> même, que montait l'amiral, +des cabanes, construites sur les dunettes pour +loger des officiers de terre pendant la traversée, +ne furent pas détruites; on les laissa remplies +de matelas et de seaux de peinture et de goudron. +Sur <i>le Guerrier</i> et sur <i>le Conquérant</i>, une +seule batterie fut dégagée. Celle du côté de terre +<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> +fut encombrée de tout ce dont l'autre avait été +débarrassée, de sorte que, lorsqu'ils furent +tournés, ces batteries ne purent faire feu. Cela +surprit tellement les Anglais, qu'ils envoyèrent +reconnaître la raison de cette contradiction; ils +voyaient le pavillon français flotter, sans qu'aucune +pièce fît feu.</p> + +<p>La partie des équipages qui avait été détachée, +eut à peine le temps de retourner à bord. L'amiral, +jugeant que l'ennemi ne serait à la portée +du canon que vers six heures, supposa qu'il n'attaquerait +que le lendemain, d'autant plus qu'il +ne découvrait que onze vaisseaux de 74; les +deux autres avaient été détachés sur Alexandrie, +et ne rejoignirent Nelson que sur les huit heures +du soir. Brueis ne crut point que les Anglais +l'attaquassent le jour même, et avec onze vaisseaux +seulement. L'on pense que d'abord il eut +le projet d'appareiller, mais qu'il tarda d'en +donner l'ordre, jusqu'à ce que les matelots qu'il +attendait d'Aboukir fussent embarqués. Alors +la canonnade était engagée, et un vaisseau +anglais avait échoué sur l'île, ce qui donnait à +Brueis un nouveau degré de confiance. Les matelots +demandés à Alexandrie, n'arrivèrent que +vers huit heures; on se canonnait déja sur +plusieurs vaisseaux. Dans le tumulte, l'obscurité, +un grand nombre d'entre eux restèrent +<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> +sur le rivage et ne s'embarquèrent point. Le +projet de l'amiral anglais était d'attaquer de +vaisseau à vaisseau, chaque bâtiment anglais +jetant l'ancre par l'arrière, et se plaçant en travers +de la proue des Français. Le hasard changea +cette disposition. <i>Le Culloden</i>, destiné à attaquer +<i>le Guerrier</i>, voulant passer entre sa gauche et +l'île, échoua. Si l'île avait été armée de quelques +grosses pièces, ce vaisseau était pris. <i>Le Goliath</i>, +qui le suivait, manœuvrant pour se mouiller +en travers de la proue du <i>Guerrier</i>, fut entraîné +par le vent et le courant, et ne jeta l'ancre +qu'après avoir dépassé et tourné ce vaisseau. +S'apercevant alors que la batterie gauche du +<i>Conquérant</i> ne tirait pas, par le motif expliqué +plus haut, il se plaça bord à bord avec lui, et +le désempara en peu de temps. <i>Le Zélé</i>, deuxième +vaisseau anglais, suivit le mouvement du <i>Goliath</i>, +et, se mouillant bord à bord du <i>Guerrier</i>, +qui ne pouvait pas répondre à son feu, il +le démâta promptement. <i>L'Orion</i>, troisième +vaisseau anglais, exécuta la même manœuvre; +mais, dans son mouvement, il fut retardé par +l'attaque d'une frégate française, et vint se +mouiller entre <i>le Francklin</i> et <i>le Peuple souverain</i>. +<i>Le Vanguard</i>, vaisseau amiral anglais, +jeta l'ancre par le travers du <i>Spartiate</i>, troisième +vaisseau français. <i>La Défense</i>, <i>le Bellerophon</i>, +<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> +<i>le Majestueux</i> et <i>le Minotaure</i> suivirent +le même mouvement, et engagèrent le centre de +la ligne française jusqu'au <i>Tonnant</i>, son huitième +vaisseau. L'amiral et ses deux matelots +formaient une ligne de trois vaisseaux fort supérieurs +à ceux des Anglais. Le feu fut terrible, +<i>le Bellerophon</i> dégréé, démâté et obligé d'amener. +Plusieurs autres bâtiments anglais furent +obligés de s'éloigner; et si, dans ce moment, +le contre-amiral Villeneuve, qui commandait +l'aile droite française, eût coupé ses câbles, et +fût tombé sur la ligne anglaise, avec les cinq +vaisseaux, qui étaient sous ses ordres, <i>l'Heureux</i>, +<i>le Timoléon</i>, <i>le Mercure</i>, <i>le Guillaume-Tell</i>, +<i>le Généreux</i>, et les frégates <i>la Diane</i> et <i>la Justice</i>; +elle eût été détruite. <i>Le Culloden</i> était +échoué sur le banc de <i>Béquières</i>, et <i>le Léandre</i> +occupé à tâcher de le relever. <i>L'Alexandre</i>, +<i>le Switsfure</i> et deux autres vaisseaux anglais, +voyant que notre droite ne bougeait pas, et +que le centre de la ligne anglaise était maltraité, +s'y portèrent. <i>L'Alexandre</i> remplaça <i>le Bellerophon</i>, +et <i>le Switsfure</i> attaqua <i>le Francklin</i>. <i>Le +Léandre</i>, qui jusque alors avait été occupé à relever +<i>le Culloden</i>, appelé par le danger que courait +le centre, s'y porta pour le renforcer. La +victoire n'était rien moins que décidée. <i>Le +Guerrier</i> et <i>le Conquérant</i> ne tiraient plus, +<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> +mais c'étaient les plus mauvais vaisseaux de +l'escadre; et, du côté des Anglais, <i>le Culloden</i> +et <i>le Bellerophon</i>, étaient hors de service. Le +centre de la ligne française avait occasioné, +par la grande supériorité de son feu, beaucoup +plus de dommage aux vaisseaux opposés, qu'il +n'en avait reçu. Les Anglais n'avaient que des +vaisseaux de 74 et de petit modèle. Il était présumable, +que le feu se soutenant ainsi toute la +nuit, l'amiral Villeneuve appareillerait enfin au +jour; et l'on pouvait encore espérer les plus +heureux résultats de l'attaque de cinq bons +vaisseaux, qui n'avaient encore tiré ni reçu aucun +coup de canon. Mais, à onze heures, le feu +prit à <i>l'Orient</i>, et ce bâtiment sauta en l'air. +Cet accident imprévu décida de la victoire. Son +épouvantable explosion suspendit, pendant un +quart-d'heure, le combat. Notre ligne recommença +le feu, sans se laisser abattre par ce cruel +spectacle. <i>Le Francklin</i>, <i>le Tonnant</i>, <i>le Peuple +souverain</i>, <i>le Spartiate</i>, <i>l'Aquilon</i>, soutinrent +le feu jusqu'à trois heures du matin. De trois +à cinq heures, il se ralentit de part et d'autre. +Entre cinq et six heures, il redoubla et devint +terrible. Qu'eût-ce été, si <i>l'Orient</i> n'avait point +sauté? Enfin, à midi, le combat durait encore, +et ne se termina qu'à deux heures. Ce fut +alors seulement que Villeneuve parut se réveiller +<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span> +et s'apercevoir que l'on se battait depuis +vingt heures. Il coupa ses câbles et prit le large, +emmenant <i>le Guillaume-Tell</i> qu'il montait, <i>le +Généreux</i> et les frégates <i>la Diane</i> et <i>la Justice</i>. +Les trois autres vaisseaux de son aile se jetèrent +à la côte sans se battre. Ainsi, malgré le terrible +accident de <i>l'Orient</i>, malgré la singulière inertie +de Villeneuve, qui empêcha cinq vaisseaux +de tirer un seul coup de canon, la perte et le +désordre des Anglais furent tels que, vingt-quatre +heures après la bataille, le pavillon tricolore +flottait encore sur <i>le Tonnant</i>; Nelson +n'avait plus aucun vaisseau en état de l'attaquer. +Non-seulement <i>le Guillaume-Tell</i> et <i>le +Généreux</i>, ne furent suivis par aucun vaisseau +anglais, mais encore les ennemis, dans l'état de +délabrement où ils étaient, les virent partir +avec plaisir. L'amiral Brueis défendit avec opiniâtreté +l'honneur du pavillon français; plusieurs +fois blessé, il ne voulut point descendre +à l'ambulance. Il mourut sur son banc de quart, +en donnant des ordres. Casabianca, Thevenard +et du Petit-Thouars acquirent de la gloire dans +cette malheureuse journée. Le contre-amiral +Villeneuve, au dire de Nelson et des Anglais, +pouvait décider la victoire, même après l'accident +de <i>l'Orient</i>. A minuit encore, s'il eût +appareillé et pris part au combat avec les vaisseaux +<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> +de son aile, il pouvait anéantir l'escadre +anglaise; mais il resta paisible spectateur du +combat!</p> + +<p>Le contre-amiral Villeneuve étant brave et +bon marin, on se demande la raison de cette +singulière conduite? Il attendait des ordres!... +On assure que l'amiral français lui donna celui +d'appareiller, et que la fumée l'empêcha de +l'apercevoir. Mais fallait-il donc un ordre pour +prendre part au combat et secourir ses camarades?...</p> + +<p><i>L'Orient</i> a sauté à onze heures; depuis ce +temps, jusqu'à deux heures après midi, c'est-à-dire +pendant treize heures, on s'est battu. +C'était alors Villeneuve qui commandait; pourquoi +donc n'a-t-il rien fait? Villeneuve était +d'un caractère irrésolu et sans vigueur.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ IX</b>.</p> + +<p>Les équipages des trois vaisseaux qui s'échouèrent, +et des deux frégates, débarquèrent +sur la plage d'Aboukir. Une centaine d'hommes +se sauvèrent de <i>l'Orient</i>, et un grand nombre +de matelots des autres vaisseaux se réfugièrent à +terre, au moment où l'affaire était décidée, en +profitant du désordre des ennemis. L'armée se +recruta par-là de 3,500 hommes; on en forma +une légion nautique forte de trois bataillons, et +<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> +qui fut portée à 1,800 hommes. Les autres recrutèrent +l'artillerie, l'infanterie et la cavalerie. +Le sauvetage se fit avec activité; on retira beaucoup +de pièces d'artillerie, des munitions, des +mâts et d'autres pièces de bois, qui furent utiles +dans l'arsenal d'Alexandrie. Il nous resta +dans le port, les deux vaisseaux le <i>Causse</i> et le +<i>Dubois</i>, quatre frégates de construction vénitienne, +trois frégates de construction française, +tous les bâtiments légers et tous ceux du +convoi. Quelques jours après la bataille, Nelson +appareilla et quitta les parages d'Alexandrie, +laissant deux vaisseaux de guerre pour bloquer +le port. Quarante bâtiments napolitains du convoi +sollicitèrent et obtinrent du commandant +d'Alexandrie la permission de retourner chez +eux; le commandant de la croisière anglaise les +réunit autour de lui, en retira les équipages et +mit le feu aux bâtiments. Cette violation du droit +des gens tourna contre les Anglais: les équipages +des convois italien et français virent qu'ils +n'avaient plus de ressources que dans le succès +de l'armée française, et prirent leur parti avec +résolution. Nelson fut reçu en triomphe dans +le port de Naples.</p> + +<p>La perte de la bataille d'Aboukir eut une +grande influence sur les affaires d'Égypte, et +même sur celles du monde. La flotte française +<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span> +sauvée, l'expédition de Syrie n'éprouvait point +d'obstacle; l'artillerie de siége se transportait +sûrement et facilement au-delà du désert, et +Saint-Jean-d'Acre n'arrêtait point l'armée française. +La flotte française détruite, le divan +s'enhardit à déclarer la guerre à la France. +L'armée perdit un grand appui, sa position +en Égypte changea totalement, et Napoléon +dut renoncer à l'espoir d'assurer à jamais la +puissance française dans l'Occident, par les +résultats de l'expédition d'Égypte.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ X</b>.</p> + +<p>Depuis que les moindres vaisseaux que l'on +met en ligne sont ceux de 74, les armées navales +de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne, +n'ont pas été composées de plus de +trente vaisseaux. Il y en a eu cependant qui, +momentanément, ont été plus considérables. +Une escadre de trente vaisseaux de ligne est, +sur mer, ce que serait, sur terre, une armée +de 120,000 hommes. Une armée de 120,000 +hommes est une grande armée, quoiqu'il y en +ait eu de plus fortes. Une escadre de trente +vaisseaux a tout au plus le cinquième d'hommes +d'une armée de 120,000 hommes. Elle a +cinq fois plus d'artillerie et d'un calibre très-supérieur. +Le matériel occasionne à peu près +<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> +les mêmes dépenses. Si l'on compare le matériel +de toute l'artillerie de 120,000 hommes, +des charrois, des vivres, des ambulances, avec +celui de trente vaisseaux, les deux dépenses +sont égales ou à peu près. En calculant, dans +l'armée de terre, 20,000 hommes de cavalerie, +et 20,000 d'artillerie ou des équipages, l'entretien +de cette armée est incomparablement plus +dispendieux que celui de l'armée navale.</p> + +<p>La France pouvait avoir trois flottes de trente +vaisseaux, comme trois armées de 120,000 +hommes.</p> + +<p>La guerre de terre consomme en général +plus d'hommes que celle de mer; elle est plus +périlleuse. Le soldat de mer, sur une escadre, +ne se bat qu'une fois dans une campagne, le +soldat de terre se bat tous les jours. Le soldat +de mer, quels que soient les fatigues et les +dangers attachés à cet élément, en éprouve +beaucoup moins que celui de terre: il ne souffre +jamais de la faim, de la soif, il a toujours avec +lui son logement, sa cuisine, son hôpital et sa +pharmacie. Les armées de mer, dans les services +de France et d'Angleterre, où la discipline +maintient la propreté, et où l'expérience a fait +connaître toutes les mesures qu'il fallait prendre +pour conserver la santé, ont moins de +malades que les années de terre. Indépendamment +<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span> +du péril des combats, le soldat de mer a +celui des tempêtes; mais l'art a tellement diminué +ce dernier, qu'il ne peut être comparé +à ceux de terre, tels qu'émeutes populaires, +assassinats partiels, surprises de troupes légères +ennemies.</p> + +<p>Un général commandant en chef une armée +navale, et un général commandant en chef une +armée de terre, sont des hommes qui ont besoin +de qualités différentes. On naît avec les +qualités propres pour commander une armée +de terre, tandis que les qualités nécessaires +pour commander une armée navale, ne s'acquièrent +que par expérience.</p> + +<p>Alexandre, Condé, ont pu commander dès +leur plus jeune âge; l'art de la guerre de terre +est un art de génie, d'inspiration; mais ni +Alexandre, ni Condé, à l'âge de 22 ans, n'eussent +commandé une armée navale. Dans celle-ci, +rien n'est génie, ni inspiration; tout y est +positif et expérience. Le général de mer n'a +besoin que d'une science, celle de la navigation. +Celui de terre a besoin de toutes, ou +d'un talent qui équivaut à toutes, celui de +profiter de toutes les expériences et de toutes +les connaissances. Un général de mer n'a rien à +deviner, il sait où est son ennemi, il connaît +<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> +sa force. Un général de terre ne sait jamais +rien certainement, ne voit jamais bien son +ennemi, ne sait jamais positivement où il est. +Lorsque les armées sont en présence, le moindre +accident de terrain, le moindre bois cache +une partie de l'armée. L'œil le plus exercé ne +peut pas dire s'il voit toute l'armée ennemie, +ou seulement les trois quarts. C'est par les yeux +de l'esprit, par l'ensemble de tout le raisonnement, +par une espèce d'inspiration, que le +général de terre voit, connaît et juge. Le général +de mer n'a besoin que d'un coup d'œil +exercé; rien des forces de l'ennemi ne lui est +caché. Ce qui rend difficile le métier de général +de terre, c'est la nécessité de nourrir tant +d'hommes et d'animaux; s'il se laisse guider +par les administrateurs, il ne bougera plus, et +ses expéditions échoueront. Celui de mer n'est +jamais gêné; il porte tout avec lui. Un général +de mer n'a point de reconnaissance à faire, ni +de terrain à examiner, ni de champ de bataille +à étudier. Mer des Indes, mer d'Amérique, +Manche, c'est toujours une plaine liquide. Le +plus habile n'aura d'avantage sur le moins habile, +que par la connaissance des vents qui +règnent dans tels ou tels parages, par la prévoyance +de ceux qui doivent régner, ou par +<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span> +les signes de l'atmosphère; qualités qui s'acquièrent +par l'expérience, et par l'expérience +seulement.</p> + +<p>Le général de terre ne connaît jamais le +champ de bataille où il doit opérer. Son coup +d'œil est celui de l'inspiration, il n'a aucun renseignement +positif. Les données, pour arriver à +la connaissance du local, sont si éventuelles que +l'on n'apprend presque rien par expérience. +C'est une facilité de saisir tout d'abord les rapports +qu'ont les terreins, selon la nature des +contrées; c'est enfin un don qu'on appelle +coup d'œil militaire, et que les grands généraux +ont reçu de la nature. Cependant les observations +qu'on peut faire sur des cartes topographiques, +la facilité que donnent l'éducation +et l'habitude de lire sur ces cartes, peuvent +être de quelque secours.</p> + +<p>Un général en chef de mer dépend plus +de ses capitaines de vaisseau, qu'un général +en chef de terre de ses généraux. Ce dernier +a la faculté de prendre lui-même le commandement +direct des troupes, de se porter +sur tous les points et de remédier aux faux +mouvements par d'autres. Le général de mer +n'a personnellement d'influence que sur les +hommes du vaisseau où il se trouve; la fumée +empêche les signaux d'être vus. Les vents +<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> +changent, ou ne sont pas les mêmes sur tout +l'espace que couvre sa ligne. C'est donc de tous +les métiers celui où les subalternes doivent le +plus prendre sur eux.</p> + +<p>Il faut attribuer à trois causes les pertes de +nos batailles navales: 1<sup>o</sup> à l'irrésolution et au +manque de caractère des généraux en chef; +2<sup>o</sup> aux vices de la tactique; 3<sup>o</sup> au défaut d'expérience +et de connaissances navales des capitaines +de vaisseau, et à l'opinion où sont ces +officiers, qu'ils ne doivent agir que d'après des +signaux. Les combats d'Ouessant, ceux de la +révolution dans l'Océan et dans la Méditerranée +en 93, 94, ont tous été perdus par ces +différentes raisons. L'amiral Villaret, brave de +sa personne, était sans caractère, et n'avait +pas même d'attachement à la cause pour laquelle +il se battait. Martin était un bon marin, +mais de peu de résolution. Ils étaient d'ailleurs +influencés tous deux par les représentants du +peuple, qui n'ayant aucune expérience, autorisaient +de fausses opérations.</p> + +<p>Le principe de ne faire aucun mouvement +que d'après un signal de l'amiral, est un principe +d'autant plus erroné, qu'un capitaine de +vaisseau est toujours maître de trouver des raisons +pour se justifier d'avoir mal exécuté les +signaux qu'il a reçus. Dans toutes les sciences +<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span> +nécessaires à la guerre, la théorie est bonne pour +donner des idées générales, qui forment l'esprit; +mais leur stricte exécution est toujours +dangereuse. Ce sont les axes qui doivent servir +à tracer la courbe. D'ailleurs, les règles mêmes +obligent à raisonner, pour juger si l'on doit +s'écarter des règles, etc.</p> + +<p>Souvent en force supérieure aux Anglais, nous +n'avons pas su les attaquer, et nous avons laissé +échapper leurs escadres, parce qu'on a perdu +son temps à de vaines manœuvres. La première +loi de la tactique maritime doit être, +qu'aussitôt que l'amiral a donné le signal qu'il +veut attaquer, chaque capitaine ait à faire les +mouvements nécessaires pour attaquer un vaisseau +ennemi, prendre part au combat et soutenir +ses voisins.</p> + +<p>Ce principe est celui de la tactique anglaise +dans ces derniers temps. S'il avait été adopté +en France, l'amiral Villeneuve, à Aboukir, ne +se serait pas cru innocent de rester inactif vingt-quatre +heures, avec cinq ou six vaisseaux, +c'est-à-dire la moitié de l'escadre, pendant que +l'ennemi écrasait l'autre aile.</p> + +<p>La marine française est appelée à acquérir +de la supériorité sur la marine anglaise. Les +Français entendent mieux la construction, et +les vaisseaux français, de l'aveu même des Anglais, +<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span> +sont tous meilleurs que les leurs. Les +pièces sont supérieures en calibre d'un quart +aux pièces anglaises. Cela forme deux grands +avantages.</p> + +<p>Les Anglais ont plus de discipline. Les escadres +de Toulon et de l'Escaut avaient adopté les +mêmes pratiques et usages que les Anglais, et +arrivaient à une discipline aussi sévère, avec +la différence que comportait le caractère des +deux nations. La discipline anglaise est une +discipline d'esclaves; c'est le patron devant le +serf. Elle ne se maintient que par l'exercice de +la plus épouvantable terreur. Un pareil état de +choses dégraderait et avilirait le caractère français, +qui a besoin d'une discipline paternelle, +plus fondée sur l'honneur et les sentiments.</p> + +<p>Dans la plupart des batailles que nous avons +perdues contre les Anglais, ou nous étions inférieurs, +ou nous étions réunis avec des vaisseaux +espagnols qui, étant mal organisés, et dans +ces derniers temps dégénérés, affaiblissaient +notre ligne au lieu de la renforcer; ou bien +enfin, les généraux commandant en chef, qui +voulaient la bataille et marchaient à l'ennemi, +jusqu'à ce qu'ils fussent en présence, hésitaient +alors, se mettaient en retraite sous différents +prétextes, et compromettaient ainsi les plus +braves.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span></p> + +<h2 class="p4"><b>QUELQUES NOTES SUR MALTE.</b></h2> + +<p class="p2 center"><b>1<sup>re</sup> NOTE.</b></p> + +<p>Les îles de Malte, du Gozo et du Canius sont trois petites +îles voisines les unes des autres. Il est peu de pays +plus ingrats. Tout est rocher, la terre y est rare; on en a +fait venir de Sicile pour accroître la culture et faire des +jardins. La principale production de ces îles est le coton: +c'est le meilleur du levant; elles en font pour quelques +millions. Tout ce qui est nécessaire à la vie, vient de +Sicile. La population des trois îles est de cent mille ames, +elles ne pourraient pas en nourrir dix mille. Le port est un +des plus beaux et des plus sûrs de la Méditerranée. La capitale, +Lavalette, est une ville de 30 mille ames; il y a de +belles maisons, de grandes rues, de superbes fontaines, +des quais, magasins, etc. Les fortifications sont bien entendues, +très-considérables, mais entassées les unes sur les autres +en pierres de taille. Tout y est casematé et à l'abri de la +bombe. Caffarelly-Dufalga, qui commandait le génie, dit plaisamment +en faisant la reconnaissance: «Il est bien heureux +que nous ayons trouvé quelqu'un dedans pour nous ouvrir +les portes.» Il faisait allusion au grand nombre de fossés +qu'il eût fallu traverser et d'escarpes qu'il eût fallu gravir. +La maison du grand-maître est peu de chose, ce serait sur le +continent celle d'un particulier de 100 mille livres de rente. +Il y a de très-beaux orangers, un grand nombre de jardins +inférieurs et de maisons appartenant aux baillis, +commandeurs, etc. L'oranger en est le principal ornement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>2<sup>e</sup> NOTE.</b></p> + +<p>L'ordre de Malte possédait des biens en Espagne, Portugal, +France, Italie, Allemagne. A la suppression de +l'ordre des Templiers, celui de Malte hérita de la plus +grande partie de leurs biens. Ces biens avaient la même +origine que ceux des moines, c'étaient des donations faites +par les fidèles aux hospitaliers de St.-Jean de Jérusalem et +aux chevaliers du Temple, chargés d'escorter les pélerins +et de les garantir des insultes des Arabes. L'intention des +donataires était que ces biens fussent employés contre les +infidèles. Si l'ordre de Malte avait rempli cette intention +et que tous les biens qu'il possédait dans les différents états +chrétiens, eussent été employés à faire la guerre aux barbaresques +et à protéger les côtes de la chrétienté contre les +pirates d'Alger, Maroc, Tunis et Tripoli, l'ordre eût mieux +mérité, à Malte, de la chrétienté que dans la guerre de Syrie +et des croisades. Il pouvait entretenir une escadre de huit +à dix vaisseaux de 74, et une douzaine de bonnes frégates +et corvettes, et eût pu bloquer constamment Alger, etc. et +contenir Maroc. Il est hors de doute que ces barbaresques +auraient cessé leurs pirateries, et se seraient contentés des +gains du commerce et de la culture du pays.</p> + +<p>Malte aurait alors été peuplé par des vieillards, dont la +vie aurait été passée au métier de la guerre, et par une +nombreuse jeunesse aguerrie. Mais, au lieu de cela, les +chevaliers s'imaginèrent, à l'exemple des autres moines, +que tant de biens ne leur avaient été donnés que pour leur +bien-être particulier. Il y eut, par toute la chrétienté, des +baillis, commandeurs, etc. qui employèrent toutes les richesses +de l'ordre, à soutenir un état de maison, où régnaient +le luxe et toutes les commodités de la vie. Ils en +<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span> +employaient le surplus à enrichir leurs familles. Les moines +au moins disaient des messes, prêchaient et administraient +les sacrements, ils cultivaient la vigne du Seigneur; +mais les chevaliers ne faisaient rien de tout cela. Ainsi ces +immenses propriétés tournèrent au profit de quelques individus, +et devinrent un débouché pour les cadets des grandes +familles. De tant de revenus, peu de chose arrivait à +Malte, et les chevaliers qui étaient tenus de séjourner deux +ans dans cette île pour leurs caravanes, y vivaient dans des +auberges qui portaient le nom de leur nation, et y étaient +avec peu d'aisance.</p> + +<p>L'ordre n'avait pas d'escadre; seulement 4 à 5 galères continuaient +à se promener dans la Méditerranée tous les ans, +allant mouiller dans les ports d'Italie, et évitant les barbaresques. +Ces ridicules promenades sur des bâtiments, qui +n'étaient plus propres à combattre contre les frégates et les +gros corsaires d'Alger, avaient pour résultat de donner quelques +fêtes et bals dans les ports de Livourne, Naples et de +Sardaigne. Il n'y avait, à Malte, aucun chantier de construction, +aucun arsenal. Il s'y trouvait cependant un mauvais vaisseau +de 64 et 2 frégates, qui ne sortaient jamais. Les jeunes +chevaliers avaient fait leurs caravanes sans avoir tiré un +seul coup de canon, ni de fusil, sans avoir vu un ennemi. +Lors de la révolution, quand les biens des moines furent +décrétés nationaux, législation qui gagna l'Italie à mesure +que l'administration française s'y étendit, il n'y eut aucune +réclamation en faveur de l'ordre, même de la part des +ports de mer, Gênes, Livourne, Malte. Il y en eut plus +pour les chartreux, bénédictins, dominicains, que pour +cet ordre de chevalerie qui ne rendait aucun service.</p> + +<p>On a peine à comprendre comment les papes, qui étaient +les supérieurs de cet ordre, et les conservateurs naturels +de ses statuts, qui en étaient les réformateurs, qui étaient +<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span> +d'autant plus intéressés à le maintenir que leurs côtes étaient +exposées aux pirates; on a peine à comprendre, disons-nous, +comment ils n'ont pas tenu la main à ce que cet +ordre remplît sa destination. Rien ne montre mieux la décadence +où était tombée la cour de Rome elle-même.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center p2"><b>NOTE SUR ALEXANDRIE.</b></p> + +<p>Alexandrie a été bâtie par Alexandre. Elle s'était accrue +sous les Ptolémée, au point de donner de la jalousie à Rome. +Elle était sans contredit la deuxième ville du monde. Sa population +s'élevait à plusieurs millions. Au VII<sup>e</sup> siècle, elle fut +prise par Amroug, dans la première année de l'hégire, après +un siége de 14 mois. Les Arabes y perdirent 28,000 hommes. +Son enceinte avait 12 milles de tour; elle contenait +4,000 palais, 4,000 bains, 400 théâtres, 12,000 boutiques, +plus de 50,000 Juifs. L'enceinte fut rasée dans les guerres +des Arabes et de l'empire romain. Cette ville, depuis, a +toujours été en décadence. Les Arabes rétablirent une nouvelle +enceinte, c'est celle qui existe encore; elle n'a plus +que 3,000 toises de tour, ce qui suppose encore une grande +ville. La cité est maintenant toute sur l'isthme. Le phare +n'est plus une île; sur l'isthme, qui le joint au continent, +est la ville actuelle. Elle est fermée par une muraille qui +barre l'isthme, et n'a que 600 toises. Elle a deux bons ports +(neuf et vieux). Le vieux peut contenir à l'abri du vent, +et d'un ennemi supérieur, des escadres de guerre quelque +nombreuses qu'elles soient. Aujourd'hui le Nil n'arrive +à Alexandrie qu'au moment des inondations. On conserve +ses eaux dans de vastes citernes; leur aspect nous +frappa. La vieille enceinte arabe est couverte par le lac +<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span> +Maréotis, qui s'étend jusque auprès de la tour des Arabes, +en sorte qu'Alexandrie n'est plus attaquable que du côté +d'Aboukir. Le lac Maréotis laisse aussi un peu à découvert +une partie de l'enceinte de la ville, au-delà de celle des +Arabes. La colonne de Pompée, située en dehors et à 300 +toises de l'enceinte arabe, était jadis au centre de la ville.</p> + +<p>Le général en chef passa plusieurs jours à arrêter les +principes des fortifications de la ville. Tout ce qu'il prescrivit +fut exécuté avec la plus grande intelligence par le +colonel Crétin, l'officier du génie le plus habile de France. +Le général ordonna de rétablir toute l'enceinte des Arabes, +le travail n'était pas considérable. On appuya cette enceinte +en occupant le fort triangulaire, qui en formait la droite et +qui existait encore. Le centre et le côté d'Aboukir furent +soutenus chacun par un fort. Ils furent établis sur des monticules +de décombres qui avaient un commandement d'une +vingtaine de toises sur toute la campagne et en arrière de +l'enceinte des Arabes. Celle de la ville actuelle fut mise en état +comme réduit; mais elle était dominée en avant par un gros +monticule de décombres. Il fut occupé par un fort que l'on +nomma Caffarelly. Ce fort et l'enceinte de la ville actuelle, +formaient un systême complet, susceptible d'une longue +défense, lorsque tout le reste aurait été pris. Il fallait de +l'artillerie pour occuper promptement et solidement ces +trois hauteurs. La conception et la direction de ces travaux +furent confiées à Crétin.</p> + +<p>En peu de mois et avec peu de travaux, il rendit ces +trois hauteurs inexpugnables; il établit des maçonneries +présentant des escarpes de 18 à 20 pieds, qui mettaient +les batteries entièrement à l'abri de toute escalade, et il +couvrit ces maçonneries par des profils qu'il sut ménager +dans la hauteur; en sorte qu'elles n'étaient vues de nulle +part. Il eût fallu des millions et des années pour donner +<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span> +la même force à ces trois forts avec un ingénieur moins +habile. Du côté de la mer, on occupa la tour du Marabout, +du Phare. On établit de fortes batteries de côté qui +firent un merveilleux effet, toutes les fois que les Anglais se +présentaient pour bombarder la ville. La colonne de Pompée +frappe l'imagination comme tout ce qui est sublime. +Les aiguilles de Cléopatre sont encore dans le même emplacement. +En fouillant dans le tombeau, où a été enterré +Alexandre, on a trouvé une petite statue de 10 à 12 pouces +en terre cuite, habillée à la grecque; ses cheveux sont bouclés +avec beaucoup d'art et se réunissent sur le chignon: +c'est un petit chef-d'œuvre. Il y a à Alexandrie de grandes +et belles mosquées, des couvents de copthes, quelques +maisons à l'européenne appartenant au consulat.</p> + +<p>D'Alexandrie à Aboukir, il y a 4 lieues. La terre est sablonneuse +et couverte de palmiers. A l'extrémité du promontoire +d'Aboukir est un fort en pierre; à 600 toises est +une petite île. Une tour et une trentaine de bouches à feu +dans cette île, assureraient le mouillage pour quelques vaisseaux +de guerre, à peu près comme à l'île d'Aix.</p> + +<p>Pour aller à Rosette, on passe le lac Madié à son embouchure +dans la mer, qui a 100 toises de largeur; des bâtiments +de guerre, tirant 8 ou 10 pieds d'eau peuvent y entrer. +C'est dans ce lac que jadis une des sept branches du +Nil avait son embouchure. Si l'on veut aller à Rosette sans +passer le lac, il faut le tourner; ce qui augmente le chemin +de 3 à 4 lieues.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></p> + +<h2>MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2> + +<h3>ÉGYPTE.</h3> + +<p class="hanging summary"> +Le Nil.—Ses Inondations.—Population ancienne +et moderne.—Division et productions de l'Égypte.—Son +commerce.—Alexandrie.—Des différentes +races qui habitent l'Égypte.—Désert, ses habitants.—Gouvernement +et importance de l'Égypte.—Politique +de Napoléon.</p> + +<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p> + +<p>Le Nil prend sa source dans les montagnes +de l'Abyssinie, coule du sud au nord, et se jette +dans la Méditerranée, après avoir parcouru +l'Abyssinie, les déserts de la Nubie, et l'Égypte. +Son cours est de huit cents lieues, dont deux +cents sur le territoire égyptien. Il y entre à la +<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span> +hauteur de l'île d'Elfilé ou d'Éléphantine, et +fertilise les déserts arides qu'il traverse. Ses +inondations sont régulières et productives: régulières, +parce que ce sont les pluies du tropique +qui les causent; productives, parce que ces +pluies, tombant par torrents sur les montagnes +de l'Abyssinie, couvertes de bois, entraînent +avec elles un limon fécondant que le Nil dépose +sur les terres. Les vents du nord règnent +pendant la crue de ce fleuve, et, par une circonstance +favorable à la fertilité, en retiennent +les eaux.</p> + +<p>En Égypte il ne pleut jamais. La terre n'y +produit que par l'inondation régulière du Nil. +Lorsqu'elle est haute, l'année est abondante; +lorsqu'elle est basse, la récolte est médiocre.</p> + +<p>Il y a cent cinquante lieues de l'île d'Éléphantine +au Caire, et cette vallée, qu'arrose le +Nil, a une largeur moyenne de cinq lieues. +Après le Caire, ce fleuve se divise en deux branches, +et forme une espèce de triangle qu'il couvre +de ses débordements. Ce triangle a soixante +lieues de base, depuis la tour des Arabes jusqu'à +Péluse, et cinquante lieues de la mer au +Caire; un de ses bras se jette dans la Méditerranée, +près de Rosette; l'autre, près de Damiette. +Dans des temps plus reculés, il avait +sept embouchures.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span> +Le Nil commence à s'élever au solstice d'été; +l'inondation croît jusqu'à l'équinoxe, après quoi +elle diminue progressivement. C'est donc entre +septembre et mars, que se font tous les travaux +de la campagne. Le paysage est alors ravissant; +c'est le temps de la floraison et celui de la +moisson. La digue du Nil se coupe au Caire, +dans le courant de septembre, quelquefois dans +les premiers jours d'octobre. Après le mois de +mars, la terre se gerce si profondément, qu'il +est dangereux de traverser les plaines à cheval, +et qu'on ne le peut faire à pied qu'avec une +extrême fatigue. Un soleil ardent, qui n'est +jamais tempéré ni par des nuages, ni par de la +pluie, brûle toutes les herbes et les plantes, +hormis celles qu'on peut arroser. C'est à cela +que l'on attribue la salubrité des eaux stagnantes, +qui se conservent en ce pays dans les bas-fonds. +En Europe, de pareils marais donneraient +la mort par leurs exhalaisons; en Égypte, +il ne causent pas même de fièvres.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p> + +<p>La surface de la vallée du Nil, telle qu'elle +vient d'être décrite, équivaut à un sixième de +l'ancienne France; ce qui ne supposerait, dans +un état de prospérité, que quatre à cinq millions +<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span> +de population. Cependant les historiens +arabes assurent que, lors de la conquête par +Amroug, l'Égypte avait vingt millions d'habitants +et plus de vingt mille villes. Ils y comprenaient, +il est vrai, indépendamment de la +vallée du Nil, les Oasis<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> et les déserts appartenant +à l'Égypte.