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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de France
+sous Napoléon, Tome 2/2, by Gaspard Gourgaud
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2
+ Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité
+
+Author: Gaspard Gourgaud
+
+Release Date: January 28, 2012 [EBook #38696]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOME II/II ***
+
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+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine, et notamment
+celle des noms propres, a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+
+Dans le chapitre «ÉGYPTE.--USAGES, SCIENCES ET ARTS», la numérotation
+des sections saute de II à IV.
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ DE NAPOLÉON.
+
+
+
+
+ _Se trouve aussi à Paris_,
+
+ A LA GALERIE DE BOSSANGE PÈRE,
+
+ Libraire de S. A. S. Monseigneur le duc d'Orléans,
+
+ RUE DE RICHELIEU, No 60.
+
+ DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT.
+
+
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ POUR SERVIR
+
+ A L'HISTOIRE DE FRANCE,
+
+ SOUS NAPOLÉON,
+
+ ÉCRITS A SAINTE-HÉLÈNE,
+
+ Par les généraux qui ont partagé sa captivité,
+
+ ET PUBLIÉS SUR LES MANUSCRITS ENTIÈREMENT CORRIGÉS DE LA MAIN
+ DE NAPOLÉON.
+
+ TOME DEUXIÈME,
+
+ ÉCRIT PAR LE GÉNÉRAL GOURGAUD.
+
+ PARIS,
+ FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, LIBRAIRES.
+ BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES.
+
+ G. REIMER, A BERLIN.
+
+ 1823.
+
+
+[Illustration: Manuscrit]
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+DIPLOMATIE.--GUERRE.
+
+1800 ET 1801.
+
+
+ Préliminaires de paix signés par le comte de
+ Saint-Julien.--Négociations avec l'Angleterre, pour un
+ armistice naval.--Commencement des négociations de
+ Lunéville.--Affaires d'Italie; invasion de la
+ Toscane.--Positions des armées.--Opérations de l'armée
+ Gallo-Batave. Combat de Burg-Eberach.--Opérations de l'armée
+ du Rhin. Bataille de Hohenlinden.--Passage de l'Inn, de la
+ Salza. Armistice du 25 décembre 1800.--Observations.--Armée
+ des Grisons; passage du Splugen; marche sur Botzen.--Armée
+ d'Italie; passage du Mincio; passage de l'Adige.--Suspension
+ d'armes de Trévise, le 16 janvier 1801; Mantoue cédée le 26
+ janvier.--Corps d'observation du Midi. Armistice avec Naples,
+ signé à Foligno, le 28 février 1801.
+
+
+§ Ier.
+
+Le lieutenant général comte de Saint-Julien arriva à Paris, le 21
+juillet 1800, porteur d'une lettre de l'empereur d'Allemagne, au
+premier consul. Il s'annonça comme plénipotentiaire chargé de
+négocier, conclure et signer des préliminaires de paix. La lettre de
+l'empereur était précise; elle contenait des pouvoirs, car il y était
+dit: _Vous ajouterez foi à tout ce que vous dira de ma part le comte
+de Saint-Julien, et je ratifierai tout ce qu'il fera_. Le premier
+consul chargea M. de Talleyrand de négocier avec le plénipotentiaire
+autrichien, et en peu de jours les préliminaires furent arrêtés et
+signés. Par ces préliminaires, il était convenu que la paix serait
+établie sur les conditions du traité de Campo-Formio, que l'Autriche
+recevrait, en Italie, les indemnités que ce traité lui accordait en
+Allemagne; que jusqu'à la signature de la paix définitive, les armées
+des deux puissances resteraient, tant en Italie qu'en Allemagne, dans
+leur situation actuelle; que la levée en masse des insurgés de la
+Toscane ne recevrait aucun accroissement, et qu'aucune troupe
+étrangère ne serait débarquée dans ce pays.
+
+Le rang élevé du plénipotentiaire, la lettre de l'empereur dont il
+était porteur, les instructions qu'il disait avoir, son ton
+d'assurance, tout portait à regarder la paix comme signée; mais en
+août, on reçut des nouvelles de Vienne: le comte de Saint-Julien
+était désavoué et rappelé; le baron de Thugut, ministre des affaires
+étrangères d'Autriche, faisait connaître que, par un traité conclu
+entre l'Angleterre et l'Autriche, cette dernière s'était engagée à ne
+traiter de la paix, que conjointement avec l'Angleterre, et qu'ainsi
+l'empereur ne pouvait ratifier les préliminaires du comte de
+Saint-Julien, mais que ce monarque desirait la paix; que l'Angleterre
+la desirait également, comme le constatait la lettre de lord Minto,
+ministre anglais à Vienne, au baron de Thugut. Ce lord disait que
+l'Angleterre était prête à envoyer un plénipotentiaire pour traiter,
+conjointement avec le ministre autrichien, de la paix définitive entre
+ces deux puissances et la France.
+
+Dans une telle circonstance, ce que la république avait de mieux à
+faire, c'était de recommencer les hostilités. Cependant le premier
+consul ne voulut négliger aucune des chances qui pouvaient rétablir la
+paix avec l'Autriche et l'Angleterre; et, pour parvenir à ce but, il
+consentit, 1º à oublier l'affront que venait de faire à la république
+le cabinet de Vienne, en désavouant les préliminaires qui avaient
+été signés par le comte de Saint-Julien; 2º à admettre des
+plénipotentiaires anglais et autrichiens au congrès; 3º à prolonger
+l'armistice existant entre la France et l'Allemagne, pourvu que, de
+son côté, l'Angleterre consentît à un armistice naval, puisqu'il
+n'était pas juste que la France traitât avec deux puissances alliées,
+étant en armistice avec l'une et en guerre avec l'autre.
+
+
+§ II.
+
+Un courrier fut expédié à M. Otto, qui résidait à Londres comme
+commissaire français, chargé de l'échange des prisonniers. Le 24 août,
+il adressa une note au lord Grenville, en lui faisant connaître que
+lord Minto ayant déclaré l'intention où était le gouvernement anglais,
+de participer aux négociations qui allaient s'ouvrir avec l'Autriche,
+pour le rétablissement de la paix définitive entre l'Autriche et la
+France, le premier consul consentait à admettre le ministre anglais
+aux négociations; mais que l'oeuvre de la paix en devenait plus
+difficile; que les intérêts à traiter étant plus compliqués et plus
+nombreux, les négociations en éprouveraient nécessairement des
+longueurs; et qu'il n'était pas conforme aux intérêts de la république
+que l'armistice conclu à Marengo, et celui conclu à Bayarsdorf,
+continuassent plus long-temps, à moins que, par compensation, on
+n'établît aussi un armistice naval.
+
+Les dépêches de lord Minto n'étaient pas encore arrivées à Londres, et
+lord Grenville, fort étonné de la note qu'il recevait, envoya le chef
+du transport-office, prier M. Otto de remettre les pièces qui y
+avaient donné lieu, ce qu'il fit aussitôt. Mais peu après, le cabinet
+de Saint-James reçut son courrier de Vienne; lord Grenville répondit à
+M. Otto, que l'idée d'un armistice applicable aux opérations navales,
+était neuve dans l'histoire des nations. Du reste, il déclara qu'il
+était prêt à envoyer un plénipotentiaire au lieu qui serait désigné
+pour la tenue du congrès; il fit connaître que ce plénipotentiaire
+serait son frère Thomas Grenville, et demanda les passe-ports pour
+qu'il pût se rendre en France. C'était éluder la question; et M. Otto,
+le 30 août, réclama une réponse catégorique avant le 3 septembre, vu
+que, le 10, les hostilités devaient recommencer en Allemagne et en
+Italie. Lord Grenville, le 4 septembre, fit demander un projet par
+écrit, attendu qu'il avait peine à comprendre ce qu'on entendait par
+un armistice applicable aux opérations navales. M. Otto envoya le
+projet du gouvernement français rédigé. Les principales dispositions
+étaient celles-ci: 1º les vaisseaux de guerre et de commerce des deux
+nations, jouiront d'une libre navigation, sans être soumis à aucune
+espèce de visite; 2º les escadres, qui bloquent les ports de Toulon,
+Brest, Rochefort et Cadix, rentreront dans leurs ports respectifs; 3º
+les places de Malte, Alexandrie et Belle-Isle en mer, seront
+assimilées aux places d'Ulm, Philipsbourg et Ingolstadt; et, en
+conséquence, tous les vaisseaux français et neutres pourront y entrer
+librement.
+
+Le 7 septembre, M. Grenville répondit que S. M. Britannique admettait
+le principe d'un armistice applicable aux opérations navales, quoique
+cela fût contraire aux intérêts de l'Angleterre; que c'était un
+sacrifice que cette puissance voulait faire en faveur de la paix et de
+son alliée l'Autriche; mais qu'aucun des articles du projet français
+n'était admissible; et il proposa d'établir les négociations sur un
+contre-projet qu'il envoya. Ce contre-projet portait: 1º les
+hostilités cesseront sur mer; 2º on accordera aux places de Malte,
+Alexandrie et Belle-Isle, des vivres pour quatorze jours à la fois, et
+d'après le nombre d'hommes qu'elles ont pour garnison; 3º le blocus de
+Brest et des autres ports français ou alliés sera levé; mais aucun des
+vaisseaux de guerre, qui y sont, n'en pourra sortir pendant toute la
+durée de l'armistice; et les escadres anglaises resteront à la vue de
+ces ports.
+
+Le commissaire français répondit le 16 septembre, que son gouvernement
+offrait le choix à S. M. Britannique, que les négociations
+s'ouvrissent à Lunéville, que les plénipotentiaires anglais et
+autrichiens fussent admis à traiter ensemble, et que pendant ce
+temps-là la guerre eût lieu sur terre comme sur mer; ou bien qu'il y
+eût armistice sur terre et sur mer; ou enfin, qu'il y eût armistice
+avec l'Autriche, et qu'on ne traitât à Lunéville qu'avec elle; qu'on
+traitât à Londres ou à Paris avec l'Angleterre, et que l'on continuât
+à se battre sur mer. Il observait que l'armistice naval devait offrir
+à la France des compensations pour ce qu'elle perdait par la
+prolongation de l'armistice sur le continent, pendant lequel
+l'Autriche réorganisait ses armées et son matériel, en même temps que
+l'impression des victoires de Marengo et de Moeskirch s'effaçait du
+moral de ses soldats; que, pendant cette prolongation, le royaume de
+Naples, qui était en proie à toutes les dissensions et à toutes les
+calamités, se réorganisait et levait une armée; qu'enfin c'était à la
+faveur de l'armistice, que des levées d'hommes se faisaient en Toscane
+et dans la marche d'Ancône.
+
+Le vainqueur n'avait accordé au vaincu tous ces avantages, que sur sa
+promesse formelle de conclure sans délai une paix séparée. Ceux que la
+France pouvait trouver dans le principe d'un armistice naval, ne
+pouvaient consister dans l'approvisionnement des ports de la
+république, qui certes ne manquait pas de moyens intérieurs de
+circulation, mais bien dans le rétablissement de ses communications
+avec l'Égypte, Malte et l'Ile-de-France. M. Grenville fit demander, le
+20 septembre, de nouvelles explications; et M. Otto lui fit savoir le
+lendemain, que le premier consul consentait à modifier son premier
+projet; que les escadres françaises ou alliées ne pourraient changer
+de positions pendant la durée de l'armistice; qu'il ne serait
+autorisé, avec Malte, que les communications nécessaires pour fournir
+à la fois pour quinze jours de vivres, à raison de dix mille rations
+par jour; qu'Alexandrie n'étant pas bloquée par terre et ayant des
+vivres en assez grande abondance pour pouvoir en envoyer même à
+l'Angleterre, la France aurait la faculté d'expédier six frégates qui,
+partant de Toulon, se rendraient à Alexandrie, et en reviendraient
+sans être visitées, et ayant à bord un officier anglais parlementaire.
+
+C'étaient là les deux seuls avantages que la république pût retirer
+d'une suspension d'armes maritime. Ces six frégates armées en flûte
+auraient pu porter 3,600 hommes de renfort; on n'y eût mis que le
+nombre de matelots strictement nécessaire pour leur navigation, et
+elles auraient même pu porter quelques milliers de fusils et une bonne
+quantité de munitions de guerre et d'objets nécessaires à l'armée
+d'Égypte.
+
+La négociation ainsi engagée, lord Grenville crut devoir autoriser M.
+Ammon, sous-secrétaire d'état, à conférer avec M. Otto, afin de voir
+s'il n'y aurait pas quelque moyen de conciliation. M. Ammon vit M.
+Otto, et lui proposa l'évacuation de l'Égypte par l'armée française,
+comme une conséquence du traité d'El-Arich, conclu le 24 janvier, et
+rompu le 18 mars, au reçu de la décision du gouvernement britannique,
+qui s'était refusé à reconnaître cette convention. Une telle
+proposition ne demandait aucune réponse; M. Ammon n'insista pas. Les
+deux commissaires, après quelques jours de discussion, se mirent
+d'accord sur toutes les difficultés, excepté sur l'envoi des six
+frégates françaises à Alexandrie. Le 25 septembre, M. Otto déclara que
+cet envoi de six frégates était le _Sine quâ non_; et le 9 octobre, M.
+Ammon lui écrivit pour lui annoncer la rupture des négociations.
+
+
+§ III.
+
+Dans les pourparlers qui avaient eu lieu, on n'avait pas tardé à
+s'appercevoir que le cabinet anglais ne voulait que gagner du temps,
+et que jamais il ne consentirait à faire, à la république française,
+aucun sacrifice, ou à lui accorder aucun avantage qui pût l'indemniser
+des pertes que lui faisait éprouver la prolongation de l'armistice
+avec l'empereur d'Allemagne. Les généraux en chef des armées du Rhin
+et d'Italie avaient donc reçu l'ordre de dénoncer l'armistice le 1er
+septembre, et de reprendre sur le champ les hostilités. Brune avait
+remplacé, au commandement de l'armée d'Italie, Masséna, qui ne pouvait
+s'entendre avec le gouvernement de la république cisalpine. Le général
+Moreau, qui commandait l'armée du Rhin, avait son quartier-général à
+Nimphenbourg, maison de plaisance de l'électeur de Bavière, auprès de
+Munich. Le 19 septembre, il commença les hostilités. Cependant le
+comte de Lerbach, arrivé sur l'Inn, sollicitait vivement la
+continuation de l'armistice; il promettait que son maître allait
+sincèrement entamer des négociations pour la paix; et, comme garantie
+de la sincérité de ses dispositions, il consentait à remettre les
+trois places d'Ulm, Philipsbourg et Ingolstadt. En conséquence, de ces
+propositions, une convention signée à Hohenlinden, le 20 septembre,
+prolongea l'armistice de quarante-cinq jours.
+
+La mauvaise foi de la cour de Vienne était évidente; elle ne voulait
+que gagner la saison pluvieuse, afin d'avoir ensuite tout l'hiver pour
+rétablir ses armées. Mais la possession par l'armée française, de ces
+trois places, était regardée comme de la plus haute importance; elles
+assuraient cette armée en Allemagne, en lui donnant des points
+d'appui. D'ailleurs, si l'Autriche employait le temps de l'armistice à
+recruter et à rétablir ses armées, la France de son côté mettrait tout
+en oeuvre pour lever de nouvelles armées; et les nombreuses
+populations de la Hollande, de la France et de l'Italie, permettraient
+de faire des efforts plus considérables que ceux que pouvait faire la
+maison d'Autriche. Pendant ces quarante-cinq jours de trève, l'armée
+d'Italie gagnerait la soumission de Rome, de Naples et de la Toscane,
+qui, n'étant pas comprises dans l'armistice, se trouvaient abandonnées
+à leurs propres forces. La soumission de ces pays, qui pouvaient
+inquiéter les derrières et les flancs de l'armée, était également
+utile.
+
+Le ministre Thugut, qui dirigeait le cabinet de Vienne, était sous
+l'influence anglaise. On lui reprochait des fautes politiques et des
+fautes militaires, qui avaient compromis et compromettaient encore
+l'existence de la monarchie. Sa politique avait mis obstacle au retour
+du pape, du grand duc de Toscane, et du roi de Sardaigne, dans leurs
+états; ce qui avait achevé d'indisposer le czar. Ce ministre avait
+conclu avec le cabinet de Saint-James un traité de subsides, au moment
+où il était facile de prévoir que la maison d'Autriche serait
+contrainte à faire une paix séparée. On attribuait à ses plans les
+désastres de la campagne; on le blâmait d'avoir fait de l'armée
+d'Italie l'armée principale; c'était sur le Rhin, disait-on, qu'il eût
+dû réunir les grandes forces de la monarchie. Il avait cherché, en
+cela, à complaire à l'Angleterre, qui voulait incendier Toulon, et par
+là faire tomber l'expédition d'Égypte; enfin, il venait de
+compromettre la majesté de son souverain, en le faisant aller à ses
+armées sur l'Inn, pour y donner lui-même l'ordre déshonorant de livrer
+les trois boulevards de l'Allemagne. Thugut fut renvoyé du ministère.
+Le comte de Cobentzell, le négociateur de Campo-Formio, fut élevé à
+la dignité de vice-chancelier d'état, qui, à Vienne, équivaut à celle
+de premier ministre. Tout ce qui pouvait faire espérer le
+rétablissement de la paix, était fort populaire à Vienne, et
+sanctionné par l'opinion publique.
+
+Le comte de Cobentzell s'annonçait comme l'homme de la paix, le
+partisan de la France; il se prévalait hautement de son titre de
+négociateur de Campo-Formio, et de la confiance dont l'honorait le
+premier consul; c'est à cette même confiance qu'il devait le poste
+important qu'il occupait. L'état de 1756 allait renaître; ce temps de
+gloire où Marie-Thérèse traîna la France après son char, est une des
+époques les plus brillantes de la monarchie autrichienne. Le comte de
+Cobentzell informa le cabinet des Tuileries que le comte de Lerbach
+allait se rendre à Lunéville. Peu après, il fit connaître qu'il ne
+voulait s'en rapporter à personne pour une mission aussi importante,
+et partit de Vienne avec une nombreuse légation. Mais il voyagea
+lentement; arrivé à Lunéville, il saisit le prétexte que le
+plénipotentiaire français n'y était pas encore, pour venir à Paris
+payer ses respects au premier magistrat de la république. Tout lui
+était bon pour gagner du temps. Il fut présenté aux Tuileries, et
+traité de la manière la plus distinguée. Mais interpellé le
+lendemain, par le ministre des affaires étrangères, de montrer ses
+pouvoirs, il balbutia. Il fut dès lors évident qu'il avait voulu
+amuser le cabinet français, et que sa cour, malgré le changement de
+ministère, persistait dans le même systême. Le premier consul avait
+nommé Joseph Bonaparte plénipotentiaire au congrès de Lunéville, le
+comte de Laforêt son secrétaire de légation, et le général Clarke,
+commandant de Lunéville et du département de la Meurthe. Il exigea que
+les négociations s'ouvrissent sans délai. Les plénipotentiaires se
+rendirent à Lunéville; et le 6 novembre, les pouvoirs furent échangés.
+Ceux du comte de Cobentzell étaient simples, ils furent admis. Mais à
+l'ouverture du protocole, ce ministre déclara qu'il ne pouvait traiter
+sans le concours d'un ministre anglais. Or, un ministre anglais ne
+pouvait être reçu au congrès, qu'autant qu'il adhérerait au principe
+de l'application de l'armistice aux opérations navales. Quelques
+courriers furent échangés entre Paris et Vienne; et aussitôt que la
+mauvaise foi du cabinet autrichien fut bien reconnue, les généraux en
+chef des armées de la république reçurent l'ordre de dénoncer
+l'armistice et de commencer aussitôt les hostilités: ce qui eut lieu
+le 17 novembre à l'armée d'Italie, et le 27 à celle du Rhin.
+Cependant les négociateurs continuèrent à se voir, signèrent tous les
+jours un protocole, et se donnèrent réciproquement des fêtes.
+
+
+§ IV.
+
+L'évêque d'Imola, cardinal Chiaramonti, avait été placé par le sacré
+collége sur le siége Saint-Pierre, à Venise, le 18 mars 1800. Mais la
+maison d'Autriche, qui était alors maîtresse de toute l'Italie, avait
+suivi, à l'égard du pape, la même politique qu'envers le roi de
+Piémont; elle s'était constamment refusée à le remettre en possession
+de la ville de Rome, satisfaite de le tenir à Venise, sous son
+influence immédiate. Ce ne fut qu'après Marengo, que le baron de
+Thugut, voyant qu'il perdait son influence en Italie, se hâta de
+diriger le pape sur Rome; mais Ancône, la Romague, étaient restés au
+pouvoir de l'Autriche, qui y avait un corps de troupes. L'armée de
+vingt mille Anglais, formée dans l'île de Mahon pour seconder les
+opérations de Mélas en 1800, était enfin réunie dans cette île; mais
+les victoires des Français avaient déjoué ce plan. La convention de
+Marengo, par laquelle Gênes fut remise aux Français, laissait dans une
+inaction absolue cette armée anglaise. Le traité qui unissait
+l'Angleterre et l'Autriche, et par lequel ces deux puissances étaient
+convenues de ne faire la paix avec la France que conjointement,
+maintenait leur état d'alliance.
+
+L'Autriche demanda donc le secours de l'armée de Mahon pour son armée
+d'Italie; et il fut convenu qu'elle débarquerait en Toscane, et
+occuperait Livourne, ce qui obligerait les Français à une diversion
+considérable. Dans la convention de Marengo, il n'avait pas été
+question de la Toscane, mais il avait été stipulé que les Autrichiens
+conserveraient Ferrare et sa citadelle. L'autorité du grand-duc avait
+été rétablie dans ce pays, et le général autrichien Sommariva y
+commandait une division autrichienne et toutes les troupes toscanes.
+
+Les deux mois d'août et de septembre, en entier, furent employés à
+former l'armée toscane, ainsi que celle du pape. Des officiers
+autrichiens commandaient les différents bataillons, les Anglais
+accordaient des subsides; et une partie des émigrés, qui étaient dans
+le corps anglais destiné à agir contre la Provence, et à la tête
+desquels était Willot, furent placés dans l'armée toscane. L'état
+d'armistice, où se trouvaient les armées françaises et autrichiennes,
+pendant le courant de juillet, août et septembre, ne permit pas aux
+Anglais d'opérer leur débarquement en Toscane, puisque cela serait
+devenu une cause certaine de rupture, et qu'on aurait alors cessé
+d'espérer la paix. D'ailleurs, l'empereur avait grand intérêt à
+prolonger le plus possible la durée de l'armistice, pendant lequel ses
+armées se réorganisaient, et perdaient le souvenir de leurs défaites
+en Italie et en Allemagne.
+
+Le 7 septembre, Brune annonça la reprise des hostilités, et le 11, il
+porta son quartier-général à Crémone: mais la suspension d'armes de
+Hohenlinden, du 20 septembre, s'étant étendue en Italie, le général
+Brune signa de son côté, le 29, l'armistice de Castiglione. Cependant
+la concentration de toute l'armée d'Italie, sur la rive gauche du Pô,
+avait nécessité le rappel sur Bologne de la division du général Pino,
+qui occupait la ligne du Rubicon. Dans cet état de choses, les troupes
+du pape, celles de Toscane, et les insurgés du Ferrarais, se
+répandirent dans la Romagne, et établirent la communication entre
+Ferrare et la Toscane. Le général Dupont, instruit de cette invasion,
+repassa le Pô; les insurgés furent attaqués en Romagne, battus dans
+diverses directions par les généraux Pino et Ferrand, et poursuivis
+jusque auprès de Ferrare, d'Arrezzo et des débouchés des Apennins. Les
+gardes nationales de Ravenne et des autres villes principales
+secondèrent les mouvements des troupes françaises et cisalpines.
+
+Cependant les insurgés se maintenaient toujours en Toscane. Cet état
+de choses dura jusqu'en octobre, où, persuadé que la cour de Vienne ne
+voulait pas sincèrement la paix, et voyant qu'il n'y avait plus rien à
+espérer pour une suspension d'armes navale, Brune somma le général
+Sommariva de faire désarmer la levée en masse de Toscane. Sur son
+refus, le 10 octobre, le général Dupont entra dans ce pays; le 15, il
+occupa Florence, et le 16, le général Clément entra à Livourne. Le
+général Monnier ne put réussir, le 18, à s'emparer d'Arrezzo, foyer de
+l'insurrection; mais le lendemain, après une vive résistance, cette
+ville fut enlevée d'assaut, et presque tous les insurgés qui la
+défendaient, furent passés au fil de l'épée. Le général Sommariva et
+les troupes autrichiennes se retirèrent sur Ancône. La levée en masse
+fut désarmée et dissoute, la Toscane entièrement conquise et soumise,
+et les marchandises anglaises confisquées partout où l'on en trouva.
+Dans cette expédition, de grandes dilapidations furent commises et
+donnèrent lieu à de vives réclamations.
+
+Les ôtages toscans, qui étaient depuis un an en France, furent
+renvoyés dans leur patrie. Ils avaient été très-bien traités, et ne
+portèrent en Toscane que des sentiments favorables aux Français.
+Cependant la cour de Naples continuait à réorganiser son armée; et,
+dans le mois de novembre, elle put envoyer, sous les ordres de M.
+Roger de Damas, une division de 8 à 10 mille hommes, pour couvrir
+Rome, conjointement avec le corps autrichien du général Sommariva. La
+plus grande anarchie régnait dans les états du pape; ils étaient
+livrés à toute espèce de désordre.
+
+
+§ V.
+
+Depuis cinq mois que la suspension d'armes existait, l'Autriche avait
+reçu de l'Angleterre soixante millions qu'elle avait bien employés.
+Elle comptait en ligne 280 mille hommes présents sous les armes, y
+compris les contingents de l'empire, du roi de Naples et de l'armée
+anglaise, savoir: 130 mille hommes en Allemagne, sous les ordres de
+l'archiduc Jean; l'insurrection mayençaise, le corps d'Albini et la
+division Simbschen, 20,000 hommes sur le Mein; Les corps sur le Danube
+et l'Inn 80,000 hommes; celui du prince de Reutz, dans le Tyrol,
+20,000 hommes. 120,000 hommes étaient en Italie, sous les ordres du
+feld-maréchal Bellegarde; savoir: le corps de Davidowich, dans le
+Tyrol italien, 20,000; le corps cantonné derrière le Mincio, 70,000;
+dans Ancône et la Toscane, 10,000; les troupes napolitaines,
+l'insurrection toscane, etc., 20,000. Une armée anglaise de 30,000
+hommes, sous les ordres des généraux Abercombry et Pulteney, était
+dans la Méditerranée, embarquée sur des transports et prête à se
+porter partout.
+
+La France avait en ligne 175,000 hommes en Allemagne; savoir: l'armée
+gallo-batave, commandée par le général Augereau, 20,000 h.; la grande
+armée d'Allemagne, commandée par le général Moreau, 140,000 hommes;
+l'armée des Grisons, commandée par le général Macdonald, 15,000. En
+Italie, elle avait 90,000 hommes sous le général Brune, et le corps
+d'observation du midi, sous le général Murat, 10,000. L'effectif des
+armées de la république s'élevait à 500,000 hommes, mais 40,000 se
+trouvaient en Orient, à Malte et aux Colonies; 45,000 étaient
+gendarmes, vétérans ou gardes-côtes; et l'on comptait 140,000 hommes
+en Hollande, sur les côtes, dans les garnisons de l'intérieur, aux
+dépôts ou aux hôpitaux.
+
+La cour de Vienne fut consternée, lorsqu'elle apprit que les généraux
+français avaient dénoncé les hostilités. Elle se flattait qu'ils ne
+voudraient pas entreprendre une campagne d'hiver dans un climat aussi
+âpre que celui de la haute Autriche. Le conseil aulique décida que
+l'armée d'Italie resterait sur la défensive, derrière le Mincio, la
+gauche appuyée à Mantoue, la droite à Peschiera; que l'armée
+d'Allemagne prendrait l'offensive et chasserait les Français au-delà
+du Lech.
+
+Le premier consul était résolu de marcher sur Vienne, malgré la
+rigueur de la saison. Il voulait profiter des brouilleries qui
+s'étaient élevées entre la Russie et l'Angleterre; le caractère
+inconstant de l'empereur Paul, lui faisait craindre un changement pour
+la campagne prochaine. L'armée du Rhin, sous les ordres du général
+Moreau, était destinée à passer l'Inn et à marcher sur Vienne par la
+vallée du Danube. L'armée gallo-batave, commandée par le général
+Augereau, devait agir sur le Mein et la Rednitz, tant pour combattre
+les insurgés de Westphalie conduits par le baron d'Albini, que pour
+servir de réserve dans tous les cas imprévus, donner de l'inquiétude à
+l'Autriche sur la Bohême, dans le temps que l'armée du Rhin passerait
+l'Inn, et assurer les derrières de la gauche de cette dernière armée.
+Elle était composée de toutes les troupes qu'on avait pu tirer de la
+Hollande, que la saison mettait à l'abri de toute invasion.
+
+C'était pour n'avoir pas ajouté foi à la force de l'armée de réserve
+que la maison d'Autriche avait perdu l'Italie à Marengo. Une nouvelle
+armée ayant des états-majors pour six divisions, quoique seulement de
+15,000 hommes, fut réunie en juillet à Dijon, sous le nom d'armée de
+réserve. Le général Brune en eut le commandement. Plus tard, il passa
+au commandement de l'armée d'Italie, et fut remplacé par le général
+Macdonald, qui, sur la fin d'août, se mit en marche, traversa la
+Suisse et se porta, avec l'armée de réserve, dans les Grisons,
+occupant le Voralberg par sa droite, et l'Engadine par sa gauche. Tous
+les regards de l'Europe furent dirigés sur cette armée; on la crut
+destinée à porter quelque coup de jarnac comme la première armée de
+réserve. On la supposa forte de 50,000 hommes, elle tint en échec deux
+corps d'armée autrichiens de 40,000 hommes.
+
+L'armée d'Italie, sous les ordres du général Brune, qui, ainsi qu'on
+l'a vu, avait remplacé dans le commandement le général Masséna, devait
+passer le Mincio et l'Adige, et se porter sur les Alpes noriques. Le
+corps d'armée commandé par le général Murat, qui avait d'abord porté
+le nom de corps de grenadiers et éclaireurs, ensuite de troupes du
+camp d'Amiens, de grande-armée de réserve, prit enfin celui de corps
+d'observation du midi. Il était destiné à servir de réserve à l'armée
+d'Italie et à flanquer sa droite.
+
+Deux grandes armées et deux petites allaient ainsi se diriger sur
+Vienne, formant un ensemble de 250 mille combattants présents sous les
+armes; et une cinquième était en réserve, en Italie, pour s'opposer
+aux insurgés et aux Napolitains. Les troupes françaises étaient bien
+habillées, bien armées, munies d'une nombreuse artillerie et dans la
+plus grande abondance; jamais la république n'avait eu un état
+militaire aussi réellement redoutable. Il avait été plus nombreux en
+1793; mais alors la plupart des troupes étaient des recrues mal
+habillées, non aguerries; et une partie était employée dans la Vendée
+et dans l'intérieur.
+
+
+§ VI.
+
+L'armée gallo-batave était sous les ordres du général Augereau, qui
+avait le général Andréossy pour chef d'état-major. Le général
+Treillard commandait la cavalerie; le général Macors l'artillerie.
+Cette armée était forte de deux divisions françaises, Barbou et
+Duhesme, et de la division hollandaise Dumonceau; en tout, 20,000
+hommes. A la fin de novembre, le quartier-général était à Francfort.
+
+L'armée mayençaise, commandée par le baron d'Albini, était composée,
+1º d'une division de 10,000 insurgés des états de l'électeur de
+Mayence et de l'évêché de Wurtzbourg, troupes qui augmentaient ou
+diminuaient selon les circonstances et l'esprit public de ces
+contrées; 2º d'une division autrichienne de 10,000 hommes sous les
+ordres du général Simbschen. L'armée gallo-batave avait donc 20,000
+hommes, mais 20,000 h. de mauvaises troupes devant elle. Son général
+dénonça, le 2 novembre, les hostilités pour le 24. Le baron Albini,
+qui était à Aschaffembourg, voulut essayer, avant de se retirer, de
+surprendre le corps qui lui était opposé. Il passa le pont à deux
+heures du matin, mais après un moment de succès il fut repoussé. Le
+quartier-général français arriva à Aschaffembourg, le 25. Albini se
+retira sur Fulde, Simbschen sur Schweinfurth; la division Dumonceau
+entra dans Wurtzbourg, le 28, et cerna la garnison qui se renferma
+dans la citadelle. L'armée de Simbschen, réduite à 13,000 hommes, prit
+une belle position à Burg-Eberach pour couvrir Bamberg. Le 3
+décembre, Augereau se porta à sa rencontre. Le général Duhesme attaqua
+avec cette intrépidité dont il a donné tant de preuves; et après une
+assez vive résistance, l'ennemi opéra sa retraite sur Forcheim. Le
+baron Albini resta sur la rive droite du Mein, entre Schweinfurth et
+Bamberg, afin d'agir en partisan. Le lendemain, l'armée gallo-batave
+prit possession de Bamberg, passa la Rednitz, et poussa des partis sur
+Ingolstadt, pour se mettre en communication avec les flanqueurs de la
+grande armée. Ce même jour, 3 décembre, l'armée du Rhin était
+victorieuse à Hohenlinden. Le général Klenau, avec une division de
+10,000 hommes, qui n'avait pas donné à la bataille, fut envoyé sur le
+Danube pour couvrir la Bohême; il se joignit, à Bamberg, au corps de
+Simbschen, et avec 20,000 hommes, il marcha contre l'armée française
+pour la rejeter derrière la Rednitz. Il attaqua la division Barbou
+dans le temps que Simbschen attaquait celle de Duhesme; le combat fut
+vif. Toute la journée du 18 décembre, les troupes françaises
+suppléèrent au nombre par leur intrépidité, et rendirent vaines toutes
+les tentatives de l'ennemi; elles se maintinrent, sur la rive droite
+de la Rednitz, en possession de Nuremberg. Mais le 21, Klenau ayant
+continué son mouvement, le général Augereau repassa sans combat la
+Rednitz. Sur ces entrefaites, le corps de Klenau ayant été rappelé en
+Bohême, l'armée gallo-batave rentra dans Nuremberg, et reprit ses
+anciennes positions, où elle reçut la nouvelle de l'armistice de
+Steyer.
+
+Ainsi, avec 20,000 hommes, dont 8,000 Hollandais, le général Augereau
+occupa tout le pays entre le Rhin et la Bohême, et désarma
+l'insurrection mayençaise. Il contint, indépendamment du corps du
+général Simbschen, la division Klenau; ce qui affaiblit de 30,000
+hommes l'armée de l'archiduc Jean, qui l'était aussi sur sa gauche de
+20,000 hommes détachés dans le Tyrol, sous les ordres du général
+Hiller, pour s'opposer à l'armée des Grisons. Ce furent donc 50,000
+hommes de moins que la grande-armée française eut à combattre; au lieu
+de 130,000 hommes, l'archiduc Jean n'en opposa à Moreau que 80,000.
+
+
+§ VII.
+
+La grande-armée du Rhin était divisée en quatre corps, chacun de trois
+divisions d'infanterie et d'une brigade de cavalerie; la grosse
+cavalerie formait une réserve. Le général Lecourbe commandait la
+droite composée des divisions Montrichard, Gudin, Molitor; le général
+en chef commandait en personne la réserve, formée des divisions
+Grandjean (depuis Grouchy), Decaen, Richepanse; le général Grenier
+commandait le centre, formé des divisions Ney, Legrand, Hardy (depuis
+Bastoul, depuis Bonnet); le général Sainte-Suzanne commandait la
+gauche, formée des divisions Souham, Colaud, Laborde; le général
+d'Hautpoult commandait toute la cavalerie, le général Eblé
+l'artillerie. L'effectif était de 150,000 hommes, y compris les
+garnisons et les hommes aux hôpitaux. 140,000 étaient disponibles et
+présents sous les armes. L'armée française était donc d'un tiers plus
+nombreuse que l'armée ennemie; elle était en outre fort supérieure par
+le moral et la qualité des troupes.
+
+Les hostilités commencèrent le 28 novembre; l'armée marcha sur l'Inn.
+Le général Lecourbe laissa la division Molitor aux débouchés du Tyrol,
+et se porta sur Rosenheim avec deux divisions. Les trois divisions de
+la réserve se dirigèrent par Ebersberg, savoir, le général Decaen sur
+Roth, le général Richepanse sur Wasserbourg, le général Grandjean en
+réserve sur la chaussée de Mühldorf. Les trois divisions du centre
+marchèrent, celle de Ney en rasant la chaussée de Mühldorf, celle de
+Hardy en réserve, et celle de Legrand par la vallée de l'Issen. Le
+colonel Durosnel, avec un corps de flanqueurs fort de deux bataillons
+d'infanterie et de quelques escadrons, prit position à Wils-Bibourg,
+en avant de Landshut; les trois divisions de la gauche, sous le
+lieutenant-général Sainte-Suzanne, se concentrèrent entre l'Altmühl et
+le Danube. Moreau s'avançait ainsi sur l'Inn avec huit divisions en
+six colonnes, et laissant ses quatre autres divisions, pour observer
+ses flancs, le Tyrol et le Danube.
+
+Le 28 novembre, tous les avant-postes de l'ennemi furent reployés;
+Lecourbe entra à Rosenheim; Richepanse rejeta sur la rive droite de
+l'Inn ou dans Wasserbourg tout ce qu'il rencontra; mais il échoua dans
+sa tentative pour enlever cette tête de pont. La division Legrand
+déposta, de Dorfen au débouché de l'Issen, une avant-garde de
+l'archiduc. Le lieutenant-général Grenier prit position sur les
+hauteurs d'Ampfingen, Ney à la droite, Hardy au centre, Legrand à la
+gauche un peu en arrière; le camp avait trois mille toises. Ces huit
+divisions de l'armée française garnissaient, sur la rive gauche de
+l'Inn, une étendue de quinze lieues, depuis Rosenheim jusque auprès de
+Mühldorf. Ampfingen est à quinze lieues de Munich, dont l'Inn
+s'approche à dix lieues. La gauche de l'armée française se trouvait
+donc prêter le flanc au fleuve, pendant l'espace de cinq lieues. Il
+était bien délicat et fort dangereux d'en aborder ainsi le passage.
+
+L'archiduc Jean avait porté son quartier-général à Oetting: il avait
+chargé le corps de Condé, renforcé de quelques bataillons autrichiens,
+de défendre la rive droite depuis Rosenheim jusqu'à Kuffstein, et de
+maintenir ses communications avec le général Hiller, qui était dans le
+Tyrol avec un corps de 20,000 h. Il avait placé le général Klenau avec
+10,000 hommes à Ratisbonne, afin de soutenir l'armée mayençaise,
+insuffisante pour s'opposer à la marche d'Augereau. Son projet était,
+avec le reste de son armée (80,000 hommes) de déboucher par
+Wasserbourg, Craybourg, Mühldorf, Oetting et Braunau, qui avaient de
+bonnes têtes de pont, de prendre l'offensive et d'attaquer l'armée
+française. Il passa l'Inn, fit un quart de conversion à droite sur la
+tête de pont de Mühldorf, et se plaça en bataille, la gauche à
+Mühldorf, la droite à Landshut sur l'Iser. Le général Kienmayer, avec
+ses flanqueurs de droite, attaqua le colonel Durosnel, qui se retira
+derrière l'Iser. Le quartier-général autrichien fut successivement
+porté à Eggenfelden et à Neumarkt sur la Roth, à mi-chemin de Mühldorf
+à Landshut. L'armée de l'archiduc occupa, par ce mouvement, une ligne
+perpendiculaire sur l'extrême gauche de l'armée française; son extrême
+droite se trouva à Landshut à douze lieues de Munich, plus près de
+trois lieues que la gauche française, qui en était à quinze lieues.
+C'était par sa droite qu'il voulait manoeuvrer, débouchant par les
+vallées de l'Issen, de la Roth et de l'Iser.
+
+Le 1er décembre, à la pointe du jour, l'archiduc déploya 60,000 hommes
+devant les hauteurs d'Ampfingen, et attaqua de front le
+lieutenant-général Grenier, qui n'avait que 25,000 hommes, dans le
+temps qu'une autre de ses colonnes, débouchant par le pont de
+Craybourg, se porta sur les hauteurs d'Achau, en arrière et sur le
+flanc droit de Grenier. Le général Ney, d'abord forcé de céder au
+nombre, se reforma, remarcha en avant et enfonça huit bataillons; mais
+l'ennemi continuant à déployer ses grandes forces, et débouchant par
+les vallées de l'Issen, le lieutenant-général Grenier fut contraint à
+la retraite. La division Grandjean, de la réserve, s'avança pour le
+soutenir; Grenier prit position à la nuit sur les hauteurs de Haag.
+L'alarme fut grande dans l'armée française, le général en chef fut
+déconcerté. Il était pris en flagrant délit; l'ennemi attaquait, avec
+une forte masse, ses divisions séparées et éparpillées. Le général
+Legrand, après avoir soutenu un combat très-vif dans la vallée de
+l'Issen, avait évacué Dorfen.
+
+Cette manoeuvre de l'armée autrichienne était fort belle, et ce
+premier succès lui en promettait de bien importants. Mais l'archiduc
+ne sut pas tirer parti des circonstances, il n'attaqua pas avec
+vigueur le corps de Grenier, qui ne perdit que quelques centaines de
+prisonniers et deux pièces de canon. Le lendemain 2 décembre, il ne
+fit que de petits mouvements, ne dépassa pas Haag, et donna le temps à
+l'armée française de se rallier et de revenir de son étonnement. Il
+paya cher cette faute, qui fut la première cause de la catastrophe du
+lendemain.
+
+Moreau ayant eu la journée du 2 pour se reconnaître, espéra avoir le
+temps de réunir son armée. Il envoya l'ordre à Sainte-Suzanne, qu'il
+avait mal à propos laissé sur le Danube, de se porter avec ses trois
+divisions sur Freisingen; elles ne pouvaient y être arrivées que le 5;
+à Lecourbe, de marcher toute la journée du 3 pour s'approcher sur la
+droite et prendre, à Ebersberg, les positions qu'occupait Richepanse,
+afin de masquer le débouché de Wasserbourg; il ne pouvait y arriver
+que dans la journée du 4; à Richepanse et à Decaen, de se porter au
+débouché de la forêt de Hohenlinden, au village de Altenpot; ils
+devaient opérer ce mouvement dans la nuit pour y prévenir l'ennemi; le
+premier n'avait que deux lieues à faire, le deuxième que quatre. Le
+corps de Grenier prit position sur la gauche de Hohenlinden: la
+division Ney appuya sa droite à la chaussée, la division Hardy au
+centre, la division Legrand observa Lendorf et les débouchés de
+l'Issen; la division Grandjean, dont le général Grouchy avait pris le
+commandement, coupa la chaussée, appuyant la gauche à Hohenlinden et
+refusant la droite le long de la lisière du bois. Par ces
+dispositions, le général Moreau devait avoir, le 4, huit divisions en
+ligne; le 5, il en aurait eu dix. Mais l'archiduc Jean, qui avait déja
+commis cette grande faute de perdre la journée du 2, ne commit pas
+celle de perdre la journée du 3. A la pointe du jour, il se mit en
+mouvement; et les dispositions du général français pour réunir son
+armée devinrent inutiles; ni le corps de Lecourbe, ni celui de
+Sainte-Suzanne ne purent assister à la bataille; la division
+Richepanse et celle de Decaen combattirent désunies; elles arrivèrent
+trop tard, le 3, pour défendre l'entrée de la forêt de Hohenlinden.
+
+L'armée autrichienne marcha au combat sur trois colonnes: la colonne
+de gauche de 10,000 hommes, entre l'Inn et la chaussée de Munich, se
+dirigeant sur Albichengen et Saint-Christophe; celle du centre, forte
+de 40,000 hommes, suivit la chaussée de Mühldorf à Munich, par Haag
+vers Hohenlinden; le grand parc, les équipages, les embarras suivirent
+cette route, la seule qui fut ferrée. La colonne de droite, forte de
+25,000 hommes, commandée par le général Latour, devait marcher sur
+Bruckrain; Kienmayer, qui, avec ses flanqueurs de droite, faisait
+partie de ce corps, devait se porter de Dorfen sur Schauben, tourner
+tous les défilés et être en mesure de déboucher dans la plaine
+d'Amzing, où l'archiduc comptait camper le soir, et attendre le corps
+de Klenau, qui s'y rendait en remontant la rive droite de l'Iser.
+
+Les chemins étaient défoncés, comme ils le sont au mois de décembre;
+les colonnes de droite et de gauche cheminaient par des routes de
+traverse impraticables; la neige tombait à gros flocons. La colonne du
+centre, suivie par les parcs et les bagages, marchait sur la chaussée;
+elle devança bientôt les deux autres; sa tête pénétra sans obstacle
+dans la forêt. Richepanse, qui la devait défendre à Altenpot, n'était
+pas arrivé; mais elle fut arrêtée au village de Hohenlinden, où
+s'appuyait la gauche de Ney, et où était la division Grouchy. La ligne
+française, qui se croyait couverte, fut d'abord surprise, plusieurs
+bataillons furent rompus, il y eut du désordre. Ney accourut, le
+terrible pas de charge porta la mort et l'effroi dans une tête de
+colonne de grenadiers autrichiens; le général Spanochi fut fait
+prisonnier. Dans ce moment, l'avant-garde de la droite autrichienne
+déboucha des hauteurs de Bruckrain. Ney fut obligé d'accourir sur sa
+gauche pour y faire face; il eût été insuffisant, si le corps de
+Latour eut appuyé son avant-garde; mais il en était éloigné de deux
+lieues. Cependant les divisions Richepanse et Decaen, qui auraient dû
+arriver avant le jour au débouché de la forêt, au village de Altenpot,
+engagées, au milieu de la nuit, dans des chemins horribles et par un
+temps affreux, errèrent sur la lisière de la forêt une partie de la
+nuit. Richepanse, qui marchait en tête, n'arriva qu'à 7 heures du
+matin à Saint-Christophe, encore à deux lieues de Altenpot. Convaincu
+de l'importance du mouvement qu'il opérait, il activa sa marche avec
+sa première brigade, laissant fort en arrière la deuxième. Lorsque la
+colonne autrichienne de gauche atteignit le village de
+Saint-Christophe, elle le coupa de cette deuxième brigade; le général
+Drouet qui la commandait se déploya. La position de Richepanse
+devenait affreuse; il était à mi-chemin de Saint-Christophe à
+Altenpot; il se décida à continuer son mouvement, afin d'occuper le
+débouché de la forêt, si l'ennemi n'y était pas encore, ou de retarder
+sa marche et de concourir à l'attaque générale, en se jetant sur son
+flanc, si déja, comme tout semblait l'annoncer, l'archiduc avait
+pénétré dans la forêt. Arrivé au village de Altenpot, avec la
+huitième, la quarante-huitième de ligne et le premier de chasseurs, il
+se trouva sur les derrières des parcs et de toute l'artillerie
+ennemie, qui avaient défilé. Il traversa le village, et se mit en
+bataille sur les hauteurs. Huit escadrons de cavalerie ennemie, qui
+formaient l'arrière-garde, se déployèrent; la canonnade s'engagea, le
+premier de chasseurs chargea et fut ramené. La situation du général
+Richepanse était toujours très-critique; il ne tarda pas à être
+instruit qu'il ne devait pas compter sur Drouet, qui était arrêté par
+des forces considérables, et n'avait aucune nouvelle de Decaen. Dans
+cette horrible position, il prit conseil de son désespoir: il laissa
+le général Walter avec la cavalerie, pour contenir les cuirassiers
+ennemis, et à la tête des 48e et 8e de ligne, il entra dans la forêt
+de Hohenlinden. Trois bataillons de grenadiers hongrois, qui
+composaient l'escorte des parcs, se formèrent; ils s'avancèrent à la
+baïonnette contre Richepanse qu'ils prenaient pour un partisan. La
+48e les culbuta. Ce petit combat décida de toute la journée. Le
+désordre et l'alarme se mirent dans le convoi: les charretiers
+coupèrent leurs traits, et se sauvèrent, abandonnant 87 pièces de
+canon et 300 voitures. Le désordre de la queue se communiqua à la
+tête. Ces colonnes, profondément entrées dans les défilés, se
+désorganisèrent; elles étaient frappées des désastres de la campagne
+d'été, et d'ailleurs composées d'un grand nombre de recrues. Ney et
+Richepanse se réunirent. L'archiduc Jean fit sa retraite en désordre
+et en toute hâte sur Haag, avec les débris de son corps.
+
+Le général Decaen avait dégagé le général Drouet. Il avait contenu,
+avec une de ses brigades, la colonne de gauche de l'ennemi à
+Saint-Christophe, et s'était porté dans la forêt, avec la seconde
+brigade, pour achever la déroute des bataillons, qui s'y étaient
+réfugiés. Il ne restait plus de l'armée autrichienne, que la colonne
+de droite, commandée par le général Latour, qui fût entière; elle
+s'était réunie avec Kienmayer, qui avait débouché sur sa droite par la
+vallée de l'Issen, ignorant ce qui s'était passé au centre. Elle
+marcha contre le lieutenant-général Grenier, qui avait dans la main
+les divisions Legrand et Bastoul et la cavalerie du général
+d'Hautpoult. Le combat fut fort opiniâtre; le général Legrand rejeta
+le corps de Kienmayer dans le défilé de Lendorf, sur l'Issen; le
+général Latour fut repoussé et perdit du canon; il se mit en retraite
+et abandonna le champ de bataille, aussitôt qu'il fut instruit du
+désastre du principal corps de son armée. La gauche de l'armée
+autrichienne repassa l'Inn sur le pont de Wasserbourg, le centre sur
+les ponts de Craybourg et de Mühldorf, la droite sur le pont
+d'Oetting. Le général Klenau, qui s'était mis en mouvement pour
+s'approcher de l'Inn, se reporta sur le Danube, pour couvrir la
+Bohême, menacer et combattre l'armée gallo-batave. Le soir de la
+bataille, le quartier-général de l'armée française fut porté à Haag.
+Dans cette journée, qui décida du sort de la campagne, six divisions
+françaises, la moitié de l'armée, combattirent seules contre presque
+toute l'armée autrichienne. Les forces se trouvèrent à peu près égales
+sur le champ de bataille, 70,000 hommes de chaque côté. Mais il était
+impossible à l'archiduc Jean d'avoir plus de troupes réunies, et
+Moreau pouvait en avoir le double. La perte de l'armée française fut
+de 10,000 hommes tués, blessés ou prisonniers, soit au combat de
+Dorfen, soit à celui d'Ampfingen, soit à la bataille. Celle de
+l'ennemi fut de 25,000 hommes, sans compter les déserteurs; 7,000
+prisonniers, parmi lesquels 2 généraux, 100 pièces de canon et une
+immense quantité de voitures, furent les trophées de cette journée.
+
+
+§ VIII.
+
+Lecourbe, qui n'était pas arrivé à temps pour prendre part à la
+bataille, se reporta sur Rosenheim; il n'en était qu'à peu de lieues.
+Decaen marcha sur la tête de pont de Wasserbourg qu'il bloqua
+étroitement; Grouchy resta en réserve à Haag; Richepanse se porta à
+Romering, vis-à-vis le pont de Craybourg; Grenier, avec ses trois
+divisions, passa l'Issen et se dirigea sur la Roth, à la poursuite de
+Latour et de Kienmayer, qui s'étaient retirés sur le bas Inn. Le
+général Kienmayer occupa les retranchements de Mühldorf, sur la gauche
+de l'Inn; le général Baillet Latour s'établit derrière Wasserbourg et
+Riesch, sur la route de Rosenheim à Salzbourg.
+
+Le 9 décembre (six jours après la bataille) Lecourbe jetta un pont à
+deux lieues au-dessus de Rosenheim, au village de Neupeuren, descendit
+la rive droite avec les divisions Montrichard et Gudin, se porta
+vis-à-vis Rosenheim, où le corps de Condé, qui avait été complété à
+12,000 hommes par des bataillons autrichiens, se trouvait en position
+en avant de Rarsdorf, appuyant la droite à l'Inn, vis-à-vis Rosenheim,
+la gauche au lac de Chiemsée. La division Gudin manoeuvra sur Endorf,
+pour tourner cette gauche, ce qui décida la retraite de ce corps
+derrière l'Alza. Les divisions Decaen et Grouchy, qui avaient passé
+l'Inn au pont qu'avait jeté Lecourbe, arrivèrent en ligne au milieu de
+la journée. Decaen prit la gauche de la ligne, Grouchy resta en
+réserve, Lecourbe continua à suivre l'ennemi par la route de Seebruck,
+Traunstein et Teissendorf; Grouchy suivit son mouvement. Richepanse et
+Decaen marchèrent d'abord sur la grande route de Wasserbourg, et par
+un à droite, se portèrent sur Lauffen, où ils passèrent la Salza le
+14. Richepanse avait jeté un pont de bateaux vis-à-vis Rosenheim, et
+passé l'Inn dans la journée du 11. Grenier entra dans la tête de pont
+de Wasserbourg que l'ennemi évacua, passa l'Inn et se dirigea sur
+Altenmarkt. Les parcs, la réserve de cavalerie, les deux divisions de
+la gauche passèrent sur le pont de Mühldorf, dans les journées des 10,
+11 et 12. Car, aussitôt que l'ennemi vit que la barrière de l'Inn
+était forcée, il en abandonna en toute hâte les rives, pour se
+concentrer entre l'Ems et Vienne.
+
+Le 13, Lecourbe se porta à Seebruck, passa l'Alza et s'avança aux
+portes de Salzbourg. Il rencontra, vis-à-vis Salzbourg,
+l'arrière-garde ennemie, forte de 20,000 hommes, la plus grande partie
+cavalerie, l'attaqua et fut repoussé avec perte de 2,000 hommes, et
+obligé de se reployer sur la rive gauche de la Saal. Les Autrichiens
+se disposaient à le suivre; mais le général Decaen ayant passé la
+Salza à Lauffen, Moreau marcha sur Salzbourg par la rive droite, ce
+qui obligea l'ennemi à abandonner cette rivière et à se retirer en
+hâte pour couvrir la capitale. Le 15, le général Decaen entra dans
+Salzbourg; le général Richepanse, de Lauffen se dirigea, le 16, sur
+Herdorf, et gagna, par une grande marche, la chaussée de Vienne. Le
+lieutenant-général Grenier marcha sur la chaussée de Braunau à Ried.
+Lecourbe, continuant à former la droite, s'avança par les montagnes.
+Le 17, Richepanse rencontra, à Frankenmarkt, l'arrière-garde de
+l'archiduc; il se battit toute la soirée. Le 18, on se battit aussi à
+Schwanstadt. L'arrière-garde ennemie n'avait fait qu'une lieue et
+demie dans cette journée, et prétendait passer la nuit dans cette
+position; mais elle fut attaquée avec la plus grande impétuosité et
+culbutée; elle perdit 200 prisonniers. Le 19, le général Decaen ayant
+pris l'avant-garde, attaqua le général Kienmayer à Lambach, le
+culbuta, fit prisonnier le général Mezzery et 1200 hommes. Les
+bagages, les parcs eurent beaucoup de peine à passer le pont, et
+furent long-temps exposés au feu des batteries françaises. L'ennemi
+fut poussé arec une telle activité, qu'il n'eut pas le temps de brûler
+le pont, qui était en bois et déjà couvert d'artifices. La division
+Decaen se porta dans la nuit sur Wels, où elle atteignit un corps
+ennemi, qui se retirait sur Linz, et fit quelques centaines de
+prisonniers; la division Richepanse passa la Traün à Lambach et marcha
+sur Kremsmünster, où Lecourbe et Decaen arrivèrent dans la soirée du
+20. La division Grouchy et le grand quartier-général se portèrent à
+Wels; le corps de Grenier, après avoir passé la Salza à Lauffen et à
+Burkhausen et bloqué Braunau par la division Ney, arriva à Ebersberg.
+Le prince Charles venait de prendre le commandement de l'armée:
+l'opinion des peuples et du soldat l'appelait à grands cris au secours
+de la monarchie; mais il était trop tard.
+
+Pendant ce temps, le général Decaen battait, à Kremsmünster,
+l'arrière-garde commandée par le prince de Schwartzenberg, et lui
+faisait un millier de prisonniers. Le 21, il entra à Steyer; le
+général Grouchy à Ems. L'armée passa l'Ems le même jour; les
+avant-postes furent placés sur l'Ips et l'Erlaph; la cavalerie légère
+s'avança jusqu'à Mölk. Le grand quartier-général fut établi à
+Kremsmünster. Le 25 décembre, on signa une suspension d'armes; elle
+était conçue en ces termes:
+
+Art. 1er. La ligne de démarcation entre la portion de l'armée
+gallo-batave, en Allemagne, sous les ordres du général Augereau, dans
+les cercles de Westphalie, du Haut-Rhin et de Franconie, jusqu'à
+Bayarsdorf, sera déterminée particulièrement entre ce général et celui
+de l'armée impériale et royale qui lui est opposée. De Bayarsdorf,
+cette ligne passe à Herland, Nuremberg, Neumarck, Parsberg, Laver,
+Stadt-am-Lof et Ratisbonne, où elle passe le Danube dont elle longe la
+rive droite jusqu'à l'Erlaph, qu'elle remonte jusqu'à sa source, passe
+à Marckgamingen, Kogelbach, Goulingen, Hammox, Mendleng, Leopolstein,
+Heissemach, Vorderenberg et Leoben; suit la rive gauche de la Mühr
+jusqu'au point où cette rivière coupe la route de Salzbourg à
+Clagenfurth, qu'elle suit jusqu'à Spritat, remonte la chaussée de
+Vérone par l'Inenz et Brixen jusqu'à Botzen; de là passe à Maham,
+Glurens et Sainte-Marie, et arrive par Bormio dans la Valteline, où
+elle se lie avec l'armée d'Italie.--Art. 2. La carte d'Allemagne, par
+Chauchard, servira de règle dans les discussions qui pourraient
+s'élever sur la ligne de démarcation ci-dessus.--Art. 3. Sur les
+rivières qui sépareront les deux armées, la section ou la conservation
+des ponts sera réglée par des arrangements particuliers, suivant que
+cela sera jugé utile, soit pour le besoin des armées, soit pour ceux
+du commerce; les généraux en chef des armées respectives s'entendront
+sur ces objets, ou en délégueront le droit aux généraux, commandant
+les troupes sur ces points. La navigation des rivières restera libre,
+tant pour les armées que pour le pays.--Art. 4. L'armée française
+non-seulement occupera exclusivement tous les points de la ligne de
+démarcation ci-dessus déterminée, mais encore pour mettre un
+intervalle continu entre les deux armées; la ligne des avant-postes de
+l'armée impériale et royale sera, dans toute son étendue, à
+l'exception du Danube, à un mille d'Allemagne, au moins, de distance
+de celle de l'armée française.--Art. 5. A l'exception des sauvegardes
+ou gardes de police, qui seront laissées ou envoyées dans le Tyrol par
+les deux armées respectives, et en nombre égal, mais qui sera le
+moindre possible (ce qui sera réglé par une convention particulière).
+Il ne pourra rester aucune autre troupe de sa majesté l'empereur dans
+l'enceinte de la ligne de démarcation: celles qui se trouvent en ce
+moment dans les Grisons, le Tyrol et la Carinthie, devront se retirer
+immédiatement par la route de Clagenfurt sur Pruck, pour rejoindre
+l'armée impériale d'Allemagne, sans qu'aucune puisse être dirigée sur
+l'Italie; elles se mettront en route des points où elles sont,
+aussitôt l'avis donné de la présente convention, et leur marche sera
+réglée sur le pied d'une poste et demie d'Allemagne par jour. Le
+général en chef de l'armée française du Rhin est autorisé à s'assurer
+de l'exécution de cet article par des délégués chargés de suivre la
+marche des armées impériales jusqu'à Pruck. Les troupes impériales qui
+pourraient avoir à se retirer du haut Palatinat, de la Souabe ou de la
+Franconie, se dirigeront par le chemin le plus court, au-delà de la
+ligne de démarcation. L'exécution de cet article ne pourra être
+retardée sous aucun prétexte au-delà du temps nécessaire, eu égard aux
+distances.--Art. 6. Les forts de Kufstein, Schoernitz et tous les
+autres points de fortifications permanentes dans le Tyrol, seront
+remis en dépôt à l'armée française, pour être rendus dans le même état
+où ils se trouvent à la conclusion et ratification de la paix, si elle
+suit cet armistice sans reprise d'hostilités. Les débouchés de
+Fientlermünz, Naudert et autres fortifications de campagne dans le
+Tyrol, seront remis à la disposition de l'armée française.--Art. 7.
+Les magasins appartenant dans ce pays à l'armée impériale, seront
+laissés à sa disposition.--Art. 8. La forteresse de Wurtzbourg, en
+Franconie, et la place de Braunau, dans le cercle de Bavière, seront
+également remises à l'armée française, pour être rendues aux mêmes
+conditions que les forts de Kufstein et Schoernitz.--Art. 9. Les
+troupes, tant de l'empire que de sa majesté impériale et royale qui
+occupent les places, les évacueront, savoir: la garnison de
+Wurtzbourg, le 6 janvier 1801 (16 nivose an IX); celle de Braunau, le
+4 janvier 1801 (14 nivose an IX), et celle des forts du Tyrol, le 8
+janvier (18 nivose).--Art. 10. Toutes les garnisons sortiront avec les
+honneurs de la guerre, et se rendront, avec armes et bagages, par le
+plus court chemin, à l'armée impériale. Il ne pourra rien être
+distrait par elles de l'artillerie, munitions de guerre et de bouche
+et approvisionnements en tout genre de ces places, à l'exception des
+subsistances nécessaires pour leur route jusqu'au-delà de la ligne de
+démarcation.--Art. 11. Des délégués seront respectivement nommés pour
+constater l'état des places dont il s'agit; mais sans que le retard
+qui serait apporté à cette mission puisse en entraîner dans
+l'évacuation.--Art. 12. Les levées extraordinaires ordonnées dans le
+Tyrol seront immédiatement licenciées, et les habitants renvoyés dans
+leurs foyers. L'ordre et l'exécution de ce licenciement ne pourront
+être retardés sous aucun prétexte.--Art. 13. Le général en chef de
+l'armée du Rhin voulant, de son côté, donner à son altesse l'archiduc
+Charles une preuve non équivoque des motifs qui l'ont déterminé à
+demander l'évacuation du Tyrol, déclare, qu'à l'exception des forts de
+Kufstein, Schoernitz, Fientlermünz, il se bornera à avoir dans le
+Tyrol des sauvegardes ou gardes de police déterminées dans l'art. 5,
+pour assurer les communications. Il donnera en même temps aux
+habitants du Tyrol, toutes les facilités qui seront en son pouvoir
+pour leurs subsistances, et l'armée française ne s'immiscera en rien
+dans le gouvernement de ce pays.--Art. 14. La portion du territoire de
+l'empire et des états de sa majesté impériale, dans le Tyrol, est mise
+sous la sauvegarde de l'armée française pour le maintien du respect
+des propriétés et des formes actuelles du gouvernement des peuples.
+Les habitants de ce pays ne seront point inquiétés pour raison de
+services rendus à l'armée impériale, ni pour opinions politiques, ni
+pour avoir pris une part active à la guerre.--Art. 15. Au moyen des
+dispositions ci-dessus, il y aura entre l'armée gallo-batave, en
+Allemagne, celle du Rhin, et l'armée de sa majesté impériale et de ses
+alliés dans l'empire germanique, un armistice et suspension d'armes
+qui ne pourra être moindre de trente jours. A l'expiration de ce
+délai, les hostilités ne pourront recommencer qu'après quinze jours
+d'avertissement, comptés de l'heure où la signification de rupture
+sera parvenue, et l'armistice sera prolongé indéfiniment jusqu'à cet
+avis de rupture.--Art. 16. Aucun corps ni détachement, tant de l'armée
+du Rhin que de celle de sa majesté impériale, en Allemagne, ne
+pourront être envoyés aux armées respectives, en Italie, tant qu'il
+n'y aura pas d'armistice entre les armées française et impériale dans
+ce pays. L'inexécution de cet article sera regardée comme une rupture
+immédiate de l'armistice.--Art. 17. Le général en chef de l'armée du
+Rhin fera parvenir le plus promptement possible la présente convention
+aux généraux en chef de l'armée gallo-batave, des Grisons et de
+l'armée d'Italie, avec la plus pressante invitation, particulièrement
+au général en chef de l'armée d'Italie, de conclure de son côté une
+suspension d'armes. Il sera donné en même temps toutes facilités pour
+le passage des officiers et courriers que son altesse royale
+l'archiduc Charles croira devoir envoyer, soit dans les places à
+évacuer, soit dans le Tyrol, et en général dans le pays compris dans
+la ligne de démarcation durant l'armistice.
+
+A Steyer, le 25 décembre 1800 (4 nivose an 9).
+
+ _Signés_, V. F. LAHORIE, le comte de GRUNE, WAIROTHER-DE-VETAL.
+
+
+L'armée resta dans ses positions jusqu'à la ratification de la paix de
+Lunéville, signée le 9 février 1801. Elle évacua, en exécution de ce
+traité, les états héréditaires, dans les dix jours qui suivirent la
+ratification, et l'empire dans l'espace de 30 jours après l'échange
+desdites ratifications.
+
+
+§ IX.
+
+OBSERVATIONS.
+
+_Plan de campagne._ Le plan de campagne adopté par le premier consul,
+réunissait tous les avantages. Les armées d'Allemagne et d'Italie
+étaient chacune dans une seule main; l'armée gallo-batave devait être
+indépendante, parce qu'elle n'était qu'un corps d'observation, qui ne
+devait pas se laisser séparer de la France, et devait toujours se
+tenir en arrière de la gauche de la grande armée, pour permettre au
+général Moreau de concentrer toutes ses divisions et de réunir d'assez
+grandes forces, pour pouvoir manoeuvrer, indépendamment des bons ou
+mauvais succès de ce corps d'observation.
+
+L'armée des Grisons, deuxième armée de réserve, menaçait à la fois le
+Tyrol allemand et italien. Elle fixa toute l'attention des généraux
+Hiller et Davidowich, et permit au général Moreau d'attirer à lui sa
+droite, et au général Brune d'attirer à lui sa gauche. Il importait
+qu'elle fût aussi indépendante, parce qu'elle devait réaccorder les
+armées d'Allemagne et d'Italie, menacer la gauche de l'armée de
+l'archiduc, et la droite de celle du maréchal Bellegarde.
+
+Ces deux corps d'observation, qui n'étaient ensemble que de 35,000
+hommes, occupèrent l'armée mayençaise et les corps de Simbschen,
+Klenau, Reuss et Davidowich, 70,000 hommes; lorsque, par un effet
+opposé, ils permirent aux deux grandes armées françaises, qui étaient
+destinées à entrer dans les états héréditaires, de tenir réunies
+toutes leurs forces.
+
+_Augereau._ Le général Augereau a rempli le rôle qui lui avait été
+assigné. Ses instructions lui ordonnaient de se tenir toujours en
+arrière, afin de ne pas s'exposer à être attaqué par un détachement de
+l'armée de l'archiduc. Au reste, son combat de Burg-Eberach, le 3
+décembre, jour même de la bataille de Hohenlinden, est fort
+honorable, ainsi que les combats qu'il a soutenus plus tard en avant
+de Nuremberg, où il a eu à lutter contre des forces supérieures. Mais
+s'il se fût mieux pénétré du rôle qu'il avait à remplir, il eût évité
+des engagements; ce qui lui devenait facile, en ne passant pas la
+Rednitz. Cependant son ardeur a été utile, puisqu'elle a obligé
+l'archiduc à détacher le corps de Klenau, pour soutenir l'armée
+mayençaise.
+
+_Moreau._ La marche du général Moreau sur l'Inn est défectueuse; il ne
+devait pas aborder cette rivière sur six points et sur une ligne de
+quinze à vingt lieues. Lorsque l'armée, qui vous est opposée, est
+couverte par un fleuve, sur lequel elle a plusieurs têtes de pont, il
+ne faut pas l'aborder de front. Cette disposition dissémine votre
+armée, et vous expose à être coupé. Il faut s'approcher de la rivière
+que vous voulez passer, par des colonnes en échelons, de sorte qu'il
+n'y ait qu'une seule colonne, la plus avancée, que l'ennemi puisse
+attaquer sans prêter lui-même le flanc. Pendant ce temps, vos troupes
+légères borderont la rive; et lorsque vous serez fixé sur le point où
+vous voulez passer, point qui doit toujours être éloigné de l'échelon
+de tête, pour mieux tromper votre ennemi, vous vous y porterez
+rapidement et jetterez votre pont. L'observation de ce principe était
+très-importante sur l'Inn, le général français ayant fait de Munich
+son point de pivot. Or, il n'y a de Munich à l'endroit le plus près de
+cette rivière, que dix lieues; elle court obliquement, en s'éloignant
+toujours davantage de cette capitale, de sorte que, lorsque l'on veut
+jeter un pont plus bas, on prête le flanc à l'ennemi. Aussi le général
+Grenier se trouva-t-il fort exposé dans le combat du 1er décembre; il
+fut obligé de lutter deux jours, un contre trois.
+
+Si le général français voulait occuper les hauteurs d'Ampfingen, il ne
+le pouvait faire qu'avec toute son armée. Il fallait qu'il y réunît
+les trois divisions de Grenier, les trois divisions de la réserve, et
+la cavalerie du général d'Hautpoult, plaçant Lecourbe en échelons sur
+la droite. Ainsi rangée, l'armée française n'aurait couru aucun
+risque; elle eût battu et précipité dans l'Inn l'archiduc. Avec une
+armée, qui eût été même supérieure en nombre, les dispositions prises
+eussent été dangereuses. C'est de Landshut qu'il faut partir, pour
+marcher sur l'Inn.
+
+Pendant que le sort de la campagne se décidait aux champs d'Ampfingen
+et de Hohenlinden, les trois divisions de Sainte-Suzanne et les trois
+divisions de Lecourbe, c'est-à-dire la moitié de l'armée, n'étaient
+pas sur le champ de bataille. A quoi bon avoir des troupes, lorsqu'on
+n'a pas l'art de s'en servir dans les occasions importantes? L'armée
+française était de 140,000 hommes sur le champ d'opérations; celle de
+l'archiduc de 80,000 hommes, parce qu'elle était affaiblie des deux
+détachements qu'elle avait faits contre l'armée gallo-batave et celle
+des Grisons. Néanmoins, l'armée autrichienne se trouva égale en nombre
+sur le champ de Hohenlinden, et triple au combat d'Ampfingen.
+
+La bataille de Hohenlinden a été une rencontre heureuse; le sort de la
+campagne y a été joué sans aucune combinaison. L'ennemi a eu plus de
+chances de succès que les Français; et cependant ceux-ci étaient
+tellement supérieurs en nombre et en qualité, que, menés sagement et
+conformément aux règles, ils n'eussent eu aucune chance contre eux. On
+a dit que Moreau avait ordonné la marche de Richepanse et de Decaen
+sur Altenpot, pour prendre en flanc l'ennemi! cela n'est pas exact;
+tous les mouvements de l'armée française, pendant la journée du 3,
+étaient défensifs. Moreau avait intérêt à rester, le 3, sur la
+défensive, puisque, le 4, le général Lecourbe devait arriver sur le
+champ de bataille, et que, le 5, il devait recevoir un autre puissant
+renfort, celui de Sainte-Suzanne. Le but de ce mouvement de Decaen et
+de Richepanse, était d'empêcher l'ennemi de déboucher dans la forêt,
+pendant la journée du 3; il était purement défensif.
+
+Si la manoeuvre de ces deux divisions avait eu pour but de tomber sur
+le flanc gauche de l'ennemi, elle eût été contraire à la règle, qui
+veut que l'on ne fasse pas de gros détachements, la veille d'une
+bataille. L'armée française n'avait de réunies que six divisions;
+c'était beaucoup hasarder que d'en détacher deux, la veille de
+l'action. Il était possible que ce détachement ne rencontrât pas les
+ennemis, parce que ceux-ci auraient manoeuvré sur leur droite, ou
+auraient déja emporté Hohenlinden, avant son arrivée à Altenpot. Dans
+ce cas, les divisions Richepanse et Decaen, isolées, n'eussent été
+d'aucun secours aux quatre autres, qui eussent été rejetées au-delà de
+l'Iser; ce qui eût entraîné la perte de ces deux divisions détachées.
+
+Si l'archiduc eût fait marcher en avant son échelon de droite, et ne
+fût entré dans la forêt, que lorsque le général Latour aurait été aux
+prises avec le lieutenant-général Grenier, il n'eût trouvé à
+Hohenlinden que la division Grouchy. Il se fût emparé de la forêt,
+eût coupé l'armée par le centre, et tourné la droite de Grenier, qu'il
+eût jetée au delà de l'Iser; les deux divisions Richepanse et Decaen,
+isolées dans des pays difficiles, au milieu des glaces et des boues,
+eussent été acculées à l'Inn; un grand désastre eût frappé l'armée
+française. C'était mal jouer, que d'en courir les chances; Moreau
+était trop prudent pour s'exposer à un pareil hasard.
+
+Le mouvement de Richepanse et de Decaen devait s'achever dans la nuit;
+mais il eût fallu que ces deux divisions marchassent réunies. Elles
+étaient au contraire séparées, et fort éloignées l'une de l'autre,
+dans des pays sans chemins et en décembre; elles errèrent toute la
+nuit. A sept heures du matin, le 3, lorsque Richepanse, avec la
+première brigade, arriva en avant de Saint-Christophe, il se
+trouva coupé de sa deuxième brigade; l'ennemi s'était placé à
+Saint-Christophe. Ce général devait-il poursuivre sa marche, ou
+rétrograder au secours de sa seconde brigade? Cette question ne peut
+être douteuse; il devait rétrograder. Il l'eût dégagée, se fût joint
+au général Decaen, et eût pu, dès lors, marcher en avant avec de
+grandes forces. Il devait s'attendre à trouver, au village d'Altenpot,
+une des colonnes de l'archiduc fort supérieure à lui; quel espoir
+pouvait-il avoir? il eût été attaqué en tête et en queue, ayant l'Inn
+sur son flanc droit. Dans sa position, les règles de la guerre
+voulaient qu'il marchât réuni, non-seulement avec sa deuxième brigade,
+mais même avec la division Decaen. 20,000 hommes ont toujours des
+moyens d'influer sur la fortune; et au pis aller, surtout en décembre,
+ils ont toujours le temps de gagner la nuit et de se tirer d'affaire.
+Le général Richepanse fit donc une imprudence; cette imprudence lui
+réussit, et c'est à elle que doit spécialement être attribué le succès
+de la bataille. Car, de part et d'autre, il n'a tenu à rien; et le
+sort de deux grandes armées a été décidé par le choc de quelques
+bataillons.
+
+_Archiduc Jean._--L'archiduc Jean a eu tort de prendre l'offensive, et
+de passer l'Inn. Son armée était trop démoralisée; elle avait trop de
+recrues; enfin, elle avait à combattre des forces trop considérables,
+et opérait dans une saison, où tous les avantages sont pour celui qui
+reste sur la défensive.
+
+Il a fort bien engagé le combat du 1er décembre, mais il n'y a pas mis
+de vigueur; il a passé toute la journée à se déployer. Ces mouvements
+exigent beaucoup de temps, et les jours sont bien courts en décembre;
+ce n'était pas le cas de parader. Il fallait attaquer par la gauche
+et par le centre, par la droite en colonnes et au pas de charge, tête
+baissée. En profitant ainsi de sa grande supériorité, il eût entamé et
+mis en déroute les divisions Ney et Hardy.
+
+Il eût dû, dès le lendemain, pousser les Français, l'épée dans les
+reins et à grandes journées; il fit la faute de se reposer, ce qui
+donna le temps à Moreau de se rasseoir et de réunir ses forces. Son
+mouvement avait complètement surpris l'armée française; elle était
+disséminée; il ne fallait pas lui donner le temps de respirer et de se
+reconnaître. Mais, à moins que l'archiduc n'eût eu le bonheur de
+remporter un grand avantage, l'armée française, rejetée au delà de
+l'Iser, s'y fût ralliée, et n'eût pas moins fini par le battre
+complètement.
+
+Ses dispositions pour la bataille de Hohenlinden sont fort bien
+entendues; mais il a commis des fautes dans l'exécution. La nature de
+son mouvement voulait que son armée marchât en échelons, la droite en
+avant; que la droite commandée par le général Latour, et les
+flanqueurs du général Kienmayer, fussent réunis et aux mains avec le
+corps du lieutenant-général Grenier, avant que le centre n'entrât dans
+la forêt. Pendant ce mouvement, l'archiduc devait se tenir en
+bataille avec le centre, à hauteur d'Altenpot, faisant fouiller la
+forêt par une division, pour favoriser la marche du général Latour.
+Les trois divisions de Grenier, commandées par Legrand, Bastoul et
+Ney, étant occupées par Latour, l'archiduc n'eût trouvé à Hohenlinden,
+que Grouchy, qui ne pouvait pas tenir une demi-heure. Au lieu de cela,
+il marcha le centre en avant, sans faire attention que sa droite et sa
+gauche, qui s'avançaient par des chemins de traverse, dans des pays
+couverts de glaces, ne pouvaient pas le suivre; de sorte qu'il se
+trouva seul engagé dans une forêt, où la supériorité du nombre est de
+peu d'importance. Cependant, il repoussa, mit en désordre la division
+Grouchy; mais le général Latour était à deux lieues en arrière. Ney,
+qui n'avait personne devant, lui accourut au soutien de Grouchy; et
+lorsque, plusieurs heures après, les ailes de l'archiduc arrivèrent à
+sa hauteur, il était trop tard. Il était contraire à l'usage de la
+guerre, d'engager, sans utilité, plus de troupes que le terrain ne lui
+permettait d'en déployer, et surtout de faire entrer ses parcs et sa
+grosse artillerie dans un défilé, dont il n'avait pas l'extrémité
+opposée. En effet, ils l'ont embarrassé pour opérer sa retraite, et il
+les a perdus. Il aurait dû les laisser en position, au village
+d'Altenpot, sous une escorte convenable, jusqu'à ce qu'il fût maître
+du débouché de la forêt.
+
+Ces fautes d'exécution font présumer que l'armée de l'archiduc était
+mal organisée. Mais la pensée de la bataille était bonne; il eût
+réussi le 2 décembre, il eût encore réussi le 3, sans ces fautes
+d'exécution.
+
+On a voulu persuader que la marche de l'armée française sur Ampfingen,
+et sa retraite sur Hohenlinden, étaient une ruse de guerre: cela ne
+mérite aucune réfutation sérieuse. Si le général Moreau eût médité
+cette marche, il en eût tenu à portée les six divisions de Lecourbe et
+de Sainte-Suzanne; il eût tenu réunis Richepanse et Decaen, dans un
+même camp; il eût, etc., etc. Sans doute la bataille de Hohenlinden
+fut très-glorieuse pour le général Moreau, pour les généraux, pour les
+officiers, pour les troupes françaises. C'est une des plus décisives
+de la guerre; mais elle ne doit être attribuée à aucune manoeuvre, à
+aucune combinaison, à aucun génie militaire.
+
+_Dernière observation._--Le général Lecourbe qui formait la droite,
+n'avait pas donné à la bataille; il eût dû jeter un pont sur l'Inn, et
+passer cette rivière, au plus tard, le 5. Toute l'armée eût dû se
+trouver, dans la journée du 6, sur la rive droite; elle n'y a été que
+le 12. Le quartier-général, qui eût pu arriver le 12 à Steyer, n'y a
+été que le 22. Cette perte de sept jours a permis à l'archiduc de se
+rallier, de prendre position derrière l'Alza et la Salza, d'organiser
+une bonne arrière-garde et de défendre le terrain, pied à pied,
+jusqu'à l'Ems. Sans cette lenteur impardonnable, Moreau eût évité
+plusieurs combats, pris une quantité énorme de bagages, de prisonniers
+isolés, et coupé des divisions non ralliées. Il était beaucoup plus
+près de Salzbourg, le lendemain de la bataille de Hohenlinden, que
+l'archiduc qui s'était retiré par le bas Inn; en marchant avec
+activité et dans la vraie direction, Moreau l'eût acculé au Danube, et
+fût arrivé à Vienne avant les débris de son armée.
+
+Le petit échec qu'a essuyé Lecourbe devant Salzbourg, et la résistance
+de l'ennemi dans la plaine de Vocklebruck, proviennent du peu de
+cavalerie, qui se trouvait à l'avant-garde. C'était cependant le cas
+d'y faire marcher la réserve du général d'Hautpoult, et non de la
+tenir en arrière. C'est à la cavalerie à poursuivre la victoire, et à
+empêcher l'ennemi battu de se rallier.
+
+
+§ X.
+
+L'armée des Grisons avait attiré l'attention du cabinet de Vienne;
+elle le devait spécialement à sa première dénomination d'armée de
+réserve. Mélas et son état-major avaient reproché au conseil aulique
+de s'être laissé tromper sur la formation et la marche de la première
+armée de réserve, qui avait coupé les derrières de l'armée
+autrichienne, et lui avait enlevé à Marengo toute l'Italie; on
+s'occupa donc avec une scrupuleuse attention, de connaître la force et
+d'éclairer la marche de cette deuxième armée de réserve. La première
+avait été jugée trop faible; la deuxième fut supposée trop forte. Le
+gouvernement français employa tous les moyens, pour induire en erreur
+les agents autrichiens. On donna pour chef, à cette armée, le général
+Macdonald, connu par sa campagne de Naples, et par la bataille de la
+Trébia. Elle fut composée de plusieurs divisions; et l'on persuada
+facilement qu'elle était de 40,000 hommes, lorsqu'elle n'était
+réellement que de 15,000. On y envoya des corps de volontaires de
+Paris, dont la levée avait fixé l'attention des oisifs, et qui étaient
+composés de jeunes gens de famille. Sous le rapport des opérations
+purement militaires, cette armée était inutile, et eût rendu plus de
+services, si on n'en eût formé qu'une seule division, que l'on aurait
+mise sous les ordres de Moreau ou de Brune. Mais le souvenir de la
+première était tel chez les Autrichiens, qu'ils pensèrent que cette
+seconde armée était destinée à manoeuvrer comme l'autre, et à tomber
+sur leurs derrières, soit en Italie, soit en Allemagne. Dans la
+crainte qu'elle leur inspirait, ils placèrent un corps considérable
+dans les débouchés du Tyrol et de la Valteline, afin de la tenir en
+respect, soit qu'elle voulût se diriger sur l'Allemagne, ou sur
+l'Italie. Elle produisit donc le bon effet, pendant une partie de
+novembre et de décembre, de paralyser près de 40,000 ennemis, tant de
+l'armée d'Allemagne, que de celle de l'Italie. Ainsi l'on peut dire
+que cette deuxième armée de réserve contribua au succès des armées
+françaises, en Allemagne, bien plus par son nom, que par sa force
+réelle.
+
+La bataille de Hohenlinden ayant entièrement décidé des affaires
+d'Allemagne, l'armée des Grisons reçut ordre d'opérer en Italie, de
+descendre dans la Valteline, et de se porter au coeur du Tyrol, en
+débouchant sur la grande chaussée à Botzen. Le général Macdonald
+exécuta lentement cette opération et n'y mit que peu de résolution;
+soit qu'il vît avec peine le général Brune, avec qui il était mal, à
+la tête d'une aussi belle armée que celle d'Italie; soit qu'une
+expédition de cette nature ne fût pas dans le caractère de ce général.
+Conduite par Masséna, Lecourbe ou Ney, une semblable opération aurait
+eu les plus grands résultats. Le passage du Splugen offrait sans doute
+quelques difficultés; mais l'hiver n'est pas la saison la plus
+défavorable pour le passage des montagnes élevées. Alors la neige y
+est ferme, le temps bien établi, et l'on n'a rien à craindre des
+avalanches, véritable et unique danger à redouter sur les Alpes. En
+décembre, il y a, sur ces hautes montagnes, de très-belles journées,
+d'un froid sec, pendant lequel règne un grand calme dans l'air.
+
+Ce ne fut que le 6 décembre, que l'armée des Grisons passa enfin le
+Splugen et arriva à Chiavenna. Mais au lieu de se diriger, par le haut
+Engadin, sur Botzen, cette armée vint se mettre en deuxième ligne,
+derrière la gauche de l'armée d'Italie. Elle ne fit aucun effet, et ne
+participa en rien au succès de la campagne; car le corps de Baraguey
+d'Hilliers, détaché dans le haut Engadin, était trop faible. Il fut
+arrêté dans sa marche par l'ennemi, et ne pénétra à Botzen, que le 9
+janvier, c'est-à-dire 14 jours après les combats qui avaient été
+livrés par l'armée d'Italie sur le Mincio, et six jours après le
+passage de l'Adige par cette armée. Le général Macdonald arriva à
+Trente, le 7 janvier, lorsque déja l'ennemi en était chassé par la
+gauche de l'armée d'Italie, qui se portait sur Roveredo, sous les
+ordres de Moncey et de Rochambeau. L'armistice de Trévise, conclu le
+16 janvier 1801, par l'armée d'Italie, comprit également l'armée des
+Grisons; elle prit position dans le Tyrol italien; et son
+quartier-général resta à Trente.
+
+
+§ XI.
+
+Dans le courant de novembre 1800, le général Brune, qui commandait
+l'armée française en Italie, dénonça l'armistice au général
+Bellegarde, et les hostilités commencèrent le 22 novembre. La rivière
+de la Chiesa, jusqu'à son embouchure dans l'Oglio, et cette dernière,
+depuis ce point, jusqu'à son embouchure dans le Pô, formaient la ligne
+de l'armée française. Cette armée était très-belle et très-nombreuse;
+elle était composée de l'armée de réserve et de l'ancienne armée
+d'Italie, réunies. Pendant cinq mois qu'elle s'était rétablie dans les
+belles plaines de la Lombardie, elle avait été renforcée
+considérablement, tant par des recrues venant de France, que par de
+nombreuses troupes italiennes. Le général Moncey commandait la gauche,
+Suchet le centre, Dupont la droite, Delmas l'avant-garde, et Michaud
+la réserve; Davoust commandait la cavalerie, et Marmont l'artillerie,
+qui avait deux cent bouches à feu, bien attelées et approvisionnées.
+Chacun de ces corps était composé de deux divisions; ce qui faisait un
+total de dix divisions d'infanterie et deux de cavalerie. Une brigade
+de l'avant-garde était détachée au quartier-général, et portait le
+titre de réserve du quartier-général. Ainsi l'avant-garde était de
+trois brigades.
+
+Le général Miollis commandait en Toscane; il avait sous ses ordres 5 à
+6,000 hommes, dont la plus grande partie étaient des troupes
+italiennes. Soult commandait en Piémont; il avait 6 ou 7,000 hommes,
+la plupart Italiens. Dulauloy commandait en Ligurie, et Lapoype dans
+la Cisalpine. Le général en chef Brune avait près de 100,000 hommes
+sous ses ordres; il lui en restait, réunis sur le champ de bataille,
+plus de 80,000.
+
+L'armée des Grisons, que commandait Macdonald, occupait des corps
+autrichiens dans l'Engadine et dans la Valteline. Cette armée peut
+donc être comptée comme faisant partie de celle d'Italie. Elle
+augmentait la force de celle-ci de 15,000 hommes; c'était donc à peu
+près 100,000 hommes présents sous les armes, qui agissaient sur le
+Mincio et l'Adige.
+
+Lors de la reprise des hostilités, le 22 novembre, le général Brune
+restait sur la défensive; il attendait sa droite qui, sous les ordres
+de Dupont, était en Toscane. Elle passa le Pô à Sacca, le 24, vint se
+placer derrière l'Oglio, ayant son avant-garde à Marcaria. L'ennemi
+restait également sur la défensive. Quelque ordre que reçût Brune
+d'agir avec vigueur, il hésitait à prendre l'offensive.
+
+Le général Bellegarde, qui commandait l'armée autrichienne, n'était
+pas un général redoutable. Il avait pour instructions de défendre la
+ligne du Mincio; la maison d'Autriche attachait de l'importance à
+conserver cette rivière, tant pour communiquer avec Mantoue, qu'afin
+de l'avoir pour limite à la paix. L'armée autrichienne, forte de 60 à
+70,000 hommes, avait sa gauche appuyée au Pô; elle était soutenue par
+Mantoue, et couverte par le lac, sur lequel il y avait des chaloupes
+armées. La droite s'appuyait à Peschiera et au lac Garda, dont une
+nombreuse flottille lui assurait la possession. Un corps détaché
+était dans le Tyrol, occupant les positions du Mont-Tonal et celles
+opposées aux débouchés de l'Engadine et de la Valteline. Le Mincio,
+qui, de Peschiera à Mantoue, a vingt milles, ou 7 petites lieues de
+cours, est guéable en plusieurs endroits dans les temps de sécheresse;
+mais, dans la saison où l'on se trouvait, il ne l'est nulle part. Le
+général autrichien avait d'ailleurs fermé toutes les prises d'eau qui
+appauvrissent cette rivière. Toutefois, c'était une faible barrière;
+elle n'a pas plus d'une vingtaine de toises de largeur, et ses deux
+rives se dominent alternativement. Le point de Mozembano domine la
+rive gauche, ainsi que celui de Molino della Volta; les positions de
+Salionzo et de Valleggio, sur la rive gauche, ont un grand
+commandement sur celle opposée. Le général Bellegarde avait fait
+occuper fortement les hauteurs de Valleggio; il y avait fait rétablir
+un reste de château-fort, antique, qui pouvait servir de réduit; il
+commande toute la campagne sur les deux rives. Borghetto avait été
+fortifié, et était comme tête de pont, sous la protection de
+Valleggio. L'enceinte de la petite ville de Goîto avait été rétablie,
+et sa défense augmentée par les eaux. Bellegarde avait aussi fait
+élever quatre redoutes fraisées et palissadées, sur les hauteurs de
+Salionzo; elles étaient aussi rapprochées que possible de Valleggio.
+Lorsqu'il eut pourvu à ses principales défenses sur la rive gauche, il
+les étendit sur la rive droite. Il fit occuper les hauteurs de la
+Volta, position, qui domine tout le pays, par de forts ouvrages; mais
+ils étaient à près d'une lieue du Mincio, et à une et demie de Goîto
+et de Valleggio. Ainsi, sur un espace de quinze milles, le général
+autrichien avait cinq points fortement retranchés: Peschiera,
+Salionzo, Valleggio, Volta, et Goîto.
+
+Le 18 décembre, l'armée française passa la Chiesa; le quartier-général
+se porta à Castaguedolo. Les 19 et 21, toute l'armée marcha sur le
+Mincio en quatre colonnes; la droite, sous les ordres de Dupont, se
+dirigea sur l'extrémité du lac de Mantoue; le centre, conduit par
+Suchet, marcha sur la Volta; l'avant-garde, ayant pour but de masquer
+Peschiera, se porta sur Ponti; la réserve et l'aile gauche se
+dirigèrent sur Mosembano. Dupont, à l'aile droite, rejeta avec sa
+division de droite, la garnison de Mantoue au-delà du lac. La deuxième
+division (Vatrin) chassa l'ennemi dans Goîto. Suchet, au centre,
+marcha sur Volta avec circonspection. Il s'attendait à un mouvement de
+l'armée autrichienne pour soutenir la tête de sa ligne. Mais l'ennemi
+ne fit contenance nulle part; il craignait probablement d'être coupé
+du Mincio; il abandonna ses positions. La belle hauteur de Mozembano,
+qui commande le Mincio, ne fut pas disputée. Les Français s'emparent
+de toutes les positions sur la rive droite, excepté de Goîto et de la
+tête de pont de Borghetto. Lorsque l'ennemi s'était aperçu qu'il avait
+affaire à toute l'armée française, il avait craint un engagement
+général; et il s'était reployé sur la rive gauche du Mincio, ne
+conservant, sur la droite, que Goîto et Borghetto. Le résultat des
+pertes des Autrichiens, sur toute la ligne, fut de 5 à 600 hommes
+prisonniers. Le quartier-général des Français fut placé à Mozembano.
+
+Il fallait, le jour même, jeter des ponts sur le Mincio, le franchir,
+et poursuivre l'ennemi. Une rivière d'aussi peu de largeur, est un
+léger obstacle, lorsqu'on a une position qui domine la rive opposée,
+et que, de là, la mitraille des batteries dépasse au loin l'autre
+rive. A Mozembano, au moulin de la Volta, l'artillerie peut battre
+l'autre rive à une grande distance, sans que l'ennemi puisse trouver
+une position avantageuse pour l'établissement de ses batteries. Alors
+le passage n'est réellement rien; l'ennemi ne peut pas même voir le
+Mincio, qui, semblable à un fossé de fortification, couvre les
+batteries de toute attaque.
+
+Dans la guerre de siége, comme dans celle de campagne, c'est le canon
+qui joue le principal rôle; il a fait une révolution totale. Les hauts
+remparts en maçonnerie ont dû être abandonnés pour les feux rasants et
+recouverts par des masses de terre. L'usage de se retrancher chaque
+jour, en établissant un camp, et de se trouver en sûreté derrière de
+mauvais pieux, plantés à côté les uns des autres, a dû être aussi
+abandonné.
+
+Du moment où l'on est maître d'une position qui domine la rive
+opposée, si elle a assez d'étendue pour que l'on puisse y placer un
+bon nombre de pièces de canon, on acquiert bien des facilités pour le
+passage de la rivière. Cependant, si la rivière a de deux cents à cinq
+cents toises de large, l'avantage est bien moindre; parce que votre
+mitraille n'arrivant plus sur l'autre rive, et l'éloignement
+permettant à l'ennemi de se défiler facilement, les troupes, qui
+défendent le passage, ont la faculté de s'enterrer dans des boyaux,
+qui les mettent à l'abri du feu de la rive opposée. Si les grenadiers,
+chargés de passer pour protéger la construction du pont, parviennent à
+surmonter cet obstacle, ils sont écrasés par la mitraille de l'ennemi,
+qui, placé à deux cents toises du débouché du pont, est à portée de
+faire un feu très-meurtrier, et est cependant éloigné de quatre ou
+cinq cents toises des batteries de l'armée qui veut passer; de sorte
+que l'avantage du canon est tout entier pour lui. Aussi, dans ce cas,
+le passage n'est-il possible, que lorsqu'on parvient à surprendre
+complètement l'ennemi, et qu'on est favorisé par une île
+intermédiaire, ou par un rentrant très-prononcé, qui permet d'établir
+des batteries croisant leurs feux sur la gorge. Cette île ou ce
+rentrant forme alors une tête de pont naturelle, et donne tout
+l'avantage de l'artillerie à l'armée qui attaque.
+
+Quand une rivière a moins de soixante toises, les troupes qui sont
+jetées sur l'autre bord, protégées par une grande supériorité
+d'artillerie et par le grand commandement que doit avoir la rive où
+elle est placée, se trouvent avoir tant d'avantage, que, pour peu que
+la rivière forme un rentrant, il est impossible d'empêcher
+l'établissement du pont. Dans ce cas, les plus habiles généraux se
+sont contentés, lorsqu'ils ont pu prévoir le projet de leur ennemi, et
+arriver avec leur armée sur le point de passage, de s'opposer au
+passage du pont, qui est un vrai défilé, en se plaçant en demi-cercle
+alentour, et en se défilant du feu de la rive opposée, à trois ou
+quatre cents toises de ses hauteurs. C'est la manoeuvre que fit
+Vendôme, pour empêcher Eugène de profiter de son pont de Cassano.
+
+Le général français décida de passer le Mincio le 24 décembre, et il
+choisit pour points de passage, ceux de Mozembano et de Molino della
+Volta, distants de deux lieues l'un de l'autre. Sur ces deux points,
+le Mincio n'étant rien, il ne faut considérer que le plan général de
+la bataille. Était-il à propos de se diviser entre Mozembano et
+Molino? L'ennemi occupait la hauteur de Valleggio et la tête de pont
+de Borghetto. La jonction des troupes, qui auraient effectué les deux
+passages, pouvait donc éprouver des obstacles et être incertaine.
+L'ennemi pouvait lui-même sortir par Borghetto, et mettre de la
+confusion dans l'une de ces attaques. Ainsi il était plus conforme aux
+règles de la guerre, de passer sur un seul point, afin d'être sûr
+d'avoir toujours ses troupes réunies. Dans ce cas, lequel des deux
+passages fallait-il préférer?
+
+Celui de Mozembano avait l'avantage d'être plus près de Vérone; la
+position était beaucoup meilleure. L'armée ayant donc passé à
+Mozembano, sur trois ponts éloignés l'un de l'autre de deux à trois
+cents toises, ne devait point avoir d'inquiétude pour sa retraite,
+parce que sa droite et sa gauche étaient constamment appuyées au
+Mincio, et flanquées par les batteries qu'on pouvait établir sur la
+rive droite. Mais Bellegarde, qui l'avait parfaitement senti, avait
+occupé, par une forte redoute, les deux points de Valleggio et de
+Salionzo. Ces deux points, situés au coude du Mincio, forment avec le
+point de passage, un triangle équilatéral de trois mille toises de
+côté. L'armée autrichienne venant à appuyer sa gauche à Valleggio, sa
+droite à Salionzo, se trouvait occuper la corde, et sa droite et sa
+gauche étaient parfaitement appuyées. Elle ne pouvait pas être
+tournée; mais sa ligne de bataille était de 3,000 toises. Brune ne
+pouvait donc espérer que de percer son centre; opération souvent
+difficile, et qui exige une grande vigueur et beaucoup de troupes
+réunies.
+
+Le point de Molino della Volta était moins avantageux. Si l'on eût été
+battu, il y aurait eu plus de difficultés pour la retraite; car
+Pozzolo domine la rive droite. Mais dans cette position, l'ennemi
+n'aurait pas eu l'avantage d'avoir ses ailes appuyées par des ouvrages
+de fortification.
+
+En faisant un passage à Mozembano, le général français, trouvait sur
+sa droite les hauteurs de Valleggio, qui étaient fortement
+retranchées, et sur sa gauche, celles de Salionzo, occupées également
+par de bons ouvrages. L'armée française, en voulant déboucher, se
+trouvait dans un rentrant, en butte aux feux convergents de
+l'artillerie ennemie, et ayant devant elle l'armée autrichienne,
+appuyée, par sa droite et sa gauche, à ces deux fortes positions. D'un
+autre côté, le corps, qui passait à la Volta, avait sa droite à une
+lieue et demie de Goîto, place fortifiée sur la rive droite, et à une
+lieue, sur sa gauche, Borghetto et Valleggio.
+
+Il fut cependant résolu que l'aile droite passerait à la Volta, tandis
+que le reste de l'armée passerait à Mozembano.
+
+Le général Dupont, arrivé à Molino della Volta à la pointe du jour,
+construisit des ponts, et fit passer ses divisions. Il s'empara du
+village de Pozzolo, où il établit sa droite; et sa gauche appuyée au
+Mincio, fut placée vis-à-vis de Molino, et protégée par le feu de
+l'artillerie des hauteurs de la rive droite, qui dominent toute la
+plaine. Une digue augmentait encore la force de cette gauche. Lors du
+passage, l'ennemi était peu nombreux. Sur les dix heures, le général
+Dupont apprit que le passage que le général Brune devait effectuer
+devant Mozembano, était remis au lendemain. Le général Dupont aurait
+dû sur-le-champ faire repasser sur la rive droite, la masse de ses
+troupes, en ne laissant, sur la rive gauche, que quelques bataillons,
+pour y établir une tête de pont, sous la protection de ses batteries.
+D'ailleurs, la position était telle, que l'ennemi ne pouvait approcher
+jusqu'au pont. Cette opération aurait eu tout l'avantage d'une fausse
+attaque, aurait partagé l'attention de l'ennemi. L'on aurait pu, à la
+pointe du jour, avoir forcé la ligne de Valleggio à Salionzo, avant
+que toute l'armée ennemie n'y eût été réunie. Le général Dupont resta
+cependant dans sa position sur la rive gauche. Bellegarde, profitant
+de l'avantage que lui donnait son camp retranché de Valleggio et de
+Salionzo, marcha avec ses réserves contre l'aile droite. On se battit
+sur ce point, avec beaucoup d'opiniâtreté; les généraux Suchet et
+Davoust accoururent au secours du général Dupont; et un combat
+très-sanglant, où les troupes déployèrent la plus grande valeur, eut
+lieu sur ce point, entre 20 à 25,000 Français, et 40 à 45,000
+Autrichiens, dans l'arrondissement d'une armée qui, sur un champ de
+bataille de trente lieues carrées, avait 80,000 Français contre 60,000
+Autrichiens. C'est au village de Pozzolo que se passa l'action la plus
+vive; la gauche, protégée par le feu de l'artillerie de la rive droite
+et par la digue, était plus difficile à attaquer. Pozzolo, pris et
+repris alternativement par les Autrichiens et par les Français, resta
+enfin à ces derniers. Mais il leur en coûta bien cher; ils y perdirent
+l'élite de trois divisions, et éprouvèrent au moins autant de mal que
+l'ennemi. La bravoure des Français fut mal employée; et le sang de ces
+braves ne servit qu'à réparer les fautes du général en chef, et celles
+causées par l'ambition inconsidérée de ses lieutenants-généraux. Le
+général en chef, dont le quartier-général était à deux lieues du champ
+de bataille, laissa se battre toute son aile droite, qu'il savait
+avoir passé sur la rive gauche, sans faire aucune disposition pour la
+secourir. Une telle conduite n'a besoin d'aucun commentaire.
+
+Il est impossible d'expliquer comment Brune, qui savait que sa droite
+avait passé et était aux mains avec l'ennemi, ne se porta pas à son
+secours, n'y dirigea pas ses pontons pour y construire un autre pont.
+Pourquoi du moins, puisqu'il avait adopté le plan de passer sur deux
+points, ne choisit-il pas Mozembano, en profitant du mouvement où
+était l'armée autrichienne, pour s'emparer de Salionzo, Valleggio, et
+tomber sur les derrières des ennemis? Suchet et Davoust ne vinrent au
+secours de Dupont, que de leur propre mouvement, ne prenant conseil
+que de la force des évènements.
+
+Le 25, le général Marmont plaça ses batteries de réserve sur les
+hauteurs de Mozembano, pour protéger la construction des ponts;
+c'était bien inutile. L'ennemi n'avait garde de venir se placer dans
+un rentrant de trois mille toises de corde, pour disputer le passage
+d'une rivière de vingt toises, commandée par une hauteur, vis-à-vis de
+laquelle son artillerie, quelque nombreuse qu'elle fût, n'aurait pas
+pu se maintenir plus d'un quart d'heure en batterie. Le passage
+effectué, Delmas, avec l'avant-garde, marcha sur Valleggio; Moncey,
+avec la division Boudet, Michaud, avec la réserve, le soutinrent.
+Suchet resta en réserve devant Borghetto, et Dupont, avec l'aile
+droite, resta à Pozzolo. Les troupes eurent à souffrir des feux
+croisés de Valleggio et de Salionzo; mais le général autrichien avait
+déja calculé sa retraite, considérant la rivière comme passée, et
+après l'affront qu'il avait reçu la veille, malgré l'immense
+supériorité de ses forces, il cherchait à gagner l'Adige. Il avait
+seulement conservé des garnisons dans les ouvrages de Salionzo et de
+Valleggio, afin de pouvoir opérer sûrement sa retraite et évacuer tous
+ses blessés. Brune lui en laissa le temps. Dans la journée du 25, il
+ne dépassa pas Salionzo et Valleggio, c'est-à-dire qu'il fit trois
+mille toises. Le lendemain, les redoutes de Salionzo furent cernées,
+et on y prit quelques pièces de canon et 1200 hommes. Il faut croire
+que c'est par une faute de l'état-major autrichien, que ces garnisons
+n'ont pas reçu l'ordre de se retirer sur Peschiera. Il est difficile,
+toutefois, de justifier la conduite de ce général.
+
+Les Français firent une attaque inutile en voulant enlever Borghetto;
+la brave soixante-douzième demi-brigade, qui en fut chargée, y perdit
+l'élite de ses soldats. Il suffisait de canonner vivement ce poste et
+d'y jeter des obus; car on ne peut pas entrer dans Borghetto, si l'on
+n'est pas maître de Valleggio; et une fois maître de ce dernier point,
+tout ce qui est dans Borghetto est pris. Effectivement, peu après
+l'attaque de la soixante-douzième, la garnison de Borghetto se rendit
+prisonnière; mais on avait sacrifié en pure perte 4 à 500 hommes de
+cette brave demi-brigade.
+
+
+§ XII.
+
+Les jours suivants, l'armée se porta en avant, la gauche à
+Castelnuovo, la droite entre Légnano et Vérone. Elle avait envoyé un
+détachement pour masquer Mantoue; et deux régiments avaient été placés
+sur les bords du lac Garda, pour couper toute communication par le
+Mincio, entre Mantoue et Peschiera, que devait investir la division
+Dombrowski.
+
+L'armée française passa l'Adige le premier janvier, c'est-à-dire, six
+jours après le passage du Mincio; un général habile l'eût passé le
+lendemain. Cette opération se fit sans éprouver aucun obstacle à
+Bussolingo. Dans cette saison, le bas Adige est presque impraticable.
+Le lendemain, l'ennemi évacua Vérone, laissant une garnison dans le
+château. La division Rochambeau s'était portée de Lodron sur l'Adige,
+par Riva, Torboli et Mori. Ce mouvement avait obligé les Autrichiens
+d'évacuer la Corona. Le 6 janvier, ils furent chassés des hauteurs de
+Caldiero; les Français entrèrent à Vicence. Le corps de Moncey était à
+Roveredo. Le 11, l'armée française passa la Brenta devant Fontanina.
+Pendant ces mouvements, le corps d'armée d'observation du midi entrait
+en Italie; le 13 il arriva à Milan. D'un autre côté, Macdonald avec
+l'armée des Grisons, était entré à Trente, le 7 janvier, avait
+poursuivi les Autrichiens dans la vallée de la Brenta; et, dès le 9,
+il se trouvait en communication avec l'armée d'Italie, par Roveredo.
+L'armée autrichienne, au contraire, s'affaiblissait de plus en plus.
+Inférieure d'un tiers, dès l'ouverture de la campagne, à l'armée
+française, elle avait, depuis, éprouvé de grandes pertes. Le combat de
+Pozzolo lui avait coûté beaucoup de morts et de blessés, et ses pertes
+en prisonniers, s'élevaient de 5 à 6,000 hommes. Les garnisons qu'elle
+avait laissées dans Mantoue, Peschiera, Vérone, Ferrare,
+Porto-Legnano, l'avaient beaucoup réduite. Toutes ces pertes la
+mettaient hors d'état de tenir aucune ligne devant l'armée française.
+L'Adige une fois passé, l'armée autrichienne fut obligée d'envoyer une
+partie de ses forces pour garder les débouchés du Tyrol; et ces
+troupes se trouvèrent occupées par l'armée des Grisons, qui arrivait
+en ligne. Le général Baraguey d'Hilliers était à Botzen. A tous ces
+motifs de découragement, se joignit la nouvelle de l'arrivée de
+l'armée du Rhin aux portes de Vienne. En un mot, il fallait que
+l'armée autrichienne fût bien faible et bien découragée, puisqu'elle
+ne garda pas les hauteurs de Caldiero, et laissa franchir à l'armée
+française tous les points qu'elle lui pouvait disputer. Aussitôt que
+cette dernière eut passé la Brenta, M. de Bellegarde renouvela la
+demande d'un armistice.
+
+Le général Marmont et le colonel Sébastiani furent chargés par le
+général en chef de le négocier. Les ordres les plus positifs du
+premier consul portaient de n'en faire aucun, que lorsque l'armée
+française serait sur l'Isonzo, afin de bien couper l'armée
+autrichienne de Venise; ce qui l'eût obligée de laisser une forte
+garnison dans cette ville, dont les habitants n'étaient pas bien
+disposés pour les Autrichiens. Cette circonstance pouvait procurer de
+nouveaux avantages à l'armée française. Mais le premier consul avait
+insisté surtout pour ne rien conclure, avant qu'on n'eût la place de
+Mantoue. Le général français montra, dans cette négociation, peu de
+caractère, et il signa, le 16 janvier, l'armistice à Trévise.
+
+Brune renonça de lui-même à demander Mantoue; c'était la seule
+question politique. Il se contenta d'obtenir Peschiera, Porto-Legnano,
+Ferrare, etc. Les garnisons n'en étaient pas prisonnières de guerre;
+elles emmenaient avec elles leur artillerie, et la moitié des vivres
+des approvisionnements de ces places. La flottille de Peschiera, qui
+appartenait de droit à l'armée française, ne fut pas même livrée.
+
+La convention de Trévise porta le cachet de la faiblesse des
+négociateurs qui la conclurent. Il est évident que toutes les
+conditions étaient à l'avantage de l'Autriche. Par suite des succès
+que l'armée française avait obtenus, et en raison de sa supériorité
+numérique et morale, Peschiera, Ferrare, etc., étaient des places
+prises: c'étaient donc des garnisons formant un total de 5 à 6,000
+hommes, de l'artillerie, des vivres, et une flottille, que l'on
+rendait à des ennemis vaincus. La seule place qui pût tenir assez
+long-temps, pour aider l'Autriche à soutenir une nouvelle campagne,
+était Mantoue; et, non-seulement cette place restait au pouvoir des
+ennemis, mais on lui accordait un arrondissement de huit cents toises,
+et la faculté de recevoir des approvisionnements au-delà de ceux
+nécessaires à la garnison et aux habitants.
+
+Au mécontentement que le premier consul avait éprouvé de toutes les
+fautes militaires commises dans cette campagne, se joignit celui de
+voir ses ordres transgressés, les négociations compromises, et sa
+position en Italie incertaine. Il fit sur-le-champ connaître à Brune
+qu'il désavouait la convention de Trévise, lui enjoignant d'annoncer
+que les hostilités allaient recommencer, à moins qu'on ne remît
+Mantoue. Le premier consul fit faire la même déclaration au comte de
+Cobentzel, à Lunéville. Ce ministre, qui commençait enfin à être
+persuadé de la nécessité de traiter de bonne foi, et dont l'orgueil
+avait plié devant la catastrophe, qui menaçait son maître, signa, le
+26 janvier, l'ordre de livrer Mantoue à l'armée française. Ce qui eut
+lieu le 17 février. A cette condition, l'armistice fut maintenu.
+Pendant les négociations, le château de Vérone avait capitulé, et sa
+garnison de 1700 hommes avait été prise.
+
+Cette campagne d'Italie donna la mesure de Brune, et le premier consul
+ne l'employa plus dans des commandements importants. Ce général, qui
+avait montré la plus brillante bravoure et beaucoup de décision à la
+tête d'une brigade, ne paraissait pas fait pour commander en chef.
+
+Néanmoins les Français avaient toujours été victorieux dans cette
+campagne, et toutes les places fortes d'Italie étaient entre leurs
+mains. Ils étaient maîtres du Tyrol et des trois quarts de la
+terre-ferme du territoire de Venise, puisque la ligne de démarcation
+de l'armée française suivait la gauche de la Livenza, depuis Sally
+jusqu'à la mer, la crête des montagnes entre la Piave et Zeliné, et
+redescendait la Drave jusqu'à Lintz, où elle rencontrait la ligne de
+l'armistice d'Allemagne.
+
+
+§ XIII.
+
+Le général Miollis, qui était resté en Toscane, commandait un corps de
+5 à 6,000 hommes de toutes armes; la majorité de ces troupes était des
+troupes italiennes. Les garnisons qu'il était obligé de laisser à
+Livourne, à Lucques, au château de Florence, et sur divers autres
+points, ne lui laissaient de disponible qu'un corps de 3,500 à 4,000
+hommes. Le général de Damas, avec une force de 16,000 hommes, dont
+8,000 Napolitains, était venu prendre position sur les confins de la
+Toscane, après avoir traversé les états du pape. Il devait combiner
+ses opérations dans la Romagne et le Ferrarois, avec des troupes
+d'insurgés, chassés de Toscane par la garde nationale de Bologne, et
+par une colonne mobile qu'avait envoyée le général Brune, sur la
+droite du Pô. La retraite de l'armée autrichienne qui, successivement,
+avait été obligée de passer le Pô, le Mincio, l'Adige, la Brenta,
+avait déconcerté tous les projets des ennemis sur la rive droite du
+Pô. Le général Miollis, établi à Florence, maintenait le bon ordre
+dans l'intérieur; et les batteries élevées à Livourne, tenaient en
+respect les bâtiments anglais. Les Autrichiens, qui s'étaient montrés
+en Toscane, s'étaient retirés, partie sur Venise pour en renforcer la
+garnison, et partie sur Ancône.
+
+Le 14 janvier, le général Miollis, instruit qu'une division de 5 à
+6,000 hommes du corps de Damas, s'était portée sur Sienne, dont elle
+avait insurgé la population, sentit la nécessité de frapper un coup,
+qui prévînt et arrêtât les insurrections prêtes à éclater sur
+plusieurs autres points. Il profita de la faute que venait de
+commettre le général de Damas, officier sans talent ni mérite
+militaire, de détacher aussi loin de lui une partie de ses forces, et
+marcha contre ce corps avec 3,000 hommes. Le général Miollis rencontra
+les Napolitains et les insurgés en avant de Sienne, les culbuta
+aussitôt sur cette ville, dont il força les portes à coups de canon et
+de hache, et passa au fil de l'épée tout ce qu'il y rencontra les
+armes à la main. Il fit poursuivre, plusieurs jours, les restes de ces
+bandes, et les rejeta au-delà de la Toscane, dont il rétablit ainsi,
+et maintint la tranquillité.
+
+Cependant de nouvelles forces étaient parties de Naples, pour venir
+renforcer l'armée de M. de Damas.
+
+Le général Murat, commandant en chef la troisième armée de réserve,
+qui venait de prendre la dénomination d'armée d'observation d'Italie,
+et dont le quartier-général était à Genève, dans les premiers jours de
+janvier, passa le Petit-Saint-Bernard, le mont Genèvre et le mont
+Cénis, et arriva, le 13 janvier, à Milan. Cette armée continua sa
+route sur Florence; elle était composée des divisions Tarreau et
+Mathieu, et d'une division de cavalerie. Un des articles de la
+convention de Trévise, portait que la place d'Ancône serait remise à
+l'armée française. Le général Murat, en conséquence, eut ordre de
+prendre possession de cette place, de chasser les troupes napolitaines
+des états du pape, et de les menacer même dans l'intérieur du royaume
+de Naples. Ce général, arrivé à Florence le 20 janvier, expédia le
+général Paulet, avec une brigade de 3,000 hommes de toutes armes, pour
+prendre possession d'Ancône et de ses forts. Ce dernier passa à
+Cézenna, le 23 janvier, et le 27, il prit possession des forts et de
+la ville d'Ancône. Cependant le premier consul avait ordonné qu'on
+eût pour le pape les plus grands égards. Le général Murat avait même
+écrit de Florence, le 24 janvier, au cardinal, premier ministre de
+S. S., pour l'informer des intentions du premier consul, et de l'entrée
+de l'armée d'observation dans les états du saint-père, afin d'occuper
+Ancône, d'après la convention du 16, et de rendre à sa Sainteté le
+libre gouvernement de ses états, en obligeant les Napolitains à
+évacuer le château Saint-Ange et le territoire de Rome. Il prévint
+aussi le cardinal, qu'il avait ordre de ne s'approcher de Rome, que
+dans le cas où sa sainteté le jugerait nécessaire.
+
+Dès son arrivée en Toscane, le général français avait écrit à M. de
+Damas, pour lui demander les motifs de son mouvement offensif en
+Toscane, et lui signifier qu'il eût à évacuer sur-le-champ le
+territoire romain. M. de Damas lui avait répondu de Viterbe, que les
+opérations du corps sous ses ordres, avaient toujours dû se combiner
+avec celles de l'armée de M. de Bellegarde; que, lorsque le général
+Miollis avait attaqué son avant-garde, à Sienne, à vingt-six milles de
+son corps d'armée, il allait se retirer sur Rome, imitant le mouvement
+de l'armée autrichienne, sur la Brenta; mais que, puisqu'un armistice
+avait été conclu avec les Autrichiens, les troupes qu'il commandait,
+étant celles d'une cour alliée de l'empereur, se trouvaient aussi en
+armistice avec les Français.
+
+Le général Murat lui répondit sur-le-champ, que l'armistice conclu
+avec l'armée autrichienne, ne concernait en rien l'armée napolitaine;
+qu'il était donc nécessaire qu'elle évacuât le château Saint-Ange et
+les états du pape; que la considération du premier consul pour
+l'empereur de Russie, pouvait seule protéger le roi de Naples; mais
+que ni l'armistice, ni le cabinet de Vienne, ne pouvaient en rien le
+protéger. En même temps, le général Murat mit sa petite armée en
+mouvement. Les deux divisions d'infanterie furent dirigées, le 28
+janvier, par la route d'Arezzo, sur Foligno et Perruvio, où elles
+arrivèrent le 4 février. Le général Paulet eut ordre de se rendre
+d'Ancône, avec deux bataillons, à Foligno, en passant par Macerata et
+Tolentino. Pendant ces mouvements, l'artillerie, qui se dirigeait sur
+Florence, par le débouché de Pistoia, eut ordre de continuer sa route
+par Bologne et Ancône. Ainsi le corps d'observation marchait sans son
+artillerie; faute qui ne peut jamais être excusée, que lorsque les
+chemins par où passe l'armée, sont absolument impraticables au canon.
+Or, celui de Bologne à Florence n'est pas dans ce cas, les voitures
+peuvent y passer. Aussitôt que l'armée napolitaine fut instruite de la
+marche du corps d'observation, elle se replia en toute hâte sous les
+murs de Rome.
+
+Le général Paulet, dès son arrivée à Ancône, y avait fait rétablir les
+autorités et placer les couleurs du pape; ce qui excita la
+reconnaissance de ce pontife, qui se hâta de faire écrire au général
+Murat, par le cardinal Gonsalvi, le 31 janvier, pour lui exprimer _le
+vif sentiment dont il était pénétré pour le premier consul; auquel_,
+dit-il, _est attachée la tranquillité de la religion, ainsi que le
+bonheur de l'Europe_.
+
+Le 9 février, l'armée française était placée sur la Neva, jusqu'à son
+embouchure dans le Tibre, et jusqu'aux confins des états du roi de
+Naples.
+
+Enfin, après quelques pourparlers, le général Murat consentit, par
+égard pour la Russie, à signer, le 18 février, à Foligno, un armistice
+de trente jours, entre son corps d'armée et les troupes napolitaines.
+D'après cet armistice, elles durent évacuer Rome et les états du pape.
+Le premier mars, à la suite de l'arrivée à Naples du colonel Beaumont,
+aide-de-camp du général Murat, l'embargo fut mis sur tous les
+bâtiments anglais, qui se trouvaient dans les ports de ce royaume.
+Tous les Anglais en furent expulsés, et l'armée napolitaine rentra sur
+son territoire. Le 28 mars suivant, un traité de paix fut signé à
+Florence, entre la république française et la cour de Naples, par le
+citoyen Alquier et le chevalier Micheroux. D'après l'un des articles,
+un corps français pouvait, sur la demande du roi de Naples, être mis à
+sa disposition, pour garantir ce royaume des attaques des Anglais et
+des Turcs. En vertu de ce même article, le général Soult fut envoyé,
+le 2 avril, avec un corps de 10 à 12,000 hommes, pour occuper Otrante,
+Brandisi, Tarente, et tout le bout de la presqu'île, afin d'établir
+des communications plus faciles avec l'armée d'Égypte. Ce corps arriva
+à sa destination vers le 25 avril. Dans le courant de ce mois, la
+Toscane fut remise au roi d'Étrurie, conformément au traité de
+Lunéville, et à celui conclu entre la France et l'Espagne. Cependant
+les Anglais occupaient encore l'île d'Elbe. Le premier mai, le colonel
+Marietty, parti de Bastia avec 600 hommes, débarqua près de Marciana,
+dans cette île, pour en prendre possession, d'après le traité conclu
+avec le roi de Naples. Le lendemain, il entra à Porto-Longone, après
+avoir chassé un rassemblement considérable de paysans insurgés,
+d'Anglais et de déserteurs. Il fut joint dans cette place, le même
+jour, par le général de division Tharreau, qui s'était embarqué à
+Piombino avec un bataillon français et 300 Polonais. Ces troupes
+réunies, marchèrent aussitôt pour cerner Porto-Ferrajo, qui fut sommé
+de se rendre. Ainsi toute la partie de l'île cédée par le traité de
+Florence, fut remise au pouvoir des Français.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+NEUTRES.
+
+
+Du droit des gens, observé par les puissances dans la guerre de terre;
+et du droit des gens, observé par elles dans la guerre de mer.--Des
+Principes du droit maritime des puissances neutres.--De la neutralité
+armée de 1780, dont les principes, qui étaient ceux de la France, de
+l'Espagne, de la Hollande, de la Russie, de la Prusse, du Danemarck,
+de la Suède, étaient en opposition avec les prétentions de
+l'Angleterre à cette époque.--Nouvelles prétentions de l'Angleterre,
+mises en avant, pour la première fois et successivement, dans le cours
+de la guerre de la révolution, depuis 1793 jusqu'en 1800. L'Amérique
+reconnaît ces prétentions; discussions qui en résultent avec la
+France.--Opposition à ces prétentions de la part de la Russie, de la
+Suède, du Danemarck, de la Prusse. Évènements qui s'ensuivent.
+Convention de Copenhague, où, malgré la présence d'une flotte anglaise
+supérieure, le Danemarck ne reconnaît aucune des prétentions de
+l'Angleterre. Leur discussion est ajournée.--Traité de Paris entre la
+république française et les États-Unis d'Amérique, qui termine les
+différends survenus entre les deux puissances, par suite de l'adhésion
+des Américains aux prétentions des Anglais. La France et l'Amérique
+proclament solennellement les principes du droit maritime des
+neutres.--Causes qui indisposent l'empereur Paul Ier contre
+l'Angleterre.--La Russie, le Danemarck, la Suède, la Prusse,
+proclament les principes reconnus par le traité du 30 septembre entre
+la France et l'Amérique. Convention, dite neutralité armée, signée le
+16 décembre 1800.--Guerre entre l'Angleterre d'un côté, la Russie, le
+Danemarck, la Suède et la Prusse de l'autre. Ce qui constate qu'à
+cette époque ces puissances, non plus que la France, la Hollande,
+l'Amérique et l'Espagne ne reconnaissaient aucune des prétentions de
+l'Angleterre.--Bataille de Copenhague, le 2 avril 1801.--Assassinat de
+l'empereur, Paul Ier.--La Russie, la Suède, le Danemarck, se désistent
+des principes de la neutralité armée. Nouveaux principes des droits
+des neutres reconnus par ces puissances. Traité du 17 juin 1801, signé
+par lord St-Helens. Ces nouveaux droits n'engagent que les puissances
+qui les ont reconnus par ledit traité.
+
+
+§ Ier.
+
+Le droit des gens, dans les siècles de barbarie, était le même sur
+terre que sur mer. Les individus des nations ennemies étaient faits
+prisonniers, soit qu'ils eussent été pris les armes à la main, soit
+qu'ils fussent de simples habitants; et ils ne sortaient d'esclavage
+qu'en payant une rançon. Les propriétés mobilières, et même foncières,
+étaient confisquées, en tout ou en partie. La civilisation s'est fait
+sentir rapidement et a entièrement changé le droit des gens dans la
+guerre de terre, sans avoir eu le même effet dans celle de mer. De
+sorte que, comme s'il y avait deux raisons et deux justices, les
+choses sont réglées par deux droits différents. Le droit des gens,
+dans la guerre de terre, n'entraîne plus le dépouillement des
+particuliers, ni un changement dans l'état des personnes. La guerre
+n'a action que sur le gouvernement. Ainsi les propriétés ne changent
+pas de mains, les magasins de marchandises restent intacts, les
+personnes restent libres. Sont seulement considérés comme prisonniers
+de guerre, les individus pris les armes à la main, et faisant partie
+de corps militaires. Ce changement a beaucoup diminué les maux de la
+guerre. Il a rendu la conquête d'une nation plus facile, la guerre
+moins sanglante et moins désastreuse. Une province conquise prête
+serment, et, si le vainqueur l'exige, donne des ôtages, rend les
+armes; les contributions se perçoivent au profit du vainqueur, qui,
+s'il le juge nécessaire, établit une contribution extraordinaire, soit
+pour pourvoir à l'entretien de son armée, soit pour s'indemniser
+lui-même des dépenses que lui a causées la guerre. Mais cette
+contribution n'a aucun rapport avec la valeur des marchandises en
+magasin; c'est seulement une augmentation proportionnelle plus ou
+moins forte de la contribution ordinaire. Rarement cette contribution
+équivaut à une année de celles que perçoit le prince, et elle est
+imposée sur l'universalité de l'état; de sorte qu'elle n'entraîne
+jamais la ruine d'aucun particulier.
+
+Le droit des gens qui régit la guerre maritime, est resté dans toute
+sa barbarie; les propriétés des particuliers sont confisquées; les
+individus non combattants sont faits prisonniers. Lorsque deux nations
+sont en guerre, tous les bâtiments de l'une ou de l'autre, naviguant
+sur les mers, ou existant dans les ports, sont susceptibles d'être
+confisqués, et les individus à bord de ces bâtiments, sont faits
+prisonniers de guerre. Ainsi, par une contradiction évidente, un
+bâtiment anglais (dans l'hypothèse d'une guerre entre la France et
+l'Angleterre), qui se trouvera dans le port de Nantes, par exemple, au
+moment de la déclaration de guerre, sera confisqué; les hommes à bord
+seront prisonniers de guerre, quoique non combattants et simples
+citoyens; tandis qu'un magasin de marchandises anglaises, appartenant
+à des Anglais existants dans la même ville, ne sera ni séquestré ni
+confisqué, et que les négociants anglais voyageant en France ne seront
+point prisonniers de guerre, et recevront leur itinéraire et les
+passe-ports nécessaires pour quitter le territoire. Un bâtiment
+anglais, naviguant et saisi par un vaisseau français, sera confisqué,
+quoique sa cargaison appartienne à des particuliers; les individus
+trouvés à bord de ce bâtiment, seront prisonniers de guerre, quoique
+non combattants; et un convoi de cent charrettes de marchandises,
+appartenant à des Anglais, et traversant la France, au moment de la
+rupture entre les deux puissances, ne sera pas saisi.
+
+Dans la guerre de terre, les propriétés même territoriales que
+possèdent des sujets étrangers, ne sont point soumises à confiscation;
+elles le sont tout au plus au séquestre. Les lois qui régissent la
+guerre de terre, sont donc plus conformes à la civilisation et au
+bien-être des particuliers; et il est à desirer qu'un temps vienne, où
+les mêmes idées libérales s'étendent sur la guerre de mer, et que les
+armées navales de deux puissances puissent se battre, sans donner lieu
+à la confiscation des navires marchands, et sans faire constituer
+prisonniers de guerre les simples matelots du commerce ou les
+passagers non militaires. Le commerce se ferait alors, sur mer, entre
+les nations belligérantes, comme il se fait, sur terre, au milieu des
+batailles que se livrent les armées.
+
+
+§ II.
+
+La mer est le domaine de toutes les nations; elle s'étend sur les
+trois quarts du globe, et établit un lien entre les divers peuples. Un
+bâtiment chargé de marchandises, naviguant sur les mers, est soumis
+aux lois civiles et criminelles de son souverain, comme s'il était
+dans l'intérieur de ses états. Un bâtiment, qui navigue, peut être
+considéré comme une colonie flottante, dans ce sens que toutes les
+nations sont également souveraines sur les mers. Si les navires de
+commerce des puissances en guerre pouvaient naviguer librement, il
+n'y aurait, à plus forte raison, aucune enquête à exercer sur les
+neutres. Mais, comme il est passé en principe, que les bâtiments de
+commerce des puissances belligérantes sont susceptibles d'être
+confisqués, il a dû en résulter le droit, pour tous les bâtiments de
+guerre belligérants, de s'assurer du pavillon du bâtiment neutre
+qu'ils rencontrent; car, s'il était ennemi, ils auraient le droit de
+le confisquer. De là, le droit de visite, que toutes les puissances
+ont reconnu par les divers traités; de là, pour les bâtiments
+belligérants, celui d'envoyer leurs chaloupes à bord des bâtiments
+neutres de commerce, pour demander à voir leurs papiers et s'assurer
+ainsi de leur pavillon. Tous les traités ont voulu que ce droit
+s'exerçât avec tous les égards possibles, que le bâtiment armé se tînt
+hors de la portée de canon, et que deux ou trois hommes seulement,
+pussent débarquer sur le navire visité, afin que rien n'eût l'air de
+la force et de la violence. Il a été reconnu qu'un bâtiment appartient
+à la puissance dont il porte le pavillon, lorsqu'il est muni de
+passe-ports et d'expéditions en règle, et lorsque le capitaine et la
+moitié de l'équipage sont des nationaux. Toutes les puissances se
+sont engagées, par les divers traités, à défendre à leurs sujets
+neutres, de faire, avec les puissances en guerre, le commerce de
+contrebande; et elles ont désigné, sous ce nom, le commerce des
+munitions de guerre, telles que poudre, boulets, bombes, fusils,
+selles, brides, cuirasses, etc. Tout bâtiment ayant de ces objets à
+bord, est censé avoir transgressé les ordres de son souverain, puisque
+ce dernier s'est engagé à défendre ce commerce à ses sujets; et ces
+objets de contrebande sont confisqués.
+
+La visite faite par les bâtiments croiseurs, ne fut donc plus une
+simple visite pour s'assurer du pavillon; et le croiseur exerça, au
+nom même du souverain dont le pavillon couvrait le bâtiment visité, un
+nouveau droit de visite, pour s'assurer si ce bâtiment ne contenait
+pas des effets de contrebande. Les hommes de la nation ennemie, mais
+seulement les hommes de guerre, furent assimilés aux objets de
+contrebande. Ainsi cette inspection ne fut pas une dérogation au
+principe, que le pavillon couvre la marchandise.
+
+Bientôt il s'offrit un troisième cas. Des bâtiments neutres se
+présentèrent pour entrer dans des places assiégées, et qui étaient
+bloquées par des escadres ennemies. Ces bâtiments neutres ne
+portaient pas de munitions de guerre, mais des vivres, des bois, des
+vins et d'autres marchandises, qui pouvaient être utiles à la place
+assiégée et prolonger sa défense. Après de longues discussions entre
+les puissances, elles sont convenues, par divers traités, que dans le
+cas où une place serait réellement bloquée, de manière qu'il y eût
+danger évident, pour un bâtiment, de tenter d'y entrer, le commandant
+du blocus pourrait interdire au bâtiment neutre l'entrée dans cette
+place, et le confisquer, si, malgré cette défense, il employait la
+force ou la ruse pour s'y introduire.
+
+Ainsi les lois maritimes sont basées sur ces principes: 1º Le pavillon
+couvre la marchandise. 2º Un bâtiment neutre peut être visité par un
+bâtiment belligérant, pour s'assurer de son pavillon et de son
+chargement, dans ce sens qu'il n'a pas de contrebande. 3º La
+contrebande est restreinte aux munitions de guerre. 4º Des bâtiments
+neutres peuvent être empêchés d'entrer dans une place, si elle est
+assiégée, pourvu que le blocus soit réel, et qu'il y ait danger
+évident, en y entrant. Ces principes forment le droit maritime des
+neutres, parce que les différents gouvernements se sont librement et
+par des traités, engagés à les observer et à les faire observer par
+leurs sujets. Les diverses puissances maritimes, la Hollande, le
+Portugal, l'Espagne, la France, l'Angleterre, la Suède, le Danemarck
+et la Russie, ont, à plusieurs époques et successivement, contracté
+l'une avec l'autre, ces engagements, qui ont été proclamés aux traités
+généraux de pacification, tels que ceux de Westphalie, en 1646, et
+d'Utrecht, en 1712.
+
+
+§ III.
+
+L'Angleterre, dans la guerre d'Amérique, en 1778, prétendit, 1º que
+les marchandises propres à construire les vaisseaux, telles que bois,
+chanvre, goudron, etc., étaient de contrebande; 2º qu'un bâtiment
+neutre avait bien le droit d'aller d'un port ami dans un port ennemi,
+mais qu'il ne pouvait pas trafiquer d'un port ennemi à un port ennemi;
+3º que les bâtiments neutres ne pouvaient pas naviguer de la colonie à
+la métropole ennemie; 4º que les puissances neutres n'avaient pas le
+droit de faire convoyer, par des bâtiments de guerre, leurs bâtiments
+de commerce, ou que, dans ce cas, ils n'étaient pas affranchis de la
+visite.
+
+Aucune puissance indépendante ne voulut reconnaître ces injustes
+prétentions. En effet la mer étant le domaine de toutes les nations,
+aucune n'a le droit de régler la législation de ce qui s'y passe. Si
+les visites sont permises sur un bâtiment qui arbore un pavillon
+neutre, c'est parce que le souverain l'a permis lui-même, par ses
+traités. Si les marchandises de guerre sont contrebande, c'est parce
+que les traités l'ont réglé ainsi. Si les puissances belligérantes
+peuvent les saisir, c'est parce que le souverain, dont le pavillon est
+arboré sur le bâtiment neutre, s'est lui-même engagé à ne point
+autoriser ce genre de commerce. Mais vous ne pouvez pas étendre la
+liste des objets de contrebande à votre volonté, disait-on aux
+Anglais; et aucune puissance neutre ne s'est engagée à défendre le
+commerce des munitions navales, telles que bois, chanvre, goudron,
+etc.
+
+Quant à la deuxième prétention, elle est contraire, ajoutait-on, à
+l'usage reçu. Vous ne devez vous ingérer dans les opérations de
+commerce des neutres, que pour vous assurer du pavillon, et qu'il n'y
+a pas de contrebande. Vous n'avez pas le droit de savoir ce que fait
+un bâtiment neutre, puisqu'en pleine mer ce bâtiment est chez lui, et,
+en droit, hors de votre puissance. Il n'est pas couvert par les
+batteries de son pays, mais il l'est par la puissance morale de son
+souverain.
+
+La troisième prétention n'est pas plus fondée. L'état de guerre ne
+peut avoir aucune influence sur les neutres; ils doivent donc faire
+en guerre, ce qu'ils peuvent faire pendant la paix. Or, dans de
+l'état de paix, vous n'avez pas le droit d'empêcher, et vous ne
+trouveriez pas mauvais qu'ils fissent le commerce des colonies avec la
+métropole. Si les bâtiments étrangers sont empêchés de faire ce
+commerce, ils ne le sont pas d'après le droit des gens, mais par une
+loi municipale; et, toutes les fois qu'une puissance a voulu permettre
+à des étrangers le commerce de ses colonies, personne n'a eu le droit
+de s'y opposer.
+
+Quant à la quatrième prétention, on répondait que, comme le droit de
+visite n'existait que pour s'assurer du pavillon et de la contrebande,
+un bâtiment armé, commissionné par le souverain, constatait bien mieux
+le pavillon et la cargaison des bâtiments marchands de son convoi,
+ainsi que les réglements relatifs à la contrebande, arrêtés par son
+maître, que ne le faisait la visite des papiers d'un navire marchand;
+qu'il résulterait de la prétention dont il s'agit qu'un convoi,
+escorté par une flotte de huit ou dix vaisseaux de 74, d'une puissance
+neutre, serait soumis à la visite d'un brick ou d'un corsaire d'une
+puissance belligérante.
+
+Lors de la guerre d'Amérique (1778), M. de Castries, ministre de la
+marine de France, fit adopter un réglement relatif au commerce des
+neutres. Ce réglement fut dressé, d'après l'esprit du traité
+d'Utrecht et des droits des neutres. On y proclama les quatre
+principes ci-dessus énoncés, et on y déclara qu'il aurait son
+exécution pendant six mois, après lesquels il cesserait d'avoir lieu
+envers les nations neutres qui n'auraient pas fait reconnaître leurs
+droits par l'Angleterre.
+
+Cette conduite était juste et politique; elle satisfit toutes les
+puissances neutres, et jeta un nouveau jour sur cette question. Les
+Hollandais, qui faisaient alors le plus grand commerce, chicanés par
+les croiseurs anglais et les décisions de l'amirauté de Londres,
+firent escorter leurs convois par des bâtiments de guerre.
+L'Angleterre avança cet étrange principe, que les neutres ne pouvaient
+escorter leurs convois marchands, ou que du moins, cela ne pouvait les
+dispenser d'être visités. Un convoi, escorté par plusieurs bâtiments
+de guerre hollandais, fut attaqué, pris, et conduit dans les ports
+anglais. Cet évènement remplit la Hollande d'indignation; et peu de
+temps après, elle se joignit à la France et à l'Espagne, et déclara la
+guerre à l'Angleterre.
+
+Catherine, impératrice de Russie, prit fait et cause dans ces grandes
+questions. La dignité de son pavillon, l'intérêt de son empire, dont
+le commerce consistait principalement en marchandises propres à des
+constructions navales, lui firent prendre la résolution de se
+constituer, avec la Suède et le Danemark, en neutralité armée. Ces
+puissances déclarèrent qu'elles feraient la guerre à la puissance
+belligérante qui violerait ces principes: 1º que le pavillon couvre la
+marchandise (la contrebande exceptée); 2º que la visite d'un bâtiment
+neutre par un bâtiment de guerre, doit se faire avec tous les égards
+possibles; 3º que les munitions de guerre, canons, poudre, boulets,
+etc., seulement, sont objets de contrebande; 4º que chaque puissance a
+le droit de convoyer les bâtiments marchands, et que, dans ce cas, la
+déclaration du commandant du bâtiment de guerre, est suffisante, pour
+justifier le pavillon et la cargaison des bâtiments convoyés; 5º
+enfin, qu'un port n'est bloqué par une escadre, que lorsqu'il y a
+danger évident d'y entrer, mais qu'un bâtiment neutre ne pourrait être
+empêché d'entrer dans un port précédemment bloqué par une force, qui
+ne serait plus présente devant le port, au moment où le bâtiment se
+présenterait, quelle que fût la cause de l'éloignement de la force qui
+bloquait, soit qu'elle provînt des vents ou du besoin de se
+réapprovisionner.
+
+Cette neutralité du Nord fut signifiée aux puissances belligérantes,
+le 15 août 1780. La France et l'Espagne, dont elle consacrait les
+principes, s'empressèrent d'y adhérer. L'Angleterre seule témoigna son
+extrême déplaisir; mais, n'osant pas braver la nouvelle confédération,
+elle se contenta de se relâcher, dans l'exécution, de toutes ses
+prétentions, et ne donna lieu à aucune plainte de la part des
+puissances neutres confédérées. Ainsi, par cette non-mise à exécution
+de ses principes, elle y renonça réellement. Quinze mois après, la
+paix de 1783 mit fin à la guerre maritime.
+
+
+§ IV.
+
+La guerre entre la France et l'Angleterre commença en 1793.
+L'Angleterre devint bientôt l'ame de la première coalition. Dans le
+temps que les armées autrichiennes, prussiennes, espagnoles et
+piémontaises envahissaient nos frontières, elle employait tous les
+moyens pour arriver à la ruine de nos colonies. La prise de Toulon, où
+notre escadre fut brûlée, le soulèvement des provinces de l'Ouest, où
+périt un si grand nombre de marins, anéantirent notre marine.
+L'Angleterre alors ne mit plus de bornes à son ambition. Désormais,
+prépondérante sur mer et sans rivale, elle crut le moment arrivé où
+elle pourrait, sans danger, proclamer l'asservissement des mers. Elle
+reprit les prétentions auxquelles elle avait tacitement renoncé dans
+la guerre de 1780, savoir: 1º que les marchandises propres à la
+construction des vaisseaux, sont de contrebande; 2º que les neutres
+n'ont pas le droit de faire convoyer leurs bâtiments de commerce; ou
+du moins que la déclaration du commandant de l'escorte n'ôte pas le
+droit de visite; 3º qu'une place est bloquée, non-seulement par la
+présence d'une escadre, mais même lorsque l'escadre est éloignée de
+devant le port, par les tempêtes ou par le besoin de faire de l'eau,
+etc. Elle alla plus loin, et mit en avant ces trois nouvelles
+prétentions: 1º que le pavillon ne couvre pas la marchandise, que la
+marchandise et la propriété ennemies sont confiscables sur un bâtiment
+neutre; 2º qu'un bâtiment neutre n'a pas le droit de faire le commerce
+de la colonie avec la métropole; 3º qu'un bâtiment neutre peut bien
+entrer dans un port ennemi, mais non pas aller d'un port ennemi à un
+port ennemi.
+
+Le gouvernement d'Amérique voyant la puissance maritime de la France
+anéantie, et craignant pour lui l'influence du parti français qui se
+composait des hommes les plus exagérés, jugea nécessaire à sa
+conservation, de se rapprocher de l'Angleterre, et reconnut tout ce
+que cette puissance voulut lui prescrire, pour nuire et gêner le
+commerce français.
+
+Les altercations entre la France et les États-Unis furent vives. Les
+envoyés de la république française, Genet, Adet, Fauchet, réclamèrent
+fortement l'exécution du traité de 1778; mais ils eurent peu de
+succès. En conséquence, diverses mesures législatives, analogues à
+celles des Américains, furent prises en France; diverses affaires de
+mer eurent lieu, et les choses s'aigrirent à un tel point, que la
+France était comme en guerre avec l'Amérique. Cependant la première de
+ces deux nations sortit enfin triomphante de la lutte qui menaçait son
+existence; l'ordre et un gouvernement régulier firent disparaître
+l'anarchie. Les Américains éprouvèrent alors le besoin de se
+rapprocher de la France. Le président lui-même sentait toute la raison
+qu'avait cette puissance, de réclamer contre le traité qu'il avait
+conclu avec l'Angleterre; et au fond de son coeur, il rougissait d'un
+acte que la force des circonstances l'avait seule porté à signer. MM.
+Prinkeney, Marschal et Gerry, chargés des pleins pouvoirs du
+gouvernement américain, arrivèrent à Paris à la fin de 1797. Tout
+faisait espérer un prompt rapprochement entre les deux républiques:
+mais la question restait tout entière indécise. Le traité de 1794 et
+l'abandon des droits des neutres lésaient essentiellement les intérêts
+de la France; et l'on ne pouvait espérer de faire revenir les
+États-Unis à l'exécution du traité de 1778, à ce qu'ils devaient à la
+France et à eux-mêmes, qu'en opérant un changement dans leur
+organisation intérieure.
+
+Par suite des évènements de la révolution, le parti fédéraliste
+l'avait emporté dans ce pays, mais le parti démocratique était
+cependant le plus nombreux. Le directoire pensa lui donner plus de
+force, en refusant de recevoir deux des plénipotentiaires américains,
+parce qu'ils tenaient au parti fédéraliste, et en ne reconnaissant que
+le troisième, qui était du parti opposé. Il déclara d'ailleurs ne
+pouvoir entrer dans aucune négociation, tant que l'Amérique n'aurait
+pas fait réparation des griefs dont la république française avait à se
+plaindre. Le 18 janvier 1798, il sollicita une loi des conseils,
+portant que la neutralité d'un bâtiment ne se déterminerait pas par
+son pavillon, mais par la nature de sa cargaison; et que tout bâtiment
+chargé, en tout ou en partie, de marchandises anglaises, pourrait être
+confisqué. La loi était juste envers l'Amérique, dans ce sens, qu'elle
+n'était que la représaille du traité que cette puissance avait signé
+avec l'Angleterre, en 1794; mais elle n'en était pas moins impolitique
+et déplacée; elle était subversive de tous les droits des neutres.
+C'était déclarer que le pavillon ne couvrait plus la marchandise, ou,
+autrement, proclamer que les mers appartenaient au plus fort. C'était
+agir dans le sens et conformément à l'intérêt de l'Angleterre, qui
+vit, avec une secrète joie, la France elle-même proclamer ses
+principes, et autoriser son usurpation. Sans doute les Américains
+n'étaient plus que les facteurs de l'Angleterre; mais des lois
+municipales, réglementaires du commerce en France avec les Américains,
+auraient détruit un ordre de choses contraire aux intérêts de la
+France; la république aurait pu déclarer tout au plus, que les
+marchandises anglaises seraient marchandises de contrebande, pour les
+pavillons qui auraient reconnu les nouvelles prétentions de
+l'Angleterre. Le résultat de cette loi fut désastreux pour les
+Américains. Les corsaires français firent de nombreuses prises; et aux
+termes de la loi, toutes étaient bonnes. Car il suffisait qu'un navire
+américain eût quelques tonneaux de marchandises anglaises à son bord,
+pour que toute la cargaison fût confiscable. Dans le même temps, comme
+s'il n'y avait pas déja assez de cause d'irritation et de désunion
+entre les deux pays, le directoire fit demander aux envoyés américains
+un emprunt de quarante-huit millions de francs; se fondant sur celui
+que les États-Unis avaient fait autrefois à la France, pour se
+soustraire au joug de l'Angleterre. Les agents d'intrigues dont le
+ministère des relations extérieures était rempli à cette époque,
+insinuèrent qu'on se désisterait de l'emprunt pour une somme de douze
+cent mille francs, qui devait se partager entre le directeur B..... et
+le ministre T..........
+
+Ces nouvelles arrivèrent en Amérique dans le mois de mars; le
+président en informa la chambre, le 4 avril. Tous les esprits se
+rallièrent autour de lui; on crut même l'indépendance de l'Amérique
+menacée. Toutes les gazettes, toutes les nouvelles étaient pleines des
+préparatifs qui se faisaient en France pour l'expédition d'Égypte; et
+soit que le gouvernement américain craignît réellement une invasion,
+soit qu'il feignît de le croire, pour donner plus de mouvement aux
+esprits, et renforcer le parti fédéraliste, il fit proposer le
+commandement de l'armée de défense au général Washington. Le 26 mai,
+un acte du congrès autorisa le président à enjoindre aux commandants
+des vaisseaux de guerre américains de s'emparer de tout vaisseau qui
+serait trouvé près des côtes, et dont l'intention serait de commettre
+des déprédations sur les navires appartenant à des citoyens des
+États-Unis, et de reprendre ceux de ces vaisseaux, qui auraient été
+capturés. Le 9 juin, un nouveau bill suspendit toutes les relations
+commerciales avec la France. Le 25, un troisième bill déclara nuls les
+traités de 1778 et la convention consulaire du 4 novembre 1788,
+portant que les États-Unis sont _délivrés et exonérés des stipulations
+desdits traités_. Ce bill fut motivé 1º sur ce que la république
+française avait itérativement violé les traités conclus avec les
+États-Unis, au grand détriment des citoyens de ce pays, en
+confisquant, par exemple, des marchandises ennemies à bord des
+bâtiments américains, tandis qu'il était convenu que le bâtiment
+sauverait la cargaison; en équipant des corsaires contre les droits de
+la neutralité, dans les ports de l'Union; en traitant les matelots
+américains, trouvés à bord des navires ennemis, comme des pirates,
+etc.; 2º sur ce que la France, malgré le désir des États-Unis
+d'entamer une négociation amicale, et au lieu de réparer le dommage
+causé par tant d'injustices, osait, d'un ton hautain, demander un
+tribut, en forme de prêt ou autrement. Vers la fin du mois de
+juillet, le dernier plénipotentiaire américain, M. de Gerry, qui était
+resté jusque alors à Paris, partit pour l'Amérique.
+
+La France venait d'être humiliée; la deuxième coalition s'était
+emparée de l'Italie, et avait attaqué la Hollande. Le gouvernement
+français fit faire quelques démarches par son ministre en Hollande, M.
+Pichon, près de l'envoyé américain, auprès de cette puissance. Des
+ouvertures furent faites au président des États-Unis, M. Adams.
+Celui-ci annonçant, à l'ouverture du congrès, les tentatives faites
+par le gouvernement français, pour rouvrir les négociations, disait
+que, bien que le desir du gouvernement des États-Unis fût de ne pas
+rompre entièrement avec la France, il était cependant impossible d'y
+envoyer de nouveaux plénipotentiaires sans dégrader la nation
+américaine, jusqu'à ce que le gouvernement français eût donné les
+assurances convenables, que le droit sacré des ambassadeurs serait
+respecté. Il termina son discours, en recommandant de faire de grands
+préparatifs pour la guerre. Mais la nation américaine était loin de
+partager les opinions de M. Adams, sur la guerre avec la France. Le
+président céda à l'opinion générale, et, le 25 février 1799, nomma
+ministres plénipotentiaires, près la république française, pour
+terminer tous les différents entre les deux puissances, MM. Ellsvorth,
+Henry et Murray. Ils débarquèrent en France au commencement de 1800.
+
+La mort de Washington, qui eut lieu le 15 décembre 1799, fournit au
+premier consul une occasion de faire connaître ses sentiments pour les
+États-Unis d'Amérique. Il porta le deuil de ce grand citoyen, et le
+fit porter à toute l'armée, par l'ordre du jour suivant, en date du 9
+février 1800: _Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre
+la tyrannie; il a consolidé la liberté de sa patrie. Sa mémoire sera
+toujours chère au peuple français, comme à tous les hommes libres des
+deux mondes, et spécialement aux soldats français, qui, comme lui et
+les soldats américains, se battent pour l'égalité, la liberté_. Le
+premier consul ordonna en outre, que, pendant dix jours, des crêpes
+noirs seraient suspendus à tous les drapeaux et guidons de la
+république.
+
+
+§ V.
+
+Le 9 février, une cérémonie eut lieu à Paris, au Champ de Mars. L'on y
+porta en grande pompe les trophées conquis par l'armée d'Orient; on y
+rendit un nouvel hommage au héros américain, dont M. de Fontanes
+prononça l'oraison funèbre devant toutes les autorités civiles et
+militaires de la capitale. Ces circonstances ne laissèrent plus aucun
+doute dans l'esprit des envoyés des États-Unis, sur le succès de leur
+négociation.
+
+Le traité de 1794, entre l'Angleterre et l'Amérique, avait été un vrai
+triomphe pour l'Angleterre; mais il avait été désapprouvé par les
+puissances neutres de l'Europe. En toute occasion, le Danemark, la
+Suède, la Russie, proclamaient avec affectation, les principes de la
+neutralité armée de 1780.
+
+Le 4 juillet 1798, la frégate suédoise la Troya, escortant un convoi,
+fut rencontrée par une escadre anglaise, qui l'obligea de se rendre à
+Margate avec les navires qu'elle accompagnait. Aussitôt que le roi de
+Suède en fut informé, il donna ordre, au commandant du convoi, de se
+rendre à sa destination. Mais quelque temps après, un deuxième convoi
+sorti des ports de Suède, sous l'escorte d'une frégate (la Hulla
+Fersen), commandée par M. de Cederstrom, éprouva le même sort que la
+première. Le roi de Suède fit traduire devant un conseil de guerre les
+deux officiers commandant les frégates d'escorte; M. de Cederstrom fut
+condamné à mort.
+
+A la même époque, un vaisseau anglais s'empara d'un navire suédois, et
+le conduisit à Elseneur; mais bientôt, bloqué dans ce port par
+plusieurs frégates danoises, il fut obligé de rendre sa prise. Pendant
+les deux années suivantes, les esprits s'aigrirent encore. La
+destruction de l'escadre française à Aboukir, les malheurs de la
+France dans la campagne de 1799, accrurent la superbe anglaise. A la
+fin de décembre 1799, la frégate danoise la Hanfenen, capitaine Van
+Dockum, escortait des bâtiments marchands de cette nation et entrait
+dans le détroit, lorsqu'elle fut rencontrée par plusieurs frégates
+anglaises. L'une d'elles envoya un canot, pour faire connaître au
+capitaine danois qu'on allait visiter son convoi. Celui-ci répondit
+que ce convoi était de sa nation, qu'il était sous son escorte, qu'il
+en garantissait le pavillon et le chargement, et qu'il ne souffrirait
+pas qu'on le visitât. Aussitôt un canot anglais, se dirigea sur un
+navire du convoi, pour le visiter. La frégate danoise fit feu, blessa
+un Anglais, et s'empara du canot; mais le capitaine Van Dockum le
+relâcha sur la menace des anglais, de commencer aussitôt les
+hostilités. Le convoi fut conduit à Gibraltar.
+
+Dans une note, par laquelle M. Merry, envoyé anglais à Copenhague,
+demanda, le 10 avril 1800, le désaveu, l'excuse et la réparation
+qu'était en droit d'attendre le gouvernement britannique; il dit: «Le
+droit de visiter et d'examiner les vaisseaux marchands en pleine mer,
+de quelque nation qu'ils soient, et quelle que soit leur cargaison ou
+destination, le gouvernement britannique le regarde comme le droit
+incontestable de toute nation en guerre; droit qui est fondé sur celui
+des gens, et qui a été généralement admis et reconnu.»
+
+A cette note, M. Bernstorf, ministre de Danemark, répondit, que le
+droit de faire visiter les bâtiments convoyés, n'avait été reconnu par
+aucune puissance maritime indépendante, et qu'elles ne pourraient le
+faire sans avilir leur propre pavillon; que le droit conventionnel de
+visiter un bâtiment marchand neutre, avait été attribué aux puissances
+belligérantes, seulement pour s'assurer de la sincérité du pavillon;
+que cette vérité était bien mieux constatée, quand c'était un bâtiment
+de guerre de la nation neutre qui le certifiait; que s'il en était
+autrement, il s'ensuivrait que les plus grandes escadres, escortant un
+convoi, seraient soumises à l'affront de le laisser visiter par un
+brick, ou même par un corsaire. Il terminait en disant que le
+capitaine danois, qui avait repoussé une violence, à laquelle il ne
+devait pas s'attendre, n'avait fait que son devoir.
+
+La frégate danoise la Freya, escortant un convoi marchand, se trouva,
+le 25 juillet 1800, à l'entrée de la Manche, en présence de quatre
+frégates anglaises, sur les onze heures du matin. L'une d'elles envoya
+à bord de la danoise, un officier, pour demander où elle allait, et
+prévenir qu'il allait visiter le convoi. Le capitaine Krapp répondit
+que son convoi était danois; il montra à l'officier anglais les
+papiers et les certificats qui constataient sa mission, et fit
+connaître qu'il s'opposerait à toute visite. Alors une frégate
+anglaise se dirigea sur le convoi, qui reçut ordre de se rallier à la
+Freya. En même temps, une autre frégate s'approcha de cette dernière,
+et tira sur un bâtiment marchand. Le danois répondit à son feu, mais
+de façon que le boulet passa par dessus la frégate anglaise. Sur les
+huit heures, le commodore anglais arriva, avec son vaisseau, près de
+la Freya, et réitéra la demande de visiter le convoi sans aucune
+opposition. Sur le refus du capitaine Krapp, une chaloupe anglaise se
+dirigea sur le marchand le plus voisin. Le danois donna ordre de tirer
+sur la chaloupe; alors le commodore anglais, qui prenait en flanc la
+Freya, lui envoya toute sa bordée. Cette dernière riposta, se battit
+une heure contre les quatre frégates anglaises, et, perdant l'espoir
+de vaincre des forces si supérieures, amena son pavillon. Elle avait
+reçu trente boulets dans sa coque, et un grand nombre dans ses mats et
+agrès. Elle fut conduite, avec le convoi, aux Dunes, où on la fit
+mouiller à côté du vaisseau amiral. Les Anglais firent hisser, à bord
+de la Freya, le pavillon danois, et y mirent une garde de soldats
+anglais sans armes.
+
+Cependant les esprits étaient fort aigris. Le Danemark, la Suède, la
+Russie armaient leurs escadres, et annonçaient hautement l'intention
+de soutenir leurs droits par les armes. Lord Wilworth fut envoyé à
+Copenhague, où il arriva le 11 juillet, avec les pouvoirs nécessaires
+pour aviser à un moyen d'accommodement. Ce négociateur fut appuyé par
+une flotte de vingt-cinq vaisseaux de ligne, sous les ordres de
+l'amiral Dikinson, qui parut, le 19 août, devant le Sund. Tout était
+en armes sur la côte de Danemark; on s'attendait à chaque instant au
+commencement des hostilités. Mais les flottes alliées de la Suède et
+de la Russie n'étaient pas prêtes. Ces puissances avaient espéré que
+des menaces seraient suffisantes; comme elles n'avaient pas prévu une
+attaque si subite, aucun traité n'avait été contracté entre elles à ce
+sujet. Après de longues conférences, lord Wilworth et le comte de
+Bernstorf signèrent une convention, le 31 août. Il y fut stipulé 1º
+que le droit de visiter les bâtiments allant sans convoi, était
+renvoyé à une discussion ultérieure; 2º que sa majesté danoise, pour
+éviter les évènements pareils à celui de la frégate la Freya, se
+dispenserait de convoyer aucun de ses bâtiments marchands, jusqu'à ce
+que des explications ultérieures, sur cet objet, eussent pu effectuer
+une convention définitive; 3º que la Freya et le convoi seraient
+relâchés; que la frégate trouverait, dans les ports de sa majesté
+britannique, tout ce dont elle aurait besoin pour se réparer, et ce,
+suivant l'usage entre les puissances amies et alliées.
+
+On voit, que l'Angleterre et le Danemark cherchaient également à
+gagner du temps. Par cette convention, faite sous le canon d'une
+flotte anglaise supérieure, le Danemark échappa au danger imminent qui
+le menaçait; il ne reconnut aucune des prétentions de l'Angleterre.
+Seulement, il sacrifia son juste ressentiment et les réparations qu'il
+était en droit de demander pour les outrages faits à son pavillon.
+
+Aussitôt que l'empereur de Russie, Paul Ier, fut informé de l'entrée
+d'une flotte anglaise dans la Baltique, avec des intentions hostiles,
+il fit mettre le séquestre sur tous les bâtiments anglais, qui se
+trouvaient dans ses ports; il y en avait plusieurs centaines. Il fit
+délivrer à tous les capitaines des navires, qui partaient des ports
+russes, une déclaration, portant, que la visite de tout bâtiment russe
+par un bâtiment anglais, serait considérée comme une déclaration de
+guerre.
+
+
+§ VI.
+
+Le premier consul nomma, pour traiter avec les ministres des
+États-Unis, les conseillers d'état, Joseph Bonaparte, Roederer et
+Fleurieu. Les conférences eurent lieu successivement à Paris et à
+Morfontaine; on éprouva beaucoup de difficultés. Les deux républiques
+avaient-elles été en guerre ou en paix? Ni l'une ni l'autre n'avait
+fait de déclaration de guerre; mais le gouvernement américain avait,
+par le bill du 7 juillet 1798, déclaré les États-Unis _exonérés_ des
+droits que la France avait acquis par le traité du 6 février 1778. Les
+envoyés ne voulaient pas revenir sur ce bill; cependant, on ne peut
+perdre des droits acquis par des traités, que de deux manières, par
+son propre consentement ou par l'effet de la guerre. Les Américains
+demandaient à être indemnisés de toutes les pertes que leur avaient
+fait éprouver les corsaires français, et, en dernier lieu, la loi du
+18 janvier 1798. Ils convenaient que, de leur côté, ils
+dédommageraient le commerce français de celles qu'il avait essuyées.
+Mais la balance de ces indemnités était de beaucoup à l'avantage de
+l'Amérique. Les plénipotentiaires français firent aux ministres
+américains le dilemme suivant: «nous sommes en guerre ou en paix. Si
+nous sommes en paix et que notre état actuel ne soit qu'un état de
+mésintelligence, la France doit liquider tout le tort que ses
+corsaires vous auront fait. Vous avez évidemment perdu plus que nous,
+nous devons solder la différence. Mais alors les choses doivent être
+établies comme elles étaient auparavant, et nous devons jouir de tous
+les droits et priviléges dont nous jouissions en 1778. Si, au
+contraire, nous sommes en état de guerre, vous n'avez pas droit
+d'exiger des indemnités pour vos pertes, tout comme nous n'avons pas
+le droit d'exiger les priviléges des traités que la guerre a rompus.»
+
+Les ministres américains se trouvèrent fort embarrassés. Après de
+longues discussions, on adopta le mezzo-termine, de déclarer qu'une
+convention ultérieure statuerait sur l'une ou l'autre de ces
+situations. Cette difficulté une fois écartée, il ne restait plus qu'à
+stipuler pour l'avenir, et l'on aborda franchement les principes des
+droits des neutres. L'aigreur, qui existait entre les puissances du
+Nord et l'Angleterre, les divers combats qui avaient déja eu lieu,
+plusieurs causes qui avaient influé sur le caractère de l'empereur
+Paul, la victoire de Marengo qui avait changé la face de l'Europe,
+tout faisait sentir de quelle utilité, pour les affaires générales,
+serait une déclaration claire et libérale des principes du droit
+maritime. Il fut expressément reconnu dans le nouveau traité: 1º que
+le pavillon couvre la marchandise; 2º que les objets de contrebande ne
+doivent s'entendre que des munitions de guerre, canons, fusils,
+poudre, boulets, cuirasses, selles, etc.; 3º que la visite, qui serait
+faite d'un navire neutre, pour s'assurer de son pavillon et des objets
+de contrebande, ne pourrait avoir lieu que hors de la portée de canon
+du bâtiment de guerre visitant; que deux ou trois hommes, au plus,
+monteraient à bord du neutre; que, dans aucun cas, on ne pourrait
+obliger le navire neutre d'envoyer à bord du bâtiment visitant; que
+chaque bâtiment serait porteur d'un certificat, qui justifierait de
+son pavillon; que l'aspect seul de ce certificat serait suffisant;
+qu'un bâtiment, qui porterait de la contrebande, ne serait soumis
+qu'à la confiscation de cette contrebande; qu'aucun bâtiment convoyé
+ne serait soumis à la visite; que la déclaration du commandant de
+l'escorte du convoi suffirait; que le droit de blocus ne devait
+s'appliquer qu'aux places réellement bloquées, où l'on ne peut entrer
+sans un danger évident, et non à celles censées bloquées par des
+croisières; que les propriétés ennemies étaient couvertes par le
+pavillon neutre, tout comme les marchandises neutres, trouvées à bord
+de bâtiments ennemis, suivaient le sort de ces bâtiments, excepté
+toutefois pendant les deux premiers mois après la déclaration de
+guerre; que les vaisseaux et corsaires des deux nations seraient
+traités, dans les ports respectifs, comme ceux de la nation la plus
+favorisée.
+
+Ce traité fut signé par les ministres plénipotentiaires des deux
+puissances à Paris, le 30 septembre 1800. Le 3 octobre suivant, M.
+Joseph Bonaparte, président de la commission chargée de la
+négociation, donna une fête, dans sa terre de Morfontaine aux envoyés
+américains: le premier consul y assista. Des emblêmes ingénieux, des
+inscriptions heureuses rappelaient les principaux évènements de la
+guerre de l'indépendance américaine, partout on voyait réunies les
+armes des deux républiques. Pendant le dîner, le premier consul porta
+le toast suivant: _Aux mânes des Français et des Américains morts sur
+le champ de bataille pour l'indépendance du Nouveau-Monde_. Celui-ci
+fut porté par le consul Cambacérès: _Au successeur de Washington_. Et
+le consul Lebrun porta le sien ainsi: _A l'union de l'Amérique avec
+les puissances du Nord, pour faire respecter la liberté des mers_. Le
+lendemain, 4 octobre, les ministres américains prirent congé du
+premier consul. On remarqua dans leurs discours les phrases suivantes:
+Qu'ils espéraient que la convention signée le 30 septembre, serait la
+base d'une amitié durable entre la France et l'Amérique, et que les
+ministres américains n'omettraient rien pour concourir à ce but. Le
+premier consul répondit que les différends, qui avaient existé,
+étaient terminés; qu'il n'en devait pas plus rester de trace que de
+démêlés de famille; que les principes libéraux, consacrés dans la
+convention du 30 septembre, sur l'article de la navigation, devaient
+être la base du rapprochement des deux républiques, comme ils
+l'étaient de leurs intérêts; et qu'il devenait, dans les circonstances
+présentes, plus important que jamais, pour les deux nations, d'y
+adhérer.
+
+Le traité fut ratifié le 18 février 1801, par le président des
+États-Unis, qui en supprima l'article 2, ainsi conçu:
+
+«Les ministres plénipotentiaires des deux partis ne pouvant, pour le
+présent, s'accorder, relativement au traité d'alliance du 6 février
+1778, au traité d'amitié et de commerce de la même date, et à la
+convention en date du 4 novembre 1788; non plus que relativement aux
+indemnités mutuellement dues ou réclamées, les parties négocieront
+ultérieurement sur ces objets, dans un temps convenable, et jusqu'à ce
+qu'elles se soient accordées sur ces points, lesdits traités et
+convention n'auront point d'effet, et les relations des deux nations
+seront réglées ainsi qu'il suit, etc.:»
+
+La suppression de cet article faisait cesser à la fois les priviléges,
+qu'avait la France par le traité de 1778, et annulait les justes
+réclamations que pouvait faire l'Amérique, pour des torts éprouvés en
+temps de paix. C'était justement ce que le premier consul s'était
+proposé, en établissant ces deux objets, l'un comme la balance de
+l'autre. Sans cela, il eût été impossible de satisfaire le commerce
+des États-Unis, et de lui faire oublier les pertes qu'il avait
+éprouvées. La ratification que donna le premier consul, le 31 juillet
+1801, portait que, bien entendu, la suppression de l'article 2
+annulait toute espèce de réclamation d'indemnités, etc.
+
+Il n'est pas d'usage de faire des modifications aux ratifications.
+Rien n'est plus contraire au but de tout traité de paix, qui est de
+rétablir la bonne harmonie. Les ratifications doivent toujours être
+pures et simples; le traité doit y être transcrit, sans qu'il y soit
+opéré de changements, afin d'éviter d'embrouiller les questions. Si
+cet évènement avait pu être prévu, les plénipotentiaires auraient fait
+deux copies, l'une avec l'article 2, et l'autre sans cet article: tout
+alors aurait été suivant les règles.
+
+
+§ VII.
+
+L'empereur Paul avait succédé à l'impératrice Catherine II. Ennemi
+jusqu'au délire de la révolution française, ce que sa mère s'était
+contentée de promettre, il l'avait effectué; il avait pris part à la
+deuxième coalition. Le général Suwarow, à la tête de 60,000 Russes,
+s'avança en Italie, tandis qu'une autre armée russe entrait en Suisse,
+et qu'un corps de 15,000 hommes était mis par le czar, à la
+disposition du duc d'Yorck, pour conquérir la Hollande. C'était tout
+ce que l'empire russe avait de troupes disponibles. Vainqueur aux
+batailles de Cassano, de la Trebbia, de Novi, Suwarow avait perdu la
+moitié de son armée dans le Saint-Gothard et dans les différentes
+vallées de la Suisse, après la bataille de Zurich, où Korsakow avait
+été pris. Paul sentit alors toute l'imprudence de sa conduite; et, en
+1800, Suwarow retourna en Russie, ramenant avec lui à peine le quart
+de son armée. L'empereur Paul se plaignait amèrement d'avoir perdu
+l'élite de ses troupes, qui n'avaient été secondées ni par les
+Autrichiens, ni par les Anglais. Il reprochait au cabinet de Vienne de
+s'être refusé, après la conquête du Piémont, à remettre, sur son
+trône, le roi de Sardaigne; de n'être point animé d'idées grandes et
+généreuses; mais de se laisser entièrement dominer par des vues de
+calcul et d'intérêt. Il se plaignait aussi de ce que les Anglais,
+maîtres de Malte, au lieu de rétablir l'ordre de Saint-Jean et de
+restituer cette île aux chevaliers, se l'étaient appropriée. Le
+premier consul ne négligeait rien pour faire fructifier ces germes de
+mécontentement. Peu après la bataille de Marengo, il trouva le moyen
+de flatter l'imagination vive et impétueuse du czar, en lui envoyant
+l'épée que le pape Léon X avait donnée à l'Ile-Adam, comme un
+témoignage de sa satisfaction, pour avoir défendu Rhodes contre les
+infidèles. 8 à 10,000 soldats russes avaient été faits prisonniers en
+Italie, à Zurich, en Hollande; le premier consul proposa leur échange
+aux Anglais et aux Autrichiens. Les uns et les autres refusèrent: les
+Autrichiens, parce qu'ils avaient encore beaucoup de leurs prisonniers
+en France; et les Anglais, quoiqu'ils eussent un grand nombre de
+prisonniers français, parce que, suivant eux, cette proposition était
+contraire à leurs principes. Quoi! disait-on au cabinet de
+Saint-James, vous refusez d'échanger même les Russes, qui ont été pris
+en Hollande, en combattant dans vos propres rangs sous le duc d'Yorck?
+Comment! disait-on au cabinet de Vienne, vous ne voulez pas rendre à
+leur patrie ces hommes du Nord, à qui vous devez les victoires de la
+Trebbia, de Novi, vos conquêtes en Italie, et qui ont laissé chez vous
+une foule de français qu'ils ont faits prisonniers! Tant d'injustice
+m'indigne, dit le premier consul. Eh bien! je les rendrai au czar sans
+échange; il verra l'estime que je fais des braves. Les officiers
+russes prisonniers reçurent sur le champ des épées, et les troupes de
+cette nation furent réunies à Aix-la-Chapelle, où bientôt elles furent
+habillées complètement à neuf, et armées de belles armes de nos
+manufactures. Un général russe fut chargé de les organiser en
+bataillons, en régiments. Ce coup retentit à la fois à Londres et à
+Saint-Pétersbourg. Attaqué par tant de points différents, Paul
+s'exalta, et porta tout le feu de son imagination, toute l'ardeur de
+ses voeux vers la France. Il expédia un courrier au premier consul,
+avec une lettre où il disait: «Citoyen premier consul, je ne vous
+écris point pour entrer en discussion sur les droits de l'homme ou du
+citoyen: chaque pays se gouverne comme il l'entend. Partout où je vois
+à la tête d'un pays, un homme qui sait gouverner et se battre, mon
+coeur se porte vers lui. Je vous écris pour vous faire connaître le
+mécontentement que j'ai contre l'Angleterre, qui viole tous les droits
+des nations, et qui n'est jamais guidée que par son égoïsme et son
+intérêt. Je veux m'unir avec vous pour mettre un terme aux injustices
+de ce gouvernement.»
+
+Au commencement de décembre 1800, le général Sprengporten finlandais,
+qui avait passé au service de la Russie, et qui, de coeur, était
+attaché à la France, arriva à Paris. Il portait des lettres de
+l'empereur Paul, et était chargé de prendre le commandement des
+prisonniers russes, et de les ramener dans leur patrie. Tous les
+officiers de cette nation, qui retournaient en Russie, se louaient
+sans cesse des bons traitements et des égards qu'ils avaient reçus en
+France, surtout depuis l'arrivée du premier consul. Bientôt la
+correspondance entre l'empereur Paul et ce dernier, devint
+journalière; ils traitaient directement des plus grands intérêts et
+des moyens d'humilier la puissance anglaise. Le général Sprengporten
+n'était pas chargé de traiter de la paix, il n'en avait pas les
+pouvoirs. Il n'était pas non plus ambassadeur; la paix n'existait pas.
+C'était donc une mission extraordinaire: ce qui permit d'accorder,
+sans conséquence, à ce général toutes les distinctions propres à
+flatter le souverain qui l'avait envoyé.
+
+
+§ VIII.
+
+L'expédition de l'amiral Dikinson et la convention préalable de
+Copenhague, qui en avait été la suite, avaient déconcerté le projet
+des trois puissances maritimes du nord, d'opposer une ligue à la
+tyrannie des Anglais. Ceux-ci continuaient de violer tous les droits
+des neutres; ils disaient que, puisqu'ils avaient pu attaquer, prendre
+et conduire en Angleterre la frégate _la Freya_ avec son convoi, sans
+que, malgré cet évènement, le Danemarck eût cessé d'être allié et ami
+de l'Angleterre, la conduite de la croisière anglaise avait été
+légitime; et que le Danemarck avait, par cela même, reconnu le
+principe qu'il ne pouvait convoyer ses bâtiments. Néanmoins cette
+dernière puissance était loin d'approuver l'insolence des prétentions
+de l'Angleterre. Prise isolément et au dépourvu, elle avait cédé; mais
+elle espérait qu'à la faveur des glaces, qui allaient fermer le Sund
+et la Baltique, elle pourrait, agissant de concert avec la Suède et la
+Russie, faire reconnaître les droits des puissances neutres. La Suède
+était indignée de la conduite du cabinet de St.-James; et quant à la
+Russie, nous avons déja fait connaître ses motifs de haine contre les
+Anglais. Le traité du 30 septembre entre la France et l'Amérique,
+venait de proclamer de nouveau les principes de l'indépendance des
+mers; l'hiver était arrivé; le czar se déclara ouvertement pour ces
+principes que, dès le 15 août, il avait proposé aux puissances du nord
+de reconnaître.
+
+Le 17 novembre 1800, l'empereur Paul ordonna, par un ukase, que tous
+les effets et marchandises anglaises, qui étaient arrêtées dans ses
+états par suite de l'embargo qu'il avait mis sur les navires de cette
+nation, fussent réunis en une masse, pour liquider tout ce qui serait
+dû aux Russes par les Anglais. Il nomma une commission de négociants,
+qu'il chargea de cette opération. Les équipages des bâtiments furent
+considérés comme prisonniers de guerre, et envoyés dans l'intérieur de
+l'empire. Enfin, le 16 décembre, une convention fut signée entre la
+Russie, la Suède et le Danemarck, pour soutenir les droits de la
+neutralité. Peu après, la Prusse y adhéra. Cette convention fut
+appelée la quadruple alliance. Ses principales dispositions sont:
+1º le pavillon couvre la marchandise; 2º tout bâtiment convoyé ne
+peut être visité; 3º ne peuvent être considérés comme effets de
+contrebande, que les munitions de guerre, telles que canons, etc.;
+4º le droit de blocus ne peut être appliqué qu'à un port réellement
+bloqué; 5º tout bâtiment neutre doit avoir son capitaine et la moitié
+de son équipage de la nation, dont il porte le pavillon; 6º les
+bâtiments de guerre de chacune des puissances contractantes
+protégeront et convoyeront les bâtiments de commerce des deux autres;
+7º une escadre combinée sera réunie dans la Baltique, pour assurer
+l'exécution de cette convention.
+
+Le 17 décembre, le gouvernement anglais ordonna la course sur les
+bâtiments russes; et le 14 janvier 1801, en représailles de la
+convention du 16 décembre 1800, qu'il appellait attentatoire à ses
+droits, il ordonna un embargo général sur tous les bâtiments
+appartenant aux trois puissances, qui avaient signé la convention.
+
+Aussitôt qu'elle avait été ratifiée, l'empereur Paul avait expédié un
+officier au premier consul, pour la lui faire connaître. Cet officier
+lui fut présenté à la Malmaison, le 20 janvier 1801, et lui remit les
+lettres de son souverain. Le même jour, parut un arrêté des consuls,
+qui défendit la course sur les bâtiments russes. Il n'y fut pas
+question des bâtiments danois et suédois, parce que la France était en
+paix avec ces puissances.
+
+Le 12 février, la cour de Berlin fait connaître au gouvernement
+anglais, qu'elle accède à la convention des puissances du nord. Elle
+le somme de révoquer et de lever l'embargo mis, en Angleterre, sur les
+bâtiments danois et suédois, en haine d'un principe général;
+distinguant ce qui est relatif à ces deux puissances, de ce qui est
+relatif à la Russie seule.
+
+Le ministre de Suède en Angleterre remet, le 4 mars, au cabinet
+britannique, une note dans laquelle il donne connaissance du traité du
+16 décembre 1800. Il s'étonne de l'assertion de l'Angleterre, que la
+Suède et les puissances du nord veulent innover, tandis qu'elles ne
+soutiennent que les droits établis et reconnus par toutes les
+puissances dans les traités antérieurs, et notamment par l'Angleterre
+elle-même, dans ceux de 1780, 1783 et 1794. Une convention pareille
+lia la Suède et le Danemarck; l'Angleterre ne protesta pas, et même
+resta spectatrice des préparatifs de guerre de ces puissances pour
+soutenir ce traité. Elle ne prétendit pas alors que ce traité et ces
+préparatifs fussent un acte d'hostilité; aujourd'hui elle se conduit
+autrement; mais cette différence ne vient pas de ce que les puissances
+ont ajouté à leurs demandes; elle n'est que la suite d'un principe
+maritime que l'Angleterre a adopté et voudrait faire adopter dans la
+présente guerre. Ainsi une puissance, qui s'est vantée d'avoir pris
+les armes pour la liberté de l'Europe, médite aujourd'hui
+l'asservissement des mers.
+
+S. M. suédoise récapitule les offenses impunies, que les commandants
+des escadres anglaises se sont permises, même dans les ports de la
+Suède, les visites inquisitoriales que les croiseurs anglais ont fait
+subir aux navires suédois, l'arrestation des convois en 1798,
+l'outrage fait au pavillon suédois devant Barcelonne, et le déni de
+justice dont se sont rendus coupables les tribunaux anglais. S. M.
+suédoise ne cherche pas à se venger, elle ne cherche qu'à assurer le
+respect dû à son pavillon. Cependant, en représailles de l'embargo mis
+par les Anglais, elle en a fait mettre un sur les navires de ceux-ci
+dans ses ports. Elle le lèvera, lorsque le gouvernement anglais
+donnera satisfaction sur l'arrestation des convois en 1798, sur
+l'affaire devant Barcelonne, et enfin sur l'embargo du 14 janvier
+1801.
+
+La teneur de la convention du 16 décembre, fait assez voir qu'il n'est
+question, pour la Suède, que des droits des neutres, et qu'elle reste
+étrangère à toute autre querelle. Le ministre danois termine en
+demandant ses passe-ports.
+
+Lord Hawkersbury répondit à cette note, que S. M. britannique avait
+proclamé plusieurs fois son droit invariable de défendre les principes
+maritimes qu'une expérience de plusieurs années avait fait connaître
+comme les meilleurs, pour garantir les droits des puissances
+belligérantes. Rétablir les principes de 1780, est un acte d'hostilité
+dans ce temps-ci. L'embargo sur les bâtiments suédois sera maintenu,
+tant que S. M. suédoise continuera à faire partie d'une confédération
+tendant à établir un systême de droits incompatible avec la dignité,
+l'indépendance de la couronne d'Angleterre, les droits et l'intérêt de
+ses peuples. L'on voit, par cette réponse de lord Hawkersbury, que le
+droit que réclame l'Angleterre est postérieur au traité de 1780. Il
+eût donc fallu qu'il citât les traités par lesquels, depuis cette
+époque, les puissances ont reconnu les nouveaux principes de la
+Grande-Bretagne sur les neutres.
+
+
+§ IX.
+
+La guerre se trouvait ainsi déclarée entre l'Angleterre d'une part, la
+Russie, la Suède, le Danemarck, de l'autre. Les glaces rendaient la
+Baltique impraticable; des expéditions anglaises furent envoyées pour
+s'emparer des colonies danoises et suédoises, dans les Indes
+occidentales. Dans le courant de mars 1800, les îles de Ste.-Croix,
+St.-Thomas, St.-Bartholomé, tombèrent sous la domination britannique.
+
+Le 29 mars, le prince de Hesse, commandant les troupes danoises, entra
+dans Hambourg, afin d'intercepter l'Elbe au commerce anglais. Dans la
+proclamation de ce général, le Danemarck se fonde sur la nécessité de
+prendre tous les moyens qui peuvent nuire à l'Angleterre, et
+l'obliger à respecter enfin les droits des nations, et surtout ceux
+des neutres.
+
+De son côté, le cabinet de Berlin fit prendre possession du Hanovre,
+et ferma ainsi aux Anglais les bouches de l'Ems et du Wézer. Le
+général prussien, dans son manifeste, motive cette mesure sur les
+outrages dont les Anglais abreuvent constamment les nations neutres,
+sur les pertes qu'ils leur font supporter, enfin sur les nouveaux
+droits maritimes que l'Angleterre prétend faire reconnaître.
+
+Une convention eut lieu, le 3 avril, entre la régence et les ministres
+prussiens, par laquelle l'armée hanovrienne fut licenciée, et les
+places livrées aux troupes prussiennes. La régence s'engageait, de
+plus, à obéir aux autorités de cette nation. Ainsi le roi d'Angleterre
+avait perdu ses états d'Hanovre; mais ce qui était d'une plus grande
+conséquence pour lui, la Baltique, l'Elbe, le Wézer, l'Ems, lui
+étaient fermés comme la Hollande, la France et l'Espagne. C'était un
+coup terrible porté au commerce des Anglais, et dont les effets
+étaient tels, que sa prorogation seule les eût obligés de renoncer à
+leur systême.
+
+Cependant les puissances maritimes du nord armaient avec activité. 12
+vaisseaux de ligne russes étaient mouillés à Revel, 7 autres suédois
+étaient prêts à Carlscrona; ce qui, joint à un pareil nombre de
+vaisseaux danois, eût formé une flotte combinée de 22 à 24 vaisseaux
+de ligne, qui aurait été successivement augmentée, les trois
+puissances pouvant la porter jusqu'à 36 et 40 vaisseaux.
+
+Quelque grandes que fussent les forces navales de l'Angleterre, une
+pareille flotte était respectable. L'Angleterre était obligée d'avoir
+une escadre dans la Méditerranée, pour empêcher la France d'envoyer
+des forces en Égypte, et pour protéger le commerce anglais. Le
+désastre d'Aboukir était en partie réparé, et il y avait, en rade à
+Toulon, une escadre de plusieurs vaisseaux. Les Anglais étaient
+également forcés d'avoir une escadre devant Cadix, pour observer les
+vaisseaux espagnols, et empêcher les divisions françaises de passer le
+détroit. Une flotte française et espagnole était dans Brest. Il leur
+fallait en outre une escadre devant le Texel; mais, au commencement
+d'avril, les flottes russe, danoise et suédoise n'étaient pas encore
+réunies, quoiqu'elles eussent pu l'être au commencement de mars. C'est
+sur ce retard que le gouvernement anglais basa son plan d'opération
+pour attaquer successivement les trois puissances maritimes de la
+Baltique, en portant d'abord tous ses efforts sur le Danemarck, et
+obligeant cette puissance à renoncer à la convention du 16 décembre
+1800, et à recevoir les vaisseaux anglais dans ses ports.
+
+
+§ X.
+
+Une flotte anglaise forte de 50 voiles, dont 17 vaisseaux de ligne,
+sous le commandement des amiraux Parker et Nelson, partit d'Yarmouth
+le 12 mars; elle avait 1000 hommes de troupes de débarquement. Le 15,
+elle essuya une violente tempête, qui la dispersa. Un vaisseau de 74
+(l'Invincible) fut jeté sur un banc le Hammon-banc, et périt corps et
+biens. Le 20 mars, elle fut signalée dans le Cattégat. Le même jour
+une frégate conduisit à Elseneur le commissaire Vansittart, chargé,
+conjointement avec M. Drumond, de remettre l'_ultimatum_ du
+gouvernement anglais. Le 24, ils revinrent à bord de la flotte, et
+donnèrent des nouvelles de tout ce qui se passait à Copenhague et dans
+la Baltique. La flotte russe était encore à Revel, et celle suédoise à
+Carlscrona. Les Anglais craignaient leur réunion. Le cabinet anglais
+avait donné pour instructions à l'amiral Parker, de détacher le
+Danemarck de l'alliance des deux puissances, en agissant par la
+crainte ou par l'effet d'un bombardement. Le Danemarck ainsi
+neutralisé, la flotte combinée se trouvait de beaucoup diminuée, et
+les Anglais avaient l'entrée libre de la Baltique. Il paraît que le
+conseil hésita sur la question de savoir s'il devait passer le Sund ou
+le grand Belt. Le Sund, entre Cronembourg et la côte suédoise, a 2300
+toises; la plus grande profondeur est à 1500 toises des batteries
+d'Elseneur et à 800 de la côte de Suède. Si donc les deux côtes
+avaient été également armées, les vaisseaux anglais auraient été
+obligés de passer à la distance de 1100 toises de ces batteries. A
+Elseneur et à Cronembourg, on comptait plus de 100 pièces ou mortiers
+en batterie. On conçoit les dommages qu'une escadre doit éprouver dans
+un pareil passage, tant par la perte des mâts, vergues, que par les
+accidents des bombes. D'un autre côté, le passage par les Belts était
+très-difficile, et les officiers, opposés à ce projet, annonçaient que
+l'escadre danoise pouvait alors sortir de Copenhague, pour aller se
+joindre aux flottes française et hollandaise.
+
+Cependant, l'amiral Parker se décida pour ce passage, et le 26 mai,
+toute la flotte fit voile pour le grand Belt. Mais quelques bâtiments
+légers, qui éclairaient la flotte, ayant touché sur les roches, elle
+revint le même jour à son ancrage. L'amiral prit alors la résolution
+de passer par le Sund; et après s'être assuré des intentions qu'avait
+le commandant de Cronembourg de défendre le passage, la flotte,
+profitant d'un vent favorable, le 30, se dirigea dans le Sund. La
+flottille de bombardes s'approcha d'Elseneur pour faire diversion, en
+bombardant la ville et le château; mais bientôt la flotte s'étant
+aperçue que les batteries de la Suède ne tiraient pas, appuya sur
+cette côte, et passa le détroit, hors de la portée des batteries
+danoises, qui firent pleuvoir une grêle de bombes et de boulets. Tous
+les projectiles tombèrent à plus de 100 toises de la flotte, qui ne
+perdit pas un seul homme.
+
+Les Suédois, pour se justifier de la déloyauté de leur conduite, ont
+allégué que, pendant l'hiver, il n'avait pas été possible d'élever des
+batteries, ni même d'augmenter celle de 6 canons qui existait; que
+d'ailleurs, le Danemarck n'avait pas paru le desirer, dans la crainte
+probablement que la Suède ne fît de nouveau valoir ses anciennes
+prétentions, en voulant prendre la moitié du droit, que le Danemarck
+perçoit sur tous les bâtiments qui passent le détroit. Leur nombre est
+annuellement de 10 à 12,000; ce qui rapporte à cette puissance de 2
+millions 500 mille, à 3 millions. On voit combien ces raisons sont
+futiles. Il ne fallait que peu de jours pour placer une centaine de
+bouches à feu en batteries; et les préparatifs que l'Angleterre
+faisait, depuis plusieurs mois, pour cette expédition, et en dernier
+lieu, la station de plusieurs jours de la flotte dans le Cattégat,
+avait donné à la Suède bien au-delà du temps qu'il lui fallait.
+
+Le même jour 30 mars, la flotte mouilla entre l'île de Huen et
+Copenhague. Aussitôt les amiraux anglais et les principaux officiers
+s'embarquèrent dans un schooner, pour reconnaître la position des
+Danois.
+
+Lorsque l'on a passé le Sund, on n'est pas encore dans la Baltique. A
+10 lieues d'Elseneur est Copenhague. Sur la droite de ce port, se
+trouve l'île d'Amack, et à 2 lieues de cette île, en avant, est le
+rocher de Saltholm. Il faut passer dans ce détroit, entre Saltholm et
+Copenhague, pour entrer dans la Baltique. Cette passe est encore
+divisée en 2 canaux, par un banc, appelé le Middle-Ground, qui est
+situé vis à vis Copenhague; le canal royal est celui qui passe sous
+les murs de cette ville. La passe entre l'île d'Amack et Saltholm,
+n'est bonne que pour des vaisseaux de 74; ceux à 3 ponts la
+franchissent difficilement, et sont même obligés de s'alléger d'une
+partie de leur artillerie. Les Danois avaient placé leur ligne
+d'embossage entre le banc et la ville, afin de s'opposer au mouillage
+des bombardes et chaloupes canonnières, qui auraient pu passer
+au-dessus du banc. Les Danois croyaient ainsi mettre Copenhague à
+l'abri du bombardement.
+
+La nuit du 30 fut employée par les Anglais à sonder le banc; et le 31,
+les amiraux montèrent sur une frégate, avec les officiers
+d'artillerie, afin de reconnaître de nouveau la ligne ennemie et
+l'emplacement pour le mouillage des bombardes. Il fut reconnu que, si
+l'on pouvait détruire la ligne d'embossage, des bombardes pourraient
+se placer pour bombarder le port et la ville; mais que, tant que la
+ligne d'embossage existerait, cela serait impossible. La difficulté,
+pour attaquer cette ligne, était très-grande. On en était séparé par
+le banc de Middle-Ground, et le peu d'eau qui restait au-dessus de ce
+banc, ne permettait pas aux vaisseaux de haut bord de le franchir. Il
+n'y avait donc de possibilité qu'en le doublant et venant ensuite, en
+le rasant par stribord, se placer entre lui et la ligne danoise,
+opération fort hasardeuse. 1º Car, on ne connaissait pas bien le
+gisement et la longueur du banc, et l'on n'avait que des pilotes
+anglais qui n'avaient navigué dans ces mers qu'avec des bâtiments de
+commerce. On sait d'ailleurs que les pilotes les plus habiles ne
+peuvent se guider, en pareilles circonstances, que par les bouées;
+mais les Danois, avec raison, les avaient ôtées, ou mal placées
+exprès. 2º Les vaisseaux anglais, en doublant le banc, étaient exposés
+à tout le feu des Danois, jusqu'à ce qu'ils eussent pris leur ligne de
+bataille. 3º Chaque vaisseau désemparé serait un vaisseau perdu, parce
+qu'il s'échouerait sur le banc, et cela sous le feu de la ligne et des
+batteries danoises.
+
+Les personnes les plus prudentes croyaient qu'il ne fallait pas
+entreprendre une attaque qui pouvait entraîner la ruine de la flotte.
+Nelson pensa différemment, et fit adopter le projet d'attaquer la
+ligne d'embossage et de s'emparer des batteries de la couronne, au
+moyen de 900 hommes de troupes. Appuyé à ces îles, le bombardement de
+Copenhague devenait facile, et le Danemarck pouvait être considéré
+comme soumis. Le commandant en chef ayant approuvé cette attaque,
+détacha, le 1er avril, Nelson avec 12 vaisseaux de ligne et toutes les
+frégates et bombardes. Celui-ci mouilla le soir à Draco-Pointe, près
+du banc, qui le séparait de la ligne ennemie, et si près d'elle, que
+les mortiers de l'île d'Amack, qui tirèrent quelques coups, envoyèrent
+leurs bombes au milieu de l'escadre mouillée. Le 2, les circonstances
+du temps étant favorables, l'escadre anglaise doubla le banc, et le
+rangeant à stribord, vint prendre la ligne entre lui et les Danois. Un
+vaisseau anglais de 74 toucha, avant d'avoir doublé le banc, et 2
+autres s'échouèrent après l'avoir doublé. Ces 3 vaisseaux dans cette
+position, étaient exposés au feu de la ligne ennemie, qui leur envoya
+bon nombre de boulets.
+
+La ligne d'embossage des Danois était appuyée, à sa gauche, _aux
+batteries de la couronne_, îles factices à 600 toises de Copenhague,
+armées de 70 bouches à feu, et défendues par 1500 hommes d'élite; et
+sa droite se prolongeait sur l'île d'Amack. Pour défendre l'entrée du
+port, sur la gauche des trois couronnes, on avait placé 4 vaisseaux de
+ligne, dont 2 entièrement armés et équipés.
+
+Le but de la ligne d'embossage étant de garantir le port et la ville
+d'un bombardement, et de rester maître de toute la rade comprise entre
+le Middle-Ground et la ville; cette ligne avait été placée le plus
+près possible du banc. Sa droite était très en avant de l'île d'Amack;
+la ligne entière avait plus de trois mille toises d'étendue, et était
+formée par vingt bâtiments. C'étaient de vieux vaisseaux rasés, ne
+portant que la moitié de leur artillerie, ou des frégates et autres
+bâtiments, installés en batteries flottantes, portant une douzaine de
+canons. Pour l'effet qu'elle devait produire, cette ligne était
+suffisamment forte et parfaitement placée; aucune bombarde ou chaloupe
+canonnière ne pouvait l'approcher. Pour les raisons ci-dessus
+énoncées, les Danois ne craignaient pas d'être attaqués par les
+vaisseaux de haut bord. Lors donc qu'ils virent la manoeuvre de
+Nelson, et qu'ils prévirent ce qu'il allait entreprendre, leur
+étonnement fut grand. Ils comprirent que leur ligne n'était pas assez
+forte, et qu'il aurait fallu la former, non de carcasses de bâtiments,
+mais au contraire des meilleurs vaisseaux de leur escadre; qu'elle
+avait trop d'étendue, pour le nombre de bâtiments qui y étaient
+employés; qu'enfin la droite n'était pas suffisamment appuyée; que
+s'ils eussent rapproché cette ligne de Copenhague, elle n'eût eu que
+15 à 1800 toises; qu'alors la droite aurait pu être soutenue par de
+fortes batteries, élevées sur l'île d'Amack, qui auraient battu en
+avant de la droite, et flanqué toute la ligne. Il est probable que,
+dans ce cas, Nelson eût échoué dans son attaque; car il lui aurait été
+impossible de passer entre la ligne et la terre, ainsi garnie de
+canons. Mais il était trop tard, ces réflexions étaient inutiles, et
+les Danois ne songèrent plus qu'à se défendre avec vigueur. Les
+premiers succès qu'ils obtinrent, en voyant échouer 3 des plus forts
+vaisseaux ennemis, leur permettaient de concevoir les plus hautes
+espérances. Le manque de ces trois vaisseaux obligea Nelson, pour ne
+point trop disséminer ses forces, à dégarnir son extrême droite. Dès
+lors, le principal objet de son attaque, qui était la prise des trois
+couronnes, se trouva abandonné. Aussitôt que Nelson eut doublé le
+banc, il s'approcha jusqu'à 100 toises de la ligne d'embossage, et se
+trouvant par 4 brasses d'eau, ses pilotes mouillèrent. La canonnade
+était engagée avec une extrême vigueur; les Danois montrèrent la plus
+grande intrépidité; mais les forces des Anglais étaient doubles en
+canons.
+
+Une ligne d'embossage présente une force immobile contre une force
+mobile: elle ne peut donc surmonter ce désavantage, qu'en tirant appui
+des batteries de terre, surtout pour les flancs. Mais, ainsi qu'on l'a
+dit plus haut, les Danois n'avaient pas flanqué leur droite.
+
+Les Anglais appuyèrent donc sur la droite et sur le centre, qui
+n'étaient pas flanqués, en éteignirent le feu, et obligèrent cette
+partie de la ligne d'amener, après une vive résistance de plus de 4
+heures. La gauche de la ligne, étant bien soutenue par les batteries
+de la couronne, resta entière. Une division de frégates espérant, à
+elle seule, remplacer les vaisseaux qui avaient dû attaquer ces
+batteries, osa s'engager avec elles, comme si elle était soutenue par
+le feu des vaisseaux. Mais elle souffrit considérablement, et, malgré
+tous ses efforts, fut obligée de renoncer à cette entreprise, et de
+s'éloigner.
+
+L'amiral Parker, qui était resté avec l'autre partie de la flotte
+au-dehors du banc, voyant la vive résistance des Danois, comprit que
+la plupart des bâtiments anglais seraient dégréés par suite d'un
+combat aussi opiniâtre; qu'ils ne pourraient plus manoeuvrer, et
+s'échoueraient tous sur le banc, ce qui eut lieu en partie. Il fit le
+signal de cesser le combat, et de prendre une position en arrière;
+mais cela même était très-difficile. Nelson aima mieux continuer
+l'action. Il ne tarda pas à être convaincu de la sagesse du signal de
+l'amiral, et il se décida enfin à lever l'ancre et à s'éloigner du
+combat. Mais, voyant qu'une partie de la ligne danoise était réduite,
+il eut l'idée, avant de prendre ce parti extrême, d'envoyer un
+parlementaire proposer un arrangement. Il écrivit, à cet effet, une
+lettre adressée aux braves frères des Anglais, les Danois, et conçue
+en ces termes: «Le vice-amiral Nelson a ordre de ménager le Danemarck;
+ainsi il ne doit résister plus long-temps. La ligne de défense, qui
+couvrait ses rivages, a amené au pavillon anglais. Cessez donc le
+feu, qu'il puisse prendre possession de ses prises, ou il les fera
+sauter en l'air avec leurs équipages, qui les ont si noblement
+défendues. Les braves Danois sont les frères et ne seront jamais les
+ennemis des Anglais.» Le prince de Danemarck, qui était au bord de la
+mer, reçut ce billet, et, pour avoir des éclaircissements à ce sujet,
+il envoya l'adjudant-général Lindholm auprès de Nelson, avec qui il
+conclut une suspension d'armes. Le feu cessa bientôt partout, et les
+Danois blessés furent remis sur le rivage. Cette suspension avait à
+peine eu lieu, que trois vaisseaux anglais, y compris celui que
+montait Nelson, s'échouèrent sur le banc. Ils furent en perdition, et
+ils n'auraient jamais pu s'en relever, si les batteries avaient
+continué le feu. Ils durent donc leur salut à cet armistice.
+
+Cet évènement sauva l'escadre anglaise. Nelson se rendit, le 4 avril,
+à terre. Il traversa la ville au milieu des cris et des menaces de
+toute la populace; et, après plusieurs conférences avec le prince
+régent, on signa la convention suivante: «Il y aura un armistice de 3
+mois et demi, entre les Anglais et le Danemarck; mais uniquement pour
+la ville de Copenhague et le Sund. L'escadre anglaise, maîtresse
+d'aller où elle voudra, est obligée de se tenir à la distance d'une
+lieue des côtes du Danemarck, depuis sa capitale jusqu'au Sund. La
+rupture de l'armistice devra être dénoncée quinze jours avant la
+reprise des hostilités. Il y aura _statu quo_ parfait sous tous les
+autres rapports, en sorte que rien n'empêche l'escadre de l'amiral
+Parker de se porter vers quelque autre point des possessions danoises,
+vers les côtes du Jutland, vers celles de la Norwège; que la flotte
+anglaise qui doit être entrée dans l'Elbe, peut attaquer la forteresse
+danoise de Glukstadt; que le Danemarck continue à occuper Hambourg et
+Lubeck, etc.
+
+Les Anglais perdirent, dans cette bataille, 943 hommes tués ou
+blessés. Deux de leurs vaisseaux furent tellement maltraités, qu'il ne
+fut plus possible de les réparer; l'amiral Parker fut obligé de les
+renvoyer en Angleterre. La perte des Danois fut évaluée un peu plus
+haut que celle des Anglais. La partie de la ligne d'embossage, qui
+tomba au pouvoir de ces derniers, fut brûlée, au grand déplaisir des
+officiers anglais, dont cela lésait les intérêts. Lors de la signature
+de l'armistice, les bombardes et chaloupes canonnières étaient en
+position de prendre une ligne pour bombarder la ville.
+
+
+§ XI.
+
+L'évènement de Copenhague ne remplit pas entièrement les intentions du
+gouvernement britannique; il avait espéré détacher et soumettre le
+Danemarck, et il n'était parvenu qu'à lui faire signer un armistice,
+qui paralysait les forces danoises pendant 14 semaines.
+
+L'escadre suédoise et l'escadre russe s'armaient avec la plus grande
+activité, et présentaient des forces considérables. Mais l'appareil
+militaire était désormais devenu inutile; la confédération des
+puissances du nord se trouvait dissoute par la mort de l'empereur
+Paul, qui en était à la fois l'auteur, le chef et l'ame. Paul Ier
+avait été assassiné, dans la nuit du 23 au 24 mars; et la nouvelle de
+sa mort arriva à Copenhague, au moment où l'armistice venait d'être
+signé!
+
+Lord Withworth était ambassadeur à sa cour; il était fort lié avec le
+comte de P....., le général B......., les S...., les O...., et autres
+personnes authentiquement reconnues pour être les auteurs et acteurs
+de cet horrible parricide. Ce monarque avait indisposé contre lui, par
+un caractère irritable et très-susceptible, une partie de la noblesse
+russe. La haine de la révolution française avait été le caractère
+distinctif de son règne. Il considérait comme une des causes de cette
+révolution, la familiarité du souverain et des princes français, et la
+suppression de l'étiquette à la cour. Il établit donc à la sienne une
+étiquette très-sévère, et exigea des marques de respect peu conformes
+à nos moeurs et qui révoltaient généralement.
+
+Être habillé d'un frac, avoir un chapeau rond, ne point descendre de
+voiture, quand le czar ou un des princes de sa maison passait dans les
+rues ou promenades; enfin, la moindre violation des moindres détails
+de son étiquette excitait toute son animadversion; et par cela seul on
+était jacobin. Depuis qu'il s'était rapproché du premier consul, il
+était revenu sur une partie de ces idées; et il est probable que, s'il
+eût vécu encore quelques années, il eût reconquis l'opinion et l'amour
+de sa cour, qu'il s'était aliénés. Les Anglais mécontents, et même
+extrêmement irrités du changement qui s'était opéré en lui depuis un
+an, n'oublièrent rien pour encourager ses ennemis intérieurs. Ils
+parvinrent à accréditer l'opinion qu'il était fou, et enfin nouèrent
+une conspiration pour attenter à sa vie. L'opinion générale est
+que.....................
+
+La veille de sa mort, Paul étant à souper avec sa maîtresse et son
+favori, reçut une dépêche, où on lui détaillait toute la trame de la
+conspiration; il la mit dans sa poche, en ajournant la lecture au
+lendemain. Dans la nuit il périt.
+
+L'exécution de cet attentat n'éprouva aucun obstacle: P..... avait
+tout crédit au palais; il passait pour le favori et le ministre de
+confiance du souverain. Il se présente à deux heures du matin à la
+porte de l'appartement de l'empereur, accompagné de B......., S.... et
+O.... Un Cosaque affidé, qui était à la porte de sa chambre, fit des
+difficultés pour les laisser pénétrer chez lui; ils le massacrèrent
+aussitôt. L'empereur s'éveilla au bruit, et se jeta sur son épée; mais
+les conjurés se précipitèrent sur lui, le renversèrent et
+l'étranglèrent: B....... fut celui qui lui donna le dernier coup; il
+marcha sur son cadavre. L'impératrice, femme de Paul, quoiqu'elle eût
+beaucoup à se plaindre des galanteries de son mari, témoigna une vraie
+et sincère affliction; et tous ceux qui avaient pris part à cet
+assassinat furent constamment dans sa disgrace.
+......................................................................
+
+Bien des années après, le général Benigsen commandait
+encore......... Quoi qu'il en soit, cet horrible
+évènement glaça d'horreur toute l'Europe, qui fut surtout scandalisée
+de l'affreuse franchise, avec laquelle les Russes en donnaient des
+détails dans toutes les cours. Il changea la position de l'Angleterre
+et les affaires du monde. Les embarras d'un nouveau
+règne,
+......................................................................
+donnèrent une autre direction à la
+politique de la cour de Russie. Dès le 5 avril, les matelots anglais,
+qui avaient été faits prisonniers de guerre par suite de l'embargo, et
+envoyés dans l'intérieur de l'empire, furent rappelés. La commission
+qui avait été chargée de la liquidation des sommes dues par le
+commerce anglais, fut dissoute. Le comte Pahlen, qui continua à être
+le principal ministre, fit connaître aux amiraux anglais, le 20 avril,
+que la Russie accédait à toutes les demandes du cabinet anglais; que
+l'intention de son maître était que, d'après la proposition du
+gouvernement britannique de terminer le différend à l'amiable par une
+convention, on cessât toute hostilité jusqu'à la réponse de Londres.
+Le desir d'une prompte paix avec l'Angleterre fut hautement manifesté,
+et tout annonça le triomphe de cette puissance. Après l'armistice de
+Copenhague, l'amiral Parker s'était porté vers l'île de Moën, pour
+observer les flottes russe et suédoise. Mais la déclaration du comte
+de Pahlen le rassura à cet égard; et il revint à son mouillage de
+Kioge, après avoir fait connaître à la Suède, qu'il laisserait passer
+librement ses bâtiments de commerce.
+
+Le Danemarck cependant continuait à se mettre en état de défense.
+Sa flotte restait tout entière, et n'avait éprouvé aucune perte;
+elle consistait en seize vaisseaux de guerre. Les détails de cet
+armement, et les travaux nécessaires pour mettre les batteries de
+la couronne et celles de l'île d'Amack dans le meilleur état de
+défense, occupaient entièrement le prince royal. Mais, à Londres
+et à Berlin, les négociations étaient dans la plus grande activité,
+et lord Saint-Hélens était parti d'Angleterre, le 4 mai, pour
+Saint-Pétersbourg. Bientôt l'Elbe fut ouverte au commerce anglais.
+Le 20 mai, Hambourg fut évacué par les Danois, et le Hanovre par les
+Prussiens.
+
+Nelson avait succédé à l'amiral Parker dans le commandement de
+l'escadre; et dès le 8 mai, il s'était porté vers la Suède, et avait
+écrit à l'amiral suédois que, s'il sortait de Carlscrona avec la
+flotte, il l'attaquerait. Il s'était ensuite dirigé, avec une partie
+de l'escadre, sur Revel, où il arriva le 12. Il espérait y rencontrer
+l'escadre russe, mais elle avait quitté ce port dès le 9. Il n'est pas
+douteux que, si Nelson eût trouvé la flotte russe dans ce port, dont
+les batteries étaient en très-mauvais état, il ne l'eût attaquée et
+détruite. Le 16, Nelson quitta Revel, et se réunit à toute sa flotte,
+sur les côtes de Suède. Cette puissance ouvrit ses ports aux Anglais
+le 19 mai. L'embargo sur leurs bâtiments fut levé en Russie le 20 mai.
+La Prusse se trouvait déja en communication avec l'Angleterre, depuis
+le 16. Cependant lord Saint-Hélens était arrivé à Saint-Pétersbourg,
+le 29 mai, et le 17 juin, il signa le fameux traité, qui mit fin aux
+différends survenus entre les puissances maritimes du nord et
+l'Angleterre. Le 15, le comte de Bernstorf, ambassadeur extraordinaire
+de la cour de Copenhague, était arrivé à Londres, pour y traiter des
+intérêts de son souverain; et le 17, le Danemarck leva l'embargo sur
+les navires anglais.
+
+Ainsi, trois mois après la mort de Paul, la confédération du nord fut
+dissoute, et le triomphe de l'Angleterre assuré.
+
+Le premier consul avait envoyé son aide-de-camp Duroc à Pétersbourg,
+où il était arrivé le 24 mai; il avait été parfaitement accueilli, et
+reçu avec toute espèce de protestation de bienveillance. Il avait
+cherché à faire comprendre la conséquence qui résulterait pour
+l'honneur et l'indépendance des nations, et pour la prospérité future
+des puissances de la Baltique, du moindre acte de faiblesse, acte que
+la circonstance ne pourrait justifier. L'Angleterre, disait-il, avait
+en Égypte la plus grande partie de ses forces de terre, et avait
+besoin de plusieurs escadres, pour les couvrir et empêcher celles de
+Brest, de Cadix, de Toulon, d'aller porter des secours à l'armée
+française d'Orient. Il fallait que l'Angleterre eût une escadre de
+quarante à cinquante vaisseaux pour observer Brest, et plus de
+vingt-cinq vaisseaux dans la Méditerranée; en outre, elle devait tenir
+des forces considérables devant Cadix et le Texel. Il ajoutait que la
+Russie, la Suède et le Danemarck pouvaient lui opposer plus de
+trente-six vaisseaux de haut bord bien armés; que le combat de
+Copenhague n'avait eu pour résultat que la destruction de quelques
+carcasses, mais n'avait en rien diminué la puissance des Danois; que
+même, loin de changer leurs dispositions, il n'avait fait que porter
+l'irritation au dernier point; que les glaces allaient obliger les
+Anglais à quitter la Baltique; que, pendant l'hiver, il serait
+possible d'arriver à une pacification générale; que, si la cour de
+Russie était décidée, comme il paraissait par les démarches déja
+faites, à conclure la paix, il fallait au moins ne faire que des
+sacrifices temporaires, mais se garder d'altérer en rien les
+principes reconnus sur les droits des neutres et l'indépendance des
+mers; que déja le Danemarck, menacé par une escadre nombreuse, et
+luttant seul contre elle, avait, au mois d'août de l'année dernière,
+consenti à ne point convoyer ses bâtiments, jusqu'à ce que cette
+affaire eût été discutée; que la Russie pourrait suivre la même
+marche, gagner du temps en concluant des préliminaires et en renonçant
+au droit de convoyer, jusqu'à ce qu'on eût trouvé des moyens
+définitifs de conciliation.
+
+Ces raisonnements, exprimés dans plusieurs notes, avaient paru faire
+de l'effet sur le jeune empereur. Mais il était lui-même sous
+l'influence d'un parti qui avait commis un grand crime, et qui, pour
+faire diversion, voulait, à quelque prix que ce fût, faire jouir la
+Baltique des bienfaits de la paix, afin de rendre plus odieuse la
+mémoire de leur victime et de donner le change à l'opinion.
+
+L'Europe vit avec étonnement le traité ignominieux que signa la
+Russie, et que, par contre, dûrent adopter le Danemarck et la Suède.
+Il équivalait à une déclaration de l'esclavage des mers, et à la
+proclamation de la souveraineté du parlement britannique. Ce traité
+fut tel, que l'Angleterre n'avait rien à souhaiter de plus, et qu'une
+puissance du troisième ordre eût rougi de le signer. Il causa d'autant
+plus de surprise, que l'Angleterre, dans l'embarras où elle se
+trouvait, se fût contentée de toute autre convention, qui l'en eût
+tirée. Enfin la Russie eut la honte, qui lui sera éternellement
+reprochée, d'avoir consenti la première au déshonneur de son pavillon.
+Il y fut dit 1º que le pavillon ne couvrait plus la marchandise; que
+la propriété ennemie était confiscable sur un bâtiment neutre; 2º que
+les bâtiments neutres convoyés seraient également soumis à la visite
+des croiseurs ennemis, hormis par les corsaires et les armateurs; ce
+qui, loin d'être une concession faite par l'Angleterre, était dans ses
+intérêts et demandé par elle: car les Français, étant inférieurs en
+force, ne parcouraient plus les mers qu'avec des corsaires.
+
+Ainsi l'empereur Alexandre consentit à ce qu'une de ses escadres de
+cinq à six vaisseaux de 74, escortant un convoi, fût détournée de sa
+route, perdît plusieurs heures, et souffrît qu'un brick anglais lui
+enlevât une partie de ses bâtiments convoyés. Le droit de blocus se
+trouva seul bien défini; les Anglais attachaient peu d'importance à
+empêcher les neutres d'entrer dans un port, lorsqu'ils avaient le
+droit de les arrêter partout, en déclarant que la cargaison
+appartenait en tout ou en partie à un négociant ennemi. La Russie
+voulut faire valoir, comme une concession en sa faveur, que les
+munitions navales n'étaient pas comprises parmi les objets de
+contrebande! Mais il n'y a plus de contrebande, lorsque tout peut le
+devenir par la suspicion du propriétaire, et tout est contrebande,
+quand le pavillon ne couvre plus la marchandise.
+
+Nous avons dit dans ce chapitre, que les principes des droits des
+neutres sont: 1º que le pavillon couvre la marchandise; 2º que le
+droit de visite ne consiste qu'à s'assurer du pavillon, et qu'il n'y a
+point d'objet de contrebande; 3º que les objets de contrebande sont
+les seules munitions de guerre; 4º que tout bâtiment marchand, convoyé
+par un bâtiment de guerre, ne peut être visité; 5º que le droit de
+blocus ne peut s'entendre que des ports réellement bloqués. Nous avons
+ajouté que ces principes avaient été défendus par tous les
+jurisconsultes et par toutes les puissances, et reconnu dans tous les
+traités. Nous avons prouvé qu'ils étaient en vigueur en 1780, et
+furent respectés par les Anglais; qu'ils l'étaient encore en 1800, et
+furent l'objet de la quadruple alliance, signée le 16 décembre de
+cette année. Aujourd'hui il est vrai de dire que la Russie, la Suède,
+le Danemarck, ont reconnu des principes différents.
+
+Nous verrons, dans la guerre, qui suivit la rupture du traité
+d'Amiens, que l'Angleterre alla plus loin, et que ce dernier principe
+qu'elle avait reconnu, elle le méconnaissait, en établissant celui du
+blocus, appelé blocus sur le papier.
+
+La Russie, la Suède et le Danemarck ont déclaré, par le traité du 17
+janvier 1801, que les mers appartenaient à l'Angleterre; et par là,
+ils ont autorisé la France, partie belligérante, à ne reconnaître
+aucun principe de neutralité sur les mers. Ainsi, dans le temps même
+où les propriétés particulières et les hommes non combattants sont
+respectés dans les guerres de terre, on poursuit dans les guerres de
+mer, les propriétés des particuliers, non-seulement sous le pavillon
+ennemi, mais encore sous le pavillon neutre; ce qui donne lieu de
+penser que, si l'Angleterre seule eût été législateur dans les guerres
+de terre, elle eût établi les mêmes lois qu'elle a établies dans les
+guerres de mer. L'Europe serait alors retombée dans la barbarie, et
+les propriétés particulières auraient été saisies comme les propriétés
+publiques.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR.
+
+
+ Ce que l'on pense à Londres de l'expédition qui se prépare dans
+ les ports de France.--Mouvement des escadres anglaises dans la
+ Méditerranée, en mai, juin et juillet.--Chances pour et contre
+ les armées navales françaises et anglaises, si elles se
+ fussent rencontrées en route.--L'escadre française reçoit
+ l'ordre d'entrer dans le port vieux d'Alexandrie. Elle
+ s'embosse dans la rade d'Aboukir.--Napoléon apprend qu'elle
+ est restée à Aboukir. Son étonnement.--L'escadre française
+ embossée est reconnue par une frégate anglaise.--Bataille
+ d'Aboukir.
+
+
+§ Ier.
+
+L'on apprit tout à la fois en Angleterre qu'un armement considérable
+se préparait à Brest, Toulon, Gênes, Civita-Vecchia; que l'escadre
+espagnole de Cadix s'armait avec activité; et que des camps nombreux
+se formaient sur l'Escaut, sur les côtes du Pas-de-Calais, de
+Normandie et de Bretagne. Napoléon, nommé général en chef de l'armée
+d'Angleterre, parcourait toutes les côtes de l'océan, et s'arrêtait
+dans tous les ports. Il avait réuni près de lui, à Paris, tout ce qui
+restait des anciens officiers de marine, qui avaient acquis un nom
+pendant la guerre d'Amérique, tels que Buhor, Marigny, etc. Ils ne
+justifièrent pas leur réputation. Les intelligences que la France
+avait avec les Irlandais-unis, ne pouvaient être tellement secrètes,
+que le gouvernement anglais n'en sût quelque chose. La première
+opinion du cabinet de Saint-James, fut que tous ces préparatifs se
+dirigeaient contre l'Angleterre et l'Irlande; et que la France voulait
+profiter de la paix, qui venait d'être rétablie sur le continent, pour
+terminer cette longue lutte par une guerre corps à corps. Ce cabinet
+pensait que les armements, qui avaient lieu en Italie, ne se faisaient
+que pour donner le change; que la flotte de Toulon passerait le
+détroit, opérerait sa jonction avec la flotte espagnole à Cadix;
+qu'elles arriveraient ensemble devant Brest, et conduiraient une armée
+en Angleterre et une autre en Irlande. Dans cette incertitude,
+l'amirauté anglaise se contenta d'équiper, en toute hâte, une nouvelle
+escadre; et aussitôt qu'elle apprit que Napoléon était parti de
+Toulon, elle expédia l'amiral Roger avec dix vaisseaux de guerre, pour
+renforcer l'escadre anglaise devant Cadix, où commandait l'amiral lord
+Saint-Vincent, qui, par ce renfort, se trouva avoir une escadre de
+vingt-huit à trente vaisseaux. Une autre d'égale force était devant
+Brest.
+
+L'amiral Saint-Vincent tenait, dans la Méditerranée, une escadre
+légère de trois vaisseaux, qui croisait entre les côtes d'Espagne, de
+Provence et de Sardaigne, afin de recueillir des renseignements, et de
+surveiller cette mer. Le 24 mai, il détacha dix vaisseaux de devant
+Cadix, et les envoya dans la Méditerranée, avec ordre de se réunir à
+ceux que commandait Nelson, et de lui former ainsi une flotte de
+treize vaisseaux, pour bloquer Toulon, ou suivre l'escadre française,
+si elle en était sortie. Lord Saint-Vincent resta devant Cadix avec
+dix-huit vaisseaux, pour surveiller la flotte espagnole, dans la
+crainte surtout que celle de Toulon n'échappât à Nelson et ne passât
+le détroit.
+
+Dans les instructions que cet amiral envoyait à Nelson, et qui ont été
+imprimées, on voit qu'il avait tout prévu, excepté une expédition
+contre l'Égypte. Le cas où l'expédition française irait soit au
+Brésil, soit dans la mer Noire, soit à Constantinople, était indiqué.
+Plus de 150,000 hommes campaient sur les côtes de l'océan; ce qui
+produisit des mouvements et des alarmes continuels dans toute
+l'Angleterre.
+
+
+§ II.
+
+Nelson, avec les trois vaisseaux détachés de lord Saint-Vincent,
+croisait entre la Corse, la Provence et l'Espagne, lorsque, dans la
+nuit du 19 mai, il essuya un coup de vent, qui endommagea ses
+vaisseaux, et démâta celui qu'il montait. Il fut obligé de se faire
+remorquer. Il voulait mouiller dans le golfe d'Ostand, en Sardaigne;
+mais il ne put y parvenir, et gagna la rade des îles Saint-Pierre, où
+il répara ses avaries.
+
+Dans cette même nuit du 19, l'escadre française appareilla de Toulon;
+le 10 juin, elle arriva devant Malte, après avoir doublé le cap Corse
+et le cap Bonara. Nelson ayant été joint par les dix vaisseaux de lord
+Saint-Vincent, et ayant reçu le commandement de cette escadre,
+croisait devant Toulon, le Ier juin. Il ignorait alors que l'escadre
+française en fut sortie. Il vint, le 15, reconnaître la rade de
+Tagliamon, sur les côtes de Toscane, qu'il supposait être le
+rendez-vous de l'expédition française. Il parut, le 20, devant Naples.
+Là, il apprit du gouvernement que l'escadre française avait débarqué à
+Malte, et que l'ambassadeur de la république Garat avait laissé
+entendre que l'expédition était destinée pour l'Égypte. Nelson arriva,
+le 22, devant Messine. La nouvelle que l'escadre française s'était
+emparée de Malte, lui fut confirmée; il apprit aussi qu'elle se
+dirigeait sur Candie. Il passa aussitôt le phare, et se rendit sur
+Alexandrie, où il arriva le 29 juillet.
+
+La première nouvelle de l'existence d'une escadre anglaise dans la
+Méditerranée, fut donnée à l'escadre française, à la hauteur du cap
+Bonara par un bâtiment qu'elle rencontra; et le 25, comme l'escadre
+reconnaissait les côtes de Candie, elle fut jointe par la frégate _la
+Justice_, qui venait de croiser devant Naples, et qui donna la
+nouvelle positive de l'existence d'une escadre anglaise dans ces
+parages. Napoléon ordonna alors qu'au lieu de se diriger directement
+sur Alexandrie, on manoeuvrât pour attaquer l'Afrique au cap d'Azé, à
+vingt-cinq lieues d'Alexandrie, et de ne se présenter devant cette
+ville, que lorsqu'on en aurait reçu des nouvelles. Le 29, on signala
+la côte d'Afrique et le cap d'Azé. Nelson arrivait alors devant
+Alexandrie; n'y ayant appris aucune nouvelle de l'escadre française,
+il se dirigea sur Alexandrette et de là à Rhodes. Il parcourut ensuite
+les îles de l'Archipel, vint reconnaître l'entrée de l'Adriatique, et
+fut obligé de mouiller, le 18, à Syracuse, pour faire de l'eau. Il
+n'avait encore acquis aucun renseignement sur la marche Napoléon. Il
+appareilla à Syracuse, et vint mouiller, le 28 juillet, au cap Coron,
+à l'extrémité de la Morée. Ce ne fut que là, qu'il apprit que l'armée
+française avait, depuis un mois, débarqué en Égypte. Il supposa que
+l'escadre française avait déja fait son retour sur Toulon; mais il se
+dirigea sur Alexandrie, afin de pouvoir rendre un compte positif à son
+gouvernement, et laisser devant cette place, des forces nécessaires
+pour la bloquer.
+
+
+§ III.
+
+L'escadre française était composée, à son départ de Toulon, de treize
+vaisseaux de ligne, de six frégates et d'une douzaine de bricks,
+corvettes ou avisos. L'escadre anglaise était forte de treize
+vaisseaux, dont un de 50 canons, tous les autres de 74. Ils avaient
+été armés très à la hâte, et étaient en mauvais état. Nelson n'avait
+pas de frégates. On comptait, dans l'escadre française, un vaisseau
+de 120 canons et trois de 80. Un convoi de plusieurs centaines de
+voiles, était sous l'escorte de cette escadre. Il était
+particulièrement sous la garde de deux vaisseaux de 64, de quatre
+frégates de 18, de construction vénitienne, et d'une vingtaine de
+bricks ou avisos. L'escadre française, profitant du grand nombre de
+bâtiments légers qu'elle avait, s'éclairait très au loin; de sorte que
+le convoi n'avait rien à craindre, et pouvait, aussitôt qu'on aurait
+reconnu l'ennemi, prendre la position la plus convenable, pour rester
+éloigné du combat. Chaque vaisseau français avait à son bord 500 vieux
+soldats, parmi lesquels une compagnie d'artillerie de terre. Depuis un
+mois qu'on était embarqué, on avait, deux fois par jour, exercé les
+troupes de passage à la manoeuvre du canon. Sur chaque vaisseau de
+guerre, il y avait des généraux, qui avaient du caractère, l'habitude
+du feu, et étaient accoutumés aux chances de la guerre.
+
+L'hypothèse d'une rencontre avec les Anglais, était l'objet de toutes
+les conversations. Les capitaines de vaisseaux avaient l'ordre, en ce
+cas, de considérer, comme signal permanent et constant, celui de
+prendre part au combat et de soutenir ses voisins.
+
+L'escadre de Nelson était une des plus mauvaises que l'Angleterre eût
+mises en mer dans ces derniers temps.
+
+
+§ IV.
+
+L'escadre française reçut l'ordre d'entrer à Alexandrie; elle était
+nécessaire à l'armée et aux projets ultérieurs du général en chef.
+Lorsque les pilotes turcs déclarèrent qu'ils ne pouvaient faire entrer
+des vaisseaux de 74, et à plus forte raison de 80 canons, dans le port
+vieux, l'étonnement fut grand. Le capitaine Barré, officier de marine
+très-distingué, chargé de vérifier les passes, déclara positivement le
+contraire. Les vaisseaux de 64 et les frégates entrèrent sans
+difficulté; mais l'amiral et plusieurs officiers de marine
+persistèrent à penser qu'il fallait faire une nouvelle vérification,
+avant d'y exposer toute l'escadre. Comme les vaisseaux de guerre
+avaient à bord l'artillerie et les munitions de l'armée, et que la
+brise était assez forte, l'amiral proposa de tout débarquer à Aboukir,
+déclarant que trente-six heures suffiraient pour cela, tandis qu'il
+lui faudrait cinq à six jours pour faire cette opération, en restant à
+la voile.
+
+Napoléon, en partant d'Alexandrie pour marcher à la rencontre des
+Mamelucks, réitéra, à l'amiral l'ordre d'entrer dans le port
+d'Alexandrie, et, dans le cas où il le croirait impossible, de se
+rendre à Corfou, où il recevrait de Constantinople, des ordres du
+ministre français Talleyrand, et de se porter de là à Toulon, si ces
+ordres tardaient trop à lui arriver.
+
+L'escadre pouvait entrer dans le port vieux d'Alexandrie. Il fut
+reconnu qu'un vaisseau tirant vingt-un pieds d'eau, le pouvait sans
+danger. Ceux de 74, qui tirent vingt-trois pieds, n'auraient donc été
+obligés que de s'alléger de deux pieds; les vaisseaux de 80, tirant
+vingt-quatre pieds et demi, se seraient allégés de trois pieds et
+demi; et, enfin, le vaisseau à trois ponts, tirant vingt-sept pieds,
+aurait dû s'alléger de six pieds. Ces allégements pouvaient avoir lieu
+sans inconvénient, soit en jetant l'eau à la mer, soit en diminuant
+l'artillerie. Un vaisseau de 74 peut être réduit à un tirant d'eau
+de....., en ôtant seulement son eau et ses vivres, et à celui de.....,
+en ôtant son artillerie. Ce moyen fut proposé par les officiers de
+marine à l'amiral. Il répondit que, si tous les treize vaisseaux
+étaient de 74, il aurait recours à cet expédient; mais qu'ayant un
+vaisseau de 120 canons et trois de 80, il courrait les chances, une
+fois entré dans le port, de n'en pouvoir plus sortir, et d'être
+bloqué par une escadre de huit ou neuf vaisseaux anglais, puisqu'il
+lui serait impossible d'installer les trois vaisseaux de 80 et
+_l'Orient_, de manière à ce qu'ils pussent combattre, étant réduits au
+tirant d'eau, qui leur permettait de traverser les passes. Cet
+inconvénient en lui-même était léger; les vents qui règnent dans ces
+parages rendaient impossible un blocus rigoureux, et il suffisait que
+l'escadre eût vingt-quatre heures devant elle, après la sortie des
+passes, pour pouvoir compléter son armement. Il y avait d'ailleurs un
+moyen naturel. C'était de construire à Alexandrie quatre demi-chameaux
+propres à faire gagner deux pieds aux vaisseaux de 80 et quatre à
+celui de 120. La construction de ces quatre chameaux, pour obtenir un
+si petit résultat, n'exigeait pas de grands travaux. _Le Rivoli_,
+construit à Venise, est sorti tout armé du Malomoko, sur un chameau,
+qui lui a fait gagner sept pieds, de sorte qu'il ne tirait plus que
+seize pieds. Peu de jours après sa sortie, il s'est battu aussi-bien
+que possible contre un vaisseau et une corvette anglaise. Il y avait
+dans Alexandrie des vaisseaux, des frégates et quatre cents bâtiments
+de transport; ce qui offrait tous les matériaux dont on pouvait avoir
+besoin. L'on avait un bon nombre d'ingénieurs de la marine, entre
+autres M. Leroy, qui a passé sa vie dans les chantiers de
+construction.
+
+Lorsque la commission chargée de vérifier le rapport du capitaine
+Barré eut terminé cette opération, l'amiral en envoya le rapport au
+général en chef. Mais il ne put arriver assez à temps pour en avoir la
+réponse, les communications ayant été interceptées pendant un mois,
+jusqu'à la prise du Caire. Si le général en chef avait reçu ce
+rapport, il aurait réitéré l'ordre d'entrer dans le port en
+s'allégeant, et prescrit, à Alexandrie, les ouvrages nécessaires pour
+la sortie de l'escadre. Mais enfin, puisque l'amiral avait ordre, en
+cas qu'il ne pût entrer dans le port, de se rendre à Corfou, il se
+trouvait juge compétent et arbitre de sa conduite. Corfou avait une
+bonne garnison française et des magasins de biscuit et de viande pour
+six mois; l'amiral eût touché la côte d'Albanie, d'où il aurait tiré
+des vivres; et enfin ses instructions l'autorisaient à se rendre de là
+à Toulon, où il y avait 5 à 6,000 hommes appartenant aux régiments qui
+étaient en Égypte. C'étaient des soldats rentrés de permission ou des
+hôpitaux, et différents détachements qui avaient rejoint cette place
+après le départ de l'expédition.
+
+Brueis ne fit rien de tout cela: il s'embossa dans la rade d'Aboukir,
+et envoya à Rosette demander du riz et des vivres. On varie beaucoup
+sur les causes qui portèrent cet amiral à s'obstiner à rester dans
+cette mauvaise rade. Quelques personnes ont pensé qu'après avoir jugé
+qu'il lui était impossible de faire entrer son escadre à Alexandrie,
+il desirait, avant de quitter l'armée de terre, d'être assuré de la
+prise du Caire, et de n'avoir plus d'inquiétude sur la position de
+cette armée. Brueis était fort attaché au général en chef; les
+communications avaient été interceptées; et, comme c'est l'ordinaire
+en pareille circonstance, il courait les bruits les plus fâcheux sur
+les derrières de l'armée. Cependant cet amiral avait appris le succès
+de la bataille des Pyramides et l'entrée triomphante des Français au
+Caire le 29 juillet. Il paraît qu'alors, ayant attendu un mois, il
+voulut encore attendre quelques jours et recevoir des nouvelles
+directes du général en chef. Les ordres qu'avait l'amiral étant
+positifs, de tels motifs n'étaient pas suffisants pour justifier sa
+conduite. Il ne devait, dans aucun cas, garder une position où son
+escadre n'était pas en sûreté. Il eût concilié les sollicitudes que
+lui causaient les faux bruits sur l'armée, et ce qu'il devait à la
+sûreté de son escadre, en croisant entre les côtes d'Égypte et de
+Caramanie, et en envoyant prendre des renseignements sur celles de
+Damiette, ou sur tout autre point, d'où il eût pu avoir des nouvelles
+de l'armée et d'Alexandrie.
+
+
+§ V.
+
+Aussitôt que l'amiral eut débarqué l'artillerie et ce qu'il avait à
+l'armée de terre, ce qui fut l'affaire de quarante-huit heures, il
+devait lever l'ancre, et se tenir à la voile, soit qu'il attendît de
+nouveaux renseignements pour entrer dans le port d'Alexandrie, soit
+qu'il attendît des nouvelles de l'armée avant de quitter ces parages.
+Mais il se méprit entièrement sur sa position. Il employa plusieurs
+jours à rectifier sa ligne d'embossage; il appuya sa gauche derrière
+la petite île d'Aboukir; et, la croyant inattaquable, il y plaça ses
+plus mauvais vaisseaux, _le Guerrier_ et _le Conquérant_. Ce dernier,
+le plus vieux de toute l'escadre, ne portait, à sa batterie basse, que
+du 18. Il fit occuper la petite île, et construire une batterie de
+deux pièces de 12. Il plaça, au centre, ses meilleurs vaisseaux,
+_l'Orient_, _le Francklin_, _le Tonnant_, et à l'extrémité de sa
+droite, _le Généreux_, un des meilleurs et des mieux commandés de
+l'escadre. Craignant pour sa droite, il la fit soutenir par le
+_Guillaume-Tell_, son troisième vaisseau de 80.
+
+L'amiral Brueis, dans cette position, ne craignait pas d'être attaqué
+par sa gauche, qui était appuyée par l'île; il craignait davantage
+pour sa droite. Mais, si l'ennemi se portait sur elle, il perdait le
+vent. Dans ce cas, il paraît que l'intention de Brueis était
+d'appareiller avec son centre et sa gauche. Il considéra cette gauche
+comme tellement à l'abri de toute attaque, qu'il ne jugea pas
+nécessaire de la faire protéger par le feu de l'île. La faible
+batterie qu'il y fit établir, n'avait d'autre but que d'empêcher
+l'ennemi d'y débarquer. Si l'amiral avait mieux connu sa situation, il
+eût établi, dans cette île, une vingtaine de pièces de 36 et huit ou
+dix mortiers; il eût fait mouiller sa gauche auprès d'elle; il eût
+rappelé d'Alexandrie les deux vaisseaux de 64, qui auraient fait deux
+excellentes batteries flottantes, et qui, tirant moins d'eau que les
+autres vaisseaux, auraient encore pu s'approcher davantage de l'île;
+enfin il eût tiré d'Alexandrie 3,000 matelots du convoi, qu'il eût
+distribués sur ses vaisseaux, pour en renforcer les équipages. Il eut
+recours, il est vrai, à cette ressource; mais ce ne fut qu'au dernier
+moment, et lorsque le combat était engagé; de sorte que cela ne fit
+qu'accroître le désordre. Il se fit une illusion complète sur la
+force de sa ligne d'embossage.
+
+
+§ VI.
+
+Après le combat de Rhamanieh, les Arabes du Baïré interceptèrent
+toutes les communications d'Alexandrie avec l'armée: ce ne fut qu'à la
+nouvelle de la bataille des Pyramides et de la prise du Caire, que,
+craignant le ressentiment de l'armée française, ils se soumirent. Le
+27 juillet, surlendemain de son entrée au Caire, Napoléon reçut, pour
+la première fois, des dépêches d'Alexandrie et la correspondance de
+l'amiral. Son étonnement fut grand d'apprendre que l'escadre n'était
+pas en sûreté, qu'elle ne se trouvait ni dans le port d'Alexandrie, ni
+dans celui de Corfou, ni même en chemin pour Toulon; mais qu'elle
+était dans la rade d'Aboukir, exposée aux attaques d'un ennemi
+supérieur. Il expédia, de l'armée, son aide de camp Julien à l'amiral,
+pour lui faire connaître tout son mécontentement, et lui prescrire
+d'appareiller sur le champ et d'entrer à Alexandrie, ou de se rendre à
+Corfou. Il lui rappelait que toutes les ordonnances de la marine
+défendent de recevoir le combat dans une rade ouverte. Le chef
+d'escadron Julien partit le 27, à sept heures du soir, il n'aurait pu
+arriver que le 3 ou 4 août; la bataille eut lieu du 1er au 2. Cet
+officier étant parvenu près de Téramée, un parti d'Arabes surprit _la
+d'Jerme_ sur laquelle il était, et ce brave jeune homme fut massacré,
+en défendant courageusement les dépêches dont il était porteur, et
+dont il connaissait l'importance.
+
+
+§ VII.
+
+L'amiral Brueis restait inactif dans la mauvaise position où il
+s'était placé. Une frégate anglaise, détachée depuis vingt jours de
+l'escadre de Nelson, et qui le cherchait, se présenta devant
+Alexandrie, vint à Aboukir reconnaître toute la ligne d'embossage, et
+le fit impunément; pas un vaisseau, pas un brick, pas une frégate
+n'était à la voile. Cependant l'amiral avait plus de trente bâtiments
+légers dont il aurait pu couvrir la mer; tous étaient à l'ancre. Les
+principes de la guerre voulaient qu'il restât à la voile avec son
+escadre entière, quels que fussent ses projets ultérieurs. Mais au
+moins devait-il tenir à la voile une escadre légère de deux ou trois
+vaisseaux de guerre, de huit ou dix frégates ou avisos, pour empêcher
+aucun bâtiment léger anglais de l'observer, et pour être instruit
+d'avance de l'arrivée de l'ennemi. La fatalité l'entraînait.
+
+
+§ VIII.
+
+Le 31 juillet, Nelson détacha deux de ses vaisseaux, qui vinrent
+reconnaître la ligne d'embossage française, sans être inquiétés. Le
+1er août, l'escadre anglaise apparut vers les trois heures après midi,
+avec toutes voiles dehors. Il ventait grand frais des vents, qui sont
+constants dans cette saison. L'amiral Brueis était à dîner, une partie
+des équipages à terre, le branle-bas n'était fait sur aucun vaisseau.
+L'amiral fit sur-le-champ le signal de se préparer au combat. Il
+expédia un officier à Alexandrie pour demander les matelots du convoi:
+peu après, il fit le signal de se tenir prêt à mettre à la voile; mais
+l'escadre ennemie arriva avec tant de rapidité, qu'on eut à peine le
+temps de faire le branle-bas; et on le fit avec une négligence
+extrême. Sur _l'Orient_ même, que montait l'amiral, des cabanes,
+construites sur les dunettes pour loger des officiers de terre pendant
+la traversée, ne furent pas détruites; on les laissa remplies de
+matelas et de seaux de peinture et de goudron. Sur _le Guerrier_ et
+sur _le Conquérant_, une seule batterie fut dégagée. Celle du côté de
+terre fut encombrée de tout ce dont l'autre avait été débarrassée, de
+sorte que, lorsqu'ils furent tournés, ces batteries ne purent faire
+feu. Cela surprit tellement les Anglais, qu'ils envoyèrent reconnaître
+la raison de cette contradiction; ils voyaient le pavillon français
+flotter, sans qu'aucune pièce fît feu.
+
+La partie des équipages qui avait été détachée, eut à peine le temps
+de retourner à bord. L'amiral, jugeant que l'ennemi ne serait à la
+portée du canon que vers six heures, supposa qu'il n'attaquerait que
+le lendemain, d'autant plus qu'il ne découvrait que onze vaisseaux de
+74; les deux autres avaient été détachés sur Alexandrie, et ne
+rejoignirent Nelson que sur les huit heures du soir. Brueis ne crut
+point que les Anglais l'attaquassent le jour même, et avec onze
+vaisseaux seulement. L'on pense que d'abord il eut le projet
+d'appareiller, mais qu'il tarda d'en donner l'ordre, jusqu'à ce que
+les matelots qu'il attendait d'Aboukir fussent embarqués. Alors la
+canonnade était engagée, et un vaisseau anglais avait échoué sur
+l'île, ce qui donnait à Brueis un nouveau degré de confiance. Les
+matelots demandés à Alexandrie, n'arrivèrent que vers huit heures; on
+se canonnait déja sur plusieurs vaisseaux. Dans le tumulte,
+l'obscurité, un grand nombre d'entre eux restèrent sur le rivage et
+ne s'embarquèrent point. Le projet de l'amiral anglais était
+d'attaquer de vaisseau à vaisseau, chaque bâtiment anglais jetant
+l'ancre par l'arrière, et se plaçant en travers de la proue des
+Français. Le hasard changea cette disposition. _Le Culloden_, destiné
+à attaquer _le Guerrier_, voulant passer entre sa gauche et l'île,
+échoua. Si l'île avait été armée de quelques grosses pièces, ce
+vaisseau était pris. _Le Goliath_, qui le suivait, manoeuvrant pour se
+mouiller en travers de la proue du _Guerrier_, fut entraîné par le
+vent et le courant, et ne jeta l'ancre qu'après avoir dépassé et
+tourné ce vaisseau. S'apercevant alors que la batterie gauche du
+_Conquérant_ ne tirait pas, par le motif expliqué plus haut, il se
+plaça bord à bord avec lui, et le désempara en peu de temps. _Le
+Zélé_, deuxième vaisseau anglais, suivit le mouvement du _Goliath_,
+et, se mouillant bord à bord du _Guerrier_, qui ne pouvait pas
+répondre à son feu, il le démâta promptement. _L'Orion_, troisième
+vaisseau anglais, exécuta la même manoeuvre; mais, dans son mouvement,
+il fut retardé par l'attaque d'une frégate française, et vint se
+mouiller entre _le Francklin_ et _le Peuple souverain_. _Le Vanguard_,
+vaisseau amiral anglais, jeta l'ancre par le travers du _Spartiate_,
+troisième vaisseau français. _La Défense_, _le Bellerophon_, _le
+Majestueux_ et _le Minotaure_ suivirent le même mouvement, et
+engagèrent le centre de la ligne française jusqu'au _Tonnant_, son
+huitième vaisseau. L'amiral et ses deux matelots formaient une ligne
+de trois vaisseaux fort supérieurs à ceux des Anglais. Le feu fut
+terrible, _le Bellerophon_ dégréé, démâté et obligé d'amener.
+Plusieurs autres bâtiments anglais furent obligés de s'éloigner; et
+si, dans ce moment, le contre-amiral Villeneuve, qui commandait l'aile
+droite française, eût coupé ses câbles, et fût tombé sur la ligne
+anglaise, avec les cinq vaisseaux, qui étaient sous ses ordres,
+_l'Heureux_, _le Timoléon_, _le Mercure_, _le Guillaume-Tell_, _le
+Généreux_, et les frégates _la Diane_ et _la Justice_; elle eût été
+détruite. _Le Culloden_ était échoué sur le banc de _Béquières_, et
+_le Léandre_ occupé à tâcher de le relever. _L'Alexandre_, _le
+Switsfure_ et deux autres vaisseaux anglais, voyant que notre droite
+ne bougeait pas, et que le centre de la ligne anglaise était
+maltraité, s'y portèrent. _L'Alexandre_ remplaça _le Bellerophon_, et
+_le Switsfure_ attaqua _le Francklin_. _Le Léandre_, qui jusque alors
+avait été occupé à relever _le Culloden_, appelé par le danger que
+courait le centre, s'y porta pour le renforcer. La victoire n'était
+rien moins que décidée. _Le Guerrier_ et _le Conquérant_ ne tiraient
+plus, mais c'étaient les plus mauvais vaisseaux de l'escadre; et, du
+côté des Anglais, _le Culloden_ et _le Bellerophon_, étaient hors de
+service. Le centre de la ligne française avait occasioné, par la
+grande supériorité de son feu, beaucoup plus de dommage aux vaisseaux
+opposés, qu'il n'en avait reçu. Les Anglais n'avaient que des
+vaisseaux de 74 et de petit modèle. Il était présumable, que le feu se
+soutenant ainsi toute la nuit, l'amiral Villeneuve appareillerait
+enfin au jour; et l'on pouvait encore espérer les plus heureux
+résultats de l'attaque de cinq bons vaisseaux, qui n'avaient encore
+tiré ni reçu aucun coup de canon. Mais, à onze heures, le feu prit à
+_l'Orient_, et ce bâtiment sauta en l'air. Cet accident imprévu décida
+de la victoire. Son épouvantable explosion suspendit, pendant un
+quart-d'heure, le combat. Notre ligne recommença le feu, sans se
+laisser abattre par ce cruel spectacle. _Le Francklin_, _le Tonnant_,
+_le Peuple souverain_, _le Spartiate_, _l'Aquilon_, soutinrent le feu
+jusqu'à trois heures du matin. De trois à cinq heures, il se ralentit
+de part et d'autre. Entre cinq et six heures, il redoubla et devint
+terrible. Qu'eût-ce été, si _l'Orient_ n'avait point sauté? Enfin, à
+midi, le combat durait encore, et ne se termina qu'à deux heures. Ce
+fut alors seulement que Villeneuve parut se réveiller et s'apercevoir
+que l'on se battait depuis vingt heures. Il coupa ses câbles et prit
+le large, emmenant _le Guillaume-Tell_ qu'il montait, _le Généreux_ et
+les frégates _la Diane_ et _la Justice_. Les trois autres vaisseaux de
+son aile se jetèrent à la côte sans se battre. Ainsi, malgré le
+terrible accident de _l'Orient_, malgré la singulière inertie de
+Villeneuve, qui empêcha cinq vaisseaux de tirer un seul coup de canon,
+la perte et le désordre des Anglais furent tels que, vingt-quatre
+heures après la bataille, le pavillon tricolore flottait encore sur
+_le Tonnant_; Nelson n'avait plus aucun vaisseau en état de
+l'attaquer. Non-seulement _le Guillaume-Tell_ et _le Généreux_, ne
+furent suivis par aucun vaisseau anglais, mais encore les ennemis,
+dans l'état de délabrement où ils étaient, les virent partir avec
+plaisir. L'amiral Brueis défendit avec opiniâtreté l'honneur du
+pavillon français; plusieurs fois blessé, il ne voulut point descendre
+à l'ambulance. Il mourut sur son banc de quart, en donnant des ordres.
+Casabianca, Thevenard et du Petit-Thouars acquirent de la gloire dans
+cette malheureuse journée. Le contre-amiral Villeneuve, au dire de
+Nelson et des Anglais, pouvait décider la victoire, même après
+l'accident de _l'Orient_. A minuit encore, s'il eût appareillé et pris
+part au combat avec les vaisseaux de son aile, il pouvait anéantir
+l'escadre anglaise; mais il resta paisible spectateur du combat!
+
+Le contre-amiral Villeneuve étant brave et bon marin, on se demande la
+raison de cette singulière conduite? Il attendait des ordres!... On
+assure que l'amiral français lui donna celui d'appareiller, et que la
+fumée l'empêcha de l'apercevoir. Mais fallait-il donc un ordre pour
+prendre part au combat et secourir ses camarades?...
+
+_L'Orient_ a sauté à onze heures; depuis ce temps, jusqu'à deux heures
+après midi, c'est-à-dire pendant treize heures, on s'est battu.
+C'était alors Villeneuve qui commandait; pourquoi donc n'a-t-il rien
+fait? Villeneuve était d'un caractère irrésolu et sans vigueur.
+
+
+§ IX.
+
+Les équipages des trois vaisseaux qui s'échouèrent, et des deux
+frégates, débarquèrent sur la plage d'Aboukir. Une centaine d'hommes
+se sauvèrent de _l'Orient_, et un grand nombre de matelots des autres
+vaisseaux se réfugièrent à terre, au moment où l'affaire était
+décidée, en profitant du désordre des ennemis. L'armée se recruta
+par-là de 3,500 hommes; on en forma une légion nautique forte de trois
+bataillons, et qui fut portée à 1,800 hommes. Les autres recrutèrent
+l'artillerie, l'infanterie et la cavalerie. Le sauvetage se fit avec
+activité; on retira beaucoup de pièces d'artillerie, des munitions,
+des mâts et d'autres pièces de bois, qui furent utiles dans l'arsenal
+d'Alexandrie. Il nous resta dans le port, les deux vaisseaux le
+_Causse_ et le _Dubois_, quatre frégates de construction vénitienne,
+trois frégates de construction française, tous les bâtiments légers et
+tous ceux du convoi. Quelques jours après la bataille, Nelson
+appareilla et quitta les parages d'Alexandrie, laissant deux vaisseaux
+de guerre pour bloquer le port. Quarante bâtiments napolitains du
+convoi sollicitèrent et obtinrent du commandant d'Alexandrie la
+permission de retourner chez eux; le commandant de la croisière
+anglaise les réunit autour de lui, en retira les équipages et mit le
+feu aux bâtiments. Cette violation du droit des gens tourna contre les
+Anglais: les équipages des convois italien et français virent qu'ils
+n'avaient plus de ressources que dans le succès de l'armée française,
+et prirent leur parti avec résolution. Nelson fut reçu en triomphe
+dans le port de Naples.
+
+La perte de la bataille d'Aboukir eut une grande influence sur les
+affaires d'Égypte, et même sur celles du monde. La flotte française
+sauvée, l'expédition de Syrie n'éprouvait point d'obstacle;
+l'artillerie de siége se transportait sûrement et facilement au-delà
+du désert, et Saint-Jean-d'Acre n'arrêtait point l'armée française. La
+flotte française détruite, le divan s'enhardit à déclarer la guerre à
+la France. L'armée perdit un grand appui, sa position en Égypte
+changea totalement, et Napoléon dut renoncer à l'espoir d'assurer à
+jamais la puissance française dans l'Occident, par les résultats de
+l'expédition d'Égypte.
+
+
+§ X.
+
+Depuis que les moindres vaisseaux que l'on met en ligne sont ceux de
+74, les armées navales de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne,
+n'ont pas été composées de plus de trente vaisseaux. Il y en a eu
+cependant qui, momentanément, ont été plus considérables. Une escadre
+de trente vaisseaux de ligne est, sur mer, ce que serait, sur terre,
+une armée de 120,000 hommes. Une armée de 120,000 hommes est une
+grande armée, quoiqu'il y en ait eu de plus fortes. Une escadre de
+trente vaisseaux a tout au plus le cinquième d'hommes d'une armée de
+120,000 hommes. Elle a cinq fois plus d'artillerie et d'un calibre
+très-supérieur. Le matériel occasionne à peu près les mêmes dépenses.
+Si l'on compare le matériel de toute l'artillerie de 120,000 hommes,
+des charrois, des vivres, des ambulances, avec celui de trente
+vaisseaux, les deux dépenses sont égales ou à peu près. En calculant,
+dans l'armée de terre, 20,000 hommes de cavalerie, et 20,000
+d'artillerie ou des équipages, l'entretien de cette armée est
+incomparablement plus dispendieux que celui de l'armée navale.
+
+La France pouvait avoir trois flottes de trente vaisseaux, comme trois
+armées de 120,000 hommes.
+
+La guerre de terre consomme en général plus d'hommes que celle de mer;
+elle est plus périlleuse. Le soldat de mer, sur une escadre, ne se bat
+qu'une fois dans une campagne, le soldat de terre se bat tous les
+jours. Le soldat de mer, quels que soient les fatigues et les dangers
+attachés à cet élément, en éprouve beaucoup moins que celui de terre:
+il ne souffre jamais de la faim, de la soif, il a toujours avec lui
+son logement, sa cuisine, son hôpital et sa pharmacie. Les armées de
+mer, dans les services de France et d'Angleterre, où la discipline
+maintient la propreté, et où l'expérience a fait connaître toutes les
+mesures qu'il fallait prendre pour conserver la santé, ont moins de
+malades que les années de terre. Indépendamment du péril des combats,
+le soldat de mer a celui des tempêtes; mais l'art a tellement diminué
+ce dernier, qu'il ne peut être comparé à ceux de terre, tels
+qu'émeutes populaires, assassinats partiels, surprises de troupes
+légères ennemies.
+
+Un général commandant en chef une armée navale, et un général
+commandant en chef une armée de terre, sont des hommes qui ont besoin
+de qualités différentes. On naît avec les qualités propres pour
+commander une armée de terre, tandis que les qualités nécessaires pour
+commander une armée navale, ne s'acquièrent que par expérience.
+
+Alexandre, Condé, ont pu commander dès leur plus jeune âge; l'art de
+la guerre de terre est un art de génie, d'inspiration; mais ni
+Alexandre, ni Condé, à l'âge de 22 ans, n'eussent commandé une armée
+navale. Dans celle-ci, rien n'est génie, ni inspiration; tout y est
+positif et expérience. Le général de mer n'a besoin que d'une science,
+celle de la navigation. Celui de terre a besoin de toutes, ou d'un
+talent qui équivaut à toutes, celui de profiter de toutes les
+expériences et de toutes les connaissances. Un général de mer n'a rien
+à deviner, il sait où est son ennemi, il connaît sa force. Un général
+de terre ne sait jamais rien certainement, ne voit jamais bien son
+ennemi, ne sait jamais positivement où il est. Lorsque les armées sont
+en présence, le moindre accident de terrain, le moindre bois cache une
+partie de l'armée. L'oeil le plus exercé ne peut pas dire s'il voit
+toute l'armée ennemie, ou seulement les trois quarts. C'est par les
+yeux de l'esprit, par l'ensemble de tout le raisonnement, par une
+espèce d'inspiration, que le général de terre voit, connaît et juge.
+Le général de mer n'a besoin que d'un coup d'oeil exercé; rien des
+forces de l'ennemi ne lui est caché. Ce qui rend difficile le métier
+de général de terre, c'est la nécessité de nourrir tant d'hommes et
+d'animaux; s'il se laisse guider par les administrateurs, il ne
+bougera plus, et ses expéditions échoueront. Celui de mer n'est jamais
+gêné; il porte tout avec lui. Un général de mer n'a point de
+reconnaissance à faire, ni de terrain à examiner, ni de champ de
+bataille à étudier. Mer des Indes, mer d'Amérique, Manche, c'est
+toujours une plaine liquide. Le plus habile n'aura d'avantage sur le
+moins habile, que par la connaissance des vents qui règnent dans tels
+ou tels parages, par la prévoyance de ceux qui doivent régner, ou par
+les signes de l'atmosphère; qualités qui s'acquièrent par
+l'expérience, et par l'expérience seulement.
+
+Le général de terre ne connaît jamais le champ de bataille où il doit
+opérer. Son coup d'oeil est celui de l'inspiration, il n'a aucun
+renseignement positif. Les données, pour arriver à la connaissance du
+local, sont si éventuelles que l'on n'apprend presque rien par
+expérience. C'est une facilité de saisir tout d'abord les rapports
+qu'ont les terreins, selon la nature des contrées; c'est enfin un don
+qu'on appelle coup d'oeil militaire, et que les grands généraux ont
+reçu de la nature. Cependant les observations qu'on peut faire sur des
+cartes topographiques, la facilité que donnent l'éducation et
+l'habitude de lire sur ces cartes, peuvent être de quelque secours.
+
+Un général en chef de mer dépend plus de ses capitaines de vaisseau,
+qu'un général en chef de terre de ses généraux. Ce dernier a la
+faculté de prendre lui-même le commandement direct des troupes, de se
+porter sur tous les points et de remédier aux faux mouvements par
+d'autres. Le général de mer n'a personnellement d'influence que sur
+les hommes du vaisseau où il se trouve; la fumée empêche les signaux
+d'être vus. Les vents changent, ou ne sont pas les mêmes sur tout
+l'espace que couvre sa ligne. C'est donc de tous les métiers celui où
+les subalternes doivent le plus prendre sur eux.
+
+Il faut attribuer à trois causes les pertes de nos batailles navales:
+1º à l'irrésolution et au manque de caractère des généraux en chef; 2º
+aux vices de la tactique; 3º au défaut d'expérience et de
+connaissances navales des capitaines de vaisseau, et à l'opinion où
+sont ces officiers, qu'ils ne doivent agir que d'après des signaux.
+Les combats d'Ouessant, ceux de la révolution dans l'Océan et dans la
+Méditerranée en 93, 94, ont tous été perdus par ces différentes
+raisons. L'amiral Villaret, brave de sa personne, était sans
+caractère, et n'avait pas même d'attachement à la cause pour laquelle
+il se battait. Martin était un bon marin, mais de peu de résolution.
+Ils étaient d'ailleurs influencés tous deux par les représentants du
+peuple, qui n'ayant aucune expérience, autorisaient de fausses
+opérations.
+
+Le principe de ne faire aucun mouvement que d'après un signal de
+l'amiral, est un principe d'autant plus erroné, qu'un capitaine de
+vaisseau est toujours maître de trouver des raisons pour se justifier
+d'avoir mal exécuté les signaux qu'il a reçus. Dans toutes les
+sciences nécessaires à la guerre, la théorie est bonne pour donner
+des idées générales, qui forment l'esprit; mais leur stricte exécution
+est toujours dangereuse. Ce sont les axes qui doivent servir à tracer
+la courbe. D'ailleurs, les règles mêmes obligent à raisonner, pour
+juger si l'on doit s'écarter des règles, etc.
+
+Souvent en force supérieure aux Anglais, nous n'avons pas su les
+attaquer, et nous avons laissé échapper leurs escadres, parce qu'on a
+perdu son temps à de vaines manoeuvres. La première loi de la tactique
+maritime doit être, qu'aussitôt que l'amiral a donné le signal qu'il
+veut attaquer, chaque capitaine ait à faire les mouvements nécessaires
+pour attaquer un vaisseau ennemi, prendre part au combat et soutenir
+ses voisins.
+
+Ce principe est celui de la tactique anglaise dans ces derniers temps.
+S'il avait été adopté en France, l'amiral Villeneuve, à Aboukir, ne se
+serait pas cru innocent de rester inactif vingt-quatre heures, avec
+cinq ou six vaisseaux, c'est-à-dire la moitié de l'escadre, pendant
+que l'ennemi écrasait l'autre aile.
+
+La marine française est appelée à acquérir de la supériorité sur la
+marine anglaise. Les Français entendent mieux la construction, et les
+vaisseaux français, de l'aveu même des Anglais, sont tous meilleurs
+que les leurs. Les pièces sont supérieures en calibre d'un quart aux
+pièces anglaises. Cela forme deux grands avantages.
+
+Les Anglais ont plus de discipline. Les escadres de Toulon et de
+l'Escaut avaient adopté les mêmes pratiques et usages que les Anglais,
+et arrivaient à une discipline aussi sévère, avec la différence que
+comportait le caractère des deux nations. La discipline anglaise est
+une discipline d'esclaves; c'est le patron devant le serf. Elle ne se
+maintient que par l'exercice de la plus épouvantable terreur. Un
+pareil état de choses dégraderait et avilirait le caractère français,
+qui a besoin d'une discipline paternelle, plus fondée sur l'honneur et
+les sentiments.
+
+Dans la plupart des batailles que nous avons perdues contre les
+Anglais, ou nous étions inférieurs, ou nous étions réunis avec des
+vaisseaux espagnols qui, étant mal organisés, et dans ces derniers
+temps dégénérés, affaiblissaient notre ligne au lieu de la renforcer;
+ou bien enfin, les généraux commandant en chef, qui voulaient la
+bataille et marchaient à l'ennemi, jusqu'à ce qu'ils fussent en
+présence, hésitaient alors, se mettaient en retraite sous différents
+prétextes, et compromettaient ainsi les plus braves.
+
+
+
+
+QUELQUES NOTES SUR MALTE.
+
+
+1re NOTE.
+
+Les îles de Malte, du Gozo et du Canius sont trois petites îles
+voisines les unes des autres. Il est peu de pays plus ingrats. Tout
+est rocher, la terre y est rare; on en a fait venir de Sicile pour
+accroître la culture et faire des jardins. La principale production de
+ces îles est le coton: c'est le meilleur du levant; elles en font pour
+quelques millions. Tout ce qui est nécessaire à la vie, vient de
+Sicile. La population des trois îles est de cent mille ames, elles ne
+pourraient pas en nourrir dix mille. Le port est un des plus beaux et
+des plus sûrs de la Méditerranée. La capitale, Lavalette, est une
+ville de 30 mille ames; il y a de belles maisons, de grandes rues, de
+superbes fontaines, des quais, magasins, etc. Les fortifications sont
+bien entendues, très-considérables, mais entassées les unes sur les
+autres en pierres de taille. Tout y est casematé et à l'abri de la
+bombe. Caffarelly-Dufalga, qui commandait le génie, dit plaisamment en
+faisant la reconnaissance: «Il est bien heureux que nous ayons trouvé
+quelqu'un dedans pour nous ouvrir les portes.» Il faisait allusion au
+grand nombre de fossés qu'il eût fallu traverser et d'escarpes qu'il
+eût fallu gravir. La maison du grand-maître est peu de chose, ce
+serait sur le continent celle d'un particulier de 100 mille livres de
+rente. Il y a de très-beaux orangers, un grand nombre de jardins
+inférieurs et de maisons appartenant aux baillis, commandeurs, etc.
+L'oranger en est le principal ornement.
+
+
+2º NOTE.
+
+L'ordre de Malte possédait des biens en Espagne, Portugal, France,
+Italie, Allemagne. A la suppression de l'ordre des Templiers, celui de
+Malte hérita de la plus grande partie de leurs biens. Ces biens
+avaient la même origine que ceux des moines, c'étaient des donations
+faites par les fidèles aux hospitaliers de St.-Jean de Jérusalem et
+aux chevaliers du Temple, chargés d'escorter les pélerins et de les
+garantir des insultes des Arabes. L'intention des donataires était que
+ces biens fussent employés contre les infidèles. Si l'ordre de Malte
+avait rempli cette intention et que tous les biens qu'il possédait
+dans les différents états chrétiens, eussent été employés à faire la
+guerre aux barbaresques et à protéger les côtes de la chrétienté
+contre les pirates d'Alger, Maroc, Tunis et Tripoli, l'ordre eût mieux
+mérité, à Malte, de la chrétienté que dans la guerre de Syrie et des
+croisades. Il pouvait entretenir une escadre de huit à dix vaisseaux
+de 74, et une douzaine de bonnes frégates et corvettes, et eût pu
+bloquer constamment Alger, etc. et contenir Maroc. Il est hors de
+doute que ces barbaresques auraient cessé leurs pirateries, et se
+seraient contentés des gains du commerce et de la culture du pays.
+
+Malte aurait alors été peuplé par des vieillards, dont la vie aurait
+été passée au métier de la guerre, et par une nombreuse jeunesse
+aguerrie. Mais, au lieu de cela, les chevaliers s'imaginèrent, à
+l'exemple des autres moines, que tant de biens ne leur avaient été
+donnés que pour leur bien-être particulier. Il y eut, par toute la
+chrétienté, des baillis, commandeurs, etc. qui employèrent toutes les
+richesses de l'ordre, à soutenir un état de maison, où régnaient le
+luxe et toutes les commodités de la vie. Ils en employaient le
+surplus à enrichir leurs familles. Les moines au moins disaient des
+messes, prêchaient et administraient les sacrements, ils cultivaient
+la vigne du Seigneur; mais les chevaliers ne faisaient rien de tout
+cela. Ainsi ces immenses propriétés tournèrent au profit de quelques
+individus, et devinrent un débouché pour les cadets des grandes
+familles. De tant de revenus, peu de chose arrivait à Malte, et les
+chevaliers qui étaient tenus de séjourner deux ans dans cette île pour
+leurs caravanes, y vivaient dans des auberges qui portaient le nom de
+leur nation, et y étaient avec peu d'aisance.
+
+L'ordre n'avait pas d'escadre; seulement 4 à 5 galères continuaient à
+se promener dans la Méditerranée tous les ans, allant mouiller dans
+les ports d'Italie, et évitant les barbaresques. Ces ridicules
+promenades sur des bâtiments, qui n'étaient plus propres à combattre
+contre les frégates et les gros corsaires d'Alger, avaient pour
+résultat de donner quelques fêtes et bals dans les ports de Livourne,
+Naples et de Sardaigne. Il n'y avait, à Malte, aucun chantier de
+construction, aucun arsenal. Il s'y trouvait cependant un mauvais
+vaisseau de 64 et 2 frégates, qui ne sortaient jamais. Les jeunes
+chevaliers avaient fait leurs caravanes sans avoir tiré un seul coup
+de canon, ni de fusil, sans avoir vu un ennemi. Lors de la révolution,
+quand les biens des moines furent décrétés nationaux, législation qui
+gagna l'Italie à mesure que l'administration française s'y étendit, il
+n'y eut aucune réclamation en faveur de l'ordre, même de la part des
+ports de mer, Gênes, Livourne, Malte. Il y en eut plus pour les
+chartreux, bénédictins, dominicains, que pour cet ordre de chevalerie
+qui ne rendait aucun service.
+
+On a peine à comprendre comment les papes, qui étaient les supérieurs
+de cet ordre, et les conservateurs naturels de ses statuts, qui en
+étaient les réformateurs, qui étaient d'autant plus intéressés à le
+maintenir que leurs côtes étaient exposées aux pirates; on a peine à
+comprendre, disons-nous, comment ils n'ont pas tenu la main à ce que
+cet ordre remplît sa destination. Rien ne montre mieux la décadence où
+était tombée la cour de Rome elle-même.
+
+
+NOTE SUR ALEXANDRIE.
+
+Alexandrie a été bâtie par Alexandre. Elle s'était accrue sous les
+Ptolémée, au point de donner de la jalousie à Rome. Elle était sans
+contredit la deuxième ville du monde. Sa population s'élevait à
+plusieurs millions. Au VIIe siècle, elle fut prise par Amroug, dans la
+première année de l'hégire, après un siége de 14 mois. Les Arabes y
+perdirent 28,000 hommes. Son enceinte avait 12 milles de tour; elle
+contenait 4,000 palais, 4,000 bains, 400 théâtres, 12,000 boutiques,
+plus de 50,000 Juifs. L'enceinte fut rasée dans les guerres des Arabes
+et de l'empire romain. Cette ville, depuis, a toujours été en
+décadence. Les Arabes rétablirent une nouvelle enceinte, c'est celle
+qui existe encore; elle n'a plus que 3,000 toises de tour, ce qui
+suppose encore une grande ville. La cité est maintenant toute sur
+l'isthme. Le phare n'est plus une île; sur l'isthme, qui le joint au
+continent, est la ville actuelle. Elle est fermée par une muraille qui
+barre l'isthme, et n'a que 600 toises. Elle a deux bons ports (neuf et
+vieux). Le vieux peut contenir à l'abri du vent, et d'un ennemi
+supérieur, des escadres de guerre quelque nombreuses qu'elles soient.
+Aujourd'hui le Nil n'arrive à Alexandrie qu'au moment des inondations.
+On conserve ses eaux dans de vastes citernes; leur aspect nous frappa.
+La vieille enceinte arabe est couverte par le lac Maréotis, qui
+s'étend jusque auprès de la tour des Arabes, en sorte qu'Alexandrie
+n'est plus attaquable que du côté d'Aboukir. Le lac Maréotis laisse
+aussi un peu à découvert une partie de l'enceinte de la ville, au-delà
+de celle des Arabes. La colonne de Pompée, située en dehors et à 300
+toises de l'enceinte arabe, était jadis au centre de la ville.
+
+Le général en chef passa plusieurs jours à arrêter les principes des
+fortifications de la ville. Tout ce qu'il prescrivit fut exécuté avec
+la plus grande intelligence par le colonel Crétin, l'officier du génie
+le plus habile de France. Le général ordonna de rétablir toute
+l'enceinte des Arabes, le travail n'était pas considérable. On appuya
+cette enceinte en occupant le fort triangulaire, qui en formait la
+droite et qui existait encore. Le centre et le côté d'Aboukir furent
+soutenus chacun par un fort. Ils furent établis sur des monticules de
+décombres qui avaient un commandement d'une vingtaine de toises sur
+toute la campagne et en arrière de l'enceinte des Arabes. Celle de la
+ville actuelle fut mise en état comme réduit; mais elle était dominée
+en avant par un gros monticule de décombres. Il fut occupé par un fort
+que l'on nomma Caffarelly. Ce fort et l'enceinte de la ville actuelle,
+formaient un systême complet, susceptible d'une longue défense,
+lorsque tout le reste aurait été pris. Il fallait de l'artillerie pour
+occuper promptement et solidement ces trois hauteurs. La conception et
+la direction de ces travaux furent confiées à Crétin.
+
+En peu de mois et avec peu de travaux, il rendit ces trois hauteurs
+inexpugnables; il établit des maçonneries présentant des escarpes de
+18 à 20 pieds, qui mettaient les batteries entièrement à l'abri de
+toute escalade, et il couvrit ces maçonneries par des profils qu'il
+sut ménager dans la hauteur; en sorte qu'elles n'étaient vues de nulle
+part. Il eût fallu des millions et des années pour donner la même
+force à ces trois forts avec un ingénieur moins habile. Du côté de la
+mer, on occupa la tour du Marabout, du Phare. On établit de fortes
+batteries de côté qui firent un merveilleux effet, toutes les fois que
+les Anglais se présentaient pour bombarder la ville. La colonne de
+Pompée frappe l'imagination comme tout ce qui est sublime. Les
+aiguilles de Cléopatre sont encore dans le même emplacement. En
+fouillant dans le tombeau, où a été enterré Alexandre, on a trouvé une
+petite statue de 10 à 12 pouces en terre cuite, habillée à la grecque;
+ses cheveux sont bouclés avec beaucoup d'art et se réunissent sur le
+chignon: c'est un petit chef-d'oeuvre. Il y a à Alexandrie de grandes
+et belles mosquées, des couvents de copthes, quelques maisons à
+l'européenne appartenant au consulat.
+
+D'Alexandrie à Aboukir, il y a 4 lieues. La terre est sablonneuse et
+couverte de palmiers. A l'extrémité du promontoire d'Aboukir est un
+fort en pierre; à 600 toises est une petite île. Une tour et une
+trentaine de bouches à feu dans cette île, assureraient le mouillage
+pour quelques vaisseaux de guerre, à peu près comme à l'île d'Aix.
+
+Pour aller à Rosette, on passe le lac Madié à son embouchure dans la
+mer, qui a 100 toises de largeur; des bâtiments de guerre, tirant 8 ou
+10 pieds d'eau peuvent y entrer. C'est dans ce lac que jadis une des
+sept branches du Nil avait son embouchure. Si l'on veut aller à
+Rosette sans passer le lac, il faut le tourner; ce qui augmente le
+chemin de 3 à 4 lieues.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+ÉGYPTE.