</p> + +<p>Cette assertion des historiens arabes, ne doit +pas être rangée au nombre de ces anciennes +traditions qu'une critique judicieuse désavoue. +Une bonne administration et une population +nombreuse pouvaient étendre beaucoup le bienfait +de l'inondation du Nil. Sans doute, si la +vallée offrait une surface de même nature que +celles de nos terres de France, elle ne pourrait +nourrir plus de quatre à cinq millions d'individus. +Mais il y a en France, des montagnes, +des sables, des bruyères, et des terres incultes, +tandis qu'en Égypte, tout produit. A cette considération +il faut ajouter que la vallée du Nil, +fécondée par les eaux, le limon et la chaleur du +climat, est plus fertile que nos bonnes terres, +et que les deux tiers ou les trois quarts de la +<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span> +France sont de peu de rapport. Nous sommes +d'ailleurs fondés à penser que le Nil fécondait +plusieurs Oasis.</p> + +<p>Si l'on suppose que tous les canaux, qui saignent +le Nil pour en porter les eaux sur les +terres, soient mal entretenus ou bouchés, son +cours sera beaucoup plus rapide, l'inondation +s'étendra moins, une plus grande masse d'eau +arrivera à la mer, et la culture des terres sera +fort réduite. Si l'on suppose au contraire, que +tous les canaux d'irrigation soient parfaitement +saignés, aussi nombreux, aussi longs, et profonds +que possible, et dirigés par l'art, de manière +à arroser en tout sens une plus grande +étendue de désert, on conçoit que très-peu des +eaux du Nil se perdront dans la mer, et que +les inondations fertilisant un terrain plus vaste, +la culture s'augmentera dans la même proportion. +Il n'est donc aucun pays où l'administration +ait plus d'influence qu'en Égypte sur +l'agriculture, et par conséquent sur la population. +Les plaines de la Beauce et de la Brie +sont fécondées par l'arrosement régulier des +pluies; l'effet de l'administration y est nul sous +ce rapport. Mais, en Égypte, où les irrigations +ne peuvent être que factices, l'administration +est tout. Bonne, elle adopte les meilleurs règlements +de police sur la direction des eaux, +<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> +l'entretien et la construction des canaux d'irrigation. +Mauvaise, partiale ou faible, elle favorise +des localités ou des propriétés particulières, +au détriment de l'intérêt public, ne peut +réprimer les dissensions civiles des provinces, +quand il s'agit d'ouvrir de grands canaux, ou +enfin, les laisse tous se dégrader; il en résulte +que l'inondation est restreinte, et par suite +l'étendue des terres cultivables. Sous une bonne +administration, le Nil gagne sur le désert; sous +une mauvaise, le désert gagne sur le Nil. En +Égypte, le Nil ou le génie du bien, le désert +ou le génie du mal, sont toujours en présence; +et l'on peut dire que les propriétés y consistent +moins dans la possession d'un champ, que dans +le droit fixé par les réglements généraux d'administration, +d'avoir, à telles époques de l'année +et par tel canal, le bienfait de l'inondation.</p> + +<p>Depuis deux cents ans, l'Égypte a sans cesse +décru. Lors de l'expédition des Français, elle +avait encore de 2,500,000 à 2,800,000 habitants. +Si elle continue à être régie de la même +manière, dans cinquante ans elle n'en aura +plus que 1,500,000.</p> + +<p>En construisant un canal pour dériver les +eaux du Nil dans la grande Oasis, on acquerrait +un vaste royaume. Il est raisonnable d'admettre +que du temps de Sésostris et de Ptolémée, +<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span> +l'Égypte ait pu nourrir douze à quinze millions +d'habitants, sans le secours de son commerce +et par sa seule agriculture.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p> + +<p>L'Égypte se divise en haute, moyenne et +basse Égypte. La haute, appelée Saïde, forme +deux provinces, savoir: Thèbes et Girgeh; la +moyenne, nommée Ouestanieh, en forme quatre: +Benisouf, Siout, Fayoum et Daifih; la +basse, appelée Bahireh, en a neuf: Bahireh, +Rosette, Garbieh, Menouf, Damiette, Mansourah, +Charkieh, Kelioub et Gizeh.</p> + +<p>L'Égypte comprend, en outre, la grande +Oasis, la vallée du Fleuve-sans-Eau, et l'Oasis +de Jupiter-Ammon.</p> + +<p>La grande Oasis est située, parallèlement au +Nil, sur la rive gauche; elle a cent cinquante +lieues de long. Ses points les plus éloignés de +ce fleuve en sont à soixante lieues, les plus +rapprochés à vingt.</p> + +<p>La vallée du Fleuve-sans-Eau, près de laquelle +sont les lacs Natrons, objets d'un commerce +de quelque importance, est à quinze lieues de +la branche de Rosette. Jadis cette vallée a été +fertilisée par le Nil. L'Oasis de Jupiter-Ammon +est à quatre-vingts lieues, sur la rive droite du +fleuve.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span> +Le territoire égyptien s'étend vers les frontières +de l'Asie jusqu'aux collines que l'on +trouve entre El-Arich, El-Kanonès et Refah, +à environ quarante lieues de Péluse, d'où la +ligne de démarcation traverse le désert de l'Égarement, +passe à Suèz, et longe la mer Rouge, +jusqu'à Bérénice. Le Nil coule parallèlement à +cette mer; ses points les plus éloignés en sont +à cinquante lieues, les plus rapprochés à trente. +Un seul de ses coudes en est à vingt-deux lieues, +mais il en est séparé par des montagnes impraticables. +La superficie carrée de l'Égypte est de +deux cents lieues de long, sur cent dix à cent +vingt de large.</p> + +<p>L'Égypte produit en abondance du blé, du +riz et des légumes. Elle était le grenier de Rome, +elle est encore aujourd'hui celui de Constantinople. +Elle produit aussi du sucre, de l'indigo, +du séné, de la casse, du natron, du lin, du +chanvre; mais elle n'a ni bois, ni charbon, ni +huile. Elle manque aussi de tabac, qu'elle tire +de Syrie, et de café, que l'Arabie lui fournit. +Elle nourrit de nombreux troupeaux, indépendamment +de ceux du désert, et une multitude +de volaille. On fait éclore les poulets dans des +fours, et l'on s'en procure ainsi une quantité +immense.</p> + +<p>Ce pays sert d'intermédiaire à l'Afrique et à +<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span> +l'Asie. Les caravanes arrivent au Caire comme +des vaisseaux sur une côte, au moment où on +les attend le moins, et des contrées les plus +éloignées. Elles sont signalées à Gizeh, et débouchent +par les Pyramides. Là, on leur indique +le lieu où elles doivent passer le Nil, et +celui où elles doivent camper près du Caire. +Les caravanes ainsi signalées, sont celles des +pélerins ou négociants de Maroc, de Fez, de +Tunis, d'Alger ou de Tripoli, allant à la Mecque, +et apportant des marchandises qu'elles +viennent échanger au Caire. Elles sont ordinairement +composées de plusieurs centaines +de chameaux, quelquefois même de plusieurs +milliers, et escortées par des hommes armés. +Il vient aussi des caravanes de l'Abyssinie, de +l'intérieur de l'Afrique, de Tangoust et des +lieux qui se trouvent en communication directe +avec le cap de Bonne-Espérance et le +Sénégal. Elles apportent des esclaves, de la +gomme, de la poudre d'or, des dents d'éléphants, +et généralement tous les produits de +ces pays, qu'elles viennent échanger contre les +marchandises d'Europe et du Levant. Il en arrive +enfin de toutes les parties de l'Arabie et +de la Syrie, apportant du charbon, du bois, +des fruits, de l'huile, du café, du tabac, et, +en général, ce que fournit l'intérieur de l'Inde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p> + +<p>De tout temps l'Égypte a servi d'entrepôt +pour le commerce de l'Inde. Il se faisait anciennement +par la mer Rouge. Les marchandises +étaient débarquées à Bérénice, et transportées +à dos de chameau, pendant quatre-vingts +lieues, jusqu'à Thèbes, ou bien elles remontaient +par eau de Bérénice à Cosseïr: ce qui +augmentait la navigation de quatre-vingts lieues, +mais réduisait le portage à trente. Parvenues à +Thèbes, elles étaient embarquées sur le Nil, +pour être ensuite répandues dans toute l'Europe. +Telle a été la cause de la grande prospérité +de Thèbes aux cent portes. Les marchandises +remontaient aussi au-delà de Cosseïr, +jusqu'à Suèz, d'où on les transportait à dos de +chameau jusqu'à Memphis et Péluse, c'est-à-dire +l'espace de trente lieues. Du temps de +Ptolémée, le canal de Suèz au Nil fut ouvert. +Dès lors, plus de portage pour les marchandises; +elles arrivaient par eau à Baboust et Péluse, +sur les bords du Nil et de la Méditerranée.</p> + +<p>Indépendamment du commerce de l'Inde, +l'Égypte en a un qui lui est propre. Cinquante +années d'une administration française accroîtraient +sa population dans une grande proportion. +Elle offrirait à nos manufactures un débouché, +<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> +qui amènerait un développement dans +toute notre industrie; et bientôt nous serions +appelés à fournir à tous les besoins des habitants +des déserts de l'Afrique, de l'Abyssinie, +de l'Arabie, et d'une grande partie de la Syrie. +Ces peuples manquent de tout; et qu'est-ce que +Saint-Domingue et toutes nos colonies, auprès +de tant de vastes régions?</p> + +<p>La France tirerait à son tour de l'Égypte du +blé, du riz, du sucre, du natron, et toutes +les productions de l'Afrique et de l'Asie.</p> + +<p>Les Français établis en Égypte, il serait impossible +aux Anglais de se maintenir long-temps +dans l'Inde. Des escadres construites sur les +bords de la mer Rouge, approvisionnées des +produits du pays, équipées et montées par nos +troupes stationnées en Égypte, nous rendraient +infailliblement maîtres de l'Inde, au moment +où l'Angleterre s'y attendrait le moins.</p> + +<p>En supposant même le commerce de ce pays +libre comme il l'a été jusque ici entre les Anglais +et les Français, les premiers seraient hors d'état +de soutenir la concurrence. La possibilité de la +reconstruction du canal de Suèz étant un problême +résolu, et le travail qu'elle exigerait, +étant de peu d'importance, les marchandises +arriveraient si rapidement par ce canal et avec +une telle économie de capitaux, que les Français +<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span> +pourraient se présenter sur les marchés avec +des avantages immenses; le commerce de l'Inde, +par l'océan, en serait infailliblement écrasé.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p> + +<p>Alexandre s'est plus illustré en fondant Alexandrie +et en méditant d'y transporter le siége de +son empire, que par ses plus éclatantes victoires. +Cette ville devait être la capitale du +monde. Elle est située entre l'Asie et l'Afrique, à +portée des Indes et de l'Europe. Son port est le +seul mouillage des cinq cents lieues de côtes, +qui s'étendent depuis Tunis, ou l'ancienne Carthage, +jusqu'à Alexandrette; il est à l'une des +anciennes embouchures du Nil. Toutes les escadres +de l'univers pourraient y mouiller; et, dans +le vieux-port, elles sont à l'abri des vents et de +toute attaque. Des vaisseaux tirant vingt-un +pieds d'eau y sont entrés sans difficulté. Ceux +du tirage de vingt-trois pieds, le pourraient; et, +avec des travaux peu considérables, on rendrait +cette passe facile, même pour les vaisseaux à +trois ponts. Le premier consul avait fait construire +à Toulon douze vaisseaux de 74, ne +tirant que vingt-un pieds d'eau, d'après le systême +anglais; et l'on n'a pas eu à se plaindre +de leur marche, lorsqu'ils ont navigué dans +nos escadres. Seulement ils sont moins propres +<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> +au service de l'Inde, parce qu'ils ne peuvent +porter qu'une plus faible quantité d'eau et de +provisions.</p> + +<p>La dégradation des canaux du Nil empêche +ses eaux d'arriver jusqu'à Alexandrie. Elles n'y +viennent plus que du temps de l'inondation, +et l'on est obligé d'avoir des citernes pour les +conserver. A côté du port de cette ville, est +la rade d'Aboukir, que l'on pourrait rendre +sûre pour quelques vaisseaux; si l'on construisait +un fort sur l'île d'Aboukir, ils y seraient +comme au mouillage de l'île d'Aix.</p> + +<p>Rosette, Bourlos et Damiette ne peuvent recevoir +que de petits bâtiments, les barres n'ayant +que six à sept pieds d'eau. Péluse, El-Arich et +Gaza n'ont jamais dû avoir de port; et les lacs +Bourlos et Menzaléh, qui communiquent avec la +mer, ne permettent l'entrée qu'à des bâtiments +d'un tirant d'eau de six à sept pieds.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p> + +<p>A l'époque de l'expédition d'Égypte, il s'y +trouvait trois races d'hommes; les Mamelucks +ou Circassiens, les Ottomans, ou janissaires +et spahis, et les Arabes ou naturels du pays.</p> + +<p>Ces trois races n'ont ni les mêmes principes, +ni les mêmes mœurs, ni la même langue. Elles +n'ont de commun que la religion. La langue +<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> +habituelle des Mamelucks et des Ottomans est +le turc; les naturels parlent la langue arabe. +A l'arrivée des Français, les Mamelucks gouvernaient +le pays et possédaient les richesses +et la force. Ils avaient pour chefs vingt-trois +beys, égaux entre eux et indépendants; car ils +n'étaient soumis qu'à l'influence de celui qui, +par son talent et sa bravoure savoir captiver +tous les suffrages.</p> + +<p>La maison d'un bey se compose de quatre +cents à huit cents esclaves, tous à cheval, et +ayant chacun, pour les servir, deux ou trois +fellahs. Ils ont divers officiers pour le service +d'honneur de leur maison. Les katchefs +sont les lieutenants des beys; ils commandent, +sous eux, cette milice, et sont seigneurs des +villages. Les beys ont des terres dans les provinces +et une habitation au Caire. Un corps-de-logis +principal leur sert de logement, ainsi +qu'à leur harem; autour des cours, sont ceux +des esclaves, gardes et domestiques.</p> + +<p>Les beys ne peuvent se recruter qu'en Circassie. +Les jeunes Circassiens sont vendus par +leurs mères, ou volés par des gens qui en +font le métier, et vendus au Caire par les +marchands de Constantinople. On admet quelquefois +des noirs ou des Ottomans; mais ces +exceptions sont rares.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span> +Les esclaves faisant partie de la maison d'un +bey sont adoptés par lui, et composent sa famille. +Intelligents et braves, ils s'élèvent successivement +de grade en grade, et parviennent +à celui de katchef et même de bey.</p> + +<p>Les Mamelucks ont peu d'enfants, et ceux +qu'ils ont, ne vivent pas aussi long-temps que +les naturels du pays. Il est rare qu'ils se soient +propagés au-delà de la troisième génération. +On a voulu attribuer la stérilité des mariages +des Mamelucks à leur goût anti-physique. Les +femmes arabes sont grosses, lourdes; elles affectent +de la mollesse, peuvent à peine marcher, +et restent des jours entiers immobiles sur un +divan. Un jeune Mameluck de quatorze à quinze +ans, leste, agile, déployant beaucoup d'adresse +et de graces en exerçant un beau coursier, excite +les sens d'une manière différente. Il est +constant, que tous les beys, les katchefs, avaient +d'abord servi aux plaisirs de leurs maîtres; et +que leurs jolis esclaves leur servaient à leur +tour; eux-mêmes ne le désavouent pas.</p> + +<p>On a accusé les Grecs et les Romains du +même vice. De toutes les nations, celle qui +donne le moins dans cette inclination monstrueuse, +est, sans contredit, la nation française. +On en attribue la raison à ce que, de toutes, +il n'en est aucune chez laquelle les femmes +<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> +charment davantage par leur taille svelte, leur +tournure élégante, leur vivacité et leurs graces.</p> + +<p>On pouvait compter en Égypte 60 à 70,000 +individus de race circassienne.</p> + +<p>Les Ottomans se sont établis en Égypte, lors +de la conquête par Sélim, dans le seizième siècle. +Ils forment le corps des janissaires et spahis, +et ont été augmentés de tous les Ottomans inscrits +dans ces compagnies, selon l'usage de +l'empire. Ils sont environ 200,000, constamment +avilis et humiliés par les Mamelucks.</p> + +<p>Les Arabes composent la masse de la population; +ils ont pour chefs les grands-scheiks, +descendants de ceux des Arabes, qui, du temps +du prophète, au commencement de l'hégire, +conquirent l'Égypte. Ils sont à la fois, les chefs +de la noblesse et les docteurs de la loi; ils ont +des villages, un grand nombre d'esclaves, et ne +vont jamais que sur des mules. Les mosquées +sont sous leur inspection; celle de Jemil-Azar a +seule soixante grands-scheiks. C'est une espèce +de Sorbonne, qui prononce sur toutes les affaires +de religion, et sert même d'université. +On y enseigne la philosophie d'Aristote, l'histoire +et la morale du Koran; elle est la plus +renommée de l'Orient. Ses scheiks sont les principaux +du pays: les Mamelucks les craignaient; +la Porte même avait des ménagements pour eux. +<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span> +On ne pouvait influer sur le pays et le remuer +que par eux. Quelques-uns descendent +du prophète, tel que le scheik el Békry; d'autres +de la deuxième femme du prophète, tel +que le scheik el Sadda. Si le sultan de Constantinople +était au Caire, à l'époque des deux +grandes fêtes de l'empire, il les célébrerait +chez l'un de ces scheiks. C'est assez faire connaître +la haute considération qui les environne. +Elle est telle, qu'il n'est aucun exemple qu'on +leur ait infligé une peine infamante. Lorsque +le gouvernement juge indispensable d'en condamner +un, il le fait empoisonner, et ses funérailles +se font avec tous les honneurs dûs à +son rang, et comme si sa mort avait été naturelle.</p> + +<p>Tous les Arabes du désert sont de la même +race que les scheiks, et les vénèrent. Les fellahs +sont Arabes, non que tous soient venus au commencement +de l'hégire avec l'armée qui conquit +l'Égypte; on ne pense pas que, par la suite +de la conquête, il s'en soit établi plus de +100,000. Mais comme, à cette époque, tous +les indigènes embrassèrent la foi mahométane, +ils sont confondus de même que les Francs et les +Gaulois. Les scheiks sont les hommes de la loi +et de la religion; les Mamelucks et les janissaires +sont les hommes de la force et du gouvernement. +<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span> +La différence entre eux est plus grande +qu'elle ne l'est en France entre les militaires +et les prêtres; car ce sont des familles et des +races tout-à-fait distinctes.</p> + +<p>Les Cophtes sont catholiques, mais ne reconnaissent +pas le pape; on en compte 150,000 à +peu près en Égypte. Ils y ont le libre exercice +de leur religion. Ils descendent des familles, +qui, après la conquête des califes, sont restées +chrétiennes. Les catholiques syriens sont peu +nombreux. Les uns veulent qu'ils soient les +descendants des croisés; les autres, que ce +soient des originaires du pays, chrétiens au +moment de la conquête, comme les Cophtes, +et qui ont conservé des différences dans la religion. +C'est une autre secte catholique. Il y a +peu de Juifs et de Grecs. Ces derniers ont pour +chef le patriarche d'Alexandrie, qui se croit +égal à celui de Constantinople et supérieur au +pape. Il demeure dans un couvent, au vieux +Caire, et a l'existence d'un chef d'ordre religieux +de l'Europe, qui aurait trente mille livres +de rentes. Les Francs sont peu nombreux: ce +sont des familles anglaises, françaises, espagnoles +ou italiennes, établies dans ce pays pour +le commerce, ou simplement des commissionnaires +de maisons européennes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p> + +<p>Les déserts sont habités par des tribus d'Arabes +errants, vivant sous des tentes. On en +compte environ soixante, toutes dépendantes +de l'Égypte, et formant une population d'à +peu près 120,000 ames, qui peut fournir 18 à +20,000 cavaliers. Elles dominent les différentes +parties des déserts, qu'elles regardent comme +leurs propriétés, et y possèdent une grande +quantité de bestiaux, chameaux, chevaux et +brebis. Ces Arabes se font souvent la guerre +entre eux, soit pour la démarcation des limites +de leurs tribus, soit pour le pacage de leurs +bestiaux, soit pour tout autre objet. Le désert +seul ne pourrait les nourrir, car il ne s'y trouve +rien. Ils possèdent des oasis qui, semblables à des +îles, ont, au milieu du désert, de l'eau douce, +de l'herbe et des arbres. Ils les cultivent, et s'y +réfugient à certaines époques de l'année. Néanmoins +les Arabes sont en général misérables, +et ont constamment besoin de l'Égypte. Ils +viennent annuellement en cultiver les lisières, +y vendent le produit de leurs troupeaux, louent +leurs chameaux pour les transports dans le désert, +et employent le bénéfice qu'ils retirent +de ce trafic, à acheter les objets qui leur sont +<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> +nécessaires. Les déserts sont des plaines de sable, +sans eau et sans végétation, dont l'aspect +monotone n'est varié que par des mamelons, +des monticules ou des rideaux de sable. Il est +rare cependant d'y faire plus de vingt à vingt-quatre +lieues sans trouver une source d'eau; +mais elles sont peu abondantes, plus ou moins +saumâtres, et exhalent presque toutes une +odeur alcaline. On trouve, dans le désert, une +grande quantité d'ossements d'hommes et d'animaux, +dont on se sert pour faire du feu. On +y voit aussi des gazelles et des troupeaux d'autruches, +qui ressemblent de loin à des Arabes +à cheval.</p> + +<p>Il n'y existe aucune trace de chemins; les Arabes +s'accoutument, dès l'enfance, à s'y orienter +par les sinuosités des collines ou rideaux de sable, +par les accidents du terrain ou par les astres. +Les vents déplacent quelquefois les monticules +de sable mouvant, ce qui rend très-pénible et +souvent dangereuse la marche dans le désert. +Parfois le sol est ferme; parfois il enfonce sous +les pieds. Il est rare de rencontrer des arbres, +excepté autour des puits où se trouvent quelques +palmiers. Il y a dans le désert des bas-fonds +où les eaux s'écoulent et séjournent plus +ou moins long-temps. Auprès de ces mares, +naissent des broussailles d'un pied à dix-huit +<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span> +pouces de hauteur, qui servent de nourriture +aux chameaux; c'est la partie riche des déserts. +Quels que soient les désagréments de la +marche dans ces sables, on est souvent obligé +de les traverser pour communiquer du sud au +nord de l'Égypte; suivre les sinuosités du cours +du Nil, triplerait la distance.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p> + +<p>Il y a telle tribu d'Arabes de 1,500 à 2,000 +ames, qui a 300 cavaliers, 1,400 chameaux et +occupe cent lieues carrées de terrain. Jadis ils +redoutaient extrêmement les Mamelucks. Un +seul de ces derniers faisait fuir dix Arabes, +parce que non-seulement ils avaient sur eux +une grande supériorité militaire, mais aussi +une supériorité morale. Les Arabes d'ailleurs +devaient les ménager, puisqu'ils en avaient besoin +pour leur vendre ou louer leurs chameaux, +pour obtenir d'eux du grain et la liberté de +cultiver la lisière de l'Égypte.</p> + +<p>Si la position extraordinaire de l'Égypte, qui +ne peut devoir sa prospérité qu'à l'étendue de +ses inondations, exige une bonne administration, +la nécessité de réprimer 20 à 30,000 voleurs, +indépendants de la justice, parce qu'ils +se refugient dans l'immensité du désert, n'exige +pas moins une administration énergique. Dans +<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> +ces derniers temps, ils portaient l'audace au +point de venir piller des villages et tuer des +fellahs, sans que cela donnât lieu à aucune +poursuite régulière. Un jour que Napoléon +était entouré du divan des grands-scheicks, +on l'informa que des Arabes de la tribu des +Osnadis avaient tué un fellah et enlevé des +troupeaux; il en montra de l'indignation, et +ordonna d'un ton animé, à un officier d'état-major, +de se rendre de suite dans le Baireh avec +200 dromadaires et 300 cavaliers pour obtenir +réparation et faire punir les coupables. Le +scheick Elmodi, témoin de cet ordre et de l'émotion +du général en chef, lui dit en riant: +«Est-ce que ce fellah est ton cousin, pour que +sa mort te mette tant en colère?»—«Oui, répondit +Napoléon, tous ceux que je commande +sont mes enfants.»—«<i>Taïb!</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> lui dit le +scheik, tu parles là comme le prophète.»</p> + +<p class="p2 center"><b>§ IX</b>.</p> + +<p>L'Égypte a, de tout temps, excité la jalousie +des peuples qui ont dominé l'univers. Octave, +après la mort d'Antoine, la réunit à l'empire. Il +ne voulut point y envoyer de proconsul, et la +<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span> +divisa en douze prétures. Antoine s'était attiré +la haine des Romains, parce qu'il avait été +soupçonné de vouloir faire d'Alexandrie la capitale +de la république. Il est vraisemblable +que l'Égypte, du temps d'Octave, contenait 12 +à 15,000,000 d'habitants. Ses richesses étaient +immenses; elle était le vrai canal du commerce +des Indes, et Alexandrie, par sa situation, semblait +appelée à devenir le siége de l'empire du +monde. Mais divers obstacles empêchèrent cette +ville de prendre tous ses développements. Les +Romains craignirent que l'esprit national des +Arabes, peuple brave, endurci aux fatigues et +qui n'avait ni la mollesse des habitants d'Antioche, +ni celle des habitants de l'Asie mineure, +et dont l'immense cavalerie avait fait triompher +Annibal de Rome, ne fît de leur pays un foyer +de révolte contre l'empire romain.</p> + +<p>Sélim avait bien plus de raisons encore de +redouter l'Égypte. C'était la terre sainte, c'était +la métropole naturelle de l'Arabie et le grenier +de Constantinople. Un pacha ambitieux, favorisé +par les circonstances et par un génie audacieux, +aurait pu relever la nation arabe, +faire pâlir les Ottomans, déja menacés par cette +immense population grecque, qui forme la majorité +de Constantinople et des environs. Aussi +Sélim ne voulut-il pas confier le gouvernement +<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span> +de l'Égypte à un seul pacha. Il craignit même +que la division en plusieurs pachaliks ne fût pas +une garantie suffisante, et chercha à s'assurer +la soumission de cette province, en confiant +son administration à vingt-trois beys, qui +avaient chacun une maison composée de 400 +à 800 esclaves. Ces esclaves devaient être leurs +fils ou originaires de Circassie, mais jamais de +l'Arabie ni du pays. Par ce moyen, il créa une +milice tout-à-fait étrangère à l'Arabie. Il établit +en Égypte le systême général de l'empire, des +janissaires et des spahis, et mit à la tête de +ceux-ci un pacha qui représentait le grand-seigneur, +avec une autorité sur toute la province +comme vice-roi, mais qui, contenu par les +Mamelucks, ne pouvait travailler à s'affranchir.</p> + +<p>Les Mamelucks, ainsi appelés au gouvernement +de l'Égypte, cherchèrent des auxiliaires. +Ils étaient trop ignorants et trop peu nombreux +pour exercer l'emploi de percepteurs des finances; +mais ils ne voulurent point le confier +aux naturels du pays, qu'ils craignaient, par le +même esprit de jalousie qui portait le sultan à +redouter les Arabes. Ils choisirent les Cophtes +et les Juifs. Les Cophtes sont, il est vrai, naturels +du pays, mais d'une religion proscrite. Comme +chrétiens, ils sont hors de la protection du +Koran, et ne peuvent être protégés que par le +<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> +sabre; ils ne devaient donc causer aucun ombrage +aux Mamelucks. Ainsi cette milice de 10 +à 12,000 cavaliers, se donna pour agents, pour +hommes d'affaires, pour espions, etc., les +200,000 Cophtes qui habitent l'Égypte. Chaque +village eut un percepteur Cophte, toute la +comptabilité, toute l'administration furent entre +les mains des Cophtes.</p> + +<p>La tolérance qui règne dans tout l'empire +ottoman, et l'espèce de protection accordée +aux chrétiens, sont le résultat d'anciennes vues. +Le sultan et la politique de Constantinople +aiment à défendre une classe d'hommes dont +ils n'ont rien à craindre, parce que ces hommes +forment une faible minorité dans l'Arménie, +dans la Syrie et dans toute l'Asie mineure, +parce qu'en outre ils sont dans un état naturel +d'opposition contre les gens du pays, et ne pourraient, +dans aucun cas, se liguer avec eux pour +rétablir la nation syriaque ou arabe. Toutefois, +ceci ne peut s'appliquer à la Grèce où les +chrétiens sont en nombre supérieur. Les sultans +ont fait une grande faute en laissant réunis +un nombre si considérable de chrétiens. Tôt +ou tard, cette faute entraînera la perte des Ottomans.</p> + +<p>La situation morale résultant des différents +intérêts, des différentes races qui habitent l'Égypte, +<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> +n'échappa pas à Napoléon, et c'est sur +elle qu'il bâtit son systême de gouvernement. +Peu curieux d'administrer la justice dans le +pays, les Français ne l'eussent pas pu, quand +même ils auraient voulu le faire, Napoléon en +investit les Arabes, c'est-à-dire les scheicks, et +leur donna toute la prépondérance. Dès lors, il +parla au peuple par le canal de ces hommes, +qui étaient tout à la fois les nobles et les docteurs +de la loi, et intéressa ainsi à son gouvernement +l'esprit national arabe et la religion +du Koran. Il ne faisait la guerre qu'aux Mamelucks; +il les poursuivait à outrance, et après la +bataille des Pyramides il n'en restait plus que +des débris. Il chercha, par la même politique, à +s'emparer des Cophtes. Ceux-ci avaient de plus +avec lui les liens de la religion, et seuls ils +étaient versés dans l'administration du pays. +Mais quand même ils n'auraient pas possédé +cet avantage, la politique du général français +était de le leur donner, afin de ne pas dépendre +exclusivement des naturels arabes, et de +n'avoir pas à lutter avec 25 ou 30,000 hommes +contre la force de l'esprit national et religieux. +Les Cophtes, qui voyaient les Mamelucks détruits, +n'eurent d'autre parti à prendre que de +s'attacher aux Français; et par là, notre armée +eut, dans toutes les parties de l'Égypte, des espions, +<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> +des observateurs, des contrôleurs, des +financiers, indépendants et opposés aux nationaux. +Quant aux janissaires et aux Ottomans, +la politique voulait que l'on ménageât +en eux le grand-seigneur; l'étendard du sultan +flottait en Égypte, et Napoléon était persuadé +que le ministre Talleyrand s'était rendu à +Constantinople, et que des négociations sur +l'Égypte étaient entamées avec la Porte. Les +Mamelucks d'ailleurs s'étaient attachés à humilier, +à annuler et désorganiser les milices +des janissaires qui étaient leurs rivaux; de l'humiliation +de la milice ottomane était née la +déconsidération totale du pacha et le mépris +de l'autorité de la Porte, à tel point que souvent +les Mamelucks refusaient le <i>miry</i>; et cette +milice se fût même déclarée tout-à-fait indépendante, +si l'opposition des scheicks ou des +docteurs de la loi ne les eût rattachés à Constantinople +par esprit de religion et par inclination. +Les scheicks et le peuple préféraient l'influence +de Constantinople à celle des Mamelucks; +souvent même ils y adressaient leurs plaintes, +et quelquefois réussissaient à adoucir l'arbitraire +des beys.</p> + +<p>Depuis la décadence de l'empire ottoman, +la Porte a fait des expéditions contre les Mamelucks, +mais ceux-ci ont toujours fini par +<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> +avoir le dessus, et ces guerres se sont terminées +par un arrangement qui laissait le pouvoir +aux Mamelucks, avec quelques modifications +passagères. En lisant avec attention l'histoire +des évènements qui se sont passés en Égypte +depuis deux cents ans, il est démontré que si le +pouvoir, au lieu d'être confié à 12,000 Mamelucks, +l'eût été à un pacha, qui, comme celui +d'Albanie, se fut recruté dans le pays même, +l'empire arabe, composé d'une nation tout-à-fait +distincte, qui a son esprit, ses préjugés, +son histoire et son langage à part, qui embrasse +l'Égypte, l'Arabie et une partie de l'Afrique, +fût devenu indépendant comme celui de Maroc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span></p> + +<h2 class="p4">MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2> + +<h3>ÉGYPTE.—BATAILLE DES PYRAMIDES.</h3> + +<p class="hanging summary"> +Marche de l'armée sur le Caire.—Tristesse et +plaintes des soldats.—Position et forces des ennemis.—Manœuvre +de l'armée française.—Charge +impétueuse de Mourah-Bey, repoussée.—Prise +du camp retranché.—Quartier-général français à +Gizeh.—Prise de l'île de Rodah.—Reddition du +Caire.—Description de cette ville. +</p> + +<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p> + +<p>Le soir du combat de Chebreiss (13 juillet +1798), l'armée française alla coucher à Chabour. +Cette journée était très-forte: on marcha +en ordre de bataille et au pas accéléré, dans +l'espérance de couper quelques bâtiments de la +<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span> +flottille ennemie. En effet, les Mamelucks furent +contraints d'en brûler plusieurs. L'armée bivouaqua +à Chabour, sous de beaux sycomores, +et trouva des champs pleins de pastèques, espèce +de melons d'eau qui forment une nourriture +saine et rafraîchissante. Jusqu'au Caire +nous en rencontrâmes constamment, et le soldat +exprimait combien ce fruit lui était agréable, +en le nommant, à l'exemple des anciens +Égyptiens, <i>sainte pastèque</i>.</p> + +<p>Le lendemain, l'armée se mit en marche +fort tard; on s'était procuré quelques viandes +qu'il fallait distribuer. Nous attendîmes notre +flottille, qui ne pouvait remonter le courant +avant que le vent du nord ne fût levé; et nous +couchâmes à Kouncherick. Le jour suivant, +nous arrivâmes à Alkam. Là, le général Zayoncheck +reçut l'ordre de mettre pied à terre sur +la rive droite, avec toute la cavalerie démontée, +et de se porter sur Menouf et à la pointe du +Delta. Comme il ne s'y trouvait aucun Arabe, +il était maître de tous ses mouvements, et nous +fut d'un grand secours pour nous procurer des +vivres. Il prit position à la tête du Delta, dite +<i>le ventre de la vache</i>.</p> + +<p>Le 17, l'armée campa à Abounochabeck; le +18, à Wardam. Wardam est un gros endroit; les +troupes y bivouaquèrent dans une grande forêt +<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> +de palmiers. Le soldat commençait à connaître +les usages du pays, et à déterrer les lentilles +et autres légumes, que les fellahs ont +coutume de cacher dans la terre. Nous faisions +de petites marches, en raison de la nécessité +où nous nous trouvions de nous procurer des +subsistances et afin d'être toujours en état de +recevoir l'ennemi. Souvent, dès dix heures du +matin, nous prenions position, et le premier +soin du soldat était de se baigner dans le Nil. +De Wardam nous allâmes coucher à Omedinar, +d'où nous aperçûmes les Pyramides. A l'instant, +toutes les lunettes furent braquées contre ces +monuments les plus anciens du monde. On +les prendrait pour d'énormes masses de rochers; +mais la régularité et les lignes droites des arêtes +décèlent la main des hommes. Les Pyramides +bordent l'horizon de la vallée sur la rive gauche +du Nil.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p> + +<p>Nous approchions du Caire, et nous étions +instruits, par les gens du pays, que les Mamelucks +réunis à la milice de cette ville, et à +un nombre considérable d'Arabes, de janissaires, +de spahis, nous attendaient entre le Nil +et les Pyramides, couvrant Gizeh. Ils se vantaient +que là finiraient nos succès.