+
+ Le Nil.--Ses Inondations.--Population ancienne et
+ moderne.--Division et productions de l'Égypte.--Son
+ commerce.--Alexandrie.--Des différentes races qui habitent
+ l'Égypte.--Désert, ses habitants.--Gouvernement et importance
+ de l'Égypte.--Politique de Napoléon.
+
+
+§ Ier.
+
+Le Nil prend sa source dans les montagnes de l'Abyssinie, coule du sud
+au nord, et se jette dans la Méditerranée, après avoir parcouru
+l'Abyssinie, les déserts de la Nubie, et l'Égypte. Son cours est de
+huit cents lieues, dont deux cents sur le territoire égyptien. Il y
+entre à la hauteur de l'île d'Elfilé ou d'Éléphantine, et fertilise
+les déserts arides qu'il traverse. Ses inondations sont régulières et
+productives: régulières, parce que ce sont les pluies du tropique qui
+les causent; productives, parce que ces pluies, tombant par torrents
+sur les montagnes de l'Abyssinie, couvertes de bois, entraînent avec
+elles un limon fécondant que le Nil dépose sur les terres. Les vents
+du nord règnent pendant la crue de ce fleuve, et, par une circonstance
+favorable à la fertilité, en retiennent les eaux.
+
+En Égypte il ne pleut jamais. La terre n'y produit que par
+l'inondation régulière du Nil. Lorsqu'elle est haute, l'année est
+abondante; lorsqu'elle est basse, la récolte est médiocre.
+
+Il y a cent cinquante lieues de l'île d'Éléphantine au Caire, et cette
+vallée, qu'arrose le Nil, a une largeur moyenne de cinq lieues. Après
+le Caire, ce fleuve se divise en deux branches, et forme une espèce de
+triangle qu'il couvre de ses débordements. Ce triangle a soixante
+lieues de base, depuis la tour des Arabes jusqu'à Péluse, et cinquante
+lieues de la mer au Caire; un de ses bras se jette dans la
+Méditerranée, près de Rosette; l'autre, près de Damiette. Dans des
+temps plus reculés, il avait sept embouchures.
+
+Le Nil commence à s'élever au solstice d'été; l'inondation croît
+jusqu'à l'équinoxe, après quoi elle diminue progressivement. C'est
+donc entre septembre et mars, que se font tous les travaux de la
+campagne. Le paysage est alors ravissant; c'est le temps de la
+floraison et celui de la moisson. La digue du Nil se coupe au Caire,
+dans le courant de septembre, quelquefois dans les premiers jours
+d'octobre. Après le mois de mars, la terre se gerce si profondément,
+qu'il est dangereux de traverser les plaines à cheval, et qu'on ne le
+peut faire à pied qu'avec une extrême fatigue. Un soleil ardent, qui
+n'est jamais tempéré ni par des nuages, ni par de la pluie, brûle
+toutes les herbes et les plantes, hormis celles qu'on peut arroser.
+C'est à cela que l'on attribue la salubrité des eaux stagnantes, qui
+se conservent en ce pays dans les bas-fonds. En Europe, de pareils
+marais donneraient la mort par leurs exhalaisons; en Égypte, il ne
+causent pas même de fièvres.
+
+
+§ II.
+
+La surface de la vallée du Nil, telle qu'elle vient d'être décrite,
+équivaut à un sixième de l'ancienne France; ce qui ne supposerait,
+dans un état de prospérité, que quatre à cinq millions de population.
+Cependant les historiens arabes assurent que, lors de la conquête par
+Amroug, l'Égypte avait vingt millions d'habitants et plus de vingt
+mille villes. Ils y comprenaient, il est vrai, indépendamment de la
+vallée du Nil, les Oasis[1] et les déserts appartenant à l'Égypte.
+
+ [1] Les Oasis sont des parties du désert où l'on trouve un peu de
+ végétation. Ce sont comme des îles dans une mer de sable.
+
+Cette assertion des historiens arabes, ne doit pas être rangée au
+nombre de ces anciennes traditions qu'une critique judicieuse
+désavoue. Une bonne administration et une population nombreuse
+pouvaient étendre beaucoup le bienfait de l'inondation du Nil. Sans
+doute, si la vallée offrait une surface de même nature que celles de
+nos terres de France, elle ne pourrait nourrir plus de quatre à cinq
+millions d'individus. Mais il y a en France, des montagnes, des
+sables, des bruyères, et des terres incultes, tandis qu'en Égypte,
+tout produit. A cette considération il faut ajouter que la vallée du
+Nil, fécondée par les eaux, le limon et la chaleur du climat, est plus
+fertile que nos bonnes terres, et que les deux tiers ou les trois
+quarts de la France sont de peu de rapport. Nous sommes d'ailleurs
+fondés à penser que le Nil fécondait plusieurs Oasis.
+
+Si l'on suppose que tous les canaux, qui saignent le Nil pour en
+porter les eaux sur les terres, soient mal entretenus ou bouchés, son
+cours sera beaucoup plus rapide, l'inondation s'étendra moins, une
+plus grande masse d'eau arrivera à la mer, et la culture des terres
+sera fort réduite. Si l'on suppose au contraire, que tous les canaux
+d'irrigation soient parfaitement saignés, aussi nombreux, aussi longs,
+et profonds que possible, et dirigés par l'art, de manière à arroser
+en tout sens une plus grande étendue de désert, on conçoit que
+très-peu des eaux du Nil se perdront dans la mer, et que les
+inondations fertilisant un terrain plus vaste, la culture s'augmentera
+dans la même proportion. Il n'est donc aucun pays où l'administration
+ait plus d'influence qu'en Égypte sur l'agriculture, et par conséquent
+sur la population. Les plaines de la Beauce et de la Brie sont
+fécondées par l'arrosement régulier des pluies; l'effet de
+l'administration y est nul sous ce rapport. Mais, en Égypte, où les
+irrigations ne peuvent être que factices, l'administration est tout.
+Bonne, elle adopte les meilleurs règlements de police sur la direction
+des eaux, l'entretien et la construction des canaux d'irrigation.
+Mauvaise, partiale ou faible, elle favorise des localités ou des
+propriétés particulières, au détriment de l'intérêt public, ne peut
+réprimer les dissensions civiles des provinces, quand il s'agit
+d'ouvrir de grands canaux, ou enfin, les laisse tous se dégrader; il
+en résulte que l'inondation est restreinte, et par suite l'étendue des
+terres cultivables. Sous une bonne administration, le Nil gagne sur le
+désert; sous une mauvaise, le désert gagne sur le Nil. En Égypte, le
+Nil ou le génie du bien, le désert ou le génie du mal, sont toujours
+en présence; et l'on peut dire que les propriétés y consistent moins
+dans la possession d'un champ, que dans le droit fixé par les
+réglements généraux d'administration, d'avoir, à telles époques de
+l'année et par tel canal, le bienfait de l'inondation.
+
+Depuis deux cents ans, l'Égypte a sans cesse décru. Lors de
+l'expédition des Français, elle avait encore de 2,500,000 à 2,800,000
+habitants. Si elle continue à être régie de la même manière, dans
+cinquante ans elle n'en aura plus que 1,500,000.
+
+En construisant un canal pour dériver les eaux du Nil dans la grande
+Oasis, on acquerrait un vaste royaume. Il est raisonnable d'admettre
+que du temps de Sésostris et de Ptolémée, l'Égypte ait pu nourrir
+douze à quinze millions d'habitants, sans le secours de son commerce
+et par sa seule agriculture.
+
+
+§ III.
+
+L'Égypte se divise en haute, moyenne et basse Égypte. La haute,
+appelée Saïde, forme deux provinces, savoir: Thèbes et Girgeh; la
+moyenne, nommée Ouestanieh, en forme quatre: Benisouf, Siout, Fayoum
+et Daifih; la basse, appelée Bahireh, en a neuf: Bahireh, Rosette,
+Garbieh, Menouf, Damiette, Mansourah, Charkieh, Kelioub et Gizeh.
+
+L'Égypte comprend, en outre, la grande Oasis, la vallée du
+Fleuve-sans-Eau, et l'Oasis de Jupiter-Ammon.
+
+La grande Oasis est située, parallèlement au Nil, sur la rive gauche;
+elle a cent cinquante lieues de long. Ses points les plus éloignés de
+ce fleuve en sont à soixante lieues, les plus rapprochés à vingt.
+
+La vallée du Fleuve-sans-Eau, près de laquelle sont les lacs Natrons,
+objets d'un commerce de quelque importance, est à quinze lieues de la
+branche de Rosette. Jadis cette vallée a été fertilisée par le Nil.
+L'Oasis de Jupiter-Ammon est à quatre-vingts lieues, sur la rive
+droite du fleuve.
+
+Le territoire égyptien s'étend vers les frontières de l'Asie jusqu'aux
+collines que l'on trouve entre El-Arich, El-Kanonès et Refah, à
+environ quarante lieues de Péluse, d'où la ligne de démarcation
+traverse le désert de l'Égarement, passe à Suèz, et longe la mer
+Rouge, jusqu'à Bérénice. Le Nil coule parallèlement à cette mer; ses
+points les plus éloignés en sont à cinquante lieues, les plus
+rapprochés à trente. Un seul de ses coudes en est à vingt-deux lieues,
+mais il en est séparé par des montagnes impraticables. La superficie
+carrée de l'Égypte est de deux cents lieues de long, sur cent dix à
+cent vingt de large.
+
+L'Égypte produit en abondance du blé, du riz et des légumes. Elle
+était le grenier de Rome, elle est encore aujourd'hui celui de
+Constantinople. Elle produit aussi du sucre, de l'indigo, du séné, de
+la casse, du natron, du lin, du chanvre; mais elle n'a ni bois, ni
+charbon, ni huile. Elle manque aussi de tabac, qu'elle tire de Syrie,
+et de café, que l'Arabie lui fournit. Elle nourrit de nombreux
+troupeaux, indépendamment de ceux du désert, et une multitude de
+volaille. On fait éclore les poulets dans des fours, et l'on s'en
+procure ainsi une quantité immense.
+
+Ce pays sert d'intermédiaire à l'Afrique et à l'Asie. Les caravanes
+arrivent au Caire comme des vaisseaux sur une côte, au moment où on
+les attend le moins, et des contrées les plus éloignées. Elles sont
+signalées à Gizeh, et débouchent par les Pyramides. Là, on leur
+indique le lieu où elles doivent passer le Nil, et celui où elles
+doivent camper près du Caire. Les caravanes ainsi signalées, sont
+celles des pélerins ou négociants de Maroc, de Fez, de Tunis, d'Alger
+ou de Tripoli, allant à la Mecque, et apportant des marchandises
+qu'elles viennent échanger au Caire. Elles sont ordinairement
+composées de plusieurs centaines de chameaux, quelquefois même de
+plusieurs milliers, et escortées par des hommes armés. Il vient aussi
+des caravanes de l'Abyssinie, de l'intérieur de l'Afrique, de Tangoust
+et des lieux qui se trouvent en communication directe avec le cap de
+Bonne-Espérance et le Sénégal. Elles apportent des esclaves, de la
+gomme, de la poudre d'or, des dents d'éléphants, et généralement tous
+les produits de ces pays, qu'elles viennent échanger contre les
+marchandises d'Europe et du Levant. Il en arrive enfin de toutes les
+parties de l'Arabie et de la Syrie, apportant du charbon, du bois, des
+fruits, de l'huile, du café, du tabac, et, en général, ce que fournit
+l'intérieur de l'Inde.
+
+
+§ IV.
+
+De tout temps l'Égypte a servi d'entrepôt pour le commerce de l'Inde.
+Il se faisait anciennement par la mer Rouge. Les marchandises étaient
+débarquées à Bérénice, et transportées à dos de chameau, pendant
+quatre-vingts lieues, jusqu'à Thèbes, ou bien elles remontaient par
+eau de Bérénice à Cosseïr: ce qui augmentait la navigation de
+quatre-vingts lieues, mais réduisait le portage à trente. Parvenues à
+Thèbes, elles étaient embarquées sur le Nil, pour être ensuite
+répandues dans toute l'Europe. Telle a été la cause de la grande
+prospérité de Thèbes aux cent portes. Les marchandises remontaient
+aussi au-delà de Cosseïr, jusqu'à Suèz, d'où on les transportait à dos
+de chameau jusqu'à Memphis et Péluse, c'est-à-dire l'espace de trente
+lieues. Du temps de Ptolémée, le canal de Suèz au Nil fut ouvert. Dès
+lors, plus de portage pour les marchandises; elles arrivaient par eau
+à Baboust et Péluse, sur les bords du Nil et de la Méditerranée.
+
+Indépendamment du commerce de l'Inde, l'Égypte en a un qui lui est
+propre. Cinquante années d'une administration française accroîtraient
+sa population dans une grande proportion. Elle offrirait à nos
+manufactures un débouché, qui amènerait un développement dans toute
+notre industrie; et bientôt nous serions appelés à fournir à tous les
+besoins des habitants des déserts de l'Afrique, de l'Abyssinie, de
+l'Arabie, et d'une grande partie de la Syrie. Ces peuples manquent de
+tout; et qu'est-ce que Saint-Domingue et toutes nos colonies, auprès
+de tant de vastes régions?
+
+La France tirerait à son tour de l'Égypte du blé, du riz, du sucre, du
+natron, et toutes les productions de l'Afrique et de l'Asie.
+
+Les Français établis en Égypte, il serait impossible aux Anglais de se
+maintenir long-temps dans l'Inde. Des escadres construites sur les
+bords de la mer Rouge, approvisionnées des produits du pays, équipées
+et montées par nos troupes stationnées en Égypte, nous rendraient
+infailliblement maîtres de l'Inde, au moment où l'Angleterre s'y
+attendrait le moins.
+
+En supposant même le commerce de ce pays libre comme il l'a été jusque
+ici entre les Anglais et les Français, les premiers seraient hors
+d'état de soutenir la concurrence. La possibilité de la reconstruction
+du canal de Suèz étant un problême résolu, et le travail qu'elle
+exigerait, étant de peu d'importance, les marchandises arriveraient si
+rapidement par ce canal et avec une telle économie de capitaux, que
+les Français pourraient se présenter sur les marchés avec des
+avantages immenses; le commerce de l'Inde, par l'océan, en serait
+infailliblement écrasé.
+
+
+§ V.
+
+Alexandre s'est plus illustré en fondant Alexandrie et en méditant d'y
+transporter le siége de son empire, que par ses plus éclatantes
+victoires. Cette ville devait être la capitale du monde. Elle est
+située entre l'Asie et l'Afrique, à portée des Indes et de l'Europe.
+Son port est le seul mouillage des cinq cents lieues de côtes, qui
+s'étendent depuis Tunis, ou l'ancienne Carthage, jusqu'à Alexandrette;
+il est à l'une des anciennes embouchures du Nil. Toutes les escadres
+de l'univers pourraient y mouiller; et, dans le vieux-port, elles sont
+à l'abri des vents et de toute attaque. Des vaisseaux tirant vingt-un
+pieds d'eau y sont entrés sans difficulté. Ceux du tirage de
+vingt-trois pieds, le pourraient; et, avec des travaux peu
+considérables, on rendrait cette passe facile, même pour les vaisseaux
+à trois ponts. Le premier consul avait fait construire à Toulon douze
+vaisseaux de 74, ne tirant que vingt-un pieds d'eau, d'après le
+systême anglais; et l'on n'a pas eu à se plaindre de leur marche,
+lorsqu'ils ont navigué dans nos escadres. Seulement ils sont moins
+propres au service de l'Inde, parce qu'ils ne peuvent porter qu'une
+plus faible quantité d'eau et de provisions.
+
+La dégradation des canaux du Nil empêche ses eaux d'arriver jusqu'à
+Alexandrie. Elles n'y viennent plus que du temps de l'inondation, et
+l'on est obligé d'avoir des citernes pour les conserver. A côté du
+port de cette ville, est la rade d'Aboukir, que l'on pourrait rendre
+sûre pour quelques vaisseaux; si l'on construisait un fort sur l'île
+d'Aboukir, ils y seraient comme au mouillage de l'île d'Aix.
+
+Rosette, Bourlos et Damiette ne peuvent recevoir que de petits
+bâtiments, les barres n'ayant que six à sept pieds d'eau. Péluse,
+El-Arich et Gaza n'ont jamais dû avoir de port; et les lacs Bourlos et
+Menzaléh, qui communiquent avec la mer, ne permettent l'entrée qu'à
+des bâtiments d'un tirant d'eau de six à sept pieds.
+
+
+§ VI.
+
+A l'époque de l'expédition d'Égypte, il s'y trouvait trois races
+d'hommes; les Mamelucks ou Circassiens, les Ottomans, ou janissaires
+et spahis, et les Arabes ou naturels du pays.
+
+Ces trois races n'ont ni les mêmes principes, ni les mêmes moeurs, ni
+la même langue. Elles n'ont de commun que la religion. La langue
+habituelle des Mamelucks et des Ottomans est le turc; les naturels
+parlent la langue arabe. A l'arrivée des Français, les Mamelucks
+gouvernaient le pays et possédaient les richesses et la force. Ils
+avaient pour chefs vingt-trois beys, égaux entre eux et indépendants;
+car ils n'étaient soumis qu'à l'influence de celui qui, par son talent
+et sa bravoure savoir captiver tous les suffrages.
+
+La maison d'un bey se compose de quatre cents à huit cents esclaves,
+tous à cheval, et ayant chacun, pour les servir, deux ou trois
+fellahs. Ils ont divers officiers pour le service d'honneur de leur
+maison. Les katchefs sont les lieutenants des beys; ils commandent,
+sous eux, cette milice, et sont seigneurs des villages. Les beys ont
+des terres dans les provinces et une habitation au Caire. Un
+corps-de-logis principal leur sert de logement, ainsi qu'à leur harem;
+autour des cours, sont ceux des esclaves, gardes et domestiques.
+
+Les beys ne peuvent se recruter qu'en Circassie. Les jeunes
+Circassiens sont vendus par leurs mères, ou volés par des gens qui en
+font le métier, et vendus au Caire par les marchands de
+Constantinople. On admet quelquefois des noirs ou des Ottomans; mais
+ces exceptions sont rares.
+
+Les esclaves faisant partie de la maison d'un bey sont adoptés par
+lui, et composent sa famille. Intelligents et braves, ils s'élèvent
+successivement de grade en grade, et parviennent à celui de katchef et
+même de bey.
+
+Les Mamelucks ont peu d'enfants, et ceux qu'ils ont, ne vivent pas
+aussi long-temps que les naturels du pays. Il est rare qu'ils se
+soient propagés au-delà de la troisième génération. On a voulu
+attribuer la stérilité des mariages des Mamelucks à leur goût
+anti-physique. Les femmes arabes sont grosses, lourdes; elles
+affectent de la mollesse, peuvent à peine marcher, et restent des
+jours entiers immobiles sur un divan. Un jeune Mameluck de quatorze à
+quinze ans, leste, agile, déployant beaucoup d'adresse et de graces en
+exerçant un beau coursier, excite les sens d'une manière différente.
+Il est constant, que tous les beys, les katchefs, avaient d'abord
+servi aux plaisirs de leurs maîtres; et que leurs jolis esclaves leur
+servaient à leur tour; eux-mêmes ne le désavouent pas.
+
+On a accusé les Grecs et les Romains du même vice. De toutes les
+nations, celle qui donne le moins dans cette inclination monstrueuse,
+est, sans contredit, la nation française. On en attribue la raison à
+ce que, de toutes, il n'en est aucune chez laquelle les femmes
+charment davantage par leur taille svelte, leur tournure élégante,
+leur vivacité et leurs graces.
+
+On pouvait compter en Égypte 60 à 70,000 individus de race
+circassienne.
+
+Les Ottomans se sont établis en Égypte, lors de la conquête par Sélim,
+dans le seizième siècle. Ils forment le corps des janissaires et
+spahis, et ont été augmentés de tous les Ottomans inscrits dans ces
+compagnies, selon l'usage de l'empire. Ils sont environ 200,000,
+constamment avilis et humiliés par les Mamelucks.
+
+Les Arabes composent la masse de la population; ils ont pour chefs les
+grands-scheiks, descendants de ceux des Arabes, qui, du temps du
+prophète, au commencement de l'hégire, conquirent l'Égypte. Ils sont à
+la fois, les chefs de la noblesse et les docteurs de la loi; ils ont
+des villages, un grand nombre d'esclaves, et ne vont jamais que sur
+des mules. Les mosquées sont sous leur inspection; celle de Jemil-Azar
+a seule soixante grands-scheiks. C'est une espèce de Sorbonne, qui
+prononce sur toutes les affaires de religion, et sert même
+d'université. On y enseigne la philosophie d'Aristote, l'histoire et
+la morale du Koran; elle est la plus renommée de l'Orient. Ses scheiks
+sont les principaux du pays: les Mamelucks les craignaient; la Porte
+même avait des ménagements pour eux. On ne pouvait influer sur le
+pays et le remuer que par eux. Quelques-uns descendent du prophète,
+tel que le scheik el Békry; d'autres de la deuxième femme du prophète,
+tel que le scheik el Sadda. Si le sultan de Constantinople était au
+Caire, à l'époque des deux grandes fêtes de l'empire, il les
+célébrerait chez l'un de ces scheiks. C'est assez faire connaître la
+haute considération qui les environne. Elle est telle, qu'il n'est
+aucun exemple qu'on leur ait infligé une peine infamante. Lorsque le
+gouvernement juge indispensable d'en condamner un, il le fait
+empoisonner, et ses funérailles se font avec tous les honneurs dûs à
+son rang, et comme si sa mort avait été naturelle.
+
+Tous les Arabes du désert sont de la même race que les scheiks, et les
+vénèrent. Les fellahs sont Arabes, non que tous soient venus au
+commencement de l'hégire avec l'armée qui conquit l'Égypte; on ne
+pense pas que, par la suite de la conquête, il s'en soit établi plus
+de 100,000. Mais comme, à cette époque, tous les indigènes
+embrassèrent la foi mahométane, ils sont confondus de même que les
+Francs et les Gaulois. Les scheiks sont les hommes de la loi et de la
+religion; les Mamelucks et les janissaires sont les hommes de la force
+et du gouvernement. La différence entre eux est plus grande qu'elle
+ne l'est en France entre les militaires et les prêtres; car ce sont
+des familles et des races tout-à-fait distinctes.
+
+Les Cophtes sont catholiques, mais ne reconnaissent pas le pape; on en
+compte 150,000 à peu près en Égypte. Ils y ont le libre exercice de
+leur religion. Ils descendent des familles, qui, après la conquête des
+califes, sont restées chrétiennes. Les catholiques syriens sont peu
+nombreux. Les uns veulent qu'ils soient les descendants des croisés;
+les autres, que ce soient des originaires du pays, chrétiens au moment
+de la conquête, comme les Cophtes, et qui ont conservé des différences
+dans la religion. C'est une autre secte catholique. Il y a peu de
+Juifs et de Grecs. Ces derniers ont pour chef le patriarche
+d'Alexandrie, qui se croit égal à celui de Constantinople et supérieur
+au pape. Il demeure dans un couvent, au vieux Caire, et a l'existence
+d'un chef d'ordre religieux de l'Europe, qui aurait trente mille
+livres de rentes. Les Francs sont peu nombreux: ce sont des familles
+anglaises, françaises, espagnoles ou italiennes, établies dans ce pays
+pour le commerce, ou simplement des commissionnaires de maisons
+européennes.
+
+
+§ VII.
+
+Les déserts sont habités par des tribus d'Arabes errants, vivant sous
+des tentes. On en compte environ soixante, toutes dépendantes de
+l'Égypte, et formant une population d'à peu près 120,000 ames, qui
+peut fournir 18 à 20,000 cavaliers. Elles dominent les différentes
+parties des déserts, qu'elles regardent comme leurs propriétés, et y
+possèdent une grande quantité de bestiaux, chameaux, chevaux et
+brebis. Ces Arabes se font souvent la guerre entre eux, soit pour la
+démarcation des limites de leurs tribus, soit pour le pacage de leurs
+bestiaux, soit pour tout autre objet. Le désert seul ne pourrait les
+nourrir, car il ne s'y trouve rien. Ils possèdent des oasis qui,
+semblables à des îles, ont, au milieu du désert, de l'eau douce, de
+l'herbe et des arbres. Ils les cultivent, et s'y réfugient à certaines
+époques de l'année. Néanmoins les Arabes sont en général misérables,
+et ont constamment besoin de l'Égypte. Ils viennent annuellement en
+cultiver les lisières, y vendent le produit de leurs troupeaux, louent
+leurs chameaux pour les transports dans le désert, et employent le
+bénéfice qu'ils retirent de ce trafic, à acheter les objets qui leur
+sont nécessaires. Les déserts sont des plaines de sable, sans eau et
+sans végétation, dont l'aspect monotone n'est varié que par des
+mamelons, des monticules ou des rideaux de sable. Il est rare
+cependant d'y faire plus de vingt à vingt-quatre lieues sans trouver
+une source d'eau; mais elles sont peu abondantes, plus ou moins
+saumâtres, et exhalent presque toutes une odeur alcaline. On trouve,
+dans le désert, une grande quantité d'ossements d'hommes et d'animaux,
+dont on se sert pour faire du feu. On y voit aussi des gazelles et des
+troupeaux d'autruches, qui ressemblent de loin à des Arabes à cheval.
+
+Il n'y existe aucune trace de chemins; les Arabes s'accoutument, dès
+l'enfance, à s'y orienter par les sinuosités des collines ou rideaux
+de sable, par les accidents du terrain ou par les astres. Les vents
+déplacent quelquefois les monticules de sable mouvant, ce qui rend
+très-pénible et souvent dangereuse la marche dans le désert. Parfois
+le sol est ferme; parfois il enfonce sous les pieds. Il est rare de
+rencontrer des arbres, excepté autour des puits où se trouvent
+quelques palmiers. Il y a dans le désert des bas-fonds où les eaux
+s'écoulent et séjournent plus ou moins long-temps. Auprès de ces
+mares, naissent des broussailles d'un pied à dix-huit pouces de
+hauteur, qui servent de nourriture aux chameaux; c'est la partie riche
+des déserts. Quels que soient les désagréments de la marche dans ces
+sables, on est souvent obligé de les traverser pour communiquer du sud
+au nord de l'Égypte; suivre les sinuosités du cours du Nil, triplerait
+la distance.
+
+
+§ VIII.
+
+Il y a telle tribu d'Arabes de 1,500 à 2,000 ames, qui a 300
+cavaliers, 1,400 chameaux et occupe cent lieues carrées de terrain.
+Jadis ils redoutaient extrêmement les Mamelucks. Un seul de ces
+derniers faisait fuir dix Arabes, parce que non-seulement ils avaient
+sur eux une grande supériorité militaire, mais aussi une supériorité
+morale. Les Arabes d'ailleurs devaient les ménager, puisqu'ils en
+avaient besoin pour leur vendre ou louer leurs chameaux, pour obtenir
+d'eux du grain et la liberté de cultiver la lisière de l'Égypte.
+
+Si la position extraordinaire de l'Égypte, qui ne peut devoir sa
+prospérité qu'à l'étendue de ses inondations, exige une bonne
+administration, la nécessité de réprimer 20 à 30,000 voleurs,
+indépendants de la justice, parce qu'ils se refugient dans l'immensité
+du désert, n'exige pas moins une administration énergique. Dans ces
+derniers temps, ils portaient l'audace au point de venir piller des
+villages et tuer des fellahs, sans que cela donnât lieu à aucune
+poursuite régulière. Un jour que Napoléon était entouré du divan des
+grands-scheicks, on l'informa que des Arabes de la tribu des Osnadis
+avaient tué un fellah et enlevé des troupeaux; il en montra de
+l'indignation, et ordonna d'un ton animé, à un officier d'état-major,
+de se rendre de suite dans le Baireh avec 200 dromadaires et 300
+cavaliers pour obtenir réparation et faire punir les coupables. Le
+scheick Elmodi, témoin de cet ordre et de l'émotion du général en
+chef, lui dit en riant: «Est-ce que ce fellah est ton cousin, pour que
+sa mort te mette tant en colère?»--«Oui, répondit Napoléon, tous ceux
+que je commande sont mes enfants.»--«_Taïb!_[2] lui dit le scheik, tu
+parles là comme le prophète.»
+
+ [2] Mot dont les Arabes se servent pour exprimer une grande
+ satisfaction.
+
+
+§ IX.
+
+L'Égypte a, de tout temps, excité la jalousie des peuples qui ont
+dominé l'univers. Octave, après la mort d'Antoine, la réunit à
+l'empire. Il ne voulut point y envoyer de proconsul, et la divisa en
+douze prétures. Antoine s'était attiré la haine des Romains, parce
+qu'il avait été soupçonné de vouloir faire d'Alexandrie la capitale de
+la république. Il est vraisemblable que l'Égypte, du temps d'Octave,
+contenait 12 à 15,000,000 d'habitants. Ses richesses étaient immenses;
+elle était le vrai canal du commerce des Indes, et Alexandrie, par sa
+situation, semblait appelée à devenir le siége de l'empire du monde.
+Mais divers obstacles empêchèrent cette ville de prendre tous ses
+développements. Les Romains craignirent que l'esprit national des
+Arabes, peuple brave, endurci aux fatigues et qui n'avait ni la
+mollesse des habitants d'Antioche, ni celle des habitants de l'Asie
+mineure, et dont l'immense cavalerie avait fait triompher Annibal de
+Rome, ne fît de leur pays un foyer de révolte contre l'empire romain.
+
+Sélim avait bien plus de raisons encore de redouter l'Égypte. C'était
+la terre sainte, c'était la métropole naturelle de l'Arabie et le
+grenier de Constantinople. Un pacha ambitieux, favorisé par les
+circonstances et par un génie audacieux, aurait pu relever la nation
+arabe, faire pâlir les Ottomans, déja menacés par cette immense
+population grecque, qui forme la majorité de Constantinople et des
+environs. Aussi Sélim ne voulut-il pas confier le gouvernement de
+l'Égypte à un seul pacha. Il craignit même que la division en
+plusieurs pachaliks ne fût pas une garantie suffisante, et chercha à
+s'assurer la soumission de cette province, en confiant son
+administration à vingt-trois beys, qui avaient chacun une maison
+composée de 400 à 800 esclaves. Ces esclaves devaient être leurs fils
+ou originaires de Circassie, mais jamais de l'Arabie ni du pays. Par
+ce moyen, il créa une milice tout-à-fait étrangère à l'Arabie. Il
+établit en Égypte le systême général de l'empire, des janissaires et
+des spahis, et mit à la tête de ceux-ci un pacha qui représentait le
+grand-seigneur, avec une autorité sur toute la province comme
+vice-roi, mais qui, contenu par les Mamelucks, ne pouvait travailler à
+s'affranchir.
+
+Les Mamelucks, ainsi appelés au gouvernement de l'Égypte, cherchèrent
+des auxiliaires. Ils étaient trop ignorants et trop peu nombreux pour
+exercer l'emploi de percepteurs des finances; mais ils ne voulurent
+point le confier aux naturels du pays, qu'ils craignaient, par le même
+esprit de jalousie qui portait le sultan à redouter les Arabes. Ils
+choisirent les Cophtes et les Juifs. Les Cophtes sont, il est vrai,
+naturels du pays, mais d'une religion proscrite. Comme chrétiens, ils
+sont hors de la protection du Koran, et ne peuvent être protégés
+que par le sabre; ils ne devaient donc causer aucun ombrage aux
+Mamelucks. Ainsi cette milice de 10 à 12,000 cavaliers, se donna pour
+agents, pour hommes d'affaires, pour espions, etc., les 200,000
+Cophtes qui habitent l'Égypte. Chaque village eut un percepteur
+Cophte, toute la comptabilité, toute l'administration furent entre les
+mains des Cophtes.
+
+La tolérance qui règne dans tout l'empire ottoman, et l'espèce de
+protection accordée aux chrétiens, sont le résultat d'anciennes vues.
+Le sultan et la politique de Constantinople aiment à défendre une
+classe d'hommes dont ils n'ont rien à craindre, parce que ces hommes
+forment une faible minorité dans l'Arménie, dans la Syrie et dans
+toute l'Asie mineure, parce qu'en outre ils sont dans un état naturel
+d'opposition contre les gens du pays, et ne pourraient, dans aucun
+cas, se liguer avec eux pour rétablir la nation syriaque ou arabe.
+Toutefois, ceci ne peut s'appliquer à la Grèce où les chrétiens sont
+en nombre supérieur. Les sultans ont fait une grande faute en laissant
+réunis un nombre si considérable de chrétiens. Tôt ou tard, cette
+faute entraînera la perte des Ottomans.
+
+La situation morale résultant des différents intérêts, des différentes
+races qui habitent l'Égypte, n'échappa pas à Napoléon, et c'est sur
+elle qu'il bâtit son systême de gouvernement. Peu curieux
+d'administrer la justice dans le pays, les Français ne l'eussent pas
+pu, quand même ils auraient voulu le faire, Napoléon en investit les
+Arabes, c'est-à-dire les scheicks, et leur donna toute la
+prépondérance. Dès lors, il parla au peuple par le canal de ces
+hommes, qui étaient tout à la fois les nobles et les docteurs de la
+loi, et intéressa ainsi à son gouvernement l'esprit national arabe et
+la religion du Koran. Il ne faisait la guerre qu'aux Mamelucks; il les
+poursuivait à outrance, et après la bataille des Pyramides il n'en
+restait plus que des débris. Il chercha, par la même politique, à
+s'emparer des Cophtes. Ceux-ci avaient de plus avec lui les liens de
+la religion, et seuls ils étaient versés dans l'administration du
+pays. Mais quand même ils n'auraient pas possédé cet avantage, la
+politique du général français était de le leur donner, afin de ne pas
+dépendre exclusivement des naturels arabes, et de n'avoir pas à lutter
+avec 25 ou 30,000 hommes contre la force de l'esprit national et
+religieux. Les Cophtes, qui voyaient les Mamelucks détruits, n'eurent
+d'autre parti à prendre que de s'attacher aux Français; et par là,
+notre armée eut, dans toutes les parties de l'Égypte, des espions,
+des observateurs, des contrôleurs, des financiers, indépendants et
+opposés aux nationaux. Quant aux janissaires et aux Ottomans, la
+politique voulait que l'on ménageât en eux le grand-seigneur;
+l'étendard du sultan flottait en Égypte, et Napoléon était persuadé
+que le ministre Talleyrand s'était rendu à Constantinople, et que des
+négociations sur l'Égypte étaient entamées avec la Porte. Les
+Mamelucks d'ailleurs s'étaient attachés à humilier, à annuler et
+désorganiser les milices des janissaires qui étaient leurs rivaux; de
+l'humiliation de la milice ottomane était née la déconsidération
+totale du pacha et le mépris de l'autorité de la Porte, à tel point
+que souvent les Mamelucks refusaient le _miry_; et cette milice se fût
+même déclarée tout-à-fait indépendante, si l'opposition des scheicks
+ou des docteurs de la loi ne les eût rattachés à Constantinople par
+esprit de religion et par inclination. Les scheicks et le peuple
+préféraient l'influence de Constantinople à celle des Mamelucks;
+souvent même ils y adressaient leurs plaintes, et quelquefois
+réussissaient à adoucir l'arbitraire des beys.
+
+Depuis la décadence de l'empire ottoman, la Porte a fait des
+expéditions contre les Mamelucks, mais ceux-ci ont toujours fini par
+avoir le dessus, et ces guerres se sont terminées par un arrangement
+qui laissait le pouvoir aux Mamelucks, avec quelques modifications
+passagères. En lisant avec attention l'histoire des évènements qui se
+sont passés en Égypte depuis deux cents ans, il est démontré que si le
+pouvoir, au lieu d'être confié à 12,000 Mamelucks, l'eût été à un
+pacha, qui, comme celui d'Albanie, se fut recruté dans le pays même,
+l'empire arabe, composé d'une nation tout-à-fait distincte, qui a son
+esprit, ses préjugés, son histoire et son langage à part, qui embrasse
+l'Égypte, l'Arabie et une partie de l'Afrique, fût devenu indépendant
+comme celui de Maroc.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+ÉGYPTE.--BATAILLE DES PYRAMIDES.
+
+ Marche de l'armée sur le Caire.--Tristesse et plaintes des
+ soldats.--Position et forces des ennemis.--Manoeuvre de
+ l'armée française.--Charge impétueuse de Mourah-Bey,
+ repoussée.--Prise du camp retranché.--Quartier-général
+ français à Gizeh.--Prise de l'île de Rodah.--Reddition du
+ Caire.--Description de cette ville.
+
+
+§ Ier.
+
+Le soir du combat de Chebreiss (13 juillet 1798), l'armée française
+alla coucher à Chabour. Cette journée était très-forte: on marcha en
+ordre de bataille et au pas accéléré, dans l'espérance de couper
+quelques bâtiments de la flottille ennemie. En effet, les Mamelucks
+furent contraints d'en brûler plusieurs. L'armée bivouaqua à Chabour,
+sous de beaux sycomores, et trouva des champs pleins de pastèques,
+espèce de melons d'eau qui forment une nourriture saine et
+rafraîchissante. Jusqu'au Caire nous en rencontrâmes constamment, et
+le soldat exprimait combien ce fruit lui était agréable, en le
+nommant, à l'exemple des anciens Égyptiens, _sainte pastèque_.
+
+Le lendemain, l'armée se mit en marche fort tard; on s'était procuré
+quelques viandes qu'il fallait distribuer. Nous attendîmes notre
+flottille, qui ne pouvait remonter le courant avant que le vent du
+nord ne fût levé; et nous couchâmes à Kouncherick. Le jour suivant,
+nous arrivâmes à Alkam. Là, le général Zayoncheck reçut l'ordre de
+mettre pied à terre sur la rive droite, avec toute la cavalerie
+démontée, et de se porter sur Menouf et à la pointe du Delta. Comme il
+ne s'y trouvait aucun Arabe, il était maître de tous ses mouvements,
+et nous fut d'un grand secours pour nous procurer des vivres. Il prit
+position à la tête du Delta, dite _le ventre de la vache_.
+
+Le 17, l'armée campa à Abounochabeck; le 18, à Wardam. Wardam est un
+gros endroit; les troupes y bivouaquèrent dans une grande forêt de
+palmiers. Le soldat commençait à connaître les usages du pays, et à
+déterrer les lentilles et autres légumes, que les fellahs ont coutume
+de cacher dans la terre. Nous faisions de petites marches, en raison
+de la nécessité où nous nous trouvions de nous procurer des
+subsistances et afin d'être toujours en état de recevoir l'ennemi.
+Souvent, dès dix heures du matin, nous prenions position, et le
+premier soin du soldat était de se baigner dans le Nil. De Wardam nous
+allâmes coucher à Omedinar, d'où nous aperçûmes les Pyramides. A
+l'instant, toutes les lunettes furent braquées contre ces monuments
+les plus anciens du monde. On les prendrait pour d'énormes masses de
+rochers; mais la régularité et les lignes droites des arêtes décèlent
+la main des hommes. Les Pyramides bordent l'horizon de la vallée sur
+la rive gauche du Nil.
+
+
+§ II.
+
+Nous approchions du Caire, et nous étions instruits, par les gens du
+pays, que les Mamelucks réunis à la milice de cette ville, et à un
+nombre considérable d'Arabes, de janissaires, de spahis, nous
+attendaient entre le Nil et les Pyramides, couvrant Gizeh. Ils se
+vantaient que là finiraient nos succès.
+
+Nous fîmes séjour à Omedinar. Ce jour de repos servit à réparer les
+armes et à nous préparer au combat. La mélancolie et la tristesse
+régnaient dans l'armée. Si les Hébreux, dans le désert de
+l'_Égarement_, se plaignaient et demandaient avec humeur à Moïse les
+oignons et les marmites pleines de viande de l'Égypte, les soldats
+français regrettaient sans cesse les délices de l'Italie. C'est en
+vain qu'on leur assurait que le pays était le plus fertile du monde,
+qu'il l'emportait même sur la Lombardie; le moyen de les persuader!
+ils ne pouvaient avoir ni pain ni vin. Nous campions sur des tas
+immenses de bled, mais il n'y avait dans le pays ni moulin, ni four.
+Le biscuit apporté d'Alexandrie, était mangé depuis long-temps; le
+soldat était réduit à piler le bled entre deux pierres et à faire des
+galettes cuites sous les cendres. Plusieurs grillaient le bled dans
+une poêle, après quoi ils le faisaient bouillir. C'était la meilleure
+manière de tirer parti du grain, mais tout cela n'était pas du pain.
+Chaque jour, leurs craintes augmentaient, au point qu'une foule
+d'entre eux disaient qu'il n'y avait pas de grande ville du Caire; que
+celle qui portait ce nom, était, comme Damanhour, une vaste réunion de
+huttes, privées de tout ce qui peut nous rendre la vie commode et
+agréable. Leur imagination était tellement tourmentée que, deux
+dragons se jetèrent tout habillés dans le Nil et se noyèrent. Il est
+vrai de dire pourtant que, si on n'avait ni pain, ni vin, les
+ressources qu'on se procurait avec du bled, des lentilles, de la
+viande et quelquefois des pigeons, fournissaient du moins à la
+nourriture de l'armée. Mais le mal était dans l'exaltation des têtes.
+Les officiers se plaignaient plus haut que les soldats, parce que le
+terme de comparaison était plus à leur désavantage. Ils ne trouvaient
+pas en Égypte les logements, les bonnes tables et tout le luxe de
+l'Italie. Le général en chef, voulant donner l'exemple, avait
+l'habitude de prendre son bivouac au milieu de l'armée et dans les
+endroits les moins commodes. Personne n'avait ni tente, ni provisions;
+le dîner de Napoléon et de l'état-major consistait dans un plat de
+lentilles. La soirée du soldat se passait en conversations politiques,
+en raisonnements et en plaintes; _Que sommes-nous venus faire ici?_
+disaient les uns; _le Directoire nous a déportés. Caffarelli_,
+disaient les autres, _est l'agent dont on s'est servi pour tromper le
+général en chef_. Plusieurs s'étant aperçus que partout où il y avait
+des vestiges d'antiquité, on les fouillait avec soin, se répandaient
+en invectives contre les savants, qui, _pour faire leur fouilles,
+avaient_, disaient-ils, _donné l'idée de l'expédition_. Les quolibets
+pleuvaient sur eux, même en leur présence. Ils appelaient un âne un
+savant, et disaient de Cafarelly-Dufalga, en faisant allusion à sa
+jambe de bois, _Il se moque bien de cela, lui, il a un pied en
+France_; mais Dufalga et les savants ne tardèrent pas à reconquérir
+l'estime de l'armée.
+
+
+§ III.
+
+Le 21, on partit de Omedinar, à une heure du matin. Cette journée
+devait être décisive. A la pointe du jour, on vit, pour la première
+fois depuis Chebreiss, une avant-garde de Mamelucks d'un millier de
+chevaux, qui se replièrent avec ordre et sans rien tenter; quelques
+boulets de notre avant-garde les tinrent en respect. A dix heures,
+nous aperçûmes Embabeh et les ennemis en bataille. Leur droite était
+appuyée au Nil, où ils avaient pratiqué un grand camp retranché, armé
+de quarante pièces de canons, et défendu par une vingtaine de mille
+hommes d'infanterie, janissaires, spahis et milice du Caire. La ligne
+de cavalerie des Mamelucks appuyait sa droite au camp retranché, et
+étendait sa gauche dans la direction des Pyramides, à cheval sur la
+route de Gizeh. Il y avait environ 9 à 10,000 chevaux, autant qu'on
+en pouvait juger. Ainsi l'armée entière était de 60,000 hommes, y
+compris l'infanterie et les hommes à pied qui servaient chaque
+cavalier. Deux ou trois mille Arabes tenaient l'extrême gauche, et
+remplissaient l'intervalle des Mamelucks aux Pyramides. Ces
+dispositions étaient formidables. Nous ignorions quelle serait la
+contenance des janissaires et des spahis du Caire, mais nous
+connaissions et redoutions beaucoup l'habileté et l'impétueuse
+bravoure des Mamelucks. L'armée française fut rangée en bataille, dans
+le même ordre qu'à Chebreiss, la gauche appuyée au Nil, la droite à un
+grand village. Le général Desaix commandait la droite, et il lui
+fallut trois heures pour se former à sa position et prendre un peu
+haleine. On reconnut le camp retranché des ennemis, et on s'assura
+bientôt qu'il n'était qu'ébauché. C'était un ouvrage commencé depuis
+trois jours, après la bataille de Chebreiss. Il se composait de longs
+boyaux, qui pouvaient être de quelque effet contre une charge de
+cavalerie, mais non contre une attaque d'infanterie. Nous vîmes aussi,
+avec de bonnes lunettes, que leurs canons n'étaient point sur affût de
+campagne, mais que c'étaient de grosses pièces en fer, tirées des
+bâtiments et servies par les équipages de la flottille. Aussitôt que
+le général en chef se fut assuré que l'artillerie n'était point
+mobile, il fut évident qu'elle ne quitterait point le camp retranché,
+non plus que l'infanterie; et que, si cette dernière sortait, elle se
+trouverait sans artillerie. Les dispositions de la bataille devaient
+être une conséquence de ces données; on résolut de prolonger notre
+droite, et de suivre le mouvement de cette aile avec toute l'armée, en
+passant hors de la portée du canon du camp retranché. Par ce
+mouvement, nous n'avions affaire qu'aux Mamelucks et à la cavalerie;
+et nous nous placions sur un terrain où l'infanterie et l'artillerie
+de l'ennemi ne devaient lui être d'aucun secours.
+
+
+§ IV.
+
+Mourah-Bey, qui commandait en chef toute l'armée, vit nos colonnes
+s'ébranler, et ne tarda pas à deviner notre but. Quoique ce chef n'eût
+aucune habitude de la guerre, la nature l'avait doué d'un grand
+caractère, d'un courage à toute épreuve et d'un coup d'oeil pénétrant.
+Les trois affaires que nous avions eues avec les Mamelucks, lui
+servaient déja d'expérience. Il sentit, avec une habileté qu'on
+pourrait à peine attendre du général européen le plus consommé, que le
+destin de la journée consistait à ne pas nous laisser exécuter notre
+mouvement, et à profiter de l'avantage de sa nombreuse cavalerie pour
+nous attaquer en marche. Il partit avec les deux tiers de ses chevaux
+(6 à 7,000), laissa le reste pour soutenir le camp retranché et
+encourager l'infanterie, et vint, à la tête de cette troupe, aborder
+le général Desaix qui s'avançait par l'extrémité de notre droite. Ce
+dernier fut un moment compromis; la charge se fit avec une telle
+rapidité, que nous crûmes que la confusion se mettait dans les carrés;
+le général Desaix, en marche à la tête de sa colonne, était engagé
+dans un bosquet de palmiers. Toutefois la tête des Mamelucks, qui
+tomba sur lui, était peu nombreuse. Leur masse n'arriva que quelques
+minutes après, ce retard suffit. Les carrés étaient parfaitement
+formés et reçurent la charge avec sang-froid. Le général Régnier
+appuyait leur gauche; Napoléon, qui était dans le carré du général
+Dugua, marcha aussitôt sur le gros des Mamelucks et se plaça entre le
+Nil et Régnier. Les Mamelucks furent reçus par la mitraille et une
+vive fusillade; une trentaine des plus braves vint mourir auprès du
+général Desaix; mais la masse, par un instinct naturel au cheval,
+tourna autour des carrés, et dès lors la charge fut manquée. Au milieu
+de la mitraille, des boulets, de la poussière, des cris et de la
+fumée, une partie des Mamelucks rentra dans le camp retranché, par un
+mouvement naturel au soldat, de faire sa retraite vers le lieu d'où il
+est parti. Mourah-Bey et les plus habiles se dirigèrent sur Gizeh. Ce
+commandant en chef se trouva ainsi séparé de son armée. La division
+Bon et Menou, qui formait notre gauche, se porta alors sur le camp
+retranché; et le général Rampon, avec deux bataillons, fut détaché
+pour occuper une espèce de défilé, entre Gizeh et le camp.
+
+
+§ V.
+
+La plus horrible confusion régnait à Embabeh; la cavalerie s'était
+jetée sur l'infanterie, qui, ne comptant pas sur elle, et voyant les
+Mamelucks battus, se précipita sur les djermes, kaïkes et autres
+bateaux, pour repasser le Nil. Beaucoup le firent à la nage; les
+Égyptiens excellent dans cet exercice, que les circonstances
+particulières de leur pays leur rendent nécessaire. Les quarante
+pièces de canon, qui défendaient le camp retranché, ne tirèrent pas
+deux cents coups. Les Mamelucks, s'apercevant bientôt de la fausse
+direction qu'ils avaient donnée à leur retraite, voulurent reprendre
+la route de Gizeh; ils ne le purent. Les deux bataillons, placés
+entre le Nil et Gizeh, et soutenus par les autres divisions, les
+rejetèrent dans le camp. Beaucoup y trouvèrent la mort, plusieurs
+milliers essayèrent de traverser le Nil qui les engloutit.
+Retranchements, artillerie, pontons, bagages, tout tomba en notre
+pouvoir. De cette armée de plus de 60,000 hommes, il n'échappa que
+2,500 cavaliers avec Mourah-Bey; la plus grande partie de l'infanterie
+se sauva à la nage ou dans des bateaux. On porte à 5,000 les Mamelucks
+qui furent noyés dans cette bataille. Leurs nombreux cadavres
+portèrent en peu de jours jusqu'à Damiette et Rosette, et le long du
+rivage, la nouvelle de notre victoire.
+
+Ce fut au commencement de cette bataille, que Napoléon adressa aux
+soldats, ces paroles devenues si célèbres: _Du haut de ces pyramides
+quarante siècles vous contemplent!!!_
+
+Il était nuit lorsque les trois divisions Desaix, Régnier et Dugua
+revinrent à Gizeh. Le général en chef y plaça son quartier-général
+dans la maison de campagne de Mourah-Bey.
+
+
+§ VI.
+
+Les Mamelucks avaient sur le Nil une soixantaine de bâtiments, chargés
+de toutes leurs richesses. Voyant l'issue inopinée du combat, et nos
+canons déja placés sur le fleuve au-delà des débouchés de l'île de
+Rodah, ils perdirent l'espérance de les sauver, et y mirent le feu.
+Pendant toute la nuit, aux travers des tourbillons de flammes et de
+fumée, nous apercevions se dessiner les minarets et les édifices du
+Caire et de la ville des Morts. Ces tourbillons de flammes éclairaient
+tellement, que nous pouvions découvrir jusqu'aux Pyramides.
+
+Les Arabes, selon leur coutume après une défaite, se rallièrent loin
+du champ de bataille, dans le désert au-delà des Pyramides.
+
+Durant plusieurs jours, toute l'armée ne fut occupée qu'à pêcher les
+cadavres des Mamelucks; leurs armes qui étaient précieuses, la
+quantité d'or qu'ils étaient accoutumés à porter avec eux, rendait le
+soldat très-zélé pour cette recherche.
+
+Notre flottille n'avait pu suivre le mouvement de l'armée, le vent lui
+avait manqué. Si nous l'avions eue, la journée n'eût pas été plus
+décisive, mais nous aurions fait probablement un grand nombre de
+prisonniers, et pris toutes les richesses qui ont été la proie des
+flammes. La flottille avait entendu notre canon, malgré le vent du
+nord qui soufflait avec violence. A mesure qu'il se calma, le bruit du
+canon allait augmentant, de sorte qu'à la fin il paraissait s'être
+rapproché d'elle, et que le soir les marins crurent la bataille
+perdue; mais la multitude de cadavres qui passèrent près de leurs
+bâtiments, et qui tous étaient Mamelucks, les rassura bientôt.
+
+Ce ne fut que long-temps après sa fuite que Mourah-Bey s'aperçut qu'il
+n'était suivi que par une partie de son monde, et qu'il reconnut la
+faute qu'avait faite sa cavalerie, de rester dans le camp retranché.
+Il essaya plusieurs charges pour lui rouvrir le passage, mais il était
+trop tard. Les Mamelucks, eux-mêmes, avaient la terreur dans l'ame, et
+agirent mollement. Les destins avaient prononcé la destruction de
+cette brave et intrépide milice, sans contredit l'élite de la
+cavalerie d'Orient. La perte de l'ennemi dans cette journée peut être
+évaluée à 10,000 hommes restés sur le champ de bataille ou noyés, tant
+Mamelucks, que janissaires, miliciens du Caire et esclaves des
+Mamelucks. On fit un millier de prisonniers, et l'on s'empara de huit
+à neuf cents chameaux et d'autant de chevaux.
+
+
+§ VII.
+
+Sur les neuf heures du soir, Napoléon entra dans la maison de campagne
+de Mourah-Bey, à Gizeh. Ces sortes d'habitations ne ressemblent en
+rien à nos châteaux. Nous eûmes beaucoup de peine à nous y loger, et à
+reconnaître la distribution des différentes pièces. Mais ce qui frappa
+le plus agréablement les officiers, ce fut une grande quantité de
+coussins et de divans couverts des plus beaux damas et des plus belles
+soieries de Lyon, et ornés de franges d'or. Pour la première fois,
+nous trouvâmes en Égypte le luxe et les arts de l'Europe. Une partie
+de la nuit se passa à parcourir dans tous les sens cette singulière
+maison. Les jardins étaient remplis d'arbres magnifiques, mais ils
+étaient sans allées, et ressemblaient assez aux jardins de certaines
+religieuses d'Italie. Ce qui fit le plus de plaisir aux soldats, car
+chacun y accourut, ce furent de grands berceaux de vignes, chargés des
+plus beaux raisins du monde. La vendange fut bientôt faite.
+
+Les deux divisions Bon et Menou qui étaient restées dans le camp
+retranché étaient aussi dans la plus grande abondance. On avait trouvé
+dans les bagages nombre de cantines remplies d'office, de pots de
+confiture, des sucreries. On rencontrait à chaque instant des tapis,
+des porcelaines, des cassolettes et une foule de petits meubles à
+l'usage des Mamelucks, qui excitaient notre curiosité. L'armée
+commença alors à se réconcilier avec l'Égypte, et à croire enfin que
+le Caire n'était pas Damanhour.
+
+
+§ VIII.
+
+Le lendemain, à la pointe du jour, Napoléon se porta sur la rivière,
+et s'emparant de quelques barques, il fit passer le général Vial avec
+sa division dans l'île de Rodah. On s'en rendit maître après avoir
+tiré quelques coups de fusil. Du moment où l'on eut pris possession de
+l'île de Rodah et placé un bataillon dans le mékias et des sentinelles
+le long du canal, le Nil dut être considéré comme passé; on n'était
+plus séparé de Boulac et du vieux Caire que par un grand canal. On
+visita l'enceinte de Gizeh, et on travailla sur-le-champ à en fermer
+les portes. Gizeh était environné d'une muraille assez vaste pour
+renfermer tous nos établissements et assez forte pour contenir les
+Mamelucks et les Arabes. Nous attendions avec impatience l'arrivée de
+la flottille; le vent du nord soufflait comme à l'ordinaire, et
+cependant elle ne venait pas! Le Nil étant bas, l'eau lui avait
+manqué, les bâtiments étaient engravés. Le contre-amiral Perré fit
+dire qu'on ne devait pas compter sur lui et qu'il ne pouvait désigner
+le jour de son arrivée. Cette contrariété était extrême, car il
+fallait s'emparer du Caire dans le premier moment de stupeur, au lieu
+de laisser aux habitants, en perdant quarante-huit heures, le temps de
+revenir de leur épouvante. Heureusement qu'à la bataille, ce n'était
+pas les Mamelucks seuls qui avaient été vaincus, les janissaires du
+Caire et tout ce que cette ville contenait de braves et d'hommes armés
+y avaient aussi pris part et étaient dans la dernière consternation.
+Tous les rapports sur cette affaire donnaient aux Français un
+caractère qui tenait du merveilleux.
+
+
+§ IX.
+
+Un drogman fut envoyé par le général en chef vers le pacha et le
+cadi-scheick, iman de la grande mosquée, et les proclamations que
+Napoléon avait publiées à son entrée en Égypte furent répandues. Le
+pacha était déja parti, mais il avait laissé son kiaya. Celui-ci crut
+de son devoir de venir à Gizeh, puisque le général en chef déclarait
+que ce n'était pas aux Turcs, mais aux Mamelucks qu'il faisait la
+guerre. Il eut une conférence avec Napoléon, qui le persuada. C'était
+d'ailleurs ce que ce kiaya avait de mieux à faire. En cédant à
+Napoléon, il entrevoyait l'espérance de jouer un grand rôle et de
+bâtir sa fortune. En refusant, il courait à sa perte. Il se rangea
+donc sous l'obéissance du général en chef et promit de chercher à
+persuader à Ibrahim-Bey de se retirer et aux habitants du Caire de se
+soumettre. Le lendemain une députation des scheicks du Caire vint à
+Gizeh et fit connaître que Ibrahim-Bey était déja sorti et était allé
+camper à Birket-el-Hadji, que les janissaires s'étaient assemblés et
+avaient décidé de se rendre, et que le scheick de la grande mosquée de
+Jemilazar avait été chargé d'envoyer une députation pour traiter de la
+reddition de la ville et implorer la clémence du vainqueur. Les
+députés restèrent plusieurs heures à Gizeh, où on employa tous les
+moyens qu'on crut les plus efficaces pour les confirmer dans leurs
+bonnes dispositions et leur donner de la confiance. Le jour suivant,
+le général Dupuy fut envoyé au Caire comme commandant d'armes et l'on
+prit possession de la citadelle. Nos troupes passèrent le canal et
+occupèrent le vieux Caire et Boulac. Le général en chef fit son entrée
+au Caire le 26 juillet, à quatre heures après midi. Il alla loger sur
+la place El-Bekir, dans la maison d'Elfy-Bey et y transporta son
+quartier-général. Cette maison était placée à une des extrémités de la
+ville et le jardin communiquait avec la campagne.
+
+
+§ X.
+
+Le Caire est situé à une demie-lieue du Nil; le vieux Caire et Boulac
+sont ses ports. Il est traversé par un canal ordinairement à sec; mais
+qui se remplit pendant l'inondation, au moment où l'on coupe la digue,
+opération qui ne se fait que lorsque le Nil est à une certaine
+hauteur; c'est l'objet d'une fête publique. Alors le canal communique
+son eau à des canaux nombreux, et la place d'El-Békir, ainsi que la
+plupart des places et des jardins du Caire, est couverte d'eau. Lors
+des inondations, on traverse tous ces quartiers avec des bateaux. Le
+Caire est dominé par une citadelle placée sur un mamelon qui commande
+toute la ville. Elle est séparée du Mokattam par un vallon. Un
+aquéduc, ouvrage assez remarquable, porte de l'eau à la citadelle. Il
+y a, à cet effet, au vieux Caire une énorme tour octogone très-haute
+qui renferme le réservoir où les eaux du Nil sont élevées par une
+machine hydraulique et d'où elles entrent dans l'aquéduc. La citadelle
+tire aussi de l'eau du puits de Joseph, mais cette eau est moins bonne
+que celle du Nil. Cette forteresse était négligée, sans défense, et
+tombait en ruines. On s'occupa immédiatement de la réparer, et depuis
+on y a constamment travaillé. Le Caire est environné de hautes
+murailles bâties par les Arabes et surmontées de tours énormes; ces
+murailles étaient en mauvais état et tombaient de vétusté; les
+Mamelucks ne réparaient rien. La ville est grande; la moitié de son
+enceinte confine avec le désert, de sorte qu'on trouve des sables
+arides en sortant par la porte de Suèz et celles qui sont du côté de
+l'Arabie.
+
+La population du Caire était considérable, on y comptait 210,000
+habitants. Les maisons sont fort élevées et les rues étroites, afin
+d'être à l'abri du soleil. C'est pour le même motif que les bazars ou
+marchés publics sont couverts de toiles ou paillassons. Les beys ont
+de très-beaux palais d'une architecture orientale, qui tient plutôt de
+celle des Indes que de la nôtre. Les scheicks ont aussi de très-belles
+maisons. Les okels sont de grands bâtiments carrés qui ont de vastes
+cours intérieures et où sont renfermées des corporations entières de
+marchands. Ainsi il y a l'okel du riz du Seur, l'okel des marchands de
+Suèz, de Syrie. Tous ont à l'extérieur, et donnant sur les rues, de
+petites boutiques de douze à quinze pieds carrés, où se tient le
+marchand avec les échantillons de ses marchandises. Le Caire a un
+grand nombre de mosquées les plus belles du monde; les minarets sont
+riches et nombreux. Les mosquées servent en général à recevoir les
+pélerins qui y couchent. Il en est qui contiennent quelquefois jusqu'à
+3,000 pélerins; de ce nombre est celle de Jemilazar, qu'on cite comme
+la plus grande de l'Orient. Ces mosquées se composent d'ordinaire de
+cours dont le pourtour est environné de colonnes énormes, couvertes
+par des terrasses; dans l'intérieur se trouvent une foule de bassins
+ou réservoirs d'eau pour boire et pour se laver. Il y a dans un
+quartier quelques familles européennes, c'est le quartier des Francs;
+l'on y rencontre un certain nombre de maisons, comme celles que peut
+avoir en Europe un négociant de 30 à 40,000 livres de rente; elles
+sont meublées à l'européenne avec des chaises et des lits; des églises
+pour les Cophtes, et quelques couvents pour les catholiques syriens.
+
+A côté de la ville du Caire, du côté du désert, se trouve la ville des
+Morts. Cette ville est plus grande que le Caire même; c'est-là que
+toutes les familles ont leur sépulture. Une multitude de mosquées, de
+tombeaux, de minarets et de dômes conservent le souvenir des grands
+qui y ont été enterrés et qui les ont fait bâtir. Beaucoup de tombeaux
+ont des gardiens qui y entretiennent des lampes allumées et en font
+voir l'intérieur aux curieux. Les familles des morts, ou des
+fondations, pourvoyent à ces dépenses. Le peuple lui-même a des
+tombeaux distingués par famille ou par quartier, qui s'élèvent à deux
+pieds de terre.
+
+Il y a au Caire une foule de cafés; on y prend du café, des sorbets ou
+de l'opium, et on y disserte sur les affaires publiques.
+
+Autour de cette ville, ainsi qu'auprès d'Alexandrie, Rozette, etc., on
+trouve des monticules assez élevés; ils sont tous formés de ruines et
+de décombres et s'accroissent tous les jours parce que tous les débris
+de la ville y sont portés; cela produit un effet désagréable. Les
+Français avaient établi des lois de police pour arrêter le mal, et
+l'institut discuta les moyens de le faire entièrement disparaître.
+Mais il se présenta des difficultés. L'expérience avait prouvé aux
+gens du pays qu'il était dangereux de jeter ces débris dans le Nil,
+parce qu'ils encombraient les canaux ou se répandaient dans la
+campagne avec l'inondation. Ces ruines sont la suite de la décadence
+du pays dont on aperçoit les marques à chaque pas.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+ÉGYPTE.--RELIGION.
+
+ Du christianisme.--De l'islamisme.--Différence de l'esprit des
+ deux religions.--Haine des califes contre les
+ bibliothèques.--De la durée des empires en
+ Asie.--Polygamie.--Esclavage.--Cérémonies religieuses.--Fête
+ du prophète.
+
+
+§ Ier.
+
+La religion chrétienne est la religion d'un peuple civilisé, elle est
+toute spirituelle; la récompense que Jésus-Christ promet aux élus, est
+de contempler Dieu face à face. Dans cette religion, tout est pour
+amortir les sens, rien pour les exciter. La religion chrétienne a été
+trois ou quatre siècles à s'établir, ses progrès ont été lents. Il
+faut du temps pour détruire, par la seule influence de la parole, une
+religion consacrée par le temps. Il en faut davantage quand la
+nouvelle ne sert et n'allume aucune passion.
+
+Les progrès du christianisme furent le triomphe des Grecs sur les
+Romains. Ces derniers avaient soumis, par la force des armes, toutes
+les républiques grecques; celles-ci dominèrent leurs vainqueurs par
+les sciences et les arts. Toutes les écoles de philosophie,
+d'éloquence, tous les ateliers de Rome étaient tenus par des Grecs. La
+jeunesse romaine ne croyait pas avoir terminé ses études, si elle
+n'était allée se perfectionner à Athènes. Différentes circonstances
+favorisèrent encore la propagation de la religion chrétienne.
+L'apothéose de César et d'Auguste fut suivie de celles des plus
+abominables tyrans; cet abus de polythéisme rallia à l'idée d'un seul
+Dieu créateur et maître de l'univers. Socrate avait déja proclamé
+cette grande vérité: le triomphe du christianisme, qui la lui
+emprunta, fut, comme nous l'avons dit plus haut, une réaction des
+philosophes de la Grèce sur leurs conquérants. Les saints pères
+étaient presque tous Grecs. La morale qu'ils prêchèrent fut celle de
+Platon. Toute la subtilité que l'on remarque dans la théologie
+chrétienne, est due à l'esprit des sophistes de son école.
+
+Les chrétiens, à l'exemple du paganisme, crurent les récompenses d'une
+vie future insuffisantes pour réprimer les désordres, les vices et les
+crimes qui naissent des passions; ils firent un enfer tout physique
+avec des peines toutes corporelles. Ils enchérirent de beaucoup sur
+leurs modèles, et donnèrent même à ce dogme tant de prépondérance, que
+l'on peut dire avec raison que la religion du Christ est une menace.
+
+
+§ II.
+
+L'islamisme est la religion d'un peuple dans l'enfance; il naquit dans
+un pays pauvre et manquant des choses les plus nécessaires à la vie.
+Mahomet a parlé aux sens, il n'eût point été entendu par sa nation,
+s'il n'eût parlé qu'à l'esprit. Il promit à ses sectateurs des bains
+odoriférants, des fleuves de lait, des houris blanches aux yeux noirs,
+et l'ombre perpétuelle des bosquets. L'Arabe qui manquait d'eau et
+était brûlé par un soleil ardent, soupirait pour l'ombrage et la
+fraîcheur, et fit tout pour obtenir une pareille récompense. Ainsi
+l'on peut dire par opposition au christianisme, que la religion de
+Mahomet est une promesse.
+
+L'islamisme attaque spécialement les idolâtres; _il n'y a point
+d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète_: voilà le
+fondement de la religion musulmane; c'était, dans le point le plus
+essentiel, consacrer la grande vérité annoncée par Moïse et confirmée
+par Jésus-Christ. On sait que Mahomet avait été instruit par des juifs
+et des chrétiens. Ces derniers étaient une espèce d'idolâtres à ses
+yeux. Il entendait mal le mystère de la trinité, et l'expliquait comme
+la reconnaissance de trois dieux. Quoi qu'il en soit, il persécuta les
+chrétiens avec beaucoup moins d'acharnement que les païens. Les
+premiers pouvaient se racheter en payant un tribut. Le dogme de
+l'unité de Dieu que Jésus-Christ et Moïse avaient si répandu, le Koran
+le porta dans l'Arabie, l'Afrique et jusqu'aux extrémités des Indes.
+Considérée sous ce point de vue, la religion mahométane a été la
+succession des deux autres; toutes les trois ont déraciné le
+paganisme.
+
+
+§ III.
+
+Né chez un peuple corrompu, assujetti, comprimé, le christianisme
+prêcha la soumission et l'obéissance, afin de désintéresser les
+souverains. Il chercha à s'établir par l'insinuation, la persuasion et
+la patience. Jésus-Christ, simple prédicateur, n'exerça aucun pouvoir
+sur la terre, _mon règne n'est pas de ce monde_, disait-il. Il le
+prêchait dans le temple, il le prêchait en particulier à ses
+disciples. Il leur accorda le don de la parole, fit des miracles, ne
+se révolta jamais contre la puissance établie, et mourut sur une
+croix, entre deux larrons, en exécution du jugement d'un simple
+préteur idolâtre.
+
+La religion mahométane née chez une nation guerrière et libre, prêcha
+l'intolérance et la destruction des infidèles. A l'opposé de
+Jésus-Christ, Mahomet fut roi! Il déclara que tout l'univers devait
+être soumis à son empire, et ordonna d'employer le sabre pour anéantir
+l'idolâtre et l'infidèle. Les tuer fut une oeuvre méritoire. Les
+idolâtres qui étaient en Arabie furent bientôt convertis ou détruits.
+Les infidèles qui étaient en Asie, en Syrie, et en Égypte furent
+attaqués et conquis. Aussitôt que l'islamisme eut triomphé à la Mecque
+et à Médine, il servit de point de ralliement aux diverses tribus
+d'Arabes. Toutes furent fanatisées, et une nation entière se précipita
+sur ses voisins.
+
+Les successeurs de Mahomet régnèrent sous le titre de califes. Ils
+réunissaient à la fois le glaive et l'encensoir. Les premiers califes
+prêchaient tous les jours dans la mosquée de Médine ou dans celle de
+la Mecque, et de là envoyaient des ordres à leurs armées, qui déja
+couvraient une partie de l'Afrique et de l'Asie. Un ambassadeur de
+Perse, qui arriva à Médine, fut fort étonné de trouver le calife Omar
+dormant au milieu d'une foule de mendiants sur le seuil de la mosquée.
+Dans la suite, lorsque Omar se rendit à Jérusalem, il voyageait sur un
+chameau qui portait ses provisions, n'avait qu'une tente de toile
+grossière, et n'était distingué des autres musulmans que par son
+extrême simplicité. Durant les dix années de son règne, il conquit
+quarante mille villes, détruisit cinquante mille églises, fit bâtir
+deux mille mosquées. Le calife Aboubeker qui ne prenait au trésor,
+pour sa maison, que trois pièces d'or par jour, en donnait cinq cents
+à chaque Mossen, qui s'était trouvé avec le prophète au combat de
+Bender.
+
+Les progrès des Arabes furent rapides; leurs armées mues par le
+fanatisme attaquèrent à la fois l'empire romain et celui de Perse. Ce
+dernier fut subjugué en peu de temps, et les musulmans pénétrèrent
+jusqu'aux frontières de l'Oxus, s'emparèrent de trésors innombrables,
+détruisirent l'empire de Cosroès, et s'avancèrent jusqu'à la Chine.
+Les victoires qu'ils remportèrent en Syrie, à Aiquadie, à Dyrmonck,
+leur livrèrent Damas, Alep, Émesse, Césarée, Jérusalem. La prise de
+Pelouse et d'Alexandrie les rendit maîtres de l'Égypte. Tout ce pays
+était cophte et fort séparé de Constantinople par les discussions
+d'hérésie. Kaleb, Derar, Amroug, surnommés les glaives ou les épées du
+prophète, n'éprouvèrent aucune résistance. Tout obstacle eût été
+inutile. Au milieu des assauts, au milieu des batailles, ces guerriers
+voyaient des houris au teint blanc et aux yeux bleus ou noirs,
+couvertes de chapeaux de diamants, qui les appelaient et leur
+tendaient les bras; leurs ames s'enflammaient à cette vue, ils
+s'élançaient en aveugles et cherchaient la mort qui allait mettre ces
+beautés en leur puissance. C'est ainsi qu'ils se sont rendus maîtres
+des belles plaines de la Syrie, de l'Égypte et de la Perse; c'est
+ainsi qu'ils ont soumis le monde.
+
+
+§ IV.
+
+Un préjugé bien répandu et cependant démenti par l'histoire, c'est que
+Mahomet était ennemi des sciences, des arts et de la littérature. On a
+beaucoup cité le mot du calife Omar, lorsqu'il fit brûler la
+bibliothèque d'Alexandrie: «Si cette bibliothèque renferme ce qui se
+trouve dans le Koran, elle est inutile; si elle contient autre chose,
+elle est dangereuse.» Un pareil fait et beaucoup d'autres de cette
+nature ne doivent point faire oublier ce que l'on doit aux califes
+arabes. Ils étendirent constamment la sphère des connaissances
+humaines, et embellirent la société par les charmes de leur
+littérature. Il est possible néanmoins que dans l'origine, les
+successeurs de Mahomet aient craint que les Arabes ne se laissassent
+amollir par les arts et les sciences, qui étaient portés à un si haut
+point dans l'Égypte, la Syrie et le bas-empire. Ils avaient sous les
+yeux la décadence de l'empire de Constantin, due en partie à de
+perpétuelles discussions scholastiques et théologiques. Peut-être ce
+spectacle les avait-il indisposés contre la plupart des bibliothèques
+qui dans le fait contenaient en majorité des livres de cette nature.
+Quoi qu'il en soit, les Arabes ont été pendant cinq cents ans la
+nation la plus éclairée du monde. C'est à eux que nous devons notre
+systême de numération, les orgues, les cadrans solaires, les pendules
+et les montres. Rien de plus élégant, de plus ingénieux, de plus moral
+que la littérature persanne, et, en général, tout ce qui est sorti de
+la plume des littérateurs de Bagdad, et de Bassora.
+
+Les empires ont moins de durée en Asie que dans l'Europe, ce qu'on
+peut attribuer aux circonstances géographiques. L'Asie est environnée
+d'immenses déserts, d'où s'élancent tous les trois ou quatre siècles
+des peuplades guerrières, qui culbutent les plus vastes empires. De là
+sont sortis les Ottomans, et dans la suite les Tamerlan et les
+Gengiskan.
+
+Il paraît que les législateurs souverains de ces peuplades se sont
+toujours attachés à leur conserver des moeurs nationales et une
+physionomie originaire. C'est ainsi qu'ils empêchèrent que le
+janissaire d'Égypte ne devînt arabe, que le janissaire d'Andrinople ne
+devînt grec. Le principe adopté par eux de s'opposer à toute espèce
+d'innovation dans les habitudes et les moeurs, leur fit proscrire les
+sciences et les arts. Mais il ne faut attribuer cette mesure ni aux
+préceptes de Mahomet, ni à la religion du Koran, ni au naturel arabe.
+
+
+§ V.
+
+Mahomet restreignit à quatre, le nombre des femmes que chaque musulman
+pouvait épouser. Aucun législateur d'Orient n'en avait permis aussi
+peu. On se demande pourquoi il ne supprima point la polygamie, comme
+l'avait fait la religion chrétienne; car il est bien constant que le
+nombre des femmes, en Orient, n'est nulle part supérieur à celui des
+hommes. Il était donc naturel de n'en permettre qu'une, afin que tous
+pussent en avoir.
+
+C'est encore un sujet de méditation que ce contraste entre l'Asie et
+l'Europe. Chez nous, les législateurs n'autorisent qu'une seule femme;
+Grecs ou Romains, Gaulois ou Germains, Espagnols ou Bretons, tous
+enfin ont adopté cet usage. En Asie, au contraire, la polygamie fut
+constamment permise; Juifs ou Assyriens, Tartares ou Persans,
+Égyptiens ou Turcomans, purent toujours avoir plusieurs femmes.
+
+Peut-être faut-il chercher la raison de cette différence dans la
+nature des circonstances géographiques de l'Afrique et de l'Asie. Ces
+pays étant habités par des hommes de plusieurs couleurs, la polygamie
+est le seul moyen d'empêcher qu'ils ne se persécutent. Les
+législateurs ont pensé que pour que les blancs ne fussent pas ennemis
+des noirs, les noirs des blancs, les cuivrés des uns et des autres, il
+fallait les faire tous membres d'une même famille, et lutter ainsi
+contre ce penchant de l'homme, de haïr tout ce qui n'est pas lui.
+Mahomet pensa que quatre femmes étaient suffisantes pour atteindre ce
+but, parce que chaque homme pouvait avoir une blanche, une noire, une
+cuivrée et une femme d'une autre couleur. Sans doute il était aussi
+dans la nature d'une religion sensuelle de favoriser les passions de
+ses sectateurs; et en cela la politique et le prophète ont pu se
+trouver d'accord[3].
+
+ [3] On comprend difficilement la possibilité d'avoir quatre
+ femmes, dans un pays où il n'y a pas plus de femmes que d'hommes.
+ C'est qu'en réalité, les onze douzièmes de la population n'en ont
+ qu'une, parce qu'ils ne peuvent en nourrir qu'une, parce qu'ils
+ n'en trouvent qu'une. Mais cette confusion des races, des
+ couleurs, et des nations que produit la polygamie, existant dans
+ la tête des nations, est suffisante pour établir l'union et la
+ parfaite égalité entre elles.
+
+Lorsqu'on voudra dans nos colonies donner la liberté aux noirs et y
+établir une égalité parfaite, il faudra que le législateur autorise la
+polygamie et permette d'avoir à la fois une femme blanche, une noire
+et une mulâtre. Dès lors les différentes couleurs faisant partie d'une
+même famille seront confondues dans l'opinion de chacune; sans cela on
+n'obtiendra jamais des résultats satisfaisants. Les noirs seront ou
+plus nombreux ou plus habiles, et alors ils tiendront les blancs dans
+l'abaissement _et vice versa_.
+
+Par suite de ce principe général de l'égalité des couleurs, qu'a
+établi la polygamie, il n'y avait aucune différence entre les
+individus composant la maison des Mamelucks. Un esclave noir qu'un bey
+avait acheté d'une caravane d'Afrique, devenait catchef et était égal
+au beau Mameluck blanc, originaire de Circassie; et l'on ne
+soupçonnait même pas qu'il en pût être autrement.
+
+
+§ VI.
+
+L'esclavage n'est pas et n'a jamais été dans l'Orient ce qu'il fut en
+Europe. Les moeurs sous ce rapport sont restées les mêmes que celles
+de l'Écriture. La servante se marie avec le maître.
+
+La loi des Juifs supposait si peu de distinction entre eux, qu'elle
+prescrit ce que la servante doit devenir, lorsqu'elle épouse le fils
+de la maison. De nos jours encore, un musulman achète un esclave,
+l'élève, et s'il lui plaît, l'unit à sa fille et le fait héritier de
+sa fortune, sans que cela choque en rien les coutumes du pays.
+
+Mourah-Bey, Aly-Bey, avaient été vendus à des beys dans un âge encore
+tendre, par des marchands qui les avaient achetés eux-mêmes en
+Circassie. Ils remplirent d'abord les plus bas offices dans la maison
+de leurs maîtres. Mais leur jolie figure, leur aptitude aux exercices
+du corps, leur bravoure ou leur intelligence, les firent arriver
+progressivement aux premières places. Il en est de même chez les
+pachas, les visirs et les sultans. Leurs esclaves parviennent comme
+parviendraient leurs fils.
+
+En Europe, au contraire, quiconque était empreint du sceau de
+l'esclavage, demeurait pour toujours dans le dernier rang de la
+domesticité. Chez les Romains l'esclave pouvait être affranchi, mais
+il conservait un caractère déshonnête et bas; jamais il n'était
+considéré comme un citoyen né libre. L'esclavage des colonies, fondé
+sur la différence des couleurs, est bien plus rigide et plus
+avilissant encore.
+
+Les résultats de la polygamie, la manière dont les Orientaux
+considèrent l'esclavage et traitent leurs esclaves, diffèrent
+tellement de nos moeurs et de nos idées sur la servitude, que nous
+concevons difficilement tout ce qui passe chez eux.
+
+Il fallut également beaucoup de temps aux Égyptiens pour comprendre
+que tous les Français n'étaient pas les esclaves de Napoléon, et
+encore n'y a-t-il eu que les plus éclairés d'entre eux qui y soient
+parvenus.
+
+Tout père de famille, en Orient, possède sur sa femme, ses enfants et
+ses esclaves, un pouvoir absolu que l'autorité publique ne peut
+modifier. Esclave du grand-seigneur, il exerce au-dedans le
+despotisme auquel il est lui-même soumis au-dehors; et il est sans
+exemple qu'un pacha ou un officier quelconque ait pénétré dans
+l'intérieur d'une famille pour en troubler le chef dans l'exercice de
+son autorité, c'est une chose qui choquerait les coutumes, les moeurs
+et le caractère national. Les Orientaux se considèrent comme maîtres
+dans leurs maisons, et tout agent du pouvoir qui veut exercer sur eux
+son ministère, attend qu'ils en sortent ou les envoie chercher.
+
+
+§ VII.
+
+Les mahométans ont beaucoup de cérémonies religieuses et un grand
+nombre de mosquées où les fidèles vont prier plusieurs fois par jour.
+Les fêtes sont célébrées par de grandes illuminations dans les temples
+et dans les rues, et quelquefois par des feux d'artifice.
+
+Ils ont aussi des fêtes pour leur naissance, leur mariage et la
+circoncision de leurs enfants; cette dernière est celle qu'ils
+célèbrent avec le plus d'affection. Toutes se font avec plus de pompe
+extérieure que les nôtres. Leurs funérailles sont majestueuses et
+leurs tombeaux d'une architecture magnifique.
+
+Aux heures indiquées les musulmans font leurs prières, en quelque lieu
+qu'ils se trouvent; les esclaves déploient des tapis devant eux, et
+ils s'agenouillent la face vers l'Orient.
+
+La charité et l'aumône sont recommandées dans tous les chapitres du
+Koran, comme la manière d'être la plus agréable à Dieu et au prophète.
+Sacrifier une partie de sa fortune pour des établissements publics,
+surtout creuser un canal, un puits, élever une fontaine, sont des
+oeuvres méritoires par excellence. L'établissement d'une fontaine,
+d'un réservoir, se lie fréquemment à celui d'une mosquée; partout où
+il y a un temple, il y a de l'eau en abondance. Le prophète paraît
+l'avoir mise sous la protection de la religion. C'est le premier
+besoin du désert, il faut la recueillir et la conserver avec soin.
+
+Ali a peu de sectateurs dans l'Arabie, l'empire turc, l'Égypte et la
+Syrie. Nous n'y avons trouvé que les Mutualis. Mais toute la Perse
+jusqu'à l'Indus est de la secte de ce calife.
+
+
+§ VIII.
+
+Le général en chef alla célébrer la fête du prophète chez le scheick
+El-Bekir. On commença par réciter une espèce de litanie qui comprenait
+la vie de Mahomet depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Une centaine
+de scheicks assis en cercle sur des tapis et les jambes croisées, en
+récitaient tous les versets en balançant fortement le corps en avant
+et en arrière, et tous ensemble.
+
+Après cela on servit un grand dîner, pendant lequel on fut assis sur
+des coussins, les jambes croisées. Il y avait une vingtaine de tables
+et cinq ou six personnes à chaque table. Celle du général en chef et
+du scheick El-Bekir était au milieu; un petit plateau d'un bois
+précieux et de marqueterie fut placé à dix-huit pouces de terre et
+couvert successivement d'un grand nombre de plats. C'était des pilaux
+de riz, des rôtis d'une espèce particulière, des entrées, des
+pâtisseries, le tout fort épicé. Les scheicks dépeçaient tout avec
+leurs doigts. Aussi offrit-on pendant le dîner trois fois à laver les
+mains. On servit pour boisson de l'eau de groseille, de la limonade et
+plusieurs autres espèces de sorbets, et au dessert beaucoup de
+compotes et de confitures. Au total, le dîner n'était point
+désagréable; il n'y avait que la manière de le prendre qui nous parût
+étrange.
+
+Le soir toute la ville fut illuminée. On alla après le dîner sur la
+place El-Bekir, dont l'illumination en verres de couleurs était fort
+belle. Il s'y trouvait un peuple immense. Tous étaient placés en
+ordre par rangs de vingt à cent personnes, lesquelles debout et les
+unes contre les autres récitaient les prières et les litanies du
+prophète avec des mouvements qui allaient toujours en augmentant, au
+point qu'à la fin ils paraissaient convulsifs et que quelques-uns
+tombaient en faiblesse.
+
+Dans le courant de l'année, le général en chef accepta souvent des
+dîners chez le scheick Sadda, chez le cheick Fayonne et chez d'autres
+principaux Scheicks. C'étaient des jours de fête dans tout le
+quartier. Partout on était servi avec la même magnificence et à peu
+près de la même manière.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+ÉGYPTE.--USAGES, SCIENCES ET ARTS.
+
+ Femmes.--Enfants.--Mariages.--Habillements des hommes, des
+ femmes.--Harnachement des
+ chevaux.--Maisons.--Harems.--Jardins.--Arts et
+ sciences.--Artisans.--Navigation du Nil et des
+ canaux.--Transports.--Chameaux.--Dromadaires.--Anes,
+ chevaux.--Institut d'Égypte.--Travaux de la commission des
+ savants.--Hôpitaux, diverses maladies,
+ peste.--Lazarets.--Travaux faits au Caire.--Anecdote.
+
+
+§ Ier.
+
+Les femmes en Orient vont voilées; un morceau de toile leur couvre le
+nez et surtout les lèvres et ne laisse voir que leurs yeux. Lorsque,
+par l'effet d'un accident, quelques Égyptiennes se sont trouvées
+surprises sans leur voile, et couvertes seulement de cette longue
+chemise bleue qui compose le vêtement des femmes de fellahs, elles
+prenaient le bas de leur chemise pour cacher leur figure, aimant mieux
+découvrir le milieu et le bas de leur corps.
+
+Le général en chef eut plusieurs fois occasion d'observer quelques
+femmes des plus distinguées du pays, auxquelles il accorda des
+audiences. C'étaient ou des veuves de beys ou de katchefs, ou leurs
+épouses, qui, pendant leur absence, venaient implorer sa protection.
+La richesse de leur habillement, la noblesse de leur démarche, de
+petites mains douces, de beaux yeux, un maintien noble et gracieux et
+des manières très-élégantes dénotaient en elles des femmes d'un rang
+et d'une éducation au-dessus du vulgaire. Elles commençaient toujours
+par baiser la main du _sultan Kébir_[4] qu'elles portaient ensuite à
+leur front, puis à leur estomac. Plusieurs exprimaient leurs demandes
+avec une grace parfaite, un son de voix enchanteur, et développaient
+tous les talents, toute l'aménité des plus spirituelles Européennes.
+La décence de leur maintien, la modestie de leurs vêtements y
+ajoutaient des graces nouvelles; et l'imagination se plaisait à
+deviner des charmes qu'elles ne laissaient pas même entrevoir.
+
+ [4] Les Arabes désignaient ainsi Napoléon; le mot _Kébir_ veut
+ dire _Grand_.
+
+Les femmes sont sacrées chez les Orientaux, et dans les guerres
+intestines on les épargne constamment. Celles des Mamelucks
+conservèrent leurs maisons au Caire, pendant que leurs maris faisaient
+la guerre aux Français. Napoléon envoya Eugène son beau-fils
+complimenter la femme de Mourah-Bey qui avait sous ses ordres une
+cinquantaine d'esclaves appartenant à ce chef mameluck et à des
+katchefs. C'était une espèce de couvent de religieuses dont elle était
+l'abbesse. Elle reçut Eugène sur son grand divan, dans le harem, où il
+entra par exception, et comme envoyé du _sultan Kébir_. Toutes les
+femmes voulurent voir le jeune et joli Français, et les esclaves
+eurent beaucoup de peine à contenir leur curiosité et leur impatience.
+L'épouse de Mourah-Bey était une femme de cinquante ans, et avait la
+beauté et les graces que comporte cet âge. Elle fit, suivant l'usage,
+apporter du café et des sorbets dans de très-riches services et avec
+un appareil somptueux. Elle ôta de son doigt une bague de mille louis
+qu'elle donna au jeune officier. Souvent elle adressa des
+réclamations au général en chef, qui lui conserva ses villages et la
+protégea constamment. Elle passait pour une femme d'un mérite
+distingué. Les femmes passent de bonne heure en Égypte; et l'on y
+trouve plus de brunes que de blondes. Généralement, leur visage est un
+peu coloré, et elles ont une teinte de cuivre. Les plus belles sont
+des Grecques ou des Circassiennes, dont les bazars des négociants qui
+font ce commerce sont toujours abondamment pourvus. Les caravanes de
+Darfour et de l'intérieur de l'Afrique amènent un grand nombre de
+belles noires.
+
+
+§ II.
+
+Les mariages se font sans que les époux se soient vus; la femme peut
+bien avoir aperçu l'homme, mais celui-ci n'a jamais aperçu sa fiancée,
+ou du moins les traits de son visage.
+
+Ceux des Égyptiens qui avaient rendu des services aux Français,
+quelquefois même des scheicks, venaient prier le général en chef de
+leur accorder pour femme, telle personne qu'ils désignaient. La
+première demande de ce genre fut faite par un aga des janissaires,
+espèce d'agent de police qui avait été fort utile aux Français, et qui
+desirait épouser une veuve très-riche; cette proposition parut
+singulière à Napoléon. Mais vous aime-t-elle?--Non.--Le
+voudra-t-elle?--Oui, si vous lui ordonnez. En effet, aussitôt qu'elle
+connut la volonté du _sultan Kébir_, elle accepta, et le mariage eut
+lieu. Par la suite cela se répéta fréquemment.
+
+Les femmes ont leurs priviléges. Il est des choses que les maris ne
+sauraient leur refuser sans être des barbares, des monstres, sans
+soulever tout le monde contre eux; tel est, par exemple, le droit
+d'aller au bain. Ce sont des bains de vapeur où les femmes se
+réunissent; c'est là que se trament toutes les intrigues politiques ou
+autres; c'est là que s'arrangent les mariages. Le général Menou ayant
+épousé une femme de Rosette, la traita à la française. Il lui donnait
+la main pour entrer dans la salle à manger; la meilleure place à
+table, les meilleurs morceaux étaient pour elle. Si son mouchoir
+tombait, il s'empressait de le ramasser. Quand cette femme eut conté
+ces circonstances dans le bain de Rosette, les autres conçurent une
+espérance de changement dans les moeurs, et signèrent une demande au
+_sultan Kébir_ pour que leurs maris les traitassent de la même
+manière.
+
+
+§ IV.
+
+L'habillement des Orientaux n'a rien de commun avec le nôtre. Au lieu
+de chapeau, ils se couvrent la tête d'un turban, coiffure beaucoup
+plus élégante, plus commode, et qui étant susceptible d'une grande
+différence dans la forme, la couleur et l'arrangement, permet de
+remarquer au premier coup-d'oeil la diversité des peuples et des
+rangs. Leur col est libre ainsi que leurs jarrêts; un Oriental peut
+rester des mois entiers dans son habillement, sans s'y trouver
+fatigué. Les différents peuples et les différents états sont comme de
+raison habillés de manières différentes; mais tous ont de commun la
+largeur des pantalons, des manches et de toutes les formes de leur
+habillement. Pour se mettre à l'abri du soleil, ils se couvrent de
+schalls. Il entre dans les vêtements des hommes comme dans celui des
+femmes beaucoup de soieries, d'étoffes des Indes et de cachemires. Ils
+ne portent point de linge. Les fellahs ne sont couverts que d'une
+seule chemise bleue liée au milieu du corps. Les chefs des Arabes qui
+parcourent les déserts dans le fort de la canicule, sont couverts de
+schalls de toutes couleurs qui mettent les différentes parties de leur
+corps à l'abri du soleil et qu'ils drapent par-dessus leur tête. Au
+lieu de souliers, les hommes et les femmes ont des pantoufles qu'ils
+laissent en entrant dans les appartements sur le bord des tapis.
+
+
+§ V.
+
+Les harnachements de leurs chevaux sont extrêmement élégants. La tenue
+de l'état-major français, quoique couvert d'or et étalant tout le luxe
+de l'Europe, leur paraissait mesquine, et était effacée par la majesté
+de l'habillement oriental. Nos chapeaux, nos culottes étroites, nos
+habits pincés, nos cols qui nous étranglent, étaient pour eux un objet
+de risée et d'aversion. Les Orientaux n'ont pas besoin de changer de
+costume pour monter à cheval; ils ne se servent point d'éperons, et
+mettent leurs pieds dans de larges étriers qui leur rendent inutiles
+les bottes et la toilette spéciale que nous sommes obligés de faire
+pour cet exercice. Les Francs ou les chrétiens qui habitent l'Égypte,
+vont sur des mules ou sur des ânes, à moins que ce ne soient des
+personnes d'un rang élevé.
+
+
+§ VI.
+
+L'architecture des Égyptiens approche plus de celle de l'Asie que de
+la nôtre. Les maisons ont toutes une terrasse, sur laquelle on se
+promène; il y en a même où l'on prend des bains. Elles ont plusieurs
+étages. Au rez-de-chaussée, est une espèce de parloir où le maître de
+la maison reçoit les étrangers et donne à manger. Au premier, est
+ordinairement le harem, avec lequel on ne communique que par des
+escaliers dérobés. Le maître a dans son appartement une petite porte
+qui y conduit. D'autres petits escaliers de ce genre sont pour le
+service. On ne sait ce que c'est qu'un escalier d'apparat.
+
+Le harem consiste dans une grande salle en forme de croix; vis-à-vis
+règne un corridor où se trouvent un grand nombre de chambres. Autour
+du salon sont des divans plus ou moins riches, et au milieu un petit
+bassin en marbre d'où s'échappe un jet d'eau. Souvent ce sont des eaux
+de rose ou d'autres essences qui en jaillissent et parfument
+l'appartement. Toutes les fenêtres sont couvertes d'une espèce de
+jalousie en treillages. Il n'y a point de lits dans les maisons, les
+Orientaux couchent sur des divans ou sur des tapis. Quand ils n'ont
+point d'étrangers, ils mangent dans leur harem, ils y dorment et y
+passent leurs moments de repos. Aussitôt que le maître arrive, les
+femmes s'empressent à le servir: l'une lui présente sa pipe, l'autre
+son coussin, etc. Tout est là pour le service du maître.
+
+Les jardins n'ont point d'allées, ce sont des berceaux de gros arbres
+où l'on peut prendre le frais et fumer assis. L'Égyptien, comme tous
+les Orientaux, emploie à ce dernier passe-temps une grande partie de
+la journée; cela lui sert d'occupation et de contenance.
+
+
+§ VII.
+
+Les arts et les sciences sont dans leur enfance en Égypte. A Jemilazar
+on enseigne la philosophie d'Aristote, les règles de la langue arabe,
+l'écriture et un peu d'arithmétique, on explique et discute les
+différents chapitres du Koran, et l'on montre la partie de l'histoire
+des califes, nécessaire pour connaître et juger les différentes sectes
+de l'islamisme. Du reste, les Arabes ignorent complètement les
+antiquités de leur pays, et leurs notions sur la géographie et la
+sphère sont très-superficielles et très-fausses. Il y avait au Caire
+quelques astronomes dont la science se bornait à pouvoir rédiger
+l'almanach.
+
+Par suite de cette ignorance, ils ont peu de curiosité. La curiosité
+n'existe que chez les peuples assez avancés pour distinguer ce qui est
+naturel de ce qui est extraordinaire. Les ballons ne firent point sur
+eux l'effet que nous avions supposé. Les Pyramides n'ont été
+intéressantes pour eux que parce qu'ils se sont aperçus de l'intérêt
+qu'elles excitent dans les étrangers. Ils ne savent qui les a bâties,
+et tout le peuple, hormis les plus instruits, les regarde comme une
+production de la nature; les plus éclairés d'entre eux, nous y voyant
+attacher tant d'importance, se sont imaginé qu'elles ont été
+construites par un ancien peuple dont les Francs sont descendus. C'est
+ainsi qu'ils expliquent la curiosité des Européens. La science qui
+leur serait le plus utile, c'est la mécanique hydraulique. Les
+machines leur manquent: cependant ils en ont une ingénieuse pour
+verser les eaux d'un fossé ou d'un puits sur un terrain plus élevé; le
+mobile en est le bras ou le cheval. Ils ne connaissent que les moulins
+à manége; nous n'avons pas trouvé dans toute l'Égypte un seul moulin à
+eau, ou à vent. L'emploi de ces derniers moulins pour élever les eaux,
+serait pour eux une grande conquête et pourrait avoir de grands
+résultats en Égypte. Conté leur en a établi un.
+
+Tous les artisans du Caire sont très-intelligents; ils exécutaient
+parfaitement ce qu'ils voyaient faire. Pendant la révolte de cette
+ville, ils fondirent des mortiers et des canons, mais d'une manière
+grossière et qui rappelait ce qui se faisait dans le treizième siècle.
+
+Les métiers à toile leur étaient connus; ils en avaient même pour
+broder le tapis de la Mecque. Ce tapis est somptueux et fait avec art.
+A un dîner du général en chef chez le scheick El-Fayoum, on parlait du
+Koran: «toutes les connaissances humaines s'y trouvent», disaient les
+scheicks.--Y voit-on l'art de fondre les canons et de faire la poudre?
+demanda Napoléon. Oui, répondirent-ils, mais il faut savoir le lire:
+distinction scholastique dont toutes les religions ont fait plus ou
+moins d'usage.
+
+
+§ VIII.
+
+La navigation du Nil est très-active et très-facile; on le descend
+avec le courant, on le remonte à l'aide de la voile et du vent du nord
+qui est constant pendant une saison. Quand celui du sud règne, il faut
+quelquefois attendre long-temps. Les bâtiments dont on se sert sont
+appelés djermes. Ils sont plus haut mâtés et voilés que les bâtiments
+ordinaires, à peu près un tiers de plus, ce qui tient à la nécessité
+de recevoir les vents par-dessus les monticules qui bordent la vallée.
+
+Le Nil était constamment couvert de ces djermes; les unes servaient
+au transport des marchandises, les autres à celui des voyageurs. Il y
+en a de grandeurs différentes. Les unes naviguent dans les grands
+canaux du Nil, les autres sont construites pour aller dans les petits.
+Le fleuve, auprès du Caire, est toujours couvert d'une grande quantité
+de voiles qui montent ou descendent. Les officiers d'état-major, qui
+se servaient des djermes pour aller porter des ordres, éprouvaient
+souvent des accidents. Les tribus arabes, en guerre avec nous,
+venaient les attendre aux sinuosités du fleuve où le vent leur
+manquait. Quelquefois aussi en descendant, ces bâtiments s'engravaient
+et les officiers qu'ils portaient étaient massacrés. Les caïques sont
+de petites chaloupes ou péniches légères et étroites qui servent pour
+passer le Nil et pour naviguer, non-seulement sur les canaux, mais
+aussi sur tout le pays quand il est inondé. Le nombre de bâtiments
+légers qui couvrent le Nil est plus considérable que sur aucun fleuve
+du monde, attendu que, pendant plusieurs mois de l'année, on est
+obligé de se servir de ces embarcations pour communiquer d'un village
+à l'autre.
+
+
+§ IX.
+
+Il n'y a en Égypte ni voiture ni charrette. Les transports par eau y
+sont si multipliés et si faciles, que peut-être les voitures sont
+moins nécessaires là que partout ailleurs. On citait comme une chose
+fort remarquable un carrosse qu'Ibrahim-Bey avait reçu de France[5].
+
+ [5] César, cocher de Napoléon, étonnait fort les Égyptiens par
+ son adresse à conduire sa voiture, attelée de six beaux chevaux,
+ dans les rues étroites du Caire et de Boulac. Cette voiture a
+ traversé tout le désert de Syrie jusqu'à Saint-Jean-d'Acre;
+ c'était une des curiosités du pays.
+
+On se sert de chevaux pour parcourir la ville, excepté les hommes de
+loi et les femmes, qui vont sur des mulets ou sur des ânes. Les uns et
+les autres sont environnés d'un grand nombre d'officiers et de
+domestiques en uniforme et tenant en main de grands bâtons.
+
+On emploie spécialement les chameaux pour les transports; ils servent
+aussi de monture. Les plus légers, qui n'ont qu'une bosse, s'appellent
+dromadaires. Lorsqu'on le veut monter, l'animal est dressé à se
+grouper sur ses genoux. Le cavalier se place sur une espèce de bât,
+les jambes croisées, et conduit le dromadaire par un bridon attaché à
+un anneau passé dans ses narines. Cette partie du chameau étant
+très-sensible, l'anneau produit sur lui le même effet que le mors sur
+le cheval. Il a le pas très-allongé; son allure ordinaire est un grand
+trot, qui fait sur le cavalier la même impression que le roulis. Il
+peut faire ainsi facilement une vingtaine de lieues dans un jour.
+
+On met ordinairement de chaque côté des chameaux deux paniers dans
+lesquels deux personnes se placent, et qui reçoivent aussi des
+fardeaux. Telle est la manière de voyager des femmes. Il n'est aucune
+caravane de pélerins où il n'y ait un grand nombre de chameaux équipés
+pour elles de cette manière. Ces animaux portent jusqu'à mille livres,
+mais communément six cents. Leur lait et leur chair sont bons à
+manger.
+
+Comme le chameau, le dromadaire boit peu, et peut même supporter la
+soif plusieurs jours. Il trouve, jusque dans les lieux les plus
+arides, quelque chose pour se nourrir. C'est l'animal du désert.
+
+Il y a en Égypte une quantité immense d'ânes, ils sont grands et d'une
+belle race; au Caire ils tiennent en quelque sorte lieu de fiacres:
+les soldats, moyennant un petit nombre de paras, en avaient un à leur
+disposition pour toute une journée. Lors de l'expédition de Syrie, on
+en comptait dans l'armée plus de 8000. Ils rendirent les plus grands
+services.
+
+Les chevaux des déserts qui touchent à l'Égypte sont les plus beaux du
+monde. Les étalons de cette race ont servi à améliorer toutes celles
+d'Europe. Les Arabes portent un grand soin à maintenir la race pure.
+Ils ont la généalogie de leurs juments et étalons.
+
+Ce qui distingue le cheval arabe, est la vîtesse et surtout le
+moelleux et la douceur de ses allures. Il ne boit qu'une fois par
+jour, trotte rarement, et va presque toujours au pas ou au galop. Il
+peut s'arrêter brusquement sur ses jambes de derrière, ce qu'il serait
+impossible d'obtenir de nos chevaux.
+
+
+§ X.
+
+L'institut d'Égypte fut composé de membres de l'institut de France, et
+des savants et artistes de la commission étrangers à ce corps. Ils se
+réunirent et s'adjoignirent plusieurs officiers d'artillerie,
+d'état-major et autres qui avaient cultivé les sciences ou les
+lettres.
+
+L'institut fut placé dans un des palais des beys. La grande salle du
+harem, au moyen de quelques changements qu'on y fit, devint le lieu
+des séances, et le reste du palais servit d'habitation aux savants.
+Devant ce bâtiment était un vaste jardin qui donnait dans la campagne,
+et près duquel on éleva sur un monticule le fort dit de l'Institut.
+
+On avait apporté de France un grand nombre de machines et instruments
+de physique, d'astronomie et de chimie. Ils furent distribués dans les
+diverses salles, qui se remplirent aussi successivement de toutes les
+curiosités du pays, soit du règne animal, soit du règne végétal, soit
+du règne minéral.
+
+Le jardin devint jardin de botanique.
+
+Un laboratoire de chimie fut placé au quartier-général; plusieurs fois
+par semaine Berthollet y faisait des expériences, auxquelles
+assistaient Napoléon et un grand nombre d'officiers.
+
+L'établissement de l'institut excita vivement la curiosité des
+habitants du Caire. Instruits que ces assemblées n'avaient pour objet
+aucune affaire religieuse, ils se persuadèrent que c'étaient des
+réunions d'alchimistes, où l'on cherchait le moyen de faire de l'or.
+
+Les moeurs simples des savants, leurs constantes occupations, les
+égards que leur témoignait l'armée, leur utilité pour la fabrication
+des objets d'art et de manufacture pour lesquels ils se trouvaient en
+relation avec les artistes du pays, leur acquirent bientôt la
+considération et le respect de toute la population.
+
+
+§ XI.
+
+Les membres de l'institut furent aussi employés dans l'administration
+civile. Monge et Berthollet furent nommés commissaires près du
+grand-divan, le mathématicien Fourrier près du divan du Caire. Costaz
+fut mis à la tête de la rédaction d'un journal; les astronomes Nourris
+et Noël parcoururent les points principaux de l'Égypte pour en fixer
+la position géographique et surtout celle des anciens monuments. On
+voulait par-là réaccorder la géographie ancienne avec la nouvelle.
+
+L'ingénieur des ponts et chaussées, Lepeyre, fut chargé de niveler et
+de faire le projet du canal de Suèz, et l'ingénieur Girard d'étudier
+le systême de navigation du Nil.
+
+Un des membres de l'institut eut la direction de la monnaie du Caire.
+Il fit fabriquer une grande quantité de paras, petite monnaie de
+cuivre. C'était une opération avantageuse, le trésor y gagnait plus de
+60 pour cent. Les paras se répandaient, non-seulement en Égypte, mais
+encore en Afrique et dans les déserts d'Arabie; et au lieu de gêner
+la circulation et de nuire au change, inconvénient des monnaies de
+cuivre, elles les favorisaient. Conté établit plusieurs manufactures
+et usines.
+
+Les fours pour faire éclore les poulets, que l'Égypte possède de toute
+antiquité, excitèrent vivement l'attention de l'institut: Dans
+plusieurs autres pratiques que ce pays tenait de tradition, on
+reconnut des traces qui furent précieusement recueillies comme utiles
+à l'histoire des arts, et pouvant faire retrouver d'anciens procédés
+perdus.
+
+Le général Andréossy reçut la mission scientifique et militaire de
+reconnaître les lacs Menzaleh, Bourlos et Natron. Geoffroy s'occupa de
+l'histoire naturelle. Les dessinateurs Dutertre et Rigolo dessinaient
+tout ce qui pouvait donner une idée des coutumes et des monuments de
+l'antiquité. Ils firent les portraits de tous les hommes du pays qui
+s'étaient dévoués au général en chef; cette distinction les flattait
+beaucoup.
+
+Le général Caffarelly, le colonel Sukolski, lurent souvent à
+l'institut, des mémoires curieux qui ont été recueillis parmi ceux de
+cette société.
+
+Lorsque la haute Égypte fut conquise, ce qui n'eut lieu que dans la
+seconde année, toute la commission des savants s'y rendit pour
+s'occuper de la recherche des antiquités.
+
+Ces divers travaux ont donné lieu au magnifique ouvrage sur l'Égypte,
+rédigé et gravé dans les quinze premières années de ce siècle, et qui
+a coûté plusieurs millions.
+
+
+§ XII.
+
+Le climat est sain dans toute l'Égypte; néanmoins une des premières
+sollicitudes de l'administration fut la formation des hôpitaux. Tout
+était à faire sous ce rapport. La maison d'Ibrahim-Bey, située au bord
+du canal de Rodah, à un quart de lieue du Caire, fut destinée au grand
+hôpital. On le rendit capable de recevoir cinq cents malades. Au lieu
+de bois de lit, on se servit de grands paniers d'osier, sur lesquels
+on plaçait des matelas de coton ou de laine, et des paillasses que
+l'on fit avec de la paille de blé et celle de maïs qui, ne manquait
+pas. En peu de temps cet hospice fut abondamment fourni de tout. On en
+établit de semblables à Alexandrie, ainsi qu'à Rosette et à Damiette,
+et l'on donna une grande étendue aux hôpitaux régimentaires.
+
+Les maux d'yeux ont fort incommodé l'armée française en Égypte; plus
+de la moitié des soldats en a été atteinte. Cette maladie provient,
+dit-on, de deux causes; des sels qui se trouvent dans le sable et la
+poussière, et affectent nécessairement la vue, et de l'irritation que
+produit le défaut de transpiration pendant des nuits très-fraîches qui
+succèdent à des jours brûlants. Quoiqu'il en soit de cette
+explication, ces ophthalmies résultent évidemment du climat. Saint
+Louis, de retour de son expédition du Levant, ramena une foule
+d'aveugles; et c'est ce qui donna lieu à l'établissement de l'hospice
+des Quinze-Vingts à Paris.
+
+
+§ XIII.
+
+La peste arrive toujours des côtes et jamais de la haute Égypte. On
+plaça des lazarets à Alexandrie, à Rosette et à Damiette; on en
+construisit aussi un très-beau dans l'île de Rodah; et lorsque la
+peste parut, on mit en vigueur tout le systême des lois sanitaires de
+Marseille. Ces précautions nous furent très-utiles. Elles étaient
+tout-à-fait inconnues aux habitants, qui s'y soumirent d'abord avec
+répugnance, mais qui finirent par en sentir l'utilité. C'est pendant
+l'hiver que la peste a lieu; en juin elle disparaît entièrement. On a
+fort souvent agité la question de savoir si cette maladie est
+endémique à l'Égypte. Ceux qui sont pour l'affirmative, croient avoir
+remarqué qu'elle se déclare à Alexandrie ou sur les côtes de Damiette,
+pendant les années où, par exception, il pleut dans ces pays. Aussi
+est-il sans exemple qu'elle ait commencé au Caire et dans la haute
+Égypte où il ne pleut jamais. Les personnes qui pensent qu'elle vient
+de Constantinople ou des autres points de l'Asie, se fondent également
+sur ce que les premiers symptômes se manifestent toujours le long des
+côtes.
+
+
+§ XIV.
+
+On fit à la maison d'Elfy-Bey, qu'occupait le général en chef sur la
+place d'El-Bekir, divers travaux qui avaient pour objet de
+l'accommoder à notre usage. On commença par la construction d'un grand
+escalier qui conduisait au premier étage, le rez-de-chaussée ayant été
+laissé pour les bureaux et l'état-major. Le jardin subit aussi des
+changements. Il ne s'y trouvait aucune allée; on en pratiqua un grand
+nombre, ainsi que des bassins de marbre et des jets d'eau. Les
+Orientaux aiment peu la promenade; marcher quand on peut être assis,
+leur paraissait un contre-sens qu'ils n'expliquaient que par la
+pétulance du caractère français.
+
+Des entrepreneurs établirent dans le jardin du Caire une espèce de
+Tivoli où l'on trouvait, comme à celui de Paris, des illuminations,
+des feux d'artifice et des promenades. Le soir c'était le rendez-vous
+de l'armée et des gens du pays.
+
+On construisit, du Caire à Boulac, une chaussée de communication qui
+pouvait servir en tout temps, même pendant l'inondation. On éleva un
+théâtre, et un grand nombre de maisons furent arrangées et adaptées à
+nos usages comme celle du général en chef. Une manutention fut
+établie[6]. On bâtit, à la pointe de l'île de Roda, plusieurs moulins
+à vent pour faire de la farine; et on commençait à en employer pour
+faire monter les eaux et pour servir à l'arrosement des terres. On
+avait fondé plusieurs écluses et préparé tout ce qui était nécessaire
+pour commencer les travaux du canal de Suèz; mais les fortifications
+et les bâtiments militaires occupèrent dans cette première année, tous
+les bras et toute l'activité de l'armée.
+
+ [6] Les Égyptiens chauffent leurs fours, partie avec des roseaux,
+ partie avec de la fiente de chameau ou de cheval, séchée au
+ soleil, et qui sert alors de combustible.
+
+
+§ XV.
+
+Napoléon donnait souvent à dîner aux scheicks. Quoique nos usages
+fussent fort différents des leurs, ils trouvaient très-commodes la
+chaise, la fourchette, les couteaux. A la fin d'un de ces dîners, il
+demanda un jour au cheick El-Mondi: «Depuis six mois que je suis avec
+vous, que vous ai-je appris qui vous paraisse le plus utile? Ce que
+vous m'avez appris de plus utile, répondit le scheick, moitié sérieux,
+moitié riant, c'est de boire en mangeant.» L'usage des Arabes est de
+ne boire qu'à la fin du repas.
+
+
+NOTE SUR LA SYRIE.
+
+L'Arabie a la figure d'un trapèze. Un de ses côtés, borné par la mer
+rouge et l'isthme de Suèz, a cinq cents lieues. Celui qui s'étend
+depuis le détroit de Babel-Mandel jusqu'au cap de Razelgate en a
+quatre cent cinquante. Le troisième, qui, de Razelgate, traverse le
+golfe Persique et l'Euphrate, et s'étend jusqu'aux montagnes qui
+avoisinent Alep et bornent la Syrie, a six cents lieues; c'est le
+plus grand. Le quatrième, qui est le moins considérable, a cent
+cinquante lieues depuis Raffa, limite de l'Égypte, jusqu'au-delà
+d'Alexandrette et des monts Rosas; il sépare l'Arabie de la Syrie.
+Cette dernière contrée a, dans toute la longueur dont nous parlons,
+ses terres cultivées sur trente lieues de largeur; et le désert qui en
+fait partie, s'étend l'espace de trente lieues jusqu'à Palmyre. La
+Syrie est bornée au nord par l'Asie mineure, à l'occident par la
+Méditerranée, au midi par l'Égypte, et à l'orient par l'Arabie; ainsi
+elle est le complément de ce pays, et forme avec lui une grande île,
+comprise entre la Méditerranée, la mer Rouge, l'Océan, le golfe
+Persique et l'Euphrate. La Syrie diffère totalement de l'Égypte par sa
+population, son climat et son sol. Celle-ci est une seule plaine
+formée par la vallée d'un des plus grands fleuves du monde; l'autre
+est la réunion d'un grand nombre de vallées. Les cinq sixièmes du
+terrain sont des collines ou des montagnes, dont une chaîne traverse
+toute la Syrie, et suit parallèlement les côtes de la Méditerranée à
+la distance de dix lieues. A droite, elle verse ses eaux dans deux
+rivières qui coulent dans la direction qu'elle suit elle-même, le
+Jourdain et l'Oronte. Ces fleuves prennent leur source au mont Liban,
+qui est le centre de la Syrie et le point le plus élevé de cette
+chaîne. De là, l'Oronte se dirige entre les montagnes et l'Arabie, du
+sud au nord, et, après un cours de soixante lieues, se jette dans la
+mer près du golfe d'Antioche. Comme cette rivière coule très-près du
+pied des montagnes, elle ne reçoit qu'un petit nombre d'affluents. Le
+Jourdain, qui prend naissance à vingt lieues de l'Oronte sur
+l'Anti-Liban, coule du nord au sud. Il reçoit une dixaine d'affluents
+de la chaîne de montagnes qui traversent la Syrie. Après soixante
+lieues de cours, il va se perdre dans la mer morte.
+
+Près des sources de l'Oronte, du côté de Balbeck, prennent naissance
+deux petites rivières. L'une, appelée la Baradée, arrose la plaine de
+Damas, et va mourir dans le lac de Bahar-el-Margî; l'autre, qui a
+trente lieues de cours, a également sa source sur les hauteurs de
+Balbeck, et se jette dans la Méditerranée près de Sour ou Tyr. Le pays
+d'Alep est baigné par plusieurs ruisseaux qui, partis de l'Asie
+mineure, viennent se réunir à l'Oronte. Le Koik, qui passe à Alep,
+vient mourir dans un lac près de cette ville.
+
+Il pleut en Syrie à peu près autant qu'en Europe. Ce pays est
+très-sain, et offre les sites les plus agréables. Comme il est
+composé de vallées et de petites montagnes, très-favorables au
+pâturage, on y élève une grande quantité de bestiaux. On y voit aussi
+des arbres de toute espèce, et surtout une grande quantité d'oliviers.
+La Syrie serait très-propre à la culture de la vigne, tous les
+villages chrétiens y font d'excellent vin.
+
+Cette province est partagée en cinq pachalics; celui de Jérusalem, qui
+comprend l'ancienne Terre-Sainte; et ceux d'Acre, de Tripoli, de Damas
+et d'Alep. Alep et Damas sont incomparablement les deux plus grandes
+villes. Sur les cent cinquante lieues de côtes que présente la Syrie,
+on trouve la ville de Gaza (située à une lieue de la mer, sans trace
+de rade ni de port); un très-beau plateau de deux lieues de tour
+désigne l'emplacement qu'avait cette ville dans sa prospérité.
+Aujourd'hui elle n'a que peu d'importance. Jaffa ou Joppé est le port
+le plus voisin de Jérusalem, dont il est à quinze lieues. Outre le
+port pour les bâtiments, il s'y trouve une rade foraine. Césarée
+n'offre plus que des ruines. Acre a une rade foraine; mais la ville
+est peu de chose, on y compte dix ou douze mille habitants. Sour ou
+Tyr n'est plus qu'un village. Said, Baîrout, Tripoli, sont de petites
+villes. Le point le plus important de toute cette côte, est le golfe
+d'Alexandrette situé à vingt lieues d'Alep, à trente de l'Euphrate et
+à trois cents d'Alexandrie. Il s'y trouve un mouillage pour les plus
+grandes escadres. Tyr, que le commerce a porté autrefois à un si haut
+degré de splendeur, et qui a été la métropole de Carthage, paraît
+avoir dû, en partie, sa prospérité au commerce des Indes qui se
+faisait, en remontant le golfe Persique et l'Euphrate, en passant par
+Palmyre, Émesse, et en se dirigeant, selon les différentes époques,
+sur Tyr ou sur Antioche.
+
+Le point le plus élevé de toute la Syrie est le mont Liban, qui n'est
+qu'une montagne du troisième ordre, couverte d'énormes pins; et dans
+la Palestine, c'est le mont Thabor. L'Oronte et le Jourdain, qui sont
+les plus grands fleuves de ces deux contrées, sont l'un et l'autre de
+petites rivières.
+
+La Syrie a été le berceau de la religion de Moïse et de celle de
+Jésus; l'islamisme est né en Arabie. Ainsi le même coin de terre a
+produit les trois cultes qui ont détruit le polythéisme, et porté sur
+tous les points du globe, la connaissance d'un seul Dieu créateur.
+
+Presque toutes les guerres des croisés, des XIe, XIIe et XIIIe
+siècles, ont eu lieu en Syrie; et Saint-Jean d'Acre, Ptolémaïs, Joppé
+et Damas en ont été principalement le théâtre. L'influence de leurs
+armes, et leur séjour, qui s'y est prolongé pendant plusieurs siècles,
+y a laissé dans la population des traces qui s'aperçoivent encore.
+
+Il y a en Syrie beaucoup de juifs, qui accourent de toutes les parties
+du monde pour mourir en la terre sainte de Japhet. Il s'y trouve aussi
+beaucoup de chrétiens, dont les uns descendent des croisés, et les
+autres sont des indigènes qui n'embrassèrent point le mahométisme,
+lors de la conquête des Arabes. Ils sont confondus ensemble, et il
+n'est plus possible de les distinguer. Chefamer, Nazareth, Bethléem et
+une partie de Jérusalem ne sont peuplés que de chrétiens. Dans les
+pachalics d'Acre et de Jérusalem ils sont, avec les juifs, supérieurs
+en nombre aux musulmans. Sur le revers du mont Liban, sont les Druses,
+nation dont la religion se rapproche beaucoup de celle des chrétiens.
+A Damas et à Alep, les mahométans sont en grande majorité; il y existe
+cependant un grand nombre de chrétiens syriaques. Les Mutualis,
+mahométans de la secte d'Ali, qui habitent les bords de la rivière
+qui, du Liban, coule vers Tyr, étaient autrefois nombreux et
+puissants; mais, lors de l'expédition des Français en Syrie, ils
+étaient fort déchus; les cruautés et vexations de Djezzar pacha en
+avaient détruit un grand nombre. Cependant ceux qui restaient nous
+rendirent de grands services et se distinguèrent par une rare
+intrépidité. Toutes les traditions que nous avons sur l'ancienne
+Égypte, portent sa population très-haut. Mais la Syrie ne peut, sous
+ce rapport, avoir dépassé les proportions connues en Europe; car là,
+comme dans les pays que nous habitons, il y a des rochers et des
+terres incultes.
+
+Au reste, la Syrie, comme tout l'empire turc, n'offre presque partout
+que des ruines.
+
+
+NOTE
+
+SUR LES MOTIFS DE L'EXPÉDITION DE SYRIE.
+
+Le principal but de l'expédition des Français en Orient était
+d'abaisser la puissance anglaise. C'est du Nil que devait partir
+l'armée qui allait donner de nouvelles destinées aux Indes. L'Égypte
+devait remplacer Saint-Domingue et les Antilles, et concilier la
+liberté des noirs avec les intérêts de nos manufactures; la conquête
+de cette province entraînait la perte de tous les établissements
+anglais en Amérique et dans la presqu'île du Gange. Les Français une
+fois maîtres des ports d'Italie, de Corfou, de Malte et d'Alexandrie,
+la Méditerranée devenait un lac français.
+
+La révolution des Indes devait être plus ou moins prochaine, selon les
+chances plus ou moins heureuses de la guerre; et les dispositions des
+habitants de l'Arabie et de l'Égypte plus ou moins favorables, suivant
+la politique qu'aurait adoptée la Porte dans ces nouvelles
+circonstances; le seul objet dont on dût s'occuper immédiatement était
+de conquérir l'Égypte et d'y former un établissement solide; aussi les
+moyens pour y réussir étaient-ils les seuls prévus. Tout le reste
+était considéré comme une conséquence nécessaire, on n'en avait que
+pressenti l'exécution. L'escadre française, réarmée dans les ports
+d'Alexandrie, approvisionnée et montée par des équipages exercés,
+suffisait pour imposer à Constantinople. Elle pouvait, si on le
+jugeait nécessaire, débarquer un corps de troupes à Alexandrette; et
+l'on se serait trouvé, dans la même année, maître de l'Égypte, de la
+Syrie, du Nil et de l'Euphrate. L'heureuse issue de la bataille des
+Pyramides, la conquête de l'Égypte sans essuyer aucune perte sensible,
+les bonnes dispositions des habitants, le dévouement des chefs de la
+loi, semblaient d'abord assurer la prompte exécution de ces grands
+projets. Mais bientôt la destruction de l'escadre française à Aboukir,
+le contre-ordre donné par le directoire à l'expédition d'Irlande, et
+l'influence des ennemis de la France sur la Porte, rendirent tout plus
+difficile.
+
+Cependant deux armées turques se réunissaient, l'une à Rhodes et
+l'autre en Syrie, pour attaquer les Français en Égypte. Il paraît
+qu'elles devaient agir simultanément dans le courant de mai, la
+première en débarquant à Aboukir et la seconde en traversant le désert
+qui sépare la Syrie de l'Égypte. On apprit dans les premiers jours de
+janvier que Djezzar pacha venait d'être nommé seraskier de l'armée de
+Syrie; que son avant-garde, sous les ordres d'Abdalla, était déja
+arrivée à El-Arich, s'en était emparée et s'occupait à réparer ce fort
+qui peut être considéré comme la clef de l'Égypte du côté de la Syrie.
+Un train d'artillerie de quarante bouches à feu, servi par 1,200
+canonniers, les seuls de l'empire qui fussent exercés à l'européenne,
+venait de débarquer à Jaffa; des magasins considérables se formaient
+en cette ville, et un grand nombre de bâtiments de transport, dont une
+partie arrivait de Constantinople, étaient employés à cet effet. A
+Gaza, on avait emmagasiné des outres; la renommée voulait qu'il y en
+eût assez pour mettre une armée de 60,000 hommes à même de traverser
+le désert.
+
+Si les Français restaient tranquilles en Égypte, ils allaient être
+attaqués à la fois par les deux armées; de plus il était à craindre
+qu'un corps de troupes européennes ne se joignît à elles, et que le
+moment de l'agression ne coïncidât avec des troubles intérieurs. Dans
+ce cas, lors même que les Français auraient été vainqueurs, il ne leur
+était pas possible de profiter de la victoire. Par mer, ils n'avaient
+point de flotte; par terre, le désert de soixante-quinze lieues qui
+sépare la Syrie de l'Égypte n'était point praticable pour une armée
+dans la saison des grandes chaleurs.
+
+Les règles de la guerre prescrivaient donc au général français de
+prévenir ses ennemis, de traverser le grand désert pendant l'hiver, de
+s'emparer de tous les magasins que l'ennemi avait formés sur les côtes
+de la Syrie, d'attaquer et de détruire les troupes au fur et à mesure
+qu'elles se rassemblaient.
+
+D'après ce plan, les divisions de l'armée de Rhodes étaient obligées
+d'accourir au secours de la Syrie; et l'Égypte restait tranquille, ce
+qui nous permettait d'appeler successivement la plus grande partie de
+nos forces en Syrie. Les Mamelucks de Mourah-Bey et d'Ibrahim-Bey, les
+Arabes du désert de l'Égypte, les Druses du mont Liban, les Mutualis,
+les Chrétiens de Syrie, tout le parti du cheick d'Ayer en Syrie,
+pouvaient se réunir à l'armée maîtresse de cette contrée, et la
+commotion se communiquait à toute l'Arabie. Les provinces de l'empire
+ottoman qui parlent arabe, appelaient de leurs voeux un grand
+changement, et attendaient un homme. Avec des chances heureuses on
+pouvait se trouver sur l'Euphrate, au milieu de l'été, avec 100,000
+auxiliaires, qui auraient eu pour réserve 25,000 vétérans français des
+meilleures troupes du monde, et des équipages d'artillerie nombreux.
+Constantinople alors se trouvait menacée; et si l'on parvenait à
+rétablir des relations amicales avec la Porte, on pouvait traverser le
+désert et marcher sur l'Indus à la fin de l'automne.
+
+
+NOTE SUR JAFFA.
+
+Jaffa, ville de 7 à 8,000 habitants, qui était l'apanage de la sultane
+Validé, est située à seize lieues de Gaza, et à une lieue de la petite
+rivière de Maar, qui, à son embouchure, n'est pas guéable.
+L'enceinte, du côté de la terre, est formée par un demi-hexagone; un
+des côtés regarde Gaza, l'autre le Jourdain, le troisième Acre, et un
+quatrième longe la mer en forme de demi-cercle concave. Il y a un
+port, en mauvais état pour les petits bâtiments, et une rade foraine
+passable. Sur le Koich, est le couvent des Pères de la Terre-Sainte
+(récollets chaussés), chargés du Nazareth et propriétaires de
+plusieurs autres communautés en Palestine. L'enceinte de Jaffa
+consiste en de grandes murailles flanquées de tours, sans fossés, ni
+contrescarpes. Ces tours étaient armées d'artillerie, mais leur
+aménagement était mal entendu, les canons maladroitement placés. Les
+environs de Jaffa sont un vallon couvert de jardins et de vergers; il
+s'y trouve beaucoup d'accidents de terrain qui permettent d'approcher
+à une demi-portée de pistolet des remparts sans être aperçu. A une
+grande portée de canon de Jaffa, est le rideau qui domine la campagne;
+on y traça la ligne de contrevallation. C'était la position où devait
+naturellement camper l'armée; mais comme elle était éloignée de l'eau
+et exposée aux ardeurs du soleil, le rideau étant nu, on aima mieux se
+placer dans des bosquets d'orangers en faisant garder la position
+militaire par des postes.
+
+Le mont Carmel est situé au promontoire de ce nom, à trois lieues
+d'Acre, dont il forme l'extrême gauche de la baie. Il est escarpé de
+tous côtés; à son sommet, il y a un couvent, et des fontaines; et sur
+un rocher qui s'y trouve, on voit la trace d'un pied d'homme que la
+tradition attribue à Élie, lorsqu'il monta au ciel. Ce mont domine
+toute la côte, et les navires viennent le reconnaître lorsqu'ils
+abordent en Syrie. A ses pieds, coule la rivière du Caisrum, dont
+l'embouchure est à sept ou huit cents toises de Caiffa. Cette petite
+ville, située au bord de la mer, renferme 3,000 habitants; elle a un
+petit port, une enceinte à l'antique avec des tours, et est dominée de
+très-près par les mamelons du Carmel. De l'embouchure du Caisrum pour
+arriver à Acre, on longe les sables au bord de la mer. On les suit
+pendant une lieue et demie, et l'on rencontre l'embouchure du Bélus,
+petite rivière qui prend sa source sur les mamelons de Chefamer, et
+dont les eaux coulent à peine. Elle est marécageuse à son embouchure,
+et se jette dans la mer à quinze cents toises d'Acre. Elle passe à une
+portée de fusil de la hauteur de Richard-Coeur-de-Lion, située sur sa
+rive droite, à six cents toises de Saint-Jean-d'Acre.
+
+
+NOTES
+
+SUR LE SIÉGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE.
+
+Le siége de Saint-Jean-d'Acre peut se diviser en trois époques.
+
+Première époque. Elle commence au 20 mars, jour où l'on ouvrit la
+tranchée, et finit au premier avril. Dans cette période, nous avions
+pour toute artillerie de siége, une caronade de 32, que le chef
+d'escadron Lambert avait prise à Caiffa, en s'emparant de vive force
+du canot du Tigre; mais il n'était pas possible de s'en servir avec
+l'affût du canot, et nous manquions de boulets. Ces inconvénients
+disparurent bientôt; en vingt-quatre heures, le parc d'artillerie
+construisit un affût. Quant aux boulets, Sidney-Smith se chargea de
+nous en procurer. On faisait de temps en temps paraître quelques
+cavaliers ou quelques charrettes; alors ce commodore s'approchait en
+faisant un feu roulant de toutes ses batteries; et les soldats, à qui
+le directeur du parc d'artillerie donnait cinq sous par boulets,
+couraient les ramasser. Ils étaient si habitués à cette manoeuvre,
+qu'ils allaient les chercher au milieu de la canonnade et des rires
+universels. Quelquefois aussi on faisait avancer une chaloupe, ou l'on
+faisait mine de construire une batterie. C'est ainsi que l'on
+recueillit des boulets, de 12 et de 32. Du reste, on avait de la
+poudre; car le parc en avait apporté une certaine quantité du Caire;
+de plus, on en avait trouvé à Jaffa et à Gaza. En résumé, tous nos
+moyens en artillerie, y compris celle de campagne, consistaient en
+quatre pièces de 12, approvisionnées à deux cents coups chaque, huit
+obusiers, une caronade de 32, et une trentaine de pièces de quatre.
+
+Le général du génie Samson, chargé de reconnaître la ville, revint en
+assurant qu'elle n'avait ni contrescarpe, ni fossé. Il disait être
+parvenu, de nuit, au pied du rempart, où il avait reçu un coup de
+fusil qui l'avait grièvement blessé. Son rapport était inexact; il
+avait effectivement touché un mur, mais non le rempart. On agit
+malheureusement d'après les renseignements qu'il avait donnés. On se
+flattait de l'espoir de prendre la ville en trois jours, car,
+disait-on, elle est moins forte que Jaffa; sa garnison n'est que de 2
+ou 3,000 hommes, et Jaffa, avec une étendue beaucoup moindre, en avait
+8,000, lorsqu'on la prit.
+
+Le 25 mars, en quatre heures de temps, la caronade et les quatre
+pièces de 12 ouvrirent la tour, et on jugea la brèche praticable. Un
+jeune officier du génie avec quinze sapeurs et vingt-cinq grenadiers,
+fut chargé de monter à l'assaut pour en déblayer le pied, et
+l'adjudant-commandant Laugier, qui se tenait dans la place d'armes à
+cent toises de là, attendait que cette opération fût faite, pour
+s'élancer sur la brèche. Les sapeurs sortis de derrière l'aquéduc,
+eurent trente toises à faire, mais ils furent arrêtés court par une
+contrescarpe de quinze pieds et un fossé qu'ils évaluèrent à plusieurs
+toises. Cinq à six d'entre eux furent blessés, et le reste, en butte à
+une épouvantable fusillade, rentra précipitamment dans la tranchée.
+
+On plaça sur-le-champ un mineur pour faire sauter la contrescarpe. Au
+bout de trois jours, c'est-à-dire le 28, la mine fut prête; les
+mineurs annoncèrent que la contrescarpe sauterait. Cette opération
+difficile se faisait sous le feu de tous les remparts, et d'une grande
+quantité de mortiers qui, dirigés par d'excellents pointeurs, que les
+équipages anglais avaient fournis, lançaient des bombes de toutes
+parts. Tous nos mortiers de huit pouces et nos belles pièces que les
+Anglais avaient prises, augmentèrent la défense de la place. La mine
+joua le 28 mars, mais elle fit mal son effet; elle n'avait pas été
+assez enfoncée et ne renversa que la moitié de la contrescarpe. Il en
+restait encore huit pieds. Les sapeurs assurèrent néanmoins qu'il
+n'en restait plus. L'officier d'état-major Mailly fut en conséquence
+commandé avec un détachement de vingt-cinq grenadiers pour soutenir un
+officier du génie qui, avec six sapeurs, se portait à la contrescarpe.
+Par précaution, on s'était muni de trois échelles avec lesquelles on
+la descendit. Comme on était inquiété par la fusillade, on attacha
+l'échelle à la brèche, et les sapeurs et grenadiers aimèrent mieux
+monter à l'assaut que d'en déblayer le pied. Ils firent annoncer à
+Laugier, qui était prêt à les seconder avec deux bataillons, qu'ils
+étaient dans le fossé, que la brèche était praticable et qu'il était
+temps de les soutenir. Laugier accourut au pas de course; mais au
+moment où il arrivait sur la contrescarpe, il rencontra les grenadiers
+qui revenaient en disant que la brèche était trop haute de plusieurs
+pieds, et que Mailly et plusieurs des leurs étaient tués.
+
+Lorsque les Turcs avaient vu ce jeune officier attachant l'échelle, la
+peur les avait pris et ils s'étaient enfuis au port; Djezzar même
+s'était embarqué. Mais la mort de Mailly fit manquer toute
+l'opération; les deux bataillons s'éparpillèrent pour riposter à la
+fusillade. Laugier fut tué, et l'on perdit du monde sans aucun
+résultat. Cet évènement fut très-funeste. C'est ce jour-là que la
+ville devait être prise; depuis cette époque, il ne cessa d'y arriver
+tous les jours des renforts de troupes, par mer.
+
+Deuxième époque.--Du 1er avril au 27.--On ouvrit un nouveau puits de
+mine, destiné à faire sauter la contrescarpe entière, afin que le
+fossé ne présentât plus aucun obstacle. Ce qui avait été fait se
+trouva inutile; il était plus aisé de faire un nouveau cheminement. Il
+fallut aux mineurs huit jours. On fit sauter la contrescarpe,
+opération qui réussit parfaitement. Le 12, on continua la mine sous le
+fossé afin de faire sauter toute la tour. Il n'y avait plus moyen
+d'espérer de s'y introduire par la brèche; l'ennemi l'avait remplie de
+toute espèce d'artifice. On chemina encore pendant six jours. Les
+assiégés s'en aperçurent et firent une sortie en trois colonnes. Celle
+du centre avait en tête 200 Anglais; ils furent repoussés et un
+capitaine de marins fut tué sur le puits de la mine.