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> +Nous fîmes séjour à Omedinar. Ce jour de +repos servit à réparer les armes et à nous préparer +au combat. La mélancolie et la tristesse +régnaient dans l'armée. Si les Hébreux, dans le +désert de l'<i>Égarement</i>, se plaignaient et demandaient +avec humeur à Moïse les oignons et les +marmites pleines de viande de l'Égypte, les +soldats français regrettaient sans cesse les délices +de l'Italie. C'est en vain qu'on leur assurait +que le pays était le plus fertile du monde, +qu'il l'emportait même sur la Lombardie; le +moyen de les persuader! ils ne pouvaient avoir +ni pain ni vin. Nous campions sur des tas +immenses de bled, mais il n'y avait dans le +pays ni moulin, ni four. Le biscuit apporté +d'Alexandrie, était mangé depuis long-temps; +le soldat était réduit à piler le bled entre deux +pierres et à faire des galettes cuites sous les +cendres. Plusieurs grillaient le bled dans une +poêle, après quoi ils le faisaient bouillir. C'était +la meilleure manière de tirer parti du +grain, mais tout cela n'était pas du pain. Chaque +jour, leurs craintes augmentaient, au +point qu'une foule d'entre eux disaient qu'il +n'y avait pas de grande ville du Caire; que +celle qui portait ce nom, était, comme Damanhour, +une vaste réunion de huttes, privées +de tout ce qui peut nous rendre la vie +<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span> +commode et agréable. Leur imagination était +tellement tourmentée que, deux dragons se jetèrent +tout habillés dans le Nil et se noyèrent. +Il est vrai de dire pourtant que, si on n'avait +ni pain, ni vin, les ressources qu'on se procurait +avec du bled, des lentilles, de la viande et +quelquefois des pigeons, fournissaient du moins +à la nourriture de l'armée. Mais le mal était +dans l'exaltation des têtes. Les officiers se plaignaient +plus haut que les soldats, parce que le +terme de comparaison était plus à leur désavantage. +Ils ne trouvaient pas en Égypte les +logements, les bonnes tables et tout le luxe de +l'Italie. Le général en chef, voulant donner +l'exemple, avait l'habitude de prendre son bivouac +au milieu de l'armée et dans les endroits +les moins commodes. Personne n'avait ni tente, +ni provisions; le dîner de Napoléon et de l'état-major +consistait dans un plat de lentilles. +La soirée du soldat se passait en conversations +politiques, en raisonnements et en plaintes; +<i>Que sommes-nous venus faire ici?</i> disaient les +uns; <i>le Directoire nous a déportés. Caffarelli</i>, +disaient les autres, <i>est l'agent dont on s'est servi +pour tromper le général en chef</i>. Plusieurs s'étant +aperçus que partout où il y avait des vestiges +d'antiquité, on les fouillait avec soin, se répandaient +en invectives contre les savants, qui, +<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> +<i>pour faire leur fouilles, avaient</i>, disaient-ils, +<i>donné l'idée de l'expédition</i>. Les quolibets pleuvaient +sur eux, même en leur présence. Ils +appelaient un âne un savant, et disaient de Cafarelly-Dufalga, +en faisant allusion à sa jambe +de bois, <i>Il se moque bien de cela, lui, il a un +pied en France</i>; mais Dufalga et les savants ne +tardèrent pas à reconquérir l'estime de l'armée.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p> + +<p>Le 21, on partit de Omedinar, à une heure +du matin. Cette journée devait être décisive. A +la pointe du jour, on vit, pour la première +fois depuis Chebreiss, une avant-garde de Mamelucks +d'un millier de chevaux, qui se replièrent +avec ordre et sans rien tenter; quelques +boulets de notre avant-garde les tinrent en +respect. A dix heures, nous aperçûmes Embabeh +et les ennemis en bataille. Leur droite +était appuyée au Nil, où ils avaient pratiqué +un grand camp retranché, armé de quarante +pièces de canons, et défendu par une vingtaine +de mille hommes d'infanterie, janissaires, +spahis et milice du Caire. La ligne de cavalerie +des Mamelucks appuyait sa droite au camp retranché, +et étendait sa gauche dans la direction +des Pyramides, à cheval sur la route de +Gizeh. Il y avait environ 9 à 10,000 chevaux, +<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> +autant qu'on en pouvait juger. Ainsi l'armée +entière était de 60,000 hommes, y compris l'infanterie +et les hommes à pied qui servaient +chaque cavalier. Deux ou trois mille Arabes +tenaient l'extrême gauche, et remplissaient +l'intervalle des Mamelucks aux Pyramides. Ces +dispositions étaient formidables. Nous ignorions +quelle serait la contenance des janissaires +et des spahis du Caire, mais nous connaissions +et redoutions beaucoup l'habileté et l'impétueuse +bravoure des Mamelucks. L'armée française +fut rangée en bataille, dans le même ordre +qu'à Chebreiss, la gauche appuyée au +Nil, la droite à un grand village. Le général +Desaix commandait la droite, et il lui fallut +trois heures pour se former à sa position et +prendre un peu haleine. On reconnut le camp +retranché des ennemis, et on s'assura bientôt +qu'il n'était qu'ébauché. C'était un ouvrage +commencé depuis trois jours, après la bataille +de Chebreiss. Il se composait de longs boyaux, +qui pouvaient être de quelque effet contre une +charge de cavalerie, mais non contre une attaque +d'infanterie. Nous vîmes aussi, avec de +bonnes lunettes, que leurs canons n'étaient +point sur affût de campagne, mais que c'étaient +de grosses pièces en fer, tirées des bâtiments +et servies par les équipages de la flottille. +<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span> +Aussitôt que le général en chef se fut assuré +que l'artillerie n'était point mobile, il fut évident +qu'elle ne quitterait point le camp retranché, +non plus que l'infanterie; et que, si cette +dernière sortait, elle se trouverait sans artillerie. +Les dispositions de la bataille devaient +être une conséquence de ces données; on résolut +de prolonger notre droite, et de suivre le +mouvement de cette aile avec toute l'armée, +en passant hors de la portée du canon du camp +retranché. Par ce mouvement, nous n'avions affaire +qu'aux Mamelucks et à la cavalerie; et nous +nous placions sur un terrain où l'infanterie et +l'artillerie de l'ennemi ne devaient lui être d'aucun +secours.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p> + +<p>Mourah-Bey, qui commandait en chef toute +l'armée, vit nos colonnes s'ébranler, et ne tarda +pas à deviner notre but. Quoique ce chef n'eût +aucune habitude de la guerre, la nature l'avait +doué d'un grand caractère, d'un courage à +toute épreuve et d'un coup d'œil pénétrant. +Les trois affaires que nous avions eues avec les +Mamelucks, lui servaient déja d'expérience. Il +sentit, avec une habileté qu'on pourrait à peine +attendre du général européen le plus consommé, +que le destin de la journée consistait +<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> +à ne pas nous laisser exécuter notre mouvement, +et à profiter de l'avantage de sa nombreuse +cavalerie pour nous attaquer en marche. +Il partit avec les deux tiers de ses chevaux (6 +à 7,000), laissa le reste pour soutenir le camp +retranché et encourager l'infanterie, et vint, à +la tête de cette troupe, aborder le général Desaix +qui s'avançait par l'extrémité de notre +droite. Ce dernier fut un moment compromis; +la charge se fit avec une telle rapidité, que nous +crûmes que la confusion se mettait dans les +carrés; le général Desaix, en marche à la tête +de sa colonne, était engagé dans un bosquet +de palmiers. Toutefois la tête des Mamelucks, +qui tomba sur lui, était peu nombreuse. +Leur masse n'arriva que quelques minutes après, +ce retard suffit. Les carrés étaient parfaitement +formés et reçurent la charge avec sang-froid. +Le général Régnier appuyait leur gauche; Napoléon, +qui était dans le carré du général Dugua, +marcha aussitôt sur le gros des Mamelucks +et se plaça entre le Nil et Régnier. Les +Mamelucks furent reçus par la mitraille et une +vive fusillade; une trentaine des plus braves +vint mourir auprès du général Desaix; mais +la masse, par un instinct naturel au cheval, +tourna autour des carrés, et dès lors la charge +fut manquée. Au milieu de la mitraille, des +<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> +boulets, de la poussière, des cris et de la fumée, +une partie des Mamelucks rentra dans le +camp retranché, par un mouvement naturel au +soldat, de faire sa retraite vers le lieu d'où il +est parti. Mourah-Bey et les plus habiles se dirigèrent +sur Gizeh. Ce commandant en chef se +trouva ainsi séparé de son armée. La division +Bon et Menou, qui formait notre gauche, se +porta alors sur le camp retranché; et le général +Rampon, avec deux bataillons, fut détaché +pour occuper une espèce de défilé, entre Gizeh +et le camp.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p> + +<p>La plus horrible confusion régnait à Embabeh; +la cavalerie s'était jetée sur l'infanterie, +qui, ne comptant pas sur elle, et voyant les +Mamelucks battus, se précipita sur les djermes, +kaïkes et autres bateaux, pour repasser le Nil. +Beaucoup le firent à la nage; les Égyptiens excellent +dans cet exercice, que les circonstances +particulières de leur pays leur rendent nécessaire. +Les quarante pièces de canon, qui défendaient +le camp retranché, ne tirèrent pas +deux cents coups. Les Mamelucks, s'apercevant +bientôt de la fausse direction qu'ils avaient +donnée à leur retraite, voulurent reprendre la +route de Gizeh; ils ne le purent. Les deux bataillons, +<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> +placés entre le Nil et Gizeh, et soutenus +par les autres divisions, les rejetèrent dans le +camp. Beaucoup y trouvèrent la mort, plusieurs +milliers essayèrent de traverser le Nil qui +les engloutit. Retranchements, artillerie, pontons, +bagages, tout tomba en notre pouvoir. +De cette armée de plus de 60,000 hommes, +il n'échappa que 2,500 cavaliers avec Mourah-Bey; +la plus grande partie de l'infanterie se +sauva à la nage ou dans des bateaux. On porte à +5,000 les Mamelucks qui furent noyés dans cette +bataille. Leurs nombreux cadavres portèrent +en peu de jours jusqu'à Damiette et Rosette, +et le long du rivage, la nouvelle de notre victoire.</p> + +<p>Ce fut au commencement de cette bataille, +que Napoléon adressa aux soldats, ces paroles +devenues si célèbres: <i>Du haut de ces pyramides +quarante siècles vous contemplent!!!</i></p> + +<p>Il était nuit lorsque les trois divisions Desaix, +Régnier et Dugua revinrent à Gizeh. Le général +en chef y plaça son quartier-général dans +la maison de campagne de Mourah-Bey.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p> + +<p>Les Mamelucks avaient sur le Nil une soixantaine +de bâtiments, chargés de toutes leurs richesses. +Voyant l'issue inopinée du combat, et +<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> +nos canons déja placés sur le fleuve au-delà +des débouchés de l'île de Rodah, ils perdirent +l'espérance de les sauver, et y mirent le feu. +Pendant toute la nuit, aux travers des tourbillons +de flammes et de fumée, nous apercevions +se dessiner les minarets et les édifices du Caire +et de la ville des Morts. Ces tourbillons de +flammes éclairaient tellement, que nous pouvions +découvrir jusqu'aux Pyramides.</p> + +<p>Les Arabes, selon leur coutume après une +défaite, se rallièrent loin du champ de bataille, +dans le désert au-delà des Pyramides.</p> + +<p>Durant plusieurs jours, toute l'armée ne fut +occupée qu'à pêcher les cadavres des Mamelucks; +leurs armes qui étaient précieuses, la +quantité d'or qu'ils étaient accoutumés à porter +avec eux, rendait le soldat très-zélé pour +cette recherche.</p> + +<p>Notre flottille n'avait pu suivre le mouvement +de l'armée, le vent lui avait manqué. Si +nous l'avions eue, la journée n'eût pas été plus +décisive, mais nous aurions fait probablement +un grand nombre de prisonniers, et pris toutes +les richesses qui ont été la proie des flammes. +La flottille avait entendu notre canon, malgré +le vent du nord qui soufflait avec violence. A +mesure qu'il se calma, le bruit du canon allait +augmentant, de sorte qu'à la fin il paraissait +<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> +s'être rapproché d'elle, et que le soir les marins +crurent la bataille perdue; mais la multitude +de cadavres qui passèrent près de leurs +bâtiments, et qui tous étaient Mamelucks, les +rassura bientôt.</p> + +<p>Ce ne fut que long-temps après sa fuite que +Mourah-Bey s'aperçut qu'il n'était suivi que par +une partie de son monde, et qu'il reconnut la +faute qu'avait faite sa cavalerie, de rester dans le +camp retranché. Il essaya plusieurs charges +pour lui rouvrir le passage, mais il était trop +tard. Les Mamelucks, eux-mêmes, avaient la +terreur dans l'ame, et agirent mollement. Les +destins avaient prononcé la destruction de cette +brave et intrépide milice, sans contredit l'élite +de la cavalerie d'Orient. La perte de l'ennemi +dans cette journée peut être évaluée à +10,000 hommes restés sur le champ de bataille +ou noyés, tant Mamelucks, que janissaires, +miliciens du Caire et esclaves des Mamelucks. +On fit un millier de prisonniers, et l'on s'empara +de huit à neuf cents chameaux et d'autant +de chevaux.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p> + +<p>Sur les neuf heures du soir, Napoléon entra +dans la maison de campagne de Mourah-Bey, +<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> +à Gizeh. Ces sortes d'habitations ne ressemblent +en rien à nos châteaux. Nous eûmes beaucoup +de peine à nous y loger, et à reconnaître la +distribution des différentes pièces. Mais ce qui +frappa le plus agréablement les officiers, ce fut +une grande quantité de coussins et de divans +couverts des plus beaux damas et des plus +belles soieries de Lyon, et ornés de franges +d'or. Pour la première fois, nous trouvâmes +en Égypte le luxe et les arts de l'Europe. Une +partie de la nuit se passa à parcourir dans tous +les sens cette singulière maison. Les jardins +étaient remplis d'arbres magnifiques, mais ils +étaient sans allées, et ressemblaient assez aux +jardins de certaines religieuses d'Italie. Ce qui +fit le plus de plaisir aux soldats, car chacun +y accourut, ce furent de grands berceaux de +vignes, chargés des plus beaux raisins du +monde. La vendange fut bientôt faite.</p> + +<p>Les deux divisions Bon et Menou qui étaient +restées dans le camp retranché étaient aussi +dans la plus grande abondance. On avait trouvé +dans les bagages nombre de cantines remplies +d'office, de pots de confiture, des sucreries. +On rencontrait à chaque instant des tapis, +des porcelaines, des cassolettes et une foule +de petits meubles à l'usage des Mamelucks, +qui excitaient notre curiosité. L'armée commença +<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> +alors à se réconcilier avec l'Égypte, et +à croire enfin que le Caire n'était pas Damanhour.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p> + +<p>Le lendemain, à la pointe du jour, Napoléon +se porta sur la rivière, et s'emparant de +quelques barques, il fit passer le général Vial +avec sa division dans l'île de Rodah. On s'en rendit +maître après avoir tiré quelques coups de +fusil. Du moment où l'on eut pris possession de +l'île de Rodah et placé un bataillon dans le +mékias et des sentinelles le long du canal, le +Nil dut être considéré comme passé; on n'était +plus séparé de Boulac et du vieux Caire que +par un grand canal. On visita l'enceinte de +Gizeh, et on travailla sur-le-champ à en fermer +les portes. Gizeh était environné d'une +muraille assez vaste pour renfermer tous nos +établissements et assez forte pour contenir les +Mamelucks et les Arabes. Nous attendions avec +impatience l'arrivée de la flottille; le vent du +nord soufflait comme à l'ordinaire, et cependant +elle ne venait pas! Le Nil étant bas, l'eau +lui avait manqué, les bâtiments étaient engravés. +Le contre-amiral Perré fit dire qu'on ne +devait pas compter sur lui et qu'il ne pouvait +désigner le jour de son arrivée. Cette contrariété +<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> +était extrême, car il fallait s'emparer du +Caire dans le premier moment de stupeur, au +lieu de laisser aux habitants, en perdant quarante-huit +heures, le temps de revenir de leur +épouvante. Heureusement qu'à la bataille, ce +n'était pas les Mamelucks seuls qui avaient été +vaincus, les janissaires du Caire et tout ce que +cette ville contenait de braves et d'hommes +armés y avaient aussi pris part et étaient dans +la dernière consternation. Tous les rapports +sur cette affaire donnaient aux Français un caractère +qui tenait du merveilleux.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ IX</b>.</p> + +<p>Un drogman fut envoyé par le général en +chef vers le pacha et le cadi-scheick, iman de +la grande mosquée, et les proclamations que +Napoléon avait publiées à son entrée en Égypte +furent répandues. Le pacha était déja parti, +mais il avait laissé son kiaya. Celui-ci crut de +son devoir de venir à Gizeh, puisque le général +en chef déclarait que ce n'était pas aux +Turcs, mais aux Mamelucks qu'il faisait la +guerre. Il eut une conférence avec Napoléon, +qui le persuada. C'était d'ailleurs ce que ce +kiaya avait de mieux à faire. En cédant à Napoléon, +il entrevoyait l'espérance de jouer un +grand rôle et de bâtir sa fortune. En refusant, +<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span> +il courait à sa perte. Il se rangea donc sous l'obéissance +du général en chef et promit de chercher +à persuader à Ibrahim-Bey de se retirer et +aux habitants du Caire de se soumettre. Le lendemain +une députation des scheicks du Caire +vint à Gizeh et fit connaître que Ibrahim-Bey +était déja sorti et était allé camper à Birket-el-Hadji, +que les janissaires s'étaient assemblés et +avaient décidé de se rendre, et que le scheick +de la grande mosquée de Jemilazar avait été +chargé d'envoyer une députation pour traiter +de la reddition de la ville et implorer la clémence +du vainqueur. Les députés restèrent +plusieurs heures à Gizeh, où on employa tous +les moyens qu'on crut les plus efficaces pour +les confirmer dans leurs bonnes dispositions +et leur donner de la confiance. Le jour suivant, +le général Dupuy fut envoyé au Caire +comme commandant d'armes et l'on prit possession +de la citadelle. Nos troupes passèrent +le canal et occupèrent le vieux Caire et +Boulac. Le général en chef fit son entrée au +Caire le 26 juillet, à quatre heures après midi. +Il alla loger sur la place El-Bekir, dans la maison +d'Elfy-Bey et y transporta son quartier-général. +Cette maison était placée à une des extrémités +de la ville et le jardin communiquait +avec la campagne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>§ X</b>.</p> + +<p>Le Caire est situé à une demie-lieue du Nil; +le vieux Caire et Boulac sont ses ports. Il est +traversé par un canal ordinairement à sec; mais +qui se remplit pendant l'inondation, au moment +où l'on coupe la digue, opération qui +ne se fait que lorsque le Nil est à une certaine +hauteur; c'est l'objet d'une fête publique. Alors +le canal communique son eau à des canaux +nombreux, et la place d'El-Békir, ainsi que la +plupart des places et des jardins du Caire, +est couverte d'eau. Lors des inondations, on +traverse tous ces quartiers avec des bateaux. +Le Caire est dominé par une citadelle placée +sur un mamelon qui commande toute la ville. +Elle est séparée du Mokattam par un vallon. +Un aquéduc, ouvrage assez remarquable, porte +de l'eau à la citadelle. Il y a, à cet effet, au +vieux Caire une énorme tour octogone très-haute +qui renferme le réservoir où les eaux du +Nil sont élevées par une machine hydraulique +et d'où elles entrent dans l'aquéduc. La citadelle +tire aussi de l'eau du puits de Joseph, +mais cette eau est moins bonne que celle du +Nil. Cette forteresse était négligée, sans défense, +et tombait en ruines. On s'occupa immédiatement +<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> +de la réparer, et depuis on y a constamment +travaillé. Le Caire est environné de hautes +murailles bâties par les Arabes et surmontées +de tours énormes; ces murailles étaient en mauvais +état et tombaient de vétusté; les Mamelucks +ne réparaient rien. La ville est grande; +la moitié de son enceinte confine avec le désert, +de sorte qu'on trouve des sables arides en +sortant par la porte de Suèz et celles qui sont +du côté de l'Arabie.</p> + +<p>La population du Caire était considérable, +on y comptait 210,000 habitants. Les maisons +sont fort élevées et les rues étroites, afin d'être +à l'abri du soleil. C'est pour le même motif que +les bazars ou marchés publics sont couverts +de toiles ou paillassons. Les beys ont de très-beaux +palais d'une architecture orientale, qui +tient plutôt de celle des Indes que de la nôtre. +Les scheicks ont aussi de très-belles maisons. Les +okels sont de grands bâtiments carrés qui ont +de vastes cours intérieures et où sont renfermées +des corporations entières de marchands. +Ainsi il y a l'okel du riz du Seur, l'okel des +marchands de Suèz, de Syrie. Tous ont à l'extérieur, +et donnant sur les rues, de petites +boutiques de douze à quinze pieds carrés, où +se tient le marchand avec les échantillons de +ses marchandises. Le Caire a un grand nombre +<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> +de mosquées les plus belles du monde; les minarets +sont riches et nombreux. Les mosquées +servent en général à recevoir les pélerins qui y +couchent. Il en est qui contiennent quelquefois +jusqu'à 3,000 pélerins; de ce nombre est celle +de Jemilazar, qu'on cite comme la plus grande +de l'Orient. Ces mosquées se composent d'ordinaire +de cours dont le pourtour est environné +de colonnes énormes, couvertes par des terrasses; +dans l'intérieur se trouvent une foule de +bassins ou réservoirs d'eau pour boire et pour +se laver. Il y a dans un quartier quelques familles +européennes, c'est le quartier des Francs; +l'on y rencontre un certain nombre de maisons, +comme celles que peut avoir en Europe +un négociant de 30 à 40,000 livres de rente; +elles sont meublées à l'européenne avec des +chaises et des lits; des églises pour les Cophtes, +et quelques couvents pour les catholiques syriens.</p> + +<p>A côté de la ville du Caire, du côté du désert, +se trouve la ville des Morts. Cette ville +est plus grande que le Caire même; c'est-là +que toutes les familles ont leur sépulture. Une +multitude de mosquées, de tombeaux, de minarets +et de dômes conservent le souvenir des +grands qui y ont été enterrés et qui les ont fait +bâtir. Beaucoup de tombeaux ont des gardiens +<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span> +qui y entretiennent des lampes allumées et en +font voir l'intérieur aux curieux. Les familles +des morts, ou des fondations, pourvoyent à ces +dépenses. Le peuple lui-même a des tombeaux +distingués par famille ou par quartier, qui s'élèvent +à deux pieds de terre.</p> + +<p>Il y a au Caire une foule de cafés; on y prend +du café, des sorbets ou de l'opium, et on y disserte +sur les affaires publiques.</p> + +<p>Autour de cette ville, ainsi qu'auprès d'Alexandrie, +Rozette, etc., on trouve des monticules +assez élevés; ils sont tous formés de ruines +et de décombres et s'accroissent tous les jours +parce que tous les débris de la ville y sont portés; +cela produit un effet désagréable. Les Français +avaient établi des lois de police pour arrêter le +mal, et l'institut discuta les moyens de le faire +entièrement disparaître. Mais il se présenta des +difficultés. L'expérience avait prouvé aux gens +du pays qu'il était dangereux de jeter ces débris +dans le Nil, parce qu'ils encombraient les +canaux ou se répandaient dans la campagne +avec l'inondation. Ces ruines sont la suite de +la décadence du pays dont on aperçoit les marques +à chaque pas.</p> + +<p><a id="Page_250"></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span></p> + +<h2>MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2> + +<h3>ÉGYPTE.—RELIGION.</h3> + +<p class="hanging summary"> +Du christianisme.—De l'islamisme.—Différence +de l'esprit des deux religions.—Haine des califes +contre les bibliothèques.—De la durée des empires +en Asie.—Polygamie.—Esclavage.—Cérémonies +religieuses.—Fête du prophète.</p> + +<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p> + +<p>La religion chrétienne est la religion d'un +peuple civilisé, elle est toute spirituelle; la récompense +que Jésus-Christ promet aux élus, +est de contempler Dieu face à face. Dans cette +religion, tout est pour amortir les sens, rien +pour les exciter. La religion chrétienne a été +trois ou quatre siècles à s'établir, ses progrès +ont été lents. Il faut du temps pour détruire, +<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> +par la seule influence de la parole, une religion +consacrée par le temps. Il en faut davantage +quand la nouvelle ne sert et n'allume aucune +passion.</p> + +<p>Les progrès du christianisme furent le triomphe +des Grecs sur les Romains. Ces derniers +avaient soumis, par la force des armes, toutes +les républiques grecques; celles-ci dominèrent +leurs vainqueurs par les sciences et les arts. +Toutes les écoles de philosophie, d'éloquence, +tous les ateliers de Rome étaient tenus par des +Grecs. La jeunesse romaine ne croyait pas avoir +terminé ses études, si elle n'était allée se perfectionner +à Athènes. Différentes circonstances +favorisèrent encore la propagation de la religion +chrétienne. L'apothéose de César et d'Auguste +fut suivie de celles des plus abominables +tyrans; cet abus de polythéisme rallia à l'idée +d'un seul Dieu créateur et maître de l'univers. +Socrate avait déja proclamé cette grande vérité: +le triomphe du christianisme, qui la lui emprunta, +fut, comme nous l'avons dit plus haut, +une réaction des philosophes de la Grèce sur +leurs conquérants. Les saints pères étaient presque +tous Grecs. La morale qu'ils prêchèrent fut +celle de Platon. Toute la subtilité que l'on remarque +dans la théologie chrétienne, est due +à l'esprit des sophistes de son école.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span> +Les chrétiens, à l'exemple du paganisme, crurent +les récompenses d'une vie future insuffisantes +pour réprimer les désordres, les vices +et les crimes qui naissent des passions; ils +firent un enfer tout physique avec des peines +toutes corporelles. Ils enchérirent de beaucoup +sur leurs modèles, et donnèrent même à ce +dogme tant de prépondérance, que l'on peut +dire avec raison que la religion du Christ est +une menace.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p> + +<p>L'islamisme est la religion d'un peuple dans +l'enfance; il naquit dans un pays pauvre et +manquant des choses les plus nécessaires à la +vie. Mahomet a parlé aux sens, il n'eût point +été entendu par sa nation, s'il n'eût parlé qu'à +l'esprit. Il promit à ses sectateurs des bains +odoriférants, des fleuves de lait, des houris blanches +aux yeux noirs, et l'ombre perpétuelle +des bosquets. L'Arabe qui manquait d'eau et +était brûlé par un soleil ardent, soupirait pour +l'ombrage et la fraîcheur, et fit tout pour obtenir +une pareille récompense. Ainsi l'on peut +dire par opposition au christianisme, que la religion +de Mahomet est une promesse.</p> + +<p>L'islamisme attaque spécialement les idolâtres; +<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> +<i>il n'y a point d'autre Dieu que Dieu, et +Mahomet est son prophète</i>: voilà le fondement +de la religion musulmane; c'était, dans le point +le plus essentiel, consacrer la grande vérité annoncée +par Moïse et confirmée par Jésus-Christ. +On sait que Mahomet avait été instruit par des +juifs et des chrétiens. Ces derniers étaient une +espèce d'idolâtres à ses yeux. Il entendait mal +le mystère de la trinité, et l'expliquait comme +la reconnaissance de trois dieux. Quoi qu'il en +soit, il persécuta les chrétiens avec beaucoup +moins d'acharnement que les païens. Les premiers +pouvaient se racheter en payant un tribut. +Le dogme de l'unité de Dieu que Jésus-Christ +et Moïse avaient si répandu, le Koran le +porta dans l'Arabie, l'Afrique et jusqu'aux extrémités +des Indes. Considérée sous ce point +de vue, la religion mahométane a été la succession +des deux autres; toutes les trois ont déraciné +le paganisme.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p> + +<p>Né chez un peuple corrompu, assujetti, +comprimé, le christianisme prêcha la soumission +et l'obéissance, afin de désintéresser les +souverains. Il chercha à s'établir par l'insinuation, +la persuasion et la patience. Jésus-Christ, +<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span> +simple prédicateur, n'exerça aucun pouvoir sur +la terre, <i>mon règne n'est pas de ce monde</i>, disait-il. +Il le prêchait dans le temple, il le prêchait +en particulier à ses disciples. Il leur accorda +le don de la parole, fit des miracles, ne +se révolta jamais contre la puissance établie, +et mourut sur une croix, entre deux larrons, +en exécution du jugement d'un simple préteur +idolâtre.</p> + +<p>La religion mahométane née chez une nation +guerrière et libre, prêcha l'intolérance et la +destruction des infidèles. A l'opposé de Jésus-Christ, +Mahomet fut roi! Il déclara que tout +l'univers devait être soumis à son empire, et +ordonna d'employer le sabre pour anéantir l'idolâtre +et l'infidèle. Les tuer fut une œuvre +méritoire. Les idolâtres qui étaient en Arabie +furent bientôt convertis ou détruits. Les infidèles +qui étaient en Asie, en Syrie, et en Égypte +furent attaqués et conquis. Aussitôt que l'islamisme +eut triomphé à la Mecque et à Médine, +il servit de point de ralliement aux diverses +tribus d'Arabes. Toutes furent fanatisées, et +une nation entière se précipita sur ses voisins.</p> + +<p>Les successeurs de Mahomet régnèrent sous +le titre de califes. Ils réunissaient à la fois le +glaive et l'encensoir. Les premiers califes prêchaient +tous les jours dans la mosquée de Médine +<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> +ou dans celle de la Mecque, et de là envoyaient +des ordres à leurs armées, qui déja +couvraient une partie de l'Afrique et de l'Asie. +Un ambassadeur de Perse, qui arriva à Médine, +fut fort étonné de trouver le calife Omar +dormant au milieu d'une foule de mendiants +sur le seuil de la mosquée. Dans la suite, lorsque +Omar se rendit à Jérusalem, il voyageait +sur un chameau qui portait ses provisions, n'avait +qu'une tente de toile grossière, et n'était +distingué des autres musulmans que par son +extrême simplicité. Durant les dix années de +son règne, il conquit quarante mille villes, détruisit +cinquante mille églises, fit bâtir deux +mille mosquées. Le calife Aboubeker qui ne prenait +au trésor, pour sa maison, que trois pièces +d'or par jour, en donnait cinq cents à chaque +Mossen, qui s'était trouvé avec le prophète au +combat de Bender.</p> + +<p>Les progrès des Arabes furent rapides; leurs +armées mues par le fanatisme attaquèrent à +la fois l'empire romain et celui de Perse. Ce +dernier fut subjugué en peu de temps, et les +musulmans pénétrèrent jusqu'aux frontières de +l'Oxus, s'emparèrent de trésors innombrables, +détruisirent l'empire de Cosroès, et s'avancèrent +jusqu'à la Chine. Les victoires qu'ils remportèrent +en Syrie, à Aiquadie, à Dyrmonck, +<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> +leur livrèrent Damas, Alep, Émesse, Césarée, +Jérusalem. La prise de Pelouse et d'Alexandrie +les rendit maîtres de l'Égypte. Tout ce pays +était cophte et fort séparé de Constantinople +par les discussions d'hérésie. Kaleb, Derar, +Amroug, surnommés les glaives ou les épées du +prophète, n'éprouvèrent aucune résistance. +Tout obstacle eût été inutile. Au milieu des assauts, +au milieu des batailles, ces guerriers +voyaient des houris au teint blanc et aux yeux +bleus ou noirs, couvertes de chapeaux de diamants, +qui les appelaient et leur tendaient les +bras; leurs ames s'enflammaient à cette vue, +ils s'élançaient en aveugles et cherchaient la +mort qui allait mettre ces beautés en leur puissance. +C'est ainsi qu'ils se sont rendus maîtres +des belles plaines de la Syrie, de l'Égypte et de +la Perse; c'est ainsi qu'ils ont soumis le monde.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p> + +<p>Un préjugé bien répandu et cependant démenti +par l'histoire, c'est que Mahomet était +ennemi des sciences, des arts et de la littérature. +On a beaucoup cité le mot du calife Omar, +lorsqu'il fit brûler la bibliothèque d'Alexandrie: +«Si cette bibliothèque renferme ce qui se trouve +dans le Koran, elle est inutile; si elle contient +<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> +autre chose, elle est dangereuse.» Un pareil fait +et beaucoup d'autres de cette nature ne doivent +point faire oublier ce que l'on doit aux califes +arabes. Ils étendirent constamment la sphère +des connaissances humaines, et embellirent la +société par les charmes de leur littérature. Il +est possible néanmoins que dans l'origine, les +successeurs de Mahomet aient craint que les +Arabes ne se laissassent amollir par les arts et +les sciences, qui étaient portés à un si haut point +dans l'Égypte, la Syrie et le bas-empire. Ils +avaient sous les yeux la décadence de l'empire +de Constantin, due en partie à de perpétuelles +discussions scholastiques et théologiques. Peut-être +ce spectacle les avait-il indisposés contre +la plupart des bibliothèques qui dans le fait +contenaient en majorité des livres de cette nature. +Quoi qu'il en soit, les Arabes ont été pendant +cinq cents ans la nation la plus éclairée +du monde. C'est à eux que nous devons notre +systême de numération, les orgues, les cadrans +solaires, les pendules et les montres. Rien de +plus élégant, de plus ingénieux, de plus moral +que la littérature persanne, et, en général, tout +ce qui est sorti de la plume des littérateurs de +Bagdad, et de Bassora.</p> + +<p>Les empires ont moins de durée en Asie que +dans l'Europe, ce qu'on peut attribuer aux circonstances +<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> +géographiques. L'Asie est environnée +d'immenses déserts, d'où s'élancent tous +les trois ou quatre siècles des peuplades guerrières, +qui culbutent les plus vastes empires. +De là sont sortis les Ottomans, et dans la suite +les Tamerlan et les Gengiskan.</p> + +<p>Il paraît que les législateurs souverains de +ces peuplades se sont toujours attachés à leur +conserver des mœurs nationales et une physionomie +originaire. C'est ainsi qu'ils empêchèrent +que le janissaire d'Égypte ne devînt arabe, +que le janissaire d'Andrinople ne devînt grec. +Le principe adopté par eux de s'opposer à +toute espèce d'innovation dans les habitudes et +les mœurs, leur fit proscrire les sciences et +les arts. Mais il ne faut attribuer cette mesure +ni aux préceptes de Mahomet, ni à la religion +du Koran, ni au naturel arabe.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p> + +<p>Mahomet restreignit à quatre, le nombre des +femmes que chaque musulman pouvait épouser. +Aucun législateur d'Orient n'en avait permis +aussi peu. On se demande pourquoi il ne +supprima point la polygamie, comme l'avait +fait la religion chrétienne; car il est bien constant +que le nombre des femmes, en Orient, +<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> +n'est nulle part supérieur à celui des hommes. +Il était donc naturel de n'en permettre qu'une, +afin que tous pussent en avoir.</p> + +<p>C'est encore un sujet de méditation que ce +contraste entre l'Asie et l'Europe. Chez nous, +les législateurs n'autorisent qu'une seule femme; +Grecs ou Romains, Gaulois ou Germains, Espagnols +ou Bretons, tous enfin ont adopté cet +usage. En Asie, au contraire, la polygamie fut +constamment permise; Juifs ou Assyriens, Tartares +ou Persans, Égyptiens ou Turcomans, +purent toujours avoir plusieurs femmes.</p> + +<p>Peut-être faut-il chercher la raison de cette +différence dans la nature des circonstances géographiques +de l'Afrique et de l'Asie. Ces pays +étant habités par des hommes de plusieurs couleurs, +la polygamie est le seul moyen d'empêcher +qu'ils ne se persécutent. Les législateurs +ont pensé que pour que les blancs ne fussent +pas ennemis des noirs, les noirs des blancs, +les cuivrés des uns et des autres, il fallait les +faire tous membres d'une même famille, et lutter +ainsi contre ce penchant de l'homme, de +haïr tout ce qui n'est pas lui. Mahomet pensa +que quatre femmes étaient suffisantes pour atteindre +ce but, parce que chaque homme pouvait +avoir une blanche, une noire, une cuivrée +et une femme d'une autre couleur. Sans doute +<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> +il était aussi dans la nature d'une religion sensuelle +de favoriser les passions de ses sectateurs; +et en cela la politique et le prophète ont pu se +trouver d'accord<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>Lorsqu'on voudra dans nos colonies donner +la liberté aux noirs et y établir une égalité parfaite, +il faudra que le législateur autorise la +polygamie et permette d'avoir à la fois une +femme blanche, une noire et une mulâtre. +Dès lors les différentes couleurs faisant partie +d'une même famille seront confondues dans +l'opinion de chacune; sans cela on n'obtiendra +jamais des résultats satisfaisants. Les noirs seront +ou plus nombreux ou plus habiles, et alors +ils tiendront les blancs dans l'abaissement <i>et +vice versa</i>.</p> + +<p>Par suite de ce principe général de l'égalité +des couleurs, qu'a établi la polygamie, il n'y +<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> +avait aucune différence entre les individus composant +la maison des Mamelucks. Un esclave +noir qu'un bey avait acheté d'une caravane +d'Afrique, devenait catchef et était égal au beau +Mameluck blanc, originaire de Circassie; et +l'on ne soupçonnait même pas qu'il en pût être +autrement.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p> + +<p>L'esclavage n'est pas et n'a jamais été dans +l'Orient ce qu'il fut en Europe. Les mœurs +sous ce rapport sont restées les mêmes que celles +de l'Écriture. La servante se marie avec le +maître.</p> + +<p>La loi des Juifs supposait si peu de distinction +entre eux, qu'elle prescrit ce que la servante +doit devenir, lorsqu'elle épouse le fils de la +maison. De nos jours encore, un musulman +achète un esclave, l'élève, et s'il lui plaît, l'unit +à sa fille et le fait héritier de sa fortune, sans +que cela choque en rien les coutumes du pays.</p> + +<p>Mourah-Bey, Aly-Bey, avaient été vendus à +des beys dans un âge encore tendre, par des +marchands qui les avaient achetés eux-mêmes en +Circassie. Ils remplirent d'abord les plus bas offices +dans la maison de leurs maîtres. Mais leur +jolie figure, leur aptitude aux exercices du +<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> +corps, leur bravoure ou leur intelligence, les +firent arriver progressivement aux premières +places. Il en est de même chez les pachas, les +visirs et les sultans. Leurs esclaves parviennent +comme parviendraient leurs fils.</p> + +<p>En Europe, au contraire, quiconque était empreint +du sceau de l'esclavage, demeurait pour +toujours dans le dernier rang de la domesticité. +Chez les Romains l'esclave pouvait être affranchi, +mais il conservait un caractère déshonnête +et bas; jamais il n'était considéré +comme un citoyen né libre. L'esclavage des colonies, +fondé sur la différence des couleurs, +est bien plus rigide et plus avilissant encore.</p> + +<p>Les résultats de la polygamie, la manière +dont les Orientaux considèrent l'esclavage et +traitent leurs esclaves, diffèrent tellement de +nos mœurs et de nos idées sur la servitude, que +nous concevons difficilement tout ce qui passe +chez eux.</p> + +<p>Il fallut également beaucoup de temps aux +Égyptiens pour comprendre que tous les Français +n'étaient pas les esclaves de Napoléon, et +encore n'y a-t-il eu que les plus éclairés d'entre +eux qui y soient parvenus.</p> + +<p>Tout père de famille, en Orient, possède sur +sa femme, ses enfants et ses esclaves, un pouvoir +absolu que l'autorité publique ne peut +<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> +modifier. Esclave du grand-seigneur, il exerce +au-dedans le despotisme auquel il est lui-même +soumis au-dehors; et il est sans exemple qu'un +pacha ou un officier quelconque ait pénétré +dans l'intérieur d'une famille pour en troubler +le chef dans l'exercice de son autorité, c'est +une chose qui choquerait les coutumes, les +mœurs et le caractère national. Les Orientaux +se considèrent comme maîtres dans leurs maisons, +et tout agent du pouvoir qui veut exercer +sur eux son ministère, attend qu'ils en +sortent ou les envoie chercher.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p> + +<p>Les mahométans ont beaucoup de cérémonies +religieuses et un grand nombre de mosquées +où les fidèles vont prier plusieurs fois +par jour. Les fêtes sont célébrées par de grandes +illuminations dans les temples et dans les +rues, et quelquefois par des feux d'artifice.</p> + +<p>Ils ont aussi des fêtes pour leur naissance, +leur mariage et la circoncision de leurs enfants; +cette dernière est celle qu'ils célèbrent +avec le plus d'affection. Toutes se font avec plus +de pompe extérieure que les nôtres. Leurs funérailles +sont majestueuses et leurs tombeaux +d'une architecture magnifique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span> +Aux heures indiquées les musulmans font +leurs prières, en quelque lieu qu'ils se trouvent; +les esclaves déploient des tapis devant +eux, et ils s'agenouillent la face vers l'Orient.</p> + +<p>La charité et l'aumône sont recommandées +dans tous les chapitres du Koran, comme la +manière d'être la plus agréable à Dieu et au +prophète. Sacrifier une partie de sa fortune +pour des établissements publics, surtout creuser +un canal, un puits, élever une fontaine, +sont des œuvres méritoires par excellence. L'établissement +d'une fontaine, d'un réservoir, se +lie fréquemment à celui d'une mosquée; partout +où il y a un temple, il y a de l'eau en +abondance. Le prophète paraît l'avoir mise sous +la protection de la religion. C'est le premier +besoin du désert, il faut la recueillir et la conserver +avec soin.</p> + +<p>Ali a peu de sectateurs dans l'Arabie, l'empire +turc, l'Égypte et la Syrie. Nous n'y avons +trouvé que les Mutualis. Mais toute la Perse +jusqu'à l'Indus est de la secte de ce calife.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p> + +<p>Le général en chef alla célébrer la fête du +prophète chez le scheick El-Bekir. On commença +par réciter une espèce de litanie qui comprenait +la vie de Mahomet depuis sa naissance +<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> +jusqu'à sa mort. Une centaine de scheicks assis +en cercle sur des tapis et les jambes croisées, +en récitaient tous les versets en balançant fortement +le corps en avant et en arrière, et tous +ensemble.</p> + +<p>Après cela on servit un grand dîner, pendant +lequel on fut assis sur des coussins, les jambes +croisées. Il y avait une vingtaine de tables et +cinq ou six personnes à chaque table. Celle du +général en chef et du scheick El-Bekir était au +milieu; un petit plateau d'un bois précieux et +de marqueterie fut placé à dix-huit pouces de +terre et couvert successivement d'un grand +nombre de plats. C'était des pilaux de riz, des +rôtis d'une espèce particulière, des entrées, +des pâtisseries, le tout fort épicé. Les scheicks +dépeçaient tout avec leurs doigts. Aussi offrit-on +pendant le dîner trois fois à laver les mains. +On servit pour boisson de l'eau de groseille, +de la limonade et plusieurs autres espèces de +sorbets, et au dessert beaucoup de compotes +et de confitures. Au total, le dîner n'était point +désagréable; il n'y avait que la manière de le +prendre qui nous parût étrange.</p> + +<p>Le soir toute la ville fut illuminée. On alla +après le dîner sur la place El-Bekir, dont l'illumination +en verres de couleurs était fort belle. +Il s'y trouvait un peuple immense. Tous étaient +<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> +placés en ordre par rangs de vingt à cent personnes, +lesquelles debout et les unes contre +les autres récitaient les prières et les litanies +du prophète avec des mouvements qui allaient +toujours en augmentant, au point qu'à la fin +ils paraissaient convulsifs et que quelques-uns +tombaient en faiblesse.</p> + +<p>Dans le courant de l'année, le général en +chef accepta souvent des dîners chez le scheick +Sadda, chez le cheick Fayonne et chez d'autres +principaux Scheicks. C'étaient des jours de fête +dans tout le quartier. Partout on était servi +avec la même magnificence et à peu près de la +même manière.</p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/decoration.jpg" +width="100" height="37" alt="decoration" title="" /> +</div> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> +</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span></p> + +<h2 class="p4">MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2> + +<h3>ÉGYPTE.—USAGES, SCIENCES ET ARTS.</h3> + +<p class="hanging summary"> +Femmes.—Enfants.—Mariages.—Habillements +des hommes, des femmes.—Harnachement des +chevaux.—Maisons.—Harems.—Jardins.—Arts +et sciences.—Artisans.—Navigation du Nil +et des canaux.—Transports.—Chameaux.—Dromadaires.—Anes, +chevaux.—Institut d'Égypte.—Travaux +de la commission des savants.—Hôpitaux, +diverses maladies, peste.—Lazarets.—Travaux +faits au Caire.—Anecdote.</p> + +<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p> + +<p>Les femmes en Orient vont voilées; un morceau +de toile leur couvre le nez et surtout les +lèvres et ne laisse voir que leurs yeux. Lorsque, +par l'effet d'un accident, quelques Égyptiennes +<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> +se sont trouvées surprises sans leur +voile, et couvertes seulement de cette longue +chemise bleue qui compose le vêtement des +femmes de fellahs, elles prenaient le bas de +leur chemise pour cacher leur figure, aimant +mieux découvrir le milieu et le bas de leur corps.</p> + +<p>Le général en chef eut plusieurs fois occasion +d'observer quelques femmes des plus distinguées +du pays, auxquelles il accorda des audiences. +C'étaient ou des veuves de beys ou de +katchefs, ou leurs épouses, qui, pendant leur +absence, venaient implorer sa protection. La +richesse de leur habillement, la noblesse de +leur démarche, de petites mains douces, de +beaux yeux, un maintien noble et gracieux et +des manières très-élégantes dénotaient en elles +des femmes d'un rang et d'une éducation au-dessus +du vulgaire. Elles commençaient toujours +par baiser la main du <i>sultan Kébir</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> +qu'elles portaient ensuite à leur front, puis à +leur estomac. Plusieurs exprimaient leurs demandes +avec une grace parfaite, un son de +voix enchanteur, et développaient tous les talents, +toute l'aménité des plus spirituelles Européennes. +<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span> +La décence de leur maintien, la +modestie de leurs vêtements y ajoutaient des +graces nouvelles; et l'imagination se plaisait à +deviner des charmes qu'elles ne laissaient pas +même entrevoir.</p> + +<p>Les femmes sont sacrées chez les Orientaux, +et dans les guerres intestines on les épargne +constamment. Celles des Mamelucks conservèrent +leurs maisons au Caire, pendant que leurs +maris faisaient la guerre aux Français. Napoléon +envoya Eugène son beau-fils complimenter +la femme de Mourah-Bey qui avait sous ses +ordres une cinquantaine d'esclaves appartenant +à ce chef mameluck et à des katchefs. C'était +une espèce de couvent de religieuses dont elle +était l'abbesse. Elle reçut Eugène sur son grand +divan, dans le harem, où il entra par exception, +et comme envoyé du <i>sultan Kébir</i>. Toutes les +femmes voulurent voir le jeune et joli Français, +et les esclaves eurent beaucoup de peine à contenir +leur curiosité et leur impatience. L'épouse +de Mourah-Bey était une femme de cinquante +ans, et avait la beauté et les graces que comporte +cet âge. Elle fit, suivant l'usage, apporter +du café et des sorbets dans de très-riches +services et avec un appareil somptueux. Elle +ôta de son doigt une bague de mille louis qu'elle +donna au jeune officier. Souvent elle adressa +<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span> +des réclamations au général en chef, qui lui +conserva ses villages et la protégea constamment. +Elle passait pour une femme d'un mérite +distingué. Les femmes passent de bonne heure +en Égypte; et l'on y trouve plus de brunes que +de blondes. Généralement, leur visage est un +peu coloré, et elles ont une teinte de cuivre. +Les plus belles sont des Grecques ou des Circassiennes, +dont les bazars des négociants qui +font ce commerce sont toujours abondamment +pourvus. Les caravanes de Darfour et de l'intérieur +de l'Afrique amènent un grand nombre +de belles noires.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p> + +<p>Les mariages se font sans que les époux se +soient vus; la femme peut bien avoir aperçu +l'homme, mais celui-ci n'a jamais aperçu sa +fiancée, ou du moins les traits de son visage.</p> + +<p>Ceux des Égyptiens qui avaient rendu des +services aux Français, quelquefois même des +scheicks, venaient prier le général en chef de +leur accorder pour femme, telle personne qu'ils +désignaient. La première demande de ce genre +fut faite par un aga des janissaires, espèce d'agent +de police qui avait été fort utile aux +Français, et qui desirait épouser une veuve +<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> +très-riche; cette proposition parut singulière à +Napoléon. Mais vous aime-t-elle?—Non.—Le +voudra-t-elle?—Oui, si vous lui ordonnez. +En effet, aussitôt qu'elle connut la volonté du +<i>sultan Kébir</i>, elle accepta, et le mariage eut +lieu. Par la suite cela se répéta fréquemment.</p> + +<p>Les femmes ont leurs priviléges. Il est des +choses que les maris ne sauraient leur refuser sans +être des barbares, des monstres, sans soulever +tout le monde contre eux; tel est, par exemple, +le droit d'aller au bain. Ce sont des bains de +vapeur où les femmes se réunissent; c'est là +que se trament toutes les intrigues politiques ou +autres; c'est là que s'arrangent les mariages. Le +général Menou ayant épousé une femme de +Rosette, la traita à la française. Il lui donnait +la main pour entrer dans la salle à manger; la +meilleure place à table, les meilleurs morceaux +étaient pour elle. Si son mouchoir tombait, il +s'empressait de le ramasser. Quand cette femme +eut conté ces circonstances dans le bain de Rosette, +les autres conçurent une espérance de +changement dans les mœurs, et signèrent une +demande au <i>sultan Kébir</i> pour que leurs maris +les traitassent de la même manière.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p> + +<p>L'habillement des Orientaux n'a rien de commun +avec le nôtre. Au lieu de chapeau, ils se +couvrent la tête d'un turban, coiffure beaucoup +plus élégante, plus commode, et qui +étant susceptible d'une grande différence dans +la forme, la couleur et l'arrangement, permet +de remarquer au premier coup-d'œil la diversité +des peuples et des rangs. Leur col est libre +ainsi que leurs jarrêts; un Oriental peut rester +des mois entiers dans son habillement, sans s'y +trouver fatigué. Les différents peuples et les différents +états sont comme de raison habillés de +manières différentes; mais tous ont de commun +la largeur des pantalons, des manches et de +toutes les formes de leur habillement. Pour se +mettre à l'abri du soleil, ils se couvrent de +schalls. Il entre dans les vêtements des hommes +comme dans celui des femmes beaucoup de +soieries, d'étoffes des Indes et de cachemires. +Ils ne portent point de linge. Les fellahs ne sont +couverts que d'une seule chemise bleue liée au +milieu du corps. Les chefs des Arabes qui parcourent +les déserts dans le fort de la canicule, +sont couverts de schalls de toutes couleurs qui +mettent les différentes parties de leur corps à +<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> +l'abri du soleil et qu'ils drapent par-dessus leur +tête. Au lieu de souliers, les hommes et les femmes +ont des pantoufles qu'ils laissent en entrant +dans les appartements sur le bord des +tapis.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p> + +<p>Les harnachements de leurs chevaux sont extrêmement +élégants. La tenue de l'état-major +français, quoique couvert d'or et étalant tout +le luxe de l'Europe, leur paraissait mesquine, +et était effacée par la majesté de l'habillement +oriental. Nos chapeaux, nos culottes étroites, +nos habits pincés, nos cols qui nous étranglent, +étaient pour eux un objet de risée et d'aversion. +Les Orientaux n'ont pas besoin de changer de +costume pour monter à cheval; ils ne se servent +point d'éperons, et mettent leurs pieds dans de +larges étriers qui leur rendent inutiles les bottes +et la toilette spéciale que nous sommes +obligés de faire pour cet exercice. Les Francs +ou les chrétiens qui habitent l'Égypte, vont sur +des mules ou sur des ânes, à moins que ce +ne soient des personnes d'un rang élevé.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p> + +<p>L'architecture des Égyptiens approche plus +<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> +de celle de l'Asie que de la nôtre. Les maisons +ont toutes une terrasse, sur laquelle on se promène; +il y en a même où l'on prend des bains. +Elles ont plusieurs étages. Au rez-de-chaussée, +est une espèce de parloir où le maître de la +maison reçoit les étrangers et donne à manger. +Au premier, est ordinairement le harem, avec +lequel on ne communique que par des escaliers +dérobés. Le maître a dans son appartement +une petite porte qui y conduit. D'autres petits +escaliers de ce genre sont pour le service. On +ne sait ce que c'est qu'un escalier d'apparat.</p> + +<p>Le harem consiste dans une grande salle en +forme de croix; vis-à-vis règne un corridor +où se trouvent un grand nombre de chambres. +Autour du salon sont des divans plus ou moins +riches, et au milieu un petit bassin en marbre +d'où s'échappe un jet d'eau. Souvent ce sont +des eaux de rose ou d'autres essences qui en +jaillissent et parfument l'appartement. Toutes +les fenêtres sont couvertes d'une espèce de jalousie +en treillages. Il n'y a point de lits dans +les maisons, les Orientaux couchent sur des +divans ou sur des tapis. Quand ils n'ont point +d'étrangers, ils mangent dans leur harem, ils +y dorment et y passent leurs moments de repos. +Aussitôt que le maître arrive, les femmes +s'empressent à le servir: l'une lui présente sa +<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> +pipe, l'autre son coussin, etc. Tout est là pour +le service du maître.</p> + +<p>Les jardins n'ont point d'allées, ce sont des +berceaux de gros arbres où l'on peut prendre +le frais et fumer assis. L'Égyptien, comme tous +les Orientaux, emploie à ce dernier passe-temps +une grande partie de la journée; cela lui +sert d'occupation et de contenance.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p> + +<p>Les arts et les sciences sont dans leur enfance +en Égypte. A Jemilazar on enseigne la philosophie +d'Aristote, les règles de la langue arabe, +l'écriture et un peu d'arithmétique, on explique +et discute les différents chapitres du Koran, +et l'on montre la partie de l'histoire des califes, +nécessaire pour connaître et juger les différentes +sectes de l'islamisme. Du reste, les Arabes +ignorent complètement les antiquités de leur +pays, et leurs notions sur la géographie et la +sphère sont très-superficielles et très-fausses. Il +y avait au Caire quelques astronomes dont la +science se bornait à pouvoir rédiger l'almanach.</p> + +<p>Par suite de cette ignorance, ils ont peu de +curiosité. La curiosité n'existe que chez les peuples +assez avancés pour distinguer ce qui est +naturel de ce qui est extraordinaire. Les ballons +<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> +ne firent point sur eux l'effet que nous avions +supposé. Les Pyramides n'ont été intéressantes +pour eux que parce qu'ils se sont aperçus de +l'intérêt qu'elles excitent dans les étrangers. Ils +ne savent qui les a bâties, et tout le peuple, +hormis les plus instruits, les regarde comme +une production de la nature; les plus éclairés +d'entre eux, nous y voyant attacher tant d'importance, +se sont imaginé qu'elles ont été construites +par un ancien peuple dont les Francs +sont descendus. C'est ainsi qu'ils expliquent la +curiosité des Européens. La science qui leur +serait le plus utile, c'est la mécanique hydraulique. +Les machines leur manquent: cependant +ils en ont une ingénieuse pour verser les eaux +d'un fossé ou d'un puits sur un terrain plus +élevé; le mobile en est le bras ou le cheval. +Ils ne connaissent que les moulins à manége; +nous n'avons pas trouvé dans toute l'Égypte un +seul moulin à eau, ou à vent. L'emploi de ces +derniers moulins pour élever les eaux, serait +pour eux une grande conquête et pourrait avoir +de grands résultats en Égypte. Conté leur en +a établi un.</p> + +<p>Tous les artisans du Caire sont très-intelligents; +ils exécutaient parfaitement ce qu'ils +voyaient faire. Pendant la révolte de cette ville, +ils fondirent des mortiers et des canons, mais +<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> +d'une manière grossière et qui rappelait ce +qui se faisait dans le treizième siècle.</p> + +<p>Les métiers à toile leur étaient connus; ils +en avaient même pour broder le tapis de la +Mecque. Ce tapis est somptueux et fait avec art. +A un dîner du général en chef chez le scheick +El-Fayoum, on parlait du Koran: «toutes les +connaissances humaines s'y trouvent», disaient +les scheicks.—Y voit-on l'art de fondre +les canons et de faire la poudre? demanda Napoléon. +Oui, répondirent-ils, mais il faut savoir +le lire: distinction scholastique dont toutes +les religions ont fait plus ou moins d'usage.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p> + +<p>La navigation du Nil est très-active et très-facile; +on le descend avec le courant, on le +remonte à l'aide de la voile et du vent du nord +qui est constant pendant une saison. Quand +celui du sud règne, il faut quelquefois attendre +long-temps. Les bâtiments dont on se sert sont +appelés djermes. Ils sont plus haut mâtés et +voilés que les bâtiments ordinaires, à peu près +un tiers de plus, ce qui tient à la nécessité de +recevoir les vents par-dessus les monticules qui +bordent la vallée.</p> + +<p>Le Nil était constamment couvert de ces +<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> +djermes; les unes servaient au transport des +marchandises, les autres à celui des voyageurs. +Il y en a de grandeurs différentes. Les unes +naviguent dans les grands canaux du Nil, les +autres sont construites pour aller dans les petits. +Le fleuve, auprès du Caire, est toujours +couvert d'une grande quantité de voiles qui +montent ou descendent. Les officiers d'état-major, +qui se servaient des djermes pour aller +porter des ordres, éprouvaient souvent des accidents. +Les tribus arabes, en guerre avec nous, +venaient les attendre aux sinuosités du fleuve +où le vent leur manquait. Quelquefois aussi +en descendant, ces bâtiments s'engravaient et +les officiers qu'ils portaient étaient massacrés. +Les caïques sont de petites chaloupes ou péniches +légères et étroites qui servent pour passer +le Nil et pour naviguer, non-seulement sur les +canaux, mais aussi sur tout le pays quand il +est inondé. Le nombre de bâtiments légers +qui couvrent le Nil est plus considérable que +sur aucun fleuve du monde, attendu que, pendant +plusieurs mois de l'année, on est obligé +de se servir de ces embarcations pour communiquer +d'un village à l'autre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>§ IX</b>.</p> + +<p>Il n'y a en Égypte ni voiture ni charrette. +Les transports par eau y sont si multipliés et +si faciles, que peut-être les voitures sont moins +nécessaires là que partout ailleurs. On citait +comme une chose fort remarquable un carrosse +qu'Ibrahim-Bey avait reçu de France<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<p>On se sert de chevaux pour parcourir la ville, +excepté les hommes de loi et les femmes, qui +vont sur des mulets ou sur des ânes. Les uns +et les autres sont environnés d'un grand nombre +d'officiers et de domestiques en uniforme +et tenant en main de grands bâtons.</p> + +<p>On emploie spécialement les chameaux pour +les transports; ils servent aussi de monture. Les +plus légers, qui n'ont qu'une bosse, s'appellent +dromadaires. Lorsqu'on le veut monter, l'animal +est dressé à se grouper sur ses genoux. Le +cavalier se place sur une espèce de bât, les +jambes croisées, et conduit le dromadaire par +<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span> +un bridon attaché à un anneau passé dans ses +narines. Cette partie du chameau étant très-sensible, +l'anneau produit sur lui le même effet +que le mors sur le cheval. Il a le pas très-allongé; +son allure ordinaire est un grand trot, +qui fait sur le cavalier la même impression que +le roulis. Il peut faire ainsi facilement une +vingtaine de lieues dans un jour.</p> + +<p>On met ordinairement de chaque côté des +chameaux deux paniers dans lesquels deux personnes +se placent, et qui reçoivent aussi des +fardeaux. Telle est la manière de voyager des +femmes. Il n'est aucune caravane de pélerins +où il n'y ait un grand nombre de chameaux +équipés pour elles de cette manière. Ces animaux +portent jusqu'à mille livres, mais communément +six cents. Leur lait et leur chair +sont bons à manger.</p> + +<p>Comme le chameau, le dromadaire boit peu, +et peut même supporter la soif plusieurs jours. +Il trouve, jusque dans les lieux les plus arides, +quelque chose pour se nourrir. C'est l'animal +du désert.</p> + +<p>Il y a en Égypte une quantité immense d'ânes, +ils sont grands et d'une belle race; au +Caire ils tiennent en quelque sorte lieu de fiacres: +les soldats, moyennant un petit nombre +de paras, en avaient un à leur disposition pour +<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span> +toute une journée. Lors de l'expédition de Syrie, +on en comptait dans l'armée plus de 8000. +Ils rendirent les plus grands services.</p> + +<p>Les chevaux des déserts qui touchent à l'Égypte +sont les plus beaux du monde. Les étalons +de cette race ont servi à améliorer toutes +celles d'Europe. Les Arabes portent un grand +soin à maintenir la race pure. Ils ont la généalogie +de leurs juments et étalons.</p> + +<p>Ce qui distingue le cheval arabe, est la vîtesse +et surtout le moelleux et la douceur de ses allures. +Il ne boit qu'une fois par jour, trotte rarement, +et va presque toujours au pas ou au +galop. Il peut s'arrêter brusquement sur ses +jambes de derrière, ce qu'il serait impossible +d'obtenir de nos chevaux.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ X</b>.</p> + +<p>L'institut d'Égypte fut composé de membres +de l'institut de France, et des savants et artistes +de la commission étrangers à ce corps. Ils se +réunirent et s'adjoignirent plusieurs officiers +d'artillerie, d'état-major et autres qui avaient +cultivé les sciences ou les lettres.</p> + +<p>L'institut fut placé dans un des palais des +beys. La grande salle du harem, au moyen de +quelques changements qu'on y fit, devint le lieu +<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span> +des séances, et le reste du palais servit d'habitation +aux savants. Devant ce bâtiment était un +vaste jardin qui donnait dans la campagne, et +près duquel on éleva sur un monticule le fort +dit de l'Institut.</p> + +<p>On avait apporté de France un grand nombre +de machines et instruments de physique, +d'astronomie et de chimie. Ils furent distribués +dans les diverses salles, qui se remplirent aussi +successivement de toutes les curiosités du pays, +soit du règne animal, soit du règne végétal, +soit du règne minéral.</p> + +<p>Le jardin devint jardin de botanique.</p> + +<p>Un laboratoire de chimie fut placé au quartier-général; +plusieurs fois par semaine Berthollet +y faisait des expériences, auxquelles +assistaient Napoléon et un grand nombre d'officiers.</p> + +<p>L'établissement de l'institut excita vivement +la curiosité des habitants du Caire. Instruits +que ces assemblées n'avaient pour objet aucune +affaire religieuse, ils se persuadèrent que c'étaient +des réunions d'alchimistes, où l'on cherchait +le moyen de faire de l'or.</p> + +<p>Les mœurs simples des savants, leurs constantes +occupations, les égards que leur témoignait +l'armée, leur utilité pour la fabrication +des objets d'art et de manufacture pour lesquels +<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span> +ils se trouvaient en relation avec les artistes du +pays, leur acquirent bientôt la considération +et le respect de toute la population.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ XI</b>.</p> + +<p>Les membres de l'institut furent aussi employés +dans l'administration civile. Monge et +Berthollet furent nommés commissaires près du +grand-divan, le mathématicien Fourrier près du +divan du Caire. Costaz fut mis à la tête de la rédaction +d'un journal; les astronomes Nourris et +Noël parcoururent les points principaux de +l'Égypte pour en fixer la position géographique +et surtout celle des anciens monuments. On +voulait par-là réaccorder la géographie ancienne +avec la nouvelle.</p> + +<p>L'ingénieur des ponts et chaussées, Lepeyre, +fut chargé de niveler et de faire le projet du +canal de Suèz, et l'ingénieur Girard d'étudier +le systême de navigation du Nil.</p> + +<p>Un des membres de l'institut eut la direction +de la monnaie du Caire. Il fit fabriquer une +grande quantité de paras, petite monnaie de +cuivre. C'était une opération avantageuse, le +trésor y gagnait plus de 60 pour cent. Les paras +se répandaient, non-seulement en Égypte, +mais encore en Afrique et dans les déserts d'Arabie; +<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span> +et au lieu de gêner la circulation et de +nuire au change, inconvénient des monnaies +de cuivre, elles les favorisaient. Conté établit +plusieurs manufactures et usines.</p> + +<p>Les fours pour faire éclore les poulets, que +l'Égypte possède de toute antiquité, excitèrent +vivement l'attention de l'institut: Dans plusieurs +autres pratiques que ce pays tenait de +tradition, on reconnut des traces qui furent +précieusement recueillies comme utiles à l'histoire +des arts, et pouvant faire retrouver d'anciens +procédés perdus.</p> + +<p>Le général Andréossy reçut la mission scientifique +et militaire de reconnaître les lacs Menzaleh, +Bourlos et Natron. Geoffroy s'occupa de +l'histoire naturelle. Les dessinateurs Dutertre +et Rigolo dessinaient tout ce qui pouvait donner +une idée des coutumes et des monuments +de l'antiquité. Ils firent les portraits de tous +les hommes du pays qui s'étaient dévoués au +général en chef; cette distinction les flattait +beaucoup.</p> + +<p>Le général Caffarelly, le colonel Sukolski, +lurent souvent à l'institut, des mémoires curieux +qui ont été recueillis parmi ceux de cette +société.</p> + +<p>Lorsque la haute Égypte fut conquise, ce +qui n'eut lieu que dans la seconde année, +<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span> +toute la commission des savants s'y rendit pour +s'occuper de la recherche des antiquités.</p> + +<p>Ces divers travaux ont donné lieu au magnifique +ouvrage sur l'Égypte, rédigé et gravé dans +les quinze premières années de ce siècle, et +qui a coûté plusieurs millions.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ XII</b>.</p> + +<p>Le climat est sain dans toute l'Égypte; néanmoins +une des premières sollicitudes de l'administration +fut la formation des hôpitaux. Tout +était à faire sous ce rapport. La maison d'Ibrahim-Bey, +située au bord du canal de Rodah, à un +quart de lieue du Caire, fut destinée au grand +hôpital. On le rendit capable de recevoir cinq +cents malades. Au lieu de bois de lit, on se +servit de grands paniers d'osier, sur lesquels on +plaçait des matelas de coton ou de laine, et des +paillasses que l'on fit avec de la paille de blé +et celle de maïs qui, ne manquait pas. En peu +de temps cet hospice fut abondamment fourni +de tout. On en établit de semblables à Alexandrie, +ainsi qu'à Rosette et à Damiette, et l'on +donna une grande étendue aux hôpitaux régimentaires.</p> + +<p>Les maux d'yeux ont fort incommodé l'armée +française en Égypte; plus de la moitié des +<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span> +soldats en a été atteinte. Cette maladie provient, +dit-on, de deux causes; des sels qui se +trouvent dans le sable et la poussière, et affectent +nécessairement la vue, et de l'irritation +que produit le défaut de transpiration pendant +des nuits très-fraîches qui succèdent à des jours +brûlants. Quoiqu'il en soit de cette explication, +ces ophthalmies résultent évidemment du climat. +Saint Louis, de retour de son expédition du +Levant, ramena une foule d'aveugles; et c'est ce +qui donna lieu à l'établissement de l'hospice +des Quinze-Vingts à Paris.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ XIII</b>.</p> + +<p>La peste arrive toujours des côtes et jamais +de la haute Égypte. On plaça des lazarets à +Alexandrie, à Rosette et à Damiette; on en +construisit aussi un très-beau dans l'île de Rodah; +et lorsque la peste parut, on mit en vigueur +tout le systême des lois sanitaires de Marseille. +Ces précautions nous furent très-utiles. +Elles étaient tout-à-fait inconnues aux habitants, +qui s'y soumirent d'abord avec répugnance, +mais qui finirent par en sentir l'utilité. +C'est pendant l'hiver que la peste a lieu; en +juin elle disparaît entièrement. On a fort souvent +agité la question de savoir si cette maladie +<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span> +est endémique à l'Égypte. Ceux qui sont pour +l'affirmative, croient avoir remarqué qu'elle se +déclare à Alexandrie ou sur les côtes de Damiette, +pendant les années où, par exception, il +pleut dans ces pays. Aussi est-il sans exemple +qu'elle ait commencé au Caire et dans la haute +Égypte où il ne pleut jamais. Les personnes qui +pensent qu'elle vient de Constantinople ou des +autres points de l'Asie, se fondent également +sur ce que les premiers symptômes se manifestent +toujours le long des côtes.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ XIV</b>.</p> + +<p>On fit à la maison d'Elfy-Bey, qu'occupait +le général en chef sur la place d'El-Bekir, divers +travaux qui avaient pour objet de l'accommoder +à notre usage. On commença par la +construction d'un grand escalier qui conduisait +au premier étage, le rez-de-chaussée ayant été +laissé pour les bureaux et l'état-major. Le jardin +subit aussi des changements. Il ne s'y trouvait +aucune allée; on en pratiqua un grand nombre, +ainsi que des bassins de marbre et des jets +d'eau. Les Orientaux aiment peu la promenade; +marcher quand on peut être assis, leur +paraissait un contre-sens qu'ils n'expliquaient +que par la pétulance du caractère français.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span> +Des entrepreneurs établirent dans le jardin +du Caire une espèce de Tivoli où l'on trouvait, +comme à celui de Paris, des illuminations, +des feux d'artifice et des promenades. Le soir +c'était le rendez-vous de l'armée et des gens du +pays.</p> + +<p>On construisit, du Caire à Boulac, une chaussée +de communication qui pouvait servir en +tout temps, même pendant l'inondation. On +éleva un théâtre, et un grand nombre de maisons +furent arrangées et adaptées à nos usages +comme celle du général en chef. Une manutention +fut établie<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. On bâtit, à la pointe de l'île +de Roda, plusieurs moulins à vent pour faire de +la farine; et on commençait à en employer pour +faire monter les eaux et pour servir à l'arrosement +des terres. On avait fondé plusieurs écluses +et préparé tout ce qui était nécessaire pour +commencer les travaux du canal de Suèz; mais +les fortifications et les bâtiments militaires occupèrent +dans cette première année, tous les +bras et toute l'activité de l'armée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>§ XV</b>.</p> + +<p>Napoléon donnait souvent à dîner aux +scheicks. Quoique nos usages fussent fort différents +des leurs, ils trouvaient très-commodes +la chaise, la fourchette, les couteaux. A la fin +d'un de ces dîners, il demanda un jour au +cheick El-Mondi: «Depuis six mois que je suis +avec vous, que vous ai-je appris qui vous paraisse +le plus utile? Ce que vous m'avez appris +de plus utile, répondit le scheick, moitié sérieux, +moitié riant, c'est de boire en mangeant.» +L'usage des Arabes est de ne boire qu'à +la fin du repas.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="p2 center"><b>NOTE SUR LA SYRIE.