+
+C'est dans cette période que furent livrés les combats de Canaam, de
+Nazareth, de Saffet et du Mont-Thabor. Le premier eut lieu le 9, le
+deuxième le 11, et les autres le 13, et le 16. Ce fut ce même jour, 16
+avril, que les mineurs estimèrent qu'ils étaient sous l'axe de la
+tour. A cette époque, le contre-amiral Perrée était arrivé avec trois
+frégates, d'Alexandrie à Jaffa; il avait débarqué deux mortiers et 6
+pièces de 18 à Tintura. On en plaça deux pour combattre la petite île
+qui flanquait la brèche, et les quatre autres furent dirigées contre
+les remparts et les courtines à côté de la tour; on voulait, par le
+bouleversement de cette tour, agrandir la brèche qu'on supposait
+devoir être faite par la mine, car on craignait que l'ennemi n'eût
+fait un retranchement intérieur et n'eût isolé la tour qui était
+saillante.
+
+Le 25, on mit le feu à la mine, mais un souterrain, qui était sous la
+tour, trompa les calculs, et il n'en sauta que la partie qui était de
+notre côté. L'effet fut d'enterrer 2 ou 300 Turcs et quelques pièces
+de canon, car ils en avaient crénelé tous les étages et les
+occupaient. On résolut de profiter du premier moment de surprise, et
+trente hommes essayèrent de se loger dans la tour. Ne pouvant aller
+outre, ils se maintinrent dans les étages inférieurs, tandis que
+l'ennemi occupait les étages supérieurs, jusqu'au 26, où le général
+Devaux fut blessé. On se décida alors à évacuer, afin de faire usage
+de nos batteries contre cette tour ébranlée et de la détruire
+tout-à-fait; le 27, Caffarelly mourut.
+
+Troisième époque.--Du 27 avril au 20 mai.--L'ennemi sentit pendant
+cette période qu'il était perdu, s'il restait sur la défensive. Les
+contremines qu'il avait établies ne le rassuraient pas suffisamment.
+Tous les créneaux de la muraille étaient détruits et les pièces
+démontées par nos batteries. Trois mille hommes de renfort, qui
+étaient entrés dans la place, avaient, il est vrai, réparé toutes les
+pertes.
+
+Mais l'imagination des Turcs était frappée de terreur, et l'on ne
+pouvait plus obtenir d'eux qu'ils restassent sur la muraille et dans
+la tour. Ils croyaient tout miné. Phellipeaux[7] traça des lignes de
+contre-attaque; elles partirent du palais de Djezzar, et de la droite
+du front d'attaque. Il mena en outre deux tranchées, comme deux côtés
+de triangle, qui prenaient en flanc tous nos ouvrages. La supériorité
+numérique des ennemis, la grande quantité de travailleurs de la ville,
+et celle des ballots de coton dont ils formaient des épaulements,
+hâtaient excessivement les travaux. En peu de jours, ils flanquèrent
+de droite et de gauche toute la tour, après quoi ils élevèrent des
+cavaliers, et y placèrent de l'artillerie de 24: on enleva et culbuta
+plusieurs fois leur contre-attaque et leurs batteries, et l'on
+encloua leurs pièces, mais jamais il ne fut possible de se maintenir
+dans ces ouvrages; ils étaient trop dominés par les tours et la
+muraille. On ordonna alors de saper contre eux, de sorte que leurs
+travailleurs et les nôtres n'étaient séparés que par deux ou trois
+toises de terrain, et marchaient les uns contre les autres. On établit
+aussi des fougasses qui donnaient le moyen d'entrer dans le boyau
+ennemi, et d'y détruire tout ce qui n'était pas sur ses gardes.
+
+ [7] Émigré français, officier du génie.
+
+C'est ainsi que le premier mai, deux heures avant le jour, on
+s'empara, sans perte, de la partie la plus saillante de la
+contre-attaque; vingt hommes de bonne volonté essayèrent, à la petite
+pointe du jour, de se loger dans la tour, dont nos batteries avaient
+tout-à-fait rasé les défenses; mais en ce moment l'ennemi sortit en
+force par sa droite, et ses balles arrivant derrière le détachement,
+qui cherchait à se loger sous les débris, l'obligèrent de se replier.
+La sortie fut vivement repoussée: 5 à 600 assiégés furent tués, et un
+grand nombre jetés dans la mer. Comme il ne restait plus rien de la
+tour, on résolut d'attaquer une portion du rempart par la mine, afin
+d'éviter le retranchement que l'ennemi avait construit. On fit sauter
+la contrescarpe. La mine traversait déja le fossé, et commençait à
+s'étendre sous l'escarpe, lorsque le 6 l'ennemi déboucha par une sape
+que couvrait le fossé, surprit le masque de la mine, et en combla le
+puits.
+
+Le 7, 12,000 hommes, de nouvelles troupes, arrivèrent à l'ennemi.
+Aussitôt qu'ils furent signalés, on calcula, d'après le vent, qu'ils
+ne seraient pas débarqués de six heures: en conséquence, on fit jouer
+une pièce de 24 qu'avait envoyée le contre-amiral Perrée; elle
+renversa un pan de muraille à la droite de la tour qui était à notre
+gauche. A la nuit, on se jette sur tous les travaux de l'ennemi, on
+les comble, on égorge tout, on encloue les pièces, on monte à
+l'assaut, on se loge sur la tour, on entre dans la place; enfin l'on
+était maître de la ville, lorsque les troupes débarquées se
+présentent, dans un nombre effrayant, pour rétablir le combat. Rambaut
+est tué; 150 hommes périssent avec lui, ou sont pris, et Lannes est
+blessé. Les assiégés sortent par toutes les portes, et prennent la
+brèche à revers; mais là finit leur succès: on marcha sur eux, et
+après les avoir rejetés dans la ville, et en avoir coupé plusieurs
+colonnes, on se rétablit sur la brèche. On fit dans cette affaire 7 à
+800 prisonniers, armés de baïonnettes européennes; ils venaient de
+Constantinople. La perte de l'ennemi fut énorme, toutes nos batteries
+tirèrent à mitraille sur lui; et nos succès parurent si grands, que le
+10 à deux heures du matin, Napoléon commanda un nouvel assaut. Le
+général Debon fut blessé à mort dans cette dernière action. Il y avait
+20,000 hommes dans la place, et la maison de Djezzar et toutes les
+autres étaient tellement remplies de monde, que nous ne pûmes pas
+dépasser la brèche.
+
+Dans de telles circonstances, quel parti devait prendre le général en
+chef? D'un côté le contre-amiral Perrée qui revenait de croisière,
+avait, pour la troisième fois, débarqué de l'artillerie, à Tintura.
+Nous commencions à avoir assez de pièces pour espérer de réduire la
+ville; mais, d'un autre côté, les prisonniers annonçaient que de
+nouveaux secours partaient de Rhodes, quand ils s'étaient embarqués.
+Les renforts reçus ou à recevoir par l'ennemi, pouvaient rendre le
+succès du siége problématique; éloignés comme nous l'étions de France
+et d'Égypte, nous ne pouvions plus faire de nouvelles pertes: nous
+avions à Jaffa et au camp 1200 blessés; la peste était à notre
+ambulance. Le 20 on leva le siége.
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE NAPOLÉON.
+
+
+
+
+ÉGYPTE; MARS, AVRIL ET MAI 1799.
+
+BATAILLE D'ABOUKIR.
+
+ Tentatives d'insurrection contre les Français.--Mourah-Bey sort
+ du désert de Nubie, et se porte dans la basse
+ Égypte.--Mustapha-Pacha débarque à Aboukir et prend le
+ fort.--Mouvement de l'armée française; Napoléon se porte sur
+ Alexandrie.--Réunion de l'armée à Birketh; Napoléon marche
+ contre l'armée turque.--Bataille d'Aboukir, le 25 juillet
+ 1799.
+
+
+§ Ier.
+
+Les habitants d'Égypte pendant l'expédition de Syrie se comportèrent
+comme aurait pu le faire ceux d'une province française. Desaix, dans
+la haute Égypte, continua à repousser les attaques des Arabes et à
+garantir le pays des tentatives de Mourah-Bey qui, du fond du désert
+de la Nubie, venait faire des incursions sur différents points de la
+vallée. Sidney Smith, oubliant ce qu'il devait au caractère des
+officiers français, avait fait imprimer un grand nombre de circulaires
+et de libelles; et il les envoya aux différents généraux et
+commandants restés en Égypte, leur proposant de retourner en France,
+et assurant le passage, s'ils voulaient en profiter, pendant que _le
+général en chef était en Syrie_. Ces propositions parurent tellement
+extravagantes que l'opinion s'accrédita dans l'armée que ce commodore
+était fou. Le général Dugua, commandant la basse Égypte, défendit
+toute communication avec lui et repoussa ses insinuations avec
+indignation.
+
+Les forces françaises, qui étaient dans la basse Égypte,
+s'augmentaient tous les jours des hommes qui sortaient des hôpitaux et
+qui renforçaient les troisièmes bataillons des corps. Les
+fortifications d'Alexandrie, Rosette, Rhamanieh, Damiette, Salahieh,
+Belbeïs et des différents points du Nil, qu'on avait jugé à propos
+d'occuper par des tours, se perfectionnèrent constamment pendant ces
+trois mois. Le général Dugua n'eut à réprimer que des incursions
+d'Arabes et quelques révoltes partielles; la masse des habitants
+influencée par les scheicks et les ulemas resta soumise et fidèle. Le
+premier évènement qui attira l'attention de ce général fut la révolte
+de l'Émir-Hadji[8]. Les priviléges et les biens attachés à cette place
+étaient très-considérables. Le général en chef avait autorisé
+l'Émir-Hadji à s'établir dans le Charkièh pour complèter
+l'organisation de sa maison. Il avait déja 300 hommes armés; il lui en
+fallait 8 à 900, pour suffire à l'escorte de la caravane des pélerins
+de la Mecque. Il fut fidèle au _sultan Kébir_ jusqu'à la bataille du
+Mont-Thabor; mais Djezzar, étant parvenu à communiquer avec lui par la
+côte, et à lui faire savoir que les armées de Damas et des Naplousains
+cernaient les Français au camp d'Acre, que ceux-ci affaiblis, par le
+siége, étaient perdus sans ressource. Il désespéra de la cause
+française, prêta l'oreille aux propositions de Djezzar, et chercha à
+faire sa paix en rendant quelques services. Le 15 avril ayant reçu
+encore de fausses nouvelles par un émissaire de Djezzar, il déclara sa
+révolte par une proclamation dans tout le Charkièh. Il annonçait que
+le sultan Kébir avait été tué devant Acre, et l'armée française prise
+tout entière. La masse de la province resta sourde à ces insinuations.
+Cinq ou six villages seulement, arborèrent le drapeau de la révolte,
+et ses forces n'augmentèrent que de 400 cavaliers, d'une tribu
+d'Arabes.
+
+ [8] Prince de la caravane de la Mecque.
+
+Le général Lanusse, avec sa colonne mobile, partit du Delta, passa le
+Nil et marcha contre l'Émir-Hadji; après diverses petites affaires et
+différents mouvements il réussit à le cerner, l'attaqua vivement, mit
+à mort tout ce qui voulut se défendre, dispersa les Arabes, et brûla,
+pour faire un exemple, le village qui était le plus coupable.
+L'Émir-Hadji se sauva, lui quinzième, par le désert, et parvint à
+gagner Jérusalem.
+
+Pendant que ces évènements se passaient dans le Charkieh, d'autres
+plus importants avaient lieu dans le Bahireh. Un homme du désert de
+Derne, jouissant d'une grande réputation de sainteté parmi les Arabes
+de sa tribu, s'imagina ou voulut faire croire qu'il était l'ange
+Elmody, que le prophète promet dans le Koran, d'envoyer au secours des
+fidèles, dans les circonstances les plus critiques. Cette opinion
+s'accrédita dans la tribu; cet homme avait toutes les qualités propres
+à exciter le fanatisme de la populace. Il était parvenu à faire
+accroire qu'il vivait de sa substance et par la grace spéciale du
+prophète. Tous les jours à l'heure de la prière et devant tous les
+fidèles, on lui portait une jatte de lait; il y trempait ses doigts
+et les passait sur ses lèvres, c'était, disait-il, la seule nourriture
+qu'il prenait. Il se forma une garde de 120 hommes de sa tribu, bien
+armés et très-fanatisés. Il se rendit à la grande oasis, où il trouva
+une caravane de pélerins, de 400 Maugrebins de Fez; il s'annonça comme
+l'ange Elmody, ils le crurent et le suivirent. Ces 400 hommes étaient
+bien armés, et avaient un bon nombre de chameaux; il se trouva ainsi à
+la tête de 5 à 600 hommes et se dirigea sur Damanhour, où il surprit
+60 hommes de la légion nautique, les égorgea, s'empara de leurs fusils
+et d'une pièce de 4. Ce succès accrut le nombre de ses partisans; il
+parcourut alors les mosquées de Damanhour et des villages
+circonvoisins, et du haut de la chaire, qui sert aux lecteurs du
+Koran, il annonça sa mission divine. Il se disait incombustible et à
+l'abri des balles, il assurait que tous ceux qui marcheraient avec lui
+n'auraient rien à craindre des fusils, baïonnettes et canons des
+Français. Il était l'ange Elmody! il persuada et recruta dans le
+Bahireh, 3 ou 4,000 hommes, parmi lesquels il en trouva 4 ou 500 bien
+armés. Il arma les autres de grandes piques et de pelles, et les
+exerça à jeter de la poussière contre l'ennemi, en déclarant que cette
+poussière bénie rendrait vains tous les efforts des Français contre
+eux.
+
+Le colonel Lefebvre, qui commandait à Rhamanieh, laissa 50 hommes dans
+le fort, et partit avec 200 hommes pour reprendre Damanhour. L'ange
+Elmody marcha à sa rencontre; le colonel Lefebvre fut cerné par les
+forces supérieures de l'ange. L'affaire s'engagea, et au moment où le
+feu était le plus vif entre les Français et les hommes armés de
+l'ange, des colonnes de fellahs débordèrent ses flancs et se jetèrent
+sur ses derrières, en formant des nuées de poussière. Le colonel
+Lefebvre ne put rien faire, perdit quelques hommes, en tua un plus
+grand nombre et reprit sa position de Rhamanieh. Les blessés et les
+parents des morts murmurèrent et firent de vifs reproches à l'ange
+Elmody. Il leur avait dit que les balles des Français n'atteindraient
+aucun de ses sectaires, et cependant un grand nombre avaient été tués
+et blessés! Il fit taire ces murmures en s'appuyant du Koran et de
+plusieurs prédictions; il soutint qu'aucun de ceux qui avaient été en
+avant, pleins de confiance en ses promesses, n'avait été tué, ni
+blessé; mais que ceux qui avaient reculé, parce que la foi n'était pas
+entière dans leur coeur, avaient été punis par le prophète; cet
+évènement qui devait ouvrir les yeux sur son imposture, consolida son
+pouvoir; il régna alors à Damanhour. Il était à craindre que tout le
+Bahireh, et insensiblement les provinces voisines ne se soulevassent;
+mais une proclamation des scheicks du Caire arriva à temps, et empêcha
+une révolte générale.
+
+Le général Lanusse traversa promptement le Delta; et de la province de
+Charkieh se porta dans le Bahireh, où il arriva le 8 mai. Il marcha
+sur Damanhour, et battit les troupes de l'ange Elmody. Tout ce qui
+n'était pas armé se dissipa et regagna ses villages. Il fit main basse
+sur les fanatiques, en passa 1500 par les armes, et dans ce nombre se
+trouva l'ange Elmody lui-même. Il prit Damanhour et la tranquillité du
+Bahireh fut rétablie.
+
+A la nouvelle que l'armée française avait repassé le désert et
+retournait en Égypte, la consternation fut générale dans tout
+l'Orient, les Druses, les Mutualis, les chrétiens de Syrie, les
+partisans d'Ayer, n'obtinrent la paix de Djezzar qu'en faisant de
+grands sacrifices d'argent. Djezzar fut moins cruel que par le
+passé; presque toute sa maison militaire avait été tuée dans
+Saint-Jean-d'Acre, et ce vieillard survivait à tous ceux qu'il avait
+élevés. La peste qui faisait de grands ravages dans cette ville,
+augmentait encore ses malheurs et portait le dernier coup à sa
+puissance. Il ne sortit point de son pachalic.
+
+Le pacha de Jérusalem reprit possession de Jaffa. Ibrahim-Bey avec 400
+Mamelucks qui lui restaient vint prendre position à Gaza; il y eut
+quelques pourparlers et quelques coups de sabre, avec la garnison
+d'El-Arich.
+
+
+§ II.
+
+Elfy-Bey et Osman-Bey avec 300 Mamelucks, un millier d'Arabes, et un
+millier de chameaux portant leurs femmes et leurs richesses,
+descendirent par le désert entre la rive droite du Nil et la mer
+Rouge, et arrivèrent dans les premiers jours de juillet à l'oasis de
+Sebabiar; ils attendaient Ibrahim-Bey qui devait venir les joindre de
+Gaza, et ainsi réunis ils voulaient soulever tout le Charkieh,
+pénétrer dans le Delta, et se porter sur Aboukir.
+
+Le général de brigade Lagrange partit du Caire, avec une brigade et la
+moitié du régiment des dromadaires; il arriva en présence de l'ennemi
+dans la nuit du 9 au 10 juillet, manoeuvra avec tant d'habileté, qu'il
+cerna le camp d'Osman-Bey et d'Elfy-Bey, prit leurs mille chameaux et
+leurs familles, tua Osman-Bey, cinq ou six catchefs et une centaine de
+Mamelucks. Le reste s'éparpilla dans le désert, et Elfy-Bey regagna la
+Nubie. Ibrahim-Bey prévenu de cet évènement ne quitta point Gaza.
+
+Mourah-Bey avec le reste des Mamelucks, montant à 4 ou 500 hommes,
+arriva dans le Fayoume, et de là se porta par le désert sur le lac
+Natron, où il devait être joint par 2 à 3,000 Arabes du Baireh et du
+désert de Derne, et marcher sur Aboukir, lieu désigné pour le
+débarquement d'une grande armée turque. Il devait conduire à cette
+armée des chameaux, des chevaux, et la servir de son influence.
+
+Le général Murat partit du Caire, arriva au lac Natron, attaqua
+Mourah-Bey, et lui prit un catchef et une cinquantaine de Mamelucks.
+Mourah-Bey vivement poursuivi, et n'ayant, d'ailleurs, aucune nouvelle
+de l'armée qui devait débarquer à Aboukir, et que les vents avaient
+retardée, retourna sur ses pas, cherchant son salut dans le désert.
+Dans la journée du 13, il arriva aux Pyramides; on dit qu'il monta sur
+la plus haute, et qu'il y resta une partie de la journée à considérer
+avec sa lunette toutes les maisons du Caire et sa belle campagne de
+Gizeh. De toute la puissance des Mamelucks, il ne lui restait plus que
+quelques centaines d'hommes découragés, fugitifs et délabrés!
+
+Aussitôt que le général en chef fut instruit de sa présence sur ce
+point, il partit à l'heure même, arriva aux Pyramides; mais
+Mourah-Bey s'enfonça dans le désert, se dirigeant sur la grande oasis.
+On lui prit quelques chameaux et quelques hommes.
+
+
+§ III.
+
+Le 14 juillet, le général en chef apprit que Sidney-Smith avec deux
+vaisseaux de ligne anglais, plusieurs frégates, plusieurs vaisseaux de
+guerre turcs et cent vingt ou cent cinquante bâtiments de transport,
+avait mouillé le 12 juillet au soir dans la rade d'Aboukir. Le fort
+d'Aboukir était armé, approvisionné et en bon état; il y avait 400
+hommes de garnison et un chef de confiance. Le général de brigade
+Marmont, qui commandait à Alexandrie et dans toute la province,
+répondait de la défense du fort, pendant le temps qui serait
+nécessaire à l'armée pour arriver. Mais ce général avait commis une
+grande faute: au lieu de raser le village d'Aboukir, comme le général
+en chef le lui avait ordonné, et d'augmenter les fortifications du
+fort en y construisant un glacis, un chemin couvert et une bonne
+demi-lune en maçonnerie, le général Marmont avait pris sur lui de
+conserver ce village, qui avait de bonnes maisons et qui lui parut
+nécessaire pour servir de cantonnement aux troupes; et il avait fait
+établir, par le colonel Cretin, une redoute de cinquante toises de
+côté, en avant du village, à peu près à quatre cents toises du fort.
+Cette redoute lui parut protéger suffisamment le fort et le village.
+Le peu de largeur de l'isthme, qui dans ce point n'avait pas plus de
+quatre cents toises, lui faisait croire qu'il était impossible de
+passer et d'entrer dans le village sans s'emparer de la redoute. Ces
+dispositions étaient vicieuses, puisque c'était faire dépendre la
+sûreté du fort important d'Aboukir, qui avait une escarpe et une
+contrescarpe de fortification permanente, d'un ouvrage de campagne qui
+n'était pas flanqué et n'était pas même palissadé.
+
+Mustapha-Pacha envoya ses embarcations dans le lac Madieh, s'empara de
+la traille qui servait à la communication d'Alexandrie à Rosette, et
+opéra son débarquement sur le bord de ce lac. Le 14, les chaloupes
+canonnières anglaises et turques entrèrent dans le lac Madieh et
+canonnèrent la redoute. Plusieurs pièces de campagne que débarquèrent
+les Turcs furent disposées pour contrebattre les quatre pièces qui
+défendaient cet ouvrage; et lorsqu'il fut jugé suffisamment battu, les
+Turcs le cernèrent, le kandjar au poing, montèrent à l'assaut, s'en
+emparèrent et firent prisonniers ou tuèrent les 300 Français, que le
+commandant d'Aboukir y avait placés; lui-même y fut tué. Ils prirent
+possession alors du village; il ne restait plus dans le fort que 100
+hommes et un mauvais officier, qui, intimidé par les immenses forces
+qui l'environnaient et la prise de la redoute, eut la lâcheté de
+rendre le fort, évènement malheureux qui déconcerta tous les
+calculs[9].
+
+ [9] Le village d'Aboukir environne le fort, il est à l'extrémité
+ de la presqu'île. A quatre cents toises du fort s'élève un petit
+ mamelon qui le domine. La presqu'île n'a, en cet endroit, au plus
+ que quatre cents toises de large. C'est là que Marmont avait fait
+ construire une redoute. Le village est assez considérable, les
+ maisons sont en pierre. Le fort d'Aboukir était fermé par un
+ rempart avec fossé taillé dans le roc; dans l'intérieur, il avait
+ de grosses tours et des magasins voûtés, reste de très-anciennes
+ constructions. Il est environné de tous côtés de rochers qui se
+ prolongent dans la mer, et le rendent directement inabordable par
+ la haute mer. A quelques centaines de toises se trouve une petite
+ île, où l'on pourrait établir un fort qui protégerait quelques
+ vaisseaux de guerre.
+
+
+§ IV.
+
+Cependant aussitôt que Napoléon fut instruit du débarquement des
+Turcs, il se porta à Giseh et expédia des ordres dans toute l'Égypte.
+Il coucha le 15 à Wardan, le 17 à Alkam, le 18 à Chabour, le 19 à
+Rhamanieh, faisant ainsi quarante lieues en quatre jours. Le convoi
+qui avait été signalé à Aboukir était considérable; et tout faisait
+penser qu'il y avait, indépendamment d'une armée turque, une armée
+anglaise; dans l'incertitude, le général en chef raisonna comme s'il
+en était ainsi.
+
+Les divisions Murat, Lannes, Bon, partirent du Caire, en laissant une
+bonne garnison dans la citadelle et dans les différents forts; la
+division Kléber partit de Damiette. Le général Régnier, qui était dans
+le Charkieh, eut ordre de laisser une colonne de 600 hommes,
+infanterie, cavalerie et artillerie, y compris les garnisons de
+Belbeis, Salahieh, Cathieh et El-Arich, et de se diriger sur
+Rhamanieh. Les différents généraux qui commandaient les provinces se
+portèrent avec leurs colonnes et ce qu'ils avaient de disponible, sur
+ce point. Le général Desaix eut ordre d'évacuer la haute Égypte, d'en
+laisser la garde aux habitants et d'arriver en toute diligence sur le
+Caire; de sorte que, s'il était nécessaire, toute l'armée, qui
+comptait 25,000 hommes, dont plus de 3,000 hommes d'excellente
+cavalerie, et soixante pièces de campagne bien attelées, était en
+mouvement pour se réunir devant Aboukir. Le nombre des troupes qui
+furent laissées au Caire, compris les malingres et dépôts, n'était pas
+de plus de 8 à 900 hommes.
+
+Le général en chef avait l'espoir de détruire l'armée qui débarquait à
+Aboukir, avant que celle de Syrie, s'il s'en était formé une nouvelle
+depuis deux mois qu'il avait quitté cette contrée, pût arriver devant
+le Caire. On savait par notre avant-garde, qui était à El-Arich, que
+rien de ce qui devait former cette armée n'était encore arrivé à Gaza;
+il était toutefois nécessaire d'agir comme si l'ennemi, pendant qu'il
+débarquait à Alexandrie, avait une armée en marche sur El-Arich; et il
+était important que le général Desaix eût évacué la haute Égypte et
+fût arrivé au Caire, avant que l'armée de Syrie, si toutefois il y en
+avait une et qu'elle se hasardât à passer le désert, pût y arriver
+elle-même.
+
+Dans cette circonstance, les scheiks de Gemil-Azar firent des
+proclamations pour éclairer les peuples sur les mouvements qui
+s'opéraient, et empêcher qu'on ne crût que les Français évacuaient
+l'Égypte; ils firent connaître qu'au contraire le sultan Kébir était
+constant dans ses sollicitudes pour elle. C'est ce qui l'avait porté à
+passer le désert pour aller détruire l'armée turque qui venait la
+ravager; qu'aujourd'hui qu'une autre armée était arrivée, sur des
+vaisseaux, à Aboukir, il marchait avec son activité ordinaire pour
+s'opposer au débarquement et éviter à l'Égypte les calamités qui
+pèsent toujours sur un pays qui est le théâtre de la guerre.
+
+
+§ V.
+
+Arrivé à Rhamanieh, Napoléon reçut, le 20 juillet, des nouvelles
+d'Alexandrie, qui donnaient le détail du débarquement de l'ennemi, de
+l'attaque et de la prise de la redoute, et de la capitulation du fort.
+On annonçait que l'ennemi n'avait pas encore avancé et qu'il
+travaillait à des retranchements, consistant en deux lignes, l'une qui
+réunissait la redoute à la mer par des retranchements; l'autre à trois
+quarts de lieue en avant, avait la droite et la gauche soutenues par
+deux monticules de sable, l'un dominant le lac Madieh, et l'autre
+appuyé à la Méditerranée; que l'inactivité de l'ennemi depuis cinq
+jours qu'il avait pris la redoute était fondée, suivant les uns, sur
+ce qu'il attendait l'arrivée d'une armée anglaise venant de Mahon;
+suivant les autres, sur ce que Mustapha avait refusé de marcher sur
+Alexandrie, sans artillerie et sans cavalerie, sachant que cette place
+était fortifiée et armée d'une immense artillerie; qu'il attendait
+Mourah-Bey, qui devait lui amener plusieurs milliers d'hommes de
+cavalerie et plusieurs milliers de chameaux; que l'armée turque était
+évaluée à 20 ou 25,000 hommes; que l'on voyait sur la plage une
+trentaine de bouches à feu, modèle français, pareilles à celles prises
+à Jaffa; qu'il n'avait aucun attelage; et que toute sa cavalerie
+consistait en 2 ou 300 chevaux, appartenant aux officiers que l'on
+avait formés en pelotons pour fournir des gardes aux postes avancés.
+
+Les évènements survenus à Mourah-Bey déconcertaient tous les projets
+de l'ennemi; les Arabes du Bahireh, parmi lesquels nous avions
+beaucoup de partisans, craignirent de s'exposer à la vengeance de
+l'armée française; ils ne témoignaient pas une grande confiance dans
+les succès des Turcs, que d'ailleurs ils voyaient dépourvus
+d'attelages et de cavalerie.
+
+Les fortifications que l'armée turque faisait sur la presqu'île
+d'Aboukir, portaient à penser qu'elle voulait prendre ce point pour
+centre de ses opérations; elle pouvait de là se diriger sur Alexandrie
+ou sur Rosette.
+
+Le général en chef jugea devoir prendre le point de Birket pour centre
+de ses mouvements. Il y envoya le général Murat avec son avant-garde
+pour y prendre position; le village de Birket est à la tête du lac
+Madieh. De là on pouvait fondre sur le flanc droit de l'armée ennemie,
+si elle se dirigeait sur Rosette, et l'attaquer entre le lac Madieh et
+le Nil, ou tomber sur son flanc gauche, si elle marchait sur
+Alexandrie.
+
+Pendant que toutes les colonnes se réunissaient à Rhamanieh, le
+général en chef se rendit à Alexandrie; il fut satisfait de la bonne
+situation où se trouvait cette place importante, qui renfermait tant
+de munitions et des magasins si considérables, et il rendit une
+justice publique aux talents et à l'activité du colonel du génie
+Cretin.
+
+La contenance de l'ennemi faisait ajouter foi aux bruits que ses
+partisans répandaient qu'il attendait l'armée anglaise; il était donc
+important de l'attaquer et de le battre avant son arrivée. Mais la
+marche du général en chef avait été si rapide, les distances étaient
+si grandes, qu'il n'y avait encore de réunis que 5 à 6,000 hommes. Il
+fallait douze à quinze jours de plus pour pouvoir rassembler toute
+l'armée, excepté la division Desaix à laquelle il fallait vingt jours.
+
+Le général en chef résolut de se porter en avant avec ce qu'il avait
+de troupes et d'aller reconnaître l'ennemi: celui-ci n'ayant ni
+cavalerie, ni artillerie mobile, ne pouvait point l'engager dans une
+affaire sérieuse; son projet était, si l'ennemi était nombreux et bien
+établi, de prendre une position parallèle, appuyant la droite au lac
+Madieh, la gauche à la mer, et de s'y fortifier par des redoutes. Par
+ce moyen, il tiendrait l'ennemi bloqué sur la presqu'île,
+l'empêcherait d'avoir aucune communication avec l'Égypte, et serait à
+même d'attaquer l'armée turque lorsque la plus grande partie de
+l'armée française serait arrivée.
+
+Napoléon partit le 24 d'Alexandrie, et vint camper au Puits, moitié
+chemin de l'isthme, et y fut rejoint par toutes les troupes qui
+étaient à Birket.
+
+Les Turcs, qui n'avaient point de cavalerie, ne pouvaient s'éclairer;
+ils étaient contenus par les grandes gardes de hussards et de
+chasseurs, que la garnison d'Alexandrie avait placées dès les premiers
+jours du débarquement. On nourrissait donc quelque espérance de
+surprendre l'armée ennemie. Mais une compagnie de sapeurs, escortant
+un convoi d'outils et partie d'Alexandrie fort tard le 24, dépassa les
+feux de l'armée française et tomba dans ceux de l'armée turque, à dix
+heures du soir. Aussitôt que les sapeurs s'en aperçurent, ils se
+sauvèrent pour la plupart, mais dix furent pris, et par eux, les
+Turcs apprirent que le général en chef et l'armée, étaient vis-à-vis
+d'eux. Ils passèrent toute la nuit à faire leurs dernières
+dispositions, et nous les trouvâmes, le 25, préparés à nous recevoir.
+
+Le général en chef changea alors ses premiers projets, et résolut
+d'attaquer à l'heure même, sinon pour s'emparer de toute la
+presqu'île, du moins pour obliger l'ennemi à reployer sa première
+ligne derrière la seconde, ce qui permettrait aux Français d'occuper
+la position de cette première ligne et de s'y retrancher. L'armée
+turque ainsi resserrée, il devenait facile de l'écraser de bombes,
+d'obus et de boulets, nous avions dans Alexandrie des moyens
+d'artillerie immenses.
+
+Le général Lannes avec 1,800 hommes, fit ses dispositions pour
+attaquer la gauche de l'ennemi; Destaing avec un pareil nombre de
+troupes se disposa à attaquer la droite; Murat avec toute la cavalerie
+et une batterie légère se partagea en trois corps, la gauche, la
+droite et la réserve. Les tirailleurs de Lannes et Destaing
+s'engagèrent bientôt avec les tirailleurs ennemis. Les Turcs
+maintinrent le combat avec succès, jusqu'au moment où le général
+Murat, ayant pénétré par leur centre, dirigea sa gauche sur les
+derrières de leur droite, et sa droite sur les derrières de leur
+gauche, coupant ainsi la communication de la première ligne avec la
+deuxième. Les troupes turques perdirent alors contenance, et se
+portèrent en tumulte sur leur deuxième ligne. Ce corps était de 9 à
+10,000 hommes. L'infanterie turque est brave, mais elle ne garde aucun
+ordre, et ses fusils n'ont point de baïonnette; elle a d'ailleurs le
+sentiment profond de son infériorité en plaine contre la cavalerie.
+Cette infanterie, rencontrée au milieu de la plaine par notre
+cavalerie, ne put rejoindre la deuxième ligne, et fut jetée, la droite
+dans la mer, et la gauche dans le lac Madieh. Les colonnes de Lannes
+et de Destaing, qui s'étaient portées sur les hauteurs que venait de
+quitter l'ennemi, en descendirent au pas de charge, et les
+poursuivirent l'épée dans les reins. On vit alors un spectacle unique.
+Ces 10,000 hommes, pour échapper à notre cavalerie et à notre
+infanterie, se précipitèrent dans l'eau; mitraillés par notre
+artillerie, ils s'y noyèrent presque tous! On dit qu'une vingtaine
+d'hommes seulement parvinrent à se sauver à bord des chaloupes. Un si
+grand succès, qui nous avait coûté si peu, donna l'espérance de forcer
+la deuxième ligne. Le général en chef se porta en avant pour la
+reconnaître avec le colonel Cretin. La gauche était la partie la plus
+faible.
+
+Le général Lannes eut l'ordre de former ses troupes en colonnes, de
+couvrir de tirailleurs les retranchements de la gauche de l'ennemi,
+et, sous la protection de toute son artillerie, de longer le lac,
+tourner les retranchements, et se jeter dans le village. Murat avec
+toute sa cavalerie se plaça en colonne serrée derrière Lannes, devant
+répéter la même manoeuvre que pour la première ligne, et, aussitôt que
+Lannes aurait forcé les retranchements, se porter sur les derrières de
+la redoute de la droite des Turcs. Le colonel Cretin, qui connaissait
+parfaitement les localités, lui fut donné pour diriger sa marche. Le
+général Destaing fut destiné à faire de fausses attaques pour attirer
+l'attention de la droite de l'ennemi.
+
+Toutes ces dispositions furent couronnées par les plus heureux succès.
+Lannes força les retranchements au point où ils joignaient le lac, et
+se logea dans les premières maisons du village; la redoute et toute la
+droite de l'ennemi étaient couvertes de tirailleurs.
+
+Mustapha-Pacha était dans la redoute: aussitôt qu'il s'aperçut que le
+général Lannes était sur le point d'arriver au retranchement et de
+tourner sa gauche, il fit une sortie, déboucha avec 4 ou 5,000
+hommes, et par-là sépara notre droite de notre gauche, qu'il prenait
+en flanc en même temps qu'il se trouvait sur les derrières de notre
+droite. Ce mouvement aurait arrêté court Lannes; mais le général en
+chef, qui se trouvait au centre, marcha avec la 69e, contint l'attaque
+de Mustapha, lui fit perdre du terrain, et par-là rassura entièrement
+les troupes du général Lannes, qui continuèrent leur mouvement; la
+cavalerie, ayant alors débouché, se trouva sur les derrières de la
+redoute. L'ennemi se voyant coupé, se mit aussitôt dans le plus
+affreux désordre. Le général Destaing marcha au pas de charge sur les
+retranchements de droite. Toutes les troupes de la deuxième ligne
+voulurent alors regagner le fort, mais elles se rencontrèrent avec
+notre cavalerie, et il ne se fût point sauvé un seul Turc sans
+l'existence du village: un assez grand nombre eurent le temps d'y
+arriver; 3 ou 4,000 Turcs furent jetés dans la mer. Mustapha, tout son
+état-major et un gros de 12 à 1,500 hommes, furent cernés et faits
+prisonniers. La 69e entra la première dans la redoute.
+
+Il était quatre heures après midi: nous étions maîtres de la moitié du
+village, de tout le camp de l'ennemi, qui avait perdu 14 ou 15,000
+hommes, il lui en restait 3 ou 4,000 qui occupaient le fort et se
+barricadaient dans une partie du village. La fusillade continua toute
+la journée. Il ne fut pas jugé possible, sans s'exposer à une perte
+énorme, de forcer l'ennemi dans les maisons qu'il occupait, protégé
+par le fort. On prit position, et le génie et l'artillerie reconnurent
+les endroits les plus avantageux pour placer des pièces de gros
+calibre, afin de raser les défenses de l'ennemi, sans s'exposer à une
+plus grande perte. Mustapha-Pacha ne s'était rendu prisonnier qu'après
+s'être vaillamment défendu. Il avait été blessé à la main. La
+cavalerie eut la plus grande part au succès de cette journée. Murat
+fut blessé d'un coup de tromblon à la tête; le brave Duvivier fut tué
+d'un coup de kandjiar. Cretin était tombé mort, percé d'une balle, en
+conduisant la cavalerie. Guibert, aide-de-camp du général en chef,
+frappé d'un boulet à la poitrine, mourut peu après le combat. Notre
+perte se monta à environ 300 hommes. Sidney-Smith, qui faisait les
+fonctions de major-général du pacha, et qui avait choisi les positions
+qu'avait occupées l'armée turque, faillit être pris; il eut beaucoup
+de peine à rejoindre sa chaloupe.
+
+La 69e s'était mal comportée dans un assaut à St-Jean-d'Acre, et le
+général en chef, mécontent, l'avait mise à l'ordre du jour et avait
+ordonné qu'elle traverserait le désert la crosse en l'air et escortant
+les malades; par sa belle conduite à la bataille d'Aboukir, elle
+reconquit son ancienne réputation.
+
+
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_Au Directoire exécutif._
+
+ Au Caire, le 6 thermidor an VI (24 juillet 1798).
+
+Le 19 messidor, l'armée partit d'Alexandrie. Elle arriva à Damanhour
+le 20, souffrant beaucoup à travers ce désert de l'excessive chaleur
+et du manque d'eau.
+
+_Combat de Rahmanieh._
+
+Le 22, nous rencontrâmes le Nil à Rahmanieh, et nous nous rejoignîmes
+avec la division du général Dugua, qui était venue par Rosette en
+faisant plusieurs marches forcées.
+
+La division du général Desaix fut attaquée par un corps de 7 à 800
+Mamelucks, qui après une canonnade assez vive, et la perte de quelques
+hommes, se retirèrent.
+
+_Bataille de Chebrheis._
+
+Cependant j'appris que Mourah-Bey, à la tête de son armée composée
+d'une grande quantité de cavalerie, ayant huit ou dix grosses
+chaloupes canonnières, et plusieurs batteries sur le Nil, nous
+attendait au village de Chebrheis. Le 24 au soir, nous nous mîmes en
+marche pour nous en approcher. Le 25, à la pointe du jour, nous nous
+trouvâmes en présence.
+
+Nous n'avions que 200 hommes de cavalerie éclopés et harassés encore
+de la traversée; les Mamelucks avaient un magnifique corps de
+cavalerie, couvert d'or et d'argent, armé des meilleures carabines et
+pistolets de Londres, des meilleurs sabres de l'Orient, et montés
+peut-être sur les meilleurs chevaux du continent.
+
+L'armée était rangée, chaque division formant un bataillon carré,
+ayant les bagages au centre et l'artillerie dans les intervalles des
+bataillons. Les bataillons rangés, les deuxième et quatrième divisions
+derrière les première et troisième. Les cinq divisions de l'armée
+étaient placées en échelons, se flanquant entre elles, et flanquées
+par deux villages que nous occupions.
+
+Le citoyen Perrée, chef de division de la marine, avec trois chaloupes
+canonnières, un chébec et une demi-galère, se porta pour attaquer la
+flottille ennemie. Le combat fut extrêmement opiniâtre. Il se tira de
+part et d'autre plus de quinze cents coups de canon. Le chef de
+division Perrée a été blessé au bras d'un coup de canon, et, par ses
+bonnes dispositions et son intrépidité, est parvenu à reprendre trois
+chaloupes canonnières et la demi-galère que les Mamelucks avaient
+prises, et à mettre le feu à leur amiral. Les citoyens Monge et
+Berthollet, qui étaient sur le chébec, ont montré dans des moments
+difficiles beaucoup de courage. Le général Andréossy, qui commandait
+les troupes de débarquement, s'est parfaitement conduit.
+
+La cavalerie des Mamelucks inonda bientôt toute la plaine, déborda
+toutes nos ailes, et chercha de tous côtés sur nos flancs et nos
+derrières le point faible pour pénétrer; mais partout elle trouva que
+la ligne était également formidable, et lui opposait un double feu de
+flanc et de front. Ils essayèrent plusieurs fois de charger, mais sans
+s'y déterminer. Quelques braves vinrent escarmoucher; ils furent reçus
+par des feux de pelotons de carabiniers placés en avant des
+intervalles des bataillons. Enfin, après être restés une partie de la
+journée à demi-portée de canon, ils opérèrent leur retraite, et
+disparurent. On peut évaluer leur perte à 300 hommes tués ou blessés.
+
+Nous avons marché pendant huit jours, privés de tout, et dans un des
+climats les plus brûlants du monde.
+
+Le 2 thermidor au matin, nous aperçûmes les Pyramides.
+
+Le 2 au soir, nous nous trouvions à six lieues du Caire; et j'appris
+que les vingt-trois beys, avec toutes leurs forces, s'étaient
+retranchés à Embabeh, et qu'ils avaient garni leurs retranchements de
+plus de soixante pièces de canon.
+
+_Bataille des Pyramides._
+
+Le 3, à la pointe du jour, nous rencontrâmes les avant-gardes, que
+nous repoussâmes de village en village.
+
+A deux heures après midi, nous nous trouvâmes en présence des
+retranchements et de l'armée ennemie.
+
+J'ordonnai aux divisions des généraux Desaix et Reynier de prendre
+position sur la droite entre Djyzeh et Embabeh, de manière à couper à
+l'ennemi la communication de la haute Égypte, qui était sa retraite
+naturelle. L'armée était rangée de la même manière qu'à la bataille de
+Chebrheis.
+
+Dès l'instant que Mourah-Bey s'aperçut du mouvement du général Desaix,
+il se résolut à le charger, et il envoya un de ses beys les plus
+braves avec un corps d'élite qui, avec la rapidité de l'éclair,
+chargea les deux divisions. On le laissa approcher jusqu'à cinquante
+pas, et on l'accueillit avec une grêle de balles et de mitraille, qui
+en fit tomber un grand nombre sur le champ de bataille. Ils se
+jetèrent dans l'intervalle que formaient les deux divisions, où ils
+furent reçus par un double feu qui acheva leur défaite.
+
+Je saisis l'instant, et j'ordonnai à la division du général Bon, qui
+était sur le Nil, de se porter à l'attaque des retranchements, et au
+général Vial, qui commande la division du général Menou, de se porter
+entre le corps qui venait de le charger et les retranchements, de
+manière à remplir le triple but,
+
+D'empêcher le corps d'y rentrer;
+
+De couper la retraite à celui qui les occupait;
+
+Et enfin, s'il était nécessaire, d'attaquer ces retranchements par la
+gauche.
+
+Dès l'instant que les généraux Vial et Bon furent à portée, ils
+ordonnèrent aux premières et troisièmes divisions de chaque bataillon
+de se ranger en colonnes d'attaque, tandis que les deuxièmes et
+quatrièmes conservaient leur même position, formant toujours le
+bataillon carré, qui ne se trouvait plus que sur trois de hauteur, et
+s'avançait pour soutenir les colonnes d'attaque.
+
+Les colonnes d'attaque du général Bon, commandées par le brave général
+Rampon, se jetèrent sur les retranchements avec leur impétuosité
+ordinaire, malgré le feu d'une assez grande quantité d'artillerie,
+lorsque les Mamelucks firent une charge. Ils sortirent des
+retranchements au grand galop. Nos colonnes eurent le temps de faire
+halte, de faire front de tous côtés, et de les recevoir la baïonnette
+au bout du fusil, et par une grêle de balles. A l'instant même le
+champ de bataille en fut jonché. Nos troupes eurent bientôt enlevé les
+retranchements. Les Mamelucks en fuite se précipitèrent aussitôt en
+foule sur leur gauche. Mais un bataillon de carabiniers, sous le feu
+duquel ils furent obligés de passer à cinq pas, en fit une boucherie
+effroyable. Un très-grand nombre se jeta dans le Nil, et s'y noya.
+
+Plus de 400 chameaux chargés de bagages, cinquante pièces
+d'artillerie, sont tombés en notre pouvoir. J'évalue la perte des
+Mamelucks à 2,000 hommes de cavalerie d'élite. Une grande partie des
+beys a été blessée ou tuée. Mourah-Bey a été blessé à la joue. Notre
+perte se monte à 20 ou 30 hommes tués et à 120 blessés. Dans la nuit
+même, la ville du Caire a été évacuée. Toutes leurs chaloupes
+canonnières, corvettes, bricks, et même une frégate, ont été brûlés,
+et, le 4, nos troupes sont entrées au Caire. Pendant la nuit, la
+populace a brûlé les maisons des beys, et commis plusieurs excès. Le
+Caire, qui a plus de 300,000 habitants, a la plus vilaine populace du
+monde.
+
+Après le grand nombre de combats et de batailles que les troupes que
+je commande ont livrés contre des forces supérieures, je ne
+m'aviserais point de louer leur contenance et leur sang-froid dans
+cette occasion, si véritablement ce genre tout nouveau n'avait exigé
+de leur part une patience qui contraste avec l'impétuosité française.
+S'ils se fussent livrés à leur ardeur, ils n'auraient point eu la
+victoire, qui ne pouvait s'obtenir que par un grand sang-froid et une
+grande patience.
+
+La cavalerie des Mamelucks a montré une grande bravoure. Ils
+défendaient leur fortune, et il n'y a pas un d'eux sur lequel nos
+soldats n'aient trouvé trois, quatre, et cinq cents louis d'or.
+
+Tout le luxe de ces gens-ci était dans leurs chevaux et leur armement.
+Leurs maisons sont pitoyables. Il est difficile de voir une terre plus
+fertile et un peuple plus misérable, plus ignorant et plus abruti. Ils
+préfèrent un bouton de nos soldats à un écu de six francs; dans les
+villages ils ne connaissent pas même une paire de ciseaux. Leurs
+maisons sont d'un peu de boue. Ils n'ont pour tout meuble qu'une natte
+de paille et deux ou trois pots de terre. Ils mangent et consomment en
+général fort peu de chose. Ils ne connaissent point l'usage des
+moulins, de sorte que nous avons bivouaqué sur des tas immenses de
+blé, sans pouvoir avoir de farine. Nous ne nous nourrissions que de
+légumes et de bestiaux. Le peu de grains qu'ils convertissent en
+farine, ils le font avec des pierres; et, dans quelques gros villages,
+il y a des moulins que font tourner des boeufs.
+
+Nous avons été continuellement harcelés par des nuées d'Arabes, qui
+sont les plus grands voleurs et les plus grands scélérats de la terre,
+assassinant les Turcs comme les Français, tout ce qui leur tombe dans
+les mains. Le général de brigade Muireur et plusieurs autres
+aides-de-camp et officiers de l'état-major ont été assassinés par ces
+misérables. Embusqués derrière des digues et dans des fossés, sur
+leurs excellents petits chevaux, malheur à celui qui s'éloigne à cent
+pas des colonnes! Le général Muireur, malgré les représentations de la
+grande garde, seul, par une fatalité que j'ai souvent remarqué
+accompagner ceux qui sont arrivés à leur dernière heure, a voulu se
+porter sur un monticule à deux cents pas du camp; derrière étaient
+trois Bédouins qui l'ont assassiné. La république fait une perte
+réelle: c'était un des généraux les plus braves que je connusse.
+
+La république ne peut pas avoir une colonie plus à sa portée et d'un
+sol plus riche que l'Égypte. Le climat est très-sain, parce que les
+nuits sont fraîches. Malgré quinze jours de marche, de fatigues de
+toute espèce, la privation du vin, et même de tout ce qui peut alléger
+la fatigue, nous n'avons point de malades. Le soldat a trouvé une
+grande ressource dans les pastèques, espèce de melons d'eau qui sont
+en très-grande quantité.
+
+L'artillerie s'est spécialement distinguée. Je vous demande le grade
+de général de division pour le général de brigade Dommartin. J'ai
+promu au grade de général de brigade le chef de brigade Destaing,
+commandant la quatrième demi-brigade; le général Zayonschek s'est fort
+bien conduit dans plusieurs missions importantes que je lui ai
+confiées.
+
+L'ordonnateur Sucy s'était embarqué sur notre flottille du Nil, pour
+être plus à portée de nous faire passer des vivres du Delta. Voyant
+que je redoublais de marche, et desirant être à mes côtés lors de la
+bataille, il se jeta dans une chaloupe canonnière, et, malgré les
+périls qu'il avait à courir, il se sépara de la flottille. Sa chaloupe
+échoua; il fut assailli par une grande quantité d'ennemis. Il montra
+le plus grand courage; blessé très-dangereusement au bras, il parvint,
+par son exemple, à ranimer l'équipage, et à tirer la chaloupe du
+mauvais pas où elle s'était engagée.
+
+Nous sommes sans aucune nouvelle de France depuis notre départ.
+
+Je vous enverrai incessamment un officier avec tous les renseignements
+sur la situation économique, morale et politique de ce pays-ci.
+
+Je vous ferai connaître également, dans le plus grand détail, tous
+ceux qui se sont distingués, et les avancements que j'ai faits.
+
+Je vous prie d'accorder le grade de contre-amiral au citoyen Perrée,
+chef de division, un des officiers de marine les plus distingués par
+son intrépidité.
+
+Je vous prie de faire payer une gratification de 1,200 francs à la
+femme du citoyen Larrey, chirurgien en chef de l'armée. Il nous a
+rendu, au milieu du désert, les plus grands services par son activité
+et son zèle. C'est l'officier de santé que je connaisse le plus fait
+pour être à la tête des ambulances d'une armée.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_A l'amiral Brueys._
+
+ Au Caire, le 12 thermidor an VI (30 juillet 1798.)
+
+Je reçois à l'instant et tout à la fois vos lettres depuis le 25
+messidor jusqu'au 8 thermidor. Les nouvelles que je reçois
+d'Alexandrie sur le succès des sondes me font espérer qu'à l'heure
+qu'il est, vous serez entré dans le port. Je pense aussi que _le
+Causse_ et _le Dubois_ sont armés en guerre de manière à pouvoir se
+trouver en ligne, si vous étiez attaqué; car enfin deux vaisseaux de
+plus ne sont point à négliger.
+
+Le contre-amiral Perrée sera pour long-temps nécessaire sur le Nil,
+qu'il commence à connaître. Je ne vois pas d'inconvénient à ce que
+vous donniez le commandement de son vaisseau au citoyen....... Faites
+là-dessus ce qu'il convient.
+
+Je vous ai écrit le 9, je vous ai envoyé copie de tous les ordres que
+j'ai donnés pour l'approvisionnement de l'escadre; j'imagine qu'à
+l'heure qu'il est, les cinquante vaisseaux chargés de vivres sont
+arrivés. Nous avons ici une besogne immense, c'est un chaos à
+débrouiller et à organiser qui n'eut jamais d'égal. Nous avons du blé,
+du riz, des légumes en abondance. Nous cherchons et nous commençons à
+trouver de l'argent; mais tout cela est environné de travail, de
+peines et de difficultés.
+
+Vous trouverez ci-joint un ordre pour Damiette, envoyez-le par un
+aviso, qui, avant d'entrer, s'informera si nos troupes y sont. Elles
+sont parties pour s'y rendre, il y a trois jours, en barques sur le
+Nil: ainsi elles seront arrivées lorsque vous recevrez cette lettre;
+envoyez-y un des sous-commissaires de l'escadre pour surveiller
+l'exécution de l'ordre.
+
+Je vais encore faire partir une trentaine de bâtiments chargés de blé
+pour votre escadre.
+
+Toute la conduite des Anglais porte à croire qu'ils sont inférieurs en
+nombre, et qu'ils se contentent de bloquer Malte et d'empêcher les
+subsistances d'y arriver. Quoi qu'il en soit, il faut bien vite entrer
+dans le port d'Alexandrie, ou vous approvisionner promptement de riz,
+de blé, que je vous envoie, et vous transporter dans le port de
+Corfou; car il est indispensable que, jusqu'à ce que tout ceci se
+décide, vous vous trouviez dans une position à portée d'en imposer à
+la Porte. Dans le second cas, vous aurez soin que tous les vaisseaux,
+frégates vénitiennes et françaises qui peuvent nous servir, restent à
+Alexandrie.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_Au Directoire exécutif._
+
+ Au Caire, le 2 fructidor an VI (19 août 1798).
+
+Le 18 thermidor, j'ordonnai à la division du général Reynier de se
+porter à Elkhankah, pour soutenir le général de cavalerie Leclerc, qui
+se battait avec une nuée d'Arabes à cheval, et de paysans du pays
+qu'Ibrahim-Bey était parvenu à soulever. Il tua une cinquantaine de
+paysans, quelques Arabes, et prit position au village d'Elkhankah. Je
+fis partir également la division commandée par le général Lannes et
+celle du général Dugua.
+
+Nous marchâmes à grandes journées sur la Syrie, poussant toujours
+devant nous Ibrahim-Bey et l'armée qu'il commandait.
+
+Avant d'arriver à Belbeis, nous délivrâmes une partie de la caravane
+de la Mecque, que les Arabes avaient enlevée et conduisaient dans le
+désert, où ils étaient déja enfoncés de deux lieues. Je l'ai fait
+conduire au Caire sous bonne escorte. Nous trouvâmes à Qouréyn une
+autre partie de la caravane, toute composée de marchands qui avaient
+été arrêtés d'abord par Ibrahim-Bey, ensuite relâchés et pillés par
+les Arabes. J'en fis réunir les débris et je la fis également conduire
+au Caire. Le pillage des Arabes à dû être considérable; un seul
+négociant m'assura qu'il perdait en schalls et autres marchandises
+des Indes, pour deux cent mille écus. Le négociant avait avec lui,
+suivant l'usage du pays, toutes ses femmes. Je leur donnai à souper,
+et leur procurai les chameaux nécessaires pour leur voyage au Caire.
+Plusieurs paraissaient avoir une assez bonne tournure; mais le visage
+était couvert, selon l'usage du pays, usage auquel l'armée s'accoutume
+le plus difficilement.
+
+Nous arrivâmes à Ssalehhyeh, qui est le dernier endroit habité de
+l'Égypte où il y ait de bonne eau. Là commence le désert qui sépare la
+Syrie de l'Égypte.
+
+Ibrahim-Bey, avec son armée, ses trésors et ses femmes, venait de
+partir pour Ssalehhyeh. Je le poursuivis avec le peu de cavalerie que
+j'avais. Nous vîmes défiler devant nous ses immenses bagages. Un parti
+d'Arabes de 150 hommes, qui étaient avec eux, nous proposa de charger
+avec nous pour partager le butin. La nuit approchait, nos chevaux
+étaient éreintés, l'infanterie très-éloignée; nous leur enlevâmes les
+deux pièces de canon qu'ils avaient, et une cinquantaine de chameaux
+chargés de tentes et de différents effets. Les Mamelucks soutinrent la
+charge avec le plus grand courage. Le chef d'escadron d'Estrée, du
+septième régiment de hussards, a été mortellement blessé; mon
+aide-de-camp Shulkouski a été blessé de sept à huit coups de sabre et
+de plusieurs coups de feu. L'escadron monté du septième de hussards et
+du vingt-deuxième de chasseurs, ceux des troisième et quinzième de
+dragons, se sont parfaitement conduits. Les Mamelucks sont extrêmement
+braves et formeraient un excellent corps de cavalerie légère; ils
+sont richement habillés, armés avec le plus grand soin, et montés sur
+des chevaux de la meilleure qualité. Chaque officier d'état-major,
+chaque hussard a soutenu un combat particulier. Lasalle, chef de
+brigade du vingt-deuxième, laissa tomber son sabre au milieu de la
+charge; il fut assez adroit et assez heureux pour mettre pied à terre
+et se trouver à cheval pour se défendre et attaquer un des Mamelucks
+les plus intrépides. Le général Murat, le chef de bataillon, mon
+aide-de-camp Duroc, le citoyen Leturcq, le citoyen Colbert, l'adjudant
+Arrighi, engagés trop avant par leur ardeur dans le plus fort de la
+mêlée, ont couru les plus grands dangers.
+
+Ibrahim-Bey traverse dans ce moment-ci le désert de Syrie; il a été
+blessé dans ce combat.
+
+Je laissai à Ssalehhieh la division du général Reynier et des
+officiers du génie, pour y construire une forteresse, et je partis le
+26 thermidor pour revenir au Caire. Je n'étais pas éloigné de deux
+lieues de Ssalehhieh, que l'aide-de-camp du général Kléber arriva et
+m'apporta la nouvelle de la bataille qu'avait soutenue notre escadre,
+le 14 thermidor. Les communications sont si difficiles, qu'il avait
+mis onze jours pour venir.
+
+Je vous envoie le rapport que m'en fait le contre-amiral Gantheaume.
+Je lui écris, par le même courrier, à Alexandrie, de vous en faire un
+plus détaillé.
+
+Le 18 messidor, je suis parti d'Alexandrie. J'écrivis à l'amiral
+d'entrer, sous les vingt-quatre heures, dans le port d'Alexandrie,
+et, si son escadre ne pouvait pas y entrer, de décharger promptement
+toute l'artillerie et tous les effets appartenant à l'armée de terre,
+et de se rendre à Corfou.
+
+L'amiral ne crut pas pouvoir achever le débarquement dans la position
+où il était, étant mouillé dans le port d'Alexandrie sur des rochers,
+et plusieurs vaisseaux ayant déja perdu leurs ancres; il alla mouiller
+à Aboukir, qui offrait un bon mouillage. J'envoyai des officiers du
+génie et d'artillerie qui convinrent avec l'amiral que la terre ne
+pouvait lui donner aucune protection, et que, si les Anglais
+paraissaient pendant les deux ou trois jours qu'il fallait qu'il
+restât à Aboukir, soit pour décharger notre artillerie, soit pour
+sonder et marquer la passe d'Alexandrie, il n'y avait pas d'autre
+parti à prendre que de couper ses câbles, et qu'il était urgent de
+séjourner le moins possible à Aboukir.
+
+Je suis parti d'Alexandrie dans la ferme croyance que, sous trois
+jours, l'escadre serait entrée dans le port d'Alexandrie, ou aurait
+appareillé pour Corfou. Depuis le 18 messidor jusqu'au 6 thermidor, je
+n'ai reçu aucune nouvelle ni de Rosette, ni d'Alexandrie, ni de
+l'escadre. Une nuée d'Arabes, accourus de tous les points du désert,
+était constamment à cinq cents toises du camp. Le 9 thermidor, le
+bruit de nos victoires et différentes dispositions rouvrirent nos
+communications. Je reçus plusieurs lettres de l'amiral, où je vis avec
+étonnement qu'il se trouvait encore à Aboukir. Je lui écrivis
+sur-le-champ pour lui faire sentir qu'il ne devait pas perdre une
+heure à entrer à Alexandrie, ou à se rendre à Corfou.
+
+L'amiral m'instruisit, par une lettre du 2 thermidor, que plusieurs
+vaisseaux anglais étaient venus le reconnaître, et qu'il se fortifiait
+pour attendre l'ennemi, embossé à Aboukir. Cette étrange résolution me
+remplit des plus vives alarmes; mais déja il n'était plus temps, car
+la lettre que l'amiral écrivait le 2 thermidor ne m'arriva que le 12.
+Je lui expédiai le citoyen Jullien, mon aide-de-camp, avec ordre de ne
+pas partir d'Aboukir qu'il n'eût vu l'escadre à la voile. Parti le 12,
+il n'aurait jamais pu arriver à temps; cet aide-de-camp a été tué en
+chemin par un parti arabe qui a arrêté sa barque sur le Nil, et l'a
+égorgé avec son escorte.
+
+Le 8 thermidor, l'amiral m'écrivit que les Anglais s'étaient éloignés,
+ce qu'il attribuait au défaut de vivres. Je reçus cette lettre par le
+même courrier, le 12.
+
+Le 11, il m'écrivait qu'il venait enfin d'apprendre la victoire des
+Pyramides et la prise du Caire, et que l'on avait trouvé une passe
+pour entrer dans le port d'Alexandrie; je reçus cette lettre le 18.
+
+Le 14, au soir, les Anglais l'attaquèrent; il m'expédia, au moment où
+il aperçut l'escadre anglaise, un officier pour me faire part de ses
+dispositions et de ses projets: cet officier a péri en route.
+
+Il me paraît que l'amiral Brueys n'a pas voulu se rendre à Corfou,
+avant qu'il eût été certain de ne pouvoir entrer dans le port
+d'Alexandrie, et que l'armée dont il n'avait pas de nouvelles depuis
+long-temps, fût dans une position à ne pas avoir besoin de retraite.
+Si dans ce funeste évènement il a fait des fautes, il les a expiées
+par une mort glorieuse.
+
+Les destins ont voulu dans cette circonstance, comme dans tant
+d'autres, prouver que, s'ils nous accordent une grande prépondérance
+sur le continent, ils ont donné l'empire des mers à nos rivaux. Mais
+ce revers ne peut être attribué à l'inconstance de notre fortune; elle
+ne nous abandonne pas encore: loin de là, elle nous a servis dans
+toute cette opération au-delà de tout ce qu'elle a jamais fait. Quand
+j'arrivai devant Alexandrie avec l'escadre, et que j'appris que les
+Anglais y étaient passés en force supérieure quelques jours avant,
+malgré la tempête affreuse qui régnait, au risque de me naufrager, je
+me jetai à terre. Je me souvins qu'à l'instant où les préparatifs du
+débarquement se faisaient, on signala dans l'éloignement, au vent, une
+voile de guerre: c'était _la Justice_. Je m'écriai: «Fortune,
+m'abandonneras-tu? quoi, seulement cinq jours!» Je débarquai dans la
+journée, je marchai toute la nuit; j'attaquai Alexandrie à la pointe
+du jour avec 3,000 hommes harassés, sans canons et presque pas de
+cartouches; et dans les cinq jours, j'étais maître de Rosette, de
+Damanhour, c'est-à-dire déja établi en Égypte. Dans ces cinq jours,
+l'escadre devait se trouver à l'abri des forces des Anglais, quel que
+fût leur nombre. Bien loin de là elle reste exposée pendant tout le
+reste de messidor. Elle reçoit de Rosette, dans les premiers jours de
+thermidor, un approvisionnement de riz pour deux mois. Les Anglais se
+laissent voir en nombre supérieur pendant dix jours dans ces parages.
+Le 11 thermidor, elle apprend la nouvelle de l'entière possession de
+l'Égypte et de notre entrée au Caire; et ce n'est que lorsque la
+fortune voit que toutes ses faveurs sont inutiles, qu'elle abandonne
+notre flotte à son destin.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_A la citoyenne Brueys._
+
+ Au Caire, le 2 fructidor an VI (19 août 1798.)
+
+Votre mari a été tué d'un coup de canon, en combattant à son bord. Il
+est mort sans souffrir, et de la mort la plus douce, la plus enviée
+par les militaires.
+
+Je sens vivement votre douleur. Le moment qui nous sépare de l'objet
+que nous aimons est terrible; il nous isole de la terre; il fait
+éprouver au corps les convulsions de l'agonie. Les facultés de l'ame
+sont anéanties, elle ne conserve de relations avec l'univers, qu'au
+travers d'un cauchemar qui altère tout. Les hommes paraissent plus
+froids, plus égoïstes qu'ils ne le sont réellement. L'on sent dans
+cette situation que si rien ne nous obligeait à la vie, il vaudrait
+beaucoup mieux mourir; mais lorsque après cette première pensée, l'on
+presse ses enfants sur son coeur, des larmes, des sentiments tendres
+raniment la nature, et l'on vit pour ses enfants; oui, madame, voyez
+dès ce premier moment qu'ils ouvrent votre coeur à la mélancolie: vous
+pleurerez avec eux, vous éleverez leur enfance, cultiverez leur
+jeunesse; vous leur parlerez de leur père, de votre douleur, de la
+perte qu'eux et la république ont faite. Après avoir rattaché votre
+ame au monde par l'amour filial et l'amour maternel, appréciez pour
+quelque chose l'amitié et le vif intérêt que je prendrai toujours à la
+femme de mon ami. Persuadez-vous qu'il est des hommes, en petit
+nombre, qui méritent d'être l'espoir de la douleur, parce qu'ils
+sentent avec chaleur les peines de l'ame.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+ _Instructions remises au citoyen Beauvoisin, chef de bataillon
+ d'état-major, commissaire près le divan du Caire._
+
+ Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.)
+
+Le citoyen Beauvoisin se rendra à Damiette; de là il s'embarquera sur
+un vaisseau turc ou grec; il se rendra à Jaffa; il portera la lettre
+que je vous envoie à Achmet-Pacha; il demandera à se présenter devant
+lui, et il réitérera de vive voix que les musulmans n'ont pas de plus
+vrais amis en Europe, que nous; que j'ai entendu avec peine que l'on
+croyait en Syrie que j'avais dessein de prendre Jérusalem et de
+détruire la religion mahométane; que ce projet est aussi loin de notre
+coeur que de notre esprit; qu'il peut vivre en toute sûreté, que je le
+connais de réputation comme un homme de mérite; qu'il peut être assuré
+que, s'il veut se comporter comme il le doit envers les hommes qui ne
+lui font rien, je serai son ami, et bien loin que notre arrivée en
+Égypte soit contraire à sa puissance, elle ne fera que l'augmenter;
+que je sais que les Mameloucks que j'ai détruits étaient ses ennemis,
+et qu'il ne doit pas nous confondre avec le reste des Européens,
+puisque, au lieu de rendre les musulmans esclaves, nous les délivrons;
+et enfin, il lui racontera ce qui s'est passé en Égypte, et ce qui
+peut être propre à lui ôter l'envie d'armer et de se mêler de cette
+querelle. Si Achmet-Pacha n'est pas à Jaffa, le citoyen Beauvoisin se
+rendra à Saint-Jean d'Acre; mais il aura soin, auparavant, de voir les
+familles européennes, et principalement le vice-consul français, pour
+se procurer des renseignements sur ce qui se passe à Constantinople et
+sur ce qui se fait en Syrie.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_A Achmet-Pacha[10], gouverneur de Séid et d'Acra
+(Saint-Jean-d'Acre.)_
+
+ Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.)
+
+En venant en Égypte faire la guerre aux beys, j'ai fait une chose
+juste et conforme à tes intérêts, puisqu'ils étaient tes ennemis; je
+ne suis point venu faire la guerre aux musulmans. Tu dois savoir que
+mon premier soin, en entrant à Malte, a été de faire mettre en liberté
+deux mille Turcs, qui, depuis plusieurs années gémissaient dans
+l'esclavage. En arrivant en Égypte, j'ai rassuré le peuple, protégé
+les muphtis, les imans et les mosquées; les pélerins de la Mecque
+n'ont jamais été accueillis avec plus de soin et d'amitié que je ne
+l'ai fait, et la fête du prophète vient d'être célébrée avec plus de
+splendeur que jamais.
+
+Je t'envoie cette lettre par un officier qui te fera connaître de vive
+voix mon intention de vivre en bonne intelligence avec toi, en nous
+rendant réciproquement tous les services que peuvent exiger le
+commerce et le bien des états: car les musulmans n'ont pas de plus
+grands amis que les Français.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+ [10] Le même que le célèbre Djezzar pacha.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_Au grand-visir._
+
+ Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.)
+
+L'armée française, que j'ai l'honneur de commander, est entrée en
+Égypte pour punir les beys mameloucks des insultes qu'ils n'ont cessé
+de faire au commerce français.
+
+Le citoyen Talleyrand-Périgord, ministre des relations extérieures à
+Paris, a été nommé, de la part de la France, ambassadeur à
+Constantinople, pour remplacer le citoyen Aubert-Dubayet, et il est
+muni des pouvoirs et instructions nécessaires, de la part du
+directoire exécutif, pour négocier, conclure et signer tout ce qui est
+nécessaire pour lever les difficultés provenant de l'occupation de
+l'Égypte par l'armée française, et consolider l'ancienne et nécessaire
+amitié qui doit exister entre les deux puissances. Cependant, comme il
+pourrait se faire qu'il ne fût pas encore arrivé à Constantinople, je
+m'empresse de faire connaître à votre excellence l'intention où est la
+république française, non-seulement de continuer l'ancienne bonne
+intelligence, mais encore de procurer à la Porte l'appui dont elle
+pourrait avoir besoin contre ses ennemis naturels, qui, dans ce
+moment, viennent de se liguer contre elle.
+
+L'ambassadeur Talleyrand-Périgord doit être arrivé. Si, par quelque
+accident, il ne l'était pas, je prie votre excellence d'envoyer ici
+(au Caire), quelqu'un qui ait votre confiance et qui soit muni de vos
+instructions et pleins-pouvoirs, ou de m'envoyer un firman, afin que
+je puisse envoyer moi-même un agent, pour fixer invariablement le sort
+de ce pays, et arranger le tout à la plus grande gloire du sultan et
+de la république française, son alliée la plus fidèle, et à
+l'éternelle confusion des beys et Mameloucks, nos ennemis communs.
+
+Je prie votre excellence de croire aux sentiments d'amitié et de haute
+considération, etc.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_Au vice-amiral Thévenard._
+
+ Au Caire, le 18 fructidor an VI (4 septembre 1798.)
+
+Votre fils est mort d'un coup de canon sur son banc de quart: je
+remplis, citoyen général, un triste devoir en vous l'annonçant; mais
+il est mort sans souffrir et avec honneur. C'est la seule consolation
+qui puisse adoucir la douleur d'un père. Nous sommes tous dévoués à la
+mort: quelques jours de vie valent-ils le bonheur de mourir pour son
+pays? compensent-ils la douleur de se voir sur un lit, environné de
+l'égoïsme d'une nouvelle génération? valent-ils les dégoûts, les
+souffrances d'une longue maladie? Heureux ceux qui meurent sur le
+champ de bataille! ils vivent éternellement dans le souvenir de la
+postérité. Ils n'ont jamais inspiré la compassion ni la pitié que nous
+inspire la vieillesse caduque, ou l'homme tourmenté par des maladies
+aiguës. Vous avez blanchi, citoyen général, dans la carrière des
+armes; vous regretterez un fils digne de vous et de la patrie: en
+accordant, avec nous, quelques larmes à sa mémoire, vous direz que sa
+mort glorieuse est digne d'envie.
+
+Croyez à la part que je prends à votre douleur, et ne doutez pas de
+l'estime que j'ai pour vous.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_Au général Kléber._
+
+ Au Caire, le 24 fructidor an VI (10 septembre 1798.)
+
+Un vaisseau comme _le Franklin_, citoyen général, qui portait
+l'amiral, puisque _l'Orient_ avait sauté, ne devait pas se rendre à
+onze heures du soir. Je pense d'ailleurs que celui qui a rendu ce
+vaisseau est extrêmement coupable, puisqu'il est constaté par son
+procès-verbal qu'il n'a rien fait pour l'échouer et pour le mettre
+hors d'état d'être amené: voilà ce qui fera à jamais la honte de la
+marine française. Il ne fallait pas être grand manoeuvrier ni un homme
+d'une grande tête, pour couper un câble et échouer un bâtiment; cette
+conduite est d'ailleurs spécialement ordonnée dans les instructions et
+ordonnances que l'on donne aux capitaines de vaisseau. Quant à la
+conduite du contre-amiral Duchaila, il eût été beau, pour lui, de
+mourir sur son banc de quart, comme du Petit-Thouars.
+
+Mais ce qui lui ôte toute espèce de retour à mon estime, c'est sa
+lâche conduite avec les Anglais depuis qu'il a été prisonnier. Il y a
+des hommes qui n'ont pas de sang dans les veines. Il entendra donc
+tous les soirs les Anglais, en se soûlant de punch, boire à la honte
+de la marine française! Il sera débarqué à Naples pour être un trophée
+pour les lazzaronis: il valait beaucoup mieux pour lui rester à
+Alexandrie ou à bord des vaisseaux comme prisonnier, sans jamais
+souhaiter ni demander rien. Ohara, qui d'ailleurs était un homme
+très-commun, lorsqu'il fut fait prisonnier à Toulon, sur ce que je lui
+demandais, de la part du général Dugommier, ce qu'il desirait,
+répondit: _Être seul, et ne rien devoir à la pitié_. La gentillesse et
+les traitements honnêtes n'honorent que le vainqueur, ils déshonorent
+le vaincu, qui doit avoir de la réserve et de la fierté.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Le général Bonaparte,_
+
+_A l'armée._
+
+ Au Caire, le 1er vendémiaire an VII (22 septembre 1798.)
+
+ Soldats!
+
+Nous célébrons le premier jour de l'an VII de la république.
+
+Il y a cinq ans, l'indépendance du peuple français était menacée: mais
+vous prîtes Toulon, ce fut le présage de la ruine de nos ennemis.
+
+Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dégo.
+
+L'année suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes.
+
+Vous luttiez contre Mantoue il y a deux ans, et vous remportiez la
+célèbre victoire de Saint-George.
+
+L'an passé, vous étiez à la source de la Drave et de l'Isonzo, de
+retour de l'Allemagne.
+
+Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil, au
+centre de l'ancien continent?
+
+Depuis l'Anglais, célèbre dans les arts et le commerce, jusqu'au
+hideux et féroce Bédouin, vous fixez les regards du monde.
+
+Soldats, votre destinée est belle, parce que vous êtes dignes de ce
+que vous avez fait et de l'opinion que l'on a de vous. Vous mourrez
+avec honneur comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette
+pyramide, ou vous retournerez dans votre patrie couverts de lauriers
+et de l'admiration de tous les peuples.
+
+Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de l'Europe, nous avons été
+l'objet perpétuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce jour,
+quarante millions de citoyens célèbrent l'ère des gouvernements
+représentatifs; quarante millions de citoyens pensent à vous. Tous
+disent: C'est à leurs travaux, à leur sang, que nous devrons la paix
+générale, le repos, la prospérité du commerce, et les bienfaits de la
+liberté civile.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_Au directoire exécutif._
+
+ Au Caire, le 27 frimaire an VII (17 décembre 1798.)
+
+Je vous ai expédié un officier de l'armée, avec ordre de ne rester que
+sept à huit jours à Paris, et de retourner au Caire.
+
+Je vous envoie différentes relations de petits évènements et
+différents imprimés.
+
+L'Égypte commence à s'organiser.
+
+Un bâtiment arrivé à Suèz a amené un Indien qui avait une lettre pour
+le commandant des forces françaises en Égypte: cette lettre s'est
+perdue. Il paraît que notre arrivée en Égypte a donné une grande idée
+de notre puissance aux Indes, et a produit un effet très-défavorable
+aux Anglais: on s'y bat.
+
+Nous sommes toujours sans nouvelles de France; pas un courrier depuis
+messidor. Cela est sans exemple dans les colonies mêmes.
+
+Mon frère, l'ordonnateur Sucy, et plusieurs courriers que je vous ai
+expédiés, doivent être arrivés.
+
+Expédiez-nous des bâtimens sur Damiette.
+
+Les Anglais avaient réuni une trentaine de petits bâtiments, et
+étaient à Aboukir: ils ont disparu. Ils ont trois vaisseaux de guerre
+et deux frégates devant Alexandrie.
+
+Le général Desaix est dans la haute Égypte, poursuivant Mourah-Bey,
+qui, avec un corps de Mameloucks, s'échappe et fuit devant lui.
+
+Le général Bon est à Suèz.
+
+On travaille, avec la plus grande activité, aux fortifications
+d'Alexandrie, Rosette, Damiette, Belbeis, Salahieh, Suèz et du Caire.
+
+L'armée est dans le meilleur état et a peu de malades. Il y a, en
+Syrie, quelques rassemblements de forces turques. Si sept jours de
+désert ne m'en séparaient, j'aurais été les faire expliquer.
+
+Nous avons des denrées en abondance, mais l'argent est très-rare, et
+la présence des Anglais rend le commerce nul.
+
+Nous attendons des nouvelles de France et d'Europe; c'est un besoin
+vif pour nos ames: car si la gloire nationale avait besoin de nous,
+nous serions inconsolables de ne pas y être.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_A Tipoo-Saïb._
+
+ Au Caire, le 6 pluviose an VII (25 janvier 1799.)
+
+Vous avez déja été instruit de mon arrivée sur les bords de la mer
+Rouge avec une armée innombrable et invincible, remplie du desir de
+vous délivrer du joug de fer de l'Angleterre.
+
+Je m'empresse de vous faire connaître le desir que j'ai que vous me
+donniez, par la voie de Mascate et Mokka, des nouvelles sur la
+situation politique dans laquelle vous vous trouvez. Je desirerais
+même que vous pussiez envoyer à Suèz ou au grand Caire quelque homme
+adroit qui eût votre confiance, avec lequel je pusse conférer.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte._
+
+_Au Directoire exécutif._
+
+ Au Caire, le 22 pluviose au VII (10 février 1799.)
+
+Un bâtiment ragusais est entré, le 7 pluviose dans le port
+d'Alexandrie: il avait à bord les citoyens Hamelin et Liveron,
+propriétaires du chargement du bâtiment, consistant en vins, vinaigres
+et draps: il m'a apporté une lettre du consul d'Ancône, en date du 11
+brumaire, qui ne me donne point d'autre nouvelle que de me faire
+connaître que tout est tranquille en Europe et en France; il m'envoie
+la série des journaux de Lugano depuis le nº 36 (3 septembre) jusqu'au
+nº 43 (22 octobre), et la série du _Courrier de l'armée d'Italie_, qui
+s'imprime à Milan, depuis le nº 219 (14 vendémiaire) jusqu'au nº 230
+(6 brumaire).
+
+Le citoyen Hamelin est parti de Trieste le 24 octobre, a relâché à
+Ancône le 3 novembre, et est arrivé à Navarino, d'où il est parti le
+22 nivose.
+
+J'ai interrogé moi-même le citoyen Hamelin, et il a déposé les faits
+ci-joints.
+
+Les nouvelles sont assez contradictoires: depuis le 18 messidor je
+n'avais pas reçu des nouvelles d'Europe.
+
+Le 1er novembre, mon frère est parti sur un aviso. Je lui avais
+ordonné de se rendre à Crotone ou dans le golfe de Tarente: j'imagine
+qu'il est arrivé.
+
+L'ordonnateur Sucy est parti le 26 frimaire.
+
+Je vous expédie plus de soixante bâtiments de toutes les nations et
+par toutes les voies: ainsi vous devez être bien au fait de notre
+position ici.
+
+ * * * * *
+
+Le rhamadan, qui a commencé hier, a été célébré de ma part avec la
+plus grande pompe. J'ai rempli les mêmes fonctions que remplissait le
+pacha.
+
+Le général Desaix est à plus de cent soixante lieues du Caire, près
+des cataractes. Il a fait des fouilles sur les ruines de Thèbes.
+J'attends, à chaque instant, les détails officiels d'un combat qu'il
+aurait eu contre Mourah-Bey, qui aurait été tué, et cinq à six beys
+faits prisonniers.
+
+L'adjudant-général Boyer a découvert, dans le désert, du côté de
+Fayoum, des mines qu'aucun Européen n'avait encore vues.
+
+Le général Andréossy et le citoyen Berthollet sont de retour de leur
+tournée aux lacs de natron et aux couvents des Cophtes. Ils ont fait
+des découvertes extrêmement intéressantes; ils ont trouvé d'excellent
+natron que l'ignorance des exploiteurs empêchait de découvrir. Cette
+branche de commerce de l'Égypte deviendra encore par-là plus
+importante. Par le premier courrier, je vous enverrai le nivellement
+du canal de Suèz, dont les vestiges se sont parfaitement conservés.
+
+Il est nécessaire que vous nous fassiez passer des armes, et que vos
+opérations militaires et diplomatiques soient combinées de manière
+que nous recevions des secours: les évènements naturels font mourir du
+monde.
+
+Une maladie contagieuse s'est déclarée depuis deux mois à Alexandrie:
+deux cents hommes en ont été victimes. Nous avons pris des mesures
+pour qu'elle ne s'étende pas: nous la vaincrons.
+
+Nous avons eu bien des ennemis à combattre dans cette expédition:
+déserts, habitants du pays, Arabes, Mameloucks, Russes, Turcs,
+Anglais.
+
+_Si, dans le courant de mars, le rapport du citoyen Hamelin m'était
+confirmé, et que la France fût en guerre contre les rois, je passerais
+en France._
+
+Je ne me permets, dans cette lettre, aucune réflexion sur les affaires
+de la république, puisque, depuis dix mois, je n'ai plus aucune
+nouvelle.
+
+Nous avons tous une entière confiance dans la sagesse et la vigueur
+des déterminations que vous prendrez.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_Aux scheicks, ulémas, et autres habitants des provinces de Gaza,
+Ramleh et Jaffa._
+
+ Jaffa, le 19 ventose an VII (9 mars 1799).
+
+Dieu est clément et miséricordieux.
+
+Je vous écris la présente pour vous faire connaître que je suis venu
+dans la Palestine pour en chasser les Mameloucks et l'armée de
+Djezzar-Pacha.
+
+De quel droit, en effet, Djezzar a-t-il étendu ses vexations sur les
+provinces de Jaffa, Ramleh et Gaza, qui ne font pas partie de son
+pachalic? De quel droit avait-il également envoyé ses troupes à
+El-Arich? Il m'a provoqué à la guerre, je la lui ai apportée; mais ce
+n'est pas à vous, habitants, que mon intention est d'en faire sentir
+les horreurs.
+
+Restez tranquilles dans vos foyers: que ceux qui, par peur, les ont
+quittés, y rentrent. J'accorde sûreté et sauve-garde à tous.
+J'accorderai à chacun la propriété qu'il possédait.
+
+Mon intention est que les cadis continueront comme à l'ordinaire leurs
+fonctions et à rendre la justice, que la religion, surtout, soit
+protégée et respectée, et que les mosquées soient fréquentées par tous
+les bons musulmans: c'est de Dieu que viennent tous les biens, c'est
+lui qui donne la victoire.
+
+Il est bon que vous sachiez que tous les efforts humains sont inutiles
+contre moi, car tout ce que j'entreprends doit réussir. Ceux qui se
+déclarent mes amis, prospèrent; ceux qui se déclarent mes ennemis,
+périssent. L'exemple de ce qui vient d'arriver à Jaffa et à Gaza doit
+vous faire connaître que si je suis terrible pour mes ennemis, je suis
+bon pour mes amis, et surtout clément et miséricordieux pour le pauvre
+peuple.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_A Djezzar-Pacha._
+
+ Jaffa, le 19 ventose an VII (9 mars 1799).
+
+Depuis mon entrée en Égypte, je vous ai fait connaître plusieurs fois
+que mon intention n'était pas de vous faire la guerre, que mon seul
+but était de chasser les Mameloucks; vous n'avez répondu à aucune des
+ouvertures que je vous ai faites.
+
+Je vous avais fait connaître que je desirais que vous éloignassiez
+Ibrahim-Bey des frontières de l'Égypte: bien loin de là, vous avez
+envoyé des troupes à Gaza, vous avez fait de grands magasins, vous
+avez publié partout que vous alliez entrer en Égypte: effectivement,
+vous avez effectué votre invasion, en portant deux mille hommes de vos
+troupes dans le fort d'El-Arich, enfoncé à six lieues dans le
+territoire de l'Égypte. J'ai dû alors partir du Caire, et vous
+apporter moi-même la guerre que vous paraissiez provoquer.
+
+Les provinces de Gaza, Ramleh et Jaffa sont en mon pouvoir. J'ai
+traité avec générosité celles de vos troupes qui s'en sont remises à
+ma discrétion, j'ai été sévère envers celles qui ont violé les droits
+de la guerre; je marcherai, sous peu de jours, sur Saint-Jean-d'Acre.
+Mais quelle raison ai-je d'ôter quelques années de vie à un vieillard
+que je ne connais pas? Que font quelques lieues de plus à côté des
+pays que j'ai conquis? et puisque Dieu me donne la victoire, je veux,
+à son exemple, être clément et miséricordieux, non-seulement envers le
+peuple, mais encore envers les grands.
+
+Vous n'avez point de raisons réelles d'être mon ennemi, puisque vous
+l'étiez des Mameloucks. Votre pachalic est séparé par les provinces de
+Gaza, Ramleh, et par d'immenses déserts de l'Égypte. Redevenez mon
+ami, soyez l'ennemi des Mameloucks et des Anglais, je vous ferai
+autant de bien que je vous ai fait et que je peux vous faire de mal.
+Envoyez-moi votre réponse par un homme muni de pleins-pouvoirs et qui
+connaisse vos intentions. Il se présentera à mon avant-garde avec un
+drapeau blanc, et je donne ordre à mon état-major de vous envoyer un
+sauf-conduit, que vous trouverez ci-joint.
+
+Le 24 de ce mois, je serai en marche sur Saint-Jean-d'Acre; il faut
+donc que j'aie votre réponse avant ce jour.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+_Lettre du général Bonaparte,_
+
+_Au directoire exécutif._
+
+ Jaffa, le 23 ventose an VII (13 mars 1799).
+
+Le 5 fructidor, j'envoyai un officier à Djezzar, pacha d'Acre: il
+l'accueillit mal et ne répondit pas.
+
+Le 29 brumaire, je lui écrivis une autre lettre: il fit couper la tête
+au porteur.
+
+Les Français étaient arrêtés à Acre et traités cruellement.
+
+Les provinces d'Égypte étaient inondées de firmans, dans lesquels
+Djezzar ne dissimulait point ses intentions hostiles et annonçait son
+arrivée.
+
+Il fit plus: il envahit les provinces de Jaffa, Ramleh, et Gaza. Son
+avant-garde prit position à El-Arich, où il y a quelques bons puits et
+un fort, situé dans le désert, à dix lieues dans le territoire de
+l'Égypte.
+
+Je n'avais donc plus le choix: j'étais provoqué à la guerre; je ne
+crus pas devoir tarder à la lui porter moi-même.
+
+Le général Reynier rejoignit, le 16 pluviose, son avant-garde, qui,
+sous les ordres de l'infatigable général Lagrange, était à Catieh,
+situé à trois journées dans le désert, où j'avais réuni des magasins
+considérables.
+
+Le général Kléber arriva, le 18 pluviose, de Damiette sur le lac
+Menzaleh, sur lequel on avait construit plusieurs barques canonnières,
+débarqua à Peluse et se rendit à Catieh.
+
+_Combat d'El-Arich._
+
+Le général Reynier partit le 18 pluviose de Catieh avec sa division,
+pour se rendre à El-Arich. Il fallut marcher plusieurs jours à travers
+le désert, sans trouver d'eau; des difficultés de toute espèce furent
+vaincues: l'ennemi fut attaqué, forcé, le village d'El-Arich enlevé,
+et toute l'avant-garde ennemie bloquée dans le fort d'El-Arich.
+
+_Attaque de nuit._
+
+Cependant la cavalerie de Djezzar-Pacha, soutenue par un corps
+d'infanterie, avais pris position sur nos derrières à une lieue, et
+bloquait l'armée assiégeante.
+
+Le général Kléber fit faire un mouvement au général Reynier; à minuit,
+le camp ennemi fut cerné, attaqué et enlevé; un des beys fut tué.
+Effets, armes, bagages, tout fut pris: la plupart des hommes eurent le
+temps de se sauver, plusieurs Mameloucks d'Ibrahim-Bey furent faits
+prisonniers.
+
+_Siége du fort d'El-Arich._
+
+La tranchée fut ouverte devant le fort d'El-Arich: une de nos mines
+avait été éventée et nos mineurs délogés. Le 28 pluviose, une batterie
+de brèche fut construite, ainsi que deux batteries d'approche: on
+canonna toute la journée du 29. Le 30 à midi, la brèche était
+praticable; je sommai le commandant de se rendre, il le fit. Nous
+avons trouvé à El-Arich trois cents chevaux, beaucoup de biscuit, de
+riz, cinq cents Albanais, cinq cents Maugrabins, deux cents hommes de
+l'Adonie et de la Caramanie; les Maugrabins ont pris du service avec
+nous: j'en ai fait un corps auxiliaire.
+
+Nous partîmes d'El-Arich le 4 ventose; l'avant-garde s'égara dans le
+désert et souffrit beaucoup du manque d'eau: nous manquâmes de vivres,
+nous fûmes obligés de manger des chevaux, des mulets, des chameaux.
+
+Nous étions, le 6, aux colonnes placées sur les limites de l'Afrique
+et de l'Asie; nous couchâmes en Asie le 6.
+
+Le jour suivant nous étions en marche sur Gaza: à dix heures du matin,
+nous découvrîmes trois ou quatre mille hommes de cavalerie qui
+marchaient à nous.
+
+_Combat de Gaza._
+
+Le général Murat, commandant la cavalerie, fit passer les différents
+torrents qui se trouvaient en présence de l'ennemi, par des mouvements
+exécutés avec précision.
+
+La division Kléber se porta par la gauche sur Gaza; le général Lannes,
+avec son infanterie légère, appuyait les mouvements de la cavalerie,
+qui était rangée sur deux lignes. Chaque ligne avait derrière elle un
+escadron de réserve: nous chargeâmes l'ennemi près de la hauteur qui
+regarde Nebron, et où Samson porta les portes de Gaza. L'ennemi ne
+reçut point la charge et se replia: il eut quelques hommes tués, entre
+autres le kiaya du pacha.
+
+La vingt-deuxième d'infanterie légère s'est fort bien conduite: elle
+suivait les chevaux au pas de course; il y avait cependant bien des
+jours qu'elle n'avait fait un bon repas ni bu de l'eau à son aise.
+
+Nous entrâmes dans Gaza: nous y trouvâmes quinze milliers de poudre,
+beaucoup de munitions de guerre, des bombes, des outils, plus de deux
+cent mille rations de biscuit, et six pièces de canon.
+
+Le temps devint affreux: beaucoup de tonnerre et de pluie; depuis
+notre départ de France, nous n'avions pas vu d'orage.
+
+Nous couchâmes le 10 à Eswod, l'ancienne Azot.
+
+Nous couchâmes le 11 à Ramleh; l'ennemi l'avait évacué avec tant de
+précipitation, qu'il nous laissa cent mille rations de biscuit,
+beaucoup plus d'orge, et quinze cents outres que Djezzar avait
+préparées pour passer le désert.
+
+_Siége de Jaffa._
+
+La division Kléber investit d'abord Jaffa, et se porta ensuite sur la
+rivière de la Hhayah, pour couvrir le siége; la division Bon investit
+les fronts droits de la ville, et la division Lannes les fronts
+gauches.
+
+L'ennemi démasqua une quarantaine de pièces de canon de tous les
+points de l'enceinte, desquelles il fit un feu vif et soutenu.
+
+Le 16, deux batteries d'approche, la batterie de brèche, une de
+mortiers, étaient en état de tirer. La garnison fit une sortie; on vit
+alors une foule d'hommes diversement costumés, et de toutes les
+couleurs, se porter sur la batterie de brèche: c'étaient des
+Maugrabins, des Albanais, des Kurdes, des Natoliens, des Caramaniens,
+des Damasquyns, des Alepins, des noirs de Tekrour; ils furent vivement
+repoussés, et rentrèrent plus vite qu'ils n'auraient voulu. Mon
+aide-de-camp Duroc, officier en qui j'ai grande confiance, s'est
+particulièrement distingué.
+
+A la pointe du jour, le 17, je fis sommer le gouverneur; il fit couper
+la tête à mon envoyé, et ne répondit point. A sept heures, le feu
+commença; à une heure, je jugeai la brèche praticable. Le général
+Lannes fit les dispositions pour l'assaut; l'adjoint aux
+adjudants-généraux, Netherwood, avec dix carabiniers y monta le
+premier, et fut suivi de trois compagnies de grenadiers de la
+treizième et de la soixante-neuvième demi-brigade, commandées par
+l'adjudant-général Rambaud, pour lequel je vous demande le grade de
+général de brigade.
+
+A cinq heures, nous étions maîtres de la ville, qui, pendant
+vingt-quatre heures, fut livrée au pillage et à toutes les horreurs de
+la guerre, qui jamais ne m'a paru si hideuse.
+
+Quatre mille hommes des troupes de Djezzar ont été passés au fil de
+l'épée; il y avait huit cents canonniers: une partie des habitants a
+été massacrée.
+
+Les jours suivants, plusieurs bâtiments sont venus de
+Saint-Jean-d'Acre avec des munitions de guerre et de bouche; ils ont
+été pris dans le port: ils ont été étonnés de voir la ville en notre
+pouvoir; l'opinion était qu'elle nous arrêterait six mois.
+
+Abd-Oullah, général de Djezzar, a eu l'adresse de se cacher parmi les
+gens d'Égypte, et de venir se jeter à mes pieds.
+
+J'ai renvoyé, à Damas et à Alep, plus de cinq cents personnes de ces
+deux villes, ainsi que quatre à cinq cents personnes d'Égypte.
+
+J'ai pardonné aux Mameloucks et aux katchefs que j'ai pris à El-Arich;
+j'ai pardonné à Omar Makram, scheick du Caire; j'ai été clément envers
+les Égyptiens, autant que je l'ai été envers le peuple de Jaffa, mais
+sévère envers la garnison qui s'est laissé prendre les armes à la
+main.
+
+Nous avons trouvé, à Jaffa, cinquante pièces de canon, dont trente
+formant l'équipage de campagne, de modèle européen, et des munitions,
+plus de quatre cent mille rations de biscuit, deux mille quintaux de
+riz, et quelques magasins de savon.
+
+Les corps du génie et de l'artillerie se sont distingués.
+
+Le général Caffarelli, qui a dirigé ces siéges, qui a fait fortifier
+les différentes places de l'Égypte, est un officier recommandable par
+une activité, un courage et des talents rares.
+
+Le chef de brigade du génie Samson a commandé l'avant-garde qui a pris
+possession de Catieh, et a rendu dans toutes les occasions les plus
+grands services.
+
+Le capitaine du génie Sabatier a été blessé au siége d'El-Arich.
+
+Le citoyen Aimé est entré le premier dans Jaffa, par un vaste
+souterrain qui conduit dans l'intérieur de la place.
+
+Le chef de brigade Songis directeur du parc d'artillerie, n'est
+parvenu à conduire les pièces qu'avec de grandes peines; il a commandé
+la principale attaque de Jaffa.
+
+Nous avons perdu le citoyen Lejeune, chef de la vingt-deuxième
+d'infanterie légère, qui a été tué à la brèche: cet officier a été
+vivement regretté de l'armée; les soldats de son corps l'ont pleuré
+comme leur père. J'ai nommé à sa place le chef de bataillon Magni, qui
+a été grièvement blessé. Ces différentes affaires nous ont coûté
+cinquante hommes tués et deux cents blessés.
+
+L'armée de la république est maîtresse de toute la Palestine.
+
+ _Signé_, BONAPARTE.
+
+
+
+
+ DIVERSES
+
+ RÉCLAMATIONS
+
+ SUR DES FAITS ÉNONCÉS
+
+ DANS LES VOLUMES PRÉCÉDENTS.
+
+
+
+
+DIVERSES RÉCLAMATIONS.
+
+
+_Le maréchal comte Jourdan,_
+
+_A monsieur le général Gourgaud._
+
+ Paris, le 12 février 1823.
+
+ Monsieur le général,
+
+Dans le premier volume des Mémoires de Napoléon, dont vous êtes
+l'éditeur, j'ai lu, page 64, _Bernadotte, Augereau, Jourdan, Marbot,
+etc., qui étaient à la tête des meneurs de cette société_ (celle du
+Manége), _offrirent à Napoléon une dictature militaire_; et à la page
+83, _Jourdan et Augereau vinrent trouver Napoléon aux Tuileries, etc._
+J'ignorais que la société du manége, dissoute bien avant l'arrivée de
+Bonaparte, eût joué un rôle dans les évènements du 18 brumaire. Quoi
+qu'il en soit, j'affirme, sur mon honneur, que je n'ai jamais été
+membre de cette société, que je n'ai assisté à aucune de ses séances,
+et que je ne suis point allé trouver Napoléon aux Tuileries.
+
+Vers le 10 brumaire, je me présentai, seul, chez le général Bonaparte;
+ne l'ayant pas trouvé, je laissai une carte. Le lendemain, il m'envoya
+faire des compliments par le général Duroc, son aide-de-camp; peu
+après, il m'invita à dîner pour le 16. J'eus lieu d'être flatté de
+l'accueil qu'il me fit; en sortant de table, nous eûmes une
+conversation qui sera publiée un jour avec d'autres documents sur le
+18 brumaire; on y verra que si mon nom fut inscrit peu de jours après
+sur une liste de proscription, c'est précisément parce que, prévoyant
+l'abus que ferait ce général du pouvoir suprême, je déclarai ne
+vouloir lui prêter mon appui que dans le cas où il donnerait des
+garanties positives à la liberté publique, au lieu de vagues
+promesses; si j'avais proposé une dictature militaire, genre de
+pouvoir qui est sans limites, j'aurais été traité plus favorablement.
+
+Je vous prie, monsieur le général, d'avoir la bonté d'insérer ma
+réclamation dans le second volume des Mémoires de Napoléon.
+
+J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération,
+
+Monsieur, le général,
+
+ Votre très-humble et très-obéissant
+ serviteur,
+
+ _Signé_, le maréchal JOURDAN.
+
+
+_Réponse de M. le général Gourgaud,_
+
+_A M. le maréchal comte Jourdan._
+
+ Paris, 13 février 1823.
+
+ Monsieur le maréchal,
+
+Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser,
+relativement à un article qui vous concerne, dans le premier volume
+des Mémoires de Napoléon, que je publie (chapitre du 18 brumaire.)
+
+Lors des évènements dont il s'agit, j'étais trop jeune, pour avoir pu,
+à Sainte-Hélène, rectifier les erreurs de mémoire dans lesquelles
+l'empereur a pu tomber. Je m'empresserai d'insérer votre réclamation
+dans le second volume qui va paraître.
+
+Vous affirmez trop positivement, monsieur le maréchal, que vous n'avez
+point fait partie de la société du manége, pour qu'il soit permis
+d'élever aucun doute à ce sujet; mais l'empereur, comme vous le savez
+vous-même, avait la mémoire très-sûre, et je vais m'occuper de
+chercher, dans les journaux et les écrits du temps, ainsi que dans le
+souvenir des hommes de cette époque, quelle est la circonstance qui a
+pu donner lieu à cette méprise.
+
+Quant à la proscription dont vous parlez, monsieur le maréchal, il
+paraît qu'elle n'a pas été de longue durée, puisque quelques mois
+après le 18 brumaire le premier consul vous nomma ministre de la
+république française près le gouvernement piémontais (voyez page 302
+des Mémoires cités.)
+
+Agréez, monsieur le maréchal, l'hommage du profond respect avec lequel
+j'ai l'honneur d'être,
+
+ Votre très-humble et très-obéissant
+ serviteur,
+
+ _Signé_, le baron GOURGAUD.
+
+
+_Le lieutenant-général de Gersdorff,_
+
+_A monsieur le général Gourgaud, à Paris._
+
+ Dresde, 25 février 1823.
+
+ Mon général,
+
+Vous et messieurs vos camarades avez publié des Mémoires bien
+intéressants, et avez mérité, par là, un juste tribut de
+reconnaissance de vos concitoyens. Ce qui ajoute encore un grand prix
+à vos travaux, c'est qu'avec l'impartialité de l'historiographe, vous
+ouvrez un champ libre aux réclamations contre des faits douteux ou
+susceptibles d'être rectifiés. Voilà ce qui m'enhardit, dans ce
+moment, à protester contre un passage des Notes et Mélanges, où
+l'honneur des troupes saxonnes est fortement compromis.
+
+Comme chef de l'état-major du corps saxon réuni à l'armée française en
+1809, le commandant de ce corps n'existant plus, je me crois en droit
+de m'adresser à vous, mon général, me flattant, en outre, que vous
+voudrez bien vous rappeler notre connaissance de l'année 1813.
+
+Dans la première partie des Notes et Mélanges, page 217, il est dit:
+
+_Les Saxons lâchèrent pied la veille de Wagram; ils lâchèrent pied le
+matin de Wagram: c'étaient les plus mauvaises troupes de l'armée, etc.
+etc._
+
+Je ne saurais rien faire de mieux, que de raconter les évènements de
+ces deux journées, en ce qui concerne les troupes saxonnes.
+
+Nous formions, conjointement avec la très-faible division Dupas, le
+quatrième corps d'armée; nous passâmes le Danube le 5 juillet, vers
+midi, pour agir sur la rive gauche. Notre première tâche fut de
+prendre le village de Ratzendorff, ce que la brigade de Steindel
+exécuta lestement, tandis que le corps entier marchait à sa
+destination, qui était de former l'aile gauche de l'armée. Toute la
+cavalerie saxonne était rangée dans la plaine de Breitenled, et
+quoique sa force fût assez considérable, elle n'était pourtant pas
+proportionnée à la cavalerie ennemie opposée. Néanmoins le prince de
+Ponte-Corvo ordonna d'attaquer (il pouvait être cinq ou six heures de
+l'après-midi). Je fus moi-même le porteur de cet ordre, et trouvai
+déja sur le terrain le général Gérard, chef de l'état-major du prince.
+On fit les dispositions nécessaires, et je crois qu'il n'y eut jamais
+un moment plus glorieux pour la cavalerie saxonne. L'ennemi, qui nous
+attendait de pied ferme, fut entièrement culbuté, eut beaucoup de
+prisonniers et de blessés. Un bataillon de Clairfait, posté là en
+soutien, y perdit son drapeau et grand nombre d'hommes. Dès ce
+moment, nous restâmes maîtres de la plaine, et la cavalerie ennemie ne
+fit plus d'autre tentative ce jour-là, que d'envoyer des flanqueurs,
+contre lesquels nous fîmes avancer les nôtres.
+
+Cependant le corps d'armée du prince avait éprouvé quelques
+changements fâcheux. La division Dupas avait été réunie au corps du
+maréchal Oudinot, deux bataillons de grenadiers étaient restés à la
+garde de l'île de Lobau, le régiment de chevau-légers Prince-Jean, fut
+mis sous les ordres du maréchal Davoust. Le prince se plaignit
+amèrement de tous ces changements, et envoya plusieurs officiers pour
+réclamer ses troupes. Tout fut inutile, jusqu'à ce qu'enfin, vers la
+nuit, trois escadrons des chevau-légers revinrent, le quatrième ayant
+été retenu pour couvrir une batterie.
+
+Toutes ces contrariétés affectèrent le prince. Il voyait avec chagrin
+que les sentiments de l'empereur, à son égard, se manifestaient dans
+cette occasion, et que le prince de Neufchâtel agissait, de son côté,
+dans le sens du maître. Le caractère du prince, autant que son
+amour-propre offensé, lui faisait desirer de terminer cette journée
+aussi glorieusement que possible. A cet effet, il fallait emporter le
+village de Wagram. Le prince ordonna donc à ses troupes un mouvement
+encore plus à gauche, et envoya prévenir l'empereur de ce dessein, en
+le priant de le faire soutenir vigoureusement.
+
+Je m'arrête ici un moment pour jeter un coup d'oeil sur la position de
+l'ennemi. L'archiduc Charles avait envoyé, par plusieurs courriers,
+l'ordre à l'archiduc Jean, de passer la March, et de se mettre en
+communication avec l'aile gauche de l'armée autrichienne par
+Untersiebenbrun. L'exécution de ce mouvement devait avoir lieu le 6, à
+la pointe du jour, et, dans cette attente, l'archiduc Charles
+affaiblit son aile gauche. Déja, le 5, les dispositions avaient été
+faites pour renforcer l'aile droite en-delà de Wagram, et c'est ainsi
+qu'on voulait couper à l'armée française ses communications avec le
+Danube. Mais, pour y parvenir, il fallait à tout prix se maintenir
+dans Wagram. C'était le pivot de la position ennemie; c'était là où
+l'archiduc était accouru, y avait distribué ses ordres vers minuit, et
+s'y était arrêté jusqu'au jour.
+
+Sous de telles conjonctures, une attaque sur Wagram, supposé qu'on
+l'eût faite, même avec un nombre bien plus considérable de troupes,
+n'aurait jamais réussi. Mais le prince n'avait que 7,000 hommes
+d'infanterie, il tenta néanmoins plusieurs fois l'attaque, parvint
+aussi à prendre poste à l'autre extrémité du village, mais fut obligé
+chaque fois de céder aux violents efforts de toutes les forces réunies
+des Autrichiens. Quiconque s'est jamais trouvé à de pareilles
+rencontres, connaît le désordre inévitable où se trouvent, pour le
+moment, les troupes les plus braves, désordre que l'obscurité de la
+nuit ne fait qu'augmenter. Telle était notre situation. Nos troupes,
+plusieurs fois repoussées, étaient disséminées; mais les officiers
+saxons y remédièrent avec tant de promptitude et d'intelligence, qu'à
+minuit les brigades saxonnes se trouvaient ralliées près d'Aderkla,
+et parfaitement en état d'agir à tout évènement.
+
+On sait que le 6, l'ennemi commença l'attaque par sa droite contre
+notre aile gauche. Il avait été renforcé de la division de Collowrath
+et des grenadiers. Notre corps avait un peu rétrogradé pour se mettre
+en ligne. Il semblait que toutes les forces de l'ennemi fussent
+réunies ici, mais il ne put les étendre que bien lentement vers Aspern
+et même sur Esslingen. La cavalerie saxonne fit plusieurs charges, et
+l'infanterie fut obligé de se former, petit à petit, en potence, parce
+que l'ennemi s'étendait toujours davantage vers Enzersdorff. Il n'y
+eut pas le moindre désordre: le prince, avec des troupes
+très-affaiblies et vingt-sept pièces de canon seulement, dont la
+plupart furent successivement démontées, manoeuvra comme sur un
+échiquier. La situation de l'aile gauche, malgré que le maréchal
+Masséna se fût hâté à neuf heures de venir la soutenir, était
+très-critique, lorsqu'à dix heures l'empereur arriva lui-même. Il alla
+reconnaître la position de l'ennemi; ordonna une nouvelle attaque,
+témoigna sa satisfaction, et me chargea de dire, de sa part, aux
+Saxons de tenir ferme; que bientôt les affaires changeraient. Il jeta
+encore un coup d'oeil sur les ennemis, en disant: «Ils sont pourtant à
+moi!»--Et à ces mots il partit au grand galop, pour se rendre à l'aile
+droite.
+
+Effectivement, tout changea dès ce moment. L'aile gauche des
+Autrichiens avait vainement attendu l'arrivée d'un corps d'armée dans
+la direction de la March; elle fut obligée de céder aux attaques
+réitérées du maréchal Davoust, et l'archiduc Charles, voyant les
+mouvements considérables qui se faisaient contre son centre, sentit
+que sa position entière était menacée. Les avantages de son aile
+droite étaient perdus. Le prince de Ponte-Corvo et Masséna prirent,
+dans le plus grand ordre, une position rétrograde, afin de faire place
+aux Bavarois. En même temps arriva le général Lauriston, avec la plus
+terrible batterie dont on se soit jamais servi, les cent canons des
+gardes, et foudroya tout ce qu'il trouva devant lui.
+
+Qui, de ceux qui furent témoins de ces évènements, osera dire qu'un
+seul homme du corps saxon ait quitté le champ de bataille, autrement
+que blessé? Qui niera que l'artillerie et la cavalerie saxonne n'aient
+déja été très-actives dès avant la pointe du jour; que l'infanterie
+n'ait montré le plus grand sang-froid tout le temps qu'elle se vit
+criblée par les boulets ennemis? Cent et trente deux officiers, en
+partie grièvement blessés, en partie tués, sur un corps aussi peu
+nombreux, prouvent assez que, dans ces deux journées, il a fait son
+devoir. Je réclame, pour la véracité de ma narration, le témoignage
+d'un juge très-compétant, celui du général Gérard: je suis persuadé
+qu'il n'a point encore oublié les Saxons des 5 et 6 juillet.
+
+Le prince nous prédit lui-même le sort qui nous attendait. «Je
+voulais, dit-il, vous conduire au champ de l'honneur, et vous n'avez
+eu que la mort devant les yeux; vous avez fait tout ce que j'étais en
+droit d'attendre de vous, néanmoins on ne vous rendra pas justice,
+parce que vous étiez sous mon commandement.» Le lendemain, 6 au matin,
+il exprima des sentiments à peu près semblables, et c'était, si je ne
+me trompe, envers le comte Mathieu Dumas, en le priant instamment de
+rapporter à l'empereur ces mêmes expressions. Ce ne fut que quelques
+jours après que le prince et le général Gérard nous quittèrent. Leur
+souvenir est ineffaçable dans le coeur des Saxons, principalement pour
+moi qui, comme chef de l'état-major, me suis trouvé en double relation
+avec eux.
+
+Le prince jugea que nous avions mérité de sa part les sentiments qu'il
+a exprimés dans l'ordre du jour qu'il nous laissa. Il fut désapprouvé
+au quartier-général, et on voulut que le prince le retirât. «J'en
+donne le plein-pouvoir, dit-il, à quiconque prouvera que je n'ai point
+dit la vérité.»
+
+A la suite de ces évènements, les Saxons furent mis sous les ordres de
+S. A. S. le vice-roi d'Italie, qui fut détaché vers la Hongrie. Les
+Saxons, au passage de la March, prouvèrent à S. A. S. qu'ils n'étaient
+pas moins dignes de servir sous ses ordres.
+
+Vous voyez, mon général, que je n'ai rapporté des faits très-connus
+qu'en tant qu'ils ont rapport à mon pays et à mes camarades. Je n'ai
+voulu que réfuter par là un jugement précipité, et diriger l'attention
+sur des motifs qui peuvent faire errer, même un grand homme. Je ne
+suis pas ici le panégyriste du prince de Ponte-Corvo, parce qu'il n'en
+a pas besoin. Je n'ai pas élevé les faits militaires des Saxons plus
+haut qu'ils ne méritent de l'être. Il y a des moments malheureux pour
+toutes les troupes, mais ce ne fut pas le cas à Wagram pour les
+Saxons.
+
+Vous trouverez sûrement moyen, mon général, de faire part à vos
+compatriotes de ma juste réclamation, de même que je chercherai
+l'occasion de le faire en Allemagne. Vous êtes trop homme d'honneur,
+pour ne pas prendre sous votre protection tout ce qui le touche. Vous
+justifierez, par là, la haute opinion que j'ai de votre caractère et
+de votre mérite.
+
+Recevez, monsieur le général, l'assurance de ma considération la plus
+distinguée.
+
+ Le lieutenant-général, ancien chef de l'état-major
+ de l'armée saxonne, etc.
+
+ _Signé_, de GERSDORFF.
+
+
+_Réponse de M. le général Gourgaud,_
+
+_A monsieur le lieutenant-général de Gersdorff, ancien chef de
+l'état-major de l'armée saxonne, etc. etc._
+
+ Paris, mars 1823.
+
+ Général,
+
+Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en
+date du 25 février dernier, au sujet d'une note dictée par l'empereur
+Napoléon, sur la bataille de Wagram, et insérée dans un volume des
+Mémoires que je publie avec monsieur le comte de Montholon. Je
+m'empresse de vous informer que, conformément à vos desirs, je
+publierai votre réclamation dans la prochaine livraison du même
+ouvrage.
+
+Il ne m'appartient pas de prononcer sur ce que l'empereur dit des
+troupes saxonnes; je me bornerai seulement à vous prier de remarquer
+que vous-même reconnaissez, dans votre relation, que ces troupes
+furent plusieurs fois repoussées et mises en désordre dans la journée
+du 5, et que dans celle du 6, elles furent également obligées de céder
+le terrain à l'ennemi.
+
+J'ignore, général, ce qui a pu vous porter à croire que l'empereur
+avait, en 1809, des sentiments d'inimitié contre le prince de
+Ponte-Corvo; des faits bien connus attestent le contraire. Après avoir
+intrigué contre Napoléon, à l'époque du 18 brumaire; après avoir
+conspiré contre lui sous le consulat, le général Bernadotte ne fut
+cependant l'objet d'aucune poursuite. Plus tard il fut même nommé
+maréchal d'empire, prince, etc.; et cependant son seul titre à de si
+hautes faveurs, était son mariage avec la belle-soeur d'un frère de
+l'empereur. Il n'avait jamais eu de commandements importants, il
+n'avait jamais gagné de bataille; et l'on peut dire que la réputation
+qu'il s'était faite tenait plus à ce genre d'esprit, attribué
+anciennement à des gens de sa province, qu'à son mérite réel.
+
+Comment témoigna-t-il sa reconnaissance?
+
+A la bataille de Iéna, il refuse, sous les plus frivoles prétextes,
+de soutenir le corps du maréchal Davoust, attaqué par les trois-quarts
+de l'armée prussienne; il cause ainsi la mort de 5 à 6,000 Français,
+et compromet le succès de la journée. Vous avouerez, général, qu'une
+action aussi coupable méritait un châtiment exemplaire; les lois le
+condamnaient... Il n'éprouva qu'une courte disgrace! Convient-il bien
+après cela à ce général de dire aux troupes saxonnes, lors de la
+bataille de Wagram, «_Qu'on ne leur rendrait pas justice parce
+qu'elles étaient sous son commandement_?»
+
+A la guerre, vous le savez, général, la valeur des troupes dépend
+souvent de l'habileté de celui qui les commande: bientôt ces mêmes
+Saxons sous les ordres du prince Eugène, méritèrent les éloges de
+l'empereur. Preuve certaine que si, à Wagram, ils ne firent pas ce
+qu'il attendait d'eux, ce ne fut pas leur faute, mais bien celle de
+leur ancien chef.
+
+Le prince de Ponte-Corvo, dites-vous, n'a pas besoin de panégyriste:
+cela est possible, général, parmi les étrangers; mais en France, il
+lui serait bien difficile d'en trouver. Les Français n'ont pas oublié
+le mal qu'il leur a causé en Russie; ils n'ont pas oublié les
+batailles de Gross-Beeren, de Juterboch, de Leipsick, où, à la tête de
+soldats étrangers, il fit couler le sang de ses compatriotes, de ses
+anciens compagnons d'armes, en combattant celui qui, au lieu de
+l'abandonner à la rigueur des lois, l'avait comblé de bienfaits;
+conduite aussi contraire à la politique qu'à la reconnaissance, aussi
+opposée à ses intérêts personnels qu'à l'honneur; conduite vraiment
+criminelle, et que ne peuvent excuser ni les fureurs d'une jalousie
+sans bornes, ni l'aveuglement d'un amour-propre excessif.
+
+L'empereur Napoléon aimait le roi de Saxe; le souvenir de sa constance
+et de sa loyauté est souvent venu, dans l'exil, soulager l'ame du
+héros qu'avaient froissée tant d'ingratitudes! Si, dans une note
+dictée rapidement, il s'est servi, à l'égard des Saxons, d'une
+expression qui vous a blessé, rappelez-vous Leipsick.... et vous ne la
+trouverez pas trop dure dans sa bouche.
+
+Je ne puis terminer cette lettre, général, sans me féliciter de ce que
+vous avez bien voulu ne pas oublier les relations que nous avons eues
+en 1813; elles m'avaient déja mis à même d'apprécier les qualités et
+les talents qui vous distinguent; en répondant aujourd'hui aux
+observations que vous ont inspirées l'honneur et le patriotisme, je me
+trouve heureux d'avoir une nouvelle occasion de vous offrir les
+assurances de ma considération la plus distinguée.
+
+ _Signé_, le baron GOURGAUD,
+ ancien général et aide-camp de l'empereur Napoléon.
+
+
+FIN DU DEUXIÈME VOLUME DES MÉMOIRES.
+
+[Illustration: THÉATRE DE LA GUERRE EN ALLEMAGNE en 1800.
+
+BATAILLE DE HOHENLINDEN]
+
+[Illustration: THÉATRE DE LA GUERRE EN ITALIE, en 1800 et 1801.]
+
+[Illustration: ATTAQUE DE COPENHAGUE par une Flotte Anglaise le 2
+Avril 1801.]
+
+[Illustration: BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR livrée le 1er août 1798 à 8
+heures du soir.]
+
+CARTE de la Baie D'ABOUKIR.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de
+France sous Napoléon, Tome 2/2, by Gaspard Gourgaud
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOME II/II ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de France
+sous Napoléon, Tome 2/2, by Gaspard Gourgaud
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+Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon, Tome 2/2
+ Écrits à Sainte-Hélène par les généraux qui ont partagé sa captivité
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+Author: Gaspard Gourgaud
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+Release Date: January 28, 2012 [EBook #38696]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOME II/II ***
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p>
+
+<p>Dans le chapitre «ÉGYPTE.&mdash;USAGES, SCIENCES ET ARTS», la numérotation
+des sections saute de II à IV.</p>
+</div>
+
+<p><a id="Page_I"></a></p>
+
+<h2 class="p4">MÉMOIRES<br />
+<span class="xlarge">DE NAPOLÉON</span></h2>
+
+<p><a id="Page_II"></a></p>
+
+<p class="p4 center"><i>Se trouve aussi à Paris</i>,</p>
+
+<p class="p2 center">A LA GALERIE DE BOSSANGE PÈRE,<br />
+Libraire de S. A. S. Monseigneur le duc d'Orléans,<br />
+RUE DE RICHELIEU, N<sup>o</sup> 60.</p>
+
+<p class="p4 center small">DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT.</p>
+
+<p><a id="Page_III"></a></p>
+
+
+<h1>MÉMOIRES<br />
+<span class="medium">POUR SERVIR</span><br />
+<span class="large">A L'HISTOIRE DE FRANCE,</span><br />
+<span class="medium">SOUS NAPOLÉON,</span></h1>
+
+<p class="center small"><b>ÉCRITS A SAINTE-HÉLÈNE,</b></p>
+
+<p class="center"><b>Par les généraux qui ont partagé sa captivité</b>,</p>
+
+<p class="center small"><b>ET PUBLIÉS SUR LES MANUSCRITS ENTIÈREMENT CORRIGÉS DE LA MAIN</b></p>
+
+<p class="center"><b>DE NAPOLÉON.</b></p>
+
+<p class="p4 center"><b>TOME DEUXIÈME,</b></p>
+
+<p class="center"><b>ÉCRIT PAR LE GÉNÉRAL GOURGAUD.</b></p>
+
+<p class="p4 center">PARIS,<br />
+<span class="small">FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, LIBRAIRES.</span><br />
+<span class="small">BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES.</span></p>
+
+<p class="center xs">G. REIMER, A BERLIN.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p2 center">1823.</p>
+
+<p><a id="Page_IV"></a></p>
+
+<p><a id="Page_V"></a></p>
+
+<div class="p2 figcenter">
+<img src="images/illus005_s.jpg" width="450" height="402" alt="Manuscrit" title="" /></div>
+<p class="center">Manuscrit<br />
+<a href="images/illus005_b.jpg">Agrandissement</a></p>
+
+<p><a id="Page_VI"></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
+
+<h2>MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2>
+<h3>DIPLOMATIE.&mdash;GUERRE.</h3>
+<h4>1800 ET 1801.</h4>
+
+<p class="hanging summary">
+Préliminaires de paix signés par le comte de Saint-Julien.&mdash;Négociations
+avec l'Angleterre, pour un
+armistice naval.&mdash;Commencement des négociations
+de Lunéville.&mdash;Affaires d'Italie; invasion
+de la Toscane.&mdash;Positions des armées.&mdash;Opérations
+de l'armée Gallo-Batave. Combat de Burg-Eberach.&mdash;Opérations
+de l'armée du Rhin. Bataille
+de Hohenlinden.&mdash;Passage de l'Inn, de la
+Salza. Armistice du 25 décembre 1800.&mdash;Observations.&mdash;Armée
+des Grisons; passage du Splugen;
+marche sur Botzen.&mdash;Armée d'Italie; passage
+du Mincio; passage de l'Adige.&mdash;Suspension d'armes
+de Trévise, le 16 janvier 1801; Mantoue cédée
+le 26 janvier.&mdash;Corps d'observation du Midi.
+Armistice avec Naples, signé à Foligno, le 28 février
+1801.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Le lieutenant général comte de Saint-Julien
+arriva à Paris, le 21 juillet 1800, porteur d'une
+<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
+lettre de l'empereur d'Allemagne, au premier
+consul. Il s'annonça comme plénipotentiaire
+chargé de négocier, conclure et signer des
+préliminaires de paix. La lettre de l'empereur
+était précise; elle contenait des pouvoirs, car
+il y était dit: <i>Vous ajouterez foi à tout ce
+que vous dira de ma part le comte de Saint-Julien,
+et je ratifierai tout ce qu'il fera</i>. Le
+premier consul chargea M. de Talleyrand de
+négocier avec le plénipotentiaire autrichien,
+et en peu de jours les préliminaires furent arrêtés
+et signés. Par ces préliminaires, il était
+convenu que la paix serait établie sur les conditions
+du traité de Campo-Formio, que l'Autriche
+recevrait, en Italie, les indemnités que
+ce traité lui accordait en Allemagne; que jusqu'à
+la signature de la paix définitive, les armées
+des deux puissances resteraient, tant en
+Italie qu'en Allemagne, dans leur situation
+actuelle; que la levée en masse des insurgés de
+la Toscane ne recevrait aucun accroissement,
+et qu'aucune troupe étrangère ne serait débarquée
+dans ce pays.</p>
+
+<p>Le rang élevé du plénipotentiaire, la lettre
+de l'empereur dont il était porteur, les instructions
+qu'il disait avoir, son ton d'assurance,
+tout portait à regarder la paix comme signée;
+mais en août, on reçut des nouvelles de Vienne:
+<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
+le comte de Saint-Julien était désavoué et rappelé;
+le baron de Thugut, ministre des affaires
+étrangères d'Autriche, faisait connaître que,
+par un traité conclu entre l'Angleterre et
+l'Autriche, cette dernière s'était engagée à ne
+traiter de la paix, que conjointement avec l'Angleterre,
+et qu'ainsi l'empereur ne pouvait
+ratifier les préliminaires du comte de Saint-Julien,
+mais que ce monarque desirait la paix;
+que l'Angleterre la desirait également, comme
+le constatait la lettre de lord Minto, ministre
+anglais à Vienne, au baron de Thugut. Ce
+lord disait que l'Angleterre était prête à envoyer
+un plénipotentiaire pour traiter, conjointement
+avec le ministre autrichien, de la paix
+définitive entre ces deux puissances et la France.</p>
+
+<p>Dans une telle circonstance, ce que la république
+avait de mieux à faire, c'était de recommencer
+les hostilités. Cependant le premier
+consul ne voulut négliger aucune des chances
+qui pouvaient rétablir la paix avec l'Autriche
+et l'Angleterre; et, pour parvenir à ce but, il
+consentit, 1<sup>o</sup> à oublier l'affront que venait de
+faire à la république le cabinet de Vienne,
+en désavouant les préliminaires qui avaient été
+signés par le comte de Saint-Julien; 2<sup>o</sup> à admettre
+des plénipotentiaires anglais et autrichiens
+au congrès; 3<sup>o</sup> à prolonger l'armistice
+<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
+existant entre la France et l'Allemagne, pourvu
+que, de son côté, l'Angleterre consentît à un armistice
+naval, puisqu'il n'était pas juste que
+la France traitât avec deux puissances alliées,
+étant en armistice avec l'une et en guerre
+avec l'autre.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p>
+
+<p>Un courrier fut expédié à M. Otto, qui résidait
+à Londres comme commissaire français,
+chargé de l'échange des prisonniers. Le 24
+août, il adressa une note au lord Grenville, en
+lui faisant connaître que lord Minto ayant
+déclaré l'intention où était le gouvernement
+anglais, de participer aux négociations qui
+allaient s'ouvrir avec l'Autriche, pour le rétablissement
+de la paix définitive entre l'Autriche
+et la France, le premier consul consentait
+à admettre le ministre anglais aux négociations;
+mais que l'&oelig;uvre de la paix en devenait plus
+difficile; que les intérêts à traiter étant plus
+compliqués et plus nombreux, les négociations
+en éprouveraient nécessairement des longueurs;
+et qu'il n'était pas conforme aux intérêts de la
+république que l'armistice conclu à Marengo,
+et celui conclu à Bayarsdorf, continuassent plus
+long-temps, à moins que, par compensation, on
+n'établît aussi un armistice naval.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
+Les dépêches de lord Minto n'étaient pas
+encore arrivées à Londres, et lord Grenville,
+fort étonné de la note qu'il recevait, envoya
+le chef du transport-office, prier M. Otto de
+remettre les pièces qui y avaient donné lieu, ce
+qu'il fit aussitôt. Mais peu après, le cabinet de
+Saint-James reçut son courrier de Vienne;
+lord Grenville répondit à M. Otto, que l'idée
+d'un armistice applicable aux opérations navales,
+était neuve dans l'histoire des nations.
+Du reste, il déclara qu'il était prêt à envoyer
+un plénipotentiaire au lieu qui serait désigné
+pour la tenue du congrès; il fit connaître que
+ce plénipotentiaire serait son frère Thomas
+Grenville, et demanda les passe-ports pour
+qu'il pût se rendre en France. C'était éluder
+la question; et M. Otto, le 30 août, réclama
+une réponse catégorique avant le 3 septembre,
+vu que, le 10, les hostilités devaient
+recommencer en Allemagne et en Italie. Lord
+Grenville, le 4 septembre, fit demander un
+projet par écrit, attendu qu'il avait peine à
+comprendre ce qu'on entendait par un armistice
+applicable aux opérations navales. M. Otto
+envoya le projet du gouvernement français rédigé.
+Les principales dispositions étaient celles-ci:
+1<sup>o</sup> les vaisseaux de guerre et de commerce
+<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
+des deux nations, jouiront d'une libre navigation,
+sans être soumis à aucune espèce de
+visite; 2<sup>o</sup> les escadres, qui bloquent les ports
+de Toulon, Brest, Rochefort et Cadix, rentreront
+dans leurs ports respectifs; 3<sup>o</sup> les places
+de Malte, Alexandrie et Belle-Isle en mer, seront
+assimilées aux places d'Ulm, Philipsbourg et Ingolstadt;
+et, en conséquence, tous les vaisseaux
+français et neutres pourront y entrer librement.</p>
+
+<p>Le 7 septembre, M. Grenville répondit que
+S. M. Britannique admettait le principe d'un
+armistice applicable aux opérations navales,
+quoique cela fût contraire aux intérêts de l'Angleterre;
+que c'était un sacrifice que cette puissance
+voulait faire en faveur de la paix et de
+son alliée l'Autriche; mais qu'aucun des articles
+du projet français n'était admissible; et
+il proposa d'établir les négociations sur un
+contre-projet qu'il envoya. Ce contre-projet
+portait: 1<sup>o</sup> les hostilités cesseront sur mer;
+2<sup>o</sup> on accordera aux places de Malte, Alexandrie
+et Belle-Isle, des vivres pour quatorze jours
+à la fois, et d'après le nombre d'hommes
+qu'elles ont pour garnison; 3<sup>o</sup> le blocus de
+Brest et des autres ports français ou alliés sera
+levé; mais aucun des vaisseaux de guerre, qui
+y sont, n'en pourra sortir pendant toute la
+<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
+durée de l'armistice; et les escadres anglaises
+resteront à la vue de ces ports.</p>
+
+<p>Le commissaire français répondit le 16 septembre,
+que son gouvernement offrait le choix
+à S. M. Britannique, que les négociations
+s'ouvrissent à Lunéville, que les plénipotentiaires
+anglais et autrichiens fussent admis à
+traiter ensemble, et que pendant ce temps-là
+la guerre eût lieu sur terre comme sur mer; ou
+bien qu'il y eût armistice sur terre et sur mer;
+ou enfin, qu'il y eût armistice avec l'Autriche,
+et qu'on ne traitât à Lunéville qu'avec elle;
+qu'on traitât à Londres ou à Paris avec l'Angleterre,
+et que l'on continuât à se battre sur
+mer. Il observait que l'armistice naval devait
+offrir à la France des compensations pour ce
+qu'elle perdait par la prolongation de l'armistice
+sur le continent, pendant lequel l'Autriche
+réorganisait ses armées et son matériel,
+en même temps que l'impression des victoires
+de Marengo et de Moeskirch s'effaçait du moral
+de ses soldats; que, pendant cette prolongation,
+le royaume de Naples, qui était en proie à toutes
+les dissensions et à toutes les calamités, se réorganisait
+et levait une armée; qu'enfin c'était à la
+faveur de l'armistice, que des levées d'hommes se
+faisaient en Toscane et dans la marche d'Ancône.</p>
+
+<p>Le vainqueur n'avait accordé au vaincu tous
+<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
+ces avantages, que sur sa promesse formelle
+de conclure sans délai une paix séparée.
+Ceux que la France pouvait trouver dans le
+principe d'un armistice naval, ne pouvaient
+consister dans l'approvisionnement des ports
+de la république, qui certes ne manquait
+pas de moyens intérieurs de circulation, mais
+bien dans le rétablissement de ses communications
+avec l'Égypte, Malte et l'Ile-de-France.
+M. Grenville fit demander, le 20 septembre,
+de nouvelles explications; et M. Otto lui fit
+savoir le lendemain, que le premier consul
+consentait à modifier son premier projet; que
+les escadres françaises ou alliées ne pourraient
+changer de positions pendant la durée de l'armistice;
+qu'il ne serait autorisé, avec Malte,
+que les communications nécessaires pour fournir
+à la fois pour quinze jours de vivres, à
+raison de dix mille rations par jour; qu'Alexandrie
+n'étant pas bloquée par terre et
+ayant des vivres en assez grande abondance
+pour pouvoir en envoyer même à l'Angleterre,
+la France aurait la faculté d'expédier six frégates
+qui, partant de Toulon, se rendraient à
+Alexandrie, et en reviendraient sans être visitées,
+et ayant à bord un officier anglais parlementaire.</p>
+
+<p>C'étaient là les deux seuls avantages que la
+<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
+république pût retirer d'une suspension d'armes
+maritime. Ces six frégates armées en flûte
+auraient pu porter 3,600 hommes de renfort;
+on n'y eût mis que le nombre de matelots strictement
+nécessaire pour leur navigation, et elles
+auraient même pu porter quelques milliers de
+fusils et une bonne quantité de munitions de
+guerre et d'objets nécessaires à l'armée d'Égypte.</p>
+
+<p>La négociation ainsi engagée, lord Grenville
+crut devoir autoriser M. Ammon, sous-secrétaire
+d'état, à conférer avec M. Otto, afin de
+voir s'il n'y aurait pas quelque moyen de conciliation.
+M. Ammon vit M. Otto, et lui proposa
+l'évacuation de l'Égypte par l'armée française,
+comme une conséquence du traité d'El-Arich,
+conclu le 24 janvier, et rompu le 18 mars, au
+reçu de la décision du gouvernement britannique,
+qui s'était refusé à reconnaître cette convention.
+Une telle proposition ne demandait
+aucune réponse; M. Ammon n'insista pas. Les
+deux commissaires, après quelques jours de
+discussion, se mirent d'accord sur toutes les difficultés,
+excepté sur l'envoi des six frégates
+françaises à Alexandrie. Le 25 septembre,
+M. Otto déclara que cet envoi de six frégates
+était le <i>Sine quâ non</i>; et le 9 octobre, M. Ammon
+lui écrivit pour lui annoncer la rupture des
+négociations.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p>
+
+<p>Dans les pourparlers qui avaient eu lieu, on
+n'avait pas tardé à s'appercevoir que le cabinet
+anglais ne voulait que gagner du temps, et
+que jamais il ne consentirait à faire, à la république
+française, aucun sacrifice, ou à lui accorder
+aucun avantage qui pût l'indemniser des
+pertes que lui faisait éprouver la prolongation
+de l'armistice avec l'empereur d'Allemagne.
+Les généraux en chef des armées du Rhin et
+d'Italie avaient donc reçu l'ordre de dénoncer
+l'armistice le 1<sup>er</sup> septembre, et de reprendre
+sur le champ les hostilités. Brune avait remplacé,
+au commandement de l'armée d'Italie,
+Masséna, qui ne pouvait s'entendre avec le gouvernement
+de la république cisalpine. Le général
+Moreau, qui commandait l'armée du Rhin,
+avait son quartier-général à Nimphenbourg,
+maison de plaisance de l'électeur de Bavière,
+auprès de Munich. Le 19 septembre, il commença
+les hostilités. Cependant le comte de
+Lerbach, arrivé sur l'Inn, sollicitait vivement
+la continuation de l'armistice; il promettait
+que son maître allait sincèrement entamer des
+négociations pour la paix; et, comme garantie
+<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
+de la sincérité de ses dispositions, il consentait
+à remettre les trois places d'Ulm, Philipsbourg
+et Ingolstadt. En conséquence, de ces propositions,
+une convention signée à Hohenlinden,
+le 20 septembre, prolongea l'armistice de quarante-cinq
+jours.</p>
+
+<p>La mauvaise foi de la cour de Vienne était
+évidente; elle ne voulait que gagner la saison
+pluvieuse, afin d'avoir ensuite tout l'hiver pour
+rétablir ses armées. Mais la possession par
+l'armée française, de ces trois places, était regardée
+comme de la plus haute importance;
+elles assuraient cette armée en Allemagne,
+en lui donnant des points d'appui. D'ailleurs,
+si l'Autriche employait le temps de l'armistice
+à recruter et à rétablir ses armées, la France
+de son côté mettrait tout en &oelig;uvre pour lever
+de nouvelles armées; et les nombreuses populations
+de la Hollande, de la France et de l'Italie,
+permettraient de faire des efforts plus
+considérables que ceux que pouvait faire la
+maison d'Autriche. Pendant ces quarante-cinq
+jours de trève, l'armée d'Italie gagnerait la
+soumission de Rome, de Naples et de la Toscane,
+qui, n'étant pas comprises dans l'armistice,
+se trouvaient abandonnées à leurs propres
+forces. La soumission de ces pays, qui pouvaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
+inquiéter les derrières et les flancs de l'armée,
+était également utile.</p>
+
+<p>Le ministre Thugut, qui dirigeait le cabinet
+de Vienne, était sous l'influence anglaise. On
+lui reprochait des fautes politiques et des fautes
+militaires, qui avaient compromis et compromettaient
+encore l'existence de la monarchie.