</b></p> + +<p>L'Arabie a la figure d'un trapèze. Un de ses +côtés, borné par la mer rouge et l'isthme de +Suèz, a cinq cents lieues. Celui qui s'étend +depuis le détroit de Babel-Mandel jusqu'au +cap de Razelgate en a quatre cent cinquante. +Le troisième, qui, de Razelgate, traverse le +golfe Persique et l'Euphrate, et s'étend jusqu'aux +montagnes qui avoisinent Alep et bornent +<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span> +la Syrie, a six cents lieues; c'est le plus +grand. Le quatrième, qui est le moins considérable, +a cent cinquante lieues depuis Raffa, limite +de l'Égypte, jusqu'au-delà d'Alexandrette et +des monts Rosas; il sépare l'Arabie de la Syrie. +Cette dernière contrée a, dans toute la longueur +dont nous parlons, ses terres cultivées sur +trente lieues de largeur; et le désert qui en +fait partie, s'étend l'espace de trente lieues jusqu'à +Palmyre. La Syrie est bornée au nord par +l'Asie mineure, à l'occident par la Méditerranée, +au midi par l'Égypte, et à l'orient par l'Arabie; +ainsi elle est le complément de ce pays, et +forme avec lui une grande île, comprise entre +la Méditerranée, la mer Rouge, l'Océan, le +golfe Persique et l'Euphrate. La Syrie diffère +totalement de l'Égypte par sa population, son +climat et son sol. Celle-ci est une seule plaine +formée par la vallée d'un des plus grands +fleuves du monde; l'autre est la réunion d'un +grand nombre de vallées. Les cinq sixièmes du +terrain sont des collines ou des montagnes, +dont une chaîne traverse toute la Syrie, et suit +parallèlement les côtes de la Méditerranée à la +distance de dix lieues. A droite, elle verse ses +eaux dans deux rivières qui coulent dans la +direction qu'elle suit elle-même, le Jourdain +et l'Oronte. Ces fleuves prennent leur source +<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span> +au mont Liban, qui est le centre de la Syrie et +le point le plus élevé de cette chaîne. De là, +l'Oronte se dirige entre les montagnes et l'Arabie, +du sud au nord, et, après un cours de +soixante lieues, se jette dans la mer près du +golfe d'Antioche. Comme cette rivière coule +très-près du pied des montagnes, elle ne reçoit +qu'un petit nombre d'affluents. Le Jourdain, +qui prend naissance à vingt lieues de l'Oronte +sur l'Anti-Liban, coule du nord au sud. Il reçoit +une dixaine d'affluents de la chaîne de montagnes +qui traversent la Syrie. Après soixante +lieues de cours, il va se perdre dans la mer +morte.</p> + +<p>Près des sources de l'Oronte, du côté de Balbeck, +prennent naissance deux petites rivières. +L'une, appelée la Baradée, arrose la plaine de +Damas, et va mourir dans le lac de Bahar-el-Margî; +l'autre, qui a trente lieues de cours, a +également sa source sur les hauteurs de Balbeck, +et se jette dans la Méditerranée près de +Sour ou Tyr. Le pays d'Alep est baigné par +plusieurs ruisseaux qui, partis de l'Asie mineure, +viennent se réunir à l'Oronte. Le Koik, +qui passe à Alep, vient mourir dans un lac +près de cette ville.</p> + +<p>Il pleut en Syrie à peu près autant qu'en +Europe. Ce pays est très-sain, et offre les sites +<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span> +les plus agréables. Comme il est composé de +vallées et de petites montagnes, très-favorables +au pâturage, on y élève une grande quantité +de bestiaux. On y voit aussi des arbres de toute +espèce, et surtout une grande quantité d'oliviers. +La Syrie serait très-propre à la culture +de la vigne, tous les villages chrétiens y font +d'excellent vin.</p> + +<p>Cette province est partagée en cinq pachalics; +celui de Jérusalem, qui comprend l'ancienne +Terre-Sainte; et ceux d'Acre, de Tripoli, +de Damas et d'Alep. Alep et Damas sont +incomparablement les deux plus grandes villes. +Sur les cent cinquante lieues de côtes que présente +la Syrie, on trouve la ville de Gaza (située +à une lieue de la mer, sans trace de rade +ni de port); un très-beau plateau de deux +lieues de tour désigne l'emplacement qu'avait +cette ville dans sa prospérité. Aujourd'hui elle +n'a que peu d'importance. Jaffa ou Joppé est le +port le plus voisin de Jérusalem, dont il est à +quinze lieues. Outre le port pour les bâtiments, +il s'y trouve une rade foraine. Césarée n'offre +plus que des ruines. Acre a une rade foraine; +mais la ville est peu de chose, on y compte dix +ou douze mille habitants. Sour ou Tyr n'est +plus qu'un village. Said, Baîrout, Tripoli, sont +de petites villes. Le point le plus important +<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span> +de toute cette côte, est le golfe d'Alexandrette +situé à vingt lieues d'Alep, à trente de l'Euphrate +et à trois cents d'Alexandrie. Il s'y +trouve un mouillage pour les plus grandes escadres. +Tyr, que le commerce a porté autrefois +à un si haut degré de splendeur, et qui a été +la métropole de Carthage, paraît avoir dû, en +partie, sa prospérité au commerce des Indes +qui se faisait, en remontant le golfe Persique et +l'Euphrate, en passant par Palmyre, Émesse, et +en se dirigeant, selon les différentes époques, +sur Tyr ou sur Antioche.</p> + +<p>Le point le plus élevé de toute la Syrie est +le mont Liban, qui n'est qu'une montagne du +troisième ordre, couverte d'énormes pins; et +dans la Palestine, c'est le mont Thabor. L'Oronte +et le Jourdain, qui sont les plus grands +fleuves de ces deux contrées, sont l'un et l'autre +de petites rivières.</p> + +<p>La Syrie a été le berceau de la religion de +Moïse et de celle de Jésus; l'islamisme est né en +Arabie. Ainsi le même coin de terre a produit +les trois cultes qui ont détruit le polythéisme, +et porté sur tous les points du globe, la connaissance +d'un seul Dieu créateur.</p> + +<p>Presque toutes les guerres des croisés, des +XI<sup>e</sup>, XII<sup>e</sup> et XIII<sup>e</sup> siècles, ont eu lieu en Syrie; +et Saint-Jean d'Acre, Ptolémaïs, Joppé et Damas +<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span> +en ont été principalement le théâtre. L'influence +de leurs armes, et leur séjour, qui s'y +est prolongé pendant plusieurs siècles, y a laissé +dans la population des traces qui s'aperçoivent +encore.</p> + +<p>Il y a en Syrie beaucoup de juifs, qui accourent +de toutes les parties du monde pour +mourir en la terre sainte de Japhet. Il s'y trouve +aussi beaucoup de chrétiens, dont les uns descendent +des croisés, et les autres sont des indigènes +qui n'embrassèrent point le mahométisme, +lors de la conquête des Arabes. Ils sont +confondus ensemble, et il n'est plus possible de +les distinguer. Chefamer, Nazareth, Bethléem +et une partie de Jérusalem ne sont peuplés +que de chrétiens. Dans les pachalics d'Acre et +de Jérusalem ils sont, avec les juifs, supérieurs +en nombre aux musulmans. Sur le revers +du mont Liban, sont les Druses, nation +dont la religion se rapproche beaucoup de celle +des chrétiens. A Damas et à Alep, les mahométans +sont en grande majorité; il y existe cependant +un grand nombre de chrétiens syriaques. +Les Mutualis, mahométans de la secte +d'Ali, qui habitent les bords de la rivière qui, +du Liban, coule vers Tyr, étaient autrefois +nombreux et puissants; mais, lors de l'expédition +des Français en Syrie, ils étaient fort déchus; +<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span> +les cruautés et vexations de Djezzar pacha +en avaient détruit un grand nombre. Cependant +ceux qui restaient nous rendirent de +grands services et se distinguèrent par une rare +intrépidité. Toutes les traditions que nous +avons sur l'ancienne Égypte, portent sa population +très-haut. Mais la Syrie ne peut, sous ce +rapport, avoir dépassé les proportions connues +en Europe; car là, comme dans les pays que +nous habitons, il y a des rochers et des terres +incultes.</p> + +<p>Au reste, la Syrie, comme tout l'empire +turc, n'offre presque partout que des ruines.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="p2 center"><b>NOTE</b></p> + +<p class="center"><span class="smcap"><b>SUR LES MOTIFS DE L'EXPÉDITION DE SYRIE.</b></span></p> + +<p>Le principal but de l'expédition des Français +en Orient était d'abaisser la puissance anglaise. +C'est du Nil que devait partir l'armée qui allait +donner de nouvelles destinées aux Indes. +L'Égypte devait remplacer Saint-Domingue et +les Antilles, et concilier la liberté des noirs +avec les intérêts de nos manufactures; la conquête +de cette province entraînait la perte de +tous les établissements anglais en Amérique et +<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span> +dans la presqu'île du Gange. Les Français une +fois maîtres des ports d'Italie, de Corfou, de +Malte et d'Alexandrie, la Méditerranée devenait +un lac français.</p> + +<p>La révolution des Indes devait être plus ou +moins prochaine, selon les chances plus ou +moins heureuses de la guerre; et les dispositions +des habitants de l'Arabie et de l'Égypte +plus ou moins favorables, suivant la politique +qu'aurait adoptée la Porte dans ces nouvelles +circonstances; le seul objet dont on dût s'occuper +immédiatement était de conquérir l'Égypte +et d'y former un établissement solide; +aussi les moyens pour y réussir étaient-ils les +seuls prévus. Tout le reste était considéré +comme une conséquence nécessaire, on n'en +avait que pressenti l'exécution. L'escadre française, +réarmée dans les ports d'Alexandrie, approvisionnée +et montée par des équipages +exercés, suffisait pour imposer à Constantinople. +Elle pouvait, si on le jugeait nécessaire, +débarquer un corps de troupes à Alexandrette; +et l'on se serait trouvé, dans la même +année, maître de l'Égypte, de la Syrie, du Nil +et de l'Euphrate. L'heureuse issue de la bataille +des Pyramides, la conquête de l'Égypte +sans essuyer aucune perte sensible, les bonnes +dispositions des habitants, le dévouement des +<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span> +chefs de la loi, semblaient d'abord assurer la +prompte exécution de ces grands projets. Mais +bientôt la destruction de l'escadre française à +Aboukir, le contre-ordre donné par le directoire +à l'expédition d'Irlande, et l'influence des +ennemis de la France sur la Porte, rendirent +tout plus difficile.</p> + +<p>Cependant deux armées turques se réunissaient, +l'une à Rhodes et l'autre en Syrie, +pour attaquer les Français en Égypte. Il paraît +qu'elles devaient agir simultanément dans le +courant de mai, la première en débarquant à +Aboukir et la seconde en traversant le désert +qui sépare la Syrie de l'Égypte. On apprit dans +les premiers jours de janvier que Djezzar pacha +venait d'être nommé seraskier de l'armée de +Syrie; que son avant-garde, sous les ordres +d'Abdalla, était déja arrivée à El-Arich, s'en +était emparée et s'occupait à réparer ce fort qui +peut être considéré comme la clef de l'Égypte +du côté de la Syrie. Un train d'artillerie de +quarante bouches à feu, servi par 1,200 canonniers, +les seuls de l'empire qui fussent exercés +à l'européenne, venait de débarquer à +Jaffa; des magasins considérables se formaient +en cette ville, et un grand nombre de bâtiments +de transport, dont une partie arrivait de Constantinople, +étaient employés à cet effet. A +<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span> +Gaza, on avait emmagasiné des outres; la renommée +voulait qu'il y en eût assez pour mettre +une armée de 60,000 hommes à même de traverser +le désert.</p> + +<p>Si les Français restaient tranquilles en Égypte, +ils allaient être attaqués à la fois par les deux +armées; de plus il était à craindre qu'un corps +de troupes européennes ne se joignît à elles, +et que le moment de l'agression ne coïncidât +avec des troubles intérieurs. Dans ce cas, lors +même que les Français auraient été vainqueurs, +il ne leur était pas possible de profiter de la +victoire. Par mer, ils n'avaient point de flotte; +par terre, le désert de soixante-quinze lieues +qui sépare la Syrie de l'Égypte n'était point +praticable pour une armée dans la saison des +grandes chaleurs.</p> + +<p>Les règles de la guerre prescrivaient donc +au général français de prévenir ses ennemis, +de traverser le grand désert pendant l'hiver, +de s'emparer de tous les magasins que l'ennemi +avait formés sur les côtes de la Syrie, d'attaquer +et de détruire les troupes au fur et à +mesure qu'elles se rassemblaient.</p> + +<p>D'après ce plan, les divisions de l'armée de +Rhodes étaient obligées d'accourir au secours +de la Syrie; et l'Égypte restait tranquille, ce +qui nous permettait d'appeler successivement +<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span> +la plus grande partie de nos forces en Syrie. +Les Mamelucks de Mourah-Bey et d'Ibrahim-Bey, +les Arabes du désert de l'Égypte, les Druses +du mont Liban, les Mutualis, les Chrétiens +de Syrie, tout le parti du cheick d'Ayer en Syrie, +pouvaient se réunir à l'armée maîtresse de +cette contrée, et la commotion se communiquait +à toute l'Arabie. Les provinces de l'empire +ottoman qui parlent arabe, appelaient +de leurs vœux un grand changement, et attendaient +un homme. Avec des chances heureuses +on pouvait se trouver sur l'Euphrate, au milieu +de l'été, avec 100,000 auxiliaires, qui +auraient eu pour réserve 25,000 vétérans français +des meilleures troupes du monde, et des +équipages d'artillerie nombreux. Constantinople +alors se trouvait menacée; et si l'on parvenait +à rétablir des relations amicales avec la +Porte, on pouvait traverser le désert et marcher +sur l'Indus à la fin de l'automne.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="p2 center"><b>NOTE SUR JAFFA.</b></p> + +<p>Jaffa, ville de 7 à 8,000 habitants, qui était +l'apanage de la sultane Validé, est située à +seize lieues de Gaza, et à une lieue de la petite +rivière de Maar, qui, à son embouchure, +<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span> +n'est pas guéable. L'enceinte, du côté de la +terre, est formée par un demi-hexagone; un des +côtés regarde Gaza, l'autre le Jourdain, le troisième +Acre, et un quatrième longe la mer en +forme de demi-cercle concave. Il y a un port, +en mauvais état pour les petits bâtiments, et +une rade foraine passable. Sur le Koich, est le +couvent des Pères de la Terre-Sainte (récollets +chaussés), chargés du Nazareth et propriétaires +de plusieurs autres communautés en Palestine. +L'enceinte de Jaffa consiste en de +grandes murailles flanquées de tours, sans fossés, +ni contrescarpes. Ces tours étaient armées +d'artillerie, mais leur aménagement était mal +entendu, les canons maladroitement placés. +Les environs de Jaffa sont un vallon couvert +de jardins et de vergers; il s'y trouve beaucoup +d'accidents de terrain qui permettent d'approcher +à une demi-portée de pistolet des remparts +sans être aperçu. A une grande portée +de canon de Jaffa, est le rideau qui domine la +campagne; on y traça la ligne de contrevallation. +C'était la position où devait naturellement +camper l'armée; mais comme elle était éloignée +de l'eau et exposée aux ardeurs du soleil, +le rideau étant nu, on aima mieux se placer +dans des bosquets d'orangers en faisant garder +la position militaire par des postes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span> +Le mont Carmel est situé au promontoire +de ce nom, à trois lieues d'Acre, dont il forme +l'extrême gauche de la baie. Il est escarpé de +tous côtés; à son sommet, il y a un couvent, +et des fontaines; et sur un rocher qui s'y trouve, +on voit la trace d'un pied d'homme que la tradition +attribue à Élie, lorsqu'il monta au ciel. +Ce mont domine toute la côte, et les navires +viennent le reconnaître lorsqu'ils abordent en +Syrie. A ses pieds, coule la rivière du Caisrum, +dont l'embouchure est à sept ou huit +cents toises de Caiffa. Cette petite ville, située +au bord de la mer, renferme 3,000 habitants; +elle a un petit port, une enceinte à l'antique +avec des tours, et est dominée de très-près par +les mamelons du Carmel. De l'embouchure du +Caisrum pour arriver à Acre, on longe les sables +au bord de la mer. On les suit pendant +une lieue et demie, et l'on rencontre l'embouchure +du Bélus, petite rivière qui prend sa +source sur les mamelons de Chefamer, et +dont les eaux coulent à peine. Elle est marécageuse +à son embouchure, et se jette dans la +mer à quinze cents toises d'Acre. Elle passe à +une portée de fusil de la hauteur de Richard-Cœur-de-Lion, +située sur sa rive droite, à six +cents toises de Saint-Jean-d'Acre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></p> + +<p class="p2 center"><b>NOTES</b></p> + +<p class="center"><b>SUR LE SIÈGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE.</b></p> + +<p>Le siége de Saint-Jean-d'Acre peut se diviser +en trois époques.</p> + +<p>Première époque. Elle commence au 20 mars, +jour où l'on ouvrit la tranchée, et finit au +premier avril. Dans cette période, nous avions +pour toute artillerie de siége, une caronade de +32, que le chef d'escadron Lambert avait prise +à Caiffa, en s'emparant de vive force du canot +du Tigre; mais il n'était pas possible de s'en +servir avec l'affût du canot, et nous manquions +de boulets. Ces inconvénients disparurent bientôt; +en vingt-quatre heures, le parc d'artillerie +construisit un affût. Quant aux boulets, Sidney-Smith +se chargea de nous en procurer. On +faisait de temps en temps paraître quelques +cavaliers ou quelques charrettes; alors ce commodore +s'approchait en faisant un feu roulant +de toutes ses batteries; et les soldats, à qui le +directeur du parc d'artillerie donnait cinq +sous par boulets, couraient les ramasser. Ils +étaient si habitués à cette manœuvre, qu'ils allaient +les chercher au milieu de la canonnade +et des rires universels. Quelquefois aussi on +faisait avancer une chaloupe, ou l'on faisait +<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span> +mine de construire une batterie. C'est ainsi que +l'on recueillit des boulets, de 12 et de 32. Du +reste, on avait de la poudre; car le parc en +avait apporté une certaine quantité du Caire; +de plus, on en avait trouvé à Jaffa et à Gaza. +En résumé, tous nos moyens en artillerie, y +compris celle de campagne, consistaient en +quatre pièces de 12, approvisionnées à deux +cents coups chaque, huit obusiers, une caronade +de 32, et une trentaine de pièces de +quatre.</p> + +<p>Le général du génie Samson, chargé de reconnaître +la ville, revint en assurant qu'elle +n'avait ni contrescarpe, ni fossé. Il disait être +parvenu, de nuit, au pied du rempart, où il +avait reçu un coup de fusil qui l'avait grièvement +blessé. Son rapport était inexact; il avait +effectivement touché un mur, mais non le +rempart. On agit malheureusement d'après les +renseignements qu'il avait donnés. On se flattait +de l'espoir de prendre la ville en trois +jours, car, disait-on, elle est moins forte que +Jaffa; sa garnison n'est que de 2 ou 3,000 +hommes, et Jaffa, avec une étendue beaucoup +moindre, en avait 8,000, lorsqu'on la prit.</p> + +<p>Le 25 mars, en quatre heures de temps, la +caronade et les quatre pièces de 12 ouvrirent +la tour, et on jugea la brèche praticable. Un +<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span> +jeune officier du génie avec quinze sapeurs et +vingt-cinq grenadiers, fut chargé de monter à +l'assaut pour en déblayer le pied, et l'adjudant-commandant +Laugier, qui se tenait dans la +place d'armes à cent toises de là, attendait que +cette opération fût faite, pour s'élancer sur la +brèche. Les sapeurs sortis de derrière l'aquéduc, +eurent trente toises à faire, mais ils furent +arrêtés court par une contrescarpe de +quinze pieds et un fossé qu'ils évaluèrent à plusieurs +toises. Cinq à six d'entre eux furent blessés, +et le reste, en butte à une épouvantable fusillade, +rentra précipitamment dans la tranchée.</p> + +<p>On plaça sur-le-champ un mineur pour +faire sauter la contrescarpe. Au bout de trois +jours, c'est-à-dire le 28, la mine fut prête; les +mineurs annoncèrent que la contrescarpe sauterait. +Cette opération difficile se faisait sous +le feu de tous les remparts, et d'une grande +quantité de mortiers qui, dirigés par d'excellents +pointeurs, que les équipages anglais +avaient fournis, lançaient des bombes de toutes +parts. Tous nos mortiers de huit pouces et nos +belles pièces que les Anglais avaient prises, +augmentèrent la défense de la place. La mine +joua le 28 mars, mais elle fit mal son effet; +elle n'avait pas été assez enfoncée et ne renversa +que la moitié de la contrescarpe. Il en restait +<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span> +encore huit pieds. Les sapeurs assurèrent +néanmoins qu'il n'en restait plus. L'officier +d'état-major Mailly fut en conséquence commandé +avec un détachement de vingt-cinq grenadiers +pour soutenir un officier du génie qui, +avec six sapeurs, se portait à la contrescarpe. +Par précaution, on s'était muni de trois échelles +avec lesquelles on la descendit. Comme on +était inquiété par la fusillade, on attacha l'échelle +à la brèche, et les sapeurs et grenadiers +aimèrent mieux monter à l'assaut que d'en déblayer +le pied. Ils firent annoncer à Laugier, +qui était prêt à les seconder avec deux bataillons, +qu'ils étaient dans le fossé, que la brèche +était praticable et qu'il était temps de les soutenir. +Laugier accourut au pas de course; mais +au moment où il arrivait sur la contrescarpe, il +rencontra les grenadiers qui revenaient en disant +que la brèche était trop haute de plusieurs +pieds, et que Mailly et plusieurs des leurs +étaient tués.</p> + +<p>Lorsque les Turcs avaient vu ce jeune officier +attachant l'échelle, la peur les avait pris et +ils s'étaient enfuis au port; Djezzar même s'était +embarqué. Mais la mort de Mailly fit manquer +toute l'opération; les deux bataillons +s'éparpillèrent pour riposter à la fusillade. +Laugier fut tué, et l'on perdit du monde sans +<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span> +aucun résultat. Cet évènement fut très-funeste. +C'est ce jour-là que la ville devait être prise; +depuis cette époque, il ne cessa d'y arriver +tous les jours des renforts de troupes, par mer.</p> + +<p>Deuxième époque.—Du 1<sup>er</sup> avril au 27.—On +ouvrit un nouveau puits de mine, destiné +à faire sauter la contrescarpe entière, afin que +le fossé ne présentât plus aucun obstacle. Ce +qui avait été fait se trouva inutile; il était plus +aisé de faire un nouveau cheminement. Il fallut +aux mineurs huit jours. On fit sauter la +contrescarpe, opération qui réussit parfaitement. +Le 12, on continua la mine sous le +fossé afin de faire sauter toute la tour. Il n'y +avait plus moyen d'espérer de s'y introduire +par la brèche; l'ennemi l'avait remplie de toute +espèce d'artifice. On chemina encore pendant +six jours. Les assiégés s'en aperçurent et firent +une sortie en trois colonnes. Celle du centre +avait en tête 200 Anglais; ils furent repoussés +et un capitaine de marins fut tué sur le puits +de la mine.</p> + +<p>C'est dans cette période que furent livrés les +combats de Canaam, de Nazareth, de Saffet et +du Mont-Thabor. Le premier eut lieu le 9, le +deuxième le 11, et les autres le 13, et le 16. Ce +fut ce même jour, 16 avril, que les mineurs estimèrent +qu'ils étaient sous l'axe de la tour. A cette +<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span> +époque, le contre-amiral Perrée était arrivé avec +trois frégates, d'Alexandrie à Jaffa; il avait débarqué +deux mortiers et 6 pièces de 18 à +Tintura. On en plaça deux pour combattre la +petite île qui flanquait la brèche, et les quatre +autres furent dirigées contre les remparts et les +courtines à côté de la tour; on voulait, par le +bouleversement de cette tour, agrandir la brèche +qu'on supposait devoir être faite par la mine, +car on craignait que l'ennemi n'eût fait un retranchement +intérieur et n'eût isolé la tour qui +était saillante.</p> + +<p>Le 25, on mit le feu à la mine, mais un +souterrain, qui était sous la tour, trompa les +calculs, et il n'en sauta que la partie qui était +de notre côté. L'effet fut d'enterrer 2 ou 300 +Turcs et quelques pièces de canon, car ils en +avaient crénelé tous les étages et les occupaient. +On résolut de profiter du premier moment +de surprise, et trente hommes essayèrent +de se loger dans la tour. Ne pouvant aller +outre, ils se maintinrent dans les étages inférieurs, +tandis que l'ennemi occupait les étages +supérieurs, jusqu'au 26, où le général Devaux +fut blessé. On se décida alors à évacuer, afin +de faire usage de nos batteries contre cette tour +ébranlée et de la détruire tout-à-fait; le 27, +Caffarelly mourut.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span> +Troisième époque.—Du 27 avril au 20 mai.—L'ennemi +sentit pendant cette période qu'il +était perdu, s'il restait sur la défensive. Les +contremines qu'il avait établies ne le rassuraient +pas suffisamment. Tous les créneaux de +la muraille étaient détruits et les pièces démontées +par nos batteries. Trois mille hommes de +renfort, qui étaient entrés dans la place, +avaient, il est vrai, réparé toutes les pertes.</p> + +<p>Mais l'imagination des Turcs était frappée de +terreur, et l'on ne pouvait plus obtenir d'eux +qu'ils restassent sur la muraille et dans la tour. +Ils croyaient tout miné. Phellipeaux<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> traça des +lignes de contre-attaque; elles partirent du palais +de Djezzar, et de la droite du front d'attaque. +Il mena en outre deux tranchées, comme +deux côtés de triangle, qui prenaient en flanc +tous nos ouvrages. La supériorité numérique +des ennemis, la grande quantité de travailleurs +de la ville, et celle des ballots de coton dont ils +formaient des épaulements, hâtaient excessivement +les travaux. En peu de jours, ils flanquèrent +de droite et de gauche toute la tour, +après quoi ils élevèrent des cavaliers, et y placèrent +de l'artillerie de 24: on enleva et culbuta +plusieurs fois leur contre-attaque et leurs batteries, +<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span> +et l'on encloua leurs pièces, mais jamais +il ne fut possible de se maintenir dans ces +ouvrages; ils étaient trop dominés par les +tours et la muraille. On ordonna alors de saper +contre eux, de sorte que leurs travailleurs +et les nôtres n'étaient séparés que par deux ou +trois toises de terrain, et marchaient les uns +contre les autres. On établit aussi des fougasses +qui donnaient le moyen d'entrer dans le boyau +ennemi, et d'y détruire tout ce qui n'était pas +sur ses gardes.</p> + +<p>C'est ainsi que le premier mai, deux heures +avant le jour, on s'empara, sans perte, de la +partie la plus saillante de la contre-attaque; vingt +hommes de bonne volonté essayèrent, à la petite +pointe du jour, de se loger dans la tour, dont nos +batteries avaient tout-à-fait rasé les défenses; +mais en ce moment l'ennemi sortit en force +par sa droite, et ses balles arrivant derrière le +détachement, qui cherchait à se loger sous les +débris, l'obligèrent de se replier. La sortie fut +vivement repoussée: 5 à 600 assiégés furent +tués, et un grand nombre jetés dans la mer. +Comme il ne restait plus rien de la tour, on +résolut d'attaquer une portion du rempart par +la mine, afin d'éviter le retranchement que +l'ennemi avait construit. On fit sauter la contrescarpe. +La mine traversait déja le fossé, et commençait +<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span> +à s'étendre sous l'escarpe, lorsque le 6 +l'ennemi déboucha par une sape que couvrait +le fossé, surprit le masque de la mine, et en +combla le puits.</p> + +<p>Le 7, 12,000 hommes, de nouvelles troupes, +arrivèrent à l'ennemi. Aussitôt qu'ils furent +signalés, on calcula, d'après le vent, qu'ils +ne seraient pas débarqués de six heures: en +conséquence, on fit jouer une pièce de 24 +qu'avait envoyée le contre-amiral Perrée; elle +renversa un pan de muraille à la droite de la +tour qui était à notre gauche. A la nuit, on se +jette sur tous les travaux de l'ennemi, on les +comble, on égorge tout, on encloue les pièces, +on monte à l'assaut, on se loge sur la tour, +on entre dans la place; enfin l'on était maître +de la ville, lorsque les troupes débarquées se +présentent, dans un nombre effrayant, pour rétablir +le combat. Rambaut est tué; 150 hommes +périssent avec lui, ou sont pris, et Lannes est +blessé. Les assiégés sortent par toutes les portes, +et prennent la brèche à revers; mais là finit leur +succès: on marcha sur eux, et après les avoir +rejetés dans la ville, et en avoir coupé plusieurs +colonnes, on se rétablit sur la brèche. On fit +dans cette affaire 7 à 800 prisonniers, armés de +baïonnettes européennes; ils venaient de Constantinople. +La perte de l'ennemi fut énorme, +<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span> +toutes nos batteries tirèrent à mitraille sur lui; +et nos succès parurent si grands, que le 10 à +deux heures du matin, Napoléon commanda +un nouvel assaut. Le général Debon fut blessé +à mort dans cette dernière action. Il y avait +20,000 hommes dans la place, et la maison de +Djezzar et toutes les autres étaient tellement +remplies de monde, que nous ne pûmes pas dépasser +la brèche.</p> + +<p>Dans de telles circonstances, quel parti devait +prendre le général en chef? D'un côté le +contre-amiral Perrée qui revenait de croisière, +avait, pour la troisième fois, débarqué de l'artillerie, +à Tintura. Nous commencions à avoir +assez de pièces pour espérer de réduire la ville; +mais, d'un autre côté, les prisonniers annonçaient +que de nouveaux secours partaient de +Rhodes, quand ils s'étaient embarqués. Les +renforts reçus ou à recevoir par l'ennemi, +pouvaient rendre le succès du siége problématique; +éloignés comme nous l'étions de France +et d'Égypte, nous ne pouvions plus faire de +nouvelles pertes: nous avions à Jaffa et au +camp 1200 blessés; la peste était à notre ambulance. +Le 20 on leva le siége.</p> + +<p><a id="Page_314"></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span></p> + +<h2>MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2> + +<h3>ÉGYPTE; MARS, AVRIL ET MAI 1799.</h3> + +<h4>BATAILLE D'ABOUKIR.</h4> + +<p class="hanging summary"> +Tentatives d'insurrection contre les Français.—Mourah-Bey +sort du désert de Nubie, et se porte +dans la basse Égypte.—Mustapha-Pacha débarque +à Aboukir et prend le fort.—Mouvement +de l'armée française; Napoléon se porte sur Alexandrie.—Réunion +de l'armée à Birketh; Napoléon +marche contre l'armée turque.—Bataille d'Aboukir, +le 25 juillet 1799.</p> + +<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p> + +<p>Les habitants d'Égypte pendant l'expédition +de Syrie se comportèrent comme aurait pu le +faire ceux d'une province française. Desaix, +dans la haute Égypte, continua à repousser les +<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span> +attaques des Arabes et à garantir le pays des +tentatives de Mourah-Bey qui, du fond du désert +de la Nubie, venait faire des incursions +sur différents points de la vallée. Sidney Smith, +oubliant ce qu'il devait au caractère des officiers +français, avait fait imprimer un grand +nombre de circulaires et de libelles; et il les +envoya aux différents généraux et commandants +restés en Égypte, leur proposant de retourner +en France, et assurant le passage, s'ils +voulaient en profiter, pendant que <i>le général +en chef était en Syrie</i>. Ces propositions parurent +tellement extravagantes que l'opinion s'accrédita +dans l'armée que ce commodore était fou. +Le général Dugua, commandant la basse Égypte, +défendit toute communication avec lui et repoussa +ses insinuations avec indignation.</p> + +<p>Les forces françaises, qui étaient dans la basse +Égypte, s'augmentaient tous les jours des hommes +qui sortaient des hôpitaux et qui renforçaient +les troisièmes bataillons des corps. +Les fortifications d'Alexandrie, Rosette, Rhamanieh, +Damiette, Salahieh, Belbeïs et des différents +points du Nil, qu'on avait jugé à propos +d'occuper par des tours, se perfectionnèrent +constamment pendant ces trois mois. Le général +Dugua n'eut à réprimer que des incursions +d'Arabes et quelques révoltes partielles; la +<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span> +masse des habitants influencée par les scheicks +et les ulemas resta soumise et fidèle. Le premier +évènement qui attira l'attention de ce général +fut la révolte de l'Émir-Hadji<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Les priviléges +et les biens attachés à cette place étaient très-considérables. +Le général en chef avait autorisé +l'Émir-Hadji à s'établir dans le Charkièh pour +complèter l'organisation de sa maison. Il avait +déja 300 hommes armés; il lui en fallait 8 à +900, pour suffire à l'escorte de la caravane des +pélerins de la Mecque. Il fut fidèle au <i>sultan Kébir</i> +jusqu'à la bataille du Mont-Thabor; mais Djezzar, +étant parvenu à communiquer avec lui par +la côte, et à lui faire savoir que les armées de +Damas et des Naplousains cernaient les Français +au camp d'Acre, que ceux-ci affaiblis, par +le siége, étaient perdus sans ressource. Il désespéra +de la cause française, prêta l'oreille +aux propositions de Djezzar, et chercha à faire sa +paix en rendant quelques services. Le 15 avril +ayant reçu encore de fausses nouvelles par un +émissaire de Djezzar, il déclara sa révolte par +une proclamation dans tout le Charkièh. Il annonçait +que le sultan Kébir avait été tué devant +Acre, et l'armée française prise tout entière. +La masse de la province resta sourde à +ces insinuations. Cinq ou six villages seulement, +<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span> +arborèrent le drapeau de la révolte, et ses forces +n'augmentèrent que de 400 cavaliers, d'une +tribu d'Arabes.</p> + +<p>Le général Lanusse, avec sa colonne mobile, +partit du Delta, passa le Nil et marcha contre +l'Émir-Hadji; après diverses petites affaires et +différents mouvements il réussit à le cerner, +l'attaqua vivement, mit à mort tout ce qui voulut +se défendre, dispersa les Arabes, et brûla, +pour faire un exemple, le village qui était le +plus coupable. L'Émir-Hadji se sauva, lui quinzième, +par le désert, et parvint à gagner Jérusalem.</p> + +<p>Pendant que ces évènements se passaient +dans le Charkieh, d'autres plus importants +avaient lieu dans le Bahireh. Un homme du +désert de Derne, jouissant d'une grande réputation +de sainteté parmi les Arabes de sa tribu, +s'imagina ou voulut faire croire qu'il était +l'ange Elmody, que le prophète promet dans +le Koran, d'envoyer au secours des fidèles, dans +les circonstances les plus critiques. Cette opinion +s'accrédita dans la tribu; cet homme +avait toutes les qualités propres à exciter le +fanatisme de la populace. Il était parvenu à +faire accroire qu'il vivait de sa substance et par +la grace spéciale du prophète. Tous les jours à +l'heure de la prière et devant tous les fidèles, +on lui portait une jatte de lait; il y trempait +<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span> +ses doigts et les passait sur ses lèvres, c'était, +disait-il, la seule nourriture qu'il prenait. Il +se forma une garde de 120 hommes de sa tribu, +bien armés et très-fanatisés. Il se rendit à la +grande oasis, où il trouva une caravane de +pélerins, de 400 Maugrebins de Fez; il s'annonça +comme l'ange Elmody, ils le crurent et le suivirent. +Ces 400 hommes étaient bien armés, +et avaient un bon nombre de chameaux; il se +trouva ainsi à la tête de 5 à 600 hommes et se +dirigea sur Damanhour, où il surprit 60 hommes +de la légion nautique, les égorgea, s'empara +de leurs fusils et d'une pièce de 4. Ce succès +accrut le nombre de ses partisans; il parcourut +alors les mosquées de Damanhour et des +villages circonvoisins, et du haut de la chaire, +qui sert aux lecteurs du Koran, il annonça sa +mission divine. Il se disait incombustible et à +l'abri des balles, il assurait que tous ceux qui +marcheraient avec lui n'auraient rien à craindre +des fusils, baïonnettes et canons des Français. +Il était l'ange Elmody! il persuada et recruta +dans le Bahireh, 3 ou 4,000 hommes, parmi +lesquels il en trouva 4 ou 500 bien armés. Il +arma les autres de grandes piques et de pelles, +et les exerça à jeter de la poussière contre l'ennemi, +en déclarant que cette poussière bénie +rendrait vains tous les efforts des Français +contre eux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span> +Le colonel Lefebvre, qui commandait à Rhamanieh, +laissa 50 hommes dans le fort, et partit +avec 200 hommes pour reprendre Damanhour. +L'ange Elmody marcha à sa rencontre; +le colonel Lefebvre fut cerné par les forces supérieures +de l'ange. L'affaire s'engagea, et au +moment où le feu était le plus vif entre les +Français et les hommes armés de l'ange, des +colonnes de fellahs débordèrent ses flancs et +se jetèrent sur ses derrières, en formant des +nuées de poussière. Le colonel Lefebvre ne put +rien faire, perdit quelques hommes, en tua un +plus grand nombre et reprit sa position de +Rhamanieh. Les blessés et les parents des morts +murmurèrent et firent de vifs reproches à +l'ange Elmody. Il leur avait dit que les balles +des Français n'atteindraient aucun de ses sectaires, +et cependant un grand nombre avaient +été tués et blessés! Il fit taire ces murmures +en s'appuyant du Koran et de plusieurs prédictions; +il soutint qu'aucun de ceux qui +avaient été en avant, pleins de confiance en ses +promesses, n'avait été tué, ni blessé; mais que +ceux qui avaient reculé, parce que la foi n'était +pas entière dans leur cœur, avaient été punis +par le prophète; cet évènement qui devait ouvrir +les yeux sur son imposture, consolida son +pouvoir; il régna alors à Damanhour. Il était +<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span> +à craindre que tout le Bahireh, et insensiblement +les provinces voisines ne se soulevassent; mais +une proclamation des scheicks du Caire arriva +à temps, et empêcha une révolte générale.</p> + +<p>Le général Lanusse traversa promptement +le Delta; et de la province de Charkieh se porta +dans le Bahireh, où il arriva le 8 mai. Il marcha +sur Damanhour, et battit les troupes de +l'ange Elmody. Tout ce qui n'était pas armé +se dissipa et regagna ses villages. Il fit main +basse sur les fanatiques, en passa 1500 par les +armes, et dans ce nombre se trouva l'ange +Elmody lui-même. Il prit Damanhour et la tranquillité +du Bahireh fut rétablie.</p> + +<p>A la nouvelle que l'armée française avait repassé +le désert et retournait en Égypte, la consternation +fut générale dans tout l'Orient, les +Druses, les Mutualis, les chrétiens de Syrie, +les partisans d'Ayer, n'obtinrent la paix de Djezzar +qu'en faisant de grands sacrifices d'argent. +Djezzar fut moins cruel que par le passé; +presque toute sa maison militaire avait été tuée +dans Saint-Jean-d'Acre, et ce vieillard survivait +à tous ceux qu'il avait élevés. La peste qui faisait +de grands ravages dans cette ville, augmentait +encore ses malheurs et portait le dernier +coup à sa puissance. Il ne sortit point de +son pachalic.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span> +Le pacha de Jérusalem reprit possession de +Jaffa. Ibrahim-Bey avec 400 Mamelucks qui lui +restaient vint prendre position à Gaza; il y eut +quelques pourparlers et quelques coups de +sabre, avec la garnison d'El-Arich.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p> + +<p>Elfy-Bey et Osman-Bey avec 300 Mamelucks, +un millier d'Arabes, et un millier de chameaux +portant leurs femmes et leurs richesses, descendirent +par le désert entre la rive droite du +Nil et la mer Rouge, et arrivèrent dans les +premiers jours de juillet à l'oasis de Sebabiar; +ils attendaient Ibrahim-Bey qui devait venir +les joindre de Gaza, et ainsi réunis ils voulaient +soulever tout le Charkieh, pénétrer dans le +Delta, et se porter sur Aboukir.</p> + +<p>Le général de brigade Lagrange partit du +Caire, avec une brigade et la moitié du régiment +des dromadaires; il arriva en présence +de l'ennemi dans la nuit du 9 au 10 juillet, +manœuvra avec tant d'habileté, qu'il cerna le +camp d'Osman-Bey et d'Elfy-Bey, prit leurs +mille chameaux et leurs familles, tua Osman-Bey, +cinq ou six catchefs et une centaine de +Mamelucks. Le reste s'éparpilla dans le désert, +et Elfy-Bey regagna la Nubie. Ibrahim-Bey prévenu +<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span> +de cet évènement ne quitta point Gaza.</p> + +<p>Mourah-Bey avec le reste des Mamelucks, +montant à 4 ou 500 hommes, arriva dans le +Fayoume, et de là se porta par le désert sur le +lac Natron, où il devait être joint par 2 à 3,000 +Arabes du Baireh et du désert de Derne, et +marcher sur Aboukir, lieu désigné pour le débarquement +d'une grande armée turque. Il +devait conduire à cette armée des chameaux, +des chevaux, et la servir de son influence.</p> + +<p>Le général Murat partit du Caire, arriva au +lac Natron, attaqua Mourah-Bey, et lui prit +un catchef et une cinquantaine de Mamelucks. +Mourah-Bey vivement poursuivi, et n'ayant, +d'ailleurs, aucune nouvelle de l'armée qui devait +débarquer à Aboukir, et que les vents +avaient retardée, retourna sur ses pas, cherchant +son salut dans le désert. Dans la journée +du 13, il arriva aux Pyramides; on dit qu'il +monta sur la plus haute, et qu'il y resta une +partie de la journée à considérer avec sa lunette +toutes les maisons du Caire et sa belle +campagne de Gizeh. De toute la puissance des +Mamelucks, il ne lui restait plus que quelques +centaines d'hommes découragés, fugitifs et délabrés!</p> + +<p>Aussitôt que le général en chef fut instruit +de sa présence sur ce point, il partit à l'heure +<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span> +même, arriva aux Pyramides; mais Mourah-Bey +s'enfonça dans le désert, se dirigeant sur +la grande oasis. On lui prit quelques chameaux +et quelques hommes.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p> + +<p>Le 14 juillet, le général en chef apprit que +Sidney-Smith avec deux vaisseaux de ligne anglais, +plusieurs frégates, plusieurs vaisseaux de +guerre turcs et cent vingt ou cent cinquante +bâtiments de transport, avait mouillé le 12 +juillet au soir dans la rade d'Aboukir. Le fort +d'Aboukir était armé, approvisionné et en bon +état; il y avait 400 hommes de garnison et un +chef de confiance. Le général de brigade Marmont, +qui commandait à Alexandrie et dans +toute la province, répondait de la défense du +fort, pendant le temps qui serait nécessaire à +l'armée pour arriver. Mais ce général avait +commis une grande faute: au lieu de raser le +village d'Aboukir, comme le général en chef +le lui avait ordonné, et d'augmenter les fortifications +du fort en y construisant un glacis, +un chemin couvert et une bonne demi-lune en +maçonnerie, le général Marmont avait pris +sur lui de conserver ce village, qui avait de +bonnes maisons et qui lui parut nécessaire pour +<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span> +servir de cantonnement aux troupes; et il avait +fait établir, par le colonel Cretin, une redoute +de cinquante toises de côté, en avant du village, +à peu près à quatre cents toises du fort. Cette +redoute lui parut protéger suffisamment le fort +et le village. Le peu de largeur de l'isthme, qui +dans ce point n'avait pas plus de quatre cents +toises, lui faisait croire qu'il était impossible de +passer et d'entrer dans le village sans s'emparer +de la redoute. Ces dispositions étaient vicieuses, +puisque c'était faire dépendre la sûreté du fort +important d'Aboukir, qui avait une escarpe et +une contrescarpe de fortification permanente, +d'un ouvrage de campagne qui n'était pas flanqué +et n'était pas même palissadé.</p> + +<p>Mustapha-Pacha envoya ses embarcations +dans le lac Madieh, s'empara de la traille qui +servait à la communication d'Alexandrie à Rosette, +et opéra son débarquement sur le bord +de ce lac. Le 14, les chaloupes canonnières +anglaises et turques entrèrent dans le lac Madieh +et canonnèrent la redoute. Plusieurs pièces +de campagne que débarquèrent les Turcs furent +disposées pour contrebattre les quatre pièces +qui défendaient cet ouvrage; et lorsqu'il fut jugé +suffisamment battu, les Turcs le cernèrent, le +kandjar au poing, montèrent à l'assaut, s'en +emparèrent et firent prisonniers ou tuèrent les +<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span> +300 Français, que le commandant d'Aboukir y +avait placés; lui-même y fut tué. Ils prirent possession +alors du village; il ne restait plus dans le +fort que 100 hommes et un mauvais officier, +qui, intimidé par les immenses forces qui l'environnaient +et la prise de la redoute, eut la lâcheté +de rendre le fort, évènement malheureux +qui déconcerta tous les calculs<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p> + +<p>Cependant aussitôt que Napoléon fut instruit +du débarquement des Turcs, il se porta à Giseh +et expédia des ordres dans toute l'Égypte. +<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span> +Il coucha le 15 à Wardan, le 17 à Alkam, le +18 à Chabour, le 19 à Rhamanieh, faisant +ainsi quarante lieues en quatre jours. Le convoi +qui avait été signalé à Aboukir était considérable; +et tout faisait penser qu'il y avait, +indépendamment d'une armée turque, une armée +anglaise; dans l'incertitude, le général en +chef raisonna comme s'il en était ainsi.</p> + +<p>Les divisions Murat, Lannes, Bon, partirent +du Caire, en laissant une bonne garnison dans +la citadelle et dans les différents forts; la division +Kléber partit de Damiette. Le général +Régnier, qui était dans le Charkieh, eut ordre +de laisser une colonne de 600 hommes, infanterie, +cavalerie et artillerie, y compris les +garnisons de Belbeis, Salahieh, Cathieh et +El-Arich, et de se diriger sur Rhamanieh. +Les différents généraux qui commandaient les +provinces se portèrent avec leurs colonnes et +ce qu'ils avaient de disponible, sur ce point. +Le général Desaix eut ordre d'évacuer la haute +Égypte, d'en laisser la garde aux habitants et +d'arriver en toute diligence sur le Caire; de +sorte que, s'il était nécessaire, toute l'armée, qui +comptait 25,000 hommes, dont plus de 3,000 +hommes d'excellente cavalerie, et soixante +pièces de campagne bien attelées, était en mouvement +pour se réunir devant Aboukir. Le nombre +<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span> +des troupes qui furent laissées au Caire, +compris les malingres et dépôts, n'était pas +de plus de 8 à 900 hommes.</p> + +<p>Le général en chef avait l'espoir de détruire +l'armée qui débarquait à Aboukir, avant que +celle de Syrie, s'il s'en était formé une nouvelle +depuis deux mois qu'il avait quitté cette contrée, +pût arriver devant le Caire. On savait par +notre avant-garde, qui était à El-Arich, que rien +de ce qui devait former cette armée n'était encore +arrivé à Gaza; il était toutefois nécessaire +d'agir comme si l'ennemi, pendant qu'il débarquait +à Alexandrie, avait une armée en +marche sur El-Arich; et il était important que +le général Desaix eût évacué la haute Égypte et +fût arrivé au Caire, avant que l'armée de Syrie, +si toutefois il y en avait une et qu'elle se +hasardât à passer le désert, pût y arriver elle-même.</p> + +<p>Dans cette circonstance, les scheiks de Gemil-Azar +firent des proclamations pour éclairer les +peuples sur les mouvements qui s'opéraient, +et empêcher qu'on ne crût que les Français +évacuaient l'Égypte; ils firent connaître qu'au +contraire le sultan Kébir était constant dans +ses sollicitudes pour elle. C'est ce qui l'avait +porté à passer le désert pour aller détruire +l'armée turque qui venait la ravager; qu'aujourd'hui +<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span> +qu'une autre armée était arrivée, sur +des vaisseaux, à Aboukir, il marchait avec son +activité ordinaire pour s'opposer au débarquement +et éviter à l'Égypte les calamités qui pèsent +toujours sur un pays qui est le théâtre de +la guerre.</p> + + +<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p> + +<p>Arrivé à Rhamanieh, Napoléon reçut, le 20 +juillet, des nouvelles d'Alexandrie, qui donnaient +le détail du débarquement de l'ennemi, +de l'attaque et de la prise de la redoute, et de +la capitulation du fort. On annonçait que l'ennemi +n'avait pas encore avancé et qu'il travaillait +à des retranchements, consistant en deux +lignes, l'une qui réunissait la redoute à la mer +par des retranchements; l'autre à trois quarts +de lieue en avant, avait la droite et la gauche +soutenues par deux monticules de sable, l'un +dominant le lac Madieh, et l'autre appuyé à la +Méditerranée; que l'inactivité de l'ennemi depuis +cinq jours qu'il avait pris la redoute était +fondée, suivant les uns, sur ce qu'il attendait +l'arrivée d'une armée anglaise venant de Mahon; +suivant les autres, sur ce que Mustapha avait +refusé de marcher sur Alexandrie, sans artillerie +et sans cavalerie, sachant que cette place +<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span> +était fortifiée et armée d'une immense artillerie; +qu'il attendait Mourah-Bey, qui devait lui +amener plusieurs milliers d'hommes de cavalerie +et plusieurs milliers de chameaux; que l'armée +turque était évaluée à 20 ou 25,000 hommes; +que l'on voyait sur la plage une trentaine +de bouches à feu, modèle français, pareilles à +celles prises à Jaffa; qu'il n'avait aucun attelage; +et que toute sa cavalerie consistait en 2 +ou 300 chevaux, appartenant aux officiers que +l'on avait formés en pelotons pour fournir des +gardes aux postes avancés.</p> + +<p>Les évènements survenus à Mourah-Bey déconcertaient +tous les projets de l'ennemi; les +Arabes du Bahireh, parmi lesquels nous avions +beaucoup de partisans, craignirent de s'exposer +à la vengeance de l'armée française; ils ne +témoignaient pas une grande confiance dans les +succès des Turcs, que d'ailleurs ils voyaient dépourvus +d'attelages et de cavalerie.</p> + +<p>Les fortifications que l'armée turque faisait +sur la presqu'île d'Aboukir, portaient à penser +qu'elle voulait prendre ce point pour centre de +ses opérations; elle pouvait de là se diriger sur +Alexandrie ou sur Rosette.</p> + +<p>Le général en chef jugea devoir prendre le +point de Birket pour centre de ses mouvements. +Il y envoya le général Murat avec son avant-garde +<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span> +pour y prendre position; le village de Birket +est à la tête du lac Madieh. De là on pouvait +fondre sur le flanc droit de l'armée ennemie, si +elle se dirigeait sur Rosette, et l'attaquer entre +le lac Madieh et le Nil, ou tomber sur son flanc +gauche, si elle marchait sur Alexandrie.</p> + +<p>Pendant que toutes les colonnes se réunissaient +à Rhamanieh, le général en chef se rendit +à Alexandrie; il fut satisfait de la bonne situation +où se trouvait cette place importante, +qui renfermait tant de munitions et des magasins +si considérables, et il rendit une justice publique +aux talents et à l'activité du colonel du +génie Cretin.</p> + +<p>La contenance de l'ennemi faisait ajouter foi +aux bruits que ses partisans répandaient qu'il +attendait l'armée anglaise; il était donc important +de l'attaquer et de le battre avant son arrivée. +Mais la marche du général en chef avait +été si rapide, les distances étaient si grandes, +qu'il n'y avait encore de réunis que 5 à 6,000 +hommes. Il fallait douze à quinze jours de plus +pour pouvoir rassembler toute l'armée, excepté +la division Desaix à laquelle il fallait vingt +jours.</p> + +<p>Le général en chef résolut de se porter en +avant avec ce qu'il avait de troupes et d'aller +reconnaître l'ennemi: celui-ci n'ayant ni cavalerie, +<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span> +ni artillerie mobile, ne pouvait point +l'engager dans une affaire sérieuse; son projet +était, si l'ennemi était nombreux et bien établi, +de prendre une position parallèle, appuyant la +droite au lac Madieh, la gauche à la mer, et de s'y +fortifier par des redoutes. Par ce moyen, il tiendrait +l'ennemi bloqué sur la presqu'île, l'empêcherait +d'avoir aucune communication avec +l'Égypte, et serait à même d'attaquer l'armée +turque lorsque la plus grande partie de l'armée +française serait arrivée.</p> + +<p>Napoléon partit le 24 d'Alexandrie, et vint +camper au Puits, moitié chemin de l'isthme, et +y fut rejoint par toutes les troupes qui étaient +à Birket.</p> + +<p>Les Turcs, qui n'avaient point de cavalerie, +ne pouvaient s'éclairer; ils étaient contenus par +les grandes gardes de hussards et de chasseurs, +que la garnison d'Alexandrie avait placées dès +les premiers jours du débarquement. On nourrissait +donc quelque espérance de surprendre +l'armée ennemie. Mais une compagnie de sapeurs, +escortant un convoi d'outils et partie +d'Alexandrie fort tard le 24, dépassa les feux +de l'armée française et tomba dans ceux de l'armée +turque, à dix heures du soir. Aussitôt que +les sapeurs s'en aperçurent, ils se sauvèrent +pour la plupart, mais dix furent pris, et par +<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span> +eux, les Turcs apprirent que le général en chef +et l'armée, étaient vis-à-vis d'eux. Ils passèrent +toute la nuit à faire leurs dernières dispositions, +et nous les trouvâmes, le 25, préparés à nous +recevoir.</p> + +<p>Le général en chef changea alors ses premiers +projets, et résolut d'attaquer à l'heure même, +sinon pour s'emparer de toute la presqu'île, +du moins pour obliger l'ennemi à reployer sa +première ligne derrière la seconde, ce qui permettrait +aux Français d'occuper la position de +cette première ligne et de s'y retrancher. L'armée +turque ainsi resserrée, il devenait facile de +l'écraser de bombes, d'obus et de boulets, nous +avions dans Alexandrie des moyens d'artillerie +immenses.</p> + +<p>Le général Lannes avec 1,800 hommes, fit +ses dispositions pour attaquer la gauche de +l'ennemi; Destaing avec un pareil nombre de +troupes se disposa à attaquer la droite; Murat +avec toute la cavalerie et une batterie légère se +partagea en trois corps, la gauche, la droite et +la réserve. Les tirailleurs de Lannes et Destaing +s'engagèrent bientôt avec les tirailleurs ennemis. +Les Turcs maintinrent le combat avec succès, +jusqu'au moment où le général Murat, +ayant pénétré par leur centre, dirigea sa gauche +<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span> +sur les derrières de leur droite, et sa droite sur +les derrières de leur gauche, coupant ainsi la +communication de la première ligne avec la +deuxième. Les troupes turques perdirent alors +contenance, et se portèrent en tumulte sur leur +deuxième ligne. Ce corps était de 9 à 10,000 +hommes. L'infanterie turque est brave, mais +elle ne garde aucun ordre, et ses fusils n'ont +point de baïonnette; elle a d'ailleurs le sentiment +profond de son infériorité en plaine contre +la cavalerie. Cette infanterie, rencontrée au milieu +de la plaine par notre cavalerie, ne put rejoindre +la deuxième ligne, et fut jetée, la droite +dans la mer, et la gauche dans le lac Madieh. +Les colonnes de Lannes et de Destaing, qui +s'étaient portées sur les hauteurs que venait de +quitter l'ennemi, en descendirent au pas de +charge, et les poursuivirent l'épée dans les reins. +On vit alors un spectacle unique. Ces 10,000 +hommes, pour échapper à notre cavalerie et à +notre infanterie, se précipitèrent dans l'eau; +mitraillés par notre artillerie, ils s'y noyèrent +presque tous! On dit qu'une vingtaine d'hommes +seulement parvinrent à se sauver à bord +des chaloupes. Un si grand succès, qui nous +avait coûté si peu, donna l'espérance de forcer +la deuxième ligne. Le général en chef se porta +<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span> +en avant pour la reconnaître avec le colonel +Cretin. La gauche était la partie la plus faible.</p> + +<p>Le général Lannes eut l'ordre de former ses +troupes en colonnes, de couvrir de tirailleurs +les retranchements de la gauche de l'ennemi, +et, sous la protection de toute son artillerie, de +longer le lac, tourner les retranchements, et +se jeter dans le village. Murat avec toute sa cavalerie +se plaça en colonne serrée derrière +Lannes, devant répéter la même manœuvre +que pour la première ligne, et, aussitôt que +Lannes aurait forcé les retranchements, se +porter sur les derrières de la redoute de la +droite des Turcs. Le colonel Cretin, qui connaissait +parfaitement les localités, lui fut donné +pour diriger sa marche. Le général Destaing fut +destiné à faire de fausses attaques pour attirer +l'attention de la droite de l'ennemi.</p> + +<p>Toutes ces dispositions furent couronnées par +les plus heureux succès. Lannes força les retranchements +au point où ils joignaient le lac, +et se logea dans les premières maisons du village; +la redoute et toute la droite de l'ennemi +étaient couvertes de tirailleurs.</p> + +<p>Mustapha-Pacha était dans la redoute: aussitôt +qu'il s'aperçut que le général Lannes était +sur le point d'arriver au retranchement et de +<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span> +tourner sa gauche, il fit une sortie, déboucha +avec 4 ou 5,000 hommes, et par-là sépara notre +droite de notre gauche, qu'il prenait en flanc +en même temps qu'il se trouvait sur les derrières +de notre droite. Ce mouvement aurait +arrêté court Lannes; mais le général en chef, +qui se trouvait au centre, marcha avec la 69<sup>e</sup>, +contint l'attaque de Mustapha, lui fit perdre +du terrain, et par-là rassura entièrement les +troupes du général Lannes, qui continuèrent +leur mouvement; la cavalerie, ayant alors débouché, +se trouva sur les derrières de la redoute. +L'ennemi se voyant coupé, se mit aussitôt +dans le plus affreux désordre. Le général +Destaing marcha au pas de charge sur les retranchements +de droite. Toutes les troupes de +la deuxième ligne voulurent alors regagner le +fort, mais elles se rencontrèrent avec notre cavalerie, +et il ne se fût point sauvé un seul Turc +sans l'existence du village: un assez grand +nombre eurent le temps d'y arriver; 3 ou 4,000 +Turcs furent jetés dans la mer. Mustapha, tout +son état-major et un gros de 12 à 1,500 hommes, +furent cernés et faits prisonniers. La 69<sup>e</sup> entra +la première dans la redoute.</p> + +<p>Il était quatre heures après midi: nous étions +maîtres de la moitié du village, de tout le camp +<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span> +de l'ennemi, qui avait perdu 14 ou 15,000 hommes, +il lui en restait 3 ou 4,000 qui occupaient +le fort et se barricadaient dans une partie du village. +La fusillade continua toute la journée. Il +ne fut pas jugé possible, sans s'exposer à une +perte énorme, de forcer l'ennemi dans les maisons +qu'il occupait, protégé par le fort. On prit +position, et le génie et l'artillerie reconnurent les +endroits les plus avantageux pour placer des +pièces de gros calibre, afin de raser les défenses +de l'ennemi, sans s'exposer à une plus grande +perte. Mustapha-Pacha ne s'était rendu prisonnier +qu'après s'être vaillamment défendu. Il +avait été blessé à la main. La cavalerie eut la plus +grande part au succès de cette journée. Murat +fut blessé d'un coup de tromblon à la tête; le +brave Duvivier fut tué d'un coup de kandjiar. +Cretin était tombé mort, percé d'une balle, en +conduisant la cavalerie. Guibert, aide-de-camp +du général en chef, frappé d'un boulet à la poitrine, +mourut peu après le combat. Notre perte +se monta à environ 300 hommes. Sidney-Smith, +qui faisait les fonctions de major-général du +pacha, et qui avait choisi les positions qu'avait +occupées l'armée turque, faillit être pris; il eut +beaucoup de peine à rejoindre sa chaloupe.</p> + +<p>La 69<sup>e</sup> s'était mal comportée dans un assaut +<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span> +à St-Jean-d'Acre, et le général en chef, mécontent, +l'avait mise à l'ordre du jour et avait +ordonné qu'elle traverserait le désert la crosse +en l'air et escortant les malades; par sa belle +conduite à la bataille d'Aboukir, elle reconquit +son ancienne réputation.</p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/decoration.jpg" +width="100" height="37" alt="decoration" title="" /> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span></p> + +<h2 class="p4">PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h2> + +<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>Au Directoire exécutif.</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 6 thermidor an VI (24 juillet 1798).</p> + +<p class="p2">Le 19 messidor, l'armée partit d'Alexandrie. Elle +arriva à Damanhour le 20, souffrant beaucoup à +travers ce désert de l'excessive chaleur et du manque +d'eau.</p> + +<p class="center"><i>Combat de Rahmanieh.</i></p> + +<p>Le 22, nous rencontrâmes le Nil à Rahmanieh, et +nous nous rejoignîmes avec la division du général Dugua, +qui était venue par Rosette en faisant plusieurs +marches forcées.</p> + +<p>La division du général Desaix fut attaquée par un +corps de 7 à 800 Mamelucks, qui après une canonnade +assez vive, et la perte de quelques hommes, se +retirèrent.</p> + +<p class="center"><i>Bataille de Chebrheis.</i></p> + +<p>Cependant j'appris que Mourah-Bey, à la tête de son +armée composée d'une grande quantité de cavalerie, +<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span> +ayant huit ou dix grosses chaloupes canonnières, et +plusieurs batteries sur le Nil, nous attendait au village +de Chebrheis. Le 24 au soir, nous nous mîmes en +marche pour nous en approcher. Le 25, à la pointe +du jour, nous nous trouvâmes en présence.</p> + +<p>Nous n'avions que 200 hommes de cavalerie éclopés +et harassés encore de la traversée; les Mamelucks +avaient un magnifique corps de cavalerie, couvert d'or +et d'argent, armé des meilleures carabines et pistolets +de Londres, des meilleurs sabres de l'Orient, et montés +peut-être sur les meilleurs chevaux du continent.</p> + +<p>L'armée était rangée, chaque division formant un +bataillon carré, ayant les bagages au centre et l'artillerie +dans les intervalles des bataillons. Les bataillons +rangés, les deuxième et quatrième divisions derrière +les première et troisième. Les cinq divisions de l'armée +étaient placées en échelons, se flanquant entre +elles, et flanquées par deux villages que nous occupions.</p> + +<p>Le citoyen Perrée, chef de division de la marine, +avec trois chaloupes canonnières, un chébec et une +demi-galère, se porta pour attaquer la flottille ennemie. +Le combat fut extrêmement opiniâtre. Il se tira +de part et d'autre plus de quinze cents coups de canon. +Le chef de division Perrée a été blessé au bras +d'un coup de canon, et, par ses bonnes dispositions +et son intrépidité, est parvenu à reprendre trois chaloupes +canonnières et la demi-galère que les Mamelucks +avaient prises, et à mettre le feu à leur amiral. +Les citoyens Monge et Berthollet, qui étaient sur le +<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span> +chébec, ont montré dans des moments difficiles beaucoup +de courage. Le général Andréossy, qui commandait +les troupes de débarquement, s'est parfaitement +conduit.</p> + +<p>La cavalerie des Mamelucks inonda bientôt toute +la plaine, déborda toutes nos ailes, et chercha de tous +côtés sur nos flancs et nos derrières le point faible +pour pénétrer; mais partout elle trouva que la ligne +était également formidable, et lui opposait un double +feu de flanc et de front. Ils essayèrent plusieurs fois +de charger, mais sans s'y déterminer. Quelques braves +vinrent escarmoucher; ils furent reçus par des feux +de pelotons de carabiniers placés en avant des intervalles +des bataillons. Enfin, après être restés une partie +de la journée à demi-portée de canon, ils opérèrent +leur retraite, et disparurent. On peut évaluer leur +perte à 300 hommes tués ou blessés.</p> + +<p>Nous avons marché pendant huit jours, privés de +tout, et dans un des climats les plus brûlants du +monde.</p> + +<p>Le 2 thermidor au matin, nous aperçûmes les Pyramides.</p> + +<p>Le 2 au soir, nous nous trouvions à six lieues du +Caire; et j'appris que les vingt-trois beys, avec toutes +leurs forces, s'étaient retranchés à Embabeh, et qu'ils +avaient garni leurs retranchements de plus de soixante +pièces de canon.</p> + +<p class="center"><i>Bataille des Pyramides.</i></p> + +<p>Le 3, à la pointe du jour, nous rencontrâmes les +<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span> +avant-gardes, que nous repoussâmes de village en +village.</p> + +<p>A deux heures après midi, nous nous trouvâmes +en présence des retranchements et de l'armée ennemie.</p> + +<p>J'ordonnai aux divisions des généraux Desaix et +Reynier de prendre position sur la droite entre Djyzeh +et Embabeh, de manière à couper à l'ennemi la communication +de la haute Égypte, qui était sa retraite +naturelle. L'armée était rangée de la même manière +qu'à la bataille de Chebrheis.</p> + +<p>Dès l'instant que Mourah-Bey s'aperçut du mouvement +du général Desaix, il se résolut à le charger, et +il envoya un de ses beys les plus braves avec un +corps d'élite qui, avec la rapidité de l'éclair, chargea +les deux divisions. On le laissa approcher jusqu'à cinquante +pas, et on l'accueillit avec une grêle de balles +et de mitraille, qui en fit tomber un grand nombre +sur le champ de bataille. Ils se jetèrent dans l'intervalle +que formaient les deux divisions, où ils furent +reçus par un double feu qui acheva leur défaite.</p> + +<p>Je saisis l'instant, et j'ordonnai à la division du général +Bon, qui était sur le Nil, de se porter à l'attaque +des retranchements, et au général Vial, qui commande +la division du général Menou, de se porter +entre le corps qui venait de le charger et les retranchements, +de manière à remplir le triple but,</p> + +<p>D'empêcher le corps d'y rentrer;</p> + +<p>De couper la retraite à celui qui les occupait;</p> + +<p>Et enfin, s'il était nécessaire, d'attaquer ces retranchements +par la gauche.</p> + +<p>Dès l'instant que les généraux Vial et Bon furent à +<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span> +portée, ils ordonnèrent aux premières et troisièmes +divisions de chaque bataillon de se ranger en colonnes +d'attaque, tandis que les deuxièmes et quatrièmes +conservaient leur même position, formant toujours le +bataillon carré, qui ne se trouvait plus que sur trois +de hauteur, et s'avançait pour soutenir les colonnes +d'attaque.</p> + +<p>Les colonnes d'attaque du général Bon, commandées +par le brave général Rampon, se jetèrent sur les +retranchements avec leur impétuosité ordinaire, malgré +le feu d'une assez grande quantité d'artillerie, +lorsque les Mamelucks firent une charge. Ils sortirent +des retranchements au grand galop. Nos colonnes eurent +le temps de faire halte, de faire front de tous +côtés, et de les recevoir la baïonnette au bout du fusil, +et par une grêle de balles. A l'instant même le +champ de bataille en fut jonché. Nos troupes eurent +bientôt enlevé les retranchements. Les Mamelucks en +fuite se précipitèrent aussitôt en foule sur leur gauche. +Mais un bataillon de carabiniers, sous le feu duquel +ils furent obligés de passer à cinq pas, en fit une boucherie +effroyable. Un très-grand nombre se jeta dans +le Nil, et s'y noya.</p> + +<p>Plus de 400 chameaux chargés de bagages, cinquante +pièces d'artillerie, sont tombés en notre pouvoir. +J'évalue la perte des Mamelucks à 2,000 hommes +de cavalerie d'élite. Une grande partie des beys a été +blessée ou tuée. Mourah-Bey a été blessé à la joue. +Notre perte se monte à 20 ou 30 hommes tués et à +120 blessés. Dans la nuit même, la ville du Caire a +<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span> +été évacuée. Toutes leurs chaloupes canonnières, corvettes, +bricks, et même une frégate, ont été brûlés, +et, le 4, nos troupes sont entrées au Caire. Pendant +la nuit, la populace a brûlé les maisons des beys, et +commis plusieurs excès. Le Caire, qui a plus de +300,000 habitants, a la plus vilaine populace du +monde.</p> + +<p>Après le grand nombre de combats et de batailles +que les troupes que je commande ont livrés contre +des forces supérieures, je ne m'aviserais point de louer +leur contenance et leur sang-froid dans cette occasion, +si véritablement ce genre tout nouveau n'avait exigé +de leur part une patience qui contraste avec l'impétuosité +française. S'ils se fussent livrés à leur ardeur, +ils n'auraient point eu la victoire, qui ne pouvait +s'obtenir que par un grand sang-froid et une grande +patience.</p> + +<p>La cavalerie des Mamelucks a montré une grande +bravoure. Ils défendaient leur fortune, et il n'y a pas +un d'eux sur lequel nos soldats n'aient trouvé trois, +quatre, et cinq cents louis d'or.</p> + +<p>Tout le luxe de ces gens-ci était dans leurs chevaux +et leur armement. Leurs maisons sont pitoyables. Il +est difficile de voir une terre plus fertile et un peuple +plus misérable, plus ignorant et plus abruti. Ils préfèrent +un bouton de nos soldats à un écu de six francs; +dans les villages ils ne connaissent pas même une paire +de ciseaux. Leurs maisons sont d'un peu de boue. Ils +n'ont pour tout meuble qu'une natte de paille et deux +ou trois pots de terre. Ils mangent et consomment en +<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span> +général fort peu de chose. Ils ne connaissent point +l'usage des moulins, de sorte que nous avons bivouaqué +sur des tas immenses de blé, sans pouvoir avoir +de farine. Nous ne nous nourrissions que de légumes +et de bestiaux. Le peu de grains qu'ils convertissent +en farine, ils le font avec des pierres; et, dans quelques +gros villages, il y a des moulins que font tourner +des bœufs.</p> + +<p>Nous avons été continuellement harcelés par des +nuées d'Arabes, qui sont les plus grands voleurs et les +plus grands scélérats de la terre, assassinant les Turcs +comme les Français, tout ce qui leur tombe dans les +mains. Le général de brigade Muireur et plusieurs autres +aides-de-camp et officiers de l'état-major ont été +assassinés par ces misérables. Embusqués derrière des +digues et dans des fossés, sur leurs excellents petits +chevaux, malheur à celui qui s'éloigne à cent pas des +colonnes! Le général Muireur, malgré les représentations +de la grande garde, seul, par une fatalité que +j'ai souvent remarqué accompagner ceux qui sont arrivés +à leur dernière heure, a voulu se porter sur un +monticule à deux cents pas du camp; derrière étaient +trois Bédouins qui l'ont assassiné. La république fait +une perte réelle: c'était un des généraux les plus braves +que je connusse.</p> + +<p>La république ne peut pas avoir une colonie plus à +sa portée et d'un sol plus riche que l'Égypte. Le climat +est très-sain, parce que les nuits sont fraîches. Malgré +quinze jours de marche, de fatigues de toute espèce, +la privation du vin, et même de tout ce qui peut +alléger la fatigue, nous n'avons point de malades. Le +<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span> +soldat a trouvé une grande ressource dans les pastèques, +espèce de melons d'eau qui sont en très-grande quantité.</p> + +<p>L'artillerie s'est spécialement distinguée. Je vous +demande le grade de général de division pour le général +de brigade Dommartin. J'ai promu au grade de +général de brigade le chef de brigade Destaing, commandant +la quatrième demi-brigade; le général +Zayonschek s'est fort bien conduit dans plusieurs missions +importantes que je lui ai confiées.</p> + +<p>L'ordonnateur Sucy s'était embarqué sur notre flottille +du Nil, pour être plus à portée de nous faire +passer des vivres du Delta. Voyant que je redoublais +de marche, et desirant être à mes côtés lors de la bataille, +il se jeta dans une chaloupe canonnière, et, +malgré les périls qu'il avait à courir, il se sépara de la +flottille. Sa chaloupe échoua; il fut assailli par une +grande quantité d'ennemis. Il montra le plus grand +courage; blessé très-dangereusement au bras, il parvint, +par son exemple, à ranimer l'équipage, et à tirer +la chaloupe du mauvais pas où elle s'était engagée.</p> + +<p>Nous sommes sans aucune nouvelle de France depuis +notre départ.</p> + +<p>Je vous enverrai incessamment un officier avec tous +les renseignements sur la situation économique, morale +et politique de ce pays-ci.</p> + +<p>Je vous ferai connaître également, dans le plus +grand détail, tous ceux qui se sont distingués, et les +avancements que j'ai faits.