+Sa politique avait mis obstacle au retour
+du pape, du grand duc de Toscane, et du roi de
+Sardaigne, dans leurs états; ce qui avait achevé
+d'indisposer le czar. Ce ministre avait conclu
+avec le cabinet de Saint-James un traité de subsides,
+au moment où il était facile de prévoir que
+la maison d'Autriche serait contrainte à faire
+une paix séparée. On attribuait à ses plans les
+désastres de la campagne; on le blâmait d'avoir
+fait de l'armée d'Italie l'armée principale; c'était
+sur le Rhin, disait-on, qu'il eût dû réunir les
+grandes forces de la monarchie. Il avait cherché,
+en cela, à complaire à l'Angleterre, qui voulait incendier
+Toulon, et par là faire tomber l'expédition
+d'Égypte; enfin, il venait de compromettre
+la majesté de son souverain, en le faisant aller
+à ses armées sur l'Inn, pour y donner lui-même
+l'ordre déshonorant de livrer les trois
+boulevards de l'Allemagne. Thugut fut renvoyé
+du ministère. Le comte de Cobentzell, le négociateur
+<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
+de Campo-Formio, fut élevé à la dignité
+de vice-chancelier d'état, qui, à Vienne,
+équivaut à celle de premier ministre. Tout ce
+qui pouvait faire espérer le rétablissement
+de la paix, était fort populaire à Vienne, et
+sanctionné par l'opinion publique.</p>
+
+<p>Le comte de Cobentzell s'annonçait comme
+l'homme de la paix, le partisan de la France;
+il se prévalait hautement de son titre de négociateur
+de Campo-Formio, et de la confiance
+dont l'honorait le premier consul; c'est à cette
+même confiance qu'il devait le poste important
+qu'il occupait. L'état de 1756 allait renaître;
+ce temps de gloire où Marie-Thérèse traîna la
+France après son char, est une des époques les
+plus brillantes de la monarchie autrichienne.
+Le comte de Cobentzell informa le cabinet des
+Tuileries que le comte de Lerbach allait se
+rendre à Lunéville. Peu après, il fit connaître
+qu'il ne voulait s'en rapporter à personne pour
+une mission aussi importante, et partit de
+Vienne avec une nombreuse légation. Mais il
+voyagea lentement; arrivé à Lunéville, il saisit
+le prétexte que le plénipotentiaire français n'y
+était pas encore, pour venir à Paris payer ses
+respects au premier magistrat de la république.
+Tout lui était bon pour gagner du temps. Il fut
+présenté aux Tuileries, et traité de la manière
+<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
+la plus distinguée. Mais interpellé le lendemain,
+par le ministre des affaires étrangères, de montrer
+ses pouvoirs, il balbutia. Il fut dès lors évident
+qu'il avait voulu amuser le cabinet français,
+et que sa cour, malgré le changement de ministère,
+persistait dans le même systême. Le
+premier consul avait nommé Joseph Bonaparte
+plénipotentiaire au congrès de Lunéville, le
+comte de Laforêt son secrétaire de légation, et
+le général Clarke, commandant de Lunéville
+et du département de la Meurthe. Il exigea
+que les négociations s'ouvrissent sans délai.
+Les plénipotentiaires se rendirent à Lunéville;
+et le 6 novembre, les pouvoirs furent échangés.
+Ceux du comte de Cobentzell étaient simples,
+ils furent admis. Mais à l'ouverture du protocole,
+ce ministre déclara qu'il ne pouvait
+traiter sans le concours d'un ministre anglais.
+Or, un ministre anglais ne pouvait être reçu au
+congrès, qu'autant qu'il adhérerait au principe
+de l'application de l'armistice aux opérations navales.
+Quelques courriers furent échangés entre
+Paris et Vienne; et aussitôt que la mauvaise foi
+du cabinet autrichien fut bien reconnue, les
+généraux en chef des armées de la république
+reçurent l'ordre de dénoncer l'armistice et de
+commencer aussitôt les hostilités: ce qui eut
+lieu le 17 novembre à l'armée d'Italie, et le 27
+<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
+à celle du Rhin. Cependant les négociateurs
+continuèrent à se voir, signèrent tous les jours
+un protocole, et se donnèrent réciproquement
+des fêtes.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p>
+
+<p>L'évêque d'Imola, cardinal Chiaramonti, avait
+été placé par le sacré collége sur le siége
+Saint-Pierre, à Venise, le 18 mars 1800.
+Mais la maison d'Autriche, qui était alors maîtresse
+de toute l'Italie, avait suivi, à l'égard du
+pape, la même politique qu'envers le roi de
+Piémont; elle s'était constamment refusée à le
+remettre en possession de la ville de Rome,
+satisfaite de le tenir à Venise, sous son influence
+immédiate. Ce ne fut qu'après Marengo, que
+le baron de Thugut, voyant qu'il perdait son
+influence en Italie, se hâta de diriger le pape
+sur Rome; mais Ancône, la Romague, étaient
+restés au pouvoir de l'Autriche, qui y avait
+un corps de troupes. L'armée de vingt mille
+Anglais, formée dans l'île de Mahon pour seconder
+les opérations de Mélas en 1800, était
+enfin réunie dans cette île; mais les victoires
+des Français avaient déjoué ce plan. La convention
+de Marengo, par laquelle Gênes fut
+remise aux Français, laissait dans une inaction
+absolue cette armée anglaise. Le traité qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
+unissait l'Angleterre et l'Autriche, et par lequel
+ces deux puissances étaient convenues de ne
+faire la paix avec la France que conjointement,
+maintenait leur état d'alliance.</p>
+
+<p>L'Autriche demanda donc le secours de l'armée
+de Mahon pour son armée d'Italie; et il
+fut convenu qu'elle débarquerait en Toscane,
+et occuperait Livourne, ce qui obligerait les
+ Français à une diversion considérable. Dans la
+convention de Marengo, il n'avait pas été
+question de la Toscane, mais il avait été stipulé
+que les Autrichiens conserveraient Ferrare
+et sa citadelle. L'autorité du grand-duc
+avait été rétablie dans ce pays, et le général autrichien
+Sommariva y commandait une division
+autrichienne et toutes les troupes toscanes.</p>
+
+<p>Les deux mois d'août et de septembre, en
+entier, furent employés à former l'armée toscane,
+ainsi que celle du pape. Des officiers
+autrichiens commandaient les différents bataillons,
+les Anglais accordaient des subsides; et
+une partie des émigrés, qui étaient dans le corps
+anglais destiné à agir contre la Provence, et
+à la tête desquels était Willot, furent placés
+dans l'armée toscane. L'état d'armistice, où se
+trouvaient les armées françaises et autrichiennes,
+pendant le courant de juillet, août et
+septembre, ne permit pas aux Anglais d'opérer
+leur débarquement en Toscane, puisque cela
+<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
+serait devenu une cause certaine de rupture,
+et qu'on aurait alors cessé d'espérer la paix.
+D'ailleurs, l'empereur avait grand intérêt à prolonger
+le plus possible la durée de l'armistice,
+pendant lequel ses armées se réorganisaient, et
+perdaient le souvenir de leurs défaites en Italie
+et en Allemagne.</p>
+
+<p>Le 7 septembre, Brune annonça la reprise
+des hostilités, et le 11, il porta son quartier-général
+à Crémone: mais la suspension d'armes
+de Hohenlinden, du 20 septembre, s'étant
+étendue en Italie, le général Brune signa de son
+côté, le 29, l'armistice de Castiglione. Cependant
+la concentration de toute l'armée d'Italie, sur
+la rive gauche du Pô, avait nécessité le rappel
+sur Bologne de la division du général Pino,
+qui occupait la ligne du Rubicon. Dans cet état
+de choses, les troupes du pape, celles de Toscane,
+et les insurgés du Ferrarais, se répandirent
+dans la Romagne, et établirent la communication
+entre Ferrare et la Toscane. Le général
+Dupont, instruit de cette invasion, repassa le
+Pô; les insurgés furent attaqués en Romagne,
+battus dans diverses directions par les généraux
+Pino et Ferrand, et poursuivis jusque
+auprès de Ferrare, d'Arrezzo et des débouchés
+des Apennins. Les gardes nationales de Ravenne
+et des autres villes principales secondèrent les
+<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
+mouvements des troupes françaises et cisalpines.</p>
+
+<p>Cependant les insurgés se maintenaient toujours
+en Toscane. Cet état de choses dura jusqu'en
+octobre, où, persuadé que la cour de
+Vienne ne voulait pas sincèrement la paix, et
+voyant qu'il n'y avait plus rien à espérer
+pour une suspension d'armes navale, Brune
+somma le général Sommariva de faire désarmer
+la levée en masse de Toscane. Sur son refus,
+le 10 octobre, le général Dupont entra dans
+ce pays; le 15, il occupa Florence, et le 16,
+le général Clément entra à Livourne. Le général
+Monnier ne put réussir, le 18, à s'emparer
+d'Arrezzo, foyer de l'insurrection; mais
+le lendemain, après une vive résistance, cette
+ville fut enlevée d'assaut, et presque tous les
+insurgés qui la défendaient, furent passés au
+fil de l'épée. Le général Sommariva et les troupes
+autrichiennes se retirèrent sur Ancône. La
+levée en masse fut désarmée et dissoute, la
+Toscane entièrement conquise et soumise, et
+les marchandises anglaises confisquées partout
+où l'on en trouva. Dans cette expédition, de
+grandes dilapidations furent commises et donnèrent
+lieu à de vives réclamations.</p>
+
+<p>Les ôtages toscans, qui étaient depuis un an
+en France, furent renvoyés dans leur patrie.
+<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
+Ils avaient été très-bien traités, et ne portèrent
+en Toscane que des sentiments favorables aux
+Français. Cependant la cour de Naples continuait
+à réorganiser son armée; et, dans le
+mois de novembre, elle put envoyer, sous les
+ordres de M. Roger de Damas, une division de
+8 à 10 mille hommes, pour couvrir Rome, conjointement
+avec le corps autrichien du général
+Sommariva. La plus grande anarchie régnait
+dans les états du pape; ils étaient livrés à toute
+espèce de désordre.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p>
+
+<p>Depuis cinq mois que la suspension d'armes
+existait, l'Autriche avait reçu de l'Angleterre
+soixante millions qu'elle avait bien employés.
+Elle comptait en ligne 280 mille hommes présents
+sous les armes, y compris les contingents
+de l'empire, du roi de Naples et de l'armée
+anglaise, savoir: 130 mille hommes en Allemagne,
+sous les ordres de l'archiduc Jean; l'insurrection
+mayençaise, le corps d'Albini et la
+division Simbschen, 20,000 hommes sur le Mein;
+Les corps sur le Danube et l'Inn 80,000 hommes;
+celui du prince de Reutz, dans le Tyrol, 20,000
+hommes. 120,000 hommes étaient en Italie,
+sous les ordres du feld-maréchal Bellegarde;
+<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
+savoir: le corps de Davidowich, dans le Tyrol
+italien, 20,000; le corps cantonné derrière le
+Mincio, 70,000; dans Ancône et la Toscane,
+10,000; les troupes napolitaines, l'insurrection
+toscane, etc., 20,000. Une armée anglaise de
+30,000 hommes, sous les ordres des généraux
+Abercombry et Pulteney, était dans la Méditerranée,
+embarquée sur des transports et prête
+à se porter partout.</p>
+
+<p>La France avait en ligne 175,000 hommes en
+Allemagne; savoir: l'armée gallo-batave, commandée
+par le général Augereau, 20,000 h.;
+la grande armée d'Allemagne, commandée par
+le général Moreau, 140,000 hommes; l'armée
+des Grisons, commandée par le général Macdonald,
+15,000. En Italie, elle avait 90,000 hommes
+sous le général Brune, et le corps d'observation
+du midi, sous le général Murat, 10,000.
+L'effectif des armées de la république s'élevait
+à 500,000 hommes, mais 40,000 se trouvaient en
+Orient, à Malte et aux Colonies; 45,000 étaient
+gendarmes, vétérans ou gardes-côtes; et l'on
+comptait 140,000 hommes en Hollande, sur les
+côtes, dans les garnisons de l'intérieur, aux
+dépôts ou aux hôpitaux.</p>
+
+<p>La cour de Vienne fut consternée, lorsqu'elle
+apprit que les généraux français avaient dénoncé
+les hostilités. Elle se flattait qu'ils ne
+<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
+voudraient pas entreprendre une campagne
+d'hiver dans un climat aussi âpre que celui de
+la haute Autriche. Le conseil aulique décida
+que l'armée d'Italie resterait sur la défensive,
+derrière le Mincio, la gauche appuyée à Mantoue,
+la droite à Peschiera; que l'armée d'Allemagne
+prendrait l'offensive et chasserait les
+Français au-delà du Lech.</p>
+
+<p>Le premier consul était résolu de marcher
+sur Vienne, malgré la rigueur de la saison. Il
+voulait profiter des brouilleries qui s'étaient
+élevées entre la Russie et l'Angleterre; le caractère
+inconstant de l'empereur Paul, lui faisait
+craindre un changement pour la campagne
+prochaine. L'armée du Rhin, sous les ordres
+du général Moreau, était destinée à passer l'Inn
+et à marcher sur Vienne par la vallée du Danube.
+L'armée gallo-batave, commandée par
+le général Augereau, devait agir sur le Mein
+et la Rednitz, tant pour combattre les insurgés
+de Westphalie conduits par le baron d'Albini,
+que pour servir de réserve dans tous les cas
+imprévus, donner de l'inquiétude à l'Autriche
+sur la Bohême, dans le temps que l'armée du
+Rhin passerait l'Inn, et assurer les derrières de
+la gauche de cette dernière armée. Elle était
+composée de toutes les troupes qu'on avait pu
+<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
+tirer de la Hollande, que la saison mettait à
+l'abri de toute invasion.</p>
+
+<p>C'était pour n'avoir pas ajouté foi à la force
+de l'armée de réserve que la maison d'Autriche
+avait perdu l'Italie à Marengo. Une nouvelle
+armée ayant des états-majors pour six divisions,
+quoique seulement de 15,000 hommes, fut
+réunie en juillet à Dijon, sous le nom d'armée
+de réserve. Le général Brune en eut le commandement.
+Plus tard, il passa au commandement
+de l'armée d'Italie, et fut remplacé par
+le général Macdonald, qui, sur la fin d'août,
+se mit en marche, traversa la Suisse et se porta,
+avec l'armée de réserve, dans les Grisons, occupant
+le Voralberg par sa droite, et l'Engadine
+par sa gauche. Tous les regards de l'Europe
+furent dirigés sur cette armée; on la crut
+destinée à porter quelque coup de jarnac
+comme la première armée de réserve. On la
+supposa forte de 50,000 hommes, elle tint
+en échec deux corps d'armée autrichiens de
+40,000 hommes.</p>
+
+<p>L'armée d'Italie, sous les ordres du général
+Brune, qui, ainsi qu'on l'a vu, avait remplacé
+dans le commandement le général Masséna,
+devait passer le Mincio et l'Adige, et se porter
+sur les Alpes noriques. Le corps d'armée commandé
+<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
+par le général Murat, qui avait d'abord
+porté le nom de corps de grenadiers et éclaireurs,
+ensuite de troupes du camp d'Amiens,
+de grande-armée de réserve, prit enfin celui
+de corps d'observation du midi. Il était destiné
+à servir de réserve à l'armée d'Italie et à flanquer
+sa droite.</p>
+
+<p>Deux grandes armées et deux petites allaient
+ainsi se diriger sur Vienne, formant un ensemble
+de 250 mille combattants présents sous les
+armes; et une cinquième était en réserve, en Italie,
+pour s'opposer aux insurgés et aux Napolitains.
+Les troupes françaises étaient bien habillées,
+bien armées, munies d'une nombreuse artillerie
+et dans la plus grande abondance; jamais la république
+n'avait eu un état militaire aussi réellement
+redoutable. Il avait été plus nombreux
+en 1793; mais alors la plupart des troupes
+étaient des recrues mal habillées, non aguerries;
+et une partie était employée dans la Vendée
+et dans l'intérieur.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p>
+
+<p>L'armée gallo-batave était sous les ordres du
+général Augereau, qui avait le général Andréossy
+pour chef d'état-major. Le général Treillard commandait
+la cavalerie; le général Macors l'artillerie.
+<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
+Cette armée était forte de deux divisions
+françaises, Barbou et Duhesme, et de la division
+hollandaise Dumonceau; en tout, 20,000
+hommes. A la fin de novembre, le quartier-général
+était à Francfort.</p>
+
+<p>L'armée mayençaise, commandée par le baron
+d'Albini, était composée, 1<sup>o</sup> d'une division
+de 10,000 insurgés des états de l'électeur
+de Mayence et de l'évêché de Wurtzbourg,
+troupes qui augmentaient ou diminuaient selon
+les circonstances et l'esprit public de ces contrées;
+2<sup>o</sup> d'une division autrichienne de 10,000
+hommes sous les ordres du général Simbschen.
+L'armée gallo-batave avait donc 20,000 hommes,
+mais 20,000 h. de mauvaises troupes devant
+elle. Son général dénonça, le 2 novembre, les
+hostilités pour le 24. Le baron Albini, qui
+était à Aschaffembourg, voulut essayer, avant
+de se retirer, de surprendre le corps qui lui
+était opposé. Il passa le pont à deux heures
+du matin, mais après un moment de succès il
+fut repoussé. Le quartier-général français arriva
+à Aschaffembourg, le 25. Albini se retira sur
+Fulde, Simbschen sur Schweinfurth; la division
+Dumonceau entra dans Wurtzbourg, le
+28, et cerna la garnison qui se renferma dans
+la citadelle. L'armée de Simbschen, réduite à
+13,000 hommes, prit une belle position à
+<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
+Burg-Eberach pour couvrir Bamberg. Le 3
+décembre, Augereau se porta à sa rencontre.
+Le général Duhesme attaqua avec cette intrépidité
+dont il a donné tant de preuves; et après
+une assez vive résistance, l'ennemi opéra sa
+retraite sur Forcheim. Le baron Albini resta
+sur la rive droite du Mein, entre Schweinfurth
+et Bamberg, afin d'agir en partisan. Le lendemain,
+l'armée gallo-batave prit possession de
+Bamberg, passa la Rednitz, et poussa des partis
+sur Ingolstadt, pour se mettre en communication
+avec les flanqueurs de la grande armée. Ce
+même jour, 3 décembre, l'armée du Rhin était
+victorieuse à Hohenlinden. Le général Klenau,
+avec une division de 10,000 hommes, qui n'avait
+pas donné à la bataille, fut envoyé sur le
+Danube pour couvrir la Bohême; il se joignit, à
+Bamberg, au corps de Simbschen, et avec 20,000
+hommes, il marcha contre l'armée française
+pour la rejeter derrière la Rednitz. Il attaqua
+la division Barbou dans le temps que Simbschen
+attaquait celle de Duhesme; le combat fut vif.
+Toute la journée du 18 décembre, les troupes
+françaises suppléèrent au nombre par leur intrépidité,
+et rendirent vaines toutes les tentatives
+de l'ennemi; elles se maintinrent, sur la
+rive droite de la Rednitz, en possession de Nuremberg.
+Mais le 21, Klenau ayant continué son
+<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
+mouvement, le général Augereau repassa sans
+combat la Rednitz. Sur ces entrefaites, le corps
+de Klenau ayant été rappelé en Bohême,
+l'armée gallo-batave rentra dans Nuremberg,
+et reprit ses anciennes positions, où elle reçut
+la nouvelle de l'armistice de Steyer.</p>
+
+<p>Ainsi, avec 20,000 hommes, dont 8,000 Hollandais,
+le général Augereau occupa tout le
+pays entre le Rhin et la Bohême, et désarma
+l'insurrection mayençaise. Il contint, indépendamment
+du corps du général Simbschen, la
+division Klenau; ce qui affaiblit de 30,000
+hommes l'armée de l'archiduc Jean, qui l'était
+aussi sur sa gauche de 20,000 hommes détachés
+dans le Tyrol, sous les ordres du général
+Hiller, pour s'opposer à l'armée des Grisons.
+Ce furent donc 50,000 hommes de moins que
+la grande-armée française eut à combattre; au
+lieu de 130,000 hommes, l'archiduc Jean n'en
+opposa à Moreau que 80,000.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p>
+
+<p>La grande-armée du Rhin était divisée en
+quatre corps, chacun de trois divisions d'infanterie
+et d'une brigade de cavalerie; la grosse
+cavalerie formait une réserve. Le général Lecourbe
+commandait la droite composée des divisions
+<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
+Montrichard, Gudin, Molitor; le général
+en chef commandait en personne la réserve, formée
+des divisions Grandjean (depuis Grouchy),
+Decaen, Richepanse; le général Grenier commandait
+le centre, formé des divisions Ney,
+Legrand, Hardy (depuis Bastoul, depuis Bonnet);
+le général Sainte-Suzanne commandait
+la gauche, formée des divisions Souham, Colaud,
+Laborde; le général d'Hautpoult commandait
+toute la cavalerie, le général Eblé
+l'artillerie. L'effectif était de 150,000 hommes, y
+compris les garnisons et les hommes aux hôpitaux.
+140,000 étaient disponibles et présents
+sous les armes. L'armée française était donc
+d'un tiers plus nombreuse que l'armée ennemie;
+elle était en outre fort supérieure par le
+moral et la qualité des troupes.</p>
+
+<p>Les hostilités commencèrent le 28 novembre;
+l'armée marcha sur l'Inn. Le général Lecourbe
+laissa la division Molitor aux débouchés
+du Tyrol, et se porta sur Rosenheim avec deux
+divisions. Les trois divisions de la réserve se dirigèrent
+par Ebersberg, savoir, le général Decaen
+sur Roth, le général Richepanse sur Wasserbourg,
+le général Grandjean en réserve sur la chaussée
+de Mühldorf. Les trois divisions du centre marchèrent,
+celle de Ney en rasant la chaussée de
+Mühldorf, celle de Hardy en réserve, et celle
+<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
+de Legrand par la vallée de l'Issen. Le colonel
+Durosnel, avec un corps de flanqueurs fort de
+deux bataillons d'infanterie et de quelques escadrons,
+prit position à Wils-Bibourg, en avant
+de Landshut; les trois divisions de la gauche,
+sous le lieutenant-général Sainte-Suzanne, se
+concentrèrent entre l'Altmühl et le Danube.
+Moreau s'avançait ainsi sur l'Inn avec huit divisions
+en six colonnes, et laissant ses quatre
+autres divisions, pour observer ses flancs, le
+Tyrol et le Danube.</p>
+
+<p>Le 28 novembre, tous les avant-postes de
+l'ennemi furent reployés; Lecourbe entra à
+Rosenheim; Richepanse rejeta sur la rive droite
+de l'Inn ou dans Wasserbourg tout ce qu'il
+rencontra; mais il échoua dans sa tentative
+pour enlever cette tête de pont. La division Legrand
+déposta, de Dorfen au débouché de l'Issen,
+une avant-garde de l'archiduc. Le lieutenant-général
+Grenier prit position sur les hauteurs
+d'Ampfingen, Ney à la droite, Hardy au centre,
+Legrand à la gauche un peu en arrière; le camp
+avait trois mille toises. Ces huit divisions de
+l'armée française garnissaient, sur la rive gauche
+de l'Inn, une étendue de quinze lieues, depuis
+Rosenheim jusque auprès de Mühldorf.
+Ampfingen est à quinze lieues de Munich,
+dont l'Inn s'approche à dix lieues. La gauche
+<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
+de l'armée française se trouvait donc prêter le
+flanc au fleuve, pendant l'espace de cinq lieues.
+Il était bien délicat et fort dangereux d'en
+aborder ainsi le passage.</p>
+
+<p>L'archiduc Jean avait porté son quartier-général
+à Oetting: il avait chargé le corps de
+Condé, renforcé de quelques bataillons autrichiens,
+de défendre la rive droite depuis Rosenheim
+jusqu'à Kuffstein, et de maintenir ses
+communications avec le général Hiller, qui était
+dans le Tyrol avec un corps de 20,000 h. Il avait
+placé le général Klenau avec 10,000 hommes à
+Ratisbonne, afin de soutenir l'armée mayençaise,
+insuffisante pour s'opposer à la marche
+d'Augereau. Son projet était, avec le reste de son
+armée (80,000 hommes) de déboucher par
+Wasserbourg, Craybourg, Mühldorf, Oetting et
+Braunau, qui avaient de bonnes têtes de pont,
+de prendre l'offensive et d'attaquer l'armée française.
+Il passa l'Inn, fit un quart de conversion
+à droite sur la tête de pont de Mühldorf, et se
+plaça en bataille, la gauche à Mühldorf, la
+droite à Landshut sur l'Iser. Le général Kienmayer,
+avec ses flanqueurs de droite, attaqua
+le colonel Durosnel, qui se retira derrière l'Iser.
+Le quartier-général autrichien fut successivement
+porté à Eggenfelden et à Neumarkt sur
+la Roth, à mi-chemin de Mühldorf à Landshut.
+<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
+L'armée de l'archiduc occupa, par ce mouvement,
+une ligne perpendiculaire sur l'extrême
+gauche de l'armée française; son extrême droite
+se trouva à Landshut à douze lieues de Munich,
+plus près de trois lieues que la gauche française,
+qui en était à quinze lieues. C'était par
+sa droite qu'il voulait man&oelig;uvrer, débouchant
+par les vallées de l'Issen, de la Roth et de l'Iser.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> décembre, à la pointe du jour, l'archiduc
+déploya 60,000 hommes devant les hauteurs
+d'Ampfingen, et attaqua de front le lieutenant-général
+Grenier, qui n'avait que 25,000
+hommes, dans le temps qu'une autre de ses
+colonnes, débouchant par le pont de Craybourg,
+se porta sur les hauteurs d'Achau, en
+arrière et sur le flanc droit de Grenier. Le général
+Ney, d'abord forcé de céder au nombre,
+se reforma, remarcha en avant et enfonça huit
+bataillons; mais l'ennemi continuant à déployer
+ses grandes forces, et débouchant par les vallées
+de l'Issen, le lieutenant-général Grenier fut
+contraint à la retraite. La division Grandjean,
+de la réserve, s'avança pour le soutenir; Grenier
+prit position à la nuit sur les hauteurs
+de Haag. L'alarme fut grande dans l'armée française,
+le général en chef fut déconcerté. Il était
+pris en flagrant délit; l'ennemi attaquait, avec
+une forte masse, ses divisions séparées et éparpillées.
+<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
+Le général Legrand, après avoir soutenu
+un combat très-vif dans la vallée de l'Issen,
+avait évacué Dorfen.</p>
+
+<p>Cette man&oelig;uvre de l'armée autrichienne était
+fort belle, et ce premier succès lui en promettait
+de bien importants. Mais l'archiduc ne sut pas
+tirer parti des circonstances, il n'attaqua pas
+avec vigueur le corps de Grenier, qui ne perdit
+que quelques centaines de prisonniers et deux
+pièces de canon. Le lendemain 2 décembre, il
+ne fit que de petits mouvements, ne dépassa
+pas Haag, et donna le temps à l'armée française
+de se rallier et de revenir de son étonnement.
+Il paya cher cette faute, qui fut la première
+cause de la catastrophe du lendemain.</p>
+
+<p>Moreau ayant eu la journée du 2 pour se reconnaître,
+espéra avoir le temps de réunir son
+armée. Il envoya l'ordre à Sainte-Suzanne, qu'il
+avait mal à propos laissé sur le Danube, de se
+porter avec ses trois divisions sur Freisingen;
+elles ne pouvaient y être arrivées que le 5; à Lecourbe,
+de marcher toute la journée du 3 pour
+s'approcher sur la droite et prendre, à Ebersberg,
+les positions qu'occupait Richepanse, afin
+de masquer le débouché de Wasserbourg; il ne
+pouvait y arriver que dans la journée du 4;
+à Richepanse et à Decaen, de se porter au débouché
+de la forêt de Hohenlinden, au village
+<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
+de Altenpot; ils devaient opérer ce mouvement
+dans la nuit pour y prévenir l'ennemi; le
+premier n'avait que deux lieues à faire, le
+deuxième que quatre. Le corps de Grenier prit
+position sur la gauche de Hohenlinden: la division
+Ney appuya sa droite à la chaussée, la
+division Hardy au centre, la division Legrand
+observa Lendorf et les débouchés de l'Issen;
+la division Grandjean, dont le général Grouchy
+avait pris le commandement, coupa la chaussée,
+appuyant la gauche à Hohenlinden et refusant
+la droite le long de la lisière du bois. Par ces
+dispositions, le général Moreau devait avoir, le 4,
+huit divisions en ligne; le 5, il en aurait eu dix.
+Mais l'archiduc Jean, qui avait déja commis cette
+grande faute de perdre la journée du 2, ne
+commit pas celle de perdre la journée du 3.
+A la pointe du jour, il se mit en mouvement;
+et les dispositions du général français pour
+réunir son armée devinrent inutiles; ni le corps
+de Lecourbe, ni celui de Sainte-Suzanne ne
+purent assister à la bataille; la division Richepanse
+et celle de Decaen combattirent désunies;
+elles arrivèrent trop tard, le 3, pour défendre
+l'entrée de la forêt de Hohenlinden.</p>
+
+<p>L'armée autrichienne marcha au combat sur
+trois colonnes: la colonne de gauche de 10,000
+hommes, entre l'Inn et la chaussée de Munich,
+<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
+se dirigeant sur Albichengen et Saint-Christophe;
+celle du centre, forte de 40,000 hommes, suivit
+la chaussée de Mühldorf à Munich, par Haag
+vers Hohenlinden; le grand parc, les équipages,
+les embarras suivirent cette route, la seule qui
+fut ferrée. La colonne de droite, forte de 25,000
+hommes, commandée par le général Latour,
+devait marcher sur Bruckrain; Kienmayer, qui,
+avec ses flanqueurs de droite, faisait partie de ce
+corps, devait se porter de Dorfen sur Schauben,
+tourner tous les défilés et être en mesure
+de déboucher dans la plaine d'Amzing, où l'archiduc
+comptait camper le soir, et attendre le
+corps de Klenau, qui s'y rendait en remontant
+la rive droite de l'Iser.</p>
+
+<p>Les chemins étaient défoncés, comme ils le
+sont au mois de décembre; les colonnes de
+droite et de gauche cheminaient par des routes
+de traverse impraticables; la neige tombait à
+gros flocons. La colonne du centre, suivie par
+les parcs et les bagages, marchait sur la chaussée;
+elle devança bientôt les deux autres; sa
+tête pénétra sans obstacle dans la forêt. Richepanse,
+qui la devait défendre à Altenpot, n'était
+pas arrivé; mais elle fut arrêtée au village
+de Hohenlinden, où s'appuyait la gauche de
+Ney, et où était la division Grouchy. La ligne
+française, qui se croyait couverte, fut d'abord
+<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
+surprise, plusieurs bataillons furent rompus,
+il y eut du désordre. Ney accourut, le terrible
+pas de charge porta la mort et l'effroi dans
+une tête de colonne de grenadiers autrichiens;
+le général Spanochi fut fait prisonnier. Dans
+ce moment, l'avant-garde de la droite autrichienne
+déboucha des hauteurs de Bruckrain.
+Ney fut obligé d'accourir sur sa gauche pour
+y faire face; il eût été insuffisant, si le corps de
+Latour eut appuyé son avant-garde; mais il
+en était éloigné de deux lieues. Cependant les
+divisions Richepanse et Decaen, qui auraient
+dû arriver avant le jour au débouché de la forêt,
+au village de Altenpot, engagées, au milieu de
+la nuit, dans des chemins horribles et par un
+temps affreux, errèrent sur la lisière de la forêt
+une partie de la nuit. Richepanse, qui marchait
+en tête, n'arriva qu'à 7 heures du matin à Saint-Christophe,
+encore à deux lieues de Altenpot.
+Convaincu de l'importance du mouvement qu'il
+opérait, il activa sa marche avec sa première
+brigade, laissant fort en arrière la deuxième.
+Lorsque la colonne autrichienne de gauche
+atteignit le village de Saint-Christophe, elle
+le coupa de cette deuxième brigade; le général
+Drouet qui la commandait se déploya.
+La position de Richepanse devenait affreuse; il
+était à mi-chemin de Saint-Christophe à Altenpot;
+<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
+il se décida à continuer son mouvement,
+afin d'occuper le débouché de la forêt, si l'ennemi
+n'y était pas encore, ou de retarder sa
+marche et de concourir à l'attaque générale,
+en se jetant sur son flanc, si déja, comme tout
+semblait l'annoncer, l'archiduc avait pénétré
+dans la forêt. Arrivé au village de Altenpot,
+avec la huitième, la quarante-huitième de ligne
+et le premier de chasseurs, il se trouva
+sur les derrières des parcs et de toute l'artillerie
+ennemie, qui avaient défilé. Il traversa le
+village, et se mit en bataille sur les hauteurs. Huit
+escadrons de cavalerie ennemie, qui formaient
+l'arrière-garde, se déployèrent; la canonnade
+s'engagea, le premier de chasseurs chargea et
+fut ramené. La situation du général Richepanse
+était toujours très-critique; il ne tarda pas à
+être instruit qu'il ne devait pas compter sur
+Drouet, qui était arrêté par des forces considérables,
+et n'avait aucune nouvelle de Decaen.
+Dans cette horrible position, il prit conseil
+de son désespoir: il laissa le général Walter
+avec la cavalerie, pour contenir les cuirassiers
+ennemis, et à la tête des 48<sup>e</sup> et 8<sup>e</sup> de ligne,
+il entra dans la forêt de Hohenlinden. Trois bataillons
+de grenadiers hongrois, qui composaient
+l'escorte des parcs, se formèrent; ils s'avancèrent
+à la baïonnette contre Richepanse qu'ils
+<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
+prenaient pour un partisan. La 48<sup>e</sup> les culbuta.
+Ce petit combat décida de toute la journée. Le
+désordre et l'alarme se mirent dans le convoi:
+les charretiers coupèrent leurs traits, et se
+sauvèrent, abandonnant 87 pièces de canon
+et 300 voitures. Le désordre de la queue se
+communiqua à la tête. Ces colonnes, profondément
+entrées dans les défilés, se désorganisèrent;
+elles étaient frappées des désastres de
+la campagne d'été, et d'ailleurs composées
+d'un grand nombre de recrues. Ney et Richepanse
+se réunirent. L'archiduc Jean fit sa retraite
+en désordre et en toute hâte sur Haag,
+avec les débris de son corps.</p>
+
+<p>Le général Decaen avait dégagé le général
+Drouet. Il avait contenu, avec une de ses brigades,
+la colonne de gauche de l'ennemi à Saint-Christophe,
+et s'était porté dans la forêt, avec
+la seconde brigade, pour achever la déroute des
+bataillons, qui s'y étaient réfugiés. Il ne restait
+plus de l'armée autrichienne, que la colonne de
+droite, commandée par le général Latour, qui
+fût entière; elle s'était réunie avec Kienmayer,
+qui avait débouché sur sa droite par la vallée
+de l'Issen, ignorant ce qui s'était passé au centre.
+Elle marcha contre le lieutenant-général
+Grenier, qui avait dans la main les divisions
+Legrand et Bastoul et la cavalerie du général
+<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
+d'Hautpoult. Le combat fut fort opiniâtre; le
+général Legrand rejeta le corps de Kienmayer
+dans le défilé de Lendorf, sur l'Issen; le général
+Latour fut repoussé et perdit du canon; il
+se mit en retraite et abandonna le champ de
+bataille, aussitôt qu'il fut instruit du désastre
+du principal corps de son armée. La gauche
+de l'armée autrichienne repassa l'Inn sur le
+pont de Wasserbourg, le centre sur les ponts
+de Craybourg et de Mühldorf, la droite sur le
+pont d'Oetting. Le général Klenau, qui s'était
+mis en mouvement pour s'approcher de l'Inn,
+se reporta sur le Danube, pour couvrir la Bohême,
+menacer et combattre l'armée gallo-batave.
+Le soir de la bataille, le quartier-général
+de l'armée française fut porté à Haag.
+Dans cette journée, qui décida du sort de la
+campagne, six divisions françaises, la moitié de
+l'armée, combattirent seules contre presque
+toute l'armée autrichienne. Les forces se trouvèrent
+à peu près égales sur le champ de bataille,
+70,000 hommes de chaque côté. Mais il
+était impossible à l'archiduc Jean d'avoir plus
+de troupes réunies, et Moreau pouvait en avoir
+le double. La perte de l'armée française fut de
+10,000 hommes tués, blessés ou prisonniers, soit
+au combat de Dorfen, soit à celui d'Ampfingen,
+soit à la bataille. Celle de l'ennemi fut de 25,000
+<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
+hommes, sans compter les déserteurs; 7,000
+prisonniers, parmi lesquels 2 généraux, 100
+pièces de canon et une immense quantité de
+voitures, furent les trophées de cette journée.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p>
+
+<p>Lecourbe, qui n'était pas arrivé à temps pour
+prendre part à la bataille, se reporta sur Rosenheim;
+il n'en était qu'à peu de lieues. Decaen
+marcha sur la tête de pont de Wasserbourg
+qu'il bloqua étroitement; Grouchy resta en réserve
+à Haag; Richepanse se porta à Romering,
+vis-à-vis le pont de Craybourg; Grenier, avec
+ses trois divisions, passa l'Issen et se dirigea sur
+la Roth, à la poursuite de Latour et de Kienmayer,
+qui s'étaient retirés sur le bas Inn. Le
+général Kienmayer occupa les retranchements
+de Mühldorf, sur la gauche de l'Inn; le général
+Baillet Latour s'établit derrière Wasserbourg
+et Riesch, sur la route de Rosenheim à Salzbourg.</p>
+
+<p>Le 9 décembre (six jours après la bataille)
+Lecourbe jetta un pont à deux lieues au-dessus
+de Rosenheim, au village de Neupeuren, descendit
+la rive droite avec les divisions Montrichard
+et Gudin, se porta vis-à-vis Rosenheim,
+où le corps de Condé, qui avait été
+complété à 12,000 hommes par des bataillons
+<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
+autrichiens, se trouvait en position en avant de
+Rarsdorf, appuyant la droite à l'Inn, vis-à-vis
+Rosenheim, la gauche au lac de Chiemsée. La
+division Gudin man&oelig;uvra sur Endorf, pour
+tourner cette gauche, ce qui décida la retraite de
+ce corps derrière l'Alza. Les divisions Decaen
+et Grouchy, qui avaient passé l'Inn au pont
+qu'avait jeté Lecourbe, arrivèrent en ligne au
+milieu de la journée. Decaen prit la gauche
+de la ligne, Grouchy resta en réserve, Lecourbe
+continua à suivre l'ennemi par la route
+de Seebruck, Traunstein et Teissendorf; Grouchy
+suivit son mouvement. Richepanse et Decaen
+marchèrent d'abord sur la grande route de
+Wasserbourg, et par un à droite, se portèrent
+sur Lauffen, où ils passèrent la Salza le 14. Richepanse
+avait jeté un pont de bateaux vis-à-vis
+Rosenheim, et passé l'Inn dans la journée du 11.
+Grenier entra dans la tête de pont de Wasserbourg
+que l'ennemi évacua, passa l'Inn et se
+dirigea sur Altenmarkt. Les parcs, la réserve
+de cavalerie, les deux divisions de la gauche
+passèrent sur le pont de Mühldorf, dans les journées
+des 10, 11 et 12. Car, aussitôt que l'ennemi
+vit que la barrière de l'Inn était forcée, il en
+abandonna en toute hâte les rives, pour se concentrer
+entre l'Ems et Vienne.</p>
+
+<p>Le 13, Lecourbe se porta à Seebruck, passa
+l'Alza et s'avança aux portes de Salzbourg. Il
+<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
+rencontra, vis-à-vis Salzbourg, l'arrière-garde
+ennemie, forte de 20,000 hommes, la plus
+grande partie cavalerie, l'attaqua et fut repoussé
+avec perte de 2,000 hommes, et obligé de se
+reployer sur la rive gauche de la Saal. Les
+Autrichiens se disposaient à le suivre; mais le
+général Decaen ayant passé la Salza à Lauffen,
+Moreau marcha sur Salzbourg par la rive droite,
+ce qui obligea l'ennemi à abandonner cette
+rivière et à se retirer en hâte pour couvrir
+la capitale. Le 15, le général Decaen entra
+dans Salzbourg; le général Richepanse, de Lauffen
+se dirigea, le 16, sur Herdorf, et gagna,
+par une grande marche, la chaussée de Vienne.
+Le lieutenant-général Grenier marcha sur la
+chaussée de Braunau à Ried. Lecourbe, continuant
+à former la droite, s'avança par les montagnes.
+Le 17, Richepanse rencontra, à Frankenmarkt,
+l'arrière-garde de l'archiduc; il se battit
+toute la soirée. Le 18, on se battit aussi à Schwanstadt.
+L'arrière-garde ennemie n'avait fait
+qu'une lieue et demie dans cette journée, et
+prétendait passer la nuit dans cette position;
+mais elle fut attaquée avec la plus grande impétuosité
+et culbutée; elle perdit 200 prisonniers.
+Le 19, le général Decaen ayant pris l'avant-garde,
+attaqua le général Kienmayer à
+Lambach, le culbuta, fit prisonnier le général
+Mezzery et 1200 hommes. Les bagages, les parcs
+<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
+eurent beaucoup de peine à passer le pont, et
+furent long-temps exposés au feu des batteries
+françaises. L'ennemi fut poussé arec une telle
+activité, qu'il n'eut pas le temps de brûler le
+pont, qui était en bois et déjà couvert d'artifices.
+La division Decaen se porta dans la nuit sur
+Wels, où elle atteignit un corps ennemi, qui
+se retirait sur Linz, et fit quelques centaines
+de prisonniers; la division Richepanse passa
+la Traün à Lambach et marcha sur Kremsmünster,
+où Lecourbe et Decaen arrivèrent
+dans la soirée du 20. La division Grouchy et le
+grand quartier-général se portèrent à Wels; le
+corps de Grenier, après avoir passé la Salza
+à Lauffen et à Burkhausen et bloqué Braunau
+par la division Ney, arriva à Ebersberg. Le
+prince Charles venait de prendre le commandement
+de l'armée: l'opinion des peuples et du
+soldat l'appelait à grands cris au secours de
+la monarchie; mais il était trop tard.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le général Decaen battait, à
+Kremsmünster, l'arrière-garde commandée par
+le prince de Schwartzenberg, et lui faisait un
+millier de prisonniers. Le 21, il entra à Steyer;
+le général Grouchy à Ems. L'armée passa l'Ems
+le même jour; les avant-postes furent placés
+sur l'Ips et l'Erlaph; la cavalerie légère s'avança
+jusqu'à Mölk. Le grand quartier-général fut
+<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
+établi à Kremsmünster. Le 25 décembre, on
+signa une suspension d'armes; elle était conçue
+en ces termes:</p>
+
+<p>Art. 1<sup>er</sup>. La ligne de démarcation entre la
+portion de l'armée gallo-batave, en Allemagne,
+sous les ordres du général Augereau, dans les
+cercles de Westphalie, du Haut-Rhin et de
+Franconie, jusqu'à Bayarsdorf, sera déterminée
+particulièrement entre ce général et celui de
+l'armée impériale et royale qui lui est opposée.
+De Bayarsdorf, cette ligne passe à Herland, Nuremberg,
+Neumarck, Parsberg, Laver, Stadt-am-Lof
+et Ratisbonne, où elle passe le Danube
+dont elle longe la rive droite jusqu'à l'Erlaph,
+qu'elle remonte jusqu'à sa source, passe à
+Marckgamingen, Kogelbach, Goulingen, Hammox,
+Mendleng, Leopolstein, Heissemach,
+Vorderenberg et Leoben; suit la rive gauche
+de la Mühr jusqu'au point où cette rivière coupe
+la route de Salzbourg à Clagenfurth, qu'elle
+suit jusqu'à Spritat, remonte la chaussée de
+Vérone par l'Inenz et Brixen jusqu'à Botzen;
+de là passe à Maham, Glurens et Sainte-Marie, et
+arrive par Bormio dans la Valteline, où elle se
+lie avec l'armée d'Italie.&mdash;Art. 2. La carte d'Allemagne,
+par Chauchard, servira de règle dans
+les discussions qui pourraient s'élever sur la
+ligne de démarcation ci-dessus.&mdash;Art. 3. Sur
+<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
+les rivières qui sépareront les deux armées, la
+section ou la conservation des ponts sera réglée
+par des arrangements particuliers, suivant que
+cela sera jugé utile, soit pour le besoin des
+armées, soit pour ceux du commerce; les généraux
+en chef des armées respectives s'entendront
+sur ces objets, ou en délégueront le droit
+aux généraux, commandant les troupes sur ces
+points. La navigation des rivières restera libre,
+tant pour les armées que pour le pays.&mdash;Art. 4.
+L'armée française non-seulement occupera exclusivement
+tous les points de la ligne de démarcation
+ci-dessus déterminée, mais encore
+pour mettre un intervalle continu entre les deux
+armées; la ligne des avant-postes de l'armée
+impériale et royale sera, dans toute son étendue,
+à l'exception du Danube, à un mille d'Allemagne,
+au moins, de distance de celle de
+l'armée française.&mdash;Art. 5. A l'exception des
+sauvegardes ou gardes de police, qui seront
+laissées ou envoyées dans le Tyrol par les deux
+armées respectives, et en nombre égal, mais
+qui sera le moindre possible (ce qui sera réglé
+par une convention particulière). Il ne pourra
+rester aucune autre troupe de sa majesté l'empereur
+dans l'enceinte de la ligne de démarcation:
+celles qui se trouvent en ce moment
+dans les Grisons, le Tyrol et la Carinthie, devront
+<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
+se retirer immédiatement par la route de
+Clagenfurt sur Pruck, pour rejoindre l'armée
+impériale d'Allemagne, sans qu'aucune puisse
+être dirigée sur l'Italie; elles se mettront en
+route des points où elles sont, aussitôt l'avis
+donné de la présente convention, et leur marche
+sera réglée sur le pied d'une poste et demie
+d'Allemagne par jour. Le général en chef de
+l'armée française du Rhin est autorisé à s'assurer
+de l'exécution de cet article par des délégués
+chargés de suivre la marche des armées
+impériales jusqu'à Pruck. Les troupes impériales
+qui pourraient avoir à se retirer du haut
+Palatinat, de la Souabe ou de la Franconie,
+se dirigeront par le chemin le plus court, au-delà
+de la ligne de démarcation. L'exécution
+de cet article ne pourra être retardée sous
+aucun prétexte au-delà du temps nécessaire,
+eu égard aux distances.&mdash;Art. 6. Les forts de
+Kufstein, Schoernitz et tous les autres points
+de fortifications permanentes dans le Tyrol,
+seront remis en dépôt à l'armée française,
+pour être rendus dans le même état où ils se
+trouvent à la conclusion et ratification de la
+paix, si elle suit cet armistice sans reprise
+d'hostilités. Les débouchés de Fientlermünz,
+Naudert et autres fortifications de campagne
+dans le Tyrol, seront remis à la disposition de
+<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
+l'armée française.&mdash;Art. 7. Les magasins appartenant
+dans ce pays à l'armée impériale,
+seront laissés à sa disposition.&mdash;Art. 8. La
+forteresse de Wurtzbourg, en Franconie, et
+la place de Braunau, dans le cercle de Bavière,
+seront également remises à l'armée française,
+pour être rendues aux mêmes conditions que
+les forts de Kufstein et Schoernitz.&mdash;Art. 9. Les
+troupes, tant de l'empire que de sa majesté
+impériale et royale qui occupent les places, les
+évacueront, savoir: la garnison de Wurtzbourg,
+le 6 janvier 1801 (16 nivose an IX); celle de
+Braunau, le 4 janvier 1801 (14 nivose an IX),
+et celle des forts du Tyrol, le 8 janvier (18 nivose).&mdash;Art.
+10. Toutes les garnisons sortiront
+avec les honneurs de la guerre, et se rendront,
+avec armes et bagages, par le plus court chemin,
+à l'armée impériale. Il ne pourra rien
+être distrait par elles de l'artillerie, munitions
+de guerre et de bouche et approvisionnements
+en tout genre de ces places, à l'exception des
+subsistances nécessaires pour leur route jusqu'au-delà
+de la ligne de démarcation.&mdash;Art. 11.
+Des délégués seront respectivement nommés
+pour constater l'état des places dont il s'agit;
+mais sans que le retard qui serait apporté à
+cette mission puisse en entraîner dans l'évacuation.&mdash;Art.
+12. Les levées extraordinaires
+<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
+ordonnées dans le Tyrol seront immédiatement
+licenciées, et les habitants renvoyés dans leurs
+foyers. L'ordre et l'exécution de ce licenciement
+ne pourront être retardés sous aucun prétexte.&mdash;Art.
+13. Le général en chef de l'armée du
+Rhin voulant, de son côté, donner à son altesse
+l'archiduc Charles une preuve non équivoque
+des motifs qui l'ont déterminé à demander
+l'évacuation du Tyrol, déclare, qu'à l'exception
+des forts de Kufstein, Schoernitz, Fientlermünz,
+il se bornera à avoir dans le Tyrol des sauvegardes
+ou gardes de police déterminées dans
+l'art. 5, pour assurer les communications. Il
+donnera en même temps aux habitants du Tyrol,
+toutes les facilités qui seront en son pouvoir
+pour leurs subsistances, et l'armée française
+ne s'immiscera en rien dans le gouvernement
+de ce pays.&mdash;Art. 14. La portion du territoire
+de l'empire et des états de sa majesté impériale,
+dans le Tyrol, est mise sous la sauvegarde de
+l'armée française pour le maintien du respect
+des propriétés et des formes actuelles du gouvernement
+des peuples. Les habitants de ce
+pays ne seront point inquiétés pour raison de
+services rendus à l'armée impériale, ni pour
+opinions politiques, ni pour avoir pris une
+part active à la guerre.&mdash;Art. 15. Au moyen
+des dispositions ci-dessus, il y aura entre l'armée
+<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
+gallo-batave, en Allemagne, celle du Rhin,
+et l'armée de sa majesté impériale et de ses alliés
+dans l'empire germanique, un armistice
+et suspension d'armes qui ne pourra être
+moindre de trente jours. A l'expiration de ce
+délai, les hostilités ne pourront recommencer
+qu'après quinze jours d'avertissement, comptés
+de l'heure où la signification de rupture sera
+parvenue, et l'armistice sera prolongé indéfiniment
+jusqu'à cet avis de rupture.&mdash;Art. 16.
+Aucun corps ni détachement, tant de l'armée
+du Rhin que de celle de sa majesté impériale,
+en Allemagne, ne pourront être envoyés aux
+armées respectives, en Italie, tant qu'il n'y
+aura pas d'armistice entre les armées française
+et impériale dans ce pays. L'inexécution de cet
+article sera regardée comme une rupture immédiate
+de l'armistice.&mdash;Art. 17. Le général
+en chef de l'armée du Rhin fera parvenir le plus
+promptement possible la présente convention
+aux généraux en chef de l'armée gallo-batave,
+des Grisons et de l'armée d'Italie, avec la plus
+pressante invitation, particulièrement au général
+en chef de l'armée d'Italie, de conclure
+de son côté une suspension d'armes. Il sera
+donné en même temps toutes facilités pour le
+passage des officiers et courriers que son altesse
+royale l'archiduc Charles croira devoir envoyer,
+<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
+soit dans les places à évacuer, soit dans le
+Tyrol, et en général dans le pays compris dans
+la ligne de démarcation durant l'armistice.</p>
+
+<p>A Steyer, le 25 décembre 1800 (4 nivose an 9).</p>
+
+<p class="right"><i>Signés</i>, <span class="smcap">V. F. Lahorie</span>, le comte de <span class="smcap">Grune</span>,
+<span class="smcap">Wairother-de-Vetal</span>.</p>
+
+<p class="p2">L'armée resta dans ses positions jusqu'à la
+ratification de la paix de Lunéville, signée le
+9 février 1801. Elle évacua, en exécution de
+ce traité, les états héréditaires, dans les dix
+jours qui suivirent la ratification, et l'empire
+dans l'espace de 30 jours après l'échange desdites
+ratifications.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ IX</b>.</p>
+
+<p class="center">OBSERVATIONS.</p>
+
+<p><i>Plan de campagne.</i> Le plan de campagne
+adopté par le premier consul, réunissait tous
+les avantages. Les armées d'Allemagne et d'Italie
+étaient chacune dans une seule main; l'armée
+gallo-batave devait être indépendante, parce
+qu'elle n'était qu'un corps d'observation, qui
+ne devait pas se laisser séparer de la France,
+et devait toujours se tenir en arrière de la
+gauche de la grande armée, pour permettre
+<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
+au général Moreau de concentrer toutes ses
+divisions et de réunir d'assez grandes forces, pour
+pouvoir man&oelig;uvrer, indépendamment des bons
+ou mauvais succès de ce corps d'observation.</p>
+
+<p>L'armée des Grisons, deuxième armée de réserve,
+menaçait à la fois le Tyrol allemand et
+italien. Elle fixa toute l'attention des généraux
+Hiller et Davidowich, et permit au général
+Moreau d'attirer à lui sa droite, et au général
+Brune d'attirer à lui sa gauche. Il importait
+qu'elle fût aussi indépendante, parce qu'elle
+devait réaccorder les armées d'Allemagne et d'Italie,
+menacer la gauche de l'armée de l'archiduc,
+et la droite de celle du maréchal Bellegarde.</p>
+
+<p>Ces deux corps d'observation, qui n'étaient
+ensemble que de 35,000 hommes, occupèrent
+l'armée mayençaise et les corps de Simbschen,
+Klenau, Reuss et Davidowich, 70,000 hommes;
+lorsque, par un effet opposé, ils permirent aux
+deux grandes armées françaises, qui étaient
+destinées à entrer dans les états héréditaires,
+de tenir réunies toutes leurs forces.</p>
+
+<p><i>Augereau.</i> Le général Augereau a rempli le
+rôle qui lui avait été assigné. Ses instructions
+lui ordonnaient de se tenir toujours en arrière,
+afin de ne pas s'exposer à être attaqué par un
+détachement de l'armée de l'archiduc. Au reste,
+son combat de Burg-Eberach, le 3 décembre,
+<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
+jour même de la bataille de Hohenlinden, est
+fort honorable, ainsi que les combats qu'il a
+soutenus plus tard en avant de Nuremberg, où
+il a eu à lutter contre des forces supérieures.
+Mais s'il se fût mieux pénétré du rôle qu'il
+avait à remplir, il eût évité des engagements;
+ce qui lui devenait facile, en ne passant pas la
+Rednitz. Cependant son ardeur a été utile, puisqu'elle
+a obligé l'archiduc à détacher le corps
+de Klenau, pour soutenir l'armée mayençaise.</p>
+
+<p><i>Moreau.</i> La marche du général Moreau sur
+l'Inn est défectueuse; il ne devait pas aborder
+cette rivière sur six points et sur une ligne de
+quinze à vingt lieues. Lorsque l'armée, qui vous
+est opposée, est couverte par un fleuve, sur
+lequel elle a plusieurs têtes de pont, il ne faut
+pas l'aborder de front. Cette disposition dissémine
+votre armée, et vous expose à être coupé.
+Il faut s'approcher de la rivière que vous voulez
+passer, par des colonnes en échelons, de sorte
+qu'il n'y ait qu'une seule colonne, la plus
+avancée, que l'ennemi puisse attaquer sans prêter
+lui-même le flanc. Pendant ce temps, vos
+troupes légères borderont la rive; et lorsque
+vous serez fixé sur le point où vous voulez
+passer, point qui doit toujours être éloigné
+de l'échelon de tête, pour mieux tromper votre
+ennemi, vous vous y porterez rapidement et
+<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
+jetterez votre pont. L'observation de ce principe
+était très-importante sur l'Inn, le général
+français ayant fait de Munich son point de pivot.
+Or, il n'y a de Munich à l'endroit le plus
+près de cette rivière, que dix lieues; elle court
+obliquement, en s'éloignant toujours davantage
+de cette capitale, de sorte que, lorsque l'on veut
+jeter un pont plus bas, on prête le flanc à
+l'ennemi. Aussi le général Grenier se trouva-t-il
+fort exposé dans le combat du 1<sup>er</sup> décembre;
+il fut obligé de lutter deux jours, un
+contre trois.</p>
+
+<p>Si le général français voulait occuper les
+hauteurs d'Ampfingen, il ne le pouvait faire
+qu'avec toute son armée. Il fallait qu'il y réunît
+les trois divisions de Grenier, les trois divisions
+de la réserve, et la cavalerie du général
+d'Hautpoult, plaçant Lecourbe en échelons sur
+la droite. Ainsi rangée, l'armée française n'aurait
+couru aucun risque; elle eût battu et précipité
+dans l'Inn l'archiduc. Avec une armée,
+qui eût été même supérieure en nombre, les
+dispositions prises eussent été dangereuses. C'est
+de Landshut qu'il faut partir, pour marcher sur
+l'Inn.</p>
+
+<p>Pendant que le sort de la campagne se décidait
+aux champs d'Ampfingen et de Hohenlinden,
+les trois divisions de Sainte-Suzanne et
+<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
+les trois divisions de Lecourbe, c'est-à-dire la
+moitié de l'armée, n'étaient pas sur le champ
+de bataille. A quoi bon avoir des troupes, lorsqu'on
+n'a pas l'art de s'en servir dans les occasions
+importantes? L'armée française était de
+140,000 hommes sur le champ d'opérations;
+celle de l'archiduc de 80,000 hommes, parce
+qu'elle était affaiblie des deux détachements
+qu'elle avait faits contre l'armée gallo-batave
+et celle des Grisons. Néanmoins, l'armée autrichienne
+se trouva égale en nombre sur le champ
+de Hohenlinden, et triple au combat d'Ampfingen.</p>
+
+<p>La bataille de Hohenlinden a été une rencontre
+heureuse; le sort de la campagne y a
+été joué sans aucune combinaison. L'ennemi a
+eu plus de chances de succès que les Français;
+et cependant ceux-ci étaient tellement supérieurs
+en nombre et en qualité, que, menés
+sagement et conformément aux règles, ils n'eussent
+eu aucune chance contre eux. On a dit
+que Moreau avait ordonné la marche de Richepanse
+et de Decaen sur Altenpot, pour prendre
+en flanc l'ennemi! cela n'est pas exact; tous
+les mouvements de l'armée française, pendant
+la journée du 3, étaient défensifs. Moreau avait
+intérêt à rester, le 3, sur la défensive, puisque,
+le 4, le général Lecourbe devait arriver sur le
+<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
+champ de bataille, et que, le 5, il devait recevoir
+un autre puissant renfort, celui de
+Sainte-Suzanne. Le but de ce mouvement de
+Decaen et de Richepanse, était d'empêcher
+l'ennemi de déboucher dans la forêt, pendant
+la journée du 3; il était purement défensif.</p>
+
+<p>Si la man&oelig;uvre de ces deux divisions avait
+eu pour but de tomber sur le flanc gauche
+de l'ennemi, elle eût été contraire à la règle,
+qui veut que l'on ne fasse pas de gros détachements,
+la veille d'une bataille. L'armée
+française n'avait de réunies que six divisions;
+c'était beaucoup hasarder que d'en détacher
+deux, la veille de l'action. Il était possible que
+ce détachement ne rencontrât pas les ennemis,
+parce que ceux-ci auraient man&oelig;uvré
+sur leur droite, ou auraient déja emporté Hohenlinden,
+avant son arrivée à Altenpot. Dans
+ce cas, les divisions Richepanse et Decaen, isolées,
+n'eussent été d'aucun secours aux quatre
+autres, qui eussent été rejetées au-delà de
+l'Iser; ce qui eût entraîné la perte de ces deux
+divisions détachées.</p>
+
+<p>Si l'archiduc eût fait marcher en avant son
+échelon de droite, et ne fût entré dans la
+forêt, que lorsque le général Latour aurait
+été aux prises avec le lieutenant-général Grenier,
+il n'eût trouvé à Hohenlinden que la
+<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
+division Grouchy. Il se fût emparé de la forêt,
+eût coupé l'armée par le centre, et tourné la
+droite de Grenier, qu'il eût jetée au delà de
+l'Iser; les deux divisions Richepanse et Decaen,
+isolées dans des pays difficiles, au milieu des
+glaces et des boues, eussent été acculées à
+l'Inn; un grand désastre eût frappé l'armée
+française. C'était mal jouer, que d'en courir
+les chances; Moreau était trop prudent pour
+s'exposer à un pareil hasard.</p>
+
+<p>Le mouvement de Richepanse et de Decaen
+devait s'achever dans la nuit; mais il eût
+fallu que ces deux divisions marchassent réunies.
+Elles étaient au contraire séparées, et fort
+éloignées l'une de l'autre, dans des pays sans
+chemins et en décembre; elles errèrent toute
+la nuit. A sept heures du matin, le 3, lorsque
+Richepanse, avec la première brigade, arriva
+en avant de Saint-Christophe, il se trouva coupé
+de sa deuxième brigade; l'ennemi s'était placé
+à Saint-Christophe. Ce général devait-il poursuivre
+sa marche, ou rétrograder au secours de
+sa seconde brigade? Cette question ne peut être
+douteuse; il devait rétrograder. Il l'eût dégagée,
+se fût joint au général Decaen, et eût pu,
+dès lors, marcher en avant avec de grandes
+forces. Il devait s'attendre à trouver, au village
+d'Altenpot, une des colonnes de l'archiduc
+<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
+fort supérieure à lui; quel espoir pouvait-il
+avoir? il eût été attaqué en tête et en queue,
+ayant l'Inn sur son flanc droit. Dans sa position,
+les règles de la guerre voulaient qu'il
+marchât réuni, non-seulement avec sa deuxième
+brigade, mais même avec la division Decaen.
+20,000 hommes ont toujours des moyens
+d'influer sur la fortune; et au pis aller, surtout
+en décembre, ils ont toujours le temps de gagner
+la nuit et de se tirer d'affaire. Le général
+Richepanse fit donc une imprudence; cette imprudence
+lui réussit, et c'est à elle que doit
+spécialement être attribué le succès de la bataille.
+Car, de part et d'autre, il n'a tenu à rien;
+et le sort de deux grandes armées a été décidé
+par le choc de quelques bataillons.</p>
+
+<p><i>Archiduc Jean.</i>&mdash;L'archiduc Jean a eu
+tort de prendre l'offensive, et de passer l'Inn.
+Son armée était trop démoralisée; elle avait
+trop de recrues; enfin, elle avait à combattre
+des forces trop considérables, et opérait dans
+une saison, où tous les avantages sont pour
+celui qui reste sur la défensive.</p>
+
+<p>Il a fort bien engagé le combat du 1<sup>er</sup> décembre,
+mais il n'y a pas mis de vigueur; il
+a passé toute la journée à se déployer. Ces mouvements
+exigent beaucoup de temps, et les
+jours sont bien courts en décembre; ce n'était
+<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
+pas le cas de parader. Il fallait attaquer par la
+gauche et par le centre, par la droite en colonnes
+et au pas de charge, tête baissée. En
+profitant ainsi de sa grande supériorité, il eût
+entamé et mis en déroute les divisions Ney et
+Hardy.</p>
+
+<p>Il eût dû, dès le lendemain, pousser les Français,
+l'épée dans les reins et à grandes journées;
+il fit la faute de se reposer, ce qui donna le
+temps à Moreau de se rasseoir et de réunir ses
+forces. Son mouvement avait complètement surpris
+l'armée française; elle était disséminée; il
+ne fallait pas lui donner le temps de respirer
+et de se reconnaître. Mais, à moins que l'archiduc
+n'eût eu le bonheur de remporter un
+grand avantage, l'armée française, rejetée au
+delà de l'Iser, s'y fût ralliée, et n'eût pas moins
+fini par le battre complètement.</p>
+
+<p>Ses dispositions pour la bataille de Hohenlinden
+sont fort bien entendues; mais il a
+commis des fautes dans l'exécution. La nature
+de son mouvement voulait que son armée
+marchât en échelons, la droite en avant;
+que la droite commandée par le général Latour,
+et les flanqueurs du général Kienmayer,
+fussent réunis et aux mains avec le corps du
+lieutenant-général Grenier, avant que le centre
+n'entrât dans la forêt. Pendant ce mouvement,
+<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
+l'archiduc devait se tenir en bataille avec le centre,
+à hauteur d'Altenpot, faisant fouiller la
+forêt par une division, pour favoriser la marche
+du général Latour. Les trois divisions de
+Grenier, commandées par Legrand, Bastoul et
+Ney, étant occupées par Latour, l'archiduc n'eût
+trouvé à Hohenlinden, que Grouchy, qui ne
+pouvait pas tenir une demi-heure. Au lieu de
+cela, il marcha le centre en avant, sans faire
+attention que sa droite et sa gauche, qui s'avançaient
+par des chemins de traverse, dans
+des pays couverts de glaces, ne pouvaient pas
+le suivre; de sorte qu'il se trouva seul engagé
+dans une forêt, où la supériorité du nombre
+est de peu d'importance. Cependant, il repoussa,
+mit en désordre la division Grouchy; mais le
+général Latour était à deux lieues en arrière.
+Ney, qui n'avait personne devant, lui accourut
+au soutien de Grouchy; et lorsque, plusieurs
+heures après, les ailes de l'archiduc arrivèrent à
+sa hauteur, il était trop tard. Il était contraire à
+l'usage de la guerre, d'engager, sans utilité, plus
+de troupes que le terrain ne lui permettait d'en
+déployer, et surtout de faire entrer ses parcs et
+sa grosse artillerie dans un défilé, dont il n'avait
+pas l'extrémité opposée. En effet, ils l'ont
+embarrassé pour opérer sa retraite, et il les a
+perdus. Il aurait dû les laisser en position, au
+<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
+village d'Altenpot, sous une escorte convenable,
+jusqu'à ce qu'il fût maître du débouché de la
+forêt.</p>
+
+<p>Ces fautes d'exécution font présumer que l'armée
+de l'archiduc était mal organisée. Mais la
+pensée de la bataille était bonne; il eût réussi
+le 2 décembre, il eût encore réussi le 3, sans
+ces fautes d'exécution.</p>
+
+<p>On a voulu persuader que la marche de l'armée
+française sur Ampfingen, et sa retraite sur
+Hohenlinden, étaient une ruse de guerre: cela
+ne mérite aucune réfutation sérieuse. Si le général
+Moreau eût médité cette marche, il en
+eût tenu à portée les six divisions de Lecourbe
+et de Sainte-Suzanne; il eût tenu réunis Richepanse
+et Decaen, dans un même camp; il
+eût, etc., etc. Sans doute la bataille de Hohenlinden
+fut très-glorieuse pour le général Moreau,
+pour les généraux, pour les officiers,
+pour les troupes françaises. C'est une des plus
+décisives de la guerre; mais elle ne doit être
+attribuée à aucune man&oelig;uvre, à aucune combinaison,
+à aucun génie militaire.</p>
+
+<p><i>Dernière observation.</i>&mdash;Le général Lecourbe
+qui formait la droite, n'avait pas donné à la
+bataille; il eût dû jeter un pont sur l'Inn, et
+passer cette rivière, au plus tard, le 5. Toute
+l'armée eût dû se trouver, dans la journée du
+<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
+6, sur la rive droite; elle n'y a été que le 12.
+Le quartier-général, qui eût pu arriver le 12
+à Steyer, n'y a été que le 22. Cette perte de
+sept jours a permis à l'archiduc de se rallier,
+de prendre position derrière l'Alza et la Salza,
+d'organiser une bonne arrière-garde et de défendre
+le terrain, pied à pied, jusqu'à l'Ems.
+Sans cette lenteur impardonnable, Moreau
+eût évité plusieurs combats, pris une quantité
+énorme de bagages, de prisonniers isolés,
+et coupé des divisions non ralliées. Il était
+beaucoup plus près de Salzbourg, le lendemain
+de la bataille de Hohenlinden, que l'archiduc
+qui s'était retiré par le bas Inn; en marchant
+avec activité et dans la vraie direction,
+Moreau l'eût acculé au Danube, et fût arrivé à
+Vienne avant les débris de son armée.</p>
+
+<p>Le petit échec qu'a essuyé Lecourbe devant
+Salzbourg, et la résistance de l'ennemi dans
+la plaine de Vocklebruck, proviennent du peu
+de cavalerie, qui se trouvait à l'avant-garde.
+C'était cependant le cas d'y faire marcher la
+réserve du général d'Hautpoult, et non de la tenir
+en arrière. C'est à la cavalerie à poursuivre
+la victoire, et à empêcher l'ennemi battu
+de se rallier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ X</b>.</p>
+
+<p>L'armée des Grisons avait attiré l'attention du
+cabinet de Vienne; elle le devait spécialement
+à sa première dénomination d'armée de réserve.
+Mélas et son état-major avaient reproché au
+conseil aulique de s'être laissé tromper sur la
+formation et la marche de la première armée
+de réserve, qui avait coupé les derrières de l'armée
+autrichienne, et lui avait enlevé à Marengo
+toute l'Italie; on s'occupa donc avec une
+scrupuleuse attention, de connaître la force et
+d'éclairer la marche de cette deuxième armée
+de réserve. La première avait été jugée trop
+faible; la deuxième fut supposée trop forte. Le
+gouvernement français employa tous les moyens,
+pour induire en erreur les agents autrichiens.
+On donna pour chef, à cette armée, le général
+Macdonald, connu par sa campagne de Naples,
+et par la bataille de la Trébia. Elle fut composée
+de plusieurs divisions; et l'on persuada
+facilement qu'elle était de 40,000 hommes, lorsqu'elle
+n'était réellement que de 15,000. On y
+envoya des corps de volontaires de Paris, dont
+la levée avait fixé l'attention des oisifs, et qui
+étaient composés de jeunes gens de famille.
+Sous le rapport des opérations purement militaires,
+<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
+cette armée était inutile, et eût rendu
+plus de services, si on n'en eût formé qu'une seule
+division, que l'on aurait mise sous les ordres
+de Moreau ou de Brune. Mais le souvenir de
+la première était tel chez les Autrichiens, qu'ils
+pensèrent que cette seconde armée était destinée
+à man&oelig;uvrer comme l'autre, et à tomber
+sur leurs derrières, soit en Italie, soit en Allemagne.
+Dans la crainte qu'elle leur inspirait,
+ils placèrent un corps considérable dans les
+débouchés du Tyrol et de la Valteline, afin
+de la tenir en respect, soit qu'elle voulût se
+diriger sur l'Allemagne, ou sur l'Italie. Elle
+produisit donc le bon effet, pendant une partie
+de novembre et de décembre, de paralyser
+près de 40,000 ennemis, tant de l'armée
+d'Allemagne, que de celle de l'Italie. Ainsi
+l'on peut dire que cette deuxième armée de
+réserve contribua au succès des armées françaises,
+en Allemagne, bien plus par son nom,
+que par sa force réelle.</p>
+
+<p>La bataille de Hohenlinden ayant entièrement
+décidé des affaires d'Allemagne, l'armée
+des Grisons reçut ordre d'opérer en Italie, de
+descendre dans la Valteline, et de se porter au
+c&oelig;ur du Tyrol, en débouchant sur la grande
+chaussée à Botzen. Le général Macdonald exécuta
+lentement cette opération et n'y mit que
+<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
+peu de résolution; soit qu'il vît avec peine le
+général Brune, avec qui il était mal, à la tête
+d'une aussi belle armée que celle d'Italie; soit
+qu'une expédition de cette nature ne fût pas
+dans le caractère de ce général. Conduite par
+Masséna, Lecourbe ou Ney, une semblable
+opération aurait eu les plus grands résultats. Le
+passage du Splugen offrait sans doute quelques
+difficultés; mais l'hiver n'est pas la saison la
+plus défavorable pour le passage des montagnes
+élevées. Alors la neige y est ferme, le temps bien
+établi, et l'on n'a rien à craindre des avalanches,
+véritable et unique danger à redouter
+sur les Alpes. En décembre, il y a, sur ces hautes
+montagnes, de très-belles journées, d'un froid
+sec, pendant lequel règne un grand calme dans
+l'air.</p>
+
+<p>Ce ne fut que le 6 décembre, que l'armée
+des Grisons passa enfin le Splugen et arriva à
+Chiavenna. Mais au lieu de se diriger, par le
+haut Engadin, sur Botzen, cette armée vint se
+mettre en deuxième ligne, derrière la gauche
+de l'armée d'Italie. Elle ne fit aucun effet,
+et ne participa en rien au succès de la campagne;
+car le corps de Baraguey d'Hilliers, détaché
+dans le haut Engadin, était trop faible.
+Il fut arrêté dans sa marche par l'ennemi, et
+ne pénétra à Botzen, que le 9 janvier, c'est-à-dire
+<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
+14 jours après les combats qui avaient
+été livrés par l'armée d'Italie sur le Mincio,
+et six jours après le passage de l'Adige par cette
+armée. Le général Macdonald arriva à Trente,
+le 7 janvier, lorsque déja l'ennemi en était
+chassé par la gauche de l'armée d'Italie, qui
+se portait sur Roveredo, sous les ordres de
+Moncey et de Rochambeau. L'armistice de Trévise,
+conclu le 16 janvier 1801, par l'armée
+d'Italie, comprit également l'armée des Grisons;
+elle prit position dans le Tyrol italien; et son
+quartier-général resta à Trente.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ XI</b>.</p>
+
+<p>Dans le courant de novembre 1800, le général
+Brune, qui commandait l'armée française
+en Italie, dénonça l'armistice au général
+Bellegarde, et les hostilités commencèrent le
+22 novembre. La rivière de la Chiesa, jusqu'à
+son embouchure dans l'Oglio, et cette dernière,
+depuis ce point, jusqu'à son embouchure dans
+le Pô, formaient la ligne de l'armée française.
+Cette armée était très-belle et très-nombreuse;
+elle était composée de l'armée de réserve et
+de l'ancienne armée d'Italie, réunies. Pendant
+cinq mois qu'elle s'était rétablie dans les belles
+plaines de la Lombardie, elle avait été renforcée
+<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
+considérablement, tant par des recrues
+venant de France, que par de nombreuses
+troupes italiennes. Le général Moncey commandait
+la gauche, Suchet le centre, Dupont
+la droite, Delmas l'avant-garde, et Michaud la
+réserve; Davoust commandait la cavalerie, et
+Marmont l'artillerie, qui avait deux cent bouches
+à feu, bien attelées et approvisionnées.
+Chacun de ces corps était composé de deux divisions;
+ce qui faisait un total de dix divisions
+d'infanterie et deux de cavalerie. Une brigade
+de l'avant-garde était détachée au quartier-général,
+et portait le titre de réserve du quartier-général.
+Ainsi l'avant-garde était de trois
+brigades.</p>
+
+<p>Le général Miollis commandait en Toscane;
+il avait sous ses ordres 5 à 6,000 hommes, dont
+la plus grande partie étaient des troupes italiennes.
+Soult commandait en Piémont; il avait 6
+ou 7,000 hommes, la plupart Italiens. Dulauloy
+commandait en Ligurie, et Lapoype dans
+la Cisalpine. Le général en chef Brune avait
+près de 100,000 hommes sous ses ordres; il lui
+en restait, réunis sur le champ de bataille, plus
+de 80,000.</p>
+
+<p>L'armée des Grisons, que commandait Macdonald,
+occupait des corps autrichiens dans
+<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
+l'Engadine et dans la Valteline. Cette armée
+peut donc être comptée comme faisant partie
+de celle d'Italie. Elle augmentait la force de
+celle-ci de 15,000 hommes; c'était donc à peu
+près 100,000 hommes présents sous les armes,
+qui agissaient sur le Mincio et l'Adige.</p>
+
+<p>Lors de la reprise des hostilités, le 22 novembre,
+le général Brune restait sur la défensive;
+il attendait sa droite qui, sous les ordres
+de Dupont, était en Toscane. Elle passa le Pô
+à Sacca, le 24, vint se placer derrière l'Oglio,
+ayant son avant-garde à Marcaria. L'ennemi
+restait également sur la défensive. Quelque
+ordre que reçût Brune d'agir avec vigueur, il
+hésitait à prendre l'offensive.</p>
+
+<p>Le général Bellegarde, qui commandait l'armée
+autrichienne, n'était pas un général redoutable.
+Il avait pour instructions de défendre
+la ligne du Mincio; la maison d'Autriche attachait
+de l'importance à conserver cette rivière,
+tant pour communiquer avec Mantoue, qu'afin
+de l'avoir pour limite à la paix. L'armée autrichienne,
+forte de 60 à 70,000 hommes,
+avait sa gauche appuyée au Pô; elle était soutenue
+par Mantoue, et couverte par le lac,
+sur lequel il y avait des chaloupes armées. La
+droite s'appuyait à Peschiera et au lac Garda,
+dont une nombreuse flottille lui assurait la possession.
+<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
+Un corps détaché était dans le Tyrol,
+occupant les positions du Mont-Tonal et celles
+opposées aux débouchés de l'Engadine et de
+la Valteline. Le Mincio, qui, de Peschiera à
+Mantoue, a vingt milles, ou 7 petites lieues de
+cours, est guéable en plusieurs endroits dans les
+temps de sécheresse; mais, dans la saison où l'on
+se trouvait, il ne l'est nulle part. Le général
+autrichien avait d'ailleurs fermé toutes les prises
+d'eau qui appauvrissent cette rivière. Toutefois,
+c'était une faible barrière; elle n'a pas
+plus d'une vingtaine de toises de largeur, et
+ses deux rives se dominent alternativement. Le
+point de Mozembano domine la rive gauche,
+ainsi que celui de Molino della Volta; les positions
+de Salionzo et de Valleggio, sur la rive
+gauche, ont un grand commandement sur celle
+opposée. Le général Bellegarde avait fait occuper
+fortement les hauteurs de Valleggio; il y
+avait fait rétablir un reste de château-fort, antique,
+qui pouvait servir de réduit; il commande
+toute la campagne sur les deux rives.
+Borghetto avait été fortifié, et était comme tête
+de pont, sous la protection de Valleggio. L'enceinte
+de la petite ville de Goîto avait été rétablie,
+et sa défense augmentée par les eaux.
+Bellegarde avait aussi fait élever quatre redoutes
+fraisées et palissadées, sur les hauteurs de
+<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
+Salionzo; elles étaient aussi rapprochées que
+possible de Valleggio. Lorsqu'il eut pourvu à
+ses principales défenses sur la rive gauche, il les
+étendit sur la rive droite. Il fit occuper les
+hauteurs de la Volta, position, qui domine
+tout le pays, par de forts ouvrages; mais ils
+étaient à près d'une lieue du Mincio, et à une
+et demie de Goîto et de Valleggio. Ainsi, sur
+un espace de quinze milles, le général autrichien
+avait cinq points fortement retranchés:
+Peschiera, Salionzo, Valleggio, Volta, et
+Goîto.</p>
+
+<p>Le 18 décembre, l'armée française passa la
+Chiesa; le quartier-général se porta à Castaguedolo.
+Les 19 et 21, toute l'armée marcha sur le
+Mincio en quatre colonnes; la droite, sous les
+ordres de Dupont, se dirigea sur l'extrémité du
+lac de Mantoue; le centre, conduit par Suchet,
+marcha sur la Volta; l'avant-garde, ayant pour
+but de masquer Peschiera, se porta sur Ponti;
+la réserve et l'aile gauche se dirigèrent sur Mosembano.
+Dupont, à l'aile droite, rejeta avec
+sa division de droite, la garnison de Mantoue
+au-delà du lac. La deuxième division (Vatrin)
+chassa l'ennemi dans Goîto. Suchet, au centre,
+marcha sur Volta avec circonspection.
+Il s'attendait à un mouvement de l'armée autrichienne
+pour soutenir la tête de sa ligne.
+<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
+Mais l'ennemi ne fit contenance nulle part; il
+craignait probablement d'être coupé du Mincio;
+il abandonna ses positions. La belle hauteur
+de Mozembano, qui commande le Mincio,
+ne fut pas disputée. Les Français s'emparent de
+toutes les positions sur la rive droite, excepté
+de Goîto et de la tête de pont de Borghetto.
+Lorsque l'ennemi s'était aperçu qu'il avait affaire
+à toute l'armée française, il avait craint un
+engagement général; et il s'était reployé sur la
+rive gauche du Mincio, ne conservant, sur la
+droite, que Goîto et Borghetto. Le résultat des
+pertes des Autrichiens, sur toute la ligne, fut
+de 5 à 600 hommes prisonniers. Le quartier-général
+des Français fut placé à Mozembano.</p>
+
+<p>Il fallait, le jour même, jeter des ponts sur
+le Mincio, le franchir, et poursuivre l'ennemi.
+Une rivière d'aussi peu de largeur, est un léger
+obstacle, lorsqu'on a une position qui domine
+la rive opposée, et que, de là, la mitraille des
+batteries dépasse au loin l'autre rive. A Mozembano,
+au moulin de la Volta, l'artillerie peut
+battre l'autre rive à une grande distance, sans
+que l'ennemi puisse trouver une position avantageuse
+pour l'établissement de ses batteries.
+Alors le passage n'est réellement rien; l'ennemi
+ne peut pas même voir le Mincio, qui, semblable
+à un fossé de fortification, couvre les batteries
+de toute attaque.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
+Dans la guerre de siége, comme dans celle
+de campagne, c'est le canon qui joue le principal
+rôle; il a fait une révolution totale. Les
+hauts remparts en maçonnerie ont dû être
+abandonnés pour les feux rasants et recouverts
+par des masses de terre. L'usage de se retrancher
+chaque jour, en établissant un camp, et
+de se trouver en sûreté derrière de mauvais
+pieux, plantés à côté les uns des autres, a dû
+être aussi abandonné.</p>
+
+<p>Du moment où l'on est maître d'une position
+qui domine la rive opposée, si elle a assez
+d'étendue pour que l'on puisse y placer un bon
+nombre de pièces de canon, on acquiert bien
+des facilités pour le passage de la rivière.
+Cependant, si la rivière a de deux cents à
+cinq cents toises de large, l'avantage est bien
+moindre; parce que votre mitraille n'arrivant
+plus sur l'autre rive, et l'éloignement permettant
+à l'ennemi de se défiler facilement, les troupes,
+qui défendent le passage, ont la faculté de
+s'enterrer dans des boyaux, qui les mettent à
+l'abri du feu de la rive opposée. Si les grenadiers,
+chargés de passer pour protéger la
+construction du pont, parviennent à surmonter
+cet obstacle, ils sont écrasés par la mitraille
+de l'ennemi, qui, placé à deux cents toises du
+débouché du pont, est à portée de faire un
+<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
+feu très-meurtrier, et est cependant éloigné
+de quatre ou cinq cents toises des batteries
+de l'armée qui veut passer; de sorte que l'avantage
+du canon est tout entier pour lui.
+Aussi, dans ce cas, le passage n'est-il possible,
+que lorsqu'on parvient à surprendre complètement
+l'ennemi, et qu'on est favorisé par
+une île intermédiaire, ou par un rentrant
+très-prononcé, qui permet d'établir des batteries
+croisant leurs feux sur la gorge. Cette île
+ou ce rentrant forme alors une tête de pont
+naturelle, et donne tout l'avantage de l'artillerie
+à l'armée qui attaque.</p>
+
+<p>Quand une rivière a moins de soixante toises,
+les troupes qui sont jetées sur l'autre bord,
+protégées par une grande supériorité d'artillerie
+et par le grand commandement que doit
+avoir la rive où elle est placée, se trouvent
+avoir tant d'avantage, que, pour peu que la
+rivière forme un rentrant, il est impossible
+d'empêcher l'établissement du pont. Dans ce
+cas, les plus habiles généraux se sont contentés,
+lorsqu'ils ont pu prévoir le projet de leur ennemi,
+et arriver avec leur armée sur le point
+de passage, de s'opposer au passage du pont,
+qui est un vrai défilé, en se plaçant en demi-cercle
+alentour, et en se défilant du feu de la
+rive opposée, à trois ou quatre cents toises
+<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
+de ses hauteurs. C'est la man&oelig;uvre que fit
+Vendôme, pour empêcher Eugène de profiter
+de son pont de Cassano.</p>
+
+<p>Le général français décida de passer le Mincio
+le 24 décembre, et il choisit pour points
+de passage, ceux de Mozembano et de Molino
+della Volta, distants de deux lieues l'un de
+l'autre. Sur ces deux points, le Mincio n'étant
+rien, il ne faut considérer que le plan général
+de la bataille. Était-il à propos de se diviser
+entre Mozembano et Molino? L'ennemi occupait
+la hauteur de Valleggio et la tête de pont
+de Borghetto. La jonction des troupes, qui
+auraient effectué les deux passages, pouvait
+donc éprouver des obstacles et être incertaine.
+L'ennemi pouvait lui-même sortir par Borghetto,
+et mettre de la confusion dans l'une de
+ces attaques. Ainsi il était plus conforme aux
+règles de la guerre, de passer sur un seul
+point, afin d'être sûr d'avoir toujours ses
+troupes réunies. Dans ce cas, lequel des deux
+passages fallait-il préférer?</p>
+
+<p>Celui de Mozembano avait l'avantage d'être
+plus près de Vérone; la position était beaucoup
+meilleure. L'armée ayant donc passé à Mozembano,
+sur trois ponts éloignés l'un de l'autre de
+deux à trois cents toises, ne devait point avoir
+<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
+d'inquiétude pour sa retraite, parce que sa
+droite et sa gauche étaient constamment appuyées
+au Mincio, et flanquées par les batteries
+qu'on pouvait établir sur la rive droite. Mais
+Bellegarde, qui l'avait parfaitement senti, avait
+occupé, par une forte redoute, les deux points
+de Valleggio et de Salionzo. Ces deux points,
+situés au coude du Mincio, forment avec le
+point de passage, un triangle équilatéral de
+trois mille toises de côté. L'armée autrichienne
+venant à appuyer sa gauche à Valleggio, sa
+droite à Salionzo, se trouvait occuper la corde,
+et sa droite et sa gauche étaient parfaitement
+appuyées. Elle ne pouvait pas être tournée;
+mais sa ligne de bataille était de 3,000 toises.
+Brune ne pouvait donc espérer que de percer
+son centre; opération souvent difficile, et qui
+exige une grande vigueur et beaucoup de
+troupes réunies.</p>
+
+<p>Le point de Molino della Volta était moins
+avantageux. Si l'on eût été battu, il y aurait
+eu plus de difficultés pour la retraite; car Pozzolo
+domine la rive droite. Mais dans cette
+position, l'ennemi n'aurait pas eu l'avantage
+d'avoir ses ailes appuyées par des ouvrages de
+fortification.</p>
+
+<p>En faisant un passage à Mozembano, le général
+<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
+français, trouvait sur sa droite les hauteurs
+de Valleggio, qui étaient fortement retranchées,
+et sur sa gauche, celles de Salionzo,
+occupées également par de bons ouvrages.
+L'armée française, en voulant déboucher, se
+trouvait dans un rentrant, en butte aux feux
+convergents de l'artillerie ennemie, et ayant
+devant elle l'armée autrichienne, appuyée, par
+sa droite et sa gauche, à ces deux fortes positions.
+D'un autre côté, le corps, qui passait
+à la Volta, avait sa droite à une lieue et demie
+de Goîto, place fortifiée sur la rive droite, et
+à une lieue, sur sa gauche, Borghetto et Valleggio.</p>
+
+<p>Il fut cependant résolu que l'aile droite passerait
+à la Volta, tandis que le reste de l'armée
+passerait à Mozembano.</p>
+
+<p>Le général Dupont, arrivé à Molino della
+Volta à la pointe du jour, construisit des ponts,
+et fit passer ses divisions. Il s'empara du village
+de Pozzolo, où il établit sa droite; et sa
+gauche appuyée au Mincio, fut placée vis-à-vis
+de Molino, et protégée par le feu de l'artillerie
+des hauteurs de la rive droite, qui dominent
+toute la plaine. Une digue augmentait
+encore la force de cette gauche. Lors du passage,
+l'ennemi était peu nombreux. Sur les
+<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
+dix heures, le général Dupont apprit que le
+passage que le général Brune devait effectuer
+devant Mozembano, était remis au lendemain.
+Le général Dupont aurait dû sur-le-champ
+faire repasser sur la rive droite, la masse de
+ses troupes, en ne laissant, sur la rive gauche,
+que quelques bataillons, pour y établir une
+tête de pont, sous la protection de ses batteries.
+D'ailleurs, la position était telle, que l'ennemi
+ne pouvait approcher jusqu'au pont.
+Cette opération aurait eu tout l'avantage d'une
+fausse attaque, aurait partagé l'attention de
+l'ennemi. L'on aurait pu, à la pointe du jour,
+avoir forcé la ligne de Valleggio à Salionzo,
+avant que toute l'armée ennemie n'y eût été
+réunie. Le général Dupont resta cependant
+dans sa position sur la rive gauche. Bellegarde,
+profitant de l'avantage que lui donnait
+son camp retranché de Valleggio et de
+Salionzo, marcha avec ses réserves contre
+l'aile droite. On se battit sur ce point, avec
+beaucoup d'opiniâtreté; les généraux Suchet et
+Davoust accoururent au secours du général
+Dupont; et un combat très-sanglant, où les
+troupes déployèrent la plus grande valeur, eut
+lieu sur ce point, entre 20 à 25,000 Français,
+et 40 à 45,000 Autrichiens, dans l'arrondissement
+<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
+d'une armée qui, sur un champ de
+bataille de trente lieues carrées, avait 80,000
+Français contre 60,000 Autrichiens. C'est au
+village de Pozzolo que se passa l'action la plus
+vive; la gauche, protégée par le feu de l'artillerie
+de la rive droite et par la digue, était
+plus difficile à attaquer. Pozzolo, pris et repris
+alternativement par les Autrichiens et par les
+Français, resta enfin à ces derniers. Mais il
+leur en coûta bien cher; ils y perdirent l'élite
+de trois divisions, et éprouvèrent au moins
+autant de mal que l'ennemi. La bravoure des
+Français fut mal employée; et le sang de ces
+braves ne servit qu'à réparer les fautes du général
+en chef, et celles causées par l'ambition
+inconsidérée de ses lieutenants-généraux. Le général
+en chef, dont le quartier-général était à
+deux lieues du champ de bataille, laissa se battre
+toute son aile droite, qu'il savait avoir passé
+sur la rive gauche, sans faire aucune disposition
+pour la secourir. Une telle conduite n'a
+besoin d'aucun commentaire.</p>
+
+<p>Il est impossible d'expliquer comment Brune,
+qui savait que sa droite avait passé et était aux
+mains avec l'ennemi, ne se porta pas à son
+secours, n'y dirigea pas ses pontons pour y
+construire un autre pont. Pourquoi du moins,
+<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
+puisqu'il avait adopté le plan de passer sur
+deux points, ne choisit-il pas Mozembano,
+en profitant du mouvement où était l'armée
+autrichienne, pour s'emparer de Salionzo, Valleggio,
+et tomber sur les derrières des ennemis?
+Suchet et Davoust ne vinrent au secours
+de Dupont, que de leur propre mouvement,
+ne prenant conseil que de la force des
+évènements.</p>
+
+<p>Le 25, le général Marmont plaça ses batteries
+de réserve sur les hauteurs de Mozembano, pour
+protéger la construction des ponts; c'était bien
+inutile. L'ennemi n'avait garde de venir se placer
+dans un rentrant de trois mille toises de corde,
+pour disputer le passage d'une rivière de vingt
+toises, commandée par une hauteur, vis-à-vis
+de laquelle son artillerie, quelque nombreuse
+qu'elle fût, n'aurait pas pu se maintenir plus
+d'un quart d'heure en batterie. Le passage effectué,
+Delmas, avec l'avant-garde, marcha sur
+Valleggio; Moncey, avec la division Boudet,
+Michaud, avec la réserve, le soutinrent. Suchet
+resta en réserve devant Borghetto, et Dupont,
+avec l'aile droite, resta à Pozzolo. Les troupes
+eurent à souffrir des feux croisés de Valleggio
+et de Salionzo; mais le général autrichien avait
+déja calculé sa retraite, considérant la rivière
+<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
+comme passée, et après l'affront qu'il avait
+reçu la veille, malgré l'immense supériorité
+de ses forces, il cherchait à gagner l'Adige. Il
+avait seulement conservé des garnisons dans
+les ouvrages de Salionzo et de Valleggio, afin de
+pouvoir opérer sûrement sa retraite et évacuer
+tous ses blessés. Brune lui en laissa le temps.
+Dans la journée du 25, il ne dépassa pas Salionzo
+et Valleggio, c'est-à-dire qu'il fit trois
+mille toises. Le lendemain, les redoutes de Salionzo
+furent cernées, et on y prit quelques
+pièces de canon et 1200 hommes. Il faut croire
+que c'est par une faute de l'état-major autrichien,
+que ces garnisons n'ont pas reçu l'ordre
+de se retirer sur Peschiera. Il est difficile,
+toutefois, de justifier la conduite de ce général.</p>
+
+<p>Les Français firent une attaque inutile en
+voulant enlever Borghetto; la brave soixante-douzième
+demi-brigade, qui en fut chargée,
+y perdit l'élite de ses soldats. Il suffisait de
+canonner vivement ce poste et d'y jeter des
+obus; car on ne peut pas entrer dans Borghetto,
+si l'on n'est pas maître de Valleggio;
+et une fois maître de ce dernier point, tout
+ce qui est dans Borghetto est pris. Effectivement,
+peu après l'attaque de la soixante-douzième,
+la garnison de Borghetto se rendit
+<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
+prisonnière; mais on avait sacrifié en pure
+perte 4 à 500 hommes de cette brave demi-brigade.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ XII</b>.</p>
+
+<p>Les jours suivants, l'armée se porta en avant,
+la gauche à Castelnuovo, la droite entre Légnano
+et Vérone. Elle avait envoyé un détachement
+pour masquer Mantoue; et deux régiments
+avaient été placés sur les bords du lac
+Garda, pour couper toute communication par
+le Mincio, entre Mantoue et Peschiera, que
+devait investir la division Dombrowski.</p>
+
+<p>L'armée française passa l'Adige le premier
+janvier, c'est-à-dire, six jours après le passage
+du Mincio; un général habile l'eût passé
+le lendemain. Cette opération se fit sans éprouver
+aucun obstacle à Bussolingo. Dans cette saison,
+le bas Adige est presque impraticable. Le
+lendemain, l'ennemi évacua Vérone, laissant
+une garnison dans le château. La division Rochambeau
+s'était portée de Lodron sur l'Adige,
+par Riva, Torboli et Mori. Ce mouvement
+avait obligé les Autrichiens d'évacuer la Corona.
+Le 6 janvier, ils furent chassés des hauteurs
+de Caldiero; les Français entrèrent à Vicence.
+Le corps de Moncey était à Roveredo. Le 11,
+<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
+l'armée française passa la Brenta devant Fontanina.
+Pendant ces mouvements, le corps d'armée
+d'observation du midi entrait en Italie; le
+13 il arriva à Milan. D'un autre côté, Macdonald
+avec l'armée des Grisons, était entré à Trente,
+le 7 janvier, avait poursuivi les Autrichiens dans
+la vallée de la Brenta; et, dès le 9, il se trouvait
+en communication avec l'armée d'Italie,
+par Roveredo. L'armée autrichienne, au contraire,
+s'affaiblissait de plus en plus. Inférieure
+d'un tiers, dès l'ouverture de la campagne, à
+l'armée française, elle avait, depuis, éprouvé de
+grandes pertes. Le combat de Pozzolo lui avait
+coûté beaucoup de morts et de blessés, et ses
+pertes en prisonniers, s'élevaient de 5 à 6,000
+hommes. Les garnisons qu'elle avait laissées
+dans Mantoue, Peschiera, Vérone, Ferrare,
+Porto-Legnano, l'avaient beaucoup réduite.
+Toutes ces pertes la mettaient hors d'état de
+tenir aucune ligne devant l'armée française.
+L'Adige une fois passé, l'armée autrichienne
+fut obligée d'envoyer une partie de ses forces
+pour garder les débouchés du Tyrol; et ces
+troupes se trouvèrent occupées par l'armée
+des Grisons, qui arrivait en ligne. Le général
+Baraguey d'Hilliers était à Botzen. A tous ces
+motifs de découragement, se joignit la nouvelle
+de l'arrivée de l'armée du Rhin aux portes de
+<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
+Vienne. En un mot, il fallait que l'armée autrichienne
+fût bien faible et bien découragée,
+puisqu'elle ne garda pas les hauteurs de Caldiero,
+et laissa franchir à l'armée française
+tous les points qu'elle lui pouvait disputer.
+Aussitôt que cette dernière eut passé la Brenta,
+M. de Bellegarde renouvela la demande d'un
+armistice.</p>
+
+<p>Le général Marmont et le colonel Sébastiani
+furent chargés par le général en chef de le
+négocier. Les ordres les plus positifs du premier
+consul portaient de n'en faire aucun,
+que lorsque l'armée française serait sur l'Isonzo,
+afin de bien couper l'armée autrichienne
+de Venise; ce qui l'eût obligée de laisser
+une forte garnison dans cette ville, dont les
+habitants n'étaient pas bien disposés pour les
+Autrichiens. Cette circonstance pouvait procurer
+de nouveaux avantages à l'armée française. Mais
+le premier consul avait insisté surtout pour
+ne rien conclure, avant qu'on n'eût la place
+de Mantoue. Le général français montra, dans
+cette négociation, peu de caractère, et il signa,
+le 16 janvier, l'armistice à Trévise.</p>
+
+<p>Brune renonça de lui-même à demander
+Mantoue; c'était la seule question politique.
+Il se contenta d'obtenir Peschiera, Porto-Legnano,
+Ferrare, etc. Les garnisons n'en
+<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
+étaient pas prisonnières de guerre; elles emmenaient
+avec elles leur artillerie, et la
+moitié des vivres des approvisionnements de
+ces places. La flottille de Peschiera, qui appartenait
+de droit à l'armée française, ne fut
+pas même livrée.</p>
+
+<p>La convention de Trévise porta le cachet de la
+faiblesse des négociateurs qui la conclurent. Il
+est évident que toutes les conditions étaient à
+l'avantage de l'Autriche. Par suite des succès que
+l'armée française avait obtenus, et en raison de
+sa supériorité numérique et morale, Peschiera,
+Ferrare, etc., étaient des places prises: c'étaient
+donc des garnisons formant un total de 5 à
+6,000 hommes, de l'artillerie, des vivres, et
+une flottille, que l'on rendait à des ennemis
+vaincus. La seule place qui pût tenir assez long-temps,
+pour aider l'Autriche à soutenir une nouvelle
+campagne, était Mantoue; et, non-seulement
+cette place restait au pouvoir des ennemis,
+mais on lui accordait un arrondissement
+de huit cents toises, et la faculté de recevoir
+des approvisionnements au-delà de ceux nécessaires
+à la garnison et aux habitants.</p>
+
+<p>Au mécontentement que le premier consul
+avait éprouvé de toutes les fautes militaires
+commises dans cette campagne, se joignit celui
+de voir ses ordres transgressés, les négociations
+<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
+compromises, et sa position en Italie incertaine.
+Il fit sur-le-champ connaître à Brune
+qu'il désavouait la convention de Trévise, lui
+enjoignant d'annoncer que les hostilités allaient
+recommencer, à moins qu'on ne remît Mantoue.
+Le premier consul fit faire la même déclaration
+au comte de Cobentzel, à Lunéville.
+Ce ministre, qui commençait enfin à être persuadé
+de la nécessité de traiter de bonne foi,
+et dont l'orgueil avait plié devant la catastrophe,
+qui menaçait son maître, signa, le 26
+janvier, l'ordre de livrer Mantoue à l'armée
+française. Ce qui eut lieu le 17 février. A cette
+condition, l'armistice fut maintenu. Pendant
+les négociations, le château de Vérone avait
+capitulé, et sa garnison de 1700 hommes avait
+été prise.</p>
+
+<p>Cette campagne d'Italie donna la mesure de
+Brune, et le premier consul ne l'employa plus
+dans des commandements importants. Ce général,
+qui avait montré la plus brillante bravoure
+et beaucoup de décision à la tête d'une
+brigade, ne paraissait pas fait pour commander
+en chef.</p>
+
+<p>Néanmoins les Français avaient toujours
+été victorieux dans cette campagne, et toutes
+les places fortes d'Italie étaient entre leurs
+mains. Ils étaient maîtres du Tyrol et des
+<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
+trois quarts de la terre-ferme du territoire de
+Venise, puisque la ligne de démarcation de
+l'armée française suivait la gauche de la Livenza,
+depuis Sally jusqu'à la mer, la crête des
+montagnes entre la Piave et Zeliné, et redescendait
+la Drave jusqu'à Lintz, où elle rencontrait
+la ligne de l'armistice d'Allemagne.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ XIII</b>.</p>
+
+<p>Le général Miollis, qui était resté en Toscane,
+commandait un corps de 5 à 6,000 hommes
+de toutes armes; la majorité de ces troupes
+était des troupes italiennes. Les garnisons qu'il
+était obligé de laisser à Livourne, à Lucques, au
+château de Florence, et sur divers autres points,
+ne lui laissaient de disponible qu'un corps de
+3,500 à 4,000 hommes. Le général de Damas,
+avec une force de 16,000 hommes, dont 8,000
+Napolitains, était venu prendre position sur
+les confins de la Toscane, après avoir traversé
+les états du pape. Il devait combiner ses opérations
+dans la Romagne et le Ferrarois, avec
+des troupes d'insurgés, chassés de Toscane par
+la garde nationale de Bologne, et par une colonne
+mobile qu'avait envoyée le général Brune,
+sur la droite du Pô. La retraite de l'armée autrichienne
+qui, successivement, avait été
+<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
+obligée de passer le Pô, le Mincio, l'Adige, la
+Brenta, avait déconcerté tous les projets des
+ennemis sur la rive droite du Pô. Le général
+Miollis, établi à Florence, maintenait le bon
+ordre dans l'intérieur; et les batteries élevées
+à Livourne, tenaient en respect les bâtiments
+anglais. Les Autrichiens, qui s'étaient montrés
+en Toscane, s'étaient retirés, partie sur Venise
+pour en renforcer la garnison, et partie sur
+Ancône.</p>
+
+<p>Le 14 janvier, le général Miollis, instruit
+qu'une division de 5 à 6,000 hommes du corps
+de Damas, s'était portée sur Sienne, dont elle
+avait insurgé la population, sentit la nécessité
+de frapper un coup, qui prévînt et arrêtât les
+insurrections prêtes à éclater sur plusieurs
+autres points. Il profita de la faute que venait
+de commettre le général de Damas, officier
+sans talent ni mérite militaire, de détacher
+aussi loin de lui une partie de ses forces,
+et marcha contre ce corps avec 3,000
+hommes. Le général Miollis rencontra les Napolitains
+et les insurgés en avant de Sienne,
+les culbuta aussitôt sur cette ville, dont il força
+les portes à coups de canon et de hache, et
+passa au fil de l'épée tout ce qu'il y rencontra
+les armes à la main. Il fit poursuivre, plusieurs
+jours, les restes de ces bandes, et les rejeta au-delà
+<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
+de la Toscane, dont il rétablit ainsi, et
+maintint la tranquillité.</p>
+
+<p>Cependant de nouvelles forces étaient parties
+de Naples, pour venir renforcer l'armée de
+M. de Damas.</p>
+
+<p>Le général Murat, commandant en chef la
+troisième armée de réserve, qui venait de
+prendre la dénomination d'armée d'observation
+d'Italie, et dont le quartier-général était
+à Genève, dans les premiers jours de janvier,
+passa le Petit-Saint-Bernard, le mont Genèvre
+et le mont Cénis, et arriva, le 13 janvier, à Milan.
+Cette armée continua sa route sur Florence;
+elle était composée des divisions Tarreau
+et Mathieu, et d'une division de cavalerie.
+Un des articles de la convention de Trévise,
+portait que la place d'Ancône serait remise à
+l'armée française. Le général Murat, en conséquence,
+eut ordre de prendre possession de
+cette place, de chasser les troupes napolitaines
+des états du pape, et de les menacer
+même dans l'intérieur du royaume de Naples.
+Ce général, arrivé à Florence le 20 janvier,
+expédia le général Paulet, avec une brigade de
+3,000 hommes de toutes armes, pour prendre
+possession d'Ancône et de ses forts. Ce dernier
+passa à Cézenna, le 23 janvier, et le 27, il prit
+possession des forts et de la ville d'Ancône.
+<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
+Cependant le premier consul avait ordonné
+qu'on eût pour le pape les plus grands égards.
+Le général Murat avait même écrit de Florence,
+le 24 janvier, au cardinal, premier ministre de
+S. S., pour l'informer des intentions du premier
+consul, et de l'entrée de l'armée d'observation
+dans les états du saint-père, afin d'occuper Ancône,
+d'après la convention du 16, et de rendre
+à sa Sainteté le libre gouvernement de ses états,
+en obligeant les Napolitains à évacuer le château
+Saint-Ange et le territoire de Rome. Il
+prévint aussi le cardinal, qu'il avait ordre de
+ne s'approcher de Rome, que dans le cas où sa
+sainteté le jugerait nécessaire.</p>
+
+<p>Dès son arrivée en Toscane, le général français
+avait écrit à M. de Damas, pour lui demander
+les motifs de son mouvement offensif
+en Toscane, et lui signifier qu'il eût à évacuer
+sur-le-champ le territoire romain. M. de Damas
+lui avait répondu de Viterbe, que les opérations
+du corps sous ses ordres, avaient toujours
+dû se combiner avec celles de l'armée de M.
+de Bellegarde; que, lorsque le général Miollis
+avait attaqué son avant-garde, à Sienne, à
+vingt-six milles de son corps d'armée, il allait
+se retirer sur Rome, imitant le mouvement de
+l'armée autrichienne, sur la Brenta; mais que,
+puisqu'un armistice avait été conclu avec les
+<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
+Autrichiens, les troupes qu'il commandait,
+étant celles d'une cour alliée de l'empereur, se
+trouvaient aussi en armistice avec les Français.</p>
+
+<p>Le général Murat lui répondit sur-le-champ,
+que l'armistice conclu avec l'armée autrichienne,
+ne concernait en rien l'armée napolitaine; qu'il
+était donc nécessaire qu'elle évacuât le château
+Saint-Ange et les états du pape; que la considération
+du premier consul pour l'empereur
+de Russie, pouvait seule protéger le roi de
+Naples; mais que ni l'armistice, ni le cabinet
+de Vienne, ne pouvaient en rien le protéger.
+En même temps, le général Murat mit sa petite
+armée en mouvement. Les deux divisions d'infanterie
+furent dirigées, le 28 janvier, par la
+route d'Arezzo, sur Foligno et Perruvio, où
+elles arrivèrent le 4 février. Le général Paulet
+eut ordre de se rendre d'Ancône, avec deux
+bataillons, à Foligno, en passant par Macerata
+et Tolentino. Pendant ces mouvements, l'artillerie,
+qui se dirigeait sur Florence, par le débouché
+de Pistoia, eut ordre de continuer sa
+route par Bologne et Ancône. Ainsi le corps
+d'observation marchait sans son artillerie; faute
+qui ne peut jamais être excusée, que lorsque
+les chemins par où passe l'armée, sont absolument
+impraticables au canon. Or, celui
+de Bologne à Florence n'est pas dans ce cas,
+<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
+les voitures peuvent y passer. Aussitôt que
+l'armée napolitaine fut instruite de la marche
+du corps d'observation, elle se replia en toute
+hâte sous les murs de Rome.</p>
+
+<p>Le général Paulet, dès son arrivée à Ancône,
+y avait fait rétablir les autorités et placer les
+couleurs du pape; ce qui excita la reconnaissance
+de ce pontife, qui se hâta de faire
+écrire au général Murat, par le cardinal Gonsalvi,
+le 31 janvier, pour lui exprimer <i>le vif
+sentiment dont il était pénétré pour le premier
+consul; auquel</i>, dit-il, <i>est attachée la tranquillité
+de la religion, ainsi que le bonheur de
+l'Europe</i>.</p>
+
+<p>Le 9 février, l'armée française était placée
+sur la Neva, jusqu'à son embouchure dans le
+Tibre, et jusqu'aux confins des états du roi
+de Naples.</p>
+
+<p>Enfin, après quelques pourparlers, le général
+Murat consentit, par égard pour la Russie,
+à signer, le 18 février, à Foligno, un armistice
+de trente jours, entre son corps d'armée et les
+troupes napolitaines. D'après cet armistice, elles
+durent évacuer Rome et les états du pape. Le
+premier mars, à la suite de l'arrivée à Naples
+du colonel Beaumont, aide-de-camp du général
+Murat, l'embargo fut mis sur tous les bâtiments
+anglais, qui se trouvaient dans les ports de ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
+royaume. Tous les Anglais en furent expulsés,
+et l'armée napolitaine rentra sur son territoire.
+Le 28 mars suivant, un traité de paix fut signé
+à Florence, entre la république française et la
+cour de Naples, par le citoyen Alquier et le chevalier
+Micheroux. D'après l'un des articles, un
+corps français pouvait, sur la demande du roi
+de Naples, être mis à sa disposition, pour garantir
+ce royaume des attaques des Anglais et des
+Turcs. En vertu de ce même article, le général
+Soult fut envoyé, le 2 avril, avec un corps de
+10 à 12,000 hommes, pour occuper Otrante,
+Brandisi, Tarente, et tout le bout de la presqu'île,
+afin d'établir des communications
+plus faciles avec l'armée d'Égypte. Ce corps
+arriva à sa destination vers le 25 avril. Dans
+le courant de ce mois, la Toscane fut remise
+au roi d'Étrurie, conformément au traité
+de Lunéville, et à celui conclu entre la France
+et l'Espagne. Cependant les Anglais occupaient
+encore l'île d'Elbe. Le premier mai,
+le colonel Marietty, parti de Bastia avec 600
+hommes, débarqua près de Marciana, dans
+cette île, pour en prendre possession, d'après
+le traité conclu avec le roi de Naples. Le lendemain,
+il entra à Porto-Longone, après avoir
+chassé un rassemblement considérable de paysans
+insurgés, d'Anglais et de déserteurs. Il
+<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
+fut joint dans cette place, le même jour, par
+le général de division Tharreau, qui s'était
+embarqué à Piombino avec un bataillon français
+et 300 Polonais. Ces troupes réunies, marchèrent
+aussitôt pour cerner Porto-Ferrajo,
+qui fut sommé de se rendre. Ainsi toute la
+partie de l'île cédée par le traité de Florence,
+fut remise au pouvoir des Français.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/decoration.jpg"
+width="100" height="37" alt="decoration" title="" /></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span></p>
+
+<h2>MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2>
+
+<h3>NEUTRES.</h3>
+
+<p class="hanging summary">Du droit des gens, observé par les puissances dans
+la guerre de terre; et du droit des gens, observé
+par elles dans la guerre de mer.&mdash;Des Principes
+du droit maritime des puissances neutres.&mdash;De
+la neutralité armée de 1780, dont les principes,
+qui étaient ceux de la France, de l'Espagne, de
+la Hollande, de la Russie, de la Prusse, du Danemarck,
+de la Suède, étaient en opposition
+avec les prétentions de l'Angleterre à cette époque.&mdash;Nouvelles
+prétentions de l'Angleterre, mises en
+avant, pour la première fois et successivement,
+dans le cours de la guerre de la révolution, depuis
+1793 jusqu'en 1800. L'Amérique reconnaît
+ces prétentions; discussions qui en résultent avec la
+France.&mdash;Opposition à ces prétentions de la part
+<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
+de la Russie, de la Suède, du Danemarck, de la
+Prusse. Évènements qui s'ensuivent. Convention
+de Copenhague, où, malgré la présence d'une
+flotte anglaise supérieure, le Danemarck ne reconnaît
+aucune des prétentions de l'Angleterre.
+Leur discussion est ajournée.&mdash;Traité de Paris
+entre la république française et les États-Unis
+d'Amérique, qui termine les différends survenus
+entre les deux puissances, par suite de l'adhésion
+des Américains aux prétentions des Anglais. La
+France et l'Amérique proclament solennellement
+les principes du droit maritime des neutres.&mdash;Causes
+qui indisposent l'empereur Paul I<sup>er</sup> contre
+l'Angleterre.&mdash;La Russie, le Danemarck, la
+Suède, la Prusse, proclament les principes reconnus
+par le traité du 30 septembre entre la France
+et l'Amérique. Convention, dite neutralité armée,
+signée le 16 décembre 1800.&mdash;Guerre entre l'Angleterre
+d'un côté, la Russie, le Danemarck, la
+Suède et la Prusse de l'autre. Ce qui constate qu'à
+cette époque ces puissances, non plus que la
+France, la Hollande, l'Amérique et l'Espagne ne
+reconnaissaient aucune des prétentions de l'Angleterre.&mdash;Bataille
+de Copenhague, le 2 avril 1801.&mdash;Assassinat
+de l'empereur, Paul I<sup>er</sup>.&mdash;La Russie,
+la Suède, le Danemarck, se désistent des principes
+de la neutralité armée. Nouveaux principes des
+droits des neutres reconnus par ces puissances.
+Traité du 17 juin 1801, signé par lord St-Helens.
+<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
+Ces nouveaux droits n'engagent que les puissances
+qui les ont reconnus par ledit traité.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Le droit des gens, dans les siècles de barbarie,
+était le même sur terre que sur mer.
+Les individus des nations ennemies étaient faits
+prisonniers, soit qu'ils eussent été pris les
+armes à la main, soit qu'ils fussent de simples
+habitants; et ils ne sortaient d'esclavage qu'en
+payant une rançon. Les propriétés mobilières,
+et même foncières, étaient confisquées, en tout
+ou en partie. La civilisation s'est fait sentir
+rapidement et a entièrement changé le droit
+des gens dans la guerre de terre, sans avoir
+eu le même effet dans celle de mer. De sorte
+que, comme s'il y avait deux raisons et deux
+justices, les choses sont réglées par deux droits
+différents. Le droit des gens, dans la guerre
+de terre, n'entraîne plus le dépouillement des
+particuliers, ni un changement dans l'état
+des personnes. La guerre n'a action que sur le
+gouvernement. Ainsi les propriétés ne changent
+pas de mains, les magasins de marchandises restent
+intacts, les personnes restent libres. Sont
+<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
+seulement considérés comme prisonniers de
+guerre, les individus pris les armes à la main,
+et faisant partie de corps militaires. Ce changement
+a beaucoup diminué les maux de
+la guerre. Il a rendu la conquête d'une nation
+plus facile, la guerre moins sanglante
+et moins désastreuse. Une province conquise
+prête serment, et, si le vainqueur l'exige,
+donne des ôtages, rend les armes; les contributions
+se perçoivent au profit du vainqueur,
+qui, s'il le juge nécessaire, établit une contribution
+extraordinaire, soit pour pourvoir à l'entretien
+de son armée, soit pour s'indemniser lui-même
+des dépenses que lui a causées la guerre.
+Mais cette contribution n'a aucun rapport avec la
+valeur des marchandises en magasin; c'est seulement
+une augmentation proportionnelle plus
+ou moins forte de la contribution ordinaire. Rarement
+cette contribution équivaut à une année
+de celles que perçoit le prince, et elle est imposée
+sur l'universalité de l'état; de sorte qu'elle
+n'entraîne jamais la ruine d'aucun particulier.</p>
+
+<p>Le droit des gens qui régit la guerre maritime,
+est resté dans toute sa barbarie; les propriétés
+des particuliers sont confisquées; les individus
+non combattants sont faits prisonniers.
+Lorsque deux nations sont en guerre, tous
+les bâtiments de l'une ou de l'autre, naviguant
+<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
+sur les mers, ou existant dans les ports, sont
+susceptibles d'être confisqués, et les individus à
+bord de ces bâtiments, sont faits prisonniers
+de guerre. Ainsi, par une contradiction évidente,
+un bâtiment anglais (dans l'hypothèse
+d'une guerre entre la France et l'Angleterre),
+qui se trouvera dans le port de Nantes, par exemple,
+au moment de la déclaration de guerre,
+sera confisqué; les hommes à bord seront prisonniers
+de guerre, quoique non combattants et
+simples citoyens; tandis qu'un magasin de marchandises
+anglaises, appartenant à des Anglais
+existants dans la même ville, ne sera ni séquestré
+ni confisqué, et que les négociants anglais
+voyageant en France ne seront point prisonniers
+de guerre, et recevront leur itinéraire et les
+passe-ports nécessaires pour quitter le territoire.
+Un bâtiment anglais, naviguant et saisi
+par un vaisseau français, sera confisqué,
+quoique sa cargaison appartienne à des particuliers;
+les individus trouvés à bord de ce
+bâtiment, seront prisonniers de guerre, quoique
+non combattants; et un convoi de cent
+charrettes de marchandises, appartenant à des
+Anglais, et traversant la France, au moment
+de la rupture entre les deux puissances, ne sera
+pas saisi.</p>
+
+<p>Dans la guerre de terre, les propriétés même
+<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
+territoriales que possèdent des sujets étrangers,
+ne sont point soumises à confiscation; elles le
+sont tout au plus au séquestre. Les lois qui régissent
+la guerre de terre, sont donc plus conformes
+à la civilisation et au bien-être des particuliers;
+et il est à desirer qu'un temps vienne,
+où les mêmes idées libérales s'étendent sur la
+guerre de mer, et que les armées navales de
+deux puissances puissent se battre, sans donner
+lieu à la confiscation des navires marchands,
+et sans faire constituer prisonniers de guerre les
+simples matelots du commerce ou les passagers
+non militaires. Le commerce se ferait alors, sur
+mer, entre les nations belligérantes, comme il
+se fait, sur terre, au milieu des batailles que se
+livrent les armées.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p>
+
+<p>La mer est le domaine de toutes les nations;
+elle s'étend sur les trois quarts du globe, et établit
+un lien entre les divers peuples. Un bâtiment
+chargé de marchandises, naviguant sur les mers,
+est soumis aux lois civiles et criminelles de son
+souverain, comme s'il était dans l'intérieur de
+ses états. Un bâtiment, qui navigue, peut être
+considéré comme une colonie flottante, dans
+ce sens que toutes les nations sont également
+souveraines sur les mers. Si les navires de
+<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
+commerce des puissances en guerre pouvaient
+naviguer librement, il n'y aurait, à plus forte
+raison, aucune enquête à exercer sur les neutres.
+Mais, comme il est passé en principe, que
+les bâtiments de commerce des puissances belligérantes
+sont susceptibles d'être confisqués, il
+a dû en résulter le droit, pour tous les bâtiments
+de guerre belligérants, de s'assurer du pavillon
+du bâtiment neutre qu'ils rencontrent; car, s'il
+était ennemi, ils auraient le droit de le confisquer.
+De là, le droit de visite, que toutes les
+puissances ont reconnu par les divers traités;
+de là, pour les bâtiments belligérants, celui
+d'envoyer leurs chaloupes à bord des bâtiments
+neutres de commerce, pour demander à voir
+leurs papiers et s'assurer ainsi de leur pavillon.
+Tous les traités ont voulu que ce droit s'exerçât
+avec tous les égards possibles, que le bâtiment
+armé se tînt hors de la portée de canon, et
+que deux ou trois hommes seulement, pussent
+débarquer sur le navire visité, afin que rien
+n'eût l'air de la force et de la violence. Il a été
+reconnu qu'un bâtiment appartient à la puissance
+dont il porte le pavillon, lorsqu'il est
+muni de passe-ports et d'expéditions en règle,
+et lorsque le capitaine et la moitié de l'équipage
+sont des nationaux. Toutes les puissances se
+<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
+sont engagées, par les divers traités, à défendre
+à leurs sujets neutres, de faire, avec les puissances
+en guerre, le commerce de contrebande;
+et elles ont désigné, sous ce nom, le commerce
+des munitions de guerre, telles que poudre,
+boulets, bombes, fusils, selles, brides, cuirasses,
+etc. Tout bâtiment ayant de ces objets
+à bord, est censé avoir transgressé les ordres
+de son souverain, puisque ce dernier s'est engagé
+à défendre ce commerce à ses sujets; et
+ces objets de contrebande sont confisqués.</p>
+
+<p>La visite faite par les bâtiments croiseurs,
+ne fut donc plus une simple visite pour s'assurer
+du pavillon; et le croiseur exerça, au
+nom même du souverain dont le pavillon couvrait
+le bâtiment visité, un nouveau droit de
+visite, pour s'assurer si ce bâtiment ne contenait
+pas des effets de contrebande. Les hommes de
+la nation ennemie, mais seulement les hommes
+de guerre, furent assimilés aux objets de
+contrebande. Ainsi cette inspection ne fut pas
+une dérogation au principe, que le pavillon
+couvre la marchandise.</p>
+
+<p>Bientôt il s'offrit un troisième cas. Des bâtiments
+neutres se présentèrent pour entrer
+dans des places assiégées, et qui étaient
+bloquées par des escadres ennemies. Ces bâtiments
+<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
+neutres ne portaient pas de munitions
+de guerre, mais des vivres, des bois, des vins
+et d'autres marchandises, qui pouvaient être
+utiles à la place assiégée et prolonger sa défense.
+Après de longues discussions entre les
+puissances, elles sont convenues, par divers
+traités, que dans le cas où une place serait réellement
+bloquée, de manière qu'il y eût danger
+évident, pour un bâtiment, de tenter d'y entrer,
+le commandant du blocus pourrait interdire
+au bâtiment neutre l'entrée dans cette place, et
+le confisquer, si, malgré cette défense, il employait
+la force ou la ruse pour s'y introduire.</p>
+
+<p>Ainsi les lois maritimes sont basées sur ces
+principes: 1<sup>o</sup> Le pavillon couvre la marchandise.
+2<sup>o</sup> Un bâtiment neutre peut être visité par
+un bâtiment belligérant, pour s'assurer de son
+pavillon et de son chargement, dans ce sens qu'il
+n'a pas de contrebande. 3<sup>o</sup> La contrebande est
+restreinte aux munitions de guerre. 4<sup>o</sup> Des bâtiments
+neutres peuvent être empêchés d'entrer
+dans une place, si elle est assiégée, pourvu
+que le blocus soit réel, et qu'il y ait danger évident,
+en y entrant. Ces principes forment le droit
+maritime des neutres, parce que les différents
+gouvernements se sont librement et par des
+traités, engagés à les observer et à les faire observer
+par leurs sujets. Les diverses puissances
+<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
+maritimes, la Hollande, le Portugal, l'Espagne,
+la France, l'Angleterre, la Suède, le Danemarck
+et la Russie, ont, à plusieurs époques et
+successivement, contracté l'une avec l'autre, ces
+engagements, qui ont été proclamés aux traités
+généraux de pacification, tels que ceux de
+Westphalie, en 1646, et d'Utrecht, en 1712.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p>
+
+<p>L'Angleterre, dans la guerre d'Amérique, en
+1778, prétendit, 1<sup>o</sup> que les marchandises propres
+à construire les vaisseaux, telles que bois,
+chanvre, goudron, etc., étaient de contrebande;
+2<sup>o</sup> qu'un bâtiment neutre avait bien le droit
+d'aller d'un port ami dans un port ennemi,
+mais qu'il ne pouvait pas trafiquer d'un port
+ennemi à un port ennemi; 3<sup>o</sup> que les bâtiments
+neutres ne pouvaient pas naviguer de la colonie
+à la métropole ennemie; 4<sup>o</sup> que les puissances
+neutres n'avaient pas le droit de faire
+convoyer, par des bâtiments de guerre, leurs
+bâtiments de commerce, ou que, dans ce cas,
+ils n'étaient pas affranchis de la visite.</p>
+
+<p>Aucune puissance indépendante ne voulut reconnaître
+ces injustes prétentions. En effet la
+mer étant le domaine de toutes les nations, aucune
+n'a le droit de régler la législation de ce
+<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
+qui s'y passe. Si les visites sont permises sur
+un bâtiment qui arbore un pavillon neutre,
+c'est parce que le souverain l'a permis lui-même,
+par ses traités. Si les marchandises de guerre
+sont contrebande, c'est parce que les traités
+l'ont réglé ainsi. Si les puissances belligérantes
+peuvent les saisir, c'est parce que le souverain,
+dont le pavillon est arboré sur le bâtiment
+neutre, s'est lui-même engagé à ne point autoriser
+ce genre de commerce. Mais vous ne
+pouvez pas étendre la liste des objets de contrebande
+à votre volonté, disait-on aux Anglais;
+et aucune puissance neutre ne s'est engagée à
+défendre le commerce des munitions navales,
+telles que bois, chanvre, goudron, etc.</p>
+
+<p>Quant à la deuxième prétention, elle est
+contraire, ajoutait-on, à l'usage reçu. Vous ne
+devez vous ingérer dans les opérations de commerce
+des neutres, que pour vous assurer du
+pavillon, et qu'il n'y a pas de contrebande.
+Vous n'avez pas le droit de savoir ce que fait
+un bâtiment neutre, puisqu'en pleine mer ce
+bâtiment est chez lui, et, en droit, hors de votre
+puissance. Il n'est pas couvert par les batteries
+de son pays, mais il l'est par la puissance morale
+de son souverain.</p>
+
+<p>La troisième prétention n'est pas plus fondée.
+L'état de guerre ne peut avoir aucune influence
+sur les neutres; ils doivent donc faire
+<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
+en guerre, ce qu'ils peuvent faire pendant la
+paix. Or, dans de l'état de paix, vous n'avez pas
+le droit d'empêcher, et vous ne trouveriez pas
+mauvais qu'ils fissent le commerce des colonies
+avec la métropole. Si les bâtiments étrangers
+sont empêchés de faire ce commerce, ils ne le
+sont pas d'après le droit des gens, mais par une
+loi municipale; et, toutes les fois qu'une puissance
+a voulu permettre à des étrangers le
+commerce de ses colonies, personne n'a eu le
+droit de s'y opposer.</p>
+
+<p>Quant à la quatrième prétention, on répondait
+que, comme le droit de visite n'existait
+que pour s'assurer du pavillon et de la contrebande,
+un bâtiment armé, commissionné par
+le souverain, constatait bien mieux le pavillon
+et la cargaison des bâtiments marchands de son
+convoi, ainsi que les réglements relatifs à la
+contrebande, arrêtés par son maître, que ne
+le faisait la visite des papiers d'un navire marchand;
+qu'il résulterait de la prétention dont
+il s'agit qu'un convoi, escorté par une flotte
+de huit ou dix vaisseaux de 74, d'une puissance
+neutre, serait soumis à la visite d'un brick
+ou d'un corsaire d'une puissance belligérante.</p>
+
+<p>Lors de la guerre d'Amérique (1778), M. de
+Castries, ministre de la marine de France,
+fit adopter un réglement relatif au commerce
+des neutres. Ce réglement fut dressé, d'après
+<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
+l'esprit du traité d'Utrecht et des droits des
+neutres. On y proclama les quatre principes
+ci-dessus énoncés, et on y déclara qu'il aurait
+son exécution pendant six mois, après lesquels
+il cesserait d'avoir lieu envers les nations neutres
+qui n'auraient pas fait reconnaître leurs
+droits par l'Angleterre.</p>
+
+<p>Cette conduite était juste et politique; elle
+satisfit toutes les puissances neutres, et jeta
+un nouveau jour sur cette question. Les Hollandais,
+qui faisaient alors le plus grand commerce,
+chicanés par les croiseurs anglais et
+les décisions de l'amirauté de Londres, firent
+escorter leurs convois par des bâtiments de
+guerre. L'Angleterre avança cet étrange principe,
+que les neutres ne pouvaient escorter
+leurs convois marchands, ou que du moins,
+cela ne pouvait les dispenser d'être visités. Un
+convoi, escorté par plusieurs bâtiments de
+guerre hollandais, fut attaqué, pris, et conduit
+dans les ports anglais. Cet évènement
+remplit la Hollande d'indignation; et peu de
+temps après, elle se joignit à la France et à
+l'Espagne, et déclara la guerre à l'Angleterre.</p>
+
+<p>Catherine, impératrice de Russie, prit fait
+et cause dans ces grandes questions. La dignité
+de son pavillon, l'intérêt de son empire, dont
+le commerce consistait principalement en marchandises
+<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
+propres à des constructions navales,
+lui firent prendre la résolution de se constituer,
+avec la Suède et le Danemark, en neutralité
+armée. Ces puissances déclarèrent qu'elles
+feraient la guerre à la puissance belligérante
+qui violerait ces principes: 1<sup>o</sup> que le pavillon
+couvre la marchandise (la contrebande exceptée);
+2<sup>o</sup> que la visite d'un bâtiment neutre par
+un bâtiment de guerre, doit se faire avec
+tous les égards possibles; 3<sup>o</sup> que les munitions
+de guerre, canons, poudre, boulets, etc., seulement,
+sont objets de contrebande; 4<sup>o</sup> que chaque
+puissance a le droit de convoyer les bâtiments
+marchands, et que, dans ce cas, la déclaration
+du commandant du bâtiment de guerre, est
+suffisante, pour justifier le pavillon et la cargaison
+des bâtiments convoyés; 5<sup>o</sup> enfin, qu'un
+port n'est bloqué par une escadre, que lorsqu'il
+y a danger évident d'y entrer, mais qu'un
+bâtiment neutre ne pourrait être empêché d'entrer
+dans un port précédemment bloqué par
+une force, qui ne serait plus présente devant
+le port, au moment où le bâtiment se présenterait,
+quelle que fût la cause de l'éloignement
+de la force qui bloquait, soit qu'elle provînt
+des vents ou du besoin de se réapprovisionner.</p>
+
+<p>Cette neutralité du Nord fut signifiée aux
+puissances belligérantes, le 15 août 1780. La
+<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
+France et l'Espagne, dont elle consacrait les
+principes, s'empressèrent d'y adhérer. L'Angleterre
+seule témoigna son extrême déplaisir;
+mais, n'osant pas braver la nouvelle confédération,
+elle se contenta de se relâcher, dans
+l'exécution, de toutes ses prétentions, et ne
+donna lieu à aucune plainte de la part des puissances
+neutres confédérées. Ainsi, par cette
+non-mise à exécution de ses principes, elle
+y renonça réellement. Quinze mois après, la
+paix de 1783 mit fin à la guerre maritime.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p>
+
+<p>La guerre entre la France et l'Angleterre
+commença en 1793. L'Angleterre devint bientôt
+l'ame de la première coalition. Dans le
+temps que les armées autrichiennes, prussiennes,
+espagnoles et piémontaises envahissaient
+nos frontières, elle employait tous les moyens
+pour arriver à la ruine de nos colonies. La
+prise de Toulon, où notre escadre fut brûlée,
+le soulèvement des provinces de l'Ouest, où
+périt un si grand nombre de marins, anéantirent
+notre marine. L'Angleterre alors ne mit
+plus de bornes à son ambition. Désormais, prépondérante
+sur mer et sans rivale, elle crut
+le moment arrivé où elle pourrait, sans danger,
+<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
+proclamer l'asservissement des mers. Elle
+reprit les prétentions auxquelles elle avait tacitement
+renoncé dans la guerre de 1780, savoir:
+1<sup>o</sup> que les marchandises propres à la construction
+des vaisseaux, sont de contrebande;
+2<sup>o</sup> que les neutres n'ont pas le droit de faire
+convoyer leurs bâtiments de commerce; ou du
+moins que la déclaration du commandant de
+l'escorte n'ôte pas le droit de visite; 3<sup>o</sup> qu'une
+place est bloquée, non-seulement par la
+présence d'une escadre, mais même lorsque
+l'escadre est éloignée de devant le port, par
+les tempêtes ou par le besoin de faire de
+l'eau, etc. Elle alla plus loin, et mit en avant
+ces trois nouvelles prétentions: 1<sup>o</sup> que le
+pavillon ne couvre pas la marchandise, que
+la marchandise et la propriété ennemies sont
+confiscables sur un bâtiment neutre; 2<sup>o</sup> qu'un
+bâtiment neutre n'a pas le droit de faire le
+commerce de la colonie avec la métropole;
+3<sup>o</sup> qu'un bâtiment neutre peut bien entrer
+dans un port ennemi, mais non pas aller d'un
+port ennemi à un port ennemi.</p>
+
+<p>Le gouvernement d'Amérique voyant la puissance
+maritime de la France anéantie, et craignant
+pour lui l'influence du parti français qui
+se composait des hommes les plus exagérés,
+jugea nécessaire à sa conservation, de se rapprocher
+<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
+de l'Angleterre, et reconnut tout ce
+que cette puissance voulut lui prescrire, pour
+nuire et gêner le commerce français.</p>
+
+<p>Les altercations entre la France et les États-Unis
+furent vives. Les envoyés de la république
+française, Genet, Adet, Fauchet, réclamèrent
+fortement l'exécution du traité de 1778; mais
+ils eurent peu de succès. En conséquence, diverses
+mesures législatives, analogues à celles
+des Américains, furent prises en France; diverses
+affaires de mer eurent lieu, et les choses
+s'aigrirent à un tel point, que la France était
+comme en guerre avec l'Amérique. Cependant la
+première de ces deux nations sortit enfin triomphante
+de la lutte qui menaçait son existence;
+l'ordre et un gouvernement régulier firent disparaître
+l'anarchie. Les Américains éprouvèrent
+alors le besoin de se rapprocher de la France.