</p> + +<p>Je vous prie d'accorder le grade de contre-amiral +au citoyen Perrée, chef de division, un des officiers +de marine les plus distingués par son intrépidité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span> +Je vous prie de faire payer une gratification de +1,200 francs à la femme du citoyen Larrey, chirurgien +en chef de l'armée. Il nous a rendu, au milieu +du désert, les plus grands services par son activité et +son zèle. C'est l'officier de santé que je connaisse le +plus fait pour être à la tête des ambulances d'une armée.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>A l'amiral Brueys.</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 12 thermidor an VI (30 juillet 1798.)</p> + +<p>Je reçois à l'instant et tout à la fois vos lettres depuis +le 25 messidor jusqu'au 8 thermidor. Les nouvelles +que je reçois d'Alexandrie sur le succès des sondes me +font espérer qu'à l'heure qu'il est, vous serez entré +dans le port. Je pense aussi que <i>le Causse</i> et <i>le Dubois</i> +sont armés en guerre de manière à pouvoir se trouver +en ligne, si vous étiez attaqué; car enfin deux +vaisseaux de plus ne sont point à négliger.</p> + +<p>Le contre-amiral Perrée sera pour long-temps nécessaire +sur le Nil, qu'il commence à connaître. Je ne +vois pas d'inconvénient à ce que vous donniez le commandement +de son vaisseau au citoyen....... Faites là-dessus +ce qu'il convient.</p> + +<p>Je vous ai écrit le 9, je vous ai envoyé copie de +tous les ordres que j'ai donnés pour l'approvisionnement +de l'escadre; j'imagine qu'à l'heure qu'il est, les +<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span> +cinquante vaisseaux chargés de vivres sont arrivés. +Nous avons ici une besogne immense, c'est un chaos +à débrouiller et à organiser qui n'eut jamais d'égal. +Nous avons du blé, du riz, des légumes en abondance. +Nous cherchons et nous commençons à trouver +de l'argent; mais tout cela est environné de travail, +de peines et de difficultés.</p> + +<p>Vous trouverez ci-joint un ordre pour Damiette, +envoyez-le par un aviso, qui, avant d'entrer, s'informera +si nos troupes y sont. Elles sont parties pour s'y +rendre, il y a trois jours, en barques sur le Nil: ainsi +elles seront arrivées lorsque vous recevrez cette lettre; +envoyez-y un des sous-commissaires de l'escadre +pour surveiller l'exécution de l'ordre.</p> + +<p>Je vais encore faire partir une trentaine de bâtiments +chargés de blé pour votre escadre.</p> + +<p>Toute la conduite des Anglais porte à croire qu'ils +sont inférieurs en nombre, et qu'ils se contentent de +bloquer Malte et d'empêcher les subsistances d'y arriver. +Quoi qu'il en soit, il faut bien vite entrer dans +le port d'Alexandrie, ou vous approvisionner promptement +de riz, de blé, que je vous envoie, et vous +transporter dans le port de Corfou; car il est indispensable +que, jusqu'à ce que tout ceci se décide, vous +vous trouviez dans une position à portée d'en imposer +à la Porte. Dans le second cas, vous aurez soin +que tous les vaisseaux, frégates vénitiennes et françaises +qui peuvent nous servir, restent à Alexandrie.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span> +<i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>Au Directoire exécutif.</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 2 fructidor an VI (19 août 1798).</p> + +<p>Le 18 thermidor, j'ordonnai à la division du général +Reynier de se porter à Elkhankah, pour soutenir +le général de cavalerie Leclerc, qui se battait avec +une nuée d'Arabes à cheval, et de paysans du pays +qu'Ibrahim-Bey était parvenu à soulever. Il tua une +cinquantaine de paysans, quelques Arabes, et prit +position au village d'Elkhankah. Je fis partir également +la division commandée par le général Lannes et +celle du général Dugua.</p> + +<p>Nous marchâmes à grandes journées sur la Syrie, +poussant toujours devant nous Ibrahim-Bey et l'armée +qu'il commandait.</p> + +<p>Avant d'arriver à Belbeis, nous délivrâmes une partie +de la caravane de la Mecque, que les Arabes +avaient enlevée et conduisaient dans le désert, où ils +étaient déja enfoncés de deux lieues. Je l'ai fait conduire +au Caire sous bonne escorte. Nous trouvâmes à +Qouréyn une autre partie de la caravane, toute composée +de marchands qui avaient été arrêtés d'abord +par Ibrahim-Bey, ensuite relâchés et pillés par les +Arabes. J'en fis réunir les débris et je la fis également +conduire au Caire. Le pillage des Arabes à dû être +considérable; un seul négociant m'assura qu'il perdait +<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span> +en schalls et autres marchandises des Indes, pour +deux cent mille écus. Le négociant avait avec lui, +suivant l'usage du pays, toutes ses femmes. Je leur +donnai à souper, et leur procurai les chameaux nécessaires +pour leur voyage au Caire. Plusieurs paraissaient +avoir une assez bonne tournure; mais le visage +était couvert, selon l'usage du pays, usage auquel +l'armée s'accoutume le plus difficilement.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Ssalehhyeh, qui est le dernier +endroit habité de l'Égypte où il y ait de bonne eau. +Là commence le désert qui sépare la Syrie de l'Égypte.</p> + +<p>Ibrahim-Bey, avec son armée, ses trésors et ses +femmes, venait de partir pour Ssalehhyeh. Je le poursuivis +avec le peu de cavalerie que j'avais. Nous vîmes +défiler devant nous ses immenses bagages. Un parti +d'Arabes de 150 hommes, qui étaient avec eux, nous +proposa de charger avec nous pour partager le butin. +La nuit approchait, nos chevaux étaient éreintés, l'infanterie +très-éloignée; nous leur enlevâmes les deux +pièces de canon qu'ils avaient, et une cinquantaine de +chameaux chargés de tentes et de différents effets. Les +Mamelucks soutinrent la charge avec le plus grand +courage. Le chef d'escadron d'Estrée, du septième +régiment de hussards, a été mortellement blessé; mon +aide-de-camp Shulkouski a été blessé de sept à huit +coups de sabre et de plusieurs coups de feu. L'escadron +monté du septième de hussards et du vingt-deuxième +de chasseurs, ceux des troisième et quinzième de dragons, +se sont parfaitement conduits. Les Mamelucks +sont extrêmement braves et formeraient un excellent +<span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span> +corps de cavalerie légère; ils sont richement habillés, +armés avec le plus grand soin, et montés sur +des chevaux de la meilleure qualité. Chaque officier +d'état-major, chaque hussard a soutenu un combat +particulier. Lasalle, chef de brigade du vingt-deuxième, +laissa tomber son sabre au milieu de la charge; il fut +assez adroit et assez heureux pour mettre pied à terre +et se trouver à cheval pour se défendre et attaquer un +des Mamelucks les plus intrépides. Le général Murat, le +chef de bataillon, mon aide-de-camp Duroc, le citoyen +Leturcq, le citoyen Colbert, l'adjudant Arrighi, engagés +trop avant par leur ardeur dans le plus fort de la +mêlée, ont couru les plus grands dangers.</p> + +<p>Ibrahim-Bey traverse dans ce moment-ci le désert +de Syrie; il a été blessé dans ce combat.</p> + +<p>Je laissai à Ssalehhieh la division du général Reynier +et des officiers du génie, pour y construire une +forteresse, et je partis le 26 thermidor pour revenir +au Caire. Je n'étais pas éloigné de deux lieues de Ssalehhieh, +que l'aide-de-camp du général Kléber arriva +et m'apporta la nouvelle de la bataille qu'avait soutenue +notre escadre, le 14 thermidor. Les communications +sont si difficiles, qu'il avait mis onze jours +pour venir.</p> + +<p>Je vous envoie le rapport que m'en fait le contre-amiral +Gantheaume. Je lui écris, par le même courrier, +à Alexandrie, de vous en faire un plus détaillé.</p> + +<p>Le 18 messidor, je suis parti d'Alexandrie. J'écrivis +à l'amiral d'entrer, sous les vingt-quatre heures, +<span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span> +dans le port d'Alexandrie, et, si son escadre ne pouvait +pas y entrer, de décharger promptement toute +l'artillerie et tous les effets appartenant à l'armée de +terre, et de se rendre à Corfou.</p> + +<p>L'amiral ne crut pas pouvoir achever le débarquement +dans la position où il était, étant mouillé dans +le port d'Alexandrie sur des rochers, et plusieurs vaisseaux +ayant déja perdu leurs ancres; il alla mouiller à +Aboukir, qui offrait un bon mouillage. J'envoyai des +officiers du génie et d'artillerie qui convinrent avec +l'amiral que la terre ne pouvait lui donner aucune +protection, et que, si les Anglais paraissaient pendant +les deux ou trois jours qu'il fallait qu'il restât à Aboukir, +soit pour décharger notre artillerie, soit pour sonder +et marquer la passe d'Alexandrie, il n'y avait pas +d'autre parti à prendre que de couper ses câbles, et +qu'il était urgent de séjourner le moins possible à +Aboukir.</p> + +<p>Je suis parti d'Alexandrie dans la ferme croyance +que, sous trois jours, l'escadre serait entrée dans le +port d'Alexandrie, ou aurait appareillé pour Corfou. +Depuis le 18 messidor jusqu'au 6 thermidor, je n'ai +reçu aucune nouvelle ni de Rosette, ni d'Alexandrie, +ni de l'escadre. Une nuée d'Arabes, accourus de tous +les points du désert, était constamment à cinq cents +toises du camp. Le 9 thermidor, le bruit de nos victoires +et différentes dispositions rouvrirent nos communications. +Je reçus plusieurs lettres de l'amiral, où +je vis avec étonnement qu'il se trouvait encore à +<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span> +Aboukir. Je lui écrivis sur-le-champ pour lui faire +sentir qu'il ne devait pas perdre une heure à entrer à +Alexandrie, ou à se rendre à Corfou.</p> + +<p>L'amiral m'instruisit, par une lettre du 2 thermidor, +que plusieurs vaisseaux anglais étaient venus le reconnaître, +et qu'il se fortifiait pour attendre l'ennemi, +embossé à Aboukir. Cette étrange résolution me remplit +des plus vives alarmes; mais déja il n'était plus +temps, car la lettre que l'amiral écrivait le 2 thermidor +ne m'arriva que le 12. Je lui expédiai le citoyen +Jullien, mon aide-de-camp, avec ordre de ne pas partir +d'Aboukir qu'il n'eût vu l'escadre à la voile. Parti +le 12, il n'aurait jamais pu arriver à temps; cet aide-de-camp +a été tué en chemin par un parti arabe qui a +arrêté sa barque sur le Nil, et l'a égorgé avec son escorte.</p> + +<p>Le 8 thermidor, l'amiral m'écrivit que les Anglais +s'étaient éloignés, ce qu'il attribuait au défaut de vivres. +Je reçus cette lettre par le même courrier, le 12.</p> + +<p>Le 11, il m'écrivait qu'il venait enfin d'apprendre la +victoire des Pyramides et la prise du Caire, et que +l'on avait trouvé une passe pour entrer dans le port +d'Alexandrie; je reçus cette lettre le 18.</p> + +<p>Le 14, au soir, les Anglais l'attaquèrent; il m'expédia, +au moment où il aperçut l'escadre anglaise, un +officier pour me faire part de ses dispositions et de ses +projets: cet officier a péri en route.</p> + +<p>Il me paraît que l'amiral Brueys n'a pas voulu se +rendre à Corfou, avant qu'il eût été certain de ne pouvoir +entrer dans le port d'Alexandrie, et que l'armée +<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span> +dont il n'avait pas de nouvelles depuis long-temps, +fût dans une position à ne pas avoir besoin de retraite. +Si dans ce funeste évènement il a fait des fautes, +il les a expiées par une mort glorieuse.</p> + +<p>Les destins ont voulu dans cette circonstance, +comme dans tant d'autres, prouver que, s'ils nous +accordent une grande prépondérance sur le continent, +ils ont donné l'empire des mers à nos rivaux. Mais ce +revers ne peut être attribué à l'inconstance de notre +fortune; elle ne nous abandonne pas encore: loin de +là, elle nous a servis dans toute cette opération au-delà +de tout ce qu'elle a jamais fait. Quand j'arrivai +devant Alexandrie avec l'escadre, et que j'appris que +les Anglais y étaient passés en force supérieure quelques +jours avant, malgré la tempête affreuse qui régnait, +au risque de me naufrager, je me jetai à terre. +Je me souvins qu'à l'instant où les préparatifs du débarquement +se faisaient, on signala dans l'éloignement, +au vent, une voile de guerre: c'était <i>la Justice</i>. Je m'écriai: +«Fortune, m'abandonneras-tu? quoi, seulement +cinq jours!» Je débarquai dans la journée, je +marchai toute la nuit; j'attaquai Alexandrie à la pointe +du jour avec 3,000 hommes harassés, sans canons et +presque pas de cartouches; et dans les cinq jours, j'étais +maître de Rosette, de Damanhour, c'est-à-dire +déja établi en Égypte. Dans ces cinq jours, l'escadre +devait se trouver à l'abri des forces des Anglais, quel +que fût leur nombre. Bien loin de là elle reste exposée +pendant tout le reste de messidor. Elle reçoit de Rosette, +dans les premiers jours de thermidor, un approvisionnement +<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span> +de riz pour deux mois. Les Anglais +se laissent voir en nombre supérieur pendant dix jours +dans ces parages. Le 11 thermidor, elle apprend la +nouvelle de l'entière possession de l'Égypte et de notre +entrée au Caire; et ce n'est que lorsque la fortune voit +que toutes ses faveurs sont inutiles, qu'elle abandonne +notre flotte à son destin.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>A la citoyenne Brueys.</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 2 fructidor an VI (19 août 1798.)</p> + +<p>Votre mari a été tué d'un coup de canon, en combattant +à son bord. Il est mort sans souffrir, et de la +mort la plus douce, la plus enviée par les militaires.</p> + +<p>Je sens vivement votre douleur. Le moment qui +nous sépare de l'objet que nous aimons est terrible; +il nous isole de la terre; il fait éprouver au corps les +convulsions de l'agonie. Les facultés de l'ame sont +anéanties, elle ne conserve de relations avec l'univers, +qu'au travers d'un cauchemar qui altère tout. Les +hommes paraissent plus froids, plus égoïstes qu'ils ne +le sont réellement. L'on sent dans cette situation que si +rien ne nous obligeait à la vie, il vaudrait beaucoup +mieux mourir; mais lorsque après cette première pensée, +<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span> +l'on presse ses enfants sur son cœur, des larmes, +des sentiments tendres raniment la nature, et l'on vit +pour ses enfants; oui, madame, voyez dès ce premier +moment qu'ils ouvrent votre cœur à la mélancolie: +vous pleurerez avec eux, vous éleverez leur enfance, +cultiverez leur jeunesse; vous leur parlerez de leur +père, de votre douleur, de la perte qu'eux et la république +ont faite. Après avoir rattaché votre ame au +monde par l'amour filial et l'amour maternel, appréciez +pour quelque chose l'amitié et le vif intérêt que je +prendrai toujours à la femme de mon ami. Persuadez-vous +qu'il est des hommes, en petit nombre, qui méritent +d'être l'espoir de la douleur, parce qu'ils sentent +avec chaleur les peines de l'ame.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<p class="hanging"> +<i>Instructions remises au citoyen Beauvoisin, chef +de bataillon d'état-major, commissaire près +le divan du Caire.</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.)</p> + +<p>Le citoyen Beauvoisin se rendra à Damiette; de là +il s'embarquera sur un vaisseau turc ou grec; il se +rendra à Jaffa; il portera la lettre que je vous envoie +à Achmet-Pacha; il demandera à se présenter devant +lui, et il réitérera de vive voix que les musulmans +<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span> +n'ont pas de plus vrais amis en Europe, que nous; +que j'ai entendu avec peine que l'on croyait en Syrie +que j'avais dessein de prendre Jérusalem et de +détruire la religion mahométane; que ce projet est +aussi loin de notre cœur que de notre esprit; qu'il +peut vivre en toute sûreté, que je le connais de réputation +comme un homme de mérite; qu'il peut être +assuré que, s'il veut se comporter comme il le doit +envers les hommes qui ne lui font rien, je serai son +ami, et bien loin que notre arrivée en Égypte soit +contraire à sa puissance, elle ne fera que l'augmenter; +que je sais que les Mameloucks que j'ai détruits étaient +ses ennemis, et qu'il ne doit pas nous confondre avec +le reste des Européens, puisque, au lieu de rendre +les musulmans esclaves, nous les délivrons; et enfin, +il lui racontera ce qui s'est passé en Égypte, et ce qui +peut être propre à lui ôter l'envie d'armer et de se +mêler de cette querelle. Si Achmet-Pacha n'est pas à +Jaffa, le citoyen Beauvoisin se rendra à Saint-Jean +d'Acre; mais il aura soin, auparavant, de voir les familles +européennes, et principalement le vice-consul +français, pour se procurer des renseignements sur ce +qui se passe à Constantinople et sur ce qui se fait en +Syrie.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span> +<i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>A Achmet-Pacha<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, gouverneur de Séid et d'Acra +(Saint-Jean-d'Acre.)</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.)</p> + +<p>En venant en Égypte faire la guerre aux beys, j'ai +fait une chose juste et conforme à tes intérêts, puisqu'ils +étaient tes ennemis; je ne suis point venu faire +la guerre aux musulmans. Tu dois savoir que mon +premier soin, en entrant à Malte, a été de faire mettre +en liberté deux mille Turcs, qui, depuis plusieurs +années gémissaient dans l'esclavage. En arrivant en +Égypte, j'ai rassuré le peuple, protégé les muphtis, +les imans et les mosquées; les pélerins de la Mecque +n'ont jamais été accueillis avec plus de soin et d'amitié +que je ne l'ai fait, et la fête du prophète vient d'être +célébrée avec plus de splendeur que jamais.</p> + +<p>Je t'envoie cette lettre par un officier qui te fera +connaître de vive voix mon intention de vivre en bonne +intelligence avec toi, en nous rendant réciproquement +tous les services que peuvent exiger le commerce et +le bien des états: car les musulmans n'ont pas de +plus grands amis que les Français.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span> +<i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>Au grand-visir.</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.)</p> + +<p>L'armée française, que j'ai l'honneur de commander, +est entrée en Égypte pour punir les beys mameloucks +des insultes qu'ils n'ont cessé de faire au commerce +français.</p> + +<p>Le citoyen Talleyrand-Périgord, ministre des relations +extérieures à Paris, a été nommé, de la part de +la France, ambassadeur à Constantinople, pour remplacer +le citoyen Aubert-Dubayet, et il est muni des +pouvoirs et instructions nécessaires, de la part du +directoire exécutif, pour négocier, conclure et signer +tout ce qui est nécessaire pour lever les difficultés +provenant de l'occupation de l'Égypte par l'armée +française, et consolider l'ancienne et nécessaire amitié +qui doit exister entre les deux puissances. Cependant, +comme il pourrait se faire qu'il ne fût pas encore arrivé +à Constantinople, je m'empresse de faire connaître +à votre excellence l'intention où est la république +française, non-seulement de continuer l'ancienne +bonne intelligence, mais encore de procurer à la Porte +l'appui dont elle pourrait avoir besoin contre ses ennemis +naturels, qui, dans ce moment, viennent de +se liguer contre elle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span> +L'ambassadeur Talleyrand-Périgord doit être arrivé. +Si, par quelque accident, il ne l'était pas, je prie votre +excellence d'envoyer ici (au Caire), quelqu'un qui ait +votre confiance et qui soit muni de vos instructions +et pleins-pouvoirs, ou de m'envoyer un firman, afin +que je puisse envoyer moi-même un agent, pour fixer +invariablement le sort de ce pays, et arranger le tout +à la plus grande gloire du sultan et de la république +française, son alliée la plus fidèle, et à l'éternelle confusion +des beys et Mameloucks, nos ennemis communs.</p> + +<p>Je prie votre excellence de croire aux sentiments +d'amitié et de haute considération, etc.</p> + +<p class="righ"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>Au vice-amiral Thévenard.</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 18 fructidor an VI (4 septembre 1798.)</p> + +<p>Votre fils est mort d'un coup de canon sur son banc +de quart: je remplis, citoyen général, un triste devoir +en vous l'annonçant; mais il est mort sans souffrir et +avec honneur. C'est la seule consolation qui puisse +adoucir la douleur d'un père. Nous sommes tous dévoués +à la mort: quelques jours de vie valent-ils le +bonheur de mourir pour son pays? compensent-ils la +<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span> +douleur de se voir sur un lit, environné de l'égoïsme +d'une nouvelle génération? valent-ils les dégoûts, les +souffrances d'une longue maladie? Heureux ceux qui +meurent sur le champ de bataille! ils vivent éternellement +dans le souvenir de la postérité. Ils n'ont jamais +inspiré la compassion ni la pitié que nous inspire la +vieillesse caduque, ou l'homme tourmenté par des +maladies aiguës. Vous avez blanchi, citoyen général, +dans la carrière des armes; vous regretterez un fils +digne de vous et de la patrie: en accordant, avec nous, +quelques larmes à sa mémoire, vous direz que sa mort +glorieuse est digne d'envie.</p> + +<p>Croyez à la part que je prends à votre douleur, et +ne doutez pas de l'estime que j'ai pour vous.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>Au général Kléber.</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 24 fructidor an VI (10 septembre 1798.)</p> + +<p>Un vaisseau comme <i>le Franklin</i>, citoyen général, +qui portait l'amiral, puisque <i>l'Orient</i> avait sauté, ne +devait pas se rendre à onze heures du soir. Je pense +d'ailleurs que celui qui a rendu ce vaisseau est extrêmement +coupable, puisqu'il est constaté par son procès-verbal +<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span> +qu'il n'a rien fait pour l'échouer et pour le +mettre hors d'état d'être amené: voilà ce qui fera à +jamais la honte de la marine française. Il ne fallait pas +être grand manœuvrier ni un homme d'une grande +tête, pour couper un câble et échouer un bâtiment; +cette conduite est d'ailleurs spécialement ordonnée +dans les instructions et ordonnances que l'on donne +aux capitaines de vaisseau. Quant à la conduite du +contre-amiral Duchaila, il eût été beau, pour lui, +de mourir sur son banc de quart, comme du Petit-Thouars.</p> + +<p>Mais ce qui lui ôte toute espèce de retour à mon +estime, c'est sa lâche conduite avec les Anglais depuis +qu'il a été prisonnier. Il y a des hommes qui n'ont +pas de sang dans les veines. Il entendra donc tous les +soirs les Anglais, en se soûlant de punch, boire à la +honte de la marine française! Il sera débarqué à Naples +pour être un trophée pour les lazzaronis: il valait +beaucoup mieux pour lui rester à Alexandrie ou à +bord des vaisseaux comme prisonnier, sans jamais +souhaiter ni demander rien. Ohara, qui d'ailleurs +était un homme très-commun, lorsqu'il fut fait prisonnier +à Toulon, sur ce que je lui demandais, de la +part du général Dugommier, ce qu'il desirait, répondit: +<i>Être seul, et ne rien devoir à la pitié</i>. La gentillesse +et les traitements honnêtes n'honorent que le vainqueur, +ils déshonorent le vaincu, qui doit avoir de la +réserve et de la fierté.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span> +<i>Le général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>A l'armée.</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 1<sup>er</sup> vendémiaire an VII (22 septembre 1798.)</p> + +<p class="left5">Soldats!</p> + +<p>Nous célébrons le premier jour de l'an VII de la +république.</p> + +<p>Il y a cinq ans, l'indépendance du peuple français +était menacée: mais vous prîtes Toulon, ce fut le +présage de la ruine de nos ennemis.</p> + +<p>Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dégo.</p> + +<p>L'année suivante, vous étiez sur le sommet des +Alpes.</p> + +<p>Vous luttiez contre Mantoue il y a deux ans, et +vous remportiez la célèbre victoire de Saint-George.</p> + +<p>L'an passé, vous étiez à la source de la Drave et de +l'Isonzo, de retour de l'Allemagne.</p> + +<p>Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur +les bords du Nil, au centre de l'ancien continent?</p> + +<p>Depuis l'Anglais, célèbre dans les arts et le commerce, +jusqu'au hideux et féroce Bédouin, vous fixez +les regards du monde.</p> + +<p>Soldats, votre destinée est belle, parce que vous +êtes dignes de ce que vous avez fait et de l'opinion +que l'on a de vous. Vous mourrez avec honneur +comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette +pyramide, ou vous retournerez dans votre patrie +<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span> +couverts de lauriers et de l'admiration de tous les +peuples.</p> + +<p>Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de +l'Europe, nous avons été l'objet perpétuel des sollicitudes +de nos compatriotes. Dans ce jour, quarante +millions de citoyens célèbrent l'ère des gouvernements +représentatifs; quarante millions de citoyens pensent +à vous. Tous disent: C'est à leurs travaux, à leur sang, +que nous devrons la paix générale, le repos, la prospérité +du commerce, et les bienfaits de la liberté civile.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>Au directoire exécutif.</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 27 frimaire an VII (17 décembre 1798.)</p> + +<p>Je vous ai expédié un officier de l'armée, avec ordre +de ne rester que sept à huit jours à Paris, et de +retourner au Caire.</p> + +<p>Je vous envoie différentes relations de petits évènements +et différents imprimés.</p> + +<p>L'Égypte commence à s'organiser.</p> + +<p>Un bâtiment arrivé à Suèz a amené un Indien qui +avait une lettre pour le commandant des forces françaises +en Égypte: cette lettre s'est perdue. Il paraît +<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span> +que notre arrivée en Égypte a donné une grande idée +de notre puissance aux Indes, et a produit un effet +très-défavorable aux Anglais: on s'y bat.</p> + +<p>Nous sommes toujours sans nouvelles de France; +pas un courrier depuis messidor. Cela est sans exemple +dans les colonies mêmes.</p> + +<p>Mon frère, l'ordonnateur Sucy, et plusieurs courriers +que je vous ai expédiés, doivent être arrivés.</p> + +<p>Expédiez-nous des bâtimens sur Damiette.</p> + +<p>Les Anglais avaient réuni une trentaine de petits +bâtiments, et étaient à Aboukir: ils ont disparu. Ils +ont trois vaisseaux de guerre et deux frégates devant +Alexandrie.</p> + +<p>Le général Desaix est dans la haute Égypte, poursuivant +Mourah-Bey, qui, avec un corps de Mameloucks, +s'échappe et fuit devant lui.</p> + +<p>Le général Bon est à Suèz.</p> + +<p>On travaille, avec la plus grande activité, aux fortifications +d'Alexandrie, Rosette, Damiette, Belbeis, +Salahieh, Suèz et du Caire.</p> + +<p>L'armée est dans le meilleur état et a peu de malades. +Il y a, en Syrie, quelques rassemblements de +forces turques. Si sept jours de désert ne m'en séparaient, +j'aurais été les faire expliquer.</p> + +<p>Nous avons des denrées en abondance, mais l'argent +est très-rare, et la présence des Anglais rend le +commerce nul.</p> + +<p>Nous attendons des nouvelles de France et d'Europe; +c'est un besoin vif pour nos ames: car si la +<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span> +gloire nationale avait besoin de nous, nous serions +inconsolables de ne pas y être.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>A Tipoo-Saïb.</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 6 pluviose an VII (25 janvier 1799.)</p> + +<p>Vous avez déja été instruit de mon arrivée sur les +bords de la mer Rouge avec une armée innombrable +et invincible, remplie du desir de vous délivrer du +joug de fer de l'Angleterre.</p> + +<p>Je m'empresse de vous faire connaître le desir que +j'ai que vous me donniez, par la voie de Mascate et +Mokka, des nouvelles sur la situation politique dans +laquelle vous vous trouvez. Je desirerais même que +vous pussiez envoyer à Suèz ou au grand Caire quelque +homme adroit qui eût votre confiance, avec +lequel je pusse conférer.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span> +<i>Lettre du général Bonaparte.</i></p> + +<p class="center"><i>Au Directoire exécutif.</i></p> + +<p class="right">Au Caire, le 22 pluviose au VII (10 février 1799.)</p> + +<p>Un bâtiment ragusais est entré, le 7 pluviose dans +le port d'Alexandrie: il avait à bord les citoyens Hamelin +et Liveron, propriétaires du chargement du +bâtiment, consistant en vins, vinaigres et draps: il +m'a apporté une lettre du consul d'Ancône, en date +du 11 brumaire, qui ne me donne point d'autre nouvelle +que de me faire connaître que tout est tranquille +en Europe et en France; il m'envoie la série des journaux +de Lugano depuis le n<sup>o</sup> 36 (3 septembre) jusqu'au +n<sup>o</sup> 43 (22 octobre), et la série du <i>Courrier de +l'armée d'Italie</i>, qui s'imprime à Milan, depuis le +n<sup>o</sup> 219 (14 vendémiaire) jusqu'au n<sup>o</sup> 230 (6 brumaire).</p> + +<p>Le citoyen Hamelin est parti de Trieste le 24 octobre, +a relâché à Ancône le 3 novembre, et est arrivé +à Navarino, d'où il est parti le 22 nivose.</p> + +<p>J'ai interrogé moi-même le citoyen Hamelin, et il +a déposé les faits ci-joints.</p> + +<p>Les nouvelles sont assez contradictoires: depuis le +18 messidor je n'avais pas reçu des nouvelles d'Europe.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> novembre, mon frère est parti sur un aviso. +Je lui avais ordonné de se rendre à Crotone ou dans +le golfe de Tarente: j'imagine qu'il est arrivé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span> +L'ordonnateur Sucy est parti le 26 frimaire.</p> + +<p>Je vous expédie plus de soixante bâtiments de toutes +les nations et par toutes les voies: ainsi vous devez +être bien au fait de notre position ici.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p>Le rhamadan, qui a commencé hier, a été célébré +de ma part avec la plus grande pompe. J'ai rempli les +mêmes fonctions que remplissait le pacha.</p> + +<p>Le général Desaix est à plus de cent soixante lieues +du Caire, près des cataractes. Il a fait des fouilles sur +les ruines de Thèbes. J'attends, à chaque instant, les +détails officiels d'un combat qu'il aurait eu contre +Mourah-Bey, qui aurait été tué, et cinq à six beys +faits prisonniers.</p> + +<p>L'adjudant-général Boyer a découvert, dans le désert, +du côté de Fayoum, des mines qu'aucun Européen +n'avait encore vues.</p> + +<p>Le général Andréossy et le citoyen Berthollet sont de +retour de leur tournée aux lacs de natron et aux +couvents des Cophtes. Ils ont fait des découvertes extrêmement +intéressantes; ils ont trouvé d'excellent +natron que l'ignorance des exploiteurs empêchait de +découvrir. Cette branche de commerce de l'Égypte +deviendra encore par-là plus importante. Par le premier +courrier, je vous enverrai le nivellement du canal +de Suèz, dont les vestiges se sont parfaitement conservés.</p> + +<p>Il est nécessaire que vous nous fassiez passer des +armes, et que vos opérations militaires et diplomatiques +<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span> +soient combinées de manière que nous recevions +des secours: les évènements naturels font mourir du +monde.</p> + +<p>Une maladie contagieuse s'est déclarée depuis deux +mois à Alexandrie: deux cents hommes en ont été +victimes. Nous avons pris des mesures pour qu'elle +ne s'étende pas: nous la vaincrons.</p> + +<p>Nous avons eu bien des ennemis à combattre dans +cette expédition: déserts, habitants du pays, Arabes, +Mameloucks, Russes, Turcs, Anglais.</p> + +<p><i>Si, dans le courant de mars, le rapport du citoyen +Hamelin m'était confirmé, et que la France fût en +guerre contre les rois, je passerais en France.</i></p> + +<p>Je ne me permets, dans cette lettre, aucune réflexion +sur les affaires de la république, puisque, depuis +dix mois, je n'ai plus aucune nouvelle.</p> + +<p>Nous avons tous une entière confiance dans la sagesse +et la vigueur des déterminations que vous +prendrez.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>Aux scheicks, ulémas, et autres habitants des provinces +de Gaza, Ramleh et Jaffa.</i></p> + +<p class="right">Jaffa, le 19 ventose an VII (9 mars 1799).</p> + +<p>Dieu est clément et miséricordieux.</p> + +<p>Je vous écris la présente pour vous faire connaître +<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span> +que je suis venu dans la Palestine pour en chasser les +Mameloucks et l'armée de Djezzar-Pacha.</p> + +<p>De quel droit, en effet, Djezzar a-t-il étendu ses +vexations sur les provinces de Jaffa, Ramleh et Gaza, +qui ne font pas partie de son pachalic? De quel droit +avait-il également envoyé ses troupes à El-Arich? Il +m'a provoqué à la guerre, je la lui ai apportée; mais +ce n'est pas à vous, habitants, que mon intention est +d'en faire sentir les horreurs.</p> + +<p>Restez tranquilles dans vos foyers: que ceux qui, +par peur, les ont quittés, y rentrent. J'accorde sûreté +et sauve-garde à tous. J'accorderai à chacun la propriété +qu'il possédait.</p> + +<p>Mon intention est que les cadis continueront comme +à l'ordinaire leurs fonctions et à rendre la justice, que +la religion, surtout, soit protégée et respectée, et que +les mosquées soient fréquentées par tous les bons +musulmans: c'est de Dieu que viennent tous les biens, +c'est lui qui donne la victoire.</p> + +<p>Il est bon que vous sachiez que tous les efforts humains +sont inutiles contre moi, car tout ce que j'entreprends +doit réussir. Ceux qui se déclarent mes +amis, prospèrent; ceux qui se déclarent mes ennemis, +périssent. L'exemple de ce qui vient d'arriver à Jaffa +et à Gaza doit vous faire connaître que si je suis terrible +pour mes ennemis, je suis bon pour mes amis, +et surtout clément et miséricordieux pour le pauvre +peuple.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span> +<i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>A Djezzar-Pacha.</i></p> + +<p class="right">Jaffa, le 19 ventose an VII (9 mars 1799).</p> + +<p>Depuis mon entrée en Égypte, je vous ai fait connaître +plusieurs fois que mon intention n'était pas de +vous faire la guerre, que mon seul but était de chasser +les Mameloucks; vous n'avez répondu à aucune des +ouvertures que je vous ai faites.</p> + +<p>Je vous avais fait connaître que je desirais que vous +éloignassiez Ibrahim-Bey des frontières de l'Égypte: +bien loin de là, vous avez envoyé des troupes à Gaza, +vous avez fait de grands magasins, vous avez publié +partout que vous alliez entrer en Égypte: effectivement, +vous avez effectué votre invasion, en portant +deux mille hommes de vos troupes dans le fort d'El-Arich, +enfoncé à six lieues dans le territoire de l'Égypte. +J'ai dû alors partir du Caire, et vous apporter +moi-même la guerre que vous paraissiez provoquer.</p> + +<p>Les provinces de Gaza, Ramleh et Jaffa sont en +mon pouvoir. J'ai traité avec générosité celles de vos +troupes qui s'en sont remises à ma discrétion, j'ai été +sévère envers celles qui ont violé les droits de la +guerre; je marcherai, sous peu de jours, sur Saint-Jean-d'Acre. +Mais quelle raison ai-je d'ôter quelques +années de vie à un vieillard que je ne connais pas? +Que font quelques lieues de plus à côté des pays que +<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span> +j'ai conquis? et puisque Dieu me donne la victoire, +je veux, à son exemple, être clément et miséricordieux, +non-seulement envers le peuple, mais encore +envers les grands.</p> + +<p>Vous n'avez point de raisons réelles d'être mon +ennemi, puisque vous l'étiez des Mameloucks. Votre +pachalic est séparé par les provinces de Gaza, Ramleh, +et par d'immenses déserts de l'Égypte. Redevenez mon +ami, soyez l'ennemi des Mameloucks et des Anglais, +je vous ferai autant de bien que je vous ai fait et que +je peux vous faire de mal. Envoyez-moi votre réponse +par un homme muni de pleins-pouvoirs et qui connaisse +vos intentions. Il se présentera à mon avant-garde +avec un drapeau blanc, et je donne ordre à mon +état-major de vous envoyer un sauf-conduit, que +vous trouverez ci-joint.