+Le président lui-même sentait toute la raison
+qu'avait cette puissance, de réclamer contre
+le traité qu'il avait conclu avec l'Angleterre;
+et au fond de son c&oelig;ur, il rougissait d'un
+acte que la force des circonstances l'avait
+seule porté à signer. MM. Prinkeney, Marschal
+et Gerry, chargés des pleins pouvoirs du gouvernement
+américain, arrivèrent à Paris à la
+fin de 1797. Tout faisait espérer un prompt
+rapprochement entre les deux républiques: mais
+<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
+la question restait tout entière indécise. Le
+traité de 1794 et l'abandon des droits des neutres
+lésaient essentiellement les intérêts de la
+France; et l'on ne pouvait espérer de faire revenir
+les États-Unis à l'exécution du traité de
+1778, à ce qu'ils devaient à la France et à eux-mêmes,
+qu'en opérant un changement dans
+leur organisation intérieure.</p>
+
+<p>Par suite des évènements de la révolution,
+le parti fédéraliste l'avait emporté dans ce pays,
+mais le parti démocratique était cependant le
+plus nombreux. Le directoire pensa lui donner
+plus de force, en refusant de recevoir deux
+des plénipotentiaires américains, parce qu'ils
+tenaient au parti fédéraliste, et en ne reconnaissant
+que le troisième, qui était du parti
+opposé. Il déclara d'ailleurs ne pouvoir entrer
+dans aucune négociation, tant que l'Amérique
+n'aurait pas fait réparation des griefs
+dont la république française avait à se plaindre.
+Le 18 janvier 1798, il sollicita une loi
+des conseils, portant que la neutralité d'un
+bâtiment ne se déterminerait pas par son pavillon,
+mais par la nature de sa cargaison; et
+que tout bâtiment chargé, en tout ou en partie,
+de marchandises anglaises, pourrait être confisqué.
+La loi était juste envers l'Amérique, dans
+ce sens, qu'elle n'était que la représaille du
+<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
+traité que cette puissance avait signé avec l'Angleterre,
+en 1794; mais elle n'en était pas moins
+impolitique et déplacée; elle était subversive
+de tous les droits des neutres. C'était déclarer
+que le pavillon ne couvrait plus la marchandise,
+ou, autrement, proclamer que les mers
+appartenaient au plus fort. C'était agir dans le
+sens et conformément à l'intérêt de l'Angleterre,
+qui vit, avec une secrète joie, la France
+elle-même proclamer ses principes, et autoriser
+son usurpation. Sans doute les Américains
+n'étaient plus que les facteurs de l'Angleterre;
+mais des lois municipales, réglementaires
+du commerce en France avec les
+Américains, auraient détruit un ordre de choses
+contraire aux intérêts de la France; la république
+aurait pu déclarer tout au plus, que les
+marchandises anglaises seraient marchandises
+de contrebande, pour les pavillons qui auraient
+reconnu les nouvelles prétentions de l'Angleterre.
+Le résultat de cette loi fut désastreux
+pour les Américains. Les corsaires français firent
+de nombreuses prises; et aux termes de la
+loi, toutes étaient bonnes. Car il suffisait qu'un
+navire américain eût quelques tonneaux de
+marchandises anglaises à son bord, pour que
+toute la cargaison fût confiscable. Dans le
+même temps, comme s'il n'y avait pas déja
+<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
+assez de cause d'irritation et de désunion entre
+les deux pays, le directoire fit demander aux
+envoyés américains un emprunt de quarante-huit
+millions de francs; se fondant sur celui
+que les États-Unis avaient fait autrefois à la
+France, pour se soustraire au joug de l'Angleterre.
+Les agents d'intrigues dont le ministère
+des relations extérieures était rempli à cette
+époque, insinuèrent qu'on se désisterait de
+l'emprunt pour une somme de douze cent
+mille francs, qui devait se partager entre le
+directeur B..... et le ministre T..........</p>
+
+<p>Ces nouvelles arrivèrent en Amérique dans
+le mois de mars; le président en informa la
+chambre, le 4 avril. Tous les esprits se rallièrent
+autour de lui; on crut même l'indépendance
+de l'Amérique menacée. Toutes les gazettes,
+toutes les nouvelles étaient pleines des préparatifs
+qui se faisaient en France pour l'expédition
+d'Égypte; et soit que le gouvernement
+américain craignît réellement une invasion,
+soit qu'il feignît de le croire, pour donner
+plus de mouvement aux esprits, et renforcer
+le parti fédéraliste, il fit proposer le commandement
+de l'armée de défense au général
+Washington. Le 26 mai, un acte du congrès
+autorisa le président à enjoindre aux commandants
+des vaisseaux de guerre américains de
+<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
+s'emparer de tout vaisseau qui serait trouvé
+près des côtes, et dont l'intention serait de
+commettre des déprédations sur les navires
+appartenant à des citoyens des États-Unis, et
+de reprendre ceux de ces vaisseaux, qui auraient
+été capturés. Le 9 juin, un nouveau bill suspendit
+toutes les relations commerciales avec
+la France. Le 25, un troisième bill déclara
+nuls les traités de 1778 et la convention consulaire
+du 4 novembre 1788, portant que les
+États-Unis sont <i>délivrés et exonérés des stipulations
+desdits traités</i>. Ce bill fut motivé 1<sup>o</sup> sur
+ce que la république française avait itérativement
+violé les traités conclus avec les États-Unis,
+au grand détriment des citoyens de ce
+pays, en confisquant, par exemple, des
+marchandises ennemies à bord des bâtiments
+américains, tandis qu'il était convenu que le
+bâtiment sauverait la cargaison; en équipant
+des corsaires contre les droits de la neutralité,
+dans les ports de l'Union; en traitant les
+matelots américains, trouvés à bord des navires
+ennemis, comme des pirates, etc.; 2<sup>o</sup> sur
+ce que la France, malgré le désir des États-Unis
+d'entamer une négociation amicale, et au
+lieu de réparer le dommage causé par tant
+d'injustices, osait, d'un ton hautain, demander
+un tribut, en forme de prêt ou autrement.
+<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
+Vers la fin du mois de juillet, le dernier
+plénipotentiaire américain, M. de Gerry,
+qui était resté jusque alors à Paris, partit pour
+l'Amérique.</p>
+
+<p>La France venait d'être humiliée; la deuxième
+coalition s'était emparée de l'Italie, et avait
+attaqué la Hollande. Le gouvernement français
+fit faire quelques démarches par son ministre
+en Hollande, M. Pichon, près de l'envoyé américain,
+auprès de cette puissance. Des ouvertures
+furent faites au président des États-Unis,
+M. Adams. Celui-ci annonçant, à l'ouverture
+du congrès, les tentatives faites par le gouvernement
+français, pour rouvrir les négociations,
+disait que, bien que le desir du gouvernement
+des États-Unis fût de ne pas rompre
+entièrement avec la France, il était cependant
+impossible d'y envoyer de nouveaux plénipotentiaires
+sans dégrader la nation américaine,
+jusqu'à ce que le gouvernement français eût
+donné les assurances convenables, que le droit
+sacré des ambassadeurs serait respecté. Il termina
+son discours, en recommandant de faire
+de grands préparatifs pour la guerre. Mais
+la nation américaine était loin de partager les
+opinions de M. Adams, sur la guerre avec
+la France. Le président céda à l'opinion générale,
+et, le 25 février 1799, nomma ministres
+<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
+plénipotentiaires, près la république française,
+pour terminer tous les différents entre
+les deux puissances, MM. Ellsvorth, Henry et
+Murray. Ils débarquèrent en France au commencement
+de 1800.</p>
+
+<p>La mort de Washington, qui eut lieu le 15
+décembre 1799, fournit au premier consul une
+occasion de faire connaître ses sentiments pour
+les États-Unis d'Amérique. Il porta le deuil de
+ce grand citoyen, et le fit porter à toute l'armée,
+par l'ordre du jour suivant, en date du
+9 février 1800: <i>Washington est mort! Ce grand
+homme s'est battu contre la tyrannie; il a consolidé
+la liberté de sa patrie. Sa mémoire sera
+toujours chère au peuple français, comme à tous
+les hommes libres des deux mondes, et spécialement
+aux soldats français, qui, comme lui
+et les soldats américains, se battent pour l'égalité,
+la liberté</i>. Le premier consul ordonna en
+outre, que, pendant dix jours, des crêpes
+noirs seraient suspendus à tous les drapeaux
+et guidons de la république.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p>
+
+<p>Le 9 février, une cérémonie eut lieu à Paris,
+au Champ de Mars. L'on y porta en grande
+pompe les trophées conquis par l'armée d'Orient;
+on y rendit un nouvel hommage au héros
+<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
+américain, dont M. de Fontanes prononça l'oraison
+funèbre devant toutes les autorités civiles et
+militaires de la capitale. Ces circonstances ne
+laissèrent plus aucun doute dans l'esprit des
+envoyés des États-Unis, sur le succès de leur
+négociation.</p>
+
+<p>Le traité de 1794, entre l'Angleterre et l'Amérique,
+avait été un vrai triomphe pour l'Angleterre;
+mais il avait été désapprouvé par
+les puissances neutres de l'Europe. En toute
+occasion, le Danemark, la Suède, la Russie,
+proclamaient avec affectation, les principes de
+la neutralité armée de 1780.</p>
+
+<p>Le 4 juillet 1798, la frégate suédoise la Troya,
+escortant un convoi, fut rencontrée par une
+escadre anglaise, qui l'obligea de se rendre à
+Margate avec les navires qu'elle accompagnait.
+Aussitôt que le roi de Suède en fut informé,
+il donna ordre, au commandant du convoi,
+de se rendre à sa destination. Mais quelque
+temps après, un deuxième convoi sorti des
+ports de Suède, sous l'escorte d'une frégate
+(la Hulla Fersen), commandée par M. de Cederstrom,
+éprouva le même sort que la première.
+Le roi de Suède fit traduire devant un
+conseil de guerre les deux officiers commandant
+les frégates d'escorte; M. de Cederstrom
+fut condamné à mort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
+A la même époque, un vaisseau anglais s'empara
+d'un navire suédois, et le conduisit à
+Elseneur; mais bientôt, bloqué dans ce port
+par plusieurs frégates danoises, il fut obligé de
+rendre sa prise. Pendant les deux années suivantes,
+les esprits s'aigrirent encore. La destruction
+de l'escadre française à Aboukir, les malheurs
+de la France dans la campagne de 1799,
+accrurent la superbe anglaise. A la fin de décembre
+1799, la frégate danoise la Hanfenen,
+capitaine Van Dockum, escortait des bâtiments
+marchands de cette nation et entrait dans le
+détroit, lorsqu'elle fut rencontrée par plusieurs
+frégates anglaises. L'une d'elles envoya un canot,
+pour faire connaître au capitaine danois qu'on
+allait visiter son convoi. Celui-ci répondit que
+ce convoi était de sa nation, qu'il était sous
+son escorte, qu'il en garantissait le pavillon et
+le chargement, et qu'il ne souffrirait pas qu'on
+le visitât. Aussitôt un canot anglais, se dirigea
+sur un navire du convoi, pour le visiter. La
+frégate danoise fit feu, blessa un Anglais, et
+s'empara du canot; mais le capitaine Van Dockum
+le relâcha sur la menace des anglais, de
+commencer aussitôt les hostilités. Le convoi
+fut conduit à Gibraltar.</p>
+
+<p>Dans une note, par laquelle M. Merry, envoyé
+anglais à Copenhague, demanda, le 10
+<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
+avril 1800, le désaveu, l'excuse et la réparation
+qu'était en droit d'attendre le gouvernement
+britannique; il dit: «Le droit de visiter
+et d'examiner les vaisseaux marchands en
+pleine mer, de quelque nation qu'ils soient,
+et quelle que soit leur cargaison ou destination,
+le gouvernement britannique le regarde
+comme le droit incontestable de toute
+nation en guerre; droit qui est fondé sur
+celui des gens, et qui a été généralement admis
+et reconnu.»</p>
+
+<p>A cette note, M. Bernstorf, ministre de Danemark,
+répondit, que le droit de faire visiter
+les bâtiments convoyés, n'avait été reconnu
+par aucune puissance maritime indépendante,
+et qu'elles ne pourraient le faire sans avilir
+leur propre pavillon; que le droit conventionnel
+de visiter un bâtiment marchand neutre,
+avait été attribué aux puissances belligérantes,
+seulement pour s'assurer de la sincérité
+du pavillon; que cette vérité était bien mieux
+constatée, quand c'était un bâtiment de guerre
+de la nation neutre qui le certifiait; que s'il en
+était autrement, il s'ensuivrait que les plus
+grandes escadres, escortant un convoi, seraient
+soumises à l'affront de le laisser visiter
+par un brick, ou même par un corsaire. Il
+terminait en disant que le capitaine danois, qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
+avait repoussé une violence, à laquelle il ne devait
+pas s'attendre, n'avait fait que son devoir.</p>
+
+<p>La frégate danoise la Freya, escortant un
+convoi marchand, se trouva, le 25 juillet
+1800, à l'entrée de la Manche, en présence de
+quatre frégates anglaises, sur les onze heures
+du matin. L'une d'elles envoya à bord de la
+danoise, un officier, pour demander où elle
+allait, et prévenir qu'il allait visiter le convoi.
+Le capitaine Krapp répondit que son convoi
+était danois; il montra à l'officier anglais les
+papiers et les certificats qui constataient sa
+mission, et fit connaître qu'il s'opposerait à
+toute visite. Alors une frégate anglaise se dirigea
+sur le convoi, qui reçut ordre de se rallier
+à la Freya. En même temps, une autre frégate
+s'approcha de cette dernière, et tira sur un
+bâtiment marchand. Le danois répondit à son
+feu, mais de façon que le boulet passa par
+dessus la frégate anglaise. Sur les huit heures,
+le commodore anglais arriva, avec son vaisseau,
+près de la Freya, et réitéra la demande de visiter
+le convoi sans aucune opposition. Sur le refus
+du capitaine Krapp, une chaloupe anglaise se
+dirigea sur le marchand le plus voisin. Le danois
+donna ordre de tirer sur la chaloupe;
+alors le commodore anglais, qui prenait en flanc
+la Freya, lui envoya toute sa bordée. Cette dernière
+<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
+riposta, se battit une heure contre les
+quatre frégates anglaises, et, perdant l'espoir de
+vaincre des forces si supérieures, amena son
+pavillon. Elle avait reçu trente boulets dans
+sa coque, et un grand nombre dans ses mats
+et agrès. Elle fut conduite, avec le convoi, aux
+Dunes, où on la fit mouiller à côté du vaisseau
+amiral. Les Anglais firent hisser, à bord
+de la Freya, le pavillon danois, et y mirent
+une garde de soldats anglais sans armes.</p>
+
+<p>Cependant les esprits étaient fort aigris. Le
+Danemark, la Suède, la Russie armaient leurs
+escadres, et annonçaient hautement l'intention
+de soutenir leurs droits par les armes. Lord
+Wilworth fut envoyé à Copenhague, où il arriva
+le 11 juillet, avec les pouvoirs nécessaires pour
+aviser à un moyen d'accommodement. Ce négociateur
+fut appuyé par une flotte de vingt-cinq
+vaisseaux de ligne, sous les ordres de l'amiral
+Dikinson, qui parut, le 19 août, devant le Sund.
+Tout était en armes sur la côte de Danemark;
+on s'attendait à chaque instant au commencement
+des hostilités. Mais les flottes alliées de
+la Suède et de la Russie n'étaient pas prêtes.
+Ces puissances avaient espéré que des menaces
+seraient suffisantes; comme elles n'avaient pas
+prévu une attaque si subite, aucun traité n'avait
+été contracté entre elles à ce sujet. Après de longues
+<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
+conférences, lord Wilworth et le comte
+de Bernstorf signèrent une convention, le 31
+août. Il y fut stipulé 1<sup>o</sup> que le droit de visiter
+les bâtiments allant sans convoi, était renvoyé
+à une discussion ultérieure; 2<sup>o</sup> que sa majesté
+danoise, pour éviter les évènements pareils à
+celui de la frégate la Freya, se dispenserait
+de convoyer aucun de ses bâtiments marchands,
+jusqu'à ce que des explications ultérieures, sur
+cet objet, eussent pu effectuer une convention
+définitive; 3<sup>o</sup> que la Freya et le convoi seraient
+relâchés; que la frégate trouverait, dans les
+ports de sa majesté britannique, tout ce dont
+elle aurait besoin pour se réparer, et ce, suivant
+l'usage entre les puissances amies et alliées.</p>
+
+<p>On voit, que l'Angleterre et le Danemark
+cherchaient également à gagner du temps.
+Par cette convention, faite sous le canon d'une
+flotte anglaise supérieure, le Danemark échappa
+au danger imminent qui le menaçait; il ne
+reconnut aucune des prétentions de l'Angleterre.
+Seulement, il sacrifia son juste ressentiment
+et les réparations qu'il était en droit de
+demander pour les outrages faits à son pavillon.</p>
+
+<p>Aussitôt que l'empereur de Russie, Paul I<sup>er</sup>,
+fut informé de l'entrée d'une flotte anglaise
+dans la Baltique, avec des intentions hostiles,
+<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
+il fit mettre le séquestre sur tous les bâtiments
+anglais, qui se trouvaient dans ses ports; il y
+en avait plusieurs centaines. Il fit délivrer à
+tous les capitaines des navires, qui partaient
+des ports russes, une déclaration, portant,
+que la visite de tout bâtiment russe par un
+bâtiment anglais, serait considérée comme une
+déclaration de guerre.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p>
+
+<p>Le premier consul nomma, pour traiter
+avec les ministres des États-Unis, les conseillers
+d'état, Joseph Bonaparte, R&oelig;derer et
+Fleurieu. Les conférences eurent lieu successivement
+à Paris et à Morfontaine; on éprouva
+beaucoup de difficultés. Les deux républiques
+avaient-elles été en guerre ou en paix? Ni l'une
+ni l'autre n'avait fait de déclaration de guerre;
+mais le gouvernement américain avait, par le
+bill du 7 juillet 1798, déclaré les États-Unis
+<i>exonérés</i> des droits que la France avait acquis
+par le traité du 6 février 1778. Les envoyés ne
+voulaient pas revenir sur ce bill; cependant,
+on ne peut perdre des droits acquis par des
+traités, que de deux manières, par son propre
+consentement ou par l'effet de la guerre.
+Les Américains demandaient à être indemnisés
+<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
+de toutes les pertes que leur avaient fait éprouver
+les corsaires français, et, en dernier lieu, la
+loi du 18 janvier 1798. Ils convenaient que, de
+leur côté, ils dédommageraient le commerce
+français de celles qu'il avait essuyées. Mais la
+balance de ces indemnités était de beaucoup
+à l'avantage de l'Amérique. Les plénipotentiaires
+français firent aux ministres américains
+le dilemme suivant: «nous sommes en guerre
+ou en paix. Si nous sommes en paix et que
+notre état actuel ne soit qu'un état de mésintelligence,
+la France doit liquider tout
+le tort que ses corsaires vous auront fait.
+Vous avez évidemment perdu plus que nous,
+nous devons solder la différence. Mais alors
+les choses doivent être établies comme elles
+étaient auparavant, et nous devons jouir de
+tous les droits et priviléges dont nous jouissions
+en 1778. Si, au contraire, nous sommes
+en état de guerre, vous n'avez pas droit
+d'exiger des indemnités pour vos pertes,
+tout comme nous n'avons pas le droit d'exiger
+les priviléges des traités que la guerre a
+rompus.»</p>
+
+<p>Les ministres américains se trouvèrent fort
+embarrassés. Après de longues discussions, on
+adopta le mezzo-termine, de déclarer qu'une
+convention ultérieure statuerait sur l'une ou
+<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
+l'autre de ces situations. Cette difficulté une fois
+écartée, il ne restait plus qu'à stipuler pour
+l'avenir, et l'on aborda franchement les principes
+des droits des neutres. L'aigreur, qui existait
+entre les puissances du Nord et l'Angleterre,
+les divers combats qui avaient déja eu
+lieu, plusieurs causes qui avaient influé sur le
+caractère de l'empereur Paul, la victoire de
+Marengo qui avait changé la face de l'Europe,
+tout faisait sentir de quelle utilité, pour les
+affaires générales, serait une déclaration claire
+et libérale des principes du droit maritime. Il
+fut expressément reconnu dans le nouveau
+traité: 1<sup>o</sup> que le pavillon couvre la marchandise;
+2<sup>o</sup> que les objets de contrebande ne doivent
+s'entendre que des munitions de guerre,
+canons, fusils, poudre, boulets, cuirasses,
+selles, etc.; 3<sup>o</sup> que la visite, qui serait faite d'un
+navire neutre, pour s'assurer de son pavillon
+et des objets de contrebande, ne pourrait avoir
+lieu que hors de la portée de canon du bâtiment
+de guerre visitant; que deux ou trois hommes,
+au plus, monteraient à bord du neutre; que,
+dans aucun cas, on ne pourrait obliger le navire
+neutre d'envoyer à bord du bâtiment visitant;
+que chaque bâtiment serait porteur d'un
+certificat, qui justifierait de son pavillon; que
+l'aspect seul de ce certificat serait suffisant;
+<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
+qu'un bâtiment, qui porterait de la contrebande,
+ne serait soumis qu'à la confiscation de cette
+contrebande; qu'aucun bâtiment convoyé ne
+serait soumis à la visite; que la déclaration du
+commandant de l'escorte du convoi suffirait;
+que le droit de blocus ne devait s'appliquer
+qu'aux places réellement bloquées, où l'on ne
+peut entrer sans un danger évident, et non à
+celles censées bloquées par des croisières; que
+les propriétés ennemies étaient couvertes par
+le pavillon neutre, tout comme les marchandises
+neutres, trouvées à bord de bâtiments ennemis,
+suivaient le sort de ces bâtiments, excepté
+toutefois pendant les deux premiers mois
+après la déclaration de guerre; que les vaisseaux
+et corsaires des deux nations seraient
+traités, dans les ports respectifs, comme ceux
+de la nation la plus favorisée.</p>
+
+<p>Ce traité fut signé par les ministres plénipotentiaires
+des deux puissances à Paris, le 30
+septembre 1800. Le 3 octobre suivant, M. Joseph
+Bonaparte, président de la commission
+chargée de la négociation, donna une fête,
+dans sa terre de Morfontaine aux envoyés
+américains: le premier consul y assista. Des
+emblêmes ingénieux, des inscriptions heureuses
+rappelaient les principaux évènements
+de la guerre de l'indépendance américaine,
+<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
+partout on voyait réunies les armes des deux
+républiques. Pendant le dîner, le premier consul
+porta le toast suivant: <i>Aux mânes des Français
+et des Américains morts sur le champ de
+bataille pour l'indépendance du Nouveau-Monde</i>.
+Celui-ci fut porté par le consul Cambacérès:
+<i>Au successeur de Washington</i>. Et le consul
+Lebrun porta le sien ainsi: <i>A l'union de
+l'Amérique avec les puissances du Nord, pour
+faire respecter la liberté des mers</i>. Le lendemain,
+4 octobre, les ministres américains prirent
+congé du premier consul. On remarqua dans
+leurs discours les phrases suivantes: Qu'ils espéraient
+que la convention signée le 30 septembre,
+serait la base d'une amitié durable entre
+la France et l'Amérique, et que les ministres
+américains n'omettraient rien pour concourir à
+ce but. Le premier consul répondit que les différends,
+qui avaient existé, étaient terminés; qu'il
+n'en devait pas plus rester de trace que de démêlés
+de famille; que les principes libéraux,
+consacrés dans la convention du 30 septembre,
+sur l'article de la navigation, devaient être la
+base du rapprochement des deux républiques,
+comme ils l'étaient de leurs intérêts; et qu'il
+devenait, dans les circonstances présentes, plus
+important que jamais, pour les deux nations,
+d'y adhérer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
+Le traité fut ratifié le 18 février 1801, par le
+président des États-Unis, qui en supprima l'article
+2, ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Les ministres plénipotentiaires des deux
+partis ne pouvant, pour le présent, s'accorder,
+relativement au traité d'alliance du 6
+février 1778, au traité d'amitié et de commerce
+de la même date, et à la convention
+en date du 4 novembre 1788; non plus que
+relativement aux indemnités mutuellement
+dues ou réclamées, les parties négocieront
+ultérieurement sur ces objets, dans un temps
+convenable, et jusqu'à ce qu'elles se soient
+accordées sur ces points, lesdits traités et
+convention n'auront point d'effet, et les relations
+des deux nations seront réglées ainsi
+qu'il suit, etc.:»</p>
+
+<p>La suppression de cet article faisait cesser à
+la fois les priviléges, qu'avait la France par le
+traité de 1778, et annulait les justes réclamations
+que pouvait faire l'Amérique, pour des
+torts éprouvés en temps de paix. C'était justement
+ce que le premier consul s'était proposé,
+en établissant ces deux objets, l'un comme la
+balance de l'autre. Sans cela, il eût été impossible
+de satisfaire le commerce des États-Unis,
+et de lui faire oublier les pertes qu'il avait
+éprouvées. La ratification que donna le premier
+<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
+consul, le 31 juillet 1801, portait que,
+bien entendu, la suppression de l'article 2 annulait
+toute espèce de réclamation d'indemnités,
+etc.</p>
+
+<p>Il n'est pas d'usage de faire des modifications
+aux ratifications. Rien n'est plus contraire au but
+de tout traité de paix, qui est de rétablir la bonne
+harmonie. Les ratifications doivent toujours
+être pures et simples; le traité doit y être transcrit,
+sans qu'il y soit opéré de changements, afin
+d'éviter d'embrouiller les questions. Si cet évènement
+avait pu être prévu, les plénipotentiaires
+auraient fait deux copies, l'une avec l'article 2,
+et l'autre sans cet article: tout alors aurait été
+suivant les règles.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p>
+
+<p>L'empereur Paul avait succédé à l'impératrice
+Catherine II. Ennemi jusqu'au délire de la révolution
+française, ce que sa mère s'était contentée
+de promettre, il l'avait effectué; il avait pris
+part à la deuxième coalition. Le général Suwarow,
+à la tête de 60,000 Russes, s'avança en Italie,
+tandis qu'une autre armée russe entrait en
+Suisse, et qu'un corps de 15,000 hommes était
+mis par le czar, à la disposition du duc d'Yorck,
+pour conquérir la Hollande. C'était tout ce que
+<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
+l'empire russe avait de troupes disponibles.
+Vainqueur aux batailles de Cassano, de la Trebbia,
+de Novi, Suwarow avait perdu la moitié de
+son armée dans le Saint-Gothard et dans les
+différentes vallées de la Suisse, après la bataille
+de Zurich, où Korsakow avait été pris. Paul
+sentit alors toute l'imprudence de sa conduite;
+et, en 1800, Suwarow retourna en Russie, ramenant
+avec lui à peine le quart de son armée.
+L'empereur Paul se plaignait amèrement d'avoir
+perdu l'élite de ses troupes, qui n'avaient été
+secondées ni par les Autrichiens, ni par les Anglais.
+Il reprochait au cabinet de Vienne de
+s'être refusé, après la conquête du Piémont,
+à remettre, sur son trône, le roi de Sardaigne;
+de n'être point animé d'idées grandes et généreuses;
+mais de se laisser entièrement dominer
+par des vues de calcul et d'intérêt. Il se plaignait
+aussi de ce que les Anglais, maîtres de
+Malte, au lieu de rétablir l'ordre de Saint-Jean
+et de restituer cette île aux chevaliers, se l'étaient
+appropriée. Le premier consul ne négligeait
+rien pour faire fructifier ces germes de mécontentement.
+Peu après la bataille de Marengo,
+il trouva le moyen de flatter l'imagination vive
+et impétueuse du czar, en lui envoyant l'épée
+que le pape Léon X avait donnée à l'Ile-Adam,
+comme un témoignage de sa satisfaction, pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
+avoir défendu Rhodes contre les infidèles. 8 à
+10,000 soldats russes avaient été faits prisonniers
+en Italie, à Zurich, en Hollande; le
+premier consul proposa leur échange aux Anglais
+et aux Autrichiens. Les uns et les autres
+refusèrent: les Autrichiens, parce qu'ils avaient
+encore beaucoup de leurs prisonniers en France;
+et les Anglais, quoiqu'ils eussent un grand
+nombre de prisonniers français, parce que,
+suivant eux, cette proposition était contraire à
+leurs principes. Quoi! disait-on au cabinet de
+Saint-James, vous refusez d'échanger même les
+Russes, qui ont été pris en Hollande, en combattant
+dans vos propres rangs sous le duc
+d'Yorck? Comment! disait-on au cabinet de
+Vienne, vous ne voulez pas rendre à leur patrie
+ces hommes du Nord, à qui vous devez les victoires
+de la Trebbia, de Novi, vos conquêtes en
+Italie, et qui ont laissé chez vous une foule de
+français qu'ils ont faits prisonniers! Tant d'injustice
+m'indigne, dit le premier consul. Eh bien!
+je les rendrai au czar sans échange; il verra l'estime
+que je fais des braves. Les officiers russes
+prisonniers reçurent sur le champ des épées,
+et les troupes de cette nation furent réunies à
+Aix-la-Chapelle, où bientôt elles furent habillées
+complètement à neuf, et armées de belles armes
+de nos manufactures. Un général russe fut
+<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
+chargé de les organiser en bataillons, en régiments.
+Ce coup retentit à la fois à Londres et
+à Saint-Pétersbourg. Attaqué par tant de points
+différents, Paul s'exalta, et porta tout le feu de
+son imagination, toute l'ardeur de ses v&oelig;ux
+vers la France. Il expédia un courrier au premier
+consul, avec une lettre où il disait: «Citoyen
+premier consul, je ne vous écris point
+pour entrer en discussion sur les droits de
+l'homme ou du citoyen: chaque pays se gouverne
+comme il l'entend. Partout où je vois
+à la tête d'un pays, un homme qui sait gouverner
+et se battre, mon c&oelig;ur se porte vers
+lui. Je vous écris pour vous faire connaître le
+mécontentement que j'ai contre l'Angleterre,
+qui viole tous les droits des nations, et qui
+n'est jamais guidée que par son égoïsme et son
+intérêt. Je veux m'unir avec vous pour mettre
+un terme aux injustices de ce gouvernement.»</p>
+
+<p>Au commencement de décembre 1800, le général
+Sprengporten finlandais, qui avait passé
+au service de la Russie, et qui, de c&oelig;ur, était
+attaché à la France, arriva à Paris. Il portait
+des lettres de l'empereur Paul, et était chargé
+de prendre le commandement des prisonniers
+russes, et de les ramener dans leur patrie.
+Tous les officiers de cette nation, qui retournaient
+en Russie, se louaient sans cesse des
+<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
+bons traitements et des égards qu'ils avaient
+reçus en France, surtout depuis l'arrivée du
+premier consul. Bientôt la correspondance entre
+l'empereur Paul et ce dernier, devint journalière;
+ils traitaient directement des plus grands
+intérêts et des moyens d'humilier la puissance
+anglaise. Le général Sprengporten n'était pas
+chargé de traiter de la paix, il n'en avait pas les
+pouvoirs. Il n'était pas non plus ambassadeur;
+la paix n'existait pas. C'était donc une mission
+extraordinaire: ce qui permit d'accorder, sans
+conséquence, à ce général toutes les distinctions
+propres à flatter le souverain qui l'avait
+envoyé.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p>
+
+<p>L'expédition de l'amiral Dikinson et la convention
+préalable de Copenhague, qui en
+avait été la suite, avaient déconcerté le projet
+des trois puissances maritimes du nord,
+d'opposer une ligue à la tyrannie des Anglais.
+Ceux-ci continuaient de violer tous
+les droits des neutres; ils disaient que, puisqu'ils
+avaient pu attaquer, prendre et conduire
+en Angleterre la frégate <i>la Freya</i> avec son
+convoi, sans que, malgré cet évènement, le
+Danemarck eût cessé d'être allié et ami de l'Angleterre,
+<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
+la conduite de la croisière anglaise
+avait été légitime; et que le Danemarck avait,
+par cela même, reconnu le principe qu'il ne pouvait
+convoyer ses bâtiments. Néanmoins cette
+dernière puissance était loin d'approuver l'insolence
+des prétentions de l'Angleterre. Prise
+isolément et au dépourvu, elle avait cédé;
+mais elle espérait qu'à la faveur des glaces,
+qui allaient fermer le Sund et la Baltique,
+elle pourrait, agissant de concert avec la
+Suède et la Russie, faire reconnaître les droits
+des puissances neutres. La Suède était indignée
+de la conduite du cabinet de St.-James;
+et quant à la Russie, nous avons déja fait
+connaître ses motifs de haine contre les Anglais.
+Le traité du 30 septembre entre la France
+et l'Amérique, venait de proclamer de nouveau
+les principes de l'indépendance des mers; l'hiver
+était arrivé; le czar se déclara ouvertement
+pour ces principes que, dès le 15 août, il avait
+proposé aux puissances du nord de reconnaître.</p>
+
+<p>Le 17 novembre 1800, l'empereur Paul ordonna,
+par un ukase, que tous les effets et marchandises
+anglaises, qui étaient arrêtées dans
+ses états par suite de l'embargo qu'il avait mis
+sur les navires de cette nation, fussent réunis
+en une masse, pour liquider tout ce qui serait
+<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
+dû aux Russes par les Anglais. Il nomma une
+commission de négociants, qu'il chargea de
+cette opération. Les équipages des bâtiments
+furent considérés comme prisonniers de guerre,
+et envoyés dans l'intérieur de l'empire. Enfin,
+le 16 décembre, une convention fut signée
+entre la Russie, la Suède et le Danemarck,
+pour soutenir les droits de la neutralité. Peu
+après, la Prusse y adhéra. Cette convention fut
+appelée la quadruple alliance. Ses principales
+dispositions sont: 1<sup>o</sup> le pavillon couvre la marchandise;
+2<sup>o</sup> tout bâtiment convoyé ne peut
+être visité; 3<sup>o</sup> ne peuvent être considérés comme
+effets de contrebande, que les munitions de
+guerre, telles que canons, etc.; 4<sup>o</sup> le droit de
+blocus ne peut être appliqué qu'à un port
+réellement bloqué; 5<sup>o</sup> tout bâtiment neutre
+doit avoir son capitaine et la moitié de son
+équipage de la nation, dont il porte le pavillon;
+6<sup>o</sup> les bâtiments de guerre de chacune des
+puissances contractantes protégeront et convoyeront
+les bâtiments de commerce des deux
+autres; 7<sup>o</sup> une escadre combinée sera réunie
+dans la Baltique, pour assurer l'exécution de
+cette convention.</p>
+
+<p>Le 17 décembre, le gouvernement anglais ordonna
+la course sur les bâtiments russes; et le
+14 janvier 1801, en représailles de la convention
+<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
+du 16 décembre 1800, qu'il appellait attentatoire
+à ses droits, il ordonna un embargo
+général sur tous les bâtiments appartenant
+aux trois puissances, qui avaient signé la convention.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle avait été ratifiée, l'empereur
+Paul avait expédié un officier au premier consul,
+pour la lui faire connaître. Cet officier lui
+fut présenté à la Malmaison, le 20 janvier
+1801, et lui remit les lettres de son souverain.
+Le même jour, parut un arrêté des consuls,
+qui défendit la course sur les bâtiments russes.
+Il n'y fut pas question des bâtiments danois et
+suédois, parce que la France était en paix
+avec ces puissances.</p>
+
+<p>Le 12 février, la cour de Berlin fait connaître
+au gouvernement anglais, qu'elle accède à la
+convention des puissances du nord. Elle le somme
+de révoquer et de lever l'embargo mis, en Angleterre,
+sur les bâtiments danois et suédois, en
+haine d'un principe général; distinguant ce qui
+est relatif à ces deux puissances, de ce qui est
+relatif à la Russie seule.</p>
+
+<p>Le ministre de Suède en Angleterre remet, le
+4 mars, au cabinet britannique, une note dans
+laquelle il donne connaissance du traité du 16
+décembre 1800. Il s'étonne de l'assertion de
+l'Angleterre, que la Suède et les puissances
+<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
+du nord veulent innover, tandis qu'elles ne
+soutiennent que les droits établis et reconnus
+par toutes les puissances dans les traités antérieurs,
+et notamment par l'Angleterre elle-même,
+dans ceux de 1780, 1783 et 1794. Une
+convention pareille lia la Suède et le Danemarck;
+l'Angleterre ne protesta pas, et même
+resta spectatrice des préparatifs de guerre de
+ces puissances pour soutenir ce traité. Elle ne
+prétendit pas alors que ce traité et ces préparatifs
+fussent un acte d'hostilité; aujourd'hui
+elle se conduit autrement; mais cette différence
+ne vient pas de ce que les puissances
+ont ajouté à leurs demandes; elle n'est que la
+suite d'un principe maritime que l'Angleterre
+a adopté et voudrait faire adopter dans la présente
+guerre. Ainsi une puissance, qui s'est
+vantée d'avoir pris les armes pour la liberté
+de l'Europe, médite aujourd'hui l'asservissement
+des mers.</p>
+
+<p>S. M. suédoise récapitule les offenses impunies,
+que les commandants des escadres anglaises
+se sont permises, même dans les ports
+de la Suède, les visites inquisitoriales que les
+croiseurs anglais ont fait subir aux navires
+suédois, l'arrestation des convois en 1798,
+l'outrage fait au pavillon suédois devant Barcelonne,
+et le déni de justice dont se sont rendus
+<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
+coupables les tribunaux anglais. S. M. suédoise
+ne cherche pas à se venger, elle ne cherche
+qu'à assurer le respect dû à son pavillon. Cependant,
+en représailles de l'embargo mis par
+les Anglais, elle en a fait mettre un sur les
+navires de ceux-ci dans ses ports. Elle le lèvera,
+lorsque le gouvernement anglais donnera satisfaction
+sur l'arrestation des convois en 1798,
+sur l'affaire devant Barcelonne, et enfin sur
+l'embargo du 14 janvier 1801.</p>
+
+<p>La teneur de la convention du 16 décembre,
+fait assez voir qu'il n'est question, pour la
+Suède, que des droits des neutres, et qu'elle
+reste étrangère à toute autre querelle. Le ministre
+danois termine en demandant ses passe-ports.</p>
+
+<p>Lord Hawkersbury répondit à cette note,
+que S. M. britannique avait proclamé plusieurs
+fois son droit invariable de défendre les principes
+maritimes qu'une expérience de plusieurs
+années avait fait connaître comme les
+meilleurs, pour garantir les droits des puissances
+belligérantes. Rétablir les principes de
+1780, est un acte d'hostilité dans ce temps-ci.
+L'embargo sur les bâtiments suédois sera maintenu,
+tant que S. M. suédoise continuera à
+faire partie d'une confédération tendant à
+établir un systême de droits incompatible avec
+<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
+la dignité, l'indépendance de la couronne d'Angleterre,
+les droits et l'intérêt de ses peuples.
+L'on voit, par cette réponse de lord Hawkersbury,
+que le droit que réclame l'Angleterre est postérieur
+au traité de 1780. Il eût donc fallu qu'il
+citât les traités par lesquels, depuis cette époque,
+les puissances ont reconnu les nouveaux
+principes de la Grande-Bretagne sur les
+neutres.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ IX</b>.</p>
+
+<p>La guerre se trouvait ainsi déclarée entre
+l'Angleterre d'une part, la Russie, la Suède,
+le Danemarck, de l'autre. Les glaces rendaient
+la Baltique impraticable; des expéditions
+anglaises furent envoyées pour s'emparer
+des colonies danoises et suédoises, dans les
+Indes occidentales. Dans le courant de mars
+1800, les îles de Ste.-Croix, St.-Thomas, St.-Bartholomé,
+tombèrent sous la domination britannique.</p>
+
+<p>Le 29 mars, le prince de Hesse, commandant
+les troupes danoises, entra dans Hambourg,
+afin d'intercepter l'Elbe au commerce anglais.
+Dans la proclamation de ce général, le Danemarck
+se fonde sur la nécessité de prendre
+tous les moyens qui peuvent nuire à l'Angleterre,
+<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
+et l'obliger à respecter enfin les droits
+des nations, et surtout ceux des neutres.</p>
+
+<p>De son côté, le cabinet de Berlin fit prendre
+possession du Hanovre, et ferma ainsi aux Anglais
+les bouches de l'Ems et du Wézer. Le général
+prussien, dans son manifeste, motive
+cette mesure sur les outrages dont les Anglais
+abreuvent constamment les nations neutres,
+sur les pertes qu'ils leur font supporter,
+enfin sur les nouveaux droits maritimes que
+l'Angleterre prétend faire reconnaître.</p>
+
+<p>Une convention eut lieu, le 3 avril, entre la
+régence et les ministres prussiens, par laquelle
+l'armée hanovrienne fut licenciée, et les places
+livrées aux troupes prussiennes. La régence s'engageait,
+de plus, à obéir aux autorités de cette nation.
+Ainsi le roi d'Angleterre avait perdu ses états
+d'Hanovre; mais ce qui était d'une plus grande
+conséquence pour lui, la Baltique, l'Elbe,
+le Wézer, l'Ems, lui étaient fermés comme la
+Hollande, la France et l'Espagne. C'était un
+coup terrible porté au commerce des Anglais,
+et dont les effets étaient tels, que sa prorogation
+seule les eût obligés de renoncer à leur systême.</p>
+
+<p>Cependant les puissances maritimes du nord
+armaient avec activité. 12 vaisseaux de ligne
+russes étaient mouillés à Revel, 7 autres suédois
+étaient prêts à Carlscrona; ce qui, joint
+<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
+à un pareil nombre de vaisseaux danois, eût
+formé une flotte combinée de 22 à 24 vaisseaux
+de ligne, qui aurait été successivement augmentée,
+les trois puissances pouvant la porter
+jusqu'à 36 et 40 vaisseaux.</p>
+
+<p>Quelque grandes que fussent les forces navales
+de l'Angleterre, une pareille flotte était respectable.
+L'Angleterre était obligée d'avoir une escadre
+dans la Méditerranée, pour empêcher la
+France d'envoyer des forces en Égypte, et pour
+protéger le commerce anglais. Le désastre d'Aboukir
+était en partie réparé, et il y avait, en
+rade à Toulon, une escadre de plusieurs vaisseaux.
+Les Anglais étaient également forcés
+d'avoir une escadre devant Cadix, pour observer
+les vaisseaux espagnols, et empêcher
+les divisions françaises de passer le détroit. Une
+flotte française et espagnole était dans Brest.
+Il leur fallait en outre une escadre devant
+le Texel; mais, au commencement d'avril, les
+flottes russe, danoise et suédoise n'étaient
+pas encore réunies, quoiqu'elles eussent pu
+l'être au commencement de mars. C'est sur ce
+retard que le gouvernement anglais basa son
+plan d'opération pour attaquer successivement
+les trois puissances maritimes de la Baltique,
+en portant d'abord tous ses efforts sur le Danemarck,
+et obligeant cette puissance à renoncer
+<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
+à la convention du 16 décembre 1800,
+et à recevoir les vaisseaux anglais dans ses
+ports.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ X</b>.</p>
+
+<p>Une flotte anglaise forte de 50 voiles, dont 17
+vaisseaux de ligne, sous le commandement des
+amiraux Parker et Nelson, partit d'Yarmouth
+le 12 mars; elle avait 1000 hommes de troupes
+de débarquement. Le 15, elle essuya une violente
+tempête, qui la dispersa. Un vaisseau de
+74 (l'Invincible) fut jeté sur un banc le Hammon-banc,
+et périt corps et biens. Le 20 mars,
+elle fut signalée dans le Cattégat. Le même jour
+une frégate conduisit à Elseneur le commissaire
+Vansittart, chargé, conjointement avec
+M. Drumond, de remettre l'<i>ultimatum</i> du gouvernement
+anglais. Le 24, ils revinrent à bord
+de la flotte, et donnèrent des nouvelles de
+tout ce qui se passait à Copenhague et dans la
+Baltique. La flotte russe était encore à Revel,
+et celle suédoise à Carlscrona. Les Anglais craignaient
+leur réunion. Le cabinet anglais avait
+donné pour instructions à l'amiral Parker,
+de détacher le Danemarck de l'alliance des
+deux puissances, en agissant par la crainte ou
+par l'effet d'un bombardement. Le Danemarck
+ainsi neutralisé, la flotte combinée se trouvait
+<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
+de beaucoup diminuée, et les Anglais avaient
+l'entrée libre de la Baltique. Il paraît que le
+conseil hésita sur la question de savoir s'il devait
+passer le Sund ou le grand Belt. Le Sund,
+entre Cronembourg et la côte suédoise, a 2300
+toises; la plus grande profondeur est à 1500
+toises des batteries d'Elseneur et à 800 de la
+côte de Suède. Si donc les deux côtes avaient
+été également armées, les vaisseaux anglais auraient
+été obligés de passer à la distance de
+1100 toises de ces batteries. A Elseneur et à
+Cronembourg, on comptait plus de 100 pièces
+ou mortiers en batterie. On conçoit les dommages
+qu'une escadre doit éprouver dans un
+pareil passage, tant par la perte des mâts,
+vergues, que par les accidents des bombes.
+D'un autre côté, le passage par les Belts était
+très-difficile, et les officiers, opposés à ce projet,
+annonçaient que l'escadre danoise pouvait
+alors sortir de Copenhague, pour aller se joindre
+aux flottes française et hollandaise.</p>
+
+<p>Cependant, l'amiral Parker se décida pour ce
+passage, et le 26 mai, toute la flotte fit voile
+pour le grand Belt. Mais quelques bâtiments
+légers, qui éclairaient la flotte, ayant touché
+sur les roches, elle revint le même jour à son
+ancrage. L'amiral prit alors la résolution de
+passer par le Sund; et après s'être assuré des
+intentions qu'avait le commandant de Cronembourg
+<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
+de défendre le passage, la flotte, profitant
+d'un vent favorable, le 30, se dirigea dans
+le Sund. La flottille de bombardes s'approcha
+d'Elseneur pour faire diversion, en bombardant
+la ville et le château; mais bientôt la flotte
+s'étant aperçue que les batteries de la Suède
+ne tiraient pas, appuya sur cette côte, et
+passa le détroit, hors de la portée des batteries
+danoises, qui firent pleuvoir une grêle de bombes
+et de boulets. Tous les projectiles tombèrent
+à plus de 100 toises de la flotte, qui ne perdit
+pas un seul homme.</p>
+
+<p>Les Suédois, pour se justifier de la déloyauté
+de leur conduite, ont allégué que, pendant l'hiver,
+il n'avait pas été possible d'élever des batteries,
+ni même d'augmenter celle de 6 canons
+qui existait; que d'ailleurs, le Danemarck n'avait
+pas paru le desirer, dans la crainte probablement
+que la Suède ne fît de nouveau valoir
+ses anciennes prétentions, en voulant prendre
+la moitié du droit, que le Danemarck perçoit
+sur tous les bâtiments qui passent le détroit.
+Leur nombre est annuellement de 10 à 12,000;
+ce qui rapporte à cette puissance de 2 millions
+500 mille, à 3 millions. On voit combien ces
+raisons sont futiles. Il ne fallait que peu de
+jours pour placer une centaine de bouches à
+<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
+feu en batteries; et les préparatifs que l'Angleterre
+faisait, depuis plusieurs mois, pour cette
+expédition, et en dernier lieu, la station de
+plusieurs jours de la flotte dans le Cattégat,
+avait donné à la Suède bien au-delà du temps
+qu'il lui fallait.</p>
+
+<p>Le même jour 30 mars, la flotte mouilla
+entre l'île de Huen et Copenhague. Aussitôt
+les amiraux anglais et les principaux officiers
+s'embarquèrent dans un schooner, pour reconnaître
+la position des Danois.</p>
+
+<p>Lorsque l'on a passé le Sund, on n'est pas
+encore dans la Baltique. A 10 lieues d'Elseneur
+est Copenhague. Sur la droite de ce port,
+se trouve l'île d'Amack, et à 2 lieues de cette île,
+en avant, est le rocher de Saltholm. Il faut
+passer dans ce détroit, entre Saltholm et Copenhague,
+pour entrer dans la Baltique. Cette passe
+est encore divisée en 2 canaux, par un banc,
+appelé le Middle-Ground, qui est situé vis à
+vis Copenhague; le canal royal est celui qui
+passe sous les murs de cette ville. La passe
+entre l'île d'Amack et Saltholm, n'est bonne que
+pour des vaisseaux de 74; ceux à 3 ponts la
+franchissent difficilement, et sont même obligés
+de s'alléger d'une partie de leur artillerie. Les Danois
+avaient placé leur ligne d'embossage entre
+le banc et la ville, afin de s'opposer au mouillage
+<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
+des bombardes et chaloupes canonnières,
+qui auraient pu passer au-dessus du banc. Les
+Danois croyaient ainsi mettre Copenhague à
+l'abri du bombardement.</p>
+
+<p>La nuit du 30 fut employée par les Anglais
+à sonder le banc; et le 31, les amiraux montèrent
+sur une frégate, avec les officiers d'artillerie,
+afin de reconnaître de nouveau la ligne
+ennemie et l'emplacement pour le mouillage
+des bombardes. Il fut reconnu que, si l'on pouvait
+détruire la ligne d'embossage, des bombardes
+pourraient se placer pour bombarder
+le port et la ville; mais que, tant que la ligne
+d'embossage existerait, cela serait impossible.
+La difficulté, pour attaquer cette ligne, était
+très-grande. On en était séparé par le banc
+de Middle-Ground, et le peu d'eau qui restait
+au-dessus de ce banc, ne permettait pas
+aux vaisseaux de haut bord de le franchir. Il
+n'y avait donc de possibilité qu'en le doublant
+et venant ensuite, en le rasant par stribord,
+se placer entre lui et la ligne danoise, opération
+fort hasardeuse. 1<sup>o</sup> Car, on ne connaissait
+pas bien le gisement et la longueur du
+banc, et l'on n'avait que des pilotes anglais
+qui n'avaient navigué dans ces mers qu'avec
+des bâtiments de commerce. On sait d'ailleurs
+que les pilotes les plus habiles ne peuvent se
+<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
+guider, en pareilles circonstances, que par les
+bouées; mais les Danois, avec raison, les avaient
+ôtées, ou mal placées exprès. 2<sup>o</sup> Les vaisseaux anglais,
+en doublant le banc, étaient exposés à tout
+le feu des Danois, jusqu'à ce qu'ils eussent pris
+leur ligne de bataille. 3<sup>o</sup> Chaque vaisseau désemparé
+serait un vaisseau perdu, parce qu'il
+s'échouerait sur le banc, et cela sous le feu de
+la ligne et des batteries danoises.</p>
+
+<p>Les personnes les plus prudentes croyaient
+qu'il ne fallait pas entreprendre une attaque
+qui pouvait entraîner la ruine de la flotte. Nelson
+pensa différemment, et fit adopter le projet
+d'attaquer la ligne d'embossage et de s'emparer
+des batteries de la couronne, au moyen de 900
+hommes de troupes. Appuyé à ces îles, le
+bombardement de Copenhague devenait facile,
+et le Danemarck pouvait être considéré comme
+soumis. Le commandant en chef ayant approuvé
+cette attaque, détacha, le 1<sup>er</sup> avril, Nelson
+avec 12 vaisseaux de ligne et toutes les frégates
+et bombardes. Celui-ci mouilla le soir à
+Draco-Pointe, près du banc, qui le séparait de la
+ligne ennemie, et si près d'elle, que les mortiers
+de l'île d'Amack, qui tirèrent quelques coups,
+envoyèrent leurs bombes au milieu de l'escadre
+mouillée. Le 2, les circonstances du temps étant
+favorables, l'escadre anglaise doubla le banc,
+<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
+et le rangeant à stribord, vint prendre la ligne
+entre lui et les Danois. Un vaisseau anglais de
+74 toucha, avant d'avoir doublé le banc, et 2
+autres s'échouèrent après l'avoir doublé. Ces 3
+vaisseaux dans cette position, étaient exposés
+au feu de la ligne ennemie, qui leur envoya
+bon nombre de boulets.</p>
+
+<p>La ligne d'embossage des Danois était appuyée,
+à sa gauche, <i>aux batteries de la couronne</i>,
+îles factices à 600 toises de Copenhague,
+armées de 70 bouches à feu, et défendues par
+1500 hommes d'élite; et sa droite se prolongeait
+sur l'île d'Amack. Pour défendre l'entrée
+du port, sur la gauche des trois couronnes, on
+avait placé 4 vaisseaux de ligne, dont 2 entièrement
+armés et équipés.</p>
+
+<p>Le but de la ligne d'embossage étant de garantir
+le port et la ville d'un bombardement, et
+de rester maître de toute la rade comprise entre
+le Middle-Ground et la ville; cette ligne avait
+été placée le plus près possible du banc. Sa
+droite était très en avant de l'île d'Amack; la
+ligne entière avait plus de trois mille toises
+d'étendue, et était formée par vingt bâtiments.
+C'étaient de vieux vaisseaux rasés, ne portant
+que la moitié de leur artillerie, ou des frégates
+et autres bâtiments, installés en batteries flottantes,
+portant une douzaine de canons. Pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
+l'effet qu'elle devait produire, cette ligne était
+suffisamment forte et parfaitement placée; aucune
+bombarde ou chaloupe canonnière ne
+pouvait l'approcher. Pour les raisons ci-dessus
+énoncées, les Danois ne craignaient pas d'être
+attaqués par les vaisseaux de haut bord. Lors
+donc qu'ils virent la man&oelig;uvre de Nelson, et
+qu'ils prévirent ce qu'il allait entreprendre, leur
+étonnement fut grand. Ils comprirent que leur
+ligne n'était pas assez forte, et qu'il aurait fallu
+la former, non de carcasses de bâtiments, mais
+au contraire des meilleurs vaisseaux de leur escadre;
+qu'elle avait trop d'étendue, pour le
+nombre de bâtiments qui y étaient employés;
+qu'enfin la droite n'était pas suffisamment appuyée;
+que s'ils eussent rapproché cette ligne
+de Copenhague, elle n'eût eu que 15 à 1800
+toises; qu'alors la droite aurait pu être soutenue
+par de fortes batteries, élevées sur l'île d'Amack,
+qui auraient battu en avant de la droite, et flanqué
+toute la ligne. Il est probable que, dans ce
+cas, Nelson eût échoué dans son attaque; car il
+lui aurait été impossible de passer entre la ligne
+et la terre, ainsi garnie de canons. Mais il était
+trop tard, ces réflexions étaient inutiles, et les
+Danois ne songèrent plus qu'à se défendre
+avec vigueur. Les premiers succès qu'ils obtinrent,
+en voyant échouer 3 des plus forts vaisseaux
+<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
+ennemis, leur permettaient de concevoir
+les plus hautes espérances. Le manque
+de ces trois vaisseaux obligea Nelson, pour
+ne point trop disséminer ses forces, à dégarnir
+son extrême droite. Dès lors, le principal objet
+de son attaque, qui était la prise des trois couronnes,
+se trouva abandonné. Aussitôt que Nelson
+eut doublé le banc, il s'approcha jusqu'à
+100 toises de la ligne d'embossage, et se trouvant
+par 4 brasses d'eau, ses pilotes mouillèrent.
+La canonnade était engagée avec une extrême
+vigueur; les Danois montrèrent la plus
+grande intrépidité; mais les forces des Anglais
+étaient doubles en canons.</p>
+
+<p>Une ligne d'embossage présente une force
+immobile contre une force mobile: elle ne peut
+donc surmonter ce désavantage, qu'en tirant
+appui des batteries de terre, surtout pour les
+flancs. Mais, ainsi qu'on l'a dit plus haut, les
+Danois n'avaient pas flanqué leur droite.</p>
+
+<p>Les Anglais appuyèrent donc sur la droite
+et sur le centre, qui n'étaient pas flanqués, en
+éteignirent le feu, et obligèrent cette partie de
+la ligne d'amener, après une vive résistance
+de plus de 4 heures. La gauche de la ligne,
+étant bien soutenue par les batteries de la couronne,
+resta entière. Une division de frégates
+espérant, à elle seule, remplacer les vaisseaux
+<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
+qui avaient dû attaquer ces batteries, osa s'engager
+avec elles, comme si elle était soutenue
+par le feu des vaisseaux. Mais elle souffrit considérablement,
+et, malgré tous ses efforts, fut
+obligée de renoncer à cette entreprise, et de
+s'éloigner.</p>
+
+<p>L'amiral Parker, qui était resté avec l'autre
+partie de la flotte au-dehors du banc, voyant
+la vive résistance des Danois, comprit que la
+plupart des bâtiments anglais seraient dégréés
+par suite d'un combat aussi opiniâtre; qu'ils
+ne pourraient plus man&oelig;uvrer, et s'échoueraient
+tous sur le banc, ce qui eut lieu en
+partie. Il fit le signal de cesser le combat, et de
+prendre une position en arrière; mais cela
+même était très-difficile. Nelson aima mieux
+continuer l'action. Il ne tarda pas à être convaincu
+de la sagesse du signal de l'amiral, et
+il se décida enfin à lever l'ancre et à s'éloigner
+du combat. Mais, voyant qu'une partie de
+la ligne danoise était réduite, il eut l'idée,
+avant de prendre ce parti extrême, d'envoyer
+un parlementaire proposer un arrangement. Il
+écrivit, à cet effet, une lettre adressée aux braves
+frères des Anglais, les Danois, et conçue en ces
+termes: «Le vice-amiral Nelson a ordre de ménager
+le Danemarck; ainsi il ne doit résister
+plus long-temps. La ligne de défense, qui
+<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
+couvrait ses rivages, a amené au pavillon anglais.
+Cessez donc le feu, qu'il puisse prendre
+possession de ses prises, ou il les fera
+sauter en l'air avec leurs équipages, qui les
+ont si noblement défendues. Les braves Danois
+sont les frères et ne seront jamais les
+ennemis des Anglais.» Le prince de Danemarck,
+qui était au bord de la mer, reçut
+ce billet, et, pour avoir des éclaircissements
+à ce sujet, il envoya l'adjudant-général Lindholm
+auprès de Nelson, avec qui il conclut
+une suspension d'armes. Le feu cessa bientôt
+partout, et les Danois blessés furent remis sur
+le rivage. Cette suspension avait à peine eu
+lieu, que trois vaisseaux anglais, y compris
+celui que montait Nelson, s'échouèrent sur
+le banc. Ils furent en perdition, et ils n'auraient
+jamais pu s'en relever, si les batteries
+avaient continué le feu. Ils durent donc leur salut
+à cet armistice.</p>
+
+<p>Cet évènement sauva l'escadre anglaise. Nelson
+se rendit, le 4 avril, à terre. Il traversa la
+ville au milieu des cris et des menaces de toute
+la populace; et, après plusieurs conférences
+avec le prince régent, on signa la convention
+suivante: «Il y aura un armistice de 3 mois
+et demi, entre les Anglais et le Danemarck;
+mais uniquement pour la ville de Copenhague
+<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
+et le Sund. L'escadre anglaise, maîtresse
+d'aller où elle voudra, est obligée de se tenir
+à la distance d'une lieue des côtes du Danemarck,
+depuis sa capitale jusqu'au Sund.
+La rupture de l'armistice devra être dénoncée
+quinze jours avant la reprise des hostilités.
+Il y aura <i>statu quo</i> parfait sous tous les autres
+rapports, en sorte que rien n'empêche l'escadre
+de l'amiral Parker de se porter vers
+quelque autre point des possessions danoises,
+vers les côtes du Jutland, vers celles de la
+Norwège; que la flotte anglaise qui doit être
+entrée dans l'Elbe, peut attaquer la forteresse
+danoise de Glukstadt; que le Danemarck continue
+à occuper Hambourg et Lubeck, etc.</p>
+
+<p>Les Anglais perdirent, dans cette bataille, 943
+hommes tués ou blessés. Deux de leurs vaisseaux
+furent tellement maltraités, qu'il ne fut plus
+possible de les réparer; l'amiral Parker fut
+obligé de les renvoyer en Angleterre. La perte
+des Danois fut évaluée un peu plus haut que
+celle des Anglais. La partie de la ligne d'embossage,
+qui tomba au pouvoir de ces derniers,
+fut brûlée, au grand déplaisir des officiers
+anglais, dont cela lésait les intérêts. Lors de la
+signature de l'armistice, les bombardes et
+chaloupes canonnières étaient en position de
+prendre une ligne pour bombarder la ville.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ XI</b>.</p>
+
+<p>L'évènement de Copenhague ne remplit pas
+entièrement les intentions du gouvernement
+britannique; il avait espéré détacher et soumettre
+le Danemarck, et il n'était parvenu
+qu'à lui faire signer un armistice, qui paralysait
+les forces danoises pendant 14 semaines.</p>
+
+<p>L'escadre suédoise et l'escadre russe s'armaient
+avec la plus grande activité, et présentaient
+des forces considérables. Mais l'appareil
+militaire était désormais devenu inutile; la
+confédération des puissances du nord se trouvait
+dissoute par la mort de l'empereur Paul,
+qui en était à la fois l'auteur, le chef et l'ame.
+Paul I<sup>er</sup> avait été assassiné, dans la nuit du 23
+au 24 mars; et la nouvelle de sa mort arriva à
+Copenhague, au moment où l'armistice venait
+d'être signé!</p>
+
+<p>Lord Withworth était ambassadeur à sa cour;
+il était fort lié avec le comte de P....., le
+général B......., les S...., les O...., et
+autres personnes authentiquement reconnues
+pour être les auteurs et acteurs de cet horrible
+parricide. Ce monarque avait indisposé
+contre lui, par un caractère irritable et très-susceptible,
+une partie de la noblesse russe.
+La haine de la révolution française avait été
+<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
+le caractère distinctif de son règne. Il considérait
+comme une des causes de cette révolution,
+la familiarité du souverain et des princes français,
+et la suppression de l'étiquette à la cour.
+Il établit donc à la sienne une étiquette très-sévère,
+et exigea des marques de respect peu
+conformes à nos m&oelig;urs et qui révoltaient généralement.</p>
+
+<p>Être habillé d'un frac, avoir un
+chapeau rond, ne point descendre de voiture,
+quand le czar ou un des princes de sa maison
+passait dans les rues ou promenades; enfin,
+la moindre violation des moindres détails de
+son étiquette excitait toute son animadversion;
+et par cela seul on était jacobin. Depuis qu'il
+s'était rapproché du premier consul, il était
+revenu sur une partie de ces idées; et il est
+probable que, s'il eût vécu encore quelques
+années, il eût reconquis l'opinion et l'amour
+de sa cour, qu'il s'était aliénés. Les Anglais
+mécontents, et même extrêmement irrités du
+changement qui s'était opéré en lui depuis un
+an, n'oublièrent rien pour encourager ses ennemis
+intérieurs. Ils parvinrent à accréditer
+l'opinion qu'il était fou, et enfin nouèrent
+une conspiration pour attenter à sa vie. L'opinion
+générale est que.....................</p>
+
+<p>La veille de sa mort, Paul étant à souper avec
+<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
+sa maîtresse et son favori, reçut une dépêche,
+où on lui détaillait toute la trame de la conspiration;
+il la mit dans sa poche, en ajournant
+la lecture au lendemain. Dans la nuit il périt.</p>
+
+<p>L'exécution de cet attentat n'éprouva aucun
+obstacle: P..... avait tout crédit au palais; il
+passait pour le favori et le ministre de confiance
+du souverain. Il se présente à deux heures du
+matin à la porte de l'appartement de l'empereur,
+accompagné de B......., S.... et O.... Un
+Cosaque affidé, qui était à la porte de sa chambre,
+fit des difficultés pour les laisser pénétrer
+chez lui; ils le massacrèrent aussitôt. L'empereur
+s'éveilla au bruit, et se jeta sur son épée;
+mais les conjurés se précipitèrent sur lui, le renversèrent
+et l'étranglèrent: B....... fut celui qui
+lui donna le dernier coup; il marcha sur son
+cadavre. L'impératrice, femme de Paul, quoiqu'elle
+eût beaucoup à se plaindre des galanteries
+de son mari, témoigna une vraie et sincère
+affliction; et tous ceux qui avaient pris part
+à cet assassinat furent constamment dans sa
+disgrace.................................</p>
+
+<p>Bien des années après, le général Benigsen
+commandait encore.......................
+Quoi qu'il en soit, cet horrible évènement glaça
+d'horreur toute l'Europe, qui fut surtout scandalisée
+<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
+de l'affreuse franchise, avec laquelle les
+Russes en donnaient des détails dans toutes les
+cours. Il changea la position de l'Angleterre et
+les affaires du monde. Les embarras d'un nouveau
+règne,.............................
+.............................
+.............................
+donnèrent une autre direction à la politique
+de la cour de Russie. Dès le 5 avril, les matelots
+anglais, qui avaient été faits prisonniers de
+guerre par suite de l'embargo, et envoyés dans
+l'intérieur de l'empire, furent rappelés. La commission
+qui avait été chargée de la liquidation
+des sommes dues par le commerce anglais, fut
+dissoute. Le comte Pahlen, qui continua à être
+le principal ministre, fit connaître aux amiraux
+anglais, le 20 avril, que la Russie accédait à
+toutes les demandes du cabinet anglais; que
+l'intention de son maître était que, d'après la
+proposition du gouvernement britannique de
+terminer le différend à l'amiable par une convention,
+on cessât toute hostilité jusqu'à la réponse
+de Londres. Le desir d'une prompte paix
+avec l'Angleterre fut hautement manifesté, et
+tout annonça le triomphe de cette puissance.
+Après l'armistice de Copenhague, l'amiral Parker
+s'était porté vers l'île de Moën, pour observer
+les flottes russe et suédoise. Mais la déclaration
+<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
+du comte de Pahlen le rassura à cet égard; et
+il revint à son mouillage de Kioge, après avoir
+fait connaître à la Suède, qu'il laisserait passer
+librement ses bâtiments de commerce.</p>
+
+<p>Le Danemarck cependant continuait à se mettre
+en état de défense. Sa flotte restait tout entière,
+et n'avait éprouvé aucune perte; elle consistait
+en seize vaisseaux de guerre. Les détails de cet
+armement, et les travaux nécessaires pour mettre
+les batteries de la couronne et celles de l'île
+d'Amack dans le meilleur état de défense, occupaient
+entièrement le prince royal. Mais,
+à Londres et à Berlin, les négociations étaient
+dans la plus grande activité, et lord Saint-Hélens
+était parti d'Angleterre, le 4 mai, pour
+Saint-Pétersbourg. Bientôt l'Elbe fut ouverte au
+commerce anglais. Le 20 mai, Hambourg fut
+évacué par les Danois, et le Hanovre par les
+Prussiens.</p>
+
+<p>Nelson avait succédé à l'amiral Parker dans
+le commandement de l'escadre; et dès le 8 mai,
+il s'était porté vers la Suède, et avait écrit à
+l'amiral suédois que, s'il sortait de Carlscrona
+avec la flotte, il l'attaquerait. Il s'était ensuite
+dirigé, avec une partie de l'escadre, sur Revel,
+où il arriva le 12. Il espérait y rencontrer l'escadre
+russe, mais elle avait quitté ce port dès
+le 9. Il n'est pas douteux que, si Nelson eût
+<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
+trouvé la flotte russe dans ce port, dont les
+batteries étaient en très-mauvais état, il ne
+l'eût attaquée et détruite. Le 16, Nelson quitta
+Revel, et se réunit à toute sa flotte, sur les
+côtes de Suède. Cette puissance ouvrit ses
+ports aux Anglais le 19 mai. L'embargo sur
+leurs bâtiments fut levé en Russie le 20 mai. La
+Prusse se trouvait déja en communication avec
+l'Angleterre, depuis le 16. Cependant lord Saint-Hélens
+était arrivé à Saint-Pétersbourg, le 29
+mai, et le 17 juin, il signa le fameux traité,
+qui mit fin aux différends survenus entre les
+puissances maritimes du nord et l'Angleterre.
+Le 15, le comte de Bernstorf, ambassadeur extraordinaire
+de la cour de Copenhague, était arrivé
+à Londres, pour y traiter des intérêts de
+son souverain; et le 17, le Danemarck leva
+l'embargo sur les navires anglais.</p>
+
+<p>Ainsi, trois mois après la mort de Paul, la confédération
+du nord fut dissoute, et le triomphe
+de l'Angleterre assuré.</p>
+
+<p>Le premier consul avait envoyé son aide-de-camp
+Duroc à Pétersbourg, où il était arrivé le
+24 mai; il avait été parfaitement accueilli, et
+reçu avec toute espèce de protestation de bienveillance.
+Il avait cherché à faire comprendre
+la conséquence qui résulterait pour l'honneur
+et l'indépendance des nations, et pour la prospérité
+<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
+future des puissances de la Baltique,
+du moindre acte de faiblesse, acte que la circonstance
+ne pourrait justifier. L'Angleterre,
+disait-il, avait en Égypte la plus grande partie
+de ses forces de terre, et avait besoin de
+plusieurs escadres, pour les couvrir et empêcher
+celles de Brest, de Cadix, de Toulon,
+d'aller porter des secours à l'armée française
+d'Orient. Il fallait que l'Angleterre eût une escadre
+de quarante à cinquante vaisseaux pour
+observer Brest, et plus de vingt-cinq vaisseaux
+dans la Méditerranée; en outre, elle devait tenir
+des forces considérables devant Cadix et le
+Texel. Il ajoutait que la Russie, la Suède et le
+Danemarck pouvaient lui opposer plus de
+trente-six vaisseaux de haut bord bien armés;
+que le combat de Copenhague n'avait eu pour
+résultat que la destruction de quelques carcasses,
+mais n'avait en rien diminué la puissance
+des Danois; que même, loin de changer
+leurs dispositions, il n'avait fait que porter
+l'irritation au dernier point; que les glaces allaient
+obliger les Anglais à quitter la Baltique;
+que, pendant l'hiver, il serait possible d'arriver
+à une pacification générale; que, si la
+cour de Russie était décidée, comme il paraissait
+par les démarches déja faites, à conclure
+la paix, il fallait au moins ne faire que des
+<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
+sacrifices temporaires, mais se garder d'altérer
+en rien les principes reconnus sur les droits
+des neutres et l'indépendance des mers; que
+déja le Danemarck, menacé par une escadre
+nombreuse, et luttant seul contre elle, avait, au
+mois d'août de l'année dernière, consenti à ne
+point convoyer ses bâtiments, jusqu'à ce que
+cette affaire eût été discutée; que la Russie pourrait
+suivre la même marche, gagner du temps
+en concluant des préliminaires et en renonçant
+au droit de convoyer, jusqu'à ce qu'on eût
+trouvé des moyens définitifs de conciliation.</p>
+
+<p>Ces raisonnements, exprimés dans plusieurs
+notes, avaient paru faire de l'effet sur le jeune
+empereur. Mais il était lui-même sous l'influence
+d'un parti qui avait commis un grand crime,
+et qui, pour faire diversion, voulait, à quelque
+prix que ce fût, faire jouir la Baltique des
+bienfaits de la paix, afin de rendre plus odieuse
+la mémoire de leur victime et de donner le
+change à l'opinion.</p>
+
+<p>L'Europe vit avec étonnement le traité ignominieux
+que signa la Russie, et que, par contre,
+dûrent adopter le Danemarck et la Suède.
+Il équivalait à une déclaration de l'esclavage des
+mers, et à la proclamation de la souveraineté
+du parlement britannique. Ce traité fut tel,
+que l'Angleterre n'avait rien à souhaiter de plus,
+<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
+et qu'une puissance du troisième ordre eût
+rougi de le signer. Il causa d'autant plus de surprise,
+que l'Angleterre, dans l'embarras où elle
+se trouvait, se fût contentée de toute autre convention,
+qui l'en eût tirée. Enfin la Russie eut
+la honte, qui lui sera éternellement reprochée,
+d'avoir consenti la première au déshonneur de
+son pavillon. Il y fut dit 1<sup>o</sup> que le pavillon ne
+couvrait plus la marchandise; que la propriété
+ennemie était confiscable sur un bâtiment neutre;
+2<sup>o</sup> que les bâtiments neutres convoyés seraient
+également soumis à la visite des croiseurs
+ennemis, hormis par les corsaires et les
+armateurs; ce qui, loin d'être une concession
+faite par l'Angleterre, était dans ses intérêts et
+demandé par elle: car les Français, étant inférieurs
+en force, ne parcouraient plus les mers
+qu'avec des corsaires.</p>
+
+<p>Ainsi l'empereur Alexandre consentit à ce
+qu'une de ses escadres de cinq à six vaisseaux
+de 74, escortant un convoi, fût détournée de
+sa route, perdît plusieurs heures, et souffrît
+qu'un brick anglais lui enlevât une partie de
+ses bâtiments convoyés. Le droit de blocus se
+trouva seul bien défini; les Anglais attachaient
+peu d'importance à empêcher les neutres d'entrer
+dans un port, lorsqu'ils avaient le droit
+de les arrêter partout, en déclarant que la cargaison
+<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
+appartenait en tout ou en partie à un
+négociant ennemi. La Russie voulut faire valoir,
+comme une concession en sa faveur, que les
+munitions navales n'étaient pas comprises parmi
+les objets de contrebande! Mais il n'y a plus
+de contrebande, lorsque tout peut le devenir
+par la suspicion du propriétaire, et tout est contrebande,
+quand le pavillon ne couvre plus la
+marchandise.</p>
+
+<p>Nous avons dit dans ce chapitre, que les principes
+des droits des neutres sont: 1<sup>o</sup> que le pavillon
+couvre la marchandise; 2<sup>o</sup> que le droit
+de visite ne consiste qu'à s'assurer du pavillon,
+et qu'il n'y a point d'objet de contrebande;
+3<sup>o</sup> que les objets de contrebande sont les seules
+munitions de guerre; 4<sup>o</sup> que tout bâtiment
+marchand, convoyé par un bâtiment de guerre,
+ne peut être visité; 5<sup>o</sup> que le droit de blocus
+ne peut s'entendre que des ports réellement
+bloqués. Nous avons ajouté que ces principes
+avaient été défendus par tous les jurisconsultes
+et par toutes les puissances, et reconnu dans
+tous les traités. Nous avons prouvé qu'ils
+étaient en vigueur en 1780, et furent respectés
+par les Anglais; qu'ils l'étaient encore en 1800,
+et furent l'objet de la quadruple alliance, signée
+le 16 décembre de cette année. Aujourd'hui
+il est vrai de dire que la Russie, la Suède,
+<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
+le Danemarck, ont reconnu des principes différents.</p>
+
+<p>Nous verrons, dans la guerre, qui suivit la
+rupture du traité d'Amiens, que l'Angleterre
+alla plus loin, et que ce dernier principe qu'elle
+avait reconnu, elle le méconnaissait, en établissant
+celui du blocus, appelé blocus sur le papier.</p>
+
+<p>La Russie, la Suède et le Danemarck ont
+déclaré, par le traité du 17 janvier 1801, que
+les mers appartenaient à l'Angleterre; et par là,
+ils ont autorisé la France, partie belligérante,
+à ne reconnaître aucun principe de neutralité
+sur les mers. Ainsi, dans le temps même où
+les propriétés particulières et les hommes non
+combattants sont respectés dans les guerres de
+terre, on poursuit dans les guerres de mer, les
+propriétés des particuliers, non-seulement sous
+le pavillon ennemi, mais encore sous le pavillon
+neutre; ce qui donne lieu de penser que, si
+l'Angleterre seule eût été législateur dans les
+guerres de terre, elle eût établi les mêmes lois
+qu'elle a établies dans les guerres de mer. L'Europe
+serait alors retombée dans la barbarie,
+et les propriétés particulières auraient été saisies
+comme les propriétés publiques.</p>
+
+<p><a id="Page_162"></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span></p>
+
+<h2 class="p4">MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2>
+
+<h3>BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR.</h3>
+
+<p class="hanging summary">
+Ce que l'on pense à Londres de l'expédition qui se
+prépare dans les ports de France.&mdash;Mouvement
+des escadres anglaises dans la Méditerranée, en
+mai, juin et juillet.&mdash;Chances pour et contre les
+armées navales françaises et anglaises, si elles se
+fussent rencontrées en route.&mdash;L'escadre française
+reçoit l'ordre d'entrer dans le port vieux d'Alexandrie.
+Elle s'embosse dans la rade d'Aboukir.&mdash;Napoléon
+apprend qu'elle est restée à
+Aboukir. Son étonnement.&mdash;L'escadre française
+embossée est reconnue par une frégate anglaise.&mdash;Bataille
+d'Aboukir.
+</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p>
+
+<p>L'on apprit tout à la fois en Angleterre
+qu'un armement considérable se préparait à
+<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
+Brest, Toulon, Gênes, Civita-Vecchia; que l'escadre
+espagnole de Cadix s'armait avec activité;
+et que des camps nombreux se formaient
+sur l'Escaut, sur les côtes du Pas-de-Calais, de
+Normandie et de Bretagne. Napoléon, nommé
+général en chef de l'armée d'Angleterre, parcourait
+toutes les côtes de l'océan, et s'arrêtait
+dans tous les ports. Il avait réuni près de lui, à
+Paris, tout ce qui restait des anciens officiers
+de marine, qui avaient acquis un nom pendant
+la guerre d'Amérique, tels que Buhor,
+Marigny, etc. Ils ne justifièrent pas leur réputation.
+Les intelligences que la France avait
+avec les Irlandais-unis, ne pouvaient être tellement
+secrètes, que le gouvernement anglais
+n'en sût quelque chose. La première opinion
+du cabinet de Saint-James, fut que tous ces
+préparatifs se dirigeaient contre l'Angleterre et
+l'Irlande; et que la France voulait profiter de
+la paix, qui venait d'être rétablie sur le continent,
+pour terminer cette longue lutte par
+une guerre corps à corps. Ce cabinet pensait
+que les armements, qui avaient lieu en Italie, ne
+se faisaient que pour donner le change; que la
+flotte de Toulon passerait le détroit, opérerait sa
+jonction avec la flotte espagnole à Cadix; qu'elles
+arriveraient ensemble devant Brest, et conduiraient
+une armée en Angleterre et une autre
+<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
+en Irlande. Dans cette incertitude, l'amirauté
+anglaise se contenta d'équiper, en toute hâte,
+une nouvelle escadre; et aussitôt qu'elle apprit
+que Napoléon était parti de Toulon, elle expédia
+l'amiral Roger avec dix vaisseaux de guerre,
+pour renforcer l'escadre anglaise devant Cadix,
+où commandait l'amiral lord Saint-Vincent,
+qui, par ce renfort, se trouva avoir une escadre
+de vingt-huit à trente vaisseaux. Une autre
+d'égale force était devant Brest.</p>
+
+<p>L'amiral Saint-Vincent tenait, dans la Méditerranée,
+une escadre légère de trois vaisseaux,
+qui croisait entre les côtes d'Espagne, de
+Provence et de Sardaigne, afin de recueillir
+des renseignements, et de surveiller cette mer.
+Le 24 mai, il détacha dix vaisseaux de devant
+Cadix, et les envoya dans la Méditerranée, avec
+ordre de se réunir à ceux que commandait Nelson,
+et de lui former ainsi une flotte de treize
+vaisseaux, pour bloquer Toulon, ou suivre l'escadre
+française, si elle en était sortie. Lord
+Saint-Vincent resta devant Cadix avec dix-huit
+vaisseaux, pour surveiller la flotte espagnole,
+dans la crainte surtout que celle de Toulon
+n'échappât à Nelson et ne passât le détroit.</p>
+
+<p>Dans les instructions que cet amiral envoyait
+à Nelson, et qui ont été imprimées, on
+voit qu'il avait tout prévu, excepté une expédition
+<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
+contre l'Égypte. Le cas où l'expédition
+française irait soit au Brésil, soit dans la
+mer Noire, soit à Constantinople, était indiqué.
+Plus de 150,000 hommes campaient sur les
+côtes de l'océan; ce qui produisit des mouvements
+et des alarmes continuels dans toute
+l'Angleterre.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p>
+
+<p>Nelson, avec les trois vaisseaux détachés de
+lord Saint-Vincent, croisait entre la Corse, la
+Provence et l'Espagne, lorsque, dans la nuit
+du 19 mai, il essuya un coup de vent, qui endommagea
+ses vaisseaux, et démâta celui qu'il
+montait. Il fut obligé de se faire remorquer. Il
+voulait mouiller dans le golfe d'Ostand, en
+Sardaigne; mais il ne put y parvenir, et gagna
+la rade des îles Saint-Pierre, où il répara ses
+avaries.</p>
+
+<p>Dans cette même nuit du 19, l'escadre française
+appareilla de Toulon; le 10 juin, elle arriva
+devant Malte, après avoir doublé le cap Corse
+et le cap Bonara. Nelson ayant été joint par les
+dix vaisseaux de lord Saint-Vincent, et ayant
+reçu le commandement de cette escadre, croisait
+devant Toulon, le I<sup>er</sup> juin. Il ignorait alors
+que l'escadre française en fut sortie. Il vint,
+<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
+le 15, reconnaître la rade de Tagliamon, sur les
+côtes de Toscane, qu'il supposait être le rendez-vous
+de l'expédition française. Il parut,
+le 20, devant Naples. Là, il apprit du gouvernement
+que l'escadre française avait débarqué à
+Malte, et que l'ambassadeur de la république
+Garat avait laissé entendre que l'expédition
+était destinée pour l'Égypte. Nelson arriva,
+le 22, devant Messine. La nouvelle que l'escadre
+française s'était emparée de Malte, lui
+fut confirmée; il apprit aussi qu'elle se dirigeait
+sur Candie. Il passa aussitôt le phare, et
+se rendit sur Alexandrie, où il arriva le 29
+juillet.</p>
+
+<p>La première nouvelle de l'existence d'une escadre
+anglaise dans la Méditerranée, fut donnée
+à l'escadre française, à la hauteur du cap Bonara
+par un bâtiment qu'elle rencontra; et le
+25, comme l'escadre reconnaissait les côtes de
+Candie, elle fut jointe par la frégate <i>la Justice</i>,
+qui venait de croiser devant Naples, et qui
+donna la nouvelle positive de l'existence d'une
+escadre anglaise dans ces parages. Napoléon
+ordonna alors qu'au lieu de se diriger directement
+sur Alexandrie, on man&oelig;uvrât pour attaquer
+l'Afrique au cap d'Azé, à vingt-cinq lieues
+d'Alexandrie, et de ne se présenter devant cette
+ville, que lorsqu'on en aurait reçu des nouvelles.
+<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
+Le 29, on signala la côte d'Afrique et le cap
+d'Azé. Nelson arrivait alors devant Alexandrie;
+n'y ayant appris aucune nouvelle de l'escadre
+française, il se dirigea sur Alexandrette et de là
+à Rhodes. Il parcourut ensuite les îles de l'Archipel,
+vint reconnaître l'entrée de l'Adriatique,
+et fut obligé de mouiller, le 18, à Syracuse,
+pour faire de l'eau. Il n'avait encore acquis
+aucun renseignement sur la marche Napoléon.
+Il appareilla à Syracuse, et vint mouiller, le
+28 juillet, au cap Coron, à l'extrémité de la
+Morée. Ce ne fut que là, qu'il apprit que l'armée
+française avait, depuis un mois, débarqué
+en Égypte. Il supposa que l'escadre française
+avait déja fait son retour sur Toulon;
+mais il se dirigea sur Alexandrie, afin de pouvoir
+rendre un compte positif à son gouvernement,
+et laisser devant cette place, des forces
+nécessaires pour la bloquer.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p>
+
+<p>L'escadre française était composée, à son
+départ de Toulon, de treize vaisseaux de ligne,
+de six frégates et d'une douzaine de bricks,
+corvettes ou avisos. L'escadre anglaise était forte
+de treize vaisseaux, dont un de 50 canons, tous
+les autres de 74. Ils avaient été armés très à la
+hâte, et étaient en mauvais état. Nelson n'avait
+<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
+pas de frégates. On comptait, dans l'escadre française,
+un vaisseau de 120 canons et trois de 80.
+Un convoi de plusieurs centaines de voiles, était
+sous l'escorte de cette escadre. Il était particulièrement
+sous la garde de deux vaisseaux de 64,
+de quatre frégates de 18, de construction vénitienne,
+et d'une vingtaine de bricks ou avisos.
+L'escadre française, profitant du grand nombre
+de bâtiments légers qu'elle avait, s'éclairait
+très au loin; de sorte que le convoi n'avait
+rien à craindre, et pouvait, aussitôt qu'on aurait
+reconnu l'ennemi, prendre la position la
+plus convenable, pour rester éloigné du combat.
+Chaque vaisseau français avait à son bord
+500 vieux soldats, parmi lesquels une compagnie
+d'artillerie de terre. Depuis un mois
+qu'on était embarqué, on avait, deux fois par
+jour, exercé les troupes de passage à la man&oelig;uvre
+du canon. Sur chaque vaisseau de guerre,
+il y avait des généraux, qui avaient du caractère,
+l'habitude du feu, et étaient accoutumés
+aux chances de la guerre.</p>
+
+<p>L'hypothèse d'une rencontre avec les Anglais,
+était l'objet de toutes les conversations. Les capitaines
+de vaisseaux avaient l'ordre, en ce cas,
+de considérer, comme signal permanent et constant,
+celui de prendre part au combat et de
+soutenir ses voisins.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
+L'escadre de Nelson était une des plus mauvaises
+que l'Angleterre eût mises en mer dans
+ces derniers temps.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p>
+
+<p>L'escadre française reçut l'ordre d'entrer à
+Alexandrie; elle était nécessaire à l'armée et
+aux projets ultérieurs du général en chef. Lorsque
+les pilotes turcs déclarèrent qu'ils ne pouvaient
+faire entrer des vaisseaux de 74, et à
+plus forte raison de 80 canons, dans le port
+vieux, l'étonnement fut grand. Le capitaine
+Barré, officier de marine très-distingué, chargé
+de vérifier les passes, déclara positivement le
+contraire. Les vaisseaux de 64 et les frégates
+entrèrent sans difficulté; mais l'amiral et plusieurs
+officiers de marine persistèrent à penser
+qu'il fallait faire une nouvelle vérification,
+avant d'y exposer toute l'escadre. Comme les
+vaisseaux de guerre avaient à bord l'artillerie
+et les munitions de l'armée, et que la brise
+était assez forte, l'amiral proposa de tout débarquer
+à Aboukir, déclarant que trente-six
+heures suffiraient pour cela, tandis qu'il lui faudrait
+cinq à six jours pour faire cette opération,
+en restant à la voile.</p>
+
+<p>Napoléon, en partant d'Alexandrie pour marcher
+<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
+à la rencontre des Mamelucks, réitéra, à
+l'amiral l'ordre d'entrer dans le port d'Alexandrie,
+et, dans le cas où il le croirait impossible,
+de se rendre à Corfou, où il recevrait de Constantinople,
+des ordres du ministre français
+Talleyrand, et de se porter de là à Toulon, si
+ces ordres tardaient trop à lui arriver.</p>
+
+<p>L'escadre pouvait entrer dans le port vieux
+d'Alexandrie. Il fut reconnu qu'un vaisseau tirant
+vingt-un pieds d'eau, le pouvait sans danger.
+Ceux de 74, qui tirent vingt-trois pieds,
+n'auraient donc été obligés que de s'alléger de
+deux pieds; les vaisseaux de 80, tirant vingt-quatre
+pieds et demi, se seraient allégés de trois
+pieds et demi; et, enfin, le vaisseau à trois
+ponts, tirant vingt-sept pieds, aurait dû s'alléger
+de six pieds. Ces allégements pouvaient
+avoir lieu sans inconvénient, soit en jetant
+l'eau à la mer, soit en diminuant l'artillerie.
+Un vaisseau de 74 peut être réduit à un tirant
+d'eau de....., en ôtant seulement son eau et
+ses vivres, et à celui de....., en ôtant son
+artillerie. Ce moyen fut proposé par les officiers
+de marine à l'amiral. Il répondit que, si tous
+les treize vaisseaux étaient de 74, il aurait recours
+à cet expédient; mais qu'ayant un vaisseau
+de 120 canons et trois de 80, il courrait
+les chances, une fois entré dans le port, de
+<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
+n'en pouvoir plus sortir, et d'être bloqué par
+une escadre de huit ou neuf vaisseaux anglais,
+puisqu'il lui serait impossible d'installer les
+trois vaisseaux de 80 et <i>l'Orient</i>, de manière à
+ce qu'ils pussent combattre, étant réduits au tirant
+d'eau, qui leur permettait de traverser les
+passes. Cet inconvénient en lui-même était léger;
+les vents qui règnent dans ces parages rendaient
+impossible un blocus rigoureux, et il
+suffisait que l'escadre eût vingt-quatre heures
+devant elle, après la sortie des passes, pour
+pouvoir compléter son armement. Il y avait
+d'ailleurs un moyen naturel. C'était de construire
+à Alexandrie quatre demi-chameaux
+propres à faire gagner deux pieds aux vaisseaux
+de 80 et quatre à celui de 120. La construction
+de ces quatre chameaux, pour obtenir un si
+petit résultat, n'exigeait pas de grands travaux.
+<i>Le Rivoli</i>, construit à Venise, est sorti tout
+armé du Malomoko, sur un chameau, qui lui
+a fait gagner sept pieds, de sorte qu'il ne tirait
+plus que seize pieds. Peu de jours après sa sortie,
+il s'est battu aussi-bien que possible contre
+un vaisseau et une corvette anglaise. Il y avait
+dans Alexandrie des vaisseaux, des frégates et
+quatre cents bâtiments de transport; ce qui offrait
+tous les matériaux dont on pouvait avoir
+besoin. L'on avait un bon nombre d'ingénieurs
+<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
+de la marine, entre autres M. Leroy, qui a passé
+sa vie dans les chantiers de construction.</p>
+
+<p>Lorsque la commission chargée de vérifier le
+rapport du capitaine Barré eut terminé cette
+opération, l'amiral en envoya le rapport au général
+en chef. Mais il ne put arriver assez à
+temps pour en avoir la réponse, les communications
+ayant été interceptées pendant un mois,
+jusqu'à la prise du Caire. Si le général en
+chef avait reçu ce rapport, il aurait réitéré
+l'ordre d'entrer dans le port en s'allégeant, et
+prescrit, à Alexandrie, les ouvrages nécessaires
+pour la sortie de l'escadre. Mais enfin, puisque
+l'amiral avait ordre, en cas qu'il ne pût
+entrer dans le port, de se rendre à Corfou,
+il se trouvait juge compétent et arbitre de sa
+conduite. Corfou avait une bonne garnison
+française et des magasins de biscuit et de
+viande pour six mois; l'amiral eût touché la
+côte d'Albanie, d'où il aurait tiré des vivres; et
+enfin ses instructions l'autorisaient à se rendre
+de là à Toulon, où il y avait 5 à 6,000 hommes
+appartenant aux régiments qui étaient en
+Égypte. C'étaient des soldats rentrés de permission
+ou des hôpitaux, et différents détachements
+qui avaient rejoint cette place après le
+départ de l'expédition.</p>
+
+<p>Brueis ne fit rien de tout cela: il s'embossa
+<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
+dans la rade d'Aboukir, et envoya à
+Rosette demander du riz et des vivres. On
+varie beaucoup sur les causes qui portèrent
+cet amiral à s'obstiner à rester dans cette mauvaise
+rade. Quelques personnes ont pensé
+qu'après avoir jugé qu'il lui était impossible
+de faire entrer son escadre à Alexandrie, il desirait,
+avant de quitter l'armée de terre, d'être
+assuré de la prise du Caire, et de n'avoir plus
+d'inquiétude sur la position de cette armée.
+Brueis était fort attaché au général en chef; les
+communications avaient été interceptées; et,
+comme c'est l'ordinaire en pareille circonstance,
+il courait les bruits les plus fâcheux sur les derrières
+de l'armée. Cependant cet amiral avait
+appris le succès de la bataille des Pyramides et
+l'entrée triomphante des Français au Caire le
+29 juillet. Il paraît qu'alors, ayant attendu un
+mois, il voulut encore attendre quelques jours
+et recevoir des nouvelles directes du général en
+chef. Les ordres qu'avait l'amiral étant positifs,
+de tels motifs n'étaient pas suffisants pour
+justifier sa conduite. Il ne devait, dans aucun
+cas, garder une position où son escadre n'était
+pas en sûreté. Il eût concilié les sollicitudes
+que lui causaient les faux bruits sur
+l'armée, et ce qu'il devait à la sûreté de son
+escadre, en croisant entre les côtes d'Égypte et
+<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
+de Caramanie, et en envoyant prendre des
+renseignements sur celles de Damiette, ou sur
+tout autre point, d'où il eût pu avoir des nouvelles
+de l'armée et d'Alexandrie.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p>
+
+<p>Aussitôt que l'amiral eut débarqué l'artillerie
+et ce qu'il avait à l'armée de terre, ce qui fut
+l'affaire de quarante-huit heures, il devait lever
+l'ancre, et se tenir à la voile, soit qu'il attendît
+de nouveaux renseignements pour entrer
+dans le port d'Alexandrie, soit qu'il attendît
+des nouvelles de l'armée avant de quitter ces
+parages. Mais il se méprit entièrement sur sa
+position. Il employa plusieurs jours à rectifier
+sa ligne d'embossage; il appuya sa gauche derrière
+la petite île d'Aboukir; et, la croyant
+inattaquable, il y plaça ses plus mauvais vaisseaux,
+<i>le Guerrier</i> et <i>le Conquérant</i>. Ce dernier,
+le plus vieux de toute l'escadre, ne portait, à
+sa batterie basse, que du 18. Il fit occuper la
+petite île, et construire une batterie de deux
+pièces de 12. Il plaça, au centre, ses meilleurs
+vaisseaux, <i>l'Orient</i>, <i>le Francklin</i>, <i>le Tonnant</i>,
+et à l'extrémité de sa droite, <i>le Généreux</i>, un
+des meilleurs et des mieux commandés de
+l'escadre. Craignant pour sa droite, il la fit
+<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
+soutenir par le <i>Guillaume-Tell</i>, son troisième
+vaisseau de 80.</p>
+
+<p>L'amiral Brueis, dans cette position, ne craignait
+pas d'être attaqué par sa gauche, qui était
+appuyée par l'île; il craignait davantage pour sa
+droite. Mais, si l'ennemi se portait sur elle, il
+perdait le vent. Dans ce cas, il paraît que l'intention
+de Brueis était d'appareiller avec son centre
+et sa gauche. Il considéra cette gauche comme
+tellement à l'abri de toute attaque, qu'il ne
+jugea pas nécessaire de la faire protéger par le
+feu de l'île. La faible batterie qu'il y fit établir,
+n'avait d'autre but que d'empêcher l'ennemi
+d'y débarquer. Si l'amiral avait mieux connu sa
+situation, il eût établi, dans cette île, une vingtaine
+de pièces de 36 et huit ou dix mortiers;
+il eût fait mouiller sa gauche auprès d'elle; il
+eût rappelé d'Alexandrie les deux vaisseaux
+de 64, qui auraient fait deux excellentes batteries
+flottantes, et qui, tirant moins d'eau que
+les autres vaisseaux, auraient encore pu s'approcher
+davantage de l'île; enfin il eût tiré d'Alexandrie
+3,000 matelots du convoi, qu'il eût
+distribués sur ses vaisseaux, pour en renforcer
+les équipages. Il eut recours, il est vrai, à cette
+ressource; mais ce ne fut qu'au dernier moment,
+et lorsque le combat était engagé; de sorte que
+cela ne fit qu'accroître le désordre. Il se fit
+<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
+une illusion complète sur la force de sa ligne
+d'embossage.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p>
+
+<p>Après le combat de Rhamanieh, les Arabes
+du Baïré interceptèrent toutes les communications
+d'Alexandrie avec l'armée: ce ne fut qu'à
+la nouvelle de la bataille des Pyramides et de la
+prise du Caire, que, craignant le ressentiment
+de l'armée française, ils se soumirent. Le 27
+juillet, surlendemain de son entrée au Caire,
+Napoléon reçut, pour la première fois, des dépêches
+d'Alexandrie et la correspondance de l'amiral.
+Son étonnement fut grand d'apprendre que
+l'escadre n'était pas en sûreté, qu'elle ne se trouvait
+ni dans le port d'Alexandrie, ni dans celui
+de Corfou, ni même en chemin pour Toulon;
+mais qu'elle était dans la rade d'Aboukir, exposée
+aux attaques d'un ennemi supérieur. Il
+expédia, de l'armée, son aide de camp Julien à
+l'amiral, pour lui faire connaître tout son mécontentement,
+et lui prescrire d'appareiller sur
+le champ et d'entrer à Alexandrie, ou de se
+rendre à Corfou. Il lui rappelait que toutes
+les ordonnances de la marine défendent de
+recevoir le combat dans une rade ouverte. Le
+chef d'escadron Julien partit le 27, à sept heures
+<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
+du soir, il n'aurait pu arriver que le 3 ou
+4 août; la bataille eut lieu du 1<sup>er</sup> au 2. Cet officier
+étant parvenu près de Téramée, un parti
+d'Arabes surprit <i>la d'Jerme</i> sur laquelle il était,
+et ce brave jeune homme fut massacré, en défendant
+courageusement les dépêches dont il
+était porteur, et dont il connaissait l'importance.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p>
+
+<p>L'amiral Brueis restait inactif dans la mauvaise
+position où il s'était placé. Une frégate
+anglaise, détachée depuis vingt jours de l'escadre
+de Nelson, et qui le cherchait, se présenta devant
+Alexandrie, vint à Aboukir reconnaître
+toute la ligne d'embossage, et le fit impunément;
+pas un vaisseau, pas un brick, pas une
+frégate n'était à la voile. Cependant l'amiral
+avait plus de trente bâtiments légers dont il aurait
+pu couvrir la mer; tous étaient à l'ancre.
+Les principes de la guerre voulaient qu'il restât
+à la voile avec son escadre entière, quels que
+fussent ses projets ultérieurs. Mais au moins
+devait-il tenir à la voile une escadre légère de
+deux ou trois vaisseaux de guerre, de huit ou
+dix frégates ou avisos, pour empêcher aucun
+bâtiment léger anglais de l'observer, et pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
+être instruit d'avance de l'arrivée de l'ennemi.
+La fatalité l'entraînait.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p>
+
+<p>Le 31 juillet, Nelson détacha deux de ses
+vaisseaux, qui vinrent reconnaître la ligne d'embossage
+française, sans être inquiétés. Le 1<sup>er</sup> août,
+l'escadre anglaise apparut vers les trois heures
+après midi, avec toutes voiles dehors. Il ventait
+grand frais des vents, qui sont constants
+dans cette saison. L'amiral Brueis était à dîner,
+une partie des équipages à terre, le branle-bas
+n'était fait sur aucun vaisseau. L'amiral
+fit sur-le-champ le signal de se préparer au combat.
+Il expédia un officier à Alexandrie pour demander
+les matelots du convoi: peu après, il fit
+le signal de se tenir prêt à mettre à la voile;
+mais l'escadre ennemie arriva avec tant de rapidité,
+qu'on eut à peine le temps de faire le
+branle-bas; et on le fit avec une négligence extrême.
+Sur <i>l'Orient</i> même, que montait l'amiral,
+des cabanes, construites sur les dunettes pour
+loger des officiers de terre pendant la traversée,
+ne furent pas détruites; on les laissa remplies
+de matelas et de seaux de peinture et de goudron.
+Sur <i>le Guerrier</i> et sur <i>le Conquérant</i>, une
+seule batterie fut dégagée. Celle du côté de terre
+<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
+fut encombrée de tout ce dont l'autre avait été
+débarrassée, de sorte que, lorsqu'ils furent
+tournés, ces batteries ne purent faire feu. Cela
+surprit tellement les Anglais, qu'ils envoyèrent
+reconnaître la raison de cette contradiction; ils
+voyaient le pavillon français flotter, sans qu'aucune
+pièce fît feu.</p>
+
+<p>La partie des équipages qui avait été détachée,
+eut à peine le temps de retourner à bord. L'amiral,
+jugeant que l'ennemi ne serait à la portée
+du canon que vers six heures, supposa qu'il n'attaquerait
+que le lendemain, d'autant plus qu'il
+ne découvrait que onze vaisseaux de 74; les
+deux autres avaient été détachés sur Alexandrie,
+et ne rejoignirent Nelson que sur les huit heures
+du soir. Brueis ne crut point que les Anglais
+l'attaquassent le jour même, et avec onze vaisseaux
+seulement. L'on pense que d'abord il eut
+le projet d'appareiller, mais qu'il tarda d'en
+donner l'ordre, jusqu'à ce que les matelots qu'il
+attendait d'Aboukir fussent embarqués. Alors
+la canonnade était engagée, et un vaisseau
+anglais avait échoué sur l'île, ce qui donnait à
+Brueis un nouveau degré de confiance. Les matelots
+demandés à Alexandrie, n'arrivèrent que
+vers huit heures; on se canonnait déja sur
+plusieurs vaisseaux. Dans le tumulte, l'obscurité,
+un grand nombre d'entre eux restèrent
+<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
+sur le rivage et ne s'embarquèrent point. Le
+projet de l'amiral anglais était d'attaquer de
+vaisseau à vaisseau, chaque bâtiment anglais
+jetant l'ancre par l'arrière, et se plaçant en travers
+de la proue des Français. Le hasard changea
+cette disposition. <i>Le Culloden</i>, destiné à attaquer
+<i>le Guerrier</i>, voulant passer entre sa gauche et
+l'île, échoua. Si l'île avait été armée de quelques
+grosses pièces, ce vaisseau était pris. <i>Le Goliath</i>,
+qui le suivait, man&oelig;uvrant pour se mouiller
+en travers de la proue du <i>Guerrier</i>, fut entraîné
+par le vent et le courant, et ne jeta l'ancre
+qu'après avoir dépassé et tourné ce vaisseau.
+S'apercevant alors que la batterie gauche du
+<i>Conquérant</i> ne tirait pas, par le motif expliqué
+plus haut, il se plaça bord à bord avec lui, et
+le désempara en peu de temps. <i>Le Zélé</i>, deuxième
+vaisseau anglais, suivit le mouvement du <i>Goliath</i>,
+et, se mouillant bord à bord du <i>Guerrier</i>,
+qui ne pouvait pas répondre à son feu, il
+le démâta promptement. <i>L'Orion</i>, troisième
+vaisseau anglais, exécuta la même man&oelig;uvre;
+mais, dans son mouvement, il fut retardé par
+l'attaque d'une frégate française, et vint se
+mouiller entre <i>le Francklin</i> et <i>le Peuple souverain</i>.
+<i>Le Vanguard</i>, vaisseau amiral anglais,
+jeta l'ancre par le travers du <i>Spartiate</i>, troisième
+vaisseau français. <i>La Défense</i>, <i>le Bellerophon</i>,
+<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
+<i>le Majestueux</i> et <i>le Minotaure</i> suivirent
+le même mouvement, et engagèrent le centre de
+la ligne française jusqu'au <i>Tonnant</i>, son huitième
+vaisseau. L'amiral et ses deux matelots
+formaient une ligne de trois vaisseaux fort supérieurs
+à ceux des Anglais. Le feu fut terrible,
+<i>le Bellerophon</i> dégréé, démâté et obligé d'amener.
+Plusieurs autres bâtiments anglais furent
+obligés de s'éloigner; et si, dans ce moment,
+le contre-amiral Villeneuve, qui commandait
+l'aile droite française, eût coupé ses câbles, et
+fût tombé sur la ligne anglaise, avec les cinq
+vaisseaux, qui étaient sous ses ordres, <i>l'Heureux</i>,
+<i>le Timoléon</i>, <i>le Mercure</i>, <i>le Guillaume-Tell</i>,
+<i>le Généreux</i>, et les frégates <i>la Diane</i> et <i>la Justice</i>;
+elle eût été détruite. <i>Le Culloden</i> était
+échoué sur le banc de <i>Béquières</i>, et <i>le Léandre</i>
+occupé à tâcher de le relever. <i>L'Alexandre</i>,
+<i>le Switsfure</i> et deux autres vaisseaux anglais,
+voyant que notre droite ne bougeait pas, et
+que le centre de la ligne anglaise était maltraité,
+s'y portèrent. <i>L'Alexandre</i> remplaça <i>le Bellerophon</i>,
+et <i>le Switsfure</i> attaqua <i>le Francklin</i>. <i>Le
+Léandre</i>, qui jusque alors avait été occupé à relever
+<i>le Culloden</i>, appelé par le danger que courait
+le centre, s'y porta pour le renforcer. La
+victoire n'était rien moins que décidée. <i>Le
+Guerrier</i> et <i>le Conquérant</i> ne tiraient plus,
+<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
+mais c'étaient les plus mauvais vaisseaux de
+l'escadre; et, du côté des Anglais, <i>le Culloden</i>
+et <i>le Bellerophon</i>, étaient hors de service. Le
+centre de la ligne française avait occasioné,
+par la grande supériorité de son feu, beaucoup
+plus de dommage aux vaisseaux opposés, qu'il
+n'en avait reçu. Les Anglais n'avaient que des
+vaisseaux de 74 et de petit modèle. Il était présumable,
+que le feu se soutenant ainsi toute la
+nuit, l'amiral Villeneuve appareillerait enfin au
+jour; et l'on pouvait encore espérer les plus
+heureux résultats de l'attaque de cinq bons
+vaisseaux, qui n'avaient encore tiré ni reçu aucun
+coup de canon. Mais, à onze heures, le feu
+prit à <i>l'Orient</i>, et ce bâtiment sauta en l'air.
+Cet accident imprévu décida de la victoire. Son
+épouvantable explosion suspendit, pendant un
+quart-d'heure, le combat. Notre ligne recommença
+le feu, sans se laisser abattre par ce cruel
+spectacle. <i>Le Francklin</i>, <i>le Tonnant</i>, <i>le Peuple
+souverain</i>, <i>le Spartiate</i>, <i>l'Aquilon</i>, soutinrent
+le feu jusqu'à trois heures du matin. De trois
+à cinq heures, il se ralentit de part et d'autre.
+Entre cinq et six heures, il redoubla et devint
+terrible. Qu'eût-ce été, si <i>l'Orient</i> n'avait point
+sauté? Enfin, à midi, le combat durait encore,
+et ne se termina qu'à deux heures. Ce fut
+alors seulement que Villeneuve parut se réveiller
+<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
+et s'apercevoir que l'on se battait depuis
+vingt heures. Il coupa ses câbles et prit le large,
+emmenant <i>le Guillaume-Tell</i> qu'il montait, <i>le
+Généreux</i> et les frégates <i>la Diane</i> et <i>la Justice</i>.
+Les trois autres vaisseaux de son aile se jetèrent
+à la côte sans se battre. Ainsi, malgré le terrible
+accident de <i>l'Orient</i>, malgré la singulière inertie
+de Villeneuve, qui empêcha cinq vaisseaux
+de tirer un seul coup de canon, la perte et le
+désordre des Anglais furent tels que, vingt-quatre
+heures après la bataille, le pavillon tricolore
+flottait encore sur <i>le Tonnant</i>; Nelson
+n'avait plus aucun vaisseau en état de l'attaquer.
+Non-seulement <i>le Guillaume-Tell</i> et <i>le
+Généreux</i>, ne furent suivis par aucun vaisseau
+anglais, mais encore les ennemis, dans l'état de
+délabrement où ils étaient, les virent partir
+avec plaisir. L'amiral Brueis défendit avec opiniâtreté
+l'honneur du pavillon français; plusieurs
+fois blessé, il ne voulut point descendre
+à l'ambulance. Il mourut sur son banc de quart,
+en donnant des ordres. Casabianca, Thevenard
+et du Petit-Thouars acquirent de la gloire dans
+cette malheureuse journée. Le contre-amiral
+Villeneuve, au dire de Nelson et des Anglais,
+pouvait décider la victoire, même après l'accident
+de <i>l'Orient</i>. A minuit encore, s'il eût
+appareillé et pris part au combat avec les vaisseaux
+<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
+de son aile, il pouvait anéantir l'escadre
+anglaise; mais il resta paisible spectateur du
+combat!</p>
+
+<p>Le contre-amiral Villeneuve étant brave et
+bon marin, on se demande la raison de cette
+singulière conduite? Il attendait des ordres!...
+On assure que l'amiral français lui donna celui
+d'appareiller, et que la fumée l'empêcha de
+l'apercevoir. Mais fallait-il donc un ordre pour
+prendre part au combat et secourir ses camarades?...</p>
+
+<p><i>L'Orient</i> a sauté à onze heures; depuis ce
+temps, jusqu'à deux heures après midi, c'est-à-dire
+pendant treize heures, on s'est battu.
+C'était alors Villeneuve qui commandait; pourquoi
+donc n'a-t-il rien fait? Villeneuve était
+d'un caractère irrésolu et sans vigueur.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ IX</b>.</p>
+
+<p>Les équipages des trois vaisseaux qui s'échouèrent,
+et des deux frégates, débarquèrent
+sur la plage d'Aboukir. Une centaine d'hommes
+se sauvèrent de <i>l'Orient</i>, et un grand nombre
+de matelots des autres vaisseaux se réfugièrent à
+terre, au moment où l'affaire était décidée, en
+profitant du désordre des ennemis. L'armée se
+recruta par-là de 3,500 hommes; on en forma
+une légion nautique forte de trois bataillons, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
+qui fut portée à 1,800 hommes. Les autres recrutèrent
+l'artillerie, l'infanterie et la cavalerie.
+Le sauvetage se fit avec activité; on retira beaucoup
+de pièces d'artillerie, des munitions, des
+mâts et d'autres pièces de bois, qui furent utiles
+dans l'arsenal d'Alexandrie. Il nous resta
+dans le port, les deux vaisseaux le <i>Causse</i> et le
+<i>Dubois</i>, quatre frégates de construction vénitienne,
+trois frégates de construction française,
+tous les bâtiments légers et tous ceux du
+convoi. Quelques jours après la bataille, Nelson
+appareilla et quitta les parages d'Alexandrie,
+laissant deux vaisseaux de guerre pour bloquer
+le port. Quarante bâtiments napolitains du convoi
+sollicitèrent et obtinrent du commandant
+d'Alexandrie la permission de retourner chez
+eux; le commandant de la croisière anglaise les
+réunit autour de lui, en retira les équipages et
+mit le feu aux bâtiments. Cette violation du droit
+des gens tourna contre les Anglais: les équipages
+des convois italien et français virent qu'ils
+n'avaient plus de ressources que dans le succès
+de l'armée française, et prirent leur parti avec
+résolution. Nelson fut reçu en triomphe dans
+le port de Naples.</p>
+
+<p>La perte de la bataille d'Aboukir eut une
+grande influence sur les affaires d'Égypte, et
+même sur celles du monde. La flotte française
+<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
+sauvée, l'expédition de Syrie n'éprouvait point
+d'obstacle; l'artillerie de siége se transportait
+sûrement et facilement au-delà du désert, et
+Saint-Jean-d'Acre n'arrêtait point l'armée française.
+La flotte française détruite, le divan
+s'enhardit à déclarer la guerre à la France.
+L'armée perdit un grand appui, sa position
+en Égypte changea totalement, et Napoléon
+dut renoncer à l'espoir d'assurer à jamais la
+puissance française dans l'Occident, par les
+résultats de l'expédition d'Égypte.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ X</b>.</p>
+
+<p>Depuis que les moindres vaisseaux que l'on
+met en ligne sont ceux de 74, les armées navales
+de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne,
+n'ont pas été composées de plus de
+trente vaisseaux. Il y en a eu cependant qui,
+momentanément, ont été plus considérables.
+Une escadre de trente vaisseaux de ligne est,
+sur mer, ce que serait, sur terre, une armée
+de 120,000 hommes. Une armée de 120,000
+hommes est une grande armée, quoiqu'il y en
+ait eu de plus fortes. Une escadre de trente
+vaisseaux a tout au plus le cinquième d'hommes
+d'une armée de 120,000 hommes. Elle a
+cinq fois plus d'artillerie et d'un calibre très-supérieur.
+Le matériel occasionne à peu près
+<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
+les mêmes dépenses. Si l'on compare le matériel
+de toute l'artillerie de 120,000 hommes,
+des charrois, des vivres, des ambulances, avec
+celui de trente vaisseaux, les deux dépenses
+sont égales ou à peu près. En calculant, dans
+l'armée de terre, 20,000 hommes de cavalerie,
+et 20,000 d'artillerie ou des équipages, l'entretien
+de cette armée est incomparablement plus
+dispendieux que celui de l'armée navale.</p>
+
+<p>La France pouvait avoir trois flottes de trente
+vaisseaux, comme trois armées de 120,000
+hommes.</p>
+
+<p>La guerre de terre consomme en général
+plus d'hommes que celle de mer; elle est plus
+périlleuse. Le soldat de mer, sur une escadre,
+ne se bat qu'une fois dans une campagne, le
+soldat de terre se bat tous les jours. Le soldat
+de mer, quels que soient les fatigues et les
+dangers attachés à cet élément, en éprouve
+beaucoup moins que celui de terre: il ne souffre
+jamais de la faim, de la soif, il a toujours avec
+lui son logement, sa cuisine, son hôpital et sa
+pharmacie. Les armées de mer, dans les services
+de France et d'Angleterre, où la discipline
+maintient la propreté, et où l'expérience a fait
+connaître toutes les mesures qu'il fallait prendre
+pour conserver la santé, ont moins de
+malades que les années de terre. Indépendamment
+<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
+du péril des combats, le soldat de mer a
+celui des tempêtes; mais l'art a tellement diminué
+ce dernier, qu'il ne peut être comparé
+à ceux de terre, tels qu'émeutes populaires,
+assassinats partiels, surprises de troupes légères
+ennemies.</p>
+
+<p>Un général commandant en chef une armée
+navale, et un général commandant en chef une
+armée de terre, sont des hommes qui ont besoin
+de qualités différentes. On naît avec les
+qualités propres pour commander une armée
+de terre, tandis que les qualités nécessaires
+pour commander une armée navale, ne s'acquièrent
+que par expérience.</p>
+
+<p>Alexandre, Condé, ont pu commander dès
+leur plus jeune âge; l'art de la guerre de terre
+est un art de génie, d'inspiration; mais ni
+Alexandre, ni Condé, à l'âge de 22 ans, n'eussent
+commandé une armée navale. Dans celle-ci,
+rien n'est génie, ni inspiration; tout y est
+positif et expérience. Le général de mer n'a
+besoin que d'une science, celle de la navigation.
+Celui de terre a besoin de toutes, ou
+d'un talent qui équivaut à toutes, celui de
+profiter de toutes les expériences et de toutes
+les connaissances. Un général de mer n'a rien à
+deviner, il sait où est son ennemi, il connaît
+<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
+sa force. Un général de terre ne sait jamais
+rien certainement, ne voit jamais bien son
+ennemi, ne sait jamais positivement où il est.
+Lorsque les armées sont en présence, le moindre
+accident de terrain, le moindre bois cache
+une partie de l'armée. L'&oelig;il le plus exercé ne
+peut pas dire s'il voit toute l'armée ennemie,
+ou seulement les trois quarts. C'est par les yeux
+de l'esprit, par l'ensemble de tout le raisonnement,
+par une espèce d'inspiration, que le
+général de terre voit, connaît et juge. Le général
+de mer n'a besoin que d'un coup d'&oelig;il
+exercé; rien des forces de l'ennemi ne lui est
+caché. Ce qui rend difficile le métier de général
+de terre, c'est la nécessité de nourrir tant
+d'hommes et d'animaux; s'il se laisse guider
+par les administrateurs, il ne bougera plus, et
+ses expéditions échoueront. Celui de mer n'est
+jamais gêné; il porte tout avec lui. Un général
+de mer n'a point de reconnaissance à faire, ni
+de terrain à examiner, ni de champ de bataille
+à étudier. Mer des Indes, mer d'Amérique,
+Manche, c'est toujours une plaine liquide. Le
+plus habile n'aura d'avantage sur le moins habile,
+que par la connaissance des vents qui
+règnent dans tels ou tels parages, par la prévoyance
+de ceux qui doivent régner, ou par
+<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
+les signes de l'atmosphère; qualités qui s'acquièrent
+par l'expérience, et par l'expérience
+seulement.</p>
+
+<p>Le général de terre ne connaît jamais le
+champ de bataille où il doit opérer. Son coup
+d'&oelig;il est celui de l'inspiration, il n'a aucun renseignement
+positif. Les données, pour arriver à
+la connaissance du local, sont si éventuelles que
+l'on n'apprend presque rien par expérience.
+C'est une facilité de saisir tout d'abord les rapports
+qu'ont les terreins, selon la nature des
+contrées; c'est enfin un don qu'on appelle
+coup d'&oelig;il militaire, et que les grands généraux
+ont reçu de la nature. Cependant les observations
+qu'on peut faire sur des cartes topographiques,
+la facilité que donnent l'éducation
+et l'habitude de lire sur ces cartes, peuvent
+être de quelque secours.</p>
+
+<p>Un général en chef de mer dépend plus
+de ses capitaines de vaisseau, qu'un général
+en chef de terre de ses généraux. Ce dernier
+a la faculté de prendre lui-même le commandement
+direct des troupes, de se porter
+sur tous les points et de remédier aux faux
+mouvements par d'autres. Le général de mer
+n'a personnellement d'influence que sur les
+hommes du vaisseau où il se trouve; la fumée
+empêche les signaux d'être vus. Les vents
+<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
+changent, ou ne sont pas les mêmes sur tout
+l'espace que couvre sa ligne. C'est donc de tous
+les métiers celui où les subalternes doivent le
+plus prendre sur eux.</p>
+
+<p>Il faut attribuer à trois causes les pertes de
+nos batailles navales: 1<sup>o</sup> à l'irrésolution et au
+manque de caractère des généraux en chef;
+2<sup>o</sup> aux vices de la tactique; 3<sup>o</sup> au défaut d'expérience
+et de connaissances navales des capitaines
+de vaisseau, et à l'opinion où sont ces
+officiers, qu'ils ne doivent agir que d'après des
+signaux. Les combats d'Ouessant, ceux de la
+révolution dans l'Océan et dans la Méditerranée
+en 93, 94, ont tous été perdus par ces
+différentes raisons. L'amiral Villaret, brave de
+sa personne, était sans caractère, et n'avait
+pas même d'attachement à la cause pour laquelle
+il se battait. Martin était un bon marin,
+mais de peu de résolution. Ils étaient d'ailleurs
+influencés tous deux par les représentants du
+peuple, qui n'ayant aucune expérience, autorisaient
+de fausses opérations.</p>
+
+<p>Le principe de ne faire aucun mouvement
+que d'après un signal de l'amiral, est un principe
+d'autant plus erroné, qu'un capitaine de
+vaisseau est toujours maître de trouver des raisons
+pour se justifier d'avoir mal exécuté les
+signaux qu'il a reçus. Dans toutes les sciences
+<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
+nécessaires à la guerre, la théorie est bonne pour
+donner des idées générales, qui forment l'esprit;
+mais leur stricte exécution est toujours
+dangereuse. Ce sont les axes qui doivent servir
+à tracer la courbe. D'ailleurs, les règles mêmes
+obligent à raisonner, pour juger si l'on doit
+s'écarter des règles, etc.</p>
+
+<p>Souvent en force supérieure aux Anglais, nous
+n'avons pas su les attaquer, et nous avons laissé
+échapper leurs escadres, parce qu'on a perdu
+son temps à de vaines man&oelig;uvres. La première
+loi de la tactique maritime doit être,
+qu'aussitôt que l'amiral a donné le signal qu'il
+veut attaquer, chaque capitaine ait à faire les
+mouvements nécessaires pour attaquer un vaisseau
+ennemi, prendre part au combat et soutenir
+ses voisins.</p>
+
+<p>Ce principe est celui de la tactique anglaise
+dans ces derniers temps. S'il avait été adopté
+en France, l'amiral Villeneuve, à Aboukir, ne
+se serait pas cru innocent de rester inactif vingt-quatre
+heures, avec cinq ou six vaisseaux,
+c'est-à-dire la moitié de l'escadre, pendant que
+l'ennemi écrasait l'autre aile.</p>
+
+<p>La marine française est appelée à acquérir
+de la supériorité sur la marine anglaise. Les
+Français entendent mieux la construction, et
+les vaisseaux français, de l'aveu même des Anglais,
+<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
+sont tous meilleurs que les leurs. Les
+pièces sont supérieures en calibre d'un quart
+aux pièces anglaises. Cela forme deux grands
+avantages.</p>
+
+<p>Les Anglais ont plus de discipline. Les escadres
+de Toulon et de l'Escaut avaient adopté les
+mêmes pratiques et usages que les Anglais, et
+arrivaient à une discipline aussi sévère, avec
+la différence que comportait le caractère des
+deux nations. La discipline anglaise est une
+discipline d'esclaves; c'est le patron devant le
+serf. Elle ne se maintient que par l'exercice de
+la plus épouvantable terreur. Un pareil état de
+choses dégraderait et avilirait le caractère français,
+qui a besoin d'une discipline paternelle,
+plus fondée sur l'honneur et les sentiments.</p>
+
+<p>Dans la plupart des batailles que nous avons
+perdues contre les Anglais, ou nous étions inférieurs,
+ou nous étions réunis avec des vaisseaux
+espagnols qui, étant mal organisés, et dans
+ces derniers temps dégénérés, affaiblissaient
+notre ligne au lieu de la renforcer; ou bien
+enfin, les généraux commandant en chef, qui
+voulaient la bataille et marchaient à l'ennemi,
+jusqu'à ce qu'ils fussent en présence, hésitaient
+alors, se mettaient en retraite sous différents
+prétextes, et compromettaient ainsi les plus
+braves.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span></p>
+
+<h2 class="p4"><b>QUELQUES NOTES SUR MALTE.</b></h2>
+
+<p class="p2 center"><b>1<sup>re</sup> NOTE.</b></p>
+
+<p>Les îles de Malte, du Gozo et du Canius sont trois petites
+îles voisines les unes des autres. Il est peu de pays
+plus ingrats. Tout est rocher, la terre y est rare; on en a
+fait venir de Sicile pour accroître la culture et faire des
+jardins. La principale production de ces îles est le coton:
+c'est le meilleur du levant; elles en font pour quelques
+millions. Tout ce qui est nécessaire à la vie, vient de
+Sicile. La population des trois îles est de cent mille ames,
+elles ne pourraient pas en nourrir dix mille. Le port est un
+des plus beaux et des plus sûrs de la Méditerranée. La capitale,
+Lavalette, est une ville de 30 mille ames; il y a de
+belles maisons, de grandes rues, de superbes fontaines,
+des quais, magasins, etc. Les fortifications sont bien entendues,
+très-considérables, mais entassées les unes sur les autres
+en pierres de taille. Tout y est casematé et à l'abri de la
+bombe. Caffarelly-Dufalga, qui commandait le génie, dit plaisamment
+en faisant la reconnaissance: «Il est bien heureux
+que nous ayons trouvé quelqu'un dedans pour nous ouvrir
+les portes.» Il faisait allusion au grand nombre de fossés
+qu'il eût fallu traverser et d'escarpes qu'il eût fallu gravir.
+La maison du grand-maître est peu de chose, ce serait sur le
+continent celle d'un particulier de 100 mille livres de rente.
+Il y a de très-beaux orangers, un grand nombre de jardins
+inférieurs et de maisons appartenant aux baillis,
+commandeurs, etc. L'oranger en est le principal ornement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>2<sup>e</sup> NOTE.</b></p>
+
+<p>L'ordre de Malte possédait des biens en Espagne, Portugal,
+France, Italie, Allemagne. A la suppression de
+l'ordre des Templiers, celui de Malte hérita de la plus
+grande partie de leurs biens. Ces biens avaient la même
+origine que ceux des moines, c'étaient des donations faites
+par les fidèles aux hospitaliers de St.-Jean de Jérusalem et
+aux chevaliers du Temple, chargés d'escorter les pélerins
+et de les garantir des insultes des Arabes. L'intention des
+donataires était que ces biens fussent employés contre les
+infidèles. Si l'ordre de Malte avait rempli cette intention
+et que tous les biens qu'il possédait dans les différents états
+chrétiens, eussent été employés à faire la guerre aux barbaresques
+et à protéger les côtes de la chrétienté contre les
+pirates d'Alger, Maroc, Tunis et Tripoli, l'ordre eût mieux
+mérité, à Malte, de la chrétienté que dans la guerre de Syrie
+et des croisades. Il pouvait entretenir une escadre de huit
+à dix vaisseaux de 74, et une douzaine de bonnes frégates
+et corvettes, et eût pu bloquer constamment Alger, etc. et
+contenir Maroc. Il est hors de doute que ces barbaresques
+auraient cessé leurs pirateries, et se seraient contentés des
+gains du commerce et de la culture du pays.</p>
+
+<p>Malte aurait alors été peuplé par des vieillards, dont la
+vie aurait été passée au métier de la guerre, et par une
+nombreuse jeunesse aguerrie. Mais, au lieu de cela, les
+chevaliers s'imaginèrent, à l'exemple des autres moines,
+que tant de biens ne leur avaient été donnés que pour leur
+bien-être particulier. Il y eut, par toute la chrétienté, des
+baillis, commandeurs, etc. qui employèrent toutes les richesses
+de l'ordre, à soutenir un état de maison, où régnaient
+le luxe et toutes les commodités de la vie. Ils en
+<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
+employaient le surplus à enrichir leurs familles. Les moines
+au moins disaient des messes, prêchaient et administraient
+les sacrements, ils cultivaient la vigne du Seigneur;
+mais les chevaliers ne faisaient rien de tout cela. Ainsi ces
+immenses propriétés tournèrent au profit de quelques individus,
+et devinrent un débouché pour les cadets des grandes
+familles. De tant de revenus, peu de chose arrivait à
+Malte, et les chevaliers qui étaient tenus de séjourner deux
+ans dans cette île pour leurs caravanes, y vivaient dans des
+auberges qui portaient le nom de leur nation, et y étaient
+avec peu d'aisance.</p>
+
+<p>L'ordre n'avait pas d'escadre; seulement 4 à 5 galères continuaient
+à se promener dans la Méditerranée tous les ans,
+allant mouiller dans les ports d'Italie, et évitant les barbaresques.
+Ces ridicules promenades sur des bâtiments, qui
+n'étaient plus propres à combattre contre les frégates et les
+gros corsaires d'Alger, avaient pour résultat de donner quelques
+fêtes et bals dans les ports de Livourne, Naples et de
+Sardaigne. Il n'y avait, à Malte, aucun chantier de construction,
+aucun arsenal. Il s'y trouvait cependant un mauvais vaisseau
+de 64 et 2 frégates, qui ne sortaient jamais. Les jeunes
+chevaliers avaient fait leurs caravanes sans avoir tiré un
+seul coup de canon, ni de fusil, sans avoir vu un ennemi.
+Lors de la révolution, quand les biens des moines furent
+décrétés nationaux, législation qui gagna l'Italie à mesure
+que l'administration française s'y étendit, il n'y eut aucune
+réclamation en faveur de l'ordre, même de la part des
+ports de mer, Gênes, Livourne, Malte. Il y en eut plus
+pour les chartreux, bénédictins, dominicains, que pour
+cet ordre de chevalerie qui ne rendait aucun service.</p>
+
+<p>On a peine à comprendre comment les papes, qui étaient
+les supérieurs de cet ordre, et les conservateurs naturels
+de ses statuts, qui en étaient les réformateurs, qui étaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
+d'autant plus intéressés à le maintenir que leurs côtes étaient
+exposées aux pirates; on a peine à comprendre, disons-nous,
+comment ils n'ont pas tenu la main à ce que cet
+ordre remplît sa destination. Rien ne montre mieux la décadence
+où était tombée la cour de Rome elle-même.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center p2"><b>NOTE SUR ALEXANDRIE.</b></p>
+
+<p>Alexandrie a été bâtie par Alexandre. Elle s'était accrue
+sous les Ptolémée, au point de donner de la jalousie à Rome.
+Elle était sans contredit la deuxième ville du monde. Sa population
+s'élevait à plusieurs millions. Au VII<sup>e</sup> siècle, elle fut
+prise par Amroug, dans la première année de l'hégire, après
+un siége de 14 mois. Les Arabes y perdirent 28,000 hommes.
+Son enceinte avait 12 milles de tour; elle contenait
+4,000 palais, 4,000 bains, 400 théâtres, 12,000 boutiques,
+plus de 50,000 Juifs. L'enceinte fut rasée dans les guerres
+des Arabes et de l'empire romain. Cette ville, depuis, a
+toujours été en décadence. Les Arabes rétablirent une nouvelle
+enceinte, c'est celle qui existe encore; elle n'a plus
+que 3,000 toises de tour, ce qui suppose encore une grande
+ville. La cité est maintenant toute sur l'isthme. Le phare
+n'est plus une île; sur l'isthme, qui le joint au continent,
+est la ville actuelle. Elle est fermée par une muraille qui
+barre l'isthme, et n'a que 600 toises. Elle a deux bons ports
+(neuf et vieux). Le vieux peut contenir à l'abri du vent,
+et d'un ennemi supérieur, des escadres de guerre quelque
+nombreuses qu'elles soient. Aujourd'hui le Nil n'arrive
+à Alexandrie qu'au moment des inondations. On conserve
+ses eaux dans de vastes citernes; leur aspect nous
+frappa. La vieille enceinte arabe est couverte par le lac
+<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
+Maréotis, qui s'étend jusque auprès de la tour des Arabes,
+en sorte qu'Alexandrie n'est plus attaquable que du côté
+d'Aboukir. Le lac Maréotis laisse aussi un peu à découvert
+une partie de l'enceinte de la ville, au-delà de celle des
+Arabes. La colonne de Pompée, située en dehors et à 300
+toises de l'enceinte arabe, était jadis au centre de la ville.</p>
+
+<p>Le général en chef passa plusieurs jours à arrêter les
+principes des fortifications de la ville. Tout ce qu'il prescrivit
+fut exécuté avec la plus grande intelligence par le
+colonel Crétin, l'officier du génie le plus habile de France.
+Le général ordonna de rétablir toute l'enceinte des Arabes,
+le travail n'était pas considérable. On appuya cette enceinte
+en occupant le fort triangulaire, qui en formait la droite et
+qui existait encore. Le centre et le côté d'Aboukir furent
+soutenus chacun par un fort. Ils furent établis sur des monticules
+de décombres qui avaient un commandement d'une
+vingtaine de toises sur toute la campagne et en arrière de
+l'enceinte des Arabes. Celle de la ville actuelle fut mise en état
+comme réduit; mais elle était dominée en avant par un gros
+monticule de décombres. Il fut occupé par un fort que l'on
+nomma Caffarelly. Ce fort et l'enceinte de la ville actuelle,
+formaient un systême complet, susceptible d'une longue
+défense, lorsque tout le reste aurait été pris. Il fallait de
+l'artillerie pour occuper promptement et solidement ces
+trois hauteurs. La conception et la direction de ces travaux
+furent confiées à Crétin.</p>
+
+<p>En peu de mois et avec peu de travaux, il rendit ces
+trois hauteurs inexpugnables; il établit des maçonneries
+présentant des escarpes de 18 à 20 pieds, qui mettaient
+les batteries entièrement à l'abri de toute escalade, et il
+couvrit ces maçonneries par des profils qu'il sut ménager
+dans la hauteur; en sorte qu'elles n'étaient vues de nulle
+part. Il eût fallu des millions et des années pour donner
+<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
+la même force à ces trois forts avec un ingénieur moins
+habile. Du côté de la mer, on occupa la tour du Marabout,
+du Phare. On établit de fortes batteries de côté qui
+firent un merveilleux effet, toutes les fois que les Anglais se
+présentaient pour bombarder la ville. La colonne de Pompée
+frappe l'imagination comme tout ce qui est sublime.
+Les aiguilles de Cléopatre sont encore dans le même emplacement.
+En fouillant dans le tombeau, où a été enterré
+Alexandre, on a trouvé une petite statue de 10 à 12 pouces
+en terre cuite, habillée à la grecque; ses cheveux sont bouclés
+avec beaucoup d'art et se réunissent sur le chignon:
+c'est un petit chef-d'&oelig;uvre. Il y a à Alexandrie de grandes
+et belles mosquées, des couvents de copthes, quelques
+maisons à l'européenne appartenant au consulat.</p>
+
+<p>D'Alexandrie à Aboukir, il y a 4 lieues. La terre est sablonneuse
+et couverte de palmiers. A l'extrémité du promontoire
+d'Aboukir est un fort en pierre; à 600 toises est
+une petite île. Une tour et une trentaine de bouches à feu
+dans cette île, assureraient le mouillage pour quelques vaisseaux
+de guerre, à peu près comme à l'île d'Aix.</p>
+
+<p>Pour aller à Rosette, on passe le lac Madié à son embouchure
+dans la mer, qui a 100 toises de largeur; des bâtiments
+de guerre, tirant 8 ou 10 pieds d'eau peuvent y entrer.
+C'est dans ce lac que jadis une des sept branches du
+Nil avait son embouchure. Si l'on veut aller à Rosette sans
+passer le lac, il faut le tourner; ce qui augmente le chemin
+de 3 à 4 lieues.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></p>
+
+<h2>MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2>
+
+<h3>ÉGYPTE.</h3>
+
+<p class="hanging summary">
+Le Nil.&mdash;Ses Inondations.&mdash;Population ancienne
+et moderne.&mdash;Division et productions de l'Égypte.&mdash;Son
+commerce.&mdash;Alexandrie.&mdash;Des différentes
+races qui habitent l'Égypte.&mdash;Désert, ses habitants.&mdash;Gouvernement
+et importance de l'Égypte.&mdash;Politique
+de Napoléon.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Le Nil prend sa source dans les montagnes
+de l'Abyssinie, coule du sud au nord, et se jette
+dans la Méditerranée, après avoir parcouru
+l'Abyssinie, les déserts de la Nubie, et l'Égypte.
+Son cours est de huit cents lieues, dont deux
+cents sur le territoire égyptien. Il y entre à la
+<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
+hauteur de l'île d'Elfilé ou d'Éléphantine, et
+fertilise les déserts arides qu'il traverse. Ses
+inondations sont régulières et productives: régulières,
+parce que ce sont les pluies du tropique
+qui les causent; productives, parce que ces
+pluies, tombant par torrents sur les montagnes
+de l'Abyssinie, couvertes de bois, entraînent
+avec elles un limon fécondant que le Nil dépose
+sur les terres. Les vents du nord règnent
+pendant la crue de ce fleuve, et, par une circonstance
+favorable à la fertilité, en retiennent
+les eaux.</p>
+
+<p>En Égypte il ne pleut jamais. La terre n'y
+produit que par l'inondation régulière du Nil.
+Lorsqu'elle est haute, l'année est abondante;
+lorsqu'elle est basse, la récolte est médiocre.</p>
+
+<p>Il y a cent cinquante lieues de l'île d'Éléphantine
+au Caire, et cette vallée, qu'arrose le
+Nil, a une largeur moyenne de cinq lieues.
+Après le Caire, ce fleuve se divise en deux branches,
+et forme une espèce de triangle qu'il couvre
+de ses débordements. Ce triangle a soixante
+lieues de base, depuis la tour des Arabes jusqu'à
+Péluse, et cinquante lieues de la mer au
+Caire; un de ses bras se jette dans la Méditerranée,
+près de Rosette; l'autre, près de Damiette.
+Dans des temps plus reculés, il avait
+sept embouchures.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
+Le Nil commence à s'élever au solstice d'été;
+l'inondation croît jusqu'à l'équinoxe, après quoi
+elle diminue progressivement. C'est donc entre
+septembre et mars, que se font tous les travaux
+de la campagne. Le paysage est alors ravissant;
+c'est le temps de la floraison et celui de la
+moisson. La digue du Nil se coupe au Caire,
+dans le courant de septembre, quelquefois dans
+les premiers jours d'octobre. Après le mois de
+mars, la terre se gerce si profondément, qu'il
+est dangereux de traverser les plaines à cheval,
+et qu'on ne le peut faire à pied qu'avec une
+extrême fatigue. Un soleil ardent, qui n'est
+jamais tempéré ni par des nuages, ni par de la
+pluie, brûle toutes les herbes et les plantes,
+hormis celles qu'on peut arroser. C'est à cela
+que l'on attribue la salubrité des eaux stagnantes,
+qui se conservent en ce pays dans les bas-fonds.
+En Europe, de pareils marais donneraient
+la mort par leurs exhalaisons; en Égypte,
+il ne causent pas même de fièvres.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p>
+
+<p>La surface de la vallée du Nil, telle qu'elle
+vient d'être décrite, équivaut à un sixième de
+l'ancienne France; ce qui ne supposerait, dans
+un état de prospérité, que quatre à cinq millions
+<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
+de population. Cependant les historiens
+arabes assurent que, lors de la conquête par
+Amroug, l'Égypte avait vingt millions d'habitants
+et plus de vingt mille villes. Ils y comprenaient,
+il est vrai, indépendamment de la
+vallée du Nil, les Oasis<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> et les déserts appartenant
+à l'Égypte.</p>
+
+<p>Cette assertion des historiens arabes, ne doit
+pas être rangée au nombre de ces anciennes
+traditions qu'une critique judicieuse désavoue.
+Une bonne administration et une population
+nombreuse pouvaient étendre beaucoup le bienfait
+de l'inondation du Nil. Sans doute, si la
+vallée offrait une surface de même nature que
+celles de nos terres de France, elle ne pourrait
+nourrir plus de quatre à cinq millions d'individus.
+Mais il y a en France, des montagnes,
+des sables, des bruyères, et des terres incultes,
+tandis qu'en Égypte, tout produit. A cette considération
+il faut ajouter que la vallée du Nil,
+fécondée par les eaux, le limon et la chaleur du
+climat, est plus fertile que nos bonnes terres,
+et que les deux tiers ou les trois quarts de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
+France sont de peu de rapport. Nous sommes
+d'ailleurs fondés à penser que le Nil fécondait
+plusieurs Oasis.</p>
+
+<p>Si l'on suppose que tous les canaux, qui saignent
+le Nil pour en porter les eaux sur les
+terres, soient mal entretenus ou bouchés, son
+cours sera beaucoup plus rapide, l'inondation
+s'étendra moins, une plus grande masse d'eau
+arrivera à la mer, et la culture des terres sera
+fort réduite. Si l'on suppose au contraire, que
+tous les canaux d'irrigation soient parfaitement
+saignés, aussi nombreux, aussi longs, et profonds
+que possible, et dirigés par l'art, de manière
+à arroser en tout sens une plus grande
+étendue de désert, on conçoit que très-peu des
+eaux du Nil se perdront dans la mer, et que
+les inondations fertilisant un terrain plus vaste,
+la culture s'augmentera dans la même proportion.
+Il n'est donc aucun pays où l'administration
+ait plus d'influence qu'en Égypte sur
+l'agriculture, et par conséquent sur la population.
+Les plaines de la Beauce et de la Brie
+sont fécondées par l'arrosement régulier des
+pluies; l'effet de l'administration y est nul sous
+ce rapport. Mais, en Égypte, où les irrigations
+ne peuvent être que factices, l'administration
+est tout. Bonne, elle adopte les meilleurs règlements
+de police sur la direction des eaux,
+<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
+l'entretien et la construction des canaux d'irrigation.
+Mauvaise, partiale ou faible, elle favorise
+des localités ou des propriétés particulières,
+au détriment de l'intérêt public, ne peut
+réprimer les dissensions civiles des provinces,
+quand il s'agit d'ouvrir de grands canaux, ou
+enfin, les laisse tous se dégrader; il en résulte
+que l'inondation est restreinte, et par suite
+l'étendue des terres cultivables. Sous une bonne
+administration, le Nil gagne sur le désert; sous
+une mauvaise, le désert gagne sur le Nil. En
+Égypte, le Nil ou le génie du bien, le désert
+ou le génie du mal, sont toujours en présence;
+et l'on peut dire que les propriétés y consistent
+moins dans la possession d'un champ, que dans
+le droit fixé par les réglements généraux d'administration,
+d'avoir, à telles époques de l'année
+et par tel canal, le bienfait de l'inondation.</p>
+
+<p>Depuis deux cents ans, l'Égypte a sans cesse
+décru. Lors de l'expédition des Français, elle
+avait encore de 2,500,000 à 2,800,000 habitants.
+Si elle continue à être régie de la même
+manière, dans cinquante ans elle n'en aura
+plus que 1,500,000.</p>
+
+<p>En construisant un canal pour dériver les
+eaux du Nil dans la grande Oasis, on acquerrait
+un vaste royaume. Il est raisonnable d'admettre
+que du temps de Sésostris et de Ptolémée,
+<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
+l'Égypte ait pu nourrir douze à quinze millions
+d'habitants, sans le secours de son commerce
+et par sa seule agriculture.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p>
+
+<p>L'Égypte se divise en haute, moyenne et
+basse Égypte. La haute, appelée Saïde, forme
+deux provinces, savoir: Thèbes et Girgeh; la
+moyenne, nommée Ouestanieh, en forme quatre:
+Benisouf, Siout, Fayoum et Daifih; la
+basse, appelée Bahireh, en a neuf: Bahireh,
+Rosette, Garbieh, Menouf, Damiette, Mansourah,
+Charkieh, Kelioub et Gizeh.</p>
+
+<p>L'Égypte comprend, en outre, la grande
+Oasis, la vallée du Fleuve-sans-Eau, et l'Oasis
+de Jupiter-Ammon.</p>
+
+<p>La grande Oasis est située, parallèlement au
+Nil, sur la rive gauche; elle a cent cinquante
+lieues de long. Ses points les plus éloignés de
+ce fleuve en sont à soixante lieues, les plus
+rapprochés à vingt.</p>
+
+<p>La vallée du Fleuve-sans-Eau, près de laquelle
+sont les lacs Natrons, objets d'un commerce
+de quelque importance, est à quinze lieues de
+la branche de Rosette. Jadis cette vallée a été
+fertilisée par le Nil. L'Oasis de Jupiter-Ammon
+est à quatre-vingts lieues, sur la rive droite du
+fleuve.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
+Le territoire égyptien s'étend vers les frontières
+de l'Asie jusqu'aux collines que l'on
+trouve entre El-Arich, El-Kanonès et Refah,
+à environ quarante lieues de Péluse, d'où la
+ligne de démarcation traverse le désert de l'Égarement,
+passe à Suèz, et longe la mer Rouge,
+jusqu'à Bérénice. Le Nil coule parallèlement à
+cette mer; ses points les plus éloignés en sont
+à cinquante lieues, les plus rapprochés à trente.
+Un seul de ses coudes en est à vingt-deux lieues,
+mais il en est séparé par des montagnes impraticables.
+La superficie carrée de l'Égypte est de
+deux cents lieues de long, sur cent dix à cent
+vingt de large.</p>
+
+<p>L'Égypte produit en abondance du blé, du
+riz et des légumes. Elle était le grenier de Rome,
+elle est encore aujourd'hui celui de Constantinople.
+Elle produit aussi du sucre, de l'indigo,
+du séné, de la casse, du natron, du lin, du
+chanvre; mais elle n'a ni bois, ni charbon, ni
+huile. Elle manque aussi de tabac, qu'elle tire
+de Syrie, et de café, que l'Arabie lui fournit.
+Elle nourrit de nombreux troupeaux, indépendamment
+de ceux du désert, et une multitude
+de volaille. On fait éclore les poulets dans des
+fours, et l'on s'en procure ainsi une quantité
+immense.</p>
+
+<p>Ce pays sert d'intermédiaire à l'Afrique et à
+<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
+l'Asie. Les caravanes arrivent au Caire comme
+des vaisseaux sur une côte, au moment où on
+les attend le moins, et des contrées les plus
+éloignées. Elles sont signalées à Gizeh, et débouchent
+par les Pyramides. Là, on leur indique
+le lieu où elles doivent passer le Nil, et
+celui où elles doivent camper près du Caire.
+Les caravanes ainsi signalées, sont celles des
+pélerins ou négociants de Maroc, de Fez, de
+Tunis, d'Alger ou de Tripoli, allant à la Mecque,
+et apportant des marchandises qu'elles
+viennent échanger au Caire. Elles sont ordinairement
+composées de plusieurs centaines
+de chameaux, quelquefois même de plusieurs
+milliers, et escortées par des hommes armés.
+Il vient aussi des caravanes de l'Abyssinie, de
+l'intérieur de l'Afrique, de Tangoust et des
+lieux qui se trouvent en communication directe
+avec le cap de Bonne-Espérance et le
+Sénégal. Elles apportent des esclaves, de la
+gomme, de la poudre d'or, des dents d'éléphants,
+et généralement tous les produits de
+ces pays, qu'elles viennent échanger contre les
+marchandises d'Europe et du Levant. Il en arrive
+enfin de toutes les parties de l'Arabie et
+de la Syrie, apportant du charbon, du bois,
+des fruits, de l'huile, du café, du tabac, et,
+en général, ce que fournit l'intérieur de l'Inde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p>
+
+<p>De tout temps l'Égypte a servi d'entrepôt
+pour le commerce de l'Inde. Il se faisait anciennement
+par la mer Rouge. Les marchandises
+étaient débarquées à Bérénice, et transportées
+à dos de chameau, pendant quatre-vingts
+lieues, jusqu'à Thèbes, ou bien elles remontaient
+par eau de Bérénice à Cosseïr: ce qui
+augmentait la navigation de quatre-vingts lieues,
+mais réduisait le portage à trente. Parvenues à
+Thèbes, elles étaient embarquées sur le Nil,
+pour être ensuite répandues dans toute l'Europe.
+Telle a été la cause de la grande prospérité
+de Thèbes aux cent portes. Les marchandises
+remontaient aussi au-delà de Cosseïr,
+jusqu'à Suèz, d'où on les transportait à dos de
+chameau jusqu'à Memphis et Péluse, c'est-à-dire
+l'espace de trente lieues. Du temps de
+Ptolémée, le canal de Suèz au Nil fut ouvert.
+Dès lors, plus de portage pour les marchandises;
+elles arrivaient par eau à Baboust et Péluse,
+sur les bords du Nil et de la Méditerranée.</p>
+
+<p>Indépendamment du commerce de l'Inde,
+l'Égypte en a un qui lui est propre. Cinquante
+années d'une administration française accroîtraient
+sa population dans une grande proportion.
+Elle offrirait à nos manufactures un débouché,
+<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
+qui amènerait un développement dans
+toute notre industrie; et bientôt nous serions
+appelés à fournir à tous les besoins des habitants
+des déserts de l'Afrique, de l'Abyssinie,
+de l'Arabie, et d'une grande partie de la Syrie.
+Ces peuples manquent de tout; et qu'est-ce que
+Saint-Domingue et toutes nos colonies, auprès
+de tant de vastes régions?</p>
+
+<p>La France tirerait à son tour de l'Égypte du
+blé, du riz, du sucre, du natron, et toutes
+les productions de l'Afrique et de l'Asie.</p>
+
+<p>Les Français établis en Égypte, il serait impossible
+aux Anglais de se maintenir long-temps
+dans l'Inde. Des escadres construites sur les
+bords de la mer Rouge, approvisionnées des
+produits du pays, équipées et montées par nos
+troupes stationnées en Égypte, nous rendraient
+infailliblement maîtres de l'Inde, au moment
+où l'Angleterre s'y attendrait le moins.</p>
+
+<p>En supposant même le commerce de ce pays
+libre comme il l'a été jusque ici entre les Anglais
+et les Français, les premiers seraient hors d'état
+de soutenir la concurrence. La possibilité de la
+reconstruction du canal de Suèz étant un problême
+résolu, et le travail qu'elle exigerait,
+étant de peu d'importance, les marchandises
+arriveraient si rapidement par ce canal et avec
+une telle économie de capitaux, que les Français
+<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
+pourraient se présenter sur les marchés avec
+des avantages immenses; le commerce de l'Inde,
+par l'océan, en serait infailliblement écrasé.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p>
+
+<p>Alexandre s'est plus illustré en fondant Alexandrie
+et en méditant d'y transporter le siége de
+son empire, que par ses plus éclatantes victoires.
+Cette ville devait être la capitale du
+monde. Elle est située entre l'Asie et l'Afrique, à
+portée des Indes et de l'Europe. Son port est le
+seul mouillage des cinq cents lieues de côtes,
+qui s'étendent depuis Tunis, ou l'ancienne Carthage,
+jusqu'à Alexandrette; il est à l'une des
+anciennes embouchures du Nil. Toutes les escadres
+de l'univers pourraient y mouiller; et, dans
+le vieux-port, elles sont à l'abri des vents et de
+toute attaque. Des vaisseaux tirant vingt-un
+pieds d'eau y sont entrés sans difficulté. Ceux
+du tirage de vingt-trois pieds, le pourraient; et,
+avec des travaux peu considérables, on rendrait
+cette passe facile, même pour les vaisseaux à
+trois ponts. Le premier consul avait fait construire
+à Toulon douze vaisseaux de 74, ne
+tirant que vingt-un pieds d'eau, d'après le systême
+anglais; et l'on n'a pas eu à se plaindre
+de leur marche, lorsqu'ils ont navigué dans
+nos escadres. Seulement ils sont moins propres
+<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
+au service de l'Inde, parce qu'ils ne peuvent
+porter qu'une plus faible quantité d'eau et de
+provisions.</p>
+
+<p>La dégradation des canaux du Nil empêche
+ses eaux d'arriver jusqu'à Alexandrie. Elles n'y
+viennent plus que du temps de l'inondation,
+et l'on est obligé d'avoir des citernes pour les
+conserver. A côté du port de cette ville, est
+la rade d'Aboukir, que l'on pourrait rendre
+sûre pour quelques vaisseaux; si l'on construisait
+un fort sur l'île d'Aboukir, ils y seraient
+comme au mouillage de l'île d'Aix.</p>
+
+<p>Rosette, Bourlos et Damiette ne peuvent recevoir
+que de petits bâtiments, les barres n'ayant
+que six à sept pieds d'eau. Péluse, El-Arich et
+Gaza n'ont jamais dû avoir de port; et les lacs
+Bourlos et Menzaléh, qui communiquent avec la
+mer, ne permettent l'entrée qu'à des bâtiments
+d'un tirant d'eau de six à sept pieds.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p>
+
+<p>A l'époque de l'expédition d'Égypte, il s'y
+trouvait trois races d'hommes; les Mamelucks
+ou Circassiens, les Ottomans, ou janissaires
+et spahis, et les Arabes ou naturels du pays.</p>
+
+<p>Ces trois races n'ont ni les mêmes principes,
+ni les mêmes m&oelig;urs, ni la même langue. Elles
+n'ont de commun que la religion. La langue
+<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
+habituelle des Mamelucks et des Ottomans est
+le turc; les naturels parlent la langue arabe.
+A l'arrivée des Français, les Mamelucks gouvernaient
+le pays et possédaient les richesses
+et la force. Ils avaient pour chefs vingt-trois
+beys, égaux entre eux et indépendants; car ils
+n'étaient soumis qu'à l'influence de celui qui,
+par son talent et sa bravoure savoir captiver
+tous les suffrages.</p>
+
+<p>La maison d'un bey se compose de quatre
+cents à huit cents esclaves, tous à cheval, et
+ayant chacun, pour les servir, deux ou trois
+fellahs. Ils ont divers officiers pour le service
+d'honneur de leur maison. Les katchefs
+sont les lieutenants des beys; ils commandent,
+sous eux, cette milice, et sont seigneurs des
+villages. Les beys ont des terres dans les provinces
+et une habitation au Caire. Un corps-de-logis
+principal leur sert de logement, ainsi
+qu'à leur harem; autour des cours, sont ceux
+des esclaves, gardes et domestiques.</p>
+
+<p>Les beys ne peuvent se recruter qu'en Circassie.
+Les jeunes Circassiens sont vendus par
+leurs mères, ou volés par des gens qui en
+font le métier, et vendus au Caire par les
+marchands de Constantinople. On admet quelquefois
+des noirs ou des Ottomans; mais ces
+exceptions sont rares.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
+Les esclaves faisant partie de la maison d'un
+bey sont adoptés par lui, et composent sa famille.
+Intelligents et braves, ils s'élèvent successivement
+de grade en grade, et parviennent
+à celui de katchef et même de bey.</p>
+
+<p>Les Mamelucks ont peu d'enfants, et ceux
+qu'ils ont, ne vivent pas aussi long-temps que
+les naturels du pays. Il est rare qu'ils se soient
+propagés au-delà de la troisième génération.
+On a voulu attribuer la stérilité des mariages
+des Mamelucks à leur goût anti-physique. Les
+femmes arabes sont grosses, lourdes; elles affectent
+de la mollesse, peuvent à peine marcher,
+et restent des jours entiers immobiles sur un
+divan. Un jeune Mameluck de quatorze à quinze
+ans, leste, agile, déployant beaucoup d'adresse
+et de graces en exerçant un beau coursier, excite
+les sens d'une manière différente. Il est
+constant, que tous les beys, les katchefs, avaient
+d'abord servi aux plaisirs de leurs maîtres; et
+que leurs jolis esclaves leur servaient à leur
+tour; eux-mêmes ne le désavouent pas.</p>
+
+<p>On a accusé les Grecs et les Romains du
+même vice. De toutes les nations, celle qui
+donne le moins dans cette inclination monstrueuse,
+est, sans contredit, la nation française.
+On en attribue la raison à ce que, de toutes,
+il n'en est aucune chez laquelle les femmes
+<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
+charment davantage par leur taille svelte, leur
+tournure élégante, leur vivacité et leurs graces.</p>
+
+<p>On pouvait compter en Égypte 60 à 70,000
+individus de race circassienne.</p>
+
+<p>Les Ottomans se sont établis en Égypte, lors
+de la conquête par Sélim, dans le seizième siècle.
+Ils forment le corps des janissaires et spahis,
+et ont été augmentés de tous les Ottomans inscrits
+dans ces compagnies, selon l'usage de
+l'empire. Ils sont environ 200,000, constamment
+avilis et humiliés par les Mamelucks.</p>
+
+<p>Les Arabes composent la masse de la population;
+ils ont pour chefs les grands-scheiks,
+descendants de ceux des Arabes, qui, du temps
+du prophète, au commencement de l'hégire,
+conquirent l'Égypte. Ils sont à la fois, les chefs
+de la noblesse et les docteurs de la loi; ils ont
+des villages, un grand nombre d'esclaves, et ne
+vont jamais que sur des mules. Les mosquées
+sont sous leur inspection; celle de Jemil-Azar a
+seule soixante grands-scheiks. C'est une espèce
+de Sorbonne, qui prononce sur toutes les affaires
+de religion, et sert même d'université.
+On y enseigne la philosophie d'Aristote, l'histoire
+et la morale du Koran; elle est la plus
+renommée de l'Orient. Ses scheiks sont les principaux
+du pays: les Mamelucks les craignaient;
+la Porte même avait des ménagements pour eux.
+<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
+On ne pouvait influer sur le pays et le remuer
+que par eux. Quelques-uns descendent
+du prophète, tel que le scheik el Békry; d'autres
+de la deuxième femme du prophète, tel
+que le scheik el Sadda. Si le sultan de Constantinople
+était au Caire, à l'époque des deux
+grandes fêtes de l'empire, il les célébrerait
+chez l'un de ces scheiks. C'est assez faire connaître
+la haute considération qui les environne.
+Elle est telle, qu'il n'est aucun exemple qu'on
+leur ait infligé une peine infamante. Lorsque
+le gouvernement juge indispensable d'en condamner
+un, il le fait empoisonner, et ses funérailles
+se font avec tous les honneurs dûs à
+son rang, et comme si sa mort avait été naturelle.</p>
+
+<p>Tous les Arabes du désert sont de la même
+race que les scheiks, et les vénèrent. Les fellahs
+sont Arabes, non que tous soient venus au commencement
+de l'hégire avec l'armée qui conquit
+l'Égypte; on ne pense pas que, par la suite
+de la conquête, il s'en soit établi plus de
+100,000. Mais comme, à cette époque, tous
+les indigènes embrassèrent la foi mahométane,
+ils sont confondus de même que les Francs et les
+Gaulois. Les scheiks sont les hommes de la loi
+et de la religion; les Mamelucks et les janissaires
+sont les hommes de la force et du gouvernement.
+<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
+La différence entre eux est plus grande
+qu'elle ne l'est en France entre les militaires
+et les prêtres; car ce sont des familles et des
+races tout-à-fait distinctes.</p>
+
+<p>Les Cophtes sont catholiques, mais ne reconnaissent
+pas le pape; on en compte 150,000 à
+peu près en Égypte. Ils y ont le libre exercice
+de leur religion. Ils descendent des familles,
+qui, après la conquête des califes, sont restées
+chrétiennes. Les catholiques syriens sont peu
+nombreux. Les uns veulent qu'ils soient les
+descendants des croisés; les autres, que ce
+soient des originaires du pays, chrétiens au
+moment de la conquête, comme les Cophtes,
+et qui ont conservé des différences dans la religion.
+C'est une autre secte catholique. Il y a
+peu de Juifs et de Grecs. Ces derniers ont pour
+chef le patriarche d'Alexandrie, qui se croit
+égal à celui de Constantinople et supérieur au
+pape. Il demeure dans un couvent, au vieux
+Caire, et a l'existence d'un chef d'ordre religieux
+de l'Europe, qui aurait trente mille livres
+de rentes. Les Francs sont peu nombreux: ce
+sont des familles anglaises, françaises, espagnoles
+ou italiennes, établies dans ce pays pour
+le commerce, ou simplement des commissionnaires
+de maisons européennes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p>
+
+<p>Les déserts sont habités par des tribus d'Arabes
+errants, vivant sous des tentes. On en
+compte environ soixante, toutes dépendantes
+de l'Égypte, et formant une population d'à
+peu près 120,000 ames, qui peut fournir 18 à
+20,000 cavaliers. Elles dominent les différentes
+parties des déserts, qu'elles regardent comme
+leurs propriétés, et y possèdent une grande
+quantité de bestiaux, chameaux, chevaux et
+brebis. Ces Arabes se font souvent la guerre
+entre eux, soit pour la démarcation des limites
+de leurs tribus, soit pour le pacage de leurs
+bestiaux, soit pour tout autre objet. Le désert
+seul ne pourrait les nourrir, car il ne s'y trouve
+rien. Ils possèdent des oasis qui, semblables à des
+îles, ont, au milieu du désert, de l'eau douce,
+de l'herbe et des arbres. Ils les cultivent, et s'y
+réfugient à certaines époques de l'année. Néanmoins
+les Arabes sont en général misérables,
+et ont constamment besoin de l'Égypte. Ils
+viennent annuellement en cultiver les lisières,
+y vendent le produit de leurs troupeaux, louent
+leurs chameaux pour les transports dans le désert,
+et employent le bénéfice qu'ils retirent
+de ce trafic, à acheter les objets qui leur sont
+<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
+nécessaires. Les déserts sont des plaines de sable,
+sans eau et sans végétation, dont l'aspect
+monotone n'est varié que par des mamelons,
+des monticules ou des rideaux de sable. Il est
+rare cependant d'y faire plus de vingt à vingt-quatre
+lieues sans trouver une source d'eau;
+mais elles sont peu abondantes, plus ou moins
+saumâtres, et exhalent presque toutes une
+odeur alcaline. On trouve, dans le désert, une
+grande quantité d'ossements d'hommes et d'animaux,
+dont on se sert pour faire du feu. On
+y voit aussi des gazelles et des troupeaux d'autruches,
+qui ressemblent de loin à des Arabes
+à cheval.</p>
+
+<p>Il n'y existe aucune trace de chemins; les Arabes
+s'accoutument, dès l'enfance, à s'y orienter
+par les sinuosités des collines ou rideaux de sable,
+par les accidents du terrain ou par les astres.
+Les vents déplacent quelquefois les monticules
+de sable mouvant, ce qui rend très-pénible et
+souvent dangereuse la marche dans le désert.
+Parfois le sol est ferme; parfois il enfonce sous
+les pieds. Il est rare de rencontrer des arbres,
+excepté autour des puits où se trouvent quelques
+palmiers. Il y a dans le désert des bas-fonds
+où les eaux s'écoulent et séjournent plus
+ou moins long-temps. Auprès de ces mares,
+naissent des broussailles d'un pied à dix-huit
+<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
+pouces de hauteur, qui servent de nourriture
+aux chameaux; c'est la partie riche des déserts.
+Quels que soient les désagréments de la
+marche dans ces sables, on est souvent obligé
+de les traverser pour communiquer du sud au
+nord de l'Égypte; suivre les sinuosités du cours
+du Nil, triplerait la distance.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p>
+
+<p>Il y a telle tribu d'Arabes de 1,500 à 2,000
+ames, qui a 300 cavaliers, 1,400 chameaux et
+occupe cent lieues carrées de terrain. Jadis ils
+redoutaient extrêmement les Mamelucks. Un
+seul de ces derniers faisait fuir dix Arabes,
+parce que non-seulement ils avaient sur eux
+une grande supériorité militaire, mais aussi
+une supériorité morale. Les Arabes d'ailleurs
+devaient les ménager, puisqu'ils en avaient besoin
+pour leur vendre ou louer leurs chameaux,
+pour obtenir d'eux du grain et la liberté de
+cultiver la lisière de l'Égypte.</p>
+
+<p>Si la position extraordinaire de l'Égypte, qui
+ne peut devoir sa prospérité qu'à l'étendue de
+ses inondations, exige une bonne administration,
+la nécessité de réprimer 20 à 30,000 voleurs,
+indépendants de la justice, parce qu'ils
+se refugient dans l'immensité du désert, n'exige
+pas moins une administration énergique. Dans
+<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
+ces derniers temps, ils portaient l'audace au
+point de venir piller des villages et tuer des
+fellahs, sans que cela donnât lieu à aucune
+poursuite régulière. Un jour que Napoléon
+était entouré du divan des grands-scheicks,
+on l'informa que des Arabes de la tribu des
+Osnadis avaient tué un fellah et enlevé des
+troupeaux; il en montra de l'indignation, et
+ordonna d'un ton animé, à un officier d'état-major,
+de se rendre de suite dans le Baireh avec
+200 dromadaires et 300 cavaliers pour obtenir
+réparation et faire punir les coupables. Le
+scheick Elmodi, témoin de cet ordre et de l'émotion
+du général en chef, lui dit en riant:
+«Est-ce que ce fellah est ton cousin, pour que
+sa mort te mette tant en colère?»&mdash;«Oui, répondit
+Napoléon, tous ceux que je commande
+sont mes enfants.»&mdash;«<i>Taïb!</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> lui dit le
+scheik, tu parles là comme le prophète.»</p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ IX</b>.</p>
+
+<p>L'Égypte a, de tout temps, excité la jalousie
+des peuples qui ont dominé l'univers. Octave,
+après la mort d'Antoine, la réunit à l'empire. Il
+ne voulut point y envoyer de proconsul, et la
+<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
+divisa en douze prétures. Antoine s'était attiré
+la haine des Romains, parce qu'il avait été
+soupçonné de vouloir faire d'Alexandrie la capitale
+de la république. Il est vraisemblable
+que l'Égypte, du temps d'Octave, contenait 12
+à 15,000,000 d'habitants. Ses richesses étaient
+immenses; elle était le vrai canal du commerce
+des Indes, et Alexandrie, par sa situation, semblait
+appelée à devenir le siége de l'empire du
+monde. Mais divers obstacles empêchèrent cette
+ville de prendre tous ses développements. Les
+Romains craignirent que l'esprit national des
+Arabes, peuple brave, endurci aux fatigues et
+qui n'avait ni la mollesse des habitants d'Antioche,
+ni celle des habitants de l'Asie mineure,
+et dont l'immense cavalerie avait fait triompher
+Annibal de Rome, ne fît de leur pays un foyer
+de révolte contre l'empire romain.</p>
+
+<p>Sélim avait bien plus de raisons encore de
+redouter l'Égypte. C'était la terre sainte, c'était
+la métropole naturelle de l'Arabie et le grenier
+de Constantinople. Un pacha ambitieux, favorisé
+par les circonstances et par un génie audacieux,
+aurait pu relever la nation arabe,
+faire pâlir les Ottomans, déja menacés par cette
+immense population grecque, qui forme la majorité
+de Constantinople et des environs. Aussi
+Sélim ne voulut-il pas confier le gouvernement
+<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
+de l'Égypte à un seul pacha. Il craignit même
+que la division en plusieurs pachaliks ne fût pas
+une garantie suffisante, et chercha à s'assurer
+la soumission de cette province, en confiant
+son administration à vingt-trois beys, qui
+avaient chacun une maison composée de 400
+à 800 esclaves. Ces esclaves devaient être leurs
+fils ou originaires de Circassie, mais jamais de
+l'Arabie ni du pays. Par ce moyen, il créa une
+milice tout-à-fait étrangère à l'Arabie. Il établit
+en Égypte le systême général de l'empire, des
+janissaires et des spahis, et mit à la tête de
+ceux-ci un pacha qui représentait le grand-seigneur,
+avec une autorité sur toute la province
+comme vice-roi, mais qui, contenu par les
+Mamelucks, ne pouvait travailler à s'affranchir.</p>
+
+<p>Les Mamelucks, ainsi appelés au gouvernement
+de l'Égypte, cherchèrent des auxiliaires.
+Ils étaient trop ignorants et trop peu nombreux
+pour exercer l'emploi de percepteurs des finances;
+mais ils ne voulurent point le confier
+aux naturels du pays, qu'ils craignaient, par le
+même esprit de jalousie qui portait le sultan à
+redouter les Arabes. Ils choisirent les Cophtes
+et les Juifs. Les Cophtes sont, il est vrai, naturels
+du pays, mais d'une religion proscrite. Comme
+chrétiens, ils sont hors de la protection du
+Koran, et ne peuvent être protégés que par le
+<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
+sabre; ils ne devaient donc causer aucun ombrage
+aux Mamelucks. Ainsi cette milice de 10
+à 12,000 cavaliers, se donna pour agents, pour
+hommes d'affaires, pour espions, etc., les
+200,000 Cophtes qui habitent l'Égypte. Chaque
+village eut un percepteur Cophte, toute la
+comptabilité, toute l'administration furent entre
+les mains des Cophtes.</p>
+
+<p>La tolérance qui règne dans tout l'empire
+ottoman, et l'espèce de protection accordée
+aux chrétiens, sont le résultat d'anciennes vues.
+Le sultan et la politique de Constantinople
+aiment à défendre une classe d'hommes dont
+ils n'ont rien à craindre, parce que ces hommes
+forment une faible minorité dans l'Arménie,
+dans la Syrie et dans toute l'Asie mineure,
+parce qu'en outre ils sont dans un état naturel
+d'opposition contre les gens du pays, et ne pourraient,
+dans aucun cas, se liguer avec eux pour
+rétablir la nation syriaque ou arabe. Toutefois,
+ceci ne peut s'appliquer à la Grèce où les
+chrétiens sont en nombre supérieur. Les sultans
+ont fait une grande faute en laissant réunis
+un nombre si considérable de chrétiens. Tôt
+ou tard, cette faute entraînera la perte des Ottomans.</p>
+
+<p>La situation morale résultant des différents
+intérêts, des différentes races qui habitent l'Égypte,
+<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
+n'échappa pas à Napoléon, et c'est sur
+elle qu'il bâtit son systême de gouvernement.
+Peu curieux d'administrer la justice dans le
+pays, les Français ne l'eussent pas pu, quand
+même ils auraient voulu le faire, Napoléon en
+investit les Arabes, c'est-à-dire les scheicks, et
+leur donna toute la prépondérance. Dès lors, il
+parla au peuple par le canal de ces hommes,
+qui étaient tout à la fois les nobles et les docteurs
+de la loi, et intéressa ainsi à son gouvernement
+l'esprit national arabe et la religion
+du Koran. Il ne faisait la guerre qu'aux Mamelucks;
+il les poursuivait à outrance, et après la
+bataille des Pyramides il n'en restait plus que
+des débris. Il chercha, par la même politique, à
+s'emparer des Cophtes. Ceux-ci avaient de plus
+avec lui les liens de la religion, et seuls ils
+étaient versés dans l'administration du pays.
+Mais quand même ils n'auraient pas possédé
+cet avantage, la politique du général français
+était de le leur donner, afin de ne pas dépendre
+exclusivement des naturels arabes, et de
+n'avoir pas à lutter avec 25 ou 30,000 hommes
+contre la force de l'esprit national et religieux.
+Les Cophtes, qui voyaient les Mamelucks détruits,
+n'eurent d'autre parti à prendre que de
+s'attacher aux Français; et par là, notre armée
+eut, dans toutes les parties de l'Égypte, des espions,
+<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
+des observateurs, des contrôleurs, des
+financiers, indépendants et opposés aux nationaux.
+Quant aux janissaires et aux Ottomans,
+la politique voulait que l'on ménageât
+en eux le grand-seigneur; l'étendard du sultan
+flottait en Égypte, et Napoléon était persuadé
+que le ministre Talleyrand s'était rendu à
+Constantinople, et que des négociations sur
+l'Égypte étaient entamées avec la Porte. Les
+Mamelucks d'ailleurs s'étaient attachés à humilier,
+à annuler et désorganiser les milices
+des janissaires qui étaient leurs rivaux; de l'humiliation
+de la milice ottomane était née la
+déconsidération totale du pacha et le mépris
+de l'autorité de la Porte, à tel point que souvent
+les Mamelucks refusaient le <i>miry</i>; et cette
+milice se fût même déclarée tout-à-fait indépendante,
+si l'opposition des scheicks ou des
+docteurs de la loi ne les eût rattachés à Constantinople
+par esprit de religion et par inclination.
+Les scheicks et le peuple préféraient l'influence
+de Constantinople à celle des Mamelucks;
+souvent même ils y adressaient leurs plaintes,
+et quelquefois réussissaient à adoucir l'arbitraire
+des beys.</p>
+
+<p>Depuis la décadence de l'empire ottoman,
+la Porte a fait des expéditions contre les Mamelucks,
+mais ceux-ci ont toujours fini par
+<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
+avoir le dessus, et ces guerres se sont terminées
+par un arrangement qui laissait le pouvoir
+aux Mamelucks, avec quelques modifications
+passagères. En lisant avec attention l'histoire
+des évènements qui se sont passés en Égypte
+depuis deux cents ans, il est démontré que si le
+pouvoir, au lieu d'être confié à 12,000 Mamelucks,
+l'eût été à un pacha, qui, comme celui
+d'Albanie, se fut recruté dans le pays même,
+l'empire arabe, composé d'une nation tout-à-fait
+distincte, qui a son esprit, ses préjugés,
+son histoire et son langage à part, qui embrasse
+l'Égypte, l'Arabie et une partie de l'Afrique,
+fût devenu indépendant comme celui de Maroc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span></p>
+
+<h2 class="p4">MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2>
+
+<h3>ÉGYPTE.&mdash;BATAILLE DES PYRAMIDES.</h3>
+
+<p class="hanging summary">
+Marche de l'armée sur le Caire.&mdash;Tristesse et
+plaintes des soldats.&mdash;Position et forces des ennemis.&mdash;Man&oelig;uvre
+de l'armée française.&mdash;Charge
+impétueuse de Mourah-Bey, repoussée.&mdash;Prise
+du camp retranché.&mdash;Quartier-général français à
+Gizeh.&mdash;Prise de l'île de Rodah.&mdash;Reddition du
+Caire.&mdash;Description de cette ville.
+</p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Le soir du combat de Chebreiss (13 juillet
+1798), l'armée française alla coucher à Chabour.
+Cette journée était très-forte: on marcha
+en ordre de bataille et au pas accéléré, dans
+l'espérance de couper quelques bâtiments de la
+<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
+flottille ennemie. En effet, les Mamelucks furent
+contraints d'en brûler plusieurs. L'armée bivouaqua
+à Chabour, sous de beaux sycomores,
+et trouva des champs pleins de pastèques, espèce
+de melons d'eau qui forment une nourriture
+saine et rafraîchissante. Jusqu'au Caire
+nous en rencontrâmes constamment, et le soldat
+exprimait combien ce fruit lui était agréable,
+en le nommant, à l'exemple des anciens
+Égyptiens, <i>sainte pastèque</i>.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'armée se mit en marche
+fort tard; on s'était procuré quelques viandes
+qu'il fallait distribuer. Nous attendîmes notre
+flottille, qui ne pouvait remonter le courant
+avant que le vent du nord ne fût levé; et nous
+couchâmes à Kouncherick. Le jour suivant,
+nous arrivâmes à Alkam. Là, le général Zayoncheck
+reçut l'ordre de mettre pied à terre sur
+la rive droite, avec toute la cavalerie démontée,
+et de se porter sur Menouf et à la pointe du
+Delta. Comme il ne s'y trouvait aucun Arabe,
+il était maître de tous ses mouvements, et nous
+fut d'un grand secours pour nous procurer des
+vivres. Il prit position à la tête du Delta, dite
+<i>le ventre de la vache</i>.</p>
+
+<p>Le 17, l'armée campa à Abounochabeck; le
+18, à Wardam. Wardam est un gros endroit; les
+troupes y bivouaquèrent dans une grande forêt
+<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
+de palmiers. Le soldat commençait à connaître
+les usages du pays, et à déterrer les lentilles
+et autres légumes, que les fellahs ont
+coutume de cacher dans la terre. Nous faisions
+de petites marches, en raison de la nécessité
+où nous nous trouvions de nous procurer des
+subsistances et afin d'être toujours en état de
+recevoir l'ennemi. Souvent, dès dix heures du
+matin, nous prenions position, et le premier
+soin du soldat était de se baigner dans le Nil.
+De Wardam nous allâmes coucher à Omedinar,
+d'où nous aperçûmes les Pyramides. A l'instant,
+toutes les lunettes furent braquées contre ces
+monuments les plus anciens du monde. On
+les prendrait pour d'énormes masses de rochers;
+mais la régularité et les lignes droites des arêtes
+décèlent la main des hommes. Les Pyramides
+bordent l'horizon de la vallée sur la rive gauche
+du Nil.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p>
+
+<p>Nous approchions du Caire, et nous étions
+instruits, par les gens du pays, que les Mamelucks
+réunis à la milice de cette ville, et à
+un nombre considérable d'Arabes, de janissaires,
+de spahis, nous attendaient entre le Nil
+et les Pyramides, couvrant Gizeh. Ils se vantaient
+que là finiraient nos succès.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
+Nous fîmes séjour à Omedinar. Ce jour de
+repos servit à réparer les armes et à nous préparer
+au combat. La mélancolie et la tristesse
+régnaient dans l'armée. Si les Hébreux, dans le
+désert de l'<i>Égarement</i>, se plaignaient et demandaient
+avec humeur à Moïse les oignons et les
+marmites pleines de viande de l'Égypte, les
+soldats français regrettaient sans cesse les délices
+de l'Italie. C'est en vain qu'on leur assurait
+que le pays était le plus fertile du monde,
+qu'il l'emportait même sur la Lombardie; le
+moyen de les persuader! ils ne pouvaient avoir
+ni pain ni vin. Nous campions sur des tas
+immenses de bled, mais il n'y avait dans le
+pays ni moulin, ni four. Le biscuit apporté
+d'Alexandrie, était mangé depuis long-temps;
+le soldat était réduit à piler le bled entre deux
+pierres et à faire des galettes cuites sous les
+cendres. Plusieurs grillaient le bled dans une
+poêle, après quoi ils le faisaient bouillir. C'était
+la meilleure manière de tirer parti du
+grain, mais tout cela n'était pas du pain. Chaque
+jour, leurs craintes augmentaient, au
+point qu'une foule d'entre eux disaient qu'il
+n'y avait pas de grande ville du Caire; que
+celle qui portait ce nom, était, comme Damanhour,
+une vaste réunion de huttes, privées
+de tout ce qui peut nous rendre la vie
+<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
+commode et agréable. Leur imagination était
+tellement tourmentée que, deux dragons se jetèrent
+tout habillés dans le Nil et se noyèrent.
+Il est vrai de dire pourtant que, si on n'avait
+ni pain, ni vin, les ressources qu'on se procurait
+avec du bled, des lentilles, de la viande et
+quelquefois des pigeons, fournissaient du moins
+à la nourriture de l'armée. Mais le mal était
+dans l'exaltation des têtes. Les officiers se plaignaient
+plus haut que les soldats, parce que le
+terme de comparaison était plus à leur désavantage.
+Ils ne trouvaient pas en Égypte les
+logements, les bonnes tables et tout le luxe de
+l'Italie. Le général en chef, voulant donner
+l'exemple, avait l'habitude de prendre son bivouac
+au milieu de l'armée et dans les endroits
+les moins commodes. Personne n'avait ni tente,
+ni provisions; le dîner de Napoléon et de l'état-major
+consistait dans un plat de lentilles.
+La soirée du soldat se passait en conversations
+politiques, en raisonnements et en plaintes;
+<i>Que sommes-nous venus faire ici?</i> disaient les
+uns; <i>le Directoire nous a déportés. Caffarelli</i>,
+disaient les autres, <i>est l'agent dont on s'est servi
+pour tromper le général en chef</i>. Plusieurs s'étant
+aperçus que partout où il y avait des vestiges
+d'antiquité, on les fouillait avec soin, se répandaient
+en invectives contre les savants, qui,
+<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
+<i>pour faire leur fouilles, avaient</i>, disaient-ils,
+<i>donné l'idée de l'expédition</i>. Les quolibets pleuvaient
+sur eux, même en leur présence. Ils
+appelaient un âne un savant, et disaient de Cafarelly-Dufalga,
+en faisant allusion à sa jambe
+de bois, <i>Il se moque bien de cela, lui, il a un
+pied en France</i>; mais Dufalga et les savants ne
+tardèrent pas à reconquérir l'estime de l'armée.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p>
+
+<p>Le 21, on partit de Omedinar, à une heure
+du matin. Cette journée devait être décisive. A
+la pointe du jour, on vit, pour la première
+fois depuis Chebreiss, une avant-garde de Mamelucks
+d'un millier de chevaux, qui se replièrent
+avec ordre et sans rien tenter; quelques
+boulets de notre avant-garde les tinrent en
+respect. A dix heures, nous aperçûmes Embabeh
+et les ennemis en bataille. Leur droite
+était appuyée au Nil, où ils avaient pratiqué
+un grand camp retranché, armé de quarante
+pièces de canons, et défendu par une vingtaine
+de mille hommes d'infanterie, janissaires,
+spahis et milice du Caire. La ligne de cavalerie
+des Mamelucks appuyait sa droite au camp retranché,
+et étendait sa gauche dans la direction
+des Pyramides, à cheval sur la route de
+Gizeh. Il y avait environ 9 à 10,000 chevaux,
+<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
+autant qu'on en pouvait juger. Ainsi l'armée
+entière était de 60,000 hommes, y compris l'infanterie
+et les hommes à pied qui servaient
+chaque cavalier. Deux ou trois mille Arabes
+tenaient l'extrême gauche, et remplissaient
+l'intervalle des Mamelucks aux Pyramides. Ces
+dispositions étaient formidables. Nous ignorions
+quelle serait la contenance des janissaires
+et des spahis du Caire, mais nous connaissions
+et redoutions beaucoup l'habileté et l'impétueuse
+bravoure des Mamelucks. L'armée française
+fut rangée en bataille, dans le même ordre
+qu'à Chebreiss, la gauche appuyée au
+Nil, la droite à un grand village. Le général
+Desaix commandait la droite, et il lui fallut
+trois heures pour se former à sa position et
+prendre un peu haleine. On reconnut le camp
+retranché des ennemis, et on s'assura bientôt
+qu'il n'était qu'ébauché. C'était un ouvrage
+commencé depuis trois jours, après la bataille
+de Chebreiss. Il se composait de longs boyaux,
+qui pouvaient être de quelque effet contre une
+charge de cavalerie, mais non contre une attaque
+d'infanterie. Nous vîmes aussi, avec de
+bonnes lunettes, que leurs canons n'étaient
+point sur affût de campagne, mais que c'étaient
+de grosses pièces en fer, tirées des bâtiments
+et servies par les équipages de la flottille.
+<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
+Aussitôt que le général en chef se fut assuré
+que l'artillerie n'était point mobile, il fut évident
+qu'elle ne quitterait point le camp retranché,
+non plus que l'infanterie; et que, si cette
+dernière sortait, elle se trouverait sans artillerie.
+Les dispositions de la bataille devaient
+être une conséquence de ces données; on résolut
+de prolonger notre droite, et de suivre le
+mouvement de cette aile avec toute l'armée,
+en passant hors de la portée du canon du camp
+retranché. Par ce mouvement, nous n'avions affaire
+qu'aux Mamelucks et à la cavalerie; et nous
+nous placions sur un terrain où l'infanterie et
+l'artillerie de l'ennemi ne devaient lui être d'aucun
+secours.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p>
+
+<p>Mourah-Bey, qui commandait en chef toute
+l'armée, vit nos colonnes s'ébranler, et ne tarda
+pas à deviner notre but. Quoique ce chef n'eût
+aucune habitude de la guerre, la nature l'avait
+doué d'un grand caractère, d'un courage à
+toute épreuve et d'un coup d'&oelig;il pénétrant.
+Les trois affaires que nous avions eues avec les
+Mamelucks, lui servaient déja d'expérience. Il
+sentit, avec une habileté qu'on pourrait à peine
+attendre du général européen le plus consommé,
+que le destin de la journée consistait
+<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
+à ne pas nous laisser exécuter notre mouvement,
+et à profiter de l'avantage de sa nombreuse
+cavalerie pour nous attaquer en marche.
+Il partit avec les deux tiers de ses chevaux (6
+à 7,000), laissa le reste pour soutenir le camp
+retranché et encourager l'infanterie, et vint, à
+la tête de cette troupe, aborder le général Desaix
+qui s'avançait par l'extrémité de notre
+droite. Ce dernier fut un moment compromis;
+la charge se fit avec une telle rapidité, que nous
+crûmes que la confusion se mettait dans les
+carrés; le général Desaix, en marche à la tête
+de sa colonne, était engagé dans un bosquet
+de palmiers. Toutefois la tête des Mamelucks,
+qui tomba sur lui, était peu nombreuse.
+Leur masse n'arriva que quelques minutes après,
+ce retard suffit. Les carrés étaient parfaitement
+formés et reçurent la charge avec sang-froid.
+Le général Régnier appuyait leur gauche; Napoléon,
+qui était dans le carré du général Dugua,
+marcha aussitôt sur le gros des Mamelucks
+et se plaça entre le Nil et Régnier. Les
+Mamelucks furent reçus par la mitraille et une
+vive fusillade; une trentaine des plus braves
+vint mourir auprès du général Desaix; mais
+la masse, par un instinct naturel au cheval,
+tourna autour des carrés, et dès lors la charge
+fut manquée. Au milieu de la mitraille, des
+<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
+boulets, de la poussière, des cris et de la fumée,
+une partie des Mamelucks rentra dans le
+camp retranché, par un mouvement naturel au
+soldat, de faire sa retraite vers le lieu d'où il
+est parti. Mourah-Bey et les plus habiles se dirigèrent
+sur Gizeh. Ce commandant en chef se
+trouva ainsi séparé de son armée. La division
+Bon et Menou, qui formait notre gauche, se
+porta alors sur le camp retranché; et le général
+Rampon, avec deux bataillons, fut détaché
+pour occuper une espèce de défilé, entre Gizeh
+et le camp.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p>
+
+<p>La plus horrible confusion régnait à Embabeh;
+la cavalerie s'était jetée sur l'infanterie,
+qui, ne comptant pas sur elle, et voyant les
+Mamelucks battus, se précipita sur les djermes,
+kaïkes et autres bateaux, pour repasser le Nil.
+Beaucoup le firent à la nage; les Égyptiens excellent
+dans cet exercice, que les circonstances
+particulières de leur pays leur rendent nécessaire.
+Les quarante pièces de canon, qui défendaient
+le camp retranché, ne tirèrent pas
+deux cents coups. Les Mamelucks, s'apercevant
+bientôt de la fausse direction qu'ils avaient
+donnée à leur retraite, voulurent reprendre la
+route de Gizeh; ils ne le purent. Les deux bataillons,
+<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
+placés entre le Nil et Gizeh, et soutenus
+par les autres divisions, les rejetèrent dans le
+camp. Beaucoup y trouvèrent la mort, plusieurs
+milliers essayèrent de traverser le Nil qui
+les engloutit. Retranchements, artillerie, pontons,
+bagages, tout tomba en notre pouvoir.
+De cette armée de plus de 60,000 hommes,
+il n'échappa que 2,500 cavaliers avec Mourah-Bey;
+la plus grande partie de l'infanterie se
+sauva à la nage ou dans des bateaux. On porte à
+5,000 les Mamelucks qui furent noyés dans cette
+bataille. Leurs nombreux cadavres portèrent
+en peu de jours jusqu'à Damiette et Rosette,
+et le long du rivage, la nouvelle de notre victoire.</p>
+
+<p>Ce fut au commencement de cette bataille,
+que Napoléon adressa aux soldats, ces paroles
+devenues si célèbres: <i>Du haut de ces pyramides
+quarante siècles vous contemplent!!!</i></p>
+
+<p>Il était nuit lorsque les trois divisions Desaix,
+Régnier et Dugua revinrent à Gizeh. Le général
+en chef y plaça son quartier-général dans
+la maison de campagne de Mourah-Bey.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p>
+
+<p>Les Mamelucks avaient sur le Nil une soixantaine
+de bâtiments, chargés de toutes leurs richesses.
+Voyant l'issue inopinée du combat, et
+<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
+nos canons déja placés sur le fleuve au-delà
+des débouchés de l'île de Rodah, ils perdirent
+l'espérance de les sauver, et y mirent le feu.
+Pendant toute la nuit, aux travers des tourbillons
+de flammes et de fumée, nous apercevions
+se dessiner les minarets et les édifices du Caire
+et de la ville des Morts. Ces tourbillons de
+flammes éclairaient tellement, que nous pouvions
+découvrir jusqu'aux Pyramides.</p>
+
+<p>Les Arabes, selon leur coutume après une
+défaite, se rallièrent loin du champ de bataille,
+dans le désert au-delà des Pyramides.</p>
+
+<p>Durant plusieurs jours, toute l'armée ne fut
+occupée qu'à pêcher les cadavres des Mamelucks;
+leurs armes qui étaient précieuses, la
+quantité d'or qu'ils étaient accoutumés à porter
+avec eux, rendait le soldat très-zélé pour
+cette recherche.</p>
+
+<p>Notre flottille n'avait pu suivre le mouvement
+de l'armée, le vent lui avait manqué. Si
+nous l'avions eue, la journée n'eût pas été plus
+décisive, mais nous aurions fait probablement
+un grand nombre de prisonniers, et pris toutes
+les richesses qui ont été la proie des flammes.
+La flottille avait entendu notre canon, malgré
+le vent du nord qui soufflait avec violence. A
+mesure qu'il se calma, le bruit du canon allait
+augmentant, de sorte qu'à la fin il paraissait
+<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
+s'être rapproché d'elle, et que le soir les marins
+crurent la bataille perdue; mais la multitude
+de cadavres qui passèrent près de leurs
+bâtiments, et qui tous étaient Mamelucks, les
+rassura bientôt.</p>
+
+<p>Ce ne fut que long-temps après sa fuite que
+Mourah-Bey s'aperçut qu'il n'était suivi que par
+une partie de son monde, et qu'il reconnut la
+faute qu'avait faite sa cavalerie, de rester dans le
+camp retranché. Il essaya plusieurs charges
+pour lui rouvrir le passage, mais il était trop
+tard. Les Mamelucks, eux-mêmes, avaient la
+terreur dans l'ame, et agirent mollement. Les
+destins avaient prononcé la destruction de cette
+brave et intrépide milice, sans contredit l'élite
+de la cavalerie d'Orient. La perte de l'ennemi
+dans cette journée peut être évaluée à
+10,000 hommes restés sur le champ de bataille
+ou noyés, tant Mamelucks, que janissaires,
+miliciens du Caire et esclaves des Mamelucks.
+On fit un millier de prisonniers, et l'on s'empara
+de huit à neuf cents chameaux et d'autant
+de chevaux.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p>
+
+<p>Sur les neuf heures du soir, Napoléon entra
+dans la maison de campagne de Mourah-Bey,
+<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
+à Gizeh. Ces sortes d'habitations ne ressemblent
+en rien à nos châteaux. Nous eûmes beaucoup
+de peine à nous y loger, et à reconnaître la
+distribution des différentes pièces. Mais ce qui
+frappa le plus agréablement les officiers, ce fut
+une grande quantité de coussins et de divans
+couverts des plus beaux damas et des plus
+belles soieries de Lyon, et ornés de franges
+d'or. Pour la première fois, nous trouvâmes
+en Égypte le luxe et les arts de l'Europe. Une
+partie de la nuit se passa à parcourir dans tous
+les sens cette singulière maison. Les jardins
+étaient remplis d'arbres magnifiques, mais ils
+étaient sans allées, et ressemblaient assez aux
+jardins de certaines religieuses d'Italie. Ce qui
+fit le plus de plaisir aux soldats, car chacun
+y accourut, ce furent de grands berceaux de
+vignes, chargés des plus beaux raisins du
+monde. La vendange fut bientôt faite.</p>
+
+<p>Les deux divisions Bon et Menou qui étaient
+restées dans le camp retranché étaient aussi
+dans la plus grande abondance. On avait trouvé
+dans les bagages nombre de cantines remplies
+d'office, de pots de confiture, des sucreries.
+On rencontrait à chaque instant des tapis,
+des porcelaines, des cassolettes et une foule
+de petits meubles à l'usage des Mamelucks,
+qui excitaient notre curiosité. L'armée commença
+<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
+alors à se réconcilier avec l'Égypte, et
+à croire enfin que le Caire n'était pas Damanhour.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p>
+
+<p>Le lendemain, à la pointe du jour, Napoléon
+se porta sur la rivière, et s'emparant de
+quelques barques, il fit passer le général Vial
+avec sa division dans l'île de Rodah. On s'en rendit
+maître après avoir tiré quelques coups de
+fusil. Du moment où l'on eut pris possession de
+l'île de Rodah et placé un bataillon dans le
+mékias et des sentinelles le long du canal, le
+Nil dut être considéré comme passé; on n'était
+plus séparé de Boulac et du vieux Caire que
+par un grand canal. On visita l'enceinte de
+Gizeh, et on travailla sur-le-champ à en fermer
+les portes. Gizeh était environné d'une
+muraille assez vaste pour renfermer tous nos
+établissements et assez forte pour contenir les
+Mamelucks et les Arabes. Nous attendions avec
+impatience l'arrivée de la flottille; le vent du
+nord soufflait comme à l'ordinaire, et cependant
+elle ne venait pas! Le Nil étant bas, l'eau
+lui avait manqué, les bâtiments étaient engravés.
+Le contre-amiral Perré fit dire qu'on ne
+devait pas compter sur lui et qu'il ne pouvait
+désigner le jour de son arrivée. Cette contrariété
+<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
+était extrême, car il fallait s'emparer du
+Caire dans le premier moment de stupeur, au
+lieu de laisser aux habitants, en perdant quarante-huit
+heures, le temps de revenir de leur
+épouvante. Heureusement qu'à la bataille, ce
+n'était pas les Mamelucks seuls qui avaient été
+vaincus, les janissaires du Caire et tout ce que
+cette ville contenait de braves et d'hommes
+armés y avaient aussi pris part et étaient dans
+la dernière consternation. Tous les rapports
+sur cette affaire donnaient aux Français un caractère
+qui tenait du merveilleux.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ IX</b>.</p>
+
+<p>Un drogman fut envoyé par le général en
+chef vers le pacha et le cadi-scheick, iman de
+la grande mosquée, et les proclamations que
+Napoléon avait publiées à son entrée en Égypte
+furent répandues. Le pacha était déja parti,
+mais il avait laissé son kiaya. Celui-ci crut de
+son devoir de venir à Gizeh, puisque le général
+en chef déclarait que ce n'était pas aux
+Turcs, mais aux Mamelucks qu'il faisait la
+guerre. Il eut une conférence avec Napoléon,
+qui le persuada. C'était d'ailleurs ce que ce
+kiaya avait de mieux à faire. En cédant à Napoléon,
+il entrevoyait l'espérance de jouer un
+grand rôle et de bâtir sa fortune. En refusant,
+<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
+il courait à sa perte. Il se rangea donc sous l'obéissance
+du général en chef et promit de chercher
+à persuader à Ibrahim-Bey de se retirer et
+aux habitants du Caire de se soumettre. Le lendemain
+une députation des scheicks du Caire
+vint à Gizeh et fit connaître que Ibrahim-Bey
+était déja sorti et était allé camper à Birket-el-Hadji,
+que les janissaires s'étaient assemblés et
+avaient décidé de se rendre, et que le scheick
+de la grande mosquée de Jemilazar avait été
+chargé d'envoyer une députation pour traiter
+de la reddition de la ville et implorer la clémence
+du vainqueur. Les députés restèrent
+plusieurs heures à Gizeh, où on employa tous
+les moyens qu'on crut les plus efficaces pour
+les confirmer dans leurs bonnes dispositions
+et leur donner de la confiance. Le jour suivant,
+le général Dupuy fut envoyé au Caire
+comme commandant d'armes et l'on prit possession
+de la citadelle. Nos troupes passèrent
+le canal et occupèrent le vieux Caire et
+Boulac. Le général en chef fit son entrée au
+Caire le 26 juillet, à quatre heures après midi.
+Il alla loger sur la place El-Bekir, dans la maison
+d'Elfy-Bey et y transporta son quartier-général.
+Cette maison était placée à une des extrémités
+de la ville et le jardin communiquait
+avec la campagne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ X</b>.</p>
+
+<p>Le Caire est situé à une demie-lieue du Nil;
+le vieux Caire et Boulac sont ses ports. Il est
+traversé par un canal ordinairement à sec; mais
+qui se remplit pendant l'inondation, au moment
+où l'on coupe la digue, opération qui
+ne se fait que lorsque le Nil est à une certaine
+hauteur; c'est l'objet d'une fête publique. Alors
+le canal communique son eau à des canaux
+nombreux, et la place d'El-Békir, ainsi que la
+plupart des places et des jardins du Caire,
+est couverte d'eau. Lors des inondations, on
+traverse tous ces quartiers avec des bateaux.
+Le Caire est dominé par une citadelle placée
+sur un mamelon qui commande toute la ville.
+Elle est séparée du Mokattam par un vallon.
+Un aquéduc, ouvrage assez remarquable, porte
+de l'eau à la citadelle. Il y a, à cet effet, au
+vieux Caire une énorme tour octogone très-haute
+qui renferme le réservoir où les eaux du
+Nil sont élevées par une machine hydraulique
+et d'où elles entrent dans l'aquéduc. La citadelle
+tire aussi de l'eau du puits de Joseph,
+mais cette eau est moins bonne que celle du
+Nil. Cette forteresse était négligée, sans défense,
+et tombait en ruines. On s'occupa immédiatement
+<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
+de la réparer, et depuis on y a constamment
+travaillé. Le Caire est environné de hautes
+murailles bâties par les Arabes et surmontées
+de tours énormes; ces murailles étaient en mauvais
+état et tombaient de vétusté; les Mamelucks
+ne réparaient rien. La ville est grande;
+la moitié de son enceinte confine avec le désert,
+de sorte qu'on trouve des sables arides en
+sortant par la porte de Suèz et celles qui sont
+du côté de l'Arabie.</p>
+
+<p>La population du Caire était considérable,
+on y comptait 210,000 habitants. Les maisons
+sont fort élevées et les rues étroites, afin d'être
+à l'abri du soleil. C'est pour le même motif que
+les bazars ou marchés publics sont couverts
+de toiles ou paillassons. Les beys ont de très-beaux
+palais d'une architecture orientale, qui
+tient plutôt de celle des Indes que de la nôtre.
+Les scheicks ont aussi de très-belles maisons. Les
+okels sont de grands bâtiments carrés qui ont
+de vastes cours intérieures et où sont renfermées
+des corporations entières de marchands.
+Ainsi il y a l'okel du riz du Seur, l'okel des
+marchands de Suèz, de Syrie. Tous ont à l'extérieur,
+et donnant sur les rues, de petites
+boutiques de douze à quinze pieds carrés, où
+se tient le marchand avec les échantillons de
+ses marchandises. Le Caire a un grand nombre
+<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
+de mosquées les plus belles du monde; les minarets
+sont riches et nombreux. Les mosquées
+servent en général à recevoir les pélerins qui y
+couchent. Il en est qui contiennent quelquefois
+jusqu'à 3,000 pélerins; de ce nombre est celle
+de Jemilazar, qu'on cite comme la plus grande
+de l'Orient. Ces mosquées se composent d'ordinaire
+de cours dont le pourtour est environné
+de colonnes énormes, couvertes par des terrasses;
+dans l'intérieur se trouvent une foule de
+bassins ou réservoirs d'eau pour boire et pour
+se laver. Il y a dans un quartier quelques familles
+européennes, c'est le quartier des Francs;
+l'on y rencontre un certain nombre de maisons,
+comme celles que peut avoir en Europe
+un négociant de 30 à 40,000 livres de rente;
+elles sont meublées à l'européenne avec des
+chaises et des lits; des églises pour les Cophtes,
+et quelques couvents pour les catholiques syriens.</p>
+
+<p>A côté de la ville du Caire, du côté du désert,
+se trouve la ville des Morts. Cette ville
+est plus grande que le Caire même; c'est-là
+que toutes les familles ont leur sépulture. Une
+multitude de mosquées, de tombeaux, de minarets
+et de dômes conservent le souvenir des
+grands qui y ont été enterrés et qui les ont fait
+bâtir. Beaucoup de tombeaux ont des gardiens
+<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
+qui y entretiennent des lampes allumées et en
+font voir l'intérieur aux curieux. Les familles
+des morts, ou des fondations, pourvoyent à ces
+dépenses. Le peuple lui-même a des tombeaux
+distingués par famille ou par quartier, qui s'élèvent
+à deux pieds de terre.</p>
+
+<p>Il y a au Caire une foule de cafés; on y prend
+du café, des sorbets ou de l'opium, et on y disserte
+sur les affaires publiques.</p>
+
+<p>Autour de cette ville, ainsi qu'auprès d'Alexandrie,
+Rozette, etc., on trouve des monticules
+assez élevés; ils sont tous formés de ruines
+et de décombres et s'accroissent tous les jours
+parce que tous les débris de la ville y sont portés;
+cela produit un effet désagréable. Les Français
+avaient établi des lois de police pour arrêter le
+mal, et l'institut discuta les moyens de le faire
+entièrement disparaître. Mais il se présenta des
+difficultés. L'expérience avait prouvé aux gens
+du pays qu'il était dangereux de jeter ces débris
+dans le Nil, parce qu'ils encombraient les
+canaux ou se répandaient dans la campagne
+avec l'inondation. Ces ruines sont la suite de
+la décadence du pays dont on aperçoit les marques
+à chaque pas.</p>
+
+<p><a id="Page_250"></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span></p>
+
+<h2>MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2>
+
+<h3>ÉGYPTE.&mdash;RELIGION.</h3>
+
+<p class="hanging summary">
+Du christianisme.&mdash;De l'islamisme.&mdash;Différence
+de l'esprit des deux religions.&mdash;Haine des califes
+contre les bibliothèques.&mdash;De la durée des empires
+en Asie.&mdash;Polygamie.&mdash;Esclavage.&mdash;Cérémonies
+religieuses.&mdash;Fête du prophète.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p>
+
+<p>La religion chrétienne est la religion d'un
+peuple civilisé, elle est toute spirituelle; la récompense
+que Jésus-Christ promet aux élus,
+est de contempler Dieu face à face. Dans cette
+religion, tout est pour amortir les sens, rien
+pour les exciter. La religion chrétienne a été
+trois ou quatre siècles à s'établir, ses progrès
+ont été lents. Il faut du temps pour détruire,
+<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
+par la seule influence de la parole, une religion
+consacrée par le temps. Il en faut davantage
+quand la nouvelle ne sert et n'allume aucune
+passion.</p>
+
+<p>Les progrès du christianisme furent le triomphe
+des Grecs sur les Romains. Ces derniers
+avaient soumis, par la force des armes, toutes
+les républiques grecques; celles-ci dominèrent
+leurs vainqueurs par les sciences et les arts.
+Toutes les écoles de philosophie, d'éloquence,
+tous les ateliers de Rome étaient tenus par des
+Grecs. La jeunesse romaine ne croyait pas avoir
+terminé ses études, si elle n'était allée se perfectionner
+à Athènes. Différentes circonstances
+favorisèrent encore la propagation de la religion
+chrétienne. L'apothéose de César et d'Auguste
+fut suivie de celles des plus abominables
+tyrans; cet abus de polythéisme rallia à l'idée
+d'un seul Dieu créateur et maître de l'univers.
+Socrate avait déja proclamé cette grande vérité:
+le triomphe du christianisme, qui la lui emprunta,
+fut, comme nous l'avons dit plus haut,
+une réaction des philosophes de la Grèce sur
+leurs conquérants. Les saints pères étaient presque
+tous Grecs. La morale qu'ils prêchèrent fut
+celle de Platon. Toute la subtilité que l'on remarque
+dans la théologie chrétienne, est due
+à l'esprit des sophistes de son école.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
+Les chrétiens, à l'exemple du paganisme, crurent
+les récompenses d'une vie future insuffisantes
+pour réprimer les désordres, les vices
+et les crimes qui naissent des passions; ils
+firent un enfer tout physique avec des peines
+toutes corporelles. Ils enchérirent de beaucoup
+sur leurs modèles, et donnèrent même à ce
+dogme tant de prépondérance, que l'on peut
+dire avec raison que la religion du Christ est
+une menace.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p>
+
+<p>L'islamisme est la religion d'un peuple dans
+l'enfance; il naquit dans un pays pauvre et
+manquant des choses les plus nécessaires à la
+vie. Mahomet a parlé aux sens, il n'eût point
+été entendu par sa nation, s'il n'eût parlé qu'à
+l'esprit. Il promit à ses sectateurs des bains
+odoriférants, des fleuves de lait, des houris blanches
+aux yeux noirs, et l'ombre perpétuelle
+des bosquets. L'Arabe qui manquait d'eau et
+était brûlé par un soleil ardent, soupirait pour
+l'ombrage et la fraîcheur, et fit tout pour obtenir
+une pareille récompense. Ainsi l'on peut
+dire par opposition au christianisme, que la religion
+de Mahomet est une promesse.</p>
+
+<p>L'islamisme attaque spécialement les idolâtres;
+<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
+<i>il n'y a point d'autre Dieu que Dieu, et
+Mahomet est son prophète</i>: voilà le fondement
+de la religion musulmane; c'était, dans le point
+le plus essentiel, consacrer la grande vérité annoncée
+par Moïse et confirmée par Jésus-Christ.
+On sait que Mahomet avait été instruit par des
+juifs et des chrétiens. Ces derniers étaient une
+espèce d'idolâtres à ses yeux. Il entendait mal
+le mystère de la trinité, et l'expliquait comme
+la reconnaissance de trois dieux. Quoi qu'il en
+soit, il persécuta les chrétiens avec beaucoup
+moins d'acharnement que les païens. Les premiers
+pouvaient se racheter en payant un tribut.
+Le dogme de l'unité de Dieu que Jésus-Christ
+et Moïse avaient si répandu, le Koran le
+porta dans l'Arabie, l'Afrique et jusqu'aux extrémités
+des Indes. Considérée sous ce point
+de vue, la religion mahométane a été la succession
+des deux autres; toutes les trois ont déraciné
+le paganisme.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p>
+
+<p>Né chez un peuple corrompu, assujetti,
+comprimé, le christianisme prêcha la soumission
+et l'obéissance, afin de désintéresser les
+souverains. Il chercha à s'établir par l'insinuation,
+la persuasion et la patience. Jésus-Christ,
+<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
+simple prédicateur, n'exerça aucun pouvoir sur
+la terre, <i>mon règne n'est pas de ce monde</i>, disait-il.
+Il le prêchait dans le temple, il le prêchait
+en particulier à ses disciples. Il leur accorda
+le don de la parole, fit des miracles, ne
+se révolta jamais contre la puissance établie,
+et mourut sur une croix, entre deux larrons,
+en exécution du jugement d'un simple préteur
+idolâtre.</p>
+
+<p>La religion mahométane née chez une nation
+guerrière et libre, prêcha l'intolérance et la
+destruction des infidèles. A l'opposé de Jésus-Christ,
+Mahomet fut roi! Il déclara que tout
+l'univers devait être soumis à son empire, et
+ordonna d'employer le sabre pour anéantir l'idolâtre
+et l'infidèle. Les tuer fut une &oelig;uvre
+méritoire. Les idolâtres qui étaient en Arabie
+furent bientôt convertis ou détruits. Les infidèles
+qui étaient en Asie, en Syrie, et en Égypte
+furent attaqués et conquis. Aussitôt que l'islamisme
+eut triomphé à la Mecque et à Médine,
+il servit de point de ralliement aux diverses
+tribus d'Arabes. Toutes furent fanatisées, et
+une nation entière se précipita sur ses voisins.</p>
+
+<p>Les successeurs de Mahomet régnèrent sous
+le titre de califes. Ils réunissaient à la fois le
+glaive et l'encensoir. Les premiers califes prêchaient
+tous les jours dans la mosquée de Médine
+<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
+ou dans celle de la Mecque, et de là envoyaient
+des ordres à leurs armées, qui déja
+couvraient une partie de l'Afrique et de l'Asie.
+Un ambassadeur de Perse, qui arriva à Médine,
+fut fort étonné de trouver le calife Omar
+dormant au milieu d'une foule de mendiants
+sur le seuil de la mosquée. Dans la suite, lorsque
+Omar se rendit à Jérusalem, il voyageait
+sur un chameau qui portait ses provisions, n'avait
+qu'une tente de toile grossière, et n'était
+distingué des autres musulmans que par son
+extrême simplicité. Durant les dix années de
+son règne, il conquit quarante mille villes, détruisit
+cinquante mille églises, fit bâtir deux
+mille mosquées. Le calife Aboubeker qui ne prenait
+au trésor, pour sa maison, que trois pièces
+d'or par jour, en donnait cinq cents à chaque
+Mossen, qui s'était trouvé avec le prophète au
+combat de Bender.</p>
+
+<p>Les progrès des Arabes furent rapides; leurs
+armées mues par le fanatisme attaquèrent à
+la fois l'empire romain et celui de Perse. Ce
+dernier fut subjugué en peu de temps, et les
+musulmans pénétrèrent jusqu'aux frontières de
+l'Oxus, s'emparèrent de trésors innombrables,
+détruisirent l'empire de Cosroès, et s'avancèrent
+jusqu'à la Chine. Les victoires qu'ils remportèrent
+en Syrie, à Aiquadie, à Dyrmonck,
+<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
+leur livrèrent Damas, Alep, Émesse, Césarée,
+Jérusalem. La prise de Pelouse et d'Alexandrie
+les rendit maîtres de l'Égypte. Tout ce pays
+était cophte et fort séparé de Constantinople
+par les discussions d'hérésie. Kaleb, Derar,
+Amroug, surnommés les glaives ou les épées du
+prophète, n'éprouvèrent aucune résistance.
+Tout obstacle eût été inutile. Au milieu des assauts,
+au milieu des batailles, ces guerriers
+voyaient des houris au teint blanc et aux yeux
+bleus ou noirs, couvertes de chapeaux de diamants,
+qui les appelaient et leur tendaient les
+bras; leurs ames s'enflammaient à cette vue,
+ils s'élançaient en aveugles et cherchaient la
+mort qui allait mettre ces beautés en leur puissance.
+C'est ainsi qu'ils se sont rendus maîtres
+des belles plaines de la Syrie, de l'Égypte et de
+la Perse; c'est ainsi qu'ils ont soumis le monde.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p>
+
+<p>Un préjugé bien répandu et cependant démenti
+par l'histoire, c'est que Mahomet était
+ennemi des sciences, des arts et de la littérature.
+On a beaucoup cité le mot du calife Omar,
+lorsqu'il fit brûler la bibliothèque d'Alexandrie:
+«Si cette bibliothèque renferme ce qui se trouve
+dans le Koran, elle est inutile; si elle contient
+<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
+autre chose, elle est dangereuse.» Un pareil fait
+et beaucoup d'autres de cette nature ne doivent
+point faire oublier ce que l'on doit aux califes
+arabes. Ils étendirent constamment la sphère
+des connaissances humaines, et embellirent la
+société par les charmes de leur littérature. Il
+est possible néanmoins que dans l'origine, les
+successeurs de Mahomet aient craint que les
+Arabes ne se laissassent amollir par les arts et
+les sciences, qui étaient portés à un si haut point
+dans l'Égypte, la Syrie et le bas-empire. Ils
+avaient sous les yeux la décadence de l'empire
+de Constantin, due en partie à de perpétuelles
+discussions scholastiques et théologiques. Peut-être
+ce spectacle les avait-il indisposés contre
+la plupart des bibliothèques qui dans le fait
+contenaient en majorité des livres de cette nature.
+Quoi qu'il en soit, les Arabes ont été pendant
+cinq cents ans la nation la plus éclairée
+du monde. C'est à eux que nous devons notre
+systême de numération, les orgues, les cadrans
+solaires, les pendules et les montres. Rien de
+plus élégant, de plus ingénieux, de plus moral
+que la littérature persanne, et, en général, tout
+ce qui est sorti de la plume des littérateurs de
+Bagdad, et de Bassora.</p>
+
+<p>Les empires ont moins de durée en Asie que
+dans l'Europe, ce qu'on peut attribuer aux circonstances
+<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
+géographiques. L'Asie est environnée
+d'immenses déserts, d'où s'élancent tous
+les trois ou quatre siècles des peuplades guerrières,
+qui culbutent les plus vastes empires.
+De là sont sortis les Ottomans, et dans la suite
+les Tamerlan et les Gengiskan.</p>
+
+<p>Il paraît que les législateurs souverains de
+ces peuplades se sont toujours attachés à leur
+conserver des m&oelig;urs nationales et une physionomie
+originaire. C'est ainsi qu'ils empêchèrent
+que le janissaire d'Égypte ne devînt arabe,
+que le janissaire d'Andrinople ne devînt grec.
+Le principe adopté par eux de s'opposer à
+toute espèce d'innovation dans les habitudes et
+les m&oelig;urs, leur fit proscrire les sciences et
+les arts. Mais il ne faut attribuer cette mesure
+ni aux préceptes de Mahomet, ni à la religion
+du Koran, ni au naturel arabe.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p>
+
+<p>Mahomet restreignit à quatre, le nombre des
+femmes que chaque musulman pouvait épouser.
+Aucun législateur d'Orient n'en avait permis
+aussi peu. On se demande pourquoi il ne
+supprima point la polygamie, comme l'avait
+fait la religion chrétienne; car il est bien constant
+que le nombre des femmes, en Orient,
+<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
+n'est nulle part supérieur à celui des hommes.
+Il était donc naturel de n'en permettre qu'une,
+afin que tous pussent en avoir.</p>
+
+<p>C'est encore un sujet de méditation que ce
+contraste entre l'Asie et l'Europe. Chez nous,
+les législateurs n'autorisent qu'une seule femme;
+Grecs ou Romains, Gaulois ou Germains, Espagnols
+ou Bretons, tous enfin ont adopté cet
+usage. En Asie, au contraire, la polygamie fut
+constamment permise; Juifs ou Assyriens, Tartares
+ou Persans, Égyptiens ou Turcomans,
+purent toujours avoir plusieurs femmes.</p>
+
+<p>Peut-être faut-il chercher la raison de cette
+différence dans la nature des circonstances géographiques
+de l'Afrique et de l'Asie. Ces pays
+étant habités par des hommes de plusieurs couleurs,
+la polygamie est le seul moyen d'empêcher
+qu'ils ne se persécutent. Les législateurs
+ont pensé que pour que les blancs ne fussent
+pas ennemis des noirs, les noirs des blancs,
+les cuivrés des uns et des autres, il fallait les
+faire tous membres d'une même famille, et lutter
+ainsi contre ce penchant de l'homme, de
+haïr tout ce qui n'est pas lui. Mahomet pensa
+que quatre femmes étaient suffisantes pour atteindre
+ce but, parce que chaque homme pouvait
+avoir une blanche, une noire, une cuivrée
+et une femme d'une autre couleur. Sans doute
+<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
+il était aussi dans la nature d'une religion sensuelle
+de favoriser les passions de ses sectateurs;
+et en cela la politique et le prophète ont pu se
+trouver d'accord<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>Lorsqu'on voudra dans nos colonies donner
+la liberté aux noirs et y établir une égalité parfaite,
+il faudra que le législateur autorise la
+polygamie et permette d'avoir à la fois une
+femme blanche, une noire et une mulâtre.
+Dès lors les différentes couleurs faisant partie
+d'une même famille seront confondues dans
+l'opinion de chacune; sans cela on n'obtiendra
+jamais des résultats satisfaisants. Les noirs seront
+ou plus nombreux ou plus habiles, et alors
+ils tiendront les blancs dans l'abaissement <i>et
+vice versa</i>.</p>
+
+<p>Par suite de ce principe général de l'égalité
+des couleurs, qu'a établi la polygamie, il n'y
+<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
+avait aucune différence entre les individus composant
+la maison des Mamelucks. Un esclave
+noir qu'un bey avait acheté d'une caravane
+d'Afrique, devenait catchef et était égal au beau
+Mameluck blanc, originaire de Circassie; et
+l'on ne soupçonnait même pas qu'il en pût être
+autrement.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p>
+
+<p>L'esclavage n'est pas et n'a jamais été dans
+l'Orient ce qu'il fut en Europe. Les m&oelig;urs
+sous ce rapport sont restées les mêmes que celles
+de l'Écriture. La servante se marie avec le
+maître.</p>
+
+<p>La loi des Juifs supposait si peu de distinction
+entre eux, qu'elle prescrit ce que la servante
+doit devenir, lorsqu'elle épouse le fils de la
+maison. De nos jours encore, un musulman
+achète un esclave, l'élève, et s'il lui plaît, l'unit
+à sa fille et le fait héritier de sa fortune, sans
+que cela choque en rien les coutumes du pays.</p>
+
+<p>Mourah-Bey, Aly-Bey, avaient été vendus à
+des beys dans un âge encore tendre, par des
+marchands qui les avaient achetés eux-mêmes en
+Circassie. Ils remplirent d'abord les plus bas offices
+dans la maison de leurs maîtres. Mais leur
+jolie figure, leur aptitude aux exercices du
+<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
+corps, leur bravoure ou leur intelligence, les
+firent arriver progressivement aux premières
+places. Il en est de même chez les pachas, les
+visirs et les sultans. Leurs esclaves parviennent
+comme parviendraient leurs fils.</p>
+
+<p>En Europe, au contraire, quiconque était empreint
+du sceau de l'esclavage, demeurait pour
+toujours dans le dernier rang de la domesticité.
+Chez les Romains l'esclave pouvait être affranchi,
+mais il conservait un caractère déshonnête
+et bas; jamais il n'était considéré
+comme un citoyen né libre. L'esclavage des colonies,
+fondé sur la différence des couleurs,
+est bien plus rigide et plus avilissant encore.</p>
+
+<p>Les résultats de la polygamie, la manière
+dont les Orientaux considèrent l'esclavage et
+traitent leurs esclaves, diffèrent tellement de
+nos m&oelig;urs et de nos idées sur la servitude, que
+nous concevons difficilement tout ce qui passe
+chez eux.</p>
+
+<p>Il fallut également beaucoup de temps aux
+Égyptiens pour comprendre que tous les Français
+n'étaient pas les esclaves de Napoléon, et
+encore n'y a-t-il eu que les plus éclairés d'entre
+eux qui y soient parvenus.</p>
+
+<p>Tout père de famille, en Orient, possède sur
+sa femme, ses enfants et ses esclaves, un pouvoir
+absolu que l'autorité publique ne peut
+<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
+modifier. Esclave du grand-seigneur, il exerce
+au-dedans le despotisme auquel il est lui-même
+soumis au-dehors; et il est sans exemple qu'un
+pacha ou un officier quelconque ait pénétré
+dans l'intérieur d'une famille pour en troubler
+le chef dans l'exercice de son autorité, c'est
+une chose qui choquerait les coutumes, les
+m&oelig;urs et le caractère national. Les Orientaux
+se considèrent comme maîtres dans leurs maisons,
+et tout agent du pouvoir qui veut exercer
+sur eux son ministère, attend qu'ils en
+sortent ou les envoie chercher.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p>
+
+<p>Les mahométans ont beaucoup de cérémonies
+religieuses et un grand nombre de mosquées
+où les fidèles vont prier plusieurs fois
+par jour. Les fêtes sont célébrées par de grandes
+illuminations dans les temples et dans les
+rues, et quelquefois par des feux d'artifice.</p>
+
+<p>Ils ont aussi des fêtes pour leur naissance,
+leur mariage et la circoncision de leurs enfants;
+cette dernière est celle qu'ils célèbrent
+avec le plus d'affection. Toutes se font avec plus
+de pompe extérieure que les nôtres. Leurs funérailles
+sont majestueuses et leurs tombeaux
+d'une architecture magnifique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
+Aux heures indiquées les musulmans font
+leurs prières, en quelque lieu qu'ils se trouvent;
+les esclaves déploient des tapis devant
+eux, et ils s'agenouillent la face vers l'Orient.</p>
+
+<p>La charité et l'aumône sont recommandées
+dans tous les chapitres du Koran, comme la
+manière d'être la plus agréable à Dieu et au
+prophète. Sacrifier une partie de sa fortune
+pour des établissements publics, surtout creuser
+un canal, un puits, élever une fontaine,
+sont des &oelig;uvres méritoires par excellence. L'établissement
+d'une fontaine, d'un réservoir, se
+lie fréquemment à celui d'une mosquée; partout
+où il y a un temple, il y a de l'eau en
+abondance. Le prophète paraît l'avoir mise sous
+la protection de la religion. C'est le premier
+besoin du désert, il faut la recueillir et la conserver
+avec soin.</p>
+
+<p>Ali a peu de sectateurs dans l'Arabie, l'empire
+turc, l'Égypte et la Syrie. Nous n'y avons
+trouvé que les Mutualis. Mais toute la Perse
+jusqu'à l'Indus est de la secte de ce calife.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p>
+
+<p>Le général en chef alla célébrer la fête du
+prophète chez le scheick El-Bekir. On commença
+par réciter une espèce de litanie qui comprenait
+la vie de Mahomet depuis sa naissance
+<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
+jusqu'à sa mort. Une centaine de scheicks assis
+en cercle sur des tapis et les jambes croisées,
+en récitaient tous les versets en balançant fortement
+le corps en avant et en arrière, et tous
+ensemble.</p>
+
+<p>Après cela on servit un grand dîner, pendant
+lequel on fut assis sur des coussins, les jambes
+croisées. Il y avait une vingtaine de tables et
+cinq ou six personnes à chaque table. Celle du
+général en chef et du scheick El-Bekir était au
+milieu; un petit plateau d'un bois précieux et
+de marqueterie fut placé à dix-huit pouces de
+terre et couvert successivement d'un grand
+nombre de plats. C'était des pilaux de riz, des
+rôtis d'une espèce particulière, des entrées,
+des pâtisseries, le tout fort épicé. Les scheicks
+dépeçaient tout avec leurs doigts. Aussi offrit-on
+pendant le dîner trois fois à laver les mains.
+On servit pour boisson de l'eau de groseille,
+de la limonade et plusieurs autres espèces de
+sorbets, et au dessert beaucoup de compotes
+et de confitures. Au total, le dîner n'était point
+désagréable; il n'y avait que la manière de le
+prendre qui nous parût étrange.</p>
+
+<p>Le soir toute la ville fut illuminée. On alla
+après le dîner sur la place El-Bekir, dont l'illumination
+en verres de couleurs était fort belle.
+Il s'y trouvait un peuple immense. Tous étaient
+<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
+placés en ordre par rangs de vingt à cent personnes,
+lesquelles debout et les unes contre
+les autres récitaient les prières et les litanies
+du prophète avec des mouvements qui allaient
+toujours en augmentant, au point qu'à la fin
+ils paraissaient convulsifs et que quelques-uns
+tombaient en faiblesse.</p>
+
+<p>Dans le courant de l'année, le général en
+chef accepta souvent des dîners chez le scheick
+Sadda, chez le cheick Fayonne et chez d'autres
+principaux Scheicks. C'étaient des jours de fête
+dans tout le quartier. Partout on était servi
+avec la même magnificence et à peu près de la
+même manière.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/decoration.jpg"
+width="100" height="37" alt="decoration" title="" />
+</div>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
+</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span></p>
+
+<h2 class="p4">MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2>
+
+<h3>ÉGYPTE.&mdash;USAGES, SCIENCES ET ARTS.</h3>
+
+<p class="hanging summary">
+Femmes.&mdash;Enfants.&mdash;Mariages.&mdash;Habillements
+des hommes, des femmes.&mdash;Harnachement des
+chevaux.&mdash;Maisons.&mdash;Harems.&mdash;Jardins.&mdash;Arts
+et sciences.&mdash;Artisans.&mdash;Navigation du Nil
+et des canaux.&mdash;Transports.&mdash;Chameaux.&mdash;Dromadaires.&mdash;Anes,
+chevaux.&mdash;Institut d'Égypte.&mdash;Travaux
+de la commission des savants.&mdash;Hôpitaux,
+diverses maladies, peste.&mdash;Lazarets.&mdash;Travaux
+faits au Caire.&mdash;Anecdote.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Les femmes en Orient vont voilées; un morceau
+de toile leur couvre le nez et surtout les
+lèvres et ne laisse voir que leurs yeux. Lorsque,
+par l'effet d'un accident, quelques Égyptiennes
+<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
+se sont trouvées surprises sans leur
+voile, et couvertes seulement de cette longue
+chemise bleue qui compose le vêtement des
+femmes de fellahs, elles prenaient le bas de
+leur chemise pour cacher leur figure, aimant
+mieux découvrir le milieu et le bas de leur corps.</p>
+
+<p>Le général en chef eut plusieurs fois occasion
+d'observer quelques femmes des plus distinguées
+du pays, auxquelles il accorda des audiences.
+C'étaient ou des veuves de beys ou de
+katchefs, ou leurs épouses, qui, pendant leur
+absence, venaient implorer sa protection. La
+richesse de leur habillement, la noblesse de
+leur démarche, de petites mains douces, de
+beaux yeux, un maintien noble et gracieux et
+des manières très-élégantes dénotaient en elles
+des femmes d'un rang et d'une éducation au-dessus
+du vulgaire. Elles commençaient toujours
+par baiser la main du <i>sultan Kébir</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>
+qu'elles portaient ensuite à leur front, puis à
+leur estomac. Plusieurs exprimaient leurs demandes
+avec une grace parfaite, un son de
+voix enchanteur, et développaient tous les talents,
+toute l'aménité des plus spirituelles Européennes.
+<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
+La décence de leur maintien, la
+modestie de leurs vêtements y ajoutaient des
+graces nouvelles; et l'imagination se plaisait à
+deviner des charmes qu'elles ne laissaient pas
+même entrevoir.</p>
+
+<p>Les femmes sont sacrées chez les Orientaux,
+et dans les guerres intestines on les épargne
+constamment. Celles des Mamelucks conservèrent
+leurs maisons au Caire, pendant que leurs
+maris faisaient la guerre aux Français. Napoléon
+envoya Eugène son beau-fils complimenter
+la femme de Mourah-Bey qui avait sous ses
+ordres une cinquantaine d'esclaves appartenant
+à ce chef mameluck et à des katchefs. C'était
+une espèce de couvent de religieuses dont elle
+était l'abbesse. Elle reçut Eugène sur son grand
+divan, dans le harem, où il entra par exception,
+et comme envoyé du <i>sultan Kébir</i>. Toutes les
+femmes voulurent voir le jeune et joli Français,
+et les esclaves eurent beaucoup de peine à contenir
+leur curiosité et leur impatience. L'épouse
+de Mourah-Bey était une femme de cinquante
+ans, et avait la beauté et les graces que comporte
+cet âge. Elle fit, suivant l'usage, apporter
+du café et des sorbets dans de très-riches
+services et avec un appareil somptueux. Elle
+ôta de son doigt une bague de mille louis qu'elle
+donna au jeune officier. Souvent elle adressa
+<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
+des réclamations au général en chef, qui lui
+conserva ses villages et la protégea constamment.
+Elle passait pour une femme d'un mérite
+distingué. Les femmes passent de bonne heure
+en Égypte; et l'on y trouve plus de brunes que
+de blondes. Généralement, leur visage est un
+peu coloré, et elles ont une teinte de cuivre.
+Les plus belles sont des Grecques ou des Circassiennes,
+dont les bazars des négociants qui
+font ce commerce sont toujours abondamment
+pourvus. Les caravanes de Darfour et de l'intérieur
+de l'Afrique amènent un grand nombre
+de belles noires.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p>
+
+<p>Les mariages se font sans que les époux se
+soient vus; la femme peut bien avoir aperçu
+l'homme, mais celui-ci n'a jamais aperçu sa
+fiancée, ou du moins les traits de son visage.</p>
+
+<p>Ceux des Égyptiens qui avaient rendu des
+services aux Français, quelquefois même des
+scheicks, venaient prier le général en chef de
+leur accorder pour femme, telle personne qu'ils
+désignaient. La première demande de ce genre
+fut faite par un aga des janissaires, espèce d'agent
+de police qui avait été fort utile aux
+Français, et qui desirait épouser une veuve
+<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
+très-riche; cette proposition parut singulière à
+Napoléon. Mais vous aime-t-elle?&mdash;Non.&mdash;Le
+voudra-t-elle?&mdash;Oui, si vous lui ordonnez.
+En effet, aussitôt qu'elle connut la volonté du
+<i>sultan Kébir</i>, elle accepta, et le mariage eut
+lieu. Par la suite cela se répéta fréquemment.</p>
+
+<p>Les femmes ont leurs priviléges. Il est des
+choses que les maris ne sauraient leur refuser sans
+être des barbares, des monstres, sans soulever
+tout le monde contre eux; tel est, par exemple,
+le droit d'aller au bain. Ce sont des bains de
+vapeur où les femmes se réunissent; c'est là
+que se trament toutes les intrigues politiques ou
+autres; c'est là que s'arrangent les mariages. Le
+général Menou ayant épousé une femme de
+Rosette, la traita à la française. Il lui donnait
+la main pour entrer dans la salle à manger; la
+meilleure place à table, les meilleurs morceaux
+étaient pour elle. Si son mouchoir tombait, il
+s'empressait de le ramasser. Quand cette femme
+eut conté ces circonstances dans le bain de Rosette,
+les autres conçurent une espérance de
+changement dans les m&oelig;urs, et signèrent une
+demande au <i>sultan Kébir</i> pour que leurs maris
+les traitassent de la même manière.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p>
+
+<p>L'habillement des Orientaux n'a rien de commun
+avec le nôtre. Au lieu de chapeau, ils se
+couvrent la tête d'un turban, coiffure beaucoup
+plus élégante, plus commode, et qui
+étant susceptible d'une grande différence dans
+la forme, la couleur et l'arrangement, permet
+de remarquer au premier coup-d'&oelig;il la diversité
+des peuples et des rangs. Leur col est libre
+ainsi que leurs jarrêts; un Oriental peut rester
+des mois entiers dans son habillement, sans s'y
+trouver fatigué. Les différents peuples et les différents
+états sont comme de raison habillés de
+manières différentes; mais tous ont de commun
+la largeur des pantalons, des manches et de
+toutes les formes de leur habillement. Pour se
+mettre à l'abri du soleil, ils se couvrent de
+schalls. Il entre dans les vêtements des hommes
+comme dans celui des femmes beaucoup de
+soieries, d'étoffes des Indes et de cachemires.
+Ils ne portent point de linge. Les fellahs ne sont
+couverts que d'une seule chemise bleue liée au
+milieu du corps. Les chefs des Arabes qui parcourent
+les déserts dans le fort de la canicule,
+sont couverts de schalls de toutes couleurs qui
+mettent les différentes parties de leur corps à
+<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
+l'abri du soleil et qu'ils drapent par-dessus leur
+tête. Au lieu de souliers, les hommes et les femmes
+ont des pantoufles qu'ils laissent en entrant
+dans les appartements sur le bord des
+tapis.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p>
+
+<p>Les harnachements de leurs chevaux sont extrêmement
+élégants. La tenue de l'état-major
+français, quoique couvert d'or et étalant tout
+le luxe de l'Europe, leur paraissait mesquine,
+et était effacée par la majesté de l'habillement
+oriental. Nos chapeaux, nos culottes étroites,
+nos habits pincés, nos cols qui nous étranglent,
+étaient pour eux un objet de risée et d'aversion.
+Les Orientaux n'ont pas besoin de changer de
+costume pour monter à cheval; ils ne se servent
+point d'éperons, et mettent leurs pieds dans de
+larges étriers qui leur rendent inutiles les bottes
+et la toilette spéciale que nous sommes
+obligés de faire pour cet exercice. Les Francs
+ou les chrétiens qui habitent l'Égypte, vont sur
+des mules ou sur des ânes, à moins que ce
+ne soient des personnes d'un rang élevé.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VI</b>.</p>
+
+<p>L'architecture des Égyptiens approche plus
+<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
+de celle de l'Asie que de la nôtre. Les maisons
+ont toutes une terrasse, sur laquelle on se promène;
+il y en a même où l'on prend des bains.
+Elles ont plusieurs étages. Au rez-de-chaussée,
+est une espèce de parloir où le maître de la
+maison reçoit les étrangers et donne à manger.
+Au premier, est ordinairement le harem, avec
+lequel on ne communique que par des escaliers
+dérobés. Le maître a dans son appartement
+une petite porte qui y conduit. D'autres petits
+escaliers de ce genre sont pour le service. On
+ne sait ce que c'est qu'un escalier d'apparat.</p>
+
+<p>Le harem consiste dans une grande salle en
+forme de croix; vis-à-vis règne un corridor
+où se trouvent un grand nombre de chambres.
+Autour du salon sont des divans plus ou moins
+riches, et au milieu un petit bassin en marbre
+d'où s'échappe un jet d'eau. Souvent ce sont
+des eaux de rose ou d'autres essences qui en
+jaillissent et parfument l'appartement. Toutes
+les fenêtres sont couvertes d'une espèce de jalousie
+en treillages. Il n'y a point de lits dans
+les maisons, les Orientaux couchent sur des
+divans ou sur des tapis. Quand ils n'ont point
+d'étrangers, ils mangent dans leur harem, ils
+y dorment et y passent leurs moments de repos.
+Aussitôt que le maître arrive, les femmes
+s'empressent à le servir: l'une lui présente sa
+<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
+pipe, l'autre son coussin, etc. Tout est là pour
+le service du maître.</p>
+
+<p>Les jardins n'ont point d'allées, ce sont des
+berceaux de gros arbres où l'on peut prendre
+le frais et fumer assis. L'Égyptien, comme tous
+les Orientaux, emploie à ce dernier passe-temps
+une grande partie de la journée; cela lui
+sert d'occupation et de contenance.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VII</b>.</p>
+
+<p>Les arts et les sciences sont dans leur enfance
+en Égypte. A Jemilazar on enseigne la philosophie
+d'Aristote, les règles de la langue arabe,
+l'écriture et un peu d'arithmétique, on explique
+et discute les différents chapitres du Koran,
+et l'on montre la partie de l'histoire des califes,
+nécessaire pour connaître et juger les différentes
+sectes de l'islamisme. Du reste, les Arabes
+ignorent complètement les antiquités de leur
+pays, et leurs notions sur la géographie et la
+sphère sont très-superficielles et très-fausses. Il
+y avait au Caire quelques astronomes dont la
+science se bornait à pouvoir rédiger l'almanach.</p>
+
+<p>Par suite de cette ignorance, ils ont peu de
+curiosité. La curiosité n'existe que chez les peuples
+assez avancés pour distinguer ce qui est
+naturel de ce qui est extraordinaire. Les ballons
+<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
+ne firent point sur eux l'effet que nous avions
+supposé. Les Pyramides n'ont été intéressantes
+pour eux que parce qu'ils se sont aperçus de
+l'intérêt qu'elles excitent dans les étrangers. Ils
+ne savent qui les a bâties, et tout le peuple,
+hormis les plus instruits, les regarde comme
+une production de la nature; les plus éclairés
+d'entre eux, nous y voyant attacher tant d'importance,
+se sont imaginé qu'elles ont été construites
+par un ancien peuple dont les Francs
+sont descendus. C'est ainsi qu'ils expliquent la
+curiosité des Européens. La science qui leur
+serait le plus utile, c'est la mécanique hydraulique.
+Les machines leur manquent: cependant
+ils en ont une ingénieuse pour verser les eaux
+d'un fossé ou d'un puits sur un terrain plus
+élevé; le mobile en est le bras ou le cheval.
+Ils ne connaissent que les moulins à manége;
+nous n'avons pas trouvé dans toute l'Égypte un
+seul moulin à eau, ou à vent. L'emploi de ces
+derniers moulins pour élever les eaux, serait
+pour eux une grande conquête et pourrait avoir
+de grands résultats en Égypte. Conté leur en
+a établi un.</p>
+
+<p>Tous les artisans du Caire sont très-intelligents;
+ils exécutaient parfaitement ce qu'ils
+voyaient faire. Pendant la révolte de cette ville,
+ils fondirent des mortiers et des canons, mais
+<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
+d'une manière grossière et qui rappelait ce
+qui se faisait dans le treizième siècle.</p>
+
+<p>Les métiers à toile leur étaient connus; ils
+en avaient même pour broder le tapis de la
+Mecque. Ce tapis est somptueux et fait avec art.
+A un dîner du général en chef chez le scheick
+El-Fayoum, on parlait du Koran: «toutes les
+connaissances humaines s'y trouvent», disaient
+les scheicks.&mdash;Y voit-on l'art de fondre
+les canons et de faire la poudre? demanda Napoléon.
+Oui, répondirent-ils, mais il faut savoir
+le lire: distinction scholastique dont toutes
+les religions ont fait plus ou moins d'usage.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ VIII</b>.</p>
+
+<p>La navigation du Nil est très-active et très-facile;
+on le descend avec le courant, on le
+remonte à l'aide de la voile et du vent du nord
+qui est constant pendant une saison. Quand
+celui du sud règne, il faut quelquefois attendre
+long-temps. Les bâtiments dont on se sert sont
+appelés djermes. Ils sont plus haut mâtés et
+voilés que les bâtiments ordinaires, à peu près
+un tiers de plus, ce qui tient à la nécessité de
+recevoir les vents par-dessus les monticules qui
+bordent la vallée.</p>
+
+<p>Le Nil était constamment couvert de ces
+<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
+djermes; les unes servaient au transport des
+marchandises, les autres à celui des voyageurs.
+Il y en a de grandeurs différentes. Les unes
+naviguent dans les grands canaux du Nil, les
+autres sont construites pour aller dans les petits.
+Le fleuve, auprès du Caire, est toujours
+couvert d'une grande quantité de voiles qui
+montent ou descendent. Les officiers d'état-major,
+qui se servaient des djermes pour aller
+porter des ordres, éprouvaient souvent des accidents.
+Les tribus arabes, en guerre avec nous,
+venaient les attendre aux sinuosités du fleuve
+où le vent leur manquait. Quelquefois aussi
+en descendant, ces bâtiments s'engravaient et
+les officiers qu'ils portaient étaient massacrés.
+Les caïques sont de petites chaloupes ou péniches
+légères et étroites qui servent pour passer
+le Nil et pour naviguer, non-seulement sur les
+canaux, mais aussi sur tout le pays quand il
+est inondé. Le nombre de bâtiments légers
+qui couvrent le Nil est plus considérable que
+sur aucun fleuve du monde, attendu que, pendant
+plusieurs mois de l'année, on est obligé
+de se servir de ces embarcations pour communiquer
+d'un village à l'autre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ IX</b>.</p>
+
+<p>Il n'y a en Égypte ni voiture ni charrette.
+Les transports par eau y sont si multipliés et
+si faciles, que peut-être les voitures sont moins
+nécessaires là que partout ailleurs. On citait
+comme une chose fort remarquable un carrosse
+qu'Ibrahim-Bey avait reçu de France<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<p>On se sert de chevaux pour parcourir la ville,
+excepté les hommes de loi et les femmes, qui
+vont sur des mulets ou sur des ânes. Les uns
+et les autres sont environnés d'un grand nombre
+d'officiers et de domestiques en uniforme
+et tenant en main de grands bâtons.</p>
+
+<p>On emploie spécialement les chameaux pour
+les transports; ils servent aussi de monture. Les
+plus légers, qui n'ont qu'une bosse, s'appellent
+dromadaires. Lorsqu'on le veut monter, l'animal
+est dressé à se grouper sur ses genoux. Le
+cavalier se place sur une espèce de bât, les
+jambes croisées, et conduit le dromadaire par
+<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
+un bridon attaché à un anneau passé dans ses
+narines. Cette partie du chameau étant très-sensible,
+l'anneau produit sur lui le même effet
+que le mors sur le cheval. Il a le pas très-allongé;
+son allure ordinaire est un grand trot,
+qui fait sur le cavalier la même impression que
+le roulis. Il peut faire ainsi facilement une
+vingtaine de lieues dans un jour.</p>
+
+<p>On met ordinairement de chaque côté des
+chameaux deux paniers dans lesquels deux personnes
+se placent, et qui reçoivent aussi des
+fardeaux. Telle est la manière de voyager des
+femmes. Il n'est aucune caravane de pélerins
+où il n'y ait un grand nombre de chameaux
+équipés pour elles de cette manière. Ces animaux
+portent jusqu'à mille livres, mais communément
+six cents. Leur lait et leur chair
+sont bons à manger.</p>
+
+<p>Comme le chameau, le dromadaire boit peu,
+et peut même supporter la soif plusieurs jours.
+Il trouve, jusque dans les lieux les plus arides,
+quelque chose pour se nourrir. C'est l'animal
+du désert.</p>
+
+<p>Il y a en Égypte une quantité immense d'ânes,
+ils sont grands et d'une belle race; au
+Caire ils tiennent en quelque sorte lieu de fiacres:
+les soldats, moyennant un petit nombre
+de paras, en avaient un à leur disposition pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
+toute une journée. Lors de l'expédition de Syrie,
+on en comptait dans l'armée plus de 8000.
+Ils rendirent les plus grands services.</p>
+
+<p>Les chevaux des déserts qui touchent à l'Égypte
+sont les plus beaux du monde. Les étalons
+de cette race ont servi à améliorer toutes
+celles d'Europe. Les Arabes portent un grand
+soin à maintenir la race pure. Ils ont la généalogie
+de leurs juments et étalons.</p>
+
+<p>Ce qui distingue le cheval arabe, est la vîtesse
+et surtout le moelleux et la douceur de ses allures.
+Il ne boit qu'une fois par jour, trotte rarement,
+et va presque toujours au pas ou au
+galop. Il peut s'arrêter brusquement sur ses
+jambes de derrière, ce qu'il serait impossible
+d'obtenir de nos chevaux.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ X</b>.</p>
+
+<p>L'institut d'Égypte fut composé de membres
+de l'institut de France, et des savants et artistes
+de la commission étrangers à ce corps. Ils se
+réunirent et s'adjoignirent plusieurs officiers
+d'artillerie, d'état-major et autres qui avaient
+cultivé les sciences ou les lettres.</p>
+
+<p>L'institut fut placé dans un des palais des
+beys. La grande salle du harem, au moyen de
+quelques changements qu'on y fit, devint le lieu
+<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
+des séances, et le reste du palais servit d'habitation
+aux savants. Devant ce bâtiment était un
+vaste jardin qui donnait dans la campagne, et
+près duquel on éleva sur un monticule le fort
+dit de l'Institut.</p>
+
+<p>On avait apporté de France un grand nombre
+de machines et instruments de physique,
+d'astronomie et de chimie. Ils furent distribués
+dans les diverses salles, qui se remplirent aussi
+successivement de toutes les curiosités du pays,
+soit du règne animal, soit du règne végétal,
+soit du règne minéral.</p>
+
+<p>Le jardin devint jardin de botanique.</p>
+
+<p>Un laboratoire de chimie fut placé au quartier-général;
+plusieurs fois par semaine Berthollet
+y faisait des expériences, auxquelles
+assistaient Napoléon et un grand nombre d'officiers.</p>
+
+<p>L'établissement de l'institut excita vivement
+la curiosité des habitants du Caire. Instruits
+que ces assemblées n'avaient pour objet aucune
+affaire religieuse, ils se persuadèrent que c'étaient
+des réunions d'alchimistes, où l'on cherchait
+le moyen de faire de l'or.</p>
+
+<p>Les m&oelig;urs simples des savants, leurs constantes
+occupations, les égards que leur témoignait
+l'armée, leur utilité pour la fabrication
+des objets d'art et de manufacture pour lesquels
+<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
+ils se trouvaient en relation avec les artistes du
+pays, leur acquirent bientôt la considération
+et le respect de toute la population.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ XI</b>.</p>
+
+<p>Les membres de l'institut furent aussi employés
+dans l'administration civile. Monge et
+Berthollet furent nommés commissaires près du
+grand-divan, le mathématicien Fourrier près du
+divan du Caire. Costaz fut mis à la tête de la rédaction
+d'un journal; les astronomes Nourris et
+Noël parcoururent les points principaux de
+l'Égypte pour en fixer la position géographique
+et surtout celle des anciens monuments. On
+voulait par-là réaccorder la géographie ancienne
+avec la nouvelle.</p>
+
+<p>L'ingénieur des ponts et chaussées, Lepeyre,
+fut chargé de niveler et de faire le projet du
+canal de Suèz, et l'ingénieur Girard d'étudier
+le systême de navigation du Nil.</p>
+
+<p>Un des membres de l'institut eut la direction
+de la monnaie du Caire. Il fit fabriquer une
+grande quantité de paras, petite monnaie de
+cuivre. C'était une opération avantageuse, le
+trésor y gagnait plus de 60 pour cent. Les paras
+se répandaient, non-seulement en Égypte,
+mais encore en Afrique et dans les déserts d'Arabie;
+<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
+et au lieu de gêner la circulation et de
+nuire au change, inconvénient des monnaies
+de cuivre, elles les favorisaient. Conté établit
+plusieurs manufactures et usines.</p>
+
+<p>Les fours pour faire éclore les poulets, que
+l'Égypte possède de toute antiquité, excitèrent
+vivement l'attention de l'institut: Dans plusieurs
+autres pratiques que ce pays tenait de
+tradition, on reconnut des traces qui furent
+précieusement recueillies comme utiles à l'histoire
+des arts, et pouvant faire retrouver d'anciens
+procédés perdus.</p>
+
+<p>Le général Andréossy reçut la mission scientifique
+et militaire de reconnaître les lacs Menzaleh,
+Bourlos et Natron. Geoffroy s'occupa de
+l'histoire naturelle. Les dessinateurs Dutertre
+et Rigolo dessinaient tout ce qui pouvait donner
+une idée des coutumes et des monuments
+de l'antiquité. Ils firent les portraits de tous
+les hommes du pays qui s'étaient dévoués au
+général en chef; cette distinction les flattait
+beaucoup.</p>
+
+<p>Le général Caffarelly, le colonel Sukolski,
+lurent souvent à l'institut, des mémoires curieux
+qui ont été recueillis parmi ceux de cette
+société.</p>
+
+<p>Lorsque la haute Égypte fut conquise, ce
+qui n'eut lieu que dans la seconde année,
+<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
+toute la commission des savants s'y rendit pour
+s'occuper de la recherche des antiquités.</p>
+
+<p>Ces divers travaux ont donné lieu au magnifique
+ouvrage sur l'Égypte, rédigé et gravé dans
+les quinze premières années de ce siècle, et
+qui a coûté plusieurs millions.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ XII</b>.</p>
+
+<p>Le climat est sain dans toute l'Égypte; néanmoins
+une des premières sollicitudes de l'administration
+fut la formation des hôpitaux. Tout
+était à faire sous ce rapport. La maison d'Ibrahim-Bey,
+située au bord du canal de Rodah, à un
+quart de lieue du Caire, fut destinée au grand
+hôpital. On le rendit capable de recevoir cinq
+cents malades. Au lieu de bois de lit, on se
+servit de grands paniers d'osier, sur lesquels on
+plaçait des matelas de coton ou de laine, et des
+paillasses que l'on fit avec de la paille de blé
+et celle de maïs qui, ne manquait pas. En peu
+de temps cet hospice fut abondamment fourni
+de tout. On en établit de semblables à Alexandrie,
+ainsi qu'à Rosette et à Damiette, et l'on
+donna une grande étendue aux hôpitaux régimentaires.</p>
+
+<p>Les maux d'yeux ont fort incommodé l'armée
+française en Égypte; plus de la moitié des
+<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
+soldats en a été atteinte. Cette maladie provient,
+dit-on, de deux causes; des sels qui se
+trouvent dans le sable et la poussière, et affectent
+nécessairement la vue, et de l'irritation
+que produit le défaut de transpiration pendant
+des nuits très-fraîches qui succèdent à des jours
+brûlants. Quoiqu'il en soit de cette explication,
+ces ophthalmies résultent évidemment du climat.
+Saint Louis, de retour de son expédition du
+Levant, ramena une foule d'aveugles; et c'est ce
+qui donna lieu à l'établissement de l'hospice
+des Quinze-Vingts à Paris.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ XIII</b>.</p>
+
+<p>La peste arrive toujours des côtes et jamais
+de la haute Égypte. On plaça des lazarets à
+Alexandrie, à Rosette et à Damiette; on en
+construisit aussi un très-beau dans l'île de Rodah;
+et lorsque la peste parut, on mit en vigueur
+tout le systême des lois sanitaires de Marseille.
+Ces précautions nous furent très-utiles.
+Elles étaient tout-à-fait inconnues aux habitants,
+qui s'y soumirent d'abord avec répugnance,
+mais qui finirent par en sentir l'utilité.
+C'est pendant l'hiver que la peste a lieu; en
+juin elle disparaît entièrement. On a fort souvent
+agité la question de savoir si cette maladie
+<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
+est endémique à l'Égypte. Ceux qui sont pour
+l'affirmative, croient avoir remarqué qu'elle se
+déclare à Alexandrie ou sur les côtes de Damiette,
+pendant les années où, par exception, il
+pleut dans ces pays. Aussi est-il sans exemple
+qu'elle ait commencé au Caire et dans la haute
+Égypte où il ne pleut jamais. Les personnes qui
+pensent qu'elle vient de Constantinople ou des
+autres points de l'Asie, se fondent également
+sur ce que les premiers symptômes se manifestent
+toujours le long des côtes.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ XIV</b>.</p>
+
+<p>On fit à la maison d'Elfy-Bey, qu'occupait
+le général en chef sur la place d'El-Bekir, divers
+travaux qui avaient pour objet de l'accommoder
+à notre usage. On commença par la
+construction d'un grand escalier qui conduisait
+au premier étage, le rez-de-chaussée ayant été
+laissé pour les bureaux et l'état-major. Le jardin
+subit aussi des changements. Il ne s'y trouvait
+aucune allée; on en pratiqua un grand nombre,
+ainsi que des bassins de marbre et des jets
+d'eau. Les Orientaux aiment peu la promenade;
+marcher quand on peut être assis, leur
+paraissait un contre-sens qu'ils n'expliquaient
+que par la pétulance du caractère français.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
+Des entrepreneurs établirent dans le jardin
+du Caire une espèce de Tivoli où l'on trouvait,
+comme à celui de Paris, des illuminations,
+des feux d'artifice et des promenades. Le soir
+c'était le rendez-vous de l'armée et des gens du
+pays.</p>
+
+<p>On construisit, du Caire à Boulac, une chaussée
+de communication qui pouvait servir en
+tout temps, même pendant l'inondation. On
+éleva un théâtre, et un grand nombre de maisons
+furent arrangées et adaptées à nos usages
+comme celle du général en chef. Une manutention
+fut établie<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. On bâtit, à la pointe de l'île
+de Roda, plusieurs moulins à vent pour faire de
+la farine; et on commençait à en employer pour
+faire monter les eaux et pour servir à l'arrosement
+des terres. On avait fondé plusieurs écluses
+et préparé tout ce qui était nécessaire pour
+commencer les travaux du canal de Suèz; mais
+les fortifications et les bâtiments militaires occupèrent
+dans cette première année, tous les
+bras et toute l'activité de l'armée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ XV</b>.</p>
+
+<p>Napoléon donnait souvent à dîner aux
+scheicks. Quoique nos usages fussent fort différents
+des leurs, ils trouvaient très-commodes
+la chaise, la fourchette, les couteaux. A la fin
+d'un de ces dîners, il demanda un jour au
+cheick El-Mondi: «Depuis six mois que je suis
+avec vous, que vous ai-je appris qui vous paraisse
+le plus utile? Ce que vous m'avez appris
+de plus utile, répondit le scheick, moitié sérieux,
+moitié riant, c'est de boire en mangeant.»
+L'usage des Arabes est de ne boire qu'à
+la fin du repas.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p2 center"><b>NOTE SUR LA SYRIE.</b></p>
+
+<p>L'Arabie a la figure d'un trapèze. Un de ses
+côtés, borné par la mer rouge et l'isthme de
+Suèz, a cinq cents lieues. Celui qui s'étend
+depuis le détroit de Babel-Mandel jusqu'au
+cap de Razelgate en a quatre cent cinquante.
+Le troisième, qui, de Razelgate, traverse le
+golfe Persique et l'Euphrate, et s'étend jusqu'aux
+montagnes qui avoisinent Alep et bornent
+<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
+la Syrie, a six cents lieues; c'est le plus
+grand. Le quatrième, qui est le moins considérable,
+a cent cinquante lieues depuis Raffa, limite
+de l'Égypte, jusqu'au-delà d'Alexandrette et
+des monts Rosas; il sépare l'Arabie de la Syrie.
+Cette dernière contrée a, dans toute la longueur
+dont nous parlons, ses terres cultivées sur
+trente lieues de largeur; et le désert qui en
+fait partie, s'étend l'espace de trente lieues jusqu'à
+Palmyre. La Syrie est bornée au nord par
+l'Asie mineure, à l'occident par la Méditerranée,
+au midi par l'Égypte, et à l'orient par l'Arabie;
+ainsi elle est le complément de ce pays, et
+forme avec lui une grande île, comprise entre
+la Méditerranée, la mer Rouge, l'Océan, le
+golfe Persique et l'Euphrate. La Syrie diffère
+totalement de l'Égypte par sa population, son
+climat et son sol. Celle-ci est une seule plaine
+formée par la vallée d'un des plus grands
+fleuves du monde; l'autre est la réunion d'un
+grand nombre de vallées. Les cinq sixièmes du
+terrain sont des collines ou des montagnes,
+dont une chaîne traverse toute la Syrie, et suit
+parallèlement les côtes de la Méditerranée à la
+distance de dix lieues. A droite, elle verse ses
+eaux dans deux rivières qui coulent dans la
+direction qu'elle suit elle-même, le Jourdain
+et l'Oronte. Ces fleuves prennent leur source
+<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
+au mont Liban, qui est le centre de la Syrie et
+le point le plus élevé de cette chaîne. De là,
+l'Oronte se dirige entre les montagnes et l'Arabie,
+du sud au nord, et, après un cours de
+soixante lieues, se jette dans la mer près du
+golfe d'Antioche. Comme cette rivière coule
+très-près du pied des montagnes, elle ne reçoit
+qu'un petit nombre d'affluents. Le Jourdain,
+qui prend naissance à vingt lieues de l'Oronte
+sur l'Anti-Liban, coule du nord au sud. Il reçoit
+une dixaine d'affluents de la chaîne de montagnes
+qui traversent la Syrie. Après soixante
+lieues de cours, il va se perdre dans la mer
+morte.</p>
+
+<p>Près des sources de l'Oronte, du côté de Balbeck,
+prennent naissance deux petites rivières.
+L'une, appelée la Baradée, arrose la plaine de
+Damas, et va mourir dans le lac de Bahar-el-Margî;
+l'autre, qui a trente lieues de cours, a
+également sa source sur les hauteurs de Balbeck,
+et se jette dans la Méditerranée près de
+Sour ou Tyr. Le pays d'Alep est baigné par
+plusieurs ruisseaux qui, partis de l'Asie mineure,
+viennent se réunir à l'Oronte. Le Koik,
+qui passe à Alep, vient mourir dans un lac
+près de cette ville.</p>
+
+<p>Il pleut en Syrie à peu près autant qu'en
+Europe. Ce pays est très-sain, et offre les sites
+<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
+les plus agréables. Comme il est composé de
+vallées et de petites montagnes, très-favorables
+au pâturage, on y élève une grande quantité
+de bestiaux. On y voit aussi des arbres de toute
+espèce, et surtout une grande quantité d'oliviers.
+La Syrie serait très-propre à la culture
+de la vigne, tous les villages chrétiens y font
+d'excellent vin.</p>
+
+<p>Cette province est partagée en cinq pachalics;
+celui de Jérusalem, qui comprend l'ancienne
+Terre-Sainte; et ceux d'Acre, de Tripoli,
+de Damas et d'Alep. Alep et Damas sont
+incomparablement les deux plus grandes villes.
+Sur les cent cinquante lieues de côtes que présente
+la Syrie, on trouve la ville de Gaza (située
+à une lieue de la mer, sans trace de rade
+ni de port); un très-beau plateau de deux
+lieues de tour désigne l'emplacement qu'avait
+cette ville dans sa prospérité. Aujourd'hui elle
+n'a que peu d'importance. Jaffa ou Joppé est le
+port le plus voisin de Jérusalem, dont il est à
+quinze lieues. Outre le port pour les bâtiments,
+il s'y trouve une rade foraine. Césarée n'offre
+plus que des ruines. Acre a une rade foraine;
+mais la ville est peu de chose, on y compte dix
+ou douze mille habitants. Sour ou Tyr n'est
+plus qu'un village. Said, Baîrout, Tripoli, sont
+de petites villes. Le point le plus important
+<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
+de toute cette côte, est le golfe d'Alexandrette
+situé à vingt lieues d'Alep, à trente de l'Euphrate
+et à trois cents d'Alexandrie. Il s'y
+trouve un mouillage pour les plus grandes escadres.
+Tyr, que le commerce a porté autrefois
+à un si haut degré de splendeur, et qui a été
+la métropole de Carthage, paraît avoir dû, en
+partie, sa prospérité au commerce des Indes
+qui se faisait, en remontant le golfe Persique et
+l'Euphrate, en passant par Palmyre, Émesse, et
+en se dirigeant, selon les différentes époques,
+sur Tyr ou sur Antioche.</p>
+
+<p>Le point le plus élevé de toute la Syrie est
+le mont Liban, qui n'est qu'une montagne du
+troisième ordre, couverte d'énormes pins; et
+dans la Palestine, c'est le mont Thabor. L'Oronte
+et le Jourdain, qui sont les plus grands
+fleuves de ces deux contrées, sont l'un et l'autre
+de petites rivières.</p>
+
+<p>La Syrie a été le berceau de la religion de
+Moïse et de celle de Jésus; l'islamisme est né en
+Arabie. Ainsi le même coin de terre a produit
+les trois cultes qui ont détruit le polythéisme,
+et porté sur tous les points du globe, la connaissance
+d'un seul Dieu créateur.</p>
+
+<p>Presque toutes les guerres des croisés, des
+XI<sup>e</sup>, XII<sup>e</sup> et XIII<sup>e</sup> siècles, ont eu lieu en Syrie;
+et Saint-Jean d'Acre, Ptolémaïs, Joppé et Damas
+<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
+en ont été principalement le théâtre. L'influence
+de leurs armes, et leur séjour, qui s'y
+est prolongé pendant plusieurs siècles, y a laissé
+dans la population des traces qui s'aperçoivent
+encore.</p>
+
+<p>Il y a en Syrie beaucoup de juifs, qui accourent
+de toutes les parties du monde pour
+mourir en la terre sainte de Japhet. Il s'y trouve
+aussi beaucoup de chrétiens, dont les uns descendent
+des croisés, et les autres sont des indigènes
+qui n'embrassèrent point le mahométisme,
+lors de la conquête des Arabes. Ils sont
+confondus ensemble, et il n'est plus possible de
+les distinguer. Chefamer, Nazareth, Bethléem
+et une partie de Jérusalem ne sont peuplés
+que de chrétiens. Dans les pachalics d'Acre et
+de Jérusalem ils sont, avec les juifs, supérieurs
+en nombre aux musulmans. Sur le revers
+du mont Liban, sont les Druses, nation
+dont la religion se rapproche beaucoup de celle
+des chrétiens. A Damas et à Alep, les mahométans
+sont en grande majorité; il y existe cependant
+un grand nombre de chrétiens syriaques.
+Les Mutualis, mahométans de la secte
+d'Ali, qui habitent les bords de la rivière qui,
+du Liban, coule vers Tyr, étaient autrefois
+nombreux et puissants; mais, lors de l'expédition
+des Français en Syrie, ils étaient fort déchus;
+<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
+les cruautés et vexations de Djezzar pacha
+en avaient détruit un grand nombre. Cependant
+ceux qui restaient nous rendirent de
+grands services et se distinguèrent par une rare
+intrépidité. Toutes les traditions que nous
+avons sur l'ancienne Égypte, portent sa population
+très-haut. Mais la Syrie ne peut, sous ce
+rapport, avoir dépassé les proportions connues
+en Europe; car là, comme dans les pays que
+nous habitons, il y a des rochers et des terres
+incultes.</p>
+
+<p>Au reste, la Syrie, comme tout l'empire
+turc, n'offre presque partout que des ruines.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p2 center"><b>NOTE</b></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap"><b>SUR LES MOTIFS DE L'EXPÉDITION DE SYRIE.</b></span></p>
+
+<p>Le principal but de l'expédition des Français
+en Orient était d'abaisser la puissance anglaise.
+C'est du Nil que devait partir l'armée qui allait
+donner de nouvelles destinées aux Indes.
+L'Égypte devait remplacer Saint-Domingue et
+les Antilles, et concilier la liberté des noirs
+avec les intérêts de nos manufactures; la conquête
+de cette province entraînait la perte de
+tous les établissements anglais en Amérique et
+<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
+dans la presqu'île du Gange. Les Français une
+fois maîtres des ports d'Italie, de Corfou, de
+Malte et d'Alexandrie, la Méditerranée devenait
+un lac français.</p>
+
+<p>La révolution des Indes devait être plus ou
+moins prochaine, selon les chances plus ou
+moins heureuses de la guerre; et les dispositions
+des habitants de l'Arabie et de l'Égypte
+plus ou moins favorables, suivant la politique
+qu'aurait adoptée la Porte dans ces nouvelles
+circonstances; le seul objet dont on dût s'occuper
+immédiatement était de conquérir l'Égypte
+et d'y former un établissement solide;
+aussi les moyens pour y réussir étaient-ils les
+seuls prévus. Tout le reste était considéré
+comme une conséquence nécessaire, on n'en
+avait que pressenti l'exécution. L'escadre française,
+réarmée dans les ports d'Alexandrie, approvisionnée
+et montée par des équipages
+exercés, suffisait pour imposer à Constantinople.
+Elle pouvait, si on le jugeait nécessaire,
+débarquer un corps de troupes à Alexandrette;
+et l'on se serait trouvé, dans la même
+année, maître de l'Égypte, de la Syrie, du Nil
+et de l'Euphrate. L'heureuse issue de la bataille
+des Pyramides, la conquête de l'Égypte
+sans essuyer aucune perte sensible, les bonnes
+dispositions des habitants, le dévouement des
+<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
+chefs de la loi, semblaient d'abord assurer la
+prompte exécution de ces grands projets. Mais
+bientôt la destruction de l'escadre française à
+Aboukir, le contre-ordre donné par le directoire
+à l'expédition d'Irlande, et l'influence des
+ennemis de la France sur la Porte, rendirent
+tout plus difficile.</p>
+
+<p>Cependant deux armées turques se réunissaient,
+l'une à Rhodes et l'autre en Syrie,
+pour attaquer les Français en Égypte. Il paraît
+qu'elles devaient agir simultanément dans le
+courant de mai, la première en débarquant à
+Aboukir et la seconde en traversant le désert
+qui sépare la Syrie de l'Égypte. On apprit dans
+les premiers jours de janvier que Djezzar pacha
+venait d'être nommé seraskier de l'armée de
+Syrie; que son avant-garde, sous les ordres
+d'Abdalla, était déja arrivée à El-Arich, s'en
+était emparée et s'occupait à réparer ce fort qui
+peut être considéré comme la clef de l'Égypte
+du côté de la Syrie. Un train d'artillerie de
+quarante bouches à feu, servi par 1,200 canonniers,
+les seuls de l'empire qui fussent exercés
+à l'européenne, venait de débarquer à
+Jaffa; des magasins considérables se formaient
+en cette ville, et un grand nombre de bâtiments
+de transport, dont une partie arrivait de Constantinople,
+étaient employés à cet effet. A
+<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
+Gaza, on avait emmagasiné des outres; la renommée
+voulait qu'il y en eût assez pour mettre
+une armée de 60,000 hommes à même de traverser
+le désert.</p>
+
+<p>Si les Français restaient tranquilles en Égypte,
+ils allaient être attaqués à la fois par les deux
+armées; de plus il était à craindre qu'un corps
+de troupes européennes ne se joignît à elles,
+et que le moment de l'agression ne coïncidât
+avec des troubles intérieurs. Dans ce cas, lors
+même que les Français auraient été vainqueurs,
+il ne leur était pas possible de profiter de la
+victoire. Par mer, ils n'avaient point de flotte;
+par terre, le désert de soixante-quinze lieues
+qui sépare la Syrie de l'Égypte n'était point
+praticable pour une armée dans la saison des
+grandes chaleurs.</p>
+
+<p>Les règles de la guerre prescrivaient donc
+au général français de prévenir ses ennemis,
+de traverser le grand désert pendant l'hiver,
+de s'emparer de tous les magasins que l'ennemi
+avait formés sur les côtes de la Syrie, d'attaquer
+et de détruire les troupes au fur et à
+mesure qu'elles se rassemblaient.</p>
+
+<p>D'après ce plan, les divisions de l'armée de
+Rhodes étaient obligées d'accourir au secours
+de la Syrie; et l'Égypte restait tranquille, ce
+qui nous permettait d'appeler successivement
+<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
+la plus grande partie de nos forces en Syrie.
+Les Mamelucks de Mourah-Bey et d'Ibrahim-Bey,
+les Arabes du désert de l'Égypte, les Druses
+du mont Liban, les Mutualis, les Chrétiens
+de Syrie, tout le parti du cheick d'Ayer en Syrie,
+pouvaient se réunir à l'armée maîtresse de
+cette contrée, et la commotion se communiquait
+à toute l'Arabie. Les provinces de l'empire
+ottoman qui parlent arabe, appelaient
+de leurs v&oelig;ux un grand changement, et attendaient
+un homme. Avec des chances heureuses
+on pouvait se trouver sur l'Euphrate, au milieu
+de l'été, avec 100,000 auxiliaires, qui
+auraient eu pour réserve 25,000 vétérans français
+des meilleures troupes du monde, et des
+équipages d'artillerie nombreux. Constantinople
+alors se trouvait menacée; et si l'on parvenait
+à rétablir des relations amicales avec la
+Porte, on pouvait traverser le désert et marcher
+sur l'Indus à la fin de l'automne.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p2 center"><b>NOTE SUR JAFFA.</b></p>
+
+<p>Jaffa, ville de 7 à 8,000 habitants, qui était
+l'apanage de la sultane Validé, est située à
+seize lieues de Gaza, et à une lieue de la petite
+rivière de Maar, qui, à son embouchure,
+<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
+n'est pas guéable. L'enceinte, du côté de la
+terre, est formée par un demi-hexagone; un des
+côtés regarde Gaza, l'autre le Jourdain, le troisième
+Acre, et un quatrième longe la mer en
+forme de demi-cercle concave. Il y a un port,
+en mauvais état pour les petits bâtiments, et
+une rade foraine passable. Sur le Koich, est le
+couvent des Pères de la Terre-Sainte (récollets
+chaussés), chargés du Nazareth et propriétaires
+de plusieurs autres communautés en Palestine.
+L'enceinte de Jaffa consiste en de
+grandes murailles flanquées de tours, sans fossés,
+ni contrescarpes. Ces tours étaient armées
+d'artillerie, mais leur aménagement était mal
+entendu, les canons maladroitement placés.
+Les environs de Jaffa sont un vallon couvert
+de jardins et de vergers; il s'y trouve beaucoup
+d'accidents de terrain qui permettent d'approcher
+à une demi-portée de pistolet des remparts
+sans être aperçu. A une grande portée
+de canon de Jaffa, est le rideau qui domine la
+campagne; on y traça la ligne de contrevallation.
+C'était la position où devait naturellement
+camper l'armée; mais comme elle était éloignée
+de l'eau et exposée aux ardeurs du soleil,
+le rideau étant nu, on aima mieux se placer
+dans des bosquets d'orangers en faisant garder
+la position militaire par des postes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
+Le mont Carmel est situé au promontoire
+de ce nom, à trois lieues d'Acre, dont il forme
+l'extrême gauche de la baie. Il est escarpé de
+tous côtés; à son sommet, il y a un couvent,
+et des fontaines; et sur un rocher qui s'y trouve,
+on voit la trace d'un pied d'homme que la tradition
+attribue à Élie, lorsqu'il monta au ciel.
+Ce mont domine toute la côte, et les navires
+viennent le reconnaître lorsqu'ils abordent en
+Syrie. A ses pieds, coule la rivière du Caisrum,
+dont l'embouchure est à sept ou huit
+cents toises de Caiffa. Cette petite ville, située
+au bord de la mer, renferme 3,000 habitants;
+elle a un petit port, une enceinte à l'antique
+avec des tours, et est dominée de très-près par
+les mamelons du Carmel. De l'embouchure du
+Caisrum pour arriver à Acre, on longe les sables
+au bord de la mer. On les suit pendant
+une lieue et demie, et l'on rencontre l'embouchure
+du Bélus, petite rivière qui prend sa
+source sur les mamelons de Chefamer, et
+dont les eaux coulent à peine. Elle est marécageuse
+à son embouchure, et se jette dans la
+mer à quinze cents toises d'Acre. Elle passe à
+une portée de fusil de la hauteur de Richard-C&oelig;ur-de-Lion,
+située sur sa rive droite, à six
+cents toises de Saint-Jean-d'Acre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span></p>
+
+<p class="p2 center"><b>NOTES</b></p>
+
+<p class="center"><b>SUR LE SIÈGE DE SAINT-JEAN-D'ACRE.</b></p>
+
+<p>Le siége de Saint-Jean-d'Acre peut se diviser
+en trois époques.</p>
+
+<p>Première époque. Elle commence au 20 mars,
+jour où l'on ouvrit la tranchée, et finit au
+premier avril. Dans cette période, nous avions
+pour toute artillerie de siége, une caronade de
+32, que le chef d'escadron Lambert avait prise
+à Caiffa, en s'emparant de vive force du canot
+du Tigre; mais il n'était pas possible de s'en
+servir avec l'affût du canot, et nous manquions
+de boulets. Ces inconvénients disparurent bientôt;
+en vingt-quatre heures, le parc d'artillerie
+construisit un affût. Quant aux boulets, Sidney-Smith
+se chargea de nous en procurer. On
+faisait de temps en temps paraître quelques
+cavaliers ou quelques charrettes; alors ce commodore
+s'approchait en faisant un feu roulant
+de toutes ses batteries; et les soldats, à qui le
+directeur du parc d'artillerie donnait cinq
+sous par boulets, couraient les ramasser. Ils
+étaient si habitués à cette man&oelig;uvre, qu'ils allaient
+les chercher au milieu de la canonnade
+et des rires universels. Quelquefois aussi on
+faisait avancer une chaloupe, ou l'on faisait
+<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
+mine de construire une batterie. C'est ainsi que
+l'on recueillit des boulets, de 12 et de 32. Du
+reste, on avait de la poudre; car le parc en
+avait apporté une certaine quantité du Caire;
+de plus, on en avait trouvé à Jaffa et à Gaza.