</p> + +<p>Le 24 de ce mois, je serai en marche sur Saint-Jean-d'Acre; +il faut donc que j'aie votre réponse avant ce +jour.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<hr class="c5" /> +<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p> + +<p class="center"><i>Au directoire exécutif.</i></p> + +<p class="right">Jaffa, le 23 ventose an VII (13 mars 1799).</p> + +<p>Le 5 fructidor, j'envoyai un officier à Djezzar, pacha +d'Acre: il l'accueillit mal et ne répondit pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span> +Le 29 brumaire, je lui écrivis une autre lettre: il +fit couper la tête au porteur.</p> + +<p>Les Français étaient arrêtés à Acre et traités cruellement.</p> + +<p>Les provinces d'Égypte étaient inondées de firmans, +dans lesquels Djezzar ne dissimulait point ses intentions +hostiles et annonçait son arrivée.</p> + +<p>Il fit plus: il envahit les provinces de Jaffa, Ramleh, +et Gaza. Son avant-garde prit position à El-Arich, où +il y a quelques bons puits et un fort, situé dans le +désert, à dix lieues dans le territoire de l'Égypte.</p> + +<p>Je n'avais donc plus le choix: j'étais provoqué à la +guerre; je ne crus pas devoir tarder à la lui porter +moi-même.</p> + +<p>Le général Reynier rejoignit, le 16 pluviose, son +avant-garde, qui, sous les ordres de l'infatigable général +Lagrange, était à Catieh, situé à trois journées +dans le désert, où j'avais réuni des magasins considérables.</p> + +<p>Le général Kléber arriva, le 18 pluviose, de Damiette +sur le lac Menzaleh, sur lequel on avait construit +plusieurs barques canonnières, débarqua à Peluse et +se rendit à Catieh.</p> + +<p class="center"><i>Combat d'El-Arich.</i></p> + +<p>Le général Reynier partit le 18 pluviose de Catieh +avec sa division, pour se rendre à El-Arich. Il fallut +marcher plusieurs jours à travers le désert, sans +trouver d'eau; des difficultés de toute espèce furent +<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span> +vaincues: l'ennemi fut attaqué, forcé, le village d'El-Arich +enlevé, et toute l'avant-garde ennemie bloquée +dans le fort d'El-Arich.</p> + +<p><i>Attaque de nuit.</i></p> + +<p>Cependant la cavalerie de Djezzar-Pacha, soutenue +par un corps d'infanterie, avais pris position sur nos +derrières à une lieue, et bloquait l'armée assiégeante.</p> + +<p>Le général Kléber fit faire un mouvement au général +Reynier; à minuit, le camp ennemi fut cerné, +attaqué et enlevé; un des beys fut tué. Effets, armes, +bagages, tout fut pris: la plupart des hommes eurent +le temps de se sauver, plusieurs Mameloucks d'Ibrahim-Bey +furent faits prisonniers.</p> + +<p><i>Siége du fort d'El-Arich.</i></p> + +<p>La tranchée fut ouverte devant le fort d'El-Arich: +une de nos mines avait été éventée et nos mineurs +délogés. Le 28 pluviose, une batterie de brèche fut +construite, ainsi que deux batteries d'approche: on +canonna toute la journée du 29. Le 30 à midi, la +brèche était praticable; je sommai le commandant de +se rendre, il le fit. Nous avons trouvé à El-Arich trois +cents chevaux, beaucoup de biscuit, de riz, cinq +cents Albanais, cinq cents Maugrabins, deux cents +hommes de l'Adonie et de la Caramanie; les Maugrabins +ont pris du service avec nous: j'en ai fait un +corps auxiliaire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span> +Nous partîmes d'El-Arich le 4 ventose; l'avant-garde +s'égara dans le désert et souffrit beaucoup du +manque d'eau: nous manquâmes de vivres, nous +fûmes obligés de manger des chevaux, des mulets, +des chameaux.</p> + +<p>Nous étions, le 6, aux colonnes placées sur les limites +de l'Afrique et de l'Asie; nous couchâmes en +Asie le 6.</p> + +<p>Le jour suivant nous étions en marche sur Gaza: +à dix heures du matin, nous découvrîmes trois ou +quatre mille hommes de cavalerie qui marchaient à +nous.</p> + +<p class="center"><i>Combat de Gaza.</i></p> + +<p>Le général Murat, commandant la cavalerie, fit +passer les différents torrents qui se trouvaient en présence +de l'ennemi, par des mouvements exécutés avec +précision.</p> + +<p>La division Kléber se porta par la gauche sur Gaza; +le général Lannes, avec son infanterie légère, appuyait +les mouvements de la cavalerie, qui était rangée +sur deux lignes. Chaque ligne avait derrière elle +un escadron de réserve: nous chargeâmes l'ennemi +près de la hauteur qui regarde Nebron, et où Samson +porta les portes de Gaza. L'ennemi ne reçut point la +charge et se replia: il eut quelques hommes tués, +entre autres le kiaya du pacha.</p> + +<p>La vingt-deuxième d'infanterie légère s'est fort bien +conduite: elle suivait les chevaux au pas de course; +<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span> +il y avait cependant bien des jours qu'elle n'avait fait +un bon repas ni bu de l'eau à son aise.</p> + +<p>Nous entrâmes dans Gaza: nous y trouvâmes quinze +milliers de poudre, beaucoup de munitions de guerre, +des bombes, des outils, plus de deux cent mille rations +de biscuit, et six pièces de canon.</p> + +<p>Le temps devint affreux: beaucoup de tonnerre et +de pluie; depuis notre départ de France, nous n'avions +pas vu d'orage.</p> + +<p>Nous couchâmes le 10 à Eswod, l'ancienne Azot.</p> + +<p>Nous couchâmes le 11 à Ramleh; l'ennemi l'avait +évacué avec tant de précipitation, qu'il nous laissa +cent mille rations de biscuit, beaucoup plus d'orge, +et quinze cents outres que Djezzar avait préparées +pour passer le désert.</p> + +<p><i>Siége de Jaffa.</i></p> + +<p>La division Kléber investit d'abord Jaffa, et se porta +ensuite sur la rivière de la Hhayah, pour couvrir le +siége; la division Bon investit les fronts droits de la +ville, et la division Lannes les fronts gauches.</p> + +<p>L'ennemi démasqua une quarantaine de pièces de +canon de tous les points de l'enceinte, desquelles il +fit un feu vif et soutenu.</p> + +<p>Le 16, deux batteries d'approche, la batterie de +brèche, une de mortiers, étaient en état de tirer. La +garnison fit une sortie; on vit alors une foule d'hommes +diversement costumés, et de toutes les couleurs, +se porter sur la batterie de brèche: c'étaient des +<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span> +Maugrabins, des Albanais, des Kurdes, des Natoliens, +des Caramaniens, des Damasquyns, des Alepins, des +noirs de Tekrour; ils furent vivement repoussés, et +rentrèrent plus vite qu'ils n'auraient voulu. Mon aide-de-camp +Duroc, officier en qui j'ai grande confiance, +s'est particulièrement distingué.</p> + +<p>A la pointe du jour, le 17, je fis sommer le gouverneur; +il fit couper la tête à mon envoyé, et ne +répondit point. A sept heures, le feu commença; à +une heure, je jugeai la brèche praticable. Le général +Lannes fit les dispositions pour l'assaut; l'adjoint aux +adjudants-généraux, Netherwood, avec dix carabiniers +y monta le premier, et fut suivi de trois compagnies +de grenadiers de la treizième et de la soixante-neuvième +demi-brigade, commandées par l'adjudant-général +Rambaud, pour lequel je vous demande le grade de +général de brigade.</p> + +<p>A cinq heures, nous étions maîtres de la ville, qui, +pendant vingt-quatre heures, fut livrée au pillage et +à toutes les horreurs de la guerre, qui jamais ne m'a +paru si hideuse.</p> + +<p>Quatre mille hommes des troupes de Djezzar ont +été passés au fil de l'épée; il y avait huit cents canonniers: +une partie des habitants a été massacrée.</p> + +<p>Les jours suivants, plusieurs bâtiments sont venus +de Saint-Jean-d'Acre avec des munitions de guerre et +de bouche; ils ont été pris dans le port: ils ont été +étonnés de voir la ville en notre pouvoir; l'opinion +était qu'elle nous arrêterait six mois.</p> + +<p>Abd-Oullah, général de Djezzar, a eu l'adresse de +<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span> +se cacher parmi les gens d'Égypte, et de venir se jeter +à mes pieds.</p> + +<p>J'ai renvoyé, à Damas et à Alep, plus de cinq cents +personnes de ces deux villes, ainsi que quatre à cinq +cents personnes d'Égypte.</p> + +<p>J'ai pardonné aux Mameloucks et aux katchefs que +j'ai pris à El-Arich; j'ai pardonné à Omar Makram, +scheick du Caire; j'ai été clément envers les Égyptiens, +autant que je l'ai été envers le peuple de Jaffa, mais +sévère envers la garnison qui s'est laissé prendre les +armes à la main.</p> + +<p>Nous avons trouvé, à Jaffa, cinquante pièces de +canon, dont trente formant l'équipage de campagne, +de modèle européen, et des munitions, plus de quatre +cent mille rations de biscuit, deux mille quintaux de +riz, et quelques magasins de savon.</p> + +<p>Les corps du génie et de l'artillerie se sont distingués.</p> + +<p>Le général Caffarelli, qui a dirigé ces siéges, qui a +fait fortifier les différentes places de l'Égypte, est un +officier recommandable par une activité, un courage +et des talents rares.</p> + +<p>Le chef de brigade du génie Samson a commandé +l'avant-garde qui a pris possession de Catieh, et a +rendu dans toutes les occasions les plus grands services.</p> + +<p>Le capitaine du génie Sabatier a été blessé au siége +d'El-Arich.</p> + +<p>Le citoyen Aimé est entré le premier dans Jaffa, +par un vaste souterrain qui conduit dans l'intérieur +de la place.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span> +Le chef de brigade Songis directeur du parc d'artillerie, +n'est parvenu à conduire les pièces qu'avec de +grandes peines; il a commandé la principale attaque +de Jaffa.</p> + +<p>Nous avons perdu le citoyen Lejeune, chef de la +vingt-deuxième d'infanterie légère, qui a été tué à la +brèche: cet officier a été vivement regretté de l'armée; +les soldats de son corps l'ont pleuré comme leur père. +J'ai nommé à sa place le chef de bataillon Magni, qui +a été grièvement blessé. Ces différentes affaires nous +ont coûté cinquante hommes tués et deux cents blessés.</p> + +<p>L'armée de la république est maîtresse de toute la +Palestine.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p> + +<p><a id="Page_380"></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span></p> + +<p class="p4 center"><span class="xlarge">DIVERSES</span><br /> +<span class="xlarge">RÉCLAMATIONS</span><br /> +<span class="medium"><b>SUR DES FAITS ÉNONCÉS</b></span><br /> +<span class="medium"><b>DANS LES VOLUMES PRÉCÉDENTS.</b></span></p> + +<p><a id="Page_382"></a></p> +<p><span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span></p> + +<h2 class="p4">DIVERSES RÉCLAMATIONS.</h2> + +<p class="center"><i>Le maréchal comte Jourdan,</i></p> + +<p class="center"><i>A monsieur le général Gourgaud.</i></p> + +<p class="right">Paris, le 12 février 1823.</p> + +<p class="left5">Monsieur le général,</p> + +<p>Dans le premier volume des Mémoires de Napoléon, +dont vous êtes l'éditeur, j'ai lu, page 64, <i>Bernadotte, +Augereau, Jourdan, Marbot, etc., qui étaient à la tête +des meneurs de cette société</i> (celle du Manége), <i>offrirent +à Napoléon une dictature militaire</i>; et à la page +83, <i>Jourdan et Augereau vinrent trouver Napoléon +aux Tuileries, etc.</i> J'ignorais que la société du manége, +dissoute bien avant l'arrivée de Bonaparte, eût joué +un rôle dans les évènements du 18 brumaire. Quoi +qu'il en soit, j'affirme, sur mon honneur, que je n'ai +jamais été membre de cette société, que je n'ai assisté +à aucune de ses séances, et que je ne suis point allé +trouver Napoléon aux Tuileries.</p> + +<p>Vers le 10 brumaire, je me présentai, seul, chez le +général Bonaparte; ne l'ayant pas trouvé, je laissai +une carte. Le lendemain, il m'envoya faire des compliments +<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span> +par le général Duroc, son aide-de-camp; peu +après, il m'invita à dîner pour le 16. J'eus lieu d'être +flatté de l'accueil qu'il me fit; en sortant de table, +nous eûmes une conversation qui sera publiée un +jour avec d'autres documents sur le 18 brumaire; +on y verra que si mon nom fut inscrit peu de jours +après sur une liste de proscription, c'est précisément +parce que, prévoyant l'abus que ferait ce général du +pouvoir suprême, je déclarai ne vouloir lui prêter mon +appui que dans le cas où il donnerait des garanties +positives à la liberté publique, au lieu de vagues promesses; +si j'avais proposé une dictature militaire, +genre de pouvoir qui est sans limites, j'aurais été traité +plus favorablement.</p> + +<p>Je vous prie, monsieur le général, d'avoir la bonté +d'insérer ma réclamation dans le second volume des +Mémoires de Napoléon.</p> + +<p>J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération,</p> + +<p class="left15">Monsieur, le général,<br /> +<span class="i2">Votre très-humble et très-obéissant serviteur,</span></p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, le maréchal <span class="smcap">Jourdan</span>.</p> + +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span> +<i>Réponse de M. le général Gourgaud,</i></p> + +<p class="center"><i>A M. le maréchal comte Jourdan.</i></p> + +<p class="right">Paris, 13 février 1823.</p> + +<p class="left5">Monsieur le maréchal,</p> + +<p>Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'adresser, relativement à un article qui vous concerne, +dans le premier volume des Mémoires de Napoléon, +que je publie (chapitre du 18 brumaire.)</p> + +<p>Lors des évènements dont il s'agit, j'étais trop jeune, +pour avoir pu, à Sainte-Hélène, rectifier les erreurs +de mémoire dans lesquelles l'empereur a pu tomber. +Je m'empresserai d'insérer votre réclamation dans le +second volume qui va paraître.</p> + +<p>Vous affirmez trop positivement, monsieur le maréchal, +que vous n'avez point fait partie de la société +du manége, pour qu'il soit permis d'élever aucun +doute à ce sujet; mais l'empereur, comme vous le +savez vous-même, avait la mémoire très-sûre, et je +vais m'occuper de chercher, dans les journaux et les +écrits du temps, ainsi que dans le souvenir des hommes +de cette époque, quelle est la circonstance qui a +pu donner lieu à cette méprise.</p> + +<p>Quant à la proscription dont vous parlez, monsieur +le maréchal, il paraît qu'elle n'a pas été de longue +durée, puisque quelques mois après le 18 brumaire +le premier consul vous nomma ministre de la république +<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span> +française près le gouvernement piémontais +(voyez page 302 des Mémoires cités.)</p> + +<p>Agréez, monsieur le maréchal, l'hommage du profond +respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,</p> + +<p class="right">Votre très-humble et très-obéissant serviteur,</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, le baron <span class="smcap">Gourgaud.</span></p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><i>Le lieutenant-général de Gersdorff,</i></p> + +<p class="center"><i>A monsieur le général Gourgaud, à Paris.</i></p> + +<p class="right">Dresde, 25 février 1823.</p> + +<p class="left5">Mon général,</p> + +<p>Vous et messieurs vos camarades avez publié des +Mémoires bien intéressants, et avez mérité, par là, +un juste tribut de reconnaissance de vos concitoyens. +Ce qui ajoute encore un grand prix à vos travaux, +c'est qu'avec l'impartialité de l'historiographe, vous +ouvrez un champ libre aux réclamations contre des +faits douteux ou susceptibles d'être rectifiés. Voilà ce +qui m'enhardit, dans ce moment, à protester contre +un passage des Notes et Mélanges, où l'honneur des +troupes saxonnes est fortement compromis.</p> + +<p>Comme chef de l'état-major du corps saxon réuni +à l'armée française en 1809, le commandant de ce +corps n'existant plus, je me crois en droit de m'adresser +à vous, mon général, me flattant, en outre, +<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span> +que vous voudrez bien vous rappeler notre connaissance +de l'année 1813.</p> + +<p>Dans la première partie des Notes et Mélanges, +page 217, il est dit:</p> + +<p><i>Les Saxons lâchèrent pied la veille de Wagram; +ils lâchèrent pied le matin de Wagram: c'étaient les +plus mauvaises troupes de l'armée, etc. etc.</i></p> + +<p>Je ne saurais rien faire de mieux, que de raconter +les évènements de ces deux journées, en ce qui concerne +les troupes saxonnes.</p> + +<p>Nous formions, conjointement avec la très-faible +division Dupas, le quatrième corps d'armée; nous +passâmes le Danube le 5 juillet, vers midi, pour agir +sur la rive gauche. Notre première tâche fut de prendre +le village de Ratzendorff, ce que la brigade de Steindel +exécuta lestement, tandis que le corps entier marchait +à sa destination, qui était de former l'aile gauche de +l'armée. Toute la cavalerie saxonne était rangée dans la +plaine de Breitenled, et quoique sa force fût assez +considérable, elle n'était pourtant pas proportionnée +à la cavalerie ennemie opposée. Néanmoins le prince +de Ponte-Corvo ordonna d'attaquer (il pouvait être +cinq ou six heures de l'après-midi). Je fus moi-même +le porteur de cet ordre, et trouvai déja sur le terrain +le général Gérard, chef de l'état-major du prince. On +fit les dispositions nécessaires, et je crois qu'il n'y eut +jamais un moment plus glorieux pour la cavalerie +saxonne. L'ennemi, qui nous attendait de pied ferme, +fut entièrement culbuté, eut beaucoup de prisonniers +et de blessés. Un bataillon de Clairfait, posté là en +<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span> +soutien, y perdit son drapeau et grand nombre d'hommes. +Dès ce moment, nous restâmes maîtres de la +plaine, et la cavalerie ennemie ne fit plus d'autre tentative +ce jour-là, que d'envoyer des flanqueurs, contre +lesquels nous fîmes avancer les nôtres.</p> + +<p>Cependant le corps d'armée du prince avait éprouvé +quelques changements fâcheux. La division Dupas avait +été réunie au corps du maréchal Oudinot, deux bataillons +de grenadiers étaient restés à la garde de l'île +de Lobau, le régiment de chevau-légers Prince-Jean, +fut mis sous les ordres du maréchal Davoust. Le prince +se plaignit amèrement de tous ces changements, et +envoya plusieurs officiers pour réclamer ses troupes. +Tout fut inutile, jusqu'à ce qu'enfin, vers la nuit, +trois escadrons des chevau-légers revinrent, le quatrième +ayant été retenu pour couvrir une batterie.</p> + +<p>Toutes ces contrariétés affectèrent le prince. Il +voyait avec chagrin que les sentiments de l'empereur, +à son égard, se manifestaient dans cette occasion, +et que le prince de Neufchâtel agissait, de son côté, +dans le sens du maître. Le caractère du prince, autant +que son amour-propre offensé, lui faisait desirer de +terminer cette journée aussi glorieusement que possible. +A cet effet, il fallait emporter le village de Wagram. +Le prince ordonna donc à ses troupes un mouvement +encore plus à gauche, et envoya prévenir +l'empereur de ce dessein, en le priant de le faire +soutenir vigoureusement.</p> + +<p>Je m'arrête ici un moment pour jeter un coup d'œil +sur la position de l'ennemi. L'archiduc Charles avait +<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span> +envoyé, par plusieurs courriers, l'ordre à l'archiduc +Jean, de passer la March, et de se mettre en communication +avec l'aile gauche de l'armée autrichienne +par Untersiebenbrun. L'exécution de ce mouvement +devait avoir lieu le 6, à la pointe du jour, et, dans +cette attente, l'archiduc Charles affaiblit son aile gauche. +Déja, le 5, les dispositions avaient été faites pour +renforcer l'aile droite en-delà de Wagram, et c'est +ainsi qu'on voulait couper à l'armée française ses +communications avec le Danube. Mais, pour y parvenir, +il fallait à tout prix se maintenir dans Wagram. +C'était le pivot de la position ennemie; c'était là où +l'archiduc était accouru, y avait distribué ses ordres +vers minuit, et s'y était arrêté jusqu'au jour.</p> + +<p>Sous de telles conjonctures, une attaque sur Wagram, +supposé qu'on l'eût faite, même avec un nombre +bien plus considérable de troupes, n'aurait jamais +réussi. Mais le prince n'avait que 7,000 hommes d'infanterie, +il tenta néanmoins plusieurs fois l'attaque, +parvint aussi à prendre poste à l'autre extrémité du +village, mais fut obligé chaque fois de céder aux violents +efforts de toutes les forces réunies des Autrichiens. +Quiconque s'est jamais trouvé à de pareilles +rencontres, connaît le désordre inévitable où se trouvent, +pour le moment, les troupes les plus braves, +désordre que l'obscurité de la nuit ne fait qu'augmenter. +Telle était notre situation. Nos troupes, plusieurs +fois repoussées, étaient disséminées; mais les officiers +saxons y remédièrent avec tant de promptitude et +d'intelligence, qu'à minuit les brigades saxonnes se +<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span> +trouvaient ralliées près d'Aderkla, et parfaitement en +état d'agir à tout évènement.</p> + +<p>On sait que le 6, l'ennemi commença l'attaque par +sa droite contre notre aile gauche. Il avait été renforcé +de la division de Collowrath et des grenadiers. Notre +corps avait un peu rétrogradé pour se mettre en ligne. +Il semblait que toutes les forces de l'ennemi +fussent réunies ici, mais il ne put les étendre que +bien lentement vers Aspern et même sur Esslingen. +La cavalerie saxonne fit plusieurs charges, et l'infanterie +fut obligé de se former, petit à petit, en potence, +parce que l'ennemi s'étendait toujours davantage vers +Enzersdorff. Il n'y eut pas le moindre désordre: le +prince, avec des troupes très-affaiblies et vingt-sept +pièces de canon seulement, dont la plupart furent +successivement démontées, manœuvra comme sur un +échiquier. La situation de l'aile gauche, malgré que +le maréchal Masséna se fût hâté à neuf heures de +venir la soutenir, était très-critique, lorsqu'à dix +heures l'empereur arriva lui-même. Il alla reconnaître +la position de l'ennemi; ordonna une nouvelle attaque, +témoigna sa satisfaction, et me chargea de dire, +de sa part, aux Saxons de tenir ferme; que bientôt +les affaires changeraient. Il jeta encore un coup d'œil +sur les ennemis, en disant: «Ils sont pourtant à moi!»—Et +à ces mots il partit au grand galop, pour se +rendre à l'aile droite.</p> + +<p>Effectivement, tout changea dès ce moment. L'aile +gauche des Autrichiens avait vainement attendu l'arrivée +d'un corps d'armée dans la direction de la March; +<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span> +elle fut obligée de céder aux attaques réitérées du +maréchal Davoust, et l'archiduc Charles, voyant les +mouvements considérables qui se faisaient contre son +centre, sentit que sa position entière était menacée. +Les avantages de son aile droite étaient perdus. Le +prince de Ponte-Corvo et Masséna prirent, dans le +plus grand ordre, une position rétrograde, afin de +faire place aux Bavarois. En même temps arriva le +général Lauriston, avec la plus terrible batterie dont +on se soit jamais servi, les cent canons des gardes, +et foudroya tout ce qu'il trouva devant lui.</p> + +<p>Qui, de ceux qui furent témoins de ces évènements, +osera dire qu'un seul homme du corps saxon ait quitté +le champ de bataille, autrement que blessé? Qui niera +que l'artillerie et la cavalerie saxonne n'aient déja été +très-actives dès avant la pointe du jour; que l'infanterie +n'ait montré le plus grand sang-froid tout le +temps qu'elle se vit criblée par les boulets ennemis? +Cent et trente deux officiers, en partie grièvement +blessés, en partie tués, sur un corps aussi peu nombreux, +prouvent assez que, dans ces deux journées, +il a fait son devoir. Je réclame, pour la véracité de +ma narration, le témoignage d'un juge très-compétant, +celui du général Gérard: je suis persuadé qu'il +n'a point encore oublié les Saxons des 5 et 6 juillet.</p> + +<p>Le prince nous prédit lui-même le sort qui nous +attendait. «Je voulais, dit-il, vous conduire au champ +de l'honneur, et vous n'avez eu que la mort devant +les yeux; vous avez fait tout ce que j'étais en droit +d'attendre de vous, néanmoins on ne vous rendra +<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span> +pas justice, parce que vous étiez sous mon commandement.» +Le lendemain, 6 au matin, il exprima des +sentiments à peu près semblables, et c'était, si je ne +me trompe, envers le comte Mathieu Dumas, en le +priant instamment de rapporter à l'empereur ces mêmes +expressions. Ce ne fut que quelques jours après +que le prince et le général Gérard nous quittèrent. +Leur souvenir est ineffaçable dans le cœur des Saxons, +principalement pour moi qui, comme chef de l'état-major, +me suis trouvé en double relation avec eux.</p> + +<p>Le prince jugea que nous avions mérité de sa part +les sentiments qu'il a exprimés dans l'ordre du jour +qu'il nous laissa. Il fut désapprouvé au quartier-général, +et on voulut que le prince le retirât. «J'en +donne le plein-pouvoir, dit-il, à quiconque prouvera +que je n'ai point dit la vérité.»</p> + +<p>A la suite de ces évènements, les Saxons furent +mis sous les ordres de S. A. S. le vice-roi d'Italie, +qui fut détaché vers la Hongrie. Les Saxons, au passage +de la March, prouvèrent à S. A. S. qu'ils n'étaient +pas moins dignes de servir sous ses ordres.</p> + +<p>Vous voyez, mon général, que je n'ai rapporté des +faits très-connus qu'en tant qu'ils ont rapport à mon +pays et à mes camarades. Je n'ai voulu que réfuter +par là un jugement précipité, et diriger l'attention +sur des motifs qui peuvent faire errer, même un +grand homme. Je ne suis pas ici le panégyriste du +prince de Ponte-Corvo, parce qu'il n'en a pas besoin. +Je n'ai pas élevé les faits militaires des Saxons plus +haut qu'ils ne méritent de l'être. Il y a des moments +<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span> +malheureux pour toutes les troupes, mais ce ne fut +pas le cas à Wagram pour les Saxons.</p> + +<p>Vous trouverez sûrement moyen, mon général, de +faire part à vos compatriotes de ma juste réclamation, +de même que je chercherai l'occasion de le faire en +Allemagne. Vous êtes trop homme d'honneur, pour +ne pas prendre sous votre protection tout ce qui le +touche. Vous justifierez, par là, la haute opinion que +j'ai de votre caractère et de votre mérite.</p> + +<p>Recevez, monsieur le général, l'assurance de ma +considération la plus distinguée.</p> + +<p class="right">Le lieutenant-général, ancien chef de l'état-major +de l'armée saxonne, etc.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, de <span class="smcap">Gersdorff</span>.</p> + +<hr class="c5" /> + +<p class="center"><i>Réponse de M. le général Gourgaud,</i></p> + +<p class="center"><i>A monsieur le lieutenant-général de Gersdorff, ancien +chef de l'état-major de l'armée saxonne, etc. etc.</i></p> + +<p class="right">Paris, mars 1823.</p> + +<p class="left5">Général,</p> + +<p>Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur +de m'écrire, en date du 25 février dernier, au sujet +d'une note dictée par l'empereur Napoléon, sur la +bataille de Wagram, et insérée dans un volume des +<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span> +Mémoires que je publie avec monsieur le comte de +Montholon. Je m'empresse de vous informer que, +conformément à vos desirs, je publierai votre réclamation +dans la prochaine livraison du même ouvrage.</p> + +<p>Il ne m'appartient pas de prononcer sur ce que +l'empereur dit des troupes saxonnes; je me bornerai +seulement à vous prier de remarquer que vous-même +reconnaissez, dans votre relation, que ces troupes +furent plusieurs fois repoussées et mises en désordre +dans la journée du 5, et que dans celle du 6, elles +furent également obligées de céder le terrain à l'ennemi.</p> + +<p>J'ignore, général, ce qui a pu vous porter à croire +que l'empereur avait, en 1809, des sentiments d'inimitié +contre le prince de Ponte-Corvo; des faits bien +connus attestent le contraire. Après avoir intrigué +contre Napoléon, à l'époque du 18 brumaire; après +avoir conspiré contre lui sous le consulat, le général +Bernadotte ne fut cependant l'objet d'aucune +poursuite. Plus tard il fut même nommé maréchal +d'empire, prince, etc.; et cependant son seul titre +à de si hautes faveurs, était son mariage avec la belle-sœur +d'un frère de l'empereur. Il n'avait jamais eu de +commandements importants, il n'avait jamais gagné +de bataille; et l'on peut dire que la réputation qu'il +s'était faite tenait plus à ce genre d'esprit, attribué +anciennement à des gens de sa province, qu'à son +mérite réel.</p> + +<p>Comment témoigna-t-il sa reconnaissance?</p> + +<p>A la bataille de Iéna, il refuse, sous les plus frivoles +<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span> +prétextes, de soutenir le corps du maréchal +Davoust, attaqué par les trois-quarts de l'armée prussienne; +il cause ainsi la mort de 5 à 6,000 Français, +et compromet le succès de la journée. Vous avouerez, +général, qu'une action aussi coupable méritait un +châtiment exemplaire; les lois le condamnaient... Il +n'éprouva qu'une courte disgrace! Convient-il bien +après cela à ce général de dire aux troupes saxonnes, +lors de la bataille de Wagram, «<i>Qu'on ne leur rendrait +pas justice parce qu'elles étaient sous son commandement</i>?»</p> + +<p>A la guerre, vous le savez, général, la valeur des +troupes dépend souvent de l'habileté de celui qui les +commande: bientôt ces mêmes Saxons sous les ordres +du prince Eugène, méritèrent les éloges de l'empereur. +Preuve certaine que si, à Wagram, ils ne firent +pas ce qu'il attendait d'eux, ce ne fut pas leur faute, +mais bien celle de leur ancien chef.</p> + +<p>Le prince de Ponte-Corvo, dites-vous, n'a pas besoin +de panégyriste: cela est possible, général, parmi +les étrangers; mais en France, il lui serait bien difficile +d'en trouver. Les Français n'ont pas oublié le mal +qu'il leur a causé en Russie; ils n'ont pas oublié les +batailles de Gross-Beeren, de Juterboch, de Leipsick, +où, à la tête de soldats étrangers, il fit couler le sang +de ses compatriotes, de ses anciens compagnons d'armes, +en combattant celui qui, au lieu de l'abandonner +à la rigueur des lois, l'avait comblé de bienfaits; conduite +aussi contraire à la politique qu'à la reconnaissance, +aussi opposée à ses intérêts personnels qu'à +<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span> +l'honneur; conduite vraiment criminelle, et que ne +peuvent excuser ni les fureurs d'une jalousie sans +bornes, ni l'aveuglement d'un amour-propre excessif.</p> + +<p>L'empereur Napoléon aimait le roi de Saxe; le souvenir +de sa constance et de sa loyauté est souvent venu, +dans l'exil, soulager l'ame du héros qu'avaient froissée +tant d'ingratitudes! Si, dans une note dictée rapidement, +il s'est servi, à l'égard des Saxons, d'une expression +qui vous a blessé, rappelez-vous Leipsick.... +et vous ne la trouverez pas trop dure dans sa bouche.</p> + +<p>Je ne puis terminer cette lettre, général, sans me +féliciter de ce que vous avez bien voulu ne pas oublier +les relations que nous avons eues en 1813; elles +m'avaient déja mis à même d'apprécier les qualités et +les talents qui vous distinguent; en répondant aujourd'hui +aux observations que vous ont inspirées l'honneur +et le patriotisme, je me trouve heureux d'avoir +une nouvelle occasion de vous offrir les assurances de +ma considération la plus distinguée.</p> + +<p class="right"><i>Signé</i>, le baron <span class="smcap">Gourgaud</span>,</p> + +<p class="right">ancien général et aide-camp de<br /> +l'empereur Napoléon.</p> + + +<hr class="c15 p4" /> +<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2> +<div class="footnote"> + +<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Les Oasis sont des parties du désert où l'on trouve +un peu de végétation. Ce sont comme des îles dans une mer +de sable.</p> + +<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Mot dont les Arabes se servent pour exprimer une +grande satisfaction.</p> + +<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> On comprend difficilement la possibilité d'avoir quatre +femmes, dans un pays où il n'y a pas plus de femmes +que d'hommes. C'est qu'en réalité, les onze douzièmes de +la population n'en ont qu'une, parce qu'ils ne peuvent +en nourrir qu'une, parce qu'ils n'en trouvent qu'une. Mais +cette confusion des races, des couleurs, et des nations que +produit la polygamie, existant dans la tête des nations, +est suffisante pour établir l'union et la parfaite égalité +entre elles.</p> + +<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les Arabes désignaient ainsi Napoléon; le mot <i>Kébir</i> +veut dire <i>Grand</i>.</p> + +<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> César, cocher de Napoléon, étonnait fort les Égyptiens +par son adresse à conduire sa voiture, attelée de six +beaux chevaux, dans les rues étroites du Caire et de Boulac. +Cette voiture a traversé tout le désert de Syrie jusqu'à +Saint-Jean-d'Acre; c'était une des curiosités du pays.</p> + +<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Les Égyptiens chauffent leurs fours, partie avec des +roseaux, partie avec de la fiente de chameau ou de cheval, +séchée au soleil, et qui sert alors de combustible.</p> + +<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Émigré français, officier du génie.</p> + +<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Prince de la caravane de la Mecque.</p> + +<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Le village d'Aboukir environne le fort, il est à l'extrémité +de la presqu'île. A quatre cents toises du fort +s'élève un petit mamelon qui le domine. La presqu'île n'a, +en cet endroit, au plus que quatre cents toises de large. +C'est là que Marmont avait fait construire une redoute. Le +village est assez considérable, les maisons sont en pierre. +Le fort d'Aboukir était fermé par un rempart avec fossé +taillé dans le roc; dans l'intérieur, il avait de grosses tours +et des magasins voûtés, reste de très-anciennes constructions. +Il est environné de tous côtés de rochers qui se +prolongent dans la mer, et le rendent directement inabordable +par la haute mer. A quelques centaines de toises +se trouve une petite île, où l'on pourrait établir un fort qui +protégerait quelques vaisseaux de guerre.</p> + +<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Le même que le célèbre Djezzar pacha.</p> + +<p class="p2 center">* * *</p> + </div> +</div> + +<p class="p2 center small"><b>FIN DU DEUXIÈME VOLUME DES MÉMOIRES.</b></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span></p> + +<h2>CARTES</h2> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus403_s.jpg" +width="400" height="299" alt="GUERRE EN ALLEMAGNE en 1800." title="" /></div> + +<p class="center font85">THÉATRE DE LA GUERRE EN ALLEMAGNE en 1800.<br /> +BATAILLE DE HOHENLINDEN<br /> +<a href="images/illus403_b.jpg">Agrandissement</a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span></p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus404_s.jpg" +width="300" height="223" alt="GUERRE EN ITALIE, 1800 et 1801." title="" /></div> + +<p class="center font85">THÉATRE DE LA GUERRE EN ITALIE, en 1800 et 1801.<br /> +<a href="images/illus404_b.jpg">Agrandissement</a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span></p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus405_s.jpg" +width="300" height="225" alt="ATTAQUE DE COPENHAGUE" title="" /></div> + +<p class="center font85">ATTAQUE DE COPENHAGUE par une Flotte Anglaise le 2 Avril 1801.<br /> +<a href="images/illus405_b.jpg">Agrandissement</a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span></p> + +<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus406_s.jpg" +width="350" height="268" alt="BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR" title="" /></div> + +<p class="center font85">BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR livrée le 1er août 1798 à 8 heures du soir.<br /> +CARTE de la Baie D'ABOUKIR.<br /> +<a href="images/illus406_b.jpg">Agrandissement</a></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de +France sous Napoléon, Tome 2/2, by Gaspard Gourgaud + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOME II/II *** + +***** This file should be named 38696-h.htm or 38696-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/6/9/38696/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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