+En résumé, tous nos moyens en artillerie, y
+compris celle de campagne, consistaient en
+quatre pièces de 12, approvisionnées à deux
+cents coups chaque, huit obusiers, une caronade
+de 32, et une trentaine de pièces de
+quatre.</p>
+
+<p>Le général du génie Samson, chargé de reconnaître
+la ville, revint en assurant qu'elle
+n'avait ni contrescarpe, ni fossé. Il disait être
+parvenu, de nuit, au pied du rempart, où il
+avait reçu un coup de fusil qui l'avait grièvement
+blessé. Son rapport était inexact; il avait
+effectivement touché un mur, mais non le
+rempart. On agit malheureusement d'après les
+renseignements qu'il avait donnés. On se flattait
+de l'espoir de prendre la ville en trois
+jours, car, disait-on, elle est moins forte que
+Jaffa; sa garnison n'est que de 2 ou 3,000
+hommes, et Jaffa, avec une étendue beaucoup
+moindre, en avait 8,000, lorsqu'on la prit.</p>
+
+<p>Le 25 mars, en quatre heures de temps, la
+caronade et les quatre pièces de 12 ouvrirent
+la tour, et on jugea la brèche praticable. Un
+<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
+jeune officier du génie avec quinze sapeurs et
+vingt-cinq grenadiers, fut chargé de monter à
+l'assaut pour en déblayer le pied, et l'adjudant-commandant
+Laugier, qui se tenait dans la
+place d'armes à cent toises de là, attendait que
+cette opération fût faite, pour s'élancer sur la
+brèche. Les sapeurs sortis de derrière l'aquéduc,
+eurent trente toises à faire, mais ils furent
+arrêtés court par une contrescarpe de
+quinze pieds et un fossé qu'ils évaluèrent à plusieurs
+toises. Cinq à six d'entre eux furent blessés,
+et le reste, en butte à une épouvantable fusillade,
+rentra précipitamment dans la tranchée.</p>
+
+<p>On plaça sur-le-champ un mineur pour
+faire sauter la contrescarpe. Au bout de trois
+jours, c'est-à-dire le 28, la mine fut prête; les
+mineurs annoncèrent que la contrescarpe sauterait.
+Cette opération difficile se faisait sous
+le feu de tous les remparts, et d'une grande
+quantité de mortiers qui, dirigés par d'excellents
+pointeurs, que les équipages anglais
+avaient fournis, lançaient des bombes de toutes
+parts. Tous nos mortiers de huit pouces et nos
+belles pièces que les Anglais avaient prises,
+augmentèrent la défense de la place. La mine
+joua le 28 mars, mais elle fit mal son effet;
+elle n'avait pas été assez enfoncée et ne renversa
+que la moitié de la contrescarpe. Il en restait
+<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
+encore huit pieds. Les sapeurs assurèrent
+néanmoins qu'il n'en restait plus. L'officier
+d'état-major Mailly fut en conséquence commandé
+avec un détachement de vingt-cinq grenadiers
+pour soutenir un officier du génie qui,
+avec six sapeurs, se portait à la contrescarpe.
+Par précaution, on s'était muni de trois échelles
+avec lesquelles on la descendit. Comme on
+était inquiété par la fusillade, on attacha l'échelle
+à la brèche, et les sapeurs et grenadiers
+aimèrent mieux monter à l'assaut que d'en déblayer
+le pied. Ils firent annoncer à Laugier,
+qui était prêt à les seconder avec deux bataillons,
+qu'ils étaient dans le fossé, que la brèche
+était praticable et qu'il était temps de les soutenir.
+Laugier accourut au pas de course; mais
+au moment où il arrivait sur la contrescarpe, il
+rencontra les grenadiers qui revenaient en disant
+que la brèche était trop haute de plusieurs
+pieds, et que Mailly et plusieurs des leurs
+étaient tués.</p>
+
+<p>Lorsque les Turcs avaient vu ce jeune officier
+attachant l'échelle, la peur les avait pris et
+ils s'étaient enfuis au port; Djezzar même s'était
+embarqué. Mais la mort de Mailly fit manquer
+toute l'opération; les deux bataillons
+s'éparpillèrent pour riposter à la fusillade.
+Laugier fut tué, et l'on perdit du monde sans
+<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
+aucun résultat. Cet évènement fut très-funeste.
+C'est ce jour-là que la ville devait être prise;
+depuis cette époque, il ne cessa d'y arriver
+tous les jours des renforts de troupes, par mer.</p>
+
+<p>Deuxième époque.&mdash;Du 1<sup>er</sup> avril au 27.&mdash;On
+ouvrit un nouveau puits de mine, destiné
+à faire sauter la contrescarpe entière, afin que
+le fossé ne présentât plus aucun obstacle. Ce
+qui avait été fait se trouva inutile; il était plus
+aisé de faire un nouveau cheminement. Il fallut
+aux mineurs huit jours. On fit sauter la
+contrescarpe, opération qui réussit parfaitement.
+Le 12, on continua la mine sous le
+fossé afin de faire sauter toute la tour. Il n'y
+avait plus moyen d'espérer de s'y introduire
+par la brèche; l'ennemi l'avait remplie de toute
+espèce d'artifice. On chemina encore pendant
+six jours. Les assiégés s'en aperçurent et firent
+une sortie en trois colonnes. Celle du centre
+avait en tête 200 Anglais; ils furent repoussés
+et un capitaine de marins fut tué sur le puits
+de la mine.</p>
+
+<p>C'est dans cette période que furent livrés les
+combats de Canaam, de Nazareth, de Saffet et
+du Mont-Thabor. Le premier eut lieu le 9, le
+deuxième le 11, et les autres le 13, et le 16. Ce
+fut ce même jour, 16 avril, que les mineurs estimèrent
+qu'ils étaient sous l'axe de la tour. A cette
+<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
+époque, le contre-amiral Perrée était arrivé avec
+trois frégates, d'Alexandrie à Jaffa; il avait débarqué
+deux mortiers et 6 pièces de 18 à
+Tintura. On en plaça deux pour combattre la
+petite île qui flanquait la brèche, et les quatre
+autres furent dirigées contre les remparts et les
+courtines à côté de la tour; on voulait, par le
+bouleversement de cette tour, agrandir la brèche
+qu'on supposait devoir être faite par la mine,
+car on craignait que l'ennemi n'eût fait un retranchement
+intérieur et n'eût isolé la tour qui
+était saillante.</p>
+
+<p>Le 25, on mit le feu à la mine, mais un
+souterrain, qui était sous la tour, trompa les
+calculs, et il n'en sauta que la partie qui était
+de notre côté. L'effet fut d'enterrer 2 ou 300
+Turcs et quelques pièces de canon, car ils en
+avaient crénelé tous les étages et les occupaient.
+On résolut de profiter du premier moment
+de surprise, et trente hommes essayèrent
+de se loger dans la tour. Ne pouvant aller
+outre, ils se maintinrent dans les étages inférieurs,
+tandis que l'ennemi occupait les étages
+supérieurs, jusqu'au 26, où le général Devaux
+fut blessé. On se décida alors à évacuer, afin
+de faire usage de nos batteries contre cette tour
+ébranlée et de la détruire tout-à-fait; le 27,
+Caffarelly mourut.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
+Troisième époque.&mdash;Du 27 avril au 20 mai.&mdash;L'ennemi
+sentit pendant cette période qu'il
+était perdu, s'il restait sur la défensive. Les
+contremines qu'il avait établies ne le rassuraient
+pas suffisamment. Tous les créneaux de
+la muraille étaient détruits et les pièces démontées
+par nos batteries. Trois mille hommes de
+renfort, qui étaient entrés dans la place,
+avaient, il est vrai, réparé toutes les pertes.</p>
+
+<p>Mais l'imagination des Turcs était frappée de
+terreur, et l'on ne pouvait plus obtenir d'eux
+qu'ils restassent sur la muraille et dans la tour.
+Ils croyaient tout miné. Phellipeaux<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> traça des
+lignes de contre-attaque; elles partirent du palais
+de Djezzar, et de la droite du front d'attaque.
+Il mena en outre deux tranchées, comme
+deux côtés de triangle, qui prenaient en flanc
+tous nos ouvrages. La supériorité numérique
+des ennemis, la grande quantité de travailleurs
+de la ville, et celle des ballots de coton dont ils
+formaient des épaulements, hâtaient excessivement
+les travaux. En peu de jours, ils flanquèrent
+de droite et de gauche toute la tour,
+après quoi ils élevèrent des cavaliers, et y placèrent
+de l'artillerie de 24: on enleva et culbuta
+plusieurs fois leur contre-attaque et leurs batteries,
+<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
+et l'on encloua leurs pièces, mais jamais
+il ne fut possible de se maintenir dans ces
+ouvrages; ils étaient trop dominés par les
+tours et la muraille. On ordonna alors de saper
+contre eux, de sorte que leurs travailleurs
+et les nôtres n'étaient séparés que par deux ou
+trois toises de terrain, et marchaient les uns
+contre les autres. On établit aussi des fougasses
+qui donnaient le moyen d'entrer dans le boyau
+ennemi, et d'y détruire tout ce qui n'était pas
+sur ses gardes.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le premier mai, deux heures
+avant le jour, on s'empara, sans perte, de la
+partie la plus saillante de la contre-attaque; vingt
+hommes de bonne volonté essayèrent, à la petite
+pointe du jour, de se loger dans la tour, dont nos
+batteries avaient tout-à-fait rasé les défenses;
+mais en ce moment l'ennemi sortit en force
+par sa droite, et ses balles arrivant derrière le
+détachement, qui cherchait à se loger sous les
+débris, l'obligèrent de se replier. La sortie fut
+vivement repoussée: 5 à 600 assiégés furent
+tués, et un grand nombre jetés dans la mer.
+Comme il ne restait plus rien de la tour, on
+résolut d'attaquer une portion du rempart par
+la mine, afin d'éviter le retranchement que
+l'ennemi avait construit. On fit sauter la contrescarpe.
+La mine traversait déja le fossé, et commençait
+<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
+à s'étendre sous l'escarpe, lorsque le 6
+l'ennemi déboucha par une sape que couvrait
+le fossé, surprit le masque de la mine, et en
+combla le puits.</p>
+
+<p>Le 7, 12,000 hommes, de nouvelles troupes,
+arrivèrent à l'ennemi. Aussitôt qu'ils furent
+signalés, on calcula, d'après le vent, qu'ils
+ne seraient pas débarqués de six heures: en
+conséquence, on fit jouer une pièce de 24
+qu'avait envoyée le contre-amiral Perrée; elle
+renversa un pan de muraille à la droite de la
+tour qui était à notre gauche. A la nuit, on se
+jette sur tous les travaux de l'ennemi, on les
+comble, on égorge tout, on encloue les pièces,
+on monte à l'assaut, on se loge sur la tour,
+on entre dans la place; enfin l'on était maître
+de la ville, lorsque les troupes débarquées se
+présentent, dans un nombre effrayant, pour rétablir
+le combat. Rambaut est tué; 150 hommes
+périssent avec lui, ou sont pris, et Lannes est
+blessé. Les assiégés sortent par toutes les portes,
+et prennent la brèche à revers; mais là finit leur
+succès: on marcha sur eux, et après les avoir
+rejetés dans la ville, et en avoir coupé plusieurs
+colonnes, on se rétablit sur la brèche. On fit
+dans cette affaire 7 à 800 prisonniers, armés de
+baïonnettes européennes; ils venaient de Constantinople.
+La perte de l'ennemi fut énorme,
+<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
+toutes nos batteries tirèrent à mitraille sur lui;
+et nos succès parurent si grands, que le 10 à
+deux heures du matin, Napoléon commanda
+un nouvel assaut. Le général Debon fut blessé
+à mort dans cette dernière action. Il y avait
+20,000 hommes dans la place, et la maison de
+Djezzar et toutes les autres étaient tellement
+remplies de monde, que nous ne pûmes pas dépasser
+la brèche.</p>
+
+<p>Dans de telles circonstances, quel parti devait
+prendre le général en chef? D'un côté le
+contre-amiral Perrée qui revenait de croisière,
+avait, pour la troisième fois, débarqué de l'artillerie,
+à Tintura. Nous commencions à avoir
+assez de pièces pour espérer de réduire la ville;
+mais, d'un autre côté, les prisonniers annonçaient
+que de nouveaux secours partaient de
+Rhodes, quand ils s'étaient embarqués. Les
+renforts reçus ou à recevoir par l'ennemi,
+pouvaient rendre le succès du siége problématique;
+éloignés comme nous l'étions de France
+et d'Égypte, nous ne pouvions plus faire de
+nouvelles pertes: nous avions à Jaffa et au
+camp 1200 blessés; la peste était à notre ambulance.
+Le 20 on leva le siége.</p>
+
+<p><a id="Page_314"></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span></p>
+
+<h2>MÉMOIRES DE NAPOLÉON.</h2>
+
+<h3>ÉGYPTE; MARS, AVRIL ET MAI 1799.</h3>
+
+<h4>BATAILLE D'ABOUKIR.</h4>
+
+<p class="hanging summary">
+Tentatives d'insurrection contre les Français.&mdash;Mourah-Bey
+sort du désert de Nubie, et se porte
+dans la basse Égypte.&mdash;Mustapha-Pacha débarque
+à Aboukir et prend le fort.&mdash;Mouvement
+de l'armée française; Napoléon se porte sur Alexandrie.&mdash;Réunion
+de l'armée à Birketh; Napoléon
+marche contre l'armée turque.&mdash;Bataille d'Aboukir,
+le 25 juillet 1799.</p>
+
+<p class="p2 center"><b>§ I</b><sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Les habitants d'Égypte pendant l'expédition
+de Syrie se comportèrent comme aurait pu le
+faire ceux d'une province française. Desaix,
+dans la haute Égypte, continua à repousser les
+<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
+attaques des Arabes et à garantir le pays des
+tentatives de Mourah-Bey qui, du fond du désert
+de la Nubie, venait faire des incursions
+sur différents points de la vallée. Sidney Smith,
+oubliant ce qu'il devait au caractère des officiers
+français, avait fait imprimer un grand
+nombre de circulaires et de libelles; et il les
+envoya aux différents généraux et commandants
+restés en Égypte, leur proposant de retourner
+en France, et assurant le passage, s'ils
+voulaient en profiter, pendant que <i>le général
+en chef était en Syrie</i>. Ces propositions parurent
+tellement extravagantes que l'opinion s'accrédita
+dans l'armée que ce commodore était fou.
+Le général Dugua, commandant la basse Égypte,
+défendit toute communication avec lui et repoussa
+ses insinuations avec indignation.</p>
+
+<p>Les forces françaises, qui étaient dans la basse
+Égypte, s'augmentaient tous les jours des hommes
+qui sortaient des hôpitaux et qui renforçaient
+les troisièmes bataillons des corps.
+Les fortifications d'Alexandrie, Rosette, Rhamanieh,
+Damiette, Salahieh, Belbeïs et des différents
+points du Nil, qu'on avait jugé à propos
+d'occuper par des tours, se perfectionnèrent
+constamment pendant ces trois mois. Le général
+Dugua n'eut à réprimer que des incursions
+d'Arabes et quelques révoltes partielles; la
+<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
+masse des habitants influencée par les scheicks
+et les ulemas resta soumise et fidèle. Le premier
+évènement qui attira l'attention de ce général
+fut la révolte de l'Émir-Hadji<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Les priviléges
+et les biens attachés à cette place étaient très-considérables.
+Le général en chef avait autorisé
+l'Émir-Hadji à s'établir dans le Charkièh pour
+complèter l'organisation de sa maison. Il avait
+déja 300 hommes armés; il lui en fallait 8 à
+900, pour suffire à l'escorte de la caravane des
+pélerins de la Mecque. Il fut fidèle au <i>sultan Kébir</i>
+jusqu'à la bataille du Mont-Thabor; mais Djezzar,
+étant parvenu à communiquer avec lui par
+la côte, et à lui faire savoir que les armées de
+Damas et des Naplousains cernaient les Français
+au camp d'Acre, que ceux-ci affaiblis, par
+le siége, étaient perdus sans ressource. Il désespéra
+de la cause française, prêta l'oreille
+aux propositions de Djezzar, et chercha à faire sa
+paix en rendant quelques services. Le 15 avril
+ayant reçu encore de fausses nouvelles par un
+émissaire de Djezzar, il déclara sa révolte par
+une proclamation dans tout le Charkièh. Il annonçait
+que le sultan Kébir avait été tué devant
+Acre, et l'armée française prise tout entière.
+La masse de la province resta sourde à
+ces insinuations. Cinq ou six villages seulement,
+<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
+arborèrent le drapeau de la révolte, et ses forces
+n'augmentèrent que de 400 cavaliers, d'une
+tribu d'Arabes.</p>
+
+<p>Le général Lanusse, avec sa colonne mobile,
+partit du Delta, passa le Nil et marcha contre
+l'Émir-Hadji; après diverses petites affaires et
+différents mouvements il réussit à le cerner,
+l'attaqua vivement, mit à mort tout ce qui voulut
+se défendre, dispersa les Arabes, et brûla,
+pour faire un exemple, le village qui était le
+plus coupable. L'Émir-Hadji se sauva, lui quinzième,
+par le désert, et parvint à gagner Jérusalem.</p>
+
+<p>Pendant que ces évènements se passaient
+dans le Charkieh, d'autres plus importants
+avaient lieu dans le Bahireh. Un homme du
+désert de Derne, jouissant d'une grande réputation
+de sainteté parmi les Arabes de sa tribu,
+s'imagina ou voulut faire croire qu'il était
+l'ange Elmody, que le prophète promet dans
+le Koran, d'envoyer au secours des fidèles, dans
+les circonstances les plus critiques. Cette opinion
+s'accrédita dans la tribu; cet homme
+avait toutes les qualités propres à exciter le
+fanatisme de la populace. Il était parvenu à
+faire accroire qu'il vivait de sa substance et par
+la grace spéciale du prophète. Tous les jours à
+l'heure de la prière et devant tous les fidèles,
+on lui portait une jatte de lait; il y trempait
+<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
+ses doigts et les passait sur ses lèvres, c'était,
+disait-il, la seule nourriture qu'il prenait. Il
+se forma une garde de 120 hommes de sa tribu,
+bien armés et très-fanatisés. Il se rendit à la
+grande oasis, où il trouva une caravane de
+pélerins, de 400 Maugrebins de Fez; il s'annonça
+comme l'ange Elmody, ils le crurent et le suivirent.
+Ces 400 hommes étaient bien armés,
+et avaient un bon nombre de chameaux; il se
+trouva ainsi à la tête de 5 à 600 hommes et se
+dirigea sur Damanhour, où il surprit 60 hommes
+de la légion nautique, les égorgea, s'empara
+de leurs fusils et d'une pièce de 4. Ce succès
+accrut le nombre de ses partisans; il parcourut
+alors les mosquées de Damanhour et des
+villages circonvoisins, et du haut de la chaire,
+qui sert aux lecteurs du Koran, il annonça sa
+mission divine. Il se disait incombustible et à
+l'abri des balles, il assurait que tous ceux qui
+marcheraient avec lui n'auraient rien à craindre
+des fusils, baïonnettes et canons des Français.
+Il était l'ange Elmody! il persuada et recruta
+dans le Bahireh, 3 ou 4,000 hommes, parmi
+lesquels il en trouva 4 ou 500 bien armés. Il
+arma les autres de grandes piques et de pelles,
+et les exerça à jeter de la poussière contre l'ennemi,
+en déclarant que cette poussière bénie
+rendrait vains tous les efforts des Français
+contre eux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
+Le colonel Lefebvre, qui commandait à Rhamanieh,
+laissa 50 hommes dans le fort, et partit
+avec 200 hommes pour reprendre Damanhour.
+L'ange Elmody marcha à sa rencontre;
+le colonel Lefebvre fut cerné par les forces supérieures
+de l'ange. L'affaire s'engagea, et au
+moment où le feu était le plus vif entre les
+Français et les hommes armés de l'ange, des
+colonnes de fellahs débordèrent ses flancs et
+se jetèrent sur ses derrières, en formant des
+nuées de poussière. Le colonel Lefebvre ne put
+rien faire, perdit quelques hommes, en tua un
+plus grand nombre et reprit sa position de
+Rhamanieh. Les blessés et les parents des morts
+murmurèrent et firent de vifs reproches à
+l'ange Elmody. Il leur avait dit que les balles
+des Français n'atteindraient aucun de ses sectaires,
+et cependant un grand nombre avaient
+été tués et blessés! Il fit taire ces murmures
+en s'appuyant du Koran et de plusieurs prédictions;
+il soutint qu'aucun de ceux qui
+avaient été en avant, pleins de confiance en ses
+promesses, n'avait été tué, ni blessé; mais que
+ceux qui avaient reculé, parce que la foi n'était
+pas entière dans leur c&oelig;ur, avaient été punis
+par le prophète; cet évènement qui devait ouvrir
+les yeux sur son imposture, consolida son
+pouvoir; il régna alors à Damanhour. Il était
+<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span>
+à craindre que tout le Bahireh, et insensiblement
+les provinces voisines ne se soulevassent; mais
+une proclamation des scheicks du Caire arriva
+à temps, et empêcha une révolte générale.</p>
+
+<p>Le général Lanusse traversa promptement
+le Delta; et de la province de Charkieh se porta
+dans le Bahireh, où il arriva le 8 mai. Il marcha
+sur Damanhour, et battit les troupes de
+l'ange Elmody. Tout ce qui n'était pas armé
+se dissipa et regagna ses villages. Il fit main
+basse sur les fanatiques, en passa 1500 par les
+armes, et dans ce nombre se trouva l'ange
+Elmody lui-même. Il prit Damanhour et la tranquillité
+du Bahireh fut rétablie.</p>
+
+<p>A la nouvelle que l'armée française avait repassé
+le désert et retournait en Égypte, la consternation
+fut générale dans tout l'Orient, les
+Druses, les Mutualis, les chrétiens de Syrie,
+les partisans d'Ayer, n'obtinrent la paix de Djezzar
+qu'en faisant de grands sacrifices d'argent.
+Djezzar fut moins cruel que par le passé;
+presque toute sa maison militaire avait été tuée
+dans Saint-Jean-d'Acre, et ce vieillard survivait
+à tous ceux qu'il avait élevés. La peste qui faisait
+de grands ravages dans cette ville, augmentait
+encore ses malheurs et portait le dernier
+coup à sa puissance. Il ne sortit point de
+son pachalic.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span>
+Le pacha de Jérusalem reprit possession de
+Jaffa. Ibrahim-Bey avec 400 Mamelucks qui lui
+restaient vint prendre position à Gaza; il y eut
+quelques pourparlers et quelques coups de
+sabre, avec la garnison d'El-Arich.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ II</b>.</p>
+
+<p>Elfy-Bey et Osman-Bey avec 300 Mamelucks,
+un millier d'Arabes, et un millier de chameaux
+portant leurs femmes et leurs richesses, descendirent
+par le désert entre la rive droite du
+Nil et la mer Rouge, et arrivèrent dans les
+premiers jours de juillet à l'oasis de Sebabiar;
+ils attendaient Ibrahim-Bey qui devait venir
+les joindre de Gaza, et ainsi réunis ils voulaient
+soulever tout le Charkieh, pénétrer dans le
+Delta, et se porter sur Aboukir.</p>
+
+<p>Le général de brigade Lagrange partit du
+Caire, avec une brigade et la moitié du régiment
+des dromadaires; il arriva en présence
+de l'ennemi dans la nuit du 9 au 10 juillet,
+man&oelig;uvra avec tant d'habileté, qu'il cerna le
+camp d'Osman-Bey et d'Elfy-Bey, prit leurs
+mille chameaux et leurs familles, tua Osman-Bey,
+cinq ou six catchefs et une centaine de
+Mamelucks. Le reste s'éparpilla dans le désert,
+et Elfy-Bey regagna la Nubie. Ibrahim-Bey prévenu
+<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
+de cet évènement ne quitta point Gaza.</p>
+
+<p>Mourah-Bey avec le reste des Mamelucks,
+montant à 4 ou 500 hommes, arriva dans le
+Fayoume, et de là se porta par le désert sur le
+lac Natron, où il devait être joint par 2 à 3,000
+Arabes du Baireh et du désert de Derne, et
+marcher sur Aboukir, lieu désigné pour le débarquement
+d'une grande armée turque. Il
+devait conduire à cette armée des chameaux,
+des chevaux, et la servir de son influence.</p>
+
+<p>Le général Murat partit du Caire, arriva au
+lac Natron, attaqua Mourah-Bey, et lui prit
+un catchef et une cinquantaine de Mamelucks.
+Mourah-Bey vivement poursuivi, et n'ayant,
+d'ailleurs, aucune nouvelle de l'armée qui devait
+débarquer à Aboukir, et que les vents
+avaient retardée, retourna sur ses pas, cherchant
+son salut dans le désert. Dans la journée
+du 13, il arriva aux Pyramides; on dit qu'il
+monta sur la plus haute, et qu'il y resta une
+partie de la journée à considérer avec sa lunette
+toutes les maisons du Caire et sa belle
+campagne de Gizeh. De toute la puissance des
+Mamelucks, il ne lui restait plus que quelques
+centaines d'hommes découragés, fugitifs et délabrés!</p>
+
+<p>Aussitôt que le général en chef fut instruit
+de sa présence sur ce point, il partit à l'heure
+<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
+même, arriva aux Pyramides; mais Mourah-Bey
+s'enfonça dans le désert, se dirigeant sur
+la grande oasis. On lui prit quelques chameaux
+et quelques hommes.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ III</b>.</p>
+
+<p>Le 14 juillet, le général en chef apprit que
+Sidney-Smith avec deux vaisseaux de ligne anglais,
+plusieurs frégates, plusieurs vaisseaux de
+guerre turcs et cent vingt ou cent cinquante
+bâtiments de transport, avait mouillé le 12
+juillet au soir dans la rade d'Aboukir. Le fort
+d'Aboukir était armé, approvisionné et en bon
+état; il y avait 400 hommes de garnison et un
+chef de confiance. Le général de brigade Marmont,
+qui commandait à Alexandrie et dans
+toute la province, répondait de la défense du
+fort, pendant le temps qui serait nécessaire à
+l'armée pour arriver. Mais ce général avait
+commis une grande faute: au lieu de raser le
+village d'Aboukir, comme le général en chef
+le lui avait ordonné, et d'augmenter les fortifications
+du fort en y construisant un glacis,
+un chemin couvert et une bonne demi-lune en
+maçonnerie, le général Marmont avait pris
+sur lui de conserver ce village, qui avait de
+bonnes maisons et qui lui parut nécessaire pour
+<span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span>
+servir de cantonnement aux troupes; et il avait
+fait établir, par le colonel Cretin, une redoute
+de cinquante toises de côté, en avant du village,
+à peu près à quatre cents toises du fort. Cette
+redoute lui parut protéger suffisamment le fort
+et le village. Le peu de largeur de l'isthme, qui
+dans ce point n'avait pas plus de quatre cents
+toises, lui faisait croire qu'il était impossible de
+passer et d'entrer dans le village sans s'emparer
+de la redoute. Ces dispositions étaient vicieuses,
+puisque c'était faire dépendre la sûreté du fort
+important d'Aboukir, qui avait une escarpe et
+une contrescarpe de fortification permanente,
+d'un ouvrage de campagne qui n'était pas flanqué
+et n'était pas même palissadé.</p>
+
+<p>Mustapha-Pacha envoya ses embarcations
+dans le lac Madieh, s'empara de la traille qui
+servait à la communication d'Alexandrie à Rosette,
+et opéra son débarquement sur le bord
+de ce lac. Le 14, les chaloupes canonnières
+anglaises et turques entrèrent dans le lac Madieh
+et canonnèrent la redoute. Plusieurs pièces
+de campagne que débarquèrent les Turcs furent
+disposées pour contrebattre les quatre pièces
+qui défendaient cet ouvrage; et lorsqu'il fut jugé
+suffisamment battu, les Turcs le cernèrent, le
+kandjar au poing, montèrent à l'assaut, s'en
+emparèrent et firent prisonniers ou tuèrent les
+<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
+300 Français, que le commandant d'Aboukir y
+avait placés; lui-même y fut tué. Ils prirent possession
+alors du village; il ne restait plus dans le
+fort que 100 hommes et un mauvais officier,
+qui, intimidé par les immenses forces qui l'environnaient
+et la prise de la redoute, eut la lâcheté
+de rendre le fort, évènement malheureux
+qui déconcerta tous les calculs<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ IV</b>.</p>
+
+<p>Cependant aussitôt que Napoléon fut instruit
+du débarquement des Turcs, il se porta à Giseh
+et expédia des ordres dans toute l'Égypte.
+<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span>
+Il coucha le 15 à Wardan, le 17 à Alkam, le
+18 à Chabour, le 19 à Rhamanieh, faisant
+ainsi quarante lieues en quatre jours. Le convoi
+qui avait été signalé à Aboukir était considérable;
+et tout faisait penser qu'il y avait,
+indépendamment d'une armée turque, une armée
+anglaise; dans l'incertitude, le général en
+chef raisonna comme s'il en était ainsi.</p>
+
+<p>Les divisions Murat, Lannes, Bon, partirent
+du Caire, en laissant une bonne garnison dans
+la citadelle et dans les différents forts; la division
+Kléber partit de Damiette. Le général
+Régnier, qui était dans le Charkieh, eut ordre
+de laisser une colonne de 600 hommes, infanterie,
+cavalerie et artillerie, y compris les
+garnisons de Belbeis, Salahieh, Cathieh et
+El-Arich, et de se diriger sur Rhamanieh.
+Les différents généraux qui commandaient les
+provinces se portèrent avec leurs colonnes et
+ce qu'ils avaient de disponible, sur ce point.
+Le général Desaix eut ordre d'évacuer la haute
+Égypte, d'en laisser la garde aux habitants et
+d'arriver en toute diligence sur le Caire; de
+sorte que, s'il était nécessaire, toute l'armée, qui
+comptait 25,000 hommes, dont plus de 3,000
+hommes d'excellente cavalerie, et soixante
+pièces de campagne bien attelées, était en mouvement
+pour se réunir devant Aboukir. Le nombre
+<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
+des troupes qui furent laissées au Caire,
+compris les malingres et dépôts, n'était pas
+de plus de 8 à 900 hommes.</p>
+
+<p>Le général en chef avait l'espoir de détruire
+l'armée qui débarquait à Aboukir, avant que
+celle de Syrie, s'il s'en était formé une nouvelle
+depuis deux mois qu'il avait quitté cette contrée,
+pût arriver devant le Caire. On savait par
+notre avant-garde, qui était à El-Arich, que rien
+de ce qui devait former cette armée n'était encore
+arrivé à Gaza; il était toutefois nécessaire
+d'agir comme si l'ennemi, pendant qu'il débarquait
+à Alexandrie, avait une armée en
+marche sur El-Arich; et il était important que
+le général Desaix eût évacué la haute Égypte et
+fût arrivé au Caire, avant que l'armée de Syrie,
+si toutefois il y en avait une et qu'elle se
+hasardât à passer le désert, pût y arriver elle-même.</p>
+
+<p>Dans cette circonstance, les scheiks de Gemil-Azar
+firent des proclamations pour éclairer les
+peuples sur les mouvements qui s'opéraient,
+et empêcher qu'on ne crût que les Français
+évacuaient l'Égypte; ils firent connaître qu'au
+contraire le sultan Kébir était constant dans
+ses sollicitudes pour elle. C'est ce qui l'avait
+porté à passer le désert pour aller détruire
+l'armée turque qui venait la ravager; qu'aujourd'hui
+<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
+qu'une autre armée était arrivée, sur
+des vaisseaux, à Aboukir, il marchait avec son
+activité ordinaire pour s'opposer au débarquement
+et éviter à l'Égypte les calamités qui pèsent
+toujours sur un pays qui est le théâtre de
+la guerre.</p>
+
+
+<p class="p2 center"><b>§ V</b>.</p>
+
+<p>Arrivé à Rhamanieh, Napoléon reçut, le 20
+juillet, des nouvelles d'Alexandrie, qui donnaient
+le détail du débarquement de l'ennemi,
+de l'attaque et de la prise de la redoute, et de
+la capitulation du fort. On annonçait que l'ennemi
+n'avait pas encore avancé et qu'il travaillait
+à des retranchements, consistant en deux
+lignes, l'une qui réunissait la redoute à la mer
+par des retranchements; l'autre à trois quarts
+de lieue en avant, avait la droite et la gauche
+soutenues par deux monticules de sable, l'un
+dominant le lac Madieh, et l'autre appuyé à la
+Méditerranée; que l'inactivité de l'ennemi depuis
+cinq jours qu'il avait pris la redoute était
+fondée, suivant les uns, sur ce qu'il attendait
+l'arrivée d'une armée anglaise venant de Mahon;
+suivant les autres, sur ce que Mustapha avait
+refusé de marcher sur Alexandrie, sans artillerie
+et sans cavalerie, sachant que cette place
+<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
+était fortifiée et armée d'une immense artillerie;
+qu'il attendait Mourah-Bey, qui devait lui
+amener plusieurs milliers d'hommes de cavalerie
+et plusieurs milliers de chameaux; que l'armée
+turque était évaluée à 20 ou 25,000 hommes;
+que l'on voyait sur la plage une trentaine
+de bouches à feu, modèle français, pareilles à
+celles prises à Jaffa; qu'il n'avait aucun attelage;
+et que toute sa cavalerie consistait en 2
+ou 300 chevaux, appartenant aux officiers que
+l'on avait formés en pelotons pour fournir des
+gardes aux postes avancés.</p>
+
+<p>Les évènements survenus à Mourah-Bey déconcertaient
+tous les projets de l'ennemi; les
+Arabes du Bahireh, parmi lesquels nous avions
+beaucoup de partisans, craignirent de s'exposer
+à la vengeance de l'armée française; ils ne
+témoignaient pas une grande confiance dans les
+succès des Turcs, que d'ailleurs ils voyaient dépourvus
+d'attelages et de cavalerie.</p>
+
+<p>Les fortifications que l'armée turque faisait
+sur la presqu'île d'Aboukir, portaient à penser
+qu'elle voulait prendre ce point pour centre de
+ses opérations; elle pouvait de là se diriger sur
+Alexandrie ou sur Rosette.</p>
+
+<p>Le général en chef jugea devoir prendre le
+point de Birket pour centre de ses mouvements.
+Il y envoya le général Murat avec son avant-garde
+<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
+pour y prendre position; le village de Birket
+est à la tête du lac Madieh. De là on pouvait
+fondre sur le flanc droit de l'armée ennemie, si
+elle se dirigeait sur Rosette, et l'attaquer entre
+le lac Madieh et le Nil, ou tomber sur son flanc
+gauche, si elle marchait sur Alexandrie.</p>
+
+<p>Pendant que toutes les colonnes se réunissaient
+à Rhamanieh, le général en chef se rendit
+à Alexandrie; il fut satisfait de la bonne situation
+où se trouvait cette place importante,
+qui renfermait tant de munitions et des magasins
+si considérables, et il rendit une justice publique
+aux talents et à l'activité du colonel du
+génie Cretin.</p>
+
+<p>La contenance de l'ennemi faisait ajouter foi
+aux bruits que ses partisans répandaient qu'il
+attendait l'armée anglaise; il était donc important
+de l'attaquer et de le battre avant son arrivée.
+Mais la marche du général en chef avait
+été si rapide, les distances étaient si grandes,
+qu'il n'y avait encore de réunis que 5 à 6,000
+hommes. Il fallait douze à quinze jours de plus
+pour pouvoir rassembler toute l'armée, excepté
+la division Desaix à laquelle il fallait vingt
+jours.</p>
+
+<p>Le général en chef résolut de se porter en
+avant avec ce qu'il avait de troupes et d'aller
+reconnaître l'ennemi: celui-ci n'ayant ni cavalerie,
+<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
+ni artillerie mobile, ne pouvait point
+l'engager dans une affaire sérieuse; son projet
+était, si l'ennemi était nombreux et bien établi,
+de prendre une position parallèle, appuyant la
+droite au lac Madieh, la gauche à la mer, et de s'y
+fortifier par des redoutes. Par ce moyen, il tiendrait
+l'ennemi bloqué sur la presqu'île, l'empêcherait
+d'avoir aucune communication avec
+l'Égypte, et serait à même d'attaquer l'armée
+turque lorsque la plus grande partie de l'armée
+française serait arrivée.</p>
+
+<p>Napoléon partit le 24 d'Alexandrie, et vint
+camper au Puits, moitié chemin de l'isthme, et
+y fut rejoint par toutes les troupes qui étaient
+à Birket.</p>
+
+<p>Les Turcs, qui n'avaient point de cavalerie,
+ne pouvaient s'éclairer; ils étaient contenus par
+les grandes gardes de hussards et de chasseurs,
+que la garnison d'Alexandrie avait placées dès
+les premiers jours du débarquement. On nourrissait
+donc quelque espérance de surprendre
+l'armée ennemie. Mais une compagnie de sapeurs,
+escortant un convoi d'outils et partie
+d'Alexandrie fort tard le 24, dépassa les feux
+de l'armée française et tomba dans ceux de l'armée
+turque, à dix heures du soir. Aussitôt que
+les sapeurs s'en aperçurent, ils se sauvèrent
+pour la plupart, mais dix furent pris, et par
+<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
+eux, les Turcs apprirent que le général en chef
+et l'armée, étaient vis-à-vis d'eux. Ils passèrent
+toute la nuit à faire leurs dernières dispositions,
+et nous les trouvâmes, le 25, préparés à nous
+recevoir.</p>
+
+<p>Le général en chef changea alors ses premiers
+projets, et résolut d'attaquer à l'heure même,
+sinon pour s'emparer de toute la presqu'île,
+du moins pour obliger l'ennemi à reployer sa
+première ligne derrière la seconde, ce qui permettrait
+aux Français d'occuper la position de
+cette première ligne et de s'y retrancher. L'armée
+turque ainsi resserrée, il devenait facile de
+l'écraser de bombes, d'obus et de boulets, nous
+avions dans Alexandrie des moyens d'artillerie
+immenses.</p>
+
+<p>Le général Lannes avec 1,800 hommes, fit
+ses dispositions pour attaquer la gauche de
+l'ennemi; Destaing avec un pareil nombre de
+troupes se disposa à attaquer la droite; Murat
+avec toute la cavalerie et une batterie légère se
+partagea en trois corps, la gauche, la droite et
+la réserve. Les tirailleurs de Lannes et Destaing
+s'engagèrent bientôt avec les tirailleurs ennemis.
+Les Turcs maintinrent le combat avec succès,
+jusqu'au moment où le général Murat,
+ayant pénétré par leur centre, dirigea sa gauche
+<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
+sur les derrières de leur droite, et sa droite sur
+les derrières de leur gauche, coupant ainsi la
+communication de la première ligne avec la
+deuxième. Les troupes turques perdirent alors
+contenance, et se portèrent en tumulte sur leur
+deuxième ligne. Ce corps était de 9 à 10,000
+hommes. L'infanterie turque est brave, mais
+elle ne garde aucun ordre, et ses fusils n'ont
+point de baïonnette; elle a d'ailleurs le sentiment
+profond de son infériorité en plaine contre
+la cavalerie. Cette infanterie, rencontrée au milieu
+de la plaine par notre cavalerie, ne put rejoindre
+la deuxième ligne, et fut jetée, la droite
+dans la mer, et la gauche dans le lac Madieh.
+Les colonnes de Lannes et de Destaing, qui
+s'étaient portées sur les hauteurs que venait de
+quitter l'ennemi, en descendirent au pas de
+charge, et les poursuivirent l'épée dans les reins.
+On vit alors un spectacle unique. Ces 10,000
+hommes, pour échapper à notre cavalerie et à
+notre infanterie, se précipitèrent dans l'eau;
+mitraillés par notre artillerie, ils s'y noyèrent
+presque tous! On dit qu'une vingtaine d'hommes
+seulement parvinrent à se sauver à bord
+des chaloupes. Un si grand succès, qui nous
+avait coûté si peu, donna l'espérance de forcer
+la deuxième ligne. Le général en chef se porta
+<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
+en avant pour la reconnaître avec le colonel
+Cretin. La gauche était la partie la plus faible.</p>
+
+<p>Le général Lannes eut l'ordre de former ses
+troupes en colonnes, de couvrir de tirailleurs
+les retranchements de la gauche de l'ennemi,
+et, sous la protection de toute son artillerie, de
+longer le lac, tourner les retranchements, et
+se jeter dans le village. Murat avec toute sa cavalerie
+se plaça en colonne serrée derrière
+Lannes, devant répéter la même man&oelig;uvre
+que pour la première ligne, et, aussitôt que
+Lannes aurait forcé les retranchements, se
+porter sur les derrières de la redoute de la
+droite des Turcs. Le colonel Cretin, qui connaissait
+parfaitement les localités, lui fut donné
+pour diriger sa marche. Le général Destaing fut
+destiné à faire de fausses attaques pour attirer
+l'attention de la droite de l'ennemi.</p>
+
+<p>Toutes ces dispositions furent couronnées par
+les plus heureux succès. Lannes força les retranchements
+au point où ils joignaient le lac,
+et se logea dans les premières maisons du village;
+la redoute et toute la droite de l'ennemi
+étaient couvertes de tirailleurs.</p>
+
+<p>Mustapha-Pacha était dans la redoute: aussitôt
+qu'il s'aperçut que le général Lannes était
+sur le point d'arriver au retranchement et de
+<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
+tourner sa gauche, il fit une sortie, déboucha
+avec 4 ou 5,000 hommes, et par-là sépara notre
+droite de notre gauche, qu'il prenait en flanc
+en même temps qu'il se trouvait sur les derrières
+de notre droite. Ce mouvement aurait
+arrêté court Lannes; mais le général en chef,
+qui se trouvait au centre, marcha avec la 69<sup>e</sup>,
+contint l'attaque de Mustapha, lui fit perdre
+du terrain, et par-là rassura entièrement les
+troupes du général Lannes, qui continuèrent
+leur mouvement; la cavalerie, ayant alors débouché,
+se trouva sur les derrières de la redoute.
+L'ennemi se voyant coupé, se mit aussitôt
+dans le plus affreux désordre. Le général
+Destaing marcha au pas de charge sur les retranchements
+de droite. Toutes les troupes de
+la deuxième ligne voulurent alors regagner le
+fort, mais elles se rencontrèrent avec notre cavalerie,
+et il ne se fût point sauvé un seul Turc
+sans l'existence du village: un assez grand
+nombre eurent le temps d'y arriver; 3 ou 4,000
+Turcs furent jetés dans la mer. Mustapha, tout
+son état-major et un gros de 12 à 1,500 hommes,
+furent cernés et faits prisonniers. La 69<sup>e</sup> entra
+la première dans la redoute.</p>
+
+<p>Il était quatre heures après midi: nous étions
+maîtres de la moitié du village, de tout le camp
+<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
+de l'ennemi, qui avait perdu 14 ou 15,000 hommes,
+il lui en restait 3 ou 4,000 qui occupaient
+le fort et se barricadaient dans une partie du village.
+La fusillade continua toute la journée. Il
+ne fut pas jugé possible, sans s'exposer à une
+perte énorme, de forcer l'ennemi dans les maisons
+qu'il occupait, protégé par le fort. On prit
+position, et le génie et l'artillerie reconnurent les
+endroits les plus avantageux pour placer des
+pièces de gros calibre, afin de raser les défenses
+de l'ennemi, sans s'exposer à une plus grande
+perte. Mustapha-Pacha ne s'était rendu prisonnier
+qu'après s'être vaillamment défendu. Il
+avait été blessé à la main. La cavalerie eut la plus
+grande part au succès de cette journée. Murat
+fut blessé d'un coup de tromblon à la tête; le
+brave Duvivier fut tué d'un coup de kandjiar.
+Cretin était tombé mort, percé d'une balle, en
+conduisant la cavalerie. Guibert, aide-de-camp
+du général en chef, frappé d'un boulet à la poitrine,
+mourut peu après le combat. Notre perte
+se monta à environ 300 hommes. Sidney-Smith,
+qui faisait les fonctions de major-général du
+pacha, et qui avait choisi les positions qu'avait
+occupées l'armée turque, faillit être pris; il eut
+beaucoup de peine à rejoindre sa chaloupe.</p>
+
+<p>La 69<sup>e</sup> s'était mal comportée dans un assaut
+<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
+à St-Jean-d'Acre, et le général en chef, mécontent,
+l'avait mise à l'ordre du jour et avait
+ordonné qu'elle traverserait le désert la crosse
+en l'air et escortant les malades; par sa belle
+conduite à la bataille d'Aboukir, elle reconquit
+son ancienne réputation.</p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/decoration.jpg"
+width="100" height="37" alt="decoration" title="" />
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span></p>
+
+<h2 class="p4">PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h2>
+
+<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>Au Directoire exécutif.</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 6 thermidor an VI (24 juillet 1798).</p>
+
+<p class="p2">Le 19 messidor, l'armée partit d'Alexandrie. Elle
+arriva à Damanhour le 20, souffrant beaucoup à
+travers ce désert de l'excessive chaleur et du manque
+d'eau.</p>
+
+<p class="center"><i>Combat de Rahmanieh.</i></p>
+
+<p>Le 22, nous rencontrâmes le Nil à Rahmanieh, et
+nous nous rejoignîmes avec la division du général Dugua,
+qui était venue par Rosette en faisant plusieurs
+marches forcées.</p>
+
+<p>La division du général Desaix fut attaquée par un
+corps de 7 à 800 Mamelucks, qui après une canonnade
+assez vive, et la perte de quelques hommes, se
+retirèrent.</p>
+
+<p class="center"><i>Bataille de Chebrheis.</i></p>
+
+<p>Cependant j'appris que Mourah-Bey, à la tête de son
+armée composée d'une grande quantité de cavalerie,
+<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
+ayant huit ou dix grosses chaloupes canonnières, et
+plusieurs batteries sur le Nil, nous attendait au village
+de Chebrheis. Le 24 au soir, nous nous mîmes en
+marche pour nous en approcher. Le 25, à la pointe
+du jour, nous nous trouvâmes en présence.</p>
+
+<p>Nous n'avions que 200 hommes de cavalerie éclopés
+et harassés encore de la traversée; les Mamelucks
+avaient un magnifique corps de cavalerie, couvert d'or
+et d'argent, armé des meilleures carabines et pistolets
+de Londres, des meilleurs sabres de l'Orient, et montés
+peut-être sur les meilleurs chevaux du continent.</p>
+
+<p>L'armée était rangée, chaque division formant un
+bataillon carré, ayant les bagages au centre et l'artillerie
+dans les intervalles des bataillons. Les bataillons
+rangés, les deuxième et quatrième divisions derrière
+les première et troisième. Les cinq divisions de l'armée
+étaient placées en échelons, se flanquant entre
+elles, et flanquées par deux villages que nous occupions.</p>
+
+<p>Le citoyen Perrée, chef de division de la marine,
+avec trois chaloupes canonnières, un chébec et une
+demi-galère, se porta pour attaquer la flottille ennemie.
+Le combat fut extrêmement opiniâtre. Il se tira
+de part et d'autre plus de quinze cents coups de canon.
+Le chef de division Perrée a été blessé au bras
+d'un coup de canon, et, par ses bonnes dispositions
+et son intrépidité, est parvenu à reprendre trois chaloupes
+canonnières et la demi-galère que les Mamelucks
+avaient prises, et à mettre le feu à leur amiral.
+Les citoyens Monge et Berthollet, qui étaient sur le
+<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
+chébec, ont montré dans des moments difficiles beaucoup
+de courage. Le général Andréossy, qui commandait
+les troupes de débarquement, s'est parfaitement
+conduit.</p>
+
+<p>La cavalerie des Mamelucks inonda bientôt toute
+la plaine, déborda toutes nos ailes, et chercha de tous
+côtés sur nos flancs et nos derrières le point faible
+pour pénétrer; mais partout elle trouva que la ligne
+était également formidable, et lui opposait un double
+feu de flanc et de front. Ils essayèrent plusieurs fois
+de charger, mais sans s'y déterminer. Quelques braves
+vinrent escarmoucher; ils furent reçus par des feux
+de pelotons de carabiniers placés en avant des intervalles
+des bataillons. Enfin, après être restés une partie
+de la journée à demi-portée de canon, ils opérèrent
+leur retraite, et disparurent. On peut évaluer leur
+perte à 300 hommes tués ou blessés.</p>
+
+<p>Nous avons marché pendant huit jours, privés de
+tout, et dans un des climats les plus brûlants du
+monde.</p>
+
+<p>Le 2 thermidor au matin, nous aperçûmes les Pyramides.</p>
+
+<p>Le 2 au soir, nous nous trouvions à six lieues du
+Caire; et j'appris que les vingt-trois beys, avec toutes
+leurs forces, s'étaient retranchés à Embabeh, et qu'ils
+avaient garni leurs retranchements de plus de soixante
+pièces de canon.</p>
+
+<p class="center"><i>Bataille des Pyramides.</i></p>
+
+<p>Le 3, à la pointe du jour, nous rencontrâmes les
+<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
+avant-gardes, que nous repoussâmes de village en
+village.</p>
+
+<p>A deux heures après midi, nous nous trouvâmes
+en présence des retranchements et de l'armée ennemie.</p>
+
+<p>J'ordonnai aux divisions des généraux Desaix et
+Reynier de prendre position sur la droite entre Djyzeh
+et Embabeh, de manière à couper à l'ennemi la communication
+de la haute Égypte, qui était sa retraite
+naturelle. L'armée était rangée de la même manière
+qu'à la bataille de Chebrheis.</p>
+
+<p>Dès l'instant que Mourah-Bey s'aperçut du mouvement
+du général Desaix, il se résolut à le charger, et
+il envoya un de ses beys les plus braves avec un
+corps d'élite qui, avec la rapidité de l'éclair, chargea
+les deux divisions. On le laissa approcher jusqu'à cinquante
+pas, et on l'accueillit avec une grêle de balles
+et de mitraille, qui en fit tomber un grand nombre
+sur le champ de bataille. Ils se jetèrent dans l'intervalle
+que formaient les deux divisions, où ils furent
+reçus par un double feu qui acheva leur défaite.</p>
+
+<p>Je saisis l'instant, et j'ordonnai à la division du général
+Bon, qui était sur le Nil, de se porter à l'attaque
+des retranchements, et au général Vial, qui commande
+la division du général Menou, de se porter
+entre le corps qui venait de le charger et les retranchements,
+de manière à remplir le triple but,</p>
+
+<p>D'empêcher le corps d'y rentrer;</p>
+
+<p>De couper la retraite à celui qui les occupait;</p>
+
+<p>Et enfin, s'il était nécessaire, d'attaquer ces retranchements
+par la gauche.</p>
+
+<p>Dès l'instant que les généraux Vial et Bon furent à
+<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
+portée, ils ordonnèrent aux premières et troisièmes
+divisions de chaque bataillon de se ranger en colonnes
+d'attaque, tandis que les deuxièmes et quatrièmes
+conservaient leur même position, formant toujours le
+bataillon carré, qui ne se trouvait plus que sur trois
+de hauteur, et s'avançait pour soutenir les colonnes
+d'attaque.</p>
+
+<p>Les colonnes d'attaque du général Bon, commandées
+par le brave général Rampon, se jetèrent sur les
+retranchements avec leur impétuosité ordinaire, malgré
+le feu d'une assez grande quantité d'artillerie,
+lorsque les Mamelucks firent une charge. Ils sortirent
+des retranchements au grand galop. Nos colonnes eurent
+le temps de faire halte, de faire front de tous
+côtés, et de les recevoir la baïonnette au bout du fusil,
+et par une grêle de balles. A l'instant même le
+champ de bataille en fut jonché. Nos troupes eurent
+bientôt enlevé les retranchements. Les Mamelucks en
+fuite se précipitèrent aussitôt en foule sur leur gauche.
+Mais un bataillon de carabiniers, sous le feu duquel
+ils furent obligés de passer à cinq pas, en fit une boucherie
+effroyable. Un très-grand nombre se jeta dans
+le Nil, et s'y noya.</p>
+
+<p>Plus de 400 chameaux chargés de bagages, cinquante
+pièces d'artillerie, sont tombés en notre pouvoir.
+J'évalue la perte des Mamelucks à 2,000 hommes
+de cavalerie d'élite. Une grande partie des beys a été
+blessée ou tuée. Mourah-Bey a été blessé à la joue.
+Notre perte se monte à 20 ou 30 hommes tués et à
+120 blessés. Dans la nuit même, la ville du Caire a
+<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
+été évacuée. Toutes leurs chaloupes canonnières, corvettes,
+bricks, et même une frégate, ont été brûlés,
+et, le 4, nos troupes sont entrées au Caire. Pendant
+la nuit, la populace a brûlé les maisons des beys, et
+commis plusieurs excès. Le Caire, qui a plus de
+300,000 habitants, a la plus vilaine populace du
+monde.</p>
+
+<p>Après le grand nombre de combats et de batailles
+que les troupes que je commande ont livrés contre
+des forces supérieures, je ne m'aviserais point de louer
+leur contenance et leur sang-froid dans cette occasion,
+si véritablement ce genre tout nouveau n'avait exigé
+de leur part une patience qui contraste avec l'impétuosité
+française. S'ils se fussent livrés à leur ardeur,
+ils n'auraient point eu la victoire, qui ne pouvait
+s'obtenir que par un grand sang-froid et une grande
+patience.</p>
+
+<p>La cavalerie des Mamelucks a montré une grande
+bravoure. Ils défendaient leur fortune, et il n'y a pas
+un d'eux sur lequel nos soldats n'aient trouvé trois,
+quatre, et cinq cents louis d'or.</p>
+
+<p>Tout le luxe de ces gens-ci était dans leurs chevaux
+et leur armement. Leurs maisons sont pitoyables. Il
+est difficile de voir une terre plus fertile et un peuple
+plus misérable, plus ignorant et plus abruti. Ils préfèrent
+un bouton de nos soldats à un écu de six francs;
+dans les villages ils ne connaissent pas même une paire
+de ciseaux. Leurs maisons sont d'un peu de boue. Ils
+n'ont pour tout meuble qu'une natte de paille et deux
+ou trois pots de terre. Ils mangent et consomment en
+<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
+général fort peu de chose. Ils ne connaissent point
+l'usage des moulins, de sorte que nous avons bivouaqué
+sur des tas immenses de blé, sans pouvoir avoir
+de farine. Nous ne nous nourrissions que de légumes
+et de bestiaux. Le peu de grains qu'ils convertissent
+en farine, ils le font avec des pierres; et, dans quelques
+gros villages, il y a des moulins que font tourner
+des b&oelig;ufs.</p>
+
+<p>Nous avons été continuellement harcelés par des
+nuées d'Arabes, qui sont les plus grands voleurs et les
+plus grands scélérats de la terre, assassinant les Turcs
+comme les Français, tout ce qui leur tombe dans les
+mains. Le général de brigade Muireur et plusieurs autres
+aides-de-camp et officiers de l'état-major ont été
+assassinés par ces misérables. Embusqués derrière des
+digues et dans des fossés, sur leurs excellents petits
+chevaux, malheur à celui qui s'éloigne à cent pas des
+colonnes! Le général Muireur, malgré les représentations
+de la grande garde, seul, par une fatalité que
+j'ai souvent remarqué accompagner ceux qui sont arrivés
+à leur dernière heure, a voulu se porter sur un
+monticule à deux cents pas du camp; derrière étaient
+trois Bédouins qui l'ont assassiné. La république fait
+une perte réelle: c'était un des généraux les plus braves
+que je connusse.</p>
+
+<p>La république ne peut pas avoir une colonie plus à
+sa portée et d'un sol plus riche que l'Égypte. Le climat
+est très-sain, parce que les nuits sont fraîches. Malgré
+quinze jours de marche, de fatigues de toute espèce,
+la privation du vin, et même de tout ce qui peut
+alléger la fatigue, nous n'avons point de malades. Le
+<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
+soldat a trouvé une grande ressource dans les pastèques,
+espèce de melons d'eau qui sont en très-grande quantité.</p>
+
+<p>L'artillerie s'est spécialement distinguée. Je vous
+demande le grade de général de division pour le général
+de brigade Dommartin. J'ai promu au grade de
+général de brigade le chef de brigade Destaing, commandant
+la quatrième demi-brigade; le général
+Zayonschek s'est fort bien conduit dans plusieurs missions
+importantes que je lui ai confiées.</p>
+
+<p>L'ordonnateur Sucy s'était embarqué sur notre flottille
+du Nil, pour être plus à portée de nous faire
+passer des vivres du Delta. Voyant que je redoublais
+de marche, et desirant être à mes côtés lors de la bataille,
+il se jeta dans une chaloupe canonnière, et,
+malgré les périls qu'il avait à courir, il se sépara de la
+flottille. Sa chaloupe échoua; il fut assailli par une
+grande quantité d'ennemis. Il montra le plus grand
+courage; blessé très-dangereusement au bras, il parvint,
+par son exemple, à ranimer l'équipage, et à tirer
+la chaloupe du mauvais pas où elle s'était engagée.</p>
+
+<p>Nous sommes sans aucune nouvelle de France depuis
+notre départ.</p>
+
+<p>Je vous enverrai incessamment un officier avec tous
+les renseignements sur la situation économique, morale
+et politique de ce pays-ci.</p>
+
+<p>Je vous ferai connaître également, dans le plus
+grand détail, tous ceux qui se sont distingués, et les
+avancements que j'ai faits.</p>
+
+<p>Je vous prie d'accorder le grade de contre-amiral
+au citoyen Perrée, chef de division, un des officiers
+de marine les plus distingués par son intrépidité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
+Je vous prie de faire payer une gratification de
+1,200 francs à la femme du citoyen Larrey, chirurgien
+en chef de l'armée. Il nous a rendu, au milieu
+du désert, les plus grands services par son activité et
+son zèle. C'est l'officier de santé que je connaisse le
+plus fait pour être à la tête des ambulances d'une armée.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>A l'amiral Brueys.</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 12 thermidor an VI (30 juillet 1798.)</p>
+
+<p>Je reçois à l'instant et tout à la fois vos lettres depuis
+le 25 messidor jusqu'au 8 thermidor. Les nouvelles
+que je reçois d'Alexandrie sur le succès des sondes me
+font espérer qu'à l'heure qu'il est, vous serez entré
+dans le port. Je pense aussi que <i>le Causse</i> et <i>le Dubois</i>
+sont armés en guerre de manière à pouvoir se trouver
+en ligne, si vous étiez attaqué; car enfin deux
+vaisseaux de plus ne sont point à négliger.</p>
+
+<p>Le contre-amiral Perrée sera pour long-temps nécessaire
+sur le Nil, qu'il commence à connaître. Je ne
+vois pas d'inconvénient à ce que vous donniez le commandement
+de son vaisseau au citoyen....... Faites là-dessus
+ce qu'il convient.</p>
+
+<p>Je vous ai écrit le 9, je vous ai envoyé copie de
+tous les ordres que j'ai donnés pour l'approvisionnement
+de l'escadre; j'imagine qu'à l'heure qu'il est, les
+<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
+cinquante vaisseaux chargés de vivres sont arrivés.
+Nous avons ici une besogne immense, c'est un chaos
+à débrouiller et à organiser qui n'eut jamais d'égal.
+Nous avons du blé, du riz, des légumes en abondance.
+Nous cherchons et nous commençons à trouver
+de l'argent; mais tout cela est environné de travail,
+de peines et de difficultés.</p>
+
+<p>Vous trouverez ci-joint un ordre pour Damiette,
+envoyez-le par un aviso, qui, avant d'entrer, s'informera
+si nos troupes y sont. Elles sont parties pour s'y
+rendre, il y a trois jours, en barques sur le Nil: ainsi
+elles seront arrivées lorsque vous recevrez cette lettre;
+envoyez-y un des sous-commissaires de l'escadre
+pour surveiller l'exécution de l'ordre.</p>
+
+<p>Je vais encore faire partir une trentaine de bâtiments
+chargés de blé pour votre escadre.</p>
+
+<p>Toute la conduite des Anglais porte à croire qu'ils
+sont inférieurs en nombre, et qu'ils se contentent de
+bloquer Malte et d'empêcher les subsistances d'y arriver.
+Quoi qu'il en soit, il faut bien vite entrer dans
+le port d'Alexandrie, ou vous approvisionner promptement
+de riz, de blé, que je vous envoie, et vous
+transporter dans le port de Corfou; car il est indispensable
+que, jusqu'à ce que tout ceci se décide, vous
+vous trouviez dans une position à portée d'en imposer
+à la Porte. Dans le second cas, vous aurez soin
+que tous les vaisseaux, frégates vénitiennes et françaises
+qui peuvent nous servir, restent à Alexandrie.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
+<i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>Au Directoire exécutif.</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 2 fructidor an VI (19 août 1798).</p>
+
+<p>Le 18 thermidor, j'ordonnai à la division du général
+Reynier de se porter à Elkhankah, pour soutenir
+le général de cavalerie Leclerc, qui se battait avec
+une nuée d'Arabes à cheval, et de paysans du pays
+qu'Ibrahim-Bey était parvenu à soulever. Il tua une
+cinquantaine de paysans, quelques Arabes, et prit
+position au village d'Elkhankah. Je fis partir également
+la division commandée par le général Lannes et
+celle du général Dugua.</p>
+
+<p>Nous marchâmes à grandes journées sur la Syrie,
+poussant toujours devant nous Ibrahim-Bey et l'armée
+qu'il commandait.</p>
+
+<p>Avant d'arriver à Belbeis, nous délivrâmes une partie
+de la caravane de la Mecque, que les Arabes
+avaient enlevée et conduisaient dans le désert, où ils
+étaient déja enfoncés de deux lieues. Je l'ai fait conduire
+au Caire sous bonne escorte. Nous trouvâmes à
+Qouréyn une autre partie de la caravane, toute composée
+de marchands qui avaient été arrêtés d'abord
+par Ibrahim-Bey, ensuite relâchés et pillés par les
+Arabes. J'en fis réunir les débris et je la fis également
+conduire au Caire. Le pillage des Arabes à dû être
+considérable; un seul négociant m'assura qu'il perdait
+<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
+en schalls et autres marchandises des Indes, pour
+deux cent mille écus. Le négociant avait avec lui,
+suivant l'usage du pays, toutes ses femmes. Je leur
+donnai à souper, et leur procurai les chameaux nécessaires
+pour leur voyage au Caire. Plusieurs paraissaient
+avoir une assez bonne tournure; mais le visage
+était couvert, selon l'usage du pays, usage auquel
+l'armée s'accoutume le plus difficilement.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Ssalehhyeh, qui est le dernier
+endroit habité de l'Égypte où il y ait de bonne eau.
+Là commence le désert qui sépare la Syrie de l'Égypte.</p>
+
+<p>Ibrahim-Bey, avec son armée, ses trésors et ses
+femmes, venait de partir pour Ssalehhyeh. Je le poursuivis
+avec le peu de cavalerie que j'avais. Nous vîmes
+défiler devant nous ses immenses bagages. Un parti
+d'Arabes de 150 hommes, qui étaient avec eux, nous
+proposa de charger avec nous pour partager le butin.
+La nuit approchait, nos chevaux étaient éreintés, l'infanterie
+très-éloignée; nous leur enlevâmes les deux
+pièces de canon qu'ils avaient, et une cinquantaine de
+chameaux chargés de tentes et de différents effets. Les
+Mamelucks soutinrent la charge avec le plus grand
+courage. Le chef d'escadron d'Estrée, du septième
+régiment de hussards, a été mortellement blessé; mon
+aide-de-camp Shulkouski a été blessé de sept à huit
+coups de sabre et de plusieurs coups de feu. L'escadron
+monté du septième de hussards et du vingt-deuxième
+de chasseurs, ceux des troisième et quinzième de dragons,
+se sont parfaitement conduits. Les Mamelucks
+sont extrêmement braves et formeraient un excellent
+<span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span>
+corps de cavalerie légère; ils sont richement habillés,
+armés avec le plus grand soin, et montés sur
+des chevaux de la meilleure qualité. Chaque officier
+d'état-major, chaque hussard a soutenu un combat
+particulier. Lasalle, chef de brigade du vingt-deuxième,
+laissa tomber son sabre au milieu de la charge; il fut
+assez adroit et assez heureux pour mettre pied à terre
+et se trouver à cheval pour se défendre et attaquer un
+des Mamelucks les plus intrépides. Le général Murat, le
+chef de bataillon, mon aide-de-camp Duroc, le citoyen
+Leturcq, le citoyen Colbert, l'adjudant Arrighi, engagés
+trop avant par leur ardeur dans le plus fort de la
+mêlée, ont couru les plus grands dangers.</p>
+
+<p>Ibrahim-Bey traverse dans ce moment-ci le désert
+de Syrie; il a été blessé dans ce combat.</p>
+
+<p>Je laissai à Ssalehhieh la division du général Reynier
+et des officiers du génie, pour y construire une
+forteresse, et je partis le 26 thermidor pour revenir
+au Caire. Je n'étais pas éloigné de deux lieues de Ssalehhieh,
+que l'aide-de-camp du général Kléber arriva
+et m'apporta la nouvelle de la bataille qu'avait soutenue
+notre escadre, le 14 thermidor. Les communications
+sont si difficiles, qu'il avait mis onze jours
+pour venir.</p>
+
+<p>Je vous envoie le rapport que m'en fait le contre-amiral
+Gantheaume. Je lui écris, par le même courrier,
+à Alexandrie, de vous en faire un plus détaillé.</p>
+
+<p>Le 18 messidor, je suis parti d'Alexandrie. J'écrivis
+à l'amiral d'entrer, sous les vingt-quatre heures,
+<span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span>
+dans le port d'Alexandrie, et, si son escadre ne pouvait
+pas y entrer, de décharger promptement toute
+l'artillerie et tous les effets appartenant à l'armée de
+terre, et de se rendre à Corfou.</p>
+
+<p>L'amiral ne crut pas pouvoir achever le débarquement
+dans la position où il était, étant mouillé dans
+le port d'Alexandrie sur des rochers, et plusieurs vaisseaux
+ayant déja perdu leurs ancres; il alla mouiller à
+Aboukir, qui offrait un bon mouillage. J'envoyai des
+officiers du génie et d'artillerie qui convinrent avec
+l'amiral que la terre ne pouvait lui donner aucune
+protection, et que, si les Anglais paraissaient pendant
+les deux ou trois jours qu'il fallait qu'il restât à Aboukir,
+soit pour décharger notre artillerie, soit pour sonder
+et marquer la passe d'Alexandrie, il n'y avait pas
+d'autre parti à prendre que de couper ses câbles, et
+qu'il était urgent de séjourner le moins possible à
+Aboukir.</p>
+
+<p>Je suis parti d'Alexandrie dans la ferme croyance
+que, sous trois jours, l'escadre serait entrée dans le
+port d'Alexandrie, ou aurait appareillé pour Corfou.
+Depuis le 18 messidor jusqu'au 6 thermidor, je n'ai
+reçu aucune nouvelle ni de Rosette, ni d'Alexandrie,
+ni de l'escadre. Une nuée d'Arabes, accourus de tous
+les points du désert, était constamment à cinq cents
+toises du camp. Le 9 thermidor, le bruit de nos victoires
+et différentes dispositions rouvrirent nos communications.
+Je reçus plusieurs lettres de l'amiral, où
+je vis avec étonnement qu'il se trouvait encore à
+<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span>
+Aboukir. Je lui écrivis sur-le-champ pour lui faire
+sentir qu'il ne devait pas perdre une heure à entrer à
+Alexandrie, ou à se rendre à Corfou.</p>
+
+<p>L'amiral m'instruisit, par une lettre du 2 thermidor,
+que plusieurs vaisseaux anglais étaient venus le reconnaître,
+et qu'il se fortifiait pour attendre l'ennemi,
+embossé à Aboukir. Cette étrange résolution me remplit
+des plus vives alarmes; mais déja il n'était plus
+temps, car la lettre que l'amiral écrivait le 2 thermidor
+ne m'arriva que le 12. Je lui expédiai le citoyen
+Jullien, mon aide-de-camp, avec ordre de ne pas partir
+d'Aboukir qu'il n'eût vu l'escadre à la voile. Parti
+le 12, il n'aurait jamais pu arriver à temps; cet aide-de-camp
+a été tué en chemin par un parti arabe qui a
+arrêté sa barque sur le Nil, et l'a égorgé avec son escorte.</p>
+
+<p>Le 8 thermidor, l'amiral m'écrivit que les Anglais
+s'étaient éloignés, ce qu'il attribuait au défaut de vivres.
+Je reçus cette lettre par le même courrier, le 12.</p>
+
+<p>Le 11, il m'écrivait qu'il venait enfin d'apprendre la
+victoire des Pyramides et la prise du Caire, et que
+l'on avait trouvé une passe pour entrer dans le port
+d'Alexandrie; je reçus cette lettre le 18.</p>
+
+<p>Le 14, au soir, les Anglais l'attaquèrent; il m'expédia,
+au moment où il aperçut l'escadre anglaise, un
+officier pour me faire part de ses dispositions et de ses
+projets: cet officier a péri en route.</p>
+
+<p>Il me paraît que l'amiral Brueys n'a pas voulu se
+rendre à Corfou, avant qu'il eût été certain de ne pouvoir
+entrer dans le port d'Alexandrie, et que l'armée
+<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
+dont il n'avait pas de nouvelles depuis long-temps,
+fût dans une position à ne pas avoir besoin de retraite.
+Si dans ce funeste évènement il a fait des fautes,
+il les a expiées par une mort glorieuse.</p>
+
+<p>Les destins ont voulu dans cette circonstance,
+comme dans tant d'autres, prouver que, s'ils nous
+accordent une grande prépondérance sur le continent,
+ils ont donné l'empire des mers à nos rivaux. Mais ce
+revers ne peut être attribué à l'inconstance de notre
+fortune; elle ne nous abandonne pas encore: loin de
+là, elle nous a servis dans toute cette opération au-delà
+de tout ce qu'elle a jamais fait. Quand j'arrivai
+devant Alexandrie avec l'escadre, et que j'appris que
+les Anglais y étaient passés en force supérieure quelques
+jours avant, malgré la tempête affreuse qui régnait,
+au risque de me naufrager, je me jetai à terre.
+Je me souvins qu'à l'instant où les préparatifs du débarquement
+se faisaient, on signala dans l'éloignement,
+au vent, une voile de guerre: c'était <i>la Justice</i>. Je m'écriai:
+«Fortune, m'abandonneras-tu? quoi, seulement
+cinq jours!» Je débarquai dans la journée, je
+marchai toute la nuit; j'attaquai Alexandrie à la pointe
+du jour avec 3,000 hommes harassés, sans canons et
+presque pas de cartouches; et dans les cinq jours, j'étais
+maître de Rosette, de Damanhour, c'est-à-dire
+déja établi en Égypte. Dans ces cinq jours, l'escadre
+devait se trouver à l'abri des forces des Anglais, quel
+que fût leur nombre. Bien loin de là elle reste exposée
+pendant tout le reste de messidor. Elle reçoit de Rosette,
+dans les premiers jours de thermidor, un approvisionnement
+<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span>
+de riz pour deux mois. Les Anglais
+se laissent voir en nombre supérieur pendant dix jours
+dans ces parages. Le 11 thermidor, elle apprend la
+nouvelle de l'entière possession de l'Égypte et de notre
+entrée au Caire; et ce n'est que lorsque la fortune voit
+que toutes ses faveurs sont inutiles, qu'elle abandonne
+notre flotte à son destin.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>A la citoyenne Brueys.</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 2 fructidor an VI (19 août 1798.)</p>
+
+<p>Votre mari a été tué d'un coup de canon, en combattant
+à son bord. Il est mort sans souffrir, et de la
+mort la plus douce, la plus enviée par les militaires.</p>
+
+<p>Je sens vivement votre douleur. Le moment qui
+nous sépare de l'objet que nous aimons est terrible;
+il nous isole de la terre; il fait éprouver au corps les
+convulsions de l'agonie. Les facultés de l'ame sont
+anéanties, elle ne conserve de relations avec l'univers,
+qu'au travers d'un cauchemar qui altère tout. Les
+hommes paraissent plus froids, plus égoïstes qu'ils ne
+le sont réellement. L'on sent dans cette situation que si
+rien ne nous obligeait à la vie, il vaudrait beaucoup
+mieux mourir; mais lorsque après cette première pensée,
+<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span>
+l'on presse ses enfants sur son c&oelig;ur, des larmes,
+des sentiments tendres raniment la nature, et l'on vit
+pour ses enfants; oui, madame, voyez dès ce premier
+moment qu'ils ouvrent votre c&oelig;ur à la mélancolie:
+vous pleurerez avec eux, vous éleverez leur enfance,
+cultiverez leur jeunesse; vous leur parlerez de leur
+père, de votre douleur, de la perte qu'eux et la république
+ont faite. Après avoir rattaché votre ame au
+monde par l'amour filial et l'amour maternel, appréciez
+pour quelque chose l'amitié et le vif intérêt que je
+prendrai toujours à la femme de mon ami. Persuadez-vous
+qu'il est des hommes, en petit nombre, qui méritent
+d'être l'espoir de la douleur, parce qu'ils sentent
+avec chaleur les peines de l'ame.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<p class="hanging">
+<i>Instructions remises au citoyen Beauvoisin, chef
+de bataillon d'état-major, commissaire près
+le divan du Caire.</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.)</p>
+
+<p>Le citoyen Beauvoisin se rendra à Damiette; de là
+il s'embarquera sur un vaisseau turc ou grec; il se
+rendra à Jaffa; il portera la lettre que je vous envoie
+à Achmet-Pacha; il demandera à se présenter devant
+lui, et il réitérera de vive voix que les musulmans
+<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
+n'ont pas de plus vrais amis en Europe, que nous;
+que j'ai entendu avec peine que l'on croyait en Syrie
+que j'avais dessein de prendre Jérusalem et de
+détruire la religion mahométane; que ce projet est
+aussi loin de notre c&oelig;ur que de notre esprit; qu'il
+peut vivre en toute sûreté, que je le connais de réputation
+comme un homme de mérite; qu'il peut être
+assuré que, s'il veut se comporter comme il le doit
+envers les hommes qui ne lui font rien, je serai son
+ami, et bien loin que notre arrivée en Égypte soit
+contraire à sa puissance, elle ne fera que l'augmenter;
+que je sais que les Mameloucks que j'ai détruits étaient
+ses ennemis, et qu'il ne doit pas nous confondre avec
+le reste des Européens, puisque, au lieu de rendre
+les musulmans esclaves, nous les délivrons; et enfin,
+il lui racontera ce qui s'est passé en Égypte, et ce qui
+peut être propre à lui ôter l'envie d'armer et de se
+mêler de cette querelle. Si Achmet-Pacha n'est pas à
+Jaffa, le citoyen Beauvoisin se rendra à Saint-Jean
+d'Acre; mais il aura soin, auparavant, de voir les familles
+européennes, et principalement le vice-consul
+français, pour se procurer des renseignements sur ce
+qui se passe à Constantinople et sur ce qui se fait en
+Syrie.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
+<i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>A Achmet-Pacha<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, gouverneur de Séid et d'Acra
+(Saint-Jean-d'Acre.)</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.)</p>
+
+<p>En venant en Égypte faire la guerre aux beys, j'ai
+fait une chose juste et conforme à tes intérêts, puisqu'ils
+étaient tes ennemis; je ne suis point venu faire
+la guerre aux musulmans. Tu dois savoir que mon
+premier soin, en entrant à Malte, a été de faire mettre
+en liberté deux mille Turcs, qui, depuis plusieurs
+années gémissaient dans l'esclavage. En arrivant en
+Égypte, j'ai rassuré le peuple, protégé les muphtis,
+les imans et les mosquées; les pélerins de la Mecque
+n'ont jamais été accueillis avec plus de soin et d'amitié
+que je ne l'ai fait, et la fête du prophète vient d'être
+célébrée avec plus de splendeur que jamais.</p>
+
+<p>Je t'envoie cette lettre par un officier qui te fera
+connaître de vive voix mon intention de vivre en bonne
+intelligence avec toi, en nous rendant réciproquement
+tous les services que peuvent exiger le commerce et
+le bien des états: car les musulmans n'ont pas de
+plus grands amis que les Français.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
+<i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>Au grand-visir.</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 5 fructidor an VI (22 août 1798.)</p>
+
+<p>L'armée française, que j'ai l'honneur de commander,
+est entrée en Égypte pour punir les beys mameloucks
+des insultes qu'ils n'ont cessé de faire au commerce
+français.</p>
+
+<p>Le citoyen Talleyrand-Périgord, ministre des relations
+extérieures à Paris, a été nommé, de la part de
+la France, ambassadeur à Constantinople, pour remplacer
+le citoyen Aubert-Dubayet, et il est muni des
+pouvoirs et instructions nécessaires, de la part du
+directoire exécutif, pour négocier, conclure et signer
+tout ce qui est nécessaire pour lever les difficultés
+provenant de l'occupation de l'Égypte par l'armée
+française, et consolider l'ancienne et nécessaire amitié
+qui doit exister entre les deux puissances. Cependant,
+comme il pourrait se faire qu'il ne fût pas encore arrivé
+à Constantinople, je m'empresse de faire connaître
+à votre excellence l'intention où est la république
+française, non-seulement de continuer l'ancienne
+bonne intelligence, mais encore de procurer à la Porte
+l'appui dont elle pourrait avoir besoin contre ses ennemis
+naturels, qui, dans ce moment, viennent de
+se liguer contre elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
+L'ambassadeur Talleyrand-Périgord doit être arrivé.
+Si, par quelque accident, il ne l'était pas, je prie votre
+excellence d'envoyer ici (au Caire), quelqu'un qui ait
+votre confiance et qui soit muni de vos instructions
+et pleins-pouvoirs, ou de m'envoyer un firman, afin
+que je puisse envoyer moi-même un agent, pour fixer
+invariablement le sort de ce pays, et arranger le tout
+à la plus grande gloire du sultan et de la république
+française, son alliée la plus fidèle, et à l'éternelle confusion
+des beys et Mameloucks, nos ennemis communs.</p>
+
+<p>Je prie votre excellence de croire aux sentiments
+d'amitié et de haute considération, etc.</p>
+
+<p class="righ"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>Au vice-amiral Thévenard.</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 18 fructidor an VI (4 septembre 1798.)</p>
+
+<p>Votre fils est mort d'un coup de canon sur son banc
+de quart: je remplis, citoyen général, un triste devoir
+en vous l'annonçant; mais il est mort sans souffrir et
+avec honneur. C'est la seule consolation qui puisse
+adoucir la douleur d'un père. Nous sommes tous dévoués
+à la mort: quelques jours de vie valent-ils le
+bonheur de mourir pour son pays? compensent-ils la
+<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span>
+douleur de se voir sur un lit, environné de l'égoïsme
+d'une nouvelle génération? valent-ils les dégoûts, les
+souffrances d'une longue maladie? Heureux ceux qui
+meurent sur le champ de bataille! ils vivent éternellement
+dans le souvenir de la postérité. Ils n'ont jamais
+inspiré la compassion ni la pitié que nous inspire la
+vieillesse caduque, ou l'homme tourmenté par des
+maladies aiguës. Vous avez blanchi, citoyen général,
+dans la carrière des armes; vous regretterez un fils
+digne de vous et de la patrie: en accordant, avec nous,
+quelques larmes à sa mémoire, vous direz que sa mort
+glorieuse est digne d'envie.</p>
+
+<p>Croyez à la part que je prends à votre douleur, et
+ne doutez pas de l'estime que j'ai pour vous.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>Au général Kléber.</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 24 fructidor an VI (10 septembre 1798.)</p>
+
+<p>Un vaisseau comme <i>le Franklin</i>, citoyen général,
+qui portait l'amiral, puisque <i>l'Orient</i> avait sauté, ne
+devait pas se rendre à onze heures du soir. Je pense
+d'ailleurs que celui qui a rendu ce vaisseau est extrêmement
+coupable, puisqu'il est constaté par son procès-verbal
+<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
+qu'il n'a rien fait pour l'échouer et pour le
+mettre hors d'état d'être amené: voilà ce qui fera à
+jamais la honte de la marine française. Il ne fallait pas
+être grand man&oelig;uvrier ni un homme d'une grande
+tête, pour couper un câble et échouer un bâtiment;
+cette conduite est d'ailleurs spécialement ordonnée
+dans les instructions et ordonnances que l'on donne
+aux capitaines de vaisseau. Quant à la conduite du
+contre-amiral Duchaila, il eût été beau, pour lui,
+de mourir sur son banc de quart, comme du Petit-Thouars.</p>
+
+<p>Mais ce qui lui ôte toute espèce de retour à mon
+estime, c'est sa lâche conduite avec les Anglais depuis
+qu'il a été prisonnier. Il y a des hommes qui n'ont
+pas de sang dans les veines. Il entendra donc tous les
+soirs les Anglais, en se soûlant de punch, boire à la
+honte de la marine française! Il sera débarqué à Naples
+pour être un trophée pour les lazzaronis: il valait
+beaucoup mieux pour lui rester à Alexandrie ou à
+bord des vaisseaux comme prisonnier, sans jamais
+souhaiter ni demander rien. Ohara, qui d'ailleurs
+était un homme très-commun, lorsqu'il fut fait prisonnier
+à Toulon, sur ce que je lui demandais, de la
+part du général Dugommier, ce qu'il desirait, répondit:
+<i>Être seul, et ne rien devoir à la pitié</i>. La gentillesse
+et les traitements honnêtes n'honorent que le vainqueur,
+ils déshonorent le vaincu, qui doit avoir de la
+réserve et de la fierté.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span>
+<i>Le général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>A l'armée.</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 1<sup>er</sup> vendémiaire an VII (22 septembre 1798.)</p>
+
+<p class="left5">Soldats!</p>
+
+<p>Nous célébrons le premier jour de l'an VII de la
+république.</p>
+
+<p>Il y a cinq ans, l'indépendance du peuple français
+était menacée: mais vous prîtes Toulon, ce fut le
+présage de la ruine de nos ennemis.</p>
+
+<p>Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dégo.</p>
+
+<p>L'année suivante, vous étiez sur le sommet des
+Alpes.</p>
+
+<p>Vous luttiez contre Mantoue il y a deux ans, et
+vous remportiez la célèbre victoire de Saint-George.</p>
+
+<p>L'an passé, vous étiez à la source de la Drave et de
+l'Isonzo, de retour de l'Allemagne.</p>
+
+<p>Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur
+les bords du Nil, au centre de l'ancien continent?</p>
+
+<p>Depuis l'Anglais, célèbre dans les arts et le commerce,
+jusqu'au hideux et féroce Bédouin, vous fixez
+les regards du monde.</p>
+
+<p>Soldats, votre destinée est belle, parce que vous
+êtes dignes de ce que vous avez fait et de l'opinion
+que l'on a de vous. Vous mourrez avec honneur
+comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette
+pyramide, ou vous retournerez dans votre patrie
+<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span>
+couverts de lauriers et de l'admiration de tous les
+peuples.</p>
+
+<p>Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de
+l'Europe, nous avons été l'objet perpétuel des sollicitudes
+de nos compatriotes. Dans ce jour, quarante
+millions de citoyens célèbrent l'ère des gouvernements
+représentatifs; quarante millions de citoyens pensent
+à vous. Tous disent: C'est à leurs travaux, à leur sang,
+que nous devrons la paix générale, le repos, la prospérité
+du commerce, et les bienfaits de la liberté civile.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>Au directoire exécutif.</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 27 frimaire an VII (17 décembre 1798.)</p>
+
+<p>Je vous ai expédié un officier de l'armée, avec ordre
+de ne rester que sept à huit jours à Paris, et de
+retourner au Caire.</p>
+
+<p>Je vous envoie différentes relations de petits évènements
+et différents imprimés.</p>
+
+<p>L'Égypte commence à s'organiser.</p>
+
+<p>Un bâtiment arrivé à Suèz a amené un Indien qui
+avait une lettre pour le commandant des forces françaises
+en Égypte: cette lettre s'est perdue. Il paraît
+<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span>
+que notre arrivée en Égypte a donné une grande idée
+de notre puissance aux Indes, et a produit un effet
+très-défavorable aux Anglais: on s'y bat.</p>
+
+<p>Nous sommes toujours sans nouvelles de France;
+pas un courrier depuis messidor. Cela est sans exemple
+dans les colonies mêmes.</p>
+
+<p>Mon frère, l'ordonnateur Sucy, et plusieurs courriers
+que je vous ai expédiés, doivent être arrivés.</p>
+
+<p>Expédiez-nous des bâtimens sur Damiette.</p>
+
+<p>Les Anglais avaient réuni une trentaine de petits
+bâtiments, et étaient à Aboukir: ils ont disparu. Ils
+ont trois vaisseaux de guerre et deux frégates devant
+Alexandrie.</p>
+
+<p>Le général Desaix est dans la haute Égypte, poursuivant
+Mourah-Bey, qui, avec un corps de Mameloucks,
+s'échappe et fuit devant lui.</p>
+
+<p>Le général Bon est à Suèz.</p>
+
+<p>On travaille, avec la plus grande activité, aux fortifications
+d'Alexandrie, Rosette, Damiette, Belbeis,
+Salahieh, Suèz et du Caire.</p>
+
+<p>L'armée est dans le meilleur état et a peu de malades.
+Il y a, en Syrie, quelques rassemblements de
+forces turques. Si sept jours de désert ne m'en séparaient,
+j'aurais été les faire expliquer.</p>
+
+<p>Nous avons des denrées en abondance, mais l'argent
+est très-rare, et la présence des Anglais rend le
+commerce nul.</p>
+
+<p>Nous attendons des nouvelles de France et d'Europe;
+c'est un besoin vif pour nos ames: car si la
+<span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
+gloire nationale avait besoin de nous, nous serions
+inconsolables de ne pas y être.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>A Tipoo-Saïb.</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 6 pluviose an VII (25 janvier 1799.)</p>
+
+<p>Vous avez déja été instruit de mon arrivée sur les
+bords de la mer Rouge avec une armée innombrable
+et invincible, remplie du desir de vous délivrer du
+joug de fer de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Je m'empresse de vous faire connaître le desir que
+j'ai que vous me donniez, par la voie de Mascate et
+Mokka, des nouvelles sur la situation politique dans
+laquelle vous vous trouvez. Je desirerais même que
+vous pussiez envoyer à Suèz ou au grand Caire quelque
+homme adroit qui eût votre confiance, avec
+lequel je pusse conférer.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
+<i>Lettre du général Bonaparte.</i></p>
+
+<p class="center"><i>Au Directoire exécutif.</i></p>
+
+<p class="right">Au Caire, le 22 pluviose au VII (10 février 1799.)</p>
+
+<p>Un bâtiment ragusais est entré, le 7 pluviose dans
+le port d'Alexandrie: il avait à bord les citoyens Hamelin
+et Liveron, propriétaires du chargement du
+bâtiment, consistant en vins, vinaigres et draps: il
+m'a apporté une lettre du consul d'Ancône, en date
+du 11 brumaire, qui ne me donne point d'autre nouvelle
+que de me faire connaître que tout est tranquille
+en Europe et en France; il m'envoie la série des journaux
+de Lugano depuis le n<sup>o</sup> 36 (3 septembre) jusqu'au
+n<sup>o</sup> 43 (22 octobre), et la série du <i>Courrier de
+l'armée d'Italie</i>, qui s'imprime à Milan, depuis le
+n<sup>o</sup> 219 (14 vendémiaire) jusqu'au n<sup>o</sup> 230 (6 brumaire).</p>
+
+<p>Le citoyen Hamelin est parti de Trieste le 24 octobre,
+a relâché à Ancône le 3 novembre, et est arrivé
+à Navarino, d'où il est parti le 22 nivose.</p>
+
+<p>J'ai interrogé moi-même le citoyen Hamelin, et il
+a déposé les faits ci-joints.</p>
+
+<p>Les nouvelles sont assez contradictoires: depuis le
+18 messidor je n'avais pas reçu des nouvelles d'Europe.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> novembre, mon frère est parti sur un aviso.
+Je lui avais ordonné de se rendre à Crotone ou dans
+le golfe de Tarente: j'imagine qu'il est arrivé.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
+L'ordonnateur Sucy est parti le 26 frimaire.</p>
+
+<p>Je vous expédie plus de soixante bâtiments de toutes
+les nations et par toutes les voies: ainsi vous devez
+être bien au fait de notre position ici.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p>Le rhamadan, qui a commencé hier, a été célébré
+de ma part avec la plus grande pompe. J'ai rempli les
+mêmes fonctions que remplissait le pacha.</p>
+
+<p>Le général Desaix est à plus de cent soixante lieues
+du Caire, près des cataractes. Il a fait des fouilles sur
+les ruines de Thèbes. J'attends, à chaque instant, les
+détails officiels d'un combat qu'il aurait eu contre
+Mourah-Bey, qui aurait été tué, et cinq à six beys
+faits prisonniers.</p>
+
+<p>L'adjudant-général Boyer a découvert, dans le désert,
+du côté de Fayoum, des mines qu'aucun Européen
+n'avait encore vues.</p>
+
+<p>Le général Andréossy et le citoyen Berthollet sont de
+retour de leur tournée aux lacs de natron et aux
+couvents des Cophtes. Ils ont fait des découvertes extrêmement
+intéressantes; ils ont trouvé d'excellent
+natron que l'ignorance des exploiteurs empêchait de
+découvrir. Cette branche de commerce de l'Égypte
+deviendra encore par-là plus importante. Par le premier
+courrier, je vous enverrai le nivellement du canal
+de Suèz, dont les vestiges se sont parfaitement conservés.</p>
+
+<p>Il est nécessaire que vous nous fassiez passer des
+armes, et que vos opérations militaires et diplomatiques
+<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span>
+soient combinées de manière que nous recevions
+des secours: les évènements naturels font mourir du
+monde.</p>
+
+<p>Une maladie contagieuse s'est déclarée depuis deux
+mois à Alexandrie: deux cents hommes en ont été
+victimes. Nous avons pris des mesures pour qu'elle
+ne s'étende pas: nous la vaincrons.</p>
+
+<p>Nous avons eu bien des ennemis à combattre dans
+cette expédition: déserts, habitants du pays, Arabes,
+Mameloucks, Russes, Turcs, Anglais.</p>
+
+<p><i>Si, dans le courant de mars, le rapport du citoyen
+Hamelin m'était confirmé, et que la France fût en
+guerre contre les rois, je passerais en France.</i></p>
+
+<p>Je ne me permets, dans cette lettre, aucune réflexion
+sur les affaires de la république, puisque, depuis
+dix mois, je n'ai plus aucune nouvelle.</p>
+
+<p>Nous avons tous une entière confiance dans la sagesse
+et la vigueur des déterminations que vous
+prendrez.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>Aux scheicks, ulémas, et autres habitants des provinces
+de Gaza, Ramleh et Jaffa.</i></p>
+
+<p class="right">Jaffa, le 19 ventose an VII (9 mars 1799).</p>
+
+<p>Dieu est clément et miséricordieux.</p>
+
+<p>Je vous écris la présente pour vous faire connaître
+<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span>
+que je suis venu dans la Palestine pour en chasser les
+Mameloucks et l'armée de Djezzar-Pacha.</p>
+
+<p>De quel droit, en effet, Djezzar a-t-il étendu ses
+vexations sur les provinces de Jaffa, Ramleh et Gaza,
+qui ne font pas partie de son pachalic? De quel droit
+avait-il également envoyé ses troupes à El-Arich? Il
+m'a provoqué à la guerre, je la lui ai apportée; mais
+ce n'est pas à vous, habitants, que mon intention est
+d'en faire sentir les horreurs.</p>
+
+<p>Restez tranquilles dans vos foyers: que ceux qui,
+par peur, les ont quittés, y rentrent. J'accorde sûreté
+et sauve-garde à tous. J'accorderai à chacun la propriété
+qu'il possédait.</p>
+
+<p>Mon intention est que les cadis continueront comme
+à l'ordinaire leurs fonctions et à rendre la justice, que
+la religion, surtout, soit protégée et respectée, et que
+les mosquées soient fréquentées par tous les bons
+musulmans: c'est de Dieu que viennent tous les biens,
+c'est lui qui donne la victoire.</p>
+
+<p>Il est bon que vous sachiez que tous les efforts humains
+sont inutiles contre moi, car tout ce que j'entreprends
+doit réussir. Ceux qui se déclarent mes
+amis, prospèrent; ceux qui se déclarent mes ennemis,
+périssent. L'exemple de ce qui vient d'arriver à Jaffa
+et à Gaza doit vous faire connaître que si je suis terrible
+pour mes ennemis, je suis bon pour mes amis,
+et surtout clément et miséricordieux pour le pauvre
+peuple.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
+<i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>A Djezzar-Pacha.</i></p>
+
+<p class="right">Jaffa, le 19 ventose an VII (9 mars 1799).</p>
+
+<p>Depuis mon entrée en Égypte, je vous ai fait connaître
+plusieurs fois que mon intention n'était pas de
+vous faire la guerre, que mon seul but était de chasser
+les Mameloucks; vous n'avez répondu à aucune des
+ouvertures que je vous ai faites.</p>
+
+<p>Je vous avais fait connaître que je desirais que vous
+éloignassiez Ibrahim-Bey des frontières de l'Égypte:
+bien loin de là, vous avez envoyé des troupes à Gaza,
+vous avez fait de grands magasins, vous avez publié
+partout que vous alliez entrer en Égypte: effectivement,
+vous avez effectué votre invasion, en portant
+deux mille hommes de vos troupes dans le fort d'El-Arich,
+enfoncé à six lieues dans le territoire de l'Égypte.
+J'ai dû alors partir du Caire, et vous apporter
+moi-même la guerre que vous paraissiez provoquer.</p>
+
+<p>Les provinces de Gaza, Ramleh et Jaffa sont en
+mon pouvoir. J'ai traité avec générosité celles de vos
+troupes qui s'en sont remises à ma discrétion, j'ai été
+sévère envers celles qui ont violé les droits de la
+guerre; je marcherai, sous peu de jours, sur Saint-Jean-d'Acre.
+Mais quelle raison ai-je d'ôter quelques
+années de vie à un vieillard que je ne connais pas?
+Que font quelques lieues de plus à côté des pays que
+<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
+j'ai conquis? et puisque Dieu me donne la victoire,
+je veux, à son exemple, être clément et miséricordieux,
+non-seulement envers le peuple, mais encore
+envers les grands.</p>
+
+<p>Vous n'avez point de raisons réelles d'être mon
+ennemi, puisque vous l'étiez des Mameloucks. Votre
+pachalic est séparé par les provinces de Gaza, Ramleh,
+et par d'immenses déserts de l'Égypte. Redevenez mon
+ami, soyez l'ennemi des Mameloucks et des Anglais,
+je vous ferai autant de bien que je vous ai fait et que
+je peux vous faire de mal. Envoyez-moi votre réponse
+par un homme muni de pleins-pouvoirs et qui connaisse
+vos intentions. Il se présentera à mon avant-garde
+avec un drapeau blanc, et je donne ordre à mon
+état-major de vous envoyer un sauf-conduit, que
+vous trouverez ci-joint.</p>
+
+<p>Le 24 de ce mois, je serai en marche sur Saint-Jean-d'Acre;
+il faut donc que j'aie votre réponse avant ce
+jour.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><i>Lettre du général Bonaparte,</i></p>
+
+<p class="center"><i>Au directoire exécutif.</i></p>
+
+<p class="right">Jaffa, le 23 ventose an VII (13 mars 1799).</p>
+
+<p>Le 5 fructidor, j'envoyai un officier à Djezzar, pacha
+d'Acre: il l'accueillit mal et ne répondit pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span>
+Le 29 brumaire, je lui écrivis une autre lettre: il
+fit couper la tête au porteur.</p>
+
+<p>Les Français étaient arrêtés à Acre et traités cruellement.</p>
+
+<p>Les provinces d'Égypte étaient inondées de firmans,
+dans lesquels Djezzar ne dissimulait point ses intentions
+hostiles et annonçait son arrivée.</p>
+
+<p>Il fit plus: il envahit les provinces de Jaffa, Ramleh,
+et Gaza. Son avant-garde prit position à El-Arich, où
+il y a quelques bons puits et un fort, situé dans le
+désert, à dix lieues dans le territoire de l'Égypte.</p>
+
+<p>Je n'avais donc plus le choix: j'étais provoqué à la
+guerre; je ne crus pas devoir tarder à la lui porter
+moi-même.</p>
+
+<p>Le général Reynier rejoignit, le 16 pluviose, son
+avant-garde, qui, sous les ordres de l'infatigable général
+Lagrange, était à Catieh, situé à trois journées
+dans le désert, où j'avais réuni des magasins considérables.</p>
+
+<p>Le général Kléber arriva, le 18 pluviose, de Damiette
+sur le lac Menzaleh, sur lequel on avait construit
+plusieurs barques canonnières, débarqua à Peluse et
+se rendit à Catieh.</p>
+
+<p class="center"><i>Combat d'El-Arich.</i></p>
+
+<p>Le général Reynier partit le 18 pluviose de Catieh
+avec sa division, pour se rendre à El-Arich. Il fallut
+marcher plusieurs jours à travers le désert, sans
+trouver d'eau; des difficultés de toute espèce furent
+<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span>
+vaincues: l'ennemi fut attaqué, forcé, le village d'El-Arich
+enlevé, et toute l'avant-garde ennemie bloquée
+dans le fort d'El-Arich.</p>
+
+<p><i>Attaque de nuit.</i></p>
+
+<p>Cependant la cavalerie de Djezzar-Pacha, soutenue
+par un corps d'infanterie, avais pris position sur nos
+derrières à une lieue, et bloquait l'armée assiégeante.</p>
+
+<p>Le général Kléber fit faire un mouvement au général
+Reynier; à minuit, le camp ennemi fut cerné,
+attaqué et enlevé; un des beys fut tué. Effets, armes,
+bagages, tout fut pris: la plupart des hommes eurent
+le temps de se sauver, plusieurs Mameloucks d'Ibrahim-Bey
+furent faits prisonniers.</p>
+
+<p><i>Siége du fort d'El-Arich.</i></p>
+
+<p>La tranchée fut ouverte devant le fort d'El-Arich:
+une de nos mines avait été éventée et nos mineurs
+délogés. Le 28 pluviose, une batterie de brèche fut
+construite, ainsi que deux batteries d'approche: on
+canonna toute la journée du 29. Le 30 à midi, la
+brèche était praticable; je sommai le commandant de
+se rendre, il le fit. Nous avons trouvé à El-Arich trois
+cents chevaux, beaucoup de biscuit, de riz, cinq
+cents Albanais, cinq cents Maugrabins, deux cents
+hommes de l'Adonie et de la Caramanie; les Maugrabins
+ont pris du service avec nous: j'en ai fait un
+corps auxiliaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span>
+Nous partîmes d'El-Arich le 4 ventose; l'avant-garde
+s'égara dans le désert et souffrit beaucoup du
+manque d'eau: nous manquâmes de vivres, nous
+fûmes obligés de manger des chevaux, des mulets,
+des chameaux.</p>
+
+<p>Nous étions, le 6, aux colonnes placées sur les limites
+de l'Afrique et de l'Asie; nous couchâmes en
+Asie le 6.</p>
+
+<p>Le jour suivant nous étions en marche sur Gaza:
+à dix heures du matin, nous découvrîmes trois ou
+quatre mille hommes de cavalerie qui marchaient à
+nous.</p>
+
+<p class="center"><i>Combat de Gaza.</i></p>
+
+<p>Le général Murat, commandant la cavalerie, fit
+passer les différents torrents qui se trouvaient en présence
+de l'ennemi, par des mouvements exécutés avec
+précision.</p>
+
+<p>La division Kléber se porta par la gauche sur Gaza;
+le général Lannes, avec son infanterie légère, appuyait
+les mouvements de la cavalerie, qui était rangée
+sur deux lignes. Chaque ligne avait derrière elle
+un escadron de réserve: nous chargeâmes l'ennemi
+près de la hauteur qui regarde Nebron, et où Samson
+porta les portes de Gaza. L'ennemi ne reçut point la
+charge et se replia: il eut quelques hommes tués,
+entre autres le kiaya du pacha.</p>
+
+<p>La vingt-deuxième d'infanterie légère s'est fort bien
+conduite: elle suivait les chevaux au pas de course;
+<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span>
+il y avait cependant bien des jours qu'elle n'avait fait
+un bon repas ni bu de l'eau à son aise.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans Gaza: nous y trouvâmes quinze
+milliers de poudre, beaucoup de munitions de guerre,
+des bombes, des outils, plus de deux cent mille rations
+de biscuit, et six pièces de canon.</p>
+
+<p>Le temps devint affreux: beaucoup de tonnerre et
+de pluie; depuis notre départ de France, nous n'avions
+pas vu d'orage.</p>
+
+<p>Nous couchâmes le 10 à Eswod, l'ancienne Azot.</p>
+
+<p>Nous couchâmes le 11 à Ramleh; l'ennemi l'avait
+évacué avec tant de précipitation, qu'il nous laissa
+cent mille rations de biscuit, beaucoup plus d'orge,
+et quinze cents outres que Djezzar avait préparées
+pour passer le désert.</p>
+
+<p><i>Siége de Jaffa.</i></p>
+
+<p>La division Kléber investit d'abord Jaffa, et se porta
+ensuite sur la rivière de la Hhayah, pour couvrir le
+siége; la division Bon investit les fronts droits de la
+ville, et la division Lannes les fronts gauches.</p>
+
+<p>L'ennemi démasqua une quarantaine de pièces de
+canon de tous les points de l'enceinte, desquelles il
+fit un feu vif et soutenu.</p>
+
+<p>Le 16, deux batteries d'approche, la batterie de
+brèche, une de mortiers, étaient en état de tirer. La
+garnison fit une sortie; on vit alors une foule d'hommes
+diversement costumés, et de toutes les couleurs,
+se porter sur la batterie de brèche: c'étaient des
+<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span>
+Maugrabins, des Albanais, des Kurdes, des Natoliens,
+des Caramaniens, des Damasquyns, des Alepins, des
+noirs de Tekrour; ils furent vivement repoussés, et
+rentrèrent plus vite qu'ils n'auraient voulu. Mon aide-de-camp
+Duroc, officier en qui j'ai grande confiance,
+s'est particulièrement distingué.</p>
+
+<p>A la pointe du jour, le 17, je fis sommer le gouverneur;
+il fit couper la tête à mon envoyé, et ne
+répondit point. A sept heures, le feu commença; à
+une heure, je jugeai la brèche praticable. Le général
+Lannes fit les dispositions pour l'assaut; l'adjoint aux
+adjudants-généraux, Netherwood, avec dix carabiniers
+y monta le premier, et fut suivi de trois compagnies
+de grenadiers de la treizième et de la soixante-neuvième
+demi-brigade, commandées par l'adjudant-général
+Rambaud, pour lequel je vous demande le grade de
+général de brigade.</p>
+
+<p>A cinq heures, nous étions maîtres de la ville, qui,
+pendant vingt-quatre heures, fut livrée au pillage et
+à toutes les horreurs de la guerre, qui jamais ne m'a
+paru si hideuse.</p>
+
+<p>Quatre mille hommes des troupes de Djezzar ont
+été passés au fil de l'épée; il y avait huit cents canonniers:
+une partie des habitants a été massacrée.</p>
+
+<p>Les jours suivants, plusieurs bâtiments sont venus
+de Saint-Jean-d'Acre avec des munitions de guerre et
+de bouche; ils ont été pris dans le port: ils ont été
+étonnés de voir la ville en notre pouvoir; l'opinion
+était qu'elle nous arrêterait six mois.</p>
+
+<p>Abd-Oullah, général de Djezzar, a eu l'adresse de
+<span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span>
+se cacher parmi les gens d'Égypte, et de venir se jeter
+à mes pieds.</p>
+
+<p>J'ai renvoyé, à Damas et à Alep, plus de cinq cents
+personnes de ces deux villes, ainsi que quatre à cinq
+cents personnes d'Égypte.</p>
+
+<p>J'ai pardonné aux Mameloucks et aux katchefs que
+j'ai pris à El-Arich; j'ai pardonné à Omar Makram,
+scheick du Caire; j'ai été clément envers les Égyptiens,
+autant que je l'ai été envers le peuple de Jaffa, mais
+sévère envers la garnison qui s'est laissé prendre les
+armes à la main.</p>
+
+<p>Nous avons trouvé, à Jaffa, cinquante pièces de
+canon, dont trente formant l'équipage de campagne,
+de modèle européen, et des munitions, plus de quatre
+cent mille rations de biscuit, deux mille quintaux de
+riz, et quelques magasins de savon.</p>
+
+<p>Les corps du génie et de l'artillerie se sont distingués.</p>
+
+<p>Le général Caffarelli, qui a dirigé ces siéges, qui a
+fait fortifier les différentes places de l'Égypte, est un
+officier recommandable par une activité, un courage
+et des talents rares.</p>
+
+<p>Le chef de brigade du génie Samson a commandé
+l'avant-garde qui a pris possession de Catieh, et a
+rendu dans toutes les occasions les plus grands services.</p>
+
+<p>Le capitaine du génie Sabatier a été blessé au siége
+d'El-Arich.</p>
+
+<p>Le citoyen Aimé est entré le premier dans Jaffa,
+par un vaste souterrain qui conduit dans l'intérieur
+de la place.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span>
+Le chef de brigade Songis directeur du parc d'artillerie,
+n'est parvenu à conduire les pièces qu'avec de
+grandes peines; il a commandé la principale attaque
+de Jaffa.</p>
+
+<p>Nous avons perdu le citoyen Lejeune, chef de la
+vingt-deuxième d'infanterie légère, qui a été tué à la
+brèche: cet officier a été vivement regretté de l'armée;
+les soldats de son corps l'ont pleuré comme leur père.
+J'ai nommé à sa place le chef de bataillon Magni, qui
+a été grièvement blessé. Ces différentes affaires nous
+ont coûté cinquante hommes tués et deux cents blessés.</p>
+
+<p>L'armée de la république est maîtresse de toute la
+Palestine.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Bonaparte.</span></p>
+
+<p><a id="Page_380"></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span></p>
+
+<p class="p4 center"><span class="xlarge">DIVERSES</span><br />
+<span class="xlarge">RÉCLAMATIONS</span><br />
+<span class="medium"><b>SUR DES FAITS ÉNONCÉS</b></span><br />
+<span class="medium"><b>DANS LES VOLUMES PRÉCÉDENTS.</b></span></p>
+
+<p><a id="Page_382"></a></p>
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span></p>
+
+<h2 class="p4">DIVERSES RÉCLAMATIONS.</h2>
+
+<p class="center"><i>Le maréchal comte Jourdan,</i></p>
+
+<p class="center"><i>A monsieur le général Gourgaud.</i></p>
+
+<p class="right">Paris, le 12 février 1823.</p>
+
+<p class="left5">Monsieur le général,</p>
+
+<p>Dans le premier volume des Mémoires de Napoléon,
+dont vous êtes l'éditeur, j'ai lu, page 64, <i>Bernadotte,
+Augereau, Jourdan, Marbot, etc., qui étaient à la tête
+des meneurs de cette société</i> (celle du Manége), <i>offrirent
+à Napoléon une dictature militaire</i>; et à la page
+83, <i>Jourdan et Augereau vinrent trouver Napoléon
+aux Tuileries, etc.</i> J'ignorais que la société du manége,
+dissoute bien avant l'arrivée de Bonaparte, eût joué
+un rôle dans les évènements du 18 brumaire. Quoi
+qu'il en soit, j'affirme, sur mon honneur, que je n'ai
+jamais été membre de cette société, que je n'ai assisté
+à aucune de ses séances, et que je ne suis point allé
+trouver Napoléon aux Tuileries.</p>
+
+<p>Vers le 10 brumaire, je me présentai, seul, chez le
+général Bonaparte; ne l'ayant pas trouvé, je laissai
+une carte. Le lendemain, il m'envoya faire des compliments
+<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span>
+par le général Duroc, son aide-de-camp; peu
+après, il m'invita à dîner pour le 16. J'eus lieu d'être
+flatté de l'accueil qu'il me fit; en sortant de table,
+nous eûmes une conversation qui sera publiée un
+jour avec d'autres documents sur le 18 brumaire;
+on y verra que si mon nom fut inscrit peu de jours
+après sur une liste de proscription, c'est précisément
+parce que, prévoyant l'abus que ferait ce général du
+pouvoir suprême, je déclarai ne vouloir lui prêter mon
+appui que dans le cas où il donnerait des garanties
+positives à la liberté publique, au lieu de vagues promesses;
+si j'avais proposé une dictature militaire,
+genre de pouvoir qui est sans limites, j'aurais été traité
+plus favorablement.</p>
+
+<p>Je vous prie, monsieur le général, d'avoir la bonté
+d'insérer ma réclamation dans le second volume des
+Mémoires de Napoléon.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération,</p>
+
+<p class="left15">Monsieur, le général,<br />
+<span class="i2">Votre très-humble et très-obéissant serviteur,</span></p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, le maréchal <span class="smcap">Jourdan</span>.</p>
+
+<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span>
+<i>Réponse de M. le général Gourgaud,</i></p>
+
+<p class="center"><i>A M. le maréchal comte Jourdan.</i></p>
+
+<p class="right">Paris, 13 février 1823.</p>
+
+<p class="left5">Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'adresser, relativement à un article qui vous concerne,
+dans le premier volume des Mémoires de Napoléon,
+que je publie (chapitre du 18 brumaire.)</p>
+
+<p>Lors des évènements dont il s'agit, j'étais trop jeune,
+pour avoir pu, à Sainte-Hélène, rectifier les erreurs
+de mémoire dans lesquelles l'empereur a pu tomber.
+Je m'empresserai d'insérer votre réclamation dans le
+second volume qui va paraître.</p>
+
+<p>Vous affirmez trop positivement, monsieur le maréchal,
+que vous n'avez point fait partie de la société
+du manége, pour qu'il soit permis d'élever aucun
+doute à ce sujet; mais l'empereur, comme vous le
+savez vous-même, avait la mémoire très-sûre, et je
+vais m'occuper de chercher, dans les journaux et les
+écrits du temps, ainsi que dans le souvenir des hommes
+de cette époque, quelle est la circonstance qui a
+pu donner lieu à cette méprise.</p>
+
+<p>Quant à la proscription dont vous parlez, monsieur
+le maréchal, il paraît qu'elle n'a pas été de longue
+durée, puisque quelques mois après le 18 brumaire
+le premier consul vous nomma ministre de la république
+<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span>
+française près le gouvernement piémontais
+(voyez page 302 des Mémoires cités.)</p>
+
+<p>Agréez, monsieur le maréchal, l'hommage du profond
+respect avec lequel j'ai l'honneur d'être,</p>
+
+<p class="right">Votre très-humble et très-obéissant serviteur,</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, le baron <span class="smcap">Gourgaud.</span></p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><i>Le lieutenant-général de Gersdorff,</i></p>
+
+<p class="center"><i>A monsieur le général Gourgaud, à Paris.</i></p>
+
+<p class="right">Dresde, 25 février 1823.</p>
+
+<p class="left5">Mon général,</p>
+
+<p>Vous et messieurs vos camarades avez publié des
+Mémoires bien intéressants, et avez mérité, par là,
+un juste tribut de reconnaissance de vos concitoyens.
+Ce qui ajoute encore un grand prix à vos travaux,
+c'est qu'avec l'impartialité de l'historiographe, vous
+ouvrez un champ libre aux réclamations contre des
+faits douteux ou susceptibles d'être rectifiés. Voilà ce
+qui m'enhardit, dans ce moment, à protester contre
+un passage des Notes et Mélanges, où l'honneur des
+troupes saxonnes est fortement compromis.</p>
+
+<p>Comme chef de l'état-major du corps saxon réuni
+à l'armée française en 1809, le commandant de ce
+corps n'existant plus, je me crois en droit de m'adresser
+à vous, mon général, me flattant, en outre,
+<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span>
+que vous voudrez bien vous rappeler notre connaissance
+de l'année 1813.</p>
+
+<p>Dans la première partie des Notes et Mélanges,
+page 217, il est dit:</p>
+
+<p><i>Les Saxons lâchèrent pied la veille de Wagram;
+ils lâchèrent pied le matin de Wagram: c'étaient les
+plus mauvaises troupes de l'armée, etc. etc.</i></p>
+
+<p>Je ne saurais rien faire de mieux, que de raconter
+les évènements de ces deux journées, en ce qui concerne
+les troupes saxonnes.</p>
+
+<p>Nous formions, conjointement avec la très-faible
+division Dupas, le quatrième corps d'armée; nous
+passâmes le Danube le 5 juillet, vers midi, pour agir
+sur la rive gauche. Notre première tâche fut de prendre
+le village de Ratzendorff, ce que la brigade de Steindel
+exécuta lestement, tandis que le corps entier marchait
+à sa destination, qui était de former l'aile gauche de
+l'armée. Toute la cavalerie saxonne était rangée dans la
+plaine de Breitenled, et quoique sa force fût assez
+considérable, elle n'était pourtant pas proportionnée
+à la cavalerie ennemie opposée. Néanmoins le prince
+de Ponte-Corvo ordonna d'attaquer (il pouvait être
+cinq ou six heures de l'après-midi). Je fus moi-même
+le porteur de cet ordre, et trouvai déja sur le terrain
+le général Gérard, chef de l'état-major du prince. On
+fit les dispositions nécessaires, et je crois qu'il n'y eut
+jamais un moment plus glorieux pour la cavalerie
+saxonne. L'ennemi, qui nous attendait de pied ferme,
+fut entièrement culbuté, eut beaucoup de prisonniers
+et de blessés. Un bataillon de Clairfait, posté là en
+<span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span>
+soutien, y perdit son drapeau et grand nombre d'hommes.
+Dès ce moment, nous restâmes maîtres de la
+plaine, et la cavalerie ennemie ne fit plus d'autre tentative
+ce jour-là, que d'envoyer des flanqueurs, contre
+lesquels nous fîmes avancer les nôtres.</p>
+
+<p>Cependant le corps d'armée du prince avait éprouvé
+quelques changements fâcheux. La division Dupas avait
+été réunie au corps du maréchal Oudinot, deux bataillons
+de grenadiers étaient restés à la garde de l'île
+de Lobau, le régiment de chevau-légers Prince-Jean,
+fut mis sous les ordres du maréchal Davoust. Le prince
+se plaignit amèrement de tous ces changements, et
+envoya plusieurs officiers pour réclamer ses troupes.
+Tout fut inutile, jusqu'à ce qu'enfin, vers la nuit,
+trois escadrons des chevau-légers revinrent, le quatrième
+ayant été retenu pour couvrir une batterie.</p>
+
+<p>Toutes ces contrariétés affectèrent le prince. Il
+voyait avec chagrin que les sentiments de l'empereur,
+à son égard, se manifestaient dans cette occasion,
+et que le prince de Neufchâtel agissait, de son côté,
+dans le sens du maître. Le caractère du prince, autant
+que son amour-propre offensé, lui faisait desirer de
+terminer cette journée aussi glorieusement que possible.
+A cet effet, il fallait emporter le village de Wagram.
+Le prince ordonna donc à ses troupes un mouvement
+encore plus à gauche, et envoya prévenir
+l'empereur de ce dessein, en le priant de le faire
+soutenir vigoureusement.</p>
+
+<p>Je m'arrête ici un moment pour jeter un coup d'&oelig;il
+sur la position de l'ennemi. L'archiduc Charles avait
+<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span>
+envoyé, par plusieurs courriers, l'ordre à l'archiduc
+Jean, de passer la March, et de se mettre en communication
+avec l'aile gauche de l'armée autrichienne
+par Untersiebenbrun. L'exécution de ce mouvement
+devait avoir lieu le 6, à la pointe du jour, et, dans
+cette attente, l'archiduc Charles affaiblit son aile gauche.
+Déja, le 5, les dispositions avaient été faites pour
+renforcer l'aile droite en-delà de Wagram, et c'est
+ainsi qu'on voulait couper à l'armée française ses
+communications avec le Danube. Mais, pour y parvenir,
+il fallait à tout prix se maintenir dans Wagram.
+C'était le pivot de la position ennemie; c'était là où
+l'archiduc était accouru, y avait distribué ses ordres
+vers minuit, et s'y était arrêté jusqu'au jour.</p>
+
+<p>Sous de telles conjonctures, une attaque sur Wagram,
+supposé qu'on l'eût faite, même avec un nombre
+bien plus considérable de troupes, n'aurait jamais
+réussi. Mais le prince n'avait que 7,000 hommes d'infanterie,
+il tenta néanmoins plusieurs fois l'attaque,
+parvint aussi à prendre poste à l'autre extrémité du
+village, mais fut obligé chaque fois de céder aux violents
+efforts de toutes les forces réunies des Autrichiens.
+Quiconque s'est jamais trouvé à de pareilles
+rencontres, connaît le désordre inévitable où se trouvent,
+pour le moment, les troupes les plus braves,
+désordre que l'obscurité de la nuit ne fait qu'augmenter.
+Telle était notre situation. Nos troupes, plusieurs
+fois repoussées, étaient disséminées; mais les officiers
+saxons y remédièrent avec tant de promptitude et
+d'intelligence, qu'à minuit les brigades saxonnes se
+<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span>
+trouvaient ralliées près d'Aderkla, et parfaitement en
+état d'agir à tout évènement.</p>
+
+<p>On sait que le 6, l'ennemi commença l'attaque par
+sa droite contre notre aile gauche. Il avait été renforcé
+de la division de Collowrath et des grenadiers. Notre
+corps avait un peu rétrogradé pour se mettre en ligne.
+Il semblait que toutes les forces de l'ennemi
+fussent réunies ici, mais il ne put les étendre que
+bien lentement vers Aspern et même sur Esslingen.
+La cavalerie saxonne fit plusieurs charges, et l'infanterie
+fut obligé de se former, petit à petit, en potence,
+parce que l'ennemi s'étendait toujours davantage vers
+Enzersdorff. Il n'y eut pas le moindre désordre: le
+prince, avec des troupes très-affaiblies et vingt-sept
+pièces de canon seulement, dont la plupart furent
+successivement démontées, man&oelig;uvra comme sur un
+échiquier. La situation de l'aile gauche, malgré que
+le maréchal Masséna se fût hâté à neuf heures de
+venir la soutenir, était très-critique, lorsqu'à dix
+heures l'empereur arriva lui-même. Il alla reconnaître
+la position de l'ennemi; ordonna une nouvelle attaque,
+témoigna sa satisfaction, et me chargea de dire,
+de sa part, aux Saxons de tenir ferme; que bientôt
+les affaires changeraient. Il jeta encore un coup d'&oelig;il
+sur les ennemis, en disant: «Ils sont pourtant à moi!»&mdash;Et
+à ces mots il partit au grand galop, pour se
+rendre à l'aile droite.</p>
+
+<p>Effectivement, tout changea dès ce moment. L'aile
+gauche des Autrichiens avait vainement attendu l'arrivée
+d'un corps d'armée dans la direction de la March;
+<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span>
+elle fut obligée de céder aux attaques réitérées du
+maréchal Davoust, et l'archiduc Charles, voyant les
+mouvements considérables qui se faisaient contre son
+centre, sentit que sa position entière était menacée.
+Les avantages de son aile droite étaient perdus. Le
+prince de Ponte-Corvo et Masséna prirent, dans le
+plus grand ordre, une position rétrograde, afin de
+faire place aux Bavarois. En même temps arriva le
+général Lauriston, avec la plus terrible batterie dont
+on se soit jamais servi, les cent canons des gardes,
+et foudroya tout ce qu'il trouva devant lui.</p>
+
+<p>Qui, de ceux qui furent témoins de ces évènements,
+osera dire qu'un seul homme du corps saxon ait quitté
+le champ de bataille, autrement que blessé? Qui niera
+que l'artillerie et la cavalerie saxonne n'aient déja été
+très-actives dès avant la pointe du jour; que l'infanterie
+n'ait montré le plus grand sang-froid tout le
+temps qu'elle se vit criblée par les boulets ennemis?
+Cent et trente deux officiers, en partie grièvement
+blessés, en partie tués, sur un corps aussi peu nombreux,
+prouvent assez que, dans ces deux journées,
+il a fait son devoir. Je réclame, pour la véracité de
+ma narration, le témoignage d'un juge très-compétant,
+celui du général Gérard: je suis persuadé qu'il
+n'a point encore oublié les Saxons des 5 et 6 juillet.</p>
+
+<p>Le prince nous prédit lui-même le sort qui nous
+attendait. «Je voulais, dit-il, vous conduire au champ
+de l'honneur, et vous n'avez eu que la mort devant
+les yeux; vous avez fait tout ce que j'étais en droit
+d'attendre de vous, néanmoins on ne vous rendra
+<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span>
+pas justice, parce que vous étiez sous mon commandement.»
+Le lendemain, 6 au matin, il exprima des
+sentiments à peu près semblables, et c'était, si je ne
+me trompe, envers le comte Mathieu Dumas, en le
+priant instamment de rapporter à l'empereur ces mêmes
+expressions. Ce ne fut que quelques jours après
+que le prince et le général Gérard nous quittèrent.
+Leur souvenir est ineffaçable dans le c&oelig;ur des Saxons,
+principalement pour moi qui, comme chef de l'état-major,
+me suis trouvé en double relation avec eux.</p>
+
+<p>Le prince jugea que nous avions mérité de sa part
+les sentiments qu'il a exprimés dans l'ordre du jour
+qu'il nous laissa. Il fut désapprouvé au quartier-général,
+et on voulut que le prince le retirât. «J'en
+donne le plein-pouvoir, dit-il, à quiconque prouvera
+que je n'ai point dit la vérité.»</p>
+
+<p>A la suite de ces évènements, les Saxons furent
+mis sous les ordres de S. A. S. le vice-roi d'Italie,
+qui fut détaché vers la Hongrie. Les Saxons, au passage
+de la March, prouvèrent à S. A. S. qu'ils n'étaient
+pas moins dignes de servir sous ses ordres.</p>
+
+<p>Vous voyez, mon général, que je n'ai rapporté des
+faits très-connus qu'en tant qu'ils ont rapport à mon
+pays et à mes camarades. Je n'ai voulu que réfuter
+par là un jugement précipité, et diriger l'attention
+sur des motifs qui peuvent faire errer, même un
+grand homme. Je ne suis pas ici le panégyriste du
+prince de Ponte-Corvo, parce qu'il n'en a pas besoin.
+Je n'ai pas élevé les faits militaires des Saxons plus
+haut qu'ils ne méritent de l'être. Il y a des moments
+<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span>
+malheureux pour toutes les troupes, mais ce ne fut
+pas le cas à Wagram pour les Saxons.</p>
+
+<p>Vous trouverez sûrement moyen, mon général, de
+faire part à vos compatriotes de ma juste réclamation,
+de même que je chercherai l'occasion de le faire en
+Allemagne. Vous êtes trop homme d'honneur, pour
+ne pas prendre sous votre protection tout ce qui le
+touche. Vous justifierez, par là, la haute opinion que
+j'ai de votre caractère et de votre mérite.</p>
+
+<p>Recevez, monsieur le général, l'assurance de ma
+considération la plus distinguée.</p>
+
+<p class="right">Le lieutenant-général, ancien chef de l'état-major
+de l'armée saxonne, etc.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, de <span class="smcap">Gersdorff</span>.</p>
+
+<hr class="c5" />
+
+<p class="center"><i>Réponse de M. le général Gourgaud,</i></p>
+
+<p class="center"><i>A monsieur le lieutenant-général de Gersdorff, ancien
+chef de l'état-major de l'armée saxonne, etc. etc.</i></p>
+
+<p class="right">Paris, mars 1823.</p>
+
+<p class="left5">Général,</p>
+
+<p>Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur
+de m'écrire, en date du 25 février dernier, au sujet
+d'une note dictée par l'empereur Napoléon, sur la
+bataille de Wagram, et insérée dans un volume des
+<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span>
+Mémoires que je publie avec monsieur le comte de
+Montholon. Je m'empresse de vous informer que,
+conformément à vos desirs, je publierai votre réclamation
+dans la prochaine livraison du même ouvrage.</p>
+
+<p>Il ne m'appartient pas de prononcer sur ce que
+l'empereur dit des troupes saxonnes; je me bornerai
+seulement à vous prier de remarquer que vous-même
+reconnaissez, dans votre relation, que ces troupes
+furent plusieurs fois repoussées et mises en désordre
+dans la journée du 5, et que dans celle du 6, elles
+furent également obligées de céder le terrain à l'ennemi.</p>
+
+<p>J'ignore, général, ce qui a pu vous porter à croire
+que l'empereur avait, en 1809, des sentiments d'inimitié
+contre le prince de Ponte-Corvo; des faits bien
+connus attestent le contraire. Après avoir intrigué
+contre Napoléon, à l'époque du 18 brumaire; après
+avoir conspiré contre lui sous le consulat, le général
+Bernadotte ne fut cependant l'objet d'aucune
+poursuite. Plus tard il fut même nommé maréchal
+d'empire, prince, etc.; et cependant son seul titre
+à de si hautes faveurs, était son mariage avec la belle-s&oelig;ur
+d'un frère de l'empereur. Il n'avait jamais eu de
+commandements importants, il n'avait jamais gagné
+de bataille; et l'on peut dire que la réputation qu'il
+s'était faite tenait plus à ce genre d'esprit, attribué
+anciennement à des gens de sa province, qu'à son
+mérite réel.</p>
+
+<p>Comment témoigna-t-il sa reconnaissance?</p>
+
+<p>A la bataille de Iéna, il refuse, sous les plus frivoles
+<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span>
+prétextes, de soutenir le corps du maréchal
+Davoust, attaqué par les trois-quarts de l'armée prussienne;
+il cause ainsi la mort de 5 à 6,000 Français,
+et compromet le succès de la journée. Vous avouerez,
+général, qu'une action aussi coupable méritait un
+châtiment exemplaire; les lois le condamnaient... Il
+n'éprouva qu'une courte disgrace! Convient-il bien
+après cela à ce général de dire aux troupes saxonnes,
+lors de la bataille de Wagram, «<i>Qu'on ne leur rendrait
+pas justice parce qu'elles étaient sous son commandement</i>?»</p>
+
+<p>A la guerre, vous le savez, général, la valeur des
+troupes dépend souvent de l'habileté de celui qui les
+commande: bientôt ces mêmes Saxons sous les ordres
+du prince Eugène, méritèrent les éloges de l'empereur.
+Preuve certaine que si, à Wagram, ils ne firent
+pas ce qu'il attendait d'eux, ce ne fut pas leur faute,
+mais bien celle de leur ancien chef.</p>
+
+<p>Le prince de Ponte-Corvo, dites-vous, n'a pas besoin
+de panégyriste: cela est possible, général, parmi
+les étrangers; mais en France, il lui serait bien difficile
+d'en trouver. Les Français n'ont pas oublié le mal
+qu'il leur a causé en Russie; ils n'ont pas oublié les
+batailles de Gross-Beeren, de Juterboch, de Leipsick,
+où, à la tête de soldats étrangers, il fit couler le sang
+de ses compatriotes, de ses anciens compagnons d'armes,
+en combattant celui qui, au lieu de l'abandonner
+à la rigueur des lois, l'avait comblé de bienfaits; conduite
+aussi contraire à la politique qu'à la reconnaissance,
+aussi opposée à ses intérêts personnels qu'à
+<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span>
+l'honneur; conduite vraiment criminelle, et que ne
+peuvent excuser ni les fureurs d'une jalousie sans
+bornes, ni l'aveuglement d'un amour-propre excessif.</p>
+
+<p>L'empereur Napoléon aimait le roi de Saxe; le souvenir
+de sa constance et de sa loyauté est souvent venu,
+dans l'exil, soulager l'ame du héros qu'avaient froissée
+tant d'ingratitudes! Si, dans une note dictée rapidement,
+il s'est servi, à l'égard des Saxons, d'une expression
+qui vous a blessé, rappelez-vous Leipsick....
+et vous ne la trouverez pas trop dure dans sa bouche.</p>
+
+<p>Je ne puis terminer cette lettre, général, sans me
+féliciter de ce que vous avez bien voulu ne pas oublier
+les relations que nous avons eues en 1813; elles
+m'avaient déja mis à même d'apprécier les qualités et
+les talents qui vous distinguent; en répondant aujourd'hui
+aux observations que vous ont inspirées l'honneur
+et le patriotisme, je me trouve heureux d'avoir
+une nouvelle occasion de vous offrir les assurances de
+ma considération la plus distinguée.</p>
+
+<p class="right"><i>Signé</i>, le baron <span class="smcap">Gourgaud</span>,</p>
+
+<p class="right">ancien général et aide-camp de<br />
+l'empereur Napoléon.</p>
+
+
+<hr class="c15 p4" />
+<div class="footnotes"><h2>NOTES:</h2>
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Les Oasis sont des parties du désert où l'on trouve
+un peu de végétation. Ce sont comme des îles dans une mer
+de sable.</p>
+
+<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Mot dont les Arabes se servent pour exprimer une
+grande satisfaction.</p>
+
+<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> On comprend difficilement la possibilité d'avoir quatre
+femmes, dans un pays où il n'y a pas plus de femmes
+que d'hommes. C'est qu'en réalité, les onze douzièmes de
+la population n'en ont qu'une, parce qu'ils ne peuvent
+en nourrir qu'une, parce qu'ils n'en trouvent qu'une. Mais
+cette confusion des races, des couleurs, et des nations que
+produit la polygamie, existant dans la tête des nations,
+est suffisante pour établir l'union et la parfaite égalité
+entre elles.</p>
+
+<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les Arabes désignaient ainsi Napoléon; le mot <i>Kébir</i>
+veut dire <i>Grand</i>.</p>
+
+<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> César, cocher de Napoléon, étonnait fort les Égyptiens
+par son adresse à conduire sa voiture, attelée de six
+beaux chevaux, dans les rues étroites du Caire et de Boulac.
+Cette voiture a traversé tout le désert de Syrie jusqu'à
+Saint-Jean-d'Acre; c'était une des curiosités du pays.</p>
+
+<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Les Égyptiens chauffent leurs fours, partie avec des
+roseaux, partie avec de la fiente de chameau ou de cheval,
+séchée au soleil, et qui sert alors de combustible.</p>
+
+<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Émigré français, officier du génie.</p>
+
+<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Prince de la caravane de la Mecque.</p>
+
+<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Le village d'Aboukir environne le fort, il est à l'extrémité
+de la presqu'île. A quatre cents toises du fort
+s'élève un petit mamelon qui le domine. La presqu'île n'a,
+en cet endroit, au plus que quatre cents toises de large.
+C'est là que Marmont avait fait construire une redoute. Le
+village est assez considérable, les maisons sont en pierre.
+Le fort d'Aboukir était fermé par un rempart avec fossé
+taillé dans le roc; dans l'intérieur, il avait de grosses tours
+et des magasins voûtés, reste de très-anciennes constructions.
+Il est environné de tous côtés de rochers qui se
+prolongent dans la mer, et le rendent directement inabordable
+par la haute mer. A quelques centaines de toises
+se trouve une petite île, où l'on pourrait établir un fort qui
+protégerait quelques vaisseaux de guerre.</p>
+
+<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Le même que le célèbre Djezzar pacha.</p>
+
+<p class="p2 center">* * *</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p class="p2 center small"><b>FIN DU DEUXIÈME VOLUME DES MÉMOIRES.</b></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span></p>
+
+<h2>CARTES</h2>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus403_s.jpg"
+width="400" height="299" alt="GUERRE EN ALLEMAGNE en 1800." title="" /></div>
+
+<p class="center font85">THÉATRE DE LA GUERRE EN ALLEMAGNE en 1800.<br />
+BATAILLE DE HOHENLINDEN<br />
+<a href="images/illus403_b.jpg">Agrandissement</a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span></p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus404_s.jpg"
+width="300" height="223" alt="GUERRE EN ITALIE, 1800 et 1801." title="" /></div>
+
+<p class="center font85">THÉATRE DE LA GUERRE EN ITALIE, en 1800 et 1801.<br />
+<a href="images/illus404_b.jpg">Agrandissement</a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span></p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus405_s.jpg"
+width="300" height="225" alt="ATTAQUE DE COPENHAGUE" title="" /></div>
+
+<p class="center font85">ATTAQUE DE COPENHAGUE par une Flotte Anglaise le 2 Avril 1801.<br />
+<a href="images/illus405_b.jpg">Agrandissement</a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span></p>
+
+<div class="p2 figcenter"><img src="images/illus406_s.jpg"
+width="350" height="268" alt="BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR" title="" /></div>
+
+<p class="center font85">BATAILLE NAVALE D&#39;ABOUKIR livrée le 1er août 1798 à 8 heures du soir.<br />
+CARTE de la Baie D'ABOUKIR.<br />
+<a href="images/illus406_b.jpg">Agrandissement</a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de
+France sous Napoléon, Tome 2/2, by Gaspard Gourgaud
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOME II/II ***
+
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+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+1